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diff --git a/old/11450-8.txt b/old/11450-8.txt new file mode 100644 index 0000000..bf890a2 --- /dev/null +++ b/old/11450-8.txt @@ -0,0 +1,10131 @@ +The Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Fort comme la mort + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450] +[Date last updated: May 18, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + + + +FORT COMME LA MORT + + +PREMIÈRE PARTIE + + +I + + +Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond. +C'était un grand carré de lumière éclatante et bleue, un trou clair +sur un infini lointain d'azur, où passaient, rapides, des vols +d'oiseaux. + +Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et drapée, la clarté +joyeuse du ciel s'atténuait, devenait douce, s'endormait sur les +étoffes, allait mourir dans les portières, éclairait à peine les coins +sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La +paix et le sommeil semblaient emprisonnés là dedans, la paix des +maisons d'artistes où l'âme humaine a travaillé. En ces murs que la +pensée habite, où la pensée s'agite, s'épuise en des efforts violents, +il semble que tout soit las, accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout +semble mort après ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les +étoffes, les grands personnages inachevés sur les toiles, comme si le +logis entier avait souffert de la fatigue du maître, avait peiné avec +lui, prenant part, tous les jours, à sa lutte recommencée. Une +vague odeur engourdissante de peinture, de térébenthine et de tabac +flottait, captée par les tapis et les sièges; et aucun autre bruit ne +troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles +qui passaient sur le châssis ouvert, et la longue rumeur confuse de +Paris à peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la +montée intermittente d'un petit nuage de fumée bleue s'élevant vers le +plafond à chaque bouffée de cigarette qu'Olivier Bertin, allongé sur +son divan, soufflait lentement entre ses lèvres. + +Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un +nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce +n'était point d'ailleurs un artiste résolu et sûr de lui, mais un +inquiet dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre toutes +les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les +honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait +pas encore au juste vers quel idéal il a marché. Il avait été prix de +Rome, défenseur des traditions, évocateur, après tant d'autres, des +grandes scènes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances, +il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques. +Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au rêve changeant, épris +de son art qu'il connaissait à merveille, il avait acquis, grâce à la +finesse de son esprit, des qualités d'exécution remarquables et une +grande souplesse de talent née en partie de ses hésitations et de ses +tentatives dans tous les genres. Peut-être aussi l'engouement brusque +du monde pour ses oeuvres élégantes, distinguées et correctes, +avait-il influencé sa nature en l'empêchant d'être ce qu'il serait +normalement devenu. Depuis le triomphe du début, le désir de plaire +toujours le troublait sans qu'il s'en rendît compte, modifiait +secrètement sa voie, atténuait ses convictions. Ce désir de plaire, +d'ailleurs, apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait +contribué beaucoup à sa gloire. + +L'aménité de ses manières, toutes les habitudes de sa vie, le soin +qu'il prenait de sa personne, son ancienne réputation de force et +d'adresse, d'homme d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de +petites notoriétés à sa célébrité croissante. Après _Cléopâtre,_ la +première toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'était épris +de lui, l'avait adopté, fêté, et il était devenu soudain un de ces +brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons +se disputent, que l'Institut accueille dès leur jeunesse. Il y était +entré en conquérant avec l'approbation de la ville entière. + +La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse, +en le choyant et le caressant. + +Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il sentait épanouie au +dehors, il cherchait un sujet poétique. Un peu engourdi d'ailleurs +par sa cigarette et son déjeuner, il rêvassait, le regard en l'air, +esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans +une allée du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord +de l'eau, toutes les fantaisies galantes où se complaisait sa pensée. +Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans +l'hallucination colorée de son oeil; et les hirondelles qui rayaient +l'espace d'un vol incessant de flèches lancées semblaient vouloir les +effacer en les biffant comme des traits de plume. + +Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient à +quelque chose qu'il avait fait déjà, toutes les femmes apparues +étaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantées son +caprice d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il était obsédé +depuis un an, d'être vidé, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir +tari son inspiration, se précisait devant cette revue de son oeuvre, +devant cette impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de l'inconnu. + +Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets +délaissés s'il ne trouverait point quelque chose qui éveillerait une +idée en lui. + +Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter les esquisses, les +croquis, les dessins qu'il gardait enfermés en une grande armoire +ancienne; puis, vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit +meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui +courait les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant +haltère qui traînait. + +Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant la glace qui +lui servait à contrôler la justesse des poses, à vérifier les +perspectives, à mettre à l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste +en face, il jongla en se regardant. + +Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa force, puis dans +le monde pour sa beauté. L'âge, maintenant, pesait sur lui, +l'alourdissait. Grand, les épaules larges, la poitrine pleine, il +avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât à +faire des armes tous les jours et à monter à cheval avec assiduité. +La tête était restée remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que +différente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son oeil +noir sous d'épais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de +vieux soldat, était demeurée presque brune et donnait à sa figure un +rare caractère d'énergie et de fierté. + +Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait +décrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonnés, au +bout de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant +l'effort tranquille et puissant. + +Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait l'atelier tout entier, +il vit remuer une portière, puis une tête de femme parut, rien qu'une +tête qui regardait. Une voix, derrière lui, demanda: + +--On est ici? + +Il répondit:--Présent--en se retournant. Puis jetant son haltère sur +le tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu forcée. + +Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serré la +main: + +--Vous vous exerciez, dit-elle. + +--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laissé surprendre. + +Elle rit et reprit: + +--La loge de votre concierge était vide et, comme je vous sais +toujours seul à cette heure-ci, je suis entrée sans me faire annoncer. + +Il la regardait. + +--Bigre! comme vous êtes belle. Quel chic! + +--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie? + +--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on +a le sentiment des nuances. + +Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait du bout des +doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un +couturier, ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée d'artiste et +ses muscles d'athlète à raconter, avec la barbe mince des pinceaux, +les modes changeantes et délicates, à révéler la grâce féminine +enfermée et captive en des armures de velours et de soie ou sous la +neige des dentelles. + +Il finit par déclarer: + +--C'est très réussi. Ça vous va très bien. + +Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et de lui plaire. + +Plus toute jeune, mais encore belle, pas très grande, un peu forte, +mais fraîche avec cet éclat qui donne à la chair de quarante ans +une saveur de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui +s'épanouissent indéfiniment jusqu'à ce que, trop fleuries, elles +tombent en une heure. + +Elle gardait sous ses cheveux blonds la grâce alerte et jeune de ces +Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force +surprenante de vie, une provision inépuisable de résistance, et qui, +pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes, +soigneuses avant tout de leur corps et économes de leur santé. + +Elle leva son voile et murmura: + +--Eh bien, on ne m'embrasse pas? + +--J'ai fumé, dit-il. + +Elle fit:--Pouah.--Puis, tendant ses lèvres:--Tant pis. + +Et leurs bouches se rencontrèrent. + +Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette printanière, avec +des mouvements prompts et sûrs, habitués à cette manoeuvre familière. +Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec intérêt: + +--Votre mari va bien? + +--Très bien, il doit même parler à la Chambre en ce moment. + +--Ah! Sur quoi donc? + +--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme +toujours. + +Son mari, le comte de Guilleroy, député de l'Eure, s'était fait une +spécialité de toutes les questions agricoles. + +Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait +pas, elle traversa l'atelier, en demandant: + +--Qu'est-ce que cela? + +--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Pontève. + +--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez à faire +des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop où ça +mène, ce travail-là. + +--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any. + +--Je l'espère bien. + +Elle examinait le pastel commencé en femme qui sait les questions +d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main, +chercha la place d'où l'esquisse était le mieux en lumière, puis elle +se déclara satisfaite. + +--Il est fort bon. Vous réussissez très bien le pastel. + +Il murmura, flatté: + +--Vous trouvez? + +--Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup de distinction. Ça +n'est pas fait pour les maçons de la peinture. + +Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingué, +combattait ses retours vers la simple réalité, et par des +considérations d'élégance mondaine, elle le poussait tendrement vers +un idéal de grâce un peu maniéré et factice. + +Elle demanda: + +--Comment est-elle, la princesse? + +Il dut lui donner mille détails de toute sorte, ces détails minutieux +où se complaît la curiosité jalouse et subtile des femmes, en passant +des remarques sur la toilette aux considérations sur l'esprit. + +Et soudain: + +--Est-elle coquette avec vous? + +Il rit et jura que non. + +Alors, posant ses deux mains sur les épaules du peintre, elle le +regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait frémir la +pupille ronde au milieu de l'iris bleu taché d'imperceptibles points +noirs comme des éclaboussures d'encre. + +Elle murmura de nouveau: + +--Bien vrai, elle n'est pas coquette? + +--Oh! bien vrai. + +Elle ajouta: + +--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi +maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon +pauvre ami. + +Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui frôle le coeur des +hommes mûrs quand on leur parle de leur âge, et il murmura: + +--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous +en ma vie, Any. + +Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit +asseoir à côté d'elle. + +--A quoi pensiez-vous? + +--Je cherche un sujet de tableau. + +--Quoi donc? + +--Je ne sais pas, puisque je cherche. + +--Qu'avez-vous fait ces jours-ci? + +Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait reçues, les dîners +et les soirées, les conversations et les potins. Ils s'intéressaient +l'un et l'autre d'ailleurs à toutes ces choses futiles et familières +de l'existence mondaine. Les petites rivalités, les liaisons connues +ou soupçonnées, les jugements tout faits, mille fois redits, mille +fois entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes événements et les +mêmes opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve +trouble et agité qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le +monde, dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les +portes s'étaient ouvertes, elle comme femme élégante d'un député +conservateur, ils étaient exercés à ce sport de la causerie française +fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle, +vulgairement distinguée qui donne une réputation particulière et très +enviée à ceux dont la langue s'est assouplie à ce bavardage médisant. + +--Quand venez-vous dîner? demanda-t-elle tout à coup. + +--Quand vous voudrez. Dites votre jour. + +--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et +Musadieu, pour fêter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais +ne le dites pas. C'est un secret. + +--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne +l'ai pas vue depuis trois ans. + +--C'est vrai! Depuis trois ans! + +Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette était devenue +l'affection dernière et passionnée de sa grand'mère, Mme Paradin, qui, +presque aveugle, demeurait toute l'année dans la propriété de son +gendre, au château de Roncières, dans l'Eure. Peu à peu, la vieille +femme avait gardé de plus en plus l'enfant près d'elle et, comme les +Guilleroy passaient presque la moitié de leur vie en ce domaine où +les appelaient sans cesse des intérêts de toute sorte, agricoles et +électoraux, on avait fini par ne plus amener à Paris, que de temps en +temps la fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et remuante +de la campagne à la vie cloîtrée de la ville. + +Depuis trois ans elle n'y était même pas venue une seule fois, la +comtesse préférant l'en tenir tout à fait éloignée, afin de ne point +éveiller en elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son +entrée dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donné là-bas deux +institutrices fort diplômées, et elle multipliait ses voyages auprès +de sa mère et de sa fille. Le séjour d'Annette au château était +d'ailleurs rendu presque nécessaire par la présence de la vieille +femme. + +Autrefois, Olivier Bertin allait chaque été passer six semaines ou +deux mois à Roncières; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient +entraîné en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravivé +son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant. + +La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir qu'à l'automne, mais +son père avait brusquement conçu un projet de mariage pour elle, et +il la rappelait afin qu'elle rencontrât immédiatement celui qu'il lui +destinait comme fiancé, le marquis de Farandal. Cette combinaison, +d'ailleurs, était tenue très secrète, et seul Olivier Bertin en avait +reçu la confidence de madame de Guilleroy. + +Donc il demanda: + +--Alors l'idée de votre mari est bien arrêtée? + +--Oui, je la crois même très heureuse. + +Puis ils parlèrent d'autres choses. + +Elle revint à la peinture et voulut le décider à faire un Christ. Il +résistait, jugeant qu'il y en avait déjà assez par le monde; mais elle +tenait bon, obstinée, et elle s'impatientait. + +--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensée; ce serait +très nouveau, très hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a +détaché les mains laisse échapper tout le haut du corps. Il tombe et +s'abat sur la foule qui lève les bras pour le recevoir et le soutenir. +Comprenez-vous bien? + +Oui, il comprenait; il trouvait même la conception originale, mais +il se sentait dans une veine de modernité, et, comme son amie était +étendue sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un fin soulier, et +donnant à l'oeil la sensation de la chair à travers le bas presque +transparent, il s'écria: + +--Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà la vie: un pied de +femme au bord d'une robe! On peut mettre tout là dedans, de la vérité, +du désir, de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied +de femme, et quel mystère ensuite: la jambe cachée, perdue et devinée +sous cette étoffe! + +S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le soulier et +l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une +petite bête remuante, surprise d'être laissée libre. + +Bertin répétait: + +--Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus matériel que la main. +Montrez votre main, Any! + +Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en ôter un, +elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en +le retournant à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras +apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si vite qu'il fit surgir l'idée +d'une nudité complète et hardie. + +Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au bout du poignet. +Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles rosés, très +effilés, semblaient des griffes amoureuses poussées au bout de cette +mignonne patte de femme. + +Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer +les doigts comme des joujoux de chair, et il disait: + +--Quelle drôle de chose! Quelle drôle de chose! Quel gentil petit +membre, intelligent et adroit, qui exécute tout ce qu'on veut, des +livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives, +de la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure +besogne. + +Il enlevait les bagues une à une; et comme l'alliance, un fil d'or, +tombait à son tour, il murmura en souriant: + +--La loi. Saluons. + +--Bête! dit elle, un peu froissée. + +Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance française +qui mêle une apparence d'ironie aux sentiments les plus sérieux, et +souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les +distinctions subtiles des femmes, et discerner les limites des +départements sacrés, comme il disait. Elle se fâchait surtout chaque +fois qu'il parlait avec une nuance de blague familière de leur +liaison si longue qu'il affirmait être le plus bel exemple d'amour du +dix-neuvième siècle. Elle demanda, après un silence: + +--Vous nous mènerez au vernissage, Annette et moi? + +--Je crois bien. + +Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon, +dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours. + +Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir d'une course oubliée: + +--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais. + +Il jouait rêveusement avec la chaussure légère en la tournant et la +retournant dans ses mains distraites. + +Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le +tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le +chaussa; et Mme de Guilleroy, s'étant levée, alla vers la table où +traînaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et récentes, à +côté d'un encrier de peintre où l'encre ancienne était séchée. Elle +regardait d'un oeil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour +voir dessous. + +Il dit en s'approchant d'elle: + +--Vous allez déranger mon désordre. + +Sans répondre, elle demanda: + +--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_? + +--Un Américain que je ne connais pas. + +--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_? + +--Oui. Dix mille. + +--Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas exceptionnel. Adieu, +cher. + +Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle +disparut sous la portière, après avoir dit, à mi-voix: + +--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez. +Vous le savez bien. Adieu. + +Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se mit +à marcher à pas lents à travers son atelier. Tout le passé de cette +liaison se déroulait devant lui. Il se rappelait les détails +lointains disparus, les recherchait en les enchaînant l'un à l'autre, +s'intéressait tout seul à cette chasse aux souvenirs. + +C'était au moment où il venait de se lever comme un astre sur +l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accaparé +toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'hôtels +magnifiques gagnés en quelques coups de pinceau. + +Bertin, après son retour de Rome, en 1864, était demeuré quelques +années sans succès et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa sa +_Cléopâtre_ et fut en quelques jours porté aux nues par la critique +et le public. En 1872, après la guerre, après que la mort d'Henri +Regnault eut fait à tous ses confrères une sorte de piédestal de +gloire, une _Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux, +bien que son exécution sagement originale le fît goûter quand même +par les académiques. En 1873, une première médaille le mit hors +concours avec sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage +en Afrique; et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit +considérer, dans le monde élégant, comme le premier portraitiste de +son époque. De ce jour, il devint le peintre chéri de la Parisienne et +des Parisiennes, l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux de +leur grâce, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes +les femmes en vue à Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites +par lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher. + +Or, comme il était à la mode et faisait des visites à la façon d'un +simple homme du monde, il aperçut un jour, chez la duchesse de +Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il +entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'éblouit d'une jolie +vision de grâce et d'élégance. + +Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de +Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et député, qu'elle +portait le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle, très +admirée et recherchée. Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition +qui avait séduit son oeil d'artiste: + +--Ah! en voilà une dont je ferais volontiers le portrait. + +Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune femme, et il reçut, le +soir même, un petit billet teinté de bleu, très vaguement parfumé, +d'une écriture régulière et fine, montant un peu de gauche à droite, +et qui disait: + +«Monsieur, + +«La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que vous seriez +disposé à faire, avec ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je +vous la confierais bien volontiers si j'étais certaine que vous n'avez +point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque chose +qui puisse être reproduit et idéalisé par vous. + +«Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués. + +«Anne DE GUILLEROY.» + +Il répondit en demandant quand il pourrait se présenter chez la +comtesse, et il fut très simplement invité à déjeuner le lundi +suivant. + +C'était au premier étage, boulevard Malesherbes, dans une grande et +luxueuse maison moderne. Ayant traversé un vaste salon tendu de soie +bleue à encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre +dans une sorte de boudoir à tapisseries du siècle dernier, claires +et coquettes, ces tapisseries à la Watteau, aux nuances tendres, aux +sujets gracieux, qui semblent faites, dessinées et exécutées par des +ouvriers rêvassant d'amour. + +Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si +légèrement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement +voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main +d'une façon familière. + +--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon +portrait. + +--J'en serai très heureux, Madame. + +Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui donnait l'air tout +jeune, un air grave pourtant que démentait sa tête souriante, toute +éclairée par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main +une petite fille de six ans. + +Mme de Guilleroy présenta: + +--Mon mari. + +C'était un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses, +ombrées, sous la peau, par la barbe rasée. + +Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur, les cheveux longs +rejetés en arrière, des manières polies, et autour de la bouche deux +grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eût +dit creusés par l'habitude de parler en public. + +Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui révélait +l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait +de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi, +s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il était harcelé +de demandes. + +Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre, +qu'il amènerait dès le lendemain la comtesse à l'atelier. Il se +demandait cependant, à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne +vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre déclara qu'il voulait +traduire la première émotion reçue et ce contraste saisissant de la +tête si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir +austère du vêtement. + +Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec +sa fille, qu'on asseyait devant une table chargée de livres d'images. + +Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort réservé. Les femmes +du monde l'inquiétaient un peu, car il ne les connaissait guère. +Il les supposait en même temps rouées et niaises, hypocrites et +dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du +demi-monde, des aventures rapides dues à sa renommée, à son esprit +amusant, à sa taille d'athlète élégant et à sa figure énergique et brune. +Il les préférait donc et aimait avec elles les libres allures et les +libres propos, accoutumé aux moeurs faciles, drolatiques et joyeuses +des ateliers et des coulisses qu'il fréquentait. Il allait dans le +monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par vanité, y +recevait des félicitations et des commandes, y faisait la roue devant +les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne +se permettant point près d'elles les plaisanteries hardies et les +paroles poivrées, il les jugeait bégueules, et passait pour avoir bon +ton. Toutes les fois qu'une d'elles était venue poser chez lui, il +avait senti, malgré les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette +disparité de race qui empêche de confondre, bien qu'ils se mêlent, +les artistes et les mondains. Derrière les sourires et derrière +l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu factice, il +devinait l'obscure réserve mentale de l'être qui se juge d'essence +supérieure. Il en résultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des +manières plus respectueuses, presque hautaines, et à côté d'une +vanité dissimulée de parvenu traité en égal par des princes et des +princesses, une fierté d'homme qui doit à son intelligence une +situation analogue à celle donnée aux autres par leur naissance. On +disait de lui, avec une légère surprise: «Il est extrêmement bien +élevé!» Cette surprise, qui le flattait, le froissait en même temps, +car elle indiquait des frontières. + +La gravité voulue et cérémonieuse du peintre gênait un peu Mme de +Guilleroy, qui ne trouvait rien à dire à cet homme si froid, réputé +spirituel. + +Après avoir installé sa petite fille, elle venait s'asseoir sur un +fauteuil auprès de l'esquisse commencée, et elle s'efforçait, selon +la recommandation de l'artiste, de donner de l'expression à sa +physionomie. + +Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa tout à coup de peindre +et demanda: + +--Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie? + +Elle demeura embarrassée. + +--Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question? + +--Il me faut une pensée heureuse dans ces yeux-là, et je ne l'ai pas +encore vue. + +--Eh bien, tâchez de me faire parler, j'aime beaucoup causer. + +--Vous êtes gaie? + +--Très gaie. + +--Causons, Madame. + +Il avait dit «causons, Madame» d'un ton très grave; puis, se remettant +à peindre, il tâta avec elle quelques sujets, cherchant un point sur +lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils commencèrent par échanger +leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient, puis ils +parlèrent d'eux-mêmes, ce qui est toujours la plus agréable et la plus +attachante des causeries. + +En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus à l'aise, et +Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit à raconter des +détails de sa vie d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour +d'esprit fantaisiste qui lui était particulier. + +Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs de salon, elle +fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses +franchement en les éclairant d'une ironie, et tout de suite elle +répliqua sur le même ton, avec une grâce fine et hardie. + +En huit jours elle l'eut conquis et séduit par cette bonne humeur, +cette franchise et cette simplicité. Il avait complètement oublié ses +préjugés contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirmé +qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant, +debout devant sa toile, avançant et reculant avec des mouvements +d'homme qui combat, il laissait couler ses pensées familières, comme +s'il eût connu depuis longtemps cette jolie femme blonde et noire, +faite de soleil et de deuil, assise devant lui, qui riait en +l'écoutant et qui lui répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle +perdait la pose à tout moment. + +Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un oeil, se penchait pour bien +découvrir tout l'ensemble de son modèle, tantôt il s'approchait tout +près pour noter les moindres nuances de son visage, les plus fuyantes +expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme +de plus que l'apparence visible, cette émanation d'idéale beauté, ce +reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable +grâce propre à chacune, qui fait que celle-là sera aimée éperdument +par l'un et non par l'autre. + +Un après-midi, la petite fille vint se planter devant la toile, avec +un grand sérieux d'enfant, et demanda: + +--C'est maman, dis? + +Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de cet hommage naïf +à la ressemblance de son oeuvre. + +Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille, on l'entendit +tout à coup déclarer d'une petite voix triste: + +--Maman, je m'ennuie. + +Et le peintre fut tellement ému par cette première plainte, qu'il fit +apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets à l'atelier. + +La petite Annette étonnée, contente et toujours réfléchie, les mit en +ordre avec grand soin, pour les prendre l'un après l'autre, suivant +le désir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, comme +aiment les enfants, de cette amitié animale et caressante qui les rend +si gentils et si capteurs des âmes. Mme de Guilleroy prenait goût aux +séances. Elle était fort désoeuvrée, cet hiver-là, se trouvant en +deuil; donc, le monde et les fêtes lui manquant, elle enferma dans cet +atelier tout le souci de sa vie. + +Fille d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis +plusieurs années, et d'une femme toujours malade que le soin de sa +santé tenait au lit six mois sur douze, elle était devenue, toute +jeune, une parfaite maîtresse de maison, sachant recevoir, sourire, +causer, discerner les gens, et distinguer ce qu'on devait dire à +chacun, tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et souple. +Quand on lui présenta comme fiancé le comte de Guilleroy, elle comprit +aussitôt les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit +sans aucune contrainte, en fille réfléchie, qui sait fort bien qu'on +ne peut tout avoir, et qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais +en chaque situation. + +Lancée dans le monde, recherchée surtout parce qu'elle était jolie et +spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans perdre +une seule fois le calme de son coeur, raisonnable comme son esprit. + +Elle était coquette, cependant, d'une coquetterie agressive et +prudente qui ne s'avançait jamais trop loin. Les compliments lui +plaisaient, les désirs éveillés la caressaient, pourvu qu'elle pût +paraître les ignorer; et quand elle s'était sentie tout un soir dans +un salon encensée par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a +accompli sa mission sur terre. Cette existence, qui durait à présent +depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraître monotone, car +elle adorait cette agitation incessante du monde, lui laissait +pourtant parfois désirer d'autres choses. Les hommes de son entourage, +avocats politiques, financiers ou gens de cercle désoeuvrés, +l'amusaient un peu comme des acteurs; et elle ne les prenait pas trop +au sérieux, bien qu'elle estimât leurs fonctions, leurs places et +leurs titres. + +Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il avait en lui de nouveau +pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier, riait de tout son +coeur, se sentait spirituelle, et lui savait gré de l'agrément qu'elle +prenait aux séances. Il lui plaisait aussi parce qu'il était beau, +fort et célèbre; aucune femme, bien qu'elles prétendent, n'étant +indifférente à la beauté physique et à la gloire. Flattée d'avoir été +remarquée par cet expert, disposée à le juger fort bien à son tour, +elle avait découvert chez lui une pensée alerte et cultivée, de la +délicatesse, de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence et une +parole colorée, qui semblait éclairer ce qu'elle exprimait. + +Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée de main qu'ils +se donnaient quand elle entrait semblait mêler quelque chose de leur +coeur un peu plus chaque jour. + +Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination réfléchie, elle +sentit croître en elle le désir naturel de le séduire, et y céda. Elle +n'avait rien prévu, rien combiné; elle fut seulement coquette, avec +plus de grâce, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous +plaît davantage que les autres; et elle mit dans toutes ses manières +avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette glu de séduction que +répand autour d'elle la femme en qui s'éveille le besoin d'être aimée. + +Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: «Je vous +trouve fort bien, Monsieur», et elle le faisait parler longtemps, pour +lui montrer, en l'écoutant avec attention, combien il lui inspirait +d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près d'elle, et, dans +cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire, il +avait des crises de poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les +jours. + +Elle s'amusait quand il était gai; quand il était profond, elle +tâchait de le suivre en ses développements, sans y parvenir toujours; +et lorsqu'elle pensait à autre chose, elle semblait l'écouter avec des +airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il +s'exaltait à la regarder l'entendre, ému d'avoir découvert une âme +fine, ouverte et docile, en qui la pensée tombait comme une graine. + +Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le peintre étant arrivé +à l'état d'émotion nécessaire pour découvrir toutes les qualités +de son modèle, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est +l'inspiration des vrais artistes. + +Penché vers elle, épiant tous les mouvements de sa figure, toutes les +colorations de sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les +expressions et les transparences des yeux, tous les secrets de sa +physionomie, il s'était imprégné d'elle comme une éponge se gonfle +d'eau; et transportant sur sa toile cette émanation de charme +troublant que son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une +onde, de sa pensée à son pinceau, il en demeurait étourdi, grisé comme +s'il avait bu de la grâce de femme. + +Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce jeu, à cette +victoire de plus en plus certaine, et s'y animait elle-même. + +Quelque chose de nouveau donnait à son existence une saveur nouvelle, +éveillait en elle une joie mystérieuse. Quand elle entendait parler +de lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait envie de +dire,--une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux lèvres--: «Il +est amoureux de moi.» Elle était contente quand on vantait son talent, +et plus encore peut-être quand on le trouvait beau. Quand elle pensait +à lui, toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait +vraiment s'être fait là un bon ami, qui se contenterait toujours d'une +cordiale poignée de mains. + +Lui, souvent, au milieu de la séance, posait brusquement la palette +sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite Annette, et +tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en regardant +la mère, comme pour dire: «C'est vous, ce n'est pas l'enfant que +j'embrasse ainsi.» + +De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa +fille, et venait seule. Ces jours-là on ne travaillait guère, on +causait davantage. + +Elle fut en retard un après-midi. Il faisait froid. C'était à la fin +de février. Olivier était rentré de bonne heure, comme il faisait +maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il espérait toujours +qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en +large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette +question pour la centième fois depuis huit jours. «Est-ce que je suis +amoureux?» Il n'en savait rien, ne l'ayant pas encore été vraiment. Il +avait eu des caprices très vifs, même assez longs, sans les prendre +jamais pour de l'amour. Aujourd'hui il s'étonnait de ce qu'il sentait +en lui. + +L'aimait-il? Certes, il la désirait à peine, n'ayant pas réfléchi à la +possibilité d'une possession. Jusqu'ici, dès qu'une femme lui avait +plu, le désir l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains +vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pensée intime eût +été jamais profondément troublée par son absence ou par sa présence. + +Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et semblait blotti, +caché derrière un autre sentiment plus puissant, encore obscur et +à peine éveillé. Olivier avait cru que l'amour commençait par des +rêveries, par des exaltations poétiques. Ce qu'il éprouvait, au +contraire, lui paraissait provenir d'une émotion indéfinissable, bien +plus physique que morale. Il était nerveux, vibrant, inquiet comme +lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux cependant ne +se mêlait à cette fièvre du sang qui agitait aussi sa pensée, +par contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de +Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son +retour. Il ne se sentait pas jeté vers elle, par un élan de tout son +être, mais il la sentait toujours présente en lui, comme si elle ne +l'eût pas quitté; elle lui abandonnait quelque chose d'elle en s'en +allant, quelque chose de subtil et d'inexprimable. Quoi? Était-ce de +l'amour? Maintenant, il descendait en son propre coeur pour voir et +pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais elle ne répondait +pas au type de la femme idéale, que son espoir aveugle avait créé. +Quiconque appelle l'amour, a prévu les qualités morales et les dons +physiques de celle qui le séduira; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle +lui plût infiniment, ne lui paraissait pas être celle-là. + +Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les autres, d'une façon +différente, incessante? + +Était-il tombé simplement dans le piège tendu de sa coquetterie, qu'il +avait flairé et compris depuis longtemps, et, circonvenu par ses +manoeuvres, subissait-il l'influence de cette fascination spéciale que +donne aux femmes la volonté de plaire? + +Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des cigarettes et les +jetait aussitôt; et il regardait à tout instant l'aiguille de sa +pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une façon lente et immuable. + +Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever, d'un coup d'ongle, le +verre bombé sur les deux flèches d'or qui tournaient, et à pousser +la grande du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si +paresseusement. + +Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte s'ouvrît et que +l'attendue apparût, trompée et appelée par cette ruse. Puis il s'était +mis à sourire de cette envie enfantine obstinée et déraisonnable. + +Il se posa enfin cette question: «Pourrai-je devenir son amant?» Cette +idée lui parut singulière, peu réalisable, guère poursuivable aussi à +cause des complications qu'elle pourrait amener dans sa vie. + +Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il conclut: +«Décidément, je suis dans un drôle d'état.» + +La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit tressaillir, ébranlant +ses nerfs plus que son âme. Il l'attendit avec cette impatience que +le retard accroît de seconde en seconde. Elle était toujours exacte; +donc, avant dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes +furent passées, il se sentit tourmenté comme à l'approche d'un +chagrin, puis irrité qu'elle lui fît perdre du temps, puis il comprit +brusquement que si elle ne venait pas, il allait beaucoup souffrir. +Que ferait-il? Il l'attendrait!--Non,--il sortirait, afin que si, par +hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvât l'atelier vide. + +Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? Ne +vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre, par quelques +mots polis et froids, qu'il n'était pas de ceux qu'on fait poser? Et +si elle ne venait pas? Alors il recevrait une dépêche, une carte, un +domestique ou un commissionnaire? Si elle ne venait pas, qu'allait-il +faire? C'était une journée perdue: il ne pourrait plus travailler. +Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait +besoin de la voir. + +C'était vrai, il avait besoin de la voir, un besoin profond, +oppressant, harcelant. Qu'était cela? de l'amour? Mais il ne se +sentait ni exaltation dans la pensée, ni emportement dans les sens, +ni rêverie dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas ce +jour-là, il souffrirait beaucoup. + +Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit hôtel, et +Olivier Bertin se sentit tout à coup un peu haletant, puis si joyeux, +qu'il fit une pirouette en jetant sa cigarette en l'air. + +Elle entra; elle était seule. + +Il eut une grande audace, immédiatement. + +--Savez-vous ce que je me demandais en vous attendant? + +--Mais non, je ne sais pas. + +--Je me demandais si je n'étais pas amoureux de vous. + +--Amoureux de moi! vous devenez fou! + +Mais elle souriait, et son sourire disait: «C'est gentil, je suis très +contente.» + +Elle reprit: + +--Voyons, vous n'êtes pas sérieux; pourquoi faites-vous cette +plaisanterie? + +Il répondit: + +--Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous affirme pas que je +suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas en train +de le devenir. + +--Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? + +--Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon bonheur quand vous +arrivez. + +Elle s'assit: + +--Oh! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant que vous dormirez bien +et que vous dînerez avec appétit, il n'y aura pas de danger. + +Il se mit à rire. + +--Et si je perds le sommeil et le manger! + +--Prévenez-moi. + +--Et alors? + +--Je vous laisserai vous guérir en paix. + +--Merci bien. + +Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent tout l'après-midi. Il +en fut de même les jours suivants. Acceptant cela comme une drôlerie +spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur +en entrant. + +--Comment va votre amour aujourd'hui? + +Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger, tous les progrès de ce +mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui +naît et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par +heure, depuis la séparation de la veille, avec une façon badine de +professeur qui fait un cours; et elle l'écoutait intéressée, un peu +émue, troublée aussi par cette histoire qui semblait celle d'un livre +dont elle était l'héroïne. + +Quand il avait énuméré, avec des airs galants et dégagés, tous les +soucis dont il devenait la proie, sa voix, par moments, se faisait +tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une intonation +l'endolorissement de son coeur. + +Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité, les yeux fixés +sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquiétantes à entendre, +mais si charmantes à écouter. + +Quelquefois, en venant près d'elle pour rectifier la pose, il lui +prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui +ôtait ses doigts des lèvres et fronçant un peu les sourcils: + +--Allons; travaillez, disait-elle. + +Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne s'étaient pas +écoulées sans qu'elle lui posât une question pour le ramener +adroitement au seul sujet qui les occupât. + +En son coeur maintenant elle sentait naître des craintes. Elle voulait +bien être aimée, mais pas trop. Sûre de n'être pas entraînée, elle +redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, forcée +de le désespérer après avoir paru l'encourager. S'il avait fallu +cependant renoncer à cette tendre et marivaudante amitié, à cette +causerie qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme un ruisseau +dont le sable est plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un +chagrin pareil à un déchirement. + +Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à l'atelier du peintre, +une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait légère et joyeuse. En +posant sa main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son coeur battait +d'impatience, et le tapis de l'escalier était le plus doux que ses +pieds eussent jamais pressé. + +Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable. + +Il avait des impatiences aussitôt comprimées, mais fréquentes. + +Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit à côté d'elle, au lieu +de se mettre à peindre, et il lui dit: + +--Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce n'est pas une +plaisanterie, et que je vous aime follement. + +Troublée par ce début, et voyant venir la crise redoutée, elle essaya +de l'arrêter, mais il ne l'écoutait plus. L'émotion débordait de son +coeur, et elle dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla +longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec +une résignation désolée; et elle se laissa prendre les mains qu'il +conserva dans les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît +garde, et avec un regard d'halluciné il la suppliait de ne pas lui +faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de +comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et +ce chagrin était presque du bonheur. Tout à coup, elle vit des larmes +dans ses yeux et fut tellement émue, qu'elle fit: «Oh!» prête à +l'embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il répétait +d'une voix très douce: «Tenez, tenez, je souffre trop», et tout à +coup, gagnée par cette douleur, par la contagion des larmes, elle +sanglota, les nerfs affolés, les bras frémissants, prêts à s'ouvrir. + +Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui et baisée +passionnément sur les lèvres, elle voulut crier, lutter, le repousser, +mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en +résistant, elle se donnait en se débattant, elle l'étreignait en +criant: «Non, non, je ne veux pas.» + +Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous ses mains, puis tout +à coup, elle se leva, ramassa son chapeau tombé sur le tapis, le posa +sur sa tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier qui la +retenait par sa robe. + +Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de s'asseoir au bord du +trottoir, tant elle se sentait écrasée, les jambes rompues. Un +fiacre passait, elle l'appela et dit au cocher: «Allez doucement, +promenez-moi où vous voudrez.» Elle se jeta dans la voiture, referma +la portière, se blottit au fond, se sentant seule derrière les glaces +relevées, seule pour songer. + +Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la tête que le bruit des +roues et les secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les +gens à pied, les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides +qui ne voyaient rien; elle ne pensait à rien non plus, comme si elle +se fût donné du temps, accordé un répit avant d'oser réfléchir à ce +qui s'était passé. + +Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement lâche, elle se +dit: «Voilà, je suis une femme perdue.» Et pendant quelques minutes +encore, elle demeura sous l'émotion, sous la certitude du malheur +irréparable, épouvantée comme un homme tombé d'un toit et qui ne remue +point encore, devinant qu'il a les jambes brisées et ne le voulant +point constater. + +Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont +elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette catastrophe, +restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, après +cette chute dont son âme était accablée, et ne semblait point prendre +part à l'effarement de son esprit. + +Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre: +«Voilà, je suis une femme perdue.» Aucun écho de souffrance ne +répondit dans sa chair à cette plainte de sa conscience. + +Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre, +remettant à tout à l'heure les raisonnements qu'elle aurait à faire +sur cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait +peur de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre et de +réfléchir; mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'être +obscur et impénétrable que crée en nous la lutte incessante de nos +penchants et de nos volontés, une invraisemblable quiétude. + +Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange repos, comprenant +enfin que le désespoir appelé ne viendrait pas, elle secoua cette +torpeur et murmura: «C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.» + +Alors elle commença à se faire des reproches. Une colère s'élevait en +elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas +prévu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet +homme lui plaisait assez pour la rendre lâche? et que dans les coeurs +les plus droits le désir souffle parfois comme un coup de vent qui +emporte la volonté. + +Mais quand elle se fut durement réprimandée et méprisée, elle se +demanda avec terreur ce qui allait arriver. + +Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus +jamais revoir. + +A peine eut-elle pris cette résolution que mille raisons vinrent +aussitôt la combattre. + +Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle à son mari? +La vérité soupçonnée ne serait-elle pas chuchotée, puis répandue +partout? + +Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis-à-vis +d'Olivier Bertin lui-même l'hypocrite comédie de l'indifférence et +de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de sa +mémoire et de sa vie? + +Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paraître ne se rappeler +rien, de regarder avec un étonnement indigné en lui disant: «Que me +voulez-vous?» l'homme dont vraiment elle avait partagé la rapide et +brutale émotion? + +Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins, aucune autre +solution ne lui paraissant possible. + +Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait +comprendre aussitôt ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui. +Il fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne pût lui +rappeler cette honte. + +Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait +assurément son parti, en homme loyal et bien élevé, et demeurerait +dans l'avenir ce qu'il avait été jusque-là. + +Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée, elle donna au cocher +son adresse, et rentra chez elle, en proie à un abattement profond, +à un désir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier. +S'étant enfermée dans sa chambre, elle demeura jusqu'au dîner étendue +sur sa chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son âme de +cette pensée pleine de dangers. + +Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être si calme et +d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans +ses bras leur fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans +qu'aucune angoisse l'agitât. + +M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle répondit avec +indifférence, qu'elle avait posé comme tous les jours. + +--Et le portrait, est-il beau? dit-il. + +--Il vient fort bien. + +A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en +mangeant, de la séance de la Chambre et de la discussion du projet de +loi sur la falsification des denrées. + +Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui +fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur qui +s'intéressait à ces choses; mais elle souriait en l'écoutant, et +répondait aimablement, plus gracieuse même que de coutume, plus +complaisante pour ces banalités. Elle pensait en le regardant: «Je +l'ai trompé. C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre? Rien +ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai fermé +les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques +secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une +honnête femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on +ne peut supprimer, ont amené pour moi ce petit fait irréparable, si +grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je +n'éprouve point de désespoir. Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais +pas cru. Si on me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux +remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée. Et je n'en ai pas, +presque pas.» + +M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait presque tous les +jours. + +Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en +l'embrassant; elle pleura des larmes sincères, larmes de la +conscience, non point larmes du coeur. + +Mais elle ne dormit guère. + +Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des +dangers que pouvait lui créer l'attitude du peintre; et la peur lui +vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire, +en le regardant en face. + +Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinée, +s'efforçant de prévoir ce qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait +à répondre, d'être prête pour toutes les surprises. + +Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore en marchant. + +Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis la veille, ce qu'il +devait faire vis-à-vis d'elle. + +Après son départ, après cette fuite, à laquelle il n'avait pas osé +s'opposer, il était demeuré seul, écoutant encore, bien qu'elle fût +loin déjà, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant, +poussée par une main éperdue. + +Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il +l'avait prise, elle! Cela s'était passé entre eux! Était-ce possible? +Après la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux +goûter, il s'assit, se coucha presque sur le divan où il l'avait +possédée. + +Il y resta longtemps, plein de cette pensée qu'elle était sa +maîtresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant désirée +et lui, s'était noué en quelques moments le lien mystérieux qui +attache secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il gardait en toute sa +chair encore frémissante le souvenir aigu de l'instant rapide où leurs +lèvres s'étaient rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et mêlés +pour tressaillir ensemble du grand frisson de la vie. + +Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de cette pensée; il se +coucha tôt, tout vibrant de bonheur. + +A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette question: «Que dois-je +faire?» A une cocotte, à une actrice, il eût envoyé des fleurs ou +même un bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant cette +situation nouvelle. + +Assurément, il fallait écrire. Quoi? ... Il griffonna, ratura, +déchira, recommença vingt lettres, qui toutes lui semblaient +blessantes, odieuses, ridicules. + +Il aurait voulu exprimer en termes délicats et charmeurs la +reconnaissance de son âme, ses élans de tendresse folle, ses offres +de dévouement sans fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses +passionnées et pleines de nuances, que des phrases connues, des +expressions banales, grossières ou puériles. + +Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à l'aller voir, dès +que l'heure de la séance serait passée, car il pensait bien qu'elle ne +viendrait pas. + +S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les +lèvres chatouillées de l'envie de se poser sur la peinture où quelque +chose d'elle était fixé; et de moment en moment, il regardait dans la +rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient un +battement de coeur. Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand la +femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment, accablé comme +après une déception. + +Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut, et bouleversé +par une émotion violente, s'assit pour l'attendre. + +Quand elle entra, il se précipita sur les genoux et voulut lui prendre +les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait à +ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui dit +avec hauteur: + +--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude? + +Il balbutia: + +--Oh! Madame, je vous supplie ... + +Elle l'interrompit durement. + +--Relevez-vous, vous êtes ridicule. + +Il se releva, effaré, murmurant: + +--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime! ... + +Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volonté, +et régla la situation. + +--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de +votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si +vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence ici, vous +ne me reverrez plus. + +Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il n'avait point prévue; +puis il comprit et murmura: + +--J'obéirai, Madame. + +Elle répondit: + +--Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous +êtes long à finir ce portrait. + +Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais sa main tremblait, +ses yeux troublés regardaient sans voir; il avait envie de pleurer, +tant il se sentait le coeur meurtri. + +Il essaya de lui parler; elle répondit à peine. Comme il tentait de +lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arrêta d'un ton si +cassant qu'il eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui +changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son âme et dans +son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de suite, sans +transition, il la détesta. Oui, oui, c'était bien cela, la femme! +Elle était pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? Elle était +fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attiré, +séduit par des ruses de fille, cherchant à l'affoler sans rien donner +ensuite, le provoquant pour se refuser, employant pour lui toutes les +manoeuvres des lâches coquettes qui semblent toujours prêtes à se +dévêtir, tant que l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des rues +n'est pas haletant de désir. + +Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il l'avait prise. +Elle pouvait éponger son corps et lui répondre insolemment, elle +n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait +une belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille qui aurait +mangé sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme. + +Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modèles; +mais comme il sentait son énervement grandir et qu'il redoutait de +faire quelque sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un +rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant, ils se croyaient +assurément plus loin l'un de l'autre que le jour où ils s'étaient +rencontrés chez la duchesse de Mortemain. + +Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il +sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouaté de brume, jetait sur +la ville une lumière pâle, un peu fausse et triste. + +Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas rapide et irrité, en +heurtant les passants, pour ne point dévier de la ligne droite, sa +grande fureur contre elle s'émietta en désolations et en regrets. +Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il lui faisait, il se +souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle était jolie +et séduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait +toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique, +poétique et passionnée, dont le rêve plane sur nos coeurs. N'avait-il +pas failli trouver, cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait donné +ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se +réalise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou +n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette +chasse aux déceptions? + +Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la vie elle-même. +Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu à elle? +Que pouvait-il lui reprocher, après tout?--d'avoir été aimable, bonne +et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de +s'être conduit comme un malfaiteur! + +Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon, +se dévouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait +tenter pour qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort, docile +désormais à toutes ses volontés. + +Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa fille, avec un sourire +si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans +ces pauvres yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout le +remords, toute la désolation de ce coeur de femme. Il fut remué de +pitié, et pour qu'elle oubliât, il eut pour elle, avec une délicate +réserve, les plus fines prévenances. Elle y répondit avec douceur, +avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée d'une femme qui souffre. + +Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée de l'aimer et d'être +aimé, il se demandait comment elle n'était pas plus fâchée, comment +elle pouvait revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce +souvenir entre eux. + +Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter +en face de lui la pensée unique qui ne devait pas la quitter, +c'est qu'alors cette pensée ne lui était pas devenue odieusement +intolérable. Quand une femme hait l'homme qui l'a violée, elle ne peut +plus se trouver devant lui sans que cette haine éclate. Mais cet homme +ne peut non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle le déteste +ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas +loin d'aimer. + +Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments +précis, clairs et sûrs; il se sentait lucide, fort, maître à présent +des événements. + +Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient, qu'à être dévoué, et +il la reprendrait un jour ou l'autre. + +Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir, il eut des ruses +à son tour, des tendresses dissimulées sous d'apparents remords, des +attentions hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille dans +la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tôt, +un peu plus tard. Il éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne +se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle a peur» en la voyant +venir toujours avec son enfant. + +Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement, +et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'étrange, de +contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une +âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et qui semble dire: «Mais, +force-moi donc!» + +Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassurée par sa réserve. +Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses +projets, de son art, comme à un frère. + +Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce rôle de conseillère, +flattée qu'il la distinguât ainsi des autres femmes et convaincue +que son talent gagnerait de la délicatesse à cette intimité +intellectuelle. Mais à force de la consulter et de lui montrer de +la déférence, il la fit passer, naturellement, des fonctions de +conseillère au sacerdoce d'inspiratrice. Elle trouva charmant +d'étendre ainsi son influence sur le grand homme, et consentit à peu +près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle inspirait ses oeuvres. + +Ce fut un soir, après une longue causerie sur les maîtresses des +peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y +resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers. + +Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une +déchéance, et pour répondre aux reproches de sa raison, elle crut à +une fatalité. + +Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge, et par son âme qui +était vide, la chair conquise par la lente domination des caresses, +elle s'attacha peu à peu, comme s'attache les femmes tendres, qui +aiment pour la première fois. + +Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et poétique. Il lui +semblait parfois qu'il s'était envolé, un jour, les mains tendues, et +qu'il avait pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique qui +plane toujours sur nos espérances. + +Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes, +qu'il eût peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi +d'inexprimable que presque jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce +mystère, cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, sur les +visages. + +Puis des mois s'écoulèrent et puis des années qui desserrèrent à peine +le lien qui unissait l'un à l'autre la comtesse de Guilleroy et le +peintre Olivier Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des +premiers temps, mais une affection calmée, profonde, une sorte +d'amitié amoureuse dont il avait pris l'habitude. + +Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionné, +l'attachement obstiné de certaines femmes qui se donnent à un homme +pour tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites dans l'adultère +comme elles auraient pu l'être dans le mariage, elles se vouent à une +tendresse unique dont rien ne les détournera. Non seulement elles +aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement +sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pensée, que +rien d'étranger n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec +résolution, comme on se lie les mains, avant de sauter à l'eau du haut +d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir. + +Mais à partir du moment où la comtesse se fut donnée ainsi, elle se +sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien +ne le tenait que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager +pour une femme rencontrée un jour comme il en avait déjà rencontré +tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile à tenter, lui qui +vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les +hommes! Il était beau garçon, célèbre, recherché, ayant à la portée de +ses désirs vite éveillés toutes les femmes du monde dont la pudeur est +si fragile, et toutes les femmes d'alcôve ou de théâtre prodigues de +leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, après +souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder. + +Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, épiant ses allures, +ses attitudes, bouleversée par un mot, pleine d'angoisse dès qu'il +admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la +grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait +trembler, et tout ce qu'elle en savait l'épouvantait. A chacune de +leurs rencontres, elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans qu'il +s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il +avait vus, sur les maisons où il avait dîné, sur les impressions les +plus légères de son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence +possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce, +avec d'innombrables ressources. + +Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines +profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans +l'existence de tout artiste en vue. + +Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant même d'être +prévenue de l'éveil d'un désir nouveau chez Olivier, par l'air de +fête que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une +fantaisie galante. + +Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait plus que des +sommeils troublés par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle +arrivait chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions qui +semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait sa pensée, comme on +tâte, comme on écoute, pour connaître le mal caché dans un être. + +Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre qu'on allait le lui +prendre cette fois, lui voler cet amour à qui elle tenait si fort +parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonté, toute sa force +d'affection, toutes ses espérances et tous ses rêves. + +Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après ces rapides +éloignements, elle éprouvait à le reprendre, à le reposséder comme une +chose perdue et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois, +quand elle passait devant une église, la jetait dedans pour remercier +Dieu. + +La préoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et +de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entière un combat +ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui, +sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. Elle voulait +que partout où il entendrait parler d'elle, on vantât son charme, son +goût, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour +lui et les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et chaque +fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir fait un peu souffrir +elle lui ménageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa +vanité. + +Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde, +une femme dont la séduction physique serait plus puissante, étant +nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle le flatta et le +gâta. + +D'une façon discrète et continue, elle fit couler l'éloge sur lui; +elle le berça d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que, +partout ailleurs, il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu +froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il +finît par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle. + +Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il entrait si souvent, +un endroit où son orgueil d'artiste était attiré autant que son coeur +d'homme, l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce que +toutes ses convoitises y étaient en même temps satisfaites. + +Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses goûts, afin de lui +donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-être que +rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naître de nouveaux, lui +créer des gourmandises de toute sorte, matérielles ou sentimentales, +des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! +Elle s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, son odorat par +des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des +nourritures. + +Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa chair de célibataire +égoïste et fêté une multitude de petits besoins tyranniques, +lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle +le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par +toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout à coup, en +le voyant se dégoûter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de +vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les réserves +imposées par la société, chercher au Cercle, chercher partout les +moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât au +mariage. + +En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquiétudes, +qu'elle désirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette +angoisse-là, et se reposer dans une affection refroidie et calme. + +Les années passèrent, cependant, sans les désunir. La chaîne attachée +par elle était solide, et elle en refaisait les anneaux à mesure +qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur +du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de +voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'événement inconnu, +dont la menace est suspendue sur nous. + +Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait naturelle cette +intimité de sa femme et d'un artiste fameux qui était reçu partout +avec de grands égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués +l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer. + + +II + +Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, où il devait +dîner pour fêter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva +encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait +d'arriver. + +C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-être un +homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas +été. + +Ancien conservateur des musées impériaux, il avait trouvé moyen de se +faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la République, ce qui +ne l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes, de tous les +Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie européenne, +et le protecteur juré des artistes de toute sorte. Doué d'une +intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilité +de parole qui lui permettait de dire avec agrément les choses les plus +ordinaires, d'une souplesse de pensée qui le mettait à l'aise dans +tous les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait +juger les hommes à première vue, il promenait, de salon en salon, +le long des jours et des soirs, son activité éclairée, inutile et +bavarde. + +Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant +de compétence attachant et une clarté de vulgarisateur qui le faisait +fort apprécier des femmes du monde, à qui il rendait les services d'un +bazar roulant d'érudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses, +sans avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il était +au mieux avec les cinq Académies, avec tous les savants, tous les +écrivains, tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait avec +discernement. Il savait oublier aussitôt les explications trop +techniques ou inutiles à ses relations, retenait fort bien les autres, +et prêtait à ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair et +bon enfant, qui les rendait faciles à comprendre comme des fabliaux +scientifiques. Il donnait l'impression d'un entrepôt d'idées, d'un de +ces vastes magasins où on ne rencontre jamais les objets rares, mais +où tous les autres sont à foison, à bon marché, de toute nature, de +toute origine, depuis les ustensiles de ménage jusqu'aux vulgaires +instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique. + +Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport +constant, le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait, +d'ailleurs, des services, leur faisait vendre des tableaux, les +mettait en relations avec le monde, aimait les présenter, les +protéger, les lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse +de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de +connaître intimement ceux-ci, et d'entrer familièrement chez ceux-là, +de déjeuner avec le prince de Galles, de passage à Paris, et de dîner, +le soir même, avec Paul Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant. + +Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait de lui: «C'est +l'encyclopédie de Jules Verne, reliée en peau d'âne!» + +Les deux hommes se serrèrent la main, et se mirent à parler de la +situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait +alarmants, pour des raisons évidentes qu'il exposait fort bien, +l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à hâter ce moment +attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier +Bertin prouvait, par des arguments irréfutables, que ces craintes +étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être assez folle pour +compromettre sa conquête dans une aventure toujours douteuse, et le +Chancelier assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie, +son oeuvre et sa gloire d'un seul coup. + +M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait +pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journée et +rencontré le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir. + +L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille, contestait la +compétence des gens les mieux informés. Derrière toutes ces rumeurs, +on préparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait +avoir là-dessus une opinion arrêtée, peut-être. + +M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en +s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laissés seuls. + +--Et vous, mon cher député, demanda le peintre, que pensez-vous des +bruits de guerre? + +M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en savait plus que +personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'était pas du +même avis que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait pas à la +probabilité d'un conflit prochain, à moins qu'il ne fût provoqué +par la turbulence française et par les rodomontades des soi-disant +patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait à +grands traits, un portrait à la Saint-Simon. Cet homme-là, on ne +voulait pas le comprendre, parce qu'on prête toujours aux autres sa +propre manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire ce qu'on +aurait fait à leur place. M. de Bismarck n'était pas un diplomate faux +et menteur, mais un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité, +annonçait toujours ses intentions. «Je veux la paix,» dit-il. C'était +vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une +façon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements, +jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples unis contre +notre impétuosité. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond, +convaincu: «C'est un grand homme, un très grand homme qui désire la +tranquillité, mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens +violents pour l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare.» + +--Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous +accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concédez qu'il a +toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs +une vérité indiscutable et phénoménale: on ne fait la guerre en ce +monde que pour avoir la paix! + +Un domestique annonçait:--Madame la duchesse de Mortemain. + +Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et +forte femme, qui entra avec autorité. + +Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et demanda: + +--Comment allez-vous, Duchesse? + +Les deux autres hommes la saluèrent avec une certaine familiarité +distinguée, car la duchesse avait des façons d'être cordiales et +brusques. + +Veuve du général duc de Mortemain, mère d'une fille unique mariée au +prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et +royalement riche, elle recevait dans son hôtel de la rue de Varenne +toutes les notoriétés du monde entier, qui se rencontraient et se +complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans +dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans +qu'elle eût aussitôt le désir de le connaître. Il fallait qu'elle +le vît, qu'elle le fît causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait +beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosité +hautaine et bienveillante qui brûlait en elle. + +Elle s'était à peine assise, quand le même domestique cria:--Monsieur +le baron et madame la baronne de Corbelle. + +Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette, +élégante, très brune. + +Ce couple avait une situation spéciale dans l'aristocratie française, +due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite +noblesse, sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes par un +amour immodéré de ce qui est select, comme il faut et distingué, il +était parvenu, à force de hanter uniquement les maisons les plus +princières, à force de montrer ses sentiments royalistes, pieux, +corrects au suprême degré, à force de respecter tout ce qui doit être +respecté, de mépriser tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se +tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hésiter sur un +détail d'étiquette, à passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur +du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut, +et sa présence dans une maison constituait pour elle un vrai titre +d'honorabilité. + +Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy. + +--Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre femme? + +--Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise, +elle va venir. + +Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois, avait fait son entrée +dans le monde, elle fut présentée à la duchesse de Mortemain, qui tout +de suite l'aima, l'adopta, la patronna. + +Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point démentie, et quand la +duchesse disait «ma petite», on entendait encore en sa voix l'émotion +de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu +lieu la rencontre du peintre et de la comtesse. + +Musadieu s'était approché, il demanda: + +--La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des Intempérants? + +--Non, qu'est-ce que c'est? + +--Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes à l'état +d'ivresse. Il y en a deux très forts. + +La grande dame murmura avec dédain: + +--Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs. + +Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre opinion que la sienne, +fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation +sociale, considérant, sans bien s'en rendre compte, les artistes +et les savants comme des mercenaires intelligents chargés par Dieu +d'amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne +donnait d'autre base à ses jugements que le degré d'étonnement et de +plaisir irraisonné que lui procurait la vue d'une chose, la lecture +d'un livre ou le récit d'une découverte. + +Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir +grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et +protégeait le monde entier, les princes détrônés par ses réceptions en +leur honneur, et même le Tout-Puissant, par ses largesses au clergé et +ses dons aux églises. + +Musadieu reprit: + +--La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté l'assassin de Marie +Lambourg? + +Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle répondit: + +--Non, racontez-moi ça? + +Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant un gilet blanc, de +petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec +un air correct qui lui permettait de dire les choses très osées dont +il avait la spécialité. Fort myope, il semblait, malgré son pince-nez, +ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on eût dit que toute +l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil. +Son torse plié devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne +vertébrale eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une sur +l'autre semblaient deux rubans enroulés, et ses longs bras retenus +par ceux du siège, laissaient pendre des mains pâles, aux doigts +interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement, +avec des mèches blanches habilement oubliées, étaient un sujet de +plaisanterie fréquent. + +Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux de la fille publique +assassinée avaient été donnés en cadeau par le meurtrier présumé à une +autre créature de moeurs légères, la porte du grand salon s'ouvrit de +nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche, +blondes, dans une crème de malines, se ressemblant comme deux soeurs +d'âge très différent, l'une un peu trop mûre, l'autre un peu +trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince, +s'avancèrent en se tenant par la taille et en souriant. + +On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le +retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille à +côté de sa mère qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche et +même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'être +éclatante, tandis que l'enfant, à peine épanouie, commençait seulement +à être jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux. + +La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait: + +--Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une à côté de +l'autre! Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se +ressemblent! + +On comparait; deux opinions se formèrent aussitôt. D'après Musadieu, +les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se +ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui +étaient tout à fait les mêmes, également tachetés de points noirs, +pareils à des minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu. Mais +d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se +ressembleraient presque plus. + +D'après la duchesse, au contraire, et d'après Olivier Bertin, elles +étaient en tout semblables, et seule la différence d'âge les faisait +paraître différentes. + +Le peintre disait: + +--Est-elle changée, depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je +ne vais plus oser la tutoyer. + +La comtesse se mit à rire. + +--Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire «vous» à Annette. + +La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait sous des airs +timidement espiègles, reprit: + +--C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à M. Bertin. + +Sa mère sourit. + +--Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite +connaissance. + +Mais Annette remuait la tête. + +--Non, non. Ça me gênerait. + +La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en connaisseuse +intéressée. + +--Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout à fait le +même regard que ta mère; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu +auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu; +tu es maigrichonne. + +La comtesse s'écria: + +--Oh! ne lui dites pas cela. + +--Et pourquoi? + +--C'est si agréable d'être mince! Moi je vais me faire maigrir. + +Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans la vivacité de sa +colère, la présence d'une fillette. + +--Ah toujours! vous en êtes toujours à la mode des os, parce qu'on les +habille mieux que la chair. Moi je suis de la génération des femmes +grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes maigres! Ça me +fait penser aux vaches d'Égypte. Je ne comprends pas les hommes, par +exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils +demandaient mieux. + +Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit: + +--Regarde ta maman, petite, elle est très bien, juste à point, +imite-la. + +On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu +reprit la discussion. + +--Moi, je dis que les hommes doivent être maigres, parce qu'ils sont +faits pour des exercices qui réclament de l'adresse et de l'agilité, +incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu différent. +Est-ce pas votre avis, Corbelle? + +Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et sa propre femme +plus que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et +résolument se prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle avait +dû lutter contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina très +vite. + +Mme de Guilleroy demanda: + +--Dites comment vous avez fait? + +Et la baronne expliqua la méthode employée par toutes les femmes +élégantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure après +le repas seulement, on se permettait une tasse de thé, très chaud, +brûlant. Cela réussissait à tout le monde. Elle cita des exemples +étonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que +des lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria: + +--Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais +rien, pas même le champagne. Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste, +qu'en pensez-vous? + +--Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ça m'est égal! Si +j'étais sculpteur, je me plaindrais. + +--Mais vous êtes homme, que préférez-vous? + +--Moi? ... une ... élégance un peu nourrie, ce que ma cuisinière +appelle un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein +et fin. + +La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule regardait sa fille +et murmurait: + +--Non, c'est très gentil d'être maigre, les femmes qui restent maigres +ne vieillissent pas. + +Ce point-là fut encore discuté et partagea la société. Tout le monde, +cependant, se trouva à peu près d'accord sur ceci: qu'une personne +très grasse ne devait pas maigrir trop vite. + +Cette observation donna lieu à une revue des femmes connues dans le +monde et à de nouvelles contestations sur leur grâce, leur chic +et leur beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist +incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme +Mandelière, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche +un peu grande, où ses dents semblaient luire. + +Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à coup, se tournant +vers elle: + +--Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons là, tu l'entendras +répéter au moins une fois par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille. +En huit jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde, +sur la politique, les femmes, les pièces de théâtre et le reste. Il +n'y aura qu'à changer les noms des gens ou les titres des oeuvres de +temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et défendre +notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on +doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien, jamais; +tu n'auras qu'à te reposer. + +La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil malin, où vivait une +intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prête à partir. + +Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idées comme on joue à +la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes, +protestèrent au nom de la pensée et de l'activité humaines. + +Alors Bertin s'efforça de démontrer combien l'intelligence des gens du +monde, même les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et +sans portée, combien leurs croyances sont pauvrement fondées, leur +attention aux choses de l'esprit faible et indifférente, leurs goûts +sautillants et douteux. + +Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié vrais, à moitié +factices, que provoque d'abord, le désir d'être éloquent, et +qu'échauffe tout à coup un jugement clair, ordinairement obscurci +par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique +occupation dans la vie de faire des visites et de dîner en ville, se +trouvent devenir, par une irrésistible fatalité, des êtres légers et +gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances +et des appétits superficiels. + +Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincère, que leur +culture intellectuelle étant nulle, et leur érudition un simple +vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion +et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne sont pas. Il prouva +que les frêles racines de leurs instincts ayant poussé dans +les conventions, et non dans les réalités, ils n'aiment rien +véritablement, que le luxe même de leur existence est une satisfaction +de vanité et non l'apaisement d'un besoin raffiné de leur corps, car +on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins, payés fort cher. + +--Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien voir et rien +pénétrer; à côté de la science qu'ils ignorent; à côté de la nature +qu'ils ne savent pas regarder; à côté du bonheur, car ils sont +impuissants à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté du monde ou +de la beauté de l'art, dont ils parlent sans l'avoir découverte, et +même sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de +la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher à une +chose jusqu'à l'aimer uniquement, de s'intéresser à rien jusqu'à être +illuminés par le bonheur de comprendre. + +Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense de la bonne +compagnie. + +Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, de ces +arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on +ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de curé de +campagne qui démontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde +aux chevaux de course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui +sont la gloire de la race chevaline. + +Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant un silence +dédaigneux et poli. Mais, soudain, la bêtise du baron l'irrita, et +interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au +coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien élevé. + +Tous les détails finement saisis dessinaient une silhouette +irrésistiblement comique. On voyait le monsieur habillé par son valet +de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser +quelques idées générales, puis, au moment de la promenade matinale, +interrogeant les palefreniers sur la santé des chevaux, puis trottant +par les allées du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être salué, +puis déjeunant en face de sa femme, sortie en coupé de son côté, et ne +lui parlant que pour énumérer le nom des personnes aperçues le +matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper +l'intelligence dans le commerce de ses semblables, et dînant chez un +prince où était discutée l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la +soirée au foyer de la danse, à l'Opéra, où ses timides prétentions de +viveur étaient satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais +lieu. + +Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût blessante pour +personne, qu'un rire courait autour de la table. + +La duchesse, secouée par une gaîté retenue de grosse personne, avait +dans la poitrine de petites secousses discrètes. Elle dit enfin: + +--Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez mourir de rire. + +Bertin, très excité, riposta: + +--Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est à peine si +on rit. On a la complaisance, par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser +et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne +fait jamais la chose. Allez dans les théâtres populaires, vous verrez +rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à +la suffocation! Allez dans les chambrées de soldats, vous verrez des +hommes étranglés, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit +devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je +vous dis qu'on fait le simulacre de tout, même du rire. + +Musadieu l'arrêta: + +--Permettez; vous êtes sévère! Vous-même, mon cher, il me semble +pourtant que vous ne dédaignez pas ce monde que vous raillez si bien. + +Bertin sourit. + +--Moi, je l'aime. + +--Mais alors? + +--Je me méprise un peu comme un métis de race douteuse. + +--Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse. + +Et comme il se défendait de poser, elle termina la discussion en +déclarant que tous les artistes aimaient à faire prendre aux gens des +vessies pour des lanternes. + +La conversation, alors, devint générale, effleura tout, banale et +douce, amicale et discrète, et, comme le dîner touchait à sa fin, la +comtesse, tout à coup, s'écria, en montrant ses verres pleins devant +elle: + +--Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je +maigrirai. + +La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler une gorgée ou deux +d'eau minérale; ce fut en vain, et elle s'écria: + +--Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner la tête. Je vous en +prie, Guilleroy, empêchez votre femme de faire cette folie. + +Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le système d'une batteuse +mécanique inventée en Amérique, n'avait pas entendu. + +--Quelle folie, duchesse? + +--La folie de vouloir maigrir. + +Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifférent. + +--C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier. + +La comtesse s'était levée en prenant le bras de son voisin; le comte +offrit le sien à la duchesse, et on passa dans le grand salon, le +boudoir du fond étant réservé aux réceptions de la journée. + +C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les quatre murs, de +larges et beaux panneaux de soie bleu pâle à dessins anciens enfermés +en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumière des lampes +et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal, +le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer +l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à l'air même du salon son +sourire de jeune femme, la grâce de son regard, le charme léger de +ses cheveux blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, une sorte +de pratique d'urbanité, comme le signe de croix en entrant dans les +églises, de complimenter le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque fois +qu'on s'arrêtait devant. + +Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionné +par l'État ayant une valeur d'expertise légale, il se faisait un +devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité de cette +peinture. + +--Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je +connaisse. Il y a là dedans une vie prodigieuse. + +Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette +toile avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'oeuvre, +s'approcha pour renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils +accumulèrent toutes les formules usitées et techniques pour célébrer +les qualités apparentes et intentionnelles de ce tableau. + +Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et +Olivier Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère +plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une +rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe à réflecteur +placée devant le portrait pour l'éclairer, le domestique l'ayant +posée, par négligence, un peu de travers. + +Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui +dit: + +--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une +tasse de thé. + +Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés, +sans qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus. + +Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après +s'être presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de +cheval, en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant de vingt-huit +ans, ce jeune homme, un des plus convoités meneurs de cotillon +d'Europe, car on le faisait venir parfois à Vienne et à Londres pour +couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'à peu +près sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par +son nom, par ses parentés presque royales, un des hommes les plus +recherchés et les plus enviés de Paris. + +Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et +après un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains +par des succès politiques. Dès qu'il serait député, le marquis +deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trône futur, un des +conseillers du roi, un des chefs du parti. + +La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte +de Guilleroy, thésaurisateur prudent logé dans un simple appartement +quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux +hôtels de Paris. Elle savait ses spéculations toujours heureuses, son +flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus +fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu la pensée de +faire épouser à son neveu la fille du député normand à qui ce mariage +donnerait une influence prépondérante dans la société aristocratique +de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche +et multiplié par son adresse une belle fortune personnelle, couvait +maintenant d'autres ambitions. + +Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de +profiter de cet événement de la façon la plus complète. + +Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-père du +marquis de Farandal, dont les aïeux avaient été les familiers fidèles +et préférés de la maison royale de France, il montait au premier rang. + +L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait en outre à cette union +un caractère d'intimité très précieux, et par crainte qu'une autre +jeune fille se rencontrât qui plût subitement au marquis, il avait +fait revenir la sienne afin de hâter les événements. + +Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prêtait +une complicité silencieuse, et, ce jour-là même, bien qu'elle n'eût +pas été prévenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait +engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu à +peu, à entrer souvent dans cette maison. + +Pour la première fois, le comte et la duchesse parlèrent à mots +couverts de leurs désirs, et en se quittant, un traité d'alliance +était conclu. + +On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait à la +baronne de Corbelle la présentation d'une ambassade nègre au Président +de la République, quand le marquis de Farandal fut annoncé. + +Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du bras rapide et +familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa +comme pour reconnaître le salon où il pénétrait, mais pour donner, +peut-être, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour +marquer son entrée. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et +du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu +de soie noire, et s'avança vivement vers Mme de Guilleroy dont il +baisa la main tendue, en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour +sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un à +l'autre avec une élégante aisance. + +C'était un grand garçon à moustaches rousses, un peu chauve déjà, +taillé en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On +sentait, à le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus +exercés que la tête, et qui n'ont d'amour que pour les choses où +se développent la force et l'activité physiques. Il était instruit +pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec +une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir +plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se méprenant +sur les enseignements des faits, et les notions élémentaires +d'économie politique nécessaires à un député, l'A B C de la sociologie +à l'usage des classes dirigeantes. + +Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme de valeur.» Bertin +appréciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient à la même salle +d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient à cheval +dans les allées du bois. Entre eux était donc née une sympathie de +goûts communs, cette franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux +hommes un sujet de conversation tout trouvé, agréable à l'un comme à +l'autre. + +Quand on présenta le marquis à Annette de Guilleroy, il eut +brusquement le soupçon des combinaisons de sa tante, et, après s'être +incliné, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur. + +Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait +tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et +pouvait prédire presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme un +expert qui goûte un vin trop vert. + +Il échangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis +s'assit auprès de la baronne de Corbelle, afin de potiner à mi-voix. + +On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti, +l'enfant couchée, les lampes éteintes, les domestiques remontés en +leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant à travers le salon, +éclairé seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse +ensommeillée sur un fauteuil, pour développer ses espérances, +détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les combinaisons, les +chances et les précautions à prendre. + +Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soirée, et +murmurant: + +--Je crois bien que c'est une affaire faite. + + +III + +«_Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas aperçu depuis trois +jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous +savez que je ne peux plus me passer de vous_.» + +Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet +nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un +secrétaire, il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées là +depuis le début de leur liaison. + +Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de la vie mondaine, à se +voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et +le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le +fauteuil où elle avait posé jadis. Mais comme elle craignait un peu +les remarques des domestiques, elle préférait pour ces rencontres +quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez +elle, ou le retrouver dans un salon. + +On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours +naturelles à M. de Guilleroy. + +Deux fois par semaine au moins le peintre dînait chez la comtesse avec +quelques amis; le lundi, il la saluait régulièrement dans sa loge à +l'Opéra; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison, +où le hasard les amenait à la même heure. Il savait les soirs où elle +ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de thé chez +elle, se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement et si +sûrement logé dans cette affection mûrie, si capturé par l'habitude de +la trouver quelque part, de passer à côté d'elle quelques instants, +d'échanger quelques paroles, de mêler quelques pensées, qu'il +éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fût depuis +longtemps apaisée, un besoin incessant de la voir. + +Le désir de la famille, d'une maison animée, habitée, du repas en +commun, des soirées où l'on cause sans fatigue avec des gens depuis +longtemps connus, ce désir du contact, du coudoiement, de l'intimité +qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garçon promène, +de porte en porte, chez ses amis où il installe un peu de lui, +ajoutait une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. Dans cette +maison où il était aimé, gâté, où il trouvait tout, il pouvait encore +reposer et dorloter sa solitude. + +Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur +fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même +qu'ils ne l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une certaine +discrétion à ne les point solliciter le premier. + +La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il était +trois heures de l'après-midi. Il se décida immédiatement à se rendre +chez elle pour la trouver avant qu'elle sortît. + +Le valet de chambre parut, appelé par un coup de sonnette. + +--Quel temps, Joseph? + +--Très beau, Monsieur. + +--Chaud. + +--Oui, Monsieur. + +--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris. + +Il avait toujours une tenue très élégante; mais bien qu'il fût habillé +par un tailleur au style correct, la façon seule dont il portait ses +vêtements, dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet blanc, +le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejeté en arrière, +semblait révéler tout de suite qu'il était artiste et célibataire. + +Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se préparait à +faire une promenade au bois. Il fut mécontent et attendit. + +Selon son habitude, il se mit à marcher à travers le salon, allant +d'un siège à l'autre ou des fenêtres aux murs, dans la grande pièce +assombrie par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds dorés, +des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et coûteux, traînaient +dans un désordre cherché. C'étaient de petites boîtes anciennes en or +travaillé, des tabatières à miniatures, des statuettes d'ivoire, puis +des objets en argent mat tout à fait modernes, d'une drôlerie sévère, +où apparaissait le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine, et +dessus, un chat buvant dans une casserole, un étui à cigarettes, +simulant un gros pain, une cafetière pour mettre des allumettes, et +puis dans un écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets, +bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs, +des rubis, des émeraudes, microscopique fantaisie qui semblait +exécutée par des bijoutiers de Lilliput. + +De temps en temps, il touchait un objet, donné par lui, à quelque +anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une +indifférence rêvassante, puis le remettait à sa place. + +Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe, +s'offraient à la main sur un guéridon porté par un seul pied, devant +un petit canapé de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la +_Revue des Deux Mondes_, un peu fripée, fatiguée, avec des pages +cornées, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications +non coupées, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement à +cause du prix, l'abonnement coûtant quatre cents francs par an, et la +_Feuille libre_, mince plaquette à couverture bleue, où se répandent +les poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés». + +Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier +siècle, sur lequel elle écrivait les réponses aux questions pressées +apportées pendant les réceptions. Quelques ouvrages encore sur ce +bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de +la femme: _Musset, Manon Lescaut, Werther_; et, pour montrer qu'on +n'était pas étranger aux sensations compliquées et aux mystères de la +psychologie, _les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au_ +XVIIIe _siècle, Adolphe._ + +A côté des volumes, un charmant miroir à main, chef-d'oeuvre +d'orfèvrerie, dont la glace était retournée sur un carré de velours +brodé, afin qu'on pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et +d'argent. + +Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques années il +vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeât son visage plus +original qu'autrefois, il commençait à s'attrister du poids de ses +joues et des plissures de sa peau. + +Une porte s'ouvrit derrière lui.. + +--Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette. + +--Bonjour, petite, tu vas bien? + +--Très bien, et vous? + +--Comment, tu ne me tutoies pas, décidément. + +--Non, vrai, ça me gêne. + +--Allons donc! + +--Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez. + +--Pourquoi ça? + +--Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez jeune ni assez vieux! ... + +Le peintre se mit à rire. + +--Devant cette raison, je n'insiste point. + +Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche où poussent les +premiers cheveux, et reprit, confuse: + +--Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et +de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous. + +--Oui, certainement. Vous êtes seules? + +--Non, avec la duchesse de Mortemain. + +--Très bien, j'en suis. + +--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau? + +--Va, mon enfant! + +Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, prête à partir. Elle +tendit ses mains. + +--On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites? + +--Je ne voulais pas vous gêner en ce moment. Dans la façon dont +elle prononça «Olivier», elle mit tous ses reproches et tout son +attachement. + +--Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, ému par l'intonation +de son nom. + +Cette petite querelle de coeur finie et arrangée, elle reprit sur le +ton des causeries mondaines: + +--Nous allons aller chercher la duchesse à son hôtel, et puis, nous +ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout ça à Nanette. + +Le landau attendait sous la porte cochère. + +Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu +du bruit des chevaux piaffant sous la voûte sonore. + +Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gaîté +du printemps nouveau semblait tombée du ciel sur les vivants. + +L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête, +aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les +marmitons blancs qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs +pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes voyous. Les chiens +semblaient pressés; les serins des concierges s'égosillaient; seules +les vieilles rosses attelées aux fiacres allaient toujours de leur +allure accablée, de leur trot de moribonds. + +La comtesse murmura: + +--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre! + +Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait l'une auprès de +l'autre, la mère et la fille. Certes, elles étaient différentes, mais +si pareilles en même temps que celle-ci était bien la continuation de +celle-là, faite du même sang, de la même chair, animée de la même vie. +Leurs yeux surtout, ces yeux bleus éclaboussés de gouttelettes noires, +d'un bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la mère, +fixaient si bien sur lui le même regard, quand il leur parlait, qu'il +s'attendait à les entendre lui répondre les mêmes choses. Et il était +un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y +avait devant lui deux femmes très distinctes, une qui avait vécu et +une qui allait vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait +cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencée par des goûts +et des instincts encore endormis, aurait poussé, se serait ouverte +au milieu des événements du monde. C'était une jolie petite personne +nouvelle, prête aux hasards et à l'amour, ignorée et ignorante, qui +sortait du port comme on navire, tandis que sa mère y revenait, ayant +traversé l'existence et aimé! + +Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle avait choisi et +qu'elle préférait encore, cette femme toujours jolie, bercée en ce +landau, dans l'air tiède du printemps. + +Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina, +et il crut sentir un remerciement dans un frôlement de sa robe. + +A son tour, il murmura: + +--Oh! oui, quel beau jour! + +Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filèrent vers +les Invalides, traversèrent la Seine et gagnèrent l'avenue des +Champs-Elysées, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au +milieu d'un flot de voitures. + +La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, et elle +ouvrait, sur ce fleuve d'équipages, des yeux avides et naïfs. De temps +en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un +court mouvement de tête, elle demandait: «Qui est-ce?» Il nommait «les +Pontaiglin», ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist», ou «la +belle Mme Mandelière». + +On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit +et de l'agitation des roues. Les équipages, un peu moins serrés +qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans +fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se +dépassaient tour à tour, distancés soudain par une victoria rapide, +attelée d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, à +travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, à +travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, +une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait +aux voitures qu'elle frôlait un étrange parfum de fleur inconnue. + +--Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette. + +--Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que la duchesse et la +comtesse échangeaient un sourire. + +Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin +parisien chantaient déjà dans la jeune verdure, et quand on eut pris +la file au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture à voiture +un échange incessant de saints, de sourires et de paroles aimables, +lorsque les roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du +glissement d'une flotte de barques où étaient assis des dames et des +messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à tout instant se +penchait devant les chapeaux levés ou les fronts inclinés, paraissait +passer une revue et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait +et ce qu'elle supposait des gens, à mesure qu'ils défilaient devant +elle. + +--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, la beauté de la +République. + +Dans une voiture légère et coquette, la beauté de la République +laissait admirer, sous une apparente indifférence pour cette gloire +indiscutée, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de +cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte. + +--Très belle tout de même, dit Bertin. + +La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle +haussa doucement les épaules et ne répondit rien. + +Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain l'instinct des +rivalités, osa dire: + +--Moi, je ne trouve point. Le peintre se retourna. + +--Quoi, tu ne la trouves point belle? + +--Non, elle a l'air trempée dans l'encre. La duchesse riait, ravie. + +--Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des hommes de Paris se +pâme devant cette négresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, +regarde plutôt la comtesse de Lochrist. + +Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme +une miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes délicates, +depuis cinq ou six ans également, servaient de thème aux exclamations +de ses partisans, saluait, un sourire fixé sur la lèvre. + +Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste. + +--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche. Bertin, qui d'ordinaire +dans les discussions quotidiennement revenues sur ces deux rivales, ne +soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de cette intolérance de +gamine. + +--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je +te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle. + +--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les +femmes quand elles ont passé trente ans. Elle a raison, cette enfant, +vous ne les vantez que défraîchies. + +Il s'écria: + +--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute +son expression est sortie. + +Et développant cette idée que la première fraîcheur n'est que le +vernis de la beauté qui mûrit, il prouva que les hommes du monde ne se +trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout +leur éclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer «belles» qu'à la +dernière période de leur épanouissement. + +La comtesse, flattée, murmurait: + +--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très gentil, un jeune +visage, mais toujours un peu banal. + +Et le peintre insista, indiquant à quel moment une figure, perdant peu +à peu la grâce indécise de la jeunesse, prend sa forme définitive, son +caractère, sa physionomie. + +Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» d'un petit balancement +de tête convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui +plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle +l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent alliés pour +se soutenir contre un danger, pour se défendre contre une opinion +menaçante et fausse. Annette ne les écoutait guère, tout occupée à +regarder. Sa figure souvent rieuse était devenue grave, et elle ne +disait plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces +feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela +c'était pour elle. + +Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue à son tour, saluée, +enviée; et des hommes, en la montrant, diraient peut-être qu'elle +était belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les +plus élégants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper +d'autre chose que de ces syllabes assemblées qui, parfois, éveillaient +en elle un écho de respect et d'admiration, quand elle les avait lues +souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait +pas à ce défilé de célébrités, et ne pouvait même croire tout à +fait qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à quelque +représentation. Les fiacres lui inspiraient un mépris mêlé de dégoût, +la gênaient et l'irritaient, et elle dit soudain: + +--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de +maître. + +Bertin répondit: + +--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité, de la liberté et de +la fraternité? + +Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et reprit: + +--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par +exemple. + +--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en +pleine démocratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout +mélange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur +de la société. + +Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois +matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus +choisis où tout le monde se connaît par ses noms, petits noms, +parentés, titres, qualités et vices, comme si tous vivaient dans le +même quartier ou dans la même petite ville. + +--Y venez-vous souvent? dit-elle. + +--Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant à Paris. + +--Vous montez à cheval, le matin! + +--Mais oui. + +--Et puis, l'après-midi, vous faites des visites? + +--Oui. + +--Alors, quand est-ce que vous travaillez? + +--Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai choisi une +spécialité suivant mes goûts! Comme je suis peintre de belles dames, +il faut bien que je les voie et que je les suive un peu partout. + +Elle murmura, toujours sans rire: + +--A pied et à cheval? + +Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire: +Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu seras très bien, toi. + +Un souffle d'air froid passa, venu de très loin, de la grande campagne +à peine éveillée encore; et le bois entier frémit, ce bois coquet, +frileux et mondain. + +Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles +sur les arbres et les étoffes sur les épaules. Toutes les femmes, d'un +mouvement presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et sur leur gorge +le vêtement tombé derrière elles; et les chevaux se mirent à trotter +d'un bout à l'autre de l'allée, comme si la brise aigre, qui +accourait, les eût fouettés en les touchant. + +On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouées, +sous une ondée oblique et rouge du soleil couchant. + +--Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre, +dont elle savait toutes les habitudes. + +--Non, je vais au Cercle. + +--Alors, nous vous déposons en passant? + +--Ça me va, merci bien. + +--Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec la duchesse? + +--Dites votre jour? + +Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs avaient +baptisé «un Watteau réaliste» et que ses détracteurs appelaient +«photographe de robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner, +soit à dîner, les belles personnes dont il avait reproduit les +traits, et d'autres encore, toutes les célèbres, toutes les connues, +qu'amusaient beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de garçon. + +--Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain, ma chère duchesse? +demanda Mme de Guilleroy. + +--Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne pense jamais à moi, pour +ces parties-là. On voit bien que je ne suis plus jeune. + +La comtesse, habituée à considérer la maison de l'artiste un peu comme +la sienne, reprit: + +--Rien, que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette, +moi et vous, n'est-ce pas, grand artiste? + +--Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des +écrevisses à l'alsacienne. + +--Oh! vous allez donner des passions à la petite. + +Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement dans le +vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne +à la compagnie de valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats +au passage d'un officier, puis il monta le large escalier, passa +devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes, poussa +une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en +entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtés, +d'appels de pied, d'exclamations lancées, par des voix fortes: +Touché.--A moi.--Passé.--J'en ai.--Touché.--A vous. + +Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile grise, avec leur +veste de peau, leurs pantalons serrés aux chevilles, une sorte de +tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée, +et dans l'autre main rendue énorme par le gant, le mince et souple +fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse +de pantins mécaniques. + +D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés, rouges, en +sueur, un mouchoir à la main pour éponger leur front et leur cou; +d'autres, assis sur le divan carré qui faisait le tour de la grande +salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le maître du +Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane. + +Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains. + +--Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie. + +--Je suis à vous, mon cher. + +Et il passa dans le cabinet de toilette pour se déshabiller. + +Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile et vigoureux, et, +devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se hâtait avec +une impatience d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son +adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême, et, en dix minutes, +l'ayant touché onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda +grâce. Puis il tira avec Punisimont, et avec son confrère Amaury +Maldant. + +La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante, lui rappela les +bains de la vingtième année, quand il piquait des têtes dans la Seine, +du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour épater les +bourgeois. + +--Tu dînes ici? lui demandait Maldant. + +--Oui. + +--Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, dépêche-toi, +il est sept heures un quart. + +La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait. + +Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de Paris, des désoeuvrés et +des occupés, tous ceux qui, à partir de sept heures du soir, ne savent +plus que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher, grâce au hasard +d'une rencontre, à quelque chose ou à quelqu'un. + +Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de +quarante ans, vigoureux et trapu, dit à Bertin: + +--Vous étiez enragé, ce soir. + +Le peintre répondit: + +--Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes. + +Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit +maigre, chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin: + +--Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en Avril; ça me fait +pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ça coule en +sentiment; il n'y a jamais de fruits. + +Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus âgés +que lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge, +hommes de cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants +avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient d'être plus jeunes, +en tout, que les polissons énervés de la génération nouvelle. + +Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les salons, mais suspect +de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'était pas étonnant, +disait Bertin, après avoir tant vécu dans les tripots, marié, séparé +de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques +belges et portugaises, portait haut, sur sa figure énergique de Don +Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme à tout faire que +nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqûre en duel. + +Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses +épaules, bien que marié et père de deux enfants, ne se décidait qu'à +grand'peine à dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au +Cercle les autres jours, avec ses amis, après la séance de la salle +d'armes. + +--Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui +n'en ont pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui +s'ennuient dans la leur. + +La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes +en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences +indiscrètes. + +Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses maîtresses par des +indications précises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms, +afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait les +siennes par leurs prénoms. Il racontait: «J'étais au mieux, en ce +moment-là, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant, +je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait au milieu des +sourires, puis reprenait: «Hein! j'ai laissé échapper quelque chose. +On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie.» + +Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de déclarer, quand on +l'interrogeait: + +--Moi, je me contente de mes modèles. + +On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles, +s'exaltait à la pensée de tous les jolis morceaux qui trottent par +les rues, et de toutes les jeunes personnes déshabillées devant le +peintre, à dix francs l'heure. + +A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme +les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face +rougissait, s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs +fermentées. + +Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions plus +véridiques, et oubliait les femmes du monde pour célébrer les simples +cocottes. + +--Paris, disait-il, un verre de kummel à la main, la seule ville où un +homme ne vieillisse pas, la seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il +soit solide et bien conservé, il trouvera toujours une gamine de +dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer. + +Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs, l'approuvait avec +enthousiasme, énumérait les petites filles qui l'adoraient encore tous +les jours. + +Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir exactement ce que +valent les femmes, murmurait: + +--Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent. + +Landa riposta: + +--Elles me le prouvent, mon cher. + +--Ces preuves-là ne comptent pas. + +--Elles me suffisent. + +Rocdiane criait: + +--Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite +gueuse de vingt ans, qui fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la +fête à Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et gâté le goût +des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme +de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop +connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du coeur, mais +vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle +sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce que les hommes ont un âge, +ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et +plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous +le montre et plus on le croit. + +Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés par l'alcool, +prêts à partir pour toutes les conquêtes, et ils commençaient à +délibérer sur l'emploi de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, +Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de l'Éden et Landa des +Folies-Bergère, quand un bruit de violons qu'on accorde, léger, +lointain, vint jusqu'à eux. + +--Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane. + +--Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de +sortir? + +--Allons. + +Ils traversèrent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis +arrivèrent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens. +Quatre messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient déjà d'un air +recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sièges vides, une +dizaine d'autres causaient, assis ou debout. + +Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits coups de son +archet: on commença. + +Olivier Bertin adorait la musique; comme on adore l'opium. Elle le +faisait rêver. + +Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché, il se sentait +emporté dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et +son intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait +comme une folle, grisée par les mélodies, à travers des songeries +douces et d'agréables rêvasseries. Les yeux fermés, les jambes +croisées, les bras mous, il écoutait les sons et voyait des choses qui +passaient devant ses yeux et dans son esprit. + +L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, dès qu'il +eut baissé ses paupières sur son regard, revit le bois, la foule des +voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et +sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le +mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles. + +Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui +recommença trois fois, comme recommence, après une traversée en mer, +le roulis du bateau dans l'immobilité du lit. + +Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux +femmes assises toujours devant lui, tantôt en chemin de fer, tantôt +à la table d'hôtels étrangers. Durant toute la durée de l'exécution +musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme si elles avaient laissé, +durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages +empreinte au fond de son oeil. + +Un silence, puis un bruit de sièges remués et de voix chassèrent cette +vapeur de songe, et il aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre +amis en des postures naïves d'attention changée en sommeil. + +Quand il les eut réveillés: + +--Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il. + +--Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici +encore un peu. + +--Et moi aussi, reprit Landa. + +Bertin se leva: + +--Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las. + +Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il désirait s'en aller, +par crainte des fins de soirée qu'il connaissait si bien autour de la +table de baccara du Cercle. + +Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit de nerfs, une de ces +nuits qui mettent les artistes dans cet état d'activité cérébrale +baptisée inspiration, il se décida à ne pas sortir et à travailler +jusqu'au soir. + +Ce fut une journée excellente, une de ces journées de production +facile, où l'idée semble descendre dans les mains et se fixer +d'elle-même sur la toile. + +Les portes closes, séparé du monde, dans la tranquillité de l'hôtel +fermé pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair, +l'esprit lucide, surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux +seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allégresse. Rien +n'existait plus pour lui, pendant ces heures de travail, que le +morceau de toile où naissait une image sous la caresse de ses +pinceaux, et il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation +étrange et bonne de vie abondante qui se grise et se répand. Le soir +il était brisé comme après une saine fatigue, et il se coucha avec la +pensée agréable de son déjeuner, du lendemain. + +La table fut couverte de fleurs, le menu très soigné pour Mme de +Guilleroy, gourmande raffinée, et malgré une résistance énergique, +mais courte, le peintre força ses convives à boire du champagne. + +--La petite sera ivre! disait la comtesse. + +La duchesse indulgente répondait: + +--Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois. + +Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agité +par cette gaîté légère qui soulève comme si elle faisait pousser des +ailes aux pieds. + +La duchesse et la comtesse, ayant une séance au comité des Mères +françaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre à la +Société, mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle, en la +ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux. + +--Prenons par-le plus long, dit-elle. + +--Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est un endroit très gentil; +nous regarderons les mioches et les nourrices. + +--Mais oui, je veux bien. + +Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée et +monumentale qui sert, d'enseigne et d'entrée à ce bijou de parc +élégant, étalant en plein Paris sa grâce factice et verdoyante, au +milieu d'une ceinture d'hôtels princiers. + +Le long des larges allées, qui déploient à travers les pelouses et les +massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis +sur des chaises de fer, regardent défiler les passants tandis que, par +les petits chemins enfoncés sous les ombrages et serpentant comme des +ruisseaux, un peuple d'enfants grouille dans le sable, court, saute à +la corde sous l'oeil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet +des mères. Les arbres énormes, arrondis en dôme comme des monuments +de feuilles, les marronniers géants dont la lourde verdure est +éclaboussée de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingués, +les platanes décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté, ornent en +des perspectives séduisantes les grands gazons onduleux. + +Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et +voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux, se baignent dans +l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages +égrenée sûr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches +semblent heureuses dans cette fraîcheur verte. Un jeune garçon de +marbre retire de son pied une épine introuvable, comme s'il s'était +piqué tout à l'heure en courant après la Diane qui fuit là-bas vers +le petit lac emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un +temple. + +D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des +massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main. Une cascade écume et +roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronqué comme une colonne, +porte un lierre; un tombeau porte une inscription. Les fûts de pierre +dressés sur les gazons ne rappellent guère plus l'Acropole que cet +élégant petit parc ne rappelle les forêts sauvages. + +C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville vont +contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer, comme on +admire au théâtre le spectacle de la vie, cette aimable représentation +que donne, en plein Paris, la belle nature. + +Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque jour en ce +lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai +cadre. + +«C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal mis +y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures, en connaissait +toutes les plantes et tous les promeneurs habituels. + +Il marchait à côté d'Annette, le long des allées, l'oeil distrait par +la vie bariolée et remuante du jardin. + +--Oh l'amour! cria-t-elle. + +Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui la regardait de +ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi. + +Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle +avait à voir ces vivantes poupées enrubannées la rendait bavarde et +communicative. + +Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques, ses +réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les mères. Les +enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants +pâles l'apitoyaient. + +Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et sans +oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!» en songeant qu'il +devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de +nourrices, de mères et d'enfants. Comment n'y avait-il pas songé? + +--Tu aimes ces galopins-là? dit-il. + +--Je les adore. + +A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les +prendre, de les embrasser, de les manier, une envie matérielle et +tendre de mère future; et il s'étonnait de cet instinct secret, caché +en cette chair de femme. + +Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea sur ses goûts. +Elle avoua des espérances de succès et de gloire mondaine avec une +naïveté gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait +presque en maquignon, car l'élevage occupait une partie des fermes +de Roncières; et elle ne s'inquiéta guère plus d'un fiancé que de +l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des étages à +louer. + +Ils approchaient du lac où deux cygnes et six canards flottaient +doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et +ils passèrent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre +ouvert sur les genoux, les yeux levés devant elle, l'âme envolée dans +une songerie. + +Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble, +vêtue en fille modeste qui ne songe point à plaire, une institutrice +peut-être, elle était partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou +par un mot qui avait ensorcelé son coeur. Elle continuait, sans doute, +selon la poussée de ses espérances, l'aventure commencée dans le +livre. + +Bertin s'arrêta, surpris: + +--C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça. + +Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent et revinrent encore +sans qu'elle les aperçût, tant elle suivait de toute son attention le +vol lointain de sa pensée. + +Le peintre dit à Annette: + +--Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me poser une figure, +une fois ou deux? + +--Mais non, au contraire! + +--Regarde bien cette demoiselle qui se promené dans l'idéal. + +--Là, sur cette chaise? + +--Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras +un livre sur tes genoux et tu tâcheras de faire comme elle. As-tu +quelquefois rêvé tout éveillée? + +--Mais, oui. + +--A quoi? + +Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais +elle ne voulait point répondre, détournait ses questions, regardait +les canards nager après le pain que leur jetait une dame, et semblait +gênée comme s'il eût touché en elle à quelque chose de sensible. + +Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à Roncières, parla +de sa grand'mère à qui elle faisait de longues lectures à haute +voix, tous les jours, et qui devait être bien seule, et bien triste +maintenant. + +Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme +il ne l'avait jamais été. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus +et futiles et médiocres détails de cette simple existence de fillette +l'amusaient et l'intéressaient. + +--Asseyons-nous, dit-il. + +Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent +flotter devant eux, espérant quelque nourriture. + +Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces souvenirs +disparus, noyés dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait +pourquoi. Ils surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en +même temps, qu'il éprouvait la sensation d'une main remuant la vase de +sa mémoire. + +Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne +que plusieurs fois déjà, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait +senti et remarqué. Il existait toujours une cause à ces évocations +subites, une cause matérielle et simple, une odeur, un parfum souvent. +Que de fois une robe de femme lui avait jeté au passage, avec le +souffle évaporé d'une essence, tout un rappel d'événements effacés! Au +fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent aussi +des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes, celles +des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les +mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'été, les odeurs froides +des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines +réminiscences, comme si les senteurs, gardaient en elle les choses +mortes embaumées, à la façon des aromates qui conservent les momies. + +Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers qui ranimait +ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? Était-ce à son oeil qu'il devait +cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontrées, +une d'elles peut-être ressemblait à une figure de jadis, et, sans +qu'il l'eût reconnue, secouait en son coeur toutes les cloches du +passé. + +N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un piano entendu par +hasard, une voix inconnue, même un orgue de Barbarie jouant sur une +place un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en +lui gonflant la poitrine d'attendrissements oubliés. + +Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant. +Qu'y avait-il autour de lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses +émotions éteintes? + +--Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en. + +Ils se levèrent et se remirent à marcher. + +Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise +était une trop forte dépense. + +Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquiétait de leur +existence, de leur profession, s'étonnait qu'ayant l'air si misérable +ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public. + +Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait les années +écoulées. Il lui semblait qu'une mouche ronflait à ses oreilles et les +emplissait du bourdonnement confus des jours finis. + +La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda: + +--Qu'avez-vous? vous semblez triste. + +Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela? Elle ou sa +mère? Non pas sa mère avec sa voix d'à présent, mais avec sa voix +d'autrefois, tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître. + +Il répondit en souriant: + +--Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très gentille, tu me +rappelles ta maman. + +Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet étrange écho de la +parole jadis si familière, qui sortait à présent de ces lèvres +nouvelles. + +--Parle encore, dit-il. + +--De quoi? + +--Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les +aimais-tu? + +Elle se remit à bavarder. + +Et il écoutait, saisi par un trouble croissant, il épiait, il +attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque étrangère +à son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans sa +gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des intonations, parfois, le +faisaient frémir d'étonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles +des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarqué +les rapports, telles que, souvent même, il ne les confondait plus +du tout; mais cette différence ne rendait que plus saisissants les +brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constaté la +ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voilà +que le mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une telle façon +qu'en détournant la tête pour ne plus voir la jeune fille il se +demandait par moments si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait +ainsi; douze ans plus tôt. + +Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se retournait vers elle, +il retrouvait encore, à la rencontre de son regard, un peu de cette +défaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse, +l'oeil de la mère. + +Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, repassant toujours +devant les mêmes personnes, les mêmes nourrices, les mêmes enfants. + +Annette, à présent, inspectait les hôtels qui entourent ce jardin, et +demandait les noms de leurs habitants. + +Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une +curiosité vorace, semblait emplir de renseignements sa mémoire de +femme, et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des yeux autant +que de l'oreille. + +Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux portes sur le +boulevard extérieur, Bertin s'aperçut que quatre heures allaient +sonner. + +--Oh! dit-il, il faut rentrer. + +Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes. + +Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre descendit vers la place +de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine. + +Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers sauté +par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait +radieux, plus joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps +revernit tout le monde.» + +Il était dans une de ces heures où l'esprit excité comprend tout avec +plus de plaisir, où l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et +plus clair, où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à sentir, +comme si une main toute-puissante venait de rafraîchir toutes les +couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des êtres, et de +remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête, l'activité des +sensations. + +Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--«Dire +qu'il y a des moments où je ne trouve pas de sujets à peindre!» + +Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute +son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle +manière d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain, +l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur +ses pas et s'enfermer dans son atelier. + +Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, cette ardeur +qui lui brûlait le sang tout à l'heure, s'apaisa tout à coup. Il se +sentit las, s'assit sur son divan et se remit à rêvasser. + +L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, cette +insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont +apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque +chose lui eût manqué. Il sentait sa maison vide, et désert son grand +atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir +passer l'ombre d'une femme dont la présence lui était douce. Depuis +longtemps, il avait oublié les impatiences d'amant qui attend le +retour d'une maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait +éloignée et la désirait près de lui avec un énervement de jeune homme. + +Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, et il +retrouvait en tout ce vaste appartement où elle était si souvent +venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles, +de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures, +certains moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses +caresses anciennes. + +Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit à marcher en +songeant de nouveau que, malgré cette liaison dont son existence avait +été remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Après les longues +heures de travail, quand il regardait autour de lui, étourdi par ce +réveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait +que des murs à la portée de sa main et de sa voix. Il avait dû, +n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec +des précautions de voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures +désoeuvrées en tous les lieux publics où l'on trouve, où l'on achète, +des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au +Cercle, des habitudes au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des +habitudes à l'Opéra, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer +chez lui où il serait demeuré avec joie sans doute s'il y avait vécu +près d'elle. + +Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert +d'une façon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui; +puis son ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte leur +séparation et sa liberté; maintenant il les regrettait de nouveau +comme s'il recommençait à l'aimer. + +Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque +sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-être, parce +qu'il avait reconnu tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. +Combien peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme, d'un +homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret! + +Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son +esprit et dans sa chair à la façon d'une fièvre; et il se mit à penser +à elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son +coeur et en s'exaltant lui-même pour la désirer davantage; puis il se +décida, bien qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une +tasse de thé, le soir même. + +Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au +boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver +et d'être forcé de passer encore cette soirée tout seul, comme il en +avait passé bien d'autres, pourtant. + +A sa demande:--«La comtesse est-elle chez elle?»--le domestique +répondant:--«Oui, Monsieur»--fit entrer de la joie en lui. + +Il dit, d'un ton radieux:--«C'est encore moi»--en apparaissant au +seuil du petit salon où les deux femmes travaillaient sous les +abat-jour roses d'une lampe à double foyer en métal anglais, portée +sur une tige haute et mince. + +La comtesse s'écria: + +--Comment, c'est vous? Quelle chance! + +--Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu. + +--Comme c'est gentil! + +--Vous attendez quelqu'un? + +--Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais. + +Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le tricot gris en +grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues +aiguilles en bois. + +Il demanda: + +--Qu'est-ce que cela? + +--Des couvertures. + +--De pauvres? + +--Oui, bien entendu. + +--C'est très laid. + +--C'est très chaud. + +--Possible, mais c'est très laid, surtout dans un appartement Louis +XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous +devriez, pour vos amis, faire vos charités plus élégantes. + +--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les épaules--mais on en +prépare partout en ce moment, de ces couvertures-là. + +--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite +le soir, sans voir traîner cette affreuse loque grise sur les plus +jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce +printemps, la bienfaisance de mauvais goût. + +La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le tricot qu'elle +tenait sur la chaise de soie inoccupée à côté d'elle, puis elle +convint avec indifférence: + +--Oui, en effet, c'est laid. + +Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, penchées sous +les deux lumières toutes proches, recevaient dans les cheveux une +coulée de lueur rose qui se répandait sur la chair des visages, sur +les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur +ouvrage avec cette attention légère et continue des femmes habituées à +ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe. + +Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine +de Chine, portées sur des colonnes anciennes de bois doré, répandaient +sur les tapisseries une lumière douce et régulière, atténuée par des +transparents de dentelle jetés sur les globes. + +Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il pouvait tout +juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours préféré pour causer avec la +comtesse, en demeurant presque à ses pieds. + +Elle lui dit: + +--Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, dans le parc. + +--Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup, +votre fille. Elle vous ressemble tout à fait. Quand elle prononce +certaines phrases, on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa +bouche. + +--Mon mari me l'a déjà dit bien souvent. + +Il les regardait travailler, baignées dans la clarté des lampes, et la +pensée dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans +le jour, le souci de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, +quel que soit le temps, quel que soit le feu des cheminées et du +calorifère, le chagrina comme si, pour la première fois, il comprenait +bien son isolement. + +Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari de cette femme, et +non son amant! Jadis il désirait l'enlever, la prendre à cet homme, la +lui voler complètement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui +était installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa +maison et dans le câlinement de son contact. En la regardant, il se +sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait +voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, même un peu plus, +beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce +besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente, +lui faisait désirer qu'on envoyât se coucher la jeune fille, le plus +vite possible. + +Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de se rapprocher jusqu'à +ses genoux où il poserait sa tête, de lui prendre les mains dont +s'échapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et +la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil +déroulé, il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait que +vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer la soirée avec +les grandes personnes. + +Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le domestique, dont +la tête apparut, annonça: + +--M. de Musadieu. + +Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand il serra la +main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le +prendre par les épaules et de le jeter dehors. + +Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait tomber, et +on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en +regardant la jeune fille: «Je conterai cela un peu plus tard.» + +La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures +allaient sonner. + +--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille. + +Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mère +sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement, +comme si elle eût glissé sans agiter l'air en passant. + +Quand elle fut sortie: + +--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse. + +On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à l'amiable de sa +femme qui lui payait une rente jugée par lui insuffisante, avait +trouvé, pour la faire doubler, un moyen sûr et singulier. La marquise, +suivie sur son ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et +avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal dressé par +le commissaire de police. + +La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant +sur ses genoux l'ouvrage interrompu. + +Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis le départ de la +jeune fille, se fâcha, et affirma avec une indignation d'homme qui +sait et qui n'a voulu parler à personne de cette calomnie, que c'était +là un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du +monde ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait, debout +maintenant contre la cheminée, avec des airs nerveux d'homme disposé à +faire de cette histoire une question personnelle. + +Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui +reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser ni même le soupçonner +d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrassé, +se défendait, reculait, s'excusait. + +--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout à l'heure chez la +duchesse de Mortemain. + +Bertin demanda: + +--Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute? + +--Non, pas du tout, le marquis de Farandal. + +Et le peintre, crispé, répondit: + +--Cela ne m'étonne pas de lui! + +Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. Puis Olivier +reprit d'une voix calmée: + +--Je sais pertinemment que cela est faux. + +Il ne savait rien, entendant parler pour la première fois de cette +aventure. + +Musadieu se préparait une retraite, sentant la situation dangereuse, +et il parlait déjà de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle, +quand le comte de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville. + +Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de se débarrasser du +mari. + +--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir? + +Comme personne ne répondait, il reprit: + +--Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle +et lui fait payer fort cher cette indiscrétion. + +Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans la voix et +dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, répéta en +termes amicaux et doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au +visage de Musadieu. + +Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété à la légère une +chose douteuse et peut-être compromettante, plaidait son ignorance +et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et +méchantes! + +Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupçonne +et calomnie avec une déplorable facilité. Et ils parurent convaincus +tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés +sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur +suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prête, +et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond. + +Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis l'arrivée de +Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il +préférait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait +content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la +cordialité. + +Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, entrèrent portant +la table à thé où l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout +brillant, sous la flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin. + +La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec les précautions et +les soins que nous ont apportés les Russes, puis offrit une tasse à +Musadieu, une autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant +des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries autrichiennes et +anglaises. + +Le comte s'étant approché de la table mobile où s'alignaient aussi des +sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discrètement, +glissa dans la pièce voisine et disparut. + +Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le désir +soudain le reprit de pousser dehors ce gêneur qui, mis en verve, +pérorait, semait des anecdotes, répétait des mots, en faisait +lui-même. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la +longue aiguille approchait de minuit. + +La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui parler, +et, avec cette adresse des femmes du monde habiles à changer par des +nuances le ton d'une causerie et l'atmosphère d'un salon, à faire +comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir, +elle répandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et +l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait +d'ouvrir une fenêtre. + +Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, sans qu'il se +demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller. + +Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se +retirèrent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la +comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le +seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que +Musadieu, aidé d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme +de Guilleroy parlait toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, +ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue +ouverte par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point +rester debout en face du valet. + +La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse dit à +l'artiste avec une parfaite aisance: + +--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit. +Restez donc encore un peu. + +Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon. + +Dès qu'ils furent assis: + +--Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il. + +--Et pourquoi? + +--Il me prenait un peu de vous. + +--Oh! pas beaucoup. + +--C'est possible, mais il me gênait. + +--Vous êtes jaloux? + +--Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme encombrant. + +Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près d'elle maintenant, +il maniait entre ses doigts l'étoffe de sa robe en lui disant quel +souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-là. + +Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main +dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le +remercier. + +--Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il. + +Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans doute dans une +chambre voisine, et il reprit: + +--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences. + +Elle murmura: + +--Mon pauvre ami!--pleine de pitié pour lui, et aussi pour elle. + +Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait +avec tendresse, avec une tendresse un peu mélancolique, un peu +douloureuse, moins ardente que tout à l'heure, quand il était séparé +d'elle par sa fille, son mari et Musadieu. + +Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts légers +sur la tête d'Olivier: + +--Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu. + +--Hélas! je le sais, ça va vite. + +Elle eut peur de l'avoir attristé. + +--Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours +connu poivre et sel. + +--Oui, c'est vrai. + +Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle avait provoquée +elle se pencha et, lui soulevant la tête entre ses deux mains, mit sur +son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent +ne pas devoir finir. + +Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs yeux le +reflet de leur affection. + +--Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière près de vous. + +Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables besoins +d'intimité. + +Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens qui étaient là +suffirait à réaliser ce désir éveillé depuis le matin, et maintenant +qu'il demeurait seul avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la +tiédeur de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe, la tiédeur +de son corps, il retrouvait en lui le même trouble, la même envie +d'amour inconnue et fuyante. + +Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, dans les bois +peut-être où ils seraient tout à fait seuls, sans personne autour +d'eux, cette inquiétude de son coeur serait satisfaite et calmée. + +Elle répondit: + +--Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour. + +Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner avec lui, quelque +part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou +cinq fois. + +Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, maintenant que +sa fille était revenue. + +Elle essayerait cependant, dès que son mari irait aux Ronces, mais +cela ne se pourrait faire qu'après le vernissage qui avait lieu le +samedi suivant. + +--Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je? + +--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, à trois +heures, si vous êtes libre, et je crois que nous devons dîner ensemble +vendredi chez la duchesse. + +--Oui, parfaitement. + +Il se leva. + +---Adieu. + +--Adieu, mon ami. + +Il restait debout sans se décider à partir, car il n'avait presque +rien trouvé de tout ce qu'il était venu lui dire, et sa pensée restait +pleine de choses inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient +point sorties. + +Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains. + +--Adieu, mon ami. + +--Je vous aime. + +Elle lui jeta un de ces sourires où une femme montre à un homme, en +une seconde, tout ce qu'elle lui a donné. + +Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois: + +--Adieu. + +Et il partit. + + +IV + +On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-là, un +pèlerinage au Palais de l'Industrie. Dès neuf heures du matin, elles +arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers +cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste invitait le +Tout-Paris mondain à assister au vernissage simulé de trois mille +quatre cents tableaux. + +Une queue de foule se pressait aux portes, et, dédaigneuse de la +sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Déjà, en +gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposées +sur les murs de l'escalier où l'on accroche la catégorie spéciale des +peintres de vestibule qui ont envoyé soit des oeuvres de proportions +inusitées, soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser. Dans le salon +carré, c'était une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les +peintres, en représentation jusqu'au soir, se faisaient reconnaître +à leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité de leurs +gestes. Ils commençaient à traîner des amis par la manche vers des +tableaux qu'ils désignaient du bras, avec des exclamations et une +mimique énergique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de +grands à longs cheveux, coiffés de chapeaux mous gris ou noirs, de +formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords +en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres étaient +petits, actifs, fluets ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de +vestons ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à la classe des +rapins. + +Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du +boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes +rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l'élégance +et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille +entourant le père comme un choeur triomphal. + +Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises à l'honneur du +salon carré éblouissaient, dès l'entrée, par l'éclat des tons et le +flamboiement des cadres, par une crudité de couleurs neuves, avivées +par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombé d'en haut. + +Le portrait du Président de la République faisait face à la porte, +tandis que, sur un autre mur, un général chamarré d'or, coiffé d'un +chapeau à plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait avec +des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en détresse +presque englouti sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant un +roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiférés morts, et l'Ombre +du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le +regard avec une violence irrésistible d'expression. + +On voyait encore, dans la pièce immense, une charge de cavalerie, des +tirailleurs dans un bois, des vaches dans un pâturage, deux seigneurs +du siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle +assise sur une borne, un prêtre administrant un mourant, des +moissonneurs, des rivières, un coucher de soleil, un clair de lune, +des échantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que font et +de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde. + +Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres, membres de +l'Institut et du Jury, échangeait avec eux des opinions. Un malaise +l'oppressait, une inquiétude sur son oeuvre exposée dont, malgré les +félicitations empressées, il ne sentait pas le succès. + +Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait à la porte +d'entrée. + +Elle demanda: + +--Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée? + +--Je ne l'ai pas vue. + +--Et M. de Musadieu? + +--Non plus. + +--Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de l'escalier pour me +guider dans les salles. + +--Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse? + +--Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout à +l'heure, car je compte que nous déjeunerons ensemble. + +Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques minutes à la +sculpture et s'excusait, essoufflé déjà. + +Il disait: + +--Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite. + +Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, quand la comtesse +de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard +Olivier Bertin. + +Il les vit, les rejoignit, et, les saluant: + +--Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup. +En huit jours, elle a changé. + +Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta: + +--Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux. +Elle est déjà bien moins petite fille et bien plus Parisienne. + +Mais soudain il revint à la grande affaire du jour. + +--Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse. + +La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et +préoccupée comme un exposant, demanda: + +--Que dit-on? + +--Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran, +un Puvis de Chavannes admirable, un Roll très étonnant, très neuf, un +Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, +des tas de bonnes choses enfin. + +--Et vous, dit-elle. + +--On me fait des compliments, mais je ne suis pas content. + +--Vous n'êtes jamais content. + +--Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison. + +--Pourquoi? + +--Je n'en sais rien. + +--Allons voir. + +Quand ils arrivèrent devant le tableau--deux petites paysannes prenant +un bain dans un ruisseau--un groupe arrêté l'admirait. Elle en fut +joyeuse, et tout bas. + +--Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de +mieux. + +Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot +qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements +rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait +raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de +Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze +ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mièvreries, les +délicatesses élégantes, les sentiments exprimés, les nuances bâtardes +de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art dégagé des idées, des +tendances et des préjugés mondains. + +Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il. + +Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur +montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles, +heureux par elles. + +Soudain, la comtesse demanda: + +--Quelle heure est-il? + +--Midi et demi. + +--Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre chez +Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous ne la retrouvions +pas dans les salles. + +Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, avait l'air +d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix, +d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en +sortait par toutes les fenêtres et toutes les portes grandes ouvertes. +Les tables, pressées, entourées de gens en train de manger, étaient +répandues par longues files dans les chemins voisins, à droite et à +gauche du passage étroit où les garçons couraient, assourdis, affolés, +tenant à bout de bras des plateaux chargés de viandes, de poissons ou +de fruits. + +Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude d'hommes et +de femmes qu'on eût dit une pâte vivante. Tout cela riait, appelait, +buvait et mangeait, mis en gaîté par les vins et inondé d'une de ces +joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil. + +Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon +réservé où les attendait la duchesse. + +En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, le marquis de +Farandal, empressé et souriant, tendant les bras pour recevoir les +ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en +ressentit un tel déplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des +choses irritantes et brutales. + +La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le départ de +Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, à la pensée +que ce bellâtre de marquis devait épouser Annette, qu'il était venu +pour elle, qu'il la regardait déjà comme destinée à sa couche, +s'énervait et se révoltait comme si on eût méconnu et violé ses +droits, des droits mystérieux et sacrés. + +Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la jeune fille, +s'occupa d'elle avec cet air empressé des hommes autorisés à faire +leur cour. + +Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et +investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une +galanterie familière et officielle. Dans ses manières et ses paroles +apparaissait déjà quelque chose de décidé comme l'annonce d'une +prochaine prise de possession. + +La duchesse et la comtesse semblaient protéger et approuver cette +allure de prétendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil +de complicité. + +Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition. C'était dans +les salles une telle mêlée de foule, qu'il semblait impossible d'y +pénétrer. Une chaleur d'humanité, une odeur fade de robes et d'habits +vieillis sur le corps faisaient là dedans une atmosphère écoeurante +et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les +toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussée avait +lieu dans cette masse épaisse entr'ouverte un moment pour laisser +passer la haute échelle double des vernisseurs qui criaient: + +«Attention, messieurs; attention, mesdames.» + +Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient séparés +des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur +lui: + +--Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu +que si nous nous perdons, nous nous retrouverons à quatre heures au +buffet. + +--C'est vrai, dit-il. + +Mais il était absorbé par l'idée que le marquis accompagnait Annette +et continuait à marivauder près d'elle avec sa fatuité galante. + +La comtesse murmura: + +--Alors, vous m'aimez toujours? + +Il répondit, d'un air préoccupé: + +--Mais oui, certainement. + +Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le chapeau gris de +M. de Farandal. + +Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, elle reprit: + +--Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette année. C'est +votre chef-d'oeuvre. + +Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de +son souci du matin. + +--Vrai? vous trouvez? + +--Oui, je le préfère à tout. + +--Il m'a donné beaucoup de mal. + +Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien, +depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que +la flatterie tendre et continue. Capté, ranimé, égayé par ces paroles +douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle, n'écoutant qu'elle +dans cette grande cohue flottante. + +Pour la remercier, il murmura près de son oreille: + +--J'ai une envie folle de vous embrasser. + +Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants, +elle répéta sa question: + +--Alors, vous m'aimez toujours? + +Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait +point entendue tout à l'heure: + +--Oui, je vous aime, ma chère Any. + +--Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma +fille, je ne sortirai pas beaucoup. + +Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de tendresse, un +grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et +l'apaisement des années, elle redoutait moins à présent qu'il fût +séduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il +se mariât, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne déjà, +grandissait sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons +irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus possible et d'éviter +qu'il passât de longues soirées dans le froid silence de son hôtel +vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait +des distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait dans le monde, +aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de +sa maison. + +Elle reprit, répondant à sa secrète pensée: + +--Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gâterais! +Promettez-moi de venir très souvent, puisque je ne sortirai plus +guère. + +--Je vous le promets. + +Une voix murmura, près de son oreille: + +--Maman. + +La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le +marquis venaient de les rejoindre. + +--Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très fatiguée et j'ai +envie de m'en aller. + +La comtesse reprit: + +--Je m'en vais aussi, je n'en puis plus. + +Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des galeries où s'alignent +les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitré où sont +exposées les oeuvres de sculpture. + +De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout à l'autre +la serre géante pleine de statues dressées dans les chemins, autour +des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le +sol des allées de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient +de cette nappe sombre de chapeaux et d'épaules, en la trouant en mille +endroits, et semblaient lumineux, tant ils étaient blancs. + +Comme Bertin saluait les femmes à la porte de sortie, Mme de +Guilleroy lui demanda tout bas: + +--Alors, vous venez ce soir? + +--Mais oui. + +Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des +impressions de la journée. + +Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des +statues, devant le buffet, et là, on discutait, comme tous les ans, en +soutenant ou en attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments +sur des oeuvres à peu près pareilles. Olivier qui, d'ordinaire, +s'animait à ces disputes, ayant la spécialité des ripostes et des +attaques déconcertantes et une réputation de théoricien spirituel +dont il était fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il +répondait, par habitude, ne l'intéressaient pas plus que celles qu'il +entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus écouter, de +ne plus comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces +antiques questions d'art dont il connaissait toutes les faces. + +Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées jusqu'ici d'une +façon presque exclusive, mais il en était distrait ce jour-là par une +de ces préoccupations légères et tenaces, un de ces petits soucis qui +semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là malgré tout, +quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piqués dans la pensée comme une +invisible épine enfoncée dans la chair. + +Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses baigneuses pour ne se +souvenir que de la tenue déplaisante du marquis auprès d'Annette. Que +lui importait, après tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu +empêcher ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous les +points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette impression de malaise +et de mécontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et +sourire en fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille. + +Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule +avec sa fille continuant sous la clarté des lampes leur tricot pour +les malheureux, il eut grand'peine à se garder de tenir sur le marquis +des propos moqueurs et méchants, et de découvrir aux yeux d'Annette +toute sa banalité voilée de chic. + +Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait souvent des +silences un peu somnolents et des poses abandonnées de vieil ami qui +ne se gêne plus. Enfoncé dans son fauteuil, les jambes croisées, +la tête en arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans cette +tranquille intimité son corps et son esprit. Mais voilà que, soudain, +lui revinrent cet éveil et cette activité des hommes qui font des +frais pour plaire, que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent +devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour +parer leurs idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus traîner +la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa +verve, et il éprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la +comtesse et sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il les +voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de +travailler pour l'écouter, un chatouillement de plaisir, un petit +frisson de succès qui le payait de sa peine. + +Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais, +peut-être, il n'avait passé d'aussi douces soirées. + +Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les craintes +constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts. +Elle refusait des dîners en ville, des bals, des représentations, afin +d'avoir la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant à +trois heures, la petite dépêche bleue qui disait: «A tantôt.» Dans +les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tête-à-tête +qu'il désirait, elle envoyait coucher sa fille dès que dix heures +commençaient à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et +demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit enfant pas +sage, elle accorda un quart d'heure de grâce, puis une demi-heure, +puis une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs après que la +jeune fille était partie, comme si la moitié du charme qui le tenait +dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitôt des +pieds de la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il s'asseyait +tout près d'elle et posait, par moments, avec un mouvement câlin, +une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il +tenait dans les siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain, il +cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de +l'effort qu'il avait fait. + +Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, qu'Annette +l'attirait presque autant qu'elle-même. Elle n'en fut point fâchée, +heureuse qu'il put trouver entre elles quelque chose de la famille +dont elle l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible entre +elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût presque père de cette +fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutât à tout ce +qui le captivait dans cette maison. + +Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis qu'elle +sentait, de tous les côtés, comme des piqûres presque imperceptibles +encore, les innombrables attaques de l'âge, prit une allure plus +active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne +point boire, et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet +sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait +à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce régime. La peau +distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus +éclatante la fraîcheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son +visage avec des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi au +grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumières +cet éclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardées un +incomparable teint. + +La constatation de cette décadence et l'emploi de cet artifice +modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus possible les +comparaisons en plein soleil et les rechercha à la lumière des lampes +qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle, +plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes +qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours +où elle se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la grande +soeur avec une modestie grave de petite mère. Afin de porter toujours +des robes presque pareilles à celles de sa fille, elle lui donnait des +toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez +qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et rieur, les +portait avec une vivacité pétillante qui la rendait plus gentille +encore. Elle se prêtait de tout son coeur aux manèges coquets de sa +mère, jouait avec elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait +l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer +par un mouvement, une caresse, quelque invention ingénieuse, +combien elles étaient jolies toutes les deux et combien elles se +ressemblaient. + +Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et de les comparer sans +cesse, arrivait presque, par moments, à les confondre. Quelquefois, si +la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était +forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent même, il s'amusait +à jouer ce jeu de la confusion quand ils étaient seuls tous les trois +dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux +et les priait de lui adresser la même question l'une après l'autre +d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il +reconnût les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver +les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases avec les mêmes +accents, que souvent il ne devinait pas. Elles étaient parvenues, en +vérité, à prononcer si pareillement, que les domestiques répondaient +«Oui, madame», à la jeune fille et «Oui, mademoiselle» à la mère. + +A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles +avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que +M. de Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans +le fond sombre du salon, les confondait à tout instant et demandait: +«Est-ce toi, Annette, où est-ce ta maman?» + +De cette ressemblance naturelle et voulue, réelle et travaillée, était +née dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre +d'un être double, ancien et nouveau, très connu et presque ignoré, de +deux corps faits l'un après l'autre avec la même chair, de la même +femme continuée, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait été. Et il +vivait près d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé, sentant +pour la mère ses ardeurs réveillées et couvrant la fille d'une obscure +tendresse. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I + + +«20 juillet, Paris. Onze heures soir + +«Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières. Nous partons à minuit. +Ne venez pas, car nous ne prévenons personne. Mais plaignez-moi et +pensez à moi. + +«Votre ANY.» + +«21 juillet, midi. + +«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si je ne m'étais habitué +à considérer toutes vos volontés comme des ordres. Je pense à vous +depuis hier avec une douleur poignante. Je songe à ce voyage muet que +vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre mari, +dans ce wagon à peine éclairé qui vous traînait vers votre morte. Je +vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous pleurant et +Annette sanglotant. J'ai vu votre arrivée à la gare, l'horrible trajet +dans la voiture, l'entrée au château au milieu des domestiques, votre +élan dans l'escalier, vers cette chambre, vers ce lit où elle est +couchée, votre premier regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre +figure immobile. Et j'ai pensé à votre coeur, à votre pauvre coeur, à +ce pauvre coeur dont la moitié est à moi et qui se brise, qui souffre +tant, qui vous étouffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment. + +Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitié. + +«OLIVIER.» + +«21 juillet. Roncières. + +«Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose pouvait +me faire du bien en ce malheur horrible où je suis tombée. Nous +l'avons enterrée hier, et depuis que son pauvre corps inanimé est +sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la terre. +On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est +naturel comme de vivre; et on ne s'aperçoit de toute la profondeur des +racines de cet amour qu'au moment de la séparation dernière. Aucune +autre affection n'est comparable à celle-là, car toutes les autres +sont de rencontre, et celle-là est de naissance; toutes les autres +nous sont apportées plus tard par les hasards de l'existence, et +celle-là vit depuis notre premier jour dans notre sang même. Et puis, +et puis, ce n'est pas seulement une mère qu'on a perdue, c'est toute +notre enfance elle-même qui disparaît à moitié, car notre petite vie +de fillette était à elle autant qu'à nous. Seule elle la connaissait +comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et +chères qui sont, qui étaient les douces premières émotions de notre +coeur. A elle seule je pouvais dire encore: «Te rappelles-tu, mère, +le jour où...? Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine que +grand'maman m'avait donnée?» Nous marmottions toutes les deux un long +et doux chapelet de menus et mièvres souvenirs que personne sur la +terre ne sait plus que moi. C'est donc une partie de moi qui est +morte, la plus vieille, la meilleure. J'ai perdu le pauvre coeur où +la petite fille que j'étais vivait encore tout entière. Maintenant +personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle la petite Anne, +ses jupes courtes, ses rires et ses mines. + +«Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas bien loin, où je m'en +irai à mon tour, laissant seule dans ce monde ma chère Annette, comme +maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, dur, cruel! On +n'y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi la mort +prendre quelqu'un à tout instant, comme elle nous prendra bientôt. Si +on la regardait, si on y songeait, si on n'était pas distrait, réjoui +et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus +vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous. + +«Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus la force de rien +faire. Jour et nuit je pense à ma pauvre maman, clouée dans cette +boîte, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et dont +la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur n'est plus +qu'une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle +horreur! + +«Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas senti +toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, pensez à moi, +écrivez-moi. J'ai tant besoin de vous à présent. + +«ANNE.» + +Paris, 25 juillet. + +«Ma pauvre amie, + +«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus +la vie en rose. Depuis votre départ je suis perdu, abandonné, sans +attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. Je +pense sans cesse à vous et à notre Annette, je vous sens loin toutes +les deux quand j'aurais tant besoin que vous fussiez près de moi. + +«C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me +manquez. Jamais, même aux jours où j'étais jeune, vous ne m'avez été +_tout_, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque temps cette +crise, qui doit être un coup de soleil de l'été de la Saint-Martin. +Ce que j'éprouve est même si bizarre, que je veux vous le raconter. +Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus me promener. +Autrefois, et même pendant les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en +aller tout seul par les rues en flânant, distrait par les gens et les +choses, goûtant la joie de voir et le plaisir de battre le pavé d'un +pied joyeux. J'allais devant moi sans savoir où, pour marcher, pour +respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux plus. Dès que je +descends dans la rue, une angoisse m'oppresse, une peur d'aveugle qui +a lâché son chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui +a perdu la trace d'un sentier dans un bois, et il faut que je rentre. +Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande: «Où vais-je +aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque je me promène.» Eh bien, +je ne peux pas, je ne peux plus me promener sans but. La seule pensée +de marcher devant moi m'écrase de fatigue et m'accable d'ennui. Alors +je vais traîner ma mélancolie au Cercle. + +«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n'êtes plus ici. +J'en suis certain. Lorsque je vous sais à Paris, il n'y a plus de +promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre sur +le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous pouvez +être partout. Si je ne vous aperçois point, je puis au moins trouver +Annette qui est une émanation de vous. Vous me mettez, l'une +et l'autre, de l'espérance plein les rues, l'espérance de vous +reconnaître, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous +devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et les +femmes dont la tournure ressemble à la vôtre agitent mon coeur de tout +le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes yeux, +me donnent une sorte d'appétit de vous voir. + +«Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre amie, moi qui vous +parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que +vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant +habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au secours» quand je ne +vous ai plus. + +«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de moi. + +«OLIVIER.» + +«Roncières, 30 juillet. + +«Mon ami, + +«Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous m'aimez! +Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vraiment que la +douleur allait me tuer à mon tour. Elle était en moi, comme un bloc de +souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait sans cesse, +m'étouffait, m'étranglait. Le médecin qu'on avait appelé, afin qu'il +apaisât les crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par jour, +m'a piquée avec de la morphine, ce qui m'a rendue presque folle, et +les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon état, me +jetaient dans une surexcitation qui touchait au délire. Je suis un peu +calmée depuis le gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis +le jour de l'enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voilà que, +pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversée, j'ai senti tout +d'un coup que les larmes commençaient à me sortir des yeux, lentes, +rares, petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme elles font +mal! Elles me déchiraient comme si elles eussent été des griffes, et +j'avais la gorge serrée à ne plus laisser passer mon souffle. Puis, +ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus tièdes. Elles +s'échappaient de mes yeux comme d'une source, et il en venait tant, +tant, tant, que mon mouchoir en fut trempé, et qu'il fallut en prendre +un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait s'amollir, se fendre, +couler par mes yeux. + +«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au soir, et cela me sauve. On +finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas +pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournées dans le +pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât Annette afin de la distraire et +de la consoler un peu. Ils s'en vont en voiture ou à cheval jusqu'à +huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient rose de jeunesse, +malgré sa tristesse, et les yeux tout brillants de vie, tout animés +par l'air de la campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est +beau d'avoir cet âge-là! Je pense que nous allons rester ici encore +quinze jours ou trois semaines; puis, malgré le mois d'août, nous +rentrerons à Paris pour la raison que vous savez. + +«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon coeur. + +«ANY.» + + +«Paris, 4 août. + +«Je n'y tiens plus, ma chère amie; il faut que vous reveniez, car il +va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande si je ne suis +pas malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je faisais depuis +si longtemps avec un certain plaisir ou avec une résignation +indifférente. D'abord, il fait si chaud à Paris, que chaque nuit +représente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé +par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me promène pendant une +heure ou deux devant une toile blanche, avec l'intention d'y dessiner +quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans l'oeil, +rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort inutile +vers le travail est exaspérant. Je fais venir des modèles, je les +place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des +expressions que j'ai peintes à satiété, je les fais se rhabiller et je +les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf, et j'en +souffre comme si je devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de +l'oeil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste ou courbature +du nerf optique? Sait-on! il me semble que j'ai fini de découvrir le +coin d'inexploré qu'il m'a été donné de visiter. Je n'aperçois plus +que ce que tout le monde connaît; je fais ce que tous les mauvais +peintres ont fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une observation +de cuistre. Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre des +motifs nouveaux me paraissait illimité, et j'avais, pour les exprimer, +une telle variété de moyens que l'embarras du choix me rendait +hésitant. Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets entrevus +s'est dépeuplé, mon investigation est devenue impuissante et stérile. +Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus +en chaque être humain ce caractère et cette saveur que j'aimais tant +discerner et rendre apparents. Je crois cependant que je pourrais +faire un très joli portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle +vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pensée? Oui, +peut-être. + +«Donc, après m'être efforcé d'esquisser un homme ou une femme qui ne +soient pas semblables à tous les modèles connus, je me décide à aller +déjeuner quelque part, car je n'ai plus le courage de m'asseoir seul +dans ma salle à manger. Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue +de forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes les maisons sentent +le vide. Sur la chaussée, les arroseurs lancent des panaches de pluie +blanche qui éclaboussent le pavé de bois d'où s'exhale une vapeur de +goudron mouillé et d'écurie lavée; et d'un bout à l'autre de la longue +descente du parc Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou six +formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domestiques. +L'ombre des platanes étale au pied des arbres, sur les trottoirs +brûlants, une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode l'eau +répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles dans les branches et de +leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la fatigue de la ville +rôtie, sommeillant et transpirant à la façon d'un ouvrier endormi +sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle pue +affreusement par ses bouches d'égout, les soupiraux des caves et des +cuisines, les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors, je +pense à ces matinées d'été, dans votre verger plein de petites fleurs +champêtres qui donnent à l'air un goût de miel. Puis, j'entre, écoeuré +déjà, au restaurant où mangent, avec des airs accablés, des hommes +chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, et dont le front moite +reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la +glace, le pain mou, le filet flasque, le légume recuit, le fromage +purulent, les fruits mûris à la devanture. Et je sors avec la nausée, +et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à l'heure +du dîner que je prends au Cercle. + +«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien +d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de +Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze +ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui +est, paraît-il, un endroit où l'on va se distraire. On devrait bien +me changer ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et l'esprit +rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; ils s'en vantent et +s'entre-félicitent. + +«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de minutes entre huit +heures et minuit, je rentre me coucher et je me déshabille en +songeant, qu'il faudra recommencer demain. + +«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie de garçon devient +intolérable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous le +soleil. Un garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on n'est +plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai +aimé ma liberté, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle +me pèse aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon comme moi, c'est +le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans rien, +dedans pour empêcher de voir le bout, c'est cette question sans cesse +posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'être pas seul? +Et je vais de camarade en camarade, de poignée demain en poignée +demain, mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des miettes qui ne +font pas un morceau--Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'êtes pas +à moi. C'est même peut-être de vous que me vient l'angoisse dont je +souffre, car c'est le désir de votre contact, de votre présence, du +même toit sur nos têtes, des mêmes murs enfermant nos existences, +du même intérêt serrant nos coeurs, le besoin de cette communauté +d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaîté, de tristesse et aussi +de choses matérielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à +moi, c'est-à-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais +je voudrais respirer sans cesse l'air même que vous respirez, partager +tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient à nous +deux, sentir que tout ce dont je vis est à vous autant qu'à moi, le +verre dans lequel je bois, le siège sur lequel je me repose, le pain +que je mange et le feu qui me chauffe. + +«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous. + +«OLIVIER.» + + +«Roncières, 8 août. + +«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que vous ne me reconnaîtrez +point. Je crois que j'ai trop pleuré. Il faut que je me repose un peu +avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer à vous comme je +suis. Mon mari part pour Paris après-demain et vous portera de nos +nouvelles. Il compte vous emmener dîner quelque part et me charge de +vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures. + +«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu mieux, dès que je n'aurai +plus cette figure de déterrée qui me fait peur à moi-même, je +retournerai près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi +aussi, et je veux offrir à chacun de vous tout ce que je pourrai lui +donner, sans voler l'autre. + +«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré, pour que vous les +baisiez. + +«ANNE.» + +Quand il reçut cette lettre annonçant le retour encore retardé, +Olivier Bertin eut envie, une envie immodérée, de prendre une voiture +pour aller à la gare, et le train pour aller à Roncières; puis, +songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se +résigna et se mit à désirer l'arrivée du mari avec presque autant +d'impatience que si c'eût été celle de la femme elle-même. + +Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures +d'attente. + +Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les mains tendues, +s'écriant: + +--Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir! + +L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer +à Paris, car la vie n'était pas gaie en Normandie, depuis trois +semaines. + +Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé à deux places, dans un +coin de l'atelier, sous un dais d'étoffes orientales, et, se reprenant +les mains avec des airs attendris, ils se les serrèrent de nouveau. + +--Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle? + +--Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, très affectée, et elle +se remet trop lentement. J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu. + +--Mais pourquoi ne revient-elle pas? + +--Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la décider à rentrer +ici. + +--Que fait-elle tout le jour? + +--Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. Ça n'est pas bon pour +elle. Je voudrais bien qu'elle se décidât à changer d'air, à quitter +l'endroit où ça s'est passé, vous comprenez? + +--Et Annette? + +--Oh! elle, une fleur épanouie! + +Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore: + +--A-t-elle eu beaucoup de chagrin? + +--Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit +ans, ça ne tient pas. + +Après un silence, Guilleroy reprit: + +--Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien besoin de me dégourdir, +moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement. + +--Mais, en cette saison, il me semble que le café des Ambassadeurs est +indiqué. + +Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers les +Champs-Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil des Parisiens qui +rentrent et pour qui la ville, après chaque absence, semble rajeunie +et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille +détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier, +après d'indifférentes réponses où se reflétait tout l'ennui de sa +solitude, parlait de Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à +recueillir autour de lui ce quelque chose de presque matériel que +laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile émanation des +êtres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques +heures et qui s'évapore dans l'air nouveau. + +Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville et sur la grande +avenue où commençaient à sautiller sous les feuillages les refrains +alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon +du café des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les +chaises encore vides de l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où +les chanteuses, dans la clarté blafarde des globes électriques et du +jour mêlés, étalaient leurs toilettes éclatantes et la teinte rosé de +leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes, +flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les +marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place réservée, +suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum +capiteux et frais de ses robes et de son corps. + +Guilleroy, radieux, murmura: + +--Oh! j'aime mieux être ici que là-bas. + +--Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux être là-bas qu'ici. + +--Allons donc! + +--Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été. + +--Eh! mon cher, c'est toujours Paris. + +Le député semblait être dans un jour de contentement, dans un de ces +rares jours d'effervescence égrillarde où les hommes graves font des +bêtises. Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine avec +trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il +interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et +cotées dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura +avec un ton de profond regret: + +--Vous avez de la chance d'être resté garçon, vous. Vous pouvez faire +et voir tant de choses. + +Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux qu'une pensée +harcelle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son +isolement. Quand il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie +de ses mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le besoin de +soulager son coeur, combien il eût désiré l'amour et le frôlement +d'une femme installée à son côté, le comte, à son tour, convint que +le mariage avait du bon. Retrouvant alors son éloquence parlementaire +pour vanter la douceur de sa vie intérieure, il fit de la comtesse +un grand éloge, qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents +mouvements de tête. + +Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que +Guilleroy célébrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec +une conviction sincère: + +--Oui, vous avez eu de la chance, vous! + +Le député, flatté, en convint; puis il reprit: + +--Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci +en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez +aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera, vous, car vous +êtes son meilleur ami; tandis qu'un mari..., vous savez... + +Olivier, ravi, reprit: + +--Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez-vous que +cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi? + +--Non, pas du tout; allez donc, mon cher. + +--J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure. +Faut-il lui envoyer une dépêche? + +--Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin que vous trouviez une +voiture à la gare. + +Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent aux boulevards; mais +au bout d'une demi-heure à peine, le comte soudain quitta le peintre, +sous le prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à fait +oubliée. + + +II + +La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir, venaient de s'asseoir +face à face, pour déjeuner, dans la vaste salle de Roncières. Les +portraits d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un autre en +justaucorps, celui-ci poudré en officier des gardes françaises, +celui-là en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la +collection des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la dorure +tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commençaient à servir les +deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre +en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points +noirs tourbillonnant et bourdonnant. + +--Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici. + +Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au plafond, et larges +comme des baies, furent ouvertes à deux battants. Un souffle d'air +tiède, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de +campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se mêlant à +l'air un peu humide de la pièce profonde enfermée dans les murs épais +du château. + +--Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant à pleine gorge. + +Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers le dehors et +regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voilé par cette +brume de midi qui miroite sur les terres imprégnées de soleil, la +longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres de place en +place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune +illuminée jusqu'à l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres. + +--Nous ferons une longue promenade après déjeuner, dit la comtesse. +Nous pourrons aller à pied jusqu'à Berville, en suivant la rivière, +car il ferait trop chaud dans la plaine. + +--Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix. + +--Tu sais que ton père le défend. + +--Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant de voir Julio en +arrêt. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drôle! + +Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à une fenêtre d'où elle +cria: «Hardi, Julio, hardi!» + +Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées d'herbe, accablées +de chaleur, se reposaient couchées sur le flanc, le ventre saillant, +repoussé par la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec des +aboiements, des gambades folles, une colère gaie, furieuse et feinte, +un épagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles +frisées s'envolaient à chaque bond, s'acharnait à faire lever les +trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. C'était là, assurément, +le jeu favori du chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il +apercevait les vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées, le +regardaient de leurs gros yeux mouillés, en tournant la tête pour le +suivre. + +Annette, de sa fenêtre, cria: + +--Apporte, Julio, apporte. + +Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait +jusqu'à la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commençaient +à s'inquiéter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les +mouches devenaient plus fréquents et plus longs. + +Soudain le chien, emporté par une course qu'il ne put maîtriser à +temps, arriva en plein élan si près d'une vache, que, pour ne point se +culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le bond, +le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tête, se redressa +ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant fortement. Le +voyant debout, les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit +à danser autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le +félicitait. + +--Bravo, Julio, bravo! + +--Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner, mon enfant. + +Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux, +annonça: + +--Tiens! le porteur du télégraphe. + +Dans le sentier invisible, perdu au milieu des blés et des avoines, +une blouse bleue semblait glisser à la surface des épis, et s'en +venait vers le château, au pas cadencé de l'homme. + +--Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une +mauvaise nouvelle! + +Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en +nous la mort d'un être aimé trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait +maintenant déchirer la bande collée pour ouvrir le petit papier bleu, +sans sentir trembler ses doigts et s'émouvoir son âme, et croire que +de ces plis si longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de +nouveau couler ses larmes. + +Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune, aimait tout +l'inconnu qui vient à nous. Son coeur, que la vie venait pour la +première fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la +sacoche noire et redoutable attachée au flanc des piétons de la poste, +qui sèment tant d'émotions par les rues des villes et les chemins des +champs. + +La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui +venait vers elle, porteur de quelques mots écrits, de quelques mots +dont elle serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau à la +gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait à +deviner quelle était cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui? +La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-être +aussi? + +Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis +quand elle eut déchiré la dépêche et reconnu le nom de son mari, elle +lut: «Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncières par le +train d'une heure. Envoie phaéton gare. Tendresses.» + +--Eh bien, maman? disait Annette. + +--C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir. + +--Ah! quelle chance! Et quand? + +--Tantôt. + +--A quatre heures? + +--Oui. + +--Oh! qu'il est gentil! + +Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau depuis quelque temps +grandissait en elle, et la brusque arrivée du peintre lui semblait une +menace aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu prévoir. + +--Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à sa fille. + +--Et toi, maman, tu ne viendras pas! + +--Non, je vous attendrai ici. + +--Pourquoi? Ça lui fera de la peine. + +--Je ne me sens pas très bien. + +--Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout à l'heure. + +--Oui, mais le déjeuner m'a fait mal. + +--D'ici là, tu iras mieux. + +--Non, je vais même monter dans ma chambre. Fais-moi prévenir dès que +vous serez arrivés. + +--Oui, maman. + +Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on attelât le phaéton à +l'heure voulue et qu'on préparât l'appartement, la comtesse rentra +chez elle et s'enferma. + +Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans souffrance, +accidentée seulement par l'affection d'Olivier, et agitée par le souci +de la conserver. Elle y avait réussi, toujours victorieuse dans cette +lutte. Son coeur, bercé par les succès et la louange, devenu un coeur +exigeant de belle mondaine à qui sont dues toutes les douceurs de la +terre, après avoir consenti à un mariage brillant, où l'inclination +n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté l'amour comme le +complément d'une existence heureuse, après avoir pris son parti d'une +liaison coupable, beaucoup par entraînement, un peu par religion pour +le sentiment lui-même, par compensation au train-train vulgaire de +l'existence, s'était cantonné, barricadé dans ce bonheur que le +hasard lui avait fait, sans autre désir que de le défendre contre +les surprises de chaque jour. Elle avait donc accepté avec une +bienveillance de jolie femme les événements agréables qui se +présentaient, et, peu aventureuse, peu harcelée par des besoins +nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et +prévoyante, contente du présent, inquiète, par nature, du lendemain, +elle avait su jouir des éléments que lui fournissait le Destin avec +une prudence économe et sagace. + +Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se l'avouer, s'était glissée +dans son âme la préoccupation obscure des jours qui passent, de +l'âge qui vient. C'était en sa pensée quelque chose comme une petite +démangeaison qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette +descente de la vie était sans fond, qu'une fois commencée on ne +l'arrêtait plus, et cédant à l'instinct du danger, elle ferma les yeux +en se laissant glisser afin de conserver son rêve, de ne pas avoir le +vertige de l'abîme et le désespoir de l'impuissance. + +Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de +rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette apparut à côté d'elle +avec la fraîcheur de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce +voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir être préférée, +dans la grâce savante de sa maturité, à cette fillette épanouie dans +l'éclat radieux de la première jeunesse. + +Elle se croyait même au début d'une période heureuse et tranquille +quand la mort de sa mère vint la frapper en plein coeur. Ce fut, +pendant les premiers jours, un de ces désespoirs profonds qui ne +laissent place à nulle autre pensée. Elle restait du matin au soir +abîmée dans la désolation, cherchant à se rappeler mille choses de +la morte, des paroles familières, sa figure d'autrefois, des robes +qu'elle avait portées jadis, comme si elle eût amassé au fond de sa +mémoire des reliques, et recueilli dans le passé disparu tous les +intimes et menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles +rêveries. Puis quand elle fut arrivée ainsi à un tel paroxysme de +désespoir, qu'elle avait à tout instant des crises de nerfs et des +syncopes, toute cette peine accumulée jaillit en larmes, et, jour et +nuit, coula de ses yeux. + +Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait d'ouvrir les +volets et les rideaux en demandant: «Comment va Madame aujourd'hui?» +elle répondit, se sentant épuisée et courbaturée à force d'avoir +pleuré: «Oh! pas du tout. Vraiment, je n'en puis plus.» + +La domestique qui tenait le plateau portant le thé regarda sa +maîtresse, et émue de la voir si pâle dans la blancheur du lit, elle +balbutia avec un accent triste et sincère: + +--En effet, Madame a très mauvaise mine. Madame ferait bien de se +soigner. + +Le ton dont cela fut dit enfonça au coeur de la comtesse une petite +piqûre comme d'une pointe d'aiguille, et dès que la bonne fut partie, +elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire à glace. + +Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même, effrayée de ses joues +creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par ces +quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si bien, +qu'elle avait si souvent regardé en tant de miroirs divers, dont elle +savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, tous les +sourires, dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâleur, réparé +les petites fatigues, détruit les rides légères apparues au trop grand +jour, au coin des yeux, lui sembla tout à coup celui d'une autre +femme, un visage nouveau qui se décomposait, irréparablement malade. + +Pour se mieux voir, pour mieux constater ce mal inattendu, elle +s'approcha jusqu'à toucher la glace du front, si bien que son haleine, +répandant une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque l'image +blême qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir pour +essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une émotion +bizarre, elle fit un long et patient examen des altérations de son +visage. D'un doigt léger elle tendit la peau des joues, lissa celle +du front, releva les cheveux, retourna les paupières pour regarder le +blanc de l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents un peu +ternies où des points d'or brillaient, s'inquiéta des gencives livides +et de la teinte jaune de la chair au-dessus des joues et sur les +tempes. + +Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante tant d'attention +qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit +jusqu'au coeur quand sa femme de chambre, debout derrière elle, lui +dit: + +--Madame a oublié de prendre son thé. + +La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la +domestique, devinant sa pensée, reprit: + +--Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire que les larmes pour +vider la peau. C'est le sang qui tourne en eau. + +Comme la comtesse ajoutait tristement: + +--Il y a aussi l'âge. + +La bonne se récria: + +--Oh! oh! Madame n'en est pas là! En quelques jours de repos il n'y +paraîtra plus. Mais il faut que Madame se promène et prenne bien garde +de ne pas pleurer. + +Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit au parc, et pour +la première fois depuis la mort de sa mère, elle alla visiter le petit +verger où elle aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis +elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau jusqu'à l'heure du +déjeuner. + +En s'asseyant à la table en face de son mari, à côté de sa fille, elle +demanda pour savoir leur pensée: + +--Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être moins pâle. + +Le comte répondit: + +--Oh! vous avez encore bien mauvaise mine. + +Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les yeux, car +elle avait pris l'habitude des larmes. + +Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit qu'elle +pensât à sa mère, soit qu'elle pensât à elle-même, elle sentit à tout +moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupières, +mais pour ne pas les laisser s'épandre et lui raviner les joues, +elle les retenait en elle, et par un effort surhumain de volonté, +entraînant sa pensée sur des choses étrangères, la maîtrisant, la +dominant, l'écartant de ses peines, elle s'efforçait de se consoler, +de se distraire, de ne plus songer aux choses tristes, afin de +retrouver la santé de son teint. + +Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et revoir Olivier Bertin +avant d'être redevenue elle-même. Comprenant qu'elle avait trop +maigri, que la chair des femmes de son âge a besoin d'être pleine pour +se conserver fraîche, elle cherchait de l'appétit sur les routes et +dans les bois voisins, et bien qu'elle rentrât fatiguée et sans faim, +elle s'efforçait de manger beaucoup. + +Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obstination. +Enfin, devant sa résistance invincible, il déclara qu'il s'en allait +seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle y serait +disposée. + +Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant l'arrivée d'Olivier. + +Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier +regard. Elle aurait désiré attendre encore une semaine ou deux. En +une semaine, en se soignant, on peut changer tout à fait de visage, +puisque les femmes, même bien portantes et jeunes, sous la moindre +influence sont méconnaissables du jour au lendemain. Mais l'idée +d'apparaître en plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans +cette lumière du mois d'août, à côté d'Annette si fraîche, l'inquiéta +tellement, qu'elle se décida tout de suite à ne point aller à la gare +et à l'attendre dans la demi-ombre du salon. + +Elle était montée dans sa chambre et songeait. Des souffles de chaleur +remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant des cris-cris +emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie si triste. Ce +n'était plus la grande douleur écrasante qui avait broyé son coeur, +qui l'avait déchirée, anéantie, devant le corps sans âme de la vieille +maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle avait crue inguérissable +s'était, en quelques jours, atténuée jusqu'à n'être qu'une souffrance +du souvenir; mais elle se sentait emportée maintenant noyée dans un +flot profond de mélancolie où elle était entrée tout doucement, et +dont elle ne sortirait plus. + +Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible--et ne voulait +pas. Chaque fois qu'elle sentait ses paupières humides, elle les +essuyait vivement, se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les +grands arbres des futaies les corbeaux promenant dans le ciel bleu +leur vol noir et lent. + +Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'oeil, +effaçait la trace d'une larme en effleurant le coin de l'oeil avec +la houppe de poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant à +deviner à quel point de la route il pouvait bien être arrivé. + +Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse d'âme irraisonnée +ou réelle, elle se rattachait à lui avec une tendresse éperdue. +N'était-il pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout +ce que devient un être quand on l'aime uniquement et qu'on se sent +vieillir! + +Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut à la +fenêtre et vit le phaéton qui faisait le tour de la pelouse au grand +trot des deux chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le fond de la +voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la comtesse, et elle +répondit à ce signe par des bonjours jetés des deux mains. Puis elle +descendit, le coeur battant, mais heureuse à présent, toute vibrante +de la joie de le sentir si près, de lui parler et de le voir. + +Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant la porte du salon. + +Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible élan, et d'une voix +que chauffait une émotion vraie: + +--Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse! + +Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant ses +joues, et pendant qu'il appuyait ses lèvres, elle murmura dans son +oreille: «Je t'aime.» + +Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait, la regarda, disant: + +--Voyons cette triste figure? + +Elle se sentait défaillir. Il reprit: + +--Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien. + +Pour le remercier, elle balbutia: + +--Ah! cher ami, cher ami!--ne trouvant pas autre chose à dire. + +Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui Annette disparue, et +brusquement: + +--Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en deuil? + +--Pourquoi? demanda la comtesse. + +Il s'écria, avec une animation extraordinaire: + +--Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par moi, c'est +mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencontrée autrefois en +entrant chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette porte où vous +avez passé sous mon regard, comme une frégate passe sous le canon d'un +fort. Sacristi! quand j'ai aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite +debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil de ses cheveux +autour du visage, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais +pleurer. Je vous dis que c'est à devenir fou quand on vous a connue +comme moi, qui vous ai regardée mieux que personne et aimée plus que +personne, et reproduite en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai +bien pensé que vous me l'aviez envoyée toute seule au chemin de fer +pour me donner cet étonnement. Dieu de Dieu, que j'ai été surpris! Je +vous dis que c'est à devenir fou! + +Il cria: + +--Annette, Nané. + +La voix de la jeune fille répondit du dehors, car elle donnait du +sucre aux chevaux. + +--Voilà, voilà! + +--Viens donc ici. + +Elle accourut. + +--Tiens, mets-toi tout près de ta mère. + +Elle s'y plaça, et il les compara; mais il répétait machinalement, +sans conviction: «Oui, c'est étonnant, c'est étonnant,» car elles se +ressemblaient moins côte à côte qu'avant de quitter Paris, la jeune +fille ayant pris en cette toilette noire une expression nouvelle de +jeunesse lumineuse, tandis que la mère n'avait plus depuis longtemps +cette flambée des cheveux et du teint dont elle avait jadis ébloui et +grisé le peintre en le rencontrant pour la première fois. + +Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il semblait radieux. + +--Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir!--disait-il. Il se +reprit:--Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a chargé +de vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous propose?--Non, +n'est-ce pas?--Eh bien, je vous propose au contraire de rester ici. +Par ces chaleurs, Paris est odieux, tandis que la campagne est +délicieuse. Dieu! qu'il fait bon! + +La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur, faisait frissonner +les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles qui +jetaient sur l'horizon un léger voile transparent. Les trois vaches, +debout et la tête basse, broutaient, avec avidité, et quatre paons, +avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher dans un cèdre où ils +avaient coutume de dormir, sous les fenêtres du château. Des chiens +aboyaient au loin par la campagne, et dans l'air tranquille de cette +fin de jour passaient des appels de voix humaines, des phrases jetées +à travers les champs, d'une pièce de terre à l'autre, et ces cris +courts et gutturaux avec lesquels on conduit les bêtes. + +Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait à pleine gorge; et +comme la comtesse le regardait: + +--Voilà le bonheur, dit-il. + +Elle se rapprocha de lui. + +--Il ne dure jamais. + +--Prenons-le quand il vient. + +Elle, alors, avec un sourire: + +--Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne. + +--Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais +plus vivre en un endroit où vous n'êtes pas. Quand on est jeune, on +peut être amoureux de loin, par lettres, par pensées, par exaltation +pure, peut-être parce qu'on sent la vie devant soi, peut-être aussi +parce qu'on a plus de passion que de besoins du coeur; à mon âge, +au contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, c'est un +pansement de l'âme, qui ne battant plus que d'une aile s'envole moins +dans l'idéal. Le coeur n'a plus d'extase, mais des exigences égoïstes. +Et puis, je sens très bien que je n'ai pas de temps à perdre pour +jouir de mon reste. + +--Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main. + +Il répétait: + +--Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes cheveux, mon +caractère qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, voilà une +chose que je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on m'eût +dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais triste sans +raison, inquiet, mécontent de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela +prouve que mon coeur aussi a vieilli. + +Elle répondit avec une certitude profonde: + +--Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas changé. Si, il a +rajeuni peut-être. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize. + +Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre ouverte, mêlés +à l'âme du soir, tout près l'un de l'autre, plus près qu'ils n'avaient +jamais été, en cette heure de tendresse, crépusculaire comme l'heure +du jour. + +Un domestique entra, annonçant: + +--Madame la comtesse est servie. + +Elle demanda: + +--Vous avez prévenu ma fille? + +--Mademoiselle est dans la salle à manger. + +Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets étaient clos, et +deux grands candélabres de six bougies, éclairant le visage d'Annette, +lui faisaient une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne cessait de +la regarder. + +--Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il. + +Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme pour +remercier la mère de lui avoir donné ce plaisir. + +Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune s'était levée sur les +arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande île, et +la campagne au delà semblait une mer cachée sous la petite brume qui +flottait au ras des plaines. + +--Oh! maman, allons nous promener, dit Annette. + +La comtesse y consentit. + +--Je prends Julio. + +--Oui, si tu veux. + +Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec le +chien. Lorsqu'ils longèrent la pelouse, ils entendirent le souffle des +vaches qui, réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tête pour +regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les +branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu'à terre en +mouillant les feuilles et se répandaient sur le chemin par petites +flaques de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient avoir +sous cette nuit sereine le même coeur joyeux et vide, dont l'ivresse +partait en gambades. + +Dans les clairières où l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des +puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre la +rappelait, émerveillé de cette vision noire, dont le clair visage +brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait et serrait la +main de la comtesse, et souvent cherchait ses lèvres en traversant des +ombres plus épaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette avait +ravivé l'impatience de son coeur. + +Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on devinait à peine au +loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fermes. A travers +la buée de lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, et le +silence léger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tiède +était plein de l'inexprimable espoir, de l'indéfinissable attente qui +rendent si douces les nuits d'été. Très haut dans le ciel, quelques +petits nuages longs et minces semblaient faits d'écailles d'argent. +En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix +nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits frêles dont +l'harmonie ressemblait d'abord à du silence. + +Une caille, dans un pré voisin, jetait son double cri, et Julio, les +oreilles dressées, s'en alla à pas furtifs vers les deux notes de +flûte de l'oiseau. Annette le suivit, aussi légère que lui, retenant +son souffle et se baissant. + +--Ah! dit la comtesse restée seule avec le peintre, pourquoi les +moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien tenir, on +ne peut rien garder. On n'a même pas le temps de goûter ce qui est +bon. C'est déjà fini. + +Olivier lui baisa la main et reprit en souriant: + +--Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout à l'heure +présente. + +Elle murmura: + +--Vous ne m'aimez pas comme je vous aime! + +--Ah! par exemple! ... + +Elle l'interrompit: + +--Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant dîner, +une femme qui satisfait les besoins de votre coeur, une femme qui ne +vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre +vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j'ai la conscience, j'ai la +joie ardente de vous avoir été bonne, utile et secourable. Vous avez +aimé, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'agréable, +mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma +passion, le don complet que je vous ai fait de mon être intime. + +Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le +sens comme on sent un courant d'air froid. Vous aimez en moi mille +choses, ma beauté, qui s'en va, mon dévouement, l'esprit qu'on me +trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le monde, celle que j'ai de +vous dans mon coeur; mais ce n'est pas moi, moi, rien que moi, +comprenez-vous? + +Il eut un petit rire amical: + +--Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me faites une scène de +reproches très inattendue. + +Elle s'écria: + +--Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous +aime, moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à +vous, et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma chair et +de mon âme une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin +irrésistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier +d'une façon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand on aime, +que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensée, son +corps, tout ce qu'on a, et de bien sentir qu'on donne et d'être prête +à tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu'à aimer +souffrir pour vous, jusqu'à aimer mes inquiétudes, mes tourments, mes +jalousies, la peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre pour +moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai découvert, un vous qui +n'est pas celui du monde, celui qu'on admire, celui qu'on connaît, +un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut +pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j'ai, pour le +regarder, des yeux qui ne voient plus que lui. Mais on ne peut pas +dire ces choses. Il n'y a pas de mots pour les exprimer. + +Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite: + +--Chère, chère, chère Any. + +Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé la caille qui s'était +tue à son approche, et Annette le suivait toujours, essoufflée d'avoir +couru. + +--Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à vous, monsieur le +peintre! + +Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent, marchant +ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus. +Il avançait, possédé par elles, pénétré par une sorte de fluide +féminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas à les voir, +puisqu'il les avait contre lui, et même il fermait les yeux pour mieux +les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant +lui, épris d'elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans +savoir laquelle était à gauche, laquelle était à droite, laquelle +était la mère, laquelle était la fille. Il s'abandonnait +volontairement avec une sensualité inconsciente et raffinée au trouble +de cette sensation. Il cherchait même à les mêler dans son coeur, à ne +plus les distinguer dans sa pensée, et il berçait son désir au charme +de cette confusion. N'était-ce pas une seule femme que cette mère et +cette fille si pareilles? et la fille ne semblait-elle pas venue sur +la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour là mère? + +Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château, il lui sembla +qu'il venait de passer les plus délicieuses minutes de sa vie, de +subir la plus étrange, la plus inanalysable et la plus complète +émotion que pût goûter un homme, grisé d'une même tendresse par la +séduction émanée de deux femmes. + +--Ah! l'exquise soirée! dit-il, dès qu'il se retrouva entre elles à la +lumière des lampes. + +Annette s'écria: + +--Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je passerais toute la +nuit à me promener quand il fait beau. + +La comtesse regarda la pendule: + +--Oh! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon enfant. + +Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement. Seule, la jeune +fille qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien vite. + +Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la femme de chambre, après +avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le thé et regarda sa +maîtresse encore ensommeillée, elle lui dit: + +--Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui. + +--Vous croyez? + +--Oh! oui. La figure de Madame est plus reposée. + +La comtesse, sans s'être encore regardée, savait bien que c'était +vrai. Son coeur était léger, elle ne le sentait pas battre, et elle se +sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide +comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant en toute sa +chair de l'énervement et de l'inquiétude, mais il y répandait un tiède +bien-être, et aussi de la confiance heureuse. + +Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. Elle +fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'attendait à +se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs années. Puis +elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, après s'être encore +regardée, elle se résigna à constater qu'elle avait seulement le teint +plus clair, les yeux moins fatigués, les lèvres plus vives que la +veille. Comme son âme était contente, elle ne pouvait s'attrister, et +elle sourit en pensant: «Oui, dans quelques jours, je serai tout à +fait bien. J'ai été trop éprouvée pour me remettre si vite.» + +Mais elle resta longtemps, très longtemps assise devant sa table de +toilette où étaient étalés, dans un ordre gracieux, sur une nappe +de mousseline bordée de dentelles, devant un beau miroir de cristal +taillé, tous ses petits instruments de coquetterie à manche +d'ivoire portant son chiffre coiffé d'une couronne. Ils étaient là, +innombrables, jolis, différents, destinés à des besognes délicates +et secrètes, les uns en acier, fins et coupants, de formes bizarres, +comme des outils de chirurgie pour opérer des bobos d'enfant, les +autres ronds et doux, en plume, en duvet, en peau de bêtes inconnues, +faits pour étendre sur la chair tendre la caresse des poudres +odorantes, des parfums gras ou liquides. + +Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de ses lèvres +à ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les +nuances imparfaitement retrouvées, soulignant les yeux, soignant les +cils. Quand elle descendit enfin, elle était à peu près sûre que le +premier regard qu'il lui jetterait ne serait pas trop défavorable. + +--Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontré dans le +vestibule. + +L'homme répondit: + +--M. Bertin est dans le verger, en train de faire une partie de +lawn-tennis avec mademoiselle. + +Elle les entendit de loin crier les points. + +L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine de la +jeune fille annonçaient: quinze, trente, quarante, avantage, à deux, +avantage, jeu. + +Le verger où avait été battu un terrain pour le lawn-tennis était un +grand carré d'herbe planté de pommiers, enclos par le parc, par le +potager et par les fermes dépendant du château. Le long des talus qui +le limitaient de trois côtés, comme les défenses d'un camp retranché, +on avait fait pousser des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs +de toutes sortes, champêtres ou rares, des roses en quantité, des +oeillets, des héliotropes, des fuchsias, du réséda, bien d'autres +encore, qui donnaient à l'air un goût de miel, ainsi que disait +Bertin. Des abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient leurs +dômes de paille le long du mur aux espaliers du potager, couvraient ce +champ fleuri de leur vol blond et ronflant. + +Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin +d'obtenir la place nécessaire au lawn-tennis, et un filet goudronné, +tendu par le travers de cet espace, le séparait en deux camps. + +Annette, d'un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête, montrant ses +chevilles et la moitié du mollet lorsqu'elle s'élançait pour attraper +la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants et les +joues rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et sûr de son +adversaire. + +Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux reins sur la chemise +pareille, coiffé d'une casquette à visière, blanche aussi, et le +ventre un peu saillant, attendait la balle avec sang-froid, jugeait +avec précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans se presser, +sans courir, avec l'aisance élégante, l'attention passionnée et +l'adresse professionnelle qu'il apportait à tous les exercices. + +Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria: + +--Bonjour, maman; attends une minute que nous ayons fini ce coup-là. + +Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa contre elle, +rapide et basse, presque roulante, toucha terre et sortit du jeu. + +Tandis que Bertin criait: «Gagné», que la jeune fille, surprise, +l'accusait d'avoir profité de son inattention, Julio, dressé +à chercher et à retrouver, comme des perdrix tombées dans les +broussailles, les balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière +celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule +avec délicatesse, et la rapporta en remuant la queue. + +Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; mais, pressé de se +remettre à jouer, animé par la lutte, content de se sentir souple, il +ne jeta sur ce visage tant soigné pour lui qu'un coup d'oeil court et +distrait; puis il demanda: + +--Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur de me refroidir et +d'attraper une névralgie. + +--Oh! oui, dit-elle. + +Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin même, pour donner +champ libre aux joueurs, et, le coeur un peu triste tout à coup, les +regarda. + +Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait des +cris de dépit ou de triomphe, des élans impétueux d'un bout à l'autre +de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des mèches de cheveux +tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules. Elle les +saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques secondes, +avec des mouvements impatients, les rattachait en piquant des +épingles, par grands coups, dans la masse de la chevelure. + +Et Bertin, de loin, criait à la comtesse: + +--Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme le jour? + +Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir +rouge, perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout +l'embellissait. + +Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur, la comtesse, de +plus en plus mélancolique, songeait qu'Olivier préférait cette partie +de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats qui +sautent après des boules de papier, à la douceur de s'asseoir près +d'elle, en cette chaude matinée, et de la sentir, aimante, contre lui. + +Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du déjeuner, il lui +sembla qu'on la délivrait, qu'on lui ôtait un poids du coeur. Mais, +comme elle revenait, appuyée à son bras, il lui dit: + +--Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon d'être, ou +de se croire jeune. Ah oui! ah oui! il n'y a que ça! Quand on n'aime +plus courir, on est fini! + +En sortant de table, la comtesse qui, pour la première fois, la +veille, n'avait pas été au cimetière, proposa d'y aller ensemble, et +ils partirent tous les trois pour le village. + +Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau qu'on nommait la +Rainette, sans doute à cause des petites grenouilles dont il était +peuplé, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver à l'église +bâtie dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le boulanger, le +boucher, le marchand de vins et quelques autres modestes commerçants +chez qui venaient s'approvisionner les paysans. + +L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la morte oppressant +les âmes. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillèrent et prièrent +longtemps. La comtesse courbée, demeurait immobile, un mouchoir dans +les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que les larmes coulassent +sur ses joues. Elle priait, non pas comme elle avait fait jusqu'à ce +jour, par une espèce d'évocation de sa mère, par un appel désespéré +sous le marbre de la tombe, jusqu'à ce qu'elle crût sentir à son +émotion devenue déchirante que la morte l'entendait, l'écoutait, mais +simplement en balbutiant avec ardeur les paroles consacrées du _Pater +noster_ et de l'_Ave Maria_. Elle n'aurait pas eu, ce jour-là, la +force et la tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de +cruel entretien sans réponse avec ce qui pouvait demeurer de l'être +disparu autour du trou qui cachait les restes de son corps. D'autres +obsessions avaient pénétré dans son coeur de femme, l'avaient remuée, +meurtrie, distraite; et sa prière fervente montait vers le ciel pleine +d'obscures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a +jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin qu'il eût pitié +d'elle-même autant que de celle rappelée à lui. + +Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, tant ses appréhensions +étaient encore cachées et confuses, mais elle sentait qu'elle avait +besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des dangers +prochains et d'inévitables douleurs. + +Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié des formules, +était partie en une rêverie, car elle ne voulait pas se relever avant +sa mère. + +Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un +ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui fût pas permis de +faire un croquis. + +En revenant, ils se mirent à parler de l'existence humaine, remuant +doucement ces idées amères et poétiques d'une philosophie attendrie et +découragée, qui sont un fréquent sujet de causerie entre les hommes et +les femmes que la vie blesse un peu et dont les coeurs se mêlent en +confondant leurs peines. + +Annette, qui n'était point mûre pour ces pensées, s'éloignait à chaque +instant afin de cueillir des fleurs champêtres au bord du chemin. + +Mais Olivier, pris d'un désir de la garder près de lui, énervé de +la voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'oeil. Il +s'irritait qu'elle s'intéressât aux couleurs des plantes plus qu'aux +phrases qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable de ne +pas la captiver, la dominer comme sa mère, et une envie d'étendre la +main, de la saisir, de la retenir, de lui défendre de s'en aller. Il +la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifférente, trop libre, +libre comme un oiseau, comme un jeune chien qui n'obéit pas, qui ne +revient point, qui a dans les veines l'indépendance, ce joli instinct +de liberté que la voix et le fouet n'ont pas encore vaincu. + +Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il +l'interrogeait, cherchait à éveiller un désir d'écouter et sa +curiosité de femme; mais on eût dit que le vent capricieux du grand +ciel soufflait dans la tête d'Annette ce jour-là, comme sur les épis +ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, car +elle avait à peine répondu le mot banal attendu d'elle, jeté entre +deux fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses +fleurettes. Il s'exaspérait à la fin, mordu par une impatience +puérile, et, comme elle venait prier sa mère de porter son premier +bouquet pour qu'elle en pût cueillir un autre, il l'attrapa par le +coude et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'échappât plus. Elle se +débattait en riant et tirait de toute sa force pour s'en aller; alors, +mû par un instinct d'homme, il employa le moyen des faibles, et ne +pouvant séduire son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie. + +--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je t'en ferai faire une +broche. + +Elle hésita, surprise. + +--Une broche, comment? + +--En pierres de la même couleur: en rubis si c'est le coquelicot; en +saphir si c'est le bluet, avec une petite feuille en émeraudes. + +La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse dont les +promesses et les cadeaux animent, les traits des femmes. + +--Le bluet, dit-elle, c'est si gentil! + +--Va pour un bluet. Nous irons le commander dès que nous serons de +retour à Paris. + +Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée du bijou qu'elle +essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda: + +--Est-ce très long à faire, une chose comme ça? + +Il riait, la sentant prise. + +--Je ne sais pas, cela dépend des difficultés. Nous presserons le +bijoutier. + +Elle fût soudain traversée par une réflexion navrante. + +--Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil. + +Il avait passé son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant +contre lui: + +--Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne +t'empêchera pas de la contempler. + +Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu, serré, captif +entre leurs épaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus +pareils, pointillés de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle, +en tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les +éclairant, il confondait moins à présent la comtesse avec Annette, +mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir +renaissant de ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser +l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un +peu de cette fraîcheur rosé et blonde qu'il avait savourée jadis, et +qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce +qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant +d'une habitude ancienne. Il constatait même, à cette heure, et +comprenait que son désir un peu lassé depuis longtemps et que son +affection pour elle s'étaient ranimés à la vue de sa jeunesse +ressuscitée. + +Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus, +comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donnée +par lui l'eussent apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements, +avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les choses qui +captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant une +gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer, quelque +chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa peau dans +l'air remué par sa course. Il la regardait avec ravissement, comme +on regarde une aurore, comme on écoute de la musique, avec des +tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait, levait +les deux bras en même temps pour remettre en place sa coiffure. +Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui +l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses, +des mouvements qui lui mettaient sur la bouche le goût des baisers +donnés et rendus jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait +perdu la sensation précise, quelque chose de pareil à un présent rêvé; +elle brouillait les époques, les dates, les âges de son coeur, et +rallumant des émotions refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, +hier avec demain, le souvenir avec l'espérance. + +Il se demandait en fouillant sa mémoire si la comtesse, en son plus +complet épanouissement, avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme +hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un animal qui court +et qui saute. Non. Elle avait été plus épanouie et moins sauvage. +Fille des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des +champs et vécu dans l'herbe, elle était devenue jolie à l'ombre des +murs, et non pas au soleil du ciel. + +Quand ils furent rentrés au château, la comtesse se mit à écrire des +lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fenêtre; +Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher à +pas lents, un cigare à la bouche, les mains derrière le dos, par les +chemins tournants du parc. Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre +de vue la façade blanche ou le toit pointu de la demeure. Dès +qu'elle avait disparu derrière les bouquets d'arbres ou les massifs +d'arbustes, il avait une ombre sur le coeur, comme lorsqu'un nuage +couvre le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouées de +verdure, il s'arrêtait quelques secondes pour contempler les deux +lignes de hautes fenêtres. Puis il se remettait en route. + +Il se sentait agité, mais content, content de quoi? de tout. + +L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là. Il se sentait de +nouveau dans le corps des légèretés de petit garçon, des envies +de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui +sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus au bout +de fils élastiques. Il chantonnait des airs d'opéra. Plusieurs fois de +suite, il répéta la phrase célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler +ton visage», y découvrant une expression profondément tendre qu'il +n'avait jamais sentie ainsi. + +Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fût devenu +si vite si différent de lui-même. Hier, à Paris, mécontent de tout, +dégoûté, irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût dit +qu'un dieu complaisant avait changé son âme. «Ce bon dieu-là, +pensa-t-il, aurait bien dû me changer de corps en même temps, et me +rajeunir un peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait dans un +fourrée. Il l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main +sa tête fine coiffée de longues oreilles frisottées, il s'assit dans +l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur +ses genoux, et s'attendrissant à le caresser, l'embrassa comme font +les femmes dont le coeur s'émeut à toute occasion. + +Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille, ils passèrent la +soirée au salon, en famille. + +La comtesse dit tout à coup: + +--Il va pourtant falloir que nous partions! + +Olivier s'écria: + +--Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez pas quitter +Roncières quand je n'y étais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus +qu'à filer. + +--Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici +indéfiniment tous les trois. + +--Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de quelques jours. Combien de +fois suis-je resté chez vous des semaines entières? + +--Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison était +ouverte à tout le monde. + +Alors Annette, d'une voix câline: + +--Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si +bien à jouer au tennis. Je me fâche quand je perds, et puis après je +suis si contente d'avoir fait des progrès! + +Le matin même, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche +ce séjour mystérieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans +savoir pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si bonne, +lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable et pénétrante, une +appréhension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment. + +Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha même d'où +lui venait ce nouvel accès mélancolique. + +Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions dont l'effleurement +a été si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la +vibration demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?--Peut-être. +Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrariétés dans +les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque +minute apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment trop menues +pour lui laisser ce découragement. «Je suis exigeante, pensa-t-elle. +Je n'ai pas le droit de me tourmenter ainsi.» + +Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y +demeura accoudée, les yeux sur la lune. + +Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se promenait devant le +château.--«Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle; +pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas +demandé de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si +heureuse. A quoi songe-t-il donc?» + +Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il +avait préféré s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare +à la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il +aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idée qu'il n'avait +pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans +l'âme un nouveau ferment d'amertume. + +Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir, pour n'être plus +tentée de l'appeler, quand il leva les yeux et l'aperçut. Il cria: + +--Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse? + +Elle répondit: + +--Oui, vous aussi, à ce que je vois? + +--Oh! moi, je fume tout simplement. + +Elle ne put résister au désir de demander: + +--Comment ne m'avez-vous pas prévenue que vous sortiez? + +--Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs. + +--Alors bonsoir, mon ami. + +--Bonsoir, comtesse. + +Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme +de chambre, appelée pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui +dit avec compassion: + +--Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure, pour demain. + +La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par des cauchemars. Dès +son réveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses +rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tirés, +les paupières gonflées, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en +éprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder +le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir. + +Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irrésistible, de +partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair +où l'on voyait trop dans le grand jour des champs, les ineffaçables +fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre +des appartements, où les rideaux lourds, même en plein midi, ne +laissent entrer qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même, +belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette lueur éteinte et discrète. +Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu +dépeigné, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit +l'inquiétude inconnue dont avait souffert son âme. Elle n'était point +jalouse de la beauté de sa fille! Non, certes, mais elle sentait, +elle s'avouait pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se +montrer près d'elle, en plein soleil. + +Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna des ordres pour +le départ, écrivit des dépêches, commanda même par le télégraphe +son dîner du soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua ses +instructions dernières, régla tout en moins d'une heure, en proie à +une impatience fébrile et grandissante. + +Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus de cette décision, +l'interrogèrent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour +ce brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent un peu et +montrèrent leur mécontentement jusqu'à l'instant de se séparer dans la +cour de la gare, à Paris. + +La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda: + +--Voulez-vous venir dîner demain? + +Il répondit, un peu boudeur: + +--Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est pas gentil, ce que +vous avez fait. Nous étions si bien, là-bas, tous les trois! + + +III + +Dès que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coupé qui la +ramenait à l'hôtel, elle se sentit soudain tranquille, apaisée comme +si elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait +mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette +ville, dont les vrais Parisiens semblent porter les détails familiers +dans leurs yeux et dans leur coeur. Chaque boutique aperçue lui +faisait prévoir les suivantes alignées le long du boulevard, et +deviner la figure du marchand si souvent entrevu derrière sa vitrine, +Elle se sentait sauvée! de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel +sujet? + +Quand la voiture fût arrêtée sous la voûte de la porte cochère, +elle descendit légèrement et entra, comme on fait, dans l'ombre de +l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa +chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'être +là, en sécurité, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire +à peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut montrer ce +qui plaît et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonné de +l'éclatante lumière qui baignait la campagne demeurait encore en elle +comme l'impression d'une souffrance finie. + +Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui venait de rentrer, +l'embrassa avec affection, et souriant: + +--Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramènerait. Je +n'ai pas été maladroit en vous l'envoyant. + +Annette répondit gravement, de cette voix particulière qu'elle prenait +quand elle plaisantait sans rire: + +--Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se décider. + +Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse. + +La porte étant interdite, personne ne vint ce soir-là. Le lendemain, +Mme de Guilleroy passa toute sa journée dans les magasins de deuil +pour choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait +depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues séances +d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans +la maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous les détails de +cette minutieuse répétition, dans ces coulisses de la vie parisienne. +Elle adorait le bruit des robes des «demoiselles» accourues à son +entrée, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame +la couturière, la modiste ou la corsetière, était pour elle une +personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait +son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus +se sentir maniée par les mains habiles des jeunes filles qui la +dévêtaient et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant +son reflet gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient +sur sa peau, sur son cou, ou dans ses cheveux était une des meilleures +et des plus douces petites gourmandises de sa vie de femme élégante. + +Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine angoisse qu'elle +allait passer, sans voile et nu-tête, devant tous ces miroirs +sincères. Sa première visite chez la modiste la rassura. Les trois +chapeaux qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en pouvait +douter, et quand la marchande lui eut dit avec conviction: «Oh! Madame +la Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle +s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les +autres fournisseurs. + +Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la voir +et annonçant qu'elle reviendrait dans la soirée; puis elle écrivit +des lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise que ce simple +changement de lieu eût reculé dans un passé qui semblait déjà lointain +le grand malheur qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se +convaincre que son retour de Roncières datât seulement de la veille, +tant l'état de son âme était modifié depuis sa rentrée à Paris, comme +si ce petit déplacement eût cicatrisé ses plaies. + +Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en l'apercevant: + +--Vous êtes éblouissante, ce soir! + +Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur. + +Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le +billard, offrit à Bertin de faire une partie ensemble, et les deux +femmes les accompagnèrent dans la salle de billard, où le café fut +servi. + +Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annoncée, et tous +rentrèrent au salon. Mme de Corbelle et son mari se présentèrent en +même temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il +sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer; +mais, peu à peu, après les attendrissements et les interrogations, un +autre courant d'idées passa; les timbres, tout à coup, s'éclaircirent, +et on se mit à causer naturellement, comme si l'ombre du malheur +qui assombrissait, à l'instant même, tout ce monde, se fût soudain +dissipée. + +Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le +portrait de sa mère, dans le jet de feu du réflecteur, et demanda: + +--Est-ce pas stupéfiant? + +La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et +répétait: + +--Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscitée! +Dire que je n'avais pas vu ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme +je vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre +premier deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez déjà perdu +votre père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais c'est sa mère +revenue sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait +pas aperçu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité, +mais elle ressemble bien plus à cette toile! + +Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de Mme de Guilleroy, +et tenant à être un des premiers à lui présenter «l'hommage de sa +douloureuse sympathie». + +Il interrompit son compliment en apercevant la jeune fille debout +contre le cadre, enfermée dans le même éclat de lumière, et qui +semblait la soeur vivante de la peinture. Il s'exclama: + +--Ah! par exemple, voilà bien une des choses les plus étonnantes que +j'aie vues! + +Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours les opinions +établies, s'émerveillèrent à leur tour avec une ardeur plus discrète. + +Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait peu à peu, comme si +les exclamations étonnées de toutes ces gens l'eussent comprimé en lui +faisant mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille à côté de son +image, et un énervement l'envahissait. Elle avait envie de crier: +«Mais taisez-vous donc. Je le sais bien qu'elle me ressemble!» + +Jusqu'à la fin de la soirée, elle demeura mélancolique, perdant de +nouveau la confiance qu'elle avait retrouvée la veille. + +Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de Farandal fut annoncé. +Le peintre, en le voyant entrer et s'approcher de la maîtresse de +maison, se leva, glissa derrière son fauteuil en murmurant: «Allons +bon! voilà cette grande bête, maintenant», puis, ayant fait un détour, +il gagna la porte et s'en alla. + +La comtesse, après avoir reçu les compliments du nouveau venu, +chercha des yeux Olivier, pour reprendre avec lui la causerie qui +l'intéressait. Ne l'apercevant plus, elle demanda: + +--Quoi! le grand homme est parti? + +Son mari répondit: + +--Je crois que oui, ma chère, je viens de le voir sortir à l'anglaise. + +Elle fut surprise, réfléchit quelques instants, puis se mit à causer +avec le marquis. + +Les intimes, d'ailleurs, se retirèrent bientôt par discrétion, car +elle leur avait seulement entr'ouvert sa porte, sitôt après son +malheur. + +Alors, quand elle se retrouva étendue en son lit, toutes les angoisses +qui l'avaient assaillie à la campagne reparurent. Elles se formulaient +davantage; elle les éprouvait plus nettement; elle se sentait vieille! + +Ce soir-là, pour la première fois, elle avait compris que dans son +salon, où jusqu'alors elle était seule admirée, complimentée, fêtée, +aimée, une autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris cela, +tout d'un coup, en sentant les hommages s'en aller vers Annette. Dans +ce royaume, la maison d'une jolie femme, dans ce royaume où elle ne +supporte aucun ombrage, d'où elle écarte avec un soin discret et +tenace toute redoutable comparaison, où elle ne laisse entrer ses +égales que pour essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien que +sa fille allait devenir la souveraine. Comme il avait été bizarre, ce +serrement de coeur quand tous les yeux s'étaient tournés vers Annette +que Bertin tenait par la main, debout à côté du tableau. Elle s'était +sentie soudain disparue, dépossédée, détrônée. Tout le monde regardait +Annette, personne ne s'était plus tourné vers elle! Elle était si bien +accoutumée à entendre des compliments et des flatteries, chaque +fois qu'on admirait son portrait, elle était si sûre des phrases +élogieuses, dont elle ne tenait point compte mais dont elle se sentait +tout de même chatouillée, que cet abandon, cette défection inattendue, +cette admiration portée tout à coup tout entière vers sa fille, +l'avaient plus remuée, étonnée, saisie que s'il se fût agi de +n'importe quelle rivalité en n'importe quelle circonstance. + +Mais comme elle avait une de ces natures qui, dans toutes les crises, +après le premier abattement, réagissent, luttent et trouvent des +arguments de consolation, elle songea qu'une fois sa chère fillette +mariée, quand elles cesseraient de vivre sous le même toit, elle +n'aurait plus à supporter cette incessante comparaison qui commençait +à lui devenir trop pénible sous le regard de son ami. + +Cependant, la secousse avait été très forte. Elle eut la fièvre et ne +dormit guère. + +Au matin, elle s'éveilla lasse et courbaturée, et alors surgit en +elle un besoin irrésistible d'être réconfortée, d'être secourue, de +demander aide à quelqu'un qui pût la guérir de toutes ces peines, de +toutes ces misères morales et physiques. + +Elle se sentait vraiment si mal à l'aise, si faible, que l'idée lui +vint de consulter son médecin. Elle allait peut-être tomber gravement +malade, car il n'était pas naturel qu'elle passât en quelques heures +par ces phases successives de souffrance et d'apaisement. Elle le fit +donc appeler par dépêche et l'attendit. + +Il arriva vers onze heures. C'était un de ces sérieux médecins +mondains dont les décorations et les titres garantissent la capacité, +dont le savoir-faire égale au moins le simple savoir, et qui ont +surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus +sûres que des remèdes. + +Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un sourire: + +--Allons, ça n'est pas grave. Avec des yeux comme les vôtres, on n'est +jamais bien malade. + +Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce début et lui conta ses +faiblesses, ses énervements, ses mélancolies, puis, sans appuyer, ses +mauvaises mines inquiétantes. Après qu'il l'eut écoutée avec un air +d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre chose que son +appétit, comme s'il connaissait bien la nature secrète de ce mal +féminin, il l'ausculta, l'examina, tâta du bout du doigt la chair des +épaules, soupesa les bras, ayant sans doute rencontré sa pensée, et +compris avec sa finesse de praticien qui soulève tous les voiles, +qu'elle le consultait pour sa beauté bien plus que pour sa santé, puis +il dit: + +--Oui, nous avons de l'anémie, des troubles nerveux. Ça n'est pas +étonnant, puisque vous venez d'éprouver un gros chagrin. Je vais vous +faire une petite ordonnance qui mettra bon ordre à cela. Mais, avant +tout, il faut manger des choses fortifiantes, prendre du jus de +viande, ne pas boire d'eau, mais de la bière. Je vais vous indiquer +une marque excellente. Ne vous fatiguez pas à veiller, mais marchez +le plus que vous pourrez. Dormez beaucoup et engraissez un peu. C'est +tout ce que je peux vous conseiller, madame et belle cliente. + +Elle l'avait écouté avec un intérêt ardent, cherchant à deviner tous +les sous-entendus. + +Elle saisit le dernier mot. + +--Oui, j'ai maigri. J'étais un peu trop forte à un moment, et je me +suis peut-être affaiblie en me mettant à la diète. + +--Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal à rester maigre quand on l'a +toujours été, mais quand on maigrit par principe, c'est toujours aux +dépens de quelque chose. Cela, heureusement, se répare vite. Adieu, +madame. + +Elle se sentait mieux déjà, plus alerte; et elle voulut qu'on allât +chercher pour le déjeuner la bière qu'il avait indiquée, à la maison +de vente principale, afin de l'avoir plus fraîche. + +Elle sortait de table quand Bertin fut introduit. + +--C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je viens vous interroger. +Faites-vous quelque chose, tantôt? + +--Non, rien; pourquoi? + +--Et Annette? + +--Rien non plus. + +--Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre heures? + +--Oui; mais à quel propos? + +--J'esquisse ma figure de la Rêverie, dont je vous ai parlé en vous +demandant si votre fille pourrait me donner quelques instants de pose. +Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement une heure +aujourd'hui. Voulez-vous? + +La comtesse hésitait, ennuyée sans savoir de quoi. Elle répondit +cependant: + +--C'est entendu, mon ami, nous serons chez vous à quatre heures. + +--Merci. Vous êtes la complaisance même. + +Et il s'en alla préparer sa toile et étudier son sujet pour ne point +trop fatiguer le modèle. + +Alors la comtesse sortit seule, à pied, afin de compléter ses achats. +Elle descendit aux grandes rues centrales, puis remonta le boulevard +Malesherbes à pas lents, car elle se sentait les jambes rompues. Comme +elle passait devant Saint-Augustin, une envie la saisit d'entrer dans +cette église et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnée, +soupira d'aise en goûtant l'air frais de la vaste nef, prit une +chaise, et s'assit. + +Elle était religieuse comme le sont beaucoup de Parisiennes. Elle +croyait à Dieu sans aucun doute, ne pouvant admettre l'existence de +l'Univers, sans l'existence d'un créateur. Mais associant, comme fait +tout le monde, les attributs de la Divinité avec la nature de la +matière créée à portée de son oeil, elle personnifiait à peu près son +Éternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, sans avoir pour cela +d'idées bien nettes sur ce que pouvait être, en réalité, ce mystérieux +Fabricant. + +Elle y croyait fermement, l'adorait théoriquement, et le redoutait +très vaguement, car elle ignorait en toute conscience ses intentions +et ses volontés, n'ayant qu'une confiance très limitée dans +les prêtres qu'elle considérait tous comme des fils de paysans +réfractaires au service des armes. Son père, bourgeois parisien, ne +lui ayant imposé aucun principe de dévotion, elle avait pratiqué avec +nonchalance jusqu'à son mariage. Alors, sa situation nouvelle réglant +plus strictement ses obligations apparentes envers l'Église, elle +s'était conformée avec ponctualité à cette légère servitude. + +Elle était dame patronnesse de crèches nombreuses et très en vue, ne +manquait jamais la messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumône +pour elle, directement, et, pour le monde, par l'intermédiaire d'un +abbé, vicaire de sa paroisse. + +Elle avait prié souvent par devoir, comme le soldat monte la garde à +la porte du général. Quelquefois elle avait prié parce que son coeur +était triste, quand elle redoutait surtout les abandons d'Olivier. +Sans confier au ciel, alors, la cause de sa supplication, traitant +Dieu avec la même hypocrisie naïve qu'un mari, elle lui demandait de +la secourir. A la mort de son père, autrefois, puis tout récemment à +la mort de sa mère, elle avait eu des crises violentes de ferveur, des +implorations passionnées, des élans vers Celui qui veille sur nous et +qui console. + +Et voilà qu'aujourd'hui, dans cette église où elle venait d'entrer par +hasard, elle se sentait tout à coup un besoin profond de prier, de +prier non pour quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, pour +elle seule, ainsi que déjà, l'autre jour, elle avait fait sur la tombe +de sa mère. Il lui fallait de l'aide de quelque part, et elle appelait +Dieu maintenant comme elle avait appelé un médecin, le matin même. + +Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le silence de l'église que +troublait par moments un bruit de pas. Puis, tout à coup, comme si une +pendule eût sonné dans son coeur, elle eut un réveil de ses souvenirs, +tira sa montre, tressaillit en voyant qu'il allait être quatre heures, +et se sauva pour prendre sa fille, qu'Olivier, déjà, devait attendre. + +Elles trouvèrent l'artiste dans son atelier, étudiant sur la toile la +pose de sa Rêverie. Il voulait reproduire exactement ce qu'il avait +vu au parc Monceau, en se promenant avec Annette: une fille pauvre, +rêvant, un livre ouvert sur les genoux. Il avait beaucoup hésité +s'il la ferait laide ou jolie? Laide, elle aurait plus de caractère, +éveillerait plus de pensée, plus d'émotion, contiendrait plus de +philosophie. Jolie, elle séduirait davantage, répandrait plus de +charme, plairait mieux. + +Le désir de faire une étude d'après sa petite amie le décida. La +Rêveuse serait jolie, et pourrait, par suite, réaliser son rêve +poétique, un jour ou l'autre, tandis que laide demeurerait condamnée +au rêve sans fin et sans espoir. + +Dès que les deux femmes furent entrées, Olivier dit en se frottant les +mains: + +--Eh bien, mademoiselle Nané, nous allons donc travailler ensemble. + +La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit dans un fauteuil et +regarda Olivier plaçant dans le jour voulu une chaise de jardin en +jonc de fer. Il ouvrit ensuite sa bibliothèque pour chercher un livre, +puis, après une hésitation: + +--Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille? + +--Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui un volume de Victor Hugo. + +--_La Légende des siècles?_ + +--Je veux bien. + +Il reprit alors: + +--Petite, assieds-toi là et prends ce recueil de vers. Cherche la +page... la page 336, où tu trouveras une pièce intitulée: _les +Pauvres Gens_. Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, tout +doucement, mot à mot, et laisse-toi griser, laisse-toi attendrir. +Ecoute ce que te dira ton coeur. Puis, ferme le bouquin, lève les +yeux, pense et rêve... Moi, je vais préparer mes instruments de +travail. + +Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, tout en vidant +sur la fine planchette les tubes de plomb d'où sortaient, en se +tordant, de minces serpents de couleur, il se retournait de temps en +temps pour regarder la jeune fille absorbée dans sa lecture. + +Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne savait plus ce +qu'il faisait et brouillait les tons en mêlant les petits tas de pâte, +tant il retrouvait soudain devant cette apparition, devant cette +résurrection, dans ce même endroit, après douze ans, une irrésistible +poussée d'émotion. + +Maintenant elle avait fini de lire et regardait devant elle. S'étant +approché, il aperçut en ses yeux deux gouttes claires qui, se +détachant, coulaient sur les joues. Alors il tressaillit d'une de +ces secousses qui jettent un homme hors de lui, et il murmura, en se +tournant vers la comtesse: + +--Dieu, qu'elle est belle! + +Mais il demeura stupéfait devant le visage livide et convulsé de Mme +de Guilleroy. + +De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, elle les +contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, saisi d'inquiétude, en +demandant: + +--Qu'avez-vous? + +--Je veux vous parler. + +S'étant levée, elle dit, à Annette rapidement: + +--Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot à dire à M. Bertin. + +Puis elle passa vite dans le petit salon voisin où il faisait souvent +attendre ses visiteurs. Il la suivit, la tête brouillée, ne comprenant +pas. Dès qu'ils furent seuls, elle lui saisit les deux mains et +balbutia: + +--Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites plus poser! + +Il murmura, troublé: + +--Mais pourquoi? + +Elle répondit d'une voix précipitée: + +--Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne le sentez donc pas, vous, +pourquoi? Oh! j'aurais dû le deviner plus tôt, moi, mais je viens +seulement de le découvrir tout à l'heure... Je ne peux rien vous dire +maintenant... rien... Allez chercher ma fille. Racontez-lui que je me +trouve souffrante, faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes +nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul! + +--Mais enfin, qu'avez-vous? + +Elle semblait prête à se rouler dans une crise de nerfs. + +--Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez chercher ma fille et +faites venir un fiacre. + +Il dut obéir et rentra dans l'atelier. Annette, sans soupçons, s'était +remise à lire, ayant le coeur inondé de tristesse par l'histoire +poétique et lamentable. Olivier lui dit: + +--Ta mère est indisposée. Elle a failli se trouver mal en entrant dans +le petit salon. Va la rejoindre. J'apporte de l'éther. + +Il sortit, courut prendre un flacon dans sa chambre, et puis revint. + +Il les trouva pleurant dans les bras l'une de l'autre. Annette, +attendrie par les _Pauvres Gens_, laissait couler son émotion, et la +comtesse se soulageait un peu en confondant sa peine avec ce doux +chagrin, en mêlant ses larmes avec celles de sa fille. + +Il attendit quelque temps, n'osant parler et les regardant, oppressé +lui-même d'une incompréhensible mélancolie. + +Il dit enfin: + +--Eh bien. Allez-vous mieux? + +La comtesse répondit: + +--Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez demandé une voiture? + +--Oui, vous l'aurez tout à l'heure. + +--Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de chagrins depuis +quelque temps. + +--La voiture est avancée! annonça bientôt un domestique. + +Et Bertin, plein d'angoisses secrètes, soutint jusqu'à la portière son +amie pâle et encore défaillante, dont il sentait battre le coeur sous +le corsage. + +Quand il fut seul, il se demanda: «Mais qu'a-t-elle donc? pourquoi +cette crise?» Et il se mit à chercher, rôdant autour de la vérité sans +se décider à la découvrir. A la fin, il s'en approcha: «Voyons, se +dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour à sa fille? Non, ce +serait trop fort!» Et combattant, avec des arguments ingénieux et +loyaux, cette conviction supposée, il s'indigna qu'elle eût pu prêter +un instant à cette affection saine, presque paternelle, une apparence +quelconque de galanterie. Il s'irritait peu à peu contre la comtesse, +n'admettant point qu'elle osât le soupçonner d'une pareille vilenie, +d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, en lui répondant +tout à l'heure, de ne lui point ménager les termes de sa révolte. Il +sortit bientôt pour se rendre chez elle, impatient de s'expliquer. +Tout le long de la route il prépara, avec une croissante irritation, +les raisonnements et les phrases qui devaient le justifier et le +venger d'un pareil soupçon. + +Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage altéré de +souffrance. + +--Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi donc, ma chère amie, +la scène étrange de tout à l'heure. + +Elle répondit, d'une voix brisée: + +--Quoi, vous n'avez pas encore compris? + +--Non, je l'avoue. + +--Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre coeur. + +--Dans mon coeur? + +--Oui, au fond de votre coeur. + +--Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux. + +--Cherchez bien au fond de votre coeur s'il ne s'y trouve rien de +dangereux pour vous et pour moi. + +--Je vous répète que je ne comprends pas. Je devine qu'il y a quelque +chose dans votre imagination, mais, dans ma conscience, je ne vois +rien. + +--Je ne vous parle pas de votre conscience, je vous parle de votre +coeur. + +--Je ne sais pas deviner les énigmes. Je vous prie d'être plus claire. + +Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit celles du peintre et +les garda, puis, comme si chaque mot l'eût déchirée: + +--Prenez garde, mon ami, vous allez vous éprendre de ma fille. + +Il retira brusquement ses mains, et, avec une vivacité d'innocent qui +se débat contre une prévention honteuse, avec des gestes vifs, une +animation grandissante, il se défendit en l'accusant à son tour, elle, +de l'avoir ainsi soupçonné. + +Elle le laissa parler longtemps, obstinément incrédule, sûre de ce +qu'elle avait dit, puis elle reprit: + +--Mais je ne vous soupçonne pas, mon ami. Vous ignorez ce qui se passe +en vous comme je l'ignorais moi-même ce matin. Vous me traitez comme +si je vous accusais d'avoir voulu séduire Annette. Oh, non! oh, non! +Je sais combien vous êtes loyal, digne de toute estime et de toute +confiance. Je vous prie seulement, je vous supplie de regarder au fond +de votre coeur si l'affection que vous commencez à avoir, malgré vous, +pour ma fille, n'a pas un caractère un peu différent d'une simple +amitié. + +Il se fâcha, et s'agitant de plus en plus, se mit à plaider de nouveau +sa loyauté, comme il avait fait, tout seul, dans la rue, en venant. + +Elle attendit qu'il eût fini ses phrases; puis, sans colère, sans être +ébranlée en sa conviction, mais affreusement pâle, elle murmura: + +--Olivier, je sais bien tout ce que vous me dites, et je le pense +ainsi que vous. Mais je suis sûre de ne pas me tromper. Ecoutez, +réfléchissez, comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est trop +tout ce que j'étais autrefois quand vous avez commencé à m'aimer, pour +que vous ne vous mettiez pas à l'aimer aussi. + +--Alors, s'écria-t-il, vous osez me jeter une chose pareille à la face +sur cette simple supposition et ce ridicule raisonnement: Il m'aime, +ma fille me ressemble--donc il l'aimera. + +Mais voyant le visage de la comtesse s'altérer de plus en plus, il +continua, d'un ton plus doux: + +--Voyons, ma chère Any, mais c'est justement parce que je vous +retrouve en elle, que cette fillette me plaît beaucoup. C'est vous, +vous seule que j'aime en la regardant. + +--Oui, c'est justement ce dont je commence à tant souffrir, et ce que +je redoute si fort. Vous ne démêlez point encore ce que vous sentez. +Vous ne vous y tromperez plus dans quelque temps. + +--Any, je vous assure que vous devenez folle. + +--Voulez-vous des preuves? + +--Oui. + +--Vous n'étiez pas venu à Roncières depuis trois ans, malgré mes +instances. Mais vous vous êtes précipité quand on vous a proposé +d'aller nous chercher. + +--Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne pas vous avoir laissée +seule, là-bas, vous sachant malade, après la mort de votre mère. + +--Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de revoir Annette est +chez vous si impérieux, que vous n'avez pu laisser passer la journée +d'aujourd'hui sans me demander de la conduire chez vous, sous prétexte +de pose. + +--Et vous ne supposez pas que c'est vous que je cherchais à voir? + +--En ce moment vous argumentez contre vous-même, vous cherchez à vous +convaincre, vous ne me trompez pas. Écoutez encore. Pourquoi êtes-vous +parti brusquement, avant-hier soir, quand le marquis de Farandal est +entré? Le savez-vous? + +Il hésita, fort surpris, fort inquiet, désarmé par cette observation. +Puis, lentement: + +--Mais... je ne sais trop... j'étais fatigué... et puis, pour être +franc, cet imbécile m'énerve. + +--Depuis quand? + +--Depuis toujours. + +--Pardon, je vous ai entendu faire son éloge. Il vous plaisait +autrefois. Soyez tout à fait sincère, Olivier. + +Il réfléchit quelques instants, puis, cherchant ses mots: + +--Oui, il est possible que la grande tendresse que j'ai pour vous me +fasse assez aimer tous les vôtres pour modifier mon opinion sur ce +niais, qu'il m'est indifférent de rencontrer, de temps en temps, mais +que je serais fâché de voir chez vous presque chaque jour. + +--La maison de ma fille ne sera pas la mienne. Mais cela suffit. Je +connais la droiture de votre coeur. Je sais que vous réfléchirez +beaucoup à ce que je viens de vous dire. Quand vous aurez réfléchi, +vous comprendrez que je vous ai montré un gros danger, alors qu'il est +encore temps d'y échapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre +chose, voulez-vous? + +Il n'insista pas, mal à l'aise maintenant, ne sachant plus trop ce +qu'il devait penser, ayant, en effet, besoin de réfléchir. Et il s'en +alla, après un quart d'heure d'une conversation quelconque. + + +IV + +A petits pas, Olivier retournait chez lui, troublé comme s'il venait +d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de sonder son +coeur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes du livre +intérieur qui semblent collées l'une à l'autre, et que seul, parfois, +un doigt étranger peut retourner en les séparant. Certes, il ne +se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont la jalousie +ombrageuse ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de loin, +le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât. Mais ce péril +pouvait-il exister, demain, après-demain, dans un mois? C'est à cette +question sincère qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes, la +petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux +dans l'homme ces instincts-là, qu'il ne fallait pas confondre les +redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les +chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans +être saisi d'une envie irrésistible, sensuelle, de caresser leur dos +onduleux et doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction qui le +poussait vers la jeune fille ressemblait un peu à ces désirs obscurs +et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes et +inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux d'homme +étaient séduits par sa fraîcheur, par cette poussée de belle vie +claire, par cette sève de jeunesse éclatant en elle; et son coeur, +plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant, +dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mère, un rappel +d'émotions anciennes, des émotions endormies du début de son amour, +avait peut-être un peu tressailli sous la sensation d'un réveil. +Un réveil? Oui? C'était cela? Cette idée l'illumina. Il se sentait +réveillé après des années de sommeil. S'il avait aimé la petite sans +s'en douter, il aurait éprouvé près d'elle ce rajeunissement de l'être +entier, qui crée un homme différent dès que s'allume en lui la flamme +d'un désir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que souffler sur +l'ancien feu! C'était bien toujours la mère qu'il aimait, mais un +peu plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille, de ce +recommencement d'elle-même. Et il formula cette constatation par ce +sophisme rassurant: On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'émouvoir +souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun exerce sur chacun +des attractions et des répulsions. Toutes ces influences font naître +l'amitié, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives et +passagères, mais non pas de l'amour véritable. Pour qu'il existe, +cet amour, il faut que les deux êtres soient tellement nés l'un pour +l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par tant de points, par +tant de goûts pareils, par tant d'affinités de la chair, de l'esprit, +du caractère, se sentent liés par tant de choses de toute nature, que +cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce n'est +pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une +créature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des +organes, une forme, un coeur, un esprit, une manière d'être générale +qui attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre +coeur, notre pensée, tous nos appétits sensuels et intelligents. On +aime un type, c'est-à-dire la réunion, dans une seule personne, de +toutes les qualités humaines qui peuvent nous séduire isolément dans +les autres. + +Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce type, et la durée de +leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une façon +certaine. Or, Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait été sa +mère, au point de tromper les yeux. Il n'y avait donc rien d'étonnant +à ce que son coeur d'homme se laissât un peu surprendre, sans se +laisser entraîner. Il avait adoré une femme! Une autre femme naissait +d'elle, presque pareille. Il ne pouvait vraiment se défendre de +reporter sur la seconde un léger reste affectueux de rattachement +passionné qu'il avait eu pour la première. Il n'y avait là rien de +mal; il n'y avait là aucun danger. Son regard et son souvenir se +laissaient seuls illusionner par cette apparence de résurrection; mais +son instinct ne s'égarait pas, car il n'avait jamais éprouvé pour la +jeune fille le moindre trouble de désir. + +Cependant la comtesse lui reprochait d'être jaloux du marquis. +Était-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience sévère et +constata qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant à +cela, après tout? N'est-on pas jaloux à chaque instant d'hommes qui +font la cour à n'importe quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la rue, +au restaurant, au théâtre, une petite inimitié contre le monsieur qui +passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de +femme est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur que les +autres mâles envient. Et puis, sans entrer dans ces considérations de +physiologie, s'il était normal qu'il eût pour Annette une sympathie +un peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne devenait-il pas +naturel qu'il sentît en lui s'éveiller un peu de haine animale contre +le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment. + +Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mécontentement +contre lui-même et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour +n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il sentirait en +elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse +et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses +regards, sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune fille, car +tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect +à la mère. Il rentra chez lui grincheux et se mit à fumer des +cigarettes, avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes +pour mettre le feu à son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa +main, son oeil et son esprit semblaient déshabitués de la peinture, +comme s'ils l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient connu et +pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile +commencée:--un coin de rue où chantait un aveugle,--et il la regardait +avec une indifférence invincible, avec une telle impuissance à la +continuer qu'il s'assit devant, sa palette à la main, et l'oublia, +tout en continuant à la contempler avec une fixité attentive et +distraite. + +Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des +interminables minutes, commença à le ronger de sa fièvre intolérable. +Jusqu'à son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il +ne pouvait travailler? L'idée de la rue le fatiguait d'avance, +l'emplissait du dégoût des trottoirs, des passants, des voitures et +des boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là, une +visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanée de +toutes les gens qu'il connaissait. + +Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en +large, en regardant à chaque retour vers la pendule l'aiguille +déplacée de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de +la porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de verve, d'élan, +d'entrain, d'exécution féconde et facile, c'étaient des récréations +délicieuses, ces allées et venues à travers la grande pièce égayée, +animée, échauffée par le travail; mais, aux heures d'impuissance et +de nausée, aux heures misérables où rien ne lui paraissait valoir la +peine d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade abominable +du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir, +rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il +s'agiterait jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui venait donc +cette subite attaque d'humeur noire? + +Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil +état sur une cause insignifiante. + +Alors, il songea à prendre un livre. Le volume de la _Légende des +Siècles_ était demeuré sur la chaise de fer où Annette l'avait posé. +Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne +les comprit pas plus que s'ils avaient été écrits dans une langue +étrangère. Il s'acharna et recommença pour constater toujours que +vraiment il n'en pénétrait point le sens. «Allons, se dit-il, il +paraît que je suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura +sur les deux heures qu'il lui fallait émietter jusqu'au dîner. Il se +fit chauffer un bain et y demeura étendu, amolli, soulagé par l'eau +tiède, jusqu'au moment où son valet de chambre apportant le linge le +réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, où étaient +réunis ses compagnons ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et +des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours. + +--Je reviens de la campagne, dit-il. + +Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste Maldant, professaient +pour les champs un mépris profond. Rocdiane et Landa y allaient +chasser, il est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et dans +les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils +à des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir +les petits lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq ou six +fois de suite sur la tête, en montrant à chaque cabriole la mèche de +poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, +ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: «Je préfère les +petites femmes aux petits pois.» + +Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et jovial, agité par des +discussions où rien d'imprévu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla +beaucoup. On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café et +joué soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit, +déambula quelque peu de la Madeleine à la rue Taitbout, passa trois +fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit +prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome, changea d'avis et se +dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans +motif, sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard Malesherbes +et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de +Guilleroy: «Elle trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce +soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien +d'étonnant à ce qu'il prît une seconde fois de ses nouvelles. + +Elle était seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et +travaillait toujours à la couverture pour les pauvres. Elle dit +simplement, en le voyant entrer: + +--Tiens, c'est vous, mon ami? + +--Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous? + +--Merci, assez bien... + +Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention +marquée: + +--Et vous? + +Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant: + +--Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre +raison d'être. + +Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement, +un regard ardent de prière et de doute. + +--Bien vrai, dit-il. + +--Tant mieux, répondit-elle avec un sourire un peu forcé. + +Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison, un malaise +irrésistible l'envahit, une sorte de paralysie des idées plus complète +encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile. + +La comtesse dit à sa fille: + +--Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne pas. + +Il demanda: + +--Que faisait-elle donc? + +--Elle étudiait une fantaisie. + +Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y +songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il +sentit sur lui le regard de la mère, et brusquement il tourna la tête, +comme s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre du salon. + +La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit étui d'or qu'elle +avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes: + +--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça, lorsque nous sommes seuls +ici. + +Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une musique d'un goût +ancien, gracieuse et légère, une de ces musiques qui semblent avoir +été inspirées à l'artiste par un soir très doux de clair de lune, au +printemps. + +Olivier demanda: + +--De qui est-ce donc? + +La comtesse répondit: + +--De Méhul. C'est fort peu connu et charmant. Un désir grandissait en +lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit +mouvement à faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de +côté les deux mèches de feu des bougies éclairant la partition, mais +il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse +de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux levés devant lui, +intéressés, semblait-il, au fil de fumée grise du tabac. + +Mme de Guilleroy murmura: + +--C'est tout ce que vous avez à me dire? + +Il sourit: + +--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise, +elle boit mes pensées. Je parlerai dans un instant. + +--Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose pour vous, avant la +mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le +jouerai tout à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme +c'est bizarre! + +Elle avait un talent réel, et une compréhension subtile de l'émotion +qui court dans les sons. C'était même là une de ses plus sûres +puissances sur la sensibilité du peintre. + +Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre de Méhul, la comtesse +se leva, prit sa place, et une mélodie étrange s'éveilla sous ses +doigts, une mélodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes, +plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note +unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les +coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant, +persécuteur, l'appel inapaisable d'une obsession. + +Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui, +et il n'entendait rien, il ne comprenait pas. + +Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une +chose habituelle et bonne dont il venait d'être privé, la buvant +sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif. + +--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau? + +Il s'écria réveillé: + +--Admirable, superbe, de qui? + +--Vous ne le savez pas? + +--Non. + +--Comment, vous ne le savez pas, vous? + +--Mais non. + +--De Schubert. + +Il dit avec un air de conviction profonde: + +--Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en +recommençant. + +Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit à contempler +Annette, mais en écoutant aussi la musique, afin de goûter en même +temps deux plaisirs. + +Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obéit +simplement à la naturelle duplicité de l'homme et ne laissa plus se +fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en +face de sa mère, de l'autre côté de la lampe. + +Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur de sa présence, +comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser +sur elle des regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse, le +harcelait, une envie de collégien qui se hisse à la fenêtre de la rue +dès que le maître tourne le dos. + +Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée que l'esprit, +et son silence persistant pouvait être interprété. + +Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute +musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des +songeries qui semblaient la suite rêvée et plus précise des mélodies. +Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant +des mesures isolées, affaiblies, lointaines comme un écho, puis se +taisait, semblait laisser la pensée donner un sens aux motifs et +voyager à la recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre. Il +tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en apercevant l'éclairage +de féerie du parc Monceau, et il entra dans l'allée centrale arrondie +sous les lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents; parfois un +fiacre attardé passait; un homme lisait un journal assis sur un banc +dans un bain bleuâtre de clarté vive, au pied du mât de bronze qui +portait un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu +des arbres, répandaient dans les feuillages et sur les gazons leur +lumière froide et puissante, animaient d'une vie pâle ce grand jardin +de ville. + +Bertin, les mains derrière le dos, allait le long du trottoir, et il +se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce même parc, quand il +avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mère. + +Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraîche des +pelouses arrosées, il se sentit assailli par toutes les attentes +passionnées qui font de l'âme des adolescents le canevas incohérent +d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-là, ces +soirs de fantaisie vagabonde où il laissait errer son caprice dans les +aventures imaginaires, et il s'étonna de trouver en lui ce retour de +sensations qui n'étaient plus de son âge. + +Mais, comme la note obstinée de la mélodie de Schubert, la pensée +d'Annette, la vision de son visage penché sous la lampe, et le +soupçon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il +continuait malgré lui à occuper son coeur de cette question, à sonder +les fonds impénétrables où germent, avant de naître, les sentiments +humains. Cette recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation +constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme une route de +rêveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa mémoire; il +portait en lui une sorte d'évocation d'elle, comme autrefois il +gardait, quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation de sa +présence dans les murs de son atelier. + +Tout à coup, impatienté de cette domination d'un souvenir, il murmura +en se levant: + +--Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me faire penser à la +petite à présent. + +Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand il se fut mis au lit, +il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fièvre courait +en ses veines, une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant +l'insomnie, une de ces insomnies énervantes que provoque l'agitation +de l'âme, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une +courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et +passa dans sa bibliothèque, afin de choisir un ouvrage bien fait et +soporifique; mais son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion +quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain qui répondît à +son état d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit +rien; il dédaigna Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le laissait +toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poète des tout +jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des +feuilles. + +Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec une soif d'ivrogne, +ces vers faciles d'inspiré qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de +l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le +jour brutal, ces vers d'un poète qui fut surtout un homme enivré de la +vie, lâchant son ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves, +écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs. + +Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poèmes +qui émeuvent les sens et remuent à peine l'intelligence. Les yeux +sur ces vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans, soulevée +d'espérances, et il lut le volume presque entier dans une griserie +juvénile. Trois heures sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de +n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre restée +ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre; +mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie +par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel, +comme un avis, et il rejeta le poète avec un geste d'impatience en +murmurant: «Vieux fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière. + +Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit même la +résolution énergique de n'y point retourner avant deux jours. Mais +quoi qu'il fît, soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se +promener, soit qu'il traînât de maison en maison sa mélancolie, il +était partout harcelé par la préoccupation inapaisable de ces deux +femmes. + +S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant à +elles, et il laissait à sa pensée, il laissait son coeur se rassasier +de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte +d'hallucination où il berçait son isolement, les deux figures se +rapprochaient, différentes, telles qu'il les connaissait, puis +passaient l'une devant l'autre, se mêlaient, fondues ensemble, ne +faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui de +la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais celui d'une femme +aimée éperdument, autrefois, encore, toujours. + +Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de +ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur +échapper, les rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux, il +dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables, vers tous les +sujets de réflexion et de méditation possibles. Vains efforts! Toutes +les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au même point, +où il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquée pour +l'attendre. C'était une vague et inévitable obsession flottant sur +lui, tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût le détour +qu'il avait essayé pour fuir. + +La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort troublé le soir de +leur promenade dans le parc de Roncières, recommençait en sa mémoire +dès que, cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait et +s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre remuait sa chair. +Il se disait: «Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il +ne convient?» Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant +d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits +d'Annette, mais qui n'était pas elle. Et il se rassurait lâchement +en songeant: «Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa +ressemblance.» + +Cependant, les deux jours passés à Roncières restaient en son âme +comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres +détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux qu'à l'heure +même. Tout à coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit +le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes +de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir +promis un bluet en saphirs dès leur retour à Paris. + +Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus lutter, il prit son +chapeau et sortit, tout ému par la pensée du plaisir qu'il lui ferait. + +Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand il se présenta: + +--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici. + +Il ressentit une joie vive. + +---Prévenez-la que je voudrais lui parler. + +Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme s'il eût craint +d'être entendu. + +Annette apparut presque aussitôt. + +--Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité. + +Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant auprès d'elle: + +--Devine pourquoi je suis venu? + +Elle chercha quelques secondes. + +--Je ne sais pas. + +--Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, choisir le bluet en +saphirs que je t'ai promis à Roncières. + +La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur. + +--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous +l'attendrez, n'est-ce pas? + +--Oui, si ce n'est pas trop long. + +--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine. + +--Non, dit-il, pas tant que tu crois. + +Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être galant et +spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une +de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultés de +séduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poètes. +Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées, alertes, et il parla +comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animée par +cette verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute la finesse +espiègle qui germaient en elle. + +Tout à coup, comme il discutait une opinion, il s'écria: + +--Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je vous ai répondu... + +Elle l'interrompit en éclatant de rire: + +--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman. + +Il rougit, se tut, puis balbutia: + +--C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois cette idée-là. + +Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus que dire, et il avait +peur maintenant, une peur incompréhensible de cette fillette. + +--Voici maman, dit-elle. + +Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier, +troublé comme si on l'eût pris en faute, expliqua comment il s'était +souvenu tout à coup de la promesse faite, et comment il était venu les +prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier. + +--J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin. + +Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez +Montara. + +Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, l'étude et +l'affection des femmes, s'étant toujours occupé d'elles, ayant dû +sonder et découvrir leurs goûts, connaître comme elles la toilette, +les questions de mode, tous les menus détails de leur existence +privée, il était arrivé à partager souvent certaines de leurs +sensations, et il éprouvait toujours, en entrant dans un de ces +magasins où l'on vend les accessoires charmants et délicats de leur +beauté, une émotion de plaisir presque égale à celle dont elles +vibraient elles-mêmes. Il s'intéressait comme elles à tous les riens +coquets dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses yeux; +les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots +élégants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il +ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme +devant les sanctuaires de la séduction opulente; et le bureau de drap +foncé, où les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres aux +reflets précieux, lui imposait une certaine estime. + +Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble +sévère où l'une et l'autre posèrent une main par un mouvement naturel, +il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles de +fleurettes. + +Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir +quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les +retournaient sur le drap, puis les prenaient avec précaution, +regardaient le jour à travers, les étudiaient avec une attention +savante et passionnée. Quand on eut mis de côté ceux qu'elles avaient +distingués, il fallut trois émeraudes pour faire les feuilles, puis +un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de +rosée. + +Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit à la comtesse: + +--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues? + +--Moi? + +--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces +petits cadeaux en souvenir des deux jours passés à Roncières. + +Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de +paroles et d'arguments où il finit, non sans peine, par triompher. + +On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des écrins +spéciaux, les autres enrégimentées par genres en de grandes boîtes +carrées, où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de +leurs chatons. Le peintre s'était assis entre les deux femmes et il se +mit, comme elles, avec la même ardeur curieuse, à cueillir un à un +les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les +déposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau où ils s'amassaient +en deux groupes, celui qu'on rejetait à première vue et celui dans +lequel on choisirait. + +Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de +sélection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et +varié comme un spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance +exquise pour un coeur de femme. + +Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, après +quelque hésitation, s'arrêta sur un petit serpent d'or qui tenait un +beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue. + +Olivier, radieux, se leva. + +--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses à faire; je m'en +vais. + +Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par ce beau temps. La +comtesse y consentit, et, ayant remercié Bertin, s'en alla par les +rues, avec sa fille. + +Elles marchèrent quelque temps en silence, dans la joie savourée +des cadeaux reçus; puis elles se mirent à parler de tous les bijoux +qu'elles avaient vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une +sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaîté. +Elles allaient vite, à travers la foule de cinq heures qui suit les +trottoirs, un soir d'été. Des hommes se retournaient pour regarder +Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration. +C'était la première fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait +à sa fille ce vif éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle +dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de cette attention +soulevée, de ces compliments chuchotés, de ce petit remous d'émotion +flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une jolie +femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait sous la même +oppression pénible que l'autre soir, dans son salon, quand on +comparait la petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle +guettait ces regards attirés par Annette, elle les sentait venir de +loin, frôler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la +figure blonde qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait +dans les yeux les rapides et muets hommages à cette jeunesse épanouie, +au charme attirant de cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi +bien qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier la traversa +et elle fut saisie, comme à Roncières, par une impérieuse envie de +fuir. + +Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté, dans ce courant de +monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils +étaient loin les jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle +provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces +passants, songeait à les comparer? Un seul y avait pensé peut-être, +tout à l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh! quelle +souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans cesse à l'esprit +l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir +ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps où si fraîche, si +jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée! + +--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant. + +Annette, inquiète, demanda: + +--Qu'est-ce que tu as, maman? + +--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mère, j'ai +souvent de ces faiblesses-là! + + +V + +Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies incurables. Une +fois entrées en une âme, elles la dévorent, ne lui laissent plus la +liberté de songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre goût à la +moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fît, chez elle ou ailleurs, +seule ou entourée de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette +réflexion qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa fille: +«Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour, +n'eût pas sans cesse à l'esprit l'obsession de les comparer?» + +Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse, hanté lui-même par +cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore +l'imitation naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque fois +qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce rapprochement, elle le +lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur +et dans sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se cacher, +de disparaître, de ne plus se montrer à lui près de sa fille. + +Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne se sentant plus +chez elle dans sa maison. Ce froissement de dépossession qu'elle +avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son +portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois. Elle se +reprochait sans cesse ce besoin intime de délivrance, cette envie +inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hôte gênant +et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente, +ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgré tout, +l'homme qu'elle aimait. + +Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que leur deuil récent +retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte, +qu'un événement quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait, +presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de sa fille de la +tendresse pour le marquis. + +Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée depuis si longtemps +afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus +affinée, plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux jeunes +gens, sans que les deux hommes se rencontrassent. + +Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne déjeunait +jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirées à ses amis, +elle invita souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant +autour de lui l'animation d'une promenade à cheval, une sorte de +souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaieté de toutes les choses +mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal du +Paris hippique et brillant dans les allées du bois. Annette s'amusait +à l'écouter, prenait goût à ces préoccupations du jour qu'il lui +apportait ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic. Une +intimité juvénile s'établissait entre eux, une affectueuse camaraderie +qu'un goût commun et passionné pour les chevaux resserrait +naturellement. Quand il était parti, la comtesse et le comte faisaient +adroitement son éloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que +la jeune fille comprît qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser +s'il lui plaisait. + +Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant avec +candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garçon qui +lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait à +toutes de galoper chaque matin à côté de lui, sur un pur sang. + +Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, après une +poignée de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une +chose depuis longtemps décidée. Alors le marquis commença à apporter +des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc +toute cette affaire avait été chauffée par un accord commun sur +un petit feu d'intimité, pendant les heures calmes du jour, et le +marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations, +de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soirée. + +C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement chaque semaine chez +ses amis, et continuait aussi à apparaître à l'improviste pour leur +demander une tasse de thé entre dix heures et minuit. + +Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par le désir de savoir ce +qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste +qu'elle n'interprétât aussitôt, et elle était torturée par cette +pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une +auprès de l'autre.» + +Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine +sans qu'il apparût portant à la main deux petits paquets, dont il +offrait l'un à la mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant +les boites qui contenaient souvent des objets précieux, avait des +serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner +que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter +quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver +chez les marchands le bibelot qui plaira. + +Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et elle l'avait vu +bien des fois entrer, avec ce même sourire, ce même geste, un petit +paquet dans la main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela +recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'était pas +pour elle! + +Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle +comparait ses entrées, ses airs, ses allures avec l'attitude du +marquis que la grâce d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était +point la même chose: M. de Farandal était épris, Olivier Bertin +aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis, +pendant ses minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être trompée. + +Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule +avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne +lui rien cacher. Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude, +plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en +ce coeur fermé où elle sentait grandir un autre amour. + +Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, qu'elle avait surveillé, +réchauffé, animé de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se +croyait sûre, qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis, +soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin de leurs jours, voilà +qu'il lui échappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse +fatalité. Oui, il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret +dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un mot familier, y +pelotonner son affection comme en une retraite fidèle, ouverte pour +elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si, +brusquement, celui à qui on a offert son être entier et son existence +entière, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous échappe ainsi +parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques +jours, presque un étranger! + +Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les +mêmes mots, la même voix, le même ton. Et pourtant il y avait quelque +chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable, +d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'éloigner une +voile quand le vent tourne. + +Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un peu plus chaque +jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-même ne +cherchait pas à voir clair en son coeur. Il sentait bien cette +fermentation d'amour, cette irrésistible attraction, mais il ne +voulait pas comprendre, il se confiait aux événements, aux hasards +imprévus de la vie. + +Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners et des soirs entre +ces deux femmes séparées par leur deuil de tout mouvement mondain. +Ne rencontrant chez elles que des figures indifférentes, celle des +Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul +avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guère la +duchesse et le marquis à qui on réservait les matins et le milieu des +jours, il les voulait oublier, soupçonnant le mariage remis à une +époque indéterminée. + +Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal. +Était-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-être par une de +ses secrètes intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir +ce qu'ils ignorent? + +Les semaines suivaient les semaines sans rien changer à cette vie, et +l'automne était venu, amenant la rentrée des Chambres plus tôt que de +coutume en raison des dangers de la politique. + +Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy devait emmener à la +séance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette après un +déjeuner chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son chagrin toujours +grandissant, avait déclaré qu'elle resterait au logis. + +On était sorti de table, on buvait le café dans le grand salon, +on était gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux +parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la +situation présente et des embarras de la République; le marquis, +décidément amoureux, lui répondait avec entrain, en regardant Annette; +et la duchesse était contente presque également de l'émotion de son +neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du salon était chaud de +cette première chaleur concentrée des calorifères rallumés, chaleur +d'étoffes, de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum des +fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette pièce close où le café +aussi répandait son arôme, quelque chose d'intime, de familial et de +satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin. + +Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait à entrer, +surpris comme un mari trompé qui voit le crime de sa femme. Une colère +confuse et une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur +vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait caché et tout ce qu'il +s'était caché lui-même lui apparut en apercevant le marquis installé +dans la maison, comme un fiancé! + +Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout ce qu'il ne voulait +pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda +point pourquoi on lui avait dissimulé tous ces apprêts du mariage? +Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrèrent ceux de la +comtesse qui rougissait. Ils se comprirent. + +Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa présence +inattendue ayant paralysé l'essor des esprits, puis la duchesse se mit +à lui parler; et il répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange, +changé subitement. + +Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient à causer et il +se disait: «Ils m'ont joué. Ils me le paieront.» Il en voulait surtout +à la comtesse et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente +dissimulation. + +Le comte, regardant alors la pendule, s'écria: + +--Oh! oh! il est temps de partir. + +Puis se tournant vers le peintre: + +--Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme +seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand +plaisir? + +Olivier répondit sèchement: + +--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas. + +Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoué: + +--Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que vous nous amuserez +beaucoup plus que les députés. + +--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi. + +Le devinant mécontent et chagrin, elle insista, pour se montrer +gentille. + +--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux +pas me passer de vous. + +Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il ne put ni les arrêter +dans sa bouche ni modifier leur accent. + +--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde. + +Elle s'exclama, un peu surprise du ton: + +--Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne plus me tutoyer. + +Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés qui montrent tout le +mal d'une âme et avec un petit salut: + +--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre. + +--Pourquoi ça? + +--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit, +aurait le droit de trouver déplacé ce tutoiement dans ma bouche. + +La comtesse s'empressa de dire: + +--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère qu'Annette n'épousera +pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarité +de vieil ami. + +Le comte criait: + +--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard! + +Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant levés, sortirent avec lui +après les poignées de main d'usage et les baisers que la duchesse, +la comtesse et sa fille échangeaient à toute rencontre comme à toute +séparation. + +Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière les tentures de la +porte refermée. + +--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement. + +Mais lui, presque violent: + +--Non, merci, je m'en vais aussi. + +Elle murmura, suppliante: + +--Oh! pourquoi? + +--Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il. Je vous demande pardon +d'être venu sans prévenir. + +--Olivier, qu'avez-vous? + +--Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé une partie de plaisir +organisée. + +Elle lui saisit la main. + +--Que voulez-vous dire? C'était le moment de leur départ puisqu'ils +assistent à l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez été, +au contraire, tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis +seule. + +Il ricana. + +--Inspiré, oui, j'ai été inspiré! + +Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux, +elle murmura à voix très basse: + +--Avouez-moi que vous l'aimez? + +Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser son impatience. + +--Mais vous êtes folle avec cette idée! + +Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés sur ses +manches, le suppliant: + +--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine, +mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas +ce qu'est devenue ma vie! + +Il haussa les épaules. + +--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la +tête? + +Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, où on +ne les entendrait pas. Elle le traînait par l'étoffe de sa jaquette, +cramponnée à lui, haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit +divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et puis s'assit auprès +de lui. + +--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous +l'aimez. Je le sais, je le sens à tout ce que vous faites, je n'en +puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche! + +Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à genoux contre ses +pieds. Sa voix râlait. + +--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez? + +Il s'écria, en essayant de la relever: + +--Mais non, mais non! Je vous jure que non! + +Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer, +balbutiant: + +--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop! + +Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de cet homme, elle +sanglota. + +Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds où +se mêlaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traversé par une +immense pitié, par une immense douleur. + +Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa +violemment, relevant vers lui deux yeux éperdus dont les larmes +ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres +coup sur coup en répétant: + +--Any! Any! ma chère, ma chère Any! + +Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hésitante +des enfants que le chagrin suffoque: + +--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu, +moi? + +Il se remit à l'embrasser. + +--Oui, je vous aime, ma chère Any! + +Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses mains, le regarda, +et tendrement: + +--Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça ne devrait pas finir +ainsi. + +Il demanda, en la serrant contre lui: + +--Pourquoi cela finirait-il? + +--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop à ce que +j'étais quand vous m'avez connue? + +Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche +douloureuse, en disant: + +--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous +vous trompez! + +Elle répéta: + +--Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi! + +Il redit: + +--Oui, je vous aime! + +Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les mains dans les mains, +très émus et très tristes. + +Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant: + +--Oh! les heures qui me restent à vivre ne seront pas gaies. + +--Je m'efforcerai de vous les rendre douces. + +L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de deux heures le crépuscule +se répandait dans le salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris +brumeux des soirs d'automne. + +La pendule sonna. + +--Il y a déjà longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez +vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes! + +Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois sa bouche +entr'ouverte, puis ils retraversèrent les deux salons en se tenant le +bras, comme des époux. + +--Adieu, mon ami. + +--Adieu, mon amie. + +Et la portière retomba sur lui! + +Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit à marcher +sans savoir ce qu'il faisait, étourdi comme après un coup, les jambes +faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante +secouée en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou +peut-être quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hébétement +moral et d'anéantissement physique qui lui laissaient tout juste la +force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour +réfléchir. + +Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce +qu'il avait éprouvé près d'elle depuis la promenade au parc Monceau +quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine +reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son coeur, puis tout ce +recommencement lent, irrésistible, d'un amour mal éteint, pas encore +refroidi, qu'il s'obstinait à ne point s'avouer. + +Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait +mariée, il éviterait de la voir souvent, voilà tout. En attendant, il +continuerait à retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât de +rien, et il cacherait son secret à tout le monde. + +Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer +le grand poêle de son atelier, car la nuit s'annonçait glaciale. Il +ordonna même d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les coins +obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion bizarre, profonde, physique, +affreusement triste l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans +sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son âme +défaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie +tenait là dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude +peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque meuble lui disait un +souvenir. Mais succès et souvenirs étaient des choses passées! Sa +vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait +des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aimé une +femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, après les rendez-vous, +dans ce même atelier. Il avait marché des nuits entières, avec de la +fièvre plein son être. La joie de l'amour heureux, la joie du succès +mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des +heures inoubliables de triomphe intime. + +Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait aimé. Par elle il +avait reçu ce baptême qui révèle à l'homme le monde mystérieux des +émotions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de +force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour +entrait, malgré lui, par cette brèche! un autre ou plutôt le même +surchauffé par un nouveau visage, le même accru de toute la force +que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette +petite fille! Il n'y avait plus à lutter, à résister, à nier, il +l'aimait avec le désespoir de savoir qu'il n'aurait même pas d'elle +un peu de pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment, +et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée sans cesse reparue, +impossible à chasser, il était saisi par une envie animale de hurler à +la façon des chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi, +enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux, à mesure qu'il songeait, +il allait toujours à grands pas à travers la vaste pièce éclairée +comme pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage la douleur de +cette plaie avivée, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de +son ancienne tendresse, de la noyer dans l'évocation de sa première et +grande passion. Dans le placard où il la gardait, il alla prendre la +copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse, +puis il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en face, la +contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante, +telle qu'il l'avait aimée jadis. Mais c'était toujours Annette qui +surgissait sur la toile. La mère avait disparu, s'était évanouie +laissant à sa place cette autre figure qui lui ressemblait +étrangement. C'était la petite avec ses cheveux un peu plus clairs, +son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il +sentait bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là, comme +il n'avait jamais appartenu à l'autre, comme une barque qui coule +appartient aux vagues! + +Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il +retourna la peinture; puis comme il se sentait trempé de tristesse, +il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier, +le tiroir de son secrétaire où dormaient toutes les lettres de sa +maîtresse. Elles étaient là comme en un lit, les unes sur les autres, +formant une couche épaisse de petits papiers minces. Il enfonça ses +mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain +de leur longue liaison. Il regardait cet étroit cercueil de planches +où gisait cette masse d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom +seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre +attachement de deux êtres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux +coeurs, étaient racontés là dedans, dans ce flot jauni de papiers que +tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus, +un souffle vieux, l'odeur mélancolique des lettres enfermées. + +Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poignée +des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en +sortaient, précis, qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup +qu'il avait portées sur lui pendant des semaines entières, et il +retrouvait, tout le long de la petite écriture qui lui disait des +phases si douces, les émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il +rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brodé. Qu'était-ce? Il +chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle +avait sangloté parce qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola, +pour le garder, son mouchoir trempé de larmes! + +Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme! + +Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes ces réminiscences +montaient comme une vapeur: ce n'était plus que la vapeur impalpable +de la réalité tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces +lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus. + +Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter en lui une ardeur +jeune et nouvelle, une sève de tendresse irrésistible qui rappelait +dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aimé la mère, +dans un élan passionné de servitude volontaire, il commençait à aimer +cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant +à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus. + +Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il en était terrifié. + +Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possédait ainsi? +Il la connaissait si peu! Elle était à peine une femme dont le coeur +et l'âme dormaient encore du sommeil de la jeunesse. + +Lui, maintenant, il était presque au bout de sa vie! Comment donc +cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des mèches de +cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde +lui donnaient des envies de tomber à genoux et de se frapper le front +par terre! + +Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout à coup sur +nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux, +qu'elle est devenue notre pensée et notre chair! On en est ivre, on en +est fou, on vit de cette image absorbée et on voudrait en mourir! + +Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce et incompréhensible +d'une forme de visage sur le coeur d'un homme! + +Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit s'avançait; son poêle +s'était éteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait. +Alors il gagna son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à +souffrir. + +Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait +faire, agité par ses nerfs, irrésolu comme une girouette qui tourne. + +A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation +pour son corps, il se souvint que, ce jour-là même, quelques membres +de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure où ils +déjeunaient après le massage. Il s'habilla donc rapidement, espérant +que l'étuve et la douche le calmeraient, et il sortit. + +Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier +froid crispant de la première gelée qui détruit, en une seule nuit, +les derniers restes de l'été. + +Tout le long des boulevards, c'était une pluie épaisse de larges +feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles +tombaient, à perte de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues +entre les façades des maisons, comme si toutes les tiges venaient +d'être séparées des branches par le tranchant d'une fine lame de +glace. Les chaussées et les trottoirs en étaient déjà couverts, +ressemblaient, pour quelques heures, aux allées des forêts au début de +l'hiver. Tout ce feuillage mort crépitait sous les pas et s'amassait, +par moments, en vagues légères, sous les poussées du vent. + +C'était un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison +et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse +spéciale, tristesse d'agonie ou saveur de sève qui renaît. + +En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée de la chaleur dont il +allait pénétrer sa chair après ce passage dans l'air glacé des +rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de +satisfaction. Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa taille +l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et disparut derrière la +porte capitonnée ouverte devant lui. + +Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain, +le fit respirer comme s'il eût manqué d'air en traversant une galerie +mauresque, éclairée par deux lanternes orientales. Puis un nègre +crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres +musculeux, s'élança devant lui pour soulever une portière à l'autre +extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve, ronde, élevée, +silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en +haut, par la coupole et par des trèfles en verres colorés, dans +l'immense salle circulaire et dallée, aux murs couverts de faïences +décorées à la mode arabe. + +Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient lentement, à pas +graves, sans parler; d'autres étaient assis sur des banquettes de +marbre, les bras croisés; d'autres causaient à voix basse. + +L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y avait là dedans, +dans ce cirque étouffant et décoratif, où l'on chauffait de la chair +humaine, où circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes +cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux. + +La première figure aperçue par le peintre fut celle du comte de Landa. +Il circulait comme un lutteur romain, fier de son énorme poitrine et +de ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il s'y croyait +sur la scène comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la +musculature discutée de tous les hommes forts de Paris. + +--Bonjour. Bertin, dit-il. + +Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit: + +--Hein, bon temps pour la sudation. + +--Oui, magnifique. + +--Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été le prendre au saut du +lit. Oh! regardez-moi cette anatomie! + +Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras grêles, au +flanc maigre, qui fit sourire de dédain ces deux vieux modèles de la +vigueur humaine. + +Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre. + +Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent à causer +comme dans un salon. Des garçons de service circulaient, offrant à +boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue +et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous +les coins du grand amphithéâtre, l'emplissait aussi d'un bruit léger +de pluie. + +A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait +pour leur serrer la main. + +C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron +Flach et d'autres. + +Rocdiane dit tout à coup: + +--Tiens, Farandal! + +Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette +aisance des hommes très bien faits que rien ne gêne. + +Landa murmura: + +--C'est un gladiateur, ce gaillard-là! + +Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin: + +--Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis? + +--Je le pense, dit le peintre. + +Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet +endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de +désespoir et de révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues +lui apparut en une seconde avec une telle acuité, qu'il lutta pendant +quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis. + +Puis il se leva. + +--Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite au massage. + +Un Arabe passait. + +--Ahmed, es-tu libre? + +--Oui, monsieur Bertin. + +Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée de main de +Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam. + +A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos +si calme en sa ceinture de cellules où sont les lits, autour d'un +parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au +milieu. Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le marquis +allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en +ami avec le désir de le tuer. + +Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert de feuilles mortes. +Elles ne tombaient plus, les dernières ayant été détachées par une +longue rafale. Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait +d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus vives de la brise +grandissante. + +Tout à coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de +bête de la tempête qui passe, et, en même temps, un souffle furieux de +vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard. + +Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient l'attendre, +se soulevèrent à son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant +et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faîte des maisons. +Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui +s'en allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le ciel libre de +la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussière eut +disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussées et les +trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres et balayés. + +Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que vais-je faire? Où vais-je +aller?» Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer. + +Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit, +espérant qu'il y trouverait à lire peut-être pendant une heure ou +deux. + +--Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier. + +Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il +avait en tout son corps une agitation de bête enragée. + +Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son âme, et les +faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'à sa +pensée. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre, +le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la séance de la +Chambre, où le comte avait prononcé quelques paroles. + +Son attention, éveillée par cet appel, rencontra ensuite le nom du +célèbre ténor Montrosé qui devait donner, vers la fin de décembre, une +représentation unique au grand Opéra. Ce serait, disait le journal, +une magnifique solennité musicale, car le ténor Montrosé, qui avait +quitté Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe +et en Amérique, des succès sans précédents, et il serait, en outre, +accompagné de l'illustre cantatrice suédoise Helsson, qu'on n'avait +pas entendue non plus à Paris depuis cinq ans! + +Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître au fond de son +coeur, de donner à Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea +que le deuil de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il +chercha des combinaisons pour le réaliser quand même. Une seule se +présenta. Il fallait prendre une loge sur la scène où l'on était +presque invisible, et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas venir, +faire accompagner Annette par son père et par la duchesse. En ce cas, +c'est à la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait +alors inviter le marquis! + +Il hésita et réfléchit longtemps. + +Certes, le mariage était décidé, même fixé sans aucun doute. Il +devinait la hâte de son amie à terminer cela, il comprenait que, dans +les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal. Il +n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher, ni modifier, ni retarder +cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas +mieux essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance, de paraître +content, de ne plus se laisser entraîner, comme tout a l'heure, par +son emportement. + +Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les soupçons de la +comtesse et se gardant une porte amie dans l'intérieur du jeune +ménage. + +Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour s'assurer la +possession d'une des loges cachées derrière le rideau. Elle lui fut +promise. Alors il courut chez les Guilleroy. + +La comtesse parut presque aussitôt, et, encore tout émue de leur +attendrissement de la veille: + +--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle. + +Il balbutia. + +--Je vous apporte quelque chose. + +--Quoi donc? + +--Une loge sur la scène de l'Opéra pour une représentation unique de +Helsson et de Montrosé. + +--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil? + +--Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt. + +--Je vous assure que je ne peux pas. + +--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se représentera +peut-être jamais. + +--Avec qui irait-elle? + +--Avec son père et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention +aussi d'offrir une place au marquis. + +Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de +l'embrasser lui montait aux lèvres. Elle répéta, ne pouvant en croire +ses oreilles: + +--Au marquis? + +--Mais oui! + +Et elle consentit tout de suite à cet arrangement. + +Il reprit d'un air indifférent. + +--Avez-vous fixé l'époque de leur mariage? + +--Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des raisons pour le presser +beaucoup, d'autant plus qu'il était déjà décidé avant la mort de +maman. Vous vous le rappelez? + +--Oui, parfaitement. Et pour quand? + +--Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne +vous l'avoir pas annoncé plus tôt. + +Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec +une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle +s'aigrit soudain et fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité +passionnée que devient l'amour quand la jalousie le fouette. + +--Je vous apporte quelque chose, dit-il. + +Elle répondit: + +--Alors nous en sommes décidément au «vous». + +Il prit un air paternel. + +--Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'événement qui se +prépare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque +temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard. + +Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis que la comtesse se +taisait, le regard au loin et la pensée tendue. + +Annette demanda: + +--Que m'apportez-vous? + +Il annonça la représentation et les invitations qu'il comptait faire. +Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un élan de gamine, +l'embrassa sur les deux joues. + +Il se sentit défaillir et comprit, sous le double effleurement léger +de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guérirait jamais. + +La comtesse, crispée, dit à sa fille: + +--Tu sais que ton père t'attend. + +--Oui, maman, j'y vais. + +Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts. + +Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda: + +--Vont-ils voyager? + +--Oui, pendant trois mois. + +Et il murmura, malgré lui: + +--Tant mieux! + +--Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse. + +Il balbutia: + +--Je l'espère bien. + +--En attendant, ne me négligez point. + +--Non, mon amie. + +L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idée qu'il +venait d'exprimer d'inviter le marquis à cette représentation de +l'Opéra, redonnaient à la comtesse un peu d'espoir. + +Il fut court. Une semaine ne s'était point passée qu'elle suivait de +nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et +jalouse, toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien +ignorer, passant elle-même par toutes les douleurs qu'elle devinait +chez lui, et la constante présence d'Annette lui rappelait, à tous les +moments du jour, l'impuissance de ses efforts. + +Tout l'accablait en même temps, les années et le deuil. Sa coquetterie +active, savante, ingénieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait +triompher pour lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui +soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de même qu'il +rendait éblouissante l'adolescence de son enfant. Elle était loin déjà +l'époque, si proche cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle +recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui étaient +alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses +d'arracher de son corps ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et +la torturaient. + +Si elle avait senti à son service toutes les ressources de l'élégance, +si elle avait pu choisir et employer des étoffes aux nuances +délicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donné à son charme +agonisant une puissance étudiée, aussi captivante que la grâce inerte +de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus +séduisante. + +Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes du soir +et des molles toilettes sensuelles du matin, du déshabillé troublant +gardé pour déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la +femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever, +l'impression matérielle et chaude du lit quitté et de la chambre +parfumée! + +Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, sous cette +tenue de forçat, qui la couvrirait pendant une année entière! Un an! +Elle resterait un an emprisonnée dans ce noir, inactive et vaincue! +Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par +heure, minute par minute, sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle +dans un an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer ainsi sous +les angoisses de son âme? + +Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout ce qu'elle aurait +savouré, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait été une joie, +ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une +gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin exaspéré de secouer ce +poids de misère qui l'écrasait, car sans cette obsession harcelante +elle aurait été si heureuse encore, alerte et bien portante! + +Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur toujours jeune, +l'ardeur d'un être qui commence à vivre, un appétit de bonheur +insatiable, plus vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer +dévorant. + +Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces, +délicieuses, poétiques, qui embellissent et font chérir l'existence, +se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle +retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille +et ses élans passionnés de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa +chair, sa misérable peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée +comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette décadence +était attachée à elle, devenue presque une souffrance physique. L'idée +fixe avait fait naître une sensation d'épiderme, la sensation du +vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de +la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague +démangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement +du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces +innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguée. Comme un +être atteint d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint à se +gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu +du temps rapide lui mirent dans l'âme l'irrésistible besoin de le +constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la +forçaient à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître sans +cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure +ineffaçable des ans. Ce fut d'abord une pensée intermittente reparue +chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la +surface polie du cristal redoutable. Elle s'arrêtait sur les trottoirs +pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochée comme par une +main à toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs +façades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa +poche une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, grosse comme une +noix, dont le couvercle intérieur enfermait un imperceptible miroir, +et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et +la levait vers ses yeux. + +Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire, dans le salon aux +tapisseries, sa pensée, un instant distraite par cette besogne +nouvelle, revenait bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait +de se distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son travail. +C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait, et bientôt sa main, +lâchant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irrésistible +vers la petite glace à manche de vieil argent qui traînait sur son +bureau. Dans le cadre ovale et ciselé son visage entier s'enfermait +comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle, +comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis, +lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle reposait, d'un +mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforçait de se +remettre à l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou écrit +vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle, +invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour +reprendre le miroir. + +Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que +la main ne peut quitter, s'en servait à tout moment en recevant ses +amis, et s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être en le +retournant dans ses doigts. + +Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et ce morceau de verre, +elle le lança contre le mur où il se fendit et s'émietta. + +Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait réparer, le +lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier, +résignée à le garder. + +Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en sa chambre, elle +recommençait malgré elle cet examen minutieux et patient de l'odieux +et tranquille ravage. + +Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait, +les yeux ouverts, à songer que les insomnies et le chagrin hâtaient +irrémédiablement la besogne horrible du temps qui court. Elle écoutait +dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait +murmurer de son tic-tac, monotone et régulier--«ça va, ça va, ça va», +et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur +sa bouche, elle gémissait de désespoir. + +Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des années qui +passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde, +elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque printemps ou +chaque été: «J'ai beaucoup changé depuis l'an dernier.» Mais toujours +belle, d'une beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait pas. +Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater encore paisiblement la +marche lente des saisons, elle venait de découvrir et de comprendre la +fuite formidable des instants. Elle avait eu la révélation subite de +ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante +quand on y songe, de ce défilé infini des petites secondes pressées +qui grignotent le corps et la vie des hommes. + +Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues somnolences plus +tranquilles, dans la tiédeur des draps, lorsque sa femme de chambre +avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle +demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie, dans un +engourdissement de pensée qui laissait renaître en elle l'espoir +instinctif et providentiel dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à +leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes. + +Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté son lit, elle se +sentait dominée par un désir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui +un peu de soulagement et de consolation. + +Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chêne, cadeau +d'Olivier, oeuvre rare découverte par lui, et les lèvres closes, +implorant avec cette voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle +poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolée +par le besoin d'être entendue et secourue, naïve en sa détresse comme +tous les fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât, +qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché pour sa peine. +Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait +pour personne, de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la fraîcheur +et la grâce, elle lui demandait seulement un peu de repos et de répit. +Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourût! +Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne +pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là? Comme il serait bon, +Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement +pendant deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il lui +fallait pour plaire! + +Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gémissait vers Lui, +dans la plainte confuse de son âme. + +Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec +une tension de pensée aussi ardente que pour la prière, elle maniait +les poudres, les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses qui +lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne et fragile. + + +VI + +Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: «Emma +Helsson» et «Montrosé». Plus on approchait de l'Opéra, plus on les +entendait répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées sur les +colonnes Morris, les lançaient aux yeux des passants, et il y avait +dans l'air du soir l'émotion d'un événement. + +Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie nationale de Musique», +accroupi sous le ciel noir, montrait au public amassé devant lui sa +façade pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre de sa galerie, +que d'invisibles foyers électriques illuminaient comme un décor. + +Sur la place, les gardes républicains à cheval dirigeaient la +circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins +de Paris, laissant entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une +crème d'étoffes claires et des têtes pâles. + +Les coupés et les landaus s'engageaient à la file dans les arcades +réservées et, s'arrêtant quelques instants, laissaient descendre, +sous leurs pelisses de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de +dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair +précieuse, divinement parée. + +Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension de féerie, une +montée ininterrompue de dames vêtues comme des reines, dont la gorge +et les oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la longue +robe traînait sur les marches. + +La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre +une note des deux illustres artistes; et c'était, par tout le vaste +amphithéâtre, sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre, +une houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix. + +De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la duchesse, Annette, le +comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien que +les coulisses où des hommes causaient, couraient, criaient: des +machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume. +Mais derrière l'immense rideau baissé on entendait le bruit profond +de la foule, on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants et +surexcités, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se +répandre jusqu'aux décors. + +On allait jouer _Faust_. + +Musadieu racontait des anecdotes sur les premières représentations de +cette oeuvre à l'Opéra-Comique, sur le demi-four d'alors suivi d'un +éclatant triomphe, sur les interprètes du début, sur leur manière de +chanter chaque morceau. Annette, à demi tournée vers lui, l'écoutait +avec cette curiosité avide et jeune dont elle enveloppait le monde +entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé, qui serait son +mari dans quelques jours, un coup d'oeil plein de tendresse. Elle +l'aimait, maintenant, comme aiment les coeurs naïfs, c'est-à-dire +qu'elle aimait en lui toutes les espérances du lendemain. L'ivresse +des premières fêtes de la vie et l'ardent besoin d'être heureuse la +faisaient frémir d'allégresse et d'attente. + +Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous +les degrés de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de +la souffrance humaine où le coeur semble crépiter comme de la chair +sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant +l'un et l'autre d'un regard de supplicié. + +Les trois coups furent frappés, et soudain le petit tapotement sec +d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arrêta net tous les +mouvements, les toux et les murmures; puis, après un court et profond +silence les premières mesures de l'introduction s'élevèrent, emplirent +la salle de l'invisible et irrésistible mystère de la musique qui +s'épand à travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une fièvre +poétique et matérielle, en mêlant à l'air limpide qu'on respire une +onde sonore qu'on écoute. + +Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement ému comme si les +plaies de son coeur eussent été touchées par ces accents. + +Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau et il vit, dans +un décor représentant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust +méditant. + +Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il connaissait presque +par coeur, et son attention, quittant aussitôt la pièce, se porta sur +la salle. Il n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement +de la scène qui cachait sa loge, mais cet angle, s'étendant de +l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public, où +il reconnaissait bien des têtes. A l'orchestre, les hommes en +cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient un musée de figures +familières, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les +catégories de ceux qui ne manquent jamais d'être où tout le monde va. +Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les +femmes aperçues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était +vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle mariée, +la marquise d'Ebelin, soulevait déjà les lorgnettes. «Joli début», se +dit Bertin. + +On écoutait avec une grande attention, avec une sympathie évidente, le +ténor Montrosé qui se lamentait sur la vie. + +Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà Faust, le mystérieux et +sublime Faust, qui chante l'horrible dégoût et le néant de tout; et +cette foule se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé n'a pas +changé.»--Alors, il écouta, comme les autres, et derrière les paroles +banales du livret, à travers la musique qui éveille au fond des âmes +des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation de la façon +dont Goethe rêva le coeur de Faust. + +Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très beau, sans en avoir +été fort ému, et voilà que, soudain, il en pressentit l'insondable +profondeur, car il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même +un Faust. + +Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette écoutait de toutes +ses oreilles; et des murmures de satisfaction commençaient à passer +dans le public, car la voix de Montrosé était mieux posée et plus +nourrie qu'autrefois! + +Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait, +tout ce qu'il éprouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en +faisait immédiatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait +le monde et lui-même en pâture à cette idée fixe. Tout ce qu'il +apercevait de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il +l'offrait aussitôt, mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus +une idée qu'il ne rapportât à son amour. + +Maintenant, il écoutait au fond de lui-même l'écho des lamentations de +Faust; et le désir de la mort surgissait en lui, le désir d'en finir +aussi avec ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse sans +issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de +Farandal, assis derrière elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait +vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer, +n'avoir plus même le droit de désirer, se sentir déclassé, à la +retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'âge dont la carrière +est terminée, quelle intolérable torture! + +Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait déjà. Et +Méphisto-Labarrière jaillit du sol. + +Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce rôle, eut une reprise +d'attention. Le souvenir d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse, +puis de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire +quelques instants. + +Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé, avec une irrésistible +puissance, l'émut jusqu'au coeur. Faust disait à Satan: + + Je veux un trésor qui les contient tous, + Je veux la jeunesse. + +Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée au côté, une toque à +plumes sur la tête, élégant, jeune et beau de sa beauté maniérée de +chanteur. + +Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait aux femmes. +Olivier, au contraire, eut un frisson de désappointement, car +l'évocation poignante du poème dramatique de Goethe disparaissait dans +cette métamorphose. Il n'avait désormais devant les yeux qu'une féerie +pleine de jolis morceaux chantés, et des acteurs de talent dont il +n'écoutait plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garçon à +roulades, qui montrait ses cuisses et ses notes, lui déplaisait. Ce +n'était point le vrai, l'irrésistible et sinistre chevalier Faust, +celui qui allait séduire Marguerite. + +Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint à la +mémoire: + + Je veux un trésor qui les contient tous, + Je veux la jeunesse. + +Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond +de son âme, et, les yeux toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette +qui surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait en lui toute +l'amertume de cet irréalisable désir. + +Mais Montrosé venait de finir le premier acte avec une telle +perfection que l'enthousiasme éclata. Pendant plusieurs minutes, le +bruit des applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la +salle comme un orage. On voyait dans toutes les loges les femmes +battre leurs gants l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout +derrière elles, criaient en claquant des mains. + +La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'élan se +ralentit. Puis quand le rideau fut baissé pour la troisième fois, +séparant du public la scène et les loges intérieures, la duchesse et +Annette continuèrent encore à applaudir quelques instants, et furent +remerciées spécialement par un petit salut discret que leur envoya le +ténor. + +--Oh! il nous a vues, dit Annette. + +--Quel admirable artiste! s'écria la duchesse. + +Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait avec un sentiment +confus d'irritation et de dédain l'acteur acclamé disparaître entre +deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la +hanche, dans la pose gardée d'un héros de théâtre. + +On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient autant de bruit que +son talent. Il avait passé dans toutes les capitales, au milieu de +l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient des +battements de coeur en le voyant entrer en scène. Il semblait peu +se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce délire sentimental, et se +contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots très +couverts à cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la +duchesse, emballée, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il +avait pu faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant, +distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant: + +--D'ailleurs, comment résister à cette voix-là! + +Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on +eût du goût pour un cabotin, pour cette perpétuelle représentation de +types humains qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification +des hommes rêvés, pour ce mannequin nocturne et fardé qui joue tous +les rôles à tant par soir. + +--Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du +monde et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont +plus de succès que vous. + +Puis se tournant vers Annette: + +--Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des +yeux sains, comment le trouves-tu, ce ténor? + +Annette répondit d'un air convaincu: + +--Mais je le trouve très bien, moi. + +On frappait, les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva +sur la Kermesse. + +Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de +voix qu'autrefois et la manier avec une sûreté plus complète. Elle +était vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice +dont la renommée par le monde égalait celles de M. de Bismarck et de +M. de Lesseps. + +Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit de sa voix +ensorcelante la phrase si pleine de charme: + + Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle, + Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin. + +Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante Marguerite lui +répondit: + + Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle, + Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main. + +la salle entière fut soulevée par un immense frisson de plaisir. + +Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et +Annette applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir +les mains pour la faire cesser. Son coeur était tordu par un nouveau +tourment. Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait +dans les coulisses, de sa pensée fixe devenue haineuse, il poursuivait +jusque dans sa loge où il le voyait remettre du blanc sur ses joues, +l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant. + +Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin». + +Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour qui se répandit dans +la salle, car jamais cette musique, qui semble n'être qu'un souffle de +baisers, n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce n'étaient plus +deux acteurs illustres, Montrosé et la Helsson, c'étaient deux êtres +du monde idéal, à peine deux êtres, mais deux voix: la voix éternelle +de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme qui cède; et elles +soupiraient ensemble toute la poésie de la tendresse humaine. + +Quand Faust chanta: + + Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage, + +il y eut dans les notes envolées de sa bouche un tel accent +d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le désir +d'aimer souleva un instant tous les coeurs. + +Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même, cette phrase, dans +le parc de Roncières, sous les fenêtres du château. Jusqu'alors, il +l'avait jugée un peu banale, et maintenant elle lui venait à la bouche +comme un dernier cri de passion, une dernière prière, le dernier +espoir et la dernière faveur qu'il pût attendre en cette vie. + +Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de +jalousie suraiguë le déchira, car il venait de voir Annette porter son +mouchoir à ses yeux. + +Elle pleurait! Donc son coeur s'éveillait, s'animait, s'agitait, son +petit coeur de femme qui ne savait rien encore. Là, tout près de lui, +sans qu'elle songeât à lui, elle avait la révélation de la façon dont +l'amour peut bouleverser l'être humain, et cette révélation, cette +initiation lui étaient venues de ce misérable cabotin chantant. + +Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de Farandal, à ce sot qui ne +voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il +exécrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette âme de jeune +fille! + +Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un +que va écraser un cheval emporté, de la saisir par le bras, +de l'emmener, de l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en! +allons-nous-en, je vous en supplie!» + +Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait, +lui! Il avait déjà souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le +rappela, car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des +blessures rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en revenant +du cimetière, quand il sentit pour la première fois qu'elle lui +échappait, qu'il ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette +indépendante comme un jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait +en le quittant pour cueillir des fleurs, il éprouvait surtout l'envie +brutale d'arrêter ses élans, de retenir son corps près de lui; +aujourd'hui, c'était son âme elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah! +cette irritation rongeuse qu'il venait de reconnaître, il l'avait +éprouvée bien souvent encore par toutes les petites meurtrissures +inavouables qui semblent faire des bleus incessants aux coeurs +amoureux. Il se rappelait toutes les impressions pénibles de menue +jalousie tombant sur lui, à petits coups, le long des jours. Chaque +fois qu'elle avait remarqué, admiré, aimé, désiré quelque chose, il +en avait été jaloux: jaloux de tout d'une façon imperceptible et +continue, de tout ce qui absorbait le temps, les regards, l'attention, +la gaîté, l'étonnement, l'affection d'Annette, car tout cela la lui +prenait un peu. Il avait été jaloux de tout ce qu'elle faisait sans +lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures, +de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux d'un officier blessé +héroïquement en Afrique et dont Paris s'occupa huit jours durant, de +l'auteur d'un roman très louangé, d'un jeune poète inconnu qu'elle +n'avait point vu mais dont Musadieu récitait les vers, de tous +les hommes enfin qu'on vantait devant elle, même banalement, car, +lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolérer sans angoisse qu'elle +songe même à quelqu'un avec une apparence d'intérêt. On a au coeur +l'impérieux besoin d'être seul au monde devant ses yeux. On veut +qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie personne +autre. Sitôt qu'elle a l'air de se retourner pour considérer ou +reconnaître quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne peut +le détourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond de +l'âme. + +Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait répandre +et cueillir de l'amour dans cette salle d'opéra, et il en voulait +à tout le monde du triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait +exaltées dans les loges, aux hommes, ces niais faisant une apothéose à +ce fat. + +Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il avait +des succès, ce pitre, interprète d'une pensée étrangère, comme jamais +créateur n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice et +l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et +prétentieux pour qui travaillent jusqu'à la mort les maîtres de l'art +humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette +hostilité ancienne qui avait toujours fermenté au fond de son coeur +orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait, devenait une rage +furieuse contre ces imbéciles tout puissants de par le seul droit de +la naissance et de l'argent. + +Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura silencieux, dévoré par +ses idées, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apaisé, +il offrit son bras à la duchesse pendant que le marquis prenait celui +d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot +de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente +d'épaules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis la +duchesse, la jeune fille, son père et le marquis montèrent dans le +même landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place +de l'Opéra. + +Tout à coup il eut au coeur une sorte d'affection pour cet homme ou +plutôt cette attraction naturelle qu'on éprouve pour un compatriote +rencontré dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu +dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis qu'avec Musadieu il +pouvait encore parler d'elle. + +Il lui prit donc le bras. + +--Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau, +faisons un tour. + +--Volontiers. + +Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule, +dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les +boulevards à la sortie des théâtres. + +Musadieu avait dans la tête mille choses, tous ses sujets de +conversation du moment que Bertin nommait son «menu du jour», et il +fit couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient +le plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter, en le tenant +par le bras, sûr de l'amener tout à l'heure à parler d'elle, et il +marchait sans rien voir autour de lui, emprisonné dans son amour. Il +marchait, épuisé par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une +chute, accablé par la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au +monde. + +Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il +traverserait des jours vides, l'un après l'autre, en la regardant de +loin vivre, être heureuse, être aimée, aimer aussi sans doute. Un +amant! Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en avait eu un. +Il sentait en lui des sources de souffrances si nombreuses, diverses +et compliquées, un tel afflux de malheurs, tant de déchirements +inévitables, il se sentait tellement perdu, tellement entré, dès +maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer +que personne eût souffert comme lui. Et il songea soudain à la +puérilité des poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe, la +soif matérielle de Tantale, le coeur dévoré de Prométhée! Oh! s'ils +avaient prévu, s'ils avaient fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme +pour une jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort abominable +et secret d'un être qu'on ne peut plus aimer, les tortures du désir +stérile, et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure +blonde dépeçant un vieux coeur. + +Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit en murmurant presque +malgré lui, sous la puissance de l'idée fixe. + +--Annette était charmante, ce soir. + +--Oui, délicieuse.... + +Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de reprendre le fil coupé de +ses idées: + +--Elle est plus jolie que n'a été sa mère. + +L'autre approuva d'une façon distraite en répétant plusieurs fois de +suite: «Oui ... oui ... oui....», sans que son esprit se fixât encore +à cette pensée nouvelle. + +Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par +une des préoccupations favorites de Musadieu, il reprit: + +--Elle aura un des premiers salons de Paris, après son mariage. + +Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'était l'inspecteur des +Beaux-Arts se mit à apprécier savamment la situation qu'occuperait, +dans la société française, la marquise de Farandal. + +Bertin l'écoutait, et il entrevoyait Annette dans un grand salon plein +de lumières, entourée de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le +rendit jaloux. + +Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. Quand ils passèrent +devant la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières +semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes de rideaux. Le +soupçon lui vint que la duchesse et son neveu avaient été peut-être +invités à venir boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le +fit souffrir atrocement. + +Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une +contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix +banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit +autour d'eux. + +Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre: + +--Entrez-vous? demanda Bertin. + +--Non, merci. Il est tard, je vais me coucher. + +--Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder. + +--Non. Vrai. Il est trop tard! + +La pensée de rester seul, après les secousses qu'il venait encore de +supporter, emplit d'horreur l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il +le garderait. + +--Montez donc, je vais vous faire choisir une étude que je veux vous +offrir depuis longtemps. + +L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante, +et que la mémoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion. +En sa qualité d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possédait une galerie +collectionnée avec adresse. + +--Je vous suis, dit-il. + +Ils entrèrent. + +Le valet de chambre réveillé apporta des grogs; et la conversation +se traîna sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des +études en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux; +et Musadieu hésitait, troublé par la lumière du gaz qui le trompait +sur les tonalités. A la fin il choisit un groupe de petites filles +dansant à la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut +s'en aller en emportant son cadeau. + +--Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre. + +--Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour l'admirer avant de me +mettre au lit. + +Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore +une fois dans son hôtel, cette prison de ses souvenirs et de sa +douloureuse agitation. + +Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le thé et +les journaux, il trouva son maître assis dans son lit, si pâle qu'il +eut peur. + +--Monsieur est indisposé? dit-il. + +--Ce n'est rien, un peu de migraine. + +--Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose? + +--Non. Quel temps fait-il? + +--Il pleut, monsieur. + +--Bien. Cela suffit. + +L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire le service à thé +et les feuilles publiques, s'en alla. + +Olivier prit le _Figaro_ et l'ouvrit. L'article de tête était +intitulé: «_Peinture moderne_.» C'était un éloge dithyrambique de +quatre ou cinq jeunes peintres qui, doués de réelles qualités de +coloristes et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention d'être +des révolutionnaires et des rénovateurs de génie. + +Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre ces nouveaux venus, +s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit +donc à lire cet article avec le commencement de colère dont tressaille +vite un coeur énervé, puis, en jetant les yeux plus bas, il aperçut +son nom; et ces quelques mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent +comme un coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé d'Olivier +Bertin....» + +Il avait toujours été sensible à la critique et sensible aux éloges, +mais au fond de sa conscience, malgré sa vanité légitime, il souffrait +plus d'être contesté qu'il ne jouissait d'être loué, par suite de +l'inquiétude sur lui-même que ses hésitations avaient toujours +nourrie. Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups +d'encensoir avaient été si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier +les coups d'épingle. Aujourd'hui, devant la poussée incessante des +nouveaux artistes et des nouveaux admirateurs, les félicitations +devenaient plus rares et le dénigrement plus accusé. Il se sentait +enrégimenté dans le bataillon des vieux peintres de talent que +les jeunes ne traitent point en maîtres; et, comme il était aussi +intelligent que perspicace, il souffrait à présent des moindres +insinuations autant que des attaques directes. + +Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil d'artiste ne l'avait +fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l'article, pour +le comprendre en ces moindres nuances. Ils étaient jetés au panier, +quelques confrères et lui, avec une outrageante désinvolture; et il se +leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les lèvres: «l'Art +démodé d'Olivier Bertin.» + +Jamais pareille tristesse, pareil découragement pareille sensation de +la fin de tout, de la fin de son être physique et son être pensant, +ne l'avaient jeté dans une détresse d'âme aussi désespérée. Il resta +jusqu'à deux heures dans un fauteuil, devant la cheminée, les jambes +allongées vers le feu, n'ayant plus la force de remuer, de faire quoi +que ce soit. Puis le besoin d'être consolé se leva en lui, le besoin +de serrer des mains dévouées, de voir des yeux fidèles, d'être plaint, +secouru, caressé par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours, +chez la comtesse. + +Quand il entra, Annette était seule au salon, debout, le dos tourné, +écrivant vivement l'adresse d'une lettre. Sur la table, à côté d'elle +était déployé le _Figaro_. Bertin vit le journal en même temps que +la jeune fille et demeura éperdu, n'osant plus avancer! Oh! si elle +l'avait lu! Elle se retourna et préoccupée, pressée, l'esprit hanté +par des soucis de femme, elle lui dit: + +--Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous m'excuserez si je vous +quitte. J'ai la couturière en haut qui me réclame. Vous comprenez, +la couturière, au moment d'un mariage, c'est important. Je vais vous +prêter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j'ai besoin +d'elle, je vous la ferai redemander pendant quelques minutes. + +Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hâte. + +Ce départ brusque, sans un mot d'affection, sans un regard attendri +pour lui, qui l'aimait tant ... tant ... le laissa bouleversé. Son +oeil alors s'arrêta de nouveau sur le _Figaro_; et il pensa: «Elle l'a +lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis +plus rien pour elle.» + +Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le +souffleter. Puis il se dit: «Peut-être ne l'a-t-elle pas lu tout de +même. Elle est si préoccupée aujourd'hui. Mais on en parlera devant +elle, ce soir, au dîner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de +le lire!» + +Par un mouvement spontané, presque irréfléchi il avait pris le numéro, +l'avait fermé, plié, et glissé dans sa poche avec une prestesse de +voleur. + +La comtesse entrait. Dès qu'elle vit la figure livide et convulsée +d'Olivier, elle devina qu'il touchait aux limites de la souffrance. + +Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa pauvre âme si déchirée +aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses +mains sur les épaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit: + +--Oh! que vous êtes malheureux! + +Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de spasmes, il +balbutia: + +--Oui ... oui ... oui! + +Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraîna dans le coin le plus +sombre du salon, vers deux fauteuils cachés par un petit paravent de +soie ancienne. Ils s'y assirent derrière cette fine muraille brodée, +voilés aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie. + +Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette douleur: + +--Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! Il appuya sa tête blanche +sur l'épaule de son amie. + +--Plus que vous ne croyez! dit-il. + +Elle murmura, si tristement: + +--Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela naître et grandir! + +Il répondit, comme si elle l'eût accusé: + +--Ce n'est pas ma faute, Any. + +--Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ... + +Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des +yeux d'Olivier, où elle trouva une larme amère. + +Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de +désespoir, et elle répéta plusieurs fois: + +--Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ... + +Puis après un moment de silence, elle ajouta: + +--C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas vieilli. Je sens le mien +si vivant! + +Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant +l'étranglaient. Elle écoutait, contre elle, les suffocations dans sa +poitrine. Alors ressaisie par l'angoisse égoïste d'amour qui, depuis +si longtemps, la rongeait, elle dit avec l'accent déchirant dont on +constate un horrible malheur: + +--Dieu! comme vous l'aimez! + +Il avoua encore une fois: + +--Ah! oui, je l'aime! + +Elle songea quelques instants, et reprit: + +--Vous ne m'avez jamais aimée ainsi, moi? + +Il ne nia point, car il traversait une de ces heures où on dit toute +la vérité, et il murmura: + +--Non, j'étais trop jeune, alors! + +Elle fut surprise. + +--Trop jeune? Pourquoi? + +--Parce que la vie était trop douce. C'est à nos âges seulement qu'on +aime en désespérés. + +Elle demanda: + +--Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il à ce que vous +éprouviez près de moi? + +--Oui et non ... et c'est pourtant presque la même chose. Je vous ai +aimée autant qu'on peut aimer une femme. Elle, je l'aime comme +vous, puisque c'est vous; mais cet amour est devenu quelque chose +d'irrésistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis à +lui comme une maison qui brûle est au feu! + +Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie, et prenant +une voix consolante: + +--Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle sera mariée et partira. En +ne la voyant plus, vous vous guérirez, sans doute. + +Il remua la tête. + +--Oh! je suis bien perdu, perdu! + +--Mais non, mais non! Vous serez trois mois sans la voir. Cela +suffira. Il vous a bien suffi de trois mois pour l'aimer plus que moi, +que vous connaissez depuis douze ans. + +Alors il l'implora dans son infinie détresse. + +--Any, ne m'abandonnez pas? + +--Que puis-je faire, mon ami? + +--Ne me laissez pas seul. + +--J'irai vous voir autant que vous voudrez. + +--Non. Gardez-moi ici, le plus possible. + +--Vous seriez près d'elle. + +--Et près de vous. + +--Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage. + +--Oh! Any! + +--Ou, du moins, très peu. + +--Puis-je rester ici, ce soir? + +--Non, pas dans l'état où vous êtes. Il faut vous distraire, aller au +cercle, au théâtre, n'importe où, mais pas rester ici. + +--Je vous en prie. + +--Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai à dîner des gens dont +la présence vous agiterait encore. + +--La duchesse? et ... lui? ... + +--Oui. + +--Mais j'ai passé la soirée d'hier avec eux. + +--Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui. + +--Je vous promets d'être calme. + +--Non, c'est impossible. + +--Alors, je m'en vais. + +--Qui vous presse tant? + +--J'ai besoin de marcher. + +--C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'à la nuit, tuez-vous de +fatigue et puis couchez-vous! + +Il s'était levé. + +--Adieu, Any. + +--Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. Voulez-vous que +je fasse une grosse imprudence, comme autrefois, que je feigne de +déjeuner ici, à midi, et que je déjeune avec vous à une heure un +quart. + +--Oui, je veux bien. Vous êtes bonne! + +--C'est que je vous aime. + +--Moi aussi, je vous aime. + +--Oh! ne parlez plus de cela. + +--Adieu, Any. + +--Adieu, cher ami. A demain. + +--Adieu. + +Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui baisa les tempes, +puis le coin des lèvres. Il avait maintenant les yeux secs, l'air +résolu. Au moment de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entière +dans ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il semblait boire, +aspirer en elle tout l'amour qu'elle avait pour lui. + +Et il s'en alla très vite, sans se retourner. + +Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un siège et sanglota. +Elle serait restée ainsi jusqu'à la nuit, si Annette, soudain, n'était +venue la chercher. La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux +rouges, lui répondit: + +--J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant. Remonte, et je te suis +dans une seconde. + +Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du trousseau. + +La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy, en famille. + +On venait de se mettre à table et on parlait encore de la +représentation de la veille, quand le maître d'hôtel entra, apportant +trois énormes bouquets. + +Mme de Mortemain s'étonna. + +--Mon Dieu, qu'est-ce que cela? + +Annette s'écria: + +--Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous les envoyer? + +Sa mère répondit: + +--Olivier Bertin, sans doute. + +Depuis son départ, elle pensait à lui. Il lui avait paru si sombre, +si tragique, elle voyait si clairement son malheur sans issue, elle +ressentait si atrocement le contre-coup de cette douleur, elle +l'aimait tant, si tendrement, si complètement, qu'elle avait le coeur +écrasé sous des pressentiments lugubres. + +Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois cartes du peintre. +Il avait écrit sur chacune, au crayon, les noms de la comtesse, de la +duchesse et d'Annette. + +Mme de Mortemain demanda: + +--Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? Je lui ai trouvé hier +bien mauvaise mine. + +Et Mme de Guilleroy reprit: + +--Oui, il m'inquiète un peu, bien qu'il ne se plaigne pas. + +Son mari ajouta: + +--Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit même ferme en ce +moment. Je crois d'ailleurs que les célibataires tombent tout d'un +coup. Ils ont des chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet, +beaucoup changé. + +La comtesse soupira: + +--Oh oui! + +Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette pour dire: + +--Il y avait un article bien désagréable pour lui dans le _Figaro_ de +ce matin. + +Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable au talent de +son ami, jetaient la comtesse hors d'elle. + +--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas à +s'occuper de pareilles grossièretés. + +Guilleroy s'étonnait: + +--Tiens, un article désagréable pour Olivier; mais je ne l'ai pas lu. +A quelle page? + +Le marquis le renseigna. + +--A la première, en tête, avec ce titre: «Peinture moderne.» + +Et le député cessa de s'étonner. + +--Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il s'agissait de peinture. + +On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors de la politique et de +l'agriculture, M. de Guilleroy ne s'intéressait pas à grand'chose. + +Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, jusqu'à ce qu'on +entrât au salon pour prendre le café. La comtesse n'écoutait pas, +répondait à peine, poursuivie par le souci de ce que pouvait faire +Olivier. Où était-il? Où avait-il dîné? Où traînait-il en ce moment +son inguérissable coeur? Elle sentait maintenant un regret cuisant de +l'avoir laissé partir, de ne l'avoir point gardé; et elle le devinait +rôdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, fuyant sous le +chagrin. + +Jusqu'à l'heure du départ de la duchesse et de son neveu, elle ne +parla guère, fouettée par des craintes vagues et superstitieuses, puis +elle se mit au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, pensant +à lui! + +Un temps très long s'était écoulé quand elle crut entendre sonner le +timbre de l'appartement. Elle tressaillit, s'assit, écouta. Pour la +seconde fois, le tintement vibrant éclata dans la nuit. + +Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa le bouton +électrique qui devait réveiller sa femme de chambre. Puis, une bougie +à la main, elle courut au vestibule. + +A travers la porte elle demanda: + +--Qui est là? + +Une voix inconnue répondit: + +--C'est une lettre. + +--Une lettre, de qui? + +--D'un médecin. + +--Quel médecin? + +--Je ne sais pas, c'est pour un accident. + +N'hésitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face d'un cocher de +fiacre au chapeau ciré. Il tenait à la main un papier qu'il lui +présenta. Elle lut: «Très urgent--Monsieur le comte de Guilleroy--». + +L'écriture était inconnue. + +--Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et attendez-moi. + +Devant la chambre de son mari, son coeur se mit à battre si fort +qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle heurta le bois avec le métal de son +bougeoir. Le comte dormait et n'entendait pas. + +Alors, impatiente, énervée, elle lança des coups de pied et elle +entendit une voix pleine de sommeil qui demandait: + +--Qui est là? quelle heure est-il? + +Elle répondit: + +--C'est moi. J'ai à vous remettre une lettre urgente apportée par un +cocher. Il y a un accident. + +Il balbutia du fond de ses rideaux: + +--Attendez, je me lève. J'arrive. + +Et, au bout d'une minute, il se montra en robe de chambre. En même +temps que lui, deux domestiques accouraient, réveillés par les +sonneries. Ils étaient effarés, ahuris, ayant aperçu dans la salle à +manger un étranger assis sur une chaise. + +Le comte avait pris la lettre et la retournait dans ses doigts en +murmurant: + +--Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas. + +Elle dit fiévreuse: + +--Mais lisez donc! + +Il déchira l'enveloppe, déplia le papier, poussa une exclamation de +stupeur, puis regarda sa femme avec des yeux effarés. + +--Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle. + +Il balbutia, pouvant à peine parler, tant son émotion était vive. + +--Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin est tombé +sous une voiture. + +Elle cria: + +--Mort! + +--Non, non, dit-il, voyez vous-même. + +Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, et elle lut: + +«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'éminent +artiste, M. Olivier Bertin, a été renversé par un omnibus, dont la +roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les +suites probables de cet accident, qui peut n'être pas grave comme +il peut avoir un dénouement fatal immédiat, M. Bertin vous prie +instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir +sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous +voudrez bien vous rendre au désir de notre ami commun, qui peut avoir +cessé de vivre avant le jour. + +«Dr DE RIVIL.» + +La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins +d'épouvante. Puis soudain elle reçut, comme un choc électrique, une +secousse de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux heures +terribles, les plus vaillants des êtres. + +Se tournant vers sa domestique: + +--Vite, je vais m'habiller! + +La femme de chambre demanda: + +--Qu'est-ce que Madame veut mettre? + +--Peu m'importe. Ce que vous voudrez. + +--Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prêt dans cinq minutes. + +En retournant chez elle, l'âme bouleversée, elle aperçut le cocher, +qui attendait toujours, et lui dit: + +--Vous avez votre voiture? + +--Oui, Madame? + +--C'est bien, nous la prendrons. + +Puis elle courut vers sa chambre. + +Follement, avec des mouvements précipités, elle jetait sur elle, +accrochait, agrafait, nouait, attachait au hasard ses vêtements, puis, +devant sa glace, elle releva et tordit ses cheveux à la diable, en +regardant, sans y songer cette fois, son visage pâle et ses yeux +hagards dans le miroir. + +Quand elle eut son manteau sur les épaules, elle se précipita +vers l'appartement de son mari, qui n'était pas encore prêt. Elle +l'entraîna: + +--Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut mourir. + +Le comte, effaré, la suivit en trébuchant, tâtant de ses pieds +l'escalier obscur, cherchant à distinguer les marches pour ne point +tomber. + +Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait si fort que +ses dents s'entre-choquaient, et elle voyait par la portière fuir les +becs de gaz voilés de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard +était désert, la nuit sinistre. Ils trouvèrent, en arrivant, la porte +du peintre demeurée ouverte, la loge du concierge éclairée et vide. + +Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur de Rivil, un petit +homme grisonnant, court, rond, très soigné, très poli, vint à leur +rencontre. Il fit à la comtesse un grand salut, puis tendit la main au +comte. + +Elle lui demanda en haletant comme si la montée des marches eût épuisé +tout le souffle de sa gorge: + +--Eh bien, docteur? + +--Eh bien, Madame, j'espère que ce sera moins grave que je n'avais cru +au premier moment. + +Elle s'écria: + +--Il ne mourra point? + +--Non. Du moins je le crois pas. + +--En répondez-vous? + +--Non. Je dis seulement que j'espère me trouver en présence d'une +simple contusion abdominale sans lésions internes. + +--Qu'appelez-vous des lésions? + +--Des déchirures. + +--Comment savez-vous qu'il n'en a pas? + +--Je le suppose. + +--Et s'il en avait? + +--Oh! alors, ce serait grave! + +--Il en pourrait mourir? + +--Oui. + +--Très vite? + +--Très vite. En quelques minutes ou même en quelques secondes. Mais, +rassurez-vous, Madame, je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze +jours. + +Elle avait écouté, avec une attention profonde, pour tout savoir, pour +tout comprendre. + +Elle reprit: + +--Quelle déchirure pourrait-il avoir? + +--Une déchirure du foie par exemple. + +--Ce serait très dangereux? + +--Oui ... mais je serais surpris s'il survenait une complication +maintenant. Entrons près de lui. Cela lui fera du bien, car il vous +attend avec une grande impatience. + +Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la chambre, ce fut une tête +blême sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer +l'éclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres; et, dans +cette face livide, la comtesse aperçut deux yeux qui la regardaient +venir. + +Tout son courage, toute son énergie, toute sa résolution tombèrent, +tant cette figure creuse et décomposée était celle d'un moribond. +Lui, qu'elle avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose, ce +spectre! Elle murmura entre ses lèvres: «Oh! mon Dieu!» et elle se mit +à marcher vers lui, palpitante d'horreur. + +Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la grimace de cette +tentative était effrayante. + +Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses deux mains, doucement, +sur celle d'Olivier allongée près du corps, et elle balbutia: + +--Oh! mon pauvre ami. + +--Ce n'est rien,--dit-il tout bas, sans remuer la tête. + +Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce changement. Il était si +pâle qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses +joues caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage, et ses yeux +aussi étaient rentrés comme si quelque fil les tirait en dedans. + +Il vit bien la terreur de son amie et soupira: + +--Me voici dans un bel état. + +Elle dit, en le regardant toujours fixement: + +--Comment cela est-il arrivé? + +Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par +moments, tressaillait de secousses nerveuses. + +--Je n'ai pas regardé autour de moi ... je pensais à autre chose ... à +toute autre chose ... oh! oui ... et un omnibus m'a renversé et passé +sur le ventre ... + +En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, soulevée +d'épouvante: + +--Est-ce que vous avez saigné? + +--Non. Je suis seulement un peu meurtri ... un peu écrasé. + +Elle demanda: + +--Où cela a-t-il eu lieu? + +Il répondit tout bas: + +--Je ne sais pas trop. C'était fort loin. + +Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse s'affaissa. Le comte +restait debout au pied du lit, répétant entre ses dents: + +--Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... quel affreux malheur! + +Et il éprouvait vraiment un grand chagrin, car il aimait beaucoup +Olivier. + +La comtesse reprit: + +--Mais, où cela est-il arrivé? + +Le médecin répondit: + +--Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt je n'y comprends rien. +C'est aux Gobelins, presque hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre, +qui l'a ramené, m'a affirmé l'avoir pris dans une pharmacie de ce +quartier-là, où on l'avait porté, à neuf heures du soir! + +Puis se penchant vers Olivier: + +--Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des Gobelins? + +Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, puis murmura: + +--Je ne sais pas. + +--Mais où alliez-vous? + +--Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi! + +Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit des lèvres de la +comtesse; puis, après une suffocation qui la laissa quelques secondes +sans haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les +yeux et se mit à pleurer affreusement. + +Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable, d'accablant, +venait de tomber sur son coeur: le remords de n'avoir pas gardé +Olivier chez elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait roulé, +ivre de chagrin, sous cette voiture. + +Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à présent: + +--Ne pleurez pas. Ça me déchire. + +Par une tension formidable de volonté, elle cessa de sangloter, +découvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une +crispation remuât son visage, où des larmes continuaient à couler, +lentement. + +Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap +du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait là d'autres +personnes, et leur regard portait d'un coeur à l'autre une émotion +surhumaine. + +C'était entre eux, rapide, muette et terrible, l'évocation de tous +leurs souvenirs, de toute leur tendresse écrasée aussi, de tout ce +qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et +confondu en leur vie, dans cet entraînement qui les donna l'un à +l'autre. + +Ils se regardaient, et le besoin de se parler, d'entendre ces mille +choses intimes, si tristes, qu'ils avaient encore à se dire, leur +montait aux lèvres, irrésistible. Elle sentit qu'il lui fallait, à +tout prix, éloigner ces deux hommes qu'elle avait derrière elle, +qu'elle devait trouver un moyen, une ruse, une inspiration, elle, +la femme fécondé en ressources. Et elle se mit à y songer, les yeux +toujours fixés sur Olivier. + +Son mari et le docteur causaient à voix basse. Il était question des +soins à donner. + +Tournant la tête, elle dit au médecin: + +--Avez-vous amené une garde? + +--Non. Je préfère envoyer un interne qui pourra mieux surveiller la +situation. + +--Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais trop de soins. +Pouvez-vous les avoir cette nuit même, car je ne pense pas que vous +restiez jusqu'au matin? + +--En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis quatre heures déjà. + +--Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde et l'interne? + +--C'est assez difficile, au milieu de la nuit. Enfin, je vais essayer. + +--Il le faut. + +--Ils vont peut-être promettre, mais viendront-ils? + +--Mon mari vous accompagnera et les ramènera de gré ou de force. + +--Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame. + +--Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de défi, de protestation +indignée contre toute résistance à sa volonté. Puis elle exposa, +avec cette autorité de parole à laquelle on ne réplique point, les +nécessités de la situation. Il fallait qu'on eût, avant une heure, +l'interne et la garde, afin de prévenir tous les accidents. Pour les +avoir, il fallait que quelqu'un les prît au lit et les amenât. Son +mari seul pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait auprès +du malade, elle, dont c'était le devoir et le droit. Elle remplissait +simplement son rôle d'amie, son rôle de femme. D'ailleurs, elle le +voulait ainsi et personne ne l'en pourrait dissuader. + +Son raisonnement était sensé. Il en fallait bien convenir, et on se +décida à le suivre. + +Elle s'était levée, tout entière à cette pensée de leur départ, ayant +hâte de les sentir loin et de rester seule. Maintenant, afin de ne +point commettre de maladresse pendant leur absence, elle écoutait, en +cherchant à bien comprendre, à tout retenir, à ne rien oublier, les +recommandations du médecin. Le valet de chambre du peintre, debout +à côté d'elle, écoutait aussi, et, derrière lui, sa femme, la +cuisinière, qui avait aidé pendant les premiers pansements, indiquait +par des signes de tête qu'elle avait également compris. Quand la +comtesse eût récité comme une leçon toutes ces instructions, elle +pressa les deux hommes de s'en aller, en répétant à son mari: + +--Revenez vite, surtout, revenez vite. + +--Je vous emmène dans mon coupé, disait le docteur au comte. Il vous +ramènera plus rapidement. Vous serez ici dans une heure. + +Avant de partir, le médecin examina de nouveau longuement le blessé, +afin de s'assurer que son état demeurait satisfaisant. + +Guilleroy hésitait encore. Il disait: + +--Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous faisons là? + +--Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que de repos et de calme. +Madame de Guilleroy voudra bien ne pas le laisser parler et lui parler +le moins possible. + +La comtesse fut atterrée, et reprit: + +--Alors il ne faut pas lui parler? + +--Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et demeurez près de lui. Il ne +se sentira pas seul et s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de +fatigue de parole ou même de pensée. Je serai ici vers neuf heures du +matin. Adieu, Madame, je vous présente mes respects. + +Il s'en alla en saluant profondément, suivi par le comte qui répétait: + +--Ne vous tourmentez pas, ma chère. Avant une heure je serai de retour +et vous pourrez rentrer chez nous. + +Lorsqu'ils furent partis, elle écouta le bruit de la porte d'en bas +qu'on refermait, puis le roulement du coupé s'éloignant dans la rue. + +Le domestique et la cuisinière étaient demeurés dans la chambre, +attendant des ordres. La comtesse les congédia. + +--Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai besoin de quelque +chose. + +Ils s'en allèrent aussi et elle demeura seule auprès de lui. + +Elle était revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les +deux bords de l'oreiller, des deux côtés de cette tête chérie, elle +se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si près du visage +qu'elle semblait lui souffler les mots sur la peau: + +--C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture? + +Il répondit en essayant toujours de sourire: + +--Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi. + +--Ce n'est pas vrai, c'est vous. + +--Non, je vous affirme que c'est elle. + +Après quelques instants de silence, de ces instants où les âmes +semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura: + +--Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous ai laissé partir, que +je ne vous ai pas gardé! + +Il répondit avec conviction: + +--Cela me serait arrivé tout de même, un jour ou l'autre. + +Ils se regardèrent encore, cherchant à voir leurs plus secrètes +pensées. Il reprit: + +--Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop. + +Elle balbutia: + +--Vous souffrez beaucoup? + +--Oh! oui. + +Se penchant un peu plus, elle affleura son front, puis ses yeux, puis +ses joues de baisers lents, légers, délicats comme des soins. Elle le +touchait à peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de souffle +que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps, très +longtemps, il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et menues +caresses qui semblait l'apaiser, le rafraîchir, car son visage +contracté tressaillait moins qu'auparavant. + +Puis il dit: + +--Any? + +Elle cessa de le baiser pour entendre. + +--Quoi! mon ami. + +--Il faut que vous me fassiez une promesse. + +--Je vous promets tout ce que vous voudrez. + +--Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amènerez +Annette, une fois, rien qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir +sans l'avoir revue ... Songez que ... demain... à cette heure-ci ... +j'aurai peut-être ... j'aurai sans doute fermé les yeux pour toujours ... +et que je ne vous verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni +elle ... + +Elle l'arrêta, le coeur déchiré: + +--Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous promets de +l'amener. + +--Vous le jurez? + +--Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne parlez plus. Vous me +faites un mal affreux ... taisez-vous. + +Il eut une convulsion rapide de tous les traits; puis, quand elle fut +passée, il dit: + +--Si nous n'avons plus que quelques moments à rester ensemble, ne les +perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant +aimée ... + +Elle soupira: + +--Et moi ... comme je vous aime toujours. + +Il dit encore: + +--Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont été +durs ... Ce n'est point votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la +vie parfois est triste ... et comme il est difficile de mourir! ... + +--Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ... + +Il continuait, sans l'écouter: + +--J'aurais été un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre +fille.... + +--Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... Il semblait songer, +plutôt que lui parler. + +--Ah! celui qui a inventé cette existence et fait les hommes a été +bien aveugle, ou bien méchant. + +--Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez jamais aimée, +taisez-vous ... ne parlez plus ainsi. + +Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même qu'elle avait +l'air aussi d'une mourante, et il se tut. + +Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit +sa main étendue sur le drap: + +--Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et +pensez à moi comme je pense à vous. + +Ils recommencèrent à se regarder, immobiles, joints l'un à l'autre +par le contact brûlant de leurs chairs. Elle serrait, par petites +secousses, cette main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces +appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur +disait quelque chose, évoquait une parcelle de leur passé fini, +remuait dans leur mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse. +Chacune d'elles était une question secrète, chacune d'elles était une +réponse mystérieuse, tristes questions et tristes réponses, ces «vous +en souvient-il?» d'un vieil amour. + +Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui serait peut-être le +dernier, remontaient à travers les ans toute l'histoire de leur +passion; et on n'entendait plus dans la chambre que le crépitement du +feu. + +Il dit tout à coup, comme au sortir d'un rêve, avec un sursaut de +terreur: + +--Vos lettres! + +Elle demanda: + +--Quoi? mes lettres? + +--J'aurais pu mourir sans les avoir détruites. + +Elle s'écria: + +--Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. Qu'on les trouve et qu'on +les lise, je m'en moque! + +Il répondit: + +--Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon +secrétaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre +et les jeter au feu. + +Elle ne bougeait point et restait crispée, comme s'il lui eût +conseillé une lâcheté. + +Il reprit: + +--Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me +tourmenter, m'énerver, m'affoler. Songez qu'elles tomberaient entre +les mains de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... ou même +de votre mari ... Je ne veux pas ... + +Elle se leva, hésitant encore et répétant: + +--Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me semble que vous allez +me faire brûler nos deux coeurs. + +Il suppliait, le visage décomposé par l'angoisse. + +Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna, et marcha vers le meuble. +En ouvrant le tiroir, elle l'aperçut plein jusqu'aux bords d'une +couche épaisse de lettres entassées les unes sur les autres; et elle +reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes de l'adresse +qu'elle avait si souvent écrites. Elle les savait, ces deux lignes--un +nom d'homme, un nom de rue--autant que son propre nom, autant qu'on +peut savoir les quelques mots qui vous ont représenté dans la vie +toute l'espérance et tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites +choses carrées qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire de son +amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher d'elle pour le lui donner, +avec un peu d'encre, sur du papier blanc. + +Il avait essayé de tourner sa tête sur l'oreiller afin de la regarder, +et il dit encore une fois: + +--Brûlez-les bien vite. + +Alors, elle en prit deux poignées et les garda quelques instants dans +ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant +il y avait des choses diverses là dedans, en ce moment, de choses +finies, si douces, senties, rêvées. C'était l'âme de son âme, le coeur +de son coeur, l'essence de son être aimant qu'elle tenait là; et elle +se rappelait avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes, +avec quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d'adorer quelqu'un, +et de le dire. + +Olivier répéta: + +--Brûlez, brûlez-les, Any. + +D'un même geste de ses deux mains, elle lança dans le foyer les deux +paquets de papiers qui s'éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis, +elle en saisit d'autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus, puis +d'autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se +relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne. + +Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout, +attendant, regardant la flamme presque étouffée ramper sur les côtés +de cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par les bords, +rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s'éteignait, +reprenait, grandissait. Ce fut bientôt, tout autour de la pyramide +blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de +lumière; et cette lumière illuminant cette femme debout et cet +homme couché, c'était leur amour brûlant, c'était leur amour qui se +changeait en cendres. + +La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante de cette flambée, +elle aperçut son ami, penché, hagard, au bord du lit... + +Il demandait: + +--Tout y est? + +--Oui, tout. + +Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette destruction un +dernier regard et, sur l'amas de papiers à moitié consumés déjà, qui +se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de +rouge. On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du +coeur même des lettres, de chaque lettre, comme d'une blessure, et +elles glissaient doucement vers la flamme en laissant une traînée de +pourpre. + +La comtesse reçut dans l'âme le choc d'un effroi surnaturel et elle +recula comme si elle eût regardé assassiner quelqu'un, puis elle +comprit, elle comprit tout à coup qu'elle venait de voir simplement la +cire des cachets qui fondait. + +Alors, elle retourna vers le blessé et, soulevant doucement sa tête, +la remit avec précaution au centre de l'oreiller. Mais il avait +remué, et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage +tiraillé par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir +qu'elle était là. + +Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât son regard +obstinément fermé, qu'il pût lui dire encore une parole. + +Elle demanda, enfin: + +--Tous souffrez beaucoup? + +Il ne répondit pas. + +Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer +à la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux éperdus, des +yeux fous. + +Elle répéta terrifiée: + +--Vous souffrez? ... Olivier! Répondez-moi! Voulez-vous que j'appelle ... +faites un effort, dites-moi quelque chose! ... + +Elle crut entendre qu'il balbutiait: + +--Amenez-la ... vous me l'avez juré ... + +Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulsée et +grimaçante. + +Elle répétait: + +--Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? voulez-vous que +j'appelle... + +Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit: + +--Non ... ce n'est rien. + +Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout à coup dans +une sorte d'hébétement somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle +se rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait +plus, le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa +respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls, +ses doigts s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des secousses +légères, que la comtesse percevait jusqu'à la racine de ses cheveux, +dont elle vibrait à crier. Ce n'étaient plus les petites pressions +volontaires qui racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes +les tristesses de leurs coeurs, c'étaient d'inapaisables spasmes qui +disaient seulement les tortures du corps. + +Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, une envie folle de +s'en aller, de sonner, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour +ne pas troubler son repos. + +Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait à travers les +murailles; et elle écoutait si le roulement des roues ne s'arrêtait +point devant la porte, si son mari ne revenait pas la délivrer, +l'arracher enfin à ce sinistre tête-à-tête. + +Comme elle essayait de dégager sa main de celle d'Olivier, il la serra +en poussant un grand soupir! Alors elle se résigna à attendre afin de +ne point l'agiter. + +Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux +bougies s'éteignirent; un meuble craqua. + +Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort, sauf la haute +horloge flamande de l'escalier qui, régulièrement, carillonnait +l'heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du +Temps, en la modulant sur ses timbres divers. + +La comtesse immobile sentait grandir en son âme une intolérable +terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des idées effrayantes lui +troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts +d'Olivier se refroidissaient dans les siens. Était-ce vrai? Non, +sans doute! D'où lui était venue cependant la sensation d'un contact +inexprimable et glacé? Elle se souleva, éperdue d'épouvanté, pour +regarder son visage.--Il était détendu, impassible, inanimé, +indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Éternel Oubli. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, +by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT *** + +***** This file should be named 11450-8.txt or 11450-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/5/11450/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11450-8.zip b/old/11450-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b1ce395 --- /dev/null +++ b/old/11450-8.zip diff --git a/old/11450-h.zip b/old/11450-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4007c77 --- /dev/null +++ b/old/11450-h.zip diff --git a/old/11450-h/11450-h.htm b/old/11450-h/11450-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2acbe5d --- /dev/null +++ b/old/11450-h/11450-h.htm @@ -0,0 +1,12255 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Fort comme la mort</title> + <meta name="author" content="Guy de Maupassant"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 24pt; font-family: serif; text-align: center;} +H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;} +H3 {font size:16pt; font-family: serif; text-align: center;} +p {font size:14pt; font-family: serif; text-align: justify} +p.STDIT {font size:14pt; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:12pt; font-family: sans-serif; text-align: justify} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);"> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Fort comme la mort + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450] +[Date last updated: May 18, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +</pre> + + + +<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2> +<br><br><br> + + +<h1>FORT COMME LA MORT</h1> +<br><br><br> + +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3><br> +<h3>I</h3> +<br> + +<p>Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie +ouverte du plafond. C'était un grand carré de lumière +éclatante et bleue, un trou clair sur un infini +lointain d'azur, où passaient, rapides, des vols +d'oiseaux.</p> + +<p>Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et +drapée, la clarté joyeuse du ciel s'atténuait, devenait +douce, s'endormait sur les étoffes, allait mourir +dans les portières, éclairait à peine les coins +sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient +comme des feux. La paix et le sommeil semblaient +emprisonnés là dedans, la paix des maisons d'artistes +où l'âme humaine a travaillé. En ces murs +que la pensée habite, où la pensée s'agite, s'épuise +en des efforts violents, il semble que tout soit las, +accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout semble mort +après ces crises de vie; et tout repose, les meubles, +les étoffes, les grands personnages inachevés sur +les toiles, comme si le logis entier avait souffert +de la fatigue du maître, avait peiné avec lui, prenant +part, tous les jours, à sa lutte recommencée. +Une vague odeur engourdissante de peinture, de +térébenthine et de tabac flottait, captée par les tapis +et les sièges; et aucun autre bruit ne troublait le +lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles +qui passaient sur le châssis ouvert, et la +longue rumeur confuse de Paris à peine entendue +par-dessus les toits. Rien ne remuait que la montée +intermittente d'un petit nuage de fumée bleue +s'élevant vers le plafond à chaque bouffée de cigarette +qu'Olivier Bertin, allongé sur son divan, +soufflait lentement entre ses lèvres.</p> + +<p>Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait +le sujet d'un nouveau tableau. Qu'allait-il faire? +Il n'en savait rien encore. Ce n'était point d'ailleurs +un artiste résolu et sûr de lui, mais un inquiet +dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre +toutes les manifestations de l'art. Riche, illustre, +ayant conquis tous les honneurs, il demeurait, +vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait pas encore +au juste vers quel idéal il a marché. Il avait +été prix de Rome, défenseur des traditions, évocateur, +après tant d'autres, des grandes scènes de +l'histoire; puis, modernisant ses tendances, il avait +peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques. +Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace +au rêve changeant, épris de son art qu'il connaissait +à merveille, il avait acquis, grâce à la finesse +de son esprit, des qualités d'exécution remarquables +et une grande souplesse de talent née en +partie de ses hésitations et de ses tentatives dans +tous les genres. Peut-être aussi l'engouement +brusque du monde pour ses oeuvres élégantes, +distinguées et correctes, avait-il influencé sa nature +en l'empêchant d'être ce qu'il serait normalement +devenu. Depuis le triomphe du début, le +désir de plaire toujours le troublait sans qu'il s'en +rendît compte, modifiait secrètement sa voie, atténuait +ses convictions. Ce désir de plaire, d'ailleurs, +apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait +contribué beaucoup à sa gloire.</p> + +<p>L'aménité de ses manières, toutes les habitudes +de sa vie, le soin qu'il prenait de sa personne, son +ancienne réputation de force et d'adresse, d'homme +d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de petites +notoriétés à sa célébrité croissante. Après +<i>Cléopâtre,</i> la première toile qui l'illustra jadis, +Paris brusquement s'était épris de lui, l'avait +adopté, fêté, et il était devenu soudain un de ces +brillants artistes mondains qu'on rencontre au +bois, que les salons se disputent, que l'Institut +accueille dès leur jeunesse. Il y était entré en conquérant +avec l'approbation de la ville entière.</p> + +<p>La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches +de la vieillesse, en le choyant et le caressant.</p> + +<p>Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il +sentait épanouie au dehors, il cherchait un sujet +poétique. Un peu engourdi d'ailleurs par sa cigarette +et son déjeuner, il rêvassait, le regard en +l'air, esquissant dans l'azur des figures rapides, +des femmes gracieuses dans une allée du bois ou +sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord de +l'eau, toutes les fantaisies galantes où se complaisait +sa pensée. Les images changeantes se dessinaient +au ciel, vagues et mobiles dans l'hallucination +colorée de son oeil; et les hirondelles qui +rayaient l'espace d'un vol incessant de flèches +lancées semblaient vouloir les effacer en les biffant +comme des traits de plume.</p> + +<p>Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues +ressemblaient à quelque chose qu'il avait fait déjà, +toutes les femmes apparues étaient les filles ou les +soeurs de celles qu'avait enfantées son caprice d'artiste; +et la crainte encore confuse, dont il était obsédé +depuis un an, d'être vidé, d'avoir fait le tour +de ses sujets, d'avoir tari son inspiration, se précisait +devant cette revue de son oeuvre, devant cette +impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de +l'inconnu.</p> + +<p>Il se leva mollement pour chercher dans ses +cartons parmi ses projets délaissés s'il ne trouverait +point quelque chose qui éveillerait une idée +en lui.</p> + +<p>Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter +les esquisses, les croquis, les dessins qu'il gardait +enfermés en une grande armoire ancienne; puis, +vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit +meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, +siffla un air qui courait les rues et, se baissant, +ramassa sous une chaise un pesant haltère qui +traînait.</p> + +<p>Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant +la glace qui lui servait à contrôler la justesse +des poses, à vérifier les perspectives, à mettre à +l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste en face, il +jongla en se regardant.</p> + +<p>Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa +force, puis dans le monde pour sa beauté. L'âge, +maintenant, pesait sur lui, l'alourdissait. Grand, +les épaules larges, la poitrine pleine, il avait pris +du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât +à faire des armes tous les jours et à monter +à cheval avec assiduité. La tête était restée remarquable, +aussi belle qu'autrefois, bien que différente. +Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient +son oeil noir sous d'épais sourcils gris. Sa moustache +forte, une moustache de vieux soldat, était +demeurée presque brune et donnait à sa figure un +rare caractère d'énergie et de fierté.</p> + +<p>Debout devant la glace, les talons unis, le corps +droit, il faisait décrire aux deux boules de fonte +tous les mouvements ordonnés, au bout de son +bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant +l'effort tranquille et puissant.</p> + +<p>Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait +l'atelier tout entier, il vit remuer une portière, +puis une tête de femme parut, rien qu'une tête qui +regardait. Une voix, derrière lui, demanda:</p> + +<p>—On est ici?</p> + +<p>Il répondit:—Présent—en se retournant. +Puis jetant son haltère sur le tapis, il courut vers +la porte avec une souplesse un peu forcée.</p> + +<p>Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils +se furent serré la main:</p> + +<p>—Vous vous exerciez, dit-elle.</p> + +<p>—Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis +laissé surprendre.</p> + +<p>Elle rit et reprit:</p> + +<p>—La loge de votre concierge était vide et, +comme je vous sais toujours seul à cette heure-ci, +je suis entrée sans me faire annoncer.</p> + +<p>Il la regardait.</p> + +<p>—Bigre! comme vous êtes belle. Quel chic!</p> + +<p>—Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?</p> + +<p>—Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on +peut dire qu'aujourd'hui on a le sentiment des +nuances.</p> + +<p>Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait +du bout des doigts l'ordonnance des plis, en +homme qui sait la toilette comme un couturier, +ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée +d'artiste et ses muscles d'athlète à raconter, avec +la barbe mince des pinceaux, les modes changeantes +et délicates, à révéler la grâce féminine +enfermée et captive en des armures de velours et +de soie ou sous la neige des dentelles.</p> + +<p>Il finit par déclarer:</p> + +<p>—C'est très réussi. Ça vous va très bien.</p> + +<p>Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et +de lui plaire.</p> + +<p>Plus toute jeune, mais encore belle, pas très +grande, un peu forte, mais fraîche avec cet éclat +qui donne à la chair de quarante ans une saveur +de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui +s'épanouissent indéfiniment jusqu'à ce que, trop +fleuries, elles tombent en une heure.</p> + +<p>Elle gardait sous ses cheveux blonds la grâce +alerte et jeune de ces Parisiennes qui ne vieillissent +pas, qui portent en elles une force surprenante +de vie, une provision inépuisable de résistance, +et qui, pendant vingt ans, restent pareilles, +indestructibles et triomphantes, soigneuses avant +tout de leur corps et économes de leur santé.</p> + +<p>Elle leva son voile et murmura:</p> + +<p>—Eh bien, on ne m'embrasse pas?</p> + +<p>—J'ai fumé, dit-il.</p> + +<p>Elle fit:—Pouah.—Puis, tendant ses lèvres:—Tant pis.</p> + +<p>Et leurs bouches se rencontrèrent.</p> + +<p>Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette +printanière, avec des mouvements prompts +et sûrs, habitués à cette manoeuvre familière. +Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda +avec intérêt:</p> + +<p>—Votre mari va bien?</p> + +<p>—Très bien, il doit même parler à la Chambre +en ce moment.</p> + +<p>—Ah! Sur quoi donc?</p> + +<p>—Sans doute sur les betteraves ou les huiles +de colza, comme toujours.</p> + +<p>Son mari, le comte de Guilleroy, député de +l'Eure, s'était fait une spécialité de toutes les questions +agricoles.</p> + +<p>Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse +qu'elle ne connaissait pas, elle traversa l'atelier, +en demandant:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Un pastel que je commence, le portrait de la +princesse de Pontève.</p> + +<p>—Vous savez, dit-elle gravement, que si vous +vous remettez à faire des portraits de femme, je +fermerai votre atelier. Je sais trop où ça mène, +ce travail-là.</p> + +<p>—Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait +d'Any.</p> + +<p>—Je l'espère bien.</p> + +<p>Elle examinait le pastel commencé en femme +qui sait les questions d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha, +fit un abat-jour de sa main, chercha la +place d'où l'esquisse était le mieux en lumière, +puis elle se déclara satisfaite.</p> + +<p>—Il est fort bon. Vous réussissez très bien le +pastel.</p> + +<p>Il murmura, flatté:</p> + +<p>—Vous trouvez?</p> + +<p>—Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup +de distinction. Ça n'est pas fait pour les maçons de +la peinture.</p> + +<p>Depuis douze ans elle accentuait son penchant +vers l'art distingué, combattait ses retours vers la +simple réalité, et par des considérations d'élégance +mondaine, elle le poussait tendrement vers un +idéal de grâce un peu maniéré et factice.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Comment est-elle, la princesse?</p> + +<p>Il dut lui donner mille détails de toute sorte, +ces détails minutieux où se complaît la curiosité +jalouse et subtile des femmes, en passant des remarques +sur la toilette aux considérations sur l'esprit.</p> + +<p>Et soudain:</p> + +<p>—Est-elle coquette avec vous?</p> + +<p>Il rit et jura que non.</p> + +<p>Alors, posant ses deux mains sur les épaules du +peintre, elle le regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation +faisait frémir la pupille ronde au milieu +de l'iris bleu taché d'imperceptibles points noirs +comme des éclaboussures d'encre.</p> + +<p>Elle murmura de nouveau:</p> + +<p>—Bien vrai, elle n'est pas coquette?</p> + +<p>—Oh! bien vrai.</p> + +<p>Elle ajouta:</p> + +<p>—Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez +plus que moi maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. +Il est trop tard, mon pauvre ami.</p> + +<p>Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui +frôle le coeur des hommes mûrs quand on leur +parle de leur âge, et il murmura:</p> + +<p>—Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a +eu et il n'y aura que vous en ma vie, Any.</p> + +<p>Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le +divan, le fit asseoir à côté d'elle.</p> + +<p>—A quoi pensiez-vous?</p> + +<p>—Je cherche un sujet de tableau.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Je ne sais pas, puisque je cherche.</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait ces jours-ci?</p> + +<p>Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait +reçues, les dîners et les soirées, les conversations +et les potins. Ils s'intéressaient l'un et l'autre +d'ailleurs à toutes ces choses futiles et familières +de l'existence mondaine. Les petites rivalités, +les liaisons connues ou soupçonnées, les jugements +tout faits, mille fois redits, mille fois +entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes +événements et les mêmes opinions, emportaient et +noyaient leurs esprits dans ce fleuve trouble et +agité qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant +tout le monde, dans tous les mondes, lui comme +artiste devant qui toutes les portes s'étaient ouvertes, +elle comme femme élégante d'un député +conservateur, ils étaient exercés à ce sport de la +causerie française fine, banale, aimablement malveillante, +inutilement spirituelle, vulgairement +distinguée qui donne une réputation particulière +et très enviée à ceux dont la langue s'est assouplie +à ce bavardage médisant.</p> + +<p>—Quand venez-vous dîner? demanda-t-elle tout +à coup.</p> + +<p>—Quand vous voudrez. Dites votre jour.</p> + +<p>—Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, +les Corbelle et Musadieu, pour fêter le retour de +ma fillette qui arrive ce soir. Mais ne le dites pas. +C'est un secret.</p> + +<p>—Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver +Annette. Je ne l'ai pas vue depuis trois +ans.</p> + +<p>—C'est vrai! Depuis trois ans!</p> + +<p>Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette +était devenue l'affection dernière et passionnée de +sa grand'mère, Mme Paradin, qui, presque aveugle, +demeurait toute l'année dans la propriété de son +gendre, au château de Roncières, dans l'Eure. Peu +à peu, la vieille femme avait gardé de plus en plus +l'enfant près d'elle et, comme les Guilleroy passaient +presque la moitié de leur vie en ce domaine +où les appelaient sans cesse des intérêts de toute +sorte, agricoles et électoraux, on avait fini par ne +plus amener à Paris, que de temps en temps la +fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et remuante +de la campagne à la vie cloîtrée de la +ville.</p> + +<p>Depuis trois ans elle n'y était même pas venue +une seule fois, la comtesse préférant l'en tenir +tout à fait éloignée, afin de ne point éveiller en +elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son +entrée dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait +donné là-bas deux institutrices fort diplômées, et +elle multipliait ses voyages auprès de sa mère et +de sa fille. Le séjour d'Annette au château était +d'ailleurs rendu presque nécessaire par la présence +de la vieille femme.</p> + +<p>Autrefois, Olivier Bertin allait chaque été passer +six semaines ou deux mois à Roncières; mais +depuis trois ans des rhumatismes l'avaient entraîné +en des villes d'eaux lointaines qui avaient +tellement ravivé son amour de Paris, qu'il ne le +pouvait plus quitter en y rentrant.</p> + +<p>La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir +qu'à l'automne, mais son père avait brusquement +conçu un projet de mariage pour elle, et il la rappelait +afin qu'elle rencontrât immédiatement celui +qu'il lui destinait comme fiancé, le marquis de +Farandal. Cette combinaison, d'ailleurs, était tenue +très secrète, et seul Olivier Bertin en avait +reçu la confidence de madame de Guilleroy.</p> + +<p>Donc il demanda:</p> + +<p>—Alors l'idée de votre mari est bien arrêtée?</p> + +<p>—Oui, je la crois même très heureuse.</p> + +<p>Puis ils parlèrent d'autres choses.</p> + +<p>Elle revint à la peinture et voulut le décider à +faire un Christ. Il résistait, jugeant qu'il y en +avait déjà assez par le monde; mais elle tenait +bon, obstinée, et elle s'impatientait.</p> + +<p>—Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais +ma pensée; ce serait très nouveau, très hardi. On +le descend de la croix et l'homme qui a détaché +les mains laisse échapper tout le haut du corps. Il +tombe et s'abat sur la foule qui lève les bras pour +le recevoir et le soutenir. Comprenez-vous bien?</p> + +<p>Oui, il comprenait; il trouvait même la conception +originale, mais il se sentait dans une +veine de modernité, et, comme son amie était étendue +sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un +fin soulier, et donnant à l'oeil la sensation de +la chair à travers le bas presque transparent, il +s'écria:</p> + +<p>—Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà +la vie: un pied de femme au bord d'une robe! On +peut mettre tout là dedans, de la vérité, du désir, +de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus joli +qu'un pied de femme, et quel mystère ensuite: +la jambe cachée, perdue et devinée sous cette +étoffe!</p> + +<p>S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le +soulier et l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine +de cuir, s'agita comme une petite bête remuante, +surprise d'être laissée libre.</p> + +<p>Bertin répétait:</p> + +<p>—Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus matériel +que la main. Montrez votre main, Any!</p> + +<p>Elle avait de longs gants, montant jusqu'au +coude. Pour en ôter un, elle le prit tout en haut +par le bord et vivement le fit glisser, en le retournant +à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache. +Le bras apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si +vite qu'il fit surgir l'idée d'une nudité complète et +hardie.</p> + +<p>Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre +au bout du poignet. Les bagues brillaient sur ses +doigts blancs; et les ongles rosés, très effilés, semblaient +des griffes amoureuses poussées au bout +de cette mignonne patte de femme.</p> + +<p>Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. +Il faisait remuer les doigts comme des +joujoux de chair, et il disait:</p> + +<p>—Quelle drôle de chose! Quelle drôle de chose! +Quel gentil petit membre, intelligent et adroit, qui +exécute tout ce qu'on veut, des livres, de la dentelle, +des maisons, des pyramides, des locomotives, +de la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore +sa meilleure besogne.</p> + +<p>Il enlevait les bagues une à une; et comme l'alliance, +un fil d'or, tombait à son tour, il murmura +en souriant:</p> + +<p>—La loi. Saluons.</p> + +<p>—Bête! dit elle, un peu froissée.</p> + +<p>Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette +tendance française qui mêle une apparence d'ironie +aux sentiments les plus sérieux, et souvent il +la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les +distinctions subtiles des femmes, et discerner les +limites des départements sacrés, comme il disait. +Elle se fâchait surtout chaque fois qu'il parlait avec +une nuance de blague familière de leur liaison si +longue qu'il affirmait être le plus bel exemple +d'amour du dix-neuvième siècle. Elle demanda, +après un silence:</p> + +<p>—Vous nous mènerez au vernissage, Annette +et moi?</p> + +<p>—Je crois bien.</p> + +<p>Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles +du prochain Salon, dont l'ouverture devait avoir +lieu dans quinze jours.</p> + +<p>Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir +d'une course oubliée:</p> + +<p>—Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.</p> + +<p>Il jouait rêveusement avec la chaussure légère +en la tournant et la retournant dans ses mains distraites.</p> + +<p>Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter +entre la robe et le tapis et qui ne remuait plus, un +peu refroidi par l'air, puis il le chaussa; et Mme de +Guilleroy, s'étant levée, alla vers la table où traînaient +des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et +récentes, à côté d'un encrier de peintre où l'encre +ancienne était séchée. Elle regardait d'un oeil curieux, +touchait aux feuilles, les soulevait pour voir +dessous.</p> + +<p>Il dit en s'approchant d'elle:</p> + +<p>—Vous allez déranger mon désordre.</p> + +<p>Sans répondre, elle demanda:</p> + +<p>—Quel est ce monsieur qui veut acheter vos +<i>Baigneuses</i>?</p> + +<p>—Un Américain que je ne connais pas.</p> + +<p>—Avez-vous consenti pour la <i>Chanteuse des +rues</i>?</p> + +<p>—Oui. Dix mille.</p> + +<p>—Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas +exceptionnel. Adieu, cher.</p> + +<p>Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un +calme baiser; et elle disparut sous la portière, +après avoir dit, à mi-voix:</p> + +<p>—Vendredi, huit heures. Je ne veux point que +vous me reconduisiez. Vous le savez bien. Adieu.</p> + +<p>Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, +puis se mit à marcher à pas lents à travers +son atelier. Tout le passé de cette liaison se +déroulait devant lui. Il se rappelait les détails lointains +disparus, les recherchait en les enchaînant +l'un à l'autre, s'intéressait tout seul à cette chasse +aux souvenirs.</p> + +<p>C'était au moment où il venait de se lever comme +un astre sur l'horizon du Paris artiste, alors que +les peintres avaient accaparé toute la faveur du +public et peuplaient un quartier d'hôtels magnifiques +gagnés en quelques coups de pinceau.</p> + +<p>Bertin, après son retour de Rome, en 1864, était +demeuré quelques années sans succès et sans renom; +puis soudain, en 1868, il exposa sa <i>Cléopâtre</i> +et fut en quelques jours porté aux nues par la critique +et le public. +En 1872, après la guerre, après que la mort +d'Henri Regnault eut fait à tous ses confrères une +sorte de piédestal de gloire, une <i>Jocaste</i>, sujet hardi, +classa Bertin parmi les audacieux, bien que son +exécution sagement originale le fît goûter quand +même par les académiques. En 1873, une première +médaille le mit hors concours avec sa <i>Juive d'Alger</i> +qu'il donna au retour d'un voyage en Afrique; et +un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit +considérer, dans le monde élégant, comme le +premier portraitiste de son époque. De ce jour, il +devint le peintre chéri de la Parisienne et des Parisiennes, +l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux +de leur grâce, de leur tournure, de leur nature. +En quelques mois toutes les femmes en vue à +Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites par +lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.</p> + +<p>Or, comme il était à la mode et faisait des visites +à la façon d'un simple homme du monde, il aperçut +un jour, chez la duchesse de Mortemain, une +jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il +entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'éblouit +d'une jolie vision de grâce et d'élégance.</p> + +<p>Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait +la comtesse de Guilleroy, femme d'un hobereau +normand, agronome et député, qu'elle portait +le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle, +très admirée et recherchée. +Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition +qui avait séduit son oeil d'artiste:</p> + +<p>—Ah! en voilà une dont je ferais volontiers le +portrait.</p> + +<p>Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune +femme, et il reçut, le soir même, un petit billet +teinté de bleu, très vaguement parfumé, d'une +écriture régulière et fine, montant un peu de gauche +à droite, et qui disait:</p> + +<p>«Monsieur,</p> + +<p>«La duchesse de Mortemain sort de chez moi +et m'assure que vous seriez disposé à faire, avec +ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je vous +la confierais bien volontiers si j'étais certaine que +vous n'avez point dit une parole en l'air et que vous +voyez en moi quelque chose qui puisse être reproduit +et idéalisé par vous.</p> + +<p>«Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués.</p> + +<p>«Anne DE GUILLEROY.»</p> + +<p>Il répondit en demandant quand il pourrait se +présenter chez la comtesse, et il fut très simplement +invité à déjeuner le lundi suivant.</p> + +<p>C'était au premier étage, boulevard Malesherbes, +dans une grande et luxueuse maison moderne. +Ayant traversé un vaste salon tendu de soie bleue +à encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer +le peintre dans une sorte de boudoir à tapisseries +du siècle dernier, claires et coquettes, ces tapisseries +à la Watteau, aux nuances tendres, aux sujets +gracieux, qui semblent faites, dessinées et exécutées +par des ouvriers rêvassant d'amour.</p> + +<p>Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. +Elle marchait si légèrement qu'il ne l'avait point +entendue traverser l'appartement voisin, et il fut +surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main +d'une façon familière.</p> + +<p>—Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez +bien faire mon portrait.</p> + +<p>—J'en serai très heureux, Madame.</p> + +<p>Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui +donnait l'air tout jeune, un air grave pourtant que +démentait sa tête souriante, toute éclairée par ses +cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la +main une petite fille de six ans.</p> + +<p>Mme de Guilleroy présenta:</p> + +<p>—Mon mari.</p> + +<p>C'était un homme de petite taille, sans moustaches, +aux joues creuses, ombrées, sous la peau, +par la barbe rasée.</p> + +<p>Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur, +les cheveux longs rejetés en arrière, des manières +polies, et autour de la bouche deux grands plis +circulaires descendant des joues au menton et +qu'on eût dit creusés par l'habitude de parler en +public.</p> + +<p>Il remercia le peintre avec une abondance de +phrases qui révélait l'orateur. Depuis longtemps +il avait envie de faire faire le portrait de sa femme, +et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi, +s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il +était harcelé de demandes.</p> + +<p>Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses +de part et d'autre, qu'il amènerait dès le lendemain +la comtesse à l'atelier. Il se demandait cependant, +à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne vaudrait +pas mieux attendre, mais le peintre déclara +qu'il voulait traduire la première émotion reçue et +ce contraste saisissant de la tête si vive, si fine, +lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir +austère du vêtement.</p> + +<p>Elle vint donc le lendemain avec son mari, et +les jours suivants avec sa fille, qu'on asseyait devant +une table chargée de livres d'images.</p> + +<p>Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait +fort réservé. Les femmes du monde l'inquiétaient +un peu, car il ne les connaissait guère. Il les supposait +en même temps rouées et niaises, hypocrites +et dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait +eu, chez les femmes du demi-monde, des aventures +rapides dues à sa renommée, à son esprit amusant, +à sa taille d'athlète élégant et à sa figure énergique +et brune. Il les préférait donc et aimait avec elles +les libres allures et les libres propos, accoutumé aux +moeurs faciles, drolatiques et joyeuses des ateliers et +des coulisses qu'il fréquentait. Il allait dans le monde +pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par +vanité, y recevait des félicitations et des commandes, +y faisait la roue devant les belles dames complimenteuses, +sans jamais leur faire la cour. Ne se permettant +point près d'elles les plaisanteries hardies +et les paroles poivrées, il les jugeait bégueules, +et passait pour avoir bon ton. Toutes les fois qu'une +d'elles était venue poser chez lui, il avait senti, +malgré les avances qu'elle faisait pour lui plaire, +cette disparité de race qui empêche de confondre, +bien qu'ils se mêlent, les artistes et les mondains. +Derrière les sourires et derrière l'admiration, qui +chez les femmes est toujours un peu factice, il devinait +l'obscure réserve mentale de l'être qui se +juge d'essence supérieure. Il en résultait chez lui +un petit sursaut d'orgueil, des manières plus respectueuses, +presque hautaines, et à côté d'une vanité +dissimulée de parvenu traité en égal par des +princes et des princesses, une fierté d'homme qui +doit à son intelligence une situation analogue à +celle donnée aux autres par leur naissance. On +disait de lui, avec une légère surprise: «Il est +extrêmement bien élevé!» Cette surprise, qui le +flattait, le froissait en même temps, car elle indiquait +des frontières.</p> + +<p>La gravité voulue et cérémonieuse du peintre +gênait un peu Mme de Guilleroy, qui ne trouvait +rien à dire à cet homme si froid, réputé spirituel.</p> + +<p>Après avoir installé sa petite fille, elle venait +s'asseoir sur un fauteuil auprès de l'esquisse commencée, +et elle s'efforçait, selon la recommandation +de l'artiste, de donner de l'expression à sa +physionomie.</p> + +<p>Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa +tout à coup de peindre et demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?</p> + +<p>Elle demeura embarrassée.</p> + +<p>—Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?</p> + +<p>—Il me faut une pensée heureuse dans ces +yeux-là, et je ne l'ai pas encore vue.</p> + +<p>—Eh bien, tâchez de me faire parler, j'aime +beaucoup causer.</p> + +<p>—Vous êtes gaie?</p> + +<p>—Très gaie.</p> + +<p>—Causons, Madame.</p> + +<p>Il avait dit «causons, Madame» d'un ton très +grave; puis, se remettant à peindre, il tâta avec +elle quelques sujets, cherchant un point sur lequel +leurs esprits se rencontreraient. Ils commencèrent +par échanger leurs observations sur les gens qu'ils +connaissaient, puis ils parlèrent d'eux-mêmes, ce +qui est toujours la plus agréable et la plus attachante +des causeries.</p> + +<p>En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent +plus à l'aise, et Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il +amusait, se mit à raconter des détails de sa vie +d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour +d'esprit fantaisiste qui lui était particulier.</p> + +<p>Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs +de salon, elle fut surprise par cette verve un peu +folle, qui disait les choses franchement en les éclairant +d'une ironie, et tout de suite elle répliqua sur +le même ton, avec une grâce fine et hardie.</p> + +<p>En huit jours elle l'eut conquis et séduit par +cette bonne humeur, cette franchise et cette simplicité. +Il avait complètement oublié ses préjugés +contre les femmes du monde, et aurait volontiers +affirmé qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. +Tout en peignant, debout devant sa toile, +avançant et reculant avec des mouvements d'homme +qui combat, il laissait couler ses pensées familières, +comme s'il eût connu depuis longtemps cette jolie +femme blonde et noire, faite de soleil et de deuil, +assise devant lui, qui riait en l'écoutant et qui lui +répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle +perdait la pose à tout moment.</p> + +<p>Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un oeil, se +penchait pour bien découvrir tout l'ensemble de +son modèle, tantôt il s'approchait tout près pour +noter les moindres nuances de son visage, les plus +fuyantes expressions, et saisir et rendre ce qu'il y +a dans une figure de femme de plus que l'apparence +visible, cette émanation d'idéale beauté, ce +reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime +et redoutable grâce propre à chacune, qui fait que +celle-là sera aimée éperdument par l'un et non par +l'autre.</p> + +<p>Un après-midi, la petite fille vint se planter devant +la toile, avec un grand sérieux d'enfant, et +demanda:</p> + +<p>—C'est maman, dis?</p> + +<p>Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de +cet hommage naïf à la ressemblance de son oeuvre.</p> + +<p>Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille, +on l'entendit tout à coup déclarer d'une +petite voix triste:</p> + +<p>—Maman, je m'ennuie.</p> + +<p>Et le peintre fut tellement ému par cette première +plainte, qu'il fit apporter, le lendemain, tout +un magasin de jouets à l'atelier.</p> + +<p>La petite Annette étonnée, contente et toujours +réfléchie, les mit en ordre avec grand soin, pour les +prendre l'un après l'autre, suivant le désir du moment. +A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, +comme aiment les enfants, de cette amitié animale +et caressante qui les rend si gentils et si capteurs +des âmes. +Mme de Guilleroy prenait goût aux séances. Elle +était fort désoeuvrée, cet hiver-là, se trouvant en +deuil; donc, le monde et les fêtes lui manquant, +elle enferma dans cet atelier tout le souci de sa vie.</p> + +<p>Fille d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier, +mort depuis plusieurs années, et d'une +femme toujours malade que le soin de sa santé +tenait au lit six mois sur douze, elle était devenue, +toute jeune, une parfaite maîtresse de maison, +sachant recevoir, sourire, causer, discerner les +gens, et distinguer ce qu'on devait dire à chacun, +tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et +souple. Quand on lui présenta comme fiancé le +comte de Guilleroy, elle comprit aussitôt les avantages +que ce mariage lui apporterait, et les admit +sans aucune contrainte, en fille réfléchie, qui sait +fort bien qu'on ne peut tout avoir, et qu'il faut faire +le bilan du bon et du mauvais en chaque situation.</p> + +<p>Lancée dans le monde, recherchée surtout parce +qu'elle était jolie et spirituelle, elle vit beaucoup +d'hommes lui faire la cour sans perdre une seule +fois le calme de son coeur, raisonnable comme son +esprit.</p> + +<p>Elle était coquette, cependant, d'une coquetterie +agressive et prudente qui ne s'avançait jamais trop +loin. Les compliments lui plaisaient, les désirs +éveillés la caressaient, pourvu qu'elle pût paraître +les ignorer; et quand elle s'était sentie tout un soir +dans un salon encensée par les hommages, elle +dormait bien, en femme qui a accompli sa mission +sur terre. Cette existence, qui durait à présent +depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraître +monotone, car elle adorait cette agitation incessante +du monde, lui laissait pourtant parfois désirer +d'autres choses. Les hommes de son entourage, +avocats politiques, financiers ou gens de cercle +désoeuvrés, l'amusaient un peu comme des acteurs; +et elle ne les prenait pas trop au sérieux, bien +qu'elle estimât leurs fonctions, leurs places et leurs +titres.</p> + +<p>Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il +avait en lui de nouveau pour elle. Elle s'amusait +beaucoup dans l'atelier, riait de tout son coeur, se +sentait spirituelle, et lui savait gré de l'agrément +qu'elle prenait aux séances. Il lui plaisait aussi +parce qu'il était beau, fort et célèbre; aucune +femme, bien qu'elles prétendent, n'étant indifférente +à la beauté physique et à la gloire. Flattée +d'avoir été remarquée par cet expert, disposée à +le juger fort bien à son tour, elle avait découvert +chez lui une pensée alerte et cultivée, de la délicatesse, +de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence +et une parole colorée, qui semblait éclairer +ce qu'elle exprimait.</p> + +<p>Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée +de main qu'ils se donnaient quand elle entrait +semblait mêler quelque chose de leur coeur un peu +plus chaque jour.</p> + +<p>Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination +réfléchie, elle sentit croître en elle le désir +naturel de le séduire, et y céda. Elle n'avait rien +prévu, rien combiné; elle fut seulement coquette, +avec plus de grâce, comme on l'est par instinct +envers un homme qui vous plaît davantage que +les autres; et elle mit dans toutes ses manières +avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette +glu de séduction que répand autour d'elle la femme +en qui s'éveille le besoin d'être aimée.</p> + +<p>Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: +«Je vous trouve fort bien, Monsieur», et +elle le faisait parler longtemps, pour lui montrer, +en l'écoutant avec attention, combien il lui inspirait +d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près +d'elle, et, dans cette surexcitation d'esprit que provoque +l'ivresse de plaire, il avait des crises de +poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les +jours.</p> + +<p>Elle s'amusait quand il était gai; quand il était +profond, elle tâchait de le suivre en ses développements, +sans y parvenir toujours; et lorsqu'elle +pensait à autre chose, elle semblait l'écouter avec +des airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de +cette initiation, qu'il s'exaltait à la regarder l'entendre, +ému d'avoir découvert une âme fine, ouverte +et docile, en qui la pensée tombait comme +une graine.</p> + +<p>Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le +peintre étant arrivé à l'état d'émotion nécessaire +pour découvrir toutes les qualités de son modèle, +et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est +l'inspiration des vrais artistes.</p> + +<p>Penché vers elle, épiant tous les mouvements +de sa figure, toutes les colorations de sa chair, +toutes les ombres de la peau, toutes les expressions +et les transparences des yeux, tous les secrets de +sa physionomie, il s'était imprégné d'elle comme +une éponge se gonfle d'eau; et transportant sur +sa toile cette émanation de charme troublant que +son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une +onde, de sa pensée à son pinceau, il en demeurait +étourdi, grisé comme s'il avait bu de la grâce de +femme.</p> + +<p>Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce +jeu, à cette victoire de plus en plus certaine, et s'y +animait elle-même.</p> + +<p>Quelque chose de nouveau donnait à son existence +une saveur nouvelle, éveillait en elle une +joie mystérieuse. Quand elle entendait parler de +lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait +envie de dire,—une de ces envies qui ne vont jamais +jusqu'aux lèvres—: «Il est amoureux de +moi.» Elle était contente quand on vantait son +talent, et plus encore peut-être quand on le trouvait +beau. Quand elle pensait à lui, toute seule, +sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait +vraiment s'être fait là un bon ami, qui se contenterait +toujours d'une cordiale poignée de mains.</p> + +<p>Lui, souvent, au milieu de la séance, posait +brusquement la palette sur son escabeau, allait +prendre en ses bras la petite Annette, et tendrement +l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, +en regardant la mère, comme pour dire: +«C'est vous, ce n'est pas l'enfant que j'embrasse +ainsi.»</p> + +<p>De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy +n'amenait plus sa fille, et venait seule. Ces jours-là +on ne travaillait guère, on causait davantage.</p> + +<p>Elle fut en retard un après-midi. Il faisait froid. +C'était à la fin de février. Olivier était rentré de +bonne heure, comme il faisait maintenant, chaque +fois qu'elle devait venir, car il espérait toujours +qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait +de long en large et il fumait, et il se demandait, +surpris de se poser cette question pour la +centième fois depuis huit jours. «Est-ce que je +suis amoureux?» Il n'en savait rien, ne l'ayant +pas encore été vraiment. Il avait eu des caprices +très vifs, même assez longs, sans les prendre jamais +pour de l'amour. Aujourd'hui il s'étonnait de +ce qu'il sentait en lui.</p> + +<p>L'aimait-il? Certes, il la désirait à peine, n'ayant +pas réfléchi à la possibilité d'une possession. Jusqu'ici, +dès qu'une femme lui avait plu, le désir +l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains +vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que +sa pensée intime eût été jamais profondément +troublée par son absence ou par sa présence.</p> + +<p>Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et +semblait blotti, caché derrière un autre sentiment +plus puissant, encore obscur et à peine éveillé. Olivier +avait cru que l'amour commençait par des +rêveries, par des exaltations poétiques. Ce qu'il +éprouvait, au contraire, lui paraissait provenir +d'une émotion indéfinissable, bien plus physique +que morale. Il était nerveux, vibrant, inquiet comme +lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux +cependant ne se mêlait à cette fièvre du +sang qui agitait aussi sa pensée, par contagion. Il +n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de +Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de +l'attente de son retour. Il ne se sentait pas jeté +vers elle, par un élan de tout son être, mais il la +sentait toujours présente en lui, comme si elle ne +l'eût pas quitté; elle lui abandonnait quelque chose +d'elle en s'en allant, quelque chose de subtil et +d'inexprimable. Quoi? Était-ce de l'amour? Maintenant, +il descendait en son propre coeur pour voir +et pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais +elle ne répondait pas au type de la femme idéale, +que son espoir aveugle avait créé. Quiconque appelle +l'amour, a prévu les qualités morales et les +dons physiques de celle qui le séduira; et Mme de +Guilleroy, bien qu'elle lui plût infiniment, ne lui +paraissait pas être celle-là.</p> + +<p>Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que +les autres, d'une façon différente, incessante?</p> + +<p>Était-il tombé simplement dans le piège tendu +de sa coquetterie, qu'il avait flairé et compris depuis +longtemps, et, circonvenu par ses manoeuvres, +subissait-il l'influence de cette fascination spéciale +que donne aux femmes la volonté de plaire?</p> + +<p>Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des +cigarettes et les jetait aussitôt; et il regardait à +tout instant l'aiguille de sa pendule, allant vers +l'heure ordinaire d'une façon lente et immuable.</p> + +<p>Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever, +d'un coup d'ongle, le verre bombé sur les deux +flèches d'or qui tournaient, et à pousser la grande +du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait +si paresseusement.</p> + +<p>Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte +s'ouvrît et que l'attendue apparût, trompée et appelée +par cette ruse. Puis il s'était mis à sourire +de cette envie enfantine obstinée et déraisonnable.</p> + +<p>Il se posa enfin cette question: «Pourrai-je +devenir son amant?» Cette idée lui parut singulière, +peu réalisable, guère poursuivable aussi à +cause des complications qu'elle pourrait amener +dans sa vie.</p> + +<p>Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il +conclut: «Décidément, je suis dans un drôle d'état.»</p> + +<p>La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit +tressaillir, ébranlant ses nerfs plus que son âme. +Il l'attendit avec cette impatience que le retard +accroît de seconde en seconde. Elle était toujours +exacte; donc, avant dix minutes, il la verrait +entrer. Quand les dix minutes furent passées, il +se sentit tourmenté comme à l'approche d'un chagrin, +puis irrité qu'elle lui fît perdre du temps, +puis il comprit brusquement que si elle ne venait +pas, il allait beaucoup souffrir. Que ferait-il? Il +l'attendrait!—Non,—il sortirait, afin que si, par +hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvât +l'atelier vide.</p> + +<p>Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? +Ne vaudrait-il pas mieux rester et lui +faire comprendre, par quelques mots polis et froids, +qu'il n'était pas de ceux qu'on fait poser? Et si elle +ne venait pas? Alors il recevrait une dépêche, une +carte, un domestique ou un commissionnaire? Si +elle ne venait pas, qu'allait-il faire? C'était une +journée perdue: il ne pourrait plus travailler. +Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, +car il avait besoin de la voir.</p> + +<p>C'était vrai, il avait besoin de la voir, un besoin +profond, oppressant, harcelant. Qu'était cela? de +l'amour? Mais il ne se sentait ni exaltation dans la +pensée, ni emportement dans les sens, ni rêverie +dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas +ce jour-là, il souffrirait beaucoup.</p> + +<p>Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du +petit hôtel, et Olivier Bertin se sentit tout à coup +un peu haletant, puis si joyeux, qu'il fit une pirouette +en jetant sa cigarette en l'air.</p> + +<p>Elle entra; elle était seule.</p> + +<p>Il eut une grande audace, immédiatement.</p> + +<p>—Savez-vous ce que je me demandais en vous +attendant?</p> + +<p>—Mais non, je ne sais pas.</p> + +<p>—Je me demandais si je n'étais pas amoureux +de vous.</p> + +<p>—Amoureux de moi! vous devenez fou!</p> + +<p>Mais elle souriait, et son sourire disait: «C'est +gentil, je suis très contente.»</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Voyons, vous n'êtes pas sérieux; pourquoi +faites-vous cette plaisanterie?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous +affirme pas que je suis amoureux de vous, mais +je me demande si je ne suis pas en train de le devenir.</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?</p> + +<p>—Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon +bonheur quand vous arrivez.</p> + +<p>Elle s'assit:</p> + +<p>—Oh! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant +que vous dormirez bien et que vous dînerez avec +appétit, il n'y aura pas de danger.</p> + +<p>Il se mit à rire.</p> + +<p>—Et si je perds le sommeil et le manger!</p> + +<p>—Prévenez-moi.</p> + +<p>—Et alors?</p> + +<p>—Je vous laisserai vous guérir en paix.</p> + +<p>—Merci bien.</p> + +<p>Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent +tout l'après-midi. Il en fut de même les jours suivants. +Acceptant cela comme une drôlerie spirituelle +et sans importance, elle le questionnait avec +bonne humeur en entrant.</p> + +<p>—Comment va votre amour aujourd'hui?</p> + +<p>Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger, +tous les progrès de ce mal, tout le travail intime, +continu, profond de la tendresse qui naît +et grandit. Il s'analysait minutieusement devant +elle, heure par heure, depuis la séparation de la +veille, avec une façon badine de professeur qui fait +un cours; et elle l'écoutait intéressée, un peu +émue, troublée aussi par cette histoire qui semblait +celle d'un livre dont elle était l'héroïne.</p> + +<p>Quand il avait énuméré, avec des airs galants et +dégagés, tous les soucis dont il devenait la proie, +sa voix, par moments, se faisait tremblante en +exprimant par un mot ou seulement par une intonation +l'endolorissement de son coeur.</p> + +<p>Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité, +les yeux fixés sur lui, l'oreille avide de ces +choses un peu inquiétantes à entendre, mais si +charmantes à écouter.</p> + +<p>Quelquefois, en venant près d'elle pour rectifier +la pose, il lui prenait la main et essayait +de la baiser. D'un mouvement vif elle lui ôtait +ses doigts des lèvres et fronçant un peu les +sourcils:</p> + +<p>—Allons; travaillez, disait-elle.</p> + +<p>Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne +s'étaient pas écoulées sans qu'elle lui posât une +question pour le ramener adroitement au seul sujet +qui les occupât.</p> + +<p>En son coeur maintenant elle sentait naître des +craintes. Elle voulait bien être aimée, mais pas +trop. Sûre de n'être pas entraînée, elle redoutait +de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, +forcée de le désespérer après avoir paru l'encourager. +S'il avait fallu cependant renoncer à cette +tendre et marivaudante amitié, à cette causerie +qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme +un ruisseau dont le sable est plein d'or, elle aurait +ressenti un gros chagrin, un chagrin pareil à un +déchirement.</p> + +<p>Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à +l'atelier du peintre, une joie l'inondait, vive et +chaude, la rendait légère et joyeuse. En posant sa +main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son coeur +battait d'impatience, et le tapis de l'escalier était +le plus doux que ses pieds eussent jamais pressé.</p> + +<p>Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, +souvent irritable.</p> + +<p>Il avait des impatiences aussitôt comprimées, +mais fréquentes.</p> + +<p>Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit à +côté d'elle, au lieu de se mettre à peindre, et il lui +dit:</p> + +<p>—Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant +que ce n'est pas une plaisanterie, et que je vous +aime follement.</p> + +<p>Troublée par ce début, et voyant venir la crise +redoutée, elle essaya de l'arrêter, mais il ne l'écoutait +plus. L'émotion débordait de son coeur, et elle +dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla +longtemps, sans rien demander, avec tendresse, +avec tristesse, avec une résignation désolée; et +elle se laissa prendre les mains qu'il conserva dans +les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît +garde, et avec un regard d'halluciné il la suppliait +de ne pas lui faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait +pas et n'essayait pas de comprendre, engourdie +dans un chagrin cruel de le voir souffrir, +et ce chagrin était presque du bonheur. Tout à +coup, elle vit des larmes dans ses yeux et fut tellement +émue, qu'elle fit: «Oh!» prête à l'embrasser +comme on embrasse les enfants qui pleurent. +Il répétait d'une voix très douce: «Tenez, +tenez, je souffre trop», et tout à coup, gagnée +par cette douleur, par la contagion des larmes, +elle sanglota, les nerfs affolés, les bras frémissants, +prêts à s'ouvrir.</p> + +<p>Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui +et baisée passionnément sur les lèvres, elle voulut +crier, lutter, le repousser, mais elle se jugea perdue +tout de suite, car elle consentait en résistant, elle +se donnait en se débattant, elle l'étreignait en +criant: «Non, non, je ne veux pas.»</p> + +<p>Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous +ses mains, puis tout à coup, elle se leva, ramassa +son chapeau tombé sur le tapis, le posa sur sa +tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier +qui la retenait par sa robe.</p> + +<p>Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de +s'asseoir au bord du trottoir, tant elle se sentait +écrasée, les jambes rompues. Un fiacre passait, elle +l'appela et dit au cocher: «Allez doucement, promenez-moi +où vous voudrez.» Elle se jeta dans +la voiture, referma la portière, se blottit au fond, +se sentant seule derrière les glaces relevées, seule +pour songer.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la +tête que le bruit des roues et les secousses des cahots. +Elle regardait les maisons, les gens à pied, +les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux +vides qui ne voyaient rien; elle ne pensait à rien +non plus, comme si elle se fût donné du temps, +accordé un répit avant d'oser réfléchir à ce qui +s'était passé.</p> + +<p>Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement +lâche, elle se dit: «Voilà, je suis une femme +perdue.» Et pendant quelques minutes encore, +elle demeura sous l'émotion, sous la certitude du +malheur irréparable, épouvantée comme un homme +tombé d'un toit et qui ne remue point encore, devinant +qu'il a les jambes brisées et ne le voulant +point constater.</p> + +<p>Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle +attendait et dont elle redoutait l'atteinte, son coeur, +au sortir de cette catastrophe, restait calme et paisible; +il battait lentement, doucement, après cette +chute dont son âme était accablée, et ne semblait +point prendre part à l'effarement de son esprit.</p> + +<p>Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre +et s'en convaincre: «Voilà, je suis une femme +perdue.» Aucun écho de souffrance ne répondit +dans sa chair à cette plainte de sa conscience.</p> + +<p>Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement +du fiacre, remettant à tout à l'heure les raisonnements +qu'elle aurait à faire sur cette situation +cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait peur +de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre +et de réfléchir; mais, au contraire, il lui semblait +sentir dans l'être obscur et impénétrable que +crée en nous la lutte incessante de nos penchants +et de nos volontés, une invraisemblable quiétude.</p> + +<p>Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange +repos, comprenant enfin que le désespoir appelé ne +viendrait pas, elle secoua cette torpeur et murmura: +«C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.»</p> + +<p>Alors elle commença à se faire des reproches. +Une colère s'élevait en elle, contre son aveuglement +et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas prévu +cela? compris que l'heure de cette lutte devait +venir? que cet homme lui plaisait assez pour la +rendre lâche? et que dans les coeurs les plus droits +le désir souffle parfois comme un coup de vent qui +emporte la volonté.</p> + +<p>Mais quand elle se fut durement réprimandée +et méprisée, elle se demanda avec terreur ce qui +allait arriver.</p> + +<p>Son premier projet fut de rompre avec le peintre +et de ne le plus jamais revoir.</p> + +<p>A peine eut-elle pris cette résolution que mille +raisons vinrent aussitôt la combattre.</p> + +<p>Comment expliquerait-elle cette brouille? Que +dirait-elle à son mari? La vérité soupçonnée ne +serait-elle pas chuchotée, puis répandue partout?</p> + +<p>Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, +jouer vis-à-vis d'Olivier Bertin lui-même +l'hypocrite comédie de l'indifférence et de l'oubli, +et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de +sa mémoire et de sa vie?</p> + +<p>Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de +paraître ne se rappeler rien, de regarder avec un +étonnement indigné en lui disant: «Que me voulez-vous?» +l'homme dont vraiment elle avait partagé +la rapide et brutale émotion?</p> + +<p>Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins, +aucune autre solution ne lui paraissant +possible.</p> + +<p>Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, +et lui ferait comprendre aussitôt ce qu'elle voulait, +ce qu'elle exigeait de lui. Il fallait que jamais un +mot, une allusion, un regard, ne pût lui rappeler +cette honte.</p> + +<p>Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en +prendrait assurément son parti, en homme loyal +et bien élevé, et demeurerait dans l'avenir ce qu'il +avait été jusque-là.</p> + +<p>Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée, +elle donna au cocher son adresse, et rentra chez +elle, en proie à un abattement profond, à un désir +de se coucher, de ne voir personne, de dormir, +d'oublier. S'étant enfermée dans sa chambre, elle +demeura jusqu'au dîner étendue sur sa chaise longue, +engourdie, ne voulant plus occuper son âme +de cette pensée pleine de dangers.</p> + +<p>Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être +si calme et d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. +Il parut, portant dans ses bras leur fille; +elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans +qu'aucune angoisse l'agitât.</p> + +<p>M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. +Elle répondit avec indifférence, qu'elle avait posé +comme tous les jours.</p> + +<p>—Et le portrait, est-il beau? dit-il.</p> + +<p>—Il vient fort bien.</p> + +<p>A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait +raconter en mangeant, de la séance de la Chambre +et de la discussion du projet de loi sur la falsification +des denrées.</p> + +<p>Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, +l'irrita, lui fit regarder avec plus d'attention +l'homme vulgaire et phraseur qui s'intéressait à +ces choses; mais elle souriait en l'écoutant, et répondait +aimablement, plus gracieuse même que de +coutume, plus complaisante pour ces banalités. +Elle pensait en le regardant: «Je l'ai trompé. +C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre? +Rien ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus +effacer cela! J'ai fermé les yeux. J'ai consenti pendant +quelques secondes, pendant quelques secondes +seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis +plus une honnête femme. Quelques secondes dans +ma vie, quelques secondes qu'on ne peut supprimer, +ont amené pour moi ce petit fait irréparable, +si grave, si court, un crime, le plus honteux pour +une femme... et je n'éprouve point de désespoir. +Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais pas cru. Si on +me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux +remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée. +Et je n'en ai pas, presque pas.»</p> + +<p>M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait +presque tous les jours.</p> + +<p>Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et +pleura en l'embrassant; elle pleura des larmes sincères, +larmes de la conscience, non point larmes +du coeur.</p> + +<p>Mais elle ne dormit guère.</p> + +<p>Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta +davantage des dangers que pouvait lui créer +l'attitude du peintre; et la peur lui vint de l'entrevue +du lendemain et des choses qu'il lui faudrait +dire, en le regardant en face.</p> + +<p>Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue +durant toute la matinée, s'efforçant de prévoir ce +qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait à répondre, +d'être prête pour toutes les surprises.</p> + +<p>Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore +en marchant.</p> + +<p>Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis +la veille, ce qu'il devait faire vis-à-vis d'elle.</p> + +<p>Après son départ, après cette fuite, à laquelle il +n'avait pas osé s'opposer, il était demeuré seul, +écoutant encore, bien qu'elle fût loin déjà, le bruit +de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant, +poussée par une main éperdue.</p> + +<p>Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, +bouillante. Il l'avait prise, elle! Cela s'était +passé entre eux! Était-ce possible? Après la surprise +de ce triomphe, il le savourait, et pour le +mieux goûter, il s'assit, se coucha presque sur le +divan où il l'avait possédée.</p> + +<p>Il y resta longtemps, plein de cette pensée +qu'elle était sa maîtresse, et qu'entre eux, entre +cette femme qu'il avait tant désirée et lui, s'était +noué en quelques moments le lien mystérieux qui +attache secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il +gardait en toute sa chair encore frémissante le souvenir +aigu de l'instant rapide où leurs lèvres s'étaient +rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et +mêlés pour tressaillir ensemble du grand frisson +de la vie.</p> + +<p>Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de +cette pensée; il se coucha tôt, tout vibrant de +bonheur.</p> + +<p>A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette +question: «Que dois-je faire?» A une cocotte, à +une actrice, il eût envoyé des fleurs ou même un +bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant +cette situation nouvelle.</p> + +<p>Assurément, il fallait écrire. Quoi? ... Il griffonna, +ratura, déchira, recommença vingt lettres, +qui toutes lui semblaient blessantes, odieuses, +ridicules.</p> + +<p>Il aurait voulu exprimer en termes délicats et +charmeurs la reconnaissance de son âme, ses élans +de tendresse folle, ses offres de dévouement sans +fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses +passionnées et pleines de nuances, que des phrases +connues, des expressions banales, grossières ou +puériles.</p> + +<p>Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à +l'aller voir, dès que l'heure de la séance serait passée, +car il pensait bien qu'elle ne viendrait pas.</p> + +<p>S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant +le portrait, les lèvres chatouillées de l'envie +de se poser sur la peinture où quelque chose d'elle +était fixé; et de moment en moment, il regardait +dans la rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues +au loin lui donnaient un battement de coeur. +Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand la +femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment, +accablé comme après une déception.</p> + +<p>Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la +reconnut, et bouleversé par une émotion violente, +s'assit pour l'attendre.</p> + +<p>Quand elle entra, il se précipita sur les genoux +et voulut lui prendre les mains; mais elle les retira +brusquement, et comme il demeurait à ses pieds, +saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui +dit avec hauteur:</p> + +<p>—Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends +pas cette attitude?</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Oh! Madame, je vous supplie ...</p> + +<p>Elle l'interrompit durement.</p> + +<p>—Relevez-vous, vous êtes ridicule.</p> + +<p>Il se releva, effaré, murmurant:</p> + +<p>—Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je +vous aime! ...</p> + +<p>Alors, en quelques mots rapides et secs, elle +lui signifia sa volonté, et régla la situation.</p> + +<p>—Je ne comprends pas ce que vous voulez +dire! Ne me parlez jamais de votre amour, ou je +quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si vous +oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence +ici, vous ne me reverrez plus.</p> + +<p>Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il +n'avait point prévue; puis il comprit et murmura:</p> + +<p>—J'obéirai, Madame.</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant +travaillez, car vous êtes long à finir ce portrait.</p> + +<p>Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais +sa main tremblait, ses yeux troublés regardaient +sans voir; il avait envie de pleurer, tant il se sentait +le coeur meurtri.</p> + +<p>Il essaya de lui parler; elle répondit à peine. +Comme il tentait de lui dire une galanterie sur +son teint, elle l'arrêta d'un ton si cassant qu'il +eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui +changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son +âme et dans son corps, une grande secousse nerveuse, +et tout de suite, sans transition, il la détesta. +Oui, oui, c'était bien cela, la femme! Elle +était pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? +Elle était fausse, changeante et faible comme toutes. +Elle l'avait attiré, séduit par des ruses de fille, +cherchant à l'affoler sans rien donner ensuite, le +provoquant pour se refuser, employant pour lui +toutes les manoeuvres des lâches coquettes qui +semblent toujours prêtes à se dévêtir, tant que +l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des +rues n'est pas haletant de désir.</p> + +<p>Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il +l'avait prise. Elle pouvait éponger son corps et +lui répondre insolemment, elle n'effacerait rien, +et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait une +belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille +qui aurait mangé sa vie d'artiste avec des +dents capricieuses de jolie femme.</p> + +<p>Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant +ses modèles; mais comme il sentait son énervement +grandir et qu'il redoutait de faire quelque +sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un +rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant, +ils se croyaient assurément plus loin l'un de +l'autre que le jour où ils s'étaient rencontrés chez +la duchesse de Mortemain.</p> + +<p>Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son +pardessus et il sortit. Un soleil froid, dans un ciel +bleu ouaté de brume, jetait sur la ville une lumière +pâle, un peu fausse et triste.</p> + +<p>Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas +rapide et irrité, en heurtant les passants, pour ne +point dévier de la ligne droite, sa grande fureur +contre elle s'émietta en désolations et en regrets. +Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il +lui faisait, il se souvint, en voyant passer d'autres +femmes, combien elle était jolie et séduisante. +Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il +avait toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection +rare, unique, poétique et passionnée, dont +le rêve plane sur nos coeurs. N'avait-il pas failli +trouver, cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait +donné ce presque impossible bonheur? Pourquoi +donc est-ce que rien ne se réalise? Pourquoi ne +peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou n'en +atteint-on que des parcelles, qui rendent plus +douloureuse cette chasse aux déceptions?</p> + +<p>Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la +vie elle-même. Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi +lui en aurait-il voulu à elle? Que pouvait-il +lui reprocher, après tout?—d'avoir été aimable, +bonne et gracieuse pour lui—tandis qu'elle pouvait +lui reprocher, elle, de s'être conduit comme +un malfaiteur!</p> + +<p>Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui +demander pardon, se dévouer pour elle, faire oublier, +et il chercha ce qu'il pourrait tenter pour +qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort, +docile désormais à toutes ses volontés.</p> + +<p>Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa +fille, avec un sourire si morne, avec un air si chagrin, +que le peintre crut voir dans ces pauvres +yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout +le remords, toute la désolation de ce coeur de +femme. Il fut remué de pitié, et pour qu'elle oubliât, +il eut pour elle, avec une délicate réserve, +les plus fines prévenances. Elle y répondit avec +douceur, avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée +d'une femme qui souffre.</p> + +<p>Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée +de l'aimer et d'être aimé, il se demandait comment +elle n'était pas plus fâchée, comment elle pouvait +revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce +souvenir entre eux.</p> + +<p>Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre +sa voix et supporter en face de lui la pensée unique +qui ne devait pas la quitter, c'est qu'alors cette +pensée ne lui était pas devenue odieusement intolérable. +Quand une femme hait l'homme qui l'a +violée, elle ne peut plus se trouver devant lui sans +que cette haine éclate. Mais cet homme ne peut +non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle +le déteste ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle +pardonne cela, elle n'est pas loin d'aimer.</p> + +<p>Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par +petits arguments précis, clairs et sûrs; il se sentait +lucide, fort, maître à présent des événements.</p> + +<p>Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient, +qu'à être dévoué, et il la reprendrait un jour ou +l'autre.</p> + +<p>Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir, +il eut des ruses à son tour, des tendresses dissimulées +sous d'apparents remords, des attentions +hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille +dans la certitude du bonheur prochain, que lui +importait un peu plus tôt, un peu plus tard. Il +éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne +se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle +a peur» en la voyant venir toujours avec son +enfant.</p> + +<p>Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail +de rapprochement, et que dans les regards de la +comtesse quelque chose d'étrange, de contraint, +de douloureusement doux, apparaissait, cet appel +d'une âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et +qui semble dire: «Mais, force-moi donc!»</p> + +<p>Au bout de quelque temps, elle revint seule, +rassurée par sa réserve. Alors il la traita en amie, +en camarade, lui parla de sa vie, de ses projets, de +son art, comme à un frère.</p> + +<p>Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce +rôle de conseillère, flattée qu'il la distinguât ainsi +des autres femmes et convaincue que son talent gagnerait +de la délicatesse à cette intimité intellectuelle. +Mais à force de la consulter et de lui montrer +de la déférence, il la fit passer, naturellement, +des fonctions de conseillère au sacerdoce d'inspiratrice. +Elle trouva charmant d'étendre ainsi son +influence sur le grand homme, et consentit à peu +près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle inspirait +ses oeuvres.</p> + +<p>Ce fut un soir, après une longue causerie sur les +maîtresses des peintres illustres, qu'elle se laissa +glisser dans ses bras. Elle y resta, cette fois, sans +essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.</p> + +<p>Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague +sentiment d'une déchéance, et pour répondre aux +reproches de sa raison, elle crut à une fatalité.</p> + +<p>Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge, +et par son âme qui était vide, la chair conquise +par la lente domination des caresses, elle s'attacha +peu à peu, comme s'attache les femmes tendres, +qui aiment pour la première fois.</p> + +<p>Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel +et poétique. Il lui semblait parfois qu'il s'était envolé, +un jour, les mains tendues, et qu'il avait +pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique +qui plane toujours sur nos espérances.</p> + +<p>Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, +certes, qu'il eût peint, car il avait su voir et +fixer ce je ne sais quoi d'inexprimable que presque +jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce mystère, +cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, +sur les visages.</p> + +<p>Puis des mois s'écoulèrent et puis des années +qui desserrèrent à peine le lien qui unissait l'un à +l'autre la comtesse de Guilleroy et le peintre Olivier +Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des +premiers temps, mais une affection calmée, profonde, +une sorte d'amitié amoureuse dont il avait +pris l'habitude.</p> + +<p>Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement +passionné, l'attachement obstiné de certaines +femmes qui se donnent à un homme pour +tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites +dans l'adultère comme elles auraient pu l'être dans +le mariage, elles se vouent à une tendresse unique +dont rien ne les détournera. Non seulement elles +aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et +les yeux uniquement sur lui, elles occupent tellement +leur coeur de sa pensée, que rien d'étranger +n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec +résolution, comme on se lie les mains, avant de +sauter à l'eau du haut d'un pont, lorsqu'on sait +nager et qu'on veut mourir.</p> + +<p>Mais à partir du moment où la comtesse se fut +donnée ainsi, elle se sentit assaillie de craintes +sur la constance d'Olivier Bertin. Rien ne le tenait +que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager +pour une femme rencontrée un jour comme +il en avait déjà rencontré tant d'autres! Elle le +sentait si libre et si facile à tenter, lui qui vivait +sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, +comme tous les hommes! Il était beau garçon, +célèbre, recherché, ayant à la portée de ses désirs +vite éveillés toutes les femmes du monde dont +la pudeur est si fragile, et toutes les femmes d'alcôve +ou de théâtre prodigues de leurs faveurs +avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, +après souper, pouvait le suivre et lui plaire, le +prendre et le garder.</p> + +<p>Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, +épiant ses allures, ses attitudes, bouleversée par +un mot, pleine d'angoisse dès qu'il admirait une +autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la +grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de +sa vie la faisait trembler, et tout ce qu'elle en +savait l'épouvantait. A chacune de leurs rencontres, +elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans +qu'il s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions +sur les gens qu'il avait vus, sur les maisons où il +avait dîné, sur les impressions les plus légères de +son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence +possible de quelqu'un, elle la combattait avec +une prodigieuse astuce, avec d'innombrables ressources.</p> + +<p>Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, +sans racines profondes, qui durent huit ou +quinze jours, de temps en temps, dans l'existence +de tout artiste en vue.</p> + +<p>Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, +avant même d'être prévenue de l'éveil d'un désir +nouveau chez Olivier, par l'air de fête que prennent +les yeux et le visage d'un homme que surexcite +une fantaisie galante.</p> + +<p>Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait +plus que des sommeils troublés par les tortures +du doute. Pour le surprendre, elle arrivait +chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions +qui semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait +sa pensée, comme on tâte, comme on écoute, +pour connaître le mal caché dans un être.</p> + +<p>Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre +qu'on allait le lui prendre cette fois, lui voler cet +amour à qui elle tenait si fort parce qu'elle y avait +mis, avec toute sa volonté, toute sa force d'affection, +toutes ses espérances et tous ses rêves.</p> + +<p>Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après +ces rapides éloignements, elle éprouvait à le reprendre, +à le reposséder comme une chose perdue +et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois, +quand elle passait devant une église, la jetait +dedans pour remercier Dieu.</p> + +<p>La préoccupation de lui plaire toujours, plus +qu'aucune autre, et de le garder contre toutes, +avait fait de sa vie entière un combat ininterrompu +de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui, +sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. +Elle voulait que partout où il entendrait parler d'elle, +on vantât son charme, son goût, son esprit et ses +toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour lui et +les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et +chaque fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir +fait un peu souffrir elle lui ménageait un triomphe +qui ravivait son amour en excitant sa vanité.</p> + +<p>Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours +rencontrer, par le monde, une femme dont la +séduction physique serait plus puissante, étant +nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle +le flatta et le gâta.</p> + +<p>D'une façon discrète et continue, elle fit couler +l'éloge sur lui; elle le berça d'admiration et l'enveloppa +de compliments, afin que, partout ailleurs, +il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu +froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient +aussi, il finît par s'apercevoir qu'aucune ne +le comprenait comme elle.</p> + +<p>Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il +entrait si souvent, un endroit où son orgueil +d'artiste était attiré autant que son coeur d'homme, +l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce +que toutes ses convoitises y étaient en même temps +satisfaites.</p> + +<p>Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses +goûts, afin de lui donner en les rassasiant chez elle, +une impression de bien-être que rien ne remplacerait, +mais elle sut en faire naître de nouveaux, +lui créer des gourmandises de toute sorte, matérielles +ou sentimentales, des habitudes de petits +soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! Elle +s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, +son odorat par des parfums, son oreille par des +compliments et sa bouche par des nourritures.</p> + +<p>Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa +chair de célibataire égoïste et fêté une multitude +de petits besoins tyranniques, lorsqu'elle fut bien +certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle +le souci de les surveiller et de les entretenir pour +le ligoter par toutes les menues jouissances de la +vie, elle eut peur tout à coup, en le voyant se dégoûter +de sa propre maison, se plaindre sans cesse +de vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle +qu'avec toutes les réserves imposées par la société, +chercher au Cercle, chercher partout les moyens +d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât +au mariage.</p> + +<p>En certains jours, elle souffrait tellement de +toutes ces inquiétudes, qu'elle désirait la vieillesse +pour en avoir fini avec cette angoisse-là, et se +reposer dans une affection refroidie et calme.</p> + +<p>Les années passèrent, cependant, sans les désunir. +La chaîne attachée par elle était solide, et +elle en refaisait les anneaux à mesure qu'ils +s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait +le coeur du peintre comme on surveille un enfant +qui traverse une rue pleine de voitures, et chaque +jour encore elle redoutait l'événement inconnu, +dont la menace est suspendue sur nous.</p> + +<p>Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait +naturelle cette intimité de sa femme et d'un +artiste fameux qui était reçu partout avec de grands +égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués +l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer.</p> + +<br><br><br> +<h3>II</h3> +<br> + +<p>Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son +amie, où il devait dîner pour fêter le retour d'Annette +de Guilleroy, il ne trouva encore, dans le +petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui +venait d'arriver.</p> + +<p>C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu +devenir peut-être un homme de valeur, et qui ne +se consolait point de ce qu'il n'avait pas été.</p> + +<p>Ancien conservateur des musées impériaux, il +avait trouvé moyen de se faire renommer inspecteur +des Beaux-Arts sous la République, ce qui ne +l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes, +de tous les Princes, des Princesses et des +Duchesses de l'aristocratie européenne, et le protecteur +juré des artistes de toute sorte. Doué d'une +intelligence alerte, capable de tout entrevoir, +d'une grande facilité de parole qui lui permettait +de dire avec agrément les choses les plus ordinaires, +d'une souplesse de pensée qui le mettait +à l'aise dans tous les milieux, et d'un flair subtil +de diplomate qui lui faisait juger les hommes à +première vue, il promenait, de salon en salon, le +long des jours et des soirs, son activité éclairée, +inutile et bavarde.</p> + +<p>Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout +avec un semblant de compétence attachant et une +clarté de vulgarisateur qui le faisait fort apprécier +des femmes du monde, à qui il rendait les services +d'un bazar roulant d'érudition. Il savait, en effet, +beaucoup de choses, sans avoir jamais lu que les +livres indispensables; mais il était au mieux avec +les cinq Académies, avec tous les savants, tous les +écrivains, tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait +avec discernement. Il savait oublier aussitôt +les explications trop techniques ou inutiles à ses +relations, retenait fort bien les autres, et prêtait à +ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair +et bon enfant, qui les rendait faciles à comprendre +comme des fabliaux scientifiques. Il donnait l'impression +d'un entrepôt d'idées, d'un de ces vastes magasins +où on ne rencontre jamais les objets rares, +mais où tous les autres sont à foison, à bon marché, +de toute nature, de toute origine, depuis les ustensiles +de ménage jusqu'aux vulgaires instruments de +physique amusante ou de chirurgie domestique.</p> + +<p>Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient +en rapport constant, le blaguaient et le redoutaient. +Il leur rendait, d'ailleurs, des services, leur faisait +vendre des tableaux, les mettait en relations avec +le monde, aimait les présenter, les protéger, les +lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse +de fusion entre les mondains et les artistes, se +faisait gloire de connaître intimement ceux-ci, et +d'entrer familièrement chez ceux-là, de déjeuner +avec le prince de Galles, de passage à Paris, et de +dîner, le soir même, avec Paul Adelmans, Olivier +Bertin et Amaury Maldant.</p> + +<p>Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait +de lui: «C'est l'encyclopédie de Jules Verne, +reliée en peau d'âne!»</p> + +<p>Les deux hommes se serrèrent la main, et se +mirent à parler de la situation politique, des bruits +de guerre que Musadieu jugeait alarmants, pour +des raisons évidentes qu'il exposait fort bien, +l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à +hâter ce moment attendu depuis dix-huit ans par +M. de Bismarck; tandis qu'Olivier Bertin prouvait, +par des arguments irréfutables, que ces craintes +étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être +assez folle pour compromettre sa conquête dans +une aventure toujours douteuse, et le Chancelier +assez imprudent pour risquer, aux derniers jours +de sa vie, son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.</p> + +<p>M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des +choses qu'il ne voulait pas dire. Il avait vu d'ailleurs +un ministre dans la journée et rencontré le +grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille +au soir.</p> + +<p>L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille, +contestait la compétence des gens les mieux informés. +Derrière toutes ces rumeurs, on préparait +des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck +devait avoir là-dessus une opinion arrêtée, peut-être.</p> + +<p>M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, +en s'excusant, par phrases onctueuses, +de les avoir laissés seuls.</p> + +<p>—Et vous, mon cher député, demanda le peintre, +que pensez-vous des bruits de guerre?</p> + +<p>M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en +savait plus que personne comme membre de la +Chambre, et cependant il n'était pas du même avis +que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait +pas à la probabilité d'un conflit prochain, à moins +qu'il ne fût provoqué par la turbulence française +et par les rodomontades des soi-disant patriotes +de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait +à grands traits, un portrait à la Saint-Simon. +Cet homme-là, on ne voulait pas le comprendre, +parce qu'on prête toujours aux autres sa propre +manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire +ce qu'on aurait fait à leur place. M. de Bismarck +n'était pas un diplomate faux et menteur, mais +un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité, +annonçait toujours ses intentions. «Je veux la +paix,» dit-il. C'était vrai, il voulait la paix, rien que +la paix, et tout le prouvait d'une façon aveuglante +depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements, +jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples +unis contre notre impétuosité. M. de Guilleroy +conclut d'un ton profond, convaincu: «C'est un +grand homme, un très grand homme qui désire la +tranquillité, mais qui croit seulement aux menaces +et aux moyens violents pour l'obtenir. En somme, +Messieurs, un grand barbare.»</p> + +<p>—Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de +Musadieu. Je vous accorde volontiers qu'il adore +la paix si vous me concédez qu'il a toujours envie +de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs +une vérité indiscutable et phénoménale: on ne fait +la guerre en ce monde que pour avoir la paix!</p> + +<p>Un domestique annonçait:—Madame la duchesse +de Mortemain.</p> + +<p>Dans les deux battants de la porte ouverte, +apparut une grande et forte femme, qui entra avec +autorité.</p> + +<p>Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et +demanda:</p> + +<p>—Comment allez-vous, Duchesse?</p> + +<p>Les deux autres hommes la saluèrent avec une +certaine familiarité distinguée, car la duchesse +avait des façons d'être cordiales et brusques.</p> + +<p>Veuve du général duc de Mortemain, mère +d'une fille unique mariée au prince de Salia, fille +du marquis de Farandal, de grande origine et +royalement riche, elle recevait dans son hôtel de +la rue de Varenne toutes les notoriétés du monde +entier, qui se rencontraient et se complimentaient +chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans +dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire +parler de lui sans qu'elle eût aussitôt le désir de +le connaître. Il fallait qu'elle le vît, qu'elle le fît +causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait beaucoup, +agitait sa vie, alimentait cette flamme de +curiosité hautaine et bienveillante qui brûlait en +elle.</p> + +<p>Elle s'était à peine assise, quand le même domestique +cria:—Monsieur le baron et madame la +baronne de Corbelle.</p> + +<p>Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la +baronne fluette, élégante, très brune.</p> + +<p>Ce couple avait une situation spéciale dans +l'aristocratie française, due uniquement au choix +scrupuleux de ses relations. De petite noblesse, +sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes +par un amour immodéré de ce qui est select, +comme il faut et distingué, il était parvenu, à force +de hanter uniquement les maisons les plus princières, +à force de montrer ses sentiments royalistes, +pieux, corrects au suprême degré, à force de respecter +tout ce qui doit être respecté, de mépriser +tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se +tromper sur un point des dogmes mondains, de +ne jamais hésiter sur un détail d'étiquette, à passer +aux yeux de beaucoup pour la fine fleur du high-life. +Son opinion formait une sorte de code du +comme il faut, et sa présence dans une maison +constituait pour elle un vrai titre d'honorabilité.</p> + +<p>Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy.</p> + +<p>—Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre +femme?</p> + +<p>—Un instant, un petit instant, demanda le +comte. Il y a une surprise, elle va venir.</p> + +<p>Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois, +avait fait son entrée dans le monde, elle fut présentée +à la duchesse de Mortemain, qui tout de +suite l'aima, l'adopta, la patronna.</p> + +<p>Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point +démentie, et quand la duchesse disait «ma petite», +on entendait encore en sa voix l'émotion de +cette toquade subite et persistante. C'est chez elle +qu'avait eu lieu la rencontre du peintre et de la +comtesse.</p> + +<p>Musadieu s'était approché, il demanda:</p> + +<p>—La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des +Intempérants?</p> + +<p>—Non, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes +à l'état d'ivresse. Il y en a deux très forts.</p> + +<p>La grande dame murmura avec dédain:</p> + +<p>—Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.</p> + +<p>Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre +opinion que la sienne, fondant la sienne uniquement +sur la conscience de sa situation sociale, +considérant, sans bien s'en rendre compte, les +artistes et les savants comme des mercenaires +intelligents chargés par Dieu d'amuser les gens +du monde ou de leur rendre des services, elle ne +donnait d'autre base à ses jugements que le degré +d'étonnement et de plaisir irraisonné que lui +procurait la vue d'une chose, la lecture d'un livre +ou le récit d'une découverte.</p> + +<p>Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle +passait pour avoir grand air parce que rien ne +la troublait, qu'elle osait tout dire et protégeait le +monde entier, les princes détrônés par ses réceptions +en leur honneur, et même le Tout-Puissant, +par ses largesses au clergé et ses dons aux églises.</p> + +<p>Musadieu reprit:</p> + +<p>—La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté +l'assassin de Marie Lambourg?</p> + +<p>Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle +répondit:</p> + +<p>—Non, racontez-moi ça?</p> + +<p>Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant +un gilet blanc, de petits diamants comme +boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec +un air correct qui lui permettait de dire les choses +très osées dont il avait la spécialité. Fort myope, +il semblait, malgré son pince-nez, ne jamais voir +personne, et quand il s'asseyait on eût dit que +toute l'ossature de son corps se courbait suivant +la forme du fauteuil. Son torse plié devenait tout +petit, s'affaissait comme si la colonne vertébrale +eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une +sur l'autre semblaient deux rubans enroulés, et +ses longs bras retenus par ceux du siège, laissaient +pendre des mains pâles, aux doigts interminables. +Ses cheveux et sa moustache teints +artistement, avec des mèches blanches habilement +oubliées, étaient un sujet de plaisanterie +fréquent.</p> + +<p>Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux +de la fille publique assassinée avaient été donnés +en cadeau par le meurtrier présumé à une autre +créature de moeurs légères, la porte du grand +salon s'ouvrit de nouveau, toute grande, et deux +femmes en toilette de dentelle blanche, blondes, +dans une crème de malines, se ressemblant comme +deux soeurs d'âge très différent, l'une un peu trop +mûre, l'autre un peu trop jeune, l'une un peu +trop forte, l'autre un peu trop mince, s'avancèrent +en se tenant par la taille et en souriant.</p> + +<p>On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier +Bertin, ne savait le retour d'Annette de Guilleroy, +et l'apparition de la jeune fille à côté de sa mère +qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche +et même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle +n'avait pas fini d'être éclatante, tandis que l'enfant, +à peine épanouie, commençait seulement à +être jolie, les fit trouver charmantes toutes les +deux.</p> + +<p>La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:</p> + +<p>—Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes +l'une à côté de l'autre! Regardez donc, Monsieur +de Musadieu, comme elles se ressemblent!</p> + +<p>On comparait; deux opinions se formèrent +aussitôt. D'après Musadieu, les Corbelle et le +comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se +ressemblaient que par le teint, les cheveux, et +surtout les yeux, qui étaient tout à fait les mêmes, +également tachetés de points noirs, pareils à des +minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu. +Mais d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue +une femme, elles ne se ressembleraient presque +plus.</p> + +<p>D'après la duchesse, au contraire, et d'après +Olivier Bertin, elles étaient en tout semblables, et +seule la différence d'âge les faisait paraître différentes.</p> + +<p>Le peintre disait:</p> + +<p>—Est-elle changée, depuis trois ans? Je ne l'aurais +pas reconnue, je ne vais plus oser la tutoyer.</p> + +<p>La comtesse se mit à rire.</p> + +<p>—Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir +dire «vous» à Annette.</p> + +<p>La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait +sous des airs timidement espiègles, reprit:</p> + +<p>—C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à +M. Bertin.</p> + +<p>Sa mère sourit.</p> + +<p>—Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. +Vous referez vite connaissance.</p> + +<p>Mais Annette remuait la tête.</p> + +<p>—Non, non. Ça me gênerait.</p> + +<p>La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en +connaisseuse intéressée.</p> + +<p>—Voyons, petite, regarde-moi bien en face. +Oui, tu as tout à fait le même regard que ta mère; +tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu +auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas +beaucoup, mais un peu; tu es maigrichonne.</p> + +<p>La comtesse s'écria:</p> + +<p>—Oh! ne lui dites pas cela.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—C'est si agréable d'être mince! Moi je vais me +faire maigrir.</p> + +<p>Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans +la vivacité de sa colère, la présence d'une fillette.</p> + +<p>—Ah toujours! vous en êtes toujours à la +mode des os, parce qu'on les habille mieux que +la chair. Moi je suis de la génération des femmes +grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes +maigres! Ça me fait penser aux vaches d'Égypte. +Je ne comprends pas les hommes, par exemple, +qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre +temps, ils demandaient mieux.</p> + +<p>Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:</p> + +<p>—Regarde ta maman, petite, elle est très bien, +juste à point, imite-la.</p> + +<p>On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on +fut assis, Musadieu reprit la discussion.</p> + +<p>—Moi, je dis que les hommes doivent être +maigres, parce qu'ils sont faits pour des exercices +qui réclament de l'adresse et de l'agilité, incompatibles +avec le ventre. Le cas des femmes est un +peu différent. Est-ce pas votre avis, Corbelle?</p> + +<p>Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et +sa propre femme plus que mince! Mais la baronne +vint au secours de son mari, et résolument se +prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle +avait dû lutter contre un commencement d'embonpoint, +qu'elle domina très vite.</p> + +<p>Mme de Guilleroy demanda:</p> + +<p>—Dites comment vous avez fait?</p> + +<p>Et la baronne expliqua la méthode employée +par toutes les femmes élégantes du jour. On ne +buvait pas en mangeant. Une heure après le repas +seulement, on se permettait une tasse de thé, très +chaud, brûlant. Cela réussissait à tout le monde. +Elle cita des exemples étonnants de grosses femmes +devenues, en trois mois, plus fines que des +lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria:</p> + +<p>—Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous +n'aimez rien, mais rien, pas même le champagne. +Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste, qu'en pensez-vous?</p> + +<p>—Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, +ça m'est égal! Si j'étais sculpteur, je me plaindrais.</p> + +<p>—Mais vous êtes homme, que préférez-vous?</p> + +<p>—Moi? ... une ... élégance un peu nourrie, ce +que ma cuisinière appelle un bon petit poulet de +grain. Il n'est pas gras, il est plein et fin.</p> + +<p>La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule +regardait sa fille et murmurait:</p> + +<p>—Non, c'est très gentil d'être maigre, les +femmes qui restent maigres ne vieillissent pas.</p> + +<p>Ce point-là fut encore discuté et partagea la société. +Tout le monde, cependant, se trouva à peu +près d'accord sur ceci: qu'une personne très grasse +ne devait pas maigrir trop vite.</p> + +<p>Cette observation donna lieu à une revue des +femmes connues dans le monde et à de nouvelles +contestations sur leur grâce, leur chic et leur +beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de +Lochrist incomparablement charmante, tandis que +Bertin estimait sans rivale Mme Mandelière, brune, +avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche +un peu grande, où ses dents semblaient luire.</p> + +<p>Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à +coup, se tournant vers elle:</p> + +<p>—Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons +là, tu l'entendras répéter au moins une fois +par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille. En huit +jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans +le monde, sur la politique, les femmes, les pièces +de théâtre et le reste. Il n'y aura qu'à changer les +noms des gens ou les titres des oeuvres de temps +en temps. Quand tu nous auras tous entendus +exposer et défendre notre opinion, tu choisiras +paisiblement la tienne parmi celles qu'on doit avoir, +et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien, +jamais; tu n'auras qu'à te reposer.</p> + +<p>La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil +malin, où vivait une intelligence jeune, alerte, +tenue en laisse et prête à partir.</p> + +<p>Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux +idées comme on joue à la balle, sans s'apercevoir +qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes, protestèrent +au nom de la pensée et de l'activité +humaines.</p> + +<p>Alors Bertin s'efforça de démontrer combien +l'intelligence des gens du monde, même les plus +instruits, est sans valeur, sans nourriture et sans +portée, combien leurs croyances sont pauvrement +fondées, leur attention aux choses de l'esprit faible +et indifférente, leurs goûts sautillants et douteux.</p> + +<p>Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié +vrais, à moitié factices, que provoque d'abord, le +désir d'être éloquent, et qu'échauffe tout à coup +un jugement clair, ordinairement obscurci par la +bienveillance, il montra comment les gens qui ont +pour unique occupation dans la vie de faire des +visites et de dîner en ville, se trouvent devenir, par +une irrésistible fatalité, des êtres légers et gentils, +mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, +des croyances et des appétits superficiels.</p> + +<p>Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, +sincère, que leur culture intellectuelle étant +nulle, et leur érudition un simple vernis, ils demeurent, +en somme, des mannequins qui donnent +l'illusion et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne +sont pas. Il prouva que les frêles racines de leurs +instincts ayant poussé dans les conventions, et non +dans les réalités, ils n'aiment rien véritablement, +que le luxe même de leur existence est une satisfaction +de vanité et non l'apaisement d'un besoin +raffiné de leur corps, car on mange mal chez eux, +on y boit de mauvais vins, payés fort cher.</p> + +<p>—Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien +voir et rien pénétrer; à côté de la science qu'ils +ignorent; à côté de la nature qu'ils ne savent pas +regarder; à côté du bonheur, car ils sont impuissants +à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté +du monde ou de la beauté de l'art, dont ils parlent +sans l'avoir découverte, et même sans y croire, car +ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de la vie +et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher +à une chose jusqu'à l'aimer uniquement, de +s'intéresser à rien jusqu'à être illuminés par le +bonheur de comprendre.</p> + +<p>Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense +de la bonne compagnie.</p> + +<p>Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, +de ces arguments qui fondent devant la +raison comme la neige au feu, et qu'on ne peut +saisir, des arguments absurdes et triomphants de +curé de campagne qui démontre Dieu. Il compara, +pour finir, les gens du monde aux chevaux de +course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui +sont la gloire de la race chevaline.</p> + +<p>Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant +un silence dédaigneux et poli. Mais, soudain, +la bêtise du baron l'irrita, et interrompant +adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au +coucher, sans rien omettre, la vie d'un +homme bien élevé.</p> + +<p>Tous les détails finement saisis dessinaient une +silhouette irrésistiblement comique. On voyait le +monsieur habillé par son valet de chambre, exprimant +d'abord au coiffeur qui le venait raser quelques +idées générales, puis, au moment de la promenade +matinale, interrogeant les palefreniers sur +la santé des chevaux, puis trottant par les allées +du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être +salué, puis déjeunant en face de sa femme, sortie +en coupé de son côté, et ne lui parlant que pour +énumérer le nom des personnes aperçues le matin, +puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper +l'intelligence dans le commerce de ses +semblables, et dînant chez un prince où était discutée +l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite +la soirée au foyer de la danse, à l'Opéra, où +ses timides prétentions de viveur étaient satisfaites +innocemment par l'apparence d'un mauvais +lieu.</p> + +<p>Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût +blessante pour personne, qu'un rire courait autour +de la table.</p> + +<p>La duchesse, secouée par une gaîté retenue de +grosse personne, avait dans la poitrine de petites +secousses discrètes. Elle dit enfin:</p> + +<p>—Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez +mourir de rire.</p> + +<p>Bertin, très excité, riposta:</p> + +<p>—Oh! Madame, dans le monde on ne meurt +pas de rire. C'est à peine si on rit. On a la complaisance, +par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser et de +faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, +on ne fait jamais la chose. Allez dans les +théâtres populaires, vous verrez rire. Allez chez +les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à +la suffocation! Allez dans les chambrées de +soldats, vous verrez des hommes étranglés, les +yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit devant +les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne +rit pas. Je vous dis qu'on fait le simulacre de tout, +même du rire.</p> + +<p>Musadieu l'arrêta:</p> + +<p>—Permettez; vous êtes sévère! Vous-même, +mon cher, il me semble pourtant que vous ne dédaignez +pas ce monde que vous raillez si bien.</p> + +<p>Bertin sourit.</p> + +<p>—Moi, je l'aime.</p> + +<p>—Mais alors?</p> + +<p>—Je me méprise un peu comme un métis de +race douteuse.</p> + +<p>—Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.</p> + +<p>Et comme il se défendait de poser, elle termina +la discussion en déclarant que tous les artistes +aimaient à faire prendre aux gens des vessies pour +des lanternes.</p> + +<p>La conversation, alors, devint générale, effleura +tout, banale et douce, amicale et discrète, et, comme +le dîner touchait à sa fin, la comtesse, tout à coup, +s'écria, en montrant ses verres pleins devant elle:</p> + +<p>—Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, +nous verrons si je maigrirai.</p> + +<p>La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler +une gorgée ou deux d'eau minérale; ce fut en vain, +et elle s'écria:</p> + +<p>—Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner +la tête. Je vous en prie, Guilleroy, empêchez votre +femme de faire cette folie.</p> + +<p>Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le +système d'une batteuse mécanique inventée en +Amérique, n'avait pas entendu.</p> + +<p>—Quelle folie, duchesse?</p> + +<p>—La folie de vouloir maigrir.</p> + +<p>Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et +indifférent.</p> + +<p>—C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.</p> + +<p>La comtesse s'était levée en prenant le bras de +son voisin; le comte offrit le sien à la duchesse, +et on passa dans le grand salon, le boudoir du +fond étant réservé aux réceptions de la journée.</p> + +<p>C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les +quatre murs, de larges et beaux panneaux de soie +bleu pâle à dessins anciens enfermés en des encadrements +blancs et or prenaient sous la lumière +des lampes et du lustre une teinte lunaire douce +et vive. Au milieu du principal, le portrait de la +comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, +animer l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à +l'air même du salon son sourire de jeune femme, +la grâce de son regard, le charme léger de ses cheveux +blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, +une sorte de pratique d'urbanité, comme le signe +de croix en entrant dans les églises, de complimenter +le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque +fois qu'on s'arrêtait devant.</p> + +<p>Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de +connaisseur commissionné par l'État ayant une +valeur d'expertise légale, il se faisait un devoir +d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité +de cette peinture.</p> + +<p>—Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait +moderne que je connaisse. Il y a là dedans une +vie prodigieuse.</p> + +<p>Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre +vanter cette toile avait enraciné la conviction +qu'il possédait un chef-d'oeuvre, s'approcha pour +renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils accumulèrent +toutes les formules usitées et techniques +pour célébrer les qualités apparentes et intentionnelles +de ce tableau.</p> + +<p>Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient +ravis d'admiration, et Olivier Bertin, accoutumé à +ces éloges, auxquels il ne prêtait guère plus d'attention +qu'on ne fait aux questions sur la santé, +après une rencontre dans la rue, redressait cependant +la lampe à réflecteur placée devant le portrait +pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée, par +négligence, un peu de travers.</p> + +<p>Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de +la duchesse, elle lui dit:</p> + +<p>—Je crois que mon neveu va venir me chercher +et vous demander une tasse de thé.</p> + +<p>Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient +rencontrés et devinés, sans qu'ils se les fussent +encore confiés, même par des sous-entendus.</p> + +<p>Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis +de Farandal, après s'être presque entièrement +ruiné au jeu, était mort d'une chute de cheval, +en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant +de vingt-huit ans, ce jeune homme, un des plus +convoités meneurs de cotillon d'Europe, car on +le faisait venir parfois à Vienne et à Londres +pour couronner par des tours de valse des bals +princiers, bien qu'à peu près sans fortune, demeurait +par sa situation, par sa famille, par son +nom, par ses parentés presque royales, un des +hommes les plus recherchés et les plus enviés +de Paris.</p> + +<p>Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante +et sportive, et après un mariage riche, très +riche, remplacer les succès mondains par des succès +politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait, +par ce seul fait, une des colonnes du +trône futur, un des conseillers du roi, un des chefs +du parti.</p> + +<p>La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme +fortune du comte de Guilleroy, thésaurisateur +prudent logé dans un simple appartement +quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans +un des plus beaux hôtels de Paris. Elle savait ses +spéculations toujours heureuses, son flair subtil +de financier, sa participation aux affaires les plus +fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu +la pensée de faire épouser à son neveu la fille du +député normand à qui ce mariage donnerait une +influence prépondérante dans la société aristocratique +de l'entourage des princes. Guilleroy, qui +avait fait un mariage riche et multiplié par son +adresse une belle fortune personnelle, couvait +maintenant d'autres ambitions.</p> + +<p>Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, +être en mesure de profiter de cet événement de la +façon la plus complète.</p> + +<p>Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose. +Beau-père du marquis de Farandal, dont +les aïeux avaient été les familiers fidèles et préférés +de la maison royale de France, il montait au premier +rang.</p> + +<p>L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait +en outre à cette union un caractère d'intimité très +précieux, et par crainte qu'une autre jeune fille +se rencontrât qui plût subitement au marquis, il +avait fait revenir la sienne afin de hâter les événements.</p> + +<p>Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les +devinant, y prêtait une complicité silencieuse, et, +ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas été prévenue +du brusque retour de la jeune fille, elle avait +engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin +de l'habituer, peu à peu, à entrer souvent dans +cette maison.</p> + +<p>Pour la première fois, le comte et la duchesse +parlèrent à mots couverts de leurs désirs, et en se +quittant, un traité d'alliance était conclu.</p> + +<p>On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu +racontait à la baronne de Corbelle la présentation +d'une ambassade nègre au Président de la République, +quand le marquis de Farandal fut annoncé.</p> + +<p>Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du +bras rapide et familier, il posa un monocle sur son +oeil droit, et l'y laissa comme pour reconnaître le +salon où il pénétrait, mais pour donner, peut-être, +aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le +voir, et pour marquer son entrée. Puis, par un +imperceptible mouvement de la joue et du sourcil, +il laissa retomber le morceau de verre au bout +d'un cheveu de soie noire, et s'avança vivement +vers Mme de Guilleroy dont il baisa la main tendue, +en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour +sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, +allant de l'un à l'autre avec une élégante aisance.</p> + +<p>C'était un grand garçon à moustaches rousses, +un peu chauve déjà, taillé en officier, avec des +allures anglaises de sportsman. On sentait, à le +voir, un de ces hommes dont tous les membres +sont plus exercés que la tête, et qui n'ont d'amour +que pour les choses où se développent la force et +l'activité physiques. Il était instruit pourtant, car +il avait appris et il apprenait encore chaque jour, +avec une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui +serait utile de savoir plus tard: l'histoire, en s'acharnant +sur les dates et en se méprenant sur les +enseignements des faits, et les notions élémentaires +d'économie politique nécessaires à un député, +l'A B C de la sociologie à l'usage des classes dirigeantes.</p> + +<p>Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme +de valeur.» Bertin appréciait son adresse et sa +vigueur. Ils allaient à la même salle d'armes, +chassaient ensemble souvent, et se rencontraient +à cheval dans les allées du bois. Entre eux était +donc née une sympathie de goûts communs, cette +franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux +hommes un sujet de conversation tout trouvé, +agréable à l'un comme à l'autre.</p> + +<p>Quand on présenta le marquis à Annette de +Guilleroy, il eut brusquement le soupçon des combinaisons +de sa tante, et, après s'être incliné, il la +parcourut d'un regard rapide d'amateur.</p> + +<p>Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, +car il avait tant conduit de cotillons qu'il +s'y connaissait en jeunes filles et pouvait prédire +presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme +un expert qui goûte un vin trop vert.</p> + +<p>Il échangea seulement avec elle quelques phrases +insignifiantes, puis s'assit auprès de la baronne +de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.</p> + +<p>On se retira de bonne heure, et quand tout le +monde fut parti, l'enfant couchée, les lampes +éteintes, les domestiques remontés en leurs chambres, +le comte de Guilleroy, marchant à travers +le salon, éclairé seulement par deux bougies, +retint longtemps la comtesse ensommeillée +sur un fauteuil, pour développer ses espérances, +détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les +combinaisons, les chances et les précautions à +prendre.</p> + +<p>Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de +sa soirée, et murmurant:</p> + +<p>—Je crois bien que c'est une affaire faite.</p> + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> +<br> + +<p>«<i>Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai +pas aperçu depuis trois jours, et cela me semble +long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous savez +que je ne peux plus me passer de vous</i>.»</p> + +<p>Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant +toujours un sujet nouveau, relut le billet de +la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un secrétaire, +il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées +là depuis le début de leur liaison.</p> + +<p>Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de +la vie mondaine, à se voir presque chaque jour. +De temps en temps, elle venait chez lui, et le laissant +travailler, s'asseyait pendant une heure ou +deux dans le fauteuil où elle avait posé jadis. Mais +comme elle craignait un peu les remarques des +domestiques, elle préférait pour ces rencontres +quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, +le recevoir chez elle, ou le retrouver dans +un salon.</p> + +<p>On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, +qui semblaient toujours naturelles à M. de Guilleroy.</p> + +<p>Deux fois par semaine au moins le peintre dînait +chez la comtesse avec quelques amis; le lundi, +il la saluait régulièrement dans sa loge à l'Opéra; +puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou +telle maison, où le hasard les amenait à la même +heure. Il savait les soirs où elle ne sortait pas, et +il entrait alors prendre une tasse de thé chez elle, +se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement +et si sûrement logé dans cette affection mûrie, si +capturé par l'habitude de la trouver quelque part, +de passer à côté d'elle quelques instants, d'échanger +quelques paroles, de mêler quelques pensées, +qu'il éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse +fût depuis longtemps apaisée, un besoin incessant +de la voir.</p> + +<p>Le désir de la famille, d'une maison animée, +habitée, du repas en commun, des soirées où l'on +cause sans fatigue avec des gens depuis longtemps +connus, ce désir du contact, du coudoiement, de +l'intimité qui sommeille en tout coeur humain, et +que tout vieux garçon promène, de porte en porte, +chez ses amis où il installe un peu de lui, ajoutait +une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. +Dans cette maison où il était aimé, gâté, où il +trouvait tout, il pouvait encore reposer et dorloter +sa solitude.</p> + +<p>Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, +que le retour de leur fille devait agiter beaucoup, +et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même qu'ils ne +l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une +certaine discrétion à ne les point solliciter le premier.</p> + +<p>La lettre de la comtesse le souleva comme un +coup de fouet. Il était trois heures de l'après-midi. +Il se décida immédiatement à se rendre chez elle +pour la trouver avant qu'elle sortît.</p> + +<p>Le valet de chambre parut, appelé par un coup +de sonnette.</p> + +<p>—Quel temps, Joseph?</p> + +<p>—Très beau, Monsieur.</p> + +<p>—Chaud.</p> + +<p>—Oui, Monsieur.</p> + +<p>—Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.</p> + +<p>Il avait toujours une tenue très élégante; mais +bien qu'il fût habillé par un tailleur au style correct, +la façon seule dont il portait ses vêtements, +dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet +blanc, le chapeau de feutre gris, haut de forme, un +peu rejeté en arrière, semblait révéler tout de +suite qu'il était artiste et célibataire.</p> + +<p>Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit +qu'elle se préparait à faire une promenade au +bois. Il fut mécontent et attendit.</p> + +<p>Selon son habitude, il se mit à marcher à travers +le salon, allant d'un siège à l'autre ou des fenêtres +aux murs, dans la grande pièce assombrie +par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds +dorés, des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis +et coûteux, traînaient dans un désordre cherché. +C'étaient de petites boîtes anciennes en or travaillé, +des tabatières à miniatures, des statuettes +d'ivoire, puis des objets en argent mat tout à fait +modernes, d'une drôlerie sévère, où apparaissait +le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine, +et dessus, un chat buvant dans une casserole, un +étui à cigarettes, simulant un gros pain, une cafetière +pour mettre des allumettes, et puis dans un +écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets, +bagues, broches, boucles d'oreilles avec des +brillants, des saphirs, des rubis, des émeraudes, +microscopique fantaisie qui semblait exécutée par +des bijoutiers de Lilliput.</p> + +<p>De temps en temps, il touchait un objet, donné +par lui, à quelque anniversaire, le prenait, le maniait, +l'examinait avec une indifférence rêvassante, +puis le remettait à sa place.</p> + +<p>Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, +reliés avec luxe, s'offraient à la main sur un guéridon +porté par un seul pied, devant un petit canapé +de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble +la <i>Revue des Deux Mondes</i>, un peu fripée, fatiguée, +avec des pages cornées, comme si on l'avait +lue et relue, puis d'autres publications non coupées, +les <i>Arts modernes</i>, qu'on doit recevoir uniquement +à cause du prix, l'abonnement coûtant +quatre cents francs par an, et la <i>Feuille libre</i>, mince +plaquette à couverture bleue, où se répandent les +poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».</p> + +<p>Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, +meuble coquet du dernier siècle, sur lequel elle +écrivait les réponses aux questions pressées apportées +pendant les réceptions. Quelques ouvrages +encore sur ce bureau, les livres familiers, enseigne +de l'esprit et du coeur de la femme: <i>Musset, Manon +Lescaut, Werther</i>; et, pour montrer qu'on +n'était pas étranger aux sensations compliquées +et aux mystères de la psychologie, <i>les Fleurs du +mal, le Rouge et le Noir, la Femme au</i> XVIIIe <i>siècle, +Adolphe.</i></p> + +<p>A côté des volumes, un charmant miroir à main, +chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, dont la glace était retournée +sur un carré de velours brodé, afin qu'on +pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et +d'argent.</p> + +<p>Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques +années il vieillissait terriblement, et bien +qu'il jugeât son visage plus original qu'autrefois, +il commençait à s'attrister du poids de ses joues et +des plissures de sa peau.</p> + +<p>Une porte s'ouvrit derrière lui..</p> + +<p>—Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.</p> + +<p>—Bonjour, petite, tu vas bien?</p> + +<p>—Très bien, et vous?</p> + +<p>—Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.</p> + +<p>—Non, vrai, ça me gêne.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.</p> + +<p>—Pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez +jeune ni assez vieux! ...</p> + +<p>Le peintre se mit à rire.</p> + +<p>—Devant cette raison, je n'insiste point.</p> + +<p>Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche +où poussent les premiers cheveux, et reprit, confuse:</p> + +<p>—Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait +tout de suite, et de vous demander si vous +vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.</p> + +<p>—Oui, certainement. Vous êtes seules?</p> + +<p>—Non, avec la duchesse de Mortemain.</p> + +<p>—Très bien, j'en suis.</p> + +<p>—Alors, vous permettez que j'aille mettre mon +chapeau?</p> + +<p>—Va, mon enfant!</p> + +<p>Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, +prête à partir. Elle tendit ses mains.</p> + +<p>—On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?</p> + +<p>—Je ne voulais pas vous gêner en ce moment. +Dans la façon dont elle prononça «Olivier», elle +mit tous ses reproches et tout son attachement.</p> + +<p>—Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, +ému par l'intonation de son nom.</p> + +<p>Cette petite querelle de coeur finie et arrangée, +elle reprit sur le ton des causeries mondaines:</p> + +<p>—Nous allons aller chercher la duchesse à son +hôtel, et puis, nous ferons un tour de bois. Il va +falloir montrer tout ça à Nanette.</p> + +<p>Le landau attendait sous la porte cochère.</p> + +<p>Bertin s'assit en face des deux femmes, et la +voiture partit au milieu du bruit des chevaux piaffant +sous la voûte sonore.</p> + +<p>Le long du grand boulevard descendant vers la +Madeleine toute la gaîté du printemps nouveau +semblait tombée du ciel sur les vivants.</p> + +<p>L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes +des airs de fête, aux femmes des airs d'amour, faisaient +cabrioler les gamins et les marmitons blancs +qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs +pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes +voyous. Les chiens semblaient pressés; les serins +des concierges s'égosillaient; seules les vieilles +rosses attelées aux fiacres allaient toujours de +leur allure accablée, de leur trot de moribonds.</p> + +<p>La comtesse murmura:</p> + +<p>—Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!</p> + +<p>Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait +l'une auprès de l'autre, la mère et la fille. +Certes, elles étaient différentes, mais si pareilles en +même temps que celle-ci était bien la continuation +de celle-là, faite du même sang, de la même chair, +animée de la même vie. Leurs yeux surtout, ces +yeux bleus éclaboussés de gouttelettes noires, d'un +bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la +mère, fixaient si bien sur lui le même regard, +quand il leur parlait, qu'il s'attendait à les entendre +lui répondre les mêmes choses. Et il était un +peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, +qu'il y avait devant lui deux femmes très +distinctes, une qui avait vécu et une qui allait +vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait +cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencée +par des goûts et des instincts encore endormis, +aurait poussé, se serait ouverte au milieu des événements +du monde. C'était une jolie petite personne +nouvelle, prête aux hasards et à l'amour, +ignorée et ignorante, qui sortait du port comme +on navire, tandis que sa mère y revenait, ayant +traversé l'existence et aimé!</p> + +<p>Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle +avait choisi et qu'elle préférait encore, cette femme +toujours jolie, bercée en ce landau, dans l'air tiède +du printemps.</p> + +<p>Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un +regard, elle le devina, et il crut sentir un remerciement +dans un frôlement de sa robe.</p> + +<p>A son tour, il murmura:</p> + +<p>—Oh! oui, quel beau jour!</p> + +<p>Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, +ils filèrent vers les Invalides, traversèrent la Seine +et gagnèrent l'avenue des Champs-Elysées, en +montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au milieu +d'un flot de voitures.</p> + +<p>La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, +et elle ouvrait, sur ce fleuve d'équipages, +des yeux avides et naïfs. De temps en temps, +quand la duchesse et la comtesse accueillaient un +salut d'un court mouvement de tête, elle demandait: +«Qui est-ce?» Il nommait «les Pontaiglin», +ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist», +ou «la belle Mme Mandelière».</p> + +<p>On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne, +au milieu du bruit et de l'agitation des +roues. Les équipages, un peu moins serrés +qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter +dans une course sans fin. Les fiacres, les landaus +lourds, les huit-ressorts solennels se dépassaient +tour à tour, distancés soudain par une victoria +rapide, attelée d'un seul trotteur, emportant avec +une vitesse folle, à travers toute cette foule roulante, +bourgeoise ou aristocrate, à travers tous les +mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, +une femme jeune, indolente, dont la toilette claire +et hardie jetait aux voitures qu'elle frôlait un +étrange parfum de fleur inconnue.</p> + +<p>—Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette.</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que +la duchesse et la comtesse échangeaient un sourire.</p> + +<p>Les feuilles poussaient, les rossignols familiers +de ce jardin parisien chantaient déjà dans la jeune +verdure, et quand on eut pris la file au pas, en +approchant du lac, ce fut de voiture à voiture un +échange incessant de saints, de sourires et de +paroles aimables, lorsque les roues se touchaient. +Cela, maintenant, avait l'air du glissement d'une +flotte de barques où étaient assis des dames et des +messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à +tout instant se penchait devant les chapeaux levés +ou les fronts inclinés, paraissait passer une revue +et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait +et ce qu'elle supposait des gens, à mesure +qu'ils défilaient devant elle.</p> + +<p>—Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, +la beauté de la République.</p> + +<p>Dans une voiture légère et coquette, la beauté +de la République laissait admirer, sous une apparente +indifférence pour cette gloire indiscutée, ses +grands yeux sombres, son front bas sous un +casque de cheveux noirs, et sa bouche volontaire, +un peu trop forte.</p> + +<p>—Très belle tout de même, dit Bertin.</p> + +<p>La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres +femmes. Elle haussa doucement les épaules et +ne répondit rien.</p> + +<p>Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain +l'instinct des rivalités, osa dire:</p> + +<p>—Moi, je ne trouve point. +Le peintre se retourna.</p> + +<p>—Quoi, tu ne la trouves point belle?</p> + +<p>—Non, elle a l'air trempée dans l'encre. +La duchesse riait, ravie.</p> + +<p>—Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des +hommes de Paris se pâme devant cette négresse! +Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, regarde +plutôt la comtesse de Lochrist.</p> + +<p>Seule dans un landau avec un caniche blanc, la +comtesse, fine comme une miniature, une blonde +aux yeux bruns, dont les lignes délicates, depuis +cinq ou six ans également, servaient de thème +aux exclamations de ses partisans, saluait, un sourire +fixé sur la lèvre.</p> + +<p>Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.</p> + +<p>—Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche. +Bertin, qui d'ordinaire dans les discussions +quotidiennement revenues sur ces deux rivales, +ne soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de +cette intolérance de gamine.</p> + +<p>—Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, +elle est charmante, et je te souhaite de devenir +aussi jolie qu'elle.</p> + +<p>—Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez +seulement les femmes quand elles ont passé +trente ans. Elle a raison, cette enfant, vous ne les +vantez que défraîchies.</p> + +<p>Il s'écria:</p> + +<p>—Permettez, une femme n'est vraiment belle +que tard, lorsque toute son expression est sortie.</p> + +<p>Et développant cette idée que la première fraîcheur +n'est que le vernis de la beauté qui mûrit, +il prouva que les hommes du monde ne se trompent +pas en faisant peu d'attention aux jeunes +femmes dans tout leur éclat, et qu'ils ont raison +de ne les proclamer «belles» qu'à la dernière +période de leur épanouissement.</p> + +<p>La comtesse, flattée, murmurait:</p> + +<p>—Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très +gentil, un jeune visage, mais toujours un peu +banal.</p> + +<p>Et le peintre insista, indiquant à quel moment +une figure, perdant peu à peu la grâce indécise de +la jeunesse, prend sa forme définitive, son caractère, +sa physionomie.</p> + +<p>Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» +d'un petit balancement de tête convaincu; et plus +il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui plaide, +avec une animation de suspect qui soutient sa +cause, plus elle l'approuvait du regard et du geste, +comme s'ils se fussent alliés pour se soutenir +contre un danger, pour se défendre contre une +opinion menaçante et fausse. Annette ne les écoutait +guère, tout occupée à regarder. Sa figure souvent +rieuse était devenue grave, et elle ne disait +plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce +soleil, ces feuilles, ces voitures, cette belle vie riche +et gaie, tout cela c'était pour elle.</p> + +<p>Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue +à son tour, saluée, enviée; et des hommes, en la +montrant, diraient peut-être qu'elle était belle. +Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les +plus élégants, et demandait toujours leurs noms, +sans s'occuper d'autre chose que de ces syllabes +assemblées qui, parfois, éveillaient en elle un +écho de respect et d'admiration, quand elle les +avait lues souvent dans les journaux ou dans l'histoire. +Elle ne s'accoutumait pas à ce défilé de célébrités, +et ne pouvait même croire tout à fait +qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à +quelque représentation. Les fiacres lui inspiraient +un mépris mêlé de dégoût, la gênaient et l'irritaient, +et elle dit soudain:</p> + +<p>—Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici +que les voitures de maître.</p> + +<p>Bertin répondit:</p> + +<p>—Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité, +de la liberté et de la fraternité?</p> + +<p>Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et +reprit:</p> + +<p>—Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de +Vincennes, par exemple.</p> + +<p>—Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore +que nous nageons en pleine démocratie. D'ailleurs, +si tu veux voir le bois pur de tout mélange, +viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la +fine fleur de la société.</p> + +<p>Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si +bien, du bois matinal avec ses cavaliers et ses amazones, +de ce club des plus choisis où tout le monde +se connaît par ses noms, petits noms, parentés, +titres, qualités et vices, comme si tous vivaient +dans le même quartier ou dans la même petite +ville.</p> + +<p>—Y venez-vous souvent? dit-elle.</p> + +<p>—Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de +plus charmant à Paris.</p> + +<p>—Vous montez à cheval, le matin!</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—Et puis, l'après-midi, vous faites des visites?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Alors, quand est-ce que vous travaillez?</p> + +<p>—Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai +choisi une spécialité suivant mes goûts! Comme je +suis peintre de belles dames, il faut bien que je les +voie et que je les suive un peu partout.</p> + +<p>Elle murmura, toujours sans rire:</p> + +<p>—A pied et à cheval?</p> + +<p>Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, +qui semblait dire: Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu +seras très bien, toi.</p> + +<p>Un souffle d'air froid passa, venu de très loin, +de la grande campagne à peine éveillée encore; et +le bois entier frémit, ce bois coquet, frileux et +mondain.</p> + +<p>Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler +les maigres feuilles sur les arbres et les étoffes +sur les épaules. Toutes les femmes, d'un mouvement +presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et +sur leur gorge le vêtement tombé derrière elles; et +les chevaux se mirent à trotter d'un bout à l'autre +de l'allée, comme si la brise aigre, qui accourait, +les eût fouettés en les touchant.</p> + +<p>On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de +gourmettes secouées, sous une ondée oblique et +rouge du soleil couchant.</p> + +<p>—Est-ce que vous retournez chez vous? dit la +comtesse au peintre, dont elle savait toutes les +habitudes.</p> + +<p>—Non, je vais au Cercle.</p> + +<p>—Alors, nous vous déposons en passant?</p> + +<p>—Ça me va, merci bien.</p> + +<p>—Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec +la duchesse?</p> + +<p>—Dites votre jour?</p> + +<p>Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs +avaient baptisé «un Watteau réaliste» et +que ses détracteurs appelaient «photographe de +robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner, +soit à dîner, les belles personnes dont il +avait reproduit les traits, et d'autres encore, toutes +les célèbres, toutes les connues, qu'amusaient +beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de garçon.</p> + +<p>—Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain, +ma chère duchesse? demanda Mme de Guilleroy.</p> + +<p>—Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne +pense jamais à moi, pour ces parties-là. On voit +bien que je ne suis plus jeune.</p> + +<p>La comtesse, habituée à considérer la maison de +l'artiste un peu comme la sienne, reprit:</p> + +<p>—Rien, que nous quatre, les quatre du landau, +la duchesse, Annette, moi et vous, n'est-ce pas, +grand artiste?</p> + +<p>—Rien que nous, dit-il en descendant, et je +vous ferai faire des écrevisses à l'alsacienne.</p> + +<p>—Oh! vous allez donner des passions à la petite.</p> + +<p>Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement +dans le vestibule de la grande porte du Cercle, +jeta son pardessus et sa canne à la compagnie de +valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats +au passage d'un officier, puis il monta le large +escalier, passa devant une autre brigade de domestiques +en culottes courtes, poussa une porte et se +sentit soudain alerte comme un jeune homme en +entendant, au bout du couloir, un bruit continu +de fleurets heurtés, d'appels de pied, d'exclamations +lancées, par des voix fortes: Touché.—A +moi.—Passé.—J'en ai.—Touché.—A vous.</p> + +<p>Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile +grise, +avec leur veste de peau, leurs pantalons +serrés aux chevilles, une sorte de tablier tombant +sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée, et +dans l'autre main rendue énorme par le gant, le +mince et souple fleuret, s'allongeaient et se redressaient +avec une brusque souplesse de pantins mécaniques.</p> + +<p>D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés, +rouges, en sueur, un mouchoir à la main +pour éponger leur front et leur cou; d'autres, assis +sur le divan carré qui faisait le tour de la grande +salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, +et le maître du Cercle, Taillade, contre le grand +Rocdiane.</p> + +<p>Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.</p> + +<p>—Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.</p> + +<p>—Je suis à vous, mon cher.</p> + +<p>Et il passa dans le cabinet de toilette pour se +déshabiller.</p> + +<p>Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile +et vigoureux, et, devinant qu'il allait faire un +excellent assaut, il se hâtait avec une impatience +d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son +adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême, +et, en dix minutes, l'ayant touché onze fois, le fatigua +si bien, que le baron demanda grâce. Puis il +tira avec Punisimont, et avec son confrère Amaury +Maldant.</p> + +<p>La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante, +lui rappela les bains de la vingtième année, +quand il piquait des têtes dans la Seine, du haut +des ponts de la banlieue, en plein automne, pour +épater les bourgeois.</p> + +<p>—Tu dînes ici? lui demandait Maldant.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane +et Landa, dépêche-toi, il est sept heures un +quart.</p> + +<p>La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait.</p> + +<p>Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de +Paris, des désoeuvrés et des occupés, tous ceux +qui, à partir de sept heures du soir, ne savent plus +que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher, +grâce au hasard d'une rencontre, à quelque chose +ou à quelqu'un.</p> + +<p>Quand les cinq amis se furent assis, le banquier +Liverdy, un homme de quarante ans, vigoureux et +trapu, dit à Bertin:</p> + +<p>—Vous étiez enragé, ce soir.</p> + +<p>Le peintre répondit:</p> + +<p>—Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.</p> + +<p>Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury +Maldant, un petit maigre, chauve, avec une barbe +grise, dit d'un air fin:</p> + +<p>—Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en +Avril; ça me fait pousser quelques feuilles, une +demi-douzaine au plus, puis ça coule en sentiment; +il n'y a jamais de fruits.</p> + +<p>Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa +le plaignirent. Plus âgés que lui, tous deux, sans +qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge, hommes de +cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants +avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient +d'être plus jeunes, en tout, que les polissons +énervés de la génération nouvelle.</p> + +<p>Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les +salons, mais suspect de tripotages d'argent de toute +nature, ce qui n'était pas étonnant, disait Bertin, +après avoir tant vécu dans les tripots, marié, +séparé de sa femme qui lui payait une rente, administrateur +de banques belges et portugaises, portait +haut, sur sa figure énergique de Don Quichotte, +un honneur un peu terni de gentilhomme +à tout faire que nettoyait, de temps en temps, le +sang d'une piqûre en duel.</p> + +<p>Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa +taille et de ses épaules, bien que marié et père de +deux enfants, ne se décidait qu'à grand'peine à +dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au +Cercle les autres jours, avec ses amis, après la +séance de la salle d'armes.</p> + +<p>—Le Cercle est une famille, disait-il, la famille +de ceux qui n'en ont pas encore, de ceux qui n'en +auront jamais et de ceux qui s'ennuient dans la +leur.</p> + +<p>La conversation, partie sur le chapitre femmes, +roula d'anecdotes en souvenirs et de souvenirs en +vanteries jusqu'aux confidences indiscrètes.</p> + +<p>Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses +maîtresses par des indications précises, femmes +du monde dont il ne disait pas les noms, afin de les +faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait +les siennes par leurs prénoms. Il racontait: +«J'étais au mieux, en ce moment-là, avec la +femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant, +je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait +au milieu des sourires, puis reprenait: «Hein! +j'ai laissé échapper quelque chose. On devrait +prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes +Sophie.»</p> + +<p>Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de +déclarer, quand on l'interrogeait:</p> + +<p>—Moi, je me contente de mes modèles.</p> + +<p>On feignait de le croire, et Landa, un simple +coureur de filles, s'exaltait à la pensée de tous les +jolis morceaux qui trottent par les rues, et de +toutes les jeunes personnes déshabillées devant le +peintre, à dix francs l'heure.</p> + +<p>A mesure que les bouteilles se vidaient, tous +ces grisons, comme les appelaient les jeunes du +Cercle, tous ces grisons, dont la face rougissait, +s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs +fermentées.</p> + +<p>Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions +plus véridiques, et oubliait les femmes du +monde pour célébrer les simples cocottes.</p> + +<p>—Paris, disait-il, un verre de kummel à la main, +la seule ville où un homme ne vieillisse pas, la +seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il soit solide +et bien conservé, il trouvera toujours une gamine +de dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.</p> + +<p>Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs, +l'approuvait avec enthousiasme, énumérait +les petites filles qui l'adoraient encore tous les +jours.</p> + +<p>Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir +exactement ce que valent les femmes, murmurait:</p> + +<p>—Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.</p> + +<p>Landa riposta:</p> + +<p>—Elles me le prouvent, mon cher.</p> + +<p>—Ces preuves-là ne comptent pas.</p> + +<p>—Elles me suffisent.</p> + +<p>Rocdiane criait:</p> + +<p>—Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous +qu'une jolie petite gueuse de vingt ans, qui +fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la fête à +Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et +gâté le goût des baisers, sait encore distinguer un +homme de trente d'avec un homme de soixante? +Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et +trop connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime +mieux, au fond du coeur, mais vraiment mieux, +un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce +qu'elle sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce +que les hommes ont un âge, ici? Eh! mon cher, +nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et +plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on +nous aime, plus on nous le montre et plus on le +croit.</p> + +<p>Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés +par l'alcool, prêts à partir pour toutes les conquêtes, +et ils commençaient à délibérer sur l'emploi +de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, Rocdiane +de l'Hippodrome, Maldant de l'Éden et +Landa des Folies-Bergère, quand un bruit de violons +qu'on accorde, léger, lointain, vint jusqu'à +eux.</p> + +<p>—Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au +Cercle, dit Rocdiane.</p> + +<p>—Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix +minutes avant de sortir?</p> + +<p>—Allons.</p> + +<p>Ils traversèrent un salon, la salle de billard, +une salle de jeu, puis arrivèrent dans une sorte de +loge dominant la galerie des musiciens. Quatre +messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient +déjà d'un air recueilli, tandis qu'en bas, au milieu +des rangs de sièges vides, une dizaine d'autres +causaient, assis ou debout.</p> + +<p>Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits +coups de son archet: on commença.</p> + +<p>Olivier Bertin adorait la musique; comme on +adore l'opium. Elle le faisait rêver.</p> + +<p>Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché, +il se sentait emporté dans une sorte d'ivresse +nerveuse qui rendait son corps et son intelligence +incroyablement vibrants. Son imagination s'en +allait comme une folle, grisée par les mélodies, +à travers des songeries douces et d'agréables rêvasseries. +Les yeux fermés, les jambes croisées, +les bras mous, il écoutait les sons et voyait des +choses qui passaient devant ses yeux et dans son esprit.</p> + +<p>L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et +le peintre, dès qu'il eut baissé ses paupières sur +son regard, revit le bois, la foule des voitures autour +de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse +et sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs +paroles, sentait le mouvement de la voiture, respirait +l'air plein d'odeur de feuilles.</p> + +<p>Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit +cette vision, qui recommença trois fois, comme recommence, +après une traversée en mer, le roulis +du bateau dans l'immobilité du lit.</p> + +<p>Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain, +avec les deux femmes assises toujours devant +lui, tantôt en chemin de fer, tantôt à la table d'hôtels +étrangers. Durant toute la durée de l'exécution +musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme +si elles avaient laissé, durant cette promenade au +grand soleil, l'image de leurs deux visages empreinte +au fond de son oeil.</p> + +<p>Un silence, puis un bruit de sièges remués et +de voix chassèrent cette vapeur de songe, et il +aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre +amis en des postures naïves d'attention changée +en sommeil.</p> + +<p>Quand il les eut réveillés:</p> + +<p>—Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.</p> + +<p>—Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai +envie de dormir ici encore un peu.</p> + +<p>—Et moi aussi, reprit Landa.</p> + +<p>Bertin se leva:</p> + +<p>—Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.</p> + +<p>Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il +désirait s'en aller, par crainte des fins de soirée +qu'il connaissait si bien autour de la table de baccara +du Cercle.</p> + +<p>Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit +de nerfs, une de ces nuits qui mettent les artistes +dans cet état d'activité cérébrale baptisée inspiration, +il se décida à ne pas sortir et à travailler +jusqu'au soir.</p> + +<p>Ce fut une journée excellente, une de ces journées +de production facile, où l'idée semble descendre +dans les mains et se fixer d'elle-même sur +la toile.</p> + +<p>Les portes closes, séparé du monde, dans la +tranquillité de l'hôtel fermé pour tous, dans la +paix amie de l'atelier, l'oeil clair, l'esprit lucide, +surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux +seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allégresse. +Rien n'existait plus pour lui, pendant ces +heures de travail, que le morceau de toile où naissait +une image sous la caresse de ses pinceaux, et +il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation +étrange et bonne de vie abondante qui se +grise et se répand. Le soir il était brisé comme +après une saine fatigue, et il se coucha avec la +pensée agréable de son déjeuner, du lendemain.</p> + +<p>La table fut couverte de fleurs, le menu très +soigné pour Mme de Guilleroy, gourmande raffinée, +et malgré une résistance énergique, mais +courte, le peintre força ses convives à boire du +champagne.</p> + +<p>—La petite sera ivre! disait la comtesse.</p> + +<p>La duchesse indulgente répondait:</p> + +<p>—Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois.</p> + +<p>Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se +sentait un peu agité par cette gaîté légère qui +soulève comme si elle faisait pousser des ailes aux +pieds.</p> + +<p>La duchesse et la comtesse, ayant une séance +au comité des Mères françaises, devaient reconduire +la jeune fille avant de se rendre à la Société, +mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle, +en la ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent +tous les deux.</p> + +<p>—Prenons par-le plus long, dit-elle.</p> + +<p>—Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est +un endroit très gentil; nous regarderons les +mioches et les nourrices.</p> + +<p>—Mais oui, je veux bien.</p> + +<p>Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée +et monumentale qui sert, d'enseigne et d'entrée +à ce bijou de parc élégant, étalant en plein +Paris sa grâce factice et verdoyante, au milieu +d'une ceinture d'hôtels princiers.</p> + +<p>Le long des larges allées, qui déploient à travers +les pelouses et les massifs leur courbe savante, +une foule de femmes et d'hommes, assis sur des +chaises de fer, regardent défiler les passants tandis +que, par les petits chemins enfoncés sous les +ombrages et serpentant comme des ruisseaux, un +peuple d'enfants grouille dans le sable, court, +saute à la corde sous l'oeil indolent des nourrices +ou sous le regard inquiet des mères. Les arbres +énormes, arrondis en dôme comme des monuments +de feuilles, les marronniers géants dont la +lourde verdure est éclaboussée de grappes rouges +ou blanches, les sycomores distingués, les platanes +décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté, +ornent en des perspectives séduisantes les grands +gazons onduleux.</p> + +<p>Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans +les feuillages et voisinent de cime en cime, tandis +que les moineaux, se baignent dans l'arc-en-ciel +dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages +égrenée sûr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues +blanches semblent heureuses dans cette fraîcheur verte. +Un jeune garçon de marbre retire de son pied une épine +introuvable, comme s'il s'était piqué tout à l'heure en +courant après la Diane qui fuit là-bas vers le petit lac +emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un temple.</p> + +<p>D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au +bord des massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main. +Une cascade écume et roule sur de jolis rochers. Un arbre, +tronqué comme une colonne, porte un lierre; un tombeau porte +une inscription. Les fûts de pierre dressés sur les gazons +ne rappellent guère plus l'Acropole que cet élégant petit +parc ne rappelle les forêts sauvages.</p> + +<p>C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville +vont contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer, +comme on admire au théâtre le spectacle de la vie, cette +aimable représentation que donne, en plein Paris, la belle nature.</p> + + +<p>Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque +jour en ce lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se +mouvoir en leur vrai cadre.</p> + +<p>«C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens +mal mis y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures, +en connaissait toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.</p> + +<p>Il marchait à côté d'Annette, le long des allées, +l'oeil distrait par la vie bariolée et remuante du jardin.</p> + +<p>—Oh l'amour! cria-t-elle.</p> + +<p>Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui +la regardait de ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi.</p> + +<p>Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le +plaisir qu'elle avait à voir ces vivantes poupées +enrubannées la rendait bavarde et communicative.</p> + +<p>Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques, +ses réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les +mères. Les enfants gros lui arrachaient des exclamations de +joie, et les enfants pâles l'apitoyaient.</p> + +<p>Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et +sans oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!» +en songeant qu'il devrait faire un exquis tableau, avec un +coin du parc et un bouquet de nourrices, de mères et d'enfants. +Comment n'y avait-il pas songé?</p> + +<p>—Tu aimes ces galopins-là? dit-il.</p> + +<p>—Je les adore.</p> + +<p>A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie +de les prendre, de les embrasser, de les manier, +une envie matérielle et tendre de mère future; et il +s'étonnait de cet instinct secret, caché en cette chair de femme.</p> + +<p>Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea +sur ses goûts. Elle avoua des espérances de +succès et de gloire mondaine avec une naïveté +gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait +presque en maquignon, car l'élevage occupait +une partie des fermes de Roncières; et elle ne s'inquiéta +guère plus d'un fiancé que de l'appartement +qu'on trouverait toujours dans la multitude +des étages à louer.</p> + +<p>Ils approchaient du lac où deux cygnes et six +canards flottaient doucement, aussi propres et +calmes que des oiseaux de porcelaine et ils passèrent +devant une jeune femme assise sur une chaise, +un livre ouvert sur les genoux, les yeux levés devant +elle, l'âme envolée dans une songerie.</p> + +<p>Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. +Laide, humble, vêtue en fille modeste qui ne songe +point à plaire, une institutrice peut-être, elle était +partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou +par un mot qui avait ensorcelé son coeur. Elle continuait, +sans doute, selon la poussée de ses espérances, +l'aventure commencée dans le livre.</p> + +<p>Bertin s'arrêta, surpris:</p> + +<p>—C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça.</p> + +<p>Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent +et revinrent encore sans qu'elle les aperçût, tant +elle suivait de toute son attention le vol lointain +de sa pensée.</p> + +<p>Le peintre dit à Annette:</p> + +<p>—Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me +poser une figure, une fois ou deux?</p> + +<p>—Mais non, au contraire!</p> + +<p>—Regarde bien cette demoiselle qui se promené dans l'idéal.</p> + +<p>—Là, sur cette chaise?</p> + +<p>—Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, +tu ouvriras un livre sur tes genoux et tu tâcheras de +faire comme elle. As-tu quelquefois rêvé tout éveillée?</p> + +<p>—Mais, oui.</p> + +<p>—A quoi?</p> + +<p>Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans +le bleu; mais elle ne voulait point répondre, détournait +ses questions, regardait les canards nager après le pain +que leur jetait une dame, et semblait +gênée comme s'il eût touché en elle à quelque chose +de sensible.</p> + +<p>Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à +Roncières, parla de sa grand'mère à qui elle faisait +de longues lectures à haute voix, tous les jours, et +qui devait être bien seule, et bien triste maintenant.</p> + +<p>Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un +oiseau, gai comme il ne l'avait jamais été. Tout ce +qu'elle lui disait, tous les menus et futiles et +médiocres détails de cette simple existence de fillette +l'amusaient et l'intéressaient.</p> + +<p>—Asseyons-nous, dit-il.</p> + +<p>Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes +s'en vinrent flotter devant eux, espérant quelque nourriture.</p> + +<p>Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces +souvenirs disparus, noyés dans l'oubli et qui soudain +reviennent, on ne sait pourquoi. Ils surgissaient rapides, +de toutes sortes, si nombreux en +même temps, qu'il éprouvait la sensation d'une main +remuant la vase de sa mémoire.</p> + +<p>Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement +de sa vie ancienne que plusieurs fois déjà, moins +qu'aujourd'hui cependant, il avait senti et remarqué. +Il existait toujours une cause à ces évocations +subites, une cause matérielle et simple, une odeur, +un parfum souvent. Que de fois une robe de femme lui +avait jeté au passage, avec le souffle évaporé d'une +essence, tout un rappel d'événements effacés! Au fond +des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent +aussi des parcelles de son existence; et toutes les +odeurs errantes, celles des rues, des champs, des maisons, +des meubles, les douces et les mauvaises, les odeurs +chaudes des soirs d'été, les odeurs froides +des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui +de lointaines réminiscences, comme si les senteurs, +gardaient en elle les choses mortes embaumées, à la façon +des aromates qui conservent les momies.</p> + +<p>Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers +qui ranimait ainsi l'autrefois? Non. +Alors, quoi? Était-ce à son oeil qu'il devait cette +alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes +rencontrées, une d'elles peut-être ressemblait +à une figure de jadis, et, sans qu'il l'eût reconnue, +secouait en son coeur toutes les cloches du +passé.</p> + +<p>N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un +piano entendu par hasard, une voix inconnue, +même un orgue de Barbarie jouant sur une place +un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de +vingt ans, en lui gonflant la poitrine d'attendrissements +oubliés.</p> + +<p>Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, +presque irritant. Qu'y avait-il autour de +lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses émotions +éteintes?</p> + +<p>—Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.</p> + +<p>Ils se levèrent et se remirent à marcher.</p> + +<p>Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux +pour qui la chaise était une trop forte dépense.</p> + +<p>Annette, maintenant, les observait aussi et +s'inquiétait de leur existence, de leur profession, +s'étonnait qu'ayant l'air si misérable ils vinssent +paresser ainsi dans ce beau jardin public.</p> + +<p>Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait +les années écoulées. Il lui semblait qu'une +mouche ronflait à ses oreilles et les emplissait du +bourdonnement confus des jours finis.</p> + +<p>La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda:</p> + +<p>—Qu'avez-vous? vous semblez triste.</p> + +<p>Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit +cela? Elle ou sa mère? Non pas sa mère avec sa +voix d'à présent, mais avec sa voix d'autrefois, +tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître.</p> + +<p>Il répondit en souriant:</p> + +<p>—Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très +gentille, tu me rappelles ta maman.</p> + +<p>Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet +étrange écho de la parole jadis si familière, qui +sortait à présent de ces lèvres nouvelles.</p> + +<p>—Parle encore, dit-il.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait +apprendre. Les aimais-tu?</p> + +<p>Elle se remit à bavarder.</p> + +<p>Et il écoutait, saisi par un trouble croissant, +il épiait, il attendait, au milieu des phrases de +cette fillette presque étrangère à son coeur, un +mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans +sa gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des +intonations, parfois, le faisaient frémir d'étonnement. +Certes, il y avait entre leurs paroles des +dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de +suite, remarqué les rapports, telles que, souvent +même, il ne les confondait plus du tout; mais +cette différence ne rendait que plus saisissants les +brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il +avait constaté la ressemblance de leurs visages +d'un oeil amical et curieux, mais voilà que le +mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une +telle façon qu'en détournant la tête pour ne plus +voir la jeune fille il se demandait par moments +si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi; +douze ans plus tôt.</p> + +<p>Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se +retournait vers elle, il retrouvait encore, à la rencontre +de son regard, un peu de cette défaillance +que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse, +l'oeil de la mère.</p> + +<p>Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, +repassant toujours devant les mêmes personnes, +les mêmes nourrices, les mêmes enfants.</p> + +<p>Annette, à présent, inspectait les hôtels qui +entourent ce jardin, et demandait les noms de +leurs habitants.</p> + +<p>Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, +interrogeait avec une curiosité vorace, semblait +emplir de renseignements sa mémoire de femme, +et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des +yeux autant que de l'oreille.</p> + +<p>Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux +portes sur le boulevard extérieur, Bertin s'aperçut +que quatre heures allaient sonner.</p> + +<p>—Oh! dit-il, il faut rentrer.</p> + +<p>Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.</p> + +<p>Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre +descendit vers la place de la Concorde, pour faire +une visite sur l'autre rive de la Seine.</p> + +<p>Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait +volontiers sauté par-dessus les bancs, tant il se +sentait agile. Paris lui paraissait radieux, plus +joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps +revernit tout le monde.»</p> + +<p>Il était dans une de ces heures où l'esprit excité +comprend tout avec plus de plaisir, où l'oeil voit +mieux, semble plus impressionnable et plus clair, +où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à +sentir, comme si une main toute-puissante venait +de rafraîchir toutes les couleurs de la terre, de +ranimer tous les mouvements des êtres, et de +remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête, +l'activité des sensations.</p> + +<p>Il pensait, en cueillant du regard mille choses +amusantes:—«Dire qu'il y a des moments où +je ne trouve pas de sujets à peindre!»</p> + +<p>Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante +que toute son oeuvre d'artiste lui parut +banale, et qu'il concevait une nouvelle manière +d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et +soudain, l'envie de rentrer et de travailler le saisit, +le fit retourner sur ses pas et s'enfermer dans son +atelier.</p> + +<p>Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, +cette ardeur qui lui brûlait le sang tout à l'heure, +s'apaisa tout à coup. Il se sentit las, s'assit sur +son divan et se remit à rêvasser.</p> + +<p>L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, +cette insouciance d'homme satisfait dont presque tous les +besoins sont apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement, +comme si quelque chose lui eût manqué. Il sentait sa maison +vide, et désert son grand atelier. Alors, en regardant +autour de lui, il lui sembla voir passer l'ombre d'une femme +dont la présence lui était douce. Depuis longtemps, il avait +oublié les impatiences d'amant qui attend le retour d'une +maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait éloignée +et la désirait près de lui avec un énervement de jeune +homme.</p> + +<p>Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, +et il retrouvait en tout ce vaste appartement où elle +était si souvent venue, d'innombrables souvenirs d'elle, +de ses gestes, de ses paroles, de ses baisers. Il se +rappelait certains jours, certaines heures, certains +moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses +caresses anciennes.</p> + +<p>Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et +se mit à marcher en songeant de nouveau que, +malgré cette liaison dont son existence avait été +remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. +Après les longues heures de travail, quand il regardait +autour de lui, étourdi par ce réveil de l'homme +qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait +que des murs à la portée de sa main et de sa voix. +Il avait dû, n'ayant pas de femme en sa maison et +ne pouvant rencontrer qu'avec des précautions de +voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures désoeuvrées +en tous les lieux publics où l'on trouve, où +l'on achète, des moyens quelconques de tuer le +temps. Il avait des habitudes au Cercle, des habitudes +au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des habitudes +à l'Opéra, des habitudes un peu partout, +pour ne pas rentrer chez lui où il serait demeuré +avec joie sans doute s'il y avait vécu près +d'elle.</p> + +<p>Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, +il avait souffert d'une façon cruelle de ne +pouvoir la prendre et la garder avec lui; puis son +ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte +leur séparation et sa liberté; maintenant il les +regrettait de nouveau comme s'il recommençait à +l'aimer.</p> + +<p>Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi +brusquement, presque sans raison, parce qu'il faisait +beau dehors, et, peut-être, parce qu'il avait reconnu +tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. Combien +peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme, +d'un homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!</p> + +<p>Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, +entrait dans son esprit et dans sa chair à la façon d'une +fièvre; et il se mit à penser à elle un peu comme font les +jeunes amoureux, en l'exaltant en son coeur et en s'exaltant +lui-même pour la désirer davantage; puis il se décida, bien +qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une +tasse de thé, le soir même.</p> + +<p>Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour +descendre au boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit +de ne pas la trouver et d'être forcé de passer encore cette +soirée tout seul, comme il en avait passé bien d'autres, pourtant.</p> + +<p>A sa demande:—«La comtesse est-elle chez elle?»—le +domestique répondant:—«Oui, Monsieur»—fit entrer +de la joie en lui.</p> + +<p>Il dit, d'un ton radieux:—«C'est encore moi»—en +apparaissant au seuil du petit salon où les deux femmes +travaillaient sous les abat-jour roses d'une lampe à +double foyer en métal anglais, portée sur une tige haute et mince.</p> + +<p>La comtesse s'écria: +—Comment, c'est vous? Quelle chance!</p> + +<p>—Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.</p> + +<p>—Comme c'est gentil!</p> + +<p>—Vous attendez quelqu'un?</p> + +<p>—Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais.</p> + +<p>Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le +tricot gris en grosse laine qu'elles confectionnaient +vivement au moyen de longues aiguilles en bois.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Des couvertures.</p> + +<p>—De pauvres?</p> + +<p>—Oui, bien entendu.</p> + +<p>—C'est très laid.</p> + +<p>—C'est très chaud.</p> + +<p>—Possible, mais c'est très laid, surtout dans un +appartement Louis XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est +pour vos pauvres, vous devriez, pour vos amis, faire vos +charités plus élégantes.</p> + +<p>—Mon Dieu, les hommes!—dit-elle en haussant les +épaules—mais on en prépare partout en ce moment, +de ces couvertures-là.</p> + +<p>—Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus +faire une visite le soir, sans voir traîner cette affreuse +loque grise sur les plus jolies toilettes et sur les meubles +les plus coquets. On a, ce printemps, la bienfaisance de +mauvais goût.</p> + +<p>La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le +tricot qu'elle tenait sur la chaise de soie inoccupée +à côté d'elle, puis elle convint avec indifférence:</p> + +<p>—Oui, en effet, c'est laid.</p> + +<p>Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, +penchées sous les deux lumières toutes proches, recevaient +dans les cheveux une coulée de lueur rose qui se répandait +sur la chair des visages, sur les robes et sur les mains +remuantes; et elles regardaient leur ouvrage avec cette +attention légère et continue des femmes habituées à ces +besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.</p> + +<p>Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres +lampes en porcelaine de Chine, portées sur des colonnes +anciennes de bois doré, répandaient sur les tapisseries une +lumière douce et régulière, atténuée par des transparents +de dentelle jetés sur les globes.</p> + +<p>Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il +pouvait tout juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours +préféré pour causer avec la comtesse, en demeurant presque +à ses pieds.</p> + +<p>Elle lui dit:</p> + +<p>—Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, +dans le parc.</p> + +<p>—Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime +beaucoup, votre fille. Elle vous ressemble +tout à fait. Quand elle prononce certaines phrases, +on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa bouche.</p> + +<p>—Mon mari me l'a déjà dit bien souvent.</p> + +<p>Il les regardait travailler, baignées dans la clarté +des lampes, et la pensée dont il souffrait souvent, +dont il avait encore souffert dans le jour, le souci +de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, quel +que soit le temps, quel que soit le feu des +cheminées et du calorifère, le chagrina comme si, pour +la première fois, il comprenait bien son isolement.</p> + +<p>Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari +de cette femme, et non son amant! Jadis il désirait +l'enlever, la prendre à cet homme, la lui voler complètement. +Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui était +installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes +de sa maison et dans le câlinement de son contact. En +la regardant, il se sentait le coeur tout rempli de choses +anciennes revenues qu'il aurait voulu lui dire. Vraiment +il l'aimait bien encore, même un peu plus, beaucoup plus +aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce +besoin de lui exprimer ce rajeunissement +dont elle serait si contente, lui faisait désirer qu'on +envoyât se coucher la jeune fille, le plus vite possible.</p> + +<p>Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de +se rapprocher jusqu'à ses genoux où il poserait sa tête, +de lui prendre les mains dont s'échapperaient la couverture +du pauvre, les aiguilles de bois, et la pelotte de laine +qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil déroulé, +il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait +que vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer +la soirée avec les grandes personnes.</p> + +<p>Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le +domestique, dont la tête apparut, annonça:</p> + +<p>—M. de Musadieu.</p> + +<p>Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand +il serra la main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se +sentit une envie de le prendre par les épaules et de le +jeter dehors.</p> + +<p>Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait +tomber, et on chuchotait un scandale sur le marquis de +Rocdiane. Il ajouta en regardant la jeune fille: «Je +conterai cela un peu plus tard.»</p> + +<p>La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que +dix heures allaient sonner.</p> + +<p>—Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille.</p> + +<p>Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, +baisa sa mère sur les joues, tendit la main aux deux hommes +et s'en alla prestement, comme si elle eût glissé sans agiter +l'air en passant.</p> + +<p>Quand elle fut sortie:</p> + +<p>—Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.</p> + +<p>On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à +l'amiable de sa femme qui lui payait une rente jugée +par lui insuffisante, avait trouvé, pour la faire doubler, +un moyen sûr et singulier. La marquise, suivie sur son +ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et +avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal +dressé par le commissaire de police.</p> + +<p>La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains +immobiles, tenant sur ses genoux l'ouvrage interrompu.</p> + +<p>Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis +le départ de la jeune fille, se fâcha, et affirma avec +une indignation d'homme qui sait et qui n'a voulu parler +à personne de cette calomnie, que c'était là un odieux +mensonge, un de ces honteux potins que les gens du monde +ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait, +debout maintenant contre la cheminée, avec des airs +nerveux d'homme disposé à faire de cette histoire une +question personnelle.</p> + +<p>Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains +cas, lui reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser +ni même le soupçonner d'aucune action vraiment suspecte. +Musadieu, surpris, +et embarrassé, se défendait, reculait, s'excusait.</p> + +<p>—Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout +à l'heure chez la duchesse de Mortemain.</p> + +<p>Bertin demanda:</p> + +<p>—Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute?</p> + +<p>—Non, pas du tout, le marquis de Farandal.</p> + +<p>Et le peintre, crispé, répondit:</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas de lui!</p> + +<p>Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. +Puis Olivier reprit d'une voix calmée:</p> + +<p>—Je sais pertinemment que cela est faux.</p> + +<p>Il ne savait rien, entendant parler pour la première +fois de cette aventure.</p> + +<p>Musadieu se préparait une retraite, sentant la +situation dangereuse, et il parlait déjà de s'en aller +pour faire une visite aux Corbelle, quand le comte +de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.</p> + +<p>Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de +se débarrasser du mari.</p> + +<p>—Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale +qui court ce soir?</p> + +<p>Comme personne ne répondait, il reprit:</p> + +<p>—Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation +criminelle et lui fait payer fort cher cette indiscrétion.</p> + +<p>Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans +la voix et dans le geste, posant une main +sur le genou de Guilleroy, répéta en termes amicaux et +doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au +visage de Musadieu.</p> + +<p>Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété +à la légère une chose douteuse et peut-être compromettante, +plaidait son ignorance et son innocence. On raconte en +effet tant de choses fausses et méchantes!</p> + +<p>Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde +accuse, soupçonne et calomnie avec une déplorable +facilité. Et ils parurent convaincus tous les quatre, +pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés +sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants +qu'on leur suppose, que les hommes ne font jamais les +infamies qu'on leur prête, et que la surface, en +somme, est bien plus vilaine que le fond.</p> + +<p>Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis +l'arrivée de Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, +le mit sur les sujets qu'il préférait, ouvrit la vanne +de sa faconde. Et le comte semblait content comme un +homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la +cordialité.</p> + +<p>Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, +entrèrent portant la table à thé où l'eau bouillante +fumait dans un joli appareil tout brillant, sous la +flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.</p> + +<p>La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec +les précautions et les soins que nous ont apportés +les Russes, puis offrit une tasse à Musadieu, une +autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant +des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries +autrichiennes et anglaises.</p> + +<p>Le comte s'étant approché de la table mobile où +s'alignaient aussi des sirops, des liqueurs et des verres, +fit un grog, puis, discrètement, glissa dans la pièce +voisine et disparut.</p> + +<p>Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, +et le désir soudain le reprit de pousser dehors ce +gêneur qui, mis en verve, pérorait, semait des anecdotes, +répétait des mots, en faisait lui-même. Et le peintre, +sans cesse, consultait la pendule dont la longue aiguille +approchait de minuit.</p> + +<p>La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui +parler, et, avec cette adresse des femmes du monde habiles +à changer par des nuances le ton d'une causerie et +l'atmosphère d'un salon, à faire comprendre, sans rien dire, +qu'on doit rester ou qu'on doit partir, elle répandit, par +sa seule attitude, par l'air de son visage et l'ennui de +ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait +d'ouvrir une fenêtre.</p> + +<p>Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, +sans qu'il se demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de +se lever et de s'en aller.</p> + +<p>Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux +hommes se retirèrent ensemble en traversant les deux salons, +suivis par la comtesse, qui causait toujours avec le peintre. +Elle le retint sur le seuil de l'antichambre pour une +explication quelconque, pendant que Musadieu, aidé d'un valet +de pied, endossait son paletot. Comme Mme de Guilleroy parlait +toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, ayant attendu +quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue ouverte +par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point +rester debout en face du valet.</p> + +<p>La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse +dit à l'artiste avec une parfaite aisance:</p> + +<p>—Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est +pas minuit. Restez donc encore un peu.</p> + +<p>Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.</p> + +<p>Dès qu'ils furent assis:</p> + +<p>—Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Il me prenait un peu de vous.</p> + +<p>—Oh! pas beaucoup.</p> + +<p>—C'est possible, mais il me gênait.</p> + +<p>—Vous êtes jaloux?</p> + +<p>—Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme +encombrant.</p> + +<p>Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près +d'elle maintenant, il maniait entre ses doigts l'étoffe +de sa robe en lui disant quel souffle chaud lui passait +dans le coeur, ce jour-là.</p> + +<p>Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa +une main dans ses cheveux blancs qu'elle caressait +doucement, comme pour le remercier.</p> + +<p>—Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il.</p> + +<p>Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans +doute dans une chambre voisine, et il reprit:</p> + +<p>—Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.</p> + +<p>Elle murmura:</p> + +<p>—Mon pauvre ami!—pleine de pitié pour lui, +et aussi pour elle.</p> + +<p>Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, +et la regardait avec tendresse, avec une tendresse un +peu mélancolique, un peu douloureuse, moins ardente +que tout à l'heure, quand il était séparé d'elle par +sa fille, son mari et Musadieu.</p> + +<p>Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses +doigts légers sur la tête d'Olivier:</p> + +<p>—Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs +ont disparu.</p> + +<p>—Hélas! je le sais, ça va vite.</p> + +<p>Elle eut peur de l'avoir attristé.</p> + +<p>—Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je +vous ai toujours connu poivre et sel.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai.</p> + +<p>Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle +avait provoquée elle se pencha et, lui soulevant la tête +entre ses deux mains, mit sur son front des baisers lents +et tendres, ces longs baisers qui semblent ne pas devoir finir.</p> + +<p>Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs +yeux le reflet de leur affection.</p> + +<p>—Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière +près de vous.</p> + +<p>Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables +besoins d'intimité.</p> + +<p>Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens +qui étaient là suffirait à réaliser ce désir éveillé +depuis le matin, et maintenant qu'il demeurait seul +avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la tiédeur +de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe, +la tiédeur de son corps, il retrouvait en lui le même +trouble, la même envie d'amour inconnue et fuyante.</p> + +<p>Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, +dans les bois peut-être où ils seraient tout à fait seuls, +sans personne autour d'eux, cette inquiétude de son coeur +serait satisfaite et calmée.</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque +chaque jour.</p> + +<p>Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner +avec lui, quelque part aux environs de +Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou cinq +fois.</p> + +<p>Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, +maintenant que sa fille était revenue.</p> + +<p>Elle essayerait cependant, dès que son mari +irait aux Ronces, mais cela ne se pourrait faire +qu'après le vernissage qui avait lieu le samedi suivant.</p> + +<p>—Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je?</p> + +<p>—Demain soir, chez les Corbelle. Venez en +outre ici, jeudi, à trois heures, si vous êtes libre, +et je crois que nous devons dîner ensemble vendredi +chez la duchesse.</p> + +<p>—Oui, parfaitement.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>—-Adieu.</p> + +<p>—Adieu, mon ami.</p> + +<p>Il restait debout sans se décider à partir, car il +n'avait presque rien trouvé de tout ce qu'il était +venu lui dire, et sa pensée restait pleine de choses +inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient +point sorties.</p> + +<p>Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains.</p> + +<p>—Adieu, mon ami.</p> + +<p>—Je vous aime.</p> + +<p>Elle lui jeta un de ces sourires où une femme +montre à un homme, en une seconde, tout ce +qu'elle lui a donné.</p> + +<p>Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois:</p> + +<p>—Adieu.</p> + +<p>Et il partit.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> +<br> + + +<p>On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, +ce jour-là, un pèlerinage au Palais de l'Industrie. +Dès neuf heures du matin, elles arrivaient +par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers +cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste +invitait le Tout-Paris mondain à assister au vernissage +simulé de trois mille quatre cents tableaux.</p> + +<p>Une queue de foule se pressait aux portes, et, +dédaigneuse de la sculpture, montait tout de suite +aux galeries de peinture. Déjà, en gravissant les +marches, on levait les yeux vers les toiles exposées +sur les murs de l'escalier où l'on accroche la +catégorie spéciale des peintres de vestibule qui +ont envoyé soit des oeuvres de proportions inusitées, +soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser. +Dans le salon carré, c'était une bouillie de monde +grouillante et bruissante. Les peintres, en représentation +jusqu'au soir, se faisaient reconnaître à +leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité +de leurs gestes. Ils commençaient à traîner +des amis par la manche vers des tableaux qu'ils +désignaient du bras, avec des exclamations et une +mimique énergique de connaisseurs. On en voyait +de toutes sortes, de grands à longs cheveux, coiffés +de chapeaux mous gris ou noirs, de formes +inexprimables, larges et ronds comme des toits, +avec des bords en pente ombrageant le torse entier +de l'homme. D'autres étaient petits, actifs, fluets +ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de vestons +ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à +la classe des rapins.</p> + +<p>Il y avait le clan des élégants, des gommeux, +des artistes du boulevard, le clan des académiques, +corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou +microscopiques, selon leur conception de l'élégance +et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés +de la famille entourant le père comme un +choeur triomphal.</p> + +<p>Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises +à l'honneur du salon carré éblouissaient, +dès l'entrée, par l'éclat des tons et le flamboiement +des cadres, par une crudité de couleurs neuves, +avivées par le vernis, aveuglantes sous le jour +brutal tombé d'en haut.</p> + +<p>Le portrait du Président de la République faisait +face à la porte, tandis que, sur un autre mur, +un général chamarré d'or, coiffé d'un chapeau à +plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait +avec des nymphes toutes nues sous des saules +et avec un navire en détresse presque englouti +sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant +un roi barbare, une rue d'Orient pleine de +pestiférés morts, et l'Ombre du Dante en excursion +aux Enfers, saisissaient et captivaient le regard +avec une violence irrésistible d'expression.</p> + +<p>On voyait encore, dans la pièce immense, une +charge de cavalerie, des tirailleurs dans un bois, +des vaches dans un pâturage, deux seigneurs du +siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue, +une folle assise sur une borne, un prêtre administrant +un mourant, des moissonneurs, des rivières, +un coucher de soleil, un clair de lune, des échantillons +enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que +font et de tout ce que feront les peintres jusqu'au +dernier jour du monde.</p> + +<p>Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres, +membres de l'Institut et du Jury, échangeait +avec eux des opinions. Un malaise l'oppressait, +une inquiétude sur son oeuvre exposée dont, +malgré les félicitations empressées, il ne sentait +pas le succès.</p> + +<p>Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait +à la porte d'entrée.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vue.</p> + +<p>—Et M. de Musadieu?</p> + +<p>—Non plus.</p> + +<p>—Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de +l'escalier pour me guider dans les salles.</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?</p> + +<p>—Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous +reverrons tout à l'heure, car je compte que nous +déjeunerons ensemble.</p> + +<p>Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques +minutes à la sculpture et s'excusait, essoufflé déjà.</p> + +<p>Il disait:</p> + +<p>—Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite.</p> + +<p>Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, +quand la comtesse de Guilleroy, tenant par le bras sa +fille, entra, cherchant du regard Olivier Bertin.</p> + +<p>Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:</p> + +<p>—Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette +embellit beaucoup. En huit jours, elle a changé.</p> + +<p>Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:</p> + +<p>—Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint +plus lumineux. Elle est déjà bien moins petite fille +et bien plus Parisienne.</p> + +<p>Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.</p> + +<p>—Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse.</p> + +<p>La comtesse, au courant de toutes les choses de la +peinture et préoccupée comme un exposant, demanda:</p> + +<p>—Que dit-on?</p> + +<p>—Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents +Carolus Duran, un Puvis de Chavannes admirable, un Roll +très étonnant, très neuf, un Gervex exquis, et beaucoup +d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, des tas de +bonnes choses enfin.</p> + +<p>—Et vous, dit-elle.</p> + +<p>—On me fait des compliments, mais je ne suis +pas content.</p> + +<p>—Vous n'êtes jamais content.</p> + +<p>—Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois +que j'ai raison.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Je n'en sais rien.</p> + +<p>—Allons voir.</p> + +<p>Quand ils arrivèrent devant le tableau—deux petites +paysannes prenant un bain dans un ruisseau—un groupe +arrêté l'admirait. Elle en fut joyeuse, et tout bas.</p> + +<p>—Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez +rien fait de mieux.</p> + +<p>Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de +chaque mot qui calmait une souffrance, pansait une plaie. +Et des raisonnements rapides lui couraient dans l'esprit +pour le convaincre qu'elle avait raison, qu'elle devait +voir juste avec ses yeux intelligents de Parisienne. Il +oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze +ans il lui reprochait justement d'admirer trop les +mièvreries, les délicatesses élégantes, les sentiments +exprimés, les nuances bâtardes de la mode, et jamais l'art, +l'art seul, l'art dégagé des idées, des tendances et des +préjugés mondains.</p> + +<p>Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il.</p> + +<p>Et il les promena pendant fort longtemps de salle +en salle en leur montrant les toiles, leur expliquant +les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.</p> + +<p>Soudain, la comtesse demanda:</p> + +<p>—Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Midi et demi.</p> + +<p>—Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre +chez Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous +ne la retrouvions pas dans les salles.</p> + +<p>Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, +avait l'air d'une ruche trop pleine et vibrante. Un +bourdonnement confus de voix, d'appels, de cliquetis de +verres et d'assiettes voltigeait autour, en sortait par +toutes les fenêtres et toutes +les portes grandes ouvertes. Les tables, pressées, +entourées de gens en train de manger, étaient répandues +par longues files dans les chemins voisins, à droite et +à gauche du passage étroit où les garçons couraient, +assourdis, affolés, tenant à bout de bras des plateaux +chargés de viandes, de poissons ou de fruits.</p> + +<p>Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude +d'hommes et de femmes qu'on eût dit une pâte vivante. +Tout cela riait, appelait, buvait et mangeait, mis en +gaîté par les vins et inondé d'une de ces joies qui +tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.</p> + +<p>Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin +dans le salon réservé où les attendait la duchesse.</p> + +<p>En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, +le marquis de Farandal, empressé et souriant, tendant +les bras pour recevoir les ombrelles et les manteaux de +la comtesse et de sa fille. Il en ressentit un tel +déplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des choses +irritantes et brutales.</p> + +<p>La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le +départ de Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts; +et Bertin, à la pensée que ce bellâtre de marquis devait +épouser Annette, qu'il était venu pour elle, qu'il la +regardait déjà comme destinée à sa couche, s'énervait et se révoltait +comme si on eût méconnu et violé ses droits, des droits +mystérieux et sacrés.</p> + +<p>Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la +jeune fille, s'occupa d'elle avec cet air empressé des +hommes autorisés à faire leur cour.</p> + +<p>Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre +hardis et investigateurs, des sourires presque tendres +et satisfaits, une galanterie familière et officielle. +Dans ses manières et ses paroles apparaissait déjà quelque +chose de décidé comme l'annonce d'une prochaine prise de +possession.</p> + +<p>La duchesse et la comtesse semblaient protéger et +approuver cette allure de prétendant, et avaient l'une +pour l'autre des coups d'oeil de complicité.</p> + +<p>Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition. +C'était dans les salles une telle mêlée de foule, qu'il +semblait impossible d'y pénétrer. Une chaleur d'humanité, +une odeur fade de robes et d'habits vieillis sur le corps +faisaient là dedans une atmosphère écoeurante et lourde. +On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et +les toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois +une poussée avait lieu dans cette masse épaisse +entr'ouverte un moment pour laisser passer la haute +échelle double des vernisseurs qui criaient:</p> + +<p>«Attention, messieurs; attention, mesdames.»</p> + +<p>Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier +se trouvaient séparés des autres. Il voulait les chercher, +mais elle dit, en s'appuyant sur lui:</p> + +<p>—Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il +est convenu que si nous nous perdons, nous nous +retrouverons à quatre heures au buffet.</p> + +<p>—C'est vrai, dit-il.</p> + +<p>Mais il était absorbé par l'idée que le marquis +accompagnait Annette et continuait à marivauder près d'elle +avec sa fatuité galante.</p> + +<p>La comtesse murmura:</p> + +<p>—Alors, vous m'aimez toujours?</p> + +<p>Il répondit, d'un air préoccupé:</p> + +<p>—Mais oui, certainement.</p> + +<p>Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le +chapeau gris de M. de Farandal.</p> + +<p>Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, +elle reprit:</p> + +<p>—Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette +année. C'est votre chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se +souvenir que de son souci du matin.</p> + +<p>—Vrai? vous trouvez?</p> + +<p>—Oui, je le préfère à tout.</p> + +<p>—Il m'a donné beaucoup de mal.</p> + +<p>Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau, +sachant bien, depuis longtemps, que rien n'a plus de +puissance sur un artiste que la flatterie tendre et +continue. Capté, ranimé, égayé par ces +paroles douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle, +n'écoutant qu'elle dans cette grande cohue flottante.</p> + +<p>Pour la remercier, il murmura près de son oreille:</p> + +<p>—J'ai une envie folle de vous embrasser.</p> + +<p>Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui +ses yeux brillants, elle répéta sa question:</p> + +<p>—Alors, vous m'aimez toujours?</p> + +<p>Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait +et qu'elle n'avait point entendue tout à l'heure:</p> + +<p>—Oui, je vous aime, ma chère Any.</p> + +<p>—Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant +que j'ai ma fille, je ne sortirai pas beaucoup.</p> + +<p>Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de +tendresse, un grand bonheur l'agitait. Avec les +cheveux tout blancs d'Olivier et l'apaisement des +années, elle redoutait moins à présent qu'il fût +séduit par une autre femme, mais elle craignait +affreusement qu'il se mariât, par horreur de la +solitude. Cette peur, ancienne déjà, grandissait +sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons +irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus +possible et d'éviter qu'il passât de longues soirées +dans le froid silence de son hôtel vide. Ne le +pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait +des distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait +dans le monde, aimant mieux le savoir au milieu des +femmes que dans la tristesse de sa maison.</p> + +<p>Elle reprit, répondant à sa secrète pensée:</p> + +<p>—Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous +gâterais! Promettez-moi de venir très souvent, puisque +je ne sortirai plus guère.</p> + +<p>—Je vous le promets.</p> + +<p>Une voix murmura, près de son oreille:</p> + +<p>—Maman.</p> + +<p>La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la +duchesse et le marquis venaient de les rejoindre.</p> + +<p>—Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très +fatiguée et j'ai envie de m'en aller.</p> + +<p>La comtesse reprit:</p> + +<p>—Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.</p> + +<p>Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des +galeries où s'alignent les dessins et les aquarelles +et domine l'immense jardin vitré où sont exposées +les oeuvres de sculpture.</p> + +<p>De la plate-forme de cet escalier, on apercevait +d'un bout à l'autre la serre géante pleine de statues +dressées dans les chemins, autour des massifs +d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait +le sol des allées de son flot remuant et noir. Les +marbres jaillissaient de cette nappe sombre de chapeaux +et d'épaules, en la trouant en mille endroits, et +semblaient lumineux, tant ils étaient blancs.</p> + +<p>Comme Bertin saluait les femmes à la porte de +sortie, Mme de Guilleroy lui demanda tout bas:</p> + +<p>—Alors, vous venez ce soir?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec +les artistes des impressions de la journée.</p> + +<p>Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes +autour des statues, devant le buffet, et là, on +discutait, comme tous les ans, en soutenant ou en +attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments +sur des oeuvres à peu près pareilles. Olivier qui, +d'ordinaire, s'animait à ces disputes, ayant la +spécialité des ripostes et des attaques déconcertantes +et une réputation de théoricien spirituel dont il +était fier, s'agita pour se passionner, mais les +choses qu'il répondait, par habitude, ne l'intéressaient +pas plus que celles qu'il entendait, et il avait envie +de s'en aller, de ne plus écouter, de ne plus +comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur +ces antiques questions d'art dont il connaissait toutes +les faces.</p> + +<p>Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées +jusqu'ici d'une façon presque exclusive, mais il en +était distrait ce jour-là par une de ces préoccupations +légères et tenaces, un de ces petits soucis qui +semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là +malgré tout, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, +piqués dans la pensée comme une invisible épine +enfoncée dans la chair.</p> + +<p>Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses +baigneuses pour ne se souvenir que de la tenue déplaisante +du marquis auprès d'Annette. Que lui importait, après +tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu empêcher +ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous +les points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette +impression de malaise et de mécontentement qui l'avait +saisi en voyant le Farandal parler et sourire en +fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille.</p> + +<p>Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la +retrouva seule avec sa fille continuant sous la clarté +des lampes leur tricot pour les malheureux, il eut +grand'peine à se garder de tenir sur le marquis +des propos moqueurs et méchants, et de découvrir +aux yeux d'Annette toute sa banalité voilée de chic.</p> + +<p>Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait +souvent des silences un peu somnolents et des poses +abandonnées de vieil ami qui ne se gêne plus. Enfoncé +dans son fauteuil, les jambes croisées, la tête en +arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans +cette tranquille intimité son corps et son esprit. +Mais voilà que, soudain, lui revinrent cet éveil et +cette activité des hommes qui font des frais pour plaire, +que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent +devant certaines personnes des +mots plus brillants ou plus rares pour parer leurs +idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus +traîner la causerie, mais la soutenait et l'activait, +la fouaillant avec sa verve, et il éprouvait, quand +il avait fait partir d'un franc rire la comtesse et +sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il +les voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand +elles cessaient de travailler pour l'écouter, un +chatouillement de plaisir, un petit frisson de succès +qui le payait de sa peine.</p> + +<p>Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait +seules, et jamais, peut-être, il n'avait passé d'aussi +douces soirées.</p> + +<p>Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les +craintes constantes, faisait, pour l'attirer et le +retenir, tous ses efforts. Elle refusait des dîners +en ville, des bals, des représentations, afin d'avoir +la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant +à trois heures, la petite dépêche bleue qui disait: +«A tantôt.» Dans les premiers temps, voulant lui +donner plus vite le tête-à-tête qu'il désirait, elle +envoyait coucher sa fille dès que dix heures commençaient +à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et +demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit +enfant pas sage, elle accorda un quart d'heure de grâce, +puis une demi-heure, puis une heure. Il ne restait pas +longtemps d'ailleurs après que la jeune fille était partie, comme si +la moitié du charme qui le tenait dans ce salon venait +de sortir avec elle. Approchant aussitôt des pieds de +la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il +s'asseyait tout près d'elle et posait, par moments, +avec un mouvement câlin, une joue contre ses genoux. +Elle lui donnait une de ses mains, qu'il tenait dans +les siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain, +il cessait de parler et semblait se reposer dans un +tendre silence de l'effort qu'il avait fait.</p> + +<p>Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, +qu'Annette l'attirait presque autant qu'elle-même. +Elle n'en fut point fâchée, heureuse qu'il put trouver +entre elles quelque chose de la famille dont elle +l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible +entre elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût +presque père de cette fillette et qu'une nuance nouvelle +de tendresse s'ajoutât à tout ce qui le captivait dans cette maison.</p> + +<p>Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis +qu'elle sentait, de tous les côtés, comme des piqûres +presque imperceptibles encore, les innombrables attaques +de l'âge, prit une allure plus active. Pour devenir +aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne point boire, +et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet +sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les +distinguait à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce +régime. La peau distendue se plissait et prenait une +nuance jaunie qui rendait plus éclatante la fraîcheur +superbe de l'enfant. Alors elle soigna son visage avec +des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi +au grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint +aux lumières cet éclat factice et charmant qui donne aux +femmes bien fardées un incomparable teint.</p> + +<p>La constatation de cette décadence et l'emploi de cet +artifice modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus +possible les comparaisons en plein soleil et les +rechercha à la lumière des lampes qui lui donnaient +un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle, +plus vieillie que de coutume, elle avait des +migraines complaisantes qui lui faisaient manquer +des bals ou des spectacles; mais les jours où elle +se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la +grande soeur avec une modestie grave de petite mère. +Afin de porter toujours des robes presque pareilles à +celles de sa fille, elle lui donnait des toilettes de +jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez +qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et +rieur, les portait avec une vivacité pétillante qui la +rendait plus gentille encore. Elle se prêtait de tout +son coeur aux manèges coquets de sa mère, jouait avec +elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait +l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec +tendresse, montrer +par un mouvement, une caresse, quelque invention +ingénieuse, combien elles étaient jolies toutes +les deux et combien elles se ressemblaient.</p> + +<p>Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et +de les comparer sans cesse, arrivait presque, par +moments, à les confondre. Quelquefois, si la jeune +fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était +forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent +même, il s'amusait à jouer ce jeu de la confusion +quand ils étaient seuls tous les trois dans le +salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors +les yeux et les priait de lui adresser la même question +l'une après l'autre d'abord, puis en changeant +l'ordre des interrogations, afin qu'il reconnût les +voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver +les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases +avec les mêmes accents, que souvent il ne devinait +pas. Elles étaient parvenues, en vérité, à +prononcer si pareillement, que les domestiques +répondaient «Oui, madame», à la jeune fille et +«Oui, mademoiselle» à la mère.</p> + +<p>A force de s'imiter par amusement et de copier +leurs mouvements, elles avaient acquis ainsi une +telle similitude d'allures et de gestes, que M. de +Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une +ou l'autre dans le fond sombre du salon, les confondait +à tout instant et demandait: «Est-ce toi, +Annette, où est-ce ta maman?»</p> + +<p>De cette ressemblance naturelle et voulue, +réelle et travaillée, était née dans l'esprit et dans +le coeur du peintre l'impression bizarre d'un être +double, ancien et nouveau, très connu et presque +ignoré, de deux corps faits l'un après l'autre avec +la même chair, de la même femme continuée, rajeunie, +redevenue ce qu'elle avait été. Et il vivait +près d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé, +sentant pour la mère ses ardeurs réveillées et +couvrant la fille d'une obscure tendresse.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3> +<br><br> + + +<h3>I</h3> +<br> + +<p>«20 juillet, Paris. Onze heures soir</p> + +<p>«Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières. +Nous partons à minuit. Ne venez pas, car nous ne +prévenons personne. Mais plaignez-moi et pensez +à moi.</p> + +<p>«Votre ANY.»</p> + +<p>«21 juillet, midi.</p> + +<p>«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si +je ne m'étais habitué à considérer toutes vos volontés +comme des ordres. Je pense à vous depuis +hier avec une douleur poignante. Je songe à ce +voyage muet que vous avez fait cette nuit en face +de votre fille et de votre mari, dans ce wagon à +peine éclairé qui vous traînait vers votre morte. Je +vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, +vous pleurant et Annette sanglotant. J'ai vu votre +arrivée à la gare, l'horrible trajet dans la voiture, +l'entrée au château au milieu des domestiques, +votre élan dans l'escalier, vers cette chambre, vers +ce lit où elle est couchée, votre premier regard sur +elle, et votre baiser sur sa maigre figure immobile. +Et j'ai pensé à votre coeur, à votre pauvre coeur, à +ce pauvre coeur dont la moitié est à moi et qui se +brise, qui souffre tant, qui vous étouffe et qui me +fait tant de mal aussi, en ce moment.</p> + +<p>Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde +pitié.</p> + +<p>«OLIVIER.»</p> + +<p>«21 juillet. Roncières.</p> + +<p>«Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si +quelque chose pouvait me faire du bien en ce malheur +horrible où je suis tombée. Nous l'avons enterrée +hier, et depuis que son pauvre corps inanimé +est sorti de cette maison, il me semble que je suis +seule sur la terre. On aime sa mère presque sans +le savoir, sans le sentir, car cela est naturel comme +de vivre; et on ne s'aperçoit de toute la profondeur +des racines de cet amour qu'au moment de la +séparation dernière. Aucune autre affection n'est +comparable à celle-là, car toutes les autres sont de +rencontre, et celle-là est de naissance; toutes les +autres nous sont apportées plus tard par les hasards +de l'existence, et celle-là vit depuis notre premier +jour dans notre sang même. Et puis, et puis, +ce n'est pas seulement une mère qu'on a perdue, +c'est toute notre enfance elle-même qui disparaît +à moitié, car notre petite vie de fillette était à elle +autant qu'à nous. Seule elle la connaissait comme +nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes +et chères qui sont, qui étaient les douces +premières émotions de notre coeur. A elle seule +je pouvais dire encore: «Te rappelles-tu, mère, le +jour où...? Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine +que grand'maman m'avait donnée?» Nous +marmottions toutes les deux un long et doux chapelet +de menus et mièvres souvenirs que personne +sur la terre ne sait plus que moi. C'est donc une +partie de moi qui est morte, la plus vieille, la meilleure. +J'ai perdu le pauvre coeur où la petite fille +que j'étais vivait encore tout entière. Maintenant +personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle +la petite Anne, ses jupes courtes, ses rires et +ses mines.</p> + +<p>«Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas +bien loin, où je m'en irai à mon tour, laissant seule +dans ce monde ma chère Annette, comme maman +m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, +dur, cruel! On n'y songe jamais, pourtant; on ne +regarde pas autour de soi la mort prendre quelqu'un +à tout instant, comme elle nous prendra +bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on +n'était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce +qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre, +car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.</p> + +<p>«Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus +la force de rien faire. Jour et nuit je pense à ma +pauvre maman, clouée dans cette boîte, enfouie +sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et +dont la vieille figure que j'embrassais avec tant de +bonheur n'est plus qu'une pourriture affreuse. Oh! +quelle horreur, mon ami, quelle horreur!</p> + +<p>«Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, +et je n'ai pas senti toutes ces choses comme aujourd'hui. +Oui, plaignez-moi, pensez à moi, écrivez-moi. +J'ai tant besoin de vous à présent.</p> + +<p>«ANNE.»</p> + +<p>Paris, 25 juillet.</p> + +<p>«Ma pauvre amie,</p> + +<p>«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je +ne vois pas non plus la vie en rose. Depuis votre +départ je suis perdu, abandonné, sans attache et +sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. +Je pense sans cesse à vous et à notre Annette, +je vous sens loin toutes les deux quand j'aurais +tant besoin que vous fussiez près de moi.</p> + +<p>«C'est extraordinaire comme je vous sens loin +et comme vous me manquez. Jamais, même aux +jours où j'étais jeune, vous ne m'avez été <i>tout</i>, +comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque +temps cette crise, qui doit être un coup de soleil +de l'été de la Saint-Martin. Ce que j'éprouve est +même si bizarre, que je veux vous le raconter. +Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne +peux plus me promener. Autrefois, et même pendant +les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en +aller tout seul par les rues en flânant, distrait par +les gens et les choses, goûtant la joie de voir et le +plaisir de battre le pavé d'un pied joyeux. J'allais +devant moi sans savoir où, pour marcher, pour +respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux +plus. Dès que je descends dans la rue, une angoisse +m'oppresse, une peur d'aveugle qui a lâché +son chien. Je deviens inquiet exactement comme +un voyageur qui a perdu la trace d'un sentier dans +un bois, et il faut que je rentre. Paris me semble +vide, affreux, troublant. Je me demande: «Où +vais-je aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque +je me promène.» Eh bien, je ne peux pas, je +ne peux plus me promener sans but. La seule +pensée de marcher devant moi m'écrase de fatigue +et m'accable d'ennui. Alors je vais traîner ma mélancolie +au Cercle.</p> + +<p>«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce +que vous n'êtes plus ici. J'en suis certain. Lorsque +je vous sais à Paris, il n'y a plus de promenade +inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre +sur le premier trottoir venu. Je peux aller partout +parce que vous pouvez être partout. Si je ne vous +aperçois point, je puis au moins trouver Annette +qui est une émanation de vous. Vous me mettez, +l'une et l'autre, de l'espérance plein les rues, l'espérance +de vous reconnaître, soit que vous veniez +de loin vers moi, soit que je vous devine en vous +suivant. Et alors la ville me devient charmante, et +les femmes dont la tournure ressemble à la vôtre +agitent mon coeur de tout le mouvement des rues, +entretiennent mon attente, occupent mes yeux, +me donnent une sorte d'appétit de vous voir.</p> + +<p>«Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre +amie, moi qui vous parle ainsi de ma solitude de +vieux pigeon roucoulant, alors que vous pleurez +des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis +tant habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au +secours» quand je ne vous ai plus.</p> + +<p>«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de +moi.</p> + +<p>«OLIVIER.»</p> + +<p>«Roncières, 30 juillet.</p> + +<p>«Mon ami,</p> + +<p>«Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir +que vous m'aimez! Je viens de passer par des jours +affreux. J'ai cru vraiment que la douleur allait me +tuer à mon tour. Elle était en moi, comme un bloc +de souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait +sans cesse, m'étouffait, m'étranglait. Le +médecin qu'on avait appelé, afin qu'il apaisât les +crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par +jour, m'a piquée avec de la morphine, ce qui m'a +rendue presque folle, et les grandes chaleurs que +nous traversons aggravaient mon état, me jetaient +dans une surexcitation qui touchait au délire. Je +suis un peu calmée depuis le gros orage de vendredi. +Il faut vous dire que, depuis le jour de l'enterrement, +je ne pleurais plus du tout, et voilà que, +pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversée, +j'ai senti tout d'un coup que les larmes +commençaient à me sortir des yeux, lentes, rares, +petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme +elles font mal! Elles me déchiraient comme si elles +eussent été des griffes, et j'avais la gorge serrée à +ne plus laisser passer mon souffle. Puis, ces larmes +devinrent plus rapides, plus grosses, plus tièdes. +Elles s'échappaient de mes yeux comme d'une +source, et il en venait tant, tant, tant, que mon +mouchoir en fut trempé, et qu'il fallut en prendre +un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait +s'amollir, se fendre, couler par mes yeux.</p> + +<p>«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au +soir, et cela me sauve. On finirait par devenir +vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas +pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des +tournées dans le pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât +Annette afin de la distraire et de la consoler +un peu. Ils s'en vont en voiture ou à cheval jusqu'à +huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient +rose de jeunesse, malgré sa tristesse, et les yeux +tout brillants de vie, tout animés par l'air de la +campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est +beau d'avoir cet âge-là! Je pense que nous allons +rester ici encore quinze jours ou trois semaines; +puis, malgré le mois d'août, nous rentrerons à Paris +pour la raison que vous savez.</p> + +<p>«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon +coeur.</p> + +<p>«ANY.»</p> + + +<p>«Paris, 4 août.</p> + +<p>«Je n'y tiens plus, ma chère amie; il faut que +vous reveniez, car il va certainement m'arriver +quelque chose. Je me demande si je ne suis pas +malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je faisais +depuis si longtemps avec un certain plaisir ou avec +une résignation indifférente. D'abord, il fait si +chaud à Paris, que chaque nuit représente un bain +turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé +par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me +promène pendant une heure ou deux devant une +toile blanche, avec l'intention d'y dessiner quelque +chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans +l'oeil, rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... +Cet effort inutile vers le travail est exaspérant. Je +fais venir des modèles, je les place, et comme ils +me donnent des poses, des mouvements, des +expressions que j'ai peintes à satiété, je les fais se +rhabiller et je les flanque dehors. Vrai, je ne puis +plus rien voir de neuf, et j'en souffre comme si je +devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de +l'oeil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste +ou courbature du nerf optique? Sait-on! il me +semble que j'ai fini de découvrir le coin d'inexploré +qu'il m'a été donné de visiter. Je n'aperçois plus +que ce que tout le monde connaît; je fais ce que +tous les mauvais peintres ont fait; je n'ai plus +qu'une vision et qu'une observation de cuistre. +Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre +des motifs nouveaux me paraissait illimité, et +j'avais, pour les exprimer, une telle variété de +moyens que l'embarras du choix me rendait hésitant. +Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets +entrevus s'est dépeuplé, mon investigation est devenue +impuissante et stérile. Les gens qui passent +n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus en +chaque être humain ce caractère et cette saveur +que j'aimais tant discerner et rendre apparents. +Je crois cependant que je pourrais faire un très joli +portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle vous +ressemble si fort, que je vous confonds dans ma +pensée? Oui, peut-être.</p> + +<p>«Donc, après m'être efforcé d'esquisser un +homme ou une femme qui ne soient pas semblables +à tous les modèles connus, je me décide à +aller déjeuner quelque part, car je n'ai plus le +courage de m'asseoir seul dans ma salle à manger. +Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue de +forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes +les maisons sentent le vide. Sur la chaussée, les +arroseurs lancent des panaches de pluie blanche +qui éclaboussent le pavé de bois d'où s'exhale une +vapeur de goudron mouillé et d'écurie lavée; et +d'un bout à l'autre de la longue descente du parc +Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou +six formes noires, passants sans importance, fournisseurs +ou domestiques. L'ombre des platanes +étale au pied des arbres, sur les trottoirs brûlants, +une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode +l'eau répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles +dans les branches et de leur silhouette grise sur +l'asphalte, exprime la fatigue de la ville rôtie, +sommeillant et transpirant à la façon d'un ouvrier +endormi sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, +la gueuse, et elle pue affreusement par ses bouches +d'égout, les soupiraux des caves et des cuisines, +les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors, +je pense à ces matinées d'été, dans votre verger +plein de petites fleurs champêtres qui donnent à +l'air un goût de miel. Puis, j'entre, écoeuré déjà, +au restaurant où mangent, avec des airs accablés, +des hommes chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, +et dont le front moite reluit. Toutes ces +nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la +glace, le pain mou, le filet flasque, le légume +recuit, le fromage purulent, les fruits mûris à la +devanture. Et je sors avec la nausée, et je retourne +chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à +l'heure du dîner que je prends au Cercle.</p> + +<p>«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, +Rocdiane, Landa et bien d'autres, qui m'ennuient +et me fatiguent autant que des orgues de Barbarie. +Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis +quinze ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque +soir, dans ce cercle, qui est, paraît-il, un endroit où +l'on va se distraire. On devrait bien me changer +ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et +l'esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; +ils s'en vantent et s'entre-félicitent.</p> + +<p>«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de +minutes entre huit heures et minuit, je rentre me +coucher et je me déshabille en songeant, qu'il +faudra recommencer demain.</p> + +<p>«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie +de garçon devient intolérable, parce qu'il n'y a +plus rien de nouveau pour moi, sous le soleil. Un +garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on +n'est plus tout cela, il devient dangereux de rester +libre. Dieu, que j'ai aimé ma liberté, jadis, avant +de vous aimer plus qu'elle! Comme elle me pèse +aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon +comme moi, c'est le vide, le vide partout, c'est le +chemin de la mort, sans rien, dedans pour empêcher +de voir le bout, c'est cette question sans cesse +posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir +pour n'être pas seul? Et je vais de camarade en +camarade, de poignée demain en poignée demain, +mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des +miettes qui ne font pas un morceau—Vous, j'ai +Vous, mon amie, mais vous n'êtes pas à moi. C'est +même peut-être de vous que me vient l'angoisse +dont je souffre, car c'est le désir de votre contact, +de votre présence, du même toit sur nos têtes, des +mêmes murs enfermant nos existences, du même +intérêt serrant nos coeurs, le besoin de cette communauté +d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de +gaîté, de tristesse et aussi de choses matérielles, +qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à moi, +c'est-à-dire que je vole un peu de vous de temps +en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse +l'air même que vous respirez, partager tout avec +vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient +à nous deux, sentir que tout ce dont je vis +est à vous autant qu'à moi, le verre dans lequel je +bois, le siège sur lequel je me repose, le pain que +je mange et le feu qui me chauffe.</p> + +<p>«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine +loin de vous.</p> + +<p>«OLIVIER.»</p> + + +<p>«Roncières, 8 août.</p> + +<p>«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que +vous ne me reconnaîtrez point. Je crois que j'ai +trop pleuré. Il faut que je me repose un peu avant +de revenir, car je ne veux pas me remontrer à +vous comme je suis. Mon mari part pour Paris +après-demain et vous portera de nos nouvelles. +Il compte vous emmener dîner quelque part et me +charge de vous prier de l'attendre chez vous vers +sept heures.</p> + +<p>«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu +mieux, dès que je n'aurai plus cette figure de +déterrée qui me fait peur à moi-même, je retournerai +près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette +et vous, moi aussi, et je veux offrir à chacun de +vous tout ce que je pourrai lui donner, sans voler +l'autre.</p> + +<p>«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré, +pour que vous les baisiez.</p> + +<p>«ANNE.»</p> + +<p>Quand il reçut cette lettre annonçant le retour +encore retardé, Olivier Bertin eut envie, une envie +immodérée, de prendre une voiture pour aller à la +gare, et le train pour aller à Roncières; puis, +songeant que M. de Guilleroy devait revenir le +lendemain, il se résigna et se mit à désirer l'arrivée +du mari avec presque autant d'impatience que si +c'eût été celle de la femme elle-même.</p> + +<p>Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces +vingt-quatre heures d'attente.</p> + +<p>Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les +mains tendues, s'écriant:</p> + +<p>—Ah! cher ami, que je suis heureux de vous +voir!</p> + +<p>L'autre aussi semblait fort satisfait, content +surtout de rentrer à Paris, car la vie n'était pas +gaie en Normandie, depuis trois semaines.</p> + +<p>Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé +à deux places, dans un coin de l'atelier, sous un +dais d'étoffes orientales, et, se reprenant les mains +avec des airs attendris, ils se les serrèrent de +nouveau.</p> + +<p>—Et la comtesse, demanda Bertin, comment +va-t-elle?</p> + +<p>—Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, +très affectée, et elle se remet trop lentement. +J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne revient-elle pas?</p> + +<p>—Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la +décider à rentrer ici.</p> + +<p>—Que fait-elle tout le jour?</p> + +<p>—Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. +Ça n'est pas bon pour elle. Je voudrais bien qu'elle +se décidât à changer d'air, à quitter l'endroit où +ça s'est passé, vous comprenez?</p> + +<p>—Et Annette?</p> + +<p>—Oh! elle, une fleur épanouie!</p> + +<p>Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:</p> + +<p>—A-t-elle eu beaucoup de chagrin?</p> + +<p>—Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, +du chagrin de dix-huit ans, ça ne tient pas.</p> + +<p>Après un silence, Guilleroy reprit:</p> + +<p>—Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien +besoin de me dégourdir, moi, d'entendre du bruit +et de voir du mouvement.</p> + +<p>—Mais, en cette saison, il me semble que le +café des Ambassadeurs est indiqué.</p> + +<p>Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers +les Champs-Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil +des Parisiens qui rentrent et pour qui la ville, après +chaque absence, semble rajeunie et pleine de surprises +possibles, interrogeait le peintre sur mille +détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait +dit, et Olivier, après d'indifférentes réponses où +se reflétait tout l'ennui de sa solitude, parlait de +Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à recueillir +autour de lui ce quelque chose de presque +matériel que laissent en nous les gens qu'on vient +de voir, subtile émanation des êtres qu'on emporte +en les quittant, qu'on garde en soi quelques heures +et qui s'évapore dans l'air nouveau.</p> + +<p>Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville +et sur la grande avenue où commençaient à sautiller +sous les feuillages les refrains alertes des +concerts en plein vent. Les deux hommes, assis +au balcon du café des Ambassadeurs, regardaient +sous eux les bancs et les chaises encore vides de +l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où les +chanteuses, dans la clarté blafarde des globes +électriques et du jour mêlés, étalaient leurs toilettes +éclatantes et la teinte rosé de leur chair. Des +odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles +chaudes, flottaient dans les imperceptibles brises +que se renvoyaient les marronniers, et quand une +femme passait, cherchant sa place réservée, suivie +d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le +parfum capiteux et frais de ses robes et de son corps.</p> + +<p>Guilleroy, radieux, murmura:</p> + +<p>—Oh! j'aime mieux être ici que là-bas.</p> + +<p>—Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux +être là-bas qu'ici.</p> + +<p>—Allons donc!</p> + +<p>—Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été.</p> + +<p>—Eh! mon cher, c'est toujours Paris.</p> + +<p>Le député semblait être dans un jour de contentement, +dans un de ces rares jours d'effervescence +égrillarde où les hommes graves font des bêtises. +Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine +avec trois maigres jeunes messieurs superlativement +corrects, et il interrogeait sournoisement +Olivier sur toutes les filles connues et cotées dont +il entendait chaque jour citer les noms. Puis il +murmura avec un ton de profond regret:</p> + +<p>—Vous avez de la chance d'être resté garçon, +vous. Vous pouvez faire et voir tant de choses.</p> + +<p>Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux +qu'une pensée harcelle, il prit Guilleroy pour confident +de ses tristesses et de son isolement. Quand +il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie de ses +mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le +besoin de soulager son coeur, combien il eût désiré +l'amour et le frôlement d'une femme installée à +son côté, le comte, à son tour, convint que le mariage +avait du bon. Retrouvant alors son éloquence +parlementaire pour vanter la douceur de sa vie +intérieure, il fit de la comtesse un grand éloge, +qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents +mouvements de tête.</p> + +<p>Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux +de ce bonheur intime que Guilleroy célébrait par +devoir, le peintre finit par murmurer, avec une +conviction sincère:</p> + +<p>—Oui, vous avez eu de la chance, vous!</p> + +<p>Le député, flatté, en convint; puis il reprit:</p> + +<p>—Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, +elle me donne du souci en ce moment! Tenez, +puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez +aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera, +vous, car vous êtes son meilleur ami; tandis qu'un +mari..., vous savez...</p> + +<p>Olivier, ravi, reprit:</p> + +<p>—Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., +croyez-vous que cela ne la contrariera pas +de me voir arriver ainsi?</p> + +<p>—Non, pas du tout; allez donc, mon cher.</p> + +<p>—J'y consens alors. Je partirai demain par le +train d'une heure. Faut-il lui envoyer une dépêche?</p> + +<p>—Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin +que vous trouviez une voiture à la gare.</p> + +<p>Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent +aux boulevards; mais au bout d'une demi-heure à +peine, le comte soudain quitta le peintre, sous le +prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à +fait oubliée.</p> + + + +<br><br><br> + +<h3>II</h3> +<br> + +<p>La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir, +venaient de s'asseoir face à face, pour déjeuner, +dans la vaste salle de Roncières. Les portraits +d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un +autre en justaucorps, celui-ci poudré en officier +des gardes françaises, celui-là en colonel de la +Restauration, alignaient sur les murs la collection +des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la +dorure tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, +commençaient à servir les deux femmes silencieuses; +et les mouches faisaient autour du lustre +en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit +nuage de points noirs tourbillonnant et bourdonnant.</p> + +<p>—Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait +un peu frais ici.</p> + +<p>Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au +plafond, et larges comme des baies, furent ouvertes +à deux battants. Un souffle d'air tiède, portant des +odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de +campagne, entra brusquement par ces trois grands +trous, se mêlant à l'air un peu humide de la pièce +profonde enfermée dans les murs épais du château.</p> + +<p>—Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant à +pleine gorge.</p> + +<p>Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers +le dehors et regardaient au-dessous d'un ciel bleu +clair, un peu voilé par cette brume de midi qui +miroite sur les terres imprégnées de soleil, la +longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres +de place en place et ses perspectives ouvertes au +loin sur la campagne jaune illuminée jusqu'à +l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres.</p> + +<p>—Nous ferons une longue promenade après déjeuner, +dit la comtesse. Nous pourrons aller à pied +jusqu'à Berville, en suivant la rivière, car il ferait +trop chaud dans la plaine.</p> + +<p>—Oui, maman, et nous prendrons Julio pour +faire lever des perdrix.</p> + +<p>—Tu sais que ton père le défend.</p> + +<p>—Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant +de voir Julio en arrêt. Tiens, le voici qui taquine +les vaches. Dieu, qu'il est drôle!</p> + +<p>Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à +une fenêtre d'où elle cria: «Hardi, Julio, hardi!»</p> + +<p>Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées +d'herbe, accablées de chaleur, se reposaient couchées +sur le flanc, le ventre saillant, repoussé par +la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec +des aboiements, des gambades folles, une colère +gaie, furieuse et feinte, un épagneul de chasse, +svelte, blanc et roux, dont les oreilles frisées s'envolaient +à chaque bond, s'acharnait à faire lever +les trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. C'était +là, assurément, le jeu favori du chien, qui devait +le recommencer chaque fois qu'il apercevait les +vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées, +le regardaient de leurs gros yeux mouillés, en +tournant la tête pour le suivre.</p> + +<p>Annette, de sa fenêtre, cria:</p> + +<p>—Apporte, Julio, apporte.</p> + +<p>Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus +fort, s'aventurait jusqu'à la croupe, en feignant de +vouloir mordre. Elles commençaient à s'inquiéter, +et les frissons nerveux de leur peau pour chasser +les mouches devenaient plus fréquents et plus +longs.</p> + +<p>Soudain le chien, emporté par une course qu'il +ne put maîtriser à temps, arriva en plein élan si +près d'une vache, que, pour ne point se culbuter +contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le +bond, le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la +tête, se redressa ensuite avec lenteur sur ses quatre +jambes, en reniflant fortement. Le voyant debout, +les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit +à danser autour d'eux une danse de triomphe, +tandis qu'Annette le félicitait.</p> + +<p>—Bravo, Julio, bravo!</p> + +<p>—Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner, +mon enfant.</p> + +<p>Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour +sur ses yeux, annonça:</p> + +<p>—Tiens! le porteur du télégraphe.</p> + +<p>Dans le sentier invisible, perdu au milieu des +blés et des avoines, une blouse bleue semblait glisser +à la surface des épis, et s'en venait vers le +château, au pas cadencé de l'homme.</p> + +<p>—Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu +que ce ne soit pas une mauvaise nouvelle!</p> + +<p>Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse +si longtemps en nous la mort d'un être aimé +trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait maintenant +déchirer la bande collée pour ouvrir le petit +papier bleu, sans sentir trembler ses doigts et +s'émouvoir son âme, et croire que de ces plis si +longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de +nouveau couler ses larmes.</p> + +<p>Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune, +aimait tout l'inconnu qui vient à nous. Son coeur, +que la vie venait pour la première fois de meurtrir, +ne pouvait attendre que des joies de la sacoche +noire et redoutable attachée au flanc des piétons +de la poste, qui sèment tant d'émotions par +les rues des villes et les chemins des champs.</p> + +<p>La comtesse ne mangeait plus, suivant en son +esprit cet homme qui venait vers elle, porteur de +quelques mots écrits, de quelques mots dont elle +serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau +à la gorge. L'angoisse de savoir la rendait +haletante, et elle cherchait à deviner quelle était +cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui? +La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade? +Mort peut-être aussi?</p> + +<p>Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent +interminables; puis quand elle eut déchiré la dépêche +et reconnu le nom de son mari, elle lut: +«Je t'annonce que notre ami Bertin part pour +Roncières par le train d'une heure. Envoie phaéton +gare. Tendresses.»</p> + +<p>—Eh bien, maman? disait Annette.</p> + +<p>—C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.</p> + +<p>—Ah! quelle chance! Et quand?</p> + +<p>—Tantôt.</p> + +<p>—A quatre heures?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Oh! qu'il est gentil!</p> + +<p>Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau +depuis quelque temps grandissait en elle, et +la brusque arrivée du peintre lui semblait une menace +aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu +prévoir.</p> + +<p>—Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à +sa fille.</p> + +<p>—Et toi, maman, tu ne viendras pas!</p> + +<p>—Non, je vous attendrai ici.</p> + +<p>—Pourquoi? Ça lui fera de la peine.</p> + +<p>—Je ne me sens pas très bien.</p> + +<p>—Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout +à l'heure.</p> + +<p>—Oui, mais le déjeuner m'a fait mal.</p> + +<p>—D'ici là, tu iras mieux.</p> + +<p>—Non, je vais même monter dans ma chambre. +Fais-moi prévenir dès que vous serez arrivés.</p> + +<p>—Oui, maman.</p> + +<p>Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on +attelât le phaéton à l'heure voulue et qu'on préparât +l'appartement, la comtesse rentra chez elle +et s'enferma.</p> + +<p>Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans +souffrance, accidentée seulement par l'affection +d'Olivier, et agitée par le souci de la conserver. +Elle y avait réussi, toujours victorieuse dans cette +lutte. Son coeur, bercé par les succès et la louange, +devenu un coeur exigeant de belle mondaine à qui +sont dues toutes les douceurs de la terre, après +avoir consenti à un mariage brillant, où l'inclination +n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté +l'amour comme le complément d'une existence +heureuse, après avoir pris son parti d'une liaison +coupable, beaucoup par entraînement, un peu par +religion pour le sentiment lui-même, par compensation +au train-train vulgaire de l'existence, s'était +cantonné, barricadé dans ce bonheur que le hasard +lui avait fait, sans autre désir que de le défendre +contre les surprises de chaque jour. Elle avait +donc accepté avec une bienveillance de jolie femme +les événements agréables qui se présentaient, et, +peu aventureuse, peu harcelée par des besoins +nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais +tendre, tenace et prévoyante, contente du présent, +inquiète, par nature, du lendemain, elle avait su +jouir des éléments que lui fournissait le Destin +avec une prudence économe et sagace.</p> + +<p>Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se +l'avouer, s'était glissée dans son âme la préoccupation +obscure des jours qui passent, de l'âge qui +vient. C'était en sa pensée quelque chose comme +une petite démangeaison qui ne cessait jamais. +Mais sachant bien que cette descente de la vie +était sans fond, qu'une fois commencée on ne +l'arrêtait plus, et cédant à l'instinct du danger, +elle ferma les yeux en se laissant glisser afin de +conserver son rêve, de ne pas avoir le vertige de +l'abîme et le désespoir de l'impuissance.</p> + +<p>Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil +factice de rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette +apparut à côté d'elle avec la fraîcheur +de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce +voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir +être préférée, dans la grâce savante de sa maturité, +à cette fillette épanouie dans l'éclat radieux +de la première jeunesse.</p> + +<p>Elle se croyait même au début d'une période +heureuse et tranquille quand la mort de sa mère +vint la frapper en plein coeur. Ce fut, pendant les +premiers jours, un de ces désespoirs profonds qui +ne laissent place à nulle autre pensée. Elle restait +du matin au soir abîmée dans la désolation, cherchant +à se rappeler mille choses de la morte, des +paroles familières, sa figure d'autrefois, des robes +qu'elle avait portées jadis, comme si elle eût +amassé au fond de sa mémoire des reliques, et recueilli +dans le passé disparu tous les intimes et +menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles +rêveries. Puis quand elle fut arrivée ainsi à un tel +paroxysme de désespoir, qu'elle avait à tout instant +des crises de nerfs et des syncopes, toute cette +peine accumulée jaillit en larmes, et, jour et nuit, +coula de ses yeux.</p> + +<p>Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait +et venait d'ouvrir les volets et les rideaux en +demandant: «Comment va Madame aujourd'hui?» +elle répondit, se sentant épuisée et courbaturée à +force d'avoir pleuré: «Oh! pas du tout. Vraiment, +je n'en puis plus.»</p> + +<p>La domestique qui tenait le plateau portant le +thé regarda sa maîtresse, et émue de la voir si pâle +dans la blancheur du lit, elle balbutia avec un +accent triste et sincère:</p> + +<p>—En effet, Madame a très mauvaise mine. +Madame ferait bien de se soigner.</p> + +<p>Le ton dont cela fut dit enfonça au coeur de la +comtesse une petite piqûre comme d'une pointe +d'aiguille, et dès que la bonne fut partie, elle se +leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire +à glace.</p> + +<p>Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même, +effrayée de ses joues creuses, de ses yeux rouges, +du ravage produit sur elle par ces quelques jours +de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si +bien, qu'elle avait si souvent regardé en tant de +miroirs divers, dont elle savait toutes les expressions, +toutes les gentillesses, tous les sourires, +dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâleur, +réparé les petites fatigues, détruit les rides légères +apparues au trop grand jour, au coin des yeux, lui +sembla tout à coup celui d'une autre femme, un +visage nouveau qui se décomposait, irréparablement +malade.</p> + +<p>Pour se mieux voir, pour mieux constater ce +mal inattendu, elle s'approcha jusqu'à toucher la +glace du front, si bien que son haleine, répandant +une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque +l'image blême qu'elle contemplait. Elle dut alors +prendre un mouchoir pour essuyer la brume de +son souffle, et frissonnante d'une émotion bizarre, +elle fit un long et patient examen des altérations +de son visage. D'un doigt léger elle tendit la peau +des joues, lissa celle du front, releva les cheveux, +retourna les paupières pour regarder le blanc de +l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents +un peu ternies où des points d'or brillaient, s'inquiéta +des gencives livides et de la teinte jaune de +la chair au-dessus des joues et sur les tempes.</p> + +<p>Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante +tant d'attention qu'elle n'entendit pas ouvrir la +porte, et qu'elle tressaillit jusqu'au coeur quand sa +femme de chambre, debout derrière elle, lui dit:</p> + +<p>—Madame a oublié de prendre son thé.</p> + +<p>La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, +et la domestique, devinant sa pensée, reprit:</p> + +<p>—Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire +que les larmes pour vider la peau. C'est le sang +qui tourne en eau.</p> + +<p>Comme la comtesse ajoutait tristement:</p> + +<p>—Il y a aussi l'âge.</p> + +<p>La bonne se récria:</p> + +<p>—Oh! oh! Madame n'en est pas là! En quelques +jours de repos il n'y paraîtra plus. Mais il +faut que Madame se promène et prenne bien garde +de ne pas pleurer.</p> + +<p>Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit +au parc, et pour la première fois depuis la mort +de sa mère, elle alla visiter le petit verger où elle +aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis +elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau +jusqu'à l'heure du déjeuner.</p> + +<p>En s'asseyant à la table en face de son mari, à +côté de sa fille, elle demanda pour savoir leur +pensée:</p> + +<p>—Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être +moins pâle.</p> + +<p>Le comte répondit:</p> + +<p>—Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.</p> + +<p>Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui +mouilla les yeux, car elle avait pris l'habitude des +larmes.</p> + +<p>Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, +soit qu'elle pensât à sa mère, soit qu'elle +pensât à elle-même, elle sentit à tout moment des +sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupières, +mais pour ne pas les laisser s'épandre et +lui raviner les joues, elle les retenait en elle, et +par un effort surhumain de volonté, entraînant sa +pensée sur des choses étrangères, la maîtrisant, +la dominant, l'écartant de ses peines, elle s'efforçait +de se consoler, de se distraire, de ne plus songer +aux choses tristes, afin de retrouver la santé +de son teint.</p> + +<p>Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et +revoir Olivier Bertin avant d'être redevenue elle-même. +Comprenant qu'elle avait trop maigri, que +la chair des femmes de son âge a besoin d'être +pleine pour se conserver fraîche, elle cherchait de +l'appétit sur les routes et dans les bois voisins, et +bien qu'elle rentrât fatiguée et sans faim, elle +s'efforçait de manger beaucoup.</p> + +<p>Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point +son obstination. Enfin, devant sa résistance invincible, +il déclara qu'il s'en allait seul, laissant la comtesse +libre de revenir lorsqu'elle y serait disposée.</p> + +<p>Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant +l'arrivée d'Olivier.</p> + +<p>Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur +de son premier regard. Elle aurait désiré attendre +encore une semaine ou deux. En une semaine, en +se soignant, on peut changer tout à fait de visage, +puisque les femmes, même bien portantes et jeunes, +sous la moindre influence sont méconnaissables +du jour au lendemain. Mais l'idée d'apparaître en +plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans +cette lumière du mois d'août, à côté d'Annette si +fraîche, l'inquiéta tellement, qu'elle se décida tout +de suite à ne point aller à la gare et à l'attendre +dans la demi-ombre du salon.</p> + +<p>Elle était montée dans sa chambre et songeait. +Des souffles de chaleur remuaient de temps en +temps les rideaux. Le chant des cris-cris emplissait +l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie si +triste. Ce n'était plus la grande douleur écrasante +qui avait broyé son coeur, qui l'avait déchirée, +anéantie, devant le corps sans âme de la vieille +maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle avait +crue inguérissable s'était, en quelques jours, atténuée +jusqu'à n'être qu'une souffrance du souvenir; +mais elle se sentait emportée maintenant +noyée dans un flot profond de mélancolie où elle +était entrée tout doucement, et dont elle ne sortirait +plus.</p> + +<p>Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible—et +ne voulait pas. Chaque fois qu'elle sentait +ses paupières humides, elle les essuyait vivement, +se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les +grands arbres des futaies les corbeaux promenant +dans le ciel bleu leur vol noir et lent.</p> + +<p>Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un +coup d'oeil, effaçait la trace d'une larme en effleurant +le coin de l'oeil avec la houppe de poudre de riz, +et elle regardait l'heure en cherchant à deviner à +quel point de la route il pouvait bien être arrivé.</p> + +<p>Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse +d'âme irraisonnée ou réelle, elle se rattachait +à lui avec une tendresse éperdue. N'était-il +pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout +ce que devient un être quand on l'aime uniquement +et qu'on se sent vieillir!</p> + +<p>Soudain elle entendit au loin le claquement d'un +fouet, courut à la fenêtre et vit le phaéton qui faisait +le tour de la pelouse au grand trot des deux +chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le fond de +la voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant +la comtesse, et elle répondit à ce signe par +des bonjours jetés des deux mains. Puis elle descendit, +le coeur battant, mais heureuse à présent, +toute vibrante de la joie de le sentir si près, de lui +parler et de le voir.</p> + +<p>Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant +la porte du salon.</p> + +<p>Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible +élan, et d'une voix que chauffait une émotion +vraie:</p> + +<p>—Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je +vous embrasse!</p> + +<p>Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre +lui en tendant ses joues, et pendant qu'il appuyait +ses lèvres, elle murmura dans son oreille: «Je +t'aime.»</p> + +<p>Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait, +la regarda, disant:</p> + +<p>—Voyons cette triste figure?</p> + +<p>Elle se sentait défaillir. Il reprit:</p> + +<p>—Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien.</p> + +<p>Pour le remercier, elle balbutia:</p> + +<p>—Ah! cher ami, cher ami!—ne trouvant pas +autre chose à dire.</p> + +<p>Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui +Annette disparue, et brusquement:</p> + +<p>—Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en +deuil?</p> + +<p>—Pourquoi? demanda la comtesse.</p> + +<p>Il s'écria, avec une animation extraordinaire:</p> + +<p>—Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait +peint par moi, c'est mon portrait! C'est vous, +telle que je vous ai rencontrée autrefois en entrant +chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette +porte où vous avez passé sous mon regard, comme +une frégate passe sous le canon d'un fort. Sacristi! +quand j'ai aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite +debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil +de ses cheveux autour du visage, mon sang n'a fait +qu'un tour. J'ai cru que j'allais pleurer. Je vous +dis que c'est à devenir fou quand on vous a connue +comme moi, qui vous ai regardée mieux que personne +et aimée plus que personne, et reproduite +en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai bien +pensé que vous me l'aviez envoyée toute seule au +chemin de fer pour me donner cet étonnement. +Dieu de Dieu, que j'ai été surpris! Je vous dis que +c'est à devenir fou!</p> + +<p>Il cria:</p> + +<p>—Annette, Nané.</p> + +<p>La voix de la jeune fille répondit du dehors, car +elle donnait du sucre aux chevaux.</p> + +<p>—Voilà, voilà!</p> + +<p>—Viens donc ici.</p> + +<p>Elle accourut.</p> + +<p>—Tiens, mets-toi tout près de ta mère.</p> + +<p>Elle s'y plaça, et il les compara; mais il répétait +machinalement, sans conviction: «Oui, c'est étonnant, +c'est étonnant,» car elles se ressemblaient +moins côte à côte qu'avant de quitter Paris, la jeune +fille ayant pris en cette toilette noire une expression +nouvelle de jeunesse lumineuse, tandis que la mère +n'avait plus depuis longtemps cette flambée des +cheveux et du teint dont elle avait jadis ébloui et +grisé le peintre en le rencontrant pour la première +fois.</p> + +<p>Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il +semblait radieux.</p> + +<p>—Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir!—disait-il. +Il se reprit:—Non, c'est votre mari qui +l'a eue pour moi. Il m'a chargé de vous ramener. +Et moi, savez-vous ce que je vous propose?—Non, +n'est-ce pas?—Eh bien, je vous propose au +contraire de rester ici. Par ces chaleurs, Paris est +odieux, tandis que la campagne est délicieuse. +Dieu! qu'il fait bon!</p> + +<p>La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur, +faisait frissonner les arbres et s'exhaler de +la terre des vapeurs imperceptibles qui jetaient sur +l'horizon un léger voile transparent. Les trois +vaches, debout et la tête basse, broutaient, avec +avidité, et quatre paons, avec un fort bruit d'ailes, +montaient se percher dans un cèdre où ils avaient +coutume de dormir, sous les fenêtres du château. +Des chiens aboyaient au loin par la campagne, et +dans l'air tranquille de cette fin de jour passaient +des appels de voix humaines, des phrases jetées à +travers les champs, d'une pièce de terre à l'autre, +et ces cris courts et gutturaux avec lesquels on +conduit les bêtes.</p> + +<p>Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait +à pleine gorge; et comme la comtesse le regardait:</p> + +<p>—Voilà le bonheur, dit-il.</p> + +<p>Elle se rapprocha de lui.</p> + +<p>—Il ne dure jamais.</p> + +<p>—Prenons-le quand il vient.</p> + +<p>Elle, alors, avec un sourire:</p> + +<p>—Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.</p> + +<p>—Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y +trouve. Je ne saurais plus vivre en un endroit où +vous n'êtes pas. Quand on est jeune, on peut être +amoureux de loin, par lettres, par pensées, par +exaltation pure, peut-être parce qu'on sent la vie +devant soi, peut-être aussi parce qu'on a plus de +passion que de besoins du coeur; à mon âge, au +contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, +c'est un pansement de l'âme, qui ne battant +plus que d'une aile s'envole moins dans l'idéal. Le +coeur n'a plus d'extase, mais des exigences égoïstes. +Et puis, je sens très bien que je n'ai pas de temps +à perdre pour jouir de mon reste.</p> + +<p>—Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.</p> + +<p>Il répétait:</p> + +<p>—Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le +montre, mes cheveux, mon caractère qui change, +la tristesse qui vient. Sacristi, voilà une chose que +je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on +m'eût dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je +deviendrais triste sans raison, inquiet, mécontent +de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela prouve que +mon coeur aussi a vieilli.</p> + +<p>Elle répondit avec une certitude profonde:</p> + +<p>—Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas +changé. Si, il a rajeuni peut-être. Il a eu vingt ans, +il n'en a plus que seize.</p> + +<p>Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre +ouverte, mêlés à l'âme du soir, tout près l'un +de l'autre, plus près qu'ils n'avaient jamais été, en +cette heure de tendresse, crépusculaire comme +l'heure du jour.</p> + +<p>Un domestique entra, annonçant:</p> + +<p>—Madame la comtesse est servie.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Vous avez prévenu ma fille?</p> + +<p>—Mademoiselle est dans la salle à manger.</p> + +<p>Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets +étaient clos, et deux grands candélabres de six +bougies, éclairant le visage d'Annette, lui faisaient +une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne cessait +de la regarder.</p> + +<p>—Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.</p> + +<p>Et il se tournait vers la comtesse en admirant la +fille, comme pour remercier la mère de lui avoir +donné ce plaisir.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune +s'était levée sur les arbres du parc. Leur masse +sombre avait l'air d'une grande île, et la campagne +au delà semblait une mer cachée sous la petite +brume qui flottait au ras des plaines.</p> + +<p>—Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.</p> + +<p>La comtesse y consentit.</p> + +<p>—Je prends Julio.</p> + +<p>—Oui, si tu veux.</p> + +<p>Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en +s'amusant avec le chien. Lorsqu'ils longèrent la +pelouse, ils entendirent le souffle des vaches qui, +réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tête +pour regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune +effilait entre les branches une pluie de rayons fins +qui glissaient jusqu'à terre en mouillant les feuilles +et se répandaient sur le chemin par petites flaques +de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient +avoir sous cette nuit sereine le même coeur +joyeux et vide, dont l'ivresse partait en gambades.</p> + +<p>Dans les clairières où l'onde lunaire descendait +ainsi qu'en des puits, la jeune fille passait comme +une apparition, et le peintre la rappelait, émerveillé +de cette vision noire, dont le clair visage +brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait +et serrait la main de la comtesse, et souvent cherchait +ses lèvres en traversant des ombres plus +épaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette +avait ravivé l'impatience de son coeur.</p> + +<p>Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on +devinait à peine au loin, de place en place, les +bouquets d'arbres des fermes. A travers la buée de +lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, +et le silence léger, le silence vivant de ce grand espace +lumineux et tiède était plein de l'inexprimable +espoir, de l'indéfinissable attente qui rendent +si douces les nuits d'été. Très haut dans le ciel, +quelques petits nuages longs et minces semblaient +faits d'écailles d'argent. En demeurant quelques +secondes immobile, on entendait dans cette paix +nocturne un confus et continu murmure de vie, +mille bruits frêles dont l'harmonie ressemblait d'abord +à du silence.</p> + +<p>Une caille, dans un pré voisin, jetait son double +cri, et Julio, les oreilles dressées, s'en alla à pas +furtifs vers les deux notes de flûte de l'oiseau. Annette +le suivit, aussi légère que lui, retenant son +souffle et se baissant.</p> + +<p>—Ah! dit la comtesse restée seule avec le peintre, +pourquoi les moments comme celui-ci passent-ils +si vite? On ne peut rien tenir, on ne peut rien +garder. On n'a même pas le temps de goûter ce qui +est bon. C'est déjà fini.</p> + +<p>Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:</p> + +<p>—Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je +suis tout à l'heure présente.</p> + +<p>Elle murmura:</p> + +<p>—Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!</p> + +<p>—Ah! par exemple! ...</p> + +<p>Elle l'interrompit:</p> + +<p>—Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez +fort bien avant dîner, une femme qui satisfait +les besoins de votre coeur, une femme qui ne vous +a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur +dans votre vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, +j'ai la conscience, j'ai la joie ardente de vous avoir +été bonne, utile et secourable. Vous avez aimé, +vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi +d'agréable, mes attentions pour vous, mon admiration, +mon souci de vous plaire, ma passion, le +don complet que je vous ai fait de mon être intime.</p> + +<p>Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! +Oh, cela je le sens comme on sent un courant +d'air froid. Vous aimez en moi mille choses, +ma beauté, qui s'en va, mon dévouement, l'esprit +qu'on me trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le +monde, celle que j'ai de vous dans mon coeur; mais +ce n'est pas moi, moi, rien que moi, comprenez-vous?</p> + +<p>Il eut un petit rire amical:</p> + +<p>—Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me +faites une scène de reproches très inattendue.</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre +comment je vous aime, moi! Voyons, je +cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à vous, +et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma +chair et de mon âme une ivresse indicible de vous +appartenir, et un besoin irrésistible de vous donner +davantage de moi. Je voudrais me sacrifier d'une +façon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand +on aime, que de donner, de donner toujours, tout, +tout, sa vie, sa pensée, son corps, tout ce qu'on a, +et de bien sentir qu'on donne et d'être prête à tout +risquer pour donner plus encore. Je vous aime, +jusqu'à aimer souffrir pour vous, jusqu'à aimer +mes inquiétudes, mes tourments, mes jalousies, la +peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre +pour moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai +découvert, un vous qui n'est pas celui du monde, +celui qu'on admire, celui qu'on connaît, un vous +qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne +peut pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, +car j'ai, pour le regarder, des yeux qui ne voient +plus que lui. Mais on ne peut pas dire ces choses. +Il n'y a pas de mots pour les exprimer.</p> + +<p>Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite:</p> + +<p>—Chère, chère, chère Any.</p> + +<p>Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé +la caille qui s'était tue à son approche, et Annette +le suivait toujours, essoufflée d'avoir couru.</p> + +<p>—Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à +vous, monsieur le peintre!</p> + +<p>Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent, +marchant ainsi, lui entre elles, sous les +arbres noirs. Ils ne parlaient plus. Il avançait, possédé +par elles, pénétré par une sorte de fluide féminin +dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait +pas à les voir, puisqu'il les avait contre lui, et +même il fermait les yeux pour mieux les sentir. +Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant +lui, épris d'elles, de celle de gauche comme +de celle de droite, sans savoir laquelle était à gauche, +laquelle était à droite, laquelle était la mère, +laquelle était la fille. Il s'abandonnait volontairement +avec une sensualité inconsciente et raffinée +au trouble de cette sensation. Il cherchait même à +les mêler dans son coeur, à ne plus les distinguer +dans sa pensée, et il berçait son désir au charme +de cette confusion. N'était-ce pas une seule femme +que cette mère et cette fille si pareilles? et la fille +ne semblait-elle pas venue sur la terre uniquement +pour rajeunir son amour ancien pour là mère?</p> + +<p>Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château, +il lui sembla qu'il venait de passer les plus délicieuses +minutes de sa vie, de subir la plus étrange, +la plus inanalysable et la plus complète émotion que +pût goûter un homme, grisé d'une même tendresse +par la séduction émanée de deux femmes.</p> + +<p>—Ah! l'exquise soirée! dit-il, dès qu'il se retrouva +entre elles à la lumière des lampes.</p> + +<p>Annette s'écria:</p> + +<p>—Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je +passerais toute la nuit à me promener quand il fait +beau.</p> + +<p>La comtesse regarda la pendule:</p> + +<p>—Oh! il est onze heures et demie. Il faut se +coucher, mon enfant.</p> + +<p>Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement. +Seule, la jeune fille qui n'avait pas envie +de se mettre au lit, dormit bien vite.</p> + +<p>Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la +femme de chambre, après avoir ouvert les rideaux +et les auvents, apporta le thé et regarda sa maîtresse +encore ensommeillée, elle lui dit:</p> + +<p>—Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui.</p> + +<p>—Vous croyez?</p> + +<p>—Oh! oui. La figure de Madame est plus reposée.</p> + +<p>La comtesse, sans s'être encore regardée, savait +bien que c'était vrai. Son coeur était léger, elle ne +le sentait pas battre, et elle se sentait vivre. Le +sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide +comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant +en toute sa chair de l'énervement et de +l'inquiétude, mais il y répandait un tiède bien-être, +et aussi de la confiance heureuse.</p> + +<p>Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir +dans la glace. Elle fut un peu surprise, car elle se +sentait si bien qu'elle s'attendait à se trouver rajeunie, +en une seule nuit, de plusieurs années. +Puis elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, +après s'être encore regardée, elle se résigna à constater +qu'elle avait seulement le teint plus clair, +les yeux moins fatigués, les lèvres plus vives que +la veille. Comme son âme était contente, elle ne +pouvait s'attrister, et elle sourit en pensant: «Oui, +dans quelques jours, je serai tout à fait bien. J'ai +été trop éprouvée pour me remettre si vite.»</p> + +<p>Mais elle resta longtemps, très longtemps assise +devant sa table de toilette où étaient étalés, dans +un ordre gracieux, sur une nappe de mousseline +bordée de dentelles, devant un beau miroir de +cristal taillé, tous ses petits instruments de coquetterie +à manche d'ivoire portant son chiffre coiffé +d'une couronne. Ils étaient là, innombrables, jolis, +différents, destinés à des besognes délicates et secrètes, +les uns en acier, fins et coupants, de formes +bizarres, comme des outils de chirurgie pour +opérer des bobos d'enfant, les autres ronds et doux, +en plume, en duvet, en peau de bêtes inconnues, +faits pour étendre sur la chair tendre la caresse +des poudres odorantes, des parfums gras ou liquides.</p> + +<p>Longtemps elle les mania de ses doigts savants, +promena de ses lèvres à ses tempes leur toucher +plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les nuances +imparfaitement retrouvées, soulignant les yeux, +soignant les cils. Quand elle descendit enfin, elle +était à peu près sûre que le premier regard qu'il +lui jetterait ne serait pas trop défavorable.</p> + +<p>—Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique +rencontré dans le vestibule.</p> + +<p>L'homme répondit:</p> + +<p>—M. Bertin est dans le verger, en train de faire +une partie de lawn-tennis avec mademoiselle.</p> + +<p>Elle les entendit de loin crier les points.</p> + +<p>L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et +la voix fine de la jeune fille annonçaient: quinze, +trente, quarante, avantage, à deux, avantage, jeu.</p> + +<p>Le verger où avait été battu un terrain pour le +lawn-tennis était un grand carré d'herbe planté de +pommiers, enclos par le parc, par le potager et +par les fermes dépendant du château. Le long des +talus qui le limitaient de trois côtés, comme les +défenses d'un camp retranché, on avait fait pousser +des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs de +toutes sortes, champêtres ou rares, des roses en +quantité, des oeillets, des héliotropes, des fuchsias, +du réséda, bien d'autres encore, qui donnaient à +l'air un goût de miel, ainsi que disait Bertin. Des +abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient +leurs dômes de paille le long du mur aux espaliers +du potager, couvraient ce champ fleuri de leur vol +blond et ronflant.</p> + +<p>Juste au milieu de ce verger on avait abattu +quelques pommiers, afin d'obtenir la place nécessaire +au lawn-tennis, et un filet goudronné, tendu +par le travers de cet espace, le séparait en deux +camps.</p> + +<p>Annette, d'un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête, +montrant ses chevilles et la moitié du mollet +lorsqu'elle s'élançait pour attraper la balle au vol, +allait, venait, courait, les yeux brillants et les joues +rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et +sûr de son adversaire.</p> + +<p>Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux +reins sur la chemise pareille, coiffé d'une casquette +à visière, blanche aussi, et le ventre un peu saillant, +attendait la balle avec sang-froid, jugeait avec +précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans +se presser, sans courir, avec l'aisance élégante, +l'attention passionnée et l'adresse professionnelle +qu'il apportait à tous les exercices.</p> + +<p>Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria:</p> + +<p>—Bonjour, maman; attends une minute que +nous ayons fini ce coup-là.</p> + +<p>Cette distraction d'une seconde la perdit. La +balle passa contre elle, rapide et basse, presque +roulante, toucha terre et sortit du jeu.</p> + +<p>Tandis que Bertin criait: «Gagné», que la +jeune fille, surprise, l'accusait d'avoir profité de son +inattention, Julio, dressé à chercher et à retrouver, +comme des perdrix tombées dans les broussailles, +les balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière +celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit +dans la gueule avec délicatesse, et la rapporta en +remuant la queue.</p> + +<p>Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; +mais, pressé de se remettre à jouer, animé par la +lutte, content de se sentir souple, il ne jeta sur ce +visage tant soigné pour lui qu'un coup d'oeil court +et distrait; puis il demanda:</p> + +<p>—Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur +de me refroidir et d'attraper une névralgie.</p> + +<p>—Oh! oui, dit-elle.</p> + +<p>Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin +même, pour donner champ libre aux joueurs, et, +le coeur un peu triste tout à coup, les regarda.</p> + +<p>Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait, +s'excitait, avait des cris de dépit ou de triomphe, +des élans impétueux d'un bout à l'autre de son camp, +et, souvent, dans ces bonds, des mèches de cheveux +tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules. +Elle les saisissait, et, la raquette entre les genoux, +en quelques secondes, avec des mouvements +impatients, les rattachait en piquant des épingles, +par grands coups, dans la masse de la chevelure.</p> + +<p>Et Bertin, de loin, criait à la comtesse:</p> + +<p>—Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme +le jour?</p> + +<p>Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir +chaud, devenir rouge, perdre ses cheveux, tout +braver, tout oser, car tout l'embellissait.</p> + +<p>Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur, +la comtesse, de plus en plus mélancolique, +songeait qu'Olivier préférait cette partie de balle, +cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats +qui sautent après des boules de papier, à la douceur +de s'asseoir près d'elle, en cette chaude matinée, +et de la sentir, aimante, contre lui.</p> + +<p>Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup +du déjeuner, il lui sembla qu'on la délivrait, qu'on +lui ôtait un poids du coeur. Mais, comme elle revenait, +appuyée à son bras, il lui dit:</p> + +<p>—Je viens de m'amuser comme un gamin. +C'est rudement bon d'être, ou de se croire jeune. +Ah oui! ah oui! il n'y a que ça! Quand on n'aime +plus courir, on est fini!</p> + +<p>En sortant de table, la comtesse qui, pour la première +fois, la veille, n'avait pas été au cimetière, +proposa d'y aller ensemble, et ils partirent tous les +trois pour le village.</p> + +<p>Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau +qu'on nommait la Rainette, sans doute à cause des +petites grenouilles dont il était peuplé, puis franchir +un bout de plaine avant d'arriver à l'église bâtie +dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le +boulanger, le boucher, le marchand de vins et quelques +autres modestes commerçants chez qui venaient +s'approvisionner les paysans.</p> + +<p>L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la +morte oppressant les âmes. Sur la tombe, les deux +femmes s'agenouillèrent et prièrent longtemps. La +comtesse courbée, demeurait immobile, un mouchoir +dans les yeux, car elle avait peur de pleurer, +et que les larmes coulassent sur ses joues. Elle +priait, non pas comme elle avait fait jusqu'à ce +jour, par une espèce d'évocation de sa mère, par +un appel désespéré sous le marbre de la tombe, +jusqu'à ce qu'elle crût sentir à son émotion devenue +déchirante que la morte l'entendait, l'écoutait, +mais simplement en balbutiant avec ardeur les +paroles consacrées du <i>Pater noster</i> et de l'<i>Ave Maria</i>. +Elle n'aurait pas eu, ce jour-là, la force et la +tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de +cruel entretien sans réponse avec ce qui pouvait +demeurer de l'être disparu autour du trou qui cachait +les restes de son corps. D'autres obsessions +avaient pénétré dans son coeur de femme, l'avaient +remuée, meurtrie, distraite; et sa prière fervente +montait vers le ciel pleine d'obscures supplications. +Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a +jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin +qu'il eût pitié d'elle-même autant que de celle rappelée +à lui.</p> + +<p>Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, +tant ses appréhensions étaient encore cachées et +confuses, mais elle sentait qu'elle avait besoin de +l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des +dangers prochains et d'inévitables douleurs.</p> + +<p>Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié +des formules, était partie en une rêverie, car +elle ne voulait pas se relever avant sa mère.</p> + +<p>Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait +devant lui un ravissant tableau et regrettant un +peu qu'il ne lui fût pas permis de faire un croquis.</p> + +<p>En revenant, ils se mirent à parler de l'existence +humaine, remuant doucement ces idées amères et +poétiques d'une philosophie attendrie et découragée, +qui sont un fréquent sujet de causerie entre +les hommes et les femmes que la vie blesse un peu +et dont les coeurs se mêlent en confondant leurs +peines.</p> + +<p>Annette, qui n'était point mûre pour ces pensées, +s'éloignait à chaque instant afin de cueillir +des fleurs champêtres au bord du chemin.</p> + +<p>Mais Olivier, pris d'un désir de la garder près +de lui, énervé de la voir sans cesse repartir, ne la +quittait point de l'oeil. Il s'irritait qu'elle s'intéressât +aux couleurs des plantes plus qu'aux phrases +qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable +de ne pas la captiver, la dominer comme +sa mère, et une envie d'étendre la main, de la saisir, +de la retenir, de lui défendre de s'en aller. Il +la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifférente, +trop libre, libre comme un oiseau, comme un jeune +chien qui n'obéit pas, qui ne revient point, qui a +dans les veines l'indépendance, ce joli instinct de +liberté que la voix et le fouet n'ont pas encore +vaincu.</p> + +<p>Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et +parfois il l'interrogeait, cherchait à éveiller un désir +d'écouter et sa curiosité de femme; mais on eût +dit que le vent capricieux du grand ciel soufflait +dans la tête d'Annette ce jour-là, comme sur les +épis ondoyants, emportait et dispersait son attention +dans l'espace, car elle avait à peine répondu +le mot banal attendu d'elle, jeté entre deux fuites +avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses +fleurettes. Il s'exaspérait à la fin, mordu par une +impatience puérile, et, comme elle venait prier sa +mère de porter son premier bouquet pour qu'elle +en pût cueillir un autre, il l'attrapa par le coude +et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'échappât plus. +Elle se débattait en riant et tirait de toute sa force +pour s'en aller; alors, mû par un instinct d'homme, +il employa le moyen des faibles, et ne pouvant séduire +son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie.</p> + +<p>--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je +t'en ferai faire une broche.</p> + +<p>Elle hésita, surprise.</p> + +<p>—Une broche, comment?</p> + +<p>—En pierres de la même couleur: en rubis si +c'est le coquelicot; en saphir si c'est le bluet, avec +une petite feuille en émeraudes.</p> + +<p>La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse +dont les promesses et les cadeaux animent, +les traits des femmes.</p> + +<p>—Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!</p> + +<p>—Va pour un bluet. Nous irons le commander +dès que nous serons de retour à Paris.</p> + +<p>Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée +du bijou qu'elle essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer. +Elle demanda:</p> + +<p>—Est-ce très long à faire, une chose comme ça?</p> + +<p>Il riait, la sentant prise.</p> + +<p>—Je ne sais pas, cela dépend des difficultés. +Nous presserons le bijoutier.</p> + +<p>Elle fût soudain traversée par une réflexion navrante.</p> + +<p>—Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je +suis en grand deuil.</p> + +<p>Il avait passé son bras sous celui de la jeune +fille, et la serrant contre lui:</p> + +<p>—Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de +ton deuil, cela ne t'empêchera pas de la contempler.</p> + +<p>Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu, +serré, captif entre leurs épaules, et pour voir se +lever sur lui leurs yeux bleus pareils, pointillés +de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle, en +tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand +soleil les éclairant, il confondait moins à présent +la comtesse avec Annette, mais il confondait de +plus en plus la fille avec le souvenir renaissant de +ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser +l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur +sa joue et sur sa nuque un peu de cette fraîcheur +rosé et blonde qu'il avait savourée jadis, et qu'il +revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, +l'autre parce qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait +venir d'elle l'appel puissant d'une habitude ancienne. +Il constatait même, à cette heure, et comprenait +que son désir un peu lassé depuis longtemps +et que son affection pour elle s'étaient ranimés à +la vue de sa jeunesse ressuscitée.</p> + +<p>Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne +la rappelait plus, comme si le contact de son bras +et la satisfaction de la joie donnée par lui l'eussent +apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements, +avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les +choses qui captivent nos yeux et les grisent. Quand +elle revenait, apportant une gerbe, il respirait plus +fortement, cherchant, sans y songer, quelque chose +d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de +sa peau dans l'air remué par sa course. Il la regardait +avec ravissement, comme on regarde une aurore, +comme on écoute de la musique, avec des +tressaillements d'aise quand elle se baissait, se +redressait, levait les deux bras en même temps +pour remettre en place sa coiffure. Et puis, de plus +en plus, d'heure en heure, elle activait en lui +l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des +gentillesses, des mouvements qui lui mettaient sur +la bouche le goût des baisers donnés et rendus +jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait +perdu la sensation précise, quelque chose de pareil +à un présent rêvé; elle brouillait les époques, les +dates, les âges de son coeur, et rallumant des émotions +refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, hier +avec demain, le souvenir avec l'espérance.</p> + +<p>Il se demandait en fouillant sa mémoire si la +comtesse, en son plus complet épanouissement, +avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme +hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un +animal qui court et qui saute. Non. Elle avait été +plus épanouie et moins sauvage. Fille des villes, +puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des +champs et vécu dans l'herbe, elle était devenue +jolie à l'ombre des murs, et non pas au soleil du +ciel.</p> + +<p>Quand ils furent rentrés au château, la comtesse +se mit à écrire des lettres sur sa petite table basse, +dans l'embrasure d'une fenêtre; Annette monta +dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher +à pas lents, un cigare à la bouche, les mains +derrière le dos, par les chemins tournants du parc. +Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre de vue la +façade blanche ou le toit pointu de la demeure. +Dès qu'elle avait disparu derrière les bouquets +d'arbres ou les massifs d'arbustes, il avait une ombre +sur le coeur, comme lorsqu'un nuage couvre +le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouées +de verdure, il s'arrêtait quelques secondes pour +contempler les deux lignes de hautes fenêtres. +Puis il se remettait en route.</p> + +<p>Il se sentait agité, mais content, content de quoi? +de tout.</p> + +<p>L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là. +Il se sentait de nouveau dans le corps des légèretés +de petit garçon, des envies de courir et d'attraper +avec ses mains les papillons jaunes qui sautillaient +sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus +au bout de fils élastiques. Il chantonnait des airs +d'opéra. Plusieurs fois de suite, il répéta la phrase +célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler ton +visage», y découvrant une expression profondément +tendre qu'il n'avait jamais sentie ainsi.</p> + +<p>Soudain, il se demanda comment il se pouvait +faire qu'il fût devenu si vite si différent de lui-même. +Hier, à Paris, mécontent de tout, dégoûté, +irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût +dit qu'un dieu complaisant avait changé son âme. +«Ce bon dieu-là, pensa-t-il, aurait bien dû me +changer de corps en même temps, et me rajeunir +un peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait +dans un fourrée. Il l'appela, et quand le chien fut +venu placer sous la main sa tête fine coiffée de +longues oreilles frisottées, il s'assit dans l'herbe +pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le +coucha sur ses genoux, et s'attendrissant à le caresser, +l'embrassa comme font les femmes dont le +coeur s'émeut à toute occasion.</p> + +<p>Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille, +ils passèrent la soirée au salon, en famille.</p> + +<p>La comtesse dit tout à coup:</p> + +<p>—Il va pourtant falloir que nous partions!</p> + +<p>Olivier s'écria:</p> + +<p>—Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez +pas quitter Roncières quand je n'y étais pas. +J'arrive, et vous ne pensez plus qu'à filer.</p> + +<p>—Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons +pourtant demeurer ici indéfiniment tous les +trois.</p> + + +<p>—Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de +quelques jours. Combien de fois suis-je resté chez +vous des semaines entières?</p> + +<p>—Oui, mais en d'autres circonstances, alors que +la maison était ouverte à tout le monde.</p> + +<p>Alors Annette, d'une voix câline:</p> + +<p>—Oh, maman! quelques jours encore, deux ou +trois. Il m'apprend si bien à jouer au tennis. Je +me fâche quand je perds, et puis après je suis si +contente d'avoir fait des progrès!</p> + +<p>Le matin même, la comtesse projetait de faire +durer jusqu'au dimanche ce séjour mystérieux de +l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans savoir +pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si +bonne, lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable +et pénétrante, une appréhension sans cause, +tenace et confuse comme un pressentiment.</p> + +<p>Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, +elle chercha même d'où lui venait ce nouvel accès +mélancolique.</p> + +<p>Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions +dont l'effleurement a été si fugitif que la raison +ne s'en souvient point, mais dont la vibration +demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?—Peut-être. +Laquelle? Elle se rappela bien quelques +inavouables contrariétés dans les mille nuances de +sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque minute +apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment +trop menues pour lui laisser ce découragement. «Je +suis exigeante, pensa-t-elle. Je n'ai pas le droit de +me tourmenter ainsi.»</p> + +<p>Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la +nuit, et elle y demeura accoudée, les yeux sur la +lune.</p> + +<p>Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se +promenait devant le château.—«Pourquoi a-t-il +dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle; pourquoi ne +m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il +pas demandé de venir avec lui? Il sait bien que +cela m'aurait rendue si heureuse. A quoi songe-t-il +donc?»</p> + +<p>Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette +promenade, qu'il avait préféré s'en aller seul par +cette belle nuit, seul, un cigare à la bouche, car +elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il +aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette +idée qu'il n'avait pas sans cesse besoin d'elle, sans +cesse envie d'elle, lui jeta dans l'âme un nouveau +ferment d'amertume.</p> + +<p>Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir, +pour n'être plus tentée de l'appeler, quand il leva +les yeux et l'aperçut. Il cria:</p> + +<p>—Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Oui, vous aussi, à ce que je vois?</p> + +<p>—Oh! moi, je fume tout simplement.</p> + +<p>Elle ne put résister au désir de demander:</p> + +<p>—Comment ne m'avez-vous pas prévenue que +vous sortiez?</p> + +<p>—Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, +d'ailleurs.</p> + +<p>—Alors bonsoir, mon ami.</p> + +<p>—Bonsoir, comtesse.</p> + +<p>Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et +pleura; et la femme de chambre, appelée pour la +mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui dit avec +compassion:</p> + +<p>—Ah! Madame va encore se faire une vilaine +figure, pour demain.</p> + +<p>La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par +des cauchemars. Dès son réveil, avant de sonner, +elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses rideaux +pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits +tirés, les paupières gonflées, le teint jaune; et le +chagrin qu'elle en éprouva fut si violent, qu'elle +eut envie de se dire malade, de garder le lit et de +ne se pas montrer jusqu'au soir.</p> + +<p>Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, +irrésistible, de partir tout de suite, par le premier +train, de quitter ce pays clair où l'on voyait trop +dans le grand jour des champs, les ineffaçables fatigues +du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans +la demi-ombre des appartements, où les rideaux +lourds, même en plein midi, ne laissent entrer +qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même, +belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette +lueur éteinte et discrète. Alors le visage d'Annette +lui passa devant les yeux, rouge, un peu dépeigné, +si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit +l'inquiétude inconnue dont avait souffert son +âme. Elle n'était point jalouse de la beauté de sa +fille! Non, certes, mais elle sentait, elle s'avouait +pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se +montrer près d'elle, en plein soleil.</p> + +<p>Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna +des ordres pour le départ, écrivit des dépêches, +commanda même par le télégraphe son dîner du +soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua +ses instructions dernières, régla tout en moins +d'une heure, en proie à une impatience fébrile et +grandissante.</p> + +<p>Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus +de cette décision, l'interrogèrent avec surprise. +Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour ce +brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent +un peu et montrèrent leur mécontentement +jusqu'à l'instant de se séparer dans la cour de la +gare, à Paris.</p> + +<p>La comtesse, tendant la main au peintre, lui +demanda:</p> + +<p>—Voulez-vous venir dîner demain?</p> + +<p>Il répondit, un peu boudeur:</p> + +<p>—Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est +pas gentil, ce que vous avez fait. Nous étions si +bien, là-bas, tous les trois!</p> + +<h3>III</h3> + +<p>Dès que la comtesse fut seule avec sa fille dans +son coupé qui la ramenait à l'hôtel, elle se sentit +soudain tranquille, apaisée comme si elle venait +de traverser une crise redoutable. Elle respirait +mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec +joie toute cette ville, dont les vrais Parisiens semblent +porter les détails familiers dans leurs yeux et +dans leur coeur. Chaque boutique aperçue lui faisait +prévoir les suivantes alignées le long du boulevard, +et deviner la figure du marchand si souvent +entrevu derrière sa vitrine, Elle se sentait sauvée! +de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel +sujet?</p> + +<p>Quand la voiture fût arrêtée sous la voûte de la +porte cochère, elle descendit légèrement et entra, +comme on fait, dans l'ombre de l'escalier, puis +dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de +sa chambre. Alors elle demeura debout quelques +moments, contente d'être là, en sécurité, dans ce +jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire à +peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut +montrer ce qui plaît et cacher ce qu'on veut; et le +souvenir irraisonné de l'éclatante lumière qui baignait +la campagne demeurait encore en elle comme +l'impression d'une souffrance finie.</p> + +<p>Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui +venait de rentrer, l'embrassa avec affection, et souriant:</p> + +<p>—Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin +vous ramènerait. Je n'ai pas été maladroit en +vous l'envoyant.</p> + +<p>Annette répondit gravement, de cette voix particulière +qu'elle prenait quand elle plaisantait sans +rire:</p> + +<p>—Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait +pas se décider.</p> + +<p>Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.</p> + +<p>La porte étant interdite, personne ne vint ce +soir-là. Le lendemain, Mme de Guilleroy passa toute +sa journée dans les magasins de deuil pour choisir +et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle +aimait depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, +ces longues séances d'essayage devant les +glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans la +maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous +les détails de cette minutieuse répétition, dans ces +coulisses de la vie parisienne. Elle adorait le bruit +des robes des «demoiselles» accourues à son entrée, +leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; +et madame la couturière, la modiste ou la +corsetière, était pour elle une personne de valeur, +qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait son +opinion pour demander un conseil. Elle adorait +encore plus se sentir maniée par les mains habiles +des jeunes filles qui la dévêtaient et la rhabillaient +en la faisant pivoter doucement devant son reflet +gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient +sur sa peau, sur son cou, ou dans ses +cheveux était une des meilleures et des plus +douces petites gourmandises de sa vie de femme +élégante.</p> + +<p>Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine +angoisse qu'elle allait passer, sans voile et nu-tête, +devant tous ces miroirs sincères. Sa première +visite chez la modiste la rassura. Les trois chapeaux +qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en +pouvait douter, et quand la marchande lui eut dit +avec conviction: «Oh! Madame la Comtesse, les +blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle +s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, +chez les autres fournisseurs.</p> + +<p>Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse +venue pour la voir et annonçant qu'elle +reviendrait dans la soirée; puis elle écrivit des +lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise +que ce simple changement de lieu eût reculé dans +un passé qui semblait déjà lointain le grand malheur +qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se +convaincre que son retour de Roncières datât seulement +de la veille, tant l'état de son âme était +modifié depuis sa rentrée à Paris, comme si ce +petit déplacement eût cicatrisé ses plaies.</p> + +<p>Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en +l'apercevant:</p> + +<p>—Vous êtes éblouissante, ce soir!</p> + +<p>Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur.</p> + +<p>Comme on quittait la table, le comte, qui avait +une passion pour le billard, offrit à Bertin de faire +une partie ensemble, et les deux femmes les +accompagnèrent dans la salle de billard, où le café +fut servi.</p> + +<p>Les hommes jouaient encore quand la duchesse +fut annoncée, et tous rentrèrent au salon. Mme de +Corbelle et son mari se présentèrent en même +temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques +minutes, il sembla, au ton dolent des paroles, que +tout le monde allait pleurer; mais, peu à peu, +après les attendrissements et les interrogations, +un autre courant d'idées passa; les timbres, tout +à coup, s'éclaircirent, et on se mit à causer naturellement, +comme si l'ombre du malheur qui assombrissait, +à l'instant même, tout ce monde, se +fût soudain dissipée.</p> + +<p>Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, +l'amena sous le portrait de sa mère, dans le jet de +feu du réflecteur, et demanda:</p> + +<p>—Est-ce pas stupéfiant?</p> + +<p>La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait +hors d'elle, et répétait:</p> + +<p>—Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! +C'est une ressuscitée! Dire que je n'avais pas vu +ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme je +vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue +alors, dans votre premier deuil de femme, non, +dans le second, car vous aviez déjà perdu votre +père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais +c'est sa mère revenue sur la terre. Quel miracle! +Sans ce portrait on ne s'en serait pas aperçu! Votre +fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité, +mais elle ressemble bien plus à cette toile!</p> + +<p>Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de +Mme de Guilleroy, et tenant à être un des premiers +à lui présenter «l'hommage de sa douloureuse +sympathie».</p> + +<p>Il interrompit son compliment en apercevant la +jeune fille debout contre le cadre, enfermée dans +le même éclat de lumière, et qui semblait la soeur +vivante de la peinture. Il s'exclama:</p> + +<p>—Ah! par exemple, voilà bien une des choses +les plus étonnantes que j'aie vues!</p> + +<p>Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours +les opinions établies, s'émerveillèrent à leur +tour avec une ardeur plus discrète.</p> + +<p>Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait +peu à peu, comme si les exclamations étonnées de +toutes ces gens l'eussent comprimé en lui faisant +mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille à côté +de son image, et un énervement l'envahissait. Elle +avait envie de crier: «Mais taisez-vous donc. Je +le sais bien qu'elle me ressemble!»</p> + +<p>Jusqu'à la fin de la soirée, elle demeura mélancolique, +perdant de nouveau la confiance qu'elle +avait retrouvée la veille.</p> + +<p>Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de +Farandal fut annoncé. Le peintre, en le voyant +entrer et s'approcher de la maîtresse de maison, +se leva, glissa derrière son fauteuil en murmurant: «Allons bon! voilà cette grande bête, maintenant», +puis, ayant fait un détour, il gagna la +porte et s'en alla.</p> + +<p>La comtesse, après avoir reçu les compliments +du nouveau venu, chercha des yeux Olivier, pour +reprendre avec lui la causerie qui l'intéressait. Ne +l'apercevant plus, elle demanda:</p> + +<p>—Quoi! le grand homme est parti?</p> + +<p>Son mari répondit:</p> + +<p>—Je crois que oui, ma chère, je viens de le voir +sortir à l'anglaise.</p> + +<p>Elle fut surprise, réfléchit quelques instants, +puis se mit à causer avec le marquis.</p> + +<p>Les intimes, d'ailleurs, se retirèrent bientôt par +discrétion, car elle leur avait seulement entr'ouvert +sa porte, sitôt après son malheur.</p> + +<p>Alors, quand elle se retrouva étendue en son lit, +toutes les angoisses qui l'avaient assaillie à la campagne +reparurent. Elles se formulaient davantage; +elle les éprouvait plus nettement; elle se sentait +vieille!</p> + +<p>Ce soir-là, pour la première fois, elle avait compris +que dans son salon, où jusqu'alors elle était +seule admirée, complimentée, fêtée, aimée, une +autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris +cela, tout d'un coup, en sentant les hommages s'en +aller vers Annette. Dans ce royaume, la maison +d'une jolie femme, dans ce royaume où elle ne +supporte aucun ombrage, d'où elle écarte avec un +soin discret et tenace toute redoutable comparaison, +où elle ne laisse entrer ses égales que pour +essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien +que sa fille allait devenir la souveraine. Comme il +avait été bizarre, ce serrement de coeur quand tous +les yeux s'étaient tournés vers Annette que Bertin +tenait par la main, debout à côté du tableau. Elle +s'était sentie soudain disparue, dépossédée, détrônée. +Tout le monde regardait Annette, personne +ne s'était plus tourné vers elle! Elle était si bien +accoutumée à entendre des compliments et des +flatteries, chaque fois qu'on admirait son portrait, +elle était si sûre des phrases élogieuses, dont elle +ne tenait point compte mais dont elle se sentait +tout de même chatouillée, que cet abandon, cette +défection inattendue, cette admiration portée tout +à coup tout entière vers sa fille, l'avaient plus remuée, +étonnée, saisie que s'il se fût agi de n'importe +quelle rivalité en n'importe quelle circonstance.</p> + +<p>Mais comme elle avait une de ces natures qui, +dans toutes les crises, après le premier abattement, +réagissent, luttent et trouvent des arguments de +consolation, elle songea qu'une fois sa chère fillette +mariée, quand elles cesseraient de vivre sous +le même toit, elle n'aurait plus à supporter cette +incessante comparaison qui commençait à lui devenir +trop pénible sous le regard de son ami.</p> + +<p>Cependant, la secousse avait été très forte. Elle +eut la fièvre et ne dormit guère.</p> + +<p>Au matin, elle s'éveilla lasse et courbaturée, et +alors surgit en elle un besoin irrésistible d'être +réconfortée, d'être secourue, de demander aide à +quelqu'un qui pût la guérir de toutes ces peines, +de toutes ces misères morales et physiques.</p> + +<p>Elle se sentait vraiment si mal à l'aise, si faible, +que l'idée lui vint de consulter son médecin. Elle +allait peut-être tomber gravement malade, car il +n'était pas naturel qu'elle passât en quelques +heures par ces phases successives de souffrance et +d'apaisement. Elle le fit donc appeler par dépêche +et l'attendit.</p> + +<p>Il arriva vers onze heures. C'était un de ces sérieux +médecins mondains dont les décorations et +les titres garantissent la capacité, dont le savoir-faire +égale au moins le simple savoir, et qui ont +surtout, pour toucher aux maux des femmes, des +paroles habiles plus sûres que des remèdes.</p> + +<p>Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un +sourire:</p> + +<p>—Allons, ça n'est pas grave. Avec des yeux +comme les vôtres, on n'est jamais bien malade.</p> + +<p>Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce +début et lui conta ses faiblesses, ses énervements, +ses mélancolies, puis, sans appuyer, ses mauvaises +mines inquiétantes. Après qu'il l'eut écoutée avec un +air d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre +chose que son appétit, comme s'il connaissait bien +la nature secrète de ce mal féminin, il l'ausculta, +l'examina, tâta du bout du doigt la chair des épaules, +soupesa les bras, ayant sans doute rencontré sa +pensée, et compris avec sa finesse de praticien qui +soulève tous les voiles, qu'elle le consultait pour +sa beauté bien plus que pour sa santé, puis il dit:</p> + +<p>—Oui, nous avons de l'anémie, des troubles +nerveux. Ça n'est pas étonnant, puisque vous venez +d'éprouver un gros chagrin. Je vais vous faire +une petite ordonnance qui mettra bon ordre à cela. +Mais, avant tout, il faut manger des choses fortifiantes, +prendre du jus de viande, ne pas boire +d'eau, mais de la bière. Je vais vous indiquer une +marque excellente. Ne vous fatiguez pas à veiller, +mais marchez le plus que vous pourrez. Dormez +beaucoup et engraissez un peu. C'est tout ce que +je peux vous conseiller, madame et belle cliente.</p> + +<p>Elle l'avait écouté avec un intérêt ardent, cherchant +à deviner tous les sous-entendus.</p> + +<p>Elle saisit le dernier mot.</p> + +<p>—Oui, j'ai maigri. J'étais un peu trop forte à +un moment, et je me suis peut-être affaiblie en me +mettant à la diète.</p> + +<p>—Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal à rester +maigre quand on l'a toujours été, mais quand +on maigrit par principe, c'est toujours aux dépens +de quelque chose. Cela, heureusement, se répare +vite. Adieu, madame.</p> + +<p>Elle se sentait mieux déjà, plus alerte; et elle +voulut qu'on allât chercher pour le déjeuner la +bière qu'il avait indiquée, à la maison de vente +principale, afin de l'avoir plus fraîche.</p> + +<p>Elle sortait de table quand Bertin fut introduit.</p> + +<p>—C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je +viens vous interroger. Faites-vous quelque chose, +tantôt?</p> + +<p>—Non, rien; pourquoi?</p> + +<p>—Et Annette?</p> + +<p>—Rien non plus.</p> + +<p>—Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre +heures?</p> + +<p>—Oui; mais à quel propos?</p> + +<p>—J'esquisse ma figure de la Rêverie, dont je +vous ai parlé en vous demandant si votre fille +pourrait me donner quelques instants de pose. +Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement +une heure aujourd'hui. Voulez-vous?</p> + +<p>La comtesse hésitait, ennuyée sans savoir de +quoi. Elle répondit cependant:</p> + +<p>—C'est entendu, mon ami, nous serons chez +vous à quatre heures.</p> + +<p>—Merci. Vous êtes la complaisance même.</p> + +<p>Et il s'en alla préparer sa toile et étudier son sujet +pour ne point trop fatiguer le modèle.</p> + +<p>Alors la comtesse sortit seule, à pied, afin de +compléter ses achats. Elle descendit aux grandes +rues centrales, puis remonta le boulevard Malesherbes +à pas lents, car elle se sentait les jambes +rompues. Comme elle passait devant Saint-Augustin, +une envie la saisit d'entrer dans cette église +et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnée, +soupira d'aise en goûtant l'air frais de la vaste nef, +prit une chaise, et s'assit.</p> + +<p>Elle était religieuse comme le sont beaucoup +de Parisiennes. Elle croyait à Dieu sans aucun +doute, ne pouvant admettre l'existence de l'Univers, +sans l'existence d'un créateur. Mais associant, +comme fait tout le monde, les attributs de +la Divinité avec la nature de la matière créée à +portée de son oeil, elle personnifiait à peu près +son Éternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, +sans avoir pour cela d'idées bien nettes sur ce que +pouvait être, en réalité, ce mystérieux Fabricant.</p> + +<p>Elle y croyait fermement, l'adorait théoriquement, +et le redoutait très vaguement, car elle +ignorait en toute conscience ses intentions et ses +volontés, n'ayant qu'une confiance très limitée +dans les prêtres qu'elle considérait tous comme +des fils de paysans réfractaires au service des +armes. Son père, bourgeois parisien, ne lui ayant +imposé aucun principe de dévotion, elle avait pratiqué +avec nonchalance jusqu'à son mariage. Alors, +sa situation nouvelle réglant plus strictement ses +obligations apparentes envers l'Église, elle s'était +conformée avec ponctualité à cette légère servitude.</p> + +<p>Elle était dame patronnesse de crèches nombreuses +et très en vue, ne manquait jamais la +messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumône +pour elle, directement, et, pour le monde, par +l'intermédiaire d'un abbé, vicaire de sa paroisse.</p> + +<p>Elle avait prié souvent par devoir, comme le +soldat monte la garde à la porte du général. Quelquefois +elle avait prié parce que son coeur était +triste, quand elle redoutait surtout les abandons +d'Olivier. Sans confier au ciel, alors, la cause de sa +supplication, traitant Dieu avec la même hypocrisie +naïve qu'un mari, elle lui demandait de la secourir. +A la mort de son père, autrefois, puis tout récemment +à la mort de sa mère, elle avait eu des +crises violentes de ferveur, des implorations passionnées, +des élans vers Celui qui veille sur nous +et qui console.</p> + +<p>Et voilà qu'aujourd'hui, dans cette église où elle +venait d'entrer par hasard, elle se sentait tout à +coup un besoin profond de prier, de prier non pour +quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, +pour elle seule, ainsi que déjà, l'autre jour, elle +avait fait sur la tombe de sa mère. Il lui fallait de +l'aide de quelque part, et elle appelait Dieu maintenant +comme elle avait appelé un médecin, le +matin même.</p> + +<p>Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le +silence de l'église que troublait par moments un +bruit de pas. Puis, tout à coup, comme si une +pendule eût sonné dans son coeur, elle eut un réveil +de ses souvenirs, tira sa montre, tressaillit en +voyant qu'il allait être quatre heures, et se sauva +pour prendre sa fille, qu'Olivier, déjà, devait +attendre.</p> + +<p>Elles trouvèrent l'artiste dans son atelier, étudiant +sur la toile la pose de sa Rêverie. Il voulait +reproduire exactement ce qu'il avait vu au parc +Monceau, en se promenant avec Annette: une fille +pauvre, rêvant, un livre ouvert sur les genoux. Il +avait beaucoup hésité s'il la ferait laide ou jolie? +Laide, elle aurait plus de caractère, éveillerait +plus de pensée, plus d'émotion, contiendrait plus +de philosophie. Jolie, elle séduirait davantage, +répandrait plus de charme, plairait mieux.</p> + +<p>Le désir de faire une étude d'après sa petite +amie le décida. La Rêveuse serait jolie, et pourrait, +par suite, réaliser son rêve poétique, un jour ou +l'autre, tandis que laide demeurerait condamnée +au rêve sans fin et sans espoir.</p> + +<p>Dès que les deux femmes furent entrées, Olivier +dit en se frottant les mains:</p> + +<p>—Eh bien, mademoiselle Nané, nous allons +donc travailler ensemble.</p> + +<p>La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit +dans un fauteuil et regarda Olivier plaçant dans le +jour voulu une chaise de jardin en jonc de fer. Il +ouvrit ensuite sa bibliothèque pour chercher un +livre, puis, après une hésitation:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille?</p> + +<p>—Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui +un volume de Victor Hugo.</p> + +<p>—<i>La Légende des siècles?</i></p> + +<p>—Je veux bien.</p> + +<p>Il reprit alors:</p> + +<p>—Petite, assieds-toi là et prends ce recueil de +vers. Cherche la page... la page 336, où tu trouveras +une pièce intitulée: <i>les Pauvres Gens</i>. +Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, +tout doucement, mot à mot, et laisse-toi griser, +laisse-toi attendrir. Ecoute ce que te dira ton coeur. +Puis, ferme le bouquin, lève les yeux, pense et +rêve... Moi, je vais préparer mes instruments de +travail.</p> + +<p>Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, +tout en vidant sur la fine planchette les tubes de +plomb d'où sortaient, en se tordant, de minces +serpents de couleur, il se retournait de temps en +temps pour regarder la jeune fille absorbée dans +sa lecture.</p> + +<p>Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne +savait plus ce qu'il faisait et brouillait les tons en +mêlant les petits tas de pâte, tant il retrouvait soudain +devant cette apparition, devant cette résurrection, +dans ce même endroit, après douze ans, +une irrésistible poussée d'émotion.</p> + +<p>Maintenant elle avait fini de lire et regardait +devant elle. S'étant approché, il aperçut en ses +yeux deux gouttes claires qui, se détachant, coulaient +sur les joues. Alors il tressaillit d'une de ces +secousses qui jettent un homme hors de lui, et il +murmura, en se tournant vers la comtesse:</p> + +<p>—Dieu, qu'elle est belle!</p> + +<p>Mais il demeura stupéfait devant le visage livide +et convulsé de Mme de Guilleroy.</p> + +<p>De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, +elle les contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, +saisi d'inquiétude, en demandant:</p> + +<p>—Qu'avez-vous?</p> + +<p>—Je veux vous parler.</p> + +<p>S'étant levée, elle dit, à Annette rapidement:</p> + +<p>—Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot +à dire à M. Bertin.</p> + +<p>Puis elle passa vite dans le petit salon voisin où +il faisait souvent attendre ses visiteurs. Il la suivit, +la tête brouillée, ne comprenant pas. Dès qu'ils +furent seuls, elle lui saisit les deux mains et balbutia:</p> + +<p>—Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites +plus poser!</p> + +<p>Il murmura, troublé:</p> + +<p>—Mais pourquoi?</p> + +<p>Elle répondit d'une voix précipitée:</p> + +<p>—Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne +le sentez donc pas, vous, pourquoi? Oh! j'aurais +dû le deviner plus tôt, moi, mais je viens seulement +de le découvrir tout à l'heure... Je ne peux +rien vous dire maintenant... rien... Allez chercher +ma fille. Racontez-lui que je me trouve souffrante, +faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes +nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul!</p> + +<p>—Mais enfin, qu'avez-vous?</p> + +<p>Elle semblait prête à se rouler dans une crise de +nerfs.</p> + +<p>—Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez +chercher ma fille et faites venir un fiacre.</p> + +<p>Il dut obéir et rentra dans l'atelier. Annette, sans +soupçons, s'était remise à lire, ayant le coeur +inondé de tristesse par l'histoire poétique et lamentable. +Olivier lui dit:</p> + +<p>—Ta mère est indisposée. Elle a failli se trouver +mal en entrant dans le petit salon. Va la rejoindre. +J'apporte de l'éther.</p> + +<p>Il sortit, courut prendre un flacon dans sa +chambre, et puis revint.</p> + +<p>Il les trouva pleurant dans les bras l'une de +l'autre. Annette, attendrie par les <i>Pauvres Gens</i>, +laissait couler son émotion, et la comtesse se soulageait +un peu en confondant sa peine avec ce +doux chagrin, en mêlant ses larmes avec celles de +sa fille.</p> + +<p>Il attendit quelque temps, n'osant parler et les +regardant, oppressé lui-même d'une incompréhensible +mélancolie.</p> + +<p>Il dit enfin:</p> + +<p>—Eh bien. Allez-vous mieux?</p> + +<p>La comtesse répondit:</p> + +<p>—Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez +demandé une voiture?</p> + +<p>—Oui, vous l'aurez tout à l'heure.</p> + +<p>—Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de +chagrins depuis quelque temps.</p> + +<p>—La voiture est avancée! annonça bientôt un +domestique.</p> + +<p>Et Bertin, plein d'angoisses secrètes, soutint +jusqu'à la portière son amie pâle et encore défaillante, +dont il sentait battre le coeur sous le corsage.</p> + +<p>Quand il fut seul, il se demanda: «Mais qu'a-t-elle +donc? pourquoi cette crise?» Et il se mit à +chercher, rôdant autour de la vérité sans se décider +à la découvrir. A la fin, il s'en approcha: «Voyons, +se dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour à +sa fille? Non, ce serait trop fort!» Et combattant, +avec des arguments ingénieux et loyaux, cette conviction +supposée, il s'indigna qu'elle eût pu prêter +un instant à cette affection saine, presque paternelle, +une apparence quelconque de galanterie. Il +s'irritait peu à peu contre la comtesse, n'admettant +point qu'elle osât le soupçonner d'une pareille +vilenie, d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, +en lui répondant tout à l'heure, de ne lui +point ménager les termes de sa révolte. +Il sortit bientôt pour se rendre chez elle, impatient +de s'expliquer. Tout le long de la route il +prépara, avec une croissante irritation, les raisonnements +et les phrases qui devaient le justifier et +le venger d'un pareil soupçon.</p> + +<p>Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage +altéré de souffrance.</p> + +<p>—Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi +donc, ma chère amie, la scène étrange de tout +à l'heure.</p> + +<p>Elle répondit, d'une voix brisée:</p> + +<p>—Quoi, vous n'avez pas encore compris?</p> + +<p>—Non, je l'avoue.</p> + +<p>—Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre +coeur.</p> + +<p>—Dans mon coeur?</p> + +<p>—Oui, au fond de votre coeur.</p> + +<p>—Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux.</p> + +<p>—Cherchez bien au fond de votre coeur s'il +ne s'y trouve rien de dangereux pour vous et pour +moi.</p> + +<p>—Je vous répète que je ne comprends pas. Je +devine qu'il y a quelque chose dans votre imagination, +mais, dans ma conscience, je ne vois rien.</p> + +<p>—Je ne vous parle pas de votre conscience, +je vous parle de votre coeur.</p> + +<p>—Je ne sais pas deviner les énigmes. Je vous +prie d'être plus claire.</p> + +<p>Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit +celles du peintre et les garda, puis, comme si chaque +mot l'eût déchirée:</p> + +<p>—Prenez garde, mon ami, vous allez vous +éprendre de ma fille.</p> + +<p>Il retira brusquement ses mains, et, avec une +vivacité d'innocent qui se débat contre une prévention +honteuse, avec des gestes vifs, une animation +grandissante, il se défendit en l'accusant à +son tour, elle, de l'avoir ainsi soupçonné.</p> + +<p>Elle le laissa parler longtemps, obstinément incrédule, +sûre de ce qu'elle avait dit, puis elle reprit:</p> + +<p>—Mais je ne vous soupçonne pas, mon ami. +Vous ignorez ce qui se passe en vous comme je +l'ignorais moi-même ce matin. Vous me traitez +comme si je vous accusais d'avoir voulu séduire +Annette. Oh, non! oh, non! Je sais combien vous +êtes loyal, digne de toute estime et de toute confiance. +Je vous prie seulement, je vous supplie de +regarder au fond de votre coeur si l'affection que +vous commencez à avoir, malgré vous, pour ma +fille, n'a pas un caractère un peu différent d'une +simple amitié.</p> + +<p>Il se fâcha, et s'agitant de plus en plus, se mit à +plaider de nouveau sa loyauté, comme il avait fait, +tout seul, dans la rue, en venant.</p> + +<p>Elle attendit qu'il eût fini ses phrases; puis, sans +colère, sans être ébranlée en sa conviction, mais +affreusement pâle, elle murmura:</p> + +<p>—Olivier, je sais bien tout ce que vous me +dites, et je le pense ainsi que vous. Mais je suis +sûre de ne pas me tromper. Ecoutez, réfléchissez, +comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est +trop tout ce que j'étais autrefois quand vous avez +commencé à m'aimer, pour que vous ne vous mettiez +pas à l'aimer aussi.</p> + +<p>—Alors, s'écria-t-il, vous osez me jeter une +chose pareille à la face sur cette simple supposition +et ce ridicule raisonnement: Il m'aime, ma +fille me ressemble—donc il l'aimera.</p> + +<p>Mais voyant le visage de la comtesse s'altérer de +plus en plus, il continua, d'un ton plus doux:</p> + +<p>—Voyons, ma chère Any, mais c'est justement +parce que je vous retrouve en elle, que cette fillette +me plaît beaucoup. C'est vous, vous seule +que j'aime en la regardant.</p> + +<p>—Oui, c'est justement ce dont je commence à +tant souffrir, et ce que je redoute si fort. Vous ne +démêlez point encore ce que vous sentez. Vous ne +vous y tromperez plus dans quelque temps.</p> + +<p>—Any, je vous assure que vous devenez folle.</p> + +<p>—Voulez-vous des preuves?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous n'étiez pas venu à Roncières depuis trois +ans, malgré mes instances. Mais vous vous êtes +précipité quand on vous a proposé d'aller nous +chercher.</p> + +<p>—Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne +pas vous avoir laissée seule, là-bas, vous sachant +malade, après la mort de votre mère.</p> + +<p>—Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de +revoir Annette est chez vous si impérieux, que +vous n'avez pu laisser passer la journée d'aujourd'hui +sans me demander de la conduire chez vous, +sous prétexte de pose.</p> + +<p>—Et vous ne supposez pas que c'est vous que +je cherchais à voir?</p> + +<p>—En ce moment vous argumentez contre vous-même, +vous cherchez à vous convaincre, vous ne +me trompez pas. Écoutez encore. Pourquoi êtes-vous +parti brusquement, avant-hier soir, quand le +marquis de Farandal est entré? Le savez-vous?</p> + +<p>Il hésita, fort surpris, fort inquiet, désarmé par +cette observation. Puis, lentement:</p> + +<p>—Mais... je ne sais trop... j'étais fatigué... et +puis, pour être franc, cet imbécile m'énerve.</p> + +<p>—Depuis quand?</p> + +<p>—Depuis toujours.</p> + +<p>—Pardon, je vous ai entendu faire son éloge. Il +vous plaisait autrefois. Soyez tout à fait sincère, +Olivier.</p> + +<p>Il réfléchit quelques instants, puis, cherchant +ses mots:</p> + +<p>—Oui, il est possible que la grande tendresse +que j'ai pour vous me fasse assez aimer tous les +vôtres pour modifier mon opinion sur ce niais, +qu'il m'est indifférent de rencontrer, de temps en +temps, mais que je serais fâché de voir chez vous +presque chaque jour.</p> + +<p>—La maison de ma fille ne sera pas la mienne. +Mais cela suffit. Je connais la droiture de votre +coeur. Je sais que vous réfléchirez beaucoup à ce +que je viens de vous dire. Quand vous aurez réfléchi, +vous comprendrez que je vous ai montré +un gros danger, alors qu'il est encore temps d'y +échapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre +chose, voulez-vous?</p> + +<p>Il n'insista pas, mal à l'aise maintenant, ne +sachant plus trop ce qu'il devait penser, ayant, en +effet, besoin de réfléchir. Et il s'en alla, après un +quart d'heure d'une conversation quelconque.</p> + +<h3>IV</h3> + +<p>A petits pas, Olivier retournait chez lui, troublé +comme s'il venait d'apprendre un honteux secret +de famille. Il essayait de sonder son coeur, de voir +clair en lui, de lire ces pages intimes du livre intérieur +qui semblent collées l'une à l'autre, et que +seul, parfois, un doigt étranger peut retourner en +les séparant. Certes, il ne se croyait pas amoureux +d'Annette! La comtesse, dont la jalousie ombrageuse +ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de +loin, le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât. +Mais ce péril pouvait-il exister, demain, après-demain, +dans un mois? C'est à cette question sincère +qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes, +la petite remuait ses instincts de tendresse, mais +ils sont si nombreux dans l'homme ces instincts-là, +qu'il ne fallait pas confondre les redoutables +avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les +chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure +soyeuse sans être saisi d'une envie irrésistible, +sensuelle, de caresser leur dos onduleux et +doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction +qui le poussait vers la jeune fille ressemblait un +peu à ces désirs obscurs et innocents qui font +partie de toutes les vibrations incessantes et inapaisables +des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et +ses yeux d'homme étaient séduits par sa fraîcheur, +par cette poussée de belle vie claire, par cette sève +de jeunesse éclatant en elle; et son coeur, plein +des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, +trouvant, dans l'extraordinaire ressemblance +d'Annette avec sa mère, un rappel d'émotions anciennes, +des émotions endormies du début de son +amour, avait peut-être un peu tressailli sous la +sensation d'un réveil. Un réveil? Oui? C'était +cela? Cette idée l'illumina. Il se sentait réveillé +après des années de sommeil. S'il avait aimé la +petite sans s'en douter, il aurait éprouvé près +d'elle ce rajeunissement de l'être entier, qui crée +un homme différent dès que s'allume en lui la +flamme d'un désir nouveau. Non, cette enfant +n'avait fait que souffler sur l'ancien feu! C'était +bien toujours la mère qu'il aimait, mais un peu +plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille, +de ce recommencement d'elle-même. Et il formula +cette constatation par ce sophisme rassurant: +On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'émouvoir +souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun +exerce sur chacun des attractions et des répulsions. +Toutes ces influences font naître l'amitié, +les caprices, des envies de possession, des ardeurs +vives et passagères, mais non pas de l'amour +véritable. Pour qu'il existe, cet amour, il faut que +les deux êtres soient tellement nés l'un pour +l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par +tant de points, par tant de goûts pareils, par tant +d'affinités de la chair, de l'esprit, du caractère, se +sentent liés par tant de choses de toute nature, +que cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on +aime, en somme, ce n'est pas tant Mme X... ou +M. Z..., c'est une femme ou un homme, une créature +sans nom, sortie de la Nature, cette grande +femelle, avec des organes, une forme, un coeur, +un esprit, une manière d'être générale qui attirent +comme un aimant nos organes, nos yeux, nos +lèvres, notre coeur, notre pensée, tous nos appétits +sensuels et intelligents. On aime un type, c'est-à-dire +la réunion, dans une seule personne, de toutes +les qualités humaines qui peuvent nous séduire +isolément dans les autres.</p> + +<p>Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce +type, et la durée de leur liaison, dont il ne se lassait +pas, le lui prouvait d'une façon certaine. Or, +Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait +été sa mère, au point de tromper les yeux. Il n'y +avait donc rien d'étonnant à ce que son coeur +d'homme se laissât un peu surprendre, sans se +laisser entraîner. Il avait adoré une femme! Une +autre femme naissait d'elle, presque pareille. Il ne +pouvait vraiment se défendre de reporter sur la +seconde un léger reste affectueux de rattachement +passionné qu'il avait eu pour la première. Il n'y +avait là rien de mal; il n'y avait là aucun danger. +Son regard et son souvenir se laissaient seuls illusionner +par cette apparence de résurrection; mais +son instinct ne s'égarait pas, car il n'avait jamais +éprouvé pour la jeune fille le moindre trouble de +désir.</p> + +<p>Cependant la comtesse lui reprochait d'être +jaloux du marquis. Était-ce vrai? Il fit de nouveau +un examen de conscience sévère et constata +qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant +à cela, après tout? N'est-on pas jaloux à +chaque instant d'hommes qui font la cour à n'importe +quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la +rue, au restaurant, au théâtre, une petite inimitié +contre le monsieur qui passe ou qui entre avec +une belle fille au bras? Tout possesseur de femme +est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur +que les autres mâles envient. Et puis, sans entrer +dans ces considérations de physiologie, s'il était +normal qu'il eût pour Annette une sympathie un +peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne +devenait-il pas naturel qu'il sentît en lui s'éveiller +un peu de haine animale contre le mari futur? Il +dompterait sans peine ce vilain sentiment.</p> + +<p>Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur +de mécontentement contre lui-même et +contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour +n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il +sentirait en elle? Ne devrait-il pas veiller, avec +une attention scrupuleuse et fatigante, sur toutes +ses paroles, sur tous ses actes, sur ses regards, +sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune +fille, car tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, +allait devenir suspect à la mère. Il rentra chez +lui grincheux et se mit à fumer des cigarettes, +avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes +pour mettre le feu à son tabac. Il essaya +en vain de travailler. Sa main, son oeil et son esprit +semblaient déshabitués de la peinture, comme s'ils +l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient +connu et pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la +finir, une petite toile commencée:—un coin de +rue où chantait un aveugle,—et il la regardait +avec une indifférence invincible, avec une telle +impuissance à la continuer qu'il s'assit devant, sa +palette à la main, et l'oublia, tout en continuant +à la contempler avec une fixité attentive et distraite.</p> + +<p>Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne +marchait pas, des interminables minutes, commença +à le ronger de sa fièvre intolérable. Jusqu'à +son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que +ferait-il puisqu'il ne pouvait travailler? L'idée de +la rue le fatiguait d'avance, l'emplissait du dégoût +des trottoirs, des passants, des voitures et des +boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là, +une visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la +haine instantanée de toutes les gens qu'il connaissait.</p> + +<p>Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier +de long en large, en regardant à chaque retour +vers la pendule l'aiguille déplacée de quelques +secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de la +porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de +verve, d'élan, d'entrain, d'exécution féconde et +facile, c'étaient des récréations délicieuses, ces +allées et venues à travers la grande pièce égayée, +animée, échauffée par le travail; mais, aux heures +d'impuissance et de nausée, aux heures misérables +où rien ne lui paraissait valoir la peine +d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade +abominable du prisonnier dans son cachot. +Si seulement il avait pu dormir, rien qu'une heure, +sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il s'agiterait +jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui +venait donc cette subite attaque d'humeur noire?</p> + +<p>Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me +mettre dans un pareil état sur une cause insignifiante.</p> + +<p>Alors, il songea à prendre un livre. Le volume +de la <i>Légende des Siècles</i> était demeuré sur la chaise +de fer où Annette l'avait posé. Il l'ouvrit, lut deux +pages de vers et ne les comprit pas. Il ne les comprit +pas plus que s'ils avaient été écrits dans une +langue étrangère. Il s'acharna et recommença pour +constater toujours que vraiment il n'en pénétrait +point le sens. «Allons, se dit-il, il paraît que je +suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura +sur les deux heures qu'il lui fallait émietter +jusqu'au dîner. Il se fit chauffer un bain et y demeura +étendu, amolli, soulagé par l'eau tiède, jusqu'au +moment où son valet de chambre apportant +le linge le réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit +alors au Cercle, où étaient réunis ses compagnons +ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et des +exclamations, car on ne l'avait point vu depuis +quelques jours.</p> + +<p>—Je reviens de la campagne, dit-il.</p> + +<p>Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste +Maldant, professaient pour les champs un mépris +profond. Rocdiane et Landa y allaient chasser, il +est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et +dans les bois que le plaisir de regarder tomber +sous leurs plombs, pareils à des loques de plumes, +les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir les petits +lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq +ou six fois de suite sur la tête, en montrant à +chaque cabriole la mèche de poils blancs de leur +queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, ils jugeaient +la campagne assommante. Rocdiane disait: +«Je préfère les petites femmes aux petits pois.»</p> + +<p>Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et +jovial, agité par des discussions où rien d'imprévu +ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla beaucoup. +On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café +et joué soixante points au billard avec le banquier +Liverdy, il sortit, déambula quelque peu de la +Madeleine à la rue Taitbout, passa trois fois devant +le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit +prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome, +changea d'avis et se dirigea vers le Nouveau-Cirque, +puis fit brusquement demi-tour, sans motif, +sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard +Malesherbes et ralentit le pas en approchant +de la demeure de la comtesse de Guilleroy: «Elle +trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce +soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant +qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il prît une +seconde fois de ses nouvelles.</p> + +<p>Elle était seule avec Annette, dans le petit salon +du fond, et travaillait toujours à la couverture +pour les pauvres. +Elle dit simplement, en le voyant entrer:</p> + +<p>—Tiens, c'est vous, mon ami?</p> + +<p>—Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir. +Comment allez-vous?</p> + +<p>—Merci, assez bien...</p> + +<p>Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec +une intention marquée:</p> + +<p>—Et vous?</p> + +<p>Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant:</p> + +<p>—Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes +n'avaient pas la moindre raison d'être.</p> + +<p>Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa +sur lui, lentement, un regard ardent de prière et +de doute.</p> + +<p>—Bien vrai, dit-il.</p> + +<p>—Tant mieux, répondit-elle avec un sourire +un peu forcé.</p> + +<p>Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison, +un malaise irrésistible l'envahit, une sorte de +paralysie des idées plus complète encore que celle +qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.</p> + +<p>La comtesse dit à sa fille:</p> + +<p>—Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne +pas.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Que faisait-elle donc?</p> + +<p>—Elle étudiait une fantaisie.</p> + +<p>Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait +de l'oeil, sans y songer, ainsi qu'il faisait toujours, +en la trouvant jolie. Alors il sentit sur lui le regard +de la mère, et brusquement il tourna la tête, comme +s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre +du salon.</p> + +<p>La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit +étui d'or qu'elle avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et +lui tendant des cigarettes:</p> + +<p>—Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça, +lorsque nous sommes seuls ici.</p> + +<p>Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une +musique d'un goût ancien, gracieuse et légère, une +de ces musiques qui semblent avoir été inspirées +à l'artiste par un soir très doux de clair de lune, +au printemps.</p> + +<p>Olivier demanda:</p> + +<p>—De qui est-ce donc?</p> + +<p>La comtesse répondit:</p> + +<p>—De Méhul. C'est fort peu connu et charmant. +Un désir grandissait en lui de regarder Annette, +et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit mouvement +à faire, un petit mouvement du cou, car il +apercevait de côté les deux mèches de feu des +bougies éclairant la partition, mais il devinait si +bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse +de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux +levés devant lui, intéressés, semblait-il, au fil de +fumée grise du tabac.</p> + +<p>Mme de Guilleroy murmura:</p> + +<p>—C'est tout ce que vous avez à me dire?</p> + +<p>Il sourit:</p> + +<p>—Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que +la musique m'hypnotise, elle boit mes pensées. Je +parlerai dans un instant.</p> + +<p>—Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose +pour vous, avant la mort de maman. Je ne vous +l'ai jamais fait entendre, et je vous le jouerai tout +à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez +comme c'est bizarre!</p> + +<p>Elle avait un talent réel, et une compréhension +subtile de l'émotion qui court dans les sons. C'était +même là une de ses plus sûres puissances sur la +sensibilité du peintre.</p> + +<p>Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre +de Méhul, la comtesse se leva, prit sa place, +et une mélodie étrange s'éveilla sous ses doigts, +une mélodie dont toutes les phrases semblaient +des plaintes, plaintes diverses, changeantes, nombreuses, +qu'interrompait une note unique, revenue +sans cesse, tombant au milieu des chants, les coupant, +les scandant, les brisant, comme un cri monotone +incessant, persécuteur, l'appel inapaisable +d'une obsession.</p> + +<p>Mais Olivier regardait Annette qui venait de +s'asseoir en face de lui, et il n'entendait rien, il ne +comprenait pas.</p> + +<p>Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa +vue comme d'une chose habituelle et bonne dont il +venait d'être privé, la buvant sainement comme on +boit de l'eau, quand on a soif.</p> + +<p>—Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?</p> + +<p>Il s'écria réveillé:</p> + +<p>—Admirable, superbe, de qui?</p> + +<p>—Vous ne le savez pas?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Comment, vous ne le savez pas, vous?</p> + +<p>—Mais non.</p> + +<p>—De Schubert.</p> + +<p>Il dit avec un air de conviction profonde:</p> + +<p>—Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous +seriez exquise en recommençant.</p> + +<p>Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit +à contempler Annette, mais en écoutant aussi la +musique, afin de goûter en même temps deux +plaisirs.</p> + +<p>Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre +sa place, il obéit simplement à la naturelle duplicité +de l'homme et ne laissa plus se fixer ses yeux +sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en +face de sa mère, de l'autre côté de la lampe.</p> + +<p>Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur +de sa présence, comme on sent le voisinage d'un +foyer chaud; et l'envie de glisser sur elle des +regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse, +le harcelait, une envie de collégien qui se hisse à +la fenêtre de la rue dès que le maître tourne le +dos.</p> + +<p>Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée +que l'esprit, et son silence persistant pouvait +être interprété.</p> + +<p>Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le +prit, car toute musique entendue continuait en lui +longtemps, le jetait en des songeries qui semblaient +la suite rêvée et plus précise des mélodies. Le chant +des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant +des mesures isolées, affaiblies, lointaines +comme un écho, puis se taisait, semblait laisser la +pensée donner un sens aux motifs et voyager à la +recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre. +Il tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en +apercevant l'éclairage de féerie du parc Monceau, +et il entra dans l'allée centrale arrondie sous les +lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents; +parfois un fiacre attardé passait; un homme lisait +un journal assis sur un banc dans un bain bleuâtre +de clarté vive, au pied du mât de bronze qui portait +un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses, +au milieu des arbres, répandaient dans les feuillages +et sur les gazons leur lumière froide et puissante, +animaient d'une vie pâle ce grand jardin de +ville.</p> + +<p>Bertin, les mains derrière le dos, allait le long +du trottoir, et il se souvenait de sa promenade avec +Annette, en ce même parc, quand il avait reconnu +dans sa bouche la voix de sa mère.</p> + +<p>Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la +sueur fraîche des pelouses arrosées, il se sentit +assailli par toutes les attentes passionnées qui font +de l'âme des adolescents le canevas incohérent d'un +infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces +soirs-là, ces soirs de fantaisie vagabonde où il +laissait errer son caprice dans les aventures imaginaires, +et il s'étonna de trouver en lui ce retour +de sensations qui n'étaient plus de son âge.</p> + +<p>Mais, comme la note obstinée de la mélodie de +Schubert, la pensée d'Annette, la vision de son visage +penché sous la lampe, et le soupçon bizarre de +la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il continuait +malgré lui à occuper son coeur de cette question, +à sonder les fonds impénétrables où germent, +avant de naître, les sentiments humains. Cette +recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation +constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme +une route de rêveries tendres; il ne pouvait plus la +chasser de sa mémoire; il portait en lui une sorte +d'évocation d'elle, comme autrefois il gardait, +quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation +de sa présence dans les murs de son atelier.</p> + +<p>Tout à coup, impatienté de cette domination +d'un souvenir, il murmura en se levant:</p> + +<p>—Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me +faire penser à la petite à présent.</p> + +<p>Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand +il se fut mis au lit, il sentit que le sommeil ne +viendrait point, car une fièvre courait en ses veines, +une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant +l'insomnie, une de ces insomnies énervantes +que provoque l'agitation de l'âme, il voulut +essayer de prendre un livre. Combien de fois une +courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se +leva donc et passa dans sa bibliothèque, afin de +choisir un ouvrage bien fait et soporifique; mais +son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion +quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain +qui répondît à son état d'exaltation et d'attente. +Balzac, qu'il adorait, ne lui dit rien; il dédaigna +Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le +laissait toujours attendri et il tomba avidement sur +Musset, le poète des tout jeunes gens. Il en prit +un volume et l'emporta pour lire au hasard des +feuilles.</p> + +<p>Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec +une soif d'ivrogne, ces vers faciles d'inspiré qui +chanta, comme un oiseau, l'aurore de l'existence +et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut +devant le jour brutal, ces vers d'un poète qui fut +surtout un homme enivré de la vie, lâchant son +ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves, +écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs.</p> + +<p>Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme +physique de ces poèmes qui émeuvent les sens et +remuent à peine l'intelligence. Les yeux sur ces +vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans, +soulevée d'espérances, et il lut le volume presque +entier dans une griserie juvénile. Trois heures +sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de n'avoir pas +encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre +restée ouverte et pour porter le livre sur la table, +au milieu de la chambre; mais au contact de l'air +frais de la nuit, une douleur, mal assoupie par les +saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme +un rappel, comme un avis, et il rejeta le poète +avec un geste d'impatience en murmurant: «Vieux +fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière.</p> + +<p>Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il +prit même la résolution énergique de n'y point +retourner avant deux jours. Mais quoi qu'il fît, +soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se +promener, soit qu'il traînât de maison en maison +sa mélancolie, il était partout harcelé par la préoccupation +inapaisable de ces deux femmes.</p> + +<p>S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait +en pensant à elles, et il laissait à sa pensée, il laissait +son coeur se rassasier de leur souvenir. Il +arrivait alors souvent que, dans cette sorte d'hallucination +où il berçait son isolement, les deux +figures se rapprochaient, différentes, telles qu'il +les connaissait, puis passaient l'une devant l'autre, +se mêlaient, fondues ensemble, ne faisaient plus +qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui +de la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais +celui d'une femme aimée éperdument, autrefois, +encore, toujours.</p> + +<p>Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi +sur la pente de ces attendrissements qu'il sentait +puissants et dangereux. Pour leur échapper, les +rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux, +il dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables, +vers tous les sujets de réflexion et de méditation +possibles. Vains efforts! Toutes les routes +de distraction qu'il prenait le ramenaient au même +point, où il rencontrait une jeune figure blonde +qui semblait embusquée pour l'attendre. C'était +une vague et inévitable obsession flottant sur lui, +tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût +le détour qu'il avait essayé pour fuir.</p> + +<p>La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort +troublé le soir de leur promenade dans le parc de +Roncières, recommençait en sa mémoire dès que, +cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait +et s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre +remuait sa chair. Il se disait: «Voyons, ai-je pour +Annette plus de tendresse qu'il ne convient?» +Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant +d'affection pour une femme toute jeune, qui avait +tous les traits d'Annette, mais qui n'était pas elle. +Et il se rassurait lâchement en songeant: «Non, +je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa ressemblance.»</p> + +<p>Cependant, les deux jours passés à Roncières +restaient en son âme comme une source de chaleur, +de bonheur, d'enivrement; et les moindres +détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux +qu'à l'heure même. Tout à coup, en suivant +le cours de ses ressouvenirs, il revit le chemin +qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes +de fleurs de la jeune fille, et il se rappela +brusquement lui avoir promis un bluet en saphirs +dès leur retour à Paris.</p> + +<p>Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus +lutter, il prit son chapeau et sortit, tout ému par +la pensée du plaisir qu'il lui ferait.</p> + +<p>Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand +il se présenta:</p> + +<p>—Madame est sortie, mais Mademoiselle est +ici.</p> + +<p>Il ressentit une joie vive.</p> + +<p>—-Prévenez-la que je voudrais lui parler.</p> + +<p>Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme +s'il eût craint d'être entendu.</p> + +<p>Annette apparut presque aussitôt.</p> + +<p>—Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.</p> + +<p>Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant +auprès d'elle:</p> + +<p>—Devine pourquoi je suis venu?</p> + +<p>Elle chercha quelques secondes.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, +choisir le bluet en saphirs que je t'ai promis +à Roncières.</p> + +<p>La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais +elle va rentrer. Vous l'attendrez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, si ce n'est pas trop long.</p> + +<p>—Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous +me traitez en gamine.</p> + +<p>—Non, dit-il, pas tant que tu crois.</p> + +<p>Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être +galant et spirituel, comme aux jours les plus fringants +de sa jeunesse, une de ces envies instinctives +qui surexcitent toutes les facultés de séduction, +qui font faire la roue aux paons et des vers aux +poètes. Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées, +alertes, et il parla comme il savait parler en +ses bonnes heures. La petite, animée par cette +verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute +la finesse espiègle qui germaient en elle.</p> + +<p>Tout à coup, comme il discutait une opinion, il +s'écria:</p> + +<p>—Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je +vous ai répondu...</p> + +<p>Elle l'interrompit en éclatant de rire:</p> + +<p>—Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me +prenez pour maman.</p> + +<p>Il rougit, se tut, puis balbutia:</p> + +<p>—C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois +cette idée-là.</p> + +<p>Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus +que dire, et il avait peur maintenant, une peur +incompréhensible de cette fillette.</p> + +<p>—Voici maman, dit-elle.</p> + +<p>Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier +salon, et Olivier, troublé comme si on l'eût pris en +faute, expliqua comment il s'était souvenu tout à +coup de la promesse faite, et comment il était venu +les prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.</p> + +<p>—J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le +strapontin.</p> + +<p>Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils +entraient chez Montara.</p> + +<p>Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, +l'étude et l'affection des femmes, s'étant +toujours occupé d'elles, ayant dû sonder et découvrir +leurs goûts, connaître comme elles la toilette, +les questions de mode, tous les menus détails de +leur existence privée, il était arrivé à partager +souvent certaines de leurs sensations, et il éprouvait +toujours, en entrant dans un de ces magasins +où l'on vend les accessoires charmants et délicats +de leur beauté, une émotion de plaisir presque +égale à celle dont elles vibraient elles-mêmes. Il +s'intéressait comme elles à tous les riens coquets +dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses +yeux; les dentelles attiraient ses mains; les plus +insignifiants bibelots élégants retenaient son attention. +Dans les magasins de bijouterie, il ressentait +pour les vitrines une nuance de respect +religieux, comme devant les sanctuaires de la séduction +opulente; et le bureau de drap foncé, où +les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres +aux reflets précieux, lui imposait une certaine +estime.</p> + +<p>Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille +devant ce meuble sévère où l'une et l'autre posèrent +une main par un mouvement naturel, il indiqua +ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles +de fleurettes.</p> + +<p>Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il +fallut choisir quatre. Ce fut long. Les deux femmes, +du bout de l'ongle, les retournaient sur le drap, +puis les prenaient avec précaution, regardaient le +jour à travers, les étudiaient avec une attention +savante et passionnée. Quand on eut mis de côté +ceux qu'elles avaient distingués, il fallut trois émeraudes +pour faire les feuilles, puis un tout petit +brillant qui tremblerait au centre comme une +goutte de rosée.</p> + +<p>Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit +à la comtesse:</p> + +<p>—Voulez-vous me faire le plaisir de choisir +deux bagues?</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi +vous faire ces petits cadeaux en souvenir +des deux jours passés à Roncières.</p> + +<p>Elle refusa. Il insista. Une longue discussion +suivit, une lutte de paroles et d'arguments où il +finit, non sans peine, par triompher.</p> + +<p>On apporta les bagues, les unes, les plus rares, +seules en des écrins spéciaux, les autres enrégimentées +par genres en de grandes boîtes carrées, +où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies +de leurs chatons. Le peintre s'était assis entre +les deux femmes et il se mit, comme elles, avec +la même ardeur curieuse, à cueillir un à un les anneaux +d'or dans les fentes minces qui les retenaient. +Il les déposait ensuite devant lui, sur le drap du +bureau où ils s'amassaient en deux groupes, celui +qu'on rejetait à première vue et celui dans lequel +on choisirait.</p> + +<p>Le temps passait, insensible et doux, dans ce +joli travail de sélection plus captivant que tous les +plaisirs du monde, distrayant et varié comme un +spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance +exquise pour un coeur de femme.</p> + +<p>Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois +juges, après quelque hésitation, s'arrêta sur un +petit serpent d'or qui tenait un beau rubis entre sa +gueule mince et sa queue tordue.</p> + +<p>Olivier, radieux, se leva.</p> + +<p>—Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des +courses à faire; je m'en vais.</p> + +<p>Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par +ce beau temps. La comtesse y consentit, et, ayant +remercié Bertin, s'en alla par les rues, avec sa fille.</p> + +<p>Elles marchèrent quelque temps en silence, dans +la joie savourée des cadeaux reçus; puis elles se +mirent à parler de tous les bijoux qu'elles avaient +vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une sorte +de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte +de gaîté. Elles allaient vite, à travers la foule de +cinq heures qui suit les trottoirs, un soir d'été. +Des hommes se retournaient pour regarder Annette +et murmuraient en passant de vagues paroles +d'admiration. C'était la première fois, depuis son +deuil, depuis que le noir donnait à sa fille ce vif +éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle +dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de +cette attention soulevée, de ces compliments chuchotés, +de ce petit remous d'émotion flatteuse que +laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une +jolie femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait +sous la même oppression pénible que l'autre +soir, dans son salon, quand on comparait la +petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle +guettait ces regards attirés par Annette, elle les +sentait venir de loin, frôler son visage sans s'y +fixer, puis s'attacher soudain sur la figure blonde +qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait +dans les yeux les rapides et muets hommages à +cette jeunesse épanouie, au charme attirant de +cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi bien +qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier +la traversa et elle fut saisie, comme à Roncières, +par une impérieuse envie de fuir.</p> + +<p>Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté, +dans ce courant de monde, vue par tous ces hommes +qui ne la regardaient pas. Ils étaient loin les +jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle +provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, +parmi ces passants, songeait à les comparer? +Un seul y avait pensé peut-être, tout à +l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh! +quelle souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans +cesse à l'esprit l'obsession de cette comparaison! +Certes il ne pouvait les voir ensemble sans y songer +et sans se souvenir du temps où si fraîche, si +jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée!</p> + +<p>—Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre +un fiacre, mon enfant.</p> + +<p>Annette, inquiète, demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as, maman?</p> + +<p>—Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de +ta grand'mère, j'ai souvent de ces faiblesses-là!</p> + + + +<br><br><br> +<h3>V</h3> +<br> + +<p>Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies +incurables. Une fois entrées en une âme, +elles la dévorent, ne lui laissent plus la liberté de +songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre +goût à la moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle +fît, chez elle ou ailleurs, seule ou entourée de +monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette réflexion +qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa +fille: «Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant +presque chaque jour, n'eût pas sans cesse à l'esprit +l'obsession de les comparer?»</p> + +<p>Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse, +hanté lui-même par cette ressemblance inoubliable un +seul instant, qu'accentuait encore l'imitation +naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque +fois qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce +rapprochement, elle le lisait dans son regard, le +devinait, et le commentait dans son coeur et dans +sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se +cacher, de disparaître, de ne plus se montrer à lui +près de sa fille.</p> + +<p>Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne +se sentant plus chez elle dans sa maison. Ce froissement +de dépossession qu'elle avait eu, un soir, +quand tous les yeux regardaient Annette sous son +portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois. +Elle se reprochait sans cesse ce besoin intime +de délivrance, cette envie inavouable de faire sortir +sa fille de chez elle, comme un hôte gênant et +tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente, +ressaisie par le besoin de lutter pour garder +encore, malgré tout, l'homme qu'elle aimait.</p> + +<p>Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que +leur deuil récent retardait encore un peu, elle avait +peur, une peur confuse et forte, qu'un événement +quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait, +presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de +sa fille de la tendresse pour le marquis.</p> + +<p>Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée +depuis si longtemps afin de conserver Olivier prenait +chez elle une forme nouvelle, plus affinée, +plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux +jeunes gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.</p> + +<p>Comme le peintre, tenu par des habitudes de +travail, ne déjeunait jamais dehors et ne donnait +d'ordinaire que ses soirées à ses amis, elle invita +souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant +autour de lui l'animation d'une promenade à +cheval, une sorte de souffle d'air matinal. Et il parlait +avec gaieté de toutes les choses mondaines qui +semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal +du Paris hippique et brillant dans les allées du +bois. Annette s'amusait à l'écouter, prenait goût +à ces préoccupations du jour qu'il lui apportait +ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic. +Une intimité juvénile s'établissait entre eux, une +affectueuse camaraderie qu'un goût commun et +passionné pour les chevaux resserrait naturellement. +Quand il était parti, la comtesse et le comte +faisaient adroitement son éloge, disaient de lui ce +qu'il fallait dire pour que la jeune fille comprît +qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser s'il +lui plaisait.</p> + +<p>Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant +avec candeur, jugeait tout simple de +prendre pour mari ce beau garçon qui lui donnerait, +entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait +à toutes de galoper chaque matin à côté de +lui, sur un pur sang.</p> + +<p>Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, +après une poignée de main et un sourire, +et on parla de ce mariage comme d'une chose depuis +longtemps décidée. Alors le marquis commença +à apporter des cadeaux. La duchesse traitait +Annette comme sa propre fille. Donc toute cette +affaire avait été chauffée par un accord commun +sur un petit feu d'intimité, pendant les heures +calmes du jour, et le marquis, ayant en outre beaucoup +d'autres occupations, de relations, de servitudes +et de devoirs, venait rarement dans la soirée.</p> + +<p>C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement +chaque semaine chez ses amis, et continuait aussi +à apparaître à l'improviste pour leur demander une +tasse de thé entre dix heures et minuit.</p> + +<p>Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par +le désir de savoir ce qui se passait dans son coeur. +Il n'avait pas un regard, pas un geste qu'elle n'interprétât +aussitôt, et elle était torturée par cette +pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en +nous voyant l'une auprès de l'autre.»</p> + +<p>Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait +point de semaine sans qu'il apparût portant à la +main deux petits paquets, dont il offrait l'un à la +mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant les +boites qui contenaient souvent des objets précieux, +avait des serrements de coeur. Elle la connaissait +bien, cette envie de donner que, femme, elle n'avait +jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter quelque +chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de +trouver chez les marchands le bibelot qui plaira.</p> + +<p>Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et +elle l'avait vu bien des fois entrer, avec ce même +sourire, ce même geste, un petit paquet dans la +main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela +recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de +doute! Ce n'était pas pour elle!</p> + +<p>Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il +souffrait. Elle comparait ses entrées, ses airs, ses +allures avec l'attitude du marquis que la grâce +d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était +point la même chose: M. de Farandal était épris, +Olivier Bertin aimait! Elle le croyait du moins +pendant ses heures de torture, puis, pendant ses +minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être +trompée.</p> + +<p>Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle +se trouvait seule avec lui, le prier, le supplier de +lui parler, d'avouer tout, de ne lui rien cacher. +Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude, +plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne +pouvoir lire en ce coeur fermé où elle sentait grandir +un autre amour.</p> + +<p>Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, +qu'elle avait surveillé, réchauffé, animé de sa tendresse +depuis douze ans, dont elle se croyait sûre, +qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis, +soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin +de leurs jours, voilà qu'il lui échappait par une +inconcevable, horrible et monstrueuse fatalité. Oui, +il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret +dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un +mot familier, y pelotonner son affection comme +en une retraite fidèle, ouverte pour elle seule. A +quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si, +brusquement, celui à qui on a offert son être entier +et son existence entière, tout, tout ce qu'on avait +en ce monde, vous échappe ainsi parce qu'un autre +visage lui a plu, et devient alors, en quelques +jours, presque un étranger!</p> + +<p>Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme +auparavant avec les mêmes mots, la même voix, +le même ton. Et pourtant il y avait quelque chose +entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable, +d'invincible, presque rien, ce presque +rien qui fait s'éloigner une voile quand le vent +tourne.</p> + +<p>Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un +peu plus chaque jour, par tous les regards qu'il +jetait sur Annette. Lui-même ne cherchait pas à +voir clair en son coeur. Il sentait bien cette fermentation +d'amour, cette irrésistible attraction, mais +il ne voulait pas comprendre, il se confiait aux +événements, aux hasards imprévus de la vie.</p> + +<p>Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners +et des soirs entre ces deux femmes séparées par leur +deuil de tout mouvement mondain. Ne rencontrant +chez elles que des figures indifférentes, celle des +Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se +croyait presque seul avec elles dans le monde, et, +comme il ne voyait plus guère la duchesse et le +marquis à qui on réservait les matins et le milieu +des jours, il les voulait oublier, soupçonnant le +mariage remis à une époque indéterminée.</p> + +<p>Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui +de M. de Farandal. Était-ce par une sorte de pudeur +instinctive, ou peut-être par une de ses secrètes +intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir +ce qu'ils ignorent?</p> + +<p>Les semaines suivaient les semaines sans rien +changer à cette vie, et l'automne était venu, amenant +la rentrée des Chambres plus tôt que de coutume +en raison des dangers de la politique.</p> + +<p>Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy +devait emmener à la séance du Parlement Mme de +Mortemain, le marquis et Annette après un déjeuner +chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son +chagrin toujours grandissant, avait déclaré qu'elle +resterait au logis.</p> + +<p>On était sorti de table, on buvait le café dans le +grand salon, on était gai. Le comte, heureux de +cette reprise des travaux parlementaires, son seul +plaisir, parlait presque avec esprit de la situation +présente et des embarras de la République; le marquis, +décidément amoureux, lui répondait avec +entrain, en regardant Annette; et la duchesse était +contente presque également de l'émotion de son +neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du +salon était chaud de cette première chaleur concentrée +des calorifères rallumés, chaleur d'étoffes, +de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum +des fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette +pièce close où le café aussi répandait son arôme, +quelque chose d'intime, de familial et de satisfait, +quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.</p> + +<p>Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait +à entrer, surpris comme un mari trompé qui +voit le crime de sa femme. Une colère confuse et +une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut +son coeur vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui +avait caché et tout ce qu'il s'était caché lui-même +lui apparut en apercevant le marquis installé dans +la maison, comme un fiancé!</p> + +<p>Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout +ce qu'il ne voulait pas savoir et tout ce qu'on +n'osait point lui dire. Il ne se demanda point pourquoi +on lui avait dissimulé tous ces apprêts du +mariage? Il le devina; et ses yeux, devenus durs, +rencontrèrent ceux de la comtesse qui rougissait. +Ils se comprirent.</p> + +<p>Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, +sa présence inattendue ayant paralysé l'essor des +esprits, puis la duchesse se mit à lui parler; et il +répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange, +changé subitement.</p> + +<p>Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient +à causer et il se disait: «Ils m'ont joué. Ils +me le paieront.» Il en voulait surtout à la comtesse +et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente +dissimulation.</p> + +<p>Le comte, regardant alors la pendule, s'écria:</p> + +<p>—Oh! oh! il est temps de partir.</p> + +<p>Puis se tournant vers le peintre:</p> + +<p>—Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire. +Ma femme seule reste ici. Voulez-vous +nous accompagner; vous me feriez grand +plaisir?</p> + +<p>Olivier répondit sèchement:</p> + +<p>—Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.</p> + +<p>Annette alors s'approcha de lui, et prenant son +air enjoué:</p> + +<p>—Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que +vous nous amuserez beaucoup plus que les députés.</p> + +<p>—Non, vraiment. Vous vous amuserez bien +sans moi.</p> + +<p>Le devinant mécontent et chagrin, elle insista, +pour se montrer gentille.</p> + +<p>—Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure +que, moi, je ne peux pas me passer de vous.</p> + +<p>Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il +ne put ni les arrêter dans sa bouche ni modifier +leur accent.</p> + +<p>—Bah! Vous vous passez de moi comme tout +le monde.</p> + +<p>Elle s'exclama, un peu surprise du ton:</p> + +<p>—Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne +plus me tutoyer.</p> + +<p>Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés +qui montrent tout le mal d'une âme et avec un petit +salut:</p> + +<p>—Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un +jour ou l'autre.</p> + +<p>—Pourquoi ça?</p> + +<p>—Parce que vous vous marierez et que votre +mari, quel qu'il soit, aurait le droit de trouver déplacé +ce tutoiement dans ma bouche.</p> + +<p>La comtesse s'empressa de dire:</p> + +<p>—Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère +qu'Annette n'épousera pas un homme assez susceptible +pour se formaliser de cette familiarité de +vieil ami.</p> + +<p>Le comte criait:</p> + +<p>—Allons, allons, en route! Nous allons nous +mettre en retard!</p> + +<p>Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant +levés, sortirent avec lui après les poignées de main +d'usage et les baisers que la duchesse, la comtesse +et sa fille échangeaient à toute rencontre comme +à toute séparation.</p> + +<p>Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière +les tentures de la porte refermée.</p> + +<p>—Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.</p> + +<p>Mais lui, presque violent:</p> + +<p>—Non, merci, je m'en vais aussi.</p> + +<p>Elle murmura, suppliante:</p> + +<p>—Oh! pourquoi?</p> + +<p>—Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il. +Je vous demande pardon d'être venu sans prévenir.</p> + +<p>—Olivier, qu'avez-vous?</p> + +<p>—Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé +une partie de plaisir organisée.</p> + +<p>Elle lui saisit la main.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? C'était le moment de +leur départ puisqu'ils assistent à l'ouverture de la +session. Moi, je restais. Vous avez été, au contraire, +tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis +seule.</p> + +<p>Il ricana.</p> + +<p>—Inspiré, oui, j'ai été inspiré!</p> + +<p>Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant +au fond des yeux, elle murmura à voix très basse:</p> + +<p>—Avouez-moi que vous l'aimez?</p> + +<p>Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser +son impatience.</p> + +<p>—Mais vous êtes folle avec cette idée!</p> + +<p>Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés +sur ses manches, le suppliant:</p> + +<p>—Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, +j'en suis certaine, mais j'aime mieux savoir! +J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas ce +qu'est devenue ma vie!</p> + +<p>Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma +faute si vous perdez la tête?</p> + +<p>Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui +du fond, où on ne les entendrait pas. Elle le traînait +par l'étoffe de sa jaquette, cramponnée à lui, +haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit +divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et +puis s'assit auprès de lui.</p> + +<p>—Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en +prie, dites-moi que vous l'aimez. Je le sais, je le +sens à tout ce que vous faites, je n'en puis douter, +j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!</p> + +<p>Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à +genoux contre ses pieds. Sa voix râlait.</p> + +<p>—Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce +vrai que vous l'aimez?</p> + +<p>Il s'écria, en essayant de la relever:</p> + +<p>—Mais non, mais non! Je vous jure que non!</p> + +<p>Elle tendit la main vers sa bouche et la colla +dessus pour la fermer, balbutiant:</p> + +<p>—Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!</p> + +<p>Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de +cet homme, elle sanglota.</p> + +<p>Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de +cheveux blonds où se mêlaient beaucoup de cheveux +blancs, et il fut traversé par une immense +pitié, par une immense douleur.</p> + +<p>Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure, +il la redressa violemment, relevant vers lui deux +yeux éperdus dont les larmes ruisselaient. Et puis +sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres coup sur +coup en répétant:</p> + +<p>—Any! Any! ma chère, ma chère Any!</p> + +<p>Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec +cette voix hésitante des enfants que le chagrin +suffoque:</p> + +<p>—Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous +m'aimez encore un peu, moi?</p> + +<p>Il se remit à l'embrasser.</p> + +<p>—Oui, je vous aime, ma chère Any!</p> + +<p>Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses +mains, le regarda, et tendrement:</p> + +<p>—Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça +ne devrait pas finir ainsi.</p> + +<p>Il demanda, en la serrant contre lui:</p> + +<p>—Pourquoi cela finirait-il?</p> + +<p>—Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble +trop à ce que j'étais quand vous m'avez +connue?</p> + +<p>Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main +cette bouche douloureuse, en disant:</p> + +<p>—Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je +vous jure que vous vous trompez!</p> + +<p>Elle répéta:</p> + +<p>—Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, +moi!</p> + +<p>Il redit:</p> + +<p>—Oui, je vous aime!</p> + +<p>Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les +mains dans les mains, très émus et très tristes.</p> + +<p>Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:</p> + +<p>—Oh! les heures qui me restent à vivre ne +seront pas gaies.</p> + +<p>—Je m'efforcerai de vous les rendre douces.</p> + +<p>L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de +deux heures le crépuscule se répandait dans le +salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris brumeux +des soirs d'automne.</p> + +<p>La pendule sonna.</p> + +<p>—Il y a déjà longtemps que nous sommes ici, +dit-elle. Vous devriez vous en aller, car on pourrait +venir, et nous ne sommes pas calmes!</p> + +<p>Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois +sa bouche entr'ouverte, puis ils retraversèrent les +deux salons en se tenant le bras, comme des époux.</p> + +<p>—Adieu, mon ami.</p> + +<p>—Adieu, mon amie.</p> + +<p>Et la portière retomba sur lui!</p> + +<p>Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, +se mit à marcher sans savoir ce qu'il faisait, étourdi +comme après un coup, les jambes faibles, le coeur +chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante secouée +en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois +heures, ou peut-être quatre, il alla devant lui, dans +une sorte d'hébétement moral et d'anéantissement +physique qui lui laissaient tout juste la force de +mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez +lui pour réfléchir.</p> + +<p>Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait +maintenant tout ce qu'il avait éprouvé près d'elle +depuis la promenade au parc Monceau quand il +retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine +reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son +coeur, puis tout ce recommencement lent, irrésistible, +d'un amour mal éteint, pas encore refroidi, +qu'il s'obstinait à ne point s'avouer.</p> + +<p>Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? +Lorsqu'elle serait mariée, il éviterait de la voir +souvent, voilà tout. En attendant, il continuerait à +retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât +de rien, et il cacherait son secret à tout le monde.</p> + +<p>Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. +Puis il fit chauffer le grand poêle de son atelier, +car la nuit s'annonçait glaciale. Il ordonna même +d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les +coins obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion +bizarre, profonde, physique, affreusement triste +l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans sa poitrine, +dans tous ses muscles amollis, autant que +dans son âme défaillante. Les murs de l'appartement +l'oppressaient; toute sa vie tenait là dedans, +sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude +peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque +meuble lui disait un souvenir. Mais succès et souvenirs +étaient des choses passées! Sa vie? Comme +elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait +des tableaux, encore des tableaux, toujours des +tableaux et aimé une femme. Il se rappelait les +soirs d'exaltation, après les rendez-vous, dans ce +même atelier. Il avait marché des nuits entières, +avec de la fièvre plein son être. La joie de l'amour +heureux, la joie du succès mondain, l'ivresse unique +de la gloire, lui avaient fait savourer des heures +inoubliables de triomphe intime.</p> + +<p>Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait +aimé. Par elle il avait reçu ce baptême qui révèle +à l'homme le monde mystérieux des émotions et +des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque +de force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. +Un autre amour entrait, malgré lui, par cette +brèche! un autre ou plutôt le même surchauffé par +un nouveau visage, le même accru de toute la force +que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc +il aimait cette petite fille! Il n'y avait plus à lutter, +à résister, à nier, il l'aimait avec le désespoir de +savoir qu'il n'aurait même pas d'elle un peu de +pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment, +et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée +sans cesse reparue, impossible à chasser, il était +saisi par une envie animale de hurler à la façon des +chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi, +enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux, +à mesure qu'il songeait, il allait toujours à +grands pas à travers la vaste pièce éclairée comme +pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage +la douleur de cette plaie avivée, il voulut essayer +de la calmer par le souvenir de son ancienne tendresse, +de la noyer dans l'évocation de sa première +et grande passion. Dans le placard où il la +gardait, il alla prendre la copie qu'il avait faite +autrefois pour lui du portrait de la comtesse, puis +il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en +face, la contempla. Il essayait de la revoir, de la +retrouver vivante, telle qu'il l'avait aimée jadis. +Mais c'était toujours Annette qui surgissait sur la +toile. La mère avait disparu, s'était évanouie laissant +à sa place cette autre figure qui lui ressemblait +étrangement. C'était la petite avec ses cheveux +un peu plus clairs, son sourire un peu plus +gamin, son air un peu plus moqueur, et il sentait +bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là, +comme il n'avait jamais appartenu à l'autre, +comme une barque qui coule appartient aux vagues!</p> + +<p>Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, +il retourna la peinture; puis comme il se +sentait trempé de tristesse, il alla prendre dans sa +chambre, pour le rapporter dans l'atelier, le tiroir +de son secrétaire où dormaient toutes les lettres +de sa maîtresse. Elles étaient là comme en un lit, +les unes sur les autres, formant une couche épaisse +de petits papiers minces. Il enfonça ses mains dedans, +dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans +ce bain de leur longue liaison. Il regardait cet +étroit cercueil de planches où gisait cette masse +d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom +seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour, +que le tendre attachement de deux êtres l'un pour +l'autre, que l'histoire de deux coeurs, étaient racontés +là dedans, dans ce flot jauni de papiers que +tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se +penchant dessus, un souffle vieux, l'odeur mélancolique +des lettres enfermées.</p> + +<p>Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, +prit une poignée des plus anciennes. A mesure +qu'il les ouvrait, des souvenirs en sortaient, précis, +qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup +qu'il avait portées sur lui pendant des semaines +entières, et il retrouvait, tout le long de la petite +écriture qui lui disait des phases si douces, les +émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il rencontra +sous ses doigts un fin mouchoir brodé. +Qu'était-ce? Il chercha quelques instants, puis se +souvint! Un jour, chez lui, elle avait sangloté parce +qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola, pour le +garder, son mouchoir trempé de larmes!</p> + +<p>Ah! les tristes choses! les tristes choses! La +pauvre femme!</p> + +<p>Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes +ces réminiscences montaient comme une vapeur: +ce n'était plus que la vapeur impalpable de la réalité +tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur +ces lettres, comme on pleure sur les morts parce +qu'ils ne sont plus.</p> + +<p>Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter +en lui une ardeur jeune et nouvelle, une +sève de tendresse irrésistible qui rappelait dans +son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait +aimé la mère, dans un élan passionné de servitude +volontaire, il commençait à aimer cette petite fille +comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant +à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.</p> + +<p>Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il +en était terrifié.</p> + +<p>Il essayait de comprendre comment et pourquoi +elle le possédait ainsi? Il la connaissait si peu! +Elle était à peine une femme dont le coeur et l'âme +dormaient encore du sommeil de la jeunesse.</p> + +<p>Lui, maintenant, il était presque au bout de sa +vie! Comment donc cette enfant l'avait-elle pris +avec quelques sourires et des mèches de cheveux! +Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette +blonde lui donnaient des envies de tomber à genoux +et de se frapper le front par terre!</p> + +<p>Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de +femme a tout à coup sur nous la puissance d'un +poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux, +qu'elle est devenue notre pensée et notre chair! +On en est ivre, on en est fou, on vit de cette image +absorbée et on voudrait en mourir!</p> + +<p>Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce +et incompréhensible d'une forme de visage sur le +coeur d'un homme!</p> + +<p>Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit +s'avançait; son poêle s'était éteint. A travers les +vitrages, le froid du dehors entrait. Alors il gagna +son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à +souffrir.</p> + +<p>Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, +ni ce qu'il allait faire, agité par ses nerfs, +irrésolu comme une girouette qui tourne.</p> + +<p>A force de chercher une distraction pour son +esprit, une occupation pour son corps, il se souvint +que, ce jour-là même, quelques membres de son +cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain +Maure où ils déjeunaient après le massage. Il s'habilla +donc rapidement, espérant que l'étuve et la +douche le calmeraient, et il sortit.</p> + +<p>Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le +saisit, ce premier froid crispant de la première +gelée qui détruit, en une seule nuit, les derniers +restes de l'été.</p> + +<p>Tout le long des boulevards, c'était une pluie +épaisse de larges feuilles jaunes qui tombaient +avec un bruit sec et menu. Elles tombaient, à perte +de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues +entre les façades des maisons, comme si toutes les +tiges venaient d'être séparées des branches par +le tranchant d'une fine lame de glace. Les chaussées +et les trottoirs en étaient déjà couverts, ressemblaient, +pour quelques heures, aux allées des +forêts au début de l'hiver. Tout ce feuillage mort +crépitait sous les pas et s'amassait, par moments, +en vagues légères, sous les poussées du vent.</p> + +<p>C'était un de ces jours de transition qui sont la +fin d'une saison et le commencement d'une autre, +qui ont une saveur ou une tristesse spéciale, tristesse +d'agonie ou saveur de sève qui renaît.</p> + +<p>En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée +de la chaleur dont il allait pénétrer sa chair après +ce passage dans l'air glacé des rues fit tressaillir le +coeur triste d'Olivier d'un frisson de satisfaction. +Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa +taille l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et +disparut derrière la porte capitonnée ouverte devant +lui.</p> + +<p>Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir +d'un foyer lointain, le fit respirer comme s'il eût +manqué d'air en traversant une galerie mauresque, +éclairée par deux lanternes orientales. Puis un +nègre crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le +torse luisant, les membres musculeux, s'élança +devant lui pour soulever une portière à l'autre +extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve, +ronde, élevée, silencieuse, presque mystique comme +un temple. Le jour tombait d'en haut, par la coupole +et par des trèfles en verres colorés, dans l'immense +salle circulaire et dallée, aux murs couverts +de faïences décorées à la mode arabe.</p> + +<p>Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient +lentement, à pas graves, sans parler; d'autres +étaient assis sur des banquettes de marbre, +les bras croisés; d'autres causaient à voix basse.</p> + +<p>L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y +avait là dedans, dans ce cirque étouffant et décoratif, +où l'on chauffait de la chair humaine, où circulaient +des masseurs noirs et maures aux jambes +cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux.</p> + +<p>La première figure aperçue par le peintre fut +celle du comte de Landa. Il circulait comme un +lutteur romain, fier de son énorme poitrine et de +ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il +s'y croyait sur la scène comme un acteur applaudi, +et il y jugeait en expert la musculature discutée +de tous les hommes forts de Paris.</p> + +<p>—Bonjour. Bertin, dit-il.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit:</p> + +<p>—Hein, bon temps pour la sudation.</p> + +<p>—Oui, magnifique.</p> + +<p>—Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été +le prendre au saut du lit. Oh! regardez-moi cette +anatomie!</p> + +<p>Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, +aux bras grêles, au flanc maigre, qui fit sourire de +dédain ces deux vieux modèles de la vigueur +humaine.</p> + +<p>Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.</p> + +<p>Ils s'assirent sur une longue table de marbre et +se mirent à causer comme dans un salon. Des garçons +de service circulaient, offrant à boire. On entendait +retentir les claques des masseurs sur la +chair nue et le jet subit des douches. Un clapotis +d'eau continu, parti de tous les coins du grand amphithéâtre, +l'emplissait aussi d'un bruit léger de +pluie.</p> + +<p>A tout moment un nouveau venu saluait les trois +amis, ou s'approchait pour leur serrer la main.</p> + +<p>C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince +Epilati, le baron Flach et d'autres.</p> + +<p>Rocdiane dit tout à coup:</p> + +<p>—Tiens, Farandal!</p> + +<p>Le marquis entrait, les mains sur les hanches, +marchant avec cette aisance des hommes très bien +faits que rien ne gêne.</p> + +<p>Landa murmura:</p> + +<p>—C'est un gladiateur, ce gaillard-là!</p> + +<p>Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:</p> + +<p>—Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis?</p> + +<p>—Je le pense, dit le peintre.</p> + +<p>Mais cette question, en face de cet homme, en +ce moment, en cet endroit, fit passer dans le coeur +d'Olivier une affreuse secousse de désespoir et de +révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues +lui apparut en une seconde avec une telle acuité, +qu'il lutta pendant quelques instants contre une +envie animale de se jeter sur le marquis.</p> + +<p>Puis il se leva.</p> + +<p>—Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite +au massage.</p> + +<p>Un Arabe passait.</p> + +<p>—Ahmed, es-tu libre?</p> + +<p>—Oui, monsieur Bertin.</p> + +<p>Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée +de main de Farandal qui venait lentement en faisant +le tour du Hammam.</p> + +<p>A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande +salle de repos si calme en sa ceinture de cellules +où sont les lits, autour d'un parterre de plantes +africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au milieu. +Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le +marquis allait le rejoindre et qu'il devrait, la main +tendue, le traiter en ami avec le désir de le tuer.</p> + +<p>Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert +de feuilles mortes. Elles ne tombaient plus, les +dernières ayant été détachées par une longue rafale. +Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait +d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus +vives de la brise grandissante.</p> + +<p>Tout à coup une sorte de mugissement glissa +sur les toits, ce cri de bête de la tempête qui passe, +et, en même temps, un souffle furieux de vent qui +semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le +boulevard.</p> + +<p>Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient +l'attendre, se soulevèrent à son approche. +Elles couraient devant lui, s'amassant et +tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au +faîte des maisons. Il les chassait comme un troupeau, +un troupeau fou qui s'envolait, qui s'en +allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le +ciel libre de la banlieue. Et quand le gros nuage +de feuilles et de poussière eut disparu sur les hauteurs +du quartier Malesherbes, les chaussées et +les trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres +et balayés.</p> + +<p>Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que +vais-je faire? Où vais-je aller?» Et il retournait +chez lui, ne pouvant rien imaginer.</p> + +<p>Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en +acheta sept ou huit, espérant qu'il y trouverait à +lire peut-être pendant une heure ou deux.</p> + +<p>—Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta +dans son atelier.</p> + +<p>Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait +pas rester, car il avait en tout son corps une agitation +de bête enragée.</p> + +<p>Les journaux parcourus ne purent distraire une +minute son âme, et les faits qu'il lisait lui restaient +dans les yeux sans aller jusqu'à sa pensée. Au +milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre, +le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait +de la séance de la Chambre, où le comte avait +prononcé quelques paroles.</p> + +<p>Son attention, éveillée par cet appel, rencontra +ensuite le nom du célèbre ténor Montrosé qui +devait donner, vers la fin de décembre, une représentation +unique au grand Opéra. Ce serait, disait +le journal, une magnifique solennité musicale, car +le ténor Montrosé, qui avait quitté Paris depuis +six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe +et en Amérique, des succès sans précédents, et il +serait, en outre, accompagné de l'illustre cantatrice +suédoise Helsson, qu'on n'avait pas entendue +non plus à Paris depuis cinq ans!</p> + +<p>Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître +au fond de son coeur, de donner à Annette le +plaisir de ce spectacle. Puis il songea que le deuil +de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il +chercha des combinaisons pour le réaliser quand +même. Une seule se présenta. Il fallait prendre +une loge sur la scène où l'on était presque invisible, +et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas +venir, faire accompagner Annette par son père et +par la duchesse. En ce cas, c'est à la duchesse qu'il +faudrait offrir cette loge. Mais il devrait alors inviter +le marquis!</p> + +<p>Il hésita et réfléchit longtemps.</p> + +<p>Certes, le mariage était décidé, même fixé sans +aucun doute. Il devinait la hâte de son amie à +terminer cela, il comprenait que, dans les limites +les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal. +Il n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher, +ni modifier, ni retarder cette affreuse chose! +Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas mieux +essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance, +de paraître content, de ne plus se laisser +entraîner, comme tout a l'heure, par son emportement.</p> + +<p>Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les +soupçons de la comtesse et se gardant une porte +amie dans l'intérieur du jeune ménage.</p> + +<p>Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour +s'assurer la possession d'une des loges cachées +derrière le rideau. Elle lui fut promise. Alors il +courut chez les Guilleroy.</p> + +<p>La comtesse parut presque aussitôt, et, encore +tout émue de leur attendrissement de la veille:</p> + +<p>—Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! +dit-elle.</p> + +<p>Il balbutia.</p> + +<p>—Je vous apporte quelque chose.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Une loge sur la scène de l'Opéra pour une +représentation unique de Helsson et de Montrosé.</p> + +<p>—Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?</p> + +<p>—Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.</p> + +<p>—Je vous assure que je ne peux pas.</p> + +<p>—Et Annette? Songez qu'une occasion pareille +ne se représentera peut-être jamais.</p> + +<p>—Avec qui irait-elle?</p> + +<p>—Avec son père et la duchesse que je vais +inviter. J'ai l'intention aussi d'offrir une place au +marquis.</p> + +<p>Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une +envie folle de l'embrasser lui montait aux lèvres. +Elle répéta, ne pouvant en croire ses oreilles:</p> + +<p>—Au marquis?</p> + +<p>—Mais oui!</p> + +<p>Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.</p> + +<p>Il reprit d'un air indifférent.</p> + +<p>—Avez-vous fixé l'époque de leur mariage?</p> + +<p>—Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des +raisons pour le presser beaucoup, d'autant plus +qu'il était déjà décidé avant la mort de maman. +Vous vous le rappelez?</p> + +<p>—Oui, parfaitement. Et pour quand?</p> + +<p>—Mais, pour le commencement de janvier. Je +vous demande pardon de ne vous l'avoir pas annoncé +plus tôt.</p> + +<p>Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans +sa poitrine avec une force de ressort, et toute la +tendresse qui le jetait vers elle s'aigrit soudain et +fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité +passionnée que devient l'amour quand la jalousie +le fouette.</p> + +<p>—Je vous apporte quelque chose, dit-il.</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—Alors nous en sommes décidément au «vous».</p> + +<p>Il prit un air paternel.</p> + +<p>—Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de +l'événement qui se prépare. Je vous assure que +cela sera indispensable dans quelque temps. Vaut +mieux tout de suite que plus tard.</p> + +<p>Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis +que la comtesse se taisait, le regard au loin et +la pensée tendue.</p> + +<p>Annette demanda:</p> + +<p>—Que m'apportez-vous?</p> + +<p>Il annonça la représentation et les invitations +qu'il comptait faire. Elle fut ravie, et, lui sautant +au cou avec un élan de gamine, l'embrassa sur les +deux joues.</p> + +<p>Il se sentit défaillir et comprit, sous le double +effleurement léger de cette petite bouche au souffle +frais, qu'il ne se guérirait jamais.</p> + +<p>La comtesse, crispée, dit à sa fille:</p> + +<p>—Tu sais que ton père t'attend.</p> + +<p>—Oui, maman, j'y vais.</p> + +<p>Elle se sauva, en envoyant encore des baisers +du bout des doigts.</p> + +<p>Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda:</p> + +<p>—Vont-ils voyager?</p> + +<p>—Oui, pendant trois mois.</p> + +<p>Et il murmura, malgré lui:</p> + +<p>—Tant mieux!</p> + +<p>—Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la +comtesse.</p> + +<p>Il balbutia:</p> + +<p>—Je l'espère bien.</p> + +<p>—En attendant, ne me négligez point.</p> + +<p>—Non, mon amie.</p> + +<p>L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, +et l'idée qu'il venait d'exprimer d'inviter le +marquis à cette représentation de l'Opéra, redonnaient +à la comtesse un peu d'espoir.</p> + +<p>Il fut court. Une semaine ne s'était point passée +qu'elle suivait de nouveau sur la figure de cet +homme, avec une attention torturante et jalouse, +toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait +rien ignorer, passant elle-même par toutes les +douleurs qu'elle devinait chez lui, et la constante +présence d'Annette lui rappelait, à tous les moments +du jour, l'impuissance de ses efforts.</p> + +<p>Tout l'accablait en même temps, les années et +le deuil. Sa coquetterie active, savante, ingénieuse +qui, durant toute sa vie, l'avait fait triompher pour +lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui +soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de +même qu'il rendait éblouissante l'adolescence de +son enfant. Elle était loin déjà l'époque, si proche +cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle +recherchait avec orgueil des similitudes de toilette +qui lui étaient alors favorables. Maintenant, elle +avait des envies furieuses d'arracher de son corps +ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et la +torturaient.</p> + +<p>Si elle avait senti à son service toutes les ressources +de l'élégance, si elle avait pu choisir et +employer des étoffes aux nuances délicates, en harmonie +avec son teint, qui auraient donné à son +charme agonisant une puissance étudiée, aussi +captivante que la grâce inerte de sa fille, elle aurait +su, sans doute, demeurer encore la plus séduisante.</p> + +<p>Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes +du soir et des molles toilettes sensuelles +du matin, du déshabillé troublant gardé pour +déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la +femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur +de son lever, l'impression matérielle et chaude +du lit quitté et de la chambre parfumée!</p> + +<p>Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, +sous cette tenue de forçat, qui la couvrirait +pendant une année entière! Un an! Elle resterait +un an emprisonnée dans ce noir, inactive et +vaincue! Pendant un an, elle se sentirait vieillir +jour par jour, heure par heure, minute par minute, +sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle dans un +an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer +ainsi sous les angoisses de son âme?</p> + +<p>Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout +ce qu'elle aurait savouré, lui faisaient une douleur +de tout ce qui aurait été une joie, ne lui laissaient +plus une jouissance intacte, un contentement ni +une gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin +exaspéré de secouer ce poids de misère qui l'écrasait, +car sans cette obsession harcelante elle aurait +été si heureuse encore, alerte et bien portante!</p> + +<p>Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur +toujours jeune, l'ardeur d'un être qui commence +à vivre, un appétit de bonheur insatiable, plus +vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer +dévorant.</p> + +<p>Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les +choses douces, délicieuses, poétiques, qui embellissent +et font chérir l'existence, se retiraient d'elle, +parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle retrouvait +pourtant encore en elle ses attendrissements +de jeune fille et ses élans passionnés de jeune +femme. Rien n'avait vieilli que sa chair, sa misérable +peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée +comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise +de cette décadence était attachée à elle, devenue +presque une souffrance physique. L'idée fixe avait +fait naître une sensation d'épiderme, la sensation +du vieillissement, continue et perceptible comme +celle du froid ou de la chaleur. Elle croyait, en +effet, sentir, ainsi qu'une vague démangeaison, +la marche lente des rides sur son front, l'affaissement +du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication +de ces innombrables petits traits qui +fripent la peau fatiguée. Comme un être atteint +d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint +à se gratter, la perception et la terreur de ce travail +abominable et menu du temps rapide lui mirent +dans l'âme l'irrésistible besoin de le constater dans +les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la forçaient +à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître +sans cesse, toucher du doigt, comme pour +s'en mieux assurer, l'usure ineffaçable des ans. Ce +fut d'abord une pensée intermittente reparue chaque +fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit +ailleurs, la surface polie du cristal redoutable. Elle +s'arrêtait sur les trottoirs pour se regarder aux +devantures des boutiques, accrochée comme par +une main à toutes les plaques de verre dont les +marchands ornent leurs façades. Cela devint une +maladie, une possession. Elle portait dans sa poche +une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, +grosse comme une noix, dont le couvercle intérieur +enfermait un imperceptible miroir, et souvent, +tout en marchant, elle la tenait ouverte dans +sa main et la levait vers ses yeux.</p> + +<p>Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire, +dans le salon aux tapisseries, sa pensée, un instant +distraite par cette besogne nouvelle, revenait +bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait de se +distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son +travail. C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait, +et bientôt sa main, lâchant le livre ou la +plume, se tendait par un mouvement irrésistible +vers la petite glace à manche de vieil argent qui +traînait sur son bureau. Dans le cadre ovale et ciselé +son visage entier s'enfermait comme une figure +d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle, +comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. +Puis, lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle +reposait, d'un mouvement las, le petit objet sur le +meuble et s'efforçait de se remettre à l'oeuvre, mais +elle n'avait pas lu deux pages ou écrit vingt lignes, +que le besoin de se regarder renaissait en elle, +invincible et torturant; et elle tendait de nouveau +le bras pour reprendre le miroir.</p> + +<p>Elle le maniait maintenant comme un bibelot +irritant et familier que la main ne peut quitter, s'en +servait à tout moment en recevant ses amis, et +s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être +en le retournant dans ses doigts.</p> + +<p>Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et +ce morceau de verre, elle le lança contre le mur +où il se fendit et s'émietta.</p> + +<p>Mais au bout de quelque temps son mari, qui +l'avait fait réparer, le lui remit plus clair que jamais. +Elle dut le prendre et remercier, résignée à +le garder.</p> + +<p>Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en +sa chambre, elle recommençait malgré elle cet +examen minutieux et patient de l'odieux et tranquille +ravage.</p> + +<p>Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une +bougie et demeurait, les yeux ouverts, à songer +que les insomnies et le chagrin hâtaient irrémédiablement +la besogne horrible du temps qui court. +Elle écoutait dans le silence de la nuit le balancier +de sa pendule qui semblait murmurer de son tic-tac, +monotone et régulier—«ça va, ça va, ça va», +et son coeur se crispait dans une telle souffrance +que, son drap sur sa bouche, elle gémissait de +désespoir.</p> + +<p>Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu +la notion des années qui passent et des changements +qu'elles apportent. Comme tout le monde, +elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque +printemps ou chaque été: «J'ai beaucoup changé +depuis l'an dernier.» Mais toujours belle, d'une +beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait +pas. Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater +encore paisiblement la marche lente des saisons, +elle venait de découvrir et de comprendre la fuite +formidable des instants. Elle avait eu la révélation +subite de ce glissement de l'heure, de cette course +imperceptible, affolante quand on y songe, de ce +défilé infini des petites secondes pressées qui grignotent +le corps et la vie des hommes.</p> + +<p>Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues +somnolences plus tranquilles, dans la tiédeur +des draps, lorsque sa femme de chambre avait ouvert +ses rideaux et fait flamber le feu matinal. +Elle demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie, +dans un engourdissement de pensée qui +laissait renaître en elle l'espoir instinctif et providentiel +dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à leurs +derniers jours le coeur et le sourire des hommes.</p> + +<p>Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté +son lit, elle se sentait dominée par un désir puissant +de prier Dieu, d'obtenir de lui un peu de soulagement +et de consolation.</p> + +<p>Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ +de chêne, cadeau d'Olivier, oeuvre rare découverte +par lui, et les lèvres closes, implorant avec cette +voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle +poussait vers le martyr divin une douloureuse +supplication. Affolée par le besoin d'être entendue +et secourue, naïve en sa détresse comme tous les +fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât, +qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché +pour sa peine. Elle ne lui demandait pas de +faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour personne, +de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la +fraîcheur et la grâce, elle lui demandait seulement +un peu de repos et de répit. Il fallait bien qu'elle +vieillit, comme il fallait qu'elle mourût! Mais pourquoi +si vite? Des femmes restaient belles si tard? +Ne pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là? +Comme il serait bon, Celui qui avait aussi tant +souffert, s'il lui abandonnait seulement pendant +deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il +lui fallait pour plaire!</p> + +<p>Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les +gémissait vers Lui, dans la plainte confuse de son +âme.</p> + +<p>Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa +toilette, et, avec une tension de pensée aussi ardente +que pour la prière, elle maniait les poudres, +les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses +qui lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne +et fragile.</p> + + + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> +<br> + +<p>Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes +les bouches: «Emma Helsson» et «Montrosé». +Plus on approchait de l'Opéra, plus on les entendait +répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées +sur les colonnes Morris, les lançaient aux yeux +des passants, et il y avait dans l'air du soir l'émotion +d'un événement.</p> + +<p>Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie +nationale de Musique», accroupi sous le ciel noir, +montrait au public amassé devant lui sa façade +pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre +de sa galerie, que d'invisibles foyers électriques +illuminaient comme un décor.</p> + +<p>Sur la place, les gardes républicains à cheval +dirigeaient la circulation, et d'innombrables voitures +arrivaient de tous les coins de Paris, laissant +entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une crème +d'étoffes claires et des têtes pâles.</p> + +<p>Les coupés et les landaus s'engageaient à la file +dans les arcades réservées et, s'arrêtant quelques +instants, laissaient descendre, sous leurs pelisses +de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de +dentelles inestimables, les femmes du monde et les +autres, chair précieuse, divinement parée.</p> + +<p>Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension +de féerie, une montée ininterrompue de dames +vêtues comme des reines, dont la gorge et les +oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la +longue robe traînait sur les marches.</p> + +<p>La salle se peuplait de bonne heure, car on ne +voulait pas perdre une note des deux illustres artistes; +et c'était, par tout le vaste amphithéâtre, +sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre, +une houle de gens qui s'installaient et une +grande rumeur de voix.</p> + +<p>De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la +duchesse, Annette, le comte, le marquis, Bertin et +M. de Musadieu, on ne voyait rien que les coulisses +où des hommes causaient, couraient, criaient: des +machinistes en blouse, des messieurs en habit, des +acteurs en costume. Mais derrière l'immense rideau +baissé on entendait le bruit profond de la foule, +on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants +et surexcités, dont l'agitation semblait traverser +la toile pour se répandre jusqu'aux décors.</p> + +<p>On allait jouer <i>Faust</i>.</p> + +<p>Musadieu racontait des anecdotes sur les premières +représentations de cette oeuvre à l'Opéra-Comique, +sur le demi-four d'alors suivi d'un éclatant +triomphe, sur les interprètes du début, sur +leur manière de chanter chaque morceau. Annette, +à demi tournée vers lui, l'écoutait avec cette curiosité +avide et jeune dont elle enveloppait le monde +entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé, +qui serait son mari dans quelques jours, un coup +d'oeil plein de tendresse. Elle l'aimait, maintenant, +comme aiment les coeurs naïfs, c'est-à-dire qu'elle +aimait en lui toutes les espérances du lendemain. +L'ivresse des premières fêtes de la vie et l'ardent +besoin d'être heureuse la faisaient frémir d'allégresse +et d'attente.</p> + +<p>Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui +avait descendu tous les degrés de l'amour secret, +impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de la souffrance +humaine où le coeur semble crépiter comme +de la chair sur des charbons, restait debout au +fond de la loge en les couvrant l'un et l'autre d'un +regard de supplicié.</p> + +<p>Les trois coups furent frappés, et soudain le petit +tapotement sec d'un archet sur le pupitre du chef +d'orchestre arrêta net tous les mouvements, les +toux et les murmures; puis, après un court et profond +silence les premières mesures de l'introduction +s'élevèrent, emplirent la salle de l'invisible et +irrésistible mystère de la musique qui s'épand à +travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une +fièvre poétique et matérielle, en mêlant à l'air +limpide qu'on respire une onde sonore qu'on +écoute.</p> + +<p>Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement +ému comme si les plaies de son coeur eussent +été touchées par ces accents.</p> + +<p>Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau +et il vit, dans un décor représentant le cabinet +d'un alchimiste, le docteur Faust méditant.</p> + +<p>Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il +connaissait presque par coeur, et son attention, +quittant aussitôt la pièce, se porta sur la salle. Il +n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement +de la scène qui cachait sa loge, mais cet +angle, s'étendant de l'orchestre au paradis, lui +montrait toute une fraction du public, où il reconnaissait +bien des têtes. A l'orchestre, les hommes +en cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient +un musée de figures familières, de mondains, d'artistes, +de journalistes, toutes les catégories de ceux +qui ne manquent jamais d'être où tout le monde +va. Au balcon, dans les loges, il se nommait, il +pointait mentalement les femmes aperçues. La +comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était +vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin +une nouvelle mariée, la marquise d'Ebelin, soulevait +déjà les lorgnettes. «Joli début», se dit +Bertin.</p> + +<p>On écoutait avec une grande attention, avec une +sympathie évidente, le ténor Montrosé qui se +lamentait sur la vie.</p> + +<p>Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà +Faust, le mystérieux et sublime Faust, qui chante +l'horrible dégoût et le néant de tout; et cette foule +se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé +n'a pas changé.»—Alors, il écouta, comme les +autres, et derrière les paroles banales du livret, à +travers la musique qui éveille au fond des âmes +des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation +de la façon dont Goethe rêva le coeur de +Faust.</p> + +<p>Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très +beau, sans en avoir été fort ému, et voilà que, soudain, +il en pressentit l'insondable profondeur, car +il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même +un Faust.</p> + +<p>Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette +écoutait de toutes ses oreilles; et des murmures +de satisfaction commençaient à passer dans le public, +car la voix de Montrosé était mieux posée et +plus nourrie qu'autrefois!</p> + +<p>Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois, +tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il éprouvait, tout ce +qu'il rencontrait en sa vie, il en faisait immédiatement +une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait +le monde et lui-même en pâture à cette idée fixe. +Tout ce qu'il apercevait de beau, de rare, tout ce +qu'il imaginait de charmant, il l'offrait aussitôt, +mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus +une idée qu'il ne rapportât à son amour.</p> + +<p>Maintenant, il écoutait au fond de lui-même +l'écho des lamentations de Faust; et le désir de la +mort surgissait en lui, le désir d'en finir aussi avec +ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse +sans issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il +voyait le marquis de Farandal, assis derrière elle, +qui la contemplait aussi. Il se sentait vieux, fini, +perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer, +n'avoir plus même le droit de désirer, se +sentir déclassé, à la retraite de la vie, comme un +fonctionnaire hors d'âge dont la carrière est terminée, +quelle intolérable torture!</p> + +<p>Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait +déjà. Et Méphisto-Labarrière jaillit du sol.</p> + +<p>Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce +rôle, eut une reprise d'attention. Le souvenir +d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse, puis +de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton, +vint le distraire quelques instants.</p> + +<p>Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé, +avec une irrésistible puissance, l'émut jusqu'au +coeur. Faust disait à Satan:</p> + + +<p class=STDIT> Je veux un trésor qui les contient tous,<br> + Je veux la jeunesse.</p> + + +<p>Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée +au côté, une toque à plumes sur la tête, élégant, +jeune et beau de sa beauté maniérée de chanteur.</p> + +<p>Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait +aux femmes. Olivier, au contraire, eut un frisson +de désappointement, car l'évocation poignante du +poème dramatique de Goethe disparaissait dans +cette métamorphose. Il n'avait désormais devant +les yeux qu'une féerie pleine de jolis morceaux +chantés, et des acteurs de talent dont il n'écoutait +plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli +garçon à roulades, qui montrait ses cuisses et ses +notes, lui déplaisait. Ce n'était point le vrai, l'irrésistible +et sinistre chevalier Faust, celui qui allait +séduire Marguerite.</p> + +<p>Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre +lui revint à la mémoire:</p> + +<p class=STDIT> Je veux un trésor qui les contient tous,<br> + Je veux la jeunesse.</p> + +<p>Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement +au fond de son âme, et, les yeux +toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette qui +surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait +en lui toute l'amertume de cet irréalisable désir.</p> + +<p>Mais Montrosé venait de finir le premier acte +avec une telle perfection que l'enthousiasme +éclata. Pendant plusieurs minutes, le bruit des applaudissements, +des pieds et des bravos, roula +dans la salle comme un orage. On voyait dans +toutes les loges les femmes battre leurs gants l'un +contre l'autre, tandis que les hommes, debout derrière +elles, criaient en claquant des mains.</p> + +<p>La toile tomba, et se releva deux fois de suite +sans que l'élan se ralentit. Puis quand le rideau fut +baissé pour la troisième fois, séparant du public la +scène et les loges intérieures, la duchesse et Annette +continuèrent encore à applaudir quelques +instants, et furent remerciées spécialement par un +petit salut discret que leur envoya le ténor.</p> + +<p>—Oh! il nous a vues, dit Annette.</p> + +<p>—Quel admirable artiste! s'écria la duchesse.</p> + +<p>Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait +avec un sentiment confus d'irritation et de dédain +l'acteur acclamé disparaître entre deux portants, +en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main +sur la hanche, dans la pose gardée d'un héros de +théâtre.</p> + +<p>On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient +autant de bruit que son talent. Il avait passé dans +toutes les capitales, au milieu de l'extase des +femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient +des battements de coeur en le voyant entrer en +scène. Il semblait peu se soucier d'ailleurs, disait-on, +de ce délire sentimental, et se contentait de +triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots +très couverts à cause d'Annette, l'existence de ce +beau chanteur, et la duchesse, emballée, comprenait +et approuvait toutes les folies qu'il avait pu +faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant, +distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait, +en riant:</p> + +<p>—D'ailleurs, comment résister à cette voix-là!</p> + +<p>Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait +pas, vraiment, qu'on eût du goût pour un cabotin, +pour cette perpétuelle représentation de types humains +qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification +des hommes rêvés, pour ce mannequin +nocturne et fardé qui joue tous les rôles à tant par +soir.</p> + +<p>—Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous +autres, hommes du monde et artistes, vous en +voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont plus de +succès que vous.</p> + +<p>Puis se tournant vers Annette:</p> + +<p>—Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et +qui regardes avec des yeux sains, comment le +trouves-tu, ce ténor?</p> + +<p>Annette répondit d'un air convaincu:</p> + +<p>—Mais je le trouve très bien, moi.</p> + +<p>On frappait, les trois coups pour le second acte, +et le rideau se leva sur la Kermesse.</p> + +<p>Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi +semblait avoir plus de voix qu'autrefois et la manier +avec une sûreté plus complète. Elle était vraiment +devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice +dont la renommée par le monde égalait celles de +M. de Bismarck et de M. de Lesseps.</p> + +<p>Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit +de sa voix ensorcelante la phrase si pleine de +charme:</p> + + + +<p class=STDIT> Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,<br> + Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.</p> + + +<p>Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante +Marguerite lui répondit:</p> + +<p class=STDIT> Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,<br> + Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.</p> + + +<p>la salle entière fut soulevée par un immense frisson +de plaisir.</p> + +<p>Les acclamations, quand le rideau tomba, furent +formidables, et Annette applaudit si longtemps que +Bertin eut envie de lui saisir les mains pour la faire +cesser. Son coeur était tordu par un nouveau tourment. +Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il +poursuivait dans les coulisses, de sa pensée fixe devenue +haineuse, il poursuivait jusque dans sa loge +où il le voyait remettre du blanc sur ses joues, +l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.</p> + +<p>Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin».</p> + +<p>Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour +qui se répandit dans la salle, car jamais cette musique, +qui semble n'être qu'un souffle de baisers, +n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce +n'étaient plus deux acteurs illustres, Montrosé et +la Helsson, c'étaient deux êtres du monde idéal, à +peine deux êtres, mais deux voix: la voix éternelle +de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme +qui cède; et elles soupiraient ensemble toute la +poésie de la tendresse humaine.</p> + +<p>Quand Faust chanta:</p> + + +<p class=STDIT> Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,</p> + +<p>il y eut dans les notes envolées de sa bouche un +tel accent d'adoration, de transport et de supplication +que, vraiment, le désir d'aimer souleva un +instant tous les coeurs.</p> + +<p>Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même, +cette phrase, dans le parc de Roncières, sous +les fenêtres du château. Jusqu'alors, il l'avait jugée +un peu banale, et maintenant elle lui venait à la +bouche comme un dernier cri de passion, une dernière +prière, le dernier espoir et la dernière faveur +qu'il pût attendre en cette vie.</p> + +<p>Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien. +Une crise de jalousie suraiguë le déchira, car il +venait de voir Annette porter son mouchoir à ses +yeux.</p> + +<p>Elle pleurait! Donc son coeur s'éveillait, s'animait, +s'agitait, son petit coeur de femme qui ne savait +rien encore. Là, tout près de lui, sans qu'elle +songeât à lui, elle avait la révélation de la façon +dont l'amour peut bouleverser l'être humain, et +cette révélation, cette initiation lui étaient venues +de ce misérable cabotin chantant.</p> + +<p>Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de +Farandal, à ce sot qui ne voyait rien, qui ne savait +pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il exécrait +l'homme au maillot collant qui illuminait cette +âme de jeune fille!</p> + +<p>Il avait envie de se jeter sur elle comme on se +jette sur quelqu'un que va écraser un cheval emporté, +de la saisir par le bras, de l'emmener, de +l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en! allons-nous-en, +je vous en supplie!»</p> + +<p>Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et +comme il souffrait, lui! Il avait déjà souffert ainsi, +mais moins cruellement! Il se le rappela, car toutes +les douleurs jalouses renaissent ainsi que des blessures +rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en +revenant du cimetière, quand il sentit pour la première +fois qu'elle lui échappait, qu'il ne pouvait +rien sur elle, sur cette fillette indépendante comme +un jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait +en le quittant pour cueillir des fleurs, il éprouvait +surtout l'envie brutale d'arrêter ses élans, de retenir +son corps près de lui; aujourd'hui, c'était son âme +elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah! cette irritation +rongeuse qu'il venait de reconnaître, il l'avait +éprouvée bien souvent encore par toutes les petites +meurtrissures inavouables qui semblent faire des +bleus incessants aux coeurs amoureux. Il se rappelait +toutes les impressions pénibles de menue +jalousie tombant sur lui, à petits coups, le long des +jours. Chaque fois qu'elle avait remarqué, admiré, +aimé, désiré quelque chose, il en avait été jaloux: +jaloux de tout d'une façon imperceptible et continue, +de tout ce qui absorbait le temps, les regards, +l'attention, la gaîté, l'étonnement, l'affection d'Annette, +car tout cela la lui prenait un peu. Il avait +été jaloux de tout ce qu'elle faisait sans lui, de tout +ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures, +de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux +d'un officier blessé héroïquement en Afrique et +dont Paris s'occupa huit jours durant, de l'auteur +d'un roman très louangé, d'un jeune poète inconnu +qu'elle n'avait point vu mais dont Musadieu récitait +les vers, de tous les hommes enfin qu'on +vantait devant elle, même banalement, car, lorsqu'on +aime une femme, on ne peut tolérer sans angoisse +qu'elle songe même à quelqu'un avec une +apparence d'intérêt. On a au coeur l'impérieux besoin +d'être seul au monde devant ses yeux. On veut +qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie +personne autre. Sitôt qu'elle a l'air de se +retourner pour considérer ou reconnaître quelqu'un, +on se jette devant son regard, et si on ne +peut le détourner ou l'absorber tout entier, on +souffre jusqu'au fond de l'âme.</p> + +<p>Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui +semblait répandre et cueillir de l'amour dans cette +salle d'opéra, et il en voulait à tout le monde du +triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait +exaltées dans les loges, aux hommes, ces niais faisant +une apothéose à ce fat.</p> + +<p>Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand +artiste! Et il avait des succès, ce pitre, interprète +d'une pensée étrangère, comme jamais créateur +n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice +et l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs +ignorants et prétentieux pour qui travaillent +jusqu'à la mort les maîtres de l'art humain. Il les +regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette hostilité +ancienne qui avait toujours fermenté au fond +de son coeur orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait, +devenait une rage furieuse contre ces imbéciles +tout puissants de par le seul droit de la +naissance et de l'argent.</p> + +<p>Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura +silencieux, dévoré par ses idées, puis, quand l'ouragan +de l'enthousiasme final fut apaisé, il offrit +son bras à la duchesse pendant que le marquis +prenait celui d'Annette. Ils redescendirent le grand +escalier au milieu d'un flot de femmes et d'hommes, +dans une sorte de cascade magnifique et lente d'épaules +nues, de robes somptueuses et d'habits +noirs. Puis la duchesse, la jeune fille, son père et +le marquis montèrent dans le même landau, et +Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la +place de l'Opéra.</p> + +<p>Tout à coup il eut au coeur une sorte d'affection +pour cet homme ou plutôt cette attraction naturelle +qu'on éprouve pour un compatriote rencontré dans +un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu +dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis +qu'avec Musadieu il pouvait encore parler d'elle.</p> + +<p>Il lui prit donc le bras.</p> + +<p>—Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le +temps est beau, faisons un tour.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de +la foule noctambule, dans cette agitation courte et +violente de minuit qui secoue les boulevards à la +sortie des théâtres.</p> + +<p>Musadieu avait dans la tête mille choses, tous +ses sujets de conversation du moment que Bertin +nommait son «menu du jour», et il fit couler sa +faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient +le plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter, +en le tenant par le bras, sûr de l'amener +tout à l'heure à parler d'elle, et il marchait sans +rien voir autour de lui, emprisonné dans son +amour. Il marchait, épuisé par cette crise jalouse +qui l'avait meurtri comme une chute, accablé par +la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au monde.</p> + +<p>Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. +Il traverserait des jours vides, l'un après +l'autre, en la regardant de loin vivre, être heureuse, +être aimée, aimer aussi sans doute. Un amant! +Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en +avait eu un. Il sentait en lui des sources de souffrances +si nombreuses, diverses et compliquées, un +tel afflux de malheurs, tant de déchirements inévitables, +il se sentait tellement perdu, tellement entré, +dès maintenant, dans une agonie inimaginable, +qu'il ne pouvait supposer que personne eût souffert +comme lui. Et il songea soudain à la puérilité des +poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe, +la soif matérielle de Tantale, le coeur dévoré de +Prométhée! Oh! s'ils avaient prévu, s'ils avaient +fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme pour une +jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort +abominable et secret d'un être qu'on ne peut plus +aimer, les tortures du désir stérile, et, plus terrible +que le bec d'un vautour, une petite figure blonde +dépeçant un vieux coeur.</p> + +<p>Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit +en murmurant presque malgré lui, sous la puissance +de l'idée fixe.</p> + +<p>—Annette était charmante, ce soir.</p> + +<p>—Oui, délicieuse....</p> + +<p>Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de +reprendre le fil coupé de ses idées:</p> + +<p>—Elle est plus jolie que n'a été sa mère.</p> + +<p>L'autre approuva d'une façon distraite en répétant +plusieurs fois de suite: «Oui ... oui ... oui....», +sans que son esprit se fixât encore à cette pensée +nouvelle.</p> + +<p>Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant +pour l'y attacher par une des préoccupations favorites +de Musadieu, il reprit:</p> + +<p>—Elle aura un des premiers salons de Paris, +après son mariage.</p> + +<p>Cela suffit, et l'homme du monde convaincu +qu'était l'inspecteur des Beaux-Arts se mit à apprécier +savamment la situation qu'occuperait, dans +la société française, la marquise de Farandal.</p> + +<p>Bertin l'écoutait, et il entrevoyait Annette dans +un grand salon plein de lumières, entourée de femmes +et d'hommes. Cette vision, encore, le rendit +jaloux.</p> + +<p>Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. +Quand ils passèrent devant la maison des +Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières +semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes +de rideaux. Le soupçon lui vint que la duchesse +et son neveu avaient été peut-être invités à venir +boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le +fit souffrir atrocement.</p> + +<p>Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait +parfois d'une contradiction ses opinions sur +la jeune future marquise. Cette voix banale qui +parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit +autour d'eux.</p> + +<p>Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant +la porte du peintre:</p> + +<p>—Entrez-vous? demanda Bertin.</p> + +<p>—Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.</p> + +<p>—Voyons, montez une demi-heure, nous allons +encore bavarder.</p> + +<p>—Non. Vrai. Il est trop tard!</p> + +<p>La pensée de rester seul, après les secousses +qu'il venait encore de supporter, emplit d'horreur +l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il le garderait.</p> + +<p>—Montez donc, je vais vous faire choisir une +étude que je veux vous offrir depuis longtemps.</p> + +<p>L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours +l'humeur donnante, et que la mémoire des +promesses est courte, se jeta sur l'occasion. En sa +qualité d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possédait +une galerie collectionnée avec adresse.</p> + +<p>—Je vous suis, dit-il.</p> + +<p>Ils entrèrent.</p> + +<p>Le valet de chambre réveillé apporta des grogs; +et la conversation se traîna sur la peinture pendant +quelque temps. Bertin montrait des études en +priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le +mieux; et Musadieu hésitait, troublé par la lumière +du gaz qui le trompait sur les tonalités. A la fin il +choisit un groupe de petites filles dansant à la +corde sur un trottoir; et presque tout de suite il +voulut s'en aller en emportant son cadeau.</p> + +<p>—Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre.</p> + +<p>—Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour +l'admirer avant de me mettre au lit.</p> + +<p>Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva +seul encore une fois dans son hôtel, cette +prison de ses souvenirs et de sa douloureuse agitation.</p> + +<p>Quand le domestique entra, le lendemain matin, +en apportant le thé et les journaux, il trouva son +maître assis dans son lit, si pâle qu'il eut peur.</p> + +<p>—Monsieur est indisposé? dit-il.</p> + +<p>—Ce n'est rien, un peu de migraine.</p> + +<p>—Monsieur ne veut pas que j'aille chercher +quelque chose?</p> + +<p>—Non. Quel temps fait-il?</p> + +<p>—Il pleut, monsieur.</p> + +<p>—Bien. Cela suffit.</p> + +<p>L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire +le service à thé et les feuilles publiques, s'en +alla.</p> + +<p>Olivier prit le <i>Figaro</i> et l'ouvrit. L'article de tête +était intitulé: «<i>Peinture moderne</i>.» C'était un +éloge dithyrambique de quatre ou cinq jeunes +peintres qui, doués de réelles qualités de coloristes +et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention +d'être des révolutionnaires et des rénovateurs de +génie.</p> + +<p>Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre +ces nouveaux venus, s'irritait de leur ostracisme, +contestait leurs doctrines. Il se mit donc à lire cet +article avec le commencement de colère dont tressaille +vite un coeur énervé, puis, en jetant les yeux +plus bas, il aperçut son nom; et ces quelques +mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent comme un +coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé +d'Olivier Bertin....»</p> + +<p>Il avait toujours été sensible à la critique et sensible +aux éloges, mais au fond de sa conscience, +malgré sa vanité légitime, il souffrait plus d'être +contesté qu'il ne jouissait d'être loué, par suite +de l'inquiétude sur lui-même que ses hésitations +avaient toujours nourrie. Autrefois pourtant, au +temps de ses triomphes, les coups d'encensoir +avaient été si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier +les coups d'épingle. Aujourd'hui, devant la poussée +incessante des nouveaux artistes et des nouveaux +admirateurs, les félicitations devenaient plus rares +et le dénigrement plus accusé. Il se sentait enrégimenté +dans le bataillon des vieux peintres de talent +que les jeunes ne traitent point en maîtres; et, +comme il était aussi intelligent que perspicace, +il souffrait à présent des moindres insinuations +autant que des attaques directes.</p> + +<p>Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil +d'artiste ne l'avait fait ainsi saigner. Il demeurait +haletant et relisait l'article, pour le comprendre en +ces moindres nuances. Ils étaient jetés au panier, +quelques confrères et lui, avec une outrageante +désinvolture; et il se leva en murmurant ces mots, +qui lui restaient sur les lèvres: «l'Art démodé +d'Olivier Bertin.»</p> + +<p>Jamais pareille tristesse, pareil découragement +pareille sensation de la fin de tout, de la fin de son +être physique et son être pensant, ne l'avaient jeté +dans une détresse d'âme aussi désespérée. Il resta +jusqu'à deux heures dans un fauteuil, devant la +cheminée, les jambes allongées vers le feu, n'ayant +plus la force de remuer, de faire quoi que ce soit. +Puis le besoin d'être consolé se leva en lui, le +besoin de serrer des mains dévouées, de voir des +yeux fidèles, d'être plaint, secouru, caressé par des +paroles amies. Il alla donc, comme toujours, chez +la comtesse.</p> + +<p>Quand il entra, Annette était seule au salon, +debout, le dos tourné, écrivant vivement l'adresse +d'une lettre. Sur la table, à côté d'elle était déployé +le <i>Figaro</i>. Bertin vit le journal en même temps +que la jeune fille et demeura éperdu, n'osant plus +avancer! Oh! si elle l'avait lu! Elle se retourna et +préoccupée, pressée, l'esprit hanté par des soucis +de femme, elle lui dit:</p> + +<p>—Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous +m'excuserez si je vous quitte. J'ai la couturière en +haut qui me réclame. Vous comprenez, la couturière, +au moment d'un mariage, c'est important. +Je vais vous prêter maman qui discute et raisonne +avec mon artiste. Si j'ai besoin d'elle, je vous la +ferai redemander pendant quelques minutes.</p> + +<p>Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien +montrer sa hâte.</p> + +<p>Ce départ brusque, sans un mot d'affection, sans +un regard attendri pour lui, qui l'aimait tant ... +tant ... le laissa bouleversé. Son oeil alors s'arrêta +de nouveau sur le <i>Figaro</i>; et il pensa: «Elle l'a +lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en +moi. Je ne suis plus rien pour elle.»</p> + +<p>Il fit deux pas vers le journal, comme on marche +vers un homme pour le souffleter. Puis il se +dit: «Peut-être ne l'a-t-elle pas lu tout de même. +Elle est si préoccupée aujourd'hui. Mais on en +parlera devant elle, ce soir, au dîner, sans aucun +doute, et on lui donnera envie de le lire!»</p> + +<p>Par un mouvement spontané, presque irréfléchi +il avait pris le numéro, l'avait fermé, plié, et glissé +dans sa poche avec une prestesse de voleur.</p> + +<p>La comtesse entrait. Dès qu'elle vit la figure +livide et convulsée d'Olivier, elle devina qu'il touchait +aux limites de la souffrance.</p> + +<p>Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa +pauvre âme si déchirée aussi, de tout son pauvre +corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses mains +sur les épaules, et son regard au fond des yeux, +elle lui dit:</p> + +<p>—Oh! que vous êtes malheureux!</p> + +<p>Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de +spasmes, il balbutia:</p> + +<p>—Oui ... oui ... oui!</p> + +<p>Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraîna dans +le coin le plus sombre du salon, vers deux fauteuils +cachés par un petit paravent de soie ancienne. Ils +s'y assirent derrière cette fine muraille brodée, +voilés aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.</p> + +<p>Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette +douleur:</p> + +<p>—Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! +Il appuya sa tête blanche sur l'épaule de son +amie.</p> + +<p>—Plus que vous ne croyez! dit-il.</p> + +<p>Elle murmura, si tristement:</p> + +<p>—Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela +naître et grandir!</p> + +<p>Il répondit, comme si elle l'eût accusé:</p> + +<p>—Ce n'est pas ma faute, Any.</p> + +<p>—Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ...</p> + +<p>Et doucement, en se tournant un peu, elle mit +sa bouche sur un des yeux d'Olivier, où elle trouva +une larme amère.</p> + +<p>Elle tressaillit, comme si elle venait de boire +une goutte de désespoir, et elle répéta plusieurs +fois:</p> + +<p>—Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ...</p> + +<p>Puis après un moment de silence, elle ajouta:</p> + +<p>—C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas +vieilli. Je sens le mien si vivant!</p> + +<p>Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots +maintenant l'étranglaient. Elle écoutait, contre elle, +les suffocations dans sa poitrine. Alors ressaisie par +l'angoisse égoïste d'amour qui, depuis si longtemps, +la rongeait, elle dit avec l'accent déchirant dont on +constate un horrible malheur:</p> + +<p>—Dieu! comme vous l'aimez!</p> + +<p>Il avoua encore une fois:</p> + +<p>—Ah! oui, je l'aime!</p> + +<p>Elle songea quelques instants, et reprit:</p> + +<p>—Vous ne m'avez jamais aimée ainsi, moi?</p> + +<p>Il ne nia point, car il traversait une de ces heures +où on dit toute la vérité, et il murmura:</p> + +<p>—Non, j'étais trop jeune, alors!</p> + +<p>Elle fut surprise.</p> + +<p>—Trop jeune? Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que la vie était trop douce. C'est à nos +âges seulement qu'on aime en désespérés.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il +à ce que vous éprouviez près de moi?</p> + +<p>—Oui et non ... et c'est pourtant presque la +même chose. Je vous ai aimée autant qu'on peut +aimer une femme. Elle, je l'aime comme vous, +puisque c'est vous; mais cet amour est devenu +quelque chose d'irrésistible, de destructeur, de +plus fort que la mort. Je suis à lui comme une +maison qui brûle est au feu!</p> + +<p>Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie, +et prenant une voix consolante:</p> + +<p>—Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle +sera mariée et partira. En ne la voyant plus, vous +vous guérirez, sans doute.</p> + +<p>Il remua la tête.</p> + +<p>—Oh! je suis bien perdu, perdu!</p> + +<p>—Mais non, mais non! Vous serez trois mois +sans la voir. Cela suffira. Il vous a bien suffi de +trois mois pour l'aimer plus que moi, que vous +connaissez depuis douze ans.</p> + +<p>Alors il l'implora dans son infinie détresse.</p> + +<p>—Any, ne m'abandonnez pas?</p> + +<p>—Que puis-je faire, mon ami?</p> + +<p>—Ne me laissez pas seul.</p> + +<p>—J'irai vous voir autant que vous voudrez.</p> + +<p>—Non. Gardez-moi ici, le plus possible.</p> + +<p>—Vous seriez près d'elle.</p> + +<p>—Et près de vous.</p> + +<p>—Il ne faut plus que vous la voyiez avant son +mariage.</p> + +<p>—Oh! Any!</p> + +<p>—Ou, du moins, très peu.</p> + +<p>—Puis-je rester ici, ce soir?</p> + +<p>—Non, pas dans l'état où vous êtes. Il faut vous +distraire, aller au cercle, au théâtre, n'importe où, +mais pas rester ici.</p> + +<p>—Je vous en prie.</p> + +<p>—Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai à +dîner des gens dont la présence vous agiterait +encore.</p> + +<p>—La duchesse? et ... lui? ...</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Mais j'ai passé la soirée d'hier avec eux.</p> + +<p>—Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.</p> + +<p>—Je vous promets d'être calme.</p> + +<p>—Non, c'est impossible.</p> + +<p>—Alors, je m'en vais.</p> + +<p>—Qui vous presse tant?</p> + +<p>—J'ai besoin de marcher.</p> + +<p>—C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'à +la nuit, tuez-vous de fatigue et puis couchez-vous!</p> + +<p>Il s'était levé.</p> + +<p>—Adieu, Any.</p> + +<p>—Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. +Voulez-vous que je fasse une grosse imprudence, +comme autrefois, que je feigne de déjeuner +ici, à midi, et que je déjeune avec vous à une heure +un quart.</p> + +<p>—Oui, je veux bien. Vous êtes bonne!</p> + +<p>—C'est que je vous aime.</p> + +<p>—Moi aussi, je vous aime.</p> + +<p>—Oh! ne parlez plus de cela.</p> + +<p>—Adieu, Any.</p> + +<p>—Adieu, cher ami. A demain.</p> + +<p>—Adieu.</p> + +<p>Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui +baisa les tempes, puis le coin des lèvres. Il avait +maintenant les yeux secs, l'air résolu. Au moment +de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entière dans +ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il +semblait boire, aspirer en elle tout l'amour qu'elle +avait pour lui.</p> + +<p>Et il s'en alla très vite, sans se retourner.</p> + +<p>Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un +siège et sanglota. Elle serait restée ainsi jusqu'à la +nuit, si Annette, soudain, n'était venue la chercher. +La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux +rouges, lui répondit:</p> + +<p>—J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant. +Remonte, et je te suis dans une seconde.</p> + +<p>Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande +question du trousseau.</p> + +<p>La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy, +en famille.</p> + +<p>On venait de se mettre à table et on parlait encore +de la représentation de la veille, quand le +maître d'hôtel entra, apportant trois énormes bouquets.</p> + +<p>Mme de Mortemain s'étonna.</p> + +<p>—Mon Dieu, qu'est-ce que cela?</p> + +<p>Annette s'écria:</p> + +<p>—Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous +les envoyer?</p> + +<p>Sa mère répondit:</p> + +<p>—Olivier Bertin, sans doute.</p> + +<p>Depuis son départ, elle pensait à lui. Il lui avait +paru si sombre, si tragique, elle voyait si clairement +son malheur sans issue, elle ressentait si +atrocement le contre-coup de cette douleur, elle +l'aimait tant, si tendrement, si complètement, +qu'elle avait le coeur écrasé sous des pressentiments +lugubres.</p> + +<p>Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois +cartes du peintre. Il avait écrit sur chacune, au +crayon, les noms de la comtesse, de la duchesse et +d'Annette.</p> + +<p>Mme de Mortemain demanda:</p> + +<p>—Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? +Je lui ai trouvé hier bien mauvaise mine.</p> + +<p>Et Mme de Guilleroy reprit:</p> + +<p>—Oui, il m'inquiète un peu, bien qu'il ne se +plaigne pas.</p> + +<p>Son mari ajouta:</p> + +<p>—Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit +même ferme en ce moment. Je crois d'ailleurs que +les célibataires tombent tout d'un coup. Ils ont des +chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet, +beaucoup changé.</p> + +<p>La comtesse soupira:</p> + +<p>—Oh oui!</p> + +<p>Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette +pour dire:</p> + +<p>—Il y avait un article bien désagréable pour +lui dans le <i>Figaro</i> de ce matin.</p> + +<p>Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable +au talent de son ami, jetaient la comtesse +hors d'elle.</p> + +<p>—Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin +n'ont pas à s'occuper de pareilles grossièretés.</p> + +<p>Guilleroy s'étonnait:</p> + +<p>—Tiens, un article désagréable pour Olivier; +mais je ne l'ai pas lu. A quelle page?</p> + +<p>Le marquis le renseigna.</p> + +<p>—A la première, en tête, avec ce titre: «Peinture +moderne.»</p> + +<p>Et le député cessa de s'étonner.</p> + +<p>—Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il +s'agissait de peinture.</p> + +<p>On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors +de la politique et de l'agriculture, M. de Guilleroy +ne s'intéressait pas à grand'chose.</p> + +<p>Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, +jusqu'à ce qu'on entrât au salon pour prendre le +café. La comtesse n'écoutait pas, répondait à peine, +poursuivie par le souci de ce que pouvait faire Olivier. +Où était-il? Où avait-il dîné? Où traînait-il +en ce moment son inguérissable coeur? Elle sentait +maintenant un regret cuisant de l'avoir laissé partir, +de ne l'avoir point gardé; et elle le devinait +rôdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, +fuyant sous le chagrin.</p> + +<p>Jusqu'à l'heure du départ de la duchesse et de +son neveu, elle ne parla guère, fouettée par des +craintes vagues et superstitieuses, puis elle se mit +au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, +pensant à lui!</p> + +<p>Un temps très long s'était écoulé quand elle crut +entendre sonner le timbre de l'appartement. Elle +tressaillit, s'assit, écouta. Pour la seconde fois, le +tintement vibrant éclata dans la nuit.</p> + +<p>Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa +le bouton électrique qui devait réveiller sa femme +de chambre. Puis, une bougie à la main, elle courut +au vestibule.</p> + +<p>A travers la porte elle demanda:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Une voix inconnue répondit:</p> + +<p>—C'est une lettre.</p> + +<p>—Une lettre, de qui?</p> + +<p>—D'un médecin.</p> + +<p>—Quel médecin?</p> + +<p>—Je ne sais pas, c'est pour un accident.</p> + +<p>N'hésitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face +d'un cocher de fiacre au chapeau ciré. Il tenait à +la main un papier qu'il lui présenta. Elle lut: +«Très urgent—Monsieur le comte de Guilleroy—».</p> + +<p>L'écriture était inconnue.</p> + +<p>—Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et +attendez-moi.</p> + +<p>Devant la chambre de son mari, son coeur se mit +à battre si fort qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle +heurta le bois avec le métal de son bougeoir. Le +comte dormait et n'entendait pas.</p> + +<p>Alors, impatiente, énervée, elle lança des coups +de pied et elle entendit une voix pleine de sommeil +qui demandait:</p> + +<p>—Qui est là? quelle heure est-il?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—C'est moi. J'ai à vous remettre une lettre urgente +apportée par un cocher. Il y a un accident.</p> + +<p>Il balbutia du fond de ses rideaux:</p> + +<p>—Attendez, je me lève. J'arrive.</p> + +<p>Et, au bout d'une minute, il se montra en +robe de chambre. En même temps que lui, deux +domestiques accouraient, réveillés par les sonneries. +Ils étaient effarés, ahuris, ayant aperçu +dans la salle à manger un étranger assis sur une +chaise.</p> + +<p>Le comte avait pris la lettre et la retournait dans +ses doigts en murmurant:</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.</p> + +<p>Elle dit fiévreuse:</p> + +<p>—Mais lisez donc!</p> + +<p>Il déchira l'enveloppe, déplia le papier, poussa +une exclamation de stupeur, puis regarda sa femme +avec des yeux effarés.</p> + +<p>—Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.</p> + +<p>Il balbutia, pouvant à peine parler, tant son émotion +était vive.</p> + +<p>—Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin +est tombé sous une voiture.</p> + +<p>Elle cria:</p> + +<p>—Mort!</p> + +<p>—Non, non, dit-il, voyez vous-même.</p> + +<p>Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, +et elle lut:</p> + +<p>«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. +Notre ami, l'éminent artiste, M. Olivier Bertin, a +été renversé par un omnibus, dont la roue lui passa +sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur +les suites probables de cet accident, qui peut n'être +pas grave comme il peut avoir un dénouement fatal +immédiat, M. Bertin vous prie instamment et supplie +Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir +sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Mme la comtesse +et vous, vous voudrez bien vous rendre au +désir de notre ami commun, qui peut avoir cessé +de vivre avant le jour.</p> + +<p>«Dr DE RIVIL.»</p> + +<p>La comtesse regardait son mari avec des yeux +larges, fixes, pleins d'épouvante. Puis soudain +elle reçut, comme un choc électrique, une secousse +de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux +heures terribles, les plus vaillants des êtres.</p> + +<p>Se tournant vers sa domestique:</p> + +<p>—Vite, je vais m'habiller!</p> + +<p>La femme de chambre demanda:</p> + +<p>—Qu'est-ce que Madame veut mettre?</p> + +<p>—Peu m'importe. Ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prêt dans +cinq minutes.</p> + +<p>En retournant chez elle, l'âme bouleversée, elle +aperçut le cocher, qui attendait toujours, et lui +dit:</p> + +<p>—Vous avez votre voiture?</p> + +<p>—Oui, Madame?</p> + +<p>—C'est bien, nous la prendrons.</p> + +<p>Puis elle courut vers sa chambre.</p> + +<p>Follement, avec des mouvements précipités, +elle jetait sur elle, accrochait, agrafait, nouait, +attachait au hasard ses vêtements, puis, devant sa +glace, elle releva et tordit ses cheveux à la diable, +en regardant, sans y songer cette fois, son visage +pâle et ses yeux hagards dans le miroir.</p> + +<p>Quand elle eut son manteau sur les épaules, elle +se précipita vers l'appartement de son mari, qui +n'était pas encore prêt. Elle l'entraîna:</p> + +<p>—Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut +mourir.</p> + +<p>Le comte, effaré, la suivit en trébuchant, tâtant +de ses pieds l'escalier obscur, cherchant à distinguer +les marches pour ne point tomber.</p> + +<p>Le trajet fut court et silencieux. La comtesse +tremblait si fort que ses dents s'entre-choquaient, +et elle voyait par la portière fuir les becs de gaz +voilés de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard +était désert, la nuit sinistre. Ils trouvèrent, +en arrivant, la porte du peintre demeurée ouverte, +la loge du concierge éclairée et vide.</p> + +<p>Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur +de Rivil, un petit homme grisonnant, court, rond, +très soigné, très poli, vint à leur rencontre. Il fit à +la comtesse un grand salut, puis tendit la main au +comte.</p> + +<p>Elle lui demanda en haletant comme si la montée +des marches eût épuisé tout le souffle de sa gorge:</p> + +<p>—Eh bien, docteur?</p> + +<p>—Eh bien, Madame, j'espère que ce sera moins +grave que je n'avais cru au premier moment.</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Il ne mourra point?</p> + +<p>—Non. Du moins je le crois pas.</p> + +<p>—En répondez-vous?</p> + +<p>—Non. Je dis seulement que j'espère me trouver +en présence d'une simple contusion abdominale +sans lésions internes.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous des lésions?</p> + +<p>—Des déchirures.</p> + +<p>—Comment savez-vous qu'il n'en a pas?</p> + +<p>—Je le suppose.</p> + +<p>—Et s'il en avait?</p> + +<p>—Oh! alors, ce serait grave!</p> + +<p>—Il en pourrait mourir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très vite?</p> + +<p>—Très vite. En quelques minutes ou même +en quelques secondes. Mais, rassurez-vous, Madame, +je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze +jours.</p> + +<p>Elle avait écouté, avec une attention profonde, +pour tout savoir, pour tout comprendre.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Quelle déchirure pourrait-il avoir?</p> + +<p>—Une déchirure du foie par exemple.</p> + +<p>—Ce serait très dangereux?</p> + +<p>—Oui ... mais je serais surpris s'il survenait +une complication maintenant. Entrons près de lui. +Cela lui fera du bien, car il vous attend avec une +grande impatience.</p> + +<p>Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la +chambre, ce fut une tête blême sur un oreiller +blanc. Quelques bougies et le feu du foyer l'éclairaient, +dessinaient le profil, accusaient les ombres; +et, dans cette face livide, la comtesse aperçut deux +yeux qui la regardaient venir.</p> + +<p>Tout son courage, toute son énergie, toute sa +résolution tombèrent, tant cette figure creuse et +décomposée était celle d'un moribond. Lui, qu'elle +avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose, +ce spectre! Elle murmura entre ses lèvres: «Oh! +mon Dieu!» et elle se mit à marcher vers lui, +palpitante d'horreur.</p> + +<p>Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la +grimace de cette tentative était effrayante.</p> + +<p>Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses +deux mains, doucement, sur celle d'Olivier allongée +près du corps, et elle balbutia:</p> + +<p>—Oh! mon pauvre ami.</p> + +<p>—Ce n'est rien,—dit-il tout bas, sans remuer +la tête.</p> + +<p>Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce +changement. Il était si pâle qu'il semblait ne plus +avoir une goutte de sang sous la peau. Ses joues +caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage, +et ses yeux aussi étaient rentrés comme si quelque +fil les tirait en dedans.</p> + +<p>Il vit bien la terreur de son amie et soupira:</p> + +<p>—Me voici dans un bel état.</p> + +<p>Elle dit, en le regardant toujours fixement:</p> + +<p>—Comment cela est-il arrivé?</p> + +<p>Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute +sa figure, par moments, tressaillait de secousses +nerveuses.</p> + +<p>—Je n'ai pas regardé autour de moi ... je pensais +à autre chose ... à toute autre chose ... oh! +oui ... et un omnibus m'a renversé et passé sur le +ventre ...</p> + +<p>En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, +soulevée d'épouvante:</p> + +<p>—Est-ce que vous avez saigné?</p> + +<p>—Non. Je suis seulement un peu meurtri ... +un peu écrasé.</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Où cela a-t-il eu lieu?</p> + +<p>Il répondit tout bas:</p> + +<p>—Je ne sais pas trop. C'était fort loin.</p> + +<p>Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse +s'affaissa. Le comte restait debout au pied du lit, +répétant entre ses dents:</p> + +<p>—Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... +quel affreux malheur!</p> + +<p>Et il éprouvait vraiment un grand chagrin, car +il aimait beaucoup Olivier.</p> + +<p>La comtesse reprit:</p> + +<p>—Mais, où cela est-il arrivé?</p> + +<p>Le médecin répondit:</p> + +<p>—Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt +je n'y comprends rien. C'est aux Gobelins, presque +hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre, qui l'a +ramené, m'a affirmé l'avoir pris dans une pharmacie +de ce quartier-là, où on l'avait porté, à neuf +heures du soir!</p> + +<p>Puis se penchant vers Olivier:</p> + +<p>—Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des +Gobelins?</p> + +<p>Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, +puis murmura:</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Mais où alliez-vous?</p> + +<p>—Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!</p> + +<p>Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit +des lèvres de la comtesse; puis, après une suffocation +qui la laissa quelques secondes sans +haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en +couvrit les yeux et se mit à pleurer affreusement.</p> + +<p>Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable, +d'accablant, venait de tomber sur son +coeur: le remords de n'avoir pas gardé Olivier chez +elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait +roulé, ivre de chagrin, sous cette voiture.</p> + +<p>Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à +présent:</p> + +<p>—Ne pleurez pas. Ça me déchire.</p> + +<p>Par une tension formidable de volonté, elle cessa +de sangloter, découvrit ses yeux et les tint sur lui +tout grands, sans qu'une crispation remuât son visage, +où des larmes continuaient à couler, lentement.</p> + +<p>Ils se regardaient, immobiles tous deux, les +mains unies sur le drap du lit. Ils se regardaient, +ne sachant plus qu'il y avait là d'autres personnes, +et leur regard portait d'un coeur à l'autre une émotion +surhumaine.</p> + +<p>C'était entre eux, rapide, muette et terrible, +l'évocation de tous leurs souvenirs, de toute leur +tendresse écrasée aussi, de tout ce qu'ils avaient +senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et +confondu en leur vie, dans cet entraînement qui +les donna l'un à l'autre.</p> + +<p>Ils se regardaient, et le besoin de se parler, +d'entendre ces mille choses intimes, si tristes, +qu'ils avaient encore à se dire, leur montait aux +lèvres, irrésistible. Elle sentit qu'il lui fallait, à +tout prix, éloigner ces deux hommes qu'elle avait +derrière elle, qu'elle devait trouver un moyen, une +ruse, une inspiration, elle, la femme fécondé en +ressources. Et elle se mit à y songer, les yeux +toujours fixés sur Olivier.</p> + +<p>Son mari et le docteur causaient à voix basse. Il +était question des soins à donner.</p> + +<p>Tournant la tête, elle dit au médecin:</p> + +<p>—Avez-vous amené une garde?</p> + +<p>—Non. Je préfère envoyer un interne qui pourra +mieux surveiller la situation.</p> + +<p>—Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais +trop de soins. Pouvez-vous les avoir cette nuit +même, car je ne pense pas que vous restiez jusqu'au +matin?</p> + +<p>—En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis +quatre heures déjà.</p> + +<p>—Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde +et l'interne?</p> + +<p>—C'est assez difficile, au milieu de la nuit. +Enfin, je vais essayer.</p> + +<p>—Il le faut.</p> + +<p>—Ils vont peut-être promettre, mais viendront-ils?</p> + +<p>—Mon mari vous accompagnera et les ramènera +de gré ou de force.</p> + +<p>—Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.</p> + +<p>—Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de défi, +de protestation indignée contre toute résistance à +sa volonté. Puis elle exposa, avec cette autorité de +parole à laquelle on ne réplique point, les nécessités +de la situation. Il fallait qu'on eût, avant une +heure, l'interne et la garde, afin de prévenir tous +les accidents. Pour les avoir, il fallait que quelqu'un +les prît au lit et les amenât. Son mari seul +pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait +auprès du malade, elle, dont c'était le devoir et le +droit. Elle remplissait simplement son rôle d'amie, +son rôle de femme. D'ailleurs, elle le voulait ainsi +et personne ne l'en pourrait dissuader.</p> + +<p>Son raisonnement était sensé. Il en fallait bien +convenir, et on se décida à le suivre.</p> + +<p>Elle s'était levée, tout entière à cette pensée de +leur départ, ayant hâte de les sentir loin et de rester +seule. Maintenant, afin de ne point commettre de +maladresse pendant leur absence, elle écoutait, en +cherchant à bien comprendre, à tout retenir, à ne +rien oublier, les recommandations du médecin. Le +valet de chambre du peintre, debout à côté d'elle, +écoutait aussi, et, derrière lui, sa femme, la cuisinière, +qui avait aidé pendant les premiers pansements, +indiquait par des signes de tête qu'elle avait +également compris. Quand la comtesse eût récité +comme une leçon toutes ces instructions, elle +pressa les deux hommes de s'en aller, en répétant +à son mari:</p> + +<p>—Revenez vite, surtout, revenez vite.</p> + +<p>—Je vous emmène dans mon coupé, disait le +docteur au comte. Il vous ramènera plus rapidement. +Vous serez ici dans une heure.</p> + +<p>Avant de partir, le médecin examina de nouveau +longuement le blessé, afin de s'assurer que son état +demeurait satisfaisant.</p> + +<p>Guilleroy hésitait encore. Il disait:</p> + +<p>—Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous +faisons là?</p> + +<p>—Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que +de repos et de calme. Madame de Guilleroy voudra +bien ne pas le laisser parler et lui parler le moins +possible.</p> + +<p>La comtesse fut atterrée, et reprit:</p> + +<p>—Alors il ne faut pas lui parler?</p> + +<p>—Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et +demeurez près de lui. Il ne se sentira pas seul et +s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de fatigue +de parole ou même de pensée. Je serai ici +vers neuf heures du matin. Adieu, Madame, je vous +présente mes respects.</p> + +<p>Il s'en alla en saluant profondément, suivi par le +comte qui répétait:</p> + +<p>—Ne vous tourmentez pas, ma chère. Avant une +heure je serai de retour et vous pourrez rentrer +chez nous.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent partis, elle écouta le bruit de +la porte d'en bas qu'on refermait, puis le roulement +du coupé s'éloignant dans la rue.</p> + +<p>Le domestique et la cuisinière étaient demeurés +dans la chambre, attendant des ordres. La comtesse +les congédia.</p> + +<p>—Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai +besoin de quelque chose.</p> + +<p>Ils s'en allèrent aussi et elle demeura seule auprès +de lui.</p> + +<p>Elle était revenue tout contre le lit, et, posant +ses mains sur les deux bords de l'oreiller, des +deux côtés de cette tête chérie, elle se pencha pour +la contempler. Puis elle demanda, si près du visage +qu'elle semblait lui souffler les mots sur la +peau:</p> + +<p>—C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture?</p> + +<p>Il répondit en essayant toujours de sourire:</p> + +<p>—Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi.</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai, c'est vous.</p> + +<p>—Non, je vous affirme que c'est elle.</p> + +<p>Après quelques instants de silence, de ces instants +où les âmes semblent s'enlacer dans les +regards, elle murmura:</p> + +<p>—Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous +ai laissé partir, que je ne vous ai pas gardé!</p> + +<p>Il répondit avec conviction:</p> + +<p>—Cela me serait arrivé tout de même, un jour +ou l'autre.</p> + +<p>Ils se regardèrent encore, cherchant à voir leurs +plus secrètes pensées. Il reprit:</p> + +<p>—Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre +trop.</p> + +<p>Elle balbutia:</p> + +<p>—Vous souffrez beaucoup?</p> + +<p>—Oh! oui.</p> + +<p>Se penchant un peu plus, elle affleura son front, +puis ses yeux, puis ses joues de baisers lents, légers, +délicats comme des soins. Elle le touchait à +peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de +souffle que font les enfants qui embrassent. Et +cela dura longtemps, très longtemps, il laissait +tomber sur lui cette pluie de douces et menues caresses +qui semblait l'apaiser, le rafraîchir, car son +visage contracté tressaillait moins qu'auparavant.</p> + +<p>Puis il dit:</p> + +<p>—Any?</p> + +<p>Elle cessa de le baiser pour entendre.</p> + +<p>—Quoi! mon ami.</p> + +<p>—Il faut que vous me fassiez une promesse.</p> + +<p>—Je vous promets tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi +que vous m'amènerez Annette, une fois, rien +qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir sans +l'avoir revue ... Songez que ... demain... à cette +heure-ci ... j'aurai peut-être ... j'aurai sans doute +fermé les yeux pour toujours ... et que je ne vous +verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni elle ... + +Elle l'arrêta, le coeur déchiré:</p> + +<p>—Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous +promets de l'amener.</p> + +<p>—Vous le jurez?</p> + +<p>—Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne +parlez plus. Vous me faites un mal affreux ... taisez-vous.</p> + +<p>Il eut une convulsion rapide de tous les traits; +puis, quand elle fut passée, il dit:</p> + +<p>—Si nous n'avons plus que quelques moments +à rester ensemble, ne les perdons point, profitons-en +pour nous dire adieu. Je vous ai tant aimée ...</p> + +<p>Elle soupira:</p> + +<p>—Et moi ... comme je vous aime toujours.</p> + +<p>Il dit encore:</p> + +<p>—Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers +jours seuls ont été durs ... Ce n'est point +votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la vie +parfois est triste ... et comme il est difficile de +mourir! ...</p> + +<p>—Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ...</p> + +<p>Il continuait, sans l'écouter:</p> + +<p>—J'aurais été un homme si heureux, si vous +n'aviez pas eu votre fille....</p> + +<p>—Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... +Il semblait songer, plutôt que lui parler.</p> + +<p>—Ah! celui qui a inventé cette existence et +fait les hommes a été bien aveugle, ou bien +méchant.</p> + +<p>—Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez +jamais aimée, taisez-vous ... ne parlez plus +ainsi.</p> + +<p>Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même +qu'elle avait l'air aussi d'une mourante, et +il se tut.</p> + +<p>Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa +couche, et reprit sa main étendue sur le drap:</p> + +<p>—Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle. +Ne remuez plus, et pensez à moi comme je +pense à vous.</p> + +<p>Ils recommencèrent à se regarder, immobiles, +joints l'un à l'autre par le contact brûlant de leurs +chairs. Elle serrait, par petites secousses, cette +main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces +appels en fermant un peu les doigts. Chacune de +ces pressions leur disait quelque chose, évoquait +une parcelle de leur passé fini, remuait dans leur +mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse. +Chacune d'elles était une question secrète, chacune +d'elles était une réponse mystérieuse, tristes questions +et tristes réponses, ces «vous en souvient-il?» +d'un vieil amour.</p> + +<p>Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui +serait peut-être le dernier, remontaient à travers +les ans toute l'histoire de leur passion; et on n'entendait +plus dans la chambre que le crépitement +du feu.</p> + +<p>Il dit tout à coup, comme au sortir d'un rêve, +avec un sursaut de terreur:</p> + +<p>—Vos lettres!</p> + +<p>Elle demanda:</p> + +<p>—Quoi? mes lettres?</p> + +<p>—J'aurais pu mourir sans les avoir détruites.</p> + +<p>Elle s'écria:</p> + +<p>—Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. +Qu'on les trouve et qu'on les lise, je m'en moque!</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez +le tiroir du bas de mon secrétaire, le grand, +elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre et +les jeter au feu.</p> + +<p>Elle ne bougeait point et restait crispée, comme +s'il lui eût conseillé une lâcheté.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites +pas, vous allez me tourmenter, m'énerver, m'affoler. +Songez qu'elles tomberaient entre les mains +de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... +ou même de votre mari ... Je ne veux pas ...</p> + +<p>Elle se leva, hésitant encore et répétant:</p> + +<p>—Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me +semble que vous allez me faire brûler nos deux +coeurs.</p> + +<p>Il suppliait, le visage décomposé par l'angoisse.</p> + +<p>Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna, et marcha +vers le meuble. En ouvrant le tiroir, elle l'aperçut +plein jusqu'aux bords d'une couche épaisse de +lettres entassées les unes sur les autres; et elle +reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes +de l'adresse qu'elle avait si souvent écrites. Elle +les savait, ces deux lignes—un nom d'homme, un +nom de rue—autant que son propre nom, autant +qu'on peut savoir les quelques mots qui vous ont +représenté dans la vie toute l'espérance et tout le +bonheur. Elle regardait cela, ces petites choses +carrées qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire +de son amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher +d'elle pour le lui donner, avec un peu d'encre, sur +du papier blanc.</p> + +<p>Il avait essayé de tourner sa tête sur l'oreiller +afin de la regarder, et il dit encore une fois:</p> + +<p>—Brûlez-les bien vite.</p> + +<p>Alors, elle en prit deux poignées et les garda +quelques instants dans ses mains. Cela lui semblait +lourd, douloureux, vivant et mort, tant il y +avait des choses diverses là dedans, en ce moment, +de choses finies, si douces, senties, rêvées. C'était +l'âme de son âme, le coeur de son coeur, l'essence +de son être aimant qu'elle tenait là; et elle se rappelait +avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes, +avec quelle exaltation, quelle ivresse +de vivre, d'adorer quelqu'un, et de le dire.</p> + +<p>Olivier répéta:</p> + +<p>—Brûlez, brûlez-les, Any.</p> + +<p>D'un même geste de ses deux mains, elle lança +dans le foyer les deux paquets de papiers qui +s'éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis, elle en +saisit d'autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus, +puis d'autres encore, avec des mouvements +rapides, en se baissant et se relevant promptement +pour vite achever cette affreuse besogne.</p> + +<p>Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide, +elle demeura debout, attendant, regardant la +flamme presque étouffée ramper sur les côtés de +cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par +les bords, rongeait les coins, courait sur la frange +du papier, s'éteignait, reprenait, grandissait. Ce +fut bientôt, tout autour de la pyramide blanche, +une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre +de lumière; et cette lumière illuminant cette +femme debout et cet homme couché, c'était leur +amour brûlant, c'était leur amour qui se changeait +en cendres.</p> + +<p>La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante +de cette flambée, elle aperçut son ami, penché, +hagard, au bord du lit...</p> + +<p>Il demandait:</p> + +<p>—Tout y est?</p> + +<p>—Oui, tout.</p> + +<p>Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette +destruction un dernier regard et, sur l'amas de papiers +à moitié consumés déjà, qui se tordaient et devenaient +noirs, elle vit couler quelque chose de rouge. +On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient +sortir du coeur même des lettres, de chaque lettre, +comme d'une blessure, et elles glissaient doucement +vers la flamme en laissant une traînée de pourpre.</p> + +<p>La comtesse reçut dans l'âme le choc d'un effroi +surnaturel et elle recula comme si elle eût regardé +assassiner quelqu'un, puis elle comprit, elle comprit +tout à coup qu'elle venait de voir simplement +la cire des cachets qui fondait.</p> + +<p>Alors, elle retourna vers le blessé et, soulevant +doucement sa tête, la remit avec précaution au +centre de l'oreiller. Mais il avait remué, et les douleurs +s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage +tiraillé par d'atroces souffrances, et il ne semblait +plus savoir qu'elle était là.</p> + +<p>Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât +son regard obstinément fermé, qu'il pût lui dire +encore une parole.</p> + +<p>Elle demanda, enfin:</p> + +<p>—Tous souffrez beaucoup?</p> + +<p>Il ne répondit pas.</p> + +<p>Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son +front pour le forcer à la regarder. Il ouvrit, en effet, +les yeux, des yeux éperdus, des yeux fous.</p> + +<p>Elle répéta terrifiée:</p> + +<p>—Vous souffrez? ... Olivier! Répondez-moi! +Voulez-vous que j'appelle ... faites un effort, dites-moi +quelque chose! ...</p> + +<p>Elle crut entendre qu'il balbutiait:</p> + +<p>—Amenez-la ... vous me l'avez juré ...</p> + +<p>Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la +figure convulsée et grimaçante.</p> + +<p>Elle répétait:</p> + +<p>—Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? +voulez-vous que j'appelle ...</p> + +<p>Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit:</p> + +<p>—Non ... ce n'est rien.</p> + +<p>Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber +tout à coup dans une sorte d'hébétement +somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle se +rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il +ne remuait plus, le menton sur la poitrine, la bouche +entr'ouverte par sa respiration courte qui semblait +lui racler la gorge en passant. Seuls, ses doigts +s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des +secousses légères, que la comtesse percevait jusqu'à +la racine de ses cheveux, dont elle vibrait à crier. Ce +n'étaient plus les petites pressions volontaires qui +racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes +les tristesses de leurs coeurs, c'étaient d'inapaisables +spasmes qui disaient seulement les tortures du +corps.</p> + +<p>Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, +une envie folle de s'en aller, de sonner, d'appeler, +mais elle n'osait plus remuer, pour ne pas troubler +son repos.</p> + +<p>Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait +à travers les murailles; et elle écoutait si le +roulement des roues ne s'arrêtait point devant la +porte, si son mari ne revenait pas la délivrer, l'arracher +enfin à ce sinistre tête-à-tête.</p> + +<p>Comme elle essayait de dégager sa main de celle +d'Olivier, il la serra en poussant un grand soupir! +Alors elle se résigna à attendre afin de ne point +l'agiter.</p> + +<p>Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre +noire des lettres; deux bougies s'éteignirent; un +meuble craqua.</p> + +<p>Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort, +sauf la haute horloge flamande de l'escalier qui, +régulièrement, carillonnait l'heure, la demie et les +quarts, chantait dans la nuit la marche du Temps, +en la modulant sur ses timbres divers.</p> + +<p>La comtesse immobile sentait grandir en son +âme une intolérable terreur. Des cauchemars l'assaillaient; +des idées effrayantes lui troublaient l'esprit; +et elle crut s'apercevoir que les doigts d'Olivier +se refroidissaient dans les siens. Était-ce vrai? +Non, sans doute! D'où lui était venue cependant la +sensation d'un contact inexprimable et glacé? Elle +se souleva, éperdue d'épouvanté, pour regarder son +visage.—Il était détendu, impassible, inanimé, +indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Éternel +Oubli.</p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT *** + +***** This file should be named 11450-h.htm or 11450-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/5/11450/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Fort comme la mort + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450] +[Date last updated: May 18, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + + + +FORT COMME LA MORT + + +PREMIERE PARTIE + + +I + + +Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond. +C'etait un grand carre de lumiere eclatante et bleue, un trou clair +sur un infini lointain d'azur, ou passaient, rapides, des vols +d'oiseaux. + +Mais a peine entree dans la haute piece severe et drapee, la clarte +joyeuse du ciel s'attenuait, devenait douce, s'endormait sur les +etoffes, allait mourir dans les portieres, eclairait a peine les coins +sombres ou, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La +paix et le sommeil semblaient emprisonnes la dedans, la paix des +maisons d'artistes ou l'ame humaine a travaille. En ces murs que la +pensee habite, ou la pensee s'agite, s'epuise en des efforts violents, +il semble que tout soit las, accable, des qu'elle s'apaise. Tout +semble mort apres ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les +etoffes, les grands personnages inacheves sur les toiles, comme si le +logis entier avait souffert de la fatigue du maitre, avait peine avec +lui, prenant part, tous les jours, a sa lutte recommencee. Une +vague odeur engourdissante de peinture, de terebenthine et de tabac +flottait, captee par les tapis et les sieges; et aucun autre bruit ne +troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles +qui passaient sur le chassis ouvert, et la longue rumeur confuse de +Paris a peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la +montee intermittente d'un petit nuage de fumee bleue s'elevant vers le +plafond a chaque bouffee de cigarette qu'Olivier Bertin, allonge sur +son divan, soufflait lentement entre ses levres. + +Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un +nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce +n'etait point d'ailleurs un artiste resolu et sur de lui, mais un +inquiet dont l'inspiration indecise hesitait sans cesse entre toutes +les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les +honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait +pas encore au juste vers quel ideal il a marche. Il avait ete prix de +Rome, defenseur des traditions, evocateur, apres tant d'autres, des +grandes scenes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances, +il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques. +Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au reve changeant, epris +de son art qu'il connaissait a merveille, il avait acquis, grace a la +finesse de son esprit, des qualites d'execution remarquables et une +grande souplesse de talent nee en partie de ses hesitations et de ses +tentatives dans tous les genres. Peut-etre aussi l'engouement brusque +du monde pour ses oeuvres elegantes, distinguees et correctes, +avait-il influence sa nature en l'empechant d'etre ce qu'il serait +normalement devenu. Depuis le triomphe du debut, le desir de plaire +toujours le troublait sans qu'il s'en rendit compte, modifiait +secretement sa voie, attenuait ses convictions. Ce desir de plaire, +d'ailleurs, apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait +contribue beaucoup a sa gloire. + +L'amenite de ses manieres, toutes les habitudes de sa vie, le soin +qu'il prenait de sa personne, son ancienne reputation de force et +d'adresse, d'homme d'epee et de cheval, avaient fait un cortege de +petites notorietes a sa celebrite croissante. Apres _Cleopatre,_ la +premiere toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'etait epris +de lui, l'avait adopte, fete, et il etait devenu soudain un de ces +brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons +se disputent, que l'Institut accueille des leur jeunesse. Il y etait +entre en conquerant avec l'approbation de la ville entiere. + +La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse, +en le choyant et le caressant. + +Donc, sous l'influence de la belle journee qu'il sentait epanouie au +dehors, il cherchait un sujet poetique. Un peu engourdi d'ailleurs +par sa cigarette et son dejeuner, il revassait, le regard en l'air, +esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans +une allee du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord +de l'eau, toutes les fantaisies galantes ou se complaisait sa pensee. +Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans +l'hallucination coloree de son oeil; et les hirondelles qui rayaient +l'espace d'un vol incessant de fleches lancees semblaient vouloir les +effacer en les biffant comme des traits de plume. + +Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient a +quelque chose qu'il avait fait deja, toutes les femmes apparues +etaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantees son +caprice d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il etait obsede +depuis un an, d'etre vide, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir +tari son inspiration, se precisait devant cette revue de son oeuvre, +devant cette impuissance a rever du nouveau, a decouvrir de l'inconnu. + +Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets +delaisses s'il ne trouverait point quelque chose qui eveillerait une +idee en lui. + +Tout en soufflant sa fumee, il se mit a feuilleter les esquisses, les +croquis, les dessins qu'il gardait enfermes en une grande armoire +ancienne; puis, vite degoute de ces vaines recherches, l'esprit +meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui +courait les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant +haltere qui trainait. + +Ayant releve de l'autre main une draperie voilant la glace qui +lui servait a controler la justesse des poses, a verifier les +perspectives, a mettre a l'epreuve la verite, et s'etant place juste +en face, il jongla en se regardant. + +Il avait ete celebre dans les ateliers pour sa force, puis dans +le monde pour sa beaute. L'age, maintenant, pesait sur lui, +l'alourdissait. Grand, les epaules larges, la poitrine pleine, il +avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuat a +faire des armes tous les jours et a monter a cheval avec assiduite. +La tete etait restee remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que +differente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son oeil +noir sous d'epais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de +vieux soldat, etait demeuree presque brune et donnait a sa figure un +rare caractere d'energie et de fierte. + +Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait +decrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonnes, au +bout de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant +l'effort tranquille et puissant. + +Mais soudain, au fond du miroir ou se refletait l'atelier tout entier, +il vit remuer une portiere, puis une tete de femme parut, rien qu'une +tete qui regardait. Une voix, derriere lui, demanda: + +--On est ici? + +Il repondit:--Present--en se retournant. Puis jetant son haltere sur +le tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu forcee. + +Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serre la +main: + +--Vous vous exerciez, dit-elle. + +--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laisse surprendre. + +Elle rit et reprit: + +--La loge de votre concierge etait vide et, comme je vous sais +toujours seul a cette heure-ci, je suis entree sans me faire annoncer. + +Il la regardait. + +--Bigre! comme vous etes belle. Quel chic! + +--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie? + +--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on +a le sentiment des nuances. + +Il tournait autour d'elle, tapotait l'etoffe, modifiait du bout des +doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un +couturier, ayant employe, durant toute sa vie, sa pensee d'artiste et +ses muscles d'athlete a raconter, avec la barbe mince des pinceaux, +les modes changeantes et delicates, a reveler la grace feminine +enfermee et captive en des armures de velours et de soie ou sous la +neige des dentelles. + +Il finit par declarer: + +--C'est tres reussi. Ca vous va tres bien. + +Elle se laissait admirer, contente d'etre jolie et de lui plaire. + +Plus toute jeune, mais encore belle, pas tres grande, un peu forte, +mais fraiche avec cet eclat qui donne a la chair de quarante ans +une saveur de maturite, elle avait l'air d'une de ces roses qui +s'epanouissent indefiniment jusqu'a ce que, trop fleuries, elles +tombent en une heure. + +Elle gardait sous ses cheveux blonds la grace alerte et jeune de ces +Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force +surprenante de vie, une provision inepuisable de resistance, et qui, +pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes, +soigneuses avant tout de leur corps et economes de leur sante. + +Elle leva son voile et murmura: + +--Eh bien, on ne m'embrasse pas? + +--J'ai fume, dit-il. + +Elle fit:--Pouah.--Puis, tendant ses levres:--Tant pis. + +Et leurs bouches se rencontrerent. + +Il enleva son ombrelle et la devetit de sa jaquette printaniere, avec +des mouvements prompts et surs, habitues a cette manoeuvre familiere. +Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec interet: + +--Votre mari va bien? + +--Tres bien, il doit meme parler a la Chambre en ce moment. + +--Ah! Sur quoi donc? + +--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme +toujours. + +Son mari, le comte de Guilleroy, depute de l'Eure, s'etait fait une +specialite de toutes les questions agricoles. + +Mais ayant apercu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait +pas, elle traversa l'atelier, en demandant: + +--Qu'est-ce que cela? + +--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Ponteve. + +--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez a faire +des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop ou ca +mene, ce travail-la. + +--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any. + +--Je l'espere bien. + +Elle examinait le pastel commence en femme qui sait les questions +d'art. Elle s'eloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main, +chercha la place d'ou l'esquisse etait le mieux en lumiere, puis elle +se declara satisfaite. + +--Il est fort bon. Vous reussissez tres bien le pastel. + +Il murmura, flatte: + +--Vous trouvez? + +--Oui, c'est un art delicat ou il faut beaucoup de distinction. Ca +n'est pas fait pour les macons de la peinture. + +Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingue, +combattait ses retours vers la simple realite, et par des +considerations d'elegance mondaine, elle le poussait tendrement vers +un ideal de grace un peu maniere et factice. + +Elle demanda: + +--Comment est-elle, la princesse? + +Il dut lui donner mille details de toute sorte, ces details minutieux +ou se complait la curiosite jalouse et subtile des femmes, en passant +des remarques sur la toilette aux considerations sur l'esprit. + +Et soudain: + +--Est-elle coquette avec vous? + +Il rit et jura que non. + +Alors, posant ses deux mains sur les epaules du peintre, elle le +regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait fremir la +pupille ronde au milieu de l'iris bleu tache d'imperceptibles points +noirs comme des eclaboussures d'encre. + +Elle murmura de nouveau: + +--Bien vrai, elle n'est pas coquette? + +--Oh! bien vrai. + +Elle ajouta: + +--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi +maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon +pauvre ami. + +Il fut effleure par ce leger frisson penible qui frole le coeur des +hommes murs quand on leur parle de leur age, et il murmura: + +--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous +en ma vie, Any. + +Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit +asseoir a cote d'elle. + +--A quoi pensiez-vous? + +--Je cherche un sujet de tableau. + +--Quoi donc? + +--Je ne sais pas, puisque je cherche. + +--Qu'avez-vous fait ces jours-ci? + +Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait recues, les diners +et les soirees, les conversations et les potins. Ils s'interessaient +l'un et l'autre d'ailleurs a toutes ces choses futiles et familieres +de l'existence mondaine. Les petites rivalites, les liaisons connues +ou soupconnees, les jugements tout faits, mille fois redits, mille +fois entendus, sur les memes personnes, les memes evenements et les +memes opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve +trouble et agite qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le +monde, dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les +portes s'etaient ouvertes, elle comme femme elegante d'un depute +conservateur, ils etaient exerces a ce sport de la causerie francaise +fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle, +vulgairement distinguee qui donne une reputation particuliere et tres +enviee a ceux dont la langue s'est assouplie a ce bavardage medisant. + +--Quand venez-vous diner? demanda-t-elle tout a coup. + +--Quand vous voudrez. Dites votre jour. + +--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et +Musadieu, pour feter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais +ne le dites pas. C'est un secret. + +--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne +l'ai pas vue depuis trois ans. + +--C'est vrai! Depuis trois ans! + +Elevee d'abord a Paris chez ses parents, Annette etait devenue +l'affection derniere et passionnee de sa grand'mere, Mme Paradin, qui, +presque aveugle, demeurait toute l'annee dans la propriete de son +gendre, au chateau de Roncieres, dans l'Eure. Peu a peu, la vieille +femme avait garde de plus en plus l'enfant pres d'elle et, comme les +Guilleroy passaient presque la moitie de leur vie en ce domaine ou +les appelaient sans cesse des interets de toute sorte, agricoles et +electoraux, on avait fini par ne plus amener a Paris, que de temps en +temps la fillette, qui preferait d'ailleurs la vie libre et remuante +de la campagne a la vie cloitree de la ville. + +Depuis trois ans elle n'y etait meme pas venue une seule fois, la +comtesse preferant l'en tenir tout a fait eloignee, afin de ne point +eveiller en elle un gout nouveau avant le jour fixe pour son +entree dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donne la-bas deux +institutrices fort diplomees, et elle multipliait ses voyages aupres +de sa mere et de sa fille. Le sejour d'Annette au chateau etait +d'ailleurs rendu presque necessaire par la presence de la vieille +femme. + +Autrefois, Olivier Bertin allait chaque ete passer six semaines ou +deux mois a Roncieres; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient +entraine en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravive +son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant. + +La jeune fille, en principe, n'aurait du revenir qu'a l'automne, mais +son pere avait brusquement concu un projet de mariage pour elle, et +il la rappelait afin qu'elle rencontrat immediatement celui qu'il lui +destinait comme fiance, le marquis de Farandal. Cette combinaison, +d'ailleurs, etait tenue tres secrete, et seul Olivier Bertin en avait +recu la confidence de madame de Guilleroy. + +Donc il demanda: + +--Alors l'idee de votre mari est bien arretee? + +--Oui, je la crois meme tres heureuse. + +Puis ils parlerent d'autres choses. + +Elle revint a la peinture et voulut le decider a faire un Christ. Il +resistait, jugeant qu'il y en avait deja assez par le monde; mais elle +tenait bon, obstinee, et elle s'impatientait. + +--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensee; ce serait +tres nouveau, tres hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a +detache les mains laisse echapper tout le haut du corps. Il tombe et +s'abat sur la foule qui leve les bras pour le recevoir et le soutenir. +Comprenez-vous bien? + +Oui, il comprenait; il trouvait meme la conception originale, mais +il se sentait dans une veine de modernite, et, comme son amie etait +etendue sur le divan, un pied tombant, chausse d'un fin soulier, et +donnant a l'oeil la sensation de la chair a travers le bas presque +transparent, il s'ecria: + +--Tenez, tenez, voila ce qu'il faut peindre, voila la vie: un pied de +femme au bord d'une robe! On peut mettre tout la dedans, de la verite, +du desir, de la poesie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied +de femme, et quel mystere ensuite: la jambe cachee, perdue et devinee +sous cette etoffe! + +S'etant assis par terre, a la turque, il saisit le soulier et +l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une +petite bete remuante, surprise d'etre laissee libre. + +Bertin repetait: + +--Est-ce fin, et distingue, et materiel, plus materiel que la main. +Montrez votre main, Any! + +Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en oter un, +elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en +le retournant a la facon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras +apparut, pale, gras, rond, devetu si vite qu'il fit surgir l'idee +d'une nudite complete et hardie. + +Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au bout du poignet. +Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles roses, tres +effiles, semblaient des griffes amoureuses poussees au bout de cette +mignonne patte de femme. + +Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer +les doigts comme des joujoux de chair, et il disait: + +--Quelle drole de chose! Quelle drole de chose! Quel gentil petit +membre, intelligent et adroit, qui execute tout ce qu'on veut, des +livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives, +de la patisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure +besogne. + +Il enlevait les bagues une a une; et comme l'alliance, un fil d'or, +tombait a son tour, il murmura en souriant: + +--La loi. Saluons. + +--Bete! dit elle, un peu froissee. + +Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance francaise +qui mele une apparence d'ironie aux sentiments les plus serieux, et +souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les +distinctions subtiles des femmes, et discerner les limites des +departements sacres, comme il disait. Elle se fachait surtout chaque +fois qu'il parlait avec une nuance de blague familiere de leur +liaison si longue qu'il affirmait etre le plus bel exemple d'amour du +dix-neuvieme siecle. Elle demanda, apres un silence: + +--Vous nous menerez au vernissage, Annette et moi? + +--Je crois bien. + +Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon, +dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours. + +Mais soudain, saisie peut-etre par le souvenir d'une course oubliee: + +--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais. + +Il jouait reveusement avec la chaussure legere en la tournant et la +retournant dans ses mains distraites. + +Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le +tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le +chaussa; et Mme de Guilleroy, s'etant levee, alla vers la table ou +trainaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et recentes, a +cote d'un encrier de peintre ou l'encre ancienne etait sechee. Elle +regardait d'un oeil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour +voir dessous. + +Il dit en s'approchant d'elle: + +--Vous allez deranger mon desordre. + +Sans repondre, elle demanda: + +--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_? + +--Un Americain que je ne connais pas. + +--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_? + +--Oui. Dix mille. + +--Vous avez bien fait. C'etait gentil, mais pas exceptionnel. Adieu, +cher. + +Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle +disparut sous la portiere, apres avoir dit, a mi-voix: + +--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez. +Vous le savez bien. Adieu. + +Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se mit +a marcher a pas lents a travers son atelier. Tout le passe de cette +liaison se deroulait devant lui. Il se rappelait les details +lointains disparus, les recherchait en les enchainant l'un a l'autre, +s'interessait tout seul a cette chasse aux souvenirs. + +C'etait au moment ou il venait de se lever comme un astre sur +l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accapare +toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'hotels +magnifiques gagnes en quelques coups de pinceau. + +Bertin, apres son retour de Rome, en 1864, etait demeure quelques +annees sans succes et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa sa +_Cleopatre_ et fut en quelques jours porte aux nues par la critique +et le public. En 1872, apres la guerre, apres que la mort d'Henri +Regnault eut fait a tous ses confreres une sorte de piedestal de +gloire, une _Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux, +bien que son execution sagement originale le fit gouter quand meme +par les academiques. En 1873, une premiere medaille le mit hors +concours avec sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage +en Afrique; et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit +considerer, dans le monde elegant, comme le premier portraitiste de +son epoque. De ce jour, il devint le peintre cheri de la Parisienne et +des Parisiennes, l'interprete le plus adroit et le plus ingenieux de +leur grace, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes +les femmes en vue a Paris solliciterent la faveur d'etre reproduites +par lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher. + +Or, comme il etait a la mode et faisait des visites a la facon d'un +simple homme du monde, il apercut un jour, chez la duchesse de +Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il +entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'eblouit d'une jolie +vision de grace et d'elegance. + +Ayant demande son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de +Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et depute, qu'elle +portait le deuil du pere de son mari, qu'elle etait spirituelle, tres +admiree et recherchee. Il dit aussitot, encore emu de cette apparition +qui avait seduit son oeil d'artiste: + +--Ah! en voila une dont je ferais volontiers le portrait. + +Le mot des le lendemain fut repete a la jeune femme, et il recut, le +soir meme, un petit billet teinte de bleu, tres vaguement parfume, +d'une ecriture reguliere et fine, montant un peu de gauche a droite, +et qui disait: + +"Monsieur, + +"La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que vous seriez +dispose a faire, avec ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je +vous la confierais bien volontiers si j'etais certaine que vous n'avez +point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque chose +qui puisse etre reproduit et idealise par vous. + +"Croyez, Monsieur, a mes sentiments tres distingues. + +"Anne DE GUILLEROY." + +Il repondit en demandant quand il pourrait se presenter chez la +comtesse, et il fut tres simplement invite a dejeuner le lundi +suivant. + +C'etait au premier etage, boulevard Malesherbes, dans une grande et +luxueuse maison moderne. Ayant traverse un vaste salon tendu de soie +bleue a encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre +dans une sorte de boudoir a tapisseries du siecle dernier, claires +et coquettes, ces tapisseries a la Watteau, aux nuances tendres, aux +sujets gracieux, qui semblent faites, dessinees et executees par des +ouvriers revassant d'amour. + +Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si +legerement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement +voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main +d'une facon familiere. + +--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon +portrait. + +--J'en serai tres heureux, Madame. + +Sa robe noire, etroite, la faisait tres mince, lui donnait l'air tout +jeune, un air grave pourtant que dementait sa tete souriante, toute +eclairee par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main +une petite fille de six ans. + +Mme de Guilleroy presenta: + +--Mon mari. + +C'etait un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses, +ombrees, sous la peau, par la barbe rasee. + +Il avait un peu l'air d'un pretre ou d'un acteur, les cheveux longs +rejetes en arriere, des manieres polies, et autour de la bouche deux +grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eut +dit creuses par l'habitude de parler en public. + +Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui revelait +l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait +de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi, +s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il etait harcele +de demandes. + +Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre, +qu'il amenerait des le lendemain la comtesse a l'atelier. Il se +demandait cependant, a cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne +vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre declara qu'il voulait +traduire la premiere emotion recue et ce contraste saisissant de la +tete si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure doree, avec le noir +austere du vetement. + +Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec +sa fille, qu'on asseyait devant une table chargee de livres d'images. + +Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort reserve. Les femmes +du monde l'inquietaient un peu, car il ne les connaissait guere. +Il les supposait en meme temps rouees et niaises, hypocrites et +dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du +demi-monde, des aventures rapides dues a sa renommee, a son esprit +amusant, a sa taille d'athlete elegant et a sa figure energique et brune. +Il les preferait donc et aimait avec elles les libres allures et les +libres propos, accoutume aux moeurs faciles, drolatiques et joyeuses +des ateliers et des coulisses qu'il frequentait. Il allait dans le +monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par vanite, y +recevait des felicitations et des commandes, y faisait la roue devant +les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne +se permettant point pres d'elles les plaisanteries hardies et les +paroles poivrees, il les jugeait begueules, et passait pour avoir bon +ton. Toutes les fois qu'une d'elles etait venue poser chez lui, il +avait senti, malgre les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette +disparite de race qui empeche de confondre, bien qu'ils se melent, +les artistes et les mondains. Derriere les sourires et derriere +l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu factice, il +devinait l'obscure reserve mentale de l'etre qui se juge d'essence +superieure. Il en resultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des +manieres plus respectueuses, presque hautaines, et a cote d'une +vanite dissimulee de parvenu traite en egal par des princes et des +princesses, une fierte d'homme qui doit a son intelligence une +situation analogue a celle donnee aux autres par leur naissance. On +disait de lui, avec une legere surprise: "Il est extremement bien +eleve!" Cette surprise, qui le flattait, le froissait en meme temps, +car elle indiquait des frontieres. + +La gravite voulue et ceremonieuse du peintre genait un peu Mme de +Guilleroy, qui ne trouvait rien a dire a cet homme si froid, repute +spirituel. + +Apres avoir installe sa petite fille, elle venait s'asseoir sur un +fauteuil aupres de l'esquisse commencee, et elle s'efforcait, selon +la recommandation de l'artiste, de donner de l'expression a sa +physionomie. + +Vers le milieu de la quatrieme seance, il cessa tout a coup de peindre +et demanda: + +--Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie? + +Elle demeura embarrassee. + +--Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question? + +--Il me faut une pensee heureuse dans ces yeux-la, et je ne l'ai pas +encore vue. + +--Eh bien, tachez de me faire parler, j'aime beaucoup causer. + +--Vous etes gaie? + +--Tres gaie. + +--Causons, Madame. + +Il avait dit "causons, Madame" d'un ton tres grave; puis, se remettant +a peindre, il tata avec elle quelques sujets, cherchant un point sur +lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils commencerent par echanger +leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient, puis ils +parlerent d'eux-memes, ce qui est toujours la plus agreable et la plus +attachante des causeries. + +En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus a l'aise, et +Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit a raconter des +details de sa vie d'artiste, mit en liberte ses souvenirs avec le tour +d'esprit fantaisiste qui lui etait particulier. + +Accoutumee a l'esprit compose des litterateurs de salon, elle +fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses +franchement en les eclairant d'une ironie, et tout de suite elle +repliqua sur le meme ton, avec une grace fine et hardie. + +En huit jours elle l'eut conquis et seduit par cette bonne humeur, +cette franchise et cette simplicite. Il avait completement oublie ses +prejuges contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirme +qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant, +debout devant sa toile, avancant et reculant avec des mouvements +d'homme qui combat, il laissait couler ses pensees familieres, comme +s'il eut connu depuis longtemps cette jolie femme blonde et noire, +faite de soleil et de deuil, assise devant lui, qui riait en +l'ecoutant et qui lui repondait gaiement avec tant d'animation qu'elle +perdait la pose a tout moment. + +Tantot il s'eloignait d'elle, fermait un oeil, se penchait pour bien +decouvrir tout l'ensemble de son modele, tantot il s'approchait tout +pres pour noter les moindres nuances de son visage, les plus fuyantes +expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme +de plus que l'apparence visible, cette emanation d'ideale beaute, ce +reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable +grace propre a chacune, qui fait que celle-la sera aimee eperdument +par l'un et non par l'autre. + +Un apres-midi, la petite fille vint se planter devant la toile, avec +un grand serieux d'enfant, et demanda: + +--C'est maman, dis? + +Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatte de cet hommage naif +a la ressemblance de son oeuvre. + +Un autre jour, comme elle paraissait tres tranquille, on l'entendit +tout a coup declarer d'une petite voix triste: + +--Maman, je m'ennuie. + +Et le peintre fut tellement emu par cette premiere plainte, qu'il fit +apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets a l'atelier. + +La petite Annette etonnee, contente et toujours reflechie, les mit en +ordre avec grand soin, pour les prendre l'un apres l'autre, suivant +le desir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, comme +aiment les enfants, de cette amitie animale et caressante qui les rend +si gentils et si capteurs des ames. Mme de Guilleroy prenait gout aux +seances. Elle etait fort desoeuvree, cet hiver-la, se trouvant en +deuil; donc, le monde et les fetes lui manquant, elle enferma dans cet +atelier tout le souci de sa vie. + +Fille d'un commercant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis +plusieurs annees, et d'une femme toujours malade que le soin de sa +sante tenait au lit six mois sur douze, elle etait devenue, toute +jeune, une parfaite maitresse de maison, sachant recevoir, sourire, +causer, discerner les gens, et distinguer ce qu'on devait dire a +chacun, tout de suite a l'aise dans la vie, clairvoyante et souple. +Quand on lui presenta comme fiance le comte de Guilleroy, elle comprit +aussitot les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit +sans aucune contrainte, en fille reflechie, qui sait fort bien qu'on +ne peut tout avoir, et qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais +en chaque situation. + +Lancee dans le monde, recherchee surtout parce qu'elle etait jolie et +spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans perdre +une seule fois le calme de son coeur, raisonnable comme son esprit. + +Elle etait coquette, cependant, d'une coquetterie agressive et +prudente qui ne s'avancait jamais trop loin. Les compliments lui +plaisaient, les desirs eveilles la caressaient, pourvu qu'elle put +paraitre les ignorer; et quand elle s'etait sentie tout un soir dans +un salon encensee par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a +accompli sa mission sur terre. Cette existence, qui durait a present +depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraitre monotone, car +elle adorait cette agitation incessante du monde, lui laissait +pourtant parfois desirer d'autres choses. Les hommes de son entourage, +avocats politiques, financiers ou gens de cercle desoeuvres, +l'amusaient un peu comme des acteurs; et elle ne les prenait pas trop +au serieux, bien qu'elle estimat leurs fonctions, leurs places et +leurs titres. + +Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il avait en lui de nouveau +pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier, riait de tout son +coeur, se sentait spirituelle, et lui savait gre de l'agrement qu'elle +prenait aux seances. Il lui plaisait aussi parce qu'il etait beau, +fort et celebre; aucune femme, bien qu'elles pretendent, n'etant +indifferente a la beaute physique et a la gloire. Flattee d'avoir ete +remarquee par cet expert, disposee a le juger fort bien a son tour, +elle avait decouvert chez lui une pensee alerte et cultivee, de la +delicatesse, de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence et une +parole coloree, qui semblait eclairer ce qu'elle exprimait. + +Une intimite rapide naquit entre eux, et la poignee de main qu'ils +se donnaient quand elle entrait semblait meler quelque chose de leur +coeur un peu plus chaque jour. + +Alors, sans aucun calcul, sans aucune determination reflechie, elle +sentit croitre en elle le desir naturel de le seduire, et y ceda. Elle +n'avait rien prevu, rien combine; elle fut seulement coquette, avec +plus de grace, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous +plait davantage que les autres; et elle mit dans toutes ses manieres +avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette glu de seduction que +repand autour d'elle la femme en qui s'eveille le besoin d'etre aimee. + +Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: "Je vous +trouve fort bien, Monsieur", et elle le faisait parler longtemps, pour +lui montrer, en l'ecoutant avec attention, combien il lui inspirait +d'interet. Il cessait de peindre, s'asseyait pres d'elle, et, dans +cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire, il +avait des crises de poesie, de drolerie ou de philosophie, suivant les +jours. + +Elle s'amusait quand il etait gai; quand il etait profond, elle +tachait de le suivre en ses developpements, sans y parvenir toujours; +et lorsqu'elle pensait a autre chose, elle semblait l'ecouter avec des +airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il +s'exaltait a la regarder l'entendre, emu d'avoir decouvert une ame +fine, ouverte et docile, en qui la pensee tombait comme une graine. + +Le portrait avancait et s'annoncait fort bien, le peintre etant arrive +a l'etat d'emotion necessaire pour decouvrir toutes les qualites +de son modele, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est +l'inspiration des vrais artistes. + +Penche vers elle, epiant tous les mouvements de sa figure, toutes les +colorations de sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les +expressions et les transparences des yeux, tous les secrets de sa +physionomie, il s'etait impregne d'elle comme une eponge se gonfle +d'eau; et transportant sur sa toile cette emanation de charme +troublant que son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une +onde, de sa pensee a son pinceau, il en demeurait etourdi, grise comme +s'il avait bu de la grace de femme. + +Elle le sentait s'eprendre d'elle, s'amusait a ce jeu, a cette +victoire de plus en plus certaine, et s'y animait elle-meme. + +Quelque chose de nouveau donnait a son existence une saveur nouvelle, +eveillait en elle une joie mysterieuse. Quand elle entendait parler +de lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait envie de +dire,--une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux levres--: "Il +est amoureux de moi." Elle etait contente quand on vantait son talent, +et plus encore peut-etre quand on le trouvait beau. Quand elle pensait +a lui, toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait +vraiment s'etre fait la un bon ami, qui se contenterait toujours d'une +cordiale poignee de mains. + +Lui, souvent, au milieu de la seance, posait brusquement la palette +sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite Annette, et +tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en regardant +la mere, comme pour dire: "C'est vous, ce n'est pas l'enfant que +j'embrasse ainsi." + +De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa +fille, et venait seule. Ces jours-la on ne travaillait guere, on +causait davantage. + +Elle fut en retard un apres-midi. Il faisait froid. C'etait a la fin +de fevrier. Olivier etait rentre de bonne heure, comme il faisait +maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il esperait toujours +qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en +large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette +question pour la centieme fois depuis huit jours. "Est-ce que je suis +amoureux?" Il n'en savait rien, ne l'ayant pas encore ete vraiment. Il +avait eu des caprices tres vifs, meme assez longs, sans les prendre +jamais pour de l'amour. Aujourd'hui il s'etonnait de ce qu'il sentait +en lui. + +L'aimait-il? Certes, il la desirait a peine, n'ayant pas reflechi a la +possibilite d'une possession. Jusqu'ici, des qu'une femme lui avait +plu, le desir l'avait aussitot envahi, lui faisant tendre les mains +vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pensee intime eut +ete jamais profondement troublee par son absence ou par sa presence. + +Le desir de celle-ci l'avait a peine effleure, et semblait blotti, +cache derriere un autre sentiment plus puissant, encore obscur et +a peine eveille. Olivier avait cru que l'amour commencait par des +reveries, par des exaltations poetiques. Ce qu'il eprouvait, au +contraire, lui paraissait provenir d'une emotion indefinissable, bien +plus physique que morale. Il etait nerveux, vibrant, inquiet comme +lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux cependant ne +se melait a cette fievre du sang qui agitait aussi sa pensee, +par contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de +Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son +retour. Il ne se sentait pas jete vers elle, par un elan de tout son +etre, mais il la sentait toujours presente en lui, comme si elle ne +l'eut pas quitte; elle lui abandonnait quelque chose d'elle en s'en +allant, quelque chose de subtil et d'inexprimable. Quoi? Etait-ce de +l'amour? Maintenant, il descendait en son propre coeur pour voir et +pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais elle ne repondait +pas au type de la femme ideale, que son espoir aveugle avait cree. +Quiconque appelle l'amour, a prevu les qualites morales et les dons +physiques de celle qui le seduira; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle +lui plut infiniment, ne lui paraissait pas etre celle-la. + +Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les autres, d'une facon +differente, incessante? + +Etait-il tombe simplement dans le piege tendu de sa coquetterie, qu'il +avait flaire et compris depuis longtemps, et, circonvenu par ses +manoeuvres, subissait-il l'influence de cette fascination speciale que +donne aux femmes la volonte de plaire? + +Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des cigarettes et les +jetait aussitot; et il regardait a tout instant l'aiguille de sa +pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une facon lente et immuable. + +Plusieurs fois deja, il avait hesite a soulever, d'un coup d'ongle, le +verre bombe sur les deux fleches d'or qui tournaient, et a pousser +la grande du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si +paresseusement. + +Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte s'ouvrit et que +l'attendue apparut, trompee et appelee par cette ruse. Puis il s'etait +mis a sourire de cette envie enfantine obstinee et deraisonnable. + +Il se posa enfin cette question: "Pourrai-je devenir son amant?" Cette +idee lui parut singuliere, peu realisable, guere poursuivable aussi a +cause des complications qu'elle pourrait amener dans sa vie. + +Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il conclut: +"Decidement, je suis dans un drole d'etat." + +La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit tressaillir, ebranlant +ses nerfs plus que son ame. Il l'attendit avec cette impatience que +le retard accroit de seconde en seconde. Elle etait toujours exacte; +donc, avant dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes +furent passees, il se sentit tourmente comme a l'approche d'un +chagrin, puis irrite qu'elle lui fit perdre du temps, puis il comprit +brusquement que si elle ne venait pas, il allait beaucoup souffrir. +Que ferait-il? Il l'attendrait!--Non,--il sortirait, afin que si, par +hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvat l'atelier vide. + +Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? Ne +vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre, par quelques +mots polis et froids, qu'il n'etait pas de ceux qu'on fait poser? Et +si elle ne venait pas? Alors il recevrait une depeche, une carte, un +domestique ou un commissionnaire? Si elle ne venait pas, qu'allait-il +faire? C'etait une journee perdue: il ne pourrait plus travailler. +Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait +besoin de la voir. + +C'etait vrai, il avait besoin de la voir, un besoin profond, +oppressant, harcelant. Qu'etait cela? de l'amour? Mais il ne se +sentait ni exaltation dans la pensee, ni emportement dans les sens, +ni reverie dans l'ame, en constatant que, si elle ne venait pas ce +jour-la, il souffrirait beaucoup. + +Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit hotel, et +Olivier Bertin se sentit tout a coup un peu haletant, puis si joyeux, +qu'il fit une pirouette en jetant sa cigarette en l'air. + +Elle entra; elle etait seule. + +Il eut une grande audace, immediatement. + +--Savez-vous ce que je me demandais en vous attendant? + +--Mais non, je ne sais pas. + +--Je me demandais si je n'etais pas amoureux de vous. + +--Amoureux de moi! vous devenez fou! + +Mais elle souriait, et son sourire disait: "C'est gentil, je suis tres +contente." + +Elle reprit: + +--Voyons, vous n'etes pas serieux; pourquoi faites-vous cette +plaisanterie? + +Il repondit: + +--Je suis tres serieux, au contraire. Je ne vous affirme pas que je +suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas en train +de le devenir. + +--Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? + +--Mon emotion quand vous n'etes pas la, mon bonheur quand vous +arrivez. + +Elle s'assit: + +--Oh! ne vous inquietez pas pour si peu. Tant que vous dormirez bien +et que vous dinerez avec appetit, il n'y aura pas de danger. + +Il se mit a rire. + +--Et si je perds le sommeil et le manger! + +--Prevenez-moi. + +--Et alors? + +--Je vous laisserai vous guerir en paix. + +--Merci bien. + +Et sur le theme de cet amour, ils marivauderent tout l'apres-midi. Il +en fut de meme les jours suivants. Acceptant cela comme une drolerie +spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur +en entrant. + +--Comment va votre amour aujourd'hui? + +Et il lui disait, sur un ton serieux et leger, tous les progres de ce +mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui +nait et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par +heure, depuis la separation de la veille, avec une facon badine de +professeur qui fait un cours; et elle l'ecoutait interessee, un peu +emue, troublee aussi par cette histoire qui semblait celle d'un livre +dont elle etait l'heroine. + +Quand il avait enumere, avec des airs galants et degages, tous les +soucis dont il devenait la proie, sa voix, par moments, se faisait +tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une intonation +l'endolorissement de son coeur. + +Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosite, les yeux fixes +sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquietantes a entendre, +mais si charmantes a ecouter. + +Quelquefois, en venant pres d'elle pour rectifier la pose, il lui +prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui +otait ses doigts des levres et froncant un peu les sourcils: + +--Allons; travaillez, disait-elle. + +Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne s'etaient pas +ecoulees sans qu'elle lui posat une question pour le ramener +adroitement au seul sujet qui les occupat. + +En son coeur maintenant elle sentait naitre des craintes. Elle voulait +bien etre aimee, mais pas trop. Sure de n'etre pas entrainee, elle +redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, forcee +de le desesperer apres avoir paru l'encourager. S'il avait fallu +cependant renoncer a cette tendre et marivaudante amitie, a cette +causerie qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme un ruisseau +dont le sable est plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un +chagrin pareil a un dechirement. + +Quand elle sortait de chez elle pour se rendre a l'atelier du peintre, +une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait legere et joyeuse. En +posant sa main sur la sonnette de l'hotel d'Olivier, son coeur battait +d'impatience, et le tapis de l'escalier etait le plus doux que ses +pieds eussent jamais presse. + +Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable. + +Il avait des impatiences aussitot comprimees, mais frequentes. + +Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit a cote d'elle, au lieu +de se mettre a peindre, et il lui dit: + +--Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce n'est pas une +plaisanterie, et que je vous aime follement. + +Troublee par ce debut, et voyant venir la crise redoutee, elle essaya +de l'arreter, mais il ne l'ecoutait plus. L'emotion debordait de son +coeur, et elle dut l'entendre, pale, tremblante, anxieuse. Il parla +longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec +une resignation desolee; et elle se laissa prendre les mains qu'il +conserva dans les siennes. Il s'etait agenouille sans qu'elle y prit +garde, et avec un regard d'hallucine il la suppliait de ne pas lui +faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de +comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et +ce chagrin etait presque du bonheur. Tout a coup, elle vit des larmes +dans ses yeux et fut tellement emue, qu'elle fit: "Oh!" prete a +l'embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il repetait +d'une voix tres douce: "Tenez, tenez, je souffre trop", et tout a +coup, gagnee par cette douleur, par la contagion des larmes, elle +sanglota, les nerfs affoles, les bras fremissants, prets a s'ouvrir. + +Quand elle se sentit tout a coup enlacee par lui et baisee +passionnement sur les levres, elle voulut crier, lutter, le repousser, +mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en +resistant, elle se donnait en se debattant, elle l'etreignait en +criant: "Non, non, je ne veux pas." + +Elle demeura ensuite bouleversee, la figure sous ses mains, puis tout +a coup, elle se leva, ramassa son chapeau tombe sur le tapis, le posa +sur sa tete et se sauva, malgre les supplications d'Olivier qui la +retenait par sa robe. + +Des qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de s'asseoir au bord du +trottoir, tant elle se sentait ecrasee, les jambes rompues. Un +fiacre passait, elle l'appela et dit au cocher: "Allez doucement, +promenez-moi ou vous voudrez." Elle se jeta dans la voiture, referma +la portiere, se blottit au fond, se sentant seule derriere les glaces +relevees, seule pour songer. + +Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la tete que le bruit des +roues et les secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les +gens a pied, les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides +qui ne voyaient rien; elle ne pensait a rien non plus, comme si elle +se fut donne du temps, accorde un repit avant d'oser reflechir a ce +qui s'etait passe. + +Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement lache, elle se +dit: "Voila, je suis une femme perdue." Et pendant quelques minutes +encore, elle demeura sous l'emotion, sous la certitude du malheur +irreparable, epouvantee comme un homme tombe d'un toit et qui ne remue +point encore, devinant qu'il a les jambes brisees et ne le voulant +point constater. + +Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont +elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette catastrophe, +restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, apres +cette chute dont son ame etait accablee, et ne semblait point prendre +part a l'effarement de son esprit. + +Elle repeta, a voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre: +"Voila, je suis une femme perdue." Aucun echo de souffrance ne +repondit dans sa chair a cette plainte de sa conscience. + +Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre, +remettant a tout a l'heure les raisonnements qu'elle aurait a faire +sur cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait +peur de penser, voila tout, peur de savoir, de comprendre et de +reflechir; mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'etre +obscur et impenetrable que cree en nous la lutte incessante de nos +penchants et de nos volontes, une invraisemblable quietude. + +Apres une demi-heure, peut-etre, de cet etrange repos, comprenant +enfin que le desespoir appele ne viendrait pas, elle secoua cette +torpeur et murmura: "C'est drole, je n'ai presque pas de chagrin." + +Alors elle commenca a se faire des reproches. Une colere s'elevait en +elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas +prevu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet +homme lui plaisait assez pour la rendre lache? et que dans les coeurs +les plus droits le desir souffle parfois comme un coup de vent qui +emporte la volonte. + +Mais quand elle se fut durement reprimandee et meprisee, elle se +demanda avec terreur ce qui allait arriver. + +Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus +jamais revoir. + +A peine eut-elle pris cette resolution que mille raisons vinrent +aussitot la combattre. + +Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle a son mari? +La verite soupconnee ne serait-elle pas chuchotee, puis repandue +partout? + +Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis-a-vis +d'Olivier Bertin lui-meme l'hypocrite comedie de l'indifference et +de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait efface cette minute de sa +memoire et de sa vie? + +Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paraitre ne se rappeler +rien, de regarder avec un etonnement indigne en lui disant: "Que me +voulez-vous?" l'homme dont vraiment elle avait partage la rapide et +brutale emotion? + +Elle reflechit longtemps et s'y decida neanmoins, aucune autre +solution ne lui paraissant possible. + +Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait +comprendre aussitot ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui. +Il fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne put lui +rappeler cette honte. + +Apres avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait +assurement son parti, en homme loyal et bien eleve, et demeurerait +dans l'avenir ce qu'il avait ete jusque-la. + +Des que cette nouvelle resolution fut arretee, elle donna au cocher +son adresse, et rentra chez elle, en proie a un abattement profond, +a un desir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier. +S'etant enfermee dans sa chambre, elle demeura jusqu'au diner etendue +sur sa chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son ame de +cette pensee pleine de dangers. + +Elle descendit a l'heure precise, etonnee d'etre si calme et +d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans +ses bras leur fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans +qu'aucune angoisse l'agitat. + +M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle repondit avec +indifference, qu'elle avait pose comme tous les jours. + +--Et le portrait, est-il beau? dit-il. + +--Il vient fort bien. + +A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en +mangeant, de la seance de la Chambre et de la discussion du projet de +loi sur la falsification des denrees. + +Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui +fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur qui +s'interessait a ces choses; mais elle souriait en l'ecoutant, et +repondait aimablement, plus gracieuse meme que de coutume, plus +complaisante pour ces banalites. Elle pensait en le regardant: "Je +l'ai trompe. C'est mon mari, et je l'ai trompe. Est-ce bizarre? Rien +ne peut plus empecher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai ferme +les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques +secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une +honnete femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on +ne peut supprimer, ont amene pour moi ce petit fait irreparable, si +grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je +n'eprouve point de desespoir. Si on me l'eut dit hier, je ne l'aurais +pas cru. Si on me l'eut affirme, j'aurais aussitot songe aux affreux +remords dont je devrais etre aujourd'hui dechiree. Et je n'en ai pas, +presque pas." + +M. de Guilleroy sortit apres diner, comme il faisait presque tous les +jours. + +Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en +l'embrassant; elle pleura des larmes sinceres, larmes de la +conscience, non point larmes du coeur. + +Mais elle ne dormit guere. + +Dans les tenebres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des +dangers que pouvait lui creer l'attitude du peintre; et la peur lui +vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire, +en le regardant en face. + +Levee tot, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinee, +s'efforcant de prevoir ce qu'elle avait a craindre, ce qu'elle aurait +a repondre, d'etre prete pour toutes les surprises. + +Elle partit de bonne heure, afin de reflechir encore en marchant. + +Il ne l'attendait guere et se demandait, depuis la veille, ce qu'il +devait faire vis-a-vis d'elle. + +Apres son depart, apres cette fuite, a laquelle il n'avait pas ose +s'opposer, il etait demeure seul, ecoutant encore, bien qu'elle fut +loin deja, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant, +poussee par une main eperdue. + +Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il +l'avait prise, elle! Cela s'etait passe entre eux! Etait-ce possible? +Apres la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux +gouter, il s'assit, se coucha presque sur le divan ou il l'avait +possedee. + +Il y resta longtemps, plein de cette pensee qu'elle etait sa +maitresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant desiree +et lui, s'etait noue en quelques moments le lien mysterieux qui +attache secretement deux etres l'un a l'autre. Il gardait en toute sa +chair encore fremissante le souvenir aigu de l'instant rapide ou leurs +levres s'etaient rencontrees, ou leurs corps s'etaient unis et meles +pour tressaillir ensemble du grand frisson de la vie. + +Il ne sortit point ce soir-la, pour se repaitre de cette pensee; il se +coucha tot, tout vibrant de bonheur. + +A peine eveille, le lendemain, il se posa cette question: "Que dois-je +faire?" A une cocotte, a une actrice, il eut envoye des fleurs ou +meme un bijou; mais il demeurait torture de perplexite devant cette +situation nouvelle. + +Assurement, il fallait ecrire. Quoi? ... Il griffonna, ratura, +dechira, recommenca vingt lettres, qui toutes lui semblaient +blessantes, odieuses, ridicules. + +Il aurait voulu exprimer en termes delicats et charmeurs la +reconnaissance de son ame, ses elans de tendresse folle, ses offres +de devouement sans fin; mais il ne decouvrait, pour dire ces choses +passionnees et pleines de nuances, que des phrases connues, des +expressions banales, grossieres ou pueriles. + +Il renonca donc a l'idee d'ecrire, et se decida a l'aller voir, des +que l'heure de la seance serait passee, car il pensait bien qu'elle ne +viendrait pas. + +S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les +levres chatouillees de l'envie de se poser sur la peinture ou quelque +chose d'elle etait fixe; et de moment en moment, il regardait dans la +rue par la fenetre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient un +battement de coeur. Vingt fois il crut la reconnaitre, puis, quand la +femme apercue etait passee, il s'asseyait un moment, accable comme +apres une deception. + +Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut, et bouleverse +par une emotion violente, s'assit pour l'attendre. + +Quand elle entra, il se precipita sur les genoux et voulut lui prendre +les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait a +ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux leves vers elle, elle lui dit +avec hauteur: + +--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude? + +Il balbutia: + +--Oh! Madame, je vous supplie ... + +Elle l'interrompit durement. + +--Relevez-vous, vous etes ridicule. + +Il se releva, effare, murmurant: + +--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime! ... + +Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volonte, +et regla la situation. + +--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de +votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si +vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma presence ici, vous +ne me reverrez plus. + +Il la regardait, affole par cette durete qu'il n'avait point prevue; +puis il comprit et murmura: + +--J'obeirai, Madame. + +Elle repondit: + +--Tres bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous +etes long a finir ce portrait. + +Il prit donc sa palette et se mit a peindre; mais sa main tremblait, +ses yeux troubles regardaient sans voir; il avait envie de pleurer, +tant il se sentait le coeur meurtri. + +Il essaya de lui parler; elle repondit a peine. Comme il tentait de +lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arreta d'un ton si +cassant qu'il eut tout a coup une de ces fureurs d'amoureux qui +changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son ame et dans +son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de suite, sans +transition, il la detesta. Oui, oui, c'etait bien cela, la femme! +Elle etait pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? Elle etait +fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attire, +seduit par des ruses de fille, cherchant a l'affoler sans rien donner +ensuite, le provoquant pour se refuser, employant pour lui toutes les +manoeuvres des laches coquettes qui semblent toujours pretes a se +devetir, tant que l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des rues +n'est pas haletant de desir. + +Tant pis pour elle, apres tout; il l'avait eue, il l'avait prise. +Elle pouvait eponger son corps et lui repondre insolemment, elle +n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait +une belle folie en s'embarrassant d'une maitresse pareille qui aurait +mange sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme. + +Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modeles; +mais comme il sentait son enervement grandir et qu'il redoutait de +faire quelque sottise, il abregea la seance, sous pretexte d'un +rendez-vous. Quand ils se saluerent en se separant, ils se croyaient +assurement plus loin l'un de l'autre que le jour ou ils s'etaient +rencontres chez la duchesse de Mortemain. + +Des qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il +sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouate de brume, jetait sur +la ville une lumiere pale, un peu fausse et triste. + +Lorsqu'il eut marche quelque temps, d'un pas rapide et irrite, en +heurtant les passants, pour ne point devier de la ligne droite, sa +grande fureur contre elle s'emietta en desolations et en regrets. +Apres qu'il se fut repete tous les reproches qu'il lui faisait, il se +souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle etait jolie +et seduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait +toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique, +poetique et passionnee, dont le reve plane sur nos coeurs. N'avait-il +pas failli trouver, cela? N'etait-ce pas elle qui lui aurait donne +ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se +realise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou +n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette +chasse aux deceptions? + +Il n'en voulait plus a la jeune femme, mais a la vie elle-meme. +Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu a elle? +Que pouvait-il lui reprocher, apres tout?--d'avoir ete aimable, bonne +et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de +s'etre conduit comme un malfaiteur! + +Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon, +se devouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait +tenter pour qu'elle comprit combien il serait, jusqu'a la mort, docile +desormais a toutes ses volontes. + +Or, le lendemain, elle arriva accompagnee de sa fille, avec un sourire +si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans +ces pauvres yeux bleus, jusque-la si gais, toute la peine, tout le +remords, toute la desolation de ce coeur de femme. Il fut remue de +pitie, et pour qu'elle oubliat, il eut pour elle, avec une delicate +reserve, les plus fines prevenances. Elle y repondit avec douceur, +avec bonte, avec l'attitude lasse et brisee d'une femme qui souffre. + +Et lui, en la regardant, repris d'une folle idee de l'aimer et d'etre +aime, il se demandait comment elle n'etait pas plus fachee, comment +elle pouvait revenir encore, l'ecouter et lui repondre, avec ce +souvenir entre eux. + +Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter +en face de lui la pensee unique qui ne devait pas la quitter, +c'est qu'alors cette pensee ne lui etait pas devenue odieusement +intolerable. Quand une femme hait l'homme qui l'a violee, elle ne peut +plus se trouver devant lui sans que cette haine eclate. Mais cet homme +ne peut non plus lui demeurer indifferent. Il faut qu'elle le deteste +ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas +loin d'aimer. + +Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments +precis, clairs et surs; il se sentait lucide, fort, maitre a present +des evenements. + +Il n'avait qu'a etre prudent, qu'a etre patient, qu'a etre devoue, et +il la reprendrait un jour ou l'autre. + +Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquerir, il eut des ruses +a son tour, des tendresses dissimulees sous d'apparents remords, des +attentions hesitantes et des attitudes indifferentes. Tranquille dans +la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tot, +un peu plus tard. Il eprouvait meme un plaisir bizarre et raffine a ne +se point presser, a la guetter, a se dire: "Elle a peur" en la voyant +venir toujours avec son enfant. + +Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement, +et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'etrange, de +contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une +ame qui lutte, d'une volonte qui defaille et qui semble dire: "Mais, +force-moi donc!" + +Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassuree par sa reserve. +Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses +projets, de son art, comme a un frere. + +Seduite par cet abandon, elle prit avec joie ce role de conseillere, +flattee qu'il la distinguat ainsi des autres femmes et convaincue +que son talent gagnerait de la delicatesse a cette intimite +intellectuelle. Mais a force de la consulter et de lui montrer de +la deference, il la fit passer, naturellement, des fonctions de +conseillere au sacerdoce d'inspiratrice. Elle trouva charmant +d'etendre ainsi son influence sur le grand homme, et consentit a peu +pres a ce qu'il l'aimat en artiste, puisqu'elle inspirait ses oeuvres. + +Ce fut un soir, apres une longue causerie sur les maitresses des +peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y +resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers. + +Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une +decheance, et pour repondre aux reproches de sa raison, elle crut a +une fatalite. + +Entrainee vers lui par son coeur qui etait vierge, et par son ame qui +etait vide, la chair conquise par la lente domination des caresses, +elle s'attacha peu a peu, comme s'attache les femmes tendres, qui +aiment pour la premiere fois. + +Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et poetique. Il lui +semblait parfois qu'il s'etait envole, un jour, les mains tendues, et +qu'il avait pu etreindre a pleins bras le reve aile et magnifique qui +plane toujours sur nos esperances. + +Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes, +qu'il eut peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi +d'inexprimable que presque jamais un peintre ne devoile, ce reflet, ce +mystere, cette physionomie de l'ame qui passe, insaisissable, sur les +visages. + +Puis des mois s'ecoulerent et puis des annees qui desserrerent a peine +le lien qui unissait l'un a l'autre la comtesse de Guilleroy et le +peintre Olivier Bertin. Ce n'etait plus chez lui l'exaltation des +premiers temps, mais une affection calmee, profonde, une sorte +d'amitie amoureuse dont il avait pris l'habitude. + +Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionne, +l'attachement obstine de certaines femmes qui se donnent a un homme +pour tout a fait et pour toujours. Honnetes et droites dans l'adultere +comme elles auraient pu l'etre dans le mariage, elles se vouent a une +tendresse unique dont rien ne les detournera. Non seulement elles +aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement +sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pensee, que +rien d'etranger n'y peut plus entrer. Elles ont lie leur vie avec +resolution, comme on se lie les mains, avant de sauter a l'eau du haut +d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir. + +Mais a partir du moment ou la comtesse se fut donnee ainsi, elle se +sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien +ne le tenait que sa volonte d'homme, son caprice, son gout passager +pour une femme rencontree un jour comme il en avait deja rencontre +tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile a tenter, lui qui +vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les +hommes! Il etait beau garcon, celebre, recherche, ayant a la portee de +ses desirs vite eveilles toutes les femmes du monde dont la pudeur est +si fragile, et toutes les femmes d'alcove ou de theatre prodigues de +leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, apres +souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder. + +Elle vecut donc dans la terreur de le perdre, epiant ses allures, +ses attitudes, bouleversee par un mot, pleine d'angoisse des qu'il +admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la +grace d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait +trembler, et tout ce qu'elle en savait l'epouvantait. A chacune de +leurs rencontres, elle devenait ingenieuse a l'interroger, sans qu'il +s'en apercut, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il +avait vus, sur les maisons ou il avait dine, sur les impressions les +plus legeres de son esprit. Des qu'elle croyait deviner l'influence +possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce, +avec d'innombrables ressources. + +Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines +profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans +l'existence de tout artiste en vue. + +Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant meme d'etre +prevenue de l'eveil d'un desir nouveau chez Olivier, par l'air de +fete que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une +fantaisie galante. + +Alors elle commencait a souffrir; elle ne dormait plus que des +sommeils troubles par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle +arrivait chez lui sans l'avoir prevenu, lui jetait des questions qui +semblaient naives, tatait son coeur, ecoutait sa pensee, comme on +tate, comme on ecoute, pour connaitre le mal cache dans un etre. + +Et elle pleurait sitot qu'elle etait seule, sure qu'on allait le lui +prendre cette fois, lui voler cet amour a qui elle tenait si fort +parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonte, toute sa force +d'affection, toutes ses esperances et tous ses reves. + +Aussi, quand elle le sentait revenir a elle, apres ces rapides +eloignements, elle eprouvait a le reprendre, a le reposseder comme une +chose perdue et retrouvee, un bonheur muet et profond qui parfois, +quand elle passait devant une eglise, la jetait dedans pour remercier +Dieu. + +La preoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et +de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entiere un combat +ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutte pour lui, devant lui, +sans cesse, par la grace, par la beaute, par l'elegance. Elle voulait +que partout ou il entendrait parler d'elle, on vantat son charme, son +gout, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour +lui et les seduire afin qu'il fut fier et jaloux d'elle. Et chaque +fois qu'elle le devina jaloux, apres l'avoir fait un peu souffrir +elle lui menageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa +vanite. + +Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde, +une femme dont la seduction physique serait plus puissante, etant +nouvelle, elle eut recours a d'autres moyens: elle le flatta et le +gata. + +D'une facon discrete et continue, elle fit couler l'eloge sur lui; +elle le berca d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que, +partout ailleurs, il trouvat l'amitie et meme la tendresse un peu +froides et incompletes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il +finit par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle. + +Elle fit de sa maison, de ses deux salons ou il entrait si souvent, +un endroit ou son orgueil d'artiste etait attire autant que son coeur +d'homme, l'endroit de Paris ou il aimait le mieux venir parce que +toutes ses convoitises y etaient en meme temps satisfaites. + +Non seulement, elle apprit a decouvrir tous ses gouts, afin de lui +donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-etre que +rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naitre de nouveaux, lui +creer des gourmandises de toute sorte, materielles ou sentimentales, +des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! +Elle s'efforca de seduire ses yeux par des elegances, son odorat par +des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des +nourritures. + +Mais lorsqu'elle eut mis en son ame et en sa chair de celibataire +egoiste et fete une multitude de petits besoins tyranniques, +lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maitresse n'aurait comme elle +le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par +toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout a coup, en +le voyant se degouter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de +vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les reserves +imposees par la societe, chercher au Cercle, chercher partout les +moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeat au +mariage. + +En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquietudes, +qu'elle desirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette +angoisse-la, et se reposer dans une affection refroidie et calme. + +Les annees passerent, cependant, sans les desunir. La chaine attachee +par elle etait solide, et elle en refaisait les anneaux a mesure +qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur +du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de +voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'evenement inconnu, +dont la menace est suspendue sur nous. + +Le comte, sans soupcons et sans jalousie, trouvait naturelle cette +intimite de sa femme et d'un artiste fameux qui etait recu partout +avec de grands egards. A force de se voir, les deux hommes, habitues +l'un a l'autre, avaient fini par s'aimer. + + +II + +Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, ou il devait +diner pour feter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva +encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait +d'arriver. + +C'etait un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-etre un +homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas +ete. + +Ancien conservateur des musees imperiaux, il avait trouve moyen de se +faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la Republique, ce qui +ne l'empechait pas d'etre, avant tout, l'ami des Princes, de tous les +Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie europeenne, +et le protecteur jure des artistes de toute sorte. Doue d'une +intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilite +de parole qui lui permettait de dire avec agrement les choses les plus +ordinaires, d'une souplesse de pensee qui le mettait a l'aise dans +tous les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait +juger les hommes a premiere vue, il promenait, de salon en salon, +le long des jours et des soirs, son activite eclairee, inutile et +bavarde. + +Apte a tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant +de competence attachant et une clarte de vulgarisateur qui le faisait +fort apprecier des femmes du monde, a qui il rendait les services d'un +bazar roulant d'erudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses, +sans avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il etait +au mieux avec les cinq Academies, avec tous les savants, tous les +ecrivains, tous les erudits specialistes, qu'il ecoutait avec +discernement. Il savait oublier aussitot les explications trop +techniques ou inutiles a ses relations, retenait fort bien les autres, +et pretait a ces connaissances ainsi glanees un tour aise, clair et +bon enfant, qui les rendait faciles a comprendre comme des fabliaux +scientifiques. Il donnait l'impression d'un entrepot d'idees, d'un de +ces vastes magasins ou on ne rencontre jamais les objets rares, mais +ou tous les autres sont a foison, a bon marche, de toute nature, de +toute origine, depuis les ustensiles de menage jusqu'aux vulgaires +instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique. + +Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport +constant, le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait, +d'ailleurs, des services, leur faisait vendre des tableaux, les +mettait en relations avec le monde, aimait les presenter, les +proteger, les lancer, semblait se vouer a une oeuvre mysterieuse +de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de +connaitre intimement ceux-ci, et d'entrer familierement chez ceux-la, +de dejeuner avec le prince de Galles, de passage a Paris, et de diner, +le soir meme, avec Paul Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant. + +Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drole, disait de lui: "C'est +l'encyclopedie de Jules Verne, reliee en peau d'ane!" + +Les deux hommes se serrerent la main, et se mirent a parler de la +situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait +alarmants, pour des raisons evidentes qu'il exposait fort bien, +l'Allemagne ayant tout interet a nous ecraser et a hater ce moment +attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier +Bertin prouvait, par des arguments irrefutables, que ces craintes +etaient chimeriques, l'Allemagne ne pouvant etre assez folle pour +compromettre sa conquete dans une aventure toujours douteuse, et le +Chancelier assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie, +son oeuvre et sa gloire d'un seul coup. + +M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait +pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journee et +rencontre le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir. + +L'artiste resistait et, avec une ironie tranquille, contestait la +competence des gens les mieux informes. Derriere toutes ces rumeurs, +on preparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait +avoir la-dessus une opinion arretee, peut-etre. + +M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en +s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laisses seuls. + +--Et vous, mon cher depute, demanda le peintre, que pensez-vous des +bruits de guerre? + +M. de Guilleroy se lanca dans un discours. Il en savait plus que +personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'etait pas du +meme avis que la plupart de ses collegues. Non, il ne croyait pas a la +probabilite d'un conflit prochain, a moins qu'il ne fut provoque +par la turbulence francaise et par les rodomontades des soi-disant +patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait a +grands traits, un portrait a la Saint-Simon. Cet homme-la, on ne +voulait pas le comprendre, parce qu'on prete toujours aux autres sa +propre maniere de penser, et qu'on les croit prets a faire ce qu'on +aurait fait a leur place. M. de Bismarck n'etait pas un diplomate faux +et menteur, mais un franc, un brutal, qui criait toujours la verite, +annoncait toujours ses intentions. "Je veux la paix," dit-il. C'etait +vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une +facon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'a ses armements, +jusqu'a ses alliances, jusqu'a ce faisceau de peuples unis contre +notre impetuosite. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond, +convaincu: "C'est un grand homme, un tres grand homme qui desire la +tranquillite, mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens +violents pour l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare." + +--Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous +accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concedez qu'il a +toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est la d'ailleurs +une verite indiscutable et phenomenale: on ne fait la guerre en ce +monde que pour avoir la paix! + +Un domestique annoncait:--Madame la duchesse de Mortemain. + +Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et +forte femme, qui entra avec autorite. + +Guilleroy, se precipitant, lui baisa les doigts et demanda: + +--Comment allez-vous, Duchesse? + +Les deux autres hommes la saluerent avec une certaine familiarite +distinguee, car la duchesse avait des facons d'etre cordiales et +brusques. + +Veuve du general duc de Mortemain, mere d'une fille unique mariee au +prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et +royalement riche, elle recevait dans son hotel de la rue de Varenne +toutes les notorietes du monde entier, qui se rencontraient et se +complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans +diner a sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans +qu'elle eut aussitot le desir de le connaitre. Il fallait qu'elle +le vit, qu'elle le fit causer, qu'elle le jugeat. Et cela l'amusait +beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosite +hautaine et bienveillante qui brulait en elle. + +Elle s'etait a peine assise, quand le meme domestique cria:--Monsieur +le baron et madame la baronne de Corbelle. + +Ils etaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette, +elegante, tres brune. + +Ce couple avait une situation speciale dans l'aristocratie francaise, +due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite +noblesse, sans valeur, sans esprit, mu dans tous ses actes par un +amour immodere de ce qui est select, comme il faut et distingue, il +etait parvenu, a force de hanter uniquement les maisons les plus +princieres, a force de montrer ses sentiments royalistes, pieux, +corrects au supreme degre, a force de respecter tout ce qui doit etre +respecte, de mepriser tout ce qui doit etre meprise, de ne jamais se +tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hesiter sur un +detail d'etiquette, a passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur +du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut, +et sa presence dans une maison constituait pour elle un vrai titre +d'honorabilite. + +Les Corbelle etaient parents du comte de Guilleroy. + +--Eh bien, dit la duchesse etonnee, et votre femme? + +--Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise, +elle va venir. + +Quand Mme de Guilleroy, mariee depuis un mois, avait fait son entree +dans le monde, elle fut presentee a la duchesse de Mortemain, qui tout +de suite l'aima, l'adopta, la patronna. + +Depuis vingt ans, cette amitie ne s'etait point dementie, et quand la +duchesse disait "ma petite", on entendait encore en sa voix l'emotion +de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu +lieu la rencontre du peintre et de la comtesse. + +Musadieu s'etait approche, il demanda: + +--La duchesse a-t-elle ete voir l'exposition des Intemperants? + +--Non, qu'est-ce que c'est? + +--Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes a l'etat +d'ivresse. Il y en a deux tres forts. + +La grande dame murmura avec dedain: + +--Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs. + +Autoritaire, brusque, n'admettant guere d'autre opinion que la sienne, +fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation +sociale, considerant, sans bien s'en rendre compte, les artistes +et les savants comme des mercenaires intelligents charges par Dieu +d'amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne +donnait d'autre base a ses jugements que le degre d'etonnement et de +plaisir irraisonne que lui procurait la vue d'une chose, la lecture +d'un livre ou le recit d'une decouverte. + +Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir +grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et +protegeait le monde entier, les princes detrones par ses receptions en +leur honneur, et meme le Tout-Puissant, par ses largesses au clerge et +ses dons aux eglises. + +Musadieu reprit: + +--La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrete l'assassin de Marie +Lambourg? + +Son interet s'eveilla brusquement, et elle repondit: + +--Non, racontez-moi ca? + +Et il narra les details. Haut, tres maigre, portant un gilet blanc, de +petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec +un air correct qui lui permettait de dire les choses tres osees dont +il avait la specialite. Fort myope, il semblait, malgre son pince-nez, +ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on eut dit que toute +l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil. +Son torse plie devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne +vertebrale eut ete en caoutchouc; ses jambes croisees l'une sur +l'autre semblaient deux rubans enroules, et ses longs bras retenus +par ceux du siege, laissaient pendre des mains pales, aux doigts +interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement, +avec des meches blanches habilement oubliees, etaient un sujet de +plaisanterie frequent. + +Comme il expliquait a la duchesse que les bijoux de la fille publique +assassinee avaient ete donnes en cadeau par le meurtrier presume a une +autre creature de moeurs legeres, la porte du grand salon s'ouvrit de +nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche, +blondes, dans une creme de malines, se ressemblant comme deux soeurs +d'age tres different, l'une un peu trop mure, l'autre un peu +trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince, +s'avancerent en se tenant par la taille et en souriant. + +On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le +retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille a +cote de sa mere qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraiche et +meme plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'etre +eclatante, tandis que l'enfant, a peine epanouie, commencait seulement +a etre jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux. + +La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait: + +--Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une a cote de +l'autre! Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se +ressemblent! + +On comparait; deux opinions se formerent aussitot. D'apres Musadieu, +les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se +ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui +etaient tout a fait les memes, egalement tachetes de points noirs, +pareils a des minuscules gouttes d'encre tombees sur l'iris bleu. Mais +d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se +ressembleraient presque plus. + +D'apres la duchesse, au contraire, et d'apres Olivier Bertin, elles +etaient en tout semblables, et seule la difference d'age les faisait +paraitre differentes. + +Le peintre disait: + +--Est-elle changee, depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je +ne vais plus oser la tutoyer. + +La comtesse se mit a rire. + +--Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire "vous" a Annette. + +La jeune fille, dont la future cranerie apparaissait sous des airs +timidement espiegles, reprit: + +--C'est moi qui n'oserai plus dire "tu" a M. Bertin. + +Sa mere sourit. + +--Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite +connaissance. + +Mais Annette remuait la tete. + +--Non, non. Ca me generait. + +La duchesse, l'ayant embrassee, l'examinait en connaisseuse +interessee. + +--Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout a fait le +meme regard que ta mere; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu +auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu; +tu es maigrichonne. + +La comtesse s'ecria: + +--Oh! ne lui dites pas cela. + +--Et pourquoi? + +--C'est si agreable d'etre mince! Moi je vais me faire maigrir. + +Mais Mme de Mortemain se facha, oubliant, dans la vivacite de sa +colere, la presence d'une fillette. + +--Ah toujours! vous en etes toujours a la mode des os, parce qu'on les +habille mieux que la chair. Moi je suis de la generation des femmes +grasses! Aujourd'hui c'est la generation des femmes maigres! Ca me +fait penser aux vaches d'Egypte. Je ne comprends pas les hommes, par +exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils +demandaient mieux. + +Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit: + +--Regarde ta maman, petite, elle est tres bien, juste a point, +imite-la. + +On passait dans la salle a manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu +reprit la discussion. + +--Moi, je dis que les hommes doivent etre maigres, parce qu'ils sont +faits pour des exercices qui reclament de l'adresse et de l'agilite, +incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu different. +Est-ce pas votre avis, Corbelle? + +Corbelle fut perplexe, la duchesse etant forte, et sa propre femme +plus que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et +resolument se prononca pour la sveltesse. L'annee d'avant, elle avait +du lutter contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina tres +vite. + +Mme de Guilleroy demanda: + +--Dites comment vous avez fait? + +Et la baronne expliqua la methode employee par toutes les femmes +elegantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure apres +le repas seulement, on se permettait une tasse de the, tres chaud, +brulant. Cela reussissait a tout le monde. Elle cita des exemples +etonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que +des lames de couteau. La duchesse exasperee s'ecria: + +--Dieu! que c'est bete de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais +rien, pas meme le champagne. Voyons, Bertin, vous qui etes artiste, +qu'en pensez-vous? + +--Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ca m'est egal! Si +j'etais sculpteur, je me plaindrais. + +--Mais vous etes homme, que preferez-vous? + +--Moi? ... une ... elegance un peu nourrie, ce que ma cuisiniere +appelle un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein +et fin. + +La comparaison fit rire; mais la comtesse incredule regardait sa fille +et murmurait: + +--Non, c'est tres gentil d'etre maigre, les femmes qui restent maigres +ne vieillissent pas. + +Ce point-la fut encore discute et partagea la societe. Tout le monde, +cependant, se trouva a peu pres d'accord sur ceci: qu'une personne +tres grasse ne devait pas maigrir trop vite. + +Cette observation donna lieu a une revue des femmes connues dans le +monde et a de nouvelles contestations sur leur grace, leur chic +et leur beaute. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist +incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme +Mandeliere, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche +un peu grande, ou ses dents semblaient luire. + +Il etait assis a cote de la jeune fille, et, tout a coup, se tournant +vers elle: + +--Ecoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons la, tu l'entendras +repeter au moins une fois par semaine, jusqu'a ce que tu sois vieille. +En huit jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde, +sur la politique, les femmes, les pieces de theatre et le reste. Il +n'y aura qu'a changer les noms des gens ou les titres des oeuvres de +temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et defendre +notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on +doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser a rien, jamais; +tu n'auras qu'a te reposer. + +La petite, sans repondre, leva sur lui un oeil malin, ou vivait une +intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prete a partir. + +Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idees comme on joue a +la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les memes, +protesterent au nom de la pensee et de l'activite humaines. + +Alors Bertin s'efforca de demontrer combien l'intelligence des gens du +monde, meme les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et +sans portee, combien leurs croyances sont pauvrement fondees, leur +attention aux choses de l'esprit faible et indifferente, leurs gouts +sautillants et douteux. + +Saisi par un de ces acces d'indignation a moitie vrais, a moitie +factices, que provoque d'abord, le desir d'etre eloquent, et +qu'echauffe tout a coup un jugement clair, ordinairement obscurci +par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique +occupation dans la vie de faire des visites et de diner en ville, se +trouvent devenir, par une irresistible fatalite, des etres legers et +gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances +et des appetits superficiels. + +Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincere, que leur +culture intellectuelle etant nulle, et leur erudition un simple +vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion +et font les gestes d'etres d'elite qu'ils ne sont pas. Il prouva +que les freles racines de leurs instincts ayant pousse dans +les conventions, et non dans les realites, ils n'aiment rien +veritablement, que le luxe meme de leur existence est une satisfaction +de vanite et non l'apaisement d'un besoin raffine de leur corps, car +on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins, payes fort cher. + +--Ils vivent, disait-il, a cote de tout, sans rien voir et rien +penetrer; a cote de la science qu'ils ignorent; a cote de la nature +qu'ils ne savent pas regarder; a cote du bonheur, car ils sont +impuissants a jouir ardemment de rien; a cote de la beaute du monde ou +de la beaute de l'art, dont ils parlent sans l'avoir decouverte, et +meme sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de gouter aux joies de +la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher a une +chose jusqu'a l'aimer uniquement, de s'interesser a rien jusqu'a etre +illumines par le bonheur de comprendre. + +Le baron de Corbelle crut devoir prendre la defense de la bonne +compagnie. + +Il le fit avec des arguments inconsistants et irrefutables, de ces +arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on +ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de cure de +campagne qui demontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde +aux chevaux de course qui ne servent a rien, a vrai dire, mais qui +sont la gloire de la race chevaline. + +Bertin, gene devant cet adversaire, gardait maintenant un silence +dedaigneux et poli. Mais, soudain, la betise du baron l'irrita, et +interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au +coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien eleve. + +Tous les details finement saisis dessinaient une silhouette +irresistiblement comique. On voyait le monsieur habille par son valet +de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser +quelques idees generales, puis, au moment de la promenade matinale, +interrogeant les palefreniers sur la sante des chevaux, puis trottant +par les allees du bois, avec l'unique souci de saluer et d'etre salue, +puis dejeunant en face de sa femme, sortie en coupe de son cote, et ne +lui parlant que pour enumerer le nom des personnes apercues le +matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper +l'intelligence dans le commerce de ses semblables, et dinant chez un +prince ou etait discutee l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la +soiree au foyer de la danse, a l'Opera, ou ses timides pretentions de +viveur etaient satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais +lieu. + +Le portrait etait si juste, sans que l'ironie en fut blessante pour +personne, qu'un rire courait autour de la table. + +La duchesse, secouee par une gaite retenue de grosse personne, avait +dans la poitrine de petites secousses discretes. Elle dit enfin: + +--Non, vraiment, c'est trop drole, vous me ferez mourir de rire. + +Bertin, tres excite, riposta: + +--Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est a peine si +on rit. On a la complaisance, par bon gout, d'avoir l'air de s'amuser +et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne +fait jamais la chose. Allez dans les theatres populaires, vous verrez +rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'a +la suffocation! Allez dans les chambrees de soldats, vous verrez des +hommes etrangles, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit +devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je +vous dis qu'on fait le simulacre de tout, meme du rire. + +Musadieu l'arreta: + +--Permettez; vous etes severe! Vous-meme, mon cher, il me semble +pourtant que vous ne dedaignez pas ce monde que vous raillez si bien. + +Bertin sourit. + +--Moi, je l'aime. + +--Mais alors? + +--Je me meprise un peu comme un metis de race douteuse. + +--Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse. + +Et comme il se defendait de poser, elle termina la discussion en +declarant que tous les artistes aimaient a faire prendre aux gens des +vessies pour des lanternes. + +La conversation, alors, devint generale, effleura tout, banale et +douce, amicale et discrete, et, comme le diner touchait a sa fin, la +comtesse, tout a coup, s'ecria, en montrant ses verres pleins devant +elle: + +--Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je +maigrirai. + +La duchesse, furieuse, voulut la forcer a avaler une gorgee ou deux +d'eau minerale; ce fut en vain, et elle s'ecria: + +--Oh! la sotte! voila que sa fille va lui tourner la tete. Je vous en +prie, Guilleroy, empechez votre femme de faire cette folie. + +Le comte, en train d'expliquer a Musadieu le systeme d'une batteuse +mecanique inventee en Amerique, n'avait pas entendu. + +--Quelle folie, duchesse? + +--La folie de vouloir maigrir. + +Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifferent. + +--C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier. + +La comtesse s'etait levee en prenant le bras de son voisin; le comte +offrit le sien a la duchesse, et on passa dans le grand salon, le +boudoir du fond etant reserve aux receptions de la journee. + +C'etait une piece tres vaste et tres claire. Sur les quatre murs, de +larges et beaux panneaux de soie bleu pale a dessins anciens enfermes +en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumiere des lampes +et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal, +le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer +l'appartement. Il y etait chez lui, melait a l'air meme du salon son +sourire de jeune femme, la grace de son regard, le charme leger de +ses cheveux blonds. C'etait d'ailleurs presque un usage, une sorte +de pratique d'urbanite, comme le signe de croix en entrant dans les +eglises, de complimenter le modele sur l'oeuvre du peintre chaque fois +qu'on s'arretait devant. + +Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionne +par l'Etat ayant une valeur d'expertise legale, il se faisait un +devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la superiorite de cette +peinture. + +--Vraiment, dit-il, voila le plus beau portrait moderne que je +connaisse. Il y a la dedans une vie prodigieuse. + +Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette +toile avait enracine la conviction qu'il possedait un chef-d'oeuvre, +s'approcha pour rencherir, et, pendant une minute ou deux, ils +accumulerent toutes les formules usitees et techniques pour celebrer +les qualites apparentes et intentionnelles de ce tableau. + +Tous les yeux, leves vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et +Olivier Bertin, accoutume a ces eloges, auxquels il ne pretait guere +plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la sante, apres une +rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe a reflecteur +placee devant le portrait pour l'eclairer, le domestique l'ayant +posee, par negligence, un peu de travers. + +Puis on s'assit, et le comte s'etant approche de la duchesse, elle lui +dit: + +--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une +tasse de the. + +Leurs desirs, depuis quelque temps, s'etaient rencontres et devines, +sans qu'ils se les fussent encore confies, meme par des sous-entendus. + +Le frere de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, apres +s'etre presque entierement ruine au jeu, etait mort d'une chute de +cheval, en laissant une veuve et un fils. Age maintenant de vingt-huit +ans, ce jeune homme, un des plus convoites meneurs de cotillon +d'Europe, car on le faisait venir parfois a Vienne et a Londres pour +couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'a peu +pres sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par +son nom, par ses parentes presque royales, un des hommes les plus +recherches et les plus envies de Paris. + +Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et +apres un mariage riche, tres riche, remplacer les succes mondains +par des succes politiques. Des qu'il serait depute, le marquis +deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trone futur, un des +conseillers du roi, un des chefs du parti. + +La duchesse, bien renseignee, connaissait l'enorme fortune du comte +de Guilleroy, thesaurisateur prudent loge dans un simple appartement +quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux +hotels de Paris. Elle savait ses speculations toujours heureuses, son +flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus +fructueuses lancees depuis dix ans, et elle avait eu la pensee de +faire epouser a son neveu la fille du depute normand a qui ce mariage +donnerait une influence preponderante dans la societe aristocratique +de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche +et multiplie par son adresse une belle fortune personnelle, couvait +maintenant d'autres ambitions. + +Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-la, etre en mesure de +profiter de cet evenement de la facon la plus complete. + +Simple depute, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-pere du +marquis de Farandal, dont les aieux avaient ete les familiers fideles +et preferes de la maison royale de France, il montait au premier rang. + +L'amitie de la duchesse pour sa femme pretait en outre a cette union +un caractere d'intimite tres precieux, et par crainte qu'une autre +jeune fille se rencontrat qui plut subitement au marquis, il avait +fait revenir la sienne afin de hater les evenements. + +Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y pretait +une complicite silencieuse, et, ce jour-la meme, bien qu'elle n'eut +pas ete prevenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait +engage son neveu a venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu a +peu, a entrer souvent dans cette maison. + +Pour la premiere fois, le comte et la duchesse parlerent a mots +couverts de leurs desirs, et en se quittant, un traite d'alliance +etait conclu. + +On riait a l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait a la +baronne de Corbelle la presentation d'une ambassade negre au President +de la Republique, quand le marquis de Farandal fut annonce. + +Il parut sur la porte et s'arreta. Par un geste du bras rapide et +familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa +comme pour reconnaitre le salon ou il penetrait, mais pour donner, +peut-etre, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour +marquer son entree. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et +du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu +de soie noire, et s'avanca vivement vers Mme de Guilleroy dont il +baisa la main tendue, en s'inclinant tres bas. Il en fit autant pour +sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un a +l'autre avec une elegante aisance. + +C'etait un grand garcon a moustaches rousses, un peu chauve deja, +taille en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On +sentait, a le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus +exerces que la tete, et qui n'ont d'amour que pour les choses ou +se developpent la force et l'activite physiques. Il etait instruit +pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec +une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir +plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se meprenant +sur les enseignements des faits, et les notions elementaires +d'economie politique necessaires a un depute, l'A B C de la sociologie +a l'usage des classes dirigeantes. + +Musadieu l'estimait, disant: "Ce sera un homme de valeur." Bertin +appreciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient a la meme salle +d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient a cheval +dans les allees du bois. Entre eux etait donc nee une sympathie de +gouts communs, cette franc-maconnerie instinctive que cree entre deux +hommes un sujet de conversation tout trouve, agreable a l'un comme a +l'autre. + +Quand on presenta le marquis a Annette de Guilleroy, il eut +brusquement le soupcon des combinaisons de sa tante, et, apres s'etre +incline, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur. + +Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait +tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et +pouvait predire presque a coup sur l'avenir de leur beaute, comme un +expert qui goute un vin trop vert. + +Il echangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis +s'assit aupres de la baronne de Corbelle, afin de potiner a mi-voix. + +On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti, +l'enfant couchee, les lampes eteintes, les domestiques remontes en +leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant a travers le salon, +eclaire seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse +ensommeillee sur un fauteuil, pour developper ses esperances, +detailler l'attitude a garder, prevoir toutes les combinaisons, les +chances et les precautions a prendre. + +Il etait tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soiree, et +murmurant: + +--Je crois bien que c'est une affaire faite. + + +III + +"_Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas apercu depuis trois +jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous +savez que je ne peux plus me passer de vous_." + +Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet +nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un +secretaire, il l'y deposa sur un amas d'autres lettres entassees la +depuis le debut de leur liaison. + +Ils s'etaient accoutumes, grace aux facilites de la vie mondaine, a se +voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et +le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le +fauteuil ou elle avait pose jadis. Mais comme elle craignait un peu +les remarques des domestiques, elle preferait pour ces rencontres +quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez +elle, ou le retrouver dans un salon. + +On arretait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours +naturelles a M. de Guilleroy. + +Deux fois par semaine au moins le peintre dinait chez la comtesse avec +quelques amis; le lundi, il la saluait regulierement dans sa loge a +l'Opera; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison, +ou le hasard les amenait a la meme heure. Il savait les soirs ou elle +ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de the chez +elle, se sentant chez lui pres de sa robe, si tendrement et si +surement loge dans cette affection murie, si capture par l'habitude de +la trouver quelque part, de passer a cote d'elle quelques instants, +d'echanger quelques paroles, de meler quelques pensees, qu'il +eprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fut depuis +longtemps apaisee, un besoin incessant de la voir. + +Le desir de la famille, d'une maison animee, habitee, du repas en +commun, des soirees ou l'on cause sans fatigue avec des gens depuis +longtemps connus, ce desir du contact, du coudoiement, de l'intimite +qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garcon promene, +de porte en porte, chez ses amis ou il installe un peu de lui, +ajoutait une force d'egoisme a ses sentiments d'affection. Dans cette +maison ou il etait aime, gate, ou il trouvait tout, il pouvait encore +reposer et dorloter sa solitude. + +Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur +fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait deja, un peu fache meme +qu'ils ne l'eussent point appele plus tot, et mettant une certaine +discretion a ne les point solliciter le premier. + +La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il etait +trois heures de l'apres-midi. Il se decida immediatement a se rendre +chez elle pour la trouver avant qu'elle sortit. + +Le valet de chambre parut, appele par un coup de sonnette. + +--Quel temps, Joseph? + +--Tres beau, Monsieur. + +--Chaud. + +--Oui, Monsieur. + +--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris. + +Il avait toujours une tenue tres elegante; mais bien qu'il fut habille +par un tailleur au style correct, la facon seule dont il portait ses +vetements, dont il marchait, le ventre sangle dans un gilet blanc, +le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejete en arriere, +semblait reveler tout de suite qu'il etait artiste et celibataire. + +Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se preparait a +faire une promenade au bois. Il fut mecontent et attendit. + +Selon son habitude, il se mit a marcher a travers le salon, allant +d'un siege a l'autre ou des fenetres aux murs, dans la grande piece +assombrie par les rideaux. Sur les tables legeres, aux pieds dores, +des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et couteux, trainaient +dans un desordre cherche. C'etaient de petites boites anciennes en or +travaille, des tabatieres a miniatures, des statuettes d'ivoire, puis +des objets en argent mat tout a fait modernes, d'une drolerie severe, +ou apparaissait le gout anglais: un minuscule poele de cuisine, et +dessus, un chat buvant dans une casserole, un etui a cigarettes, +simulant un gros pain, une cafetiere pour mettre des allumettes, et +puis dans un ecrin toute une parure de poupee, colliers, bracelets, +bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs, +des rubis, des emeraudes, microscopique fantaisie qui semblait +executee par des bijoutiers de Lilliput. + +De temps en temps, il touchait un objet, donne par lui, a quelque +anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une +indifference revassante, puis le remettait a sa place. + +Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, relies avec luxe, +s'offraient a la main sur un gueridon porte par un seul pied, devant +un petit canape de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la +_Revue des Deux Mondes_, un peu fripee, fatiguee, avec des pages +cornees, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications +non coupees, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement a +cause du prix, l'abonnement coutant quatre cents francs par an, et la +_Feuille libre_, mince plaquette a couverture bleue, ou se repandent +les poetes les plus recents qu'on appelle les "Enerves". + +Entre les fenetres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier +siecle, sur lequel elle ecrivait les reponses aux questions pressees +apportees pendant les receptions. Quelques ouvrages encore sur ce +bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de +la femme: _Musset, Manon Lescaut, Werther_; et, pour montrer qu'on +n'etait pas etranger aux sensations compliquees et aux mysteres de la +psychologie, _les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au_ +XVIIIe _siecle, Adolphe._ + +A cote des volumes, un charmant miroir a main, chef-d'oeuvre +d'orfevrerie, dont la glace etait retournee sur un carre de velours +brode, afin qu'on put admirer sur le dos un curieux travail d'or et +d'argent. + +Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques annees il +vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeat son visage plus +original qu'autrefois, il commencait a s'attrister du poids de ses +joues et des plissures de sa peau. + +Une porte s'ouvrit derriere lui.. + +--Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette. + +--Bonjour, petite, tu vas bien? + +--Tres bien, et vous? + +--Comment, tu ne me tutoies pas, decidement. + +--Non, vrai, ca me gene. + +--Allons donc! + +--Oui, ca me gene. Vous m'intimidez. + +--Pourquoi ca? + +--Parce que ... parce que vous n'etes ni assez jeune ni assez vieux! ... + +Le peintre se mit a rire. + +--Devant cette raison, je n'insiste point. + +Elle rougit tout a coup, jusqu'a la peau blanche ou poussent les +premiers cheveux, et reprit, confuse: + +--Maman m'a chargee de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et +de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous. + +--Oui, certainement. Vous etes seules? + +--Non, avec la duchesse de Mortemain. + +--Tres bien, j'en suis. + +--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau? + +--Va, mon enfant! + +Comme elle sortait, la comtesse entra, voilee, prete a partir. Elle +tendit ses mains. + +--On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites? + +--Je ne voulais pas vous gener en ce moment. Dans la facon dont +elle prononca "Olivier", elle mit tous ses reproches et tout son +attachement. + +--Vous etes la meilleure femme du monde, dit-il, emu par l'intonation +de son nom. + +Cette petite querelle de coeur finie et arrangee, elle reprit sur le +ton des causeries mondaines: + +--Nous allons aller chercher la duchesse a son hotel, et puis, nous +ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout ca a Nanette. + +Le landau attendait sous la porte cochere. + +Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu +du bruit des chevaux piaffant sous la voute sonore. + +Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gaite +du printemps nouveau semblait tombee du ciel sur les vivants. + +L'air tiede et le soleil donnaient aux hommes des airs de fete, +aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les +marmitons blancs qui avaient depose leurs corbeilles sur les bancs +pour courir et jouer avec leurs freres, les jeunes voyous. Les chiens +semblaient presses; les serins des concierges s'egosillaient; seules +les vieilles rosses attelees aux fiacres allaient toujours de leur +allure accablee, de leur trot de moribonds. + +La comtesse murmura: + +--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre! + +Le peintre, sous la grande lumiere, les contemplait l'une aupres de +l'autre, la mere et la fille. Certes, elles etaient differentes, mais +si pareilles en meme temps que celle-ci etait bien la continuation de +celle-la, faite du meme sang, de la meme chair, animee de la meme vie. +Leurs yeux surtout, ces yeux bleus eclabousses de gouttelettes noires, +d'un bleu si frais chez la fille, un peu decolore chez la mere, +fixaient si bien sur lui le meme regard, quand il leur parlait, qu'il +s'attendait a les entendre lui repondre les memes choses. Et il etait +un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y +avait devant lui deux femmes tres distinctes, une qui avait vecu et +une qui allait vivre. Non, il ne prevoyait pas ce que deviendrait +cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencee par des gouts +et des instincts encore endormis, aurait pousse, se serait ouverte +au milieu des evenements du monde. C'etait une jolie petite personne +nouvelle, prete aux hasards et a l'amour, ignoree et ignorante, qui +sortait du port comme on navire, tandis que sa mere y revenait, ayant +traverse l'existence et aime! + +Il fut attendri a la pensee que c'etait lui qu'elle avait choisi et +qu'elle preferait encore, cette femme toujours jolie, bercee en ce +landau, dans l'air tiede du printemps. + +Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina, +et il crut sentir un remerciement dans un frolement de sa robe. + +A son tour, il murmura: + +--Oh! oui, quel beau jour! + +Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filerent vers +les Invalides, traverserent la Seine et gagnerent l'avenue des +Champs-Elysees, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Etoile, au +milieu d'un flot de voitures. + +La jeune fille s'etait assise pres d'Olivier, a reculons, et elle +ouvrait, sur ce fleuve d'equipages, des yeux avides et naifs. De temps +en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un +court mouvement de tete, elle demandait: "Qui est-ce?" Il nommait "les +Pontaiglin", ou "les Puicelci", ou "la comtesse de Lochrist", ou "la +belle Mme Mandeliere". + +On suivait a present l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit +et de l'agitation des roues. Les equipages, un peu moins serres +qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans +fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se +depassaient tour a tour, distances soudain par une victoria rapide, +attelee d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, a +travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, a +travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hierarchies, +une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait +aux voitures qu'elle frolait un etrange parfum de fleur inconnue. + +--Cette dame-la, qui est-ce? demandait Annette. + +--Je ne sais pas, repondait Bertin, tandis que la duchesse et la +comtesse echangeaient un sourire. + +Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin +parisien chantaient deja dans la jeune verdure, et quand on eut pris +la file au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture a voiture +un echange incessant de saints, de sourires et de paroles aimables, +lorsque les roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du +glissement d'une flotte de barques ou etaient assis des dames et des +messieurs tres sages. La duchesse, dont la tete a tout instant se +penchait devant les chapeaux leves ou les fronts inclines, paraissait +passer une revue et se rememorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait +et ce qu'elle supposait des gens, a mesure qu'ils defilaient devant +elle. + +--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandeliere, la beaute de la +Republique. + +Dans une voiture legere et coquette, la beaute de la Republique +laissait admirer, sous une apparente indifference pour cette gloire +indiscutee, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de +cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte. + +--Tres belle tout de meme, dit Bertin. + +La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle +haussa doucement les epaules et ne repondit rien. + +Mais la jeune fille, chez qui s'eveilla soudain l'instinct des +rivalites, osa dire: + +--Moi, je ne trouve point. Le peintre se retourna. + +--Quoi, tu ne la trouves point belle? + +--Non, elle a l'air trempee dans l'encre. La duchesse riait, ravie. + +--Bravo, petite, voila six ans que la moitie des hommes de Paris se +pame devant cette negresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, +regarde plutot la comtesse de Lochrist. + +Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme +une miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes delicates, +depuis cinq ou six ans egalement, servaient de theme aux exclamations +de ses partisans, saluait, un sourire fixe sur la levre. + +Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste. + +--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraiche. Bertin, qui d'ordinaire +dans les discussions quotidiennement revenues sur ces deux rivales, ne +soutenait point la comtesse, se facha soudain de cette intolerance de +gamine. + +--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je +te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle. + +--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les +femmes quand elles ont passe trente ans. Elle a raison, cette enfant, +vous ne les vantez que defraichies. + +Il s'ecria: + +--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute +son expression est sortie. + +Et developpant cette idee que la premiere fraicheur n'est que le +vernis de la beaute qui murit, il prouva que les hommes du monde ne se +trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout +leur eclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer "belles" qu'a la +derniere periode de leur epanouissement. + +La comtesse, flattee, murmurait: + +--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est tres gentil, un jeune +visage, mais toujours un peu banal. + +Et le peintre insista, indiquant a quel moment une figure, perdant peu +a peu la grace indecise de la jeunesse, prend sa forme definitive, son +caractere, sa physionomie. + +Et, a chaque parole, la comtesse faisait "oui" d'un petit balancement +de tete convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui +plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle +l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent allies pour +se soutenir contre un danger, pour se defendre contre une opinion +menacante et fausse. Annette ne les ecoutait guere, tout occupee a +regarder. Sa figure souvent rieuse etait devenue grave, et elle ne +disait plus rien, etourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces +feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela +c'etait pour elle. + +Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue a son tour, saluee, +enviee; et des hommes, en la montrant, diraient peut-etre qu'elle +etait belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les +plus elegants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper +d'autre chose que de ces syllabes assemblees qui, parfois, eveillaient +en elle un echo de respect et d'admiration, quand elle les avait lues +souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait +pas a ce defile de celebrites, et ne pouvait meme croire tout a +fait qu'elles fussent vraies, comme si elle eut assiste a quelque +representation. Les fiacres lui inspiraient un mepris mele de degout, +la genaient et l'irritaient, et elle dit soudain: + +--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de +maitre. + +Bertin repondit: + +--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'egalite, de la liberte et de +la fraternite? + +Elle eut une moue qui signifiait "a d'autres" et reprit: + +--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par +exemple. + +--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en +pleine democratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout +melange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur +de la societe. + +Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois +matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus +choisis ou tout le monde se connait par ses noms, petits noms, +parentes, titres, qualites et vices, comme si tous vivaient dans le +meme quartier ou dans la meme petite ville. + +--Y venez-vous souvent? dit-elle. + +--Tres souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant a Paris. + +--Vous montez a cheval, le matin! + +--Mais oui. + +--Et puis, l'apres-midi, vous faites des visites? + +--Oui. + +--Alors, quand est-ce que vous travaillez? + +--Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai choisi une +specialite suivant mes gouts! Comme je suis peintre de belles dames, +il faut bien que je les voie et que je les suive un peu partout. + +Elle murmura, toujours sans rire: + +--A pied et a cheval? + +Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire: +Tiens, tiens, deja de l'esprit, tu seras tres bien, toi. + +Un souffle d'air froid passa, venu de tres loin, de la grande campagne +a peine eveillee encore; et le bois entier fremit, ce bois coquet, +frileux et mondain. + +Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles +sur les arbres et les etoffes sur les epaules. Toutes les femmes, d'un +mouvement presque pareil, ramenerent sur leurs bras et sur leur gorge +le vetement tombe derriere elles; et les chevaux se mirent a trotter +d'un bout a l'autre de l'allee, comme si la brise aigre, qui +accourait, les eut fouettes en les touchant. + +On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouees, +sous une ondee oblique et rouge du soleil couchant. + +--Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre, +dont elle savait toutes les habitudes. + +--Non, je vais au Cercle. + +--Alors, nous vous deposons en passant? + +--Ca me va, merci bien. + +--Et quand nous invitez-vous a dejeuner avec la duchesse? + +--Dites votre jour? + +Ce peintre attitre des Parisiennes, que ses admirateurs avaient +baptise "un Watteau realiste" et que ses detracteurs appelaient +"photographe de robes et manteaux", recevait souvent, soit a dejeuner, +soit a diner, les belles personnes dont il avait reproduit les +traits, et d'autres encore, toutes les celebres, toutes les connues, +qu'amusaient beaucoup ces petites fetes dans un hotel de garcon. + +--Apres-demain! Ca vous va-t-il, apres-demain, ma chere duchesse? +demanda Mme de Guilleroy. + +--Mais oui, vous etes charmante! M. Bertin ne pense jamais a moi, pour +ces parties-la. On voit bien que je ne suis plus jeune. + +La comtesse, habituee a considerer la maison de l'artiste un peu comme +la sienne, reprit: + +--Rien, que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette, +moi et vous, n'est-ce pas, grand artiste? + +--Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des +ecrevisses a l'alsacienne. + +--Oh! vous allez donner des passions a la petite. + +Il saluait, debout a la portiere, puis il entra vivement dans le +vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne +a la compagnie de valets de pied qui s'etaient leves comme des soldats +au passage d'un officier, puis il monta le large escalier, passa +devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes, poussa +une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en +entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtes, +d'appels de pied, d'exclamations lancees, par des voix fortes: +Touche.--A moi.--Passe.--J'en ai.--Touche.--A vous. + +Dans la salle d'armes, les tireurs, vetus de toile grise, avec leur +veste de peau, leurs pantalons serres aux chevilles, une sorte de +tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main repliee, +et dans l'autre main rendue enorme par le gant, le mince et souple +fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse +de pantins mecaniques. + +D'autres se reposaient, causaient, encore essouffles, rouges, en +sueur, un mouchoir a la main pour eponger leur front et leur cou; +d'autres, assis sur le divan carre qui faisait le tour de la grande +salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le maitre du +Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane. + +Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains. + +--Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie. + +--Je suis a vous, mon cher. + +Et il passa dans le cabinet de toilette pour se deshabiller. + +Depuis longtemps, il ne s'etait senti aussi agile et vigoureux, et, +devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se hatait avec +une impatience d'ecolier qui va jouer. Des qu'il eut devant lui son +adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extreme, et, en dix minutes, +l'ayant touche onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda +grace. Puis il tira avec Punisimont, et avec son confrere Amaury +Maldant. + +La douche froide, ensuite, glacant sa chair haletante, lui rappela les +bains de la vingtieme annee, quand il piquait des tetes dans la Seine, +du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour epater les +bourgeois. + +--Tu dines ici? lui demandait Maldant. + +--Oui. + +--Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, depeche-toi, +il est sept heures un quart. + +La salle a manger, pleine d'hommes, bourdonnait. + +Il y avait la tous les vagabonds nocturnes de Paris, des desoeuvres et +des occupes, tous ceux qui, a partir de sept heures du soir, ne savent +plus que faire et dinent au Cercle pour s'accrocher, grace au hasard +d'une rencontre, a quelque chose ou a quelqu'un. + +Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de +quarante ans, vigoureux et trapu, dit a Bertin: + +--Vous etiez enrage, ce soir. + +Le peintre repondit: + +--Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes. + +Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit +maigre, chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin: + +--Moi aussi, j'ai toujours un retour de seve en Avril; ca me fait +pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ca coule en +sentiment; il n'y a jamais de fruits. + +Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus ages +que lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exerce put fixer leur age, +hommes de cercle, de cheval et d'epee a qui les exercices incessants +avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient d'etre plus jeunes, +en tout, que les polissons enerves de la generation nouvelle. + +Rocdiane, de bonne race, frequentant tous les salons, mais suspect +de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'etait pas etonnant, +disait Bertin, apres avoir tant vecu dans les tripots, marie, separe +de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques +belges et portugaises, portait haut, sur sa figure energique de Don +Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme a tout faire que +nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqure en duel. + +Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses +epaules, bien que marie et pere de deux enfants, ne se decidait qu'a +grand'peine a diner chez lui trois fois par semaine, et restait au +Cercle les autres jours, avec ses amis, apres la seance de la salle +d'armes. + +--Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui +n'en ont pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui +s'ennuient dans la leur. + +La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes +en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences +indiscretes. + +Le marquis de Rocdiane laissait soupconner ses maitresses par des +indications precises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms, +afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy designait les +siennes par leurs prenoms. Il racontait: "J'etais au mieux, en ce +moment-la, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant, +je lui dis: ma petite Marguerite..." Il s'arretait au milieu des +sourires, puis reprenait: "Hein! j'ai laisse echapper quelque chose. +On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie." + +Olivier Bertin, tres reserve, avait coutume de declarer, quand on +l'interrogeait: + +--Moi, je me contente de mes modeles. + +On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles, +s'exaltait a la pensee de tous les jolis morceaux qui trottent par +les rues, et de toutes les jeunes personnes deshabillees devant le +peintre, a dix francs l'heure. + +A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme +les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face +rougissait, s'allumaient, secoues de desirs rechauffes et d'ardeurs +fermentees. + +Rocdiane, apres le cafe, tombait dans des indiscretions plus +veridiques, et oubliait les femmes du monde pour celebrer les simples +cocottes. + +--Paris, disait-il, un verre de kummel a la main, la seule ville ou un +homme ne vieillisse pas, la seule ou, a cinquante ans, pourvu qu'il +soit solide et bien conserve, il trouvera toujours une gamine de +dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer. + +Landa, retrouvant son Rocdiane d'apres les liqueurs, l'approuvait avec +enthousiasme, enumerait les petites filles qui l'adoraient encore tous +les jours. + +Mais Liverdy, plus sceptique et pretendant savoir exactement ce que +valent les femmes, murmurait: + +--Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent. + +Landa riposta: + +--Elles me le prouvent, mon cher. + +--Ces preuves-la ne comptent pas. + +--Elles me suffisent. + +Rocdiane criait: + +--Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite +gueuse de vingt ans, qui fait la fete depuis cinq ou six ans deja, la +fete a Paris, ou toutes nos moustaches lui ont appris et gate le gout +des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme +de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop +connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du coeur, mais +vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle +sait, est-ce qu'elle reflechit a ca? Est-ce que les hommes ont un age, +ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et +plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous +le montre et plus on le croit. + +Ils se leverent de table, congestionnes et fouettes par l'alcool, +prets a partir pour toutes les conquetes, et ils commencaient a +deliberer sur l'emploi de leur soiree, Bertin parlant du Cirque, +Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de l'Eden et Landa des +Folies-Bergere, quand un bruit de violons qu'on accorde, leger, +lointain, vint jusqu'a eux. + +--Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane. + +--Oui, repondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de +sortir? + +--Allons. + +Ils traverserent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis +arriverent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens. +Quatre messieurs, enfonces en des fauteuils, attendaient deja d'un air +recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sieges vides, une +dizaine d'autres causaient, assis ou debout. + +Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre a petits coups de son +archet: on commenca. + +Olivier Bertin adorait la musique; comme on adore l'opium. Elle le +faisait rever. + +Des que le flot sonore des instruments l'avait touche, il se sentait +emporte dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et +son intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait +comme une folle, grisee par les melodies, a travers des songeries +douces et d'agreables revasseries. Les yeux fermes, les jambes +croisees, les bras mous, il ecoutait les sons et voyait des choses qui +passaient devant ses yeux et dans son esprit. + +L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, des qu'il +eut baisse ses paupieres sur son regard, revit le bois, la foule des +voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et +sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le +mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles. + +Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui +recommenca trois fois, comme recommence, apres une traversee en mer, +le roulis du bateau dans l'immobilite du lit. + +Puis elle s'etendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux +femmes assises toujours devant lui, tantot en chemin de fer, tantot +a la table d'hotels etrangers. Durant toute la duree de l'execution +musicale, elles l'accompagnerent ainsi, comme si elles avaient laisse, +durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages +empreinte au fond de son oeil. + +Un silence, puis un bruit de sieges remues et de voix chasserent cette +vapeur de songe, et il apercut, sommeillant autour de lui, ses quatre +amis en des postures naives d'attention changee en sommeil. + +Quand il les eut reveilles: + +--Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il. + +--Moi, repondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici +encore un peu. + +--Et moi aussi, reprit Landa. + +Bertin se leva: + +--Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las. + +Il se sentait, au contraire, fort anime, mais il desirait s'en aller, +par crainte des fins de soiree qu'il connaissait si bien autour de la +table de baccara du Cercle. + +Il rentra donc, et, le lendemain, apres une nuit de nerfs, une de ces +nuits qui mettent les artistes dans cet etat d'activite cerebrale +baptisee inspiration, il se decida a ne pas sortir et a travailler +jusqu'au soir. + +Ce fut une journee excellente, une de ces journees de production +facile, ou l'idee semble descendre dans les mains et se fixer +d'elle-meme sur la toile. + +Les portes closes, separe du monde, dans la tranquillite de l'hotel +ferme pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair, +l'esprit lucide, surexcite, alerte, il gouta ce bonheur donne aux +seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allegresse. Rien +n'existait plus pour lui, pendant ces heures de travail, que le +morceau de toile ou naissait une image sous la caresse de ses +pinceaux, et il eprouvait, en ses crises de fecondite, une sensation +etrange et bonne de vie abondante qui se grise et se repand. Le soir +il etait brise comme apres une saine fatigue, et il se coucha avec la +pensee agreable de son dejeuner, du lendemain. + +La table fut couverte de fleurs, le menu tres soigne pour Mme de +Guilleroy, gourmande raffinee, et malgre une resistance energique, +mais courte, le peintre forca ses convives a boire du champagne. + +--La petite sera ivre! disait la comtesse. + +La duchesse indulgente repondait: + +--Mon Dieu! il faut bien l'etre une premiere fois. + +Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agite +par cette gaite legere qui souleve comme si elle faisait pousser des +ailes aux pieds. + +La duchesse et la comtesse, ayant une seance au comite des Meres +francaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre a la +Societe, mais Bertin offrit de faire un tour a pied avec elle, en la +ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux. + +--Prenons par-le plus long, dit-elle. + +--Veux-tu roder dans le parc Monceau? c'est un endroit tres gentil; +nous regarderons les mioches et les nourrices. + +--Mais oui, je veux bien. + +Ils franchirent, par l'avenue Velasquez, la grille doree et +monumentale qui sert, d'enseigne et d'entree a ce bijou de parc +elegant, etalant en plein Paris sa grace factice et verdoyante, au +milieu d'une ceinture d'hotels princiers. + +Le long des larges allees, qui deploient a travers les pelouses et les +massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis +sur des chaises de fer, regardent defiler les passants tandis que, par +les petits chemins enfonces sous les ombrages et serpentant comme des +ruisseaux, un peuple d'enfants grouille dans le sable, court, saute a +la corde sous l'oeil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet +des meres. Les arbres enormes, arrondis en dome comme des monuments +de feuilles, les marronniers geants dont la lourde verdure est +eclaboussee de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingues, +les platanes decoratifs avec leur tronc savamment tourmente, ornent en +des perspectives seduisantes les grands gazons onduleux. + +Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et +voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux, se baignent dans +l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussiere d'eau des arrosages +egrenee sur l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches +semblent heureuses dans cette fraicheur verte. Un jeune garcon de +marbre retire de son pied une epine introuvable, comme s'il s'etait +pique tout a l'heure en courant apres la Diane qui fuit la-bas vers +le petit lac emprisonne dans les bosquets ou s'abrite la ruine d'un +temple. + +D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des +massifs, ou bien revent, un genou dans la main. Une cascade ecume et +roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronque comme une colonne, +porte un lierre; un tombeau porte une inscription. Les futs de pierre +dresses sur les gazons ne rappellent guere plus l'Acropole que cet +elegant petit parc ne rappelle les forets sauvages. + +C'est l'endroit artificiel et charmant ou les gens de ville vont +contempler des fleurs elevees en des serres, et admirer, comme on +admire au theatre le spectacle de la vie, cette aimable representation +que donne, en plein Paris, la belle nature. + +Olivier Bertin, depuis des annees, venait presque chaque jour en ce +lieu prefere, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai +cadre. + +"C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal mis +y font horreur." Et il y rodait pendant des heures, en connaissait +toutes les plantes et tous les promeneurs habituels. + +Il marchait a cote d'Annette, le long des allees, l'oeil distrait par +la vie bariolee et remuante du jardin. + +--Oh l'amour! cria-t-elle. + +Elle contemplait un petit garcon a boucles blondes qui la regardait de +ses yeux bleus, d'un air etonne et ravi. + +Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle +avait a voir ces vivantes poupees enrubannees la rendait bavarde et +communicative. + +Elle marchait a petits pas, disait a Bertin ses remarques, ses +reflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les meres. Les +enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants +pales l'apitoyaient. + +Il l'ecoutait, amuse par elle plus que par les mioches, et sans +oublier la peinture, murmurait: "C'est delicieux!" en songeant qu'il +devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de +nourrices, de meres et d'enfants. Comment n'y avait-il pas songe? + +--Tu aimes ces galopins-la? dit-il. + +--Je les adore. + +A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les +prendre, de les embrasser, de les manier, une envie materielle et +tendre de mere future; et il s'etonnait de cet instinct secret, cache +en cette chair de femme. + +Comme elle etait disposee a parler, il l'interrogea sur ses gouts. +Elle avoua des esperances de succes et de gloire mondaine avec une +naivete gentille, desira de beaux chevaux, qu'elle connaissait +presque en maquignon, car l'elevage occupait une partie des fermes +de Roncieres; et elle ne s'inquieta guere plus d'un fiance que de +l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des etages a +louer. + +Ils approchaient du lac ou deux cygnes et six canards flottaient +doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et +ils passerent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre +ouvert sur les genoux, les yeux leves devant elle, l'ame envolee dans +une songerie. + +Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble, +vetue en fille modeste qui ne songe point a plaire, une institutrice +peut-etre, elle etait partie pour le Reve, emportee par une phrase ou +par un mot qui avait ensorcele son coeur. Elle continuait, sans doute, +selon la poussee de ses esperances, l'aventure commencee dans le +livre. + +Bertin s'arreta, surpris: + +--C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ca. + +Ils avaient passe devant elle. Ils retournerent et revinrent encore +sans qu'elle les apercut, tant elle suivait de toute son attention le +vol lointain de sa pensee. + +Le peintre dit a Annette: + +--Dis donc, petite! est-ce que ca t'ennuierait de me poser une figure, +une fois ou deux? + +--Mais non, au contraire! + +--Regarde bien cette demoiselle qui se promene dans l'ideal. + +--La, sur cette chaise? + +--Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras +un livre sur tes genoux et tu tacheras de faire comme elle. As-tu +quelquefois reve tout eveillee? + +--Mais, oui. + +--A quoi? + +Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais +elle ne voulait point repondre, detournait ses questions, regardait +les canards nager apres le pain que leur jetait une dame, et semblait +genee comme s'il eut touche en elle a quelque chose de sensible. + +Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie a Roncieres, parla +de sa grand'mere a qui elle faisait de longues lectures a haute +voix, tous les jours, et qui devait etre bien seule, et bien triste +maintenant. + +Le peintre, en l'ecoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme +il ne l'avait jamais ete. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus +et futiles et mediocres details de cette simple existence de fillette +l'amusaient et l'interessaient. + +--Asseyons-nous, dit-il. + +Ils s'assirent aupres de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent +flotter devant eux, esperant quelque nourriture. + +Bertin sentait en lui s'eveiller des souvenirs, ces souvenirs +disparus, noyes dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait +pourquoi. Ils surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en +meme temps, qu'il eprouvait la sensation d'une main remuant la vase de +sa memoire. + +Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne +que plusieurs fois deja, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait +senti et remarque. Il existait toujours une cause a ces evocations +subites, une cause materielle et simple, une odeur, un parfum souvent. +Que de fois une robe de femme lui avait jete au passage, avec le +souffle evapore d'une essence, tout un rappel d'evenements effaces! Au +fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouve souvent aussi +des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes, celles +des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les +mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'ete, les odeurs froides +des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines +reminiscences, comme si les senteurs, gardaient en elle les choses +mortes embaumees, a la facon des aromates qui conservent les momies. + +Etait-ce l'herbe mouillee ou la fleur des marronniers qui ranimait +ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? Etait-ce a son oeil qu'il devait +cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontrees, +une d'elles peut-etre ressemblait a une figure de jadis, et, sans +qu'il l'eut reconnue, secouait en son coeur toutes les cloches du +passe. + +N'etait-ce pas un son, plutot? Bien souvent un piano entendu par +hasard, une voix inconnue, meme un orgue de Barbarie jouant sur une +place un air demode, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en +lui gonflant la poitrine d'attendrissements oublies. + +Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant. +Qu'y avait-il autour de lui, pres de lui, pour raviver de la sorte ses +emotions eteintes? + +--Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en. + +Ils se leverent et se remirent a marcher. + +Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise +etait une trop forte depense. + +Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquietait de leur +existence, de leur profession, s'etonnait qu'ayant l'air si miserable +ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public. + +Et plus encore que tout a l'heure, Olivier remontait les annees +ecoulees. Il lui semblait qu'une mouche ronflait a ses oreilles et les +emplissait du bourdonnement confus des jours finis. + +La jeune fille, le voyant reveur, lui demanda: + +--Qu'avez-vous? vous semblez triste. + +Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela? Elle ou sa +mere? Non pas sa mere avec sa voix d'a present, mais avec sa voix +d'autrefois, tant changee qu'il venait seulement de la reconnaitre. + +Il repondit en souriant: + +--Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es tres gentille, tu me +rappelles ta maman. + +Comment n'avait-il pas remarque plus vite cet etrange echo de la +parole jadis si familiere, qui sortait a present de ces levres +nouvelles. + +--Parle encore, dit-il. + +--De quoi? + +--Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les +aimais-tu? + +Elle se remit a bavarder. + +Et il ecoutait, saisi par un trouble croissant, il epiait, il +attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque etrangere +a son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restes dans sa +gorge depuis la jeunesse de sa mere. Des intonations, parfois, le +faisaient fremir d'etonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles +des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarque +les rapports, telles que, souvent meme, il ne les confondait plus +du tout; mais cette difference ne rendait que plus saisissants les +brusques reveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constate la +ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voila +que le mystere de cette voix ressuscitee les melait d'une telle facon +qu'en detournant la tete pour ne plus voir la jeune fille il se +demandait par moments si ce n'etait pas la comtesse qui lui parlait +ainsi; douze ans plus tot. + +Puis, lorsqu'hallucine par cette evocation il se retournait vers elle, +il retrouvait encore, a la rencontre de son regard, un peu de cette +defaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse, +l'oeil de la mere. + +Ils avaient fait deja trois fois le tour du parc, repassant toujours +devant les memes personnes, les memes nourrices, les memes enfants. + +Annette, a present, inspectait les hotels qui entourent ce jardin, et +demandait les noms de leurs habitants. + +Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une +curiosite vorace, semblait emplir de renseignements sa memoire de +femme, et, la figure eclairee par l'interet, ecoutait des yeux autant +que de l'oreille. + +Mais en arrivant au pavillon qui separe les deux portes sur le +boulevard exterieur, Bertin s'apercut que quatre heures allaient +sonner. + +--Oh! dit-il, il faut rentrer. + +Et ils gagnerent doucement le boulevard Malesherbes. + +Quand il eut quitte la jeune fille, le peintre descendit vers la place +de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine. + +Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers saute +par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait +radieux, plus joli que jamais. "Decidement, pensait-il, le printemps +revernit tout le monde." + +Il etait dans une de ces heures ou l'esprit excite comprend tout avec +plus de plaisir, ou l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et +plus clair, ou l'on goute une joie plus vive a regarder et a sentir, +comme si une main toute-puissante venait de rafraichir toutes les +couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des etres, et de +remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrete, l'activite des +sensations. + +Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--"Dire +qu'il y a des moments ou je ne trouve pas de sujets a peindre!" + +Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute +son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle +maniere d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain, +l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur +ses pas et s'enfermer dans son atelier. + +Mais des qu'il fut seul en face de la toile commencee, cette ardeur +qui lui brulait le sang tout a l'heure, s'apaisa tout a coup. Il se +sentit las, s'assit sur son divan et se remit a revasser. + +L'espece d'indifference heureuse dans laquelle il vivait, cette +insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont +apaises, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque +chose lui eut manque. Il sentait sa maison vide, et desert son grand +atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir +passer l'ombre d'une femme dont la presence lui etait douce. Depuis +longtemps, il avait oublie les impatiences d'amant qui attend le +retour d'une maitresse, et voila que, subitement, il la sentait +eloignee et la desirait pres de lui avec un enervement de jeune homme. + +Il s'attendrissait a songer combien ils s'etaient aimes, et il +retrouvait en tout ce vaste appartement ou elle etait si souvent +venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles, +de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures, +certains moments; et il sentait autour de lui le frolement de ses +caresses anciennes. + +Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit a marcher en +songeant de nouveau que, malgre cette liaison dont son existence avait +ete remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Apres les longues +heures de travail, quand il regardait autour de lui, etourdi par ce +reveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait +que des murs a la portee de sa main et de sa voix. Il avait du, +n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec +des precautions de voleur celle qu'il aimait, trainer ses heures +desoeuvrees en tous les lieux publics ou l'on trouve, ou l'on achete, +des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au +Cercle, des habitudes au Cirque et a l'Hippodrome, a jour fixe, des +habitudes a l'Opera, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer +chez lui ou il serait demeure avec joie sans doute s'il y avait vecu +pres d'elle. + +Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert +d'une facon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui; +puis son ardeur se moderant, il avait accepte sans revolte leur +separation et sa liberte; maintenant il les regrettait de nouveau +comme s'il recommencait a l'aimer. + +Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque +sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-etre, parce +qu'il avait reconnu tout a l'heure la voix rajeunie de cette femme. +Combien peu de chose il faut pour emouvoir le coeur d'un homme, d'un +homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret! + +Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son +esprit et dans sa chair a la facon d'une fievre; et il se mit a penser +a elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son +coeur et en s'exaltant lui-meme pour la desirer davantage; puis il se +decida, bien qu'il l'eut vue dans la matinee, a aller lui demander une +tasse de the, le soir meme. + +Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au +boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver +et d'etre force de passer encore cette soiree tout seul, comme il en +avait passe bien d'autres, pourtant. + +A sa demande:--"La comtesse est-elle chez elle?"--le domestique +repondant:--"Oui, Monsieur"--fit entrer de la joie en lui. + +Il dit, d'un ton radieux:--"C'est encore moi"--en apparaissant au +seuil du petit salon ou les deux femmes travaillaient sous les +abat-jour roses d'une lampe a double foyer en metal anglais, portee +sur une tige haute et mince. + +La comtesse s'ecria: + +--Comment, c'est vous? Quelle chance! + +--Mais, oui. Je me suis senti tres solitaire, et je suis venu. + +--Comme c'est gentil! + +--Vous attendez quelqu'un? + +--Non ..., peut-etre ..., je ne sais jamais. + +Il s'etait assis et regardait avec un air de dedain le tricot gris en +grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues +aiguilles en bois. + +Il demanda: + +--Qu'est-ce que cela? + +--Des couvertures. + +--De pauvres? + +--Oui, bien entendu. + +--C'est tres laid. + +--C'est tres chaud. + +--Possible, mais c'est tres laid, surtout dans un appartement Louis +XV, ou tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous +devriez, pour vos amis, faire vos charites plus elegantes. + +--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les epaules--mais on en +prepare partout en ce moment, de ces couvertures-la. + +--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite +le soir, sans voir trainer cette affreuse loque grise sur les plus +jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce +printemps, la bienfaisance de mauvais gout. + +La comtesse, pour juger s'il disait vrai, etendit le tricot qu'elle +tenait sur la chaise de soie inoccupee a cote d'elle, puis elle +convint avec indifference: + +--Oui, en effet, c'est laid. + +Et elle se remit a travailler. Les deux tetes voisines, penchees sous +les deux lumieres toutes proches, recevaient dans les cheveux une +coulee de lueur rose qui se repandait sur la chair des visages, sur +les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur +ouvrage avec cette attention legere et continue des femmes habituees a +ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe. + +Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine +de Chine, portees sur des colonnes anciennes de bois dore, repandaient +sur les tapisseries une lumiere douce et reguliere, attenuee par des +transparents de dentelle jetes sur les globes. + +Bertin prit un siege tres bas, un fauteuil nain, ou il pouvait tout +juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours prefere pour causer avec la +comtesse, en demeurant presque a ses pieds. + +Elle lui dit: + +--Vous avez fait une longue promenade avec Nane, tantot, dans le parc. + +--Oui. Nous avons bavarde comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup, +votre fille. Elle vous ressemble tout a fait. Quand elle prononce +certaines phrases, on croirait que vous avez oublie votre voix dans sa +bouche. + +--Mon mari me l'a deja dit bien souvent. + +Il les regardait travailler, baignees dans la clarte des lampes, et la +pensee dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans +le jour, le souci de son hotel desert, immobile, silencieux, froid, +quel que soit le temps, quel que soit le feu des cheminees et du +calorifere, le chagrina comme si, pour la premiere fois, il comprenait +bien son isolement. + +Oh! comme il aurait decidement voulu etre le mari de cette femme, et +non son amant! Jadis il desirait l'enlever, la prendre a cet homme, la +lui voler completement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompe qui +etait installe pres d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa +maison et dans le calinement de son contact. En la regardant, il se +sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait +voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, meme un peu plus, +beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce +besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente, +lui faisait desirer qu'on envoyat se coucher la jeune fille, le plus +vite possible. + +Obsede par cette envie d'etre seul avec elle, de se rapprocher jusqu'a +ses genoux ou il poserait sa tete, de lui prendre les mains dont +s'echapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et +la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil +deroule, il regardait l'heure, ne parlait plus guere et trouvait que +vraiment on a tort d'habituer les fillettes a passer la soiree avec +les grandes personnes. + +Des pas troublerent le silence du salon voisin, et le domestique, dont +la tete apparut, annonca: + +--M. de Musadieu. + +Olivier Bertin eut une petite rage comprimee, et quand il serra la +main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le +prendre par les epaules et de le jeter dehors. + +Musadieu etait plein de nouvelles: le ministere allait tomber, et +on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en +regardant la jeune fille: "Je conterai cela un peu plus tard." + +La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures +allaient sonner. + +--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle a sa fille. + +Annette, sans repondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mere +sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement, +comme si elle eut glisse sans agiter l'air en passant. + +Quand elle fut sortie: + +--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse. + +On pretendait que le marquis de Rocdiane, separe a l'amiable de sa +femme qui lui payait une rente jugee par lui insuffisante, avait +trouve, pour la faire doubler, un moyen sur et singulier. La marquise, +suivie sur son ordre, s'etait laisse surprendre en flagrant delit, et +avait du racheter par une pension nouvelle le proces-verbal dresse par +le commissaire de police. + +La comtesse ecoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant +sur ses genoux l'ouvrage interrompu. + +Bertin, que la presence de Musadieu exasperait depuis le depart de la +jeune fille, se facha, et affirma avec une indignation d'homme qui +sait et qui n'a voulu parler a personne de cette calomnie, que c'etait +la un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du +monde ne devraient jamais ecouter ni repeter. Il se fachait, debout +maintenant contre la cheminee, avec des airs nerveux d'homme dispose a +faire de cette histoire une question personnelle. + +Rocdiane etait son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui +reprocher sa legerete, on ne pouvait l'accuser ni meme le soupconner +d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrasse, +se defendait, reculait, s'excusait. + +--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout a l'heure chez la +duchesse de Mortemain. + +Bertin demanda: + +--Qui vous a raconte cela? Une femme, sans doute? + +--Non, pas du tout, le marquis de Farandal. + +Et le peintre, crispe, repondit: + +--Cela ne m'etonne pas de lui! + +Il y eut un silence. La comtesse se remit a travailler. Puis Olivier +reprit d'une voix calmee: + +--Je sais pertinemment que cela est faux. + +Il ne savait rien, entendant parler pour la premiere fois de cette +aventure. + +Musadieu se preparait une retraite, sentant la situation dangereuse, +et il parlait deja de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle, +quand le comte de Guilleroy parut, revenant de diner en ville. + +Bertin se rassit, accable, desesperant a present de se debarrasser du +mari. + +--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir? + +Comme personne ne repondait, il reprit: + +--Il parait que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle +et lui fait payer fort cher cette indiscretion. + +Alors Bertin, avec des airs desoles, avec du chagrin dans la voix et +dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, repeta en +termes amicaux et doux ce que tout a l'heure il avait paru jeter au +visage de Musadieu. + +Et le comte, a moitie convaincu, fache d'avoir repete a la legere une +chose douteuse et peut-etre compromettante, plaidait son ignorance +et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et +mechantes! + +Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupconne +et calomnie avec une deplorable facilite. Et ils parurent convaincus +tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotes +sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur +suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prete, +et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond. + +Bertin, qui n'en voulait plus a Musadieu depuis l'arrivee de +Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il +preferait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait +content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la +cordialite. + +Deux domestiques, venus a pas sourds sur les tapis, entrerent portant +la table a the ou l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout +brillant, sous la flamme bleue d'une lampe a esprit-de-vin. + +La comtesse se leva, prepara la boisson chaude avec les precautions et +les soins que nous ont apportes les Russes, puis offrit une tasse a +Musadieu, une autre a Bertin, et revint avec des assiettes contenant +des sandwichs aux foies gras et de menues patisseries autrichiennes et +anglaises. + +Le comte s'etant approche de la table mobile ou s'alignaient aussi des +sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discretement, +glissa dans la piece voisine et disparut. + +Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le desir +soudain le reprit de pousser dehors ce geneur qui, mis en verve, +perorait, semait des anecdotes, repetait des mots, en faisait +lui-meme. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la +longue aiguille approchait de minuit. + +La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait a lui parler, +et, avec cette adresse des femmes du monde habiles a changer par des +nuances le ton d'une causerie et l'atmosphere d'un salon, a faire +comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir, +elle repandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et +l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait +d'ouvrir une fenetre. + +Musadieu sentit ce courant d'air glacant ses idees, et, sans qu'il se +demandat pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller. + +Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se +retirerent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la +comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le +seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que +Musadieu, aide d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme +de Guilleroy parlait toujours a Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, +ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue +ouverte par l'autre domestique, se decida a sortir seul pour ne point +rester debout en face du valet. + +La porte doucement fut refermee sur lui, et la cornasse dit a +l'artiste avec une parfaite aisance: + +--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit. +Restez donc encore un peu. + +Et ils rentrerent ensemble dans le petit salon. + +Des qu'ils furent assis: + +--Dieu! que cet animal m'agacait! dit-il. + +--Et pourquoi? + +--Il me prenait un peu de vous. + +--Oh! pas beaucoup. + +--C'est possible, mais il me genait. + +--Vous etes jaloux? + +--Ce n'est pas etre jaloux que de trouver un homme encombrant. + +Il avait repris son petit fauteuil, et, tout pres d'elle maintenant, +il maniait entre ses doigts l'etoffe de sa robe en lui disant quel +souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-la. + +Elle ecoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main +dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le +remercier. + +--Je voudrais tant vivre pres de vous! dit-il. + +Il songeait toujours a ce mari couche, endormi sans doute dans une +chambre voisine, et il reprit: + +--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences. + +Elle murmura: + +--Mon pauvre ami!--pleine de pitie pour lui, et aussi pour elle. + +Il avait pose sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait +avec tendresse, avec une tendresse un peu melancolique, un peu +douloureuse, moins ardente que tout a l'heure, quand il etait separe +d'elle par sa fille, son mari et Musadieu. + +Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts legers +sur la tete d'Olivier: + +--Dieu, que vous etes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu. + +--Helas! je le sais, ca va vite. + +Elle eut peur de l'avoir attriste. + +--Oh! vous etiez gris tres jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours +connu poivre et sel. + +--Oui, c'est vrai. + +Pour effacer tout a fait la nuance de regret qu'elle avait provoquee +elle se pencha et, lui soulevant la tete entre ses deux mains, mit sur +son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent +ne pas devoir finir. + +Puis ils se regarderent, cherchant a voir au fond de leurs yeux le +reflet de leur affection. + +--Je voudrais bien, dit-il, passer une journee entiere pres de vous. + +Il se sentait tourmente obscurement par d'inexprimables besoins +d'intimite. + +Il avait cru, tout a l'heure, que le depart des gens qui etaient la +suffirait a realiser ce desir eveille depuis le matin, et maintenant +qu'il demeurait seul avec sa maitresse, qu'il avait sur le front la +tiedeur de ses mains, et contre la joue, a travers sa robe, la tiedeur +de son corps, il retrouvait en lui le meme trouble, la meme envie +d'amour inconnue et fuyante. + +Et il s'imaginait a present que, hors de cette maison, dans les bois +peut-etre ou ils seraient tout a fait seuls, sans personne autour +d'eux, cette inquietude de son coeur serait satisfaite et calmee. + +Elle repondit: + +--Que vous etes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour. + +Il la supplia de trouver le moyen de venir dejeuner avec lui, quelque +part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou +cinq fois. + +Elle s'etonnait de ce caprice, si difficile a realiser, maintenant que +sa fille etait revenue. + +Elle essayerait cependant, des que son mari irait aux Ronces, mais +cela ne se pourrait faire qu'apres le vernissage qui avait lieu le +samedi suivant. + +--Et d'ici la, dit-il, quand vous verrai-je? + +--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, a trois +heures, si vous etes libre, et je crois que nous devons diner ensemble +vendredi chez la duchesse. + +--Oui, parfaitement. + +Il se leva. + +---Adieu. + +--Adieu, mon ami. + +Il restait debout sans se decider a partir, car il n'avait presque +rien trouve de tout ce qu'il etait venu lui dire, et sa pensee restait +pleine de choses inexprimees, gonflee d'effusions vagues qui n'etaient +point sorties. + +Il repeta "Adieu", en lui prenant les mains. + +--Adieu, mon ami. + +--Je vous aime. + +Elle lui jeta un de ces sourires ou une femme montre a un homme, en +une seconde, tout ce qu'elle lui a donne. + +Le coeur vibrant, il repeta pour la troisieme fois: + +--Adieu. + +Et il partit. + + +IV + +On eut dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-la, un +pelerinage au Palais de l'Industrie. Des neuf heures du matin, elles +arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers +cette halle aux beaux-arts ou le Tout-Paris artiste invitait le +Tout-Paris mondain a assister au vernissage simule de trois mille +quatre cents tableaux. + +Une queue de foule se pressait aux portes, et, dedaigneuse de la +sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Deja, en +gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposees +sur les murs de l'escalier ou l'on accroche la categorie speciale des +peintres de vestibule qui ont envoye soit des oeuvres de proportions +inusitees, soit des oeuvres qu'on n'a pas ose refuser. Dans le salon +carre, c'etait une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les +peintres, en representation jusqu'au soir, se faisaient reconnaitre +a leur activite, a la sonorite de leur voix, a l'autorite de leurs +gestes. Ils commencaient a trainer des amis par la manche vers des +tableaux qu'ils designaient du bras, avec des exclamations et une +mimique energique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de +grands a longs cheveux, coiffes de chapeaux mous gris ou noirs, de +formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords +en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres etaient +petits, actifs, fluets ou trapus, cravates d'un foulard, vetus de +vestons ou ensaques en de singuliers costumes speciaux a la classe des +rapins. + +Il y avait le clan des elegants, des gommeux, des artistes du +boulevard, le clan des academiques, corrects et decores de rosettes +rouges, enormes ou microscopiques, selon leur conception de l'elegance +et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistes de la famille +entourant le pere comme un choeur triomphal. + +Sur les quatre panneaux geants, les toiles admises a l'honneur du +salon carre eblouissaient, des l'entree, par l'eclat des tons et le +flamboiement des cadres, par une crudite de couleurs neuves, avivees +par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombe d'en haut. + +Le portrait du President de la Republique faisait face a la porte, +tandis que, sur un autre mur, un general chamarre d'or, coiffe d'un +chapeau a plumes d'autruche et culotte de drap rouge, voisinait avec +des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en detresse +presque englouti sous une vague. Un eveque d'autrefois excommuniant un +roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiferes morts, et l'Ombre +du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le +regard avec une violence irresistible d'expression. + +On voyait encore, dans la piece immense, une charge de cavalerie, des +tirailleurs dans un bois, des vaches dans un paturage, deux seigneurs +du siecle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle +assise sur une borne, un pretre administrant un mourant, des +moissonneurs, des rivieres, un coucher de soleil, un clair de lune, +des echantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que font et +de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde. + +Olivier, au milieu d'un groupe de confreres celebres, membres de +l'Institut et du Jury, echangeait avec eux des opinions. Un malaise +l'oppressait, une inquietude sur son oeuvre exposee dont, malgre les +felicitations empressees, il ne sentait pas le succes. + +Il s'elanca. La duchesse de Mortemain apparaissait a la porte +d'entree. + +Elle demanda: + +--Est-ce que la comtesse n'est pas arrivee? + +--Je ne l'ai pas vue. + +--Et M. de Musadieu? + +--Non plus. + +--Il m'avait promis d'etre a dix heures au haut de l'escalier pour me +guider dans les salles. + +--Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse? + +--Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout a +l'heure, car je compte que nous dejeunerons ensemble. + +Musadieu accourait. Il avait ete retenu quelques minutes a la +sculpture et s'excusait, essouffle deja. + +Il disait: + +--Par ici, duchesse, par ici, nous commencons a droite. + +Ils venaient de disparaitre dans un remous de tetes, quand la comtesse +de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard +Olivier Bertin. + +Il les vit, les rejoignit, et, les saluant: + +--Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup. +En huit jours, elle a change. + +Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta: + +--Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux. +Elle est deja bien moins petite fille et bien plus Parisienne. + +Mais soudain il revint a la grande affaire du jour. + +--Commencons a droite, nous allons rejoindre la duchesse. + +La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et +preoccupee comme un exposant, demanda: + +--Que dit-on? + +--Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran, +un Puvis de Chavannes admirable, un Roll tres etonnant, tres neuf, un +Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Beraud, des Cazin, des Duez, +des tas de bonnes choses enfin. + +--Et vous, dit-elle. + +--On me fait des compliments, mais je ne suis pas content. + +--Vous n'etes jamais content. + +--Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison. + +--Pourquoi? + +--Je n'en sais rien. + +--Allons voir. + +Quand ils arriverent devant le tableau--deux petites paysannes prenant +un bain dans un ruisseau--un groupe arrete l'admirait. Elle en fut +joyeuse, et tout bas. + +--Mais il est delicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de +mieux. + +Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot +qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements +rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait +raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de +Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze +ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mievreries, les +delicatesses elegantes, les sentiments exprimes, les nuances batardes +de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art degage des idees, des +tendances et des prejuges mondains. + +Les entrainant plus loin: "Continuons," dit-il. + +Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur +montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles, +heureux par elles. + +Soudain, la comtesse demanda: + +--Quelle heure est-il? + +--Midi et demi. + +--Oh! Allons vite dejeuner. La duchesse doit nous attendre chez +Ledoyen, ou elle m'a chargee de vous amener, si nous ne la retrouvions +pas dans les salles. + +Le restaurant, au milieu d'un ilot d'arbres et d'arbustes, avait l'air +d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix, +d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en +sortait par toutes les fenetres et toutes les portes grandes ouvertes. +Les tables, pressees, entourees de gens en train de manger, etaient +repandues par longues files dans les chemins voisins, a droite et a +gauche du passage etroit ou les garcons couraient, assourdis, affoles, +tenant a bout de bras des plateaux charges de viandes, de poissons ou +de fruits. + +Sous la galerie circulaire c'etait une telle multitude d'hommes et +de femmes qu'on eut dit une pate vivante. Tout cela riait, appelait, +buvait et mangeait, mis en gaite par les vins et inonde d'une de ces +joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil. + +Un garcon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon +reserve ou les attendait la duchesse. + +En y entrant, le peintre apercut, a cote de sa tante, le marquis de +Farandal, empresse et souriant, tendant les bras pour recevoir les +ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en +ressentit un tel deplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des +choses irritantes et brutales. + +La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le depart de +Musadieu emmene par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, a la pensee +que ce bellatre de marquis devait epouser Annette, qu'il etait venu +pour elle, qu'il la regardait deja comme destinee a sa couche, +s'enervait et se revoltait comme si on eut meconnu et viole ses +droits, des droits mysterieux et sacres. + +Des qu'on fut a table, le marquis, place a cote de la jeune fille, +s'occupa d'elle avec cet air empresse des hommes autorises a faire +leur cour. + +Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et +investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une +galanterie familiere et officielle. Dans ses manieres et ses paroles +apparaissait deja quelque chose de decide comme l'annonce d'une +prochaine prise de possession. + +La duchesse et la comtesse semblaient proteger et approuver cette +allure de pretendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil +de complicite. + +Aussitot le dejeuner fini, on retourna a l'Exposition. C'etait dans +les salles une telle melee de foule, qu'il semblait impossible d'y +penetrer. Une chaleur d'humanite, une odeur fade de robes et d'habits +vieillis sur le corps faisaient la dedans une atmosphere ecoeurante +et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les +toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussee avait +lieu dans cette masse epaisse entr'ouverte un moment pour laisser +passer la haute echelle double des vernisseurs qui criaient: + +"Attention, messieurs; attention, mesdames." + +Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient separes +des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur +lui: + +--Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu +que si nous nous perdons, nous nous retrouverons a quatre heures au +buffet. + +--C'est vrai, dit-il. + +Mais il etait absorbe par l'idee que le marquis accompagnait Annette +et continuait a marivauder pres d'elle avec sa fatuite galante. + +La comtesse murmura: + +--Alors, vous m'aimez toujours? + +Il repondit, d'un air preoccupe: + +--Mais oui, certainement. + +Et il cherchait, par-dessus les tetes, a decouvrir le chapeau gris de +M. de Farandal. + +Le sentant distrait et voulant ramener a elle sa pensee, elle reprit: + +--Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette annee. C'est +votre chef-d'oeuvre. + +Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de +son souci du matin. + +--Vrai? vous trouvez? + +--Oui, je le prefere a tout. + +--Il m'a donne beaucoup de mal. + +Avec des mots calins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien, +depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que +la flatterie tendre et continue. Capte, ranime, egaye par ces paroles +douces, il se remit a causer, ne voyant qu'elle, n'ecoutant qu'elle +dans cette grande cohue flottante. + +Pour la remercier, il murmura pres de son oreille: + +--J'ai une envie folle de vous embrasser. + +Une chaude emotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants, +elle repeta sa question: + +--Alors, vous m'aimez toujours? + +Et il repondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait +point entendue tout a l'heure: + +--Oui, je vous aime, ma chere Any. + +--Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma +fille, je ne sortirai pas beaucoup. + +Depuis qu'elle sentait en lui ce reveil inattendu de tendresse, un +grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et +l'apaisement des annees, elle redoutait moins a present qu'il fut +seduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il +se mariat, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne deja, +grandissait sans cesse, faisait naitre en son esprit des combinaisons +irrealisables afin de l'avoir pres d'elle le plus possible et d'eviter +qu'il passat de longues soirees dans le froid silence de son hotel +vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggerait +des distractions, l'envoyait au theatre, le poussait dans le monde, +aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de +sa maison. + +Elle reprit, repondant a sa secrete pensee: + +--Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gaterais! +Promettez-moi de venir tres souvent, puisque je ne sortirai plus +guere. + +--Je vous le promets. + +Une voix murmura, pres de son oreille: + +--Maman. + +La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le +marquis venaient de les rejoindre. + +--Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis tres fatiguee et j'ai +envie de m'en aller. + +La comtesse reprit: + +--Je m'en vais aussi, je n'en puis plus. + +Ils gagnerent l'escalier interieur qui part des galeries ou s'alignent +les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitre ou sont +exposees les oeuvres de sculpture. + +De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout a l'autre +la serre geante pleine de statues dressees dans les chemins, autour +des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le +sol des allees de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient +de cette nappe sombre de chapeaux et d'epaules, en la trouant en mille +endroits, et semblaient lumineux, tant ils etaient blancs. + +Comme Bertin saluait les femmes a la porte de sortie, Mme de +Guilleroy lui demanda tout bas: + +--Alors, vous venez ce soir? + +--Mais oui. + +Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des +impressions de la journee. + +Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des +statues, devant le buffet, et la, on discutait, comme tous les ans, en +soutenant ou en attaquant les memes idees, avec les memes arguments +sur des oeuvres a peu pres pareilles. Olivier qui, d'ordinaire, +s'animait a ces disputes, ayant la specialite des ripostes et des +attaques deconcertantes et une reputation de theoricien spirituel +dont il etait fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il +repondait, par habitude, ne l'interessaient pas plus que celles qu'il +entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus ecouter, de +ne plus comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces +antiques questions d'art dont il connaissait toutes les faces. + +Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimees jusqu'ici d'une +facon presque exclusive, mais il en etait distrait ce jour-la par une +de ces preoccupations legeres et tenaces, un de ces petits soucis qui +semblent ne nous devoir point toucher et qui sont la malgre tout, +quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piques dans la pensee comme une +invisible epine enfoncee dans la chair. + +Il avait meme oublie ses inquietudes sur ses baigneuses pour ne se +souvenir que de la tenue deplaisante du marquis aupres d'Annette. Que +lui importait, apres tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu +empecher ce mariage precieux, decide d'avance, convenable sur tous les +points? Mais aucun raisonnement n'effacait cette impression de malaise +et de mecontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et +sourire en fiance, en caressant du regard le visage de la jeune fille. + +Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule +avec sa fille continuant sous la clarte des lampes leur tricot pour +les malheureux, il eut grand'peine a se garder de tenir sur le marquis +des propos moqueurs et mechants, et de decouvrir aux yeux d'Annette +toute sa banalite voilee de chic. + +Depuis longtemps, en ces visites apres diner, il avait souvent des +silences un peu somnolents et des poses abandonnees de vieil ami qui +ne se gene plus. Enfonce dans son fauteuil, les jambes croisees, +la tete en arriere, il revassait en parlant et reposait dans cette +tranquille intimite son corps et son esprit. Mais voila que, soudain, +lui revinrent cet eveil et cette activite des hommes qui font des +frais pour plaire, que preoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent +devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour +parer leurs idees et les rendre coquettes. Il ne laissait plus trainer +la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa +verve, et il eprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la +comtesse et sa fille, ou quand il les sentait emues, ou quand il les +voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de +travailler pour l'ecouter, un chatouillement de plaisir, un petit +frisson de succes qui le payait de sa peine. + +Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais, +peut-etre, il n'avait passe d'aussi douces soirees. + +Mme de Guilleroy, dont cette assiduite apaisait les craintes +constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts. +Elle refusait des diners en ville, des bals, des representations, afin +d'avoir la joie de jeter dans la boite du telegraphe, en sortant a +trois heures, la petite depeche bleue qui disait: "A tantot." Dans +les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tete-a-tete +qu'il desirait, elle envoyait coucher sa fille des que dix heures +commencaient a sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en etonnait et +demandait en riant qu'on ne traitat plus Annette en petit enfant pas +sage, elle accorda un quart d'heure de grace, puis une demi-heure, +puis une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs apres que la +jeune fille etait partie, comme si la moitie du charme qui le tenait +dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitot des +pieds de la comtesse le petit siege bas qu'il preferait, il s'asseyait +tout pres d'elle et posait, par moments, avec un mouvement calin, +une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il +tenait dans les siennes, et sa fievre d'esprit tombant soudain, il +cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de +l'effort qu'il avait fait. + +Elle comprit bien, peu a peu, avec son flair de femme, qu'Annette +l'attirait presque autant qu'elle-meme. Elle n'en fut point fachee, +heureuse qu'il put trouver entre elles quelque chose de la famille +dont elle l'avait prive; et elle l'emprisonnait le plus possible entre +elles deux, jouant a la maman pour qu'il se crut presque pere de cette +fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutat a tout ce +qui le captivait dans cette maison. + +Sa coquetterie, toujours eveillee, mais inquiete depuis qu'elle +sentait, de tous les cotes, comme des piqures presque imperceptibles +encore, les innombrables attaques de l'age, prit une allure plus +active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait a ne +point boire, et l'amincissement reel de sa taille lui rendait en effet +sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait +a peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce regime. La peau +distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus +eclatante la fraicheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son +visage avec des procedes d'actrice, et bien qu'elle se creat ainsi au +grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumieres +cet eclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardees un +incomparable teint. + +La constatation de cette decadence et l'emploi de cet artifice +modifierent ses habitudes. Elle evita le plus possible les +comparaisons en plein soleil et les rechercha a la lumiere des lampes +qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguee, pale, +plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes +qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours +ou elle se sentait en beaute, elle triomphait et jouait a la grande +soeur avec une modestie grave de petite mere. Afin de porter toujours +des robes presque pareilles a celles de sa fille, elle lui donnait des +toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez +qui apparaissait de plus en plus un caractere enjoue et rieur, les +portait avec une vivacite petillante qui la rendait plus gentille +encore. Elle se pretait de tout son coeur aux maneges coquets de sa +mere, jouait avec elle, d'instinct, de petites scenes de grace, savait +l'embrasser a propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer +par un mouvement, une caresse, quelque invention ingenieuse, +combien elles etaient jolies toutes les deux et combien elles se +ressemblaient. + +Olivier Bertin, a force de les voir ensemble et de les comparer sans +cesse, arrivait presque, par moments, a les confondre. Quelquefois, si +la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il etait +force de demander: "Laquelle a dit cela?" Souvent meme, il s'amusait +a jouer ce jeu de la confusion quand ils etaient seuls tous les trois +dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux +et les priait de lui adresser la meme question l'une apres l'autre +d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il +reconnut les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse a trouver +les memes intonations, a dire les memes phrases avec les memes +accents, que souvent il ne devinait pas. Elles etaient parvenues, en +verite, a prononcer si pareillement, que les domestiques repondaient +"Oui, madame", a la jeune fille et "Oui, mademoiselle" a la mere. + +A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles +avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que +M. de Guilleroy lui-meme, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans +le fond sombre du salon, les confondait a tout instant et demandait: +"Est-ce toi, Annette, ou est-ce ta maman?" + +De cette ressemblance naturelle et voulue, reelle et travaillee, etait +nee dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre +d'un etre double, ancien et nouveau, tres connu et presque ignore, de +deux corps faits l'un apres l'autre avec la meme chair, de la meme +femme continuee, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait ete. Et il +vivait pres d'elles, partage entre les deux, inquiet, trouble, sentant +pour la mere ses ardeurs reveillees et couvrant la fille d'une obscure +tendresse. + + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +I + + +"20 juillet, Paris. Onze heures soir + +"Mon ami, ma mere vient de mourir a Roncieres. Nous partons a minuit. +Ne venez pas, car nous ne prevenons personne. Mais plaignez-moi et +pensez a moi. + +"Votre ANY." + +"21 juillet, midi. + +"Ma pauvre amie, je serais parti malgre vous si je ne m'etais habitue +a considerer toutes vos volontes comme des ordres. Je pense a vous +depuis hier avec une douleur poignante. Je songe a ce voyage muet que +vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre mari, +dans ce wagon a peine eclaire qui vous trainait vers votre morte. Je +vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous pleurant et +Annette sanglotant. J'ai vu votre arrivee a la gare, l'horrible trajet +dans la voiture, l'entree au chateau au milieu des domestiques, votre +elan dans l'escalier, vers cette chambre, vers ce lit ou elle est +couchee, votre premier regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre +figure immobile. Et j'ai pense a votre coeur, a votre pauvre coeur, a +ce pauvre coeur dont la moitie est a moi et qui se brise, qui souffre +tant, qui vous etouffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment. + +Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitie. + +"OLIVIER." + +"21 juillet. Roncieres. + +"Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose pouvait +me faire du bien en ce malheur horrible ou je suis tombee. Nous +l'avons enterree hier, et depuis que son pauvre corps inanime est +sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la terre. +On aime sa mere presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est +naturel comme de vivre; et on ne s'apercoit de toute la profondeur des +racines de cet amour qu'au moment de la separation derniere. Aucune +autre affection n'est comparable a celle-la, car toutes les autres +sont de rencontre, et celle-la est de naissance; toutes les autres +nous sont apportees plus tard par les hasards de l'existence, et +celle-la vit depuis notre premier jour dans notre sang meme. Et puis, +et puis, ce n'est pas seulement une mere qu'on a perdue, c'est toute +notre enfance elle-meme qui disparait a moitie, car notre petite vie +de fillette etait a elle autant qu'a nous. Seule elle la connaissait +comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et +cheres qui sont, qui etaient les douces premieres emotions de notre +coeur. A elle seule je pouvais dire encore: "Te rappelles-tu, mere, +le jour ou...? Te rappelles-tu, mere, la poupee de porcelaine que +grand'maman m'avait donnee?" Nous marmottions toutes les deux un long +et doux chapelet de menus et mievres souvenirs que personne sur la +terre ne sait plus que moi. C'est donc une partie de moi qui est +morte, la plus vieille, la meilleure. J'ai perdu le pauvre coeur ou +la petite fille que j'etais vivait encore tout entiere. Maintenant +personne ne la connait plus, personne ne se rappelle la petite Anne, +ses jupes courtes, ses rires et ses mines. + +"Et un jour viendra, qui n'est peut-etre pas bien loin, ou je m'en +irai a mon tour, laissant seule dans ce monde ma chere Annette, comme +maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, dur, cruel! On +n'y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi la mort +prendre quelqu'un a tout instant, comme elle nous prendra bientot. Si +on la regardait, si on y songeait, si on n'etait pas distrait, rejoui +et aveugle par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus +vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous. + +"Je suis si brisee, si desesperee, que je n'ai plus la force de rien +faire. Jour et nuit je pense a ma pauvre maman, clouee dans cette +boite, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et dont +la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur n'est plus +qu'une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle +horreur! + +"Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas senti +toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, pensez a moi, +ecrivez-moi. J'ai tant besoin de vous a present. + +"ANNE." + +Paris, 25 juillet. + +"Ma pauvre amie, + +"Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus +la vie en rose. Depuis votre depart je suis perdu, abandonne, sans +attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. Je +pense sans cesse a vous et a notre Annette, je vous sens loin toutes +les deux quand j'aurais tant besoin que vous fussiez pres de moi. + +"C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me +manquez. Jamais, meme aux jours ou j'etais jeune, vous ne m'avez ete +_tout_, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque temps cette +crise, qui doit etre un coup de soleil de l'ete de la Saint-Martin. +Ce que j'eprouve est meme si bizarre, que je veux vous le raconter. +Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus me promener. +Autrefois, et meme pendant les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en +aller tout seul par les rues en flanant, distrait par les gens et les +choses, goutant la joie de voir et le plaisir de battre le pave d'un +pied joyeux. J'allais devant moi sans savoir ou, pour marcher, pour +respirer, pour revasser. Maintenant je ne peux plus. Des que je +descends dans la rue, une angoisse m'oppresse, une peur d'aveugle qui +a lache son chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui +a perdu la trace d'un sentier dans un bois, et il faut que je rentre. +Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande: "Ou vais-je +aller?" Je me reponds: "Nulle part, puisque je me promene." Eh bien, +je ne peux pas, je ne peux plus me promener sans but. La seule pensee +de marcher devant moi m'ecrase de fatigue et m'accable d'ennui. Alors +je vais trainer ma melancolie au Cercle. + +"Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n'etes plus ici. +J'en suis certain. Lorsque je vous sais a Paris, il n'y a plus de +promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre sur +le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous pouvez +etre partout. Si je ne vous apercois point, je puis au moins trouver +Annette qui est une emanation de vous. Vous me mettez, l'une +et l'autre, de l'esperance plein les rues, l'esperance de vous +reconnaitre, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous +devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et les +femmes dont la tournure ressemble a la votre agitent mon coeur de tout +le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes yeux, +me donnent une sorte d'appetit de vous voir. + +"Vous allez me trouver bien egoiste, ma pauvre amie, moi qui vous +parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que +vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant +habitue a etre gate par vous, que je crie: "Au secours" quand je ne +vous ai plus. + +"Je baise vos pieds pour que vous ayez pitie de moi. + +"OLIVIER." + +"Roncieres, 30 juillet. + +"Mon ami, + +"Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous m'aimez! +Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vraiment que la +douleur allait me tuer a mon tour. Elle etait en moi, comme un bloc de +souffrance enferme dans ma poitrine, et qui grossissait sans cesse, +m'etouffait, m'etranglait. Le medecin qu'on avait appele, afin qu'il +apaisat les crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par jour, +m'a piquee avec de la morphine, ce qui m'a rendue presque folle, et +les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon etat, me +jetaient dans une surexcitation qui touchait au delire. Je suis un peu +calmee depuis le gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis +le jour de l'enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voila que, +pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversee, j'ai senti tout +d'un coup que les larmes commencaient a me sortir des yeux, lentes, +rares, petites, brulantes. Oh! ces premieres larmes, comme elles font +mal! Elles me dechiraient comme si elles eussent ete des griffes, et +j'avais la gorge serree a ne plus laisser passer mon souffle. Puis, +ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus tiedes. Elles +s'echappaient de mes yeux comme d'une source, et il en venait tant, +tant, tant, que mon mouchoir en fut trempe, et qu'il fallut en prendre +un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait s'amollir, se fendre, +couler par mes yeux. + +"Depuis ce moment-la, je pleure du matin au soir, et cela me sauve. On +finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas +pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournees dans le +pays, et j'ai tenu a ce qu'il emmenat Annette afin de la distraire et +de la consoler un peu. Ils s'en vont en voiture ou a cheval jusqu'a +huit ou dix lieues de Roncieres, et elle me revient rose de jeunesse, +malgre sa tristesse, et les yeux tout brillants de vie, tout animes +par l'air de la campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est +beau d'avoir cet age-la! Je pense que nous allons rester ici encore +quinze jours ou trois semaines; puis, malgre le mois d'aout, nous +rentrerons a Paris pour la raison que vous savez. + +"Je vous envoie tout ce qui me reste de mon coeur. + +"ANY." + + +"Paris, 4 aout. + +"Je n'y tiens plus, ma chere amie; il faut que vous reveniez, car il +va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande si je ne suis +pas malade, tant j'ai le degout de tout ce que je faisais depuis +si longtemps avec un certain plaisir ou avec une resignation +indifferente. D'abord, il fait si chaud a Paris, que chaque nuit +represente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me leve, accable +par la fatigue de ce sommeil en etuve, et je me promene pendant une +heure ou deux devant une toile blanche, avec l'intention d'y dessiner +quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans l'oeil, +rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort inutile +vers le travail est exasperant. Je fais venir des modeles, je les +place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des +expressions que j'ai peintes a satiete, je les fais se rhabiller et je +les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf, et j'en +souffre comme si je devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de +l'oeil ou du cerveau, epuisement de la faculte artiste ou courbature +du nerf optique? Sait-on! il me semble que j'ai fini de decouvrir le +coin d'inexplore qu'il m'a ete donne de visiter. Je n'apercois plus +que ce que tout le monde connait; je fais ce que tous les mauvais +peintres ont fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une observation +de cuistre. Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre des +motifs nouveaux me paraissait illimite, et j'avais, pour les exprimer, +une telle variete de moyens que l'embarras du choix me rendait +hesitant. Or, voila que, tout a coup, le monde des sujets entrevus +s'est depeuple, mon investigation est devenue impuissante et sterile. +Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus +en chaque etre humain ce caractere et cette saveur que j'aimais tant +discerner et rendre apparents. Je crois cependant que je pourrais +faire un tres joli portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle +vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pensee? Oui, +peut-etre. + +"Donc, apres m'etre efforce d'esquisser un homme ou une femme qui ne +soient pas semblables a tous les modeles connus, je me decide a aller +dejeuner quelque part, car je n'ai plus le courage de m'asseoir seul +dans ma salle a manger. Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue +de foret emprisonnee dans une ville morte. Toutes les maisons sentent +le vide. Sur la chaussee, les arroseurs lancent des panaches de pluie +blanche qui eclaboussent le pave de bois d'ou s'exhale une vapeur de +goudron mouille et d'ecurie lavee; et d'un bout a l'autre de la longue +descente du parc Monceau a Saint-Augustin, on apercoit cinq ou six +formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domestiques. +L'ombre des platanes etale au pied des arbres, sur les trottoirs +brulants, une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode l'eau +repandue qui seche. L'immobilite des feuilles dans les branches et de +leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la fatigue de la ville +rotie, sommeillant et transpirant a la facon d'un ouvrier endormi +sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle pue +affreusement par ses bouches d'egout, les soupiraux des caves et des +cuisines, les ruisseaux ou coule la crasse de ses rues. Alors, je +pense a ces matinees d'ete, dans votre verger plein de petites fleurs +champetres qui donnent a l'air un gout de miel. Puis, j'entre, ecoeure +deja, au restaurant ou mangent, avec des airs accables, des hommes +chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, et dont le front moite +reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la +glace, le pain mou, le filet flasque, le legume recuit, le fromage +purulent, les fruits muris a la devanture. Et je sors avec la nausee, +et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'a l'heure +du diner que je prends au Cercle. + +"J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien +d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de +Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze +ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui +est, parait-il, un endroit ou l'on va se distraire. On devrait bien +me changer ma generation dont j'ai les yeux, les oreilles et l'esprit +rassasies. Ceux-la font toujours des conquetes; ils s'en vantent et +s'entre-felicitent. + +"Apres avoir baille autant de fois qu'il y a de minutes entre huit +heures et minuit, je rentre me coucher et je me deshabille en +songeant, qu'il faudra recommencer demain. + +"Oui, ma chere amie, je suis a l'age ou la vie de garcon devient +intolerable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous le +soleil. Un garcon doit etre jeune, curieux, avide. Quand on n'est +plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai +aime ma liberte, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle +me pese aujourd'hui! La liberte, pour un vieux garcon comme moi, c'est +le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans rien, +dedans pour empecher de voir le bout, c'est cette question sans cesse +posee: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'etre pas seul? +Et je vais de camarade en camarade, de poignee demain en poignee +demain, mendiant un peu d'amitie. J'en recueille des miettes qui ne +font pas un morceau--Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'etes pas +a moi. C'est meme peut-etre de vous que me vient l'angoisse dont je +souffre, car c'est le desir de votre contact, de votre presence, du +meme toit sur nos tetes, des memes murs enfermant nos existences, +du meme interet serrant nos coeurs, le besoin de cette communaute +d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaite, de tristesse et aussi +de choses materielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous etes a +moi, c'est-a-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais +je voudrais respirer sans cesse l'air meme que vous respirez, partager +tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient a nous +deux, sentir que tout ce dont je vis est a vous autant qu'a moi, le +verre dans lequel je bois, le siege sur lequel je me repose, le pain +que je mange et le feu qui me chauffe. + +"Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous. + +"OLIVIER." + + +"Roncieres, 8 aout. + +"Mon ami, je suis malade, et si fatiguee que vous ne me reconnaitrez +point. Je crois que j'ai trop pleure. Il faut que je me repose un peu +avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer a vous comme je +suis. Mon mari part pour Paris apres-demain et vous portera de nos +nouvelles. Il compte vous emmener diner quelque part et me charge de +vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures. + +"Quant a moi, des que je me sentirai un peu mieux, des que je n'aurai +plus cette figure de deterree qui me fait peur a moi-meme, je +retournerai pres de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi +aussi, et je veux offrir a chacun de vous tout ce que je pourrai lui +donner, sans voler l'autre. + +"Je vous tends mes yeux qui ont tant pleure, pour que vous les +baisiez. + +"ANNE." + +Quand il recut cette lettre annoncant le retour encore retarde, +Olivier Bertin eut envie, une envie immoderee, de prendre une voiture +pour aller a la gare, et le train pour aller a Roncieres; puis, +songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se +resigna et se mit a desirer l'arrivee du mari avec presque autant +d'impatience que si c'eut ete celle de la femme elle-meme. + +Jamais il n'avait aime Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures +d'attente. + +Quand il le vit entrer, il s'elanca vers lui, les mains tendues, +s'ecriant: + +--Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir! + +L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer +a Paris, car la vie n'etait pas gaie en Normandie, depuis trois +semaines. + +Les deux hommes s'assirent sur un petit canape a deux places, dans un +coin de l'atelier, sous un dais d'etoffes orientales, et, se reprenant +les mains avec des airs attendris, ils se les serrerent de nouveau. + +--Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle? + +--Oh! pas tres bien. Elle a ete tres touchee, tres affectee, et elle +se remet trop lentement. J'avoue meme qu'elle m'inquiete un peu. + +--Mais pourquoi ne revient-elle pas? + +--Je n'en sais rien. Il m'a ete impossible de la decider a rentrer +ici. + +--Que fait-elle tout le jour? + +--Mon Dieu, elle pleure, elle pense a sa mere. Ca n'est pas bon pour +elle. Je voudrais bien qu'elle se decidat a changer d'air, a quitter +l'endroit ou ca s'est passe, vous comprenez? + +--Et Annette? + +--Oh! elle, une fleur epanouie! + +Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore: + +--A-t-elle eu beaucoup de chagrin? + +--Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit +ans, ca ne tient pas. + +Apres un silence, Guilleroy reprit: + +--Ou allons-nous diner, mon cher? J'ai bien besoin de me degourdir, +moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement. + +--Mais, en cette saison, il me semble que le cafe des Ambassadeurs est +indique. + +Et ils s'en allerent, en se tenant par le bras, vers les +Champs-Elysees. Guilleroy, agite par cet eveil des Parisiens qui +rentrent et pour qui la ville, apres chaque absence, semble rajeunie +et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille +details, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier, +apres d'indifferentes reponses ou se refletait tout l'ennui de sa +solitude, parlait de Roncieres, cherchait a saisir en cet homme, a +recueillir autour de lui ce quelque chose de presque materiel que +laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile emanation des +etres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques +heures et qui s'evapore dans l'air nouveau. + +Le ciel lourd d'un soir d'ete pesait sur la ville et sur la grande +avenue ou commencaient a sautiller sous les feuillages les refrains +alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon +du cafe des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les +chaises encore vides de l'enceinte fermee jusqu'au petit theatre ou +les chanteuses, dans la clarte blafarde des globes electriques et du +jour meles, etalaient leurs toilettes eclatantes et la teinte rose de +leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes, +flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les +marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place reservee, +suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum +capiteux et frais de ses robes et de son corps. + +Guilleroy, radieux, murmura: + +--Oh! j'aime mieux etre ici que la-bas. + +--Et moi, repondit Bertin, j'aimerais mieux etre la-bas qu'ici. + +--Allons donc! + +--Parbleu. Je trouve Paris infect, cet ete. + +--Eh! mon cher, c'est toujours Paris. + +Le depute semblait etre dans un jour de contentement, dans un de ces +rares jours d'effervescence egrillarde ou les hommes graves font des +betises. Il regardait deux cocottes dinant a une table voisine avec +trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il +interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et +cotees dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura +avec un ton de profond regret: + +--Vous avez de la chance d'etre reste garcon, vous. Vous pouvez faire +et voir tant de choses. + +Mais le peintre se recria, et pareil a tous ceux qu'une pensee +harcelle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son +isolement. Quand il eut tout dit, recite jusqu'au bout la litanie +de ses melancolies, et raconte naivement, pousse par le besoin de +soulager son coeur, combien il eut desire l'amour et le frolement +d'une femme installee a son cote, le comte, a son tour, convint que +le mariage avait du bon. Retrouvant alors son eloquence parlementaire +pour vanter la douceur de sa vie interieure, il fit de la comtesse +un grand eloge, qu'Olivier approuvait gravement par de frequents +mouvements de tete. + +Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que +Guilleroy celebrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec +une conviction sincere: + +--Oui, vous avez eu de la chance, vous! + +Le depute, flatte, en convint; puis il reprit: + +--Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci +en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez a Paris, vous devriez +aller a Roncieres et la ramener. Elle vous ecoutera, vous, car vous +etes son meilleur ami; tandis qu'un mari..., vous savez... + +Olivier, ravi, reprit: + +--Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez-vous que +cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi? + +--Non, pas du tout; allez donc, mon cher. + +--J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure. +Faut-il lui envoyer une depeche? + +--Non, je m'en charge. Je vais la prevenir, afin que vous trouviez une +voiture a la gare. + +Comme ils avaient fini de diner, ils remonterent aux boulevards; mais +au bout d'une demi-heure a peine, le comte soudain quitta le peintre, +sous le pretexte d'une affaire urgente qu'il avait tout a fait +oubliee. + + +II + +La comtesse et sa fille, vetues de crepe noir, venaient de s'asseoir +face a face, pour dejeuner, dans la vaste salle de Roncieres. Les +portraits d'aieux, naivement peints, l'un en cuirasse, un autre en +justaucorps, celui-ci poudre en officier des gardes francaises, +celui-la en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la +collection des Guilleroy passes, en des cadres vieux dont la dorure +tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commencaient a servir les +deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre +en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points +noirs tourbillonnant et bourdonnant. + +--Ouvrez les fenetres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici. + +Les trois hautes fenetres, allant du parquet au plafond, et larges +comme des baies, furent ouvertes a deux battants. Un souffle d'air +tiede, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de +campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se melant a +l'air un peu humide de la piece profonde enfermee dans les murs epais +du chateau. + +--Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant a pleine gorge. + +Les yeux des deux femmes s'etaient tournes vers le dehors et +regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voile par cette +brume de midi qui miroite sur les terres impregnees de soleil, la +longue pelouse verte du parc, avec ses ilots d'arbres de place en +place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune +illuminee jusqu'a l'horizon par la nappe d'or des recoltes mures. + +--Nous ferons une longue promenade apres dejeuner, dit la comtesse. +Nous pourrons aller a pied jusqu'a Berville, en suivant la riviere, +car il ferait trop chaud dans la plaine. + +--Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix. + +--Tu sais que ton pere le defend. + +--Oh, puisque papa est a Paris! C'est si amusant de voir Julio en +arret. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drole! + +Repoussant sa chaise, elle se leva et courut a une fenetre d'ou elle +cria: "Hardi, Julio, hardi!" + +Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiees d'herbe, accablees +de chaleur, se reposaient couchees sur le flanc, le ventre saillant, +repousse par la pression du sol. Allant de l'une a l'autre avec des +aboiements, des gambades folles, une colere gaie, furieuse et feinte, +un epagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles +frisees s'envolaient a chaque bond, s'acharnait a faire lever les +trois grosses betes qui ne voulaient pas. C'etait la, assurement, +le jeu favori du chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il +apercevait les vaches etendues. Elles, mecontentes, pas effrayees, le +regardaient de leurs gros yeux mouilles, en tournant la tete pour le +suivre. + +Annette, de sa fenetre, cria: + +--Apporte, Julio, apporte. + +Et l'epagneul, excite, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait +jusqu'a la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commencaient +a s'inquieter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les +mouches devenaient plus frequents et plus longs. + +Soudain le chien, emporte par une course qu'il ne put maitriser a +temps, arriva en plein elan si pres d'une vache, que, pour ne point se +culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frole par le bond, +le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tete, se redressa +ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant fortement. Le +voyant debout, les deux autres aussitot l'imiterent; et Julio se mit +a danser autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le +felicitait. + +--Bravo, Julio, bravo! + +--Allons, dit la comtesse, viens donc dejeuner, mon enfant. + +Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux, +annonca: + +--Tiens! le porteur du telegraphe. + +Dans le sentier invisible, perdu au milieu des bles et des avoines, +une blouse bleue semblait glisser a la surface des epis, et s'en +venait vers le chateau, au pas cadence de l'homme. + +--Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une +mauvaise nouvelle! + +Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en +nous la mort d'un etre aime trouvee dans une depeche. Elle ne pouvait +maintenant dechirer la bande collee pour ouvrir le petit papier bleu, +sans sentir trembler ses doigts et s'emouvoir son ame, et croire que +de ces plis si longs a defaire allait sortir un chagrin qui ferait de +nouveau couler ses larmes. + +Annette, au contraire, pleine de curiosite jeune, aimait tout +l'inconnu qui vient a nous. Son coeur, que la vie venait pour la +premiere fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la +sacoche noire et redoutable attachee au flanc des pietons de la poste, +qui sement tant d'emotions par les rues des villes et les chemins des +champs. + +La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui +venait vers elle, porteur de quelques mots ecrits, de quelques mots +dont elle serait peut-etre blessee comme d'un coup de couteau a la +gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait a +deviner quelle etait cette nouvelle si pressee. A quel sujet? De qui? +La pensee d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-etre +aussi? + +Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis +quand elle eut dechire la depeche et reconnu le nom de son mari, elle +lut: "Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncieres par le +train d'une heure. Envoie phaeton gare. Tendresses." + +--Eh bien, maman? disait Annette. + +--C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir. + +--Ah! quelle chance! Et quand? + +--Tantot. + +--A quatre heures? + +--Oui. + +--Oh! qu'il est gentil! + +Mais la comtesse avait pali, car un souci nouveau depuis quelque temps +grandissait en elle, et la brusque arrivee du peintre lui semblait une +menace aussi penible que tout ce qu'elle avait pu prevoir. + +--Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle a sa fille. + +--Et toi, maman, tu ne viendras pas! + +--Non, je vous attendrai ici. + +--Pourquoi? Ca lui fera de la peine. + +--Je ne me sens pas tres bien. + +--Tu voulais aller a pied jusqu'a Berville, tout a l'heure. + +--Oui, mais le dejeuner m'a fait mal. + +--D'ici la, tu iras mieux. + +--Non, je vais meme monter dans ma chambre. Fais-moi prevenir des que +vous serez arrives. + +--Oui, maman. + +Puis, apres avoir donne des ordres pour qu'on attelat le phaeton a +l'heure voulue et qu'on preparat l'appartement, la comtesse rentra +chez elle et s'enferma. + +Sa vie, jusqu'alors, s'etait ecoulee presque sans souffrance, +accidentee seulement par l'affection d'Olivier, et agitee par le souci +de la conserver. Elle y avait reussi, toujours victorieuse dans cette +lutte. Son coeur, berce par les succes et la louange, devenu un coeur +exigeant de belle mondaine a qui sont dues toutes les douceurs de la +terre, apres avoir consenti a un mariage brillant, ou l'inclination +n'entrait pour rien, apres avoir ensuite accepte l'amour comme le +complement d'une existence heureuse, apres avoir pris son parti d'une +liaison coupable, beaucoup par entrainement, un peu par religion pour +le sentiment lui-meme, par compensation au train-train vulgaire de +l'existence, s'etait cantonne, barricade dans ce bonheur que le +hasard lui avait fait, sans autre desir que de le defendre contre +les surprises de chaque jour. Elle avait donc accepte avec une +bienveillance de jolie femme les evenements agreables qui se +presentaient, et, peu aventureuse, peu harcelee par des besoins +nouveaux et des demangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et +prevoyante, contente du present, inquiete, par nature, du lendemain, +elle avait su jouir des elements que lui fournissait le Destin avec +une prudence econome et sagace. + +Or, peu a peu, sans qu'elle osat meme se l'avouer, s'etait glissee +dans son ame la preoccupation obscure des jours qui passent, de +l'age qui vient. C'etait en sa pensee quelque chose comme une petite +demangeaison qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette +descente de la vie etait sans fond, qu'une fois commencee on ne +l'arretait plus, et cedant a l'instinct du danger, elle ferma les yeux +en se laissant glisser afin de conserver son reve, de ne pas avoir le +vertige de l'abime et le desespoir de l'impuissance. + +Elle vecut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de +rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette apparut a cote d'elle +avec la fraicheur de ses dix-huit annees, au lieu de souffrir de ce +voisinage, elle fut fiere, au contraire, de pouvoir etre preferee, +dans la grace savante de sa maturite, a cette fillette epanouie dans +l'eclat radieux de la premiere jeunesse. + +Elle se croyait meme au debut d'une periode heureuse et tranquille +quand la mort de sa mere vint la frapper en plein coeur. Ce fut, +pendant les premiers jours, un de ces desespoirs profonds qui ne +laissent place a nulle autre pensee. Elle restait du matin au soir +abimee dans la desolation, cherchant a se rappeler mille choses de +la morte, des paroles familieres, sa figure d'autrefois, des robes +qu'elle avait portees jadis, comme si elle eut amasse au fond de sa +memoire des reliques, et recueilli dans le passe disparu tous les +intimes et menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles +reveries. Puis quand elle fut arrivee ainsi a un tel paroxysme de +desespoir, qu'elle avait a tout instant des crises de nerfs et des +syncopes, toute cette peine accumulee jaillit en larmes, et, jour et +nuit, coula de ses yeux. + +Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait d'ouvrir les +volets et les rideaux en demandant: "Comment va Madame aujourd'hui?" +elle repondit, se sentant epuisee et courbaturee a force d'avoir +pleure: "Oh! pas du tout. Vraiment, je n'en puis plus." + +La domestique qui tenait le plateau portant le the regarda sa +maitresse, et emue de la voir si pale dans la blancheur du lit, elle +balbutia avec un accent triste et sincere: + +--En effet, Madame a tres mauvaise mine. Madame ferait bien de se +soigner. + +Le ton dont cela fut dit enfonca au coeur de la comtesse une petite +piqure comme d'une pointe d'aiguille, et des que la bonne fut partie, +elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire a glace. + +Elle demeura stupefaite en face d'elle-meme, effrayee de ses joues +creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par ces +quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si bien, +qu'elle avait si souvent regarde en tant de miroirs divers, dont elle +savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, tous les +sourires, dont elle avait deja bien des fois corrige la paleur, repare +les petites fatigues, detruit les rides legeres apparues au trop grand +jour, au coin des yeux, lui sembla tout a coup celui d'une autre +femme, un visage nouveau qui se decomposait, irreparablement malade. + +Pour se mieux voir, pour mieux constater ce mal inattendu, elle +s'approcha jusqu'a toucher la glace du front, si bien que son haleine, +repandant une buee sur le verre, obscurcit, effaca presque l'image +bleme qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir pour +essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une emotion +bizarre, elle fit un long et patient examen des alterations de son +visage. D'un doigt leger elle tendit la peau des joues, lissa celle +du front, releva les cheveux, retourna les paupieres pour regarder le +blanc de l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents un peu +ternies ou des points d'or brillaient, s'inquieta des gencives livides +et de la teinte jaune de la chair au-dessus des joues et sur les +tempes. + +Elle mettait a cette revue de la beaute defaillante tant d'attention +qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit +jusqu'au coeur quand sa femme de chambre, debout derriere elle, lui +dit: + +--Madame a oublie de prendre son the. + +La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la +domestique, devinant sa pensee, reprit: + +--Madame a trop pleure, il n'y a rien de pire que les larmes pour +vider la peau. C'est le sang qui tourne en eau. + +Comme la comtesse ajoutait tristement: + +--Il y a aussi l'age. + +La bonne se recria: + +--Oh! oh! Madame n'en est pas la! En quelques jours de repos il n'y +paraitra plus. Mais il faut que Madame se promene et prenne bien garde +de ne pas pleurer. + +Aussitot qu'elle fut habillee, la comtesse descendit au parc, et pour +la premiere fois depuis la mort de sa mere, elle alla visiter le petit +verger ou elle aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis +elle gagna la riviere et marcha le long de l'eau jusqu'a l'heure du +dejeuner. + +En s'asseyant a la table en face de son mari, a cote de sa fille, elle +demanda pour savoir leur pensee: + +--Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois etre moins pale. + +Le comte repondit: + +--Oh! vous avez encore bien mauvaise mine. + +Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les yeux, car +elle avait pris l'habitude des larmes. + +Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit qu'elle +pensat a sa mere, soit qu'elle pensat a elle-meme, elle sentit a tout +moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupieres, +mais pour ne pas les laisser s'epandre et lui raviner les joues, +elle les retenait en elle, et par un effort surhumain de volonte, +entrainant sa pensee sur des choses etrangeres, la maitrisant, la +dominant, l'ecartant de ses peines, elle s'efforcait de se consoler, +de se distraire, de ne plus songer aux choses tristes, afin de +retrouver la sante de son teint. + +Elle ne voulait pas surtout retourner a Paris et revoir Olivier Bertin +avant d'etre redevenue elle-meme. Comprenant qu'elle avait trop +maigri, que la chair des femmes de son age a besoin d'etre pleine pour +se conserver fraiche, elle cherchait de l'appetit sur les routes et +dans les bois voisins, et bien qu'elle rentrat fatiguee et sans faim, +elle s'efforcait de manger beaucoup. + +Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obstination. +Enfin, devant sa resistance invincible, il declara qu'il s'en allait +seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle y serait +disposee. + +Elle recut le lendemain la depeche annoncant l'arrivee d'Olivier. + +Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier +regard. Elle aurait desire attendre encore une semaine ou deux. En +une semaine, en se soignant, on peut changer tout a fait de visage, +puisque les femmes, meme bien portantes et jeunes, sous la moindre +influence sont meconnaissables du jour au lendemain. Mais l'idee +d'apparaitre en plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans +cette lumiere du mois d'aout, a cote d'Annette si fraiche, l'inquieta +tellement, qu'elle se decida tout de suite a ne point aller a la gare +et a l'attendre dans la demi-ombre du salon. + +Elle etait montee dans sa chambre et songeait. Des souffles de chaleur +remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant des cris-cris +emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'etait sentie si triste. Ce +n'etait plus la grande douleur ecrasante qui avait broye son coeur, +qui l'avait dechiree, aneantie, devant le corps sans ame de la vieille +maman bien-aimee. Cette douleur qu'elle avait crue inguerissable +s'etait, en quelques jours, attenuee jusqu'a n'etre qu'une souffrance +du souvenir; mais elle se sentait emportee maintenant noyee dans un +flot profond de melancolie ou elle etait entree tout doucement, et +dont elle ne sortirait plus. + +Elle avait envie de pleurer, une envie irresistible--et ne voulait +pas. Chaque fois qu'elle sentait ses paupieres humides, elle les +essuyait vivement, se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les +grands arbres des futaies les corbeaux promenant dans le ciel bleu +leur vol noir et lent. + +Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'oeil, +effacait la trace d'une larme en effleurant le coin de l'oeil avec +la houppe de poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant a +deviner a quel point de la route il pouvait bien etre arrive. + +Comme toutes les femmes qu'emporte une detresse d'ame irraisonnee +ou reelle, elle se rattachait a lui avec une tendresse eperdue. +N'etait-il pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout +ce que devient un etre quand on l'aime uniquement et qu'on se sent +vieillir! + +Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut a la +fenetre et vit le phaeton qui faisait le tour de la pelouse au grand +trot des deux chevaux. Assis a cote d'Annette, dans le fond de la +voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la comtesse, et elle +repondit a ce signe par des bonjours jetes des deux mains. Puis elle +descendit, le coeur battant, mais heureuse a present, toute vibrante +de la joie de le sentir si pres, de lui parler et de le voir. + +Ils se rencontrerent dans l'antichambre, devant la porte du salon. + +Il ouvrit les bras vers elle avec un irresistible elan, et d'une voix +que chauffait une emotion vraie: + +--Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse! + +Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant ses +joues, et pendant qu'il appuyait ses levres, elle murmura dans son +oreille: "Je t'aime." + +Puis Olivier, sans lacher ses mains qu'il serrait, la regarda, disant: + +--Voyons cette triste figure? + +Elle se sentait defaillir. Il reprit: + +--Oui, un peu palotte; mais ca n'est rien. + +Pour le remercier, elle balbutia: + +--Ah! cher ami, cher ami!--ne trouvant pas autre chose a dire. + +Mais il s'etait retourne, cherchant derriere lui Annette disparue, et +brusquement: + +--Est-ce etrange, hein, de voir votre fille en deuil? + +--Pourquoi? demanda la comtesse. + +Il s'ecria, avec une animation extraordinaire: + +--Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par moi, c'est +mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencontree autrefois en +entrant chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette porte ou vous +avez passe sous mon regard, comme une fregate passe sous le canon d'un +fort. Sacristi! quand j'ai apercu a la gare, tout a l'heure, la petite +debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil de ses cheveux +autour du visage, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais +pleurer. Je vous dis que c'est a devenir fou quand on vous a connue +comme moi, qui vous ai regardee mieux que personne et aimee plus que +personne, et reproduite en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai +bien pense que vous me l'aviez envoyee toute seule au chemin de fer +pour me donner cet etonnement. Dieu de Dieu, que j'ai ete surpris! Je +vous dis que c'est a devenir fou! + +Il cria: + +--Annette, Nane. + +La voix de la jeune fille repondit du dehors, car elle donnait du +sucre aux chevaux. + +--Voila, voila! + +--Viens donc ici. + +Elle accourut. + +--Tiens, mets-toi tout pres de ta mere. + +Elle s'y placa, et il les compara; mais il repetait machinalement, +sans conviction: "Oui, c'est etonnant, c'est etonnant," car elles se +ressemblaient moins cote a cote qu'avant de quitter Paris, la jeune +fille ayant pris en cette toilette noire une expression nouvelle de +jeunesse lumineuse, tandis que la mere n'avait plus depuis longtemps +cette flambee des cheveux et du teint dont elle avait jadis ebloui et +grise le peintre en le rencontrant pour la premiere fois. + +Puis la comtesse et lui entrerent au salon. Il semblait radieux. + +--Ah! la bonne idee que j'ai eue de venir!--disait-il. Il se +reprit:--Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a charge +de vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous propose?--Non, +n'est-ce pas?--Eh bien, je vous propose au contraire de rester ici. +Par ces chaleurs, Paris est odieux, tandis que la campagne est +delicieuse. Dieu! qu'il fait bon! + +La tombee du soir impregnait le parc de fraicheur, faisait frissonner +les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles qui +jetaient sur l'horizon un leger voile transparent. Les trois vaches, +debout et la tete basse, broutaient, avec avidite, et quatre paons, +avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher dans un cedre ou ils +avaient coutume de dormir, sous les fenetres du chateau. Des chiens +aboyaient au loin par la campagne, et dans l'air tranquille de cette +fin de jour passaient des appels de voix humaines, des phrases jetees +a travers les champs, d'une piece de terre a l'autre, et ces cris +courts et gutturaux avec lesquels on conduit les betes. + +Le peintre, nu-tete, les yeux brillants, respirait a pleine gorge; et +comme la comtesse le regardait: + +--Voila le bonheur, dit-il. + +Elle se rapprocha de lui. + +--Il ne dure jamais. + +--Prenons-le quand il vient. + +Elle, alors, avec un sourire: + +--Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne. + +--Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais +plus vivre en un endroit ou vous n'etes pas. Quand on est jeune, on +peut etre amoureux de loin, par lettres, par pensees, par exaltation +pure, peut-etre parce qu'on sent la vie devant soi, peut-etre aussi +parce qu'on a plus de passion que de besoins du coeur; a mon age, +au contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, c'est un +pansement de l'ame, qui ne battant plus que d'une aile s'envole moins +dans l'ideal. Le coeur n'a plus d'extase, mais des exigences egoistes. +Et puis, je sens tres bien que je n'ai pas de temps a perdre pour +jouir de mon reste. + +--Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main. + +Il repetait: + +--Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes cheveux, mon +caractere qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, voila une +chose que je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on m'eut +dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais triste sans +raison, inquiet, mecontent de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela +prouve que mon coeur aussi a vieilli. + +Elle repondit avec une certitude profonde: + +--Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas change. Si, il a +rajeuni peut-etre. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize. + +Ils resterent longtemps a causer ainsi dans la fenetre ouverte, meles +a l'ame du soir, tout pres l'un de l'autre, plus pres qu'ils n'avaient +jamais ete, en cette heure de tendresse, crepusculaire comme l'heure +du jour. + +Un domestique entra, annoncant: + +--Madame la comtesse est servie. + +Elle demanda: + +--Vous avez prevenu ma fille? + +--Mademoiselle est dans la salle a manger. + +Ils s'assirent a table, tous les trois. Les volets etaient clos, et +deux grands candelabres de six bougies, eclairant le visage d'Annette, +lui faisaient une tete poudree d'or. Bertin, souriant, ne cessait de +la regarder. + +--Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il. + +Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme pour +remercier la mere de lui avoir donne ce plaisir. + +Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune s'etait levee sur les +arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande ile, et +la campagne au dela semblait une mer cachee sous la petite brume qui +flottait au ras des plaines. + +--Oh! maman, allons nous promener, dit Annette. + +La comtesse y consentit. + +--Je prends Julio. + +--Oui, si tu veux. + +Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec le +chien. Lorsqu'ils longerent la pelouse, ils entendirent le souffle des +vaches qui, reveillees et sentant leur ennemi, levaient la tete pour +regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les +branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu'a terre en +mouillant les feuilles et se repandaient sur le chemin par petites +flaques de clarte jaune. Annette et Julio couraient, semblaient avoir +sous cette nuit sereine le meme coeur joyeux et vide, dont l'ivresse +partait en gambades. + +Dans les clairieres ou l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des +puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre la +rappelait, emerveille de cette vision noire, dont le clair visage +brillait. Puis, quand elle etait repartie, il prenait et serrait la +main de la comtesse, et souvent cherchait ses levres en traversant des +ombres plus epaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette avait +ravive l'impatience de son coeur. + +Ils gagnerent enfin le bord de la plaine, ou l'on devinait a peine au +loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fermes. A travers +la buee de lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, et le +silence leger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tiede +etait plein de l'inexprimable espoir, de l'indefinissable attente qui +rendent si douces les nuits d'ete. Tres haut dans le ciel, quelques +petits nuages longs et minces semblaient faits d'ecailles d'argent. +En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix +nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits freles dont +l'harmonie ressemblait d'abord a du silence. + +Une caille, dans un pre voisin, jetait son double cri, et Julio, les +oreilles dressees, s'en alla a pas furtifs vers les deux notes de +flute de l'oiseau. Annette le suivit, aussi legere que lui, retenant +son souffle et se baissant. + +--Ah! dit la comtesse restee seule avec le peintre, pourquoi les +moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien tenir, on +ne peut rien garder. On n'a meme pas le temps de gouter ce qui est +bon. C'est deja fini. + +Olivier lui baisa la main et reprit en souriant: + +--Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout a l'heure +presente. + +Elle murmura: + +--Vous ne m'aimez pas comme je vous aime! + +--Ah! par exemple! ... + +Elle l'interrompit: + +--Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant diner, +une femme qui satisfait les besoins de votre coeur, une femme qui ne +vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre +vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j'ai la conscience, j'ai la +joie ardente de vous avoir ete bonne, utile et secourable. Vous avez +aime, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'agreable, +mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma +passion, le don complet que je vous ai fait de mon etre intime. + +Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le +sens comme on sent un courant d'air froid. Vous aimez en moi mille +choses, ma beaute, qui s'en va, mon devouement, l'esprit qu'on me +trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le monde, celle que j'ai de +vous dans mon coeur; mais ce n'est pas moi, moi, rien que moi, +comprenez-vous? + +Il eut un petit rire amical: + +--Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me faites une scene de +reproches tres inattendue. + +Elle s'ecria: + +--Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous +aime, moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense a +vous, et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma chair et +de mon ame une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin +irresistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier +d'une facon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand on aime, +que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensee, son +corps, tout ce qu'on a, et de bien sentir qu'on donne et d'etre prete +a tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu'a aimer +souffrir pour vous, jusqu'a aimer mes inquietudes, mes tourments, mes +jalousies, la peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre pour +moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai decouvert, un vous qui +n'est pas celui du monde, celui qu'on admire, celui qu'on connait, +un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut +pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j'ai, pour le +regarder, des yeux qui ne voient plus que lui. Mais on ne peut pas +dire ces choses. Il n'y a pas de mots pour les exprimer. + +Il repeta tout bas, plusieurs fois de suite: + +--Chere, chere, chere Any. + +Julio revenait en bondissant, sans avoir trouve la caille qui s'etait +tue a son approche, et Annette le suivait toujours, essoufflee d'avoir +couru. + +--Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne a vous, monsieur le +peintre! + +Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrerent, marchant +ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus. +Il avancait, possede par elles, penetre par une sorte de fluide +feminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas a les voir, +puisqu'il les avait contre lui, et meme il fermait les yeux pour mieux +les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant +lui, epris d'elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans +savoir laquelle etait a gauche, laquelle etait a droite, laquelle +etait la mere, laquelle etait la fille. Il s'abandonnait +volontairement avec une sensualite inconsciente et raffinee au trouble +de cette sensation. Il cherchait meme a les meler dans son coeur, a ne +plus les distinguer dans sa pensee, et il bercait son desir au charme +de cette confusion. N'etait-ce pas une seule femme que cette mere et +cette fille si pareilles? et la fille ne semblait-elle pas venue sur +la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour la mere? + +Quand il rouvrit les yeux en penetrant dans le chateau, il lui sembla +qu'il venait de passer les plus delicieuses minutes de sa vie, de +subir la plus etrange, la plus inanalysable et la plus complete +emotion que put gouter un homme, grise d'une meme tendresse par la +seduction emanee de deux femmes. + +--Ah! l'exquise soiree! dit-il, des qu'il se retrouva entre elles a la +lumiere des lampes. + +Annette s'ecria: + +--Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je passerais toute la +nuit a me promener quand il fait beau. + +La comtesse regarda la pendule: + +--Oh! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon enfant. + +Ils se separerent, chacun allant vers son appartement. Seule, la jeune +fille qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien vite. + +Le lendemain, a l'heure ordinaire, lorsque la femme de chambre, apres +avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le the et regarda sa +maitresse encore ensommeillee, elle lui dit: + +--Madame a deja meilleure mine aujourd'hui. + +--Vous croyez? + +--Oh! oui. La figure de Madame est plus reposee. + +La comtesse, sans s'etre encore regardee, savait bien que c'etait +vrai. Son coeur etait leger, elle ne le sentait pas battre, et elle se +sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'etait plus rapide +comme la veille, chaud et charge de fievre, promenant en toute sa +chair de l'enervement et de l'inquietude, mais il y repandait un tiede +bien-etre, et aussi de la confiance heureuse. + +Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. Elle +fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'attendait a +se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs annees. Puis +elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, apres s'etre encore +regardee, elle se resigna a constater qu'elle avait seulement le teint +plus clair, les yeux moins fatigues, les levres plus vives que la +veille. Comme son ame etait contente, elle ne pouvait s'attrister, et +elle sourit en pensant: "Oui, dans quelques jours, je serai tout a +fait bien. J'ai ete trop eprouvee pour me remettre si vite." + +Mais elle resta longtemps, tres longtemps assise devant sa table de +toilette ou etaient etales, dans un ordre gracieux, sur une nappe +de mousseline bordee de dentelles, devant un beau miroir de cristal +taille, tous ses petits instruments de coquetterie a manche +d'ivoire portant son chiffre coiffe d'une couronne. Ils etaient la, +innombrables, jolis, differents, destines a des besognes delicates +et secretes, les uns en acier, fins et coupants, de formes bizarres, +comme des outils de chirurgie pour operer des bobos d'enfant, les +autres ronds et doux, en plume, en duvet, en peau de betes inconnues, +faits pour etendre sur la chair tendre la caresse des poudres +odorantes, des parfums gras ou liquides. + +Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de ses levres +a ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les +nuances imparfaitement retrouvees, soulignant les yeux, soignant les +cils. Quand elle descendit enfin, elle etait a peu pres sure que le +premier regard qu'il lui jetterait ne serait pas trop defavorable. + +--Ou est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontre dans le +vestibule. + +L'homme repondit: + +--M. Bertin est dans le verger, en train de faire une partie de +lawn-tennis avec mademoiselle. + +Elle les entendit de loin crier les points. + +L'une apres l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine de la +jeune fille annoncaient: quinze, trente, quarante, avantage, a deux, +avantage, jeu. + +Le verger ou avait ete battu un terrain pour le lawn-tennis etait un +grand carre d'herbe plante de pommiers, enclos par le parc, par le +potager et par les fermes dependant du chateau. Le long des talus qui +le limitaient de trois cotes, comme les defenses d'un camp retranche, +on avait fait pousser des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs +de toutes sortes, champetres ou rares, des roses en quantite, des +oeillets, des heliotropes, des fuchsias, du reseda, bien d'autres +encore, qui donnaient a l'air un gout de miel, ainsi que disait +Bertin. Des abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient leurs +domes de paille le long du mur aux espaliers du potager, couvraient ce +champ fleuri de leur vol blond et ronflant. + +Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin +d'obtenir la place necessaire au lawn-tennis, et un filet goudronne, +tendu par le travers de cet espace, le separait en deux camps. + +Annette, d'un cote, sa jupe noire relevee, nu-tete, montrant ses +chevilles et la moitie du mollet lorsqu'elle s'elancait pour attraper +la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants et les +joues rouges, fatiguee, essoufflee par le jeu correct et sur de son +adversaire. + +Lui, la culotte de flanelle blanche serree aux reins sur la chemise +pareille, coiffe d'une casquette a visiere, blanche aussi, et le +ventre un peu saillant, attendait la balle avec sang-froid, jugeait +avec precision sa chute, la recevait et la renvoyait sans se presser, +sans courir, avec l'aisance elegante, l'attention passionnee et +l'adresse professionnelle qu'il apportait a tous les exercices. + +Ce fut Annette qui apercut sa mere. Elle cria: + +--Bonjour, maman; attends une minute que nous ayons fini ce coup-la. + +Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa contre elle, +rapide et basse, presque roulante, toucha terre et sortit du jeu. + +Tandis que Bertin criait: "Gagne", que la jeune fille, surprise, +l'accusait d'avoir profite de son inattention, Julio, dresse +a chercher et a retrouver, comme des perdrix tombees dans les +broussailles, les balles perdues qui s'egaraient, s'elanca derriere +celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule +avec delicatesse, et la rapporta en remuant la queue. + +Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; mais, presse de se +remettre a jouer, anime par la lutte, content de se sentir souple, il +ne jeta sur ce visage tant soigne pour lui qu'un coup d'oeil court et +distrait; puis il demanda: + +--Vous permettez? chere comtesse, j'ai peur de me refroidir et +d'attraper une nevralgie. + +--Oh! oui, dit-elle. + +Elle s'assit sur un tas de foin, fauche le matin meme, pour donner +champ libre aux joueurs, et, le coeur un peu triste tout a coup, les +regarda. + +Sa fille, agacee de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait des +cris de depit ou de triomphe, des elans impetueux d'un bout a l'autre +de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des meches de cheveux +tombaient, deroulees, puis repandues sur ses epaules. Elle les +saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques secondes, +avec des mouvements impatients, les rattachait en piquant des +epingles, par grands coups, dans la masse de la chevelure. + +Et Bertin, de loin, criait a la comtesse: + +--Hein! est-elle jolie ainsi, et fraiche comme le jour? + +Oui, elle etait jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir +rouge, perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout +l'embellissait. + +Puis, quand ils se remettaient a jouer avec ardeur, la comtesse, de +plus en plus melancolique, songeait qu'Olivier preferait cette partie +de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats qui +sautent apres des boules de papier, a la douceur de s'asseoir pres +d'elle, en cette chaude matinee, et de la sentir, aimante, contre lui. + +Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du dejeuner, il lui +sembla qu'on la delivrait, qu'on lui otait un poids du coeur. Mais, +comme elle revenait, appuyee a son bras, il lui dit: + +--Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon d'etre, ou +de se croire jeune. Ah oui! ah oui! il n'y a que ca! Quand on n'aime +plus courir, on est fini! + +En sortant de table, la comtesse qui, pour la premiere fois, la +veille, n'avait pas ete au cimetiere, proposa d'y aller ensemble, et +ils partirent tous les trois pour le village. + +Il fallait traverser le bois ou coulait un ruisseau qu'on nommait la +Rainette, sans doute a cause des petites grenouilles dont il etait +peuple, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver a l'eglise +batie dans un groupe de maisons abritant l'epicier, le boulanger, le +boucher, le marchand de vins et quelques autres modestes commercants +chez qui venaient s'approvisionner les paysans. + +L'aller fut silencieux et recueilli, la pensee de la morte oppressant +les ames. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillerent et prierent +longtemps. La comtesse courbee, demeurait immobile, un mouchoir dans +les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que les larmes coulassent +sur ses joues. Elle priait, non pas comme elle avait fait jusqu'a ce +jour, par une espece d'evocation de sa mere, par un appel desespere +sous le marbre de la tombe, jusqu'a ce qu'elle crut sentir a son +emotion devenue dechirante que la morte l'entendait, l'ecoutait, mais +simplement en balbutiant avec ardeur les paroles consacrees du _Pater +noster_ et de l'_Ave Maria_. Elle n'aurait pas eu, ce jour-la, la +force et la tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de +cruel entretien sans reponse avec ce qui pouvait demeurer de l'etre +disparu autour du trou qui cachait les restes de son corps. D'autres +obsessions avaient penetre dans son coeur de femme, l'avaient remuee, +meurtrie, distraite; et sa priere fervente montait vers le ciel pleine +d'obscures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a +jete sur la terre toutes les pauvres creatures, afin qu'il eut pitie +d'elle-meme autant que de celle rappelee a lui. + +Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, tant ses apprehensions +etaient encore cachees et confuses, mais elle sentait qu'elle avait +besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des dangers +prochains et d'inevitables douleurs. + +Annette, les yeux fermes, apres avoir aussi balbutie des formules, +etait partie en une reverie, car elle ne voulait pas se relever avant +sa mere. + +Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un +ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui fut pas permis de +faire un croquis. + +En revenant, ils se mirent a parler de l'existence humaine, remuant +doucement ces idees ameres et poetiques d'une philosophie attendrie et +decouragee, qui sont un frequent sujet de causerie entre les hommes et +les femmes que la vie blesse un peu et dont les coeurs se melent en +confondant leurs peines. + +Annette, qui n'etait point mure pour ces pensees, s'eloignait a chaque +instant afin de cueillir des fleurs champetres au bord du chemin. + +Mais Olivier, pris d'un desir de la garder pres de lui, enerve de +la voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'oeil. Il +s'irritait qu'elle s'interessat aux couleurs des plantes plus qu'aux +phrases qu'il prononcait. Il eprouvait un malaise inexprimable de ne +pas la captiver, la dominer comme sa mere, et une envie d'etendre la +main, de la saisir, de la retenir, de lui defendre de s'en aller. Il +la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifferente, trop libre, +libre comme un oiseau, comme un jeune chien qui n'obeit pas, qui ne +revient point, qui a dans les veines l'independance, ce joli instinct +de liberte que la voix et le fouet n'ont pas encore vaincu. + +Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il +l'interrogeait, cherchait a eveiller un desir d'ecouter et sa +curiosite de femme; mais on eut dit que le vent capricieux du grand +ciel soufflait dans la tete d'Annette ce jour-la, comme sur les epis +ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, car +elle avait a peine repondu le mot banal attendu d'elle, jete entre +deux fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait a ses +fleurettes. Il s'exasperait a la fin, mordu par une impatience +puerile, et, comme elle venait prier sa mere de porter son premier +bouquet pour qu'elle en put cueillir un autre, il l'attrapa par le +coude et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'echappat plus. Elle se +debattait en riant et tirait de toute sa force pour s'en aller; alors, +mu par un instinct d'homme, il employa le moyen des faibles, et ne +pouvant seduire son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie. + +--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu preferes, je t'en ferai faire une +broche. + +Elle hesita, surprise. + +--Une broche, comment? + +--En pierres de la meme couleur: en rubis si c'est le coquelicot; en +saphir si c'est le bluet, avec une petite feuille en emeraudes. + +La figure d'Annette s'eclaira de cette joie affectueuse dont les +promesses et les cadeaux animent, les traits des femmes. + +--Le bluet, dit-elle, c'est si gentil! + +--Va pour un bluet. Nous irons le commander des que nous serons de +retour a Paris. + +Elle ne partait plus, attachee a lui par la pensee du bijou qu'elle +essayait deja d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda: + +--Est-ce tres long a faire, une chose comme ca? + +Il riait, la sentant prise. + +--Je ne sais pas, cela depend des difficultes. Nous presserons le +bijoutier. + +Elle fut soudain traversee par une reflexion navrante. + +--Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil. + +Il avait passe son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant +contre lui: + +--Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne +t'empechera pas de la contempler. + +Comme la veille au soir, il etait entre elles, tenu, serre, captif +entre leurs epaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus +pareils, pointilles de grains noirs, il leur parlait a tour de role, +en tournant la tete vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les +eclairant, il confondait moins a present la comtesse avec Annette, +mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir +renaissant de ce qu'avait ete la mere. Il avait envie de les embrasser +l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un +peu de cette fraicheur rose et blonde qu'il avait savouree jadis, et +qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce +qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant +d'une habitude ancienne. Il constatait meme, a cette heure, et +comprenait que son desir un peu lasse depuis longtemps et que son +affection pour elle s'etaient ranimes a la vue de sa jeunesse +ressuscitee. + +Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus, +comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donnee +par lui l'eussent apaise, mais il la suivait en tous ses mouvements, +avec le plaisir qu'on eprouve a voir les etres ou les choses qui +captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant une +gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer, quelque +chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa peau dans +l'air remue par sa course. Il la regardait avec ravissement, comme +on regarde une aurore, comme on ecoute de la musique, avec des +tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait, levait +les deux bras en meme temps pour remettre en place sa coiffure. +Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui +l'evocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses, +des mouvements qui lui mettaient sur la bouche le gout des baisers +donnes et rendus jadis; elle faisait du passe lointain, dont il avait +perdu la sensation precise, quelque chose de pareil a un present reve; +elle brouillait les epoques, les dates, les ages de son coeur, et +rallumant des emotions refroidies, melait, sans qu'il s'en doutat, +hier avec demain, le souvenir avec l'esperance. + +Il se demandait en fouillant sa memoire si la comtesse, en son plus +complet epanouissement, avait eu ce charme souple de chevre, ce charme +hardi, capricieux, irresistible, comme la grace d'un animal qui court +et qui saute. Non. Elle avait ete plus epanouie et moins sauvage. +Fille des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des +champs et vecu dans l'herbe, elle etait devenue jolie a l'ombre des +murs, et non pas au soleil du ciel. + +Quand ils furent rentres au chateau, la comtesse se mit a ecrire des +lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fenetre; +Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher a +pas lents, un cigare a la bouche, les mains derriere le dos, par les +chemins tournants du parc. Mais il ne s'eloignait pas jusqu'a perdre +de vue la facade blanche ou le toit pointu de la demeure. Des +qu'elle avait disparu derriere les bouquets d'arbres ou les massifs +d'arbustes, il avait une ombre sur le coeur, comme lorsqu'un nuage +couvre le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouees de +verdure, il s'arretait quelques secondes pour contempler les deux +lignes de hautes fenetres. Puis il se remettait en route. + +Il se sentait agite, mais content, content de quoi? de tout. + +L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-la. Il se sentait de +nouveau dans le corps des legeretes de petit garcon, des envies +de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui +sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent ete suspendus au bout +de fils elastiques. Il chantonnait des airs d'opera. Plusieurs fois de +suite, il repeta la phrase celebre de Gounod: "Laisse-moi contempler +ton visage", y decouvrant une expression profondement tendre qu'il +n'avait jamais sentie ainsi. + +Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fut devenu +si vite si different de lui-meme. Hier, a Paris, mecontent de tout, +degoute, irrite, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eut dit +qu'un dieu complaisant avait change son ame. "Ce bon dieu-la, +pensa-t-il, aurait bien du me changer de corps en meme temps, et me +rajeunir un peu." Tout a coup, il apercut Julio qui chassait dans un +fourree. Il l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main +sa tete fine coiffee de longues oreilles frisottees, il s'assit dans +l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur +ses genoux, et s'attendrissant a le caresser, l'embrassa comme font +les femmes dont le coeur s'emeut a toute occasion. + +Apres le diner, au lieu de sortir comme la veille, ils passerent la +soiree au salon, en famille. + +La comtesse dit tout a coup: + +--Il va pourtant falloir que nous partions! + +Olivier s'ecria: + +--Oh, ne parlez pas encore de ca! Vous ne vouliez pas quitter +Roncieres quand je n'y etais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus +qu'a filer. + +--Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici +indefiniment tous les trois. + +--Il ne s'agit point d'indefiniment, mais de quelques jours. Combien de +fois suis-je reste chez vous des semaines entieres? + +--Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison etait +ouverte a tout le monde. + +Alors Annette, d'une voix caline: + +--Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si +bien a jouer au tennis. Je me fache quand je perds, et puis apres je +suis si contente d'avoir fait des progres! + +Le matin meme, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche +ce sejour mysterieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans +savoir pourquoi. Cette journee qu'elle avait esperee si bonne, +lui laissait a l'ame une tristesse inexprimable et penetrante, une +apprehension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment. + +Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha meme d'ou +lui venait ce nouvel acces melancolique. + +Avait-elle subi une de ces imperceptibles emotions dont l'effleurement +a ete si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la +vibration demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?--Peut-etre. +Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrarietes dans +les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait passe, chaque +minute apportant la sienne! Or, elles etaient vraiment trop menues +pour lui laisser ce decouragement. "Je suis exigeante, pensa-t-elle. +Je n'ai pas le droit de me tourmenter ainsi." + +Elle ouvrit sa fenetre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y +demeura accoudee, les yeux sur la lune. + +Un bruit leger lui fit baisser la tete. Olivier se promenait devant le +chateau.--"Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle; +pourquoi ne m'a-t-il pas prevenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas +demande de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si +heureuse. A quoi songe-t-il donc?" + +Cette idee qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il +avait prefere s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare +a la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il +aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idee qu'il n'avait +pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans +l'ame un nouveau ferment d'amertume. + +Elle allait fermer sa fenetre pour ne plus le voir, pour n'etre plus +tentee de l'appeler, quand il leva les yeux et l'apercut. Il cria: + +--Tiens, vous revez aux etoiles, comtesse? + +Elle repondit: + +--Oui, vous aussi, a ce que je vois? + +--Oh! moi, je fume tout simplement. + +Elle ne put resister au desir de demander: + +--Comment ne m'avez-vous pas prevenue que vous sortiez? + +--Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs. + +--Alors bonsoir, mon ami. + +--Bonsoir, comtesse. + +Elle recula jusqu'a sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme +de chambre, appelee pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui +dit avec compassion: + +--Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure, pour demain. + +La comtesse dormit mal, fievreuse, agitee par des cauchemars. Des +son reveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-meme sa fenetre et ses +rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tires, +les paupieres gonflees, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en +eprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder +le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir. + +Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irresistible, de +partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair +ou l'on voyait trop dans le grand jour des champs, les ineffacables +fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre +des appartements, ou les rideaux lourds, meme en plein midi, ne +laissent entrer qu'une lumiere douce. Elle y redeviendrait elle-meme, +belle, avec la paleur qu'il faut dans cette lueur eteinte et discrete. +Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu +depeigne, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit +l'inquietude inconnue dont avait souffert son ame. Elle n'etait point +jalouse de la beaute de sa fille! Non, certes, mais elle sentait, +elle s'avouait pour la premiere fois qu'il ne fallait plus jamais se +montrer pres d'elle, en plein soleil. + +Elle sonna, et, avant de boire son the, elle donna des ordres pour +le depart, ecrivit des depeches, commanda meme par le telegraphe +son diner du soir, arreta ses comptes de campagne, distribua ses +instructions dernieres, regla tout en moins d'une heure, en proie a +une impatience febrile et grandissante. + +Quand elle descendit, Annette et Olivier, prevenus de cette decision, +l'interrogerent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour +ce brusque depart, aucune raison precise, ils grognerent un peu et +montrerent leur mecontentement jusqu'a l'instant de se separer dans la +cour de la gare, a Paris. + +La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda: + +--Voulez-vous venir diner demain? + +Il repondit, un peu boudeur: + +--Certainement, je viendrai. C'est egal, ce n'est pas gentil, ce que +vous avez fait. Nous etions si bien, la-bas, tous les trois! + + +III + +Des que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coupe qui la +ramenait a l'hotel, elle se sentit soudain tranquille, apaisee comme +si elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait +mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette +ville, dont les vrais Parisiens semblent porter les details familiers +dans leurs yeux et dans leur coeur. Chaque boutique apercue lui +faisait prevoir les suivantes alignees le long du boulevard, et +deviner la figure du marchand si souvent entrevu derriere sa vitrine, +Elle se sentait sauvee! de quoi? Rassuree! pourquoi? Confiante! a quel +sujet? + +Quand la voiture fut arretee sous la voute de la porte cochere, +elle descendit legerement et entra, comme on fait, dans l'ombre de +l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa +chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'etre +la, en securite, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui eclaire +a peine, laisse deviner autant que voir, ou l'on peut montrer ce +qui plait et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonne de +l'eclatante lumiere qui baignait la campagne demeurait encore en elle +comme l'impression d'une souffrance finie. + +Quand elle descendit pour diner, son mari, qui venait de rentrer, +l'embrassa avec affection, et souriant: + +--Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramenerait. Je +n'ai pas ete maladroit en vous l'envoyant. + +Annette repondit gravement, de cette voix particuliere qu'elle prenait +quand elle plaisantait sans rire: + +--Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se decider. + +Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse. + +La porte etant interdite, personne ne vint ce soir-la. Le lendemain, +Mme de Guilleroy passa toute sa journee dans les magasins de deuil +pour choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait +depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues seances +d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Des l'entree dans +la maison, elle se sentait rejouie a la pensee de tous les details de +cette minutieuse repetition, dans ces coulisses de la vie parisienne. +Elle adorait le bruit des robes des "demoiselles" accourues a son +entree, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame +la couturiere, la modiste ou la corsetiere, etait pour elle une +personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait +son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus +se sentir maniee par les mains habiles des jeunes filles qui la +devetaient et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant +son reflet gracieux. Le frisson que leurs doigts legers promenaient +sur sa peau, sur son cou, ou dans ses cheveux etait une des meilleures +et des plus douces petites gourmandises de sa vie de femme elegante. + +Ce jour-la, cependant, c'etait avec une certaine angoisse qu'elle +allait passer, sans voile et nu-tete, devant tous ces miroirs +sinceres. Sa premiere visite chez la modiste la rassura. Les trois +chapeaux qu'elle choisit lui allaient a ravir, elle n'en pouvait +douter, et quand la marchande lui eut dit avec conviction: "Oh! Madame +la Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil", elle +s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les +autres fournisseurs. + +Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la voir +et annoncant qu'elle reviendrait dans la soiree; puis elle ecrivit +des lettres; puis elle revassa quelque temps, surprise que ce simple +changement de lieu eut recule dans un passe qui semblait deja lointain +le grand malheur qui l'avait dechiree. Elle ne pouvait meme se +convaincre que son retour de Roncieres datat seulement de la veille, +tant l'etat de son ame etait modifie depuis sa rentree a Paris, comme +si ce petit deplacement eut cicatrise ses plaies. + +Bertin, arrive a l'heure du diner, s'ecria en l'apercevant: + +--Vous etes eblouissante, ce soir! + +Et ce cri repandit en elle une onde tiede de bonheur. + +Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le +billard, offrit a Bertin de faire une partie ensemble, et les deux +femmes les accompagnerent dans la salle de billard, ou le cafe fut +servi. + +Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annoncee, et tous +rentrerent au salon. Mme de Corbelle et son mari se presenterent en +meme temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il +sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer; +mais, peu a peu, apres les attendrissements et les interrogations, un +autre courant d'idees passa; les timbres, tout a coup, s'eclaircirent, +et on se mit a causer naturellement, comme si l'ombre du malheur +qui assombrissait, a l'instant meme, tout ce monde, se fut soudain +dissipee. + +Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le +portrait de sa mere, dans le jet de feu du reflecteur, et demanda: + +--Est-ce pas stupefiant? + +La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et +repetait: + +--Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscitee! +Dire que je n'avais pas vu ca en entrant! Oh! ma petite Any, comme +je vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre +premier deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez deja perdu +votre pere! Oh! cette Annette, en noir comme ca, mais c'est sa mere +revenue sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait +pas apercu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en realite, +mais elle ressemble bien plus a cette toile! + +Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de Mme de Guilleroy, +et tenant a etre un des premiers a lui presenter "l'hommage de sa +douloureuse sympathie". + +Il interrompit son compliment en apercevant la jeune fille debout +contre le cadre, enfermee dans le meme eclat de lumiere, et qui +semblait la soeur vivante de la peinture. Il s'exclama: + +--Ah! par exemple, voila bien une des choses les plus etonnantes que +j'aie vues! + +Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours les opinions +etablies, s'emerveillerent a leur tour avec une ardeur plus discrete. + +Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait peu a peu, comme si +les exclamations etonnees de toutes ces gens l'eussent comprime en lui +faisant mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille a cote de son +image, et un enervement l'envahissait. Elle avait envie de crier: +"Mais taisez-vous donc. Je le sais bien qu'elle me ressemble!" + +Jusqu'a la fin de la soiree, elle demeura melancolique, perdant de +nouveau la confiance qu'elle avait retrouvee la veille. + +Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de Farandal fut annonce. +Le peintre, en le voyant entrer et s'approcher de la maitresse de +maison, se leva, glissa derriere son fauteuil en murmurant: "Allons +bon! voila cette grande bete, maintenant", puis, ayant fait un detour, +il gagna la porte et s'en alla. + +La comtesse, apres avoir recu les compliments du nouveau venu, +chercha des yeux Olivier, pour reprendre avec lui la causerie qui +l'interessait. Ne l'apercevant plus, elle demanda: + +--Quoi! le grand homme est parti? + +Son mari repondit: + +--Je crois que oui, ma chere, je viens de le voir sortir a l'anglaise. + +Elle fut surprise, reflechit quelques instants, puis se mit a causer +avec le marquis. + +Les intimes, d'ailleurs, se retirerent bientot par discretion, car +elle leur avait seulement entr'ouvert sa porte, sitot apres son +malheur. + +Alors, quand elle se retrouva etendue en son lit, toutes les angoisses +qui l'avaient assaillie a la campagne reparurent. Elles se formulaient +davantage; elle les eprouvait plus nettement; elle se sentait vieille! + +Ce soir-la, pour la premiere fois, elle avait compris que dans son +salon, ou jusqu'alors elle etait seule admiree, complimentee, fetee, +aimee, une autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris cela, +tout d'un coup, en sentant les hommages s'en aller vers Annette. Dans +ce royaume, la maison d'une jolie femme, dans ce royaume ou elle ne +supporte aucun ombrage, d'ou elle ecarte avec un soin discret et +tenace toute redoutable comparaison, ou elle ne laisse entrer ses +egales que pour essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien que +sa fille allait devenir la souveraine. Comme il avait ete bizarre, ce +serrement de coeur quand tous les yeux s'etaient tournes vers Annette +que Bertin tenait par la main, debout a cote du tableau. Elle s'etait +sentie soudain disparue, depossedee, detronee. Tout le monde regardait +Annette, personne ne s'etait plus tourne vers elle! Elle etait si bien +accoutumee a entendre des compliments et des flatteries, chaque +fois qu'on admirait son portrait, elle etait si sure des phrases +elogieuses, dont elle ne tenait point compte mais dont elle se sentait +tout de meme chatouillee, que cet abandon, cette defection inattendue, +cette admiration portee tout a coup tout entiere vers sa fille, +l'avaient plus remuee, etonnee, saisie que s'il se fut agi de +n'importe quelle rivalite en n'importe quelle circonstance. + +Mais comme elle avait une de ces natures qui, dans toutes les crises, +apres le premier abattement, reagissent, luttent et trouvent des +arguments de consolation, elle songea qu'une fois sa chere fillette +mariee, quand elles cesseraient de vivre sous le meme toit, elle +n'aurait plus a supporter cette incessante comparaison qui commencait +a lui devenir trop penible sous le regard de son ami. + +Cependant, la secousse avait ete tres forte. Elle eut la fievre et ne +dormit guere. + +Au matin, elle s'eveilla lasse et courbaturee, et alors surgit en +elle un besoin irresistible d'etre reconfortee, d'etre secourue, de +demander aide a quelqu'un qui put la guerir de toutes ces peines, de +toutes ces miseres morales et physiques. + +Elle se sentait vraiment si mal a l'aise, si faible, que l'idee lui +vint de consulter son medecin. Elle allait peut-etre tomber gravement +malade, car il n'etait pas naturel qu'elle passat en quelques heures +par ces phases successives de souffrance et d'apaisement. Elle le fit +donc appeler par depeche et l'attendit. + +Il arriva vers onze heures. C'etait un de ces serieux medecins +mondains dont les decorations et les titres garantissent la capacite, +dont le savoir-faire egale au moins le simple savoir, et qui ont +surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus +sures que des remedes. + +Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un sourire: + +--Allons, ca n'est pas grave. Avec des yeux comme les votres, on n'est +jamais bien malade. + +Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce debut et lui conta ses +faiblesses, ses enervements, ses melancolies, puis, sans appuyer, ses +mauvaises mines inquietantes. Apres qu'il l'eut ecoutee avec un air +d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre chose que son +appetit, comme s'il connaissait bien la nature secrete de ce mal +feminin, il l'ausculta, l'examina, tata du bout du doigt la chair des +epaules, soupesa les bras, ayant sans doute rencontre sa pensee, et +compris avec sa finesse de praticien qui souleve tous les voiles, +qu'elle le consultait pour sa beaute bien plus que pour sa sante, puis +il dit: + +--Oui, nous avons de l'anemie, des troubles nerveux. Ca n'est pas +etonnant, puisque vous venez d'eprouver un gros chagrin. Je vais vous +faire une petite ordonnance qui mettra bon ordre a cela. Mais, avant +tout, il faut manger des choses fortifiantes, prendre du jus de +viande, ne pas boire d'eau, mais de la biere. Je vais vous indiquer +une marque excellente. Ne vous fatiguez pas a veiller, mais marchez +le plus que vous pourrez. Dormez beaucoup et engraissez un peu. C'est +tout ce que je peux vous conseiller, madame et belle cliente. + +Elle l'avait ecoute avec un interet ardent, cherchant a deviner tous +les sous-entendus. + +Elle saisit le dernier mot. + +--Oui, j'ai maigri. J'etais un peu trop forte a un moment, et je me +suis peut-etre affaiblie en me mettant a la diete. + +--Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal a rester maigre quand on l'a +toujours ete, mais quand on maigrit par principe, c'est toujours aux +depens de quelque chose. Cela, heureusement, se repare vite. Adieu, +madame. + +Elle se sentait mieux deja, plus alerte; et elle voulut qu'on allat +chercher pour le dejeuner la biere qu'il avait indiquee, a la maison +de vente principale, afin de l'avoir plus fraiche. + +Elle sortait de table quand Bertin fut introduit. + +--C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je viens vous interroger. +Faites-vous quelque chose, tantot? + +--Non, rien; pourquoi? + +--Et Annette? + +--Rien non plus. + +--Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre heures? + +--Oui; mais a quel propos? + +--J'esquisse ma figure de la Reverie, dont je vous ai parle en vous +demandant si votre fille pourrait me donner quelques instants de pose. +Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement une heure +aujourd'hui. Voulez-vous? + +La comtesse hesitait, ennuyee sans savoir de quoi. Elle repondit +cependant: + +--C'est entendu, mon ami, nous serons chez vous a quatre heures. + +--Merci. Vous etes la complaisance meme. + +Et il s'en alla preparer sa toile et etudier son sujet pour ne point +trop fatiguer le modele. + +Alors la comtesse sortit seule, a pied, afin de completer ses achats. +Elle descendit aux grandes rues centrales, puis remonta le boulevard +Malesherbes a pas lents, car elle se sentait les jambes rompues. Comme +elle passait devant Saint-Augustin, une envie la saisit d'entrer dans +cette eglise et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnee, +soupira d'aise en goutant l'air frais de la vaste nef, prit une +chaise, et s'assit. + +Elle etait religieuse comme le sont beaucoup de Parisiennes. Elle +croyait a Dieu sans aucun doute, ne pouvant admettre l'existence de +l'Univers, sans l'existence d'un createur. Mais associant, comme fait +tout le monde, les attributs de la Divinite avec la nature de la +matiere creee a portee de son oeil, elle personnifiait a peu pres son +Eternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, sans avoir pour cela +d'idees bien nettes sur ce que pouvait etre, en realite, ce mysterieux +Fabricant. + +Elle y croyait fermement, l'adorait theoriquement, et le redoutait +tres vaguement, car elle ignorait en toute conscience ses intentions +et ses volontes, n'ayant qu'une confiance tres limitee dans +les pretres qu'elle considerait tous comme des fils de paysans +refractaires au service des armes. Son pere, bourgeois parisien, ne +lui ayant impose aucun principe de devotion, elle avait pratique avec +nonchalance jusqu'a son mariage. Alors, sa situation nouvelle reglant +plus strictement ses obligations apparentes envers l'Eglise, elle +s'etait conformee avec ponctualite a cette legere servitude. + +Elle etait dame patronnesse de creches nombreuses et tres en vue, ne +manquait jamais la messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumone +pour elle, directement, et, pour le monde, par l'intermediaire d'un +abbe, vicaire de sa paroisse. + +Elle avait prie souvent par devoir, comme le soldat monte la garde a +la porte du general. Quelquefois elle avait prie parce que son coeur +etait triste, quand elle redoutait surtout les abandons d'Olivier. +Sans confier au ciel, alors, la cause de sa supplication, traitant +Dieu avec la meme hypocrisie naive qu'un mari, elle lui demandait de +la secourir. A la mort de son pere, autrefois, puis tout recemment a +la mort de sa mere, elle avait eu des crises violentes de ferveur, des +implorations passionnees, des elans vers Celui qui veille sur nous et +qui console. + +Et voila qu'aujourd'hui, dans cette eglise ou elle venait d'entrer par +hasard, elle se sentait tout a coup un besoin profond de prier, de +prier non pour quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, pour +elle seule, ainsi que deja, l'autre jour, elle avait fait sur la tombe +de sa mere. Il lui fallait de l'aide de quelque part, et elle appelait +Dieu maintenant comme elle avait appele un medecin, le matin meme. + +Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le silence de l'eglise que +troublait par moments un bruit de pas. Puis, tout a coup, comme si une +pendule eut sonne dans son coeur, elle eut un reveil de ses souvenirs, +tira sa montre, tressaillit en voyant qu'il allait etre quatre heures, +et se sauva pour prendre sa fille, qu'Olivier, deja, devait attendre. + +Elles trouverent l'artiste dans son atelier, etudiant sur la toile la +pose de sa Reverie. Il voulait reproduire exactement ce qu'il avait +vu au parc Monceau, en se promenant avec Annette: une fille pauvre, +revant, un livre ouvert sur les genoux. Il avait beaucoup hesite +s'il la ferait laide ou jolie? Laide, elle aurait plus de caractere, +eveillerait plus de pensee, plus d'emotion, contiendrait plus de +philosophie. Jolie, elle seduirait davantage, repandrait plus de +charme, plairait mieux. + +Le desir de faire une etude d'apres sa petite amie le decida. La +Reveuse serait jolie, et pourrait, par suite, realiser son reve +poetique, un jour ou l'autre, tandis que laide demeurerait condamnee +au reve sans fin et sans espoir. + +Des que les deux femmes furent entrees, Olivier dit en se frottant les +mains: + +--Eh bien, mademoiselle Nane, nous allons donc travailler ensemble. + +La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit dans un fauteuil et +regarda Olivier placant dans le jour voulu une chaise de jardin en +jonc de fer. Il ouvrit ensuite sa bibliotheque pour chercher un livre, +puis, apres une hesitation: + +--Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille? + +--Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui un volume de Victor Hugo. + +--_La Legende des siecles?_ + +--Je veux bien. + +Il reprit alors: + +--Petite, assieds-toi la et prends ce recueil de vers. Cherche la +page... la page 336, ou tu trouveras une piece intitulee: _les +Pauvres Gens_. Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, tout +doucement, mot a mot, et laisse-toi griser, laisse-toi attendrir. +Ecoute ce que te dira ton coeur. Puis, ferme le bouquin, leve les +yeux, pense et reve... Moi, je vais preparer mes instruments de +travail. + +Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, tout en vidant +sur la fine planchette les tubes de plomb d'ou sortaient, en se +tordant, de minces serpents de couleur, il se retournait de temps en +temps pour regarder la jeune fille absorbee dans sa lecture. + +Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne savait plus ce +qu'il faisait et brouillait les tons en melant les petits tas de pate, +tant il retrouvait soudain devant cette apparition, devant cette +resurrection, dans ce meme endroit, apres douze ans, une irresistible +poussee d'emotion. + +Maintenant elle avait fini de lire et regardait devant elle. S'etant +approche, il apercut en ses yeux deux gouttes claires qui, se +detachant, coulaient sur les joues. Alors il tressaillit d'une de +ces secousses qui jettent un homme hors de lui, et il murmura, en se +tournant vers la comtesse: + +--Dieu, qu'elle est belle! + +Mais il demeura stupefait devant le visage livide et convulse de Mme +de Guilleroy. + +De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, elle les +contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, saisi d'inquietude, en +demandant: + +--Qu'avez-vous? + +--Je veux vous parler. + +S'etant levee, elle dit, a Annette rapidement: + +--Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot a dire a M. Bertin. + +Puis elle passa vite dans le petit salon voisin ou il faisait souvent +attendre ses visiteurs. Il la suivit, la tete brouillee, ne comprenant +pas. Des qu'ils furent seuls, elle lui saisit les deux mains et +balbutia: + +--Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites plus poser! + +Il murmura, trouble: + +--Mais pourquoi? + +Elle repondit d'une voix precipitee: + +--Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne le sentez donc pas, vous, +pourquoi? Oh! j'aurais du le deviner plus tot, moi, mais je viens +seulement de le decouvrir tout a l'heure... Je ne peux rien vous dire +maintenant... rien... Allez chercher ma fille. Racontez-lui que je me +trouve souffrante, faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes +nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul! + +--Mais enfin, qu'avez-vous? + +Elle semblait prete a se rouler dans une crise de nerfs. + +--Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez chercher ma fille et +faites venir un fiacre. + +Il dut obeir et rentra dans l'atelier. Annette, sans soupcons, s'etait +remise a lire, ayant le coeur inonde de tristesse par l'histoire +poetique et lamentable. Olivier lui dit: + +--Ta mere est indisposee. Elle a failli se trouver mal en entrant dans +le petit salon. Va la rejoindre. J'apporte de l'ether. + +Il sortit, courut prendre un flacon dans sa chambre, et puis revint. + +Il les trouva pleurant dans les bras l'une de l'autre. Annette, +attendrie par les _Pauvres Gens_, laissait couler son emotion, et la +comtesse se soulageait un peu en confondant sa peine avec ce doux +chagrin, en melant ses larmes avec celles de sa fille. + +Il attendit quelque temps, n'osant parler et les regardant, oppresse +lui-meme d'une incomprehensible melancolie. + +Il dit enfin: + +--Eh bien. Allez-vous mieux? + +La comtesse repondit: + +--Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez demande une voiture? + +--Oui, vous l'aurez tout a l'heure. + +--Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de chagrins depuis +quelque temps. + +--La voiture est avancee! annonca bientot un domestique. + +Et Bertin, plein d'angoisses secretes, soutint jusqu'a la portiere son +amie pale et encore defaillante, dont il sentait battre le coeur sous +le corsage. + +Quand il fut seul, il se demanda: "Mais qu'a-t-elle donc? pourquoi +cette crise?" Et il se mit a chercher, rodant autour de la verite sans +se decider a la decouvrir. A la fin, il s'en approcha: "Voyons, se +dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour a sa fille? Non, ce +serait trop fort!" Et combattant, avec des arguments ingenieux et +loyaux, cette conviction supposee, il s'indigna qu'elle eut pu preter +un instant a cette affection saine, presque paternelle, une apparence +quelconque de galanterie. Il s'irritait peu a peu contre la comtesse, +n'admettant point qu'elle osat le soupconner d'une pareille vilenie, +d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, en lui repondant +tout a l'heure, de ne lui point menager les termes de sa revolte. Il +sortit bientot pour se rendre chez elle, impatient de s'expliquer. +Tout le long de la route il prepara, avec une croissante irritation, +les raisonnements et les phrases qui devaient le justifier et le +venger d'un pareil soupcon. + +Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage altere de +souffrance. + +--Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi donc, ma chere amie, +la scene etrange de tout a l'heure. + +Elle repondit, d'une voix brisee: + +--Quoi, vous n'avez pas encore compris? + +--Non, je l'avoue. + +--Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre coeur. + +--Dans mon coeur? + +--Oui, au fond de votre coeur. + +--Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux. + +--Cherchez bien au fond de votre coeur s'il ne s'y trouve rien de +dangereux pour vous et pour moi. + +--Je vous repete que je ne comprends pas. Je devine qu'il y a quelque +chose dans votre imagination, mais, dans ma conscience, je ne vois +rien. + +--Je ne vous parle pas de votre conscience, je vous parle de votre +coeur. + +--Je ne sais pas deviner les enigmes. Je vous prie d'etre plus claire. + +Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit celles du peintre et +les garda, puis, comme si chaque mot l'eut dechiree: + +--Prenez garde, mon ami, vous allez vous eprendre de ma fille. + +Il retira brusquement ses mains, et, avec une vivacite d'innocent qui +se debat contre une prevention honteuse, avec des gestes vifs, une +animation grandissante, il se defendit en l'accusant a son tour, elle, +de l'avoir ainsi soupconne. + +Elle le laissa parler longtemps, obstinement incredule, sure de ce +qu'elle avait dit, puis elle reprit: + +--Mais je ne vous soupconne pas, mon ami. Vous ignorez ce qui se passe +en vous comme je l'ignorais moi-meme ce matin. Vous me traitez comme +si je vous accusais d'avoir voulu seduire Annette. Oh, non! oh, non! +Je sais combien vous etes loyal, digne de toute estime et de toute +confiance. Je vous prie seulement, je vous supplie de regarder au fond +de votre coeur si l'affection que vous commencez a avoir, malgre vous, +pour ma fille, n'a pas un caractere un peu different d'une simple +amitie. + +Il se facha, et s'agitant de plus en plus, se mit a plaider de nouveau +sa loyaute, comme il avait fait, tout seul, dans la rue, en venant. + +Elle attendit qu'il eut fini ses phrases; puis, sans colere, sans etre +ebranlee en sa conviction, mais affreusement pale, elle murmura: + +--Olivier, je sais bien tout ce que vous me dites, et je le pense +ainsi que vous. Mais je suis sure de ne pas me tromper. Ecoutez, +reflechissez, comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est trop +tout ce que j'etais autrefois quand vous avez commence a m'aimer, pour +que vous ne vous mettiez pas a l'aimer aussi. + +--Alors, s'ecria-t-il, vous osez me jeter une chose pareille a la face +sur cette simple supposition et ce ridicule raisonnement: Il m'aime, +ma fille me ressemble--donc il l'aimera. + +Mais voyant le visage de la comtesse s'alterer de plus en plus, il +continua, d'un ton plus doux: + +--Voyons, ma chere Any, mais c'est justement parce que je vous +retrouve en elle, que cette fillette me plait beaucoup. C'est vous, +vous seule que j'aime en la regardant. + +--Oui, c'est justement ce dont je commence a tant souffrir, et ce que +je redoute si fort. Vous ne demelez point encore ce que vous sentez. +Vous ne vous y tromperez plus dans quelque temps. + +--Any, je vous assure que vous devenez folle. + +--Voulez-vous des preuves? + +--Oui. + +--Vous n'etiez pas venu a Roncieres depuis trois ans, malgre mes +instances. Mais vous vous etes precipite quand on vous a propose +d'aller nous chercher. + +--Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne pas vous avoir laissee +seule, la-bas, vous sachant malade, apres la mort de votre mere. + +--Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de revoir Annette est +chez vous si imperieux, que vous n'avez pu laisser passer la journee +d'aujourd'hui sans me demander de la conduire chez vous, sous pretexte +de pose. + +--Et vous ne supposez pas que c'est vous que je cherchais a voir? + +--En ce moment vous argumentez contre vous-meme, vous cherchez a vous +convaincre, vous ne me trompez pas. Ecoutez encore. Pourquoi etes-vous +parti brusquement, avant-hier soir, quand le marquis de Farandal est +entre? Le savez-vous? + +Il hesita, fort surpris, fort inquiet, desarme par cette observation. +Puis, lentement: + +--Mais... je ne sais trop... j'etais fatigue... et puis, pour etre +franc, cet imbecile m'enerve. + +--Depuis quand? + +--Depuis toujours. + +--Pardon, je vous ai entendu faire son eloge. Il vous plaisait +autrefois. Soyez tout a fait sincere, Olivier. + +Il reflechit quelques instants, puis, cherchant ses mots: + +--Oui, il est possible que la grande tendresse que j'ai pour vous me +fasse assez aimer tous les votres pour modifier mon opinion sur ce +niais, qu'il m'est indifferent de rencontrer, de temps en temps, mais +que je serais fache de voir chez vous presque chaque jour. + +--La maison de ma fille ne sera pas la mienne. Mais cela suffit. Je +connais la droiture de votre coeur. Je sais que vous reflechirez +beaucoup a ce que je viens de vous dire. Quand vous aurez reflechi, +vous comprendrez que je vous ai montre un gros danger, alors qu'il est +encore temps d'y echapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre +chose, voulez-vous? + +Il n'insista pas, mal a l'aise maintenant, ne sachant plus trop ce +qu'il devait penser, ayant, en effet, besoin de reflechir. Et il s'en +alla, apres un quart d'heure d'une conversation quelconque. + + +IV + +A petits pas, Olivier retournait chez lui, trouble comme s'il venait +d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de sonder son +coeur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes du livre +interieur qui semblent collees l'une a l'autre, et que seul, parfois, +un doigt etranger peut retourner en les separant. Certes, il ne +se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont la jalousie +ombrageuse ne cessait d'etre en alerte, avait prevu, de loin, +le peril, et l'avait signale avant qu'il existat. Mais ce peril +pouvait-il exister, demain, apres-demain, dans un mois? C'est a cette +question sincere qu'il essayait de repondre sincerement. Certes, la +petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux +dans l'homme ces instincts-la, qu'il ne fallait pas confondre les +redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les betes, les +chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans +etre saisi d'une envie irresistible, sensuelle, de caresser leur dos +onduleux et doux, de baiser leur poil electrique. L'attraction qui le +poussait vers la jeune fille ressemblait un peu a ces desirs obscurs +et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes et +inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux d'homme +etaient seduits par sa fraicheur, par cette poussee de belle vie +claire, par cette seve de jeunesse eclatant en elle; et son coeur, +plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant, +dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mere, un rappel +d'emotions anciennes, des emotions endormies du debut de son amour, +avait peut-etre un peu tressailli sous la sensation d'un reveil. +Un reveil? Oui? C'etait cela? Cette idee l'illumina. Il se sentait +reveille apres des annees de sommeil. S'il avait aime la petite sans +s'en douter, il aurait eprouve pres d'elle ce rajeunissement de l'etre +entier, qui cree un homme different des que s'allume en lui la flamme +d'un desir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que souffler sur +l'ancien feu! C'etait bien toujours la mere qu'il aimait, mais un +peu plus qu'auparavant sans doute, a cause de sa fille, de ce +recommencement d'elle-meme. Et il formula cette constatation par ce +sophisme rassurant: On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'emouvoir +souvent a la rencontre d'un autre etre, car chacun exerce sur chacun +des attractions et des repulsions. Toutes ces influences font naitre +l'amitie, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives et +passageres, mais non pas de l'amour veritable. Pour qu'il existe, +cet amour, il faut que les deux etres soient tellement nes l'un pour +l'autre, se trouvent accroches l'un a l'autre par tant de points, par +tant de gouts pareils, par tant d'affinites de la chair, de l'esprit, +du caractere, se sentent lies par tant de choses de toute nature, que +cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce n'est +pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une +creature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des +organes, une forme, un coeur, un esprit, une maniere d'etre generale +qui attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos levres, notre +coeur, notre pensee, tous nos appetits sensuels et intelligents. On +aime un type, c'est-a-dire la reunion, dans une seule personne, de +toutes les qualites humaines qui peuvent nous seduire isolement dans +les autres. + +Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait ete ce type, et la duree de +leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une facon +certaine. Or, Annette ressemblait physiquement a ce qu'avait ete sa +mere, au point de tromper les yeux. Il n'y avait donc rien d'etonnant +a ce que son coeur d'homme se laissat un peu surprendre, sans se +laisser entrainer. Il avait adore une femme! Une autre femme naissait +d'elle, presque pareille. Il ne pouvait vraiment se defendre de +reporter sur la seconde un leger reste affectueux de rattachement +passionne qu'il avait eu pour la premiere. Il n'y avait la rien de +mal; il n'y avait la aucun danger. Son regard et son souvenir se +laissaient seuls illusionner par cette apparence de resurrection; mais +son instinct ne s'egarait pas, car il n'avait jamais eprouve pour la +jeune fille le moindre trouble de desir. + +Cependant la comtesse lui reprochait d'etre jaloux du marquis. +Etait-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience severe et +constata qu'en realite il en etait un peu jaloux. Quoi d'etonnant a +cela, apres tout? N'est-on pas jaloux a chaque instant d'hommes qui +font la cour a n'importe quelle femme? N'eprouve-t-on pas dans la rue, +au restaurant, au theatre, une petite inimitie contre le monsieur qui +passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de +femme est un rival. C'est un male satisfait, un vainqueur que les +autres males envient. Et puis, sans entrer dans ces considerations de +physiologie, s'il etait normal qu'il eut pour Annette une sympathie +un peu surexcitee par sa tendresse pour la mere, ne devenait-il pas +naturel qu'il sentit en lui s'eveiller un peu de haine animale contre +le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment. + +Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mecontentement +contre lui-meme et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour +n'allaient-ils pas etre genes par la suspicion qu'il sentirait en +elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse +et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses +regards, sur ses moindres attitudes vis-a-vis de la jeune fille, car +tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect +a la mere. Il rentra chez lui grincheux et se mit a fumer des +cigarettes, avec une vivacite d'homme agace qui use dix allumettes +pour mettre le feu a son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa +main, son oeil et son esprit semblaient deshabitues de la peinture, +comme s'ils l'eussent oubliee, comme si jamais ils n'avaient connu et +pratique ce metier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile +commencee:--un coin de rue ou chantait un aveugle,--et il la regardait +avec une indifference invincible, avec une telle impuissance a la +continuer qu'il s'assit devant, sa palette a la main, et l'oublia, +tout en continuant a la contempler avec une fixite attentive et +distraite. + +Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des +interminables minutes, commenca a le ronger de sa fievre intolerable. +Jusqu'a son diner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il +ne pouvait travailler? L'idee de la rue le fatiguait d'avance, +l'emplissait du degout des trottoirs, des passants, des voitures et +des boutiques; et la pensee de faire des visites ce jour-la, une +visite, a n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanee de +toutes les gens qu'il connaissait. + +Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en +large, en regardant a chaque retour vers la pendule l'aiguille +deplacee de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de +la porte au bahut charge de bibelots! Aux heures de verve, d'elan, +d'entrain, d'execution feconde et facile, c'etaient des recreations +delicieuses, ces allees et venues a travers la grande piece egayee, +animee, echauffee par le travail; mais, aux heures d'impuissance et +de nausee, aux heures miserables ou rien ne lui paraissait valoir la +peine d'un effort et d'un mouvement, c'etait la promenade abominable +du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir, +rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il +s'agiterait jusqu'a trembler d'exasperation. D'ou lui venait donc +cette subite attaque d'humeur noire? + +Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil +etat sur une cause insignifiante. + +Alors, il songea a prendre un livre. Le volume de la _Legende des +Siecles_ etait demeure sur la chaise de fer ou Annette l'avait pose. +Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne +les comprit pas plus que s'ils avaient ete ecrits dans une langue +etrangere. Il s'acharna et recommenca pour constater toujours que +vraiment il n'en penetrait point le sens. "Allons, se dit-il, il +parait que je suis sorti." Mais une inspiration soudaine le rassura +sur les deux heures qu'il lui fallait emietter jusqu'au diner. Il se +fit chauffer un bain et y demeura etendu, amolli, soulage par l'eau +tiede, jusqu'au moment ou son valet de chambre apportant le linge le +reveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, ou etaient +reunis ses compagnons ordinaires. Il fut recu par des bras ouverts et +des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours. + +--Je reviens de la campagne, dit-il. + +Tous ces hommes, a l'exception du paysagiste Maldant, professaient +pour les champs un mepris profond. Rocdiane et Landa y allaient +chasser, il est vrai, mais ils ne goutaient dans les plaines et dans +les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils +a des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir +les petits lapins foudroyes culbuter comme des clowns, cinq ou six +fois de suite sur la tete, en montrant a chaque cabriole la meche de +poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, +ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: "Je prefere les +petites femmes aux petits pois." + +Le diner fut ce qu'il etait toujours, bruyant et jovial, agite par des +discussions ou rien d'imprevu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla +beaucoup. On le trouva drole; mais, des qu'il eut bu son cafe et +joue soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit, +deambula quelque peu de la Madeleine a la rue Taitbout, passa trois +fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit +prendre un fiacre pour aller a l'Hippodrome, changea d'avis et se +dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans +motif, sans projet, sans pretexte, remonta le boulevard Malesherbes +et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de +Guilleroy: "Elle trouvera peut-etre singulier de me voir revenir ce +soir?" pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien +d'etonnant a ce qu'il prit une seconde fois de ses nouvelles. + +Elle etait seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et +travaillait toujours a la couverture pour les pauvres. Elle dit +simplement, en le voyant entrer: + +--Tiens, c'est vous, mon ami? + +--Oui, j'etais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous? + +--Merci, assez bien... + +Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention +marquee: + +--Et vous? + +Il se mit a rire d'un air degage en repondant: + +--Oh! moi, tres bien, tres bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre +raison d'etre. + +Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement, +un regard ardent de priere et de doute. + +--Bien vrai, dit-il. + +--Tant mieux, repondit-elle avec un sourire un peu force. + +Il s'assit, et, pour la premiere fois en cette maison, un malaise +irresistible l'envahit, une sorte de paralysie des idees plus complete +encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile. + +La comtesse dit a sa fille: + +--Tu peux continuer, mon enfant; ca ne le gene pas. + +Il demanda: + +--Que faisait-elle donc? + +--Elle etudiait une fantaisie. + +Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y +songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il +sentit sur lui le regard de la mere, et brusquement il tourna la tete, +comme s'il eut cherche quelque chose dans le coin sombre du salon. + +La comtesse prit sur sa table a ouvrage un petit etui d'or qu'elle +avait recu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes: + +--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ca, lorsque nous sommes seuls +ici. + +Il obeit, et le piano se mit a chanter. C'etait une musique d'un gout +ancien, gracieuse et legere, une de ces musiques qui semblent avoir +ete inspirees a l'artiste par un soir tres doux de clair de lune, au +printemps. + +Olivier demanda: + +--De qui est-ce donc? + +La comtesse repondit: + +--De Mehul. C'est fort peu connu et charmant. Un desir grandissait en +lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit +mouvement a faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de +cote les deux meches de feu des bougies eclairant la partition, mais +il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse +de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux leves devant lui, +interesses, semblait-il, au fil de fumee grise du tabac. + +Mme de Guilleroy murmura: + +--C'est tout ce que vous avez a me dire? + +Il sourit: + +--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise, +elle boit mes pensees. Je parlerai dans un instant. + +--Tiens, dit-elle, j'avais etudie quelque chose pour vous, avant la +mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le +jouerai tout a l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme +c'est bizarre! + +Elle avait un talent reel, et une comprehension subtile de l'emotion +qui court dans les sons. C'etait meme la une de ses plus sures +puissances sur la sensibilite du peintre. + +Des qu'Annette eut acheve la symphonie champetre de Mehul, la comtesse +se leva, prit sa place, et une melodie etrange s'eveilla sous ses +doigts, une melodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes, +plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note +unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les +coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant, +persecuteur, l'appel inapaisable d'une obsession. + +Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui, +et il n'entendait rien, il ne comprenait pas. + +Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une +chose habituelle et bonne dont il venait d'etre prive, la buvant +sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif. + +--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau? + +Il s'ecria reveille: + +--Admirable, superbe, de qui? + +--Vous ne le savez pas? + +--Non. + +--Comment, vous ne le savez pas, vous? + +--Mais non. + +--De Schubert. + +Il dit avec un air de conviction profonde: + +--Cela ne m'etonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en +recommencant. + +Elle recommenca, et lui, tournant la tete, se remit a contempler +Annette, mais en ecoutant aussi la musique, afin de gouter en meme +temps deux plaisirs. + +Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obeit +simplement a la naturelle duplicite de l'homme et ne laissa plus se +fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en +face de sa mere, de l'autre cote de la lampe. + +Mais s'il ne la voyait pas, il goutait la douceur de sa presence, +comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser +sur elle des regards rapides, aussitot ramenes sur la comtesse, le +harcelait, une envie de collegien qui se hisse a la fenetre de la rue +des que le maitre tourne le dos. + +Il s'en alla tot, car il avait la parole aussi paralysee que l'esprit, +et son silence persistant pouvait etre interprete. + +Des qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute +musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des +songeries qui semblaient la suite revee et plus precise des melodies. +Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant +des mesures isolees, affaiblies, lointaines comme un echo, puis se +taisait, semblait laisser la pensee donner un sens aux motifs et +voyager a la recherche d'une sorte d'ideal harmonieux et tendre. Il +tourna sur la gauche au boulevard exterieur, en apercevant l'eclairage +de feerie du parc Monceau, et il entra dans l'allee centrale arrondie +sous les lunes electriques. Un gardien rodait a pas lents; parfois un +fiacre attarde passait; un homme lisait un journal assis sur un banc +dans un bain bleuatre de clarte vive, au pied du mat de bronze qui +portait un globe eclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu +des arbres, repandaient dans les feuillages et sur les gazons leur +lumiere froide et puissante, animaient d'une vie pale ce grand jardin +de ville. + +Bertin, les mains derriere le dos, allait le long du trottoir, et il +se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce meme parc, quand il +avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mere. + +Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraiche des +pelouses arrosees, il se sentit assailli par toutes les attentes +passionnees qui font de l'ame des adolescents le canevas incoherent +d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-la, ces +soirs de fantaisie vagabonde ou il laissait errer son caprice dans les +aventures imaginaires, et il s'etonna de trouver en lui ce retour de +sensations qui n'etaient plus de son age. + +Mais, comme la note obstinee de la melodie de Schubert, la pensee +d'Annette, la vision de son visage penche sous la lampe, et le +soupcon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient a tout instant. Il +continuait malgre lui a occuper son coeur de cette question, a sonder +les fonds impenetrables ou germent, avant de naitre, les sentiments +humains. Cette recherche obstinee l'agitait; cette preoccupation +constante de la jeune fille semblait ouvrir a son ame une route de +reveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa memoire; il +portait en lui une sorte d'evocation d'elle, comme autrefois il +gardait, quand la comtesse l'avait quitte, l'etrange sensation de sa +presence dans les murs de son atelier. + +Tout a coup, impatiente de cette domination d'un souvenir, il murmura +en se levant: + +--Any est stupide de m'avoir dit ca. Elle va me faire penser a la +petite a present. + +Il rentra chez lui, inquiet sur lui-meme. Quand il se fut mis au lit, +il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fievre courait +en ses veines, une seve de reve fermentait en son coeur. Redoutant +l'insomnie, une de ces insomnies enervantes que provoque l'agitation +de l'ame, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une +courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et +passa dans sa bibliotheque, afin de choisir un ouvrage bien fait et +soporifique; mais son esprit eveille malgre lui, avide d'une emotion +quelconque cherchait sur les rayons un nom d'ecrivain qui repondit a +son etat d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit +rien; il dedaigna Hugo, meprisa Lamartine qui pourtant le laissait +toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poete des tout +jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des +feuilles. + +Quand il se fut recouche, il se mit a boire, avec une soif d'ivrogne, +ces vers faciles d'inspire qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de +l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le +jour brutal, ces vers d'un poete qui fut surtout un homme enivre de la +vie, lachant son ivresse en fanfares d'amours eclatantes et naives, +echo de tous les jeunes coeurs eperdus de desirs. + +Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poemes +qui emeuvent les sens et remuent a peine l'intelligence. Les yeux +sur ces vers vibrants, il se sentait une ame de vingt ans, soulevee +d'esperances, et il lut le volume presque entier dans une griserie +juvenile. Trois heures sonnerent, jetant en lui l'etonnement de +n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenetre restee +ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre; +mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie +par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel, +comme un avis, et il rejeta le poete avec un geste d'impatience en +murmurant: "Vieux fou, va!" Puis il se recoucha et souffla sa lumiere. + +Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit meme la +resolution energique de n'y point retourner avant deux jours. Mais +quoi qu'il fit, soit qu'il essayat de peindre, soit qu'il voulut se +promener, soit qu'il trainat de maison en maison sa melancolie, il +etait partout harcele par la preoccupation inapaisable de ces deux +femmes. + +S'etant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant a +elles, et il laissait a sa pensee, il laissait son coeur se rassasier +de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte +d'hallucination ou il bercait son isolement, les deux figures se +rapprochaient, differentes, telles qu'il les connaissait, puis +passaient l'une devant l'autre, se melaient, fondues ensemble, ne +faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'etait plus celui de +la mere, pas tout a fait celui de la fille, mais celui d'une femme +aimee eperdument, autrefois, encore, toujours. + +Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de +ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur +echapper, les rejeter, se delivrer de ce songe captivant et doux, il +dirigeait son esprit vers toutes les idees imaginables, vers tous les +sujets de reflexion et de meditation possibles. Vains efforts! Toutes +les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au meme point, +ou il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquee pour +l'attendre. C'etait une vague et inevitable obsession flottant sur +lui, tournant autour de lui et l'arretant, quel que fut le detour +qu'il avait essaye pour fuir. + +La confusion de ces deux etres, qui l'avait si fort trouble le soir de +leur promenade dans le parc de Roncieres, recommencait en sa memoire +des que, cessant de reflechir et de raisonner, il les evoquait et +s'efforcait de comprendre quelle emotion bizarre remuait sa chair. +Il se disait: "Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il +ne convient?" Alors, fouillant son coeur, il le sentait brulant +d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits +d'Annette, mais qui n'etait pas elle. Et il se rassurait lachement +en songeant: "Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa +ressemblance." + +Cependant, les deux jours passes a Roncieres restaient en son ame +comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres +details lui revenaient un a un, precis, plus savoureux qu'a l'heure +meme. Tout a coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit +le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetiere, les cueillettes +de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir +promis un bluet en saphirs des leur retour a Paris. + +Toutes ses resolutions s'envolerent, et, sans plus lutter, il prit son +chapeau et sortit, tout emu par la pensee du plaisir qu'il lui ferait. + +Le valet de pied des Guilleroy lui repondit, quand il se presenta: + +--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici. + +Il ressentit une joie vive. + +---Prevenez-la que je voudrais lui parler. + +Puis il glissa dans le salon, a pas legers, comme s'il eut craint +d'etre entendu. + +Annette apparut presque aussitot. + +--Bonjour, cher maitre, dit-elle avec gravite. + +Il se mit a rire, lui serra la main, et, s'asseyant aupres d'elle: + +--Devine pourquoi je suis venu? + +Elle chercha quelques secondes. + +--Je ne sais pas. + +--Pour t'emmener avec ta mere chez le bijoutier, choisir le bluet en +saphirs que je t'ai promis a Roncieres. + +La figure de la jeune fille fut illuminee de bonheur. + +--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous +l'attendrez, n'est-ce pas? + +--Oui, si ce n'est pas trop long. + +--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine. + +--Non, dit-il, pas tant que tu crois. + +Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'etre galant et +spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une +de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultes de +seduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poetes. +Les phrases lui venaient aux levres, pressees, alertes, et il parla +comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animee par +cette verve, lui repondit avec toute la malice, avec toute la finesse +espiegle qui germaient en elle. + +Tout a coup, comme il discutait une opinion, il s'ecria: + +--Mais vous m'avez deja dit cela souvent, et je vous ai repondu... + +Elle l'interrompit en eclatant de rire: + +--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman. + +Il rougit, se tut, puis balbutia: + +--C'est que ta mere m'a deja soutenu cent fois cette idee-la. + +Son eloquence s'etait eteinte; il ne savait plus que dire, et il avait +peur maintenant, une peur incomprehensible de cette fillette. + +--Voici maman, dit-elle. + +Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier, +trouble comme si on l'eut pris en faute, expliqua comment il s'etait +souvenu tout a coup de la promesse faite, et comment il etait venu les +prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier. + +--J'ai un coupe, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin. + +Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez +Montara. + +Ayant passe toute sa vie dans l'intimite, l'observation, l'etude et +l'affection des femmes, s'etant toujours occupe d'elles, ayant du +sonder et decouvrir leurs gouts, connaitre comme elles la toilette, +les questions de mode, tous les menus details de leur existence +privee, il etait arrive a partager souvent certaines de leurs +sensations, et il eprouvait toujours, en entrant dans un de ces +magasins ou l'on vend les accessoires charmants et delicats de leur +beaute, une emotion de plaisir presque egale a celle dont elles +vibraient elles-memes. Il s'interessait comme elles a tous les riens +coquets dont elles se parent; les etoffes plaisaient a ses yeux; +les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots +elegants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il +ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme +devant les sanctuaires de la seduction opulente; et le bureau de drap +fonce, ou les doigts souples de l'orfevre font rouler les pierres aux +reflets precieux, lui imposait une certaine estime. + +Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble +severe ou l'une et l'autre poserent une main par un mouvement naturel, +il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modeles de +fleurettes. + +Puis on repandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir +quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les +retournaient sur le drap, puis les prenaient avec precaution, +regardaient le jour a travers, les etudiaient avec une attention +savante et passionnee. Quand on eut mis de cote ceux qu'elles avaient +distingues, il fallut trois emeraudes pour faire les feuilles, puis +un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de +rosee. + +Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit a la comtesse: + +--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues? + +--Moi? + +--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces +petits cadeaux en souvenir des deux jours passes a Roncieres. + +Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de +paroles et d'arguments ou il finit, non sans peine, par triompher. + +On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des ecrins +speciaux, les autres enregimentees par genres en de grandes boites +carrees, ou elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de +leurs chatons. Le peintre s'etait assis entre les deux femmes et il se +mit, comme elles, avec la meme ardeur curieuse, a cueillir un a un +les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les +deposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau ou ils s'amassaient +en deux groupes, celui qu'on rejetait a premiere vue et celui dans +lequel on choisirait. + +Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de +selection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et +varie comme un spectacle, emouvant aussi, presque sensuel, jouissance +exquise pour un coeur de femme. + +Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, apres +quelque hesitation, s'arreta sur un petit serpent d'or qui tenait un +beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue. + +Olivier, radieux, se leva. + +--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses a faire; je m'en +vais. + +Mais Annette pria sa mere de rentrer a pied, par ce beau temps. La +comtesse y consentit, et, ayant remercie Bertin, s'en alla par les +rues, avec sa fille. + +Elles marcherent quelque temps en silence, dans la joie savouree +des cadeaux recus; puis elles se mirent a parler de tous les bijoux +qu'elles avaient vus et manies. Il leur en restait a l'esprit une +sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaite. +Elles allaient vite, a travers la foule de cinq heures qui suit les +trottoirs, un soir d'ete. Des hommes se retournaient pour regarder +Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration. +C'etait la premiere fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait +a sa fille ce vif eclat de beaute, que la comtesse sortait avec elle +dans Paris; et la sensation de ce succes de rue, de cette attention +soulevee, de ces compliments chuchotes, de ce petit remous d'emotion +flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversee d'une jolie +femme, lui serrait le coeur peu a peu, le comprimait sous la meme +oppression penible que l'autre soir, dans son salon, quand on +comparait la petite avec son propre portrait. Malgre elle, elle +guettait ces regards attires par Annette, elle les sentait venir de +loin, froler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la +figure blonde qui marchait a cote d'elle. Elle devinait, elle voyait +dans les yeux les rapides et muets hommages a cette jeunesse epanouie, +au charme attirant de cette fraicheur, et elle pensa: "J'etais aussi +bien qu'elle, sinon mieux." Soudain le souvenir d'Olivier la traversa +et elle fut saisie, comme a Roncieres, par une imperieuse envie de +fuir. + +Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarte, dans ce courant de +monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils +etaient loin les jours, proches pourtant, ou elle cherchait, ou elle +provoquait un parallele avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces +passants, songeait a les comparer? Un seul y avait pense peut-etre, +tout a l'heure, dans cette boutique d'orfevre? Lui? Oh! quelle +souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eut pas sans cesse a l'esprit +l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir +ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps ou si fraiche, si +jolie, elle entrait chez lui, sure d'etre aimee! + +--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant. + +Annette, inquiete, demanda: + +--Qu'est-ce que tu as, maman? + +--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mere, j'ai +souvent de ces faiblesses-la! + + +V + +Les idees fixes ont la tenacite rongeuse des maladies incurables. Une +fois entrees en une ame, elles la devorent, ne lui laissent plus la +liberte de songer a rien, de s'interesser a rien, de prendre gout a la +moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fit, chez elle ou ailleurs, +seule ou entouree de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette +reflexion qui l'avait saisie en revenant cote a cote avec sa fille: +"Etait-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour, +n'eut pas sans cesse a l'esprit l'obsession de les comparer?" + +Certes il devait le faire malgre lui, sans cesse, hante lui-meme par +cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore +l'imitation naguere cherchee des gestes et de la parole. Chaque fois +qu'il entrait, elle songeait aussitot a ce rapprochement, elle le +lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur +et dans sa tete. Alors elle etait torturee par le besoin de se cacher, +de disparaitre, de ne plus se montrer a lui pres de sa fille. + +Elle souffrait d'ailleurs de toutes les facons, ne se sentant plus +chez elle dans sa maison. Ce froissement de depossession qu'elle +avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son +portrait, continuait, s'accentuait, l'exasperait parfois. Elle se +reprochait sans cesse ce besoin intime de delivrance, cette envie +inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hote genant +et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente, +ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgre tout, +l'homme qu'elle aimait. + +Ne pouvant trop hater le mariage d'Annette que leur deuil recent +retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte, +qu'un evenement quelconque fit tomber ce projet, et elle cherchait, +presque malgre elle, a faire naitre dans le coeur de sa fille de la +tendresse pour le marquis. + +Toute la diplomatie rusee qu'elle avait employee depuis si longtemps +afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus +affinee, plus secrete, et s'exercait a faire se plaire les deux jeunes +gens, sans que les deux hommes se rencontrassent. + +Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne dejeunait +jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirees a ses amis, +elle invita souvent le marquis a dejeuner. Il arrivait, repandant +autour de lui l'animation d'une promenade a cheval, une sorte de +souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaiete de toutes les choses +mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le reveil automnal du +Paris hippique et brillant dans les allees du bois. Annette s'amusait +a l'ecouter, prenait gout a ces preoccupations du jour qu'il lui +apportait ainsi, toutes fraiches et comme vernies de chic. Une +intimite juvenile s'etablissait entre eux, une affectueuse camaraderie +qu'un gout commun et passionne pour les chevaux resserrait +naturellement. Quand il etait parti, la comtesse et le comte faisaient +adroitement son eloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que +la jeune fille comprit qu'il dependait uniquement d'elle de l'epouser +s'il lui plaisait. + +Elle l'avait compris tres vite d'ailleurs, et, raisonnant avec +candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garcon qui +lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle preferait a +toutes de galoper chaque matin a cote de lui, sur un pur sang. + +Ils se trouverent fiances un jour, tout naturellement, apres une +poignee de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une +chose depuis longtemps decidee. Alors le marquis commenca a apporter +des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc +toute cette affaire avait ete chauffee par un accord commun sur +un petit feu d'intimite, pendant les heures calmes du jour, et le +marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations, +de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soiree. + +C'etait le tour d'Olivier. Il dinait regulierement chaque semaine chez +ses amis, et continuait aussi a apparaitre a l'improviste pour leur +demander une tasse de the entre dix heures et minuit. + +Des son entree, la comtesse l'epiait, mordue par le desir de savoir ce +qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste +qu'elle n'interpretat aussitot, et elle etait torturee par cette +pensee: "Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une +aupres de l'autre." + +Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine +sans qu'il apparut portant a la main deux petits paquets, dont il +offrait l'un a la mere, l'autre a la fille; et la comtesse, ouvrant +les boites qui contenaient souvent des objets precieux, avait des +serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner +que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter +quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver +chez les marchands le bibelot qui plaira. + +Jadis deja le peintre avait traverse cette crise et elle l'avait vu +bien des fois entrer, avec ce meme sourire, ce meme geste, un petit +paquet dans la main. Puis cela s'etait calme, et maintenant cela +recommencait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'etait pas +pour elle! + +Il semblait fatigue, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle +comparait ses entrees, ses airs, ses allures avec l'attitude du +marquis que la grace d'Annette commencait a emouvoir aussi. Ce n'etait +point la meme chose: M. de Farandal etait epris, Olivier Bertin +aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis, +pendant ses minutes d'apaisement, elle esperait encore s'etre trompee. + +Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule +avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne +lui rien cacher. Elle preferait savoir et pleurer sous la certitude, +plutot que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en +ce coeur ferme ou elle sentait grandir un autre amour. + +Ce coeur auquel elle tenait plus qu'a sa vie, qu'elle avait surveille, +rechauffe, anime de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se +croyait sure, qu'elle avait espere definitivement acquis, conquis, +soumis, passionnement devoue pour jusqu'a la fin de leurs jours, voila +qu'il lui echappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse +fatalite. Oui, il s'etait referme tout d'un coup, avec un secret +dedans. Elle ne pouvait plus y penetrer par un mot familier, y +pelotonner son affection comme en une retraite fidele, ouverte pour +elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans reserve si, +brusquement, celui a qui on a offert son etre entier et son existence +entiere, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous echappe ainsi +parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques +jours, presque un etranger! + +Un etranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les +memes mots, la meme voix, le meme ton. Et pourtant il y avait quelque +chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable, +d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'eloigner une +voile quand le vent tourne. + +Il s'eloignait, en effet, il s'eloignait d'elle, un peu plus chaque +jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-meme ne +cherchait pas a voir clair en son coeur. Il sentait bien cette +fermentation d'amour, cette irresistible attraction, mais il ne +voulait pas comprendre, il se confiait aux evenements, aux hasards +imprevus de la vie. + +Il n'avait plus d'autre souci que celui des diners et des soirs entre +ces deux femmes separees par leur deuil de tout mouvement mondain. +Ne rencontrant chez elles que des figures indifferentes, celle des +Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul +avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guere la +duchesse et le marquis a qui on reservait les matins et le milieu des +jours, il les voulait oublier, soupconnant le mariage remis a une +epoque indeterminee. + +Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal. +Etait-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-etre par une de +ses secretes intuitions des coeurs feminins qui leur fait pressentir +ce qu'ils ignorent? + +Les semaines suivaient les semaines sans rien changer a cette vie, et +l'automne etait venu, amenant la rentree des Chambres plus tot que de +coutume en raison des dangers de la politique. + +Le jour de la reouverture, le comte de Guilleroy devait emmener a la +seance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette apres un +dejeuner chez lui. Seule la comtesse, isolee dans son chagrin toujours +grandissant, avait declare qu'elle resterait au logis. + +On etait sorti de table, on buvait le cafe dans le grand salon, +on etait gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux +parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la +situation presente et des embarras de la Republique; le marquis, +decidement amoureux, lui repondait avec entrain, en regardant Annette; +et la duchesse etait contente presque egalement de l'emotion de son +neveu et de la detresse du gouvernement. L'air du salon etait chaud de +cette premiere chaleur concentree des caloriferes rallumes, chaleur +d'etoffes, de tapis, de murs, ou s'evapore hativement le parfum des +fleurs asphyxiees. Il y avait, dans cette piece close ou le cafe +aussi repandait son arome, quelque chose d'intime, de familial et de +satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin. + +Il s'arreta sur le seuil tellement surpris qu'il hesitait a entrer, +surpris comme un mari trompe qui voit le crime de sa femme. Une colere +confuse et une telle emotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur +vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait cache et tout ce qu'il +s'etait cache lui-meme lui apparut en apercevant le marquis installe +dans la maison, comme un fiance! + +Il penetra, dans un sursaut d'exasperation, tout ce qu'il ne voulait +pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda +point pourquoi on lui avait dissimule tous ces apprets du mariage? +Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrerent ceux de la +comtesse qui rougissait. Ils se comprirent. + +Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa presence +inattendue ayant paralyse l'essor des esprits, puis la duchesse se mit +a lui parler; et il repondit d'une voix breve, d'un timbre etrange, +change subitement. + +Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient a causer et il +se disait: "Ils m'ont joue. Ils me le paieront." Il en voulait surtout +a la comtesse et a Annette, dont il penetrait soudain l'innocente +dissimulation. + +Le comte, regardant alors la pendule, s'ecria: + +--Oh! oh! il est temps de partir. + +Puis se tournant vers le peintre: + +--Nous allons a l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme +seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand +plaisir? + +Olivier repondit sechement: + +--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas. + +Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoue: + +--Oh! venez donc, cher maitre. Je suis sur que vous nous amuserez +beaucoup plus que les deputes. + +--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi. + +Le devinant mecontent et chagrin, elle insista, pour se montrer +gentille. + +--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux +pas me passer de vous. + +Quelques mots lui echapperent si vivement qu'il ne put ni les arreter +dans sa bouche ni modifier leur accent. + +--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde. + +Elle s'exclama, un peu surprise du ton: + +--Allons, bon! Voila qu'il recommence a ne plus me tutoyer. + +Il eut sur les levres un de ces sourires crispes qui montrent tout le +mal d'une ame et avec un petit salut: + +--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre. + +--Pourquoi ca? + +--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit, +aurait le droit de trouver deplace ce tutoiement dans ma bouche. + +La comtesse s'empressa de dire: + +--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espere qu'Annette n'epousera +pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarite +de vieil ami. + +Le comte criait: + +--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard! + +Et ceux qui devaient l'accompagner, s'etant leves, sortirent avec lui +apres les poignees de main d'usage et les baisers que la duchesse, +la comtesse et sa fille echangeaient a toute rencontre comme a toute +separation. + +Ils resterent seuls, Elle et Lui, debout derriere les tentures de la +porte refermee. + +--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement. + +Mais lui, presque violent: + +--Non, merci, je m'en vais aussi. + +Elle murmura, suppliante: + +--Oh! pourquoi? + +--Parce que ce n'est pas mon heure, parait-il. Je vous demande pardon +d'etre venu sans prevenir. + +--Olivier, qu'avez-vous? + +--Rien. Je regrette seulement d'avoir trouble une partie de plaisir +organisee. + +Elle lui saisit la main. + +--Que voulez-vous dire? C'etait le moment de leur depart puisqu'ils +assistent a l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez ete, +au contraire, tout a fait inspire en venant aujourd'hui ou je suis +seule. + +Il ricana. + +--Inspire, oui, j'ai ete inspire! + +Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux, +elle murmura a voix tres basse: + +--Avouez-moi que vous l'aimez? + +Il degagea ses mains, ne pouvant plus maitriser son impatience. + +--Mais vous etes folle avec cette idee! + +Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispes sur ses +manches, le suppliant: + +--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine, +mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas +ce qu'est devenue ma vie! + +Il haussa les epaules. + +--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la +tete? + +Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, ou on +ne les entendrait pas. Elle le trainait par l'etoffe de sa jaquette, +cramponnee a lui, haletante. Quand elle l'eut amene jusqu'au petit +divan rond, elle le forca a s'y laisser tomber, et puis s'assit aupres +de lui. + +--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous +l'aimez. Je le sais, je le sens a tout ce que vous faites, je n'en +puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche! + +Comme il se debattait encore, elle s'affaissa a genoux contre ses +pieds. Sa voix ralait. + +--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez? + +Il s'ecria, en essayant de la relever: + +--Mais non, mais non! Je vous jure que non! + +Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer, +balbutiant: + +--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop! + +Puis laissant tomber sa tete sur les genoux de cet homme, elle +sanglota. + +Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds ou +se melaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traverse par une +immense pitie, par une immense douleur. + +Saisissant a pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa +violemment, relevant vers lui deux yeux eperdus dont les larmes +ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses levres +coup sur coup en repetant: + +--Any! Any! ma chere, ma chere Any! + +Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hesitante +des enfants que le chagrin suffoque: + +--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu, +moi? + +Il se remit a l'embrasser. + +--Oui, je vous aime, ma chere Any! + +Elle se releva, se rassit aupres de lui, reprit ses mains, le regarda, +et tendrement: + +--Voila si longtemps que nous nous aimons. Ca ne devrait pas finir +ainsi. + +Il demanda, en la serrant contre lui: + +--Pourquoi cela finirait-il? + +--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop a ce que +j'etais quand vous m'avez connue? + +Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche +douloureuse, en disant: + +--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous +vous trompez! + +Elle repeta: + +--Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi! + +Il redit: + +--Oui, je vous aime! + +Puis ils demeurerent longtemps sans parler, les mains dans les mains, +tres emus et tres tristes. + +Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant: + +--Oh! les heures qui me restent a vivre ne seront pas gaies. + +--Je m'efforcerai de vous les rendre douces. + +L'ombre de ces ciels nuageux qui precede de deux heures le crepuscule +se repandait dans le salon, les ensevelissait peu a peu sous le gris +brumeux des soirs d'automne. + +La pendule sonna. + +--Il y a deja longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez +vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes! + +Il se leva, l'etreignit, baisant comme autrefois sa bouche +entr'ouverte, puis ils retraverserent les deux salons en se tenant le +bras, comme des epoux. + +--Adieu, mon ami. + +--Adieu, mon amie. + +Et la portiere retomba sur lui! + +Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit a marcher +sans savoir ce qu'il faisait, etourdi comme apres un coup, les jambes +faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brulante +secouee en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou +peut-etre quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hebetement +moral et d'aneantissement physique qui lui laissaient tout juste la +force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour +reflechir. + +Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce +qu'il avait eprouve pres d'elle depuis la promenade au parc Monceau +quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix a peine +reconnue, de la voix qui jadis avait eveille son coeur, puis tout ce +recommencement lent, irresistible, d'un amour mal eteint, pas encore +refroidi, qu'il s'obstinait a ne point s'avouer. + +Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait +mariee, il eviterait de la voir souvent, voila tout. En attendant, il +continuerait a retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutat de +rien, et il cacherait son secret a tout le monde. + +Il dina chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer +le grand poele de son atelier, car la nuit s'annoncait glaciale. Il +ordonna meme d'allumer le lustre comme s'il eut redoute les coins +obscurs, et il s'enferma. Quelle emotion bizarre, profonde, physique, +affreusement triste l'etreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans +sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son ame +defaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie +tenait la dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque etude +peinte accrochee lui rappelait un succes, chaque meuble lui disait un +souvenir. Mais succes et souvenirs etaient des choses passees! Sa +vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait +des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aime une +femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, apres les rendez-vous, +dans ce meme atelier. Il avait marche des nuits entieres, avec de la +fievre plein son etre. La joie de l'amour heureux, la joie du succes +mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des +heures inoubliables de triomphe intime. + +Il avait aime une femme, et cette femme l'avait aime. Par elle il +avait recu ce bapteme qui revele a l'homme le monde mysterieux des +emotions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de +force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour +entrait, malgre lui, par cette breche! un autre ou plutot le meme +surchauffe par un nouveau visage, le meme accru de toute la force +que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette +petite fille! Il n'y avait plus a lutter, a resister, a nier, il +l'aimait avec le desespoir de savoir qu'il n'aurait meme pas d'elle +un peu de pitie, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment, +et qu'un autre l'epouserait. A cette pensee sans cesse reparue, +impossible a chasser, il etait saisi par une envie animale de hurler a +la facon des chiens attaches, car il se sentait impuissant, asservi, +enchaine comme eux. De plus en plus nerveux, a mesure qu'il songeait, +il allait toujours a grands pas a travers la vaste piece eclairee +comme pour une fete. Ne pouvant enfin tolerer davantage la douleur de +cette plaie avivee, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de +son ancienne tendresse, de la noyer dans l'evocation de sa premiere et +grande passion. Dans le placard ou il la gardait, il alla prendre la +copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse, +puis il la posa sur son chevalet, et, s'etant assis en face, la +contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante, +telle qu'il l'avait aimee jadis. Mais c'etait toujours Annette qui +surgissait sur la toile. La mere avait disparu, s'etait evanouie +laissant a sa place cette autre figure qui lui ressemblait +etrangement. C'etait la petite avec ses cheveux un peu plus clairs, +son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il +sentait bien qu'il appartenait corps et ame a ce jeune etre-la, comme +il n'avait jamais appartenu a l'autre, comme une barque qui coule +appartient aux vagues! + +Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il +retourna la peinture; puis comme il se sentait trempe de tristesse, +il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier, +le tiroir de son secretaire ou dormaient toutes les lettres de sa +maitresse. Elles etaient la comme en un lit, les unes sur les autres, +formant une couche epaisse de petits papiers minces. Il enfonca ses +mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain +de leur longue liaison. Il regardait cet etroit cercueil de planches +ou gisait cette masse d'enveloppes entassees, sur qui son nom, son nom +seul, etait toujours ecrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre +attachement de deux etres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux +coeurs, etaient racontes la dedans, dans ce flot jauni de papiers que +tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus, +un souffle vieux, l'odeur melancolique des lettres enfermees. + +Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poignee +des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en +sortaient, precis, qui remuaient son ame. Il en reconnaissait beaucoup +qu'il avait portees sur lui pendant des semaines entieres, et il +retrouvait, tout le long de la petite ecriture qui lui disait des +phases si douces, les emotions oubliees d'autrefois. Tout a coup il +rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brode. Qu'etait-ce? Il +chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle +avait sanglote parce qu'elle etait un peu jalouse, et il lui vola, +pour le garder, son mouchoir trempe de larmes! + +Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme! + +Du fond de ce tiroir, du fond de son passe, toutes ces reminiscences +montaient comme une vapeur: ce n'etait plus que la vapeur impalpable +de la realite tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces +lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus. + +Mais tout cet ancien amour remue faisait fermenter en lui une ardeur +jeune et nouvelle, une seve de tendresse irresistible qui rappelait +dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aime la mere, +dans un elan passionne de servitude volontaire, il commencait a aimer +cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant +a qui on rive des fers qu'il ne brisera plus. + +Cela, il le sentait dans le fond de son etre, et il en etait terrifie. + +Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possedait ainsi? +Il la connaissait si peu! Elle etait a peine une femme dont le coeur +et l'ame dormaient encore du sommeil de la jeunesse. + +Lui, maintenant, il etait presque au bout de sa vie! Comment donc +cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des meches de +cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde +lui donnaient des envies de tomber a genoux et de se frapper le front +par terre! + +Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout a coup sur +nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux, +qu'elle est devenue notre pensee et notre chair! On en est ivre, on en +est fou, on vit de cette image absorbee et on voudrait en mourir! + +Comme on souffre parfois de ce pouvoir feroce et incomprehensible +d'une forme de visage sur le coeur d'un homme! + +Olivier Bertin s'etait remis a marcher; la nuit s'avancait; son poele +s'etait eteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait. +Alors il gagna son lit ou il continua jusqu'au jour a songer et a +souffrir. + +Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait +faire, agite par ses nerfs, irresolu comme une girouette qui tourne. + +A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation +pour son corps, il se souvint que, ce jour-la meme, quelques membres +de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure ou ils +dejeunaient apres le massage. Il s'habilla donc rapidement, esperant +que l'etuve et la douche le calmeraient, et il sortit. + +Des qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier +froid crispant de la premiere gelee qui detruit, en une seule nuit, +les derniers restes de l'ete. + +Tout le long des boulevards, c'etait une pluie epaisse de larges +feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles +tombaient, a perte de vue, d'un bout a l'autre des larges avenues +entre les facades des maisons, comme si toutes les tiges venaient +d'etre separees des branches par le tranchant d'une fine lame de +glace. Les chaussees et les trottoirs en etaient deja couverts, +ressemblaient, pour quelques heures, aux allees des forets au debut de +l'hiver. Tout ce feuillage mort crepitait sous les pas et s'amassait, +par moments, en vagues legeres, sous les poussees du vent. + +C'etait un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison +et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse +speciale, tristesse d'agonie ou saveur de seve qui renait. + +En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensee de la chaleur dont il +allait penetrer sa chair apres ce passage dans l'air glace des +rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de +satisfaction. Il se devetit avec prestesse, roula autour de sa taille +l'echarpe legere qu'un garcon lui tendait et disparut derriere la +porte capitonnee ouverte devant lui. + +Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain, +le fit respirer comme s'il eut manque d'air en traversant une galerie +mauresque, eclairee par deux lanternes orientales. Puis un negre +crepu, vetu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres +musculeux, s'elanca devant lui pour soulever une portiere a l'autre +extremite, et Bertin penetra dans la grande etuve, ronde, elevee, +silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en +haut, par la coupole et par des trefles en verres colores, dans +l'immense salle circulaire et dallee, aux murs couverts de faiences +decorees a la mode arabe. + +Des hommes de tout age, presque nus, marchaient lentement, a pas +graves, sans parler; d'autres etaient assis sur des banquettes de +marbre, les bras croises; d'autres causaient a voix basse. + +L'air brulant faisait haleter des l'entree. Il y avait la dedans, +dans ce cirque etouffant et decoratif, ou l'on chauffait de la chair +humaine, ou circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes +cuivrees, quelque chose d'antique et de mysterieux. + +La premiere figure apercue par le peintre fut celle du comte de Landa. +Il circulait comme un lutteur romain, fier de son enorme poitrine et +de ses gros bras croises dessus. Habitue des etuves, il s'y croyait +sur la scene comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la +musculature discutee de tous les hommes forts de Paris. + +--Bonjour. Bertin, dit-il. + +Ils se serrerent la main; puis Landa reprit: + +--Hein, bon temps pour la sudation. + +--Oui, magnifique. + +--Vous avez vu Rocdiane? Il est la-bas. J'ai ete le prendre au saut du +lit. Oh! regardez-moi cette anatomie! + +Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras greles, au +flanc maigre, qui fit sourire de dedain ces deux vieux modeles de la +vigueur humaine. + +Rocdiane venait vers eux, ayant apercu le peintre. + +Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent a causer +comme dans un salon. Des garcons de service circulaient, offrant a +boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue +et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous +les coins du grand amphitheatre, l'emplissait aussi d'un bruit leger +de pluie. + +A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait +pour leur serrer la main. + +C'etaient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron +Flach et d'autres. + +Rocdiane dit tout a coup: + +--Tiens, Farandal! + +Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette +aisance des hommes tres bien faits que rien ne gene. + +Landa murmura: + +--C'est un gladiateur, ce gaillard-la! + +Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin: + +--Est-ce vrai qu'il epouse la fille de vos amis? + +--Je le pense, dit le peintre. + +Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet +endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de +desespoir et de revolte. L'horreur de toutes les realites entrevues +lui apparut en une seconde avec une telle acuite, qu'il lutta pendant +quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis. + +Puis il se leva. + +--Je suis fatigue, dit-il. Je vais tout de suite au massage. + +Un Arabe passait. + +--Ahmed, es-tu libre? + +--Oui, monsieur Bertin. + +Et il partit a pas presses afin d'eviter la poignee de main de +Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam. + +A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos +si calme en sa ceinture de cellules ou sont les lits, autour d'un +parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'egrene au +milieu. Il avait l'impression d'etre suivi, menace, que le marquis +allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en +ami avec le desir de le tuer. + +Et il se retrouva bientot sur le boulevard couvert de feuilles mortes. +Elles ne tombaient plus, les dernieres ayant ete detachees par une +longue rafale. Leur tapis rouge et jaune fremissait, remuait, ondulait +d'un trottoir a l'autre sous les poussees plus vives de la brise +grandissante. + +Tout a coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de +bete de la tempete qui passe, et, en meme temps, un souffle furieux de +vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard. + +Les feuilles, toutes les feuilles tombees qui paraissaient l'attendre, +se souleverent a son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant +et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faite des maisons. +Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui +s'en allait, fuyant vers les barrieres de Paris, vers le ciel libre de +la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussiere eut +disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussees et les +trottoirs demeurerent nus, etrangement propres et balayes. + +Bertin songeait: "Que vais-je devenir? Que vais-je faire? Ou vais-je +aller?" Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer. + +Un kiosque a journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit, +esperant qu'il y trouverait a lire peut-etre pendant une heure ou +deux. + +--Je dejeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier. + +Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il +avait en tout son corps une agitation de bete enragee. + +Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son ame, et les +faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'a sa +pensee. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point a comprendre, +le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la seance de la +Chambre, ou le comte avait prononce quelques paroles. + +Son attention, eveillee par cet appel, rencontra ensuite le nom du +celebre tenor Montrose qui devait donner, vers la fin de decembre, une +representation unique au grand Opera. Ce serait, disait le journal, +une magnifique solennite musicale, car le tenor Montrose, qui avait +quitte Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe +et en Amerique, des succes sans precedents, et il serait, en outre, +accompagne de l'illustre cantatrice suedoise Helsson, qu'on n'avait +pas entendue non plus a Paris depuis cinq ans! + +Tout a coup Olivier eut l'idee, qui sembla naitre au fond de son +coeur, de donner a Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea +que le deuil de la comtesse mettrait obstacle a ce projet, et il +chercha des combinaisons pour le realiser quand meme. Une seule se +presenta. Il fallait prendre une loge sur la scene ou l'on etait +presque invisible, et, si la comtesse neanmoins n'y voulait pas venir, +faire accompagner Annette par son pere et par la duchesse. En ce cas, +c'est a la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait +alors inviter le marquis! + +Il hesita et reflechit longtemps. + +Certes, le mariage etait decide, meme fixe sans aucun doute. Il +devinait la hate de son amie a terminer cela, il comprenait que, dans +les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille a Farandal. Il +n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empecher, ni modifier, ni retarder +cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas +mieux essayer de dompter son ame, de cacher sa souffrance, de paraitre +content, de ne plus se laisser entrainer, comme tout a l'heure, par +son emportement. + +Oui, il inviterait le marquis, apaisant par la les soupcons de la +comtesse et se gardant une porte amie dans l'interieur du jeune +menage. + +Des qu'il eut dejeune, il descendit a l'Opera pour s'assurer la +possession d'une des loges cachees derriere le rideau. Elle lui fut +promise. Alors il courut chez les Guilleroy. + +La comtesse parut presque aussitot, et, encore tout emue de leur +attendrissement de la veille: + +--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle. + +Il balbutia. + +--Je vous apporte quelque chose. + +--Quoi donc? + +--Une loge sur la scene de l'Opera pour une representation unique de +Helsson et de Montrose. + +--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil? + +--Votre deuil est vieux de quatre mois bientot. + +--Je vous assure que je ne peux pas. + +--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se representera +peut-etre jamais. + +--Avec qui irait-elle? + +--Avec son pere et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention +aussi d'offrir une place au marquis. + +Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de +l'embrasser lui montait aux levres. Elle repeta, ne pouvant en croire +ses oreilles: + +--Au marquis? + +--Mais oui! + +Et elle consentit tout de suite a cet arrangement. + +Il reprit d'un air indifferent. + +--Avez-vous fixe l'epoque de leur mariage? + +--Mon Dieu oui, a peu pres. Nous avons des raisons pour le presser +beaucoup, d'autant plus qu'il etait deja decide avant la mort de +maman. Vous vous le rappelez? + +--Oui, parfaitement. Et pour quand? + +--Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne +vous l'avoir pas annonce plus tot. + +Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec +une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle +s'aigrit soudain et fit naitre en lui cette sorte de bizarre animosite +passionnee que devient l'amour quand la jalousie le fouette. + +--Je vous apporte quelque chose, dit-il. + +Elle repondit: + +--Alors nous en sommes decidement au "vous". + +Il prit un air paternel. + +--Ecoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'evenement qui se +prepare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque +temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard. + +Elle haussa les epaules d'un air mecontent, tandis que la comtesse se +taisait, le regard au loin et la pensee tendue. + +Annette demanda: + +--Que m'apportez-vous? + +Il annonca la representation et les invitations qu'il comptait faire. +Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un elan de gamine, +l'embrassa sur les deux joues. + +Il se sentit defaillir et comprit, sous le double effleurement leger +de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guerirait jamais. + +La comtesse, crispee, dit a sa fille: + +--Tu sais que ton pere t'attend. + +--Oui, maman, j'y vais. + +Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts. + +Des qu'elle fut sortie, Olivier demanda: + +--Vont-ils voyager? + +--Oui, pendant trois mois. + +Et il murmura, malgre lui: + +--Tant mieux! + +--Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse. + +Il balbutia: + +--Je l'espere bien. + +--En attendant, ne me negligez point. + +--Non, mon amie. + +L'elan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idee qu'il +venait d'exprimer d'inviter le marquis a cette representation de +l'Opera, redonnaient a la comtesse un peu d'espoir. + +Il fut court. Une semaine ne s'etait point passee qu'elle suivait de +nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et +jalouse, toutes les etapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien +ignorer, passant elle-meme par toutes les douleurs qu'elle devinait +chez lui, et la constante presence d'Annette lui rappelait, a tous les +moments du jour, l'impuissance de ses efforts. + +Tout l'accablait en meme temps, les annees et le deuil. Sa coquetterie +active, savante, ingenieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait +triompher pour lui, se trouvait paralysee par cet uniforme noir qui +soulignait sa paleur et l'alteration de ses traits, de meme qu'il +rendait eblouissante l'adolescence de son enfant. Elle etait loin deja +l'epoque, si proche cependant, du retour d'Annette a Paris, ou elle +recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui etaient +alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses +d'arracher de son corps ces vetements de mort qui l'enlaidissaient et +la torturaient. + +Si elle avait senti a son service toutes les ressources de l'elegance, +si elle avait pu choisir et employer des etoffes aux nuances +delicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donne a son charme +agonisant une puissance etudiee, aussi captivante que la grace inerte +de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus +seduisante. + +Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfievrantes du soir +et des molles toilettes sensuelles du matin, du deshabille troublant +garde pour dejeuner avec les amis intimes et qui laisse a la +femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever, +l'impression materielle et chaude du lit quitte et de la chambre +parfumee! + +Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sepulcrale, sous cette +tenue de forcat, qui la couvrirait pendant une annee entiere! Un an! +Elle resterait un an emprisonnee dans ce noir, inactive et vaincue! +Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par +heure, minute par minute, sous cette gaine de crepe! Que serait-elle +dans un an si sa pauvre chair malade continuait a s'alterer ainsi sous +les angoisses de son ame? + +Ces idees ne la quittaient plus, lui gataient tout ce qu'elle aurait +savoure, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait ete une joie, +ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une +gaite. Sans cesse elle fremissait d'un besoin exaspere de secouer ce +poids de misere qui l'ecrasait, car sans cette obsession harcelante +elle aurait ete si heureuse encore, alerte et bien portante! + +Elle se sentait une ame vivace et fraiche, un coeur toujours jeune, +l'ardeur d'un etre qui commence a vivre, un appetit de bonheur +insatiable, plus vorace meme qu'autrefois, et un besoin d'aimer +devorant. + +Et voila que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces, +delicieuses, poetiques, qui embellissent et font cherir l'existence, +se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'etait fini! Elle +retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille +et ses elans passionnes de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa +chair, sa miserable peau, cette etoffe des os, peu a peu fanee, rongee +comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette decadence +etait attachee a elle, devenue presque une souffrance physique. L'idee +fixe avait fait naitre une sensation d'epiderme, la sensation du +vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de +la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague +demangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement +du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces +innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguee. Comme un +etre atteint d'un mal devorant qu'un constant prurit contraint a se +gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu +du temps rapide lui mirent dans l'ame l'irresistible besoin de le +constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la +forcaient a venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaitre sans +cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure +ineffacable des ans. Ce fut d'abord une pensee intermittente reparue +chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la +surface polie du cristal redoutable. Elle s'arretait sur les trottoirs +pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochee comme par une +main a toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs +facades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa +poche une mignonne boite a poudre de riz en ivoire, grosse comme une +noix, dont le couvercle interieur enfermait un imperceptible miroir, +et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et +la levait vers ses yeux. + +Quand elle s'asseyait pour lire ou pour ecrire, dans le salon aux +tapisseries, sa pensee, un instant distraite par cette besogne +nouvelle, revenait bientot a son obsession. Elle luttait, essayait +de se distraire, d'avoir d'autres idees, de continuer son travail. +C'etait en vain; la piqure du desir la harcelait, et bientot sa main, +lachant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irresistible +vers la petite glace a manche de vieil argent qui trainait sur son +bureau. Dans le cadre ovale et cisele son visage entier s'enfermait +comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier siecle, +comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis, +lorsqu'elle s'etait longtemps contemplee, elle reposait, d'un +mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforcait de se +remettre a l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou ecrit +vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle, +invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour +reprendre le miroir. + +Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que +la main ne peut quitter, s'en servait a tout moment en recevant ses +amis, et s'enervait jusqu'a crier, le haissait comme un etre en le +retournant dans ses doigts. + +Un jour, exasperee par cette lutte entre elle et ce morceau de verre, +elle le lanca contre le mur ou il se fendit et s'emietta. + +Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait reparer, le +lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier, +resignee a le garder. + +Chaque soir aussi et chaque matin enfermee en sa chambre, elle +recommencait malgre elle cet examen minutieux et patient de l'odieux +et tranquille ravage. + +Couchee, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait, +les yeux ouverts, a songer que les insomnies et le chagrin hataient +irremediablement la besogne horrible du temps qui court. Elle ecoutait +dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait +murmurer de son tic-tac, monotone et regulier--"ca va, ca va, ca va", +et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur +sa bouche, elle gemissait de desespoir. + +Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des annees qui +passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde, +elle avait dit, elle s'etait dit, chaque hiver, chaque printemps ou +chaque ete: "J'ai beaucoup change depuis l'an dernier." Mais toujours +belle, d'une beaute un peu differente, elle ne s'en inquietait pas. +Aujourd'hui, tout a coup, au lieu de constater encore paisiblement la +marche lente des saisons, elle venait de decouvrir et de comprendre la +fuite formidable des instants. Elle avait eu la revelation subite de +ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante +quand on y songe, de ce defile infini des petites secondes pressees +qui grignotent le corps et la vie des hommes. + +Apres ces nuits miserables, elle trouvait de longues somnolences plus +tranquilles, dans la tiedeur des draps, lorsque sa femme de chambre +avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle +demeurait lasse, assoupie, ni eveillee ni endormie, dans un +engourdissement de pensee qui laissait renaitre en elle l'espoir +instinctif et providentiel dont s'eclairent et dont vivent jusqu'a +leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes. + +Chaque matin maintenant, des qu'elle avait quitte son lit, elle se +sentait dominee par un desir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui +un peu de soulagement et de consolation. + +Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chene, cadeau +d'Olivier, oeuvre rare decouverte par lui, et les levres closes, +implorant avec cette voix de l'ame dont on se parle a soi-meme, elle +poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolee +par le besoin d'etre entendue et secourue, naive en sa detresse comme +tous les fideles a genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'ecoutat, +qu'il fut attentif a sa requete et peut-etre touche pour sa peine. +Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait +pour personne, de lui laisser jusqu'a sa mort le charme, la fraicheur +et la grace, elle lui demandait seulement un peu de repos et de repit. +Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourut! +Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne +pouvait-il lui accorder d'etre une de celles-la? Comme il serait bon, +Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement +pendant deux ou trois ans encore le reste de seduction qu'il lui +fallait pour plaire! + +Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gemissait vers Lui, +dans la plainte confuse de son ame. + +Puis, s'etant relevee, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec +une tension de pensee aussi ardente que pour la priere, elle maniait +les poudres, les pates, les crayons, les houppes et les brosses qui +lui refaisaient une beaute de platre, quotidienne et fragile. + + +VI + +Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: "Emma +Helsson" et "Montrose". Plus on approchait de l'Opera, plus on les +entendait repeter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collees sur les +colonnes Morris, les lancaient aux yeux des passants, et il y avait +dans l'air du soir l'emotion d'un evenement. + +Le lourd monument, qu'on appelle "l'Academie nationale de Musique", +accroupi sous le ciel noir, montrait au public amasse devant lui sa +facade pompeuse et blanchatre et la colonnade de marbre de sa galerie, +que d'invisibles foyers electriques illuminaient comme un decor. + +Sur la place, les gardes republicains a cheval dirigeaient la +circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins +de Paris, laissant entrevoir, derriere leurs glaces baissees, une +creme d'etoffes claires et des tetes pales. + +Les coupes et les landaus s'engageaient a la file dans les arcades +reservees et, s'arretant quelques instants, laissaient descendre, +sous leurs pelisses de soiree garnies de fourrures, de plumes ou de +dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair +precieuse, divinement paree. + +Tout le long du celebre escalier c'etait une ascension de feerie, une +montee ininterrompue de dames vetues comme des reines, dont la gorge +et les oreilles jetaient des eclairs de diamants et dont la longue +robe trainait sur les marches. + +La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre +une note des deux illustres artistes; et c'etait, par tout le vaste +amphitheatre, sous l'eclatante lumiere electrique tombee du lustre, +une houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix. + +De la loge sur la scene qu'occupaient deja la duchesse, Annette, le +comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien que +les coulisses ou des hommes causaient, couraient, criaient: des +machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume. +Mais derriere l'immense rideau baisse on entendait le bruit profond +de la foule, on sentait la presence d'une masse d'etres remuants et +surexcites, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se +repandre jusqu'aux decors. + +On allait jouer _Faust_. + +Musadieu racontait des anecdotes sur les premieres representations de +cette oeuvre a l'Opera-Comique, sur le demi-four d'alors suivi d'un +eclatant triomphe, sur les interpretes du debut, sur leur maniere de +chanter chaque morceau. Annette, a demi tournee vers lui, l'ecoutait +avec cette curiosite avide et jeune dont elle enveloppait le monde +entier, et, par moments, elle jetait sur son fiance, qui serait son +mari dans quelques jours, un coup d'oeil plein de tendresse. Elle +l'aimait, maintenant, comme aiment les coeurs naifs, c'est-a-dire +qu'elle aimait en lui toutes les esperances du lendemain. L'ivresse +des premieres fetes de la vie et l'ardent besoin d'etre heureuse la +faisaient fremir d'allegresse et d'attente. + +Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous +les degres de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de +la souffrance humaine ou le coeur semble crepiter comme de la chair +sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant +l'un et l'autre d'un regard de supplicie. + +Les trois coups furent frappes, et soudain le petit tapotement sec +d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arreta net tous les +mouvements, les toux et les murmures; puis, apres un court et profond +silence les premieres mesures de l'introduction s'eleverent, emplirent +la salle de l'invisible et irresistible mystere de la musique qui +s'epand a travers les corps, affole les nerfs et les ames d'une fievre +poetique et materielle, en melant a l'air limpide qu'on respire une +onde sonore qu'on ecoute. + +Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement emu comme si les +plaies de son coeur eussent ete touchees par ces accents. + +Mais le rideau s'etant leve, il se dressa de nouveau et il vit, dans +un decor representant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust +meditant. + +Vingt fois deja il avait entendu cet opera qu'il connaissait presque +par coeur, et son attention, quittant aussitot la piece, se porta sur +la salle. Il n'en decouvrait qu'un petit angle derriere l'encadrement +de la scene qui cachait sa loge, mais cet angle, s'etendant de +l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public, ou +il reconnaissait bien des tetes. A l'orchestre, les hommes en +cravate blanche, alignes cote a cote, semblaient un musee de figures +familieres, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les +categories de ceux qui ne manquent jamais d'etre ou tout le monde va. +Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les +femmes apercues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scene, etait +vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle mariee, +la marquise d'Ebelin, soulevait deja les lorgnettes. "Joli debut", se +dit Bertin. + +On ecoutait avec une grande attention, avec une sympathie evidente, le +tenor Montrose qui se lamentait sur la vie. + +Olivier pensait: "Quelle bonne blague! Voila Faust, le mysterieux et +sublime Faust, qui chante l'horrible degout et le neant de tout; et +cette foule se demande avec inquietude si la voix de Montrose n'a pas +change."--Alors, il ecouta, comme les autres, et derriere les paroles +banales du livret, a travers la musique qui eveille au fond des ames +des perceptions profondes, il eut une sorte de revelation de la facon +dont Goethe reva le coeur de Faust. + +Il avait lu autrefois le poeme qu'il estimait tres beau, sans en avoir +ete fort emu, et voila que, soudain, il en pressentit l'insondable +profondeur, car il lui semblait que, ce soir-la, il devenait lui-meme +un Faust. + +Un peu penchee sur le devant de la loge, Annette ecoutait de toutes +ses oreilles; et des murmures de satisfaction commencaient a passer +dans le public, car la voix de Montrose etait mieux posee et plus +nourrie qu'autrefois! + +Bertin avait ferme les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait, +tout ce qu'il eprouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en +faisait immediatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait +le monde et lui-meme en pature a cette idee fixe. Tout ce qu'il +apercevait de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il +l'offrait aussitot, mentalement, a sa petite amie, et il n'avait plus +une idee qu'il ne rapportat a son amour. + +Maintenant, il ecoutait au fond de lui-meme l'echo des lamentations de +Faust; et le desir de la mort surgissait en lui, le desir d'en finir +aussi avec ses chagrins, avec toute la misere de sa tendresse sans +issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de +Farandal, assis derriere elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait +vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien esperer, +n'avoir plus meme le droit de desirer, se sentir declasse, a la +retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'age dont la carriere +est terminee, quelle intolerable torture! + +Des applaudissements eclaterent, Montrose triomphait deja. Et +Mephisto-Labarriere jaillit du sol. + +Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce role, eut une reprise +d'attention. Le souvenir d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse, +puis de Faure, si seduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire +quelques instants. + +Mais soudain, une phrase chantee par Montrose, avec une irresistible +puissance, l'emut jusqu'au coeur. Faust disait a Satan: + + Je veux un tresor qui les contient tous, + Je veux la jeunesse. + +Et le tenor apparut en pourpoint de soie, l'epee au cote, une toque a +plumes sur la tete, elegant, jeune et beau de sa beaute manieree de +chanteur. + +Un murmure s'eleva. Il etait fort bien et plaisait aux femmes. +Olivier, au contraire, eut un frisson de desappointement, car +l'evocation poignante du poeme dramatique de Goethe disparaissait dans +cette metamorphose. Il n'avait desormais devant les yeux qu'une feerie +pleine de jolis morceaux chantes, et des acteurs de talent dont il +n'ecoutait plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garcon a +roulades, qui montrait ses cuisses et ses notes, lui deplaisait. Ce +n'etait point le vrai, l'irresistible et sinistre chevalier Faust, +celui qui allait seduire Marguerite. + +Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint a la +memoire: + + Je veux un tresor qui les contient tous, + Je veux la jeunesse. + +Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond +de son ame, et, les yeux toujours fixes sur la nuque blonde d'Annette +qui surgissait dans la baie carree de la loge, il sentait en lui toute +l'amertume de cet irrealisable desir. + +Mais Montrose venait de finir le premier acte avec une telle +perfection que l'enthousiasme eclata. Pendant plusieurs minutes, le +bruit des applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la +salle comme un orage. On voyait dans toutes les loges les femmes +battre leurs gants l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout +derriere elles, criaient en claquant des mains. + +La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'elan se +ralentit. Puis quand le rideau fut baisse pour la troisieme fois, +separant du public la scene et les loges interieures, la duchesse et +Annette continuerent encore a applaudir quelques instants, et furent +remerciees specialement par un petit salut discret que leur envoya le +tenor. + +--Oh! il nous a vues, dit Annette. + +--Quel admirable artiste! s'ecria la duchesse. + +Et Bertin, qui s'etait penche en avant, regardait avec un sentiment +confus d'irritation et de dedain l'acteur acclame disparaitre entre +deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la +hanche, dans la pose gardee d'un heros de theatre. + +On se mit a parler de lui. Ses succes faisaient autant de bruit que +son talent. Il avait passe dans toutes les capitales, au milieu de +l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irresistible, avaient des +battements de coeur en le voyant entrer en scene. Il semblait peu +se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce delire sentimental, et se +contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait, a mots tres +couverts a cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la +duchesse, emballee, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il +avait pu faire naitre, tant elle le trouvait seduisant, elegant, +distingue et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant: + +--D'ailleurs, comment resister a cette voix-la! + +Olivier se facha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on +eut du gout pour un cabotin, pour cette perpetuelle representation de +types humains qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification +des hommes reves, pour ce mannequin nocturne et farde qui joue tous +les roles a tant par soir. + +--Vous etes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du +monde et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont +plus de succes que vous. + +Puis se tournant vers Annette: + +--Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des +yeux sains, comment le trouves-tu, ce tenor? + +Annette repondit d'un air convaincu: + +--Mais je le trouve tres bien, moi. + +On frappait, les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva +sur la Kermesse. + +Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de +voix qu'autrefois et la manier avec une surete plus complete. Elle +etait vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice +dont la renommee par le monde egalait celles de M. de Bismarck et de +M. de Lesseps. + +Quand Faust s'elanca vers elle, quand il lui dit de sa voix +ensorcelante la phrase si pleine de charme: + + Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle, + Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin. + +Et lorsque la blonde et si jolie et si emouvante Marguerite lui +repondit: + + Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle, + Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main. + +la salle entiere fut soulevee par un immense frisson de plaisir. + +Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et +Annette applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir +les mains pour la faire cesser. Son coeur etait tordu par un nouveau +tourment. Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait +dans les coulisses, de sa pensee fixe devenue haineuse, il poursuivait +jusque dans sa loge ou il le voyait remettre du blanc sur ses joues, +l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant. + +Puis, la toile se leva sur l'acte du "Jardin". + +Ce fut tout de suite une sorte de fievre d'amour qui se repandit dans +la salle, car jamais cette musique, qui semble n'etre qu'un souffle de +baisers, n'avait rencontre deux pareils interpretes. Ce n'etaient plus +deux acteurs illustres, Montrose et la Helsson, c'etaient deux etres +du monde ideal, a peine deux etres, mais deux voix: la voix eternelle +de l'homme qui aime, la voix eternelle de la femme qui cede; et elles +soupiraient ensemble toute la poesie de la tendresse humaine. + +Quand Faust chanta: + + Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage, + +il y eut dans les notes envolees de sa bouche un tel accent +d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le desir +d'aimer souleva un instant tous les coeurs. + +Olivier se rappela qu'il l'avait murmuree lui-meme, cette phrase, dans +le parc de Roncieres, sous les fenetres du chateau. Jusqu'alors, il +l'avait jugee un peu banale, et maintenant elle lui venait a la bouche +comme un dernier cri de passion, une derniere priere, le dernier +espoir et la derniere faveur qu'il put attendre en cette vie. + +Puis il n'ecouta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de +jalousie suraigue le dechira, car il venait de voir Annette porter son +mouchoir a ses yeux. + +Elle pleurait! Donc son coeur s'eveillait, s'animait, s'agitait, son +petit coeur de femme qui ne savait rien encore. La, tout pres de lui, +sans qu'elle songeat a lui, elle avait la revelation de la facon dont +l'amour peut bouleverser l'etre humain, et cette revelation, cette +initiation lui etaient venues de ce miserable cabotin chantant. + +Ah! il n'en voulait plus guere au marquis de Farandal, a ce sot qui ne +voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il +execrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette ame de jeune +fille! + +Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un +que va ecraser un cheval emporte, de la saisir par le bras, +de l'emmener, de l'entrainer, de lui dire: "Allons-nous-en! +allons-nous-en, je vous en supplie!" + +Comme elle ecoutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait, +lui! Il avait deja souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le +rappela, car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des +blessures rouvertes. C'etait d'abord a Roncieres, en revenant +du cimetiere, quand il sentit pour la premiere fois qu'elle lui +echappait, qu'il ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette +independante comme un jeune animal. Mais la-bas, quand elle l'irritait +en le quittant pour cueillir des fleurs, il eprouvait surtout l'envie +brutale d'arreter ses elans, de retenir son corps pres de lui; +aujourd'hui, c'etait son ame elle-meme qui fuyait, insaisissable. Ah! +cette irritation rongeuse qu'il venait de reconnaitre, il l'avait +eprouvee bien souvent encore par toutes les petites meurtrissures +inavouables qui semblent faire des bleus incessants aux coeurs +amoureux. Il se rappelait toutes les impressions penibles de menue +jalousie tombant sur lui, a petits coups, le long des jours. Chaque +fois qu'elle avait remarque, admire, aime, desire quelque chose, il +en avait ete jaloux: jaloux de tout d'une facon imperceptible et +continue, de tout ce qui absorbait le temps, les regards, l'attention, +la gaite, l'etonnement, l'affection d'Annette, car tout cela la lui +prenait un peu. Il avait ete jaloux de tout ce qu'elle faisait sans +lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures, +de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux d'un officier blesse +heroiquement en Afrique et dont Paris s'occupa huit jours durant, de +l'auteur d'un roman tres louange, d'un jeune poete inconnu qu'elle +n'avait point vu mais dont Musadieu recitait les vers, de tous +les hommes enfin qu'on vantait devant elle, meme banalement, car, +lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolerer sans angoisse qu'elle +songe meme a quelqu'un avec une apparence d'interet. On a au coeur +l'imperieux besoin d'etre seul au monde devant ses yeux. On veut +qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprecie personne +autre. Sitot qu'elle a l'air de se retourner pour considerer ou +reconnaitre quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne peut +le detourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond de +l'ame. + +Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait repandre +et cueillir de l'amour dans cette salle d'opera, et il en voulait +a tout le monde du triomphe de ce tenor, aux femmes qu'il voyait +exaltees dans les loges, aux hommes, ces niais faisant une apotheose a +ce fat. + +Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il avait +des succes, ce pitre, interprete d'une pensee etrangere, comme jamais +createur n'en avait connu! Ah! c'etait bien cela la justice et +l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et +pretentieux pour qui travaillent jusqu'a la mort les maitres de l'art +humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette +hostilite ancienne qui avait toujours fermente au fond de son coeur +orgueilleux et fier de parvenu s'exasperait, devenait une rage +furieuse contre ces imbeciles tout puissants de par le seul droit de +la naissance et de l'argent. + +Jusqu'a la fin de la representation, il demeura silencieux, devore par +ses idees, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apaise, +il offrit son bras a la duchesse pendant que le marquis prenait celui +d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot +de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente +d'epaules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis la +duchesse, la jeune fille, son pere et le marquis monterent dans le +meme landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place +de l'Opera. + +Tout a coup il eut au coeur une sorte d'affection pour cet homme ou +plutot cette attraction naturelle qu'on eprouve pour un compatriote +rencontre dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu +dans cette cohue etrangere, indifferente, tandis qu'avec Musadieu il +pouvait encore parler d'elle. + +Il lui prit donc le bras. + +--Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau, +faisons un tour. + +--Volontiers. + +Ils s'en allerent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule, +dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les +boulevards a la sortie des theatres. + +Musadieu avait dans la tete mille choses, tous ses sujets de +conversation du moment que Bertin nommait son "menu du jour", et il +fit couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'interessaient +le plus. Le peintre le laissait aller sans l'ecouter, en le tenant +par le bras, sur de l'amener tout a l'heure a parler d'elle, et il +marchait sans rien voir autour de lui, emprisonne dans son amour. Il +marchait, epuise par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une +chute, accable par la certitude qu'il n'avait plus rien a faire au +monde. + +Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il +traverserait des jours vides, l'un apres l'autre, en la regardant de +loin vivre, etre heureuse, etre aimee, aimer aussi sans doute. Un +amant! Elle aurait un amant peut-etre, comme sa mere en avait eu un. +Il sentait en lui des sources de souffrances si nombreuses, diverses +et compliquees, un tel afflux de malheurs, tant de dechirements +inevitables, il se sentait tellement perdu, tellement entre, des +maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer +que personne eut souffert comme lui. Et il songea soudain a la +puerilite des poetes qui ont invente l'inutile labeur de Sisyphe, la +soif materielle de Tantale, le coeur devore de Promethee! Oh! s'ils +avaient prevu, s'ils avaient fouille l'amour eperdu d'un vieil homme +pour une jeune fille, comment auraient-ils exprime l'effort abominable +et secret d'un etre qu'on ne peut plus aimer, les tortures du desir +sterile, et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure +blonde depecant un vieux coeur. + +Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit en murmurant presque +malgre lui, sous la puissance de l'idee fixe. + +--Annette etait charmante, ce soir. + +--Oui, delicieuse.... + +Le peintre ajouta, pour empecher Musadieu de reprendre le fil coupe de +ses idees: + +--Elle est plus jolie que n'a ete sa mere. + +L'autre approuva d'une facon distraite en repetant plusieurs fois de +suite: "Oui ... oui ... oui....", sans que son esprit se fixat encore +a cette pensee nouvelle. + +Olivier s'efforcait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par +une des preoccupations favorites de Musadieu, il reprit: + +--Elle aura un des premiers salons de Paris, apres son mariage. + +Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'etait l'inspecteur des +Beaux-Arts se mit a apprecier savamment la situation qu'occuperait, +dans la societe francaise, la marquise de Farandal. + +Bertin l'ecoutait, et il entrevoyait Annette dans un grand salon plein +de lumieres, entouree de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le +rendit jaloux. + +Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. Quand ils passerent +devant la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumieres +semblaient briller aux fenetres, derriere des fentes de rideaux. Le +soupcon lui vint que la duchesse et son neveu avaient ete peut-etre +invites a venir boire une tasse de the. Et une rage le crispa qui le +fit souffrir atrocement. + +Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une +contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix +banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit +autour d'eux. + +Quand ils arriverent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre: + +--Entrez-vous? demanda Bertin. + +--Non, merci. Il est tard, je vais me coucher. + +--Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder. + +--Non. Vrai. Il est trop tard! + +La pensee de rester seul, apres les secousses qu'il venait encore de +supporter, emplit d'horreur l'ame d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il +le garderait. + +--Montez donc, je vais vous faire choisir une etude que je veux vous +offrir depuis longtemps. + +L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante, +et que la memoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion. +En sa qualite d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possedait une galerie +collectionnee avec adresse. + +--Je vous suis, dit-il. + +Ils entrerent. + +Le valet de chambre reveille apporta des grogs; et la conversation +se traina sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des +etudes en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux; +et Musadieu hesitait, trouble par la lumiere du gaz qui le trompait +sur les tonalites. A la fin il choisit un groupe de petites filles +dansant a la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut +s'en aller en emportant son cadeau. + +--Je le ferai deposer chez vous, disait le peintre. + +--Non, j'aime mieux l'avoir ce soir meme pour l'admirer avant de me +mettre au lit. + +Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore +une fois dans son hotel, cette prison de ses souvenirs et de sa +douloureuse agitation. + +Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le the et +les journaux, il trouva son maitre assis dans son lit, si pale qu'il +eut peur. + +--Monsieur est indispose? dit-il. + +--Ce n'est rien, un peu de migraine. + +--Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose? + +--Non. Quel temps fait-il? + +--Il pleut, monsieur. + +--Bien. Cela suffit. + +L'homme, ayant depose sur la petite table ordinaire le service a the +et les feuilles publiques, s'en alla. + +Olivier prit le _Figaro_ et l'ouvrit. L'article de tete etait +intitule: "_Peinture moderne_." C'etait un eloge dithyrambique de +quatre ou cinq jeunes peintres qui, doues de reelles qualites de +coloristes et les exagerant pour l'effet, avaient la pretention d'etre +des revolutionnaires et des renovateurs de genie. + +Comme tous les aines, Bertin se fachait contre ces nouveaux venus, +s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit +donc a lire cet article avec le commencement de colere dont tressaille +vite un coeur enerve, puis, en jetant les yeux plus bas, il apercut +son nom; et ces quelques mots, a la fin d'une phrase, le frapperent +comme un coup de poing en pleine poitrine: "l'Art demode d'Olivier +Bertin...." + +Il avait toujours ete sensible a la critique et sensible aux eloges, +mais au fond de sa conscience, malgre sa vanite legitime, il souffrait +plus d'etre conteste qu'il ne jouissait d'etre loue, par suite de +l'inquietude sur lui-meme que ses hesitations avaient toujours +nourrie. Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups +d'encensoir avaient ete si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier +les coups d'epingle. Aujourd'hui, devant la poussee incessante des +nouveaux artistes et des nouveaux admirateurs, les felicitations +devenaient plus rares et le denigrement plus accuse. Il se sentait +enregimente dans le bataillon des vieux peintres de talent que +les jeunes ne traitent point en maitres; et, comme il etait aussi +intelligent que perspicace, il souffrait a present des moindres +insinuations autant que des attaques directes. + +Jamais pourtant aucune blessure a son orgueil d'artiste ne l'avait +fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l'article, pour +le comprendre en ces moindres nuances. Ils etaient jetes au panier, +quelques confreres et lui, avec une outrageante desinvolture; et il se +leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les levres: "l'Art +demode d'Olivier Bertin." + +Jamais pareille tristesse, pareil decouragement pareille sensation de +la fin de tout, de la fin de son etre physique et son etre pensant, +ne l'avaient jete dans une detresse d'ame aussi desesperee. Il resta +jusqu'a deux heures dans un fauteuil, devant la cheminee, les jambes +allongees vers le feu, n'ayant plus la force de remuer, de faire quoi +que ce soit. Puis le besoin d'etre console se leva en lui, le besoin +de serrer des mains devouees, de voir des yeux fideles, d'etre plaint, +secouru, caresse par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours, +chez la comtesse. + +Quand il entra, Annette etait seule au salon, debout, le dos tourne, +ecrivant vivement l'adresse d'une lettre. Sur la table, a cote d'elle +etait deploye le _Figaro_. Bertin vit le journal en meme temps que +la jeune fille et demeura eperdu, n'osant plus avancer! Oh! si elle +l'avait lu! Elle se retourna et preoccupee, pressee, l'esprit hante +par des soucis de femme, elle lui dit: + +--Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous m'excuserez si je vous +quitte. J'ai la couturiere en haut qui me reclame. Vous comprenez, +la couturiere, au moment d'un mariage, c'est important. Je vais vous +preter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j'ai besoin +d'elle, je vous la ferai redemander pendant quelques minutes. + +Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hate. + +Ce depart brusque, sans un mot d'affection, sans un regard attendri +pour lui, qui l'aimait tant ... tant ... le laissa bouleverse. Son +oeil alors s'arreta de nouveau sur le _Figaro_; et il pensa: "Elle l'a +lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis +plus rien pour elle." + +Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le +souffleter. Puis il se dit: "Peut-etre ne l'a-t-elle pas lu tout de +meme. Elle est si preoccupee aujourd'hui. Mais on en parlera devant +elle, ce soir, au diner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de +le lire!" + +Par un mouvement spontane, presque irreflechi il avait pris le numero, +l'avait ferme, plie, et glisse dans sa poche avec une prestesse de +voleur. + +La comtesse entrait. Des qu'elle vit la figure livide et convulsee +d'Olivier, elle devina qu'il touchait aux limites de la souffrance. + +Elle eut un elan vers lui, un elan de toute sa pauvre ame si dechiree +aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-meme. Lui jetant ses +mains sur les epaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit: + +--Oh! que vous etes malheureux! + +Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouee de spasmes, il +balbutia: + +--Oui ... oui ... oui! + +Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraina dans le coin le plus +sombre du salon, vers deux fauteuils caches par un petit paravent de +soie ancienne. Ils s'y assirent derriere cette fine muraille brodee, +voiles aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie. + +Elle reprit, le plaignant surtout, navree par cette douleur: + +--Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! Il appuya sa tete blanche +sur l'epaule de son amie. + +--Plus que vous ne croyez! dit-il. + +Elle murmura, si tristement: + +--Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela naitre et grandir! + +Il repondit, comme si elle l'eut accuse: + +--Ce n'est pas ma faute, Any. + +--Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ... + +Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des +yeux d'Olivier, ou elle trouva une larme amere. + +Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de +desespoir, et elle repeta plusieurs fois: + +--Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ... + +Puis apres un moment de silence, elle ajouta: + +--C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas vieilli. Je sens le mien +si vivant! + +Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant +l'etranglaient. Elle ecoutait, contre elle, les suffocations dans sa +poitrine. Alors ressaisie par l'angoisse egoiste d'amour qui, depuis +si longtemps, la rongeait, elle dit avec l'accent dechirant dont on +constate un horrible malheur: + +--Dieu! comme vous l'aimez! + +Il avoua encore une fois: + +--Ah! oui, je l'aime! + +Elle songea quelques instants, et reprit: + +--Vous ne m'avez jamais aimee ainsi, moi? + +Il ne nia point, car il traversait une de ces heures ou on dit toute +la verite, et il murmura: + +--Non, j'etais trop jeune, alors! + +Elle fut surprise. + +--Trop jeune? Pourquoi? + +--Parce que la vie etait trop douce. C'est a nos ages seulement qu'on +aime en desesperes. + +Elle demanda: + +--Ce que vous eprouvez pres d'elle ressemble-t-il a ce que vous +eprouviez pres de moi? + +--Oui et non ... et c'est pourtant presque la meme chose. Je vous ai +aimee autant qu'on peut aimer une femme. Elle, je l'aime comme +vous, puisque c'est vous; mais cet amour est devenu quelque chose +d'irresistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis a +lui comme une maison qui brule est au feu! + +Elle sentit sa pitie sechee sous un souffle de jalousie, et prenant +une voix consolante: + +--Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle sera mariee et partira. En +ne la voyant plus, vous vous guerirez, sans doute. + +Il remua la tete. + +--Oh! je suis bien perdu, perdu! + +--Mais non, mais non! Vous serez trois mois sans la voir. Cela +suffira. Il vous a bien suffi de trois mois pour l'aimer plus que moi, +que vous connaissez depuis douze ans. + +Alors il l'implora dans son infinie detresse. + +--Any, ne m'abandonnez pas? + +--Que puis-je faire, mon ami? + +--Ne me laissez pas seul. + +--J'irai vous voir autant que vous voudrez. + +--Non. Gardez-moi ici, le plus possible. + +--Vous seriez pres d'elle. + +--Et pres de vous. + +--Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage. + +--Oh! Any! + +--Ou, du moins, tres peu. + +--Puis-je rester ici, ce soir? + +--Non, pas dans l'etat ou vous etes. Il faut vous distraire, aller au +cercle, au theatre, n'importe ou, mais pas rester ici. + +--Je vous en prie. + +--Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai a diner des gens dont +la presence vous agiterait encore. + +--La duchesse? et ... lui? ... + +--Oui. + +--Mais j'ai passe la soiree d'hier avec eux. + +--Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui. + +--Je vous promets d'etre calme. + +--Non, c'est impossible. + +--Alors, je m'en vais. + +--Qui vous presse tant? + +--J'ai besoin de marcher. + +--C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'a la nuit, tuez-vous de +fatigue et puis couchez-vous! + +Il s'etait leve. + +--Adieu, Any. + +--Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. Voulez-vous que +je fasse une grosse imprudence, comme autrefois, que je feigne de +dejeuner ici, a midi, et que je dejeune avec vous a une heure un +quart. + +--Oui, je veux bien. Vous etes bonne! + +--C'est que je vous aime. + +--Moi aussi, je vous aime. + +--Oh! ne parlez plus de cela. + +--Adieu, Any. + +--Adieu, cher ami. A demain. + +--Adieu. + +Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui baisa les tempes, +puis le coin des levres. Il avait maintenant les yeux secs, l'air +resolu. Au moment de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entiere +dans ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il semblait boire, +aspirer en elle tout l'amour qu'elle avait pour lui. + +Et il s'en alla tres vite, sans se retourner. + +Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un siege et sanglota. +Elle serait restee ainsi jusqu'a la nuit, si Annette, soudain, n'etait +venue la chercher. La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux +rouges, lui repondit: + +--J'ai un tout petit mot a ecrire, mon enfant. Remonte, et je te suis +dans une seconde. + +Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du trousseau. + +La duchesse et son neveu dinaient chez les Guilleroy, en famille. + +On venait de se mettre a table et on parlait encore de la +representation de la veille, quand le maitre d'hotel entra, apportant +trois enormes bouquets. + +Mme de Mortemain s'etonna. + +--Mon Dieu, qu'est-ce que cela? + +Annette s'ecria: + +--Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous les envoyer? + +Sa mere repondit: + +--Olivier Bertin, sans doute. + +Depuis son depart, elle pensait a lui. Il lui avait paru si sombre, +si tragique, elle voyait si clairement son malheur sans issue, elle +ressentait si atrocement le contre-coup de cette douleur, elle +l'aimait tant, si tendrement, si completement, qu'elle avait le coeur +ecrase sous des pressentiments lugubres. + +Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois cartes du peintre. +Il avait ecrit sur chacune, au crayon, les noms de la comtesse, de la +duchesse et d'Annette. + +Mme de Mortemain demanda: + +--Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? Je lui ai trouve hier +bien mauvaise mine. + +Et Mme de Guilleroy reprit: + +--Oui, il m'inquiete un peu, bien qu'il ne se plaigne pas. + +Son mari ajouta: + +--Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit meme ferme en ce +moment. Je crois d'ailleurs que les celibataires tombent tout d'un +coup. Ils ont des chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet, +beaucoup change. + +La comtesse soupira: + +--Oh oui! + +Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette pour dire: + +--Il y avait un article bien desagreable pour lui dans le _Figaro_ de +ce matin. + +Toute attaque, toute critique, toute allusion defavorable au talent de +son ami, jetaient la comtesse hors d'elle. + +--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas a +s'occuper de pareilles grossieretes. + +Guilleroy s'etonnait: + +--Tiens, un article desagreable pour Olivier; mais je ne l'ai pas lu. +A quelle page? + +Le marquis le renseigna. + +--A la premiere, en tete, avec ce titre: "Peinture moderne." + +Et le depute cessa de s'etonner. + +--Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il s'agissait de peinture. + +On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors de la politique et de +l'agriculture, M. de Guilleroy ne s'interessait pas a grand'chose. + +Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, jusqu'a ce qu'on +entrat au salon pour prendre le cafe. La comtesse n'ecoutait pas, +repondait a peine, poursuivie par le souci de ce que pouvait faire +Olivier. Ou etait-il? Ou avait-il dine? Ou trainait-il en ce moment +son inguerissable coeur? Elle sentait maintenant un regret cuisant de +l'avoir laisse partir, de ne l'avoir point garde; et elle le devinait +rodant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, fuyant sous le +chagrin. + +Jusqu'a l'heure du depart de la duchesse et de son neveu, elle ne +parla guere, fouettee par des craintes vagues et superstitieuses, puis +elle se mit au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, pensant +a lui! + +Un temps tres long s'etait ecoule quand elle crut entendre sonner le +timbre de l'appartement. Elle tressaillit, s'assit, ecouta. Pour la +seconde fois, le tintement vibrant eclata dans la nuit. + +Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa le bouton +electrique qui devait reveiller sa femme de chambre. Puis, une bougie +a la main, elle courut au vestibule. + +A travers la porte elle demanda: + +--Qui est la? + +Une voix inconnue repondit: + +--C'est une lettre. + +--Une lettre, de qui? + +--D'un medecin. + +--Quel medecin? + +--Je ne sais pas, c'est pour un accident. + +N'hesitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face d'un cocher de +fiacre au chapeau cire. Il tenait a la main un papier qu'il lui +presenta. Elle lut: "Tres urgent--Monsieur le comte de Guilleroy--". + +L'ecriture etait inconnue. + +--Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et attendez-moi. + +Devant la chambre de son mari, son coeur se mit a battre si fort +qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle heurta le bois avec le metal de son +bougeoir. Le comte dormait et n'entendait pas. + +Alors, impatiente, enervee, elle lanca des coups de pied et elle +entendit une voix pleine de sommeil qui demandait: + +--Qui est la? quelle heure est-il? + +Elle repondit: + +--C'est moi. J'ai a vous remettre une lettre urgente apportee par un +cocher. Il y a un accident. + +Il balbutia du fond de ses rideaux: + +--Attendez, je me leve. J'arrive. + +Et, au bout d'une minute, il se montra en robe de chambre. En meme +temps que lui, deux domestiques accouraient, reveilles par les +sonneries. Ils etaient effares, ahuris, ayant apercu dans la salle a +manger un etranger assis sur une chaise. + +Le comte avait pris la lettre et la retournait dans ses doigts en +murmurant: + +--Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas. + +Elle dit fievreuse: + +--Mais lisez donc! + +Il dechira l'enveloppe, deplia le papier, poussa une exclamation de +stupeur, puis regarda sa femme avec des yeux effares. + +--Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle. + +Il balbutia, pouvant a peine parler, tant son emotion etait vive. + +--Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin est tombe +sous une voiture. + +Elle cria: + +--Mort! + +--Non, non, dit-il, voyez vous-meme. + +Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, et elle lut: + +"Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'eminent +artiste, M. Olivier Bertin, a ete renverse par un omnibus, dont la +roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les +suites probables de cet accident, qui peut n'etre pas grave comme +il peut avoir un denouement fatal immediat, M. Bertin vous prie +instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir +sur l'heure. J'espere, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous +voudrez bien vous rendre au desir de notre ami commun, qui peut avoir +cesse de vivre avant le jour. + +"Dr DE RIVIL." + +La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins +d'epouvante. Puis soudain elle recut, comme un choc electrique, une +secousse de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux heures +terribles, les plus vaillants des etres. + +Se tournant vers sa domestique: + +--Vite, je vais m'habiller! + +La femme de chambre demanda: + +--Qu'est-ce que Madame veut mettre? + +--Peu m'importe. Ce que vous voudrez. + +--Jacques, reprit-elle ensuite, soyez pret dans cinq minutes. + +En retournant chez elle, l'ame bouleversee, elle apercut le cocher, +qui attendait toujours, et lui dit: + +--Vous avez votre voiture? + +--Oui, Madame? + +--C'est bien, nous la prendrons. + +Puis elle courut vers sa chambre. + +Follement, avec des mouvements precipites, elle jetait sur elle, +accrochait, agrafait, nouait, attachait au hasard ses vetements, puis, +devant sa glace, elle releva et tordit ses cheveux a la diable, en +regardant, sans y songer cette fois, son visage pale et ses yeux +hagards dans le miroir. + +Quand elle eut son manteau sur les epaules, elle se precipita +vers l'appartement de son mari, qui n'etait pas encore pret. Elle +l'entraina: + +--Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut mourir. + +Le comte, effare, la suivit en trebuchant, tatant de ses pieds +l'escalier obscur, cherchant a distinguer les marches pour ne point +tomber. + +Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait si fort que +ses dents s'entre-choquaient, et elle voyait par la portiere fuir les +becs de gaz voiles de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard +etait desert, la nuit sinistre. Ils trouverent, en arrivant, la porte +du peintre demeuree ouverte, la loge du concierge eclairee et vide. + +Sur le haut de l'escalier le medecin, le docteur de Rivil, un petit +homme grisonnant, court, rond, tres soigne, tres poli, vint a leur +rencontre. Il fit a la comtesse un grand salut, puis tendit la main au +comte. + +Elle lui demanda en haletant comme si la montee des marches eut epuise +tout le souffle de sa gorge: + +--Eh bien, docteur? + +--Eh bien, Madame, j'espere que ce sera moins grave que je n'avais cru +au premier moment. + +Elle s'ecria: + +--Il ne mourra point? + +--Non. Du moins je le crois pas. + +--En repondez-vous? + +--Non. Je dis seulement que j'espere me trouver en presence d'une +simple contusion abdominale sans lesions internes. + +--Qu'appelez-vous des lesions? + +--Des dechirures. + +--Comment savez-vous qu'il n'en a pas? + +--Je le suppose. + +--Et s'il en avait? + +--Oh! alors, ce serait grave! + +--Il en pourrait mourir? + +--Oui. + +--Tres vite? + +--Tres vite. En quelques minutes ou meme en quelques secondes. Mais, +rassurez-vous, Madame, je suis convaincu qu'il sera gueri dans quinze +jours. + +Elle avait ecoute, avec une attention profonde, pour tout savoir, pour +tout comprendre. + +Elle reprit: + +--Quelle dechirure pourrait-il avoir? + +--Une dechirure du foie par exemple. + +--Ce serait tres dangereux? + +--Oui ... mais je serais surpris s'il survenait une complication +maintenant. Entrons pres de lui. Cela lui fera du bien, car il vous +attend avec une grande impatience. + +Ce qu'elle vit d'abord, en penetrant dans la chambre, ce fut une tete +bleme sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer +l'eclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres; et, dans +cette face livide, la comtesse apercut deux yeux qui la regardaient +venir. + +Tout son courage, toute son energie, toute sa resolution tomberent, +tant cette figure creuse et decomposee etait celle d'un moribond. +Lui, qu'elle avait vu tout a l'heure, il etait devenu cette chose, ce +spectre! Elle murmura entre ses levres: "Oh! mon Dieu!" et elle se mit +a marcher vers lui, palpitante d'horreur. + +Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la grimace de cette +tentative etait effrayante. + +Quand elle fut tout pres du lit, elle posa ses deux mains, doucement, +sur celle d'Olivier allongee pres du corps, et elle balbutia: + +--Oh! mon pauvre ami. + +--Ce n'est rien,--dit-il tout bas, sans remuer la tete. + +Elle le contemplait maintenant, eperdue de ce changement. Il etait si +pale qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses +joues caves paraissaient aspirees a l'interieur du visage, et ses yeux +aussi etaient rentres comme si quelque fil les tirait en dedans. + +Il vit bien la terreur de son amie et soupira: + +--Me voici dans un bel etat. + +Elle dit, en le regardant toujours fixement: + +--Comment cela est-il arrive? + +Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par +moments, tressaillait de secousses nerveuses. + +--Je n'ai pas regarde autour de moi ... je pensais a autre chose ... a +toute autre chose ... oh! oui ... et un omnibus m'a renverse et passe +sur le ventre ... + +En l'ecoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, soulevee +d'epouvante: + +--Est-ce que vous avez saigne? + +--Non. Je suis seulement un peu meurtri ... un peu ecrase. + +Elle demanda: + +--Ou cela a-t-il eu lieu? + +Il repondit tout bas: + +--Je ne sais pas trop. C'etait fort loin. + +Le medecin roulait un fauteuil ou la comtesse s'affaissa. Le comte +restait debout au pied du lit, repetant entre ses dents: + +--Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... quel affreux malheur! + +Et il eprouvait vraiment un grand chagrin, car il aimait beaucoup +Olivier. + +La comtesse reprit: + +--Mais, ou cela est-il arrive? + +Le medecin repondit: + +--Je n'en sais trop rien moi-meme, ou plutot je n'y comprends rien. +C'est aux Gobelins, presque hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre, +qui l'a ramene, m'a affirme l'avoir pris dans une pharmacie de ce +quartier-la, ou on l'avait porte, a neuf heures du soir! + +Puis se penchant vers Olivier: + +--Est-ce vrai que l'accident a eu lieu pres des Gobelins? + +Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, puis murmura: + +--Je ne sais pas. + +--Mais ou alliez-vous? + +--Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi! + +Un gemissement qu'elle ne put retenir sortit des levres de la +comtesse; puis, apres une suffocation qui la laissa quelques secondes +sans haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les +yeux et se mit a pleurer affreusement. + +Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolerable, d'accablant, +venait de tomber sur son coeur: le remords de n'avoir pas garde +Olivier chez elle, de l'avoir chasse, jete a la rue ou il avait roule, +ivre de chagrin, sous cette voiture. + +Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait a present: + +--Ne pleurez pas. Ca me dechire. + +Par une tension formidable de volonte, elle cessa de sangloter, +decouvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une +crispation remuat son visage, ou des larmes continuaient a couler, +lentement. + +Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap +du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait la d'autres +personnes, et leur regard portait d'un coeur a l'autre une emotion +surhumaine. + +C'etait entre eux, rapide, muette et terrible, l'evocation de tous +leurs souvenirs, de toute leur tendresse ecrasee aussi, de tout ce +qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et +confondu en leur vie, dans cet entrainement qui les donna l'un a +l'autre. + +Ils se regardaient, et le besoin de se parler, d'entendre ces mille +choses intimes, si tristes, qu'ils avaient encore a se dire, leur +montait aux levres, irresistible. Elle sentit qu'il lui fallait, a +tout prix, eloigner ces deux hommes qu'elle avait derriere elle, +qu'elle devait trouver un moyen, une ruse, une inspiration, elle, +la femme feconde en ressources. Et elle se mit a y songer, les yeux +toujours fixes sur Olivier. + +Son mari et le docteur causaient a voix basse. Il etait question des +soins a donner. + +Tournant la tete, elle dit au medecin: + +--Avez-vous amene une garde? + +--Non. Je prefere envoyer un interne qui pourra mieux surveiller la +situation. + +--Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais trop de soins. +Pouvez-vous les avoir cette nuit meme, car je ne pense pas que vous +restiez jusqu'au matin? + +--En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis quatre heures deja. + +--Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde et l'interne? + +--C'est assez difficile, au milieu de la nuit. Enfin, je vais essayer. + +--Il le faut. + +--Ils vont peut-etre promettre, mais viendront-ils? + +--Mon mari vous accompagnera et les ramenera de gre ou de force. + +--Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame. + +--Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de defi, de protestation +indignee contre toute resistance a sa volonte. Puis elle exposa, +avec cette autorite de parole a laquelle on ne replique point, les +necessites de la situation. Il fallait qu'on eut, avant une heure, +l'interne et la garde, afin de prevenir tous les accidents. Pour les +avoir, il fallait que quelqu'un les prit au lit et les amenat. Son +mari seul pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait aupres +du malade, elle, dont c'etait le devoir et le droit. Elle remplissait +simplement son role d'amie, son role de femme. D'ailleurs, elle le +voulait ainsi et personne ne l'en pourrait dissuader. + +Son raisonnement etait sense. Il en fallait bien convenir, et on se +decida a le suivre. + +Elle s'etait levee, tout entiere a cette pensee de leur depart, ayant +hate de les sentir loin et de rester seule. Maintenant, afin de ne +point commettre de maladresse pendant leur absence, elle ecoutait, en +cherchant a bien comprendre, a tout retenir, a ne rien oublier, les +recommandations du medecin. Le valet de chambre du peintre, debout +a cote d'elle, ecoutait aussi, et, derriere lui, sa femme, la +cuisiniere, qui avait aide pendant les premiers pansements, indiquait +par des signes de tete qu'elle avait egalement compris. Quand la +comtesse eut recite comme une lecon toutes ces instructions, elle +pressa les deux hommes de s'en aller, en repetant a son mari: + +--Revenez vite, surtout, revenez vite. + +--Je vous emmene dans mon coupe, disait le docteur au comte. Il vous +ramenera plus rapidement. Vous serez ici dans une heure. + +Avant de partir, le medecin examina de nouveau longuement le blesse, +afin de s'assurer que son etat demeurait satisfaisant. + +Guilleroy hesitait encore. Il disait: + +--Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous faisons la? + +--Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que de repos et de calme. +Madame de Guilleroy voudra bien ne pas le laisser parler et lui parler +le moins possible. + +La comtesse fut atterree, et reprit: + +--Alors il ne faut pas lui parler? + +--Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et demeurez pres de lui. Il ne +se sentira pas seul et s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de +fatigue de parole ou meme de pensee. Je serai ici vers neuf heures du +matin. Adieu, Madame, je vous presente mes respects. + +Il s'en alla en saluant profondement, suivi par le comte qui repetait: + +--Ne vous tourmentez pas, ma chere. Avant une heure je serai de retour +et vous pourrez rentrer chez nous. + +Lorsqu'ils furent partis, elle ecouta le bruit de la porte d'en bas +qu'on refermait, puis le roulement du coupe s'eloignant dans la rue. + +Le domestique et la cuisiniere etaient demeures dans la chambre, +attendant des ordres. La comtesse les congedia. + +--Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai besoin de quelque +chose. + +Ils s'en allerent aussi et elle demeura seule aupres de lui. + +Elle etait revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les +deux bords de l'oreiller, des deux cotes de cette tete cherie, elle +se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si pres du visage +qu'elle semblait lui souffler les mots sur la peau: + +--C'est vous qui vous etes jete sous cette voiture? + +Il repondit en essayant toujours de sourire: + +--Non, c'est elle qui s'est jetee sur moi. + +--Ce n'est pas vrai, c'est vous. + +--Non, je vous affirme que c'est elle. + +Apres quelques instants de silence, de ces instants ou les ames +semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura: + +--Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous ai laisse partir, que +je ne vous ai pas garde! + +Il repondit avec conviction: + +--Cela me serait arrive tout de meme, un jour ou l'autre. + +Ils se regarderent encore, cherchant a voir leurs plus secretes +pensees. Il reprit: + +--Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop. + +Elle balbutia: + +--Vous souffrez beaucoup? + +--Oh! oui. + +Se penchant un peu plus, elle affleura son front, puis ses yeux, puis +ses joues de baisers lents, legers, delicats comme des soins. Elle le +touchait a peine du bout des levres, avec ce petit bruit de souffle +que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps, tres +longtemps, il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et menues +caresses qui semblait l'apaiser, le rafraichir, car son visage +contracte tressaillait moins qu'auparavant. + +Puis il dit: + +--Any? + +Elle cessa de le baiser pour entendre. + +--Quoi! mon ami. + +--Il faut que vous me fassiez une promesse. + +--Je vous promets tout ce que vous voudrez. + +--Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amenerez +Annette, une fois, rien qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir +sans l'avoir revue ... Songez que ... demain... a cette heure-ci ... +j'aurai peut-etre ... j'aurai sans doute ferme les yeux pour toujours ... +et que je ne vous verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni +elle ... + +Elle l'arreta, le coeur dechire: + +--Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous promets de +l'amener. + +--Vous le jurez? + +--Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne parlez plus. Vous me +faites un mal affreux ... taisez-vous. + +Il eut une convulsion rapide de tous les traits; puis, quand elle fut +passee, il dit: + +--Si nous n'avons plus que quelques moments a rester ensemble, ne les +perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant +aimee ... + +Elle soupira: + +--Et moi ... comme je vous aime toujours. + +Il dit encore: + +--Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont ete +durs ... Ce n'est point votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la +vie parfois est triste ... et comme il est difficile de mourir! ... + +--Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ... + +Il continuait, sans l'ecouter: + +--J'aurais ete un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre +fille.... + +--Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... Il semblait songer, +plutot que lui parler. + +--Ah! celui qui a invente cette existence et fait les hommes a ete +bien aveugle, ou bien mechant. + +--Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez jamais aimee, +taisez-vous ... ne parlez plus ainsi. + +Il la contempla, penchee sur lui, si livide elle-meme qu'elle avait +l'air aussi d'une mourante, et il se tut. + +Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit +sa main etendue sur le drap: + +--Maintenant, je vous defends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et +pensez a moi comme je pense a vous. + +Ils recommencerent a se regarder, immobiles, joints l'un a l'autre +par le contact brulant de leurs chairs. Elle serrait, par petites +secousses, cette main fievreuse qu'elle tenait, et il repondait a ces +appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur +disait quelque chose, evoquait une parcelle de leur passe fini, +remuait dans leur memoire les souvenirs stagnants de leur tendresse. +Chacune d'elles etait une question secrete, chacune d'elles etait une +reponse mysterieuse, tristes questions et tristes reponses, ces "vous +en souvient-il?" d'un vieil amour. + +Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui serait peut-etre le +dernier, remontaient a travers les ans toute l'histoire de leur +passion; et on n'entendait plus dans la chambre que le crepitement du +feu. + +Il dit tout a coup, comme au sortir d'un reve, avec un sursaut de +terreur: + +--Vos lettres! + +Elle demanda: + +--Quoi? mes lettres? + +--J'aurais pu mourir sans les avoir detruites. + +Elle s'ecria: + +--Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. Qu'on les trouve et qu'on +les lise, je m'en moque! + +Il repondit: + +--Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon +secretaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre +et les jeter au feu. + +Elle ne bougeait point et restait crispee, comme s'il lui eut +conseille une lachete. + +Il reprit: + +--Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me +tourmenter, m'enerver, m'affoler. Songez qu'elles tomberaient entre +les mains de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... ou meme +de votre mari ... Je ne veux pas ... + +Elle se leva, hesitant encore et repetant: + +--Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me semble que vous allez +me faire bruler nos deux coeurs. + +Il suppliait, le visage decompose par l'angoisse. + +Le voyant souffrir ainsi, elle se resigna, et marcha vers le meuble. +En ouvrant le tiroir, elle l'apercut plein jusqu'aux bords d'une +couche epaisse de lettres entassees les unes sur les autres; et elle +reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes de l'adresse +qu'elle avait si souvent ecrites. Elle les savait, ces deux lignes--un +nom d'homme, un nom de rue--autant que son propre nom, autant qu'on +peut savoir les quelques mots qui vous ont represente dans la vie +toute l'esperance et tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites +choses carrees qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire de son +amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher d'elle pour le lui donner, +avec un peu d'encre, sur du papier blanc. + +Il avait essaye de tourner sa tete sur l'oreiller afin de la regarder, +et il dit encore une fois: + +--Brulez-les bien vite. + +Alors, elle en prit deux poignees et les garda quelques instants dans +ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant +il y avait des choses diverses la dedans, en ce moment, de choses +finies, si douces, senties, revees. C'etait l'ame de son ame, le coeur +de son coeur, l'essence de son etre aimant qu'elle tenait la; et elle +se rappelait avec quel delire elle en avait griffonne quelques-unes, +avec quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d'adorer quelqu'un, +et de le dire. + +Olivier repeta: + +--Brulez, brulez-les, Any. + +D'un meme geste de ses deux mains, elle lanca dans le foyer les deux +paquets de papiers qui s'eparpillerent en tombant sur le bois. Puis, +elle en saisit d'autres dans le secretaire et les jeta par-dessus, puis +d'autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se +relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne. + +Quand la cheminee fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout, +attendant, regardant la flamme presque etouffee ramper sur les cotes +de cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par les bords, +rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s'eteignait, +reprenait, grandissait. Ce fut bientot, tout autour de la pyramide +blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de +lumiere; et cette lumiere illuminant cette femme debout et cet +homme couche, c'etait leur amour brulant, c'etait leur amour qui se +changeait en cendres. + +La comtesse se retourna, et, dans la lueur eclatante de cette flambee, +elle apercut son ami, penche, hagard, au bord du lit... + +Il demandait: + +--Tout y est? + +--Oui, tout. + +Mais avant de retourner a lui, elle jeta vers cette destruction un +dernier regard et, sur l'amas de papiers a moitie consumes deja, qui +se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de +rouge. On eut dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du +coeur meme des lettres, de chaque lettre, comme d'une blessure, et +elles glissaient doucement vers la flamme en laissant une trainee de +pourpre. + +La comtesse recut dans l'ame le choc d'un effroi surnaturel et elle +recula comme si elle eut regarde assassiner quelqu'un, puis elle +comprit, elle comprit tout a coup qu'elle venait de voir simplement la +cire des cachets qui fondait. + +Alors, elle retourna vers le blesse et, soulevant doucement sa tete, +la remit avec precaution au centre de l'oreiller. Mais il avait +remue, et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage +tiraille par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir +qu'elle etait la. + +Elle attendait qu'il se calmat un peu, qu'il levat son regard +obstinement ferme, qu'il put lui dire encore une parole. + +Elle demanda, enfin: + +--Tous souffrez beaucoup? + +Il ne repondit pas. + +Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer +a la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux eperdus, des +yeux fous. + +Elle repeta terrifiee: + +--Vous souffrez? ... Olivier! Repondez-moi! Voulez-vous que j'appelle ... +faites un effort, dites-moi quelque chose! ... + +Elle crut entendre qu'il balbutiait: + +--Amenez-la ... vous me l'avez jure ... + +Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulsee et +grimacante. + +Elle repetait: + +--Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? voulez-vous que +j'appelle... + +Il l'avait entendue, cette fois, car il repondit: + +--Non ... ce n'est rien. + +Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout a coup dans +une sorte d'hebetement somnolent. Esperant qu'il allait dormir, elle +se rassit aupres du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait +plus, le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa +respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls, +ses doigts s'agitaient par moments, malgre lui, avaient des secousses +legeres, que la comtesse percevait jusqu'a la racine de ses cheveux, +dont elle vibrait a crier. Ce n'etaient plus les petites pressions +volontaires qui racontaient, a la place des levres fatiguees, toutes +les tristesses de leurs coeurs, c'etaient d'inapaisables spasmes qui +disaient seulement les tortures du corps. + +Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, une envie folle de +s'en aller, de sonner, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour +ne pas troubler son repos. + +Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait a travers les +murailles; et elle ecoutait si le roulement des roues ne s'arretait +point devant la porte, si son mari ne revenait pas la delivrer, +l'arracher enfin a ce sinistre tete-a-tete. + +Comme elle essayait de degager sa main de celle d'Olivier, il la serra +en poussant un grand soupir! Alors elle se resigna a attendre afin de +ne point l'agiter. + +Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux +bougies s'eteignirent; un meuble craqua. + +Dans l'hotel tout etait muet, tout semblait mort, sauf la haute +horloge flamande de l'escalier qui, regulierement, carillonnait +l'heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du +Temps, en la modulant sur ses timbres divers. + +La comtesse immobile sentait grandir en son ame une intolerable +terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des idees effrayantes lui +troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts +d'Olivier se refroidissaient dans les siens. Etait-ce vrai? Non, +sans doute! D'ou lui etait venue cependant la sensation d'un contact +inexprimable et glace? Elle se souleva, eperdue d'epouvante, pour +regarder son visage.--Il etait detendu, impassible, inanime, +indifferent a toute misere, apaise soudain par l'Eternel Oubli. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, +by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT *** + +***** This file should be named 11450.txt or 11450.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/5/11450/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11450.zip b/old/11450.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a53e151 --- /dev/null +++ b/old/11450.zip |
