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+The Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Fort comme la mort
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450]
+[Date last updated: May 18, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+
+FORT COMME LA MORT
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+I
+
+
+Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond.
+C'était un grand carré de lumière éclatante et bleue, un trou clair
+sur un infini lointain d'azur, où passaient, rapides, des vols
+d'oiseaux.
+
+Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et drapée, la clarté
+joyeuse du ciel s'atténuait, devenait douce, s'endormait sur les
+étoffes, allait mourir dans les portières, éclairait à peine les coins
+sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La
+paix et le sommeil semblaient emprisonnés là dedans, la paix des
+maisons d'artistes où l'âme humaine a travaillé. En ces murs que la
+pensée habite, où la pensée s'agite, s'épuise en des efforts violents,
+il semble que tout soit las, accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout
+semble mort après ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les
+étoffes, les grands personnages inachevés sur les toiles, comme si le
+logis entier avait souffert de la fatigue du maître, avait peiné avec
+lui, prenant part, tous les jours, à sa lutte recommencée. Une
+vague odeur engourdissante de peinture, de térébenthine et de tabac
+flottait, captée par les tapis et les sièges; et aucun autre bruit ne
+troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles
+qui passaient sur le châssis ouvert, et la longue rumeur confuse de
+Paris à peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la
+montée intermittente d'un petit nuage de fumée bleue s'élevant vers le
+plafond à chaque bouffée de cigarette qu'Olivier Bertin, allongé sur
+son divan, soufflait lentement entre ses lèvres.
+
+Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un
+nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce
+n'était point d'ailleurs un artiste résolu et sûr de lui, mais un
+inquiet dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre toutes
+les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les
+honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait
+pas encore au juste vers quel idéal il a marché. Il avait été prix de
+Rome, défenseur des traditions, évocateur, après tant d'autres, des
+grandes scènes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances,
+il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.
+Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au rêve changeant, épris
+de son art qu'il connaissait à merveille, il avait acquis, grâce à la
+finesse de son esprit, des qualités d'exécution remarquables et une
+grande souplesse de talent née en partie de ses hésitations et de ses
+tentatives dans tous les genres. Peut-être aussi l'engouement brusque
+du monde pour ses oeuvres élégantes, distinguées et correctes,
+avait-il influencé sa nature en l'empêchant d'être ce qu'il serait
+normalement devenu. Depuis le triomphe du début, le désir de plaire
+toujours le troublait sans qu'il s'en rendît compte, modifiait
+secrètement sa voie, atténuait ses convictions. Ce désir de plaire,
+d'ailleurs, apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait
+contribué beaucoup à sa gloire.
+
+L'aménité de ses manières, toutes les habitudes de sa vie, le soin
+qu'il prenait de sa personne, son ancienne réputation de force et
+d'adresse, d'homme d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de
+petites notoriétés à sa célébrité croissante. Après _Cléopâtre,_ la
+première toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'était épris
+de lui, l'avait adopté, fêté, et il était devenu soudain un de ces
+brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons
+se disputent, que l'Institut accueille dès leur jeunesse. Il y était
+entré en conquérant avec l'approbation de la ville entière.
+
+La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse,
+en le choyant et le caressant.
+
+Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il sentait épanouie au
+dehors, il cherchait un sujet poétique. Un peu engourdi d'ailleurs
+par sa cigarette et son déjeuner, il rêvassait, le regard en l'air,
+esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans
+une allée du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord
+de l'eau, toutes les fantaisies galantes où se complaisait sa pensée.
+Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans
+l'hallucination colorée de son oeil; et les hirondelles qui rayaient
+l'espace d'un vol incessant de flèches lancées semblaient vouloir les
+effacer en les biffant comme des traits de plume.
+
+Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient à
+quelque chose qu'il avait fait déjà, toutes les femmes apparues
+étaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantées son
+caprice d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il était obsédé
+depuis un an, d'être vidé, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir
+tari son inspiration, se précisait devant cette revue de son oeuvre,
+devant cette impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de l'inconnu.
+
+Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets
+délaissés s'il ne trouverait point quelque chose qui éveillerait une
+idée en lui.
+
+Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter les esquisses, les
+croquis, les dessins qu'il gardait enfermés en une grande armoire
+ancienne; puis, vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit
+meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui
+courait les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant
+haltère qui traînait.
+
+Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant la glace qui
+lui servait à contrôler la justesse des poses, à vérifier les
+perspectives, à mettre à l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste
+en face, il jongla en se regardant.
+
+Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa force, puis dans
+le monde pour sa beauté. L'âge, maintenant, pesait sur lui,
+l'alourdissait. Grand, les épaules larges, la poitrine pleine, il
+avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât à
+faire des armes tous les jours et à monter à cheval avec assiduité.
+La tête était restée remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que
+différente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son oeil
+noir sous d'épais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de
+vieux soldat, était demeurée presque brune et donnait à sa figure un
+rare caractère d'énergie et de fierté.
+
+Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait
+décrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonnés, au
+bout de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant
+l'effort tranquille et puissant.
+
+Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait l'atelier tout entier,
+il vit remuer une portière, puis une tête de femme parut, rien qu'une
+tête qui regardait. Une voix, derrière lui, demanda:
+
+--On est ici?
+
+Il répondit:--Présent--en se retournant. Puis jetant son haltère sur
+le tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu forcée.
+
+Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serré la
+main:
+
+--Vous vous exerciez, dit-elle.
+
+--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laissé surprendre.
+
+Elle rit et reprit:
+
+--La loge de votre concierge était vide et, comme je vous sais
+toujours seul à cette heure-ci, je suis entrée sans me faire annoncer.
+
+Il la regardait.
+
+--Bigre! comme vous êtes belle. Quel chic!
+
+--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?
+
+--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on
+a le sentiment des nuances.
+
+Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait du bout des
+doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un
+couturier, ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée d'artiste et
+ses muscles d'athlète à raconter, avec la barbe mince des pinceaux,
+les modes changeantes et délicates, à révéler la grâce féminine
+enfermée et captive en des armures de velours et de soie ou sous la
+neige des dentelles.
+
+Il finit par déclarer:
+
+--C'est très réussi. Ça vous va très bien.
+
+Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et de lui plaire.
+
+Plus toute jeune, mais encore belle, pas très grande, un peu forte,
+mais fraîche avec cet éclat qui donne à la chair de quarante ans
+une saveur de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui
+s'épanouissent indéfiniment jusqu'à ce que, trop fleuries, elles
+tombent en une heure.
+
+Elle gardait sous ses cheveux blonds la grâce alerte et jeune de ces
+Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force
+surprenante de vie, une provision inépuisable de résistance, et qui,
+pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes,
+soigneuses avant tout de leur corps et économes de leur santé.
+
+Elle leva son voile et murmura:
+
+--Eh bien, on ne m'embrasse pas?
+
+--J'ai fumé, dit-il.
+
+Elle fit:--Pouah.--Puis, tendant ses lèvres:--Tant pis.
+
+Et leurs bouches se rencontrèrent.
+
+Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette printanière, avec
+des mouvements prompts et sûrs, habitués à cette manoeuvre familière.
+Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec intérêt:
+
+--Votre mari va bien?
+
+--Très bien, il doit même parler à la Chambre en ce moment.
+
+--Ah! Sur quoi donc?
+
+--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme
+toujours.
+
+Son mari, le comte de Guilleroy, député de l'Eure, s'était fait une
+spécialité de toutes les questions agricoles.
+
+Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait
+pas, elle traversa l'atelier, en demandant:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Pontève.
+
+--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez à faire
+des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop où ça
+mène, ce travail-là.
+
+--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any.
+
+--Je l'espère bien.
+
+Elle examinait le pastel commencé en femme qui sait les questions
+d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main,
+chercha la place d'où l'esquisse était le mieux en lumière, puis elle
+se déclara satisfaite.
+
+--Il est fort bon. Vous réussissez très bien le pastel.
+
+Il murmura, flatté:
+
+--Vous trouvez?
+
+--Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup de distinction. Ça
+n'est pas fait pour les maçons de la peinture.
+
+Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingué,
+combattait ses retours vers la simple réalité, et par des
+considérations d'élégance mondaine, elle le poussait tendrement vers
+un idéal de grâce un peu maniéré et factice.
+
+Elle demanda:
+
+--Comment est-elle, la princesse?
+
+Il dut lui donner mille détails de toute sorte, ces détails minutieux
+où se complaît la curiosité jalouse et subtile des femmes, en passant
+des remarques sur la toilette aux considérations sur l'esprit.
+
+Et soudain:
+
+--Est-elle coquette avec vous?
+
+Il rit et jura que non.
+
+Alors, posant ses deux mains sur les épaules du peintre, elle le
+regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait frémir la
+pupille ronde au milieu de l'iris bleu taché d'imperceptibles points
+noirs comme des éclaboussures d'encre.
+
+Elle murmura de nouveau:
+
+--Bien vrai, elle n'est pas coquette?
+
+--Oh! bien vrai.
+
+Elle ajouta:
+
+--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi
+maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon
+pauvre ami.
+
+Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui frôle le coeur des
+hommes mûrs quand on leur parle de leur âge, et il murmura:
+
+--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous
+en ma vie, Any.
+
+Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit
+asseoir à côté d'elle.
+
+--A quoi pensiez-vous?
+
+--Je cherche un sujet de tableau.
+
+--Quoi donc?
+
+--Je ne sais pas, puisque je cherche.
+
+--Qu'avez-vous fait ces jours-ci?
+
+Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait reçues, les dîners
+et les soirées, les conversations et les potins. Ils s'intéressaient
+l'un et l'autre d'ailleurs à toutes ces choses futiles et familières
+de l'existence mondaine. Les petites rivalités, les liaisons connues
+ou soupçonnées, les jugements tout faits, mille fois redits, mille
+fois entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes événements et les
+mêmes opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve
+trouble et agité qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le
+monde, dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les
+portes s'étaient ouvertes, elle comme femme élégante d'un député
+conservateur, ils étaient exercés à ce sport de la causerie française
+fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle,
+vulgairement distinguée qui donne une réputation particulière et très
+enviée à ceux dont la langue s'est assouplie à ce bavardage médisant.
+
+--Quand venez-vous dîner? demanda-t-elle tout à coup.
+
+--Quand vous voudrez. Dites votre jour.
+
+--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et
+Musadieu, pour fêter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais
+ne le dites pas. C'est un secret.
+
+--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne
+l'ai pas vue depuis trois ans.
+
+--C'est vrai! Depuis trois ans!
+
+Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette était devenue
+l'affection dernière et passionnée de sa grand'mère, Mme Paradin, qui,
+presque aveugle, demeurait toute l'année dans la propriété de son
+gendre, au château de Roncières, dans l'Eure. Peu à peu, la vieille
+femme avait gardé de plus en plus l'enfant près d'elle et, comme les
+Guilleroy passaient presque la moitié de leur vie en ce domaine où
+les appelaient sans cesse des intérêts de toute sorte, agricoles et
+électoraux, on avait fini par ne plus amener à Paris, que de temps en
+temps la fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et remuante
+de la campagne à la vie cloîtrée de la ville.
+
+Depuis trois ans elle n'y était même pas venue une seule fois, la
+comtesse préférant l'en tenir tout à fait éloignée, afin de ne point
+éveiller en elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son
+entrée dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donné là-bas deux
+institutrices fort diplômées, et elle multipliait ses voyages auprès
+de sa mère et de sa fille. Le séjour d'Annette au château était
+d'ailleurs rendu presque nécessaire par la présence de la vieille
+femme.
+
+Autrefois, Olivier Bertin allait chaque été passer six semaines ou
+deux mois à Roncières; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient
+entraîné en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravivé
+son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant.
+
+La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir qu'à l'automne, mais
+son père avait brusquement conçu un projet de mariage pour elle, et
+il la rappelait afin qu'elle rencontrât immédiatement celui qu'il lui
+destinait comme fiancé, le marquis de Farandal. Cette combinaison,
+d'ailleurs, était tenue très secrète, et seul Olivier Bertin en avait
+reçu la confidence de madame de Guilleroy.
+
+Donc il demanda:
+
+--Alors l'idée de votre mari est bien arrêtée?
+
+--Oui, je la crois même très heureuse.
+
+Puis ils parlèrent d'autres choses.
+
+Elle revint à la peinture et voulut le décider à faire un Christ. Il
+résistait, jugeant qu'il y en avait déjà assez par le monde; mais elle
+tenait bon, obstinée, et elle s'impatientait.
+
+--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensée; ce serait
+très nouveau, très hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a
+détaché les mains laisse échapper tout le haut du corps. Il tombe et
+s'abat sur la foule qui lève les bras pour le recevoir et le soutenir.
+Comprenez-vous bien?
+
+Oui, il comprenait; il trouvait même la conception originale, mais
+il se sentait dans une veine de modernité, et, comme son amie était
+étendue sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un fin soulier, et
+donnant à l'oeil la sensation de la chair à travers le bas presque
+transparent, il s'écria:
+
+--Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà la vie: un pied de
+femme au bord d'une robe! On peut mettre tout là dedans, de la vérité,
+du désir, de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied
+de femme, et quel mystère ensuite: la jambe cachée, perdue et devinée
+sous cette étoffe!
+
+S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le soulier et
+l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une
+petite bête remuante, surprise d'être laissée libre.
+
+Bertin répétait:
+
+--Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus matériel que la main.
+Montrez votre main, Any!
+
+Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en ôter un,
+elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en
+le retournant à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras
+apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si vite qu'il fit surgir l'idée
+d'une nudité complète et hardie.
+
+Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au bout du poignet.
+Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles rosés, très
+effilés, semblaient des griffes amoureuses poussées au bout de cette
+mignonne patte de femme.
+
+Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer
+les doigts comme des joujoux de chair, et il disait:
+
+--Quelle drôle de chose! Quelle drôle de chose! Quel gentil petit
+membre, intelligent et adroit, qui exécute tout ce qu'on veut, des
+livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives,
+de la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure
+besogne.
+
+Il enlevait les bagues une à une; et comme l'alliance, un fil d'or,
+tombait à son tour, il murmura en souriant:
+
+--La loi. Saluons.
+
+--Bête! dit elle, un peu froissée.
+
+Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance française
+qui mêle une apparence d'ironie aux sentiments les plus sérieux, et
+souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les
+distinctions subtiles des femmes, et discerner les limites des
+départements sacrés, comme il disait. Elle se fâchait surtout chaque
+fois qu'il parlait avec une nuance de blague familière de leur
+liaison si longue qu'il affirmait être le plus bel exemple d'amour du
+dix-neuvième siècle. Elle demanda, après un silence:
+
+--Vous nous mènerez au vernissage, Annette et moi?
+
+--Je crois bien.
+
+Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon,
+dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours.
+
+Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir d'une course oubliée:
+
+--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.
+
+Il jouait rêveusement avec la chaussure légère en la tournant et la
+retournant dans ses mains distraites.
+
+Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le
+tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le
+chaussa; et Mme de Guilleroy, s'étant levée, alla vers la table où
+traînaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et récentes, à
+côté d'un encrier de peintre où l'encre ancienne était séchée. Elle
+regardait d'un oeil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour
+voir dessous.
+
+Il dit en s'approchant d'elle:
+
+--Vous allez déranger mon désordre.
+
+Sans répondre, elle demanda:
+
+--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_?
+
+--Un Américain que je ne connais pas.
+
+--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_?
+
+--Oui. Dix mille.
+
+--Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas exceptionnel. Adieu,
+cher.
+
+Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle
+disparut sous la portière, après avoir dit, à mi-voix:
+
+--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez.
+Vous le savez bien. Adieu.
+
+Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se mit
+à marcher à pas lents à travers son atelier. Tout le passé de cette
+liaison se déroulait devant lui. Il se rappelait les détails
+lointains disparus, les recherchait en les enchaînant l'un à l'autre,
+s'intéressait tout seul à cette chasse aux souvenirs.
+
+C'était au moment où il venait de se lever comme un astre sur
+l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accaparé
+toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'hôtels
+magnifiques gagnés en quelques coups de pinceau.
+
+Bertin, après son retour de Rome, en 1864, était demeuré quelques
+années sans succès et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa sa
+_Cléopâtre_ et fut en quelques jours porté aux nues par la critique
+et le public. En 1872, après la guerre, après que la mort d'Henri
+Regnault eut fait à tous ses confrères une sorte de piédestal de
+gloire, une _Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux,
+bien que son exécution sagement originale le fît goûter quand même
+par les académiques. En 1873, une première médaille le mit hors
+concours avec sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage
+en Afrique; et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit
+considérer, dans le monde élégant, comme le premier portraitiste de
+son époque. De ce jour, il devint le peintre chéri de la Parisienne et
+des Parisiennes, l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux de
+leur grâce, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes
+les femmes en vue à Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites
+par lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.
+
+Or, comme il était à la mode et faisait des visites à la façon d'un
+simple homme du monde, il aperçut un jour, chez la duchesse de
+Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il
+entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'éblouit d'une jolie
+vision de grâce et d'élégance.
+
+Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de
+Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et député, qu'elle
+portait le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle, très
+admirée et recherchée. Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition
+qui avait séduit son oeil d'artiste:
+
+--Ah! en voilà une dont je ferais volontiers le portrait.
+
+Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune femme, et il reçut, le
+soir même, un petit billet teinté de bleu, très vaguement parfumé,
+d'une écriture régulière et fine, montant un peu de gauche à droite,
+et qui disait:
+
+«Monsieur,
+
+«La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que vous seriez
+disposé à faire, avec ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je
+vous la confierais bien volontiers si j'étais certaine que vous n'avez
+point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque chose
+qui puisse être reproduit et idéalisé par vous.
+
+«Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués.
+
+«Anne DE GUILLEROY.»
+
+Il répondit en demandant quand il pourrait se présenter chez la
+comtesse, et il fut très simplement invité à déjeuner le lundi
+suivant.
+
+C'était au premier étage, boulevard Malesherbes, dans une grande et
+luxueuse maison moderne. Ayant traversé un vaste salon tendu de soie
+bleue à encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre
+dans une sorte de boudoir à tapisseries du siècle dernier, claires
+et coquettes, ces tapisseries à la Watteau, aux nuances tendres, aux
+sujets gracieux, qui semblent faites, dessinées et exécutées par des
+ouvriers rêvassant d'amour.
+
+Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si
+légèrement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement
+voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main
+d'une façon familière.
+
+--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon
+portrait.
+
+--J'en serai très heureux, Madame.
+
+Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui donnait l'air tout
+jeune, un air grave pourtant que démentait sa tête souriante, toute
+éclairée par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main
+une petite fille de six ans.
+
+Mme de Guilleroy présenta:
+
+--Mon mari.
+
+C'était un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses,
+ombrées, sous la peau, par la barbe rasée.
+
+Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur, les cheveux longs
+rejetés en arrière, des manières polies, et autour de la bouche deux
+grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eût
+dit creusés par l'habitude de parler en public.
+
+Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui révélait
+l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait
+de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,
+s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il était harcelé
+de demandes.
+
+Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre,
+qu'il amènerait dès le lendemain la comtesse à l'atelier. Il se
+demandait cependant, à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne
+vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre déclara qu'il voulait
+traduire la première émotion reçue et ce contraste saisissant de la
+tête si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir
+austère du vêtement.
+
+Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec
+sa fille, qu'on asseyait devant une table chargée de livres d'images.
+
+Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort réservé. Les femmes
+du monde l'inquiétaient un peu, car il ne les connaissait guère.
+Il les supposait en même temps rouées et niaises, hypocrites et
+dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du
+demi-monde, des aventures rapides dues à sa renommée, à son esprit
+amusant, à sa taille d'athlète élégant et à sa figure énergique et brune.
+Il les préférait donc et aimait avec elles les libres allures et les
+libres propos, accoutumé aux moeurs faciles, drolatiques et joyeuses
+des ateliers et des coulisses qu'il fréquentait. Il allait dans le
+monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par vanité, y
+recevait des félicitations et des commandes, y faisait la roue devant
+les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne
+se permettant point près d'elles les plaisanteries hardies et les
+paroles poivrées, il les jugeait bégueules, et passait pour avoir bon
+ton. Toutes les fois qu'une d'elles était venue poser chez lui, il
+avait senti, malgré les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette
+disparité de race qui empêche de confondre, bien qu'ils se mêlent,
+les artistes et les mondains. Derrière les sourires et derrière
+l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu factice, il
+devinait l'obscure réserve mentale de l'être qui se juge d'essence
+supérieure. Il en résultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des
+manières plus respectueuses, presque hautaines, et à côté d'une
+vanité dissimulée de parvenu traité en égal par des princes et des
+princesses, une fierté d'homme qui doit à son intelligence une
+situation analogue à celle donnée aux autres par leur naissance. On
+disait de lui, avec une légère surprise: «Il est extrêmement bien
+élevé!» Cette surprise, qui le flattait, le froissait en même temps,
+car elle indiquait des frontières.
+
+La gravité voulue et cérémonieuse du peintre gênait un peu Mme de
+Guilleroy, qui ne trouvait rien à dire à cet homme si froid, réputé
+spirituel.
+
+Après avoir installé sa petite fille, elle venait s'asseoir sur un
+fauteuil auprès de l'esquisse commencée, et elle s'efforçait, selon
+la recommandation de l'artiste, de donner de l'expression à sa
+physionomie.
+
+Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa tout à coup de peindre
+et demanda:
+
+--Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?
+
+Elle demeura embarrassée.
+
+--Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?
+
+--Il me faut une pensée heureuse dans ces yeux-là, et je ne l'ai pas
+encore vue.
+
+--Eh bien, tâchez de me faire parler, j'aime beaucoup causer.
+
+--Vous êtes gaie?
+
+--Très gaie.
+
+--Causons, Madame.
+
+Il avait dit «causons, Madame» d'un ton très grave; puis, se remettant
+à peindre, il tâta avec elle quelques sujets, cherchant un point sur
+lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils commencèrent par échanger
+leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient, puis ils
+parlèrent d'eux-mêmes, ce qui est toujours la plus agréable et la plus
+attachante des causeries.
+
+En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus à l'aise, et
+Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit à raconter des
+détails de sa vie d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour
+d'esprit fantaisiste qui lui était particulier.
+
+Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs de salon, elle
+fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses
+franchement en les éclairant d'une ironie, et tout de suite elle
+répliqua sur le même ton, avec une grâce fine et hardie.
+
+En huit jours elle l'eut conquis et séduit par cette bonne humeur,
+cette franchise et cette simplicité. Il avait complètement oublié ses
+préjugés contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirmé
+qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant,
+debout devant sa toile, avançant et reculant avec des mouvements
+d'homme qui combat, il laissait couler ses pensées familières, comme
+s'il eût connu depuis longtemps cette jolie femme blonde et noire,
+faite de soleil et de deuil, assise devant lui, qui riait en
+l'écoutant et qui lui répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle
+perdait la pose à tout moment.
+
+Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un oeil, se penchait pour bien
+découvrir tout l'ensemble de son modèle, tantôt il s'approchait tout
+près pour noter les moindres nuances de son visage, les plus fuyantes
+expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme
+de plus que l'apparence visible, cette émanation d'idéale beauté, ce
+reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable
+grâce propre à chacune, qui fait que celle-là sera aimée éperdument
+par l'un et non par l'autre.
+
+Un après-midi, la petite fille vint se planter devant la toile, avec
+un grand sérieux d'enfant, et demanda:
+
+--C'est maman, dis?
+
+Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de cet hommage naïf
+à la ressemblance de son oeuvre.
+
+Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille, on l'entendit
+tout à coup déclarer d'une petite voix triste:
+
+--Maman, je m'ennuie.
+
+Et le peintre fut tellement ému par cette première plainte, qu'il fit
+apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets à l'atelier.
+
+La petite Annette étonnée, contente et toujours réfléchie, les mit en
+ordre avec grand soin, pour les prendre l'un après l'autre, suivant
+le désir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, comme
+aiment les enfants, de cette amitié animale et caressante qui les rend
+si gentils et si capteurs des âmes. Mme de Guilleroy prenait goût aux
+séances. Elle était fort désoeuvrée, cet hiver-là, se trouvant en
+deuil; donc, le monde et les fêtes lui manquant, elle enferma dans cet
+atelier tout le souci de sa vie.
+
+Fille d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis
+plusieurs années, et d'une femme toujours malade que le soin de sa
+santé tenait au lit six mois sur douze, elle était devenue, toute
+jeune, une parfaite maîtresse de maison, sachant recevoir, sourire,
+causer, discerner les gens, et distinguer ce qu'on devait dire à
+chacun, tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et souple.
+Quand on lui présenta comme fiancé le comte de Guilleroy, elle comprit
+aussitôt les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit
+sans aucune contrainte, en fille réfléchie, qui sait fort bien qu'on
+ne peut tout avoir, et qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais
+en chaque situation.
+
+Lancée dans le monde, recherchée surtout parce qu'elle était jolie et
+spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans perdre
+une seule fois le calme de son coeur, raisonnable comme son esprit.
+
+Elle était coquette, cependant, d'une coquetterie agressive et
+prudente qui ne s'avançait jamais trop loin. Les compliments lui
+plaisaient, les désirs éveillés la caressaient, pourvu qu'elle pût
+paraître les ignorer; et quand elle s'était sentie tout un soir dans
+un salon encensée par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a
+accompli sa mission sur terre. Cette existence, qui durait à présent
+depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraître monotone, car
+elle adorait cette agitation incessante du monde, lui laissait
+pourtant parfois désirer d'autres choses. Les hommes de son entourage,
+avocats politiques, financiers ou gens de cercle désoeuvrés,
+l'amusaient un peu comme des acteurs; et elle ne les prenait pas trop
+au sérieux, bien qu'elle estimât leurs fonctions, leurs places et
+leurs titres.
+
+Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il avait en lui de nouveau
+pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier, riait de tout son
+coeur, se sentait spirituelle, et lui savait gré de l'agrément qu'elle
+prenait aux séances. Il lui plaisait aussi parce qu'il était beau,
+fort et célèbre; aucune femme, bien qu'elles prétendent, n'étant
+indifférente à la beauté physique et à la gloire. Flattée d'avoir été
+remarquée par cet expert, disposée à le juger fort bien à son tour,
+elle avait découvert chez lui une pensée alerte et cultivée, de la
+délicatesse, de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence et une
+parole colorée, qui semblait éclairer ce qu'elle exprimait.
+
+Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée de main qu'ils
+se donnaient quand elle entrait semblait mêler quelque chose de leur
+coeur un peu plus chaque jour.
+
+Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination réfléchie, elle
+sentit croître en elle le désir naturel de le séduire, et y céda. Elle
+n'avait rien prévu, rien combiné; elle fut seulement coquette, avec
+plus de grâce, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous
+plaît davantage que les autres; et elle mit dans toutes ses manières
+avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette glu de séduction que
+répand autour d'elle la femme en qui s'éveille le besoin d'être aimée.
+
+Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: «Je vous
+trouve fort bien, Monsieur», et elle le faisait parler longtemps, pour
+lui montrer, en l'écoutant avec attention, combien il lui inspirait
+d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près d'elle, et, dans
+cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire, il
+avait des crises de poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les
+jours.
+
+Elle s'amusait quand il était gai; quand il était profond, elle
+tâchait de le suivre en ses développements, sans y parvenir toujours;
+et lorsqu'elle pensait à autre chose, elle semblait l'écouter avec des
+airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il
+s'exaltait à la regarder l'entendre, ému d'avoir découvert une âme
+fine, ouverte et docile, en qui la pensée tombait comme une graine.
+
+Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le peintre étant arrivé
+à l'état d'émotion nécessaire pour découvrir toutes les qualités
+de son modèle, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est
+l'inspiration des vrais artistes.
+
+Penché vers elle, épiant tous les mouvements de sa figure, toutes les
+colorations de sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les
+expressions et les transparences des yeux, tous les secrets de sa
+physionomie, il s'était imprégné d'elle comme une éponge se gonfle
+d'eau; et transportant sur sa toile cette émanation de charme
+troublant que son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une
+onde, de sa pensée à son pinceau, il en demeurait étourdi, grisé comme
+s'il avait bu de la grâce de femme.
+
+Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce jeu, à cette
+victoire de plus en plus certaine, et s'y animait elle-même.
+
+Quelque chose de nouveau donnait à son existence une saveur nouvelle,
+éveillait en elle une joie mystérieuse. Quand elle entendait parler
+de lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait envie de
+dire,--une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux lèvres--: «Il
+est amoureux de moi.» Elle était contente quand on vantait son talent,
+et plus encore peut-être quand on le trouvait beau. Quand elle pensait
+à lui, toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait
+vraiment s'être fait là un bon ami, qui se contenterait toujours d'une
+cordiale poignée de mains.
+
+Lui, souvent, au milieu de la séance, posait brusquement la palette
+sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite Annette, et
+tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en regardant
+la mère, comme pour dire: «C'est vous, ce n'est pas l'enfant que
+j'embrasse ainsi.»
+
+De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa
+fille, et venait seule. Ces jours-là on ne travaillait guère, on
+causait davantage.
+
+Elle fut en retard un après-midi. Il faisait froid. C'était à la fin
+de février. Olivier était rentré de bonne heure, comme il faisait
+maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il espérait toujours
+qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en
+large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette
+question pour la centième fois depuis huit jours. «Est-ce que je suis
+amoureux?» Il n'en savait rien, ne l'ayant pas encore été vraiment. Il
+avait eu des caprices très vifs, même assez longs, sans les prendre
+jamais pour de l'amour. Aujourd'hui il s'étonnait de ce qu'il sentait
+en lui.
+
+L'aimait-il? Certes, il la désirait à peine, n'ayant pas réfléchi à la
+possibilité d'une possession. Jusqu'ici, dès qu'une femme lui avait
+plu, le désir l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains
+vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pensée intime eût
+été jamais profondément troublée par son absence ou par sa présence.
+
+Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et semblait blotti,
+caché derrière un autre sentiment plus puissant, encore obscur et
+à peine éveillé. Olivier avait cru que l'amour commençait par des
+rêveries, par des exaltations poétiques. Ce qu'il éprouvait, au
+contraire, lui paraissait provenir d'une émotion indéfinissable, bien
+plus physique que morale. Il était nerveux, vibrant, inquiet comme
+lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux cependant ne
+se mêlait à cette fièvre du sang qui agitait aussi sa pensée,
+par contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de
+Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son
+retour. Il ne se sentait pas jeté vers elle, par un élan de tout son
+être, mais il la sentait toujours présente en lui, comme si elle ne
+l'eût pas quitté; elle lui abandonnait quelque chose d'elle en s'en
+allant, quelque chose de subtil et d'inexprimable. Quoi? Était-ce de
+l'amour? Maintenant, il descendait en son propre coeur pour voir et
+pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais elle ne répondait
+pas au type de la femme idéale, que son espoir aveugle avait créé.
+Quiconque appelle l'amour, a prévu les qualités morales et les dons
+physiques de celle qui le séduira; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle
+lui plût infiniment, ne lui paraissait pas être celle-là.
+
+Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les autres, d'une façon
+différente, incessante?
+
+Était-il tombé simplement dans le piège tendu de sa coquetterie, qu'il
+avait flairé et compris depuis longtemps, et, circonvenu par ses
+manoeuvres, subissait-il l'influence de cette fascination spéciale que
+donne aux femmes la volonté de plaire?
+
+Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des cigarettes et les
+jetait aussitôt; et il regardait à tout instant l'aiguille de sa
+pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une façon lente et immuable.
+
+Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever, d'un coup d'ongle, le
+verre bombé sur les deux flèches d'or qui tournaient, et à pousser
+la grande du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si
+paresseusement.
+
+Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte s'ouvrît et que
+l'attendue apparût, trompée et appelée par cette ruse. Puis il s'était
+mis à sourire de cette envie enfantine obstinée et déraisonnable.
+
+Il se posa enfin cette question: «Pourrai-je devenir son amant?» Cette
+idée lui parut singulière, peu réalisable, guère poursuivable aussi à
+cause des complications qu'elle pourrait amener dans sa vie.
+
+Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il conclut:
+«Décidément, je suis dans un drôle d'état.»
+
+La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit tressaillir, ébranlant
+ses nerfs plus que son âme. Il l'attendit avec cette impatience que
+le retard accroît de seconde en seconde. Elle était toujours exacte;
+donc, avant dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes
+furent passées, il se sentit tourmenté comme à l'approche d'un
+chagrin, puis irrité qu'elle lui fît perdre du temps, puis il comprit
+brusquement que si elle ne venait pas, il allait beaucoup souffrir.
+Que ferait-il? Il l'attendrait!--Non,--il sortirait, afin que si, par
+hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvât l'atelier vide.
+
+Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? Ne
+vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre, par quelques
+mots polis et froids, qu'il n'était pas de ceux qu'on fait poser? Et
+si elle ne venait pas? Alors il recevrait une dépêche, une carte, un
+domestique ou un commissionnaire? Si elle ne venait pas, qu'allait-il
+faire? C'était une journée perdue: il ne pourrait plus travailler.
+Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait
+besoin de la voir.
+
+C'était vrai, il avait besoin de la voir, un besoin profond,
+oppressant, harcelant. Qu'était cela? de l'amour? Mais il ne se
+sentait ni exaltation dans la pensée, ni emportement dans les sens,
+ni rêverie dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas ce
+jour-là, il souffrirait beaucoup.
+
+Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit hôtel, et
+Olivier Bertin se sentit tout à coup un peu haletant, puis si joyeux,
+qu'il fit une pirouette en jetant sa cigarette en l'air.
+
+Elle entra; elle était seule.
+
+Il eut une grande audace, immédiatement.
+
+--Savez-vous ce que je me demandais en vous attendant?
+
+--Mais non, je ne sais pas.
+
+--Je me demandais si je n'étais pas amoureux de vous.
+
+--Amoureux de moi! vous devenez fou!
+
+Mais elle souriait, et son sourire disait: «C'est gentil, je suis très
+contente.»
+
+Elle reprit:
+
+--Voyons, vous n'êtes pas sérieux; pourquoi faites-vous cette
+plaisanterie?
+
+Il répondit:
+
+--Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous affirme pas que je
+suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas en train
+de le devenir.
+
+--Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?
+
+--Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon bonheur quand vous
+arrivez.
+
+Elle s'assit:
+
+--Oh! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant que vous dormirez bien
+et que vous dînerez avec appétit, il n'y aura pas de danger.
+
+Il se mit à rire.
+
+--Et si je perds le sommeil et le manger!
+
+--Prévenez-moi.
+
+--Et alors?
+
+--Je vous laisserai vous guérir en paix.
+
+--Merci bien.
+
+Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent tout l'après-midi. Il
+en fut de même les jours suivants. Acceptant cela comme une drôlerie
+spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur
+en entrant.
+
+--Comment va votre amour aujourd'hui?
+
+Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger, tous les progrès de ce
+mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui
+naît et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par
+heure, depuis la séparation de la veille, avec une façon badine de
+professeur qui fait un cours; et elle l'écoutait intéressée, un peu
+émue, troublée aussi par cette histoire qui semblait celle d'un livre
+dont elle était l'héroïne.
+
+Quand il avait énuméré, avec des airs galants et dégagés, tous les
+soucis dont il devenait la proie, sa voix, par moments, se faisait
+tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une intonation
+l'endolorissement de son coeur.
+
+Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité, les yeux fixés
+sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquiétantes à entendre,
+mais si charmantes à écouter.
+
+Quelquefois, en venant près d'elle pour rectifier la pose, il lui
+prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui
+ôtait ses doigts des lèvres et fronçant un peu les sourcils:
+
+--Allons; travaillez, disait-elle.
+
+Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne s'étaient pas
+écoulées sans qu'elle lui posât une question pour le ramener
+adroitement au seul sujet qui les occupât.
+
+En son coeur maintenant elle sentait naître des craintes. Elle voulait
+bien être aimée, mais pas trop. Sûre de n'être pas entraînée, elle
+redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, forcée
+de le désespérer après avoir paru l'encourager. S'il avait fallu
+cependant renoncer à cette tendre et marivaudante amitié, à cette
+causerie qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme un ruisseau
+dont le sable est plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un
+chagrin pareil à un déchirement.
+
+Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à l'atelier du peintre,
+une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait légère et joyeuse. En
+posant sa main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son coeur battait
+d'impatience, et le tapis de l'escalier était le plus doux que ses
+pieds eussent jamais pressé.
+
+Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable.
+
+Il avait des impatiences aussitôt comprimées, mais fréquentes.
+
+Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit à côté d'elle, au lieu
+de se mettre à peindre, et il lui dit:
+
+--Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce n'est pas une
+plaisanterie, et que je vous aime follement.
+
+Troublée par ce début, et voyant venir la crise redoutée, elle essaya
+de l'arrêter, mais il ne l'écoutait plus. L'émotion débordait de son
+coeur, et elle dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla
+longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec
+une résignation désolée; et elle se laissa prendre les mains qu'il
+conserva dans les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît
+garde, et avec un regard d'halluciné il la suppliait de ne pas lui
+faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de
+comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et
+ce chagrin était presque du bonheur. Tout à coup, elle vit des larmes
+dans ses yeux et fut tellement émue, qu'elle fit: «Oh!» prête à
+l'embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il répétait
+d'une voix très douce: «Tenez, tenez, je souffre trop», et tout à
+coup, gagnée par cette douleur, par la contagion des larmes, elle
+sanglota, les nerfs affolés, les bras frémissants, prêts à s'ouvrir.
+
+Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui et baisée
+passionnément sur les lèvres, elle voulut crier, lutter, le repousser,
+mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en
+résistant, elle se donnait en se débattant, elle l'étreignait en
+criant: «Non, non, je ne veux pas.»
+
+Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous ses mains, puis tout
+à coup, elle se leva, ramassa son chapeau tombé sur le tapis, le posa
+sur sa tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier qui la
+retenait par sa robe.
+
+Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de s'asseoir au bord du
+trottoir, tant elle se sentait écrasée, les jambes rompues. Un
+fiacre passait, elle l'appela et dit au cocher: «Allez doucement,
+promenez-moi où vous voudrez.» Elle se jeta dans la voiture, referma
+la portière, se blottit au fond, se sentant seule derrière les glaces
+relevées, seule pour songer.
+
+Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la tête que le bruit des
+roues et les secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les
+gens à pied, les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides
+qui ne voyaient rien; elle ne pensait à rien non plus, comme si elle
+se fût donné du temps, accordé un répit avant d'oser réfléchir à ce
+qui s'était passé.
+
+Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement lâche, elle se
+dit: «Voilà, je suis une femme perdue.» Et pendant quelques minutes
+encore, elle demeura sous l'émotion, sous la certitude du malheur
+irréparable, épouvantée comme un homme tombé d'un toit et qui ne remue
+point encore, devinant qu'il a les jambes brisées et ne le voulant
+point constater.
+
+Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont
+elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette catastrophe,
+restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, après
+cette chute dont son âme était accablée, et ne semblait point prendre
+part à l'effarement de son esprit.
+
+Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre:
+«Voilà, je suis une femme perdue.» Aucun écho de souffrance ne
+répondit dans sa chair à cette plainte de sa conscience.
+
+Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre,
+remettant à tout à l'heure les raisonnements qu'elle aurait à faire
+sur cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait
+peur de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre et de
+réfléchir; mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'être
+obscur et impénétrable que crée en nous la lutte incessante de nos
+penchants et de nos volontés, une invraisemblable quiétude.
+
+Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange repos, comprenant
+enfin que le désespoir appelé ne viendrait pas, elle secoua cette
+torpeur et murmura: «C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.»
+
+Alors elle commença à se faire des reproches. Une colère s'élevait en
+elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas
+prévu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet
+homme lui plaisait assez pour la rendre lâche? et que dans les coeurs
+les plus droits le désir souffle parfois comme un coup de vent qui
+emporte la volonté.
+
+Mais quand elle se fut durement réprimandée et méprisée, elle se
+demanda avec terreur ce qui allait arriver.
+
+Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus
+jamais revoir.
+
+A peine eut-elle pris cette résolution que mille raisons vinrent
+aussitôt la combattre.
+
+Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle à son mari?
+La vérité soupçonnée ne serait-elle pas chuchotée, puis répandue
+partout?
+
+Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis-à-vis
+d'Olivier Bertin lui-même l'hypocrite comédie de l'indifférence et
+de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de sa
+mémoire et de sa vie?
+
+Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paraître ne se rappeler
+rien, de regarder avec un étonnement indigné en lui disant: «Que me
+voulez-vous?» l'homme dont vraiment elle avait partagé la rapide et
+brutale émotion?
+
+Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins, aucune autre
+solution ne lui paraissant possible.
+
+Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait
+comprendre aussitôt ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui.
+Il fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne pût lui
+rappeler cette honte.
+
+Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait
+assurément son parti, en homme loyal et bien élevé, et demeurerait
+dans l'avenir ce qu'il avait été jusque-là.
+
+Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée, elle donna au cocher
+son adresse, et rentra chez elle, en proie à un abattement profond,
+à un désir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier.
+S'étant enfermée dans sa chambre, elle demeura jusqu'au dîner étendue
+sur sa chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son âme de
+cette pensée pleine de dangers.
+
+Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être si calme et
+d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans
+ses bras leur fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans
+qu'aucune angoisse l'agitât.
+
+M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle répondit avec
+indifférence, qu'elle avait posé comme tous les jours.
+
+--Et le portrait, est-il beau? dit-il.
+
+--Il vient fort bien.
+
+A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en
+mangeant, de la séance de la Chambre et de la discussion du projet de
+loi sur la falsification des denrées.
+
+Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui
+fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur qui
+s'intéressait à ces choses; mais elle souriait en l'écoutant, et
+répondait aimablement, plus gracieuse même que de coutume, plus
+complaisante pour ces banalités. Elle pensait en le regardant: «Je
+l'ai trompé. C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre? Rien
+ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai fermé
+les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques
+secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une
+honnête femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on
+ne peut supprimer, ont amené pour moi ce petit fait irréparable, si
+grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je
+n'éprouve point de désespoir. Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais
+pas cru. Si on me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux
+remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée. Et je n'en ai pas,
+presque pas.»
+
+M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait presque tous les
+jours.
+
+Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en
+l'embrassant; elle pleura des larmes sincères, larmes de la
+conscience, non point larmes du coeur.
+
+Mais elle ne dormit guère.
+
+Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des
+dangers que pouvait lui créer l'attitude du peintre; et la peur lui
+vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire,
+en le regardant en face.
+
+Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinée,
+s'efforçant de prévoir ce qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait
+à répondre, d'être prête pour toutes les surprises.
+
+Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore en marchant.
+
+Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis la veille, ce qu'il
+devait faire vis-à-vis d'elle.
+
+Après son départ, après cette fuite, à laquelle il n'avait pas osé
+s'opposer, il était demeuré seul, écoutant encore, bien qu'elle fût
+loin déjà, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant,
+poussée par une main éperdue.
+
+Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il
+l'avait prise, elle! Cela s'était passé entre eux! Était-ce possible?
+Après la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux
+goûter, il s'assit, se coucha presque sur le divan où il l'avait
+possédée.
+
+Il y resta longtemps, plein de cette pensée qu'elle était sa
+maîtresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant désirée
+et lui, s'était noué en quelques moments le lien mystérieux qui
+attache secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il gardait en toute sa
+chair encore frémissante le souvenir aigu de l'instant rapide où leurs
+lèvres s'étaient rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et mêlés
+pour tressaillir ensemble du grand frisson de la vie.
+
+Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de cette pensée; il se
+coucha tôt, tout vibrant de bonheur.
+
+A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette question: «Que dois-je
+faire?» A une cocotte, à une actrice, il eût envoyé des fleurs ou
+même un bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant cette
+situation nouvelle.
+
+Assurément, il fallait écrire. Quoi? ... Il griffonna, ratura,
+déchira, recommença vingt lettres, qui toutes lui semblaient
+blessantes, odieuses, ridicules.
+
+Il aurait voulu exprimer en termes délicats et charmeurs la
+reconnaissance de son âme, ses élans de tendresse folle, ses offres
+de dévouement sans fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses
+passionnées et pleines de nuances, que des phrases connues, des
+expressions banales, grossières ou puériles.
+
+Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à l'aller voir, dès
+que l'heure de la séance serait passée, car il pensait bien qu'elle ne
+viendrait pas.
+
+S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les
+lèvres chatouillées de l'envie de se poser sur la peinture où quelque
+chose d'elle était fixé; et de moment en moment, il regardait dans la
+rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient un
+battement de coeur. Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand la
+femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment, accablé comme
+après une déception.
+
+Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut, et bouleversé
+par une émotion violente, s'assit pour l'attendre.
+
+Quand elle entra, il se précipita sur les genoux et voulut lui prendre
+les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait à
+ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui dit
+avec hauteur:
+
+--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude?
+
+Il balbutia:
+
+--Oh! Madame, je vous supplie ...
+
+Elle l'interrompit durement.
+
+--Relevez-vous, vous êtes ridicule.
+
+Il se releva, effaré, murmurant:
+
+--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime! ...
+
+Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volonté,
+et régla la situation.
+
+--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de
+votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si
+vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence ici, vous
+ne me reverrez plus.
+
+Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il n'avait point prévue;
+puis il comprit et murmura:
+
+--J'obéirai, Madame.
+
+Elle répondit:
+
+--Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous
+êtes long à finir ce portrait.
+
+Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais sa main tremblait,
+ses yeux troublés regardaient sans voir; il avait envie de pleurer,
+tant il se sentait le coeur meurtri.
+
+Il essaya de lui parler; elle répondit à peine. Comme il tentait de
+lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arrêta d'un ton si
+cassant qu'il eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui
+changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son âme et dans
+son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de suite, sans
+transition, il la détesta. Oui, oui, c'était bien cela, la femme!
+Elle était pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? Elle était
+fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attiré,
+séduit par des ruses de fille, cherchant à l'affoler sans rien donner
+ensuite, le provoquant pour se refuser, employant pour lui toutes les
+manoeuvres des lâches coquettes qui semblent toujours prêtes à se
+dévêtir, tant que l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des rues
+n'est pas haletant de désir.
+
+Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il l'avait prise.
+Elle pouvait éponger son corps et lui répondre insolemment, elle
+n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait
+une belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille qui aurait
+mangé sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme.
+
+Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modèles;
+mais comme il sentait son énervement grandir et qu'il redoutait de
+faire quelque sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un
+rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant, ils se croyaient
+assurément plus loin l'un de l'autre que le jour où ils s'étaient
+rencontrés chez la duchesse de Mortemain.
+
+Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il
+sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouaté de brume, jetait sur
+la ville une lumière pâle, un peu fausse et triste.
+
+Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas rapide et irrité, en
+heurtant les passants, pour ne point dévier de la ligne droite, sa
+grande fureur contre elle s'émietta en désolations et en regrets.
+Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il lui faisait, il se
+souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle était jolie
+et séduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait
+toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique,
+poétique et passionnée, dont le rêve plane sur nos coeurs. N'avait-il
+pas failli trouver, cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait donné
+ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se
+réalise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou
+n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette
+chasse aux déceptions?
+
+Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la vie elle-même.
+Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu à elle?
+Que pouvait-il lui reprocher, après tout?--d'avoir été aimable, bonne
+et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de
+s'être conduit comme un malfaiteur!
+
+Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon,
+se dévouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait
+tenter pour qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort, docile
+désormais à toutes ses volontés.
+
+Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa fille, avec un sourire
+si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans
+ces pauvres yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout le
+remords, toute la désolation de ce coeur de femme. Il fut remué de
+pitié, et pour qu'elle oubliât, il eut pour elle, avec une délicate
+réserve, les plus fines prévenances. Elle y répondit avec douceur,
+avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée d'une femme qui souffre.
+
+Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée de l'aimer et d'être
+aimé, il se demandait comment elle n'était pas plus fâchée, comment
+elle pouvait revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce
+souvenir entre eux.
+
+Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter
+en face de lui la pensée unique qui ne devait pas la quitter,
+c'est qu'alors cette pensée ne lui était pas devenue odieusement
+intolérable. Quand une femme hait l'homme qui l'a violée, elle ne peut
+plus se trouver devant lui sans que cette haine éclate. Mais cet homme
+ne peut non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle le déteste
+ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas
+loin d'aimer.
+
+Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments
+précis, clairs et sûrs; il se sentait lucide, fort, maître à présent
+des événements.
+
+Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient, qu'à être dévoué, et
+il la reprendrait un jour ou l'autre.
+
+Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir, il eut des ruses
+à son tour, des tendresses dissimulées sous d'apparents remords, des
+attentions hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille dans
+la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tôt,
+un peu plus tard. Il éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne
+se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle a peur» en la voyant
+venir toujours avec son enfant.
+
+Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement,
+et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'étrange, de
+contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une
+âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et qui semble dire: «Mais,
+force-moi donc!»
+
+Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassurée par sa réserve.
+Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses
+projets, de son art, comme à un frère.
+
+Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce rôle de conseillère,
+flattée qu'il la distinguât ainsi des autres femmes et convaincue
+que son talent gagnerait de la délicatesse à cette intimité
+intellectuelle. Mais à force de la consulter et de lui montrer de
+la déférence, il la fit passer, naturellement, des fonctions de
+conseillère au sacerdoce d'inspiratrice. Elle trouva charmant
+d'étendre ainsi son influence sur le grand homme, et consentit à peu
+près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle inspirait ses oeuvres.
+
+Ce fut un soir, après une longue causerie sur les maîtresses des
+peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y
+resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.
+
+Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une
+déchéance, et pour répondre aux reproches de sa raison, elle crut à
+une fatalité.
+
+Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge, et par son âme qui
+était vide, la chair conquise par la lente domination des caresses,
+elle s'attacha peu à peu, comme s'attache les femmes tendres, qui
+aiment pour la première fois.
+
+Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et poétique. Il lui
+semblait parfois qu'il s'était envolé, un jour, les mains tendues, et
+qu'il avait pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique qui
+plane toujours sur nos espérances.
+
+Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes,
+qu'il eût peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi
+d'inexprimable que presque jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce
+mystère, cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, sur les
+visages.
+
+Puis des mois s'écoulèrent et puis des années qui desserrèrent à peine
+le lien qui unissait l'un à l'autre la comtesse de Guilleroy et le
+peintre Olivier Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des
+premiers temps, mais une affection calmée, profonde, une sorte
+d'amitié amoureuse dont il avait pris l'habitude.
+
+Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionné,
+l'attachement obstiné de certaines femmes qui se donnent à un homme
+pour tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites dans l'adultère
+comme elles auraient pu l'être dans le mariage, elles se vouent à une
+tendresse unique dont rien ne les détournera. Non seulement elles
+aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement
+sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pensée, que
+rien d'étranger n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec
+résolution, comme on se lie les mains, avant de sauter à l'eau du haut
+d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir.
+
+Mais à partir du moment où la comtesse se fut donnée ainsi, elle se
+sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien
+ne le tenait que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager
+pour une femme rencontrée un jour comme il en avait déjà rencontré
+tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile à tenter, lui qui
+vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les
+hommes! Il était beau garçon, célèbre, recherché, ayant à la portée de
+ses désirs vite éveillés toutes les femmes du monde dont la pudeur est
+si fragile, et toutes les femmes d'alcôve ou de théâtre prodigues de
+leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, après
+souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder.
+
+Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, épiant ses allures,
+ses attitudes, bouleversée par un mot, pleine d'angoisse dès qu'il
+admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la
+grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait
+trembler, et tout ce qu'elle en savait l'épouvantait. A chacune de
+leurs rencontres, elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans qu'il
+s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il
+avait vus, sur les maisons où il avait dîné, sur les impressions les
+plus légères de son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence
+possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce,
+avec d'innombrables ressources.
+
+Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines
+profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans
+l'existence de tout artiste en vue.
+
+Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant même d'être
+prévenue de l'éveil d'un désir nouveau chez Olivier, par l'air de
+fête que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une
+fantaisie galante.
+
+Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait plus que des
+sommeils troublés par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle
+arrivait chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions qui
+semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait sa pensée, comme on
+tâte, comme on écoute, pour connaître le mal caché dans un être.
+
+Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre qu'on allait le lui
+prendre cette fois, lui voler cet amour à qui elle tenait si fort
+parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonté, toute sa force
+d'affection, toutes ses espérances et tous ses rêves.
+
+Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après ces rapides
+éloignements, elle éprouvait à le reprendre, à le reposséder comme une
+chose perdue et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois,
+quand elle passait devant une église, la jetait dedans pour remercier
+Dieu.
+
+La préoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et
+de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entière un combat
+ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui,
+sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. Elle voulait
+que partout où il entendrait parler d'elle, on vantât son charme, son
+goût, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour
+lui et les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et chaque
+fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir fait un peu souffrir
+elle lui ménageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa
+vanité.
+
+Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde,
+une femme dont la séduction physique serait plus puissante, étant
+nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle le flatta et le
+gâta.
+
+D'une façon discrète et continue, elle fit couler l'éloge sur lui;
+elle le berça d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que,
+partout ailleurs, il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu
+froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il
+finît par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle.
+
+Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il entrait si souvent,
+un endroit où son orgueil d'artiste était attiré autant que son coeur
+d'homme, l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce que
+toutes ses convoitises y étaient en même temps satisfaites.
+
+Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses goûts, afin de lui
+donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-être que
+rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naître de nouveaux, lui
+créer des gourmandises de toute sorte, matérielles ou sentimentales,
+des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie!
+Elle s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, son odorat par
+des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des
+nourritures.
+
+Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa chair de célibataire
+égoïste et fêté une multitude de petits besoins tyranniques,
+lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle
+le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par
+toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout à coup, en
+le voyant se dégoûter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de
+vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les réserves
+imposées par la société, chercher au Cercle, chercher partout les
+moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât au
+mariage.
+
+En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquiétudes,
+qu'elle désirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette
+angoisse-là, et se reposer dans une affection refroidie et calme.
+
+Les années passèrent, cependant, sans les désunir. La chaîne attachée
+par elle était solide, et elle en refaisait les anneaux à mesure
+qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur
+du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de
+voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'événement inconnu,
+dont la menace est suspendue sur nous.
+
+Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait naturelle cette
+intimité de sa femme et d'un artiste fameux qui était reçu partout
+avec de grands égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués
+l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer.
+
+
+II
+
+Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, où il devait
+dîner pour fêter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva
+encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait
+d'arriver.
+
+C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-être un
+homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas
+été.
+
+Ancien conservateur des musées impériaux, il avait trouvé moyen de se
+faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la République, ce qui
+ne l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes, de tous les
+Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie européenne,
+et le protecteur juré des artistes de toute sorte. Doué d'une
+intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilité
+de parole qui lui permettait de dire avec agrément les choses les plus
+ordinaires, d'une souplesse de pensée qui le mettait à l'aise dans
+tous les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait
+juger les hommes à première vue, il promenait, de salon en salon,
+le long des jours et des soirs, son activité éclairée, inutile et
+bavarde.
+
+Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant
+de compétence attachant et une clarté de vulgarisateur qui le faisait
+fort apprécier des femmes du monde, à qui il rendait les services d'un
+bazar roulant d'érudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses,
+sans avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il était
+au mieux avec les cinq Académies, avec tous les savants, tous les
+écrivains, tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait avec
+discernement. Il savait oublier aussitôt les explications trop
+techniques ou inutiles à ses relations, retenait fort bien les autres,
+et prêtait à ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair et
+bon enfant, qui les rendait faciles à comprendre comme des fabliaux
+scientifiques. Il donnait l'impression d'un entrepôt d'idées, d'un de
+ces vastes magasins où on ne rencontre jamais les objets rares, mais
+où tous les autres sont à foison, à bon marché, de toute nature, de
+toute origine, depuis les ustensiles de ménage jusqu'aux vulgaires
+instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique.
+
+Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport
+constant, le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait,
+d'ailleurs, des services, leur faisait vendre des tableaux, les
+mettait en relations avec le monde, aimait les présenter, les
+protéger, les lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse
+de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de
+connaître intimement ceux-ci, et d'entrer familièrement chez ceux-là,
+de déjeuner avec le prince de Galles, de passage à Paris, et de dîner,
+le soir même, avec Paul Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant.
+
+Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait de lui: «C'est
+l'encyclopédie de Jules Verne, reliée en peau d'âne!»
+
+Les deux hommes se serrèrent la main, et se mirent à parler de la
+situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait
+alarmants, pour des raisons évidentes qu'il exposait fort bien,
+l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à hâter ce moment
+attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier
+Bertin prouvait, par des arguments irréfutables, que ces craintes
+étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être assez folle pour
+compromettre sa conquête dans une aventure toujours douteuse, et le
+Chancelier assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie,
+son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.
+
+M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait
+pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journée et
+rencontré le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir.
+
+L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille, contestait la
+compétence des gens les mieux informés. Derrière toutes ces rumeurs,
+on préparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait
+avoir là-dessus une opinion arrêtée, peut-être.
+
+M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en
+s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laissés seuls.
+
+--Et vous, mon cher député, demanda le peintre, que pensez-vous des
+bruits de guerre?
+
+M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en savait plus que
+personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'était pas du
+même avis que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait pas à la
+probabilité d'un conflit prochain, à moins qu'il ne fût provoqué
+par la turbulence française et par les rodomontades des soi-disant
+patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait à
+grands traits, un portrait à la Saint-Simon. Cet homme-là, on ne
+voulait pas le comprendre, parce qu'on prête toujours aux autres sa
+propre manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire ce qu'on
+aurait fait à leur place. M. de Bismarck n'était pas un diplomate faux
+et menteur, mais un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité,
+annonçait toujours ses intentions. «Je veux la paix,» dit-il. C'était
+vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une
+façon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements,
+jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples unis contre
+notre impétuosité. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond,
+convaincu: «C'est un grand homme, un très grand homme qui désire la
+tranquillité, mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens
+violents pour l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare.»
+
+--Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous
+accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concédez qu'il a
+toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs
+une vérité indiscutable et phénoménale: on ne fait la guerre en ce
+monde que pour avoir la paix!
+
+Un domestique annonçait:--Madame la duchesse de Mortemain.
+
+Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et
+forte femme, qui entra avec autorité.
+
+Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et demanda:
+
+--Comment allez-vous, Duchesse?
+
+Les deux autres hommes la saluèrent avec une certaine familiarité
+distinguée, car la duchesse avait des façons d'être cordiales et
+brusques.
+
+Veuve du général duc de Mortemain, mère d'une fille unique mariée au
+prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et
+royalement riche, elle recevait dans son hôtel de la rue de Varenne
+toutes les notoriétés du monde entier, qui se rencontraient et se
+complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans
+dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans
+qu'elle eût aussitôt le désir de le connaître. Il fallait qu'elle
+le vît, qu'elle le fît causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait
+beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosité
+hautaine et bienveillante qui brûlait en elle.
+
+Elle s'était à peine assise, quand le même domestique cria:--Monsieur
+le baron et madame la baronne de Corbelle.
+
+Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette,
+élégante, très brune.
+
+Ce couple avait une situation spéciale dans l'aristocratie française,
+due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite
+noblesse, sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes par un
+amour immodéré de ce qui est select, comme il faut et distingué, il
+était parvenu, à force de hanter uniquement les maisons les plus
+princières, à force de montrer ses sentiments royalistes, pieux,
+corrects au suprême degré, à force de respecter tout ce qui doit être
+respecté, de mépriser tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se
+tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hésiter sur un
+détail d'étiquette, à passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur
+du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut,
+et sa présence dans une maison constituait pour elle un vrai titre
+d'honorabilité.
+
+Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy.
+
+--Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre femme?
+
+--Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise,
+elle va venir.
+
+Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois, avait fait son entrée
+dans le monde, elle fut présentée à la duchesse de Mortemain, qui tout
+de suite l'aima, l'adopta, la patronna.
+
+Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point démentie, et quand la
+duchesse disait «ma petite», on entendait encore en sa voix l'émotion
+de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu
+lieu la rencontre du peintre et de la comtesse.
+
+Musadieu s'était approché, il demanda:
+
+--La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des Intempérants?
+
+--Non, qu'est-ce que c'est?
+
+--Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes à l'état
+d'ivresse. Il y en a deux très forts.
+
+La grande dame murmura avec dédain:
+
+--Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.
+
+Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre opinion que la sienne,
+fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation
+sociale, considérant, sans bien s'en rendre compte, les artistes
+et les savants comme des mercenaires intelligents chargés par Dieu
+d'amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne
+donnait d'autre base à ses jugements que le degré d'étonnement et de
+plaisir irraisonné que lui procurait la vue d'une chose, la lecture
+d'un livre ou le récit d'une découverte.
+
+Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir
+grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et
+protégeait le monde entier, les princes détrônés par ses réceptions en
+leur honneur, et même le Tout-Puissant, par ses largesses au clergé et
+ses dons aux églises.
+
+Musadieu reprit:
+
+--La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté l'assassin de Marie
+Lambourg?
+
+Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle répondit:
+
+--Non, racontez-moi ça?
+
+Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant un gilet blanc, de
+petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec
+un air correct qui lui permettait de dire les choses très osées dont
+il avait la spécialité. Fort myope, il semblait, malgré son pince-nez,
+ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on eût dit que toute
+l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil.
+Son torse plié devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne
+vertébrale eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une sur
+l'autre semblaient deux rubans enroulés, et ses longs bras retenus
+par ceux du siège, laissaient pendre des mains pâles, aux doigts
+interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement,
+avec des mèches blanches habilement oubliées, étaient un sujet de
+plaisanterie fréquent.
+
+Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux de la fille publique
+assassinée avaient été donnés en cadeau par le meurtrier présumé à une
+autre créature de moeurs légères, la porte du grand salon s'ouvrit de
+nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche,
+blondes, dans une crème de malines, se ressemblant comme deux soeurs
+d'âge très différent, l'une un peu trop mûre, l'autre un peu
+trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince,
+s'avancèrent en se tenant par la taille et en souriant.
+
+On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le
+retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille à
+côté de sa mère qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche et
+même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'être
+éclatante, tandis que l'enfant, à peine épanouie, commençait seulement
+à être jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux.
+
+La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:
+
+--Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une à côté de
+l'autre! Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se
+ressemblent!
+
+On comparait; deux opinions se formèrent aussitôt. D'après Musadieu,
+les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se
+ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui
+étaient tout à fait les mêmes, également tachetés de points noirs,
+pareils à des minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu. Mais
+d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se
+ressembleraient presque plus.
+
+D'après la duchesse, au contraire, et d'après Olivier Bertin, elles
+étaient en tout semblables, et seule la différence d'âge les faisait
+paraître différentes.
+
+Le peintre disait:
+
+--Est-elle changée, depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je
+ne vais plus oser la tutoyer.
+
+La comtesse se mit à rire.
+
+--Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire «vous» à Annette.
+
+La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait sous des airs
+timidement espiègles, reprit:
+
+--C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à M. Bertin.
+
+Sa mère sourit.
+
+--Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite
+connaissance.
+
+Mais Annette remuait la tête.
+
+--Non, non. Ça me gênerait.
+
+La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en connaisseuse
+intéressée.
+
+--Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout à fait le
+même regard que ta mère; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu
+auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu;
+tu es maigrichonne.
+
+La comtesse s'écria:
+
+--Oh! ne lui dites pas cela.
+
+--Et pourquoi?
+
+--C'est si agréable d'être mince! Moi je vais me faire maigrir.
+
+Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans la vivacité de sa
+colère, la présence d'une fillette.
+
+--Ah toujours! vous en êtes toujours à la mode des os, parce qu'on les
+habille mieux que la chair. Moi je suis de la génération des femmes
+grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes maigres! Ça me
+fait penser aux vaches d'Égypte. Je ne comprends pas les hommes, par
+exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils
+demandaient mieux.
+
+Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:
+
+--Regarde ta maman, petite, elle est très bien, juste à point,
+imite-la.
+
+On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu
+reprit la discussion.
+
+--Moi, je dis que les hommes doivent être maigres, parce qu'ils sont
+faits pour des exercices qui réclament de l'adresse et de l'agilité,
+incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu différent.
+Est-ce pas votre avis, Corbelle?
+
+Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et sa propre femme
+plus que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et
+résolument se prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle avait
+dû lutter contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina très
+vite.
+
+Mme de Guilleroy demanda:
+
+--Dites comment vous avez fait?
+
+Et la baronne expliqua la méthode employée par toutes les femmes
+élégantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure après
+le repas seulement, on se permettait une tasse de thé, très chaud,
+brûlant. Cela réussissait à tout le monde. Elle cita des exemples
+étonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que
+des lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria:
+
+--Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais
+rien, pas même le champagne. Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste,
+qu'en pensez-vous?
+
+--Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ça m'est égal! Si
+j'étais sculpteur, je me plaindrais.
+
+--Mais vous êtes homme, que préférez-vous?
+
+--Moi? ... une ... élégance un peu nourrie, ce que ma cuisinière
+appelle un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein
+et fin.
+
+La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule regardait sa fille
+et murmurait:
+
+--Non, c'est très gentil d'être maigre, les femmes qui restent maigres
+ne vieillissent pas.
+
+Ce point-là fut encore discuté et partagea la société. Tout le monde,
+cependant, se trouva à peu près d'accord sur ceci: qu'une personne
+très grasse ne devait pas maigrir trop vite.
+
+Cette observation donna lieu à une revue des femmes connues dans le
+monde et à de nouvelles contestations sur leur grâce, leur chic
+et leur beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist
+incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme
+Mandelière, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche
+un peu grande, où ses dents semblaient luire.
+
+Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à coup, se tournant
+vers elle:
+
+--Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons là, tu l'entendras
+répéter au moins une fois par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille.
+En huit jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde,
+sur la politique, les femmes, les pièces de théâtre et le reste. Il
+n'y aura qu'à changer les noms des gens ou les titres des oeuvres de
+temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et défendre
+notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on
+doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien, jamais;
+tu n'auras qu'à te reposer.
+
+La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil malin, où vivait une
+intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prête à partir.
+
+Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idées comme on joue à
+la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes,
+protestèrent au nom de la pensée et de l'activité humaines.
+
+Alors Bertin s'efforça de démontrer combien l'intelligence des gens du
+monde, même les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et
+sans portée, combien leurs croyances sont pauvrement fondées, leur
+attention aux choses de l'esprit faible et indifférente, leurs goûts
+sautillants et douteux.
+
+Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié vrais, à moitié
+factices, que provoque d'abord, le désir d'être éloquent, et
+qu'échauffe tout à coup un jugement clair, ordinairement obscurci
+par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique
+occupation dans la vie de faire des visites et de dîner en ville, se
+trouvent devenir, par une irrésistible fatalité, des êtres légers et
+gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances
+et des appétits superficiels.
+
+Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincère, que leur
+culture intellectuelle étant nulle, et leur érudition un simple
+vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion
+et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne sont pas. Il prouva
+que les frêles racines de leurs instincts ayant poussé dans
+les conventions, et non dans les réalités, ils n'aiment rien
+véritablement, que le luxe même de leur existence est une satisfaction
+de vanité et non l'apaisement d'un besoin raffiné de leur corps, car
+on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins, payés fort cher.
+
+--Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien voir et rien
+pénétrer; à côté de la science qu'ils ignorent; à côté de la nature
+qu'ils ne savent pas regarder; à côté du bonheur, car ils sont
+impuissants à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté du monde ou
+de la beauté de l'art, dont ils parlent sans l'avoir découverte, et
+même sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de
+la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher à une
+chose jusqu'à l'aimer uniquement, de s'intéresser à rien jusqu'à être
+illuminés par le bonheur de comprendre.
+
+Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense de la bonne
+compagnie.
+
+Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, de ces
+arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on
+ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de curé de
+campagne qui démontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde
+aux chevaux de course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui
+sont la gloire de la race chevaline.
+
+Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant un silence
+dédaigneux et poli. Mais, soudain, la bêtise du baron l'irrita, et
+interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au
+coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien élevé.
+
+Tous les détails finement saisis dessinaient une silhouette
+irrésistiblement comique. On voyait le monsieur habillé par son valet
+de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser
+quelques idées générales, puis, au moment de la promenade matinale,
+interrogeant les palefreniers sur la santé des chevaux, puis trottant
+par les allées du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être salué,
+puis déjeunant en face de sa femme, sortie en coupé de son côté, et ne
+lui parlant que pour énumérer le nom des personnes aperçues le
+matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper
+l'intelligence dans le commerce de ses semblables, et dînant chez un
+prince où était discutée l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la
+soirée au foyer de la danse, à l'Opéra, où ses timides prétentions de
+viveur étaient satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais
+lieu.
+
+Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût blessante pour
+personne, qu'un rire courait autour de la table.
+
+La duchesse, secouée par une gaîté retenue de grosse personne, avait
+dans la poitrine de petites secousses discrètes. Elle dit enfin:
+
+--Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez mourir de rire.
+
+Bertin, très excité, riposta:
+
+--Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est à peine si
+on rit. On a la complaisance, par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser
+et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne
+fait jamais la chose. Allez dans les théâtres populaires, vous verrez
+rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à
+la suffocation! Allez dans les chambrées de soldats, vous verrez des
+hommes étranglés, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit
+devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je
+vous dis qu'on fait le simulacre de tout, même du rire.
+
+Musadieu l'arrêta:
+
+--Permettez; vous êtes sévère! Vous-même, mon cher, il me semble
+pourtant que vous ne dédaignez pas ce monde que vous raillez si bien.
+
+Bertin sourit.
+
+--Moi, je l'aime.
+
+--Mais alors?
+
+--Je me méprise un peu comme un métis de race douteuse.
+
+--Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.
+
+Et comme il se défendait de poser, elle termina la discussion en
+déclarant que tous les artistes aimaient à faire prendre aux gens des
+vessies pour des lanternes.
+
+La conversation, alors, devint générale, effleura tout, banale et
+douce, amicale et discrète, et, comme le dîner touchait à sa fin, la
+comtesse, tout à coup, s'écria, en montrant ses verres pleins devant
+elle:
+
+--Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je
+maigrirai.
+
+La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler une gorgée ou deux
+d'eau minérale; ce fut en vain, et elle s'écria:
+
+--Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner la tête. Je vous en
+prie, Guilleroy, empêchez votre femme de faire cette folie.
+
+Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le système d'une batteuse
+mécanique inventée en Amérique, n'avait pas entendu.
+
+--Quelle folie, duchesse?
+
+--La folie de vouloir maigrir.
+
+Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifférent.
+
+--C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.
+
+La comtesse s'était levée en prenant le bras de son voisin; le comte
+offrit le sien à la duchesse, et on passa dans le grand salon, le
+boudoir du fond étant réservé aux réceptions de la journée.
+
+C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les quatre murs, de
+larges et beaux panneaux de soie bleu pâle à dessins anciens enfermés
+en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumière des lampes
+et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal,
+le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer
+l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à l'air même du salon son
+sourire de jeune femme, la grâce de son regard, le charme léger de
+ses cheveux blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, une sorte
+de pratique d'urbanité, comme le signe de croix en entrant dans les
+églises, de complimenter le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque fois
+qu'on s'arrêtait devant.
+
+Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionné
+par l'État ayant une valeur d'expertise légale, il se faisait un
+devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité de cette
+peinture.
+
+--Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je
+connaisse. Il y a là dedans une vie prodigieuse.
+
+Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette
+toile avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'oeuvre,
+s'approcha pour renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils
+accumulèrent toutes les formules usitées et techniques pour célébrer
+les qualités apparentes et intentionnelles de ce tableau.
+
+Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et
+Olivier Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère
+plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une
+rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe à réflecteur
+placée devant le portrait pour l'éclairer, le domestique l'ayant
+posée, par négligence, un peu de travers.
+
+Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui
+dit:
+
+--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une
+tasse de thé.
+
+Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés,
+sans qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus.
+
+Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après
+s'être presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de
+cheval, en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant de vingt-huit
+ans, ce jeune homme, un des plus convoités meneurs de cotillon
+d'Europe, car on le faisait venir parfois à Vienne et à Londres pour
+couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'à peu
+près sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par
+son nom, par ses parentés presque royales, un des hommes les plus
+recherchés et les plus enviés de Paris.
+
+Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et
+après un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains
+par des succès politiques. Dès qu'il serait député, le marquis
+deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trône futur, un des
+conseillers du roi, un des chefs du parti.
+
+La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte
+de Guilleroy, thésaurisateur prudent logé dans un simple appartement
+quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux
+hôtels de Paris. Elle savait ses spéculations toujours heureuses, son
+flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus
+fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu la pensée de
+faire épouser à son neveu la fille du député normand à qui ce mariage
+donnerait une influence prépondérante dans la société aristocratique
+de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche
+et multiplié par son adresse une belle fortune personnelle, couvait
+maintenant d'autres ambitions.
+
+Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de
+profiter de cet événement de la façon la plus complète.
+
+Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-père du
+marquis de Farandal, dont les aïeux avaient été les familiers fidèles
+et préférés de la maison royale de France, il montait au premier rang.
+
+L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait en outre à cette union
+un caractère d'intimité très précieux, et par crainte qu'une autre
+jeune fille se rencontrât qui plût subitement au marquis, il avait
+fait revenir la sienne afin de hâter les événements.
+
+Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prêtait
+une complicité silencieuse, et, ce jour-là même, bien qu'elle n'eût
+pas été prévenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait
+engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu à
+peu, à entrer souvent dans cette maison.
+
+Pour la première fois, le comte et la duchesse parlèrent à mots
+couverts de leurs désirs, et en se quittant, un traité d'alliance
+était conclu.
+
+On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait à la
+baronne de Corbelle la présentation d'une ambassade nègre au Président
+de la République, quand le marquis de Farandal fut annoncé.
+
+Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du bras rapide et
+familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa
+comme pour reconnaître le salon où il pénétrait, mais pour donner,
+peut-être, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour
+marquer son entrée. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et
+du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu
+de soie noire, et s'avança vivement vers Mme de Guilleroy dont il
+baisa la main tendue, en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour
+sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un à
+l'autre avec une élégante aisance.
+
+C'était un grand garçon à moustaches rousses, un peu chauve déjà,
+taillé en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On
+sentait, à le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus
+exercés que la tête, et qui n'ont d'amour que pour les choses où
+se développent la force et l'activité physiques. Il était instruit
+pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec
+une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir
+plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se méprenant
+sur les enseignements des faits, et les notions élémentaires
+d'économie politique nécessaires à un député, l'A B C de la sociologie
+à l'usage des classes dirigeantes.
+
+Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme de valeur.» Bertin
+appréciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient à la même salle
+d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient à cheval
+dans les allées du bois. Entre eux était donc née une sympathie de
+goûts communs, cette franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux
+hommes un sujet de conversation tout trouvé, agréable à l'un comme à
+l'autre.
+
+Quand on présenta le marquis à Annette de Guilleroy, il eut
+brusquement le soupçon des combinaisons de sa tante, et, après s'être
+incliné, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur.
+
+Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait
+tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et
+pouvait prédire presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme un
+expert qui goûte un vin trop vert.
+
+Il échangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis
+s'assit auprès de la baronne de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.
+
+On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti,
+l'enfant couchée, les lampes éteintes, les domestiques remontés en
+leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant à travers le salon,
+éclairé seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse
+ensommeillée sur un fauteuil, pour développer ses espérances,
+détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les combinaisons, les
+chances et les précautions à prendre.
+
+Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soirée, et
+murmurant:
+
+--Je crois bien que c'est une affaire faite.
+
+
+III
+
+«_Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas aperçu depuis trois
+jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous
+savez que je ne peux plus me passer de vous_.»
+
+Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet
+nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un
+secrétaire, il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées là
+depuis le début de leur liaison.
+
+Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de la vie mondaine, à se
+voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et
+le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le
+fauteuil où elle avait posé jadis. Mais comme elle craignait un peu
+les remarques des domestiques, elle préférait pour ces rencontres
+quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez
+elle, ou le retrouver dans un salon.
+
+On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours
+naturelles à M. de Guilleroy.
+
+Deux fois par semaine au moins le peintre dînait chez la comtesse avec
+quelques amis; le lundi, il la saluait régulièrement dans sa loge à
+l'Opéra; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison,
+où le hasard les amenait à la même heure. Il savait les soirs où elle
+ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de thé chez
+elle, se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement et si
+sûrement logé dans cette affection mûrie, si capturé par l'habitude de
+la trouver quelque part, de passer à côté d'elle quelques instants,
+d'échanger quelques paroles, de mêler quelques pensées, qu'il
+éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fût depuis
+longtemps apaisée, un besoin incessant de la voir.
+
+Le désir de la famille, d'une maison animée, habitée, du repas en
+commun, des soirées où l'on cause sans fatigue avec des gens depuis
+longtemps connus, ce désir du contact, du coudoiement, de l'intimité
+qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garçon promène,
+de porte en porte, chez ses amis où il installe un peu de lui,
+ajoutait une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. Dans cette
+maison où il était aimé, gâté, où il trouvait tout, il pouvait encore
+reposer et dorloter sa solitude.
+
+Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur
+fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même
+qu'ils ne l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une certaine
+discrétion à ne les point solliciter le premier.
+
+La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il était
+trois heures de l'après-midi. Il se décida immédiatement à se rendre
+chez elle pour la trouver avant qu'elle sortît.
+
+Le valet de chambre parut, appelé par un coup de sonnette.
+
+--Quel temps, Joseph?
+
+--Très beau, Monsieur.
+
+--Chaud.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.
+
+Il avait toujours une tenue très élégante; mais bien qu'il fût habillé
+par un tailleur au style correct, la façon seule dont il portait ses
+vêtements, dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet blanc,
+le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejeté en arrière,
+semblait révéler tout de suite qu'il était artiste et célibataire.
+
+Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se préparait à
+faire une promenade au bois. Il fut mécontent et attendit.
+
+Selon son habitude, il se mit à marcher à travers le salon, allant
+d'un siège à l'autre ou des fenêtres aux murs, dans la grande pièce
+assombrie par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds dorés,
+des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et coûteux, traînaient
+dans un désordre cherché. C'étaient de petites boîtes anciennes en or
+travaillé, des tabatières à miniatures, des statuettes d'ivoire, puis
+des objets en argent mat tout à fait modernes, d'une drôlerie sévère,
+où apparaissait le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine, et
+dessus, un chat buvant dans une casserole, un étui à cigarettes,
+simulant un gros pain, une cafetière pour mettre des allumettes, et
+puis dans un écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets,
+bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs,
+des rubis, des émeraudes, microscopique fantaisie qui semblait
+exécutée par des bijoutiers de Lilliput.
+
+De temps en temps, il touchait un objet, donné par lui, à quelque
+anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une
+indifférence rêvassante, puis le remettait à sa place.
+
+Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe,
+s'offraient à la main sur un guéridon porté par un seul pied, devant
+un petit canapé de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la
+_Revue des Deux Mondes_, un peu fripée, fatiguée, avec des pages
+cornées, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications
+non coupées, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement à
+cause du prix, l'abonnement coûtant quatre cents francs par an, et la
+_Feuille libre_, mince plaquette à couverture bleue, où se répandent
+les poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».
+
+Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier
+siècle, sur lequel elle écrivait les réponses aux questions pressées
+apportées pendant les réceptions. Quelques ouvrages encore sur ce
+bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de
+la femme: _Musset, Manon Lescaut, Werther_; et, pour montrer qu'on
+n'était pas étranger aux sensations compliquées et aux mystères de la
+psychologie, _les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au_
+XVIIIe _siècle, Adolphe._
+
+A côté des volumes, un charmant miroir à main, chef-d'oeuvre
+d'orfèvrerie, dont la glace était retournée sur un carré de velours
+brodé, afin qu'on pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et
+d'argent.
+
+Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques années il
+vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeât son visage plus
+original qu'autrefois, il commençait à s'attrister du poids de ses
+joues et des plissures de sa peau.
+
+Une porte s'ouvrit derrière lui..
+
+--Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.
+
+--Bonjour, petite, tu vas bien?
+
+--Très bien, et vous?
+
+--Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.
+
+--Non, vrai, ça me gêne.
+
+--Allons donc!
+
+--Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez jeune ni assez vieux! ...
+
+Le peintre se mit à rire.
+
+--Devant cette raison, je n'insiste point.
+
+Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche où poussent les
+premiers cheveux, et reprit, confuse:
+
+--Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et
+de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.
+
+--Oui, certainement. Vous êtes seules?
+
+--Non, avec la duchesse de Mortemain.
+
+--Très bien, j'en suis.
+
+--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau?
+
+--Va, mon enfant!
+
+Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, prête à partir. Elle
+tendit ses mains.
+
+--On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?
+
+--Je ne voulais pas vous gêner en ce moment. Dans la façon dont
+elle prononça «Olivier», elle mit tous ses reproches et tout son
+attachement.
+
+--Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, ému par l'intonation
+de son nom.
+
+Cette petite querelle de coeur finie et arrangée, elle reprit sur le
+ton des causeries mondaines:
+
+--Nous allons aller chercher la duchesse à son hôtel, et puis, nous
+ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout ça à Nanette.
+
+Le landau attendait sous la porte cochère.
+
+Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu
+du bruit des chevaux piaffant sous la voûte sonore.
+
+Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gaîté
+du printemps nouveau semblait tombée du ciel sur les vivants.
+
+L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête,
+aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les
+marmitons blancs qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs
+pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes voyous. Les chiens
+semblaient pressés; les serins des concierges s'égosillaient; seules
+les vieilles rosses attelées aux fiacres allaient toujours de leur
+allure accablée, de leur trot de moribonds.
+
+La comtesse murmura:
+
+--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!
+
+Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait l'une auprès de
+l'autre, la mère et la fille. Certes, elles étaient différentes, mais
+si pareilles en même temps que celle-ci était bien la continuation de
+celle-là, faite du même sang, de la même chair, animée de la même vie.
+Leurs yeux surtout, ces yeux bleus éclaboussés de gouttelettes noires,
+d'un bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la mère,
+fixaient si bien sur lui le même regard, quand il leur parlait, qu'il
+s'attendait à les entendre lui répondre les mêmes choses. Et il était
+un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y
+avait devant lui deux femmes très distinctes, une qui avait vécu et
+une qui allait vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait
+cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencée par des goûts
+et des instincts encore endormis, aurait poussé, se serait ouverte
+au milieu des événements du monde. C'était une jolie petite personne
+nouvelle, prête aux hasards et à l'amour, ignorée et ignorante, qui
+sortait du port comme on navire, tandis que sa mère y revenait, ayant
+traversé l'existence et aimé!
+
+Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle avait choisi et
+qu'elle préférait encore, cette femme toujours jolie, bercée en ce
+landau, dans l'air tiède du printemps.
+
+Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina,
+et il crut sentir un remerciement dans un frôlement de sa robe.
+
+A son tour, il murmura:
+
+--Oh! oui, quel beau jour!
+
+Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filèrent vers
+les Invalides, traversèrent la Seine et gagnèrent l'avenue des
+Champs-Elysées, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au
+milieu d'un flot de voitures.
+
+La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, et elle
+ouvrait, sur ce fleuve d'équipages, des yeux avides et naïfs. De temps
+en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un
+court mouvement de tête, elle demandait: «Qui est-ce?» Il nommait «les
+Pontaiglin», ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist», ou «la
+belle Mme Mandelière».
+
+On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit
+et de l'agitation des roues. Les équipages, un peu moins serrés
+qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans
+fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se
+dépassaient tour à tour, distancés soudain par une victoria rapide,
+attelée d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, à
+travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, à
+travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies,
+une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait
+aux voitures qu'elle frôlait un étrange parfum de fleur inconnue.
+
+--Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette.
+
+--Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que la duchesse et la
+comtesse échangeaient un sourire.
+
+Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin
+parisien chantaient déjà dans la jeune verdure, et quand on eut pris
+la file au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture à voiture
+un échange incessant de saints, de sourires et de paroles aimables,
+lorsque les roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du
+glissement d'une flotte de barques où étaient assis des dames et des
+messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à tout instant se
+penchait devant les chapeaux levés ou les fronts inclinés, paraissait
+passer une revue et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait
+et ce qu'elle supposait des gens, à mesure qu'ils défilaient devant
+elle.
+
+--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, la beauté de la
+République.
+
+Dans une voiture légère et coquette, la beauté de la République
+laissait admirer, sous une apparente indifférence pour cette gloire
+indiscutée, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de
+cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte.
+
+--Très belle tout de même, dit Bertin.
+
+La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle
+haussa doucement les épaules et ne répondit rien.
+
+Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain l'instinct des
+rivalités, osa dire:
+
+--Moi, je ne trouve point. Le peintre se retourna.
+
+--Quoi, tu ne la trouves point belle?
+
+--Non, elle a l'air trempée dans l'encre. La duchesse riait, ravie.
+
+--Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des hommes de Paris se
+pâme devant cette négresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens,
+regarde plutôt la comtesse de Lochrist.
+
+Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme
+une miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes délicates,
+depuis cinq ou six ans également, servaient de thème aux exclamations
+de ses partisans, saluait, un sourire fixé sur la lèvre.
+
+Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.
+
+--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche. Bertin, qui d'ordinaire
+dans les discussions quotidiennement revenues sur ces deux rivales, ne
+soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de cette intolérance de
+gamine.
+
+--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je
+te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle.
+
+--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les
+femmes quand elles ont passé trente ans. Elle a raison, cette enfant,
+vous ne les vantez que défraîchies.
+
+Il s'écria:
+
+--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute
+son expression est sortie.
+
+Et développant cette idée que la première fraîcheur n'est que le
+vernis de la beauté qui mûrit, il prouva que les hommes du monde ne se
+trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout
+leur éclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer «belles» qu'à la
+dernière période de leur épanouissement.
+
+La comtesse, flattée, murmurait:
+
+--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très gentil, un jeune
+visage, mais toujours un peu banal.
+
+Et le peintre insista, indiquant à quel moment une figure, perdant peu
+à peu la grâce indécise de la jeunesse, prend sa forme définitive, son
+caractère, sa physionomie.
+
+Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» d'un petit balancement
+de tête convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui
+plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle
+l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent alliés pour
+se soutenir contre un danger, pour se défendre contre une opinion
+menaçante et fausse. Annette ne les écoutait guère, tout occupée à
+regarder. Sa figure souvent rieuse était devenue grave, et elle ne
+disait plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces
+feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela
+c'était pour elle.
+
+Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue à son tour, saluée,
+enviée; et des hommes, en la montrant, diraient peut-être qu'elle
+était belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les
+plus élégants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper
+d'autre chose que de ces syllabes assemblées qui, parfois, éveillaient
+en elle un écho de respect et d'admiration, quand elle les avait lues
+souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait
+pas à ce défilé de célébrités, et ne pouvait même croire tout à
+fait qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à quelque
+représentation. Les fiacres lui inspiraient un mépris mêlé de dégoût,
+la gênaient et l'irritaient, et elle dit soudain:
+
+--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de
+maître.
+
+Bertin répondit:
+
+--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité, de la liberté et de
+la fraternité?
+
+Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et reprit:
+
+--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par
+exemple.
+
+--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en
+pleine démocratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout
+mélange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur
+de la société.
+
+Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois
+matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus
+choisis où tout le monde se connaît par ses noms, petits noms,
+parentés, titres, qualités et vices, comme si tous vivaient dans le
+même quartier ou dans la même petite ville.
+
+--Y venez-vous souvent? dit-elle.
+
+--Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant à Paris.
+
+--Vous montez à cheval, le matin!
+
+--Mais oui.
+
+--Et puis, l'après-midi, vous faites des visites?
+
+--Oui.
+
+--Alors, quand est-ce que vous travaillez?
+
+--Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai choisi une
+spécialité suivant mes goûts! Comme je suis peintre de belles dames,
+il faut bien que je les voie et que je les suive un peu partout.
+
+Elle murmura, toujours sans rire:
+
+--A pied et à cheval?
+
+Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire:
+Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu seras très bien, toi.
+
+Un souffle d'air froid passa, venu de très loin, de la grande campagne
+à peine éveillée encore; et le bois entier frémit, ce bois coquet,
+frileux et mondain.
+
+Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles
+sur les arbres et les étoffes sur les épaules. Toutes les femmes, d'un
+mouvement presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et sur leur gorge
+le vêtement tombé derrière elles; et les chevaux se mirent à trotter
+d'un bout à l'autre de l'allée, comme si la brise aigre, qui
+accourait, les eût fouettés en les touchant.
+
+On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouées,
+sous une ondée oblique et rouge du soleil couchant.
+
+--Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre,
+dont elle savait toutes les habitudes.
+
+--Non, je vais au Cercle.
+
+--Alors, nous vous déposons en passant?
+
+--Ça me va, merci bien.
+
+--Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec la duchesse?
+
+--Dites votre jour?
+
+Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs avaient
+baptisé «un Watteau réaliste» et que ses détracteurs appelaient
+«photographe de robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner,
+soit à dîner, les belles personnes dont il avait reproduit les
+traits, et d'autres encore, toutes les célèbres, toutes les connues,
+qu'amusaient beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de garçon.
+
+--Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain, ma chère duchesse?
+demanda Mme de Guilleroy.
+
+--Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne pense jamais à moi, pour
+ces parties-là. On voit bien que je ne suis plus jeune.
+
+La comtesse, habituée à considérer la maison de l'artiste un peu comme
+la sienne, reprit:
+
+--Rien, que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette,
+moi et vous, n'est-ce pas, grand artiste?
+
+--Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des
+écrevisses à l'alsacienne.
+
+--Oh! vous allez donner des passions à la petite.
+
+Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement dans le
+vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne
+à la compagnie de valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats
+au passage d'un officier, puis il monta le large escalier, passa
+devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes, poussa
+une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en
+entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtés,
+d'appels de pied, d'exclamations lancées, par des voix fortes:
+Touché.--A moi.--Passé.--J'en ai.--Touché.--A vous.
+
+Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile grise, avec leur
+veste de peau, leurs pantalons serrés aux chevilles, une sorte de
+tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée,
+et dans l'autre main rendue énorme par le gant, le mince et souple
+fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse
+de pantins mécaniques.
+
+D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés, rouges, en
+sueur, un mouchoir à la main pour éponger leur front et leur cou;
+d'autres, assis sur le divan carré qui faisait le tour de la grande
+salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le maître du
+Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane.
+
+Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.
+
+--Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.
+
+--Je suis à vous, mon cher.
+
+Et il passa dans le cabinet de toilette pour se déshabiller.
+
+Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile et vigoureux, et,
+devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se hâtait avec
+une impatience d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son
+adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême, et, en dix minutes,
+l'ayant touché onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda
+grâce. Puis il tira avec Punisimont, et avec son confrère Amaury
+Maldant.
+
+La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante, lui rappela les
+bains de la vingtième année, quand il piquait des têtes dans la Seine,
+du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour épater les
+bourgeois.
+
+--Tu dînes ici? lui demandait Maldant.
+
+--Oui.
+
+--Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, dépêche-toi,
+il est sept heures un quart.
+
+La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait.
+
+Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de Paris, des désoeuvrés et
+des occupés, tous ceux qui, à partir de sept heures du soir, ne savent
+plus que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher, grâce au hasard
+d'une rencontre, à quelque chose ou à quelqu'un.
+
+Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de
+quarante ans, vigoureux et trapu, dit à Bertin:
+
+--Vous étiez enragé, ce soir.
+
+Le peintre répondit:
+
+--Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.
+
+Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit
+maigre, chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin:
+
+--Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en Avril; ça me fait
+pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ça coule en
+sentiment; il n'y a jamais de fruits.
+
+Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus âgés
+que lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge,
+hommes de cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants
+avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient d'être plus jeunes,
+en tout, que les polissons énervés de la génération nouvelle.
+
+Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les salons, mais suspect
+de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'était pas étonnant,
+disait Bertin, après avoir tant vécu dans les tripots, marié, séparé
+de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques
+belges et portugaises, portait haut, sur sa figure énergique de Don
+Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme à tout faire que
+nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqûre en duel.
+
+Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses
+épaules, bien que marié et père de deux enfants, ne se décidait qu'à
+grand'peine à dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au
+Cercle les autres jours, avec ses amis, après la séance de la salle
+d'armes.
+
+--Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui
+n'en ont pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui
+s'ennuient dans la leur.
+
+La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes
+en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences
+indiscrètes.
+
+Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses maîtresses par des
+indications précises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms,
+afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait les
+siennes par leurs prénoms. Il racontait: «J'étais au mieux, en ce
+moment-là, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant,
+je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait au milieu des
+sourires, puis reprenait: «Hein! j'ai laissé échapper quelque chose.
+On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie.»
+
+Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de déclarer, quand on
+l'interrogeait:
+
+--Moi, je me contente de mes modèles.
+
+On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles,
+s'exaltait à la pensée de tous les jolis morceaux qui trottent par
+les rues, et de toutes les jeunes personnes déshabillées devant le
+peintre, à dix francs l'heure.
+
+A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme
+les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face
+rougissait, s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs
+fermentées.
+
+Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions plus
+véridiques, et oubliait les femmes du monde pour célébrer les simples
+cocottes.
+
+--Paris, disait-il, un verre de kummel à la main, la seule ville où un
+homme ne vieillisse pas, la seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il
+soit solide et bien conservé, il trouvera toujours une gamine de
+dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.
+
+Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs, l'approuvait avec
+enthousiasme, énumérait les petites filles qui l'adoraient encore tous
+les jours.
+
+Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir exactement ce que
+valent les femmes, murmurait:
+
+--Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.
+
+Landa riposta:
+
+--Elles me le prouvent, mon cher.
+
+--Ces preuves-là ne comptent pas.
+
+--Elles me suffisent.
+
+Rocdiane criait:
+
+--Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite
+gueuse de vingt ans, qui fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la
+fête à Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et gâté le goût
+des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme
+de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop
+connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du coeur, mais
+vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle
+sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce que les hommes ont un âge,
+ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et
+plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous
+le montre et plus on le croit.
+
+Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés par l'alcool,
+prêts à partir pour toutes les conquêtes, et ils commençaient à
+délibérer sur l'emploi de leur soirée, Bertin parlant du Cirque,
+Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de l'Éden et Landa des
+Folies-Bergère, quand un bruit de violons qu'on accorde, léger,
+lointain, vint jusqu'à eux.
+
+--Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane.
+
+--Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de
+sortir?
+
+--Allons.
+
+Ils traversèrent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis
+arrivèrent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens.
+Quatre messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient déjà d'un air
+recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sièges vides, une
+dizaine d'autres causaient, assis ou debout.
+
+Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits coups de son
+archet: on commença.
+
+Olivier Bertin adorait la musique; comme on adore l'opium. Elle le
+faisait rêver.
+
+Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché, il se sentait
+emporté dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et
+son intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait
+comme une folle, grisée par les mélodies, à travers des songeries
+douces et d'agréables rêvasseries. Les yeux fermés, les jambes
+croisées, les bras mous, il écoutait les sons et voyait des choses qui
+passaient devant ses yeux et dans son esprit.
+
+L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, dès qu'il
+eut baissé ses paupières sur son regard, revit le bois, la foule des
+voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et
+sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le
+mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles.
+
+Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui
+recommença trois fois, comme recommence, après une traversée en mer,
+le roulis du bateau dans l'immobilité du lit.
+
+Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux
+femmes assises toujours devant lui, tantôt en chemin de fer, tantôt
+à la table d'hôtels étrangers. Durant toute la durée de l'exécution
+musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme si elles avaient laissé,
+durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages
+empreinte au fond de son oeil.
+
+Un silence, puis un bruit de sièges remués et de voix chassèrent cette
+vapeur de songe, et il aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre
+amis en des postures naïves d'attention changée en sommeil.
+
+Quand il les eut réveillés:
+
+--Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.
+
+--Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici
+encore un peu.
+
+--Et moi aussi, reprit Landa.
+
+Bertin se leva:
+
+--Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.
+
+Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il désirait s'en aller,
+par crainte des fins de soirée qu'il connaissait si bien autour de la
+table de baccara du Cercle.
+
+Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit de nerfs, une de ces
+nuits qui mettent les artistes dans cet état d'activité cérébrale
+baptisée inspiration, il se décida à ne pas sortir et à travailler
+jusqu'au soir.
+
+Ce fut une journée excellente, une de ces journées de production
+facile, où l'idée semble descendre dans les mains et se fixer
+d'elle-même sur la toile.
+
+Les portes closes, séparé du monde, dans la tranquillité de l'hôtel
+fermé pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair,
+l'esprit lucide, surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux
+seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allégresse. Rien
+n'existait plus pour lui, pendant ces heures de travail, que le
+morceau de toile où naissait une image sous la caresse de ses
+pinceaux, et il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation
+étrange et bonne de vie abondante qui se grise et se répand. Le soir
+il était brisé comme après une saine fatigue, et il se coucha avec la
+pensée agréable de son déjeuner, du lendemain.
+
+La table fut couverte de fleurs, le menu très soigné pour Mme de
+Guilleroy, gourmande raffinée, et malgré une résistance énergique,
+mais courte, le peintre força ses convives à boire du champagne.
+
+--La petite sera ivre! disait la comtesse.
+
+La duchesse indulgente répondait:
+
+--Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois.
+
+Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agité
+par cette gaîté légère qui soulève comme si elle faisait pousser des
+ailes aux pieds.
+
+La duchesse et la comtesse, ayant une séance au comité des Mères
+françaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre à la
+Société, mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle, en la
+ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux.
+
+--Prenons par-le plus long, dit-elle.
+
+--Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est un endroit très gentil;
+nous regarderons les mioches et les nourrices.
+
+--Mais oui, je veux bien.
+
+Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée et
+monumentale qui sert, d'enseigne et d'entrée à ce bijou de parc
+élégant, étalant en plein Paris sa grâce factice et verdoyante, au
+milieu d'une ceinture d'hôtels princiers.
+
+Le long des larges allées, qui déploient à travers les pelouses et les
+massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis
+sur des chaises de fer, regardent défiler les passants tandis que, par
+les petits chemins enfoncés sous les ombrages et serpentant comme des
+ruisseaux, un peuple d'enfants grouille dans le sable, court, saute à
+la corde sous l'oeil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet
+des mères. Les arbres énormes, arrondis en dôme comme des monuments
+de feuilles, les marronniers géants dont la lourde verdure est
+éclaboussée de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingués,
+les platanes décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté, ornent en
+des perspectives séduisantes les grands gazons onduleux.
+
+Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et
+voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux, se baignent dans
+l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages
+égrenée sûr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches
+semblent heureuses dans cette fraîcheur verte. Un jeune garçon de
+marbre retire de son pied une épine introuvable, comme s'il s'était
+piqué tout à l'heure en courant après la Diane qui fuit là-bas vers
+le petit lac emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un
+temple.
+
+D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des
+massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main. Une cascade écume et
+roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronqué comme une colonne,
+porte un lierre; un tombeau porte une inscription. Les fûts de pierre
+dressés sur les gazons ne rappellent guère plus l'Acropole que cet
+élégant petit parc ne rappelle les forêts sauvages.
+
+C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville vont
+contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer, comme on
+admire au théâtre le spectacle de la vie, cette aimable représentation
+que donne, en plein Paris, la belle nature.
+
+Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque jour en ce
+lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai
+cadre.
+
+«C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal mis
+y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures, en connaissait
+toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.
+
+Il marchait à côté d'Annette, le long des allées, l'oeil distrait par
+la vie bariolée et remuante du jardin.
+
+--Oh l'amour! cria-t-elle.
+
+Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui la regardait de
+ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi.
+
+Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle
+avait à voir ces vivantes poupées enrubannées la rendait bavarde et
+communicative.
+
+Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques, ses
+réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les mères. Les
+enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants
+pâles l'apitoyaient.
+
+Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et sans
+oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!» en songeant qu'il
+devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de
+nourrices, de mères et d'enfants. Comment n'y avait-il pas songé?
+
+--Tu aimes ces galopins-là? dit-il.
+
+--Je les adore.
+
+A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les
+prendre, de les embrasser, de les manier, une envie matérielle et
+tendre de mère future; et il s'étonnait de cet instinct secret, caché
+en cette chair de femme.
+
+Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea sur ses goûts.
+Elle avoua des espérances de succès et de gloire mondaine avec une
+naïveté gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait
+presque en maquignon, car l'élevage occupait une partie des fermes
+de Roncières; et elle ne s'inquiéta guère plus d'un fiancé que de
+l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des étages à
+louer.
+
+Ils approchaient du lac où deux cygnes et six canards flottaient
+doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et
+ils passèrent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre
+ouvert sur les genoux, les yeux levés devant elle, l'âme envolée dans
+une songerie.
+
+Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble,
+vêtue en fille modeste qui ne songe point à plaire, une institutrice
+peut-être, elle était partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou
+par un mot qui avait ensorcelé son coeur. Elle continuait, sans doute,
+selon la poussée de ses espérances, l'aventure commencée dans le
+livre.
+
+Bertin s'arrêta, surpris:
+
+--C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça.
+
+Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent et revinrent encore
+sans qu'elle les aperçût, tant elle suivait de toute son attention le
+vol lointain de sa pensée.
+
+Le peintre dit à Annette:
+
+--Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me poser une figure,
+une fois ou deux?
+
+--Mais non, au contraire!
+
+--Regarde bien cette demoiselle qui se promené dans l'idéal.
+
+--Là, sur cette chaise?
+
+--Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras
+un livre sur tes genoux et tu tâcheras de faire comme elle. As-tu
+quelquefois rêvé tout éveillée?
+
+--Mais, oui.
+
+--A quoi?
+
+Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais
+elle ne voulait point répondre, détournait ses questions, regardait
+les canards nager après le pain que leur jetait une dame, et semblait
+gênée comme s'il eût touché en elle à quelque chose de sensible.
+
+Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à Roncières, parla
+de sa grand'mère à qui elle faisait de longues lectures à haute
+voix, tous les jours, et qui devait être bien seule, et bien triste
+maintenant.
+
+Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme
+il ne l'avait jamais été. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus
+et futiles et médiocres détails de cette simple existence de fillette
+l'amusaient et l'intéressaient.
+
+--Asseyons-nous, dit-il.
+
+Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent
+flotter devant eux, espérant quelque nourriture.
+
+Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces souvenirs
+disparus, noyés dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait
+pourquoi. Ils surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en
+même temps, qu'il éprouvait la sensation d'une main remuant la vase de
+sa mémoire.
+
+Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne
+que plusieurs fois déjà, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait
+senti et remarqué. Il existait toujours une cause à ces évocations
+subites, une cause matérielle et simple, une odeur, un parfum souvent.
+Que de fois une robe de femme lui avait jeté au passage, avec le
+souffle évaporé d'une essence, tout un rappel d'événements effacés! Au
+fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent aussi
+des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes, celles
+des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les
+mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'été, les odeurs froides
+des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines
+réminiscences, comme si les senteurs, gardaient en elle les choses
+mortes embaumées, à la façon des aromates qui conservent les momies.
+
+Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers qui ranimait
+ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? Était-ce à son oeil qu'il devait
+cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontrées,
+une d'elles peut-être ressemblait à une figure de jadis, et, sans
+qu'il l'eût reconnue, secouait en son coeur toutes les cloches du
+passé.
+
+N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un piano entendu par
+hasard, une voix inconnue, même un orgue de Barbarie jouant sur une
+place un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en
+lui gonflant la poitrine d'attendrissements oubliés.
+
+Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant.
+Qu'y avait-il autour de lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses
+émotions éteintes?
+
+--Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.
+
+Ils se levèrent et se remirent à marcher.
+
+Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise
+était une trop forte dépense.
+
+Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquiétait de leur
+existence, de leur profession, s'étonnait qu'ayant l'air si misérable
+ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public.
+
+Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait les années
+écoulées. Il lui semblait qu'une mouche ronflait à ses oreilles et les
+emplissait du bourdonnement confus des jours finis.
+
+La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda:
+
+--Qu'avez-vous? vous semblez triste.
+
+Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela? Elle ou sa
+mère? Non pas sa mère avec sa voix d'à présent, mais avec sa voix
+d'autrefois, tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître.
+
+Il répondit en souriant:
+
+--Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très gentille, tu me
+rappelles ta maman.
+
+Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet étrange écho de la
+parole jadis si familière, qui sortait à présent de ces lèvres
+nouvelles.
+
+--Parle encore, dit-il.
+
+--De quoi?
+
+--Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les
+aimais-tu?
+
+Elle se remit à bavarder.
+
+Et il écoutait, saisi par un trouble croissant, il épiait, il
+attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque étrangère
+à son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans sa
+gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des intonations, parfois, le
+faisaient frémir d'étonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles
+des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarqué
+les rapports, telles que, souvent même, il ne les confondait plus
+du tout; mais cette différence ne rendait que plus saisissants les
+brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constaté la
+ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voilà
+que le mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une telle façon
+qu'en détournant la tête pour ne plus voir la jeune fille il se
+demandait par moments si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait
+ainsi; douze ans plus tôt.
+
+Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se retournait vers elle,
+il retrouvait encore, à la rencontre de son regard, un peu de cette
+défaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse,
+l'oeil de la mère.
+
+Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, repassant toujours
+devant les mêmes personnes, les mêmes nourrices, les mêmes enfants.
+
+Annette, à présent, inspectait les hôtels qui entourent ce jardin, et
+demandait les noms de leurs habitants.
+
+Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une
+curiosité vorace, semblait emplir de renseignements sa mémoire de
+femme, et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des yeux autant
+que de l'oreille.
+
+Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux portes sur le
+boulevard extérieur, Bertin s'aperçut que quatre heures allaient
+sonner.
+
+--Oh! dit-il, il faut rentrer.
+
+Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.
+
+Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre descendit vers la place
+de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine.
+
+Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers sauté
+par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait
+radieux, plus joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps
+revernit tout le monde.»
+
+Il était dans une de ces heures où l'esprit excité comprend tout avec
+plus de plaisir, où l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et
+plus clair, où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à sentir,
+comme si une main toute-puissante venait de rafraîchir toutes les
+couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des êtres, et de
+remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête, l'activité des
+sensations.
+
+Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--«Dire
+qu'il y a des moments où je ne trouve pas de sujets à peindre!»
+
+Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute
+son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle
+manière d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain,
+l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur
+ses pas et s'enfermer dans son atelier.
+
+Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, cette ardeur
+qui lui brûlait le sang tout à l'heure, s'apaisa tout à coup. Il se
+sentit las, s'assit sur son divan et se remit à rêvasser.
+
+L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, cette
+insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont
+apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque
+chose lui eût manqué. Il sentait sa maison vide, et désert son grand
+atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir
+passer l'ombre d'une femme dont la présence lui était douce. Depuis
+longtemps, il avait oublié les impatiences d'amant qui attend le
+retour d'une maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait
+éloignée et la désirait près de lui avec un énervement de jeune homme.
+
+Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, et il
+retrouvait en tout ce vaste appartement où elle était si souvent
+venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles,
+de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures,
+certains moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses
+caresses anciennes.
+
+Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit à marcher en
+songeant de nouveau que, malgré cette liaison dont son existence avait
+été remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Après les longues
+heures de travail, quand il regardait autour de lui, étourdi par ce
+réveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait
+que des murs à la portée de sa main et de sa voix. Il avait dû,
+n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec
+des précautions de voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures
+désoeuvrées en tous les lieux publics où l'on trouve, où l'on achète,
+des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au
+Cercle, des habitudes au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des
+habitudes à l'Opéra, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer
+chez lui où il serait demeuré avec joie sans doute s'il y avait vécu
+près d'elle.
+
+Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert
+d'une façon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui;
+puis son ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte leur
+séparation et sa liberté; maintenant il les regrettait de nouveau
+comme s'il recommençait à l'aimer.
+
+Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque
+sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-être, parce
+qu'il avait reconnu tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme.
+Combien peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme, d'un
+homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!
+
+Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son
+esprit et dans sa chair à la façon d'une fièvre; et il se mit à penser
+à elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son
+coeur et en s'exaltant lui-même pour la désirer davantage; puis il se
+décida, bien qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une
+tasse de thé, le soir même.
+
+Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au
+boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver
+et d'être forcé de passer encore cette soirée tout seul, comme il en
+avait passé bien d'autres, pourtant.
+
+A sa demande:--«La comtesse est-elle chez elle?»--le domestique
+répondant:--«Oui, Monsieur»--fit entrer de la joie en lui.
+
+Il dit, d'un ton radieux:--«C'est encore moi»--en apparaissant au
+seuil du petit salon où les deux femmes travaillaient sous les
+abat-jour roses d'une lampe à double foyer en métal anglais, portée
+sur une tige haute et mince.
+
+La comtesse s'écria:
+
+--Comment, c'est vous? Quelle chance!
+
+--Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.
+
+--Comme c'est gentil!
+
+--Vous attendez quelqu'un?
+
+--Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais.
+
+Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le tricot gris en
+grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues
+aiguilles en bois.
+
+Il demanda:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--Des couvertures.
+
+--De pauvres?
+
+--Oui, bien entendu.
+
+--C'est très laid.
+
+--C'est très chaud.
+
+--Possible, mais c'est très laid, surtout dans un appartement Louis
+XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous
+devriez, pour vos amis, faire vos charités plus élégantes.
+
+--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les épaules--mais on en
+prépare partout en ce moment, de ces couvertures-là.
+
+--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite
+le soir, sans voir traîner cette affreuse loque grise sur les plus
+jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce
+printemps, la bienfaisance de mauvais goût.
+
+La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le tricot qu'elle
+tenait sur la chaise de soie inoccupée à côté d'elle, puis elle
+convint avec indifférence:
+
+--Oui, en effet, c'est laid.
+
+Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, penchées sous
+les deux lumières toutes proches, recevaient dans les cheveux une
+coulée de lueur rose qui se répandait sur la chair des visages, sur
+les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur
+ouvrage avec cette attention légère et continue des femmes habituées à
+ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.
+
+Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine
+de Chine, portées sur des colonnes anciennes de bois doré, répandaient
+sur les tapisseries une lumière douce et régulière, atténuée par des
+transparents de dentelle jetés sur les globes.
+
+Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il pouvait tout
+juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours préféré pour causer avec la
+comtesse, en demeurant presque à ses pieds.
+
+Elle lui dit:
+
+--Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, dans le parc.
+
+--Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup,
+votre fille. Elle vous ressemble tout à fait. Quand elle prononce
+certaines phrases, on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa
+bouche.
+
+--Mon mari me l'a déjà dit bien souvent.
+
+Il les regardait travailler, baignées dans la clarté des lampes, et la
+pensée dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans
+le jour, le souci de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid,
+quel que soit le temps, quel que soit le feu des cheminées et du
+calorifère, le chagrina comme si, pour la première fois, il comprenait
+bien son isolement.
+
+Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari de cette femme, et
+non son amant! Jadis il désirait l'enlever, la prendre à cet homme, la
+lui voler complètement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui
+était installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa
+maison et dans le câlinement de son contact. En la regardant, il se
+sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait
+voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, même un peu plus,
+beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce
+besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente,
+lui faisait désirer qu'on envoyât se coucher la jeune fille, le plus
+vite possible.
+
+Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de se rapprocher jusqu'à
+ses genoux où il poserait sa tête, de lui prendre les mains dont
+s'échapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et
+la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil
+déroulé, il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait que
+vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer la soirée avec
+les grandes personnes.
+
+Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le domestique, dont
+la tête apparut, annonça:
+
+--M. de Musadieu.
+
+Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand il serra la
+main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le
+prendre par les épaules et de le jeter dehors.
+
+Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait tomber, et
+on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en
+regardant la jeune fille: «Je conterai cela un peu plus tard.»
+
+La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures
+allaient sonner.
+
+--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille.
+
+Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mère
+sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement,
+comme si elle eût glissé sans agiter l'air en passant.
+
+Quand elle fut sortie:
+
+--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.
+
+On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à l'amiable de sa
+femme qui lui payait une rente jugée par lui insuffisante, avait
+trouvé, pour la faire doubler, un moyen sûr et singulier. La marquise,
+suivie sur son ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et
+avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal dressé par
+le commissaire de police.
+
+La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant
+sur ses genoux l'ouvrage interrompu.
+
+Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis le départ de la
+jeune fille, se fâcha, et affirma avec une indignation d'homme qui
+sait et qui n'a voulu parler à personne de cette calomnie, que c'était
+là un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du
+monde ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait, debout
+maintenant contre la cheminée, avec des airs nerveux d'homme disposé à
+faire de cette histoire une question personnelle.
+
+Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui
+reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser ni même le soupçonner
+d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrassé,
+se défendait, reculait, s'excusait.
+
+--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout à l'heure chez la
+duchesse de Mortemain.
+
+Bertin demanda:
+
+--Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute?
+
+--Non, pas du tout, le marquis de Farandal.
+
+Et le peintre, crispé, répondit:
+
+--Cela ne m'étonne pas de lui!
+
+Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. Puis Olivier
+reprit d'une voix calmée:
+
+--Je sais pertinemment que cela est faux.
+
+Il ne savait rien, entendant parler pour la première fois de cette
+aventure.
+
+Musadieu se préparait une retraite, sentant la situation dangereuse,
+et il parlait déjà de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle,
+quand le comte de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.
+
+Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de se débarrasser du
+mari.
+
+--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir?
+
+Comme personne ne répondait, il reprit:
+
+--Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle
+et lui fait payer fort cher cette indiscrétion.
+
+Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans la voix et
+dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, répéta en
+termes amicaux et doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au
+visage de Musadieu.
+
+Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété à la légère une
+chose douteuse et peut-être compromettante, plaidait son ignorance
+et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et
+méchantes!
+
+Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupçonne
+et calomnie avec une déplorable facilité. Et ils parurent convaincus
+tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés
+sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur
+suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prête,
+et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond.
+
+Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis l'arrivée de
+Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il
+préférait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait
+content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la
+cordialité.
+
+Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, entrèrent portant
+la table à thé où l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout
+brillant, sous la flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.
+
+La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec les précautions et
+les soins que nous ont apportés les Russes, puis offrit une tasse à
+Musadieu, une autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant
+des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries autrichiennes et
+anglaises.
+
+Le comte s'étant approché de la table mobile où s'alignaient aussi des
+sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discrètement,
+glissa dans la pièce voisine et disparut.
+
+Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le désir
+soudain le reprit de pousser dehors ce gêneur qui, mis en verve,
+pérorait, semait des anecdotes, répétait des mots, en faisait
+lui-même. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la
+longue aiguille approchait de minuit.
+
+La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui parler,
+et, avec cette adresse des femmes du monde habiles à changer par des
+nuances le ton d'une causerie et l'atmosphère d'un salon, à faire
+comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir,
+elle répandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et
+l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait
+d'ouvrir une fenêtre.
+
+Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, sans qu'il se
+demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller.
+
+Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se
+retirèrent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la
+comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le
+seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que
+Musadieu, aidé d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme
+de Guilleroy parlait toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts,
+ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue
+ouverte par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point
+rester debout en face du valet.
+
+La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse dit à
+l'artiste avec une parfaite aisance:
+
+--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit.
+Restez donc encore un peu.
+
+Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.
+
+Dès qu'ils furent assis:
+
+--Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Il me prenait un peu de vous.
+
+--Oh! pas beaucoup.
+
+--C'est possible, mais il me gênait.
+
+--Vous êtes jaloux?
+
+--Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme encombrant.
+
+Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près d'elle maintenant,
+il maniait entre ses doigts l'étoffe de sa robe en lui disant quel
+souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-là.
+
+Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main
+dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le
+remercier.
+
+--Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il.
+
+Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans doute dans une
+chambre voisine, et il reprit:
+
+--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.
+
+Elle murmura:
+
+--Mon pauvre ami!--pleine de pitié pour lui, et aussi pour elle.
+
+Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait
+avec tendresse, avec une tendresse un peu mélancolique, un peu
+douloureuse, moins ardente que tout à l'heure, quand il était séparé
+d'elle par sa fille, son mari et Musadieu.
+
+Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts légers
+sur la tête d'Olivier:
+
+--Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu.
+
+--Hélas! je le sais, ça va vite.
+
+Elle eut peur de l'avoir attristé.
+
+--Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours
+connu poivre et sel.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle avait provoquée
+elle se pencha et, lui soulevant la tête entre ses deux mains, mit sur
+son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent
+ne pas devoir finir.
+
+Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs yeux le
+reflet de leur affection.
+
+--Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière près de vous.
+
+Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables besoins
+d'intimité.
+
+Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens qui étaient là
+suffirait à réaliser ce désir éveillé depuis le matin, et maintenant
+qu'il demeurait seul avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la
+tiédeur de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe, la tiédeur
+de son corps, il retrouvait en lui le même trouble, la même envie
+d'amour inconnue et fuyante.
+
+Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, dans les bois
+peut-être où ils seraient tout à fait seuls, sans personne autour
+d'eux, cette inquiétude de son coeur serait satisfaite et calmée.
+
+Elle répondit:
+
+--Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour.
+
+Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner avec lui, quelque
+part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou
+cinq fois.
+
+Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, maintenant que
+sa fille était revenue.
+
+Elle essayerait cependant, dès que son mari irait aux Ronces, mais
+cela ne se pourrait faire qu'après le vernissage qui avait lieu le
+samedi suivant.
+
+--Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je?
+
+--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, à trois
+heures, si vous êtes libre, et je crois que nous devons dîner ensemble
+vendredi chez la duchesse.
+
+--Oui, parfaitement.
+
+Il se leva.
+
+---Adieu.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+Il restait debout sans se décider à partir, car il n'avait presque
+rien trouvé de tout ce qu'il était venu lui dire, et sa pensée restait
+pleine de choses inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient
+point sorties.
+
+Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+--Je vous aime.
+
+Elle lui jeta un de ces sourires où une femme montre à un homme, en
+une seconde, tout ce qu'elle lui a donné.
+
+Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois:
+
+--Adieu.
+
+Et il partit.
+
+
+IV
+
+On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-là, un
+pèlerinage au Palais de l'Industrie. Dès neuf heures du matin, elles
+arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers
+cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste invitait le
+Tout-Paris mondain à assister au vernissage simulé de trois mille
+quatre cents tableaux.
+
+Une queue de foule se pressait aux portes, et, dédaigneuse de la
+sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Déjà, en
+gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposées
+sur les murs de l'escalier où l'on accroche la catégorie spéciale des
+peintres de vestibule qui ont envoyé soit des oeuvres de proportions
+inusitées, soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser. Dans le salon
+carré, c'était une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les
+peintres, en représentation jusqu'au soir, se faisaient reconnaître
+à leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité de leurs
+gestes. Ils commençaient à traîner des amis par la manche vers des
+tableaux qu'ils désignaient du bras, avec des exclamations et une
+mimique énergique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de
+grands à longs cheveux, coiffés de chapeaux mous gris ou noirs, de
+formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords
+en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres étaient
+petits, actifs, fluets ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de
+vestons ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à la classe des
+rapins.
+
+Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du
+boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes
+rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l'élégance
+et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille
+entourant le père comme un choeur triomphal.
+
+Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises à l'honneur du
+salon carré éblouissaient, dès l'entrée, par l'éclat des tons et le
+flamboiement des cadres, par une crudité de couleurs neuves, avivées
+par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombé d'en haut.
+
+Le portrait du Président de la République faisait face à la porte,
+tandis que, sur un autre mur, un général chamarré d'or, coiffé d'un
+chapeau à plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait avec
+des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en détresse
+presque englouti sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant un
+roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiférés morts, et l'Ombre
+du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le
+regard avec une violence irrésistible d'expression.
+
+On voyait encore, dans la pièce immense, une charge de cavalerie, des
+tirailleurs dans un bois, des vaches dans un pâturage, deux seigneurs
+du siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle
+assise sur une borne, un prêtre administrant un mourant, des
+moissonneurs, des rivières, un coucher de soleil, un clair de lune,
+des échantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que font et
+de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde.
+
+Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres, membres de
+l'Institut et du Jury, échangeait avec eux des opinions. Un malaise
+l'oppressait, une inquiétude sur son oeuvre exposée dont, malgré les
+félicitations empressées, il ne sentait pas le succès.
+
+Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait à la porte
+d'entrée.
+
+Elle demanda:
+
+--Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée?
+
+--Je ne l'ai pas vue.
+
+--Et M. de Musadieu?
+
+--Non plus.
+
+--Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de l'escalier pour me
+guider dans les salles.
+
+--Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?
+
+--Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout à
+l'heure, car je compte que nous déjeunerons ensemble.
+
+Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques minutes à la
+sculpture et s'excusait, essoufflé déjà.
+
+Il disait:
+
+--Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite.
+
+Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, quand la comtesse
+de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard
+Olivier Bertin.
+
+Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:
+
+--Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup.
+En huit jours, elle a changé.
+
+Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:
+
+--Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux.
+Elle est déjà bien moins petite fille et bien plus Parisienne.
+
+Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.
+
+--Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse.
+
+La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et
+préoccupée comme un exposant, demanda:
+
+--Que dit-on?
+
+--Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran,
+un Puvis de Chavannes admirable, un Roll très étonnant, très neuf, un
+Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez,
+des tas de bonnes choses enfin.
+
+--Et vous, dit-elle.
+
+--On me fait des compliments, mais je ne suis pas content.
+
+--Vous n'êtes jamais content.
+
+--Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Allons voir.
+
+Quand ils arrivèrent devant le tableau--deux petites paysannes prenant
+un bain dans un ruisseau--un groupe arrêté l'admirait. Elle en fut
+joyeuse, et tout bas.
+
+--Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de
+mieux.
+
+Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot
+qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements
+rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait
+raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de
+Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze
+ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mièvreries, les
+délicatesses élégantes, les sentiments exprimés, les nuances bâtardes
+de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art dégagé des idées, des
+tendances et des préjugés mondains.
+
+Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il.
+
+Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur
+montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles,
+heureux par elles.
+
+Soudain, la comtesse demanda:
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Midi et demi.
+
+--Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre chez
+Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous ne la retrouvions
+pas dans les salles.
+
+Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, avait l'air
+d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix,
+d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en
+sortait par toutes les fenêtres et toutes les portes grandes ouvertes.
+Les tables, pressées, entourées de gens en train de manger, étaient
+répandues par longues files dans les chemins voisins, à droite et à
+gauche du passage étroit où les garçons couraient, assourdis, affolés,
+tenant à bout de bras des plateaux chargés de viandes, de poissons ou
+de fruits.
+
+Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude d'hommes et
+de femmes qu'on eût dit une pâte vivante. Tout cela riait, appelait,
+buvait et mangeait, mis en gaîté par les vins et inondé d'une de ces
+joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.
+
+Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon
+réservé où les attendait la duchesse.
+
+En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, le marquis de
+Farandal, empressé et souriant, tendant les bras pour recevoir les
+ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en
+ressentit un tel déplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des
+choses irritantes et brutales.
+
+La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le départ de
+Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, à la pensée
+que ce bellâtre de marquis devait épouser Annette, qu'il était venu
+pour elle, qu'il la regardait déjà comme destinée à sa couche,
+s'énervait et se révoltait comme si on eût méconnu et violé ses
+droits, des droits mystérieux et sacrés.
+
+Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la jeune fille,
+s'occupa d'elle avec cet air empressé des hommes autorisés à faire
+leur cour.
+
+Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et
+investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une
+galanterie familière et officielle. Dans ses manières et ses paroles
+apparaissait déjà quelque chose de décidé comme l'annonce d'une
+prochaine prise de possession.
+
+La duchesse et la comtesse semblaient protéger et approuver cette
+allure de prétendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil
+de complicité.
+
+Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition. C'était dans
+les salles une telle mêlée de foule, qu'il semblait impossible d'y
+pénétrer. Une chaleur d'humanité, une odeur fade de robes et d'habits
+vieillis sur le corps faisaient là dedans une atmosphère écoeurante
+et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les
+toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussée avait
+lieu dans cette masse épaisse entr'ouverte un moment pour laisser
+passer la haute échelle double des vernisseurs qui criaient:
+
+«Attention, messieurs; attention, mesdames.»
+
+Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient séparés
+des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur
+lui:
+
+--Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu
+que si nous nous perdons, nous nous retrouverons à quatre heures au
+buffet.
+
+--C'est vrai, dit-il.
+
+Mais il était absorbé par l'idée que le marquis accompagnait Annette
+et continuait à marivauder près d'elle avec sa fatuité galante.
+
+La comtesse murmura:
+
+--Alors, vous m'aimez toujours?
+
+Il répondit, d'un air préoccupé:
+
+--Mais oui, certainement.
+
+Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le chapeau gris de
+M. de Farandal.
+
+Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, elle reprit:
+
+--Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette année. C'est
+votre chef-d'oeuvre.
+
+Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de
+son souci du matin.
+
+--Vrai? vous trouvez?
+
+--Oui, je le préfère à tout.
+
+--Il m'a donné beaucoup de mal.
+
+Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien,
+depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que
+la flatterie tendre et continue. Capté, ranimé, égayé par ces paroles
+douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle, n'écoutant qu'elle
+dans cette grande cohue flottante.
+
+Pour la remercier, il murmura près de son oreille:
+
+--J'ai une envie folle de vous embrasser.
+
+Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants,
+elle répéta sa question:
+
+--Alors, vous m'aimez toujours?
+
+Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait
+point entendue tout à l'heure:
+
+--Oui, je vous aime, ma chère Any.
+
+--Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma
+fille, je ne sortirai pas beaucoup.
+
+Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de tendresse, un
+grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et
+l'apaisement des années, elle redoutait moins à présent qu'il fût
+séduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il
+se mariât, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne déjà,
+grandissait sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons
+irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus possible et d'éviter
+qu'il passât de longues soirées dans le froid silence de son hôtel
+vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait
+des distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait dans le monde,
+aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de
+sa maison.
+
+Elle reprit, répondant à sa secrète pensée:
+
+--Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gâterais!
+Promettez-moi de venir très souvent, puisque je ne sortirai plus
+guère.
+
+--Je vous le promets.
+
+Une voix murmura, près de son oreille:
+
+--Maman.
+
+La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le
+marquis venaient de les rejoindre.
+
+--Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très fatiguée et j'ai
+envie de m'en aller.
+
+La comtesse reprit:
+
+--Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.
+
+Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des galeries où s'alignent
+les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitré où sont
+exposées les oeuvres de sculpture.
+
+De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout à l'autre
+la serre géante pleine de statues dressées dans les chemins, autour
+des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le
+sol des allées de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient
+de cette nappe sombre de chapeaux et d'épaules, en la trouant en mille
+endroits, et semblaient lumineux, tant ils étaient blancs.
+
+Comme Bertin saluait les femmes à la porte de sortie, Mme de
+Guilleroy lui demanda tout bas:
+
+--Alors, vous venez ce soir?
+
+--Mais oui.
+
+Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des
+impressions de la journée.
+
+Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des
+statues, devant le buffet, et là, on discutait, comme tous les ans, en
+soutenant ou en attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments
+sur des oeuvres à peu près pareilles. Olivier qui, d'ordinaire,
+s'animait à ces disputes, ayant la spécialité des ripostes et des
+attaques déconcertantes et une réputation de théoricien spirituel
+dont il était fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il
+répondait, par habitude, ne l'intéressaient pas plus que celles qu'il
+entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus écouter, de
+ne plus comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces
+antiques questions d'art dont il connaissait toutes les faces.
+
+Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées jusqu'ici d'une
+façon presque exclusive, mais il en était distrait ce jour-là par une
+de ces préoccupations légères et tenaces, un de ces petits soucis qui
+semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là malgré tout,
+quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piqués dans la pensée comme une
+invisible épine enfoncée dans la chair.
+
+Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses baigneuses pour ne se
+souvenir que de la tenue déplaisante du marquis auprès d'Annette. Que
+lui importait, après tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu
+empêcher ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous les
+points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette impression de malaise
+et de mécontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et
+sourire en fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille.
+
+Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule
+avec sa fille continuant sous la clarté des lampes leur tricot pour
+les malheureux, il eut grand'peine à se garder de tenir sur le marquis
+des propos moqueurs et méchants, et de découvrir aux yeux d'Annette
+toute sa banalité voilée de chic.
+
+Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait souvent des
+silences un peu somnolents et des poses abandonnées de vieil ami qui
+ne se gêne plus. Enfoncé dans son fauteuil, les jambes croisées,
+la tête en arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans cette
+tranquille intimité son corps et son esprit. Mais voilà que, soudain,
+lui revinrent cet éveil et cette activité des hommes qui font des
+frais pour plaire, que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent
+devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour
+parer leurs idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus traîner
+la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa
+verve, et il éprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la
+comtesse et sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il les
+voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de
+travailler pour l'écouter, un chatouillement de plaisir, un petit
+frisson de succès qui le payait de sa peine.
+
+Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais,
+peut-être, il n'avait passé d'aussi douces soirées.
+
+Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les craintes
+constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts.
+Elle refusait des dîners en ville, des bals, des représentations, afin
+d'avoir la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant à
+trois heures, la petite dépêche bleue qui disait: «A tantôt.» Dans
+les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tête-à-tête
+qu'il désirait, elle envoyait coucher sa fille dès que dix heures
+commençaient à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et
+demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit enfant pas
+sage, elle accorda un quart d'heure de grâce, puis une demi-heure,
+puis une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs après que la
+jeune fille était partie, comme si la moitié du charme qui le tenait
+dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitôt des
+pieds de la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il s'asseyait
+tout près d'elle et posait, par moments, avec un mouvement câlin,
+une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il
+tenait dans les siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain, il
+cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de
+l'effort qu'il avait fait.
+
+Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, qu'Annette
+l'attirait presque autant qu'elle-même. Elle n'en fut point fâchée,
+heureuse qu'il put trouver entre elles quelque chose de la famille
+dont elle l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible entre
+elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût presque père de cette
+fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutât à tout ce
+qui le captivait dans cette maison.
+
+Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis qu'elle
+sentait, de tous les côtés, comme des piqûres presque imperceptibles
+encore, les innombrables attaques de l'âge, prit une allure plus
+active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne
+point boire, et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet
+sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait
+à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce régime. La peau
+distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus
+éclatante la fraîcheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son
+visage avec des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi au
+grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumières
+cet éclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardées un
+incomparable teint.
+
+La constatation de cette décadence et l'emploi de cet artifice
+modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus possible les
+comparaisons en plein soleil et les rechercha à la lumière des lampes
+qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle,
+plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes
+qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours
+où elle se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la grande
+soeur avec une modestie grave de petite mère. Afin de porter toujours
+des robes presque pareilles à celles de sa fille, elle lui donnait des
+toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez
+qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et rieur, les
+portait avec une vivacité pétillante qui la rendait plus gentille
+encore. Elle se prêtait de tout son coeur aux manèges coquets de sa
+mère, jouait avec elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait
+l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer
+par un mouvement, une caresse, quelque invention ingénieuse,
+combien elles étaient jolies toutes les deux et combien elles se
+ressemblaient.
+
+Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et de les comparer sans
+cesse, arrivait presque, par moments, à les confondre. Quelquefois, si
+la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était
+forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent même, il s'amusait
+à jouer ce jeu de la confusion quand ils étaient seuls tous les trois
+dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux
+et les priait de lui adresser la même question l'une après l'autre
+d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il
+reconnût les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver
+les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases avec les mêmes
+accents, que souvent il ne devinait pas. Elles étaient parvenues, en
+vérité, à prononcer si pareillement, que les domestiques répondaient
+«Oui, madame», à la jeune fille et «Oui, mademoiselle» à la mère.
+
+A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles
+avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que
+M. de Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans
+le fond sombre du salon, les confondait à tout instant et demandait:
+«Est-ce toi, Annette, où est-ce ta maman?»
+
+De cette ressemblance naturelle et voulue, réelle et travaillée, était
+née dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre
+d'un être double, ancien et nouveau, très connu et presque ignoré, de
+deux corps faits l'un après l'autre avec la même chair, de la même
+femme continuée, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait été. Et il
+vivait près d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé, sentant
+pour la mère ses ardeurs réveillées et couvrant la fille d'une obscure
+tendresse.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+I
+
+
+«20 juillet, Paris. Onze heures soir
+
+«Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières. Nous partons à minuit.
+Ne venez pas, car nous ne prévenons personne. Mais plaignez-moi et
+pensez à moi.
+
+«Votre ANY.»
+
+«21 juillet, midi.
+
+«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si je ne m'étais habitué
+à considérer toutes vos volontés comme des ordres. Je pense à vous
+depuis hier avec une douleur poignante. Je songe à ce voyage muet que
+vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre mari,
+dans ce wagon à peine éclairé qui vous traînait vers votre morte. Je
+vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous pleurant et
+Annette sanglotant. J'ai vu votre arrivée à la gare, l'horrible trajet
+dans la voiture, l'entrée au château au milieu des domestiques, votre
+élan dans l'escalier, vers cette chambre, vers ce lit où elle est
+couchée, votre premier regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre
+figure immobile. Et j'ai pensé à votre coeur, à votre pauvre coeur, à
+ce pauvre coeur dont la moitié est à moi et qui se brise, qui souffre
+tant, qui vous étouffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment.
+
+Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitié.
+
+«OLIVIER.»
+
+«21 juillet. Roncières.
+
+«Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose pouvait
+me faire du bien en ce malheur horrible où je suis tombée. Nous
+l'avons enterrée hier, et depuis que son pauvre corps inanimé est
+sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la terre.
+On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est
+naturel comme de vivre; et on ne s'aperçoit de toute la profondeur des
+racines de cet amour qu'au moment de la séparation dernière. Aucune
+autre affection n'est comparable à celle-là, car toutes les autres
+sont de rencontre, et celle-là est de naissance; toutes les autres
+nous sont apportées plus tard par les hasards de l'existence, et
+celle-là vit depuis notre premier jour dans notre sang même. Et puis,
+et puis, ce n'est pas seulement une mère qu'on a perdue, c'est toute
+notre enfance elle-même qui disparaît à moitié, car notre petite vie
+de fillette était à elle autant qu'à nous. Seule elle la connaissait
+comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et
+chères qui sont, qui étaient les douces premières émotions de notre
+coeur. A elle seule je pouvais dire encore: «Te rappelles-tu, mère,
+le jour où...? Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine que
+grand'maman m'avait donnée?» Nous marmottions toutes les deux un long
+et doux chapelet de menus et mièvres souvenirs que personne sur la
+terre ne sait plus que moi. C'est donc une partie de moi qui est
+morte, la plus vieille, la meilleure. J'ai perdu le pauvre coeur où
+la petite fille que j'étais vivait encore tout entière. Maintenant
+personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle la petite Anne,
+ses jupes courtes, ses rires et ses mines.
+
+«Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas bien loin, où je m'en
+irai à mon tour, laissant seule dans ce monde ma chère Annette, comme
+maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, dur, cruel! On
+n'y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi la mort
+prendre quelqu'un à tout instant, comme elle nous prendra bientôt. Si
+on la regardait, si on y songeait, si on n'était pas distrait, réjoui
+et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus
+vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.
+
+«Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus la force de rien
+faire. Jour et nuit je pense à ma pauvre maman, clouée dans cette
+boîte, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et dont
+la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur n'est plus
+qu'une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle
+horreur!
+
+«Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas senti
+toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, pensez à moi,
+écrivez-moi. J'ai tant besoin de vous à présent.
+
+«ANNE.»
+
+Paris, 25 juillet.
+
+«Ma pauvre amie,
+
+«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus
+la vie en rose. Depuis votre départ je suis perdu, abandonné, sans
+attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. Je
+pense sans cesse à vous et à notre Annette, je vous sens loin toutes
+les deux quand j'aurais tant besoin que vous fussiez près de moi.
+
+«C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me
+manquez. Jamais, même aux jours où j'étais jeune, vous ne m'avez été
+_tout_, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque temps cette
+crise, qui doit être un coup de soleil de l'été de la Saint-Martin.
+Ce que j'éprouve est même si bizarre, que je veux vous le raconter.
+Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus me promener.
+Autrefois, et même pendant les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en
+aller tout seul par les rues en flânant, distrait par les gens et les
+choses, goûtant la joie de voir et le plaisir de battre le pavé d'un
+pied joyeux. J'allais devant moi sans savoir où, pour marcher, pour
+respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux plus. Dès que je
+descends dans la rue, une angoisse m'oppresse, une peur d'aveugle qui
+a lâché son chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui
+a perdu la trace d'un sentier dans un bois, et il faut que je rentre.
+Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande: «Où vais-je
+aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque je me promène.» Eh bien,
+je ne peux pas, je ne peux plus me promener sans but. La seule pensée
+de marcher devant moi m'écrase de fatigue et m'accable d'ennui. Alors
+je vais traîner ma mélancolie au Cercle.
+
+«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n'êtes plus ici.
+J'en suis certain. Lorsque je vous sais à Paris, il n'y a plus de
+promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre sur
+le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous pouvez
+être partout. Si je ne vous aperçois point, je puis au moins trouver
+Annette qui est une émanation de vous. Vous me mettez, l'une
+et l'autre, de l'espérance plein les rues, l'espérance de vous
+reconnaître, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous
+devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et les
+femmes dont la tournure ressemble à la vôtre agitent mon coeur de tout
+le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes yeux,
+me donnent une sorte d'appétit de vous voir.
+
+«Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre amie, moi qui vous
+parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que
+vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant
+habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au secours» quand je ne
+vous ai plus.
+
+«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de moi.
+
+«OLIVIER.»
+
+«Roncières, 30 juillet.
+
+«Mon ami,
+
+«Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous m'aimez!
+Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vraiment que la
+douleur allait me tuer à mon tour. Elle était en moi, comme un bloc de
+souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait sans cesse,
+m'étouffait, m'étranglait. Le médecin qu'on avait appelé, afin qu'il
+apaisât les crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par jour,
+m'a piquée avec de la morphine, ce qui m'a rendue presque folle, et
+les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon état, me
+jetaient dans une surexcitation qui touchait au délire. Je suis un peu
+calmée depuis le gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis
+le jour de l'enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voilà que,
+pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversée, j'ai senti tout
+d'un coup que les larmes commençaient à me sortir des yeux, lentes,
+rares, petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme elles font
+mal! Elles me déchiraient comme si elles eussent été des griffes, et
+j'avais la gorge serrée à ne plus laisser passer mon souffle. Puis,
+ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus tièdes. Elles
+s'échappaient de mes yeux comme d'une source, et il en venait tant,
+tant, tant, que mon mouchoir en fut trempé, et qu'il fallut en prendre
+un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait s'amollir, se fendre,
+couler par mes yeux.
+
+«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au soir, et cela me sauve. On
+finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas
+pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournées dans le
+pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât Annette afin de la distraire et
+de la consoler un peu. Ils s'en vont en voiture ou à cheval jusqu'à
+huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient rose de jeunesse,
+malgré sa tristesse, et les yeux tout brillants de vie, tout animés
+par l'air de la campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est
+beau d'avoir cet âge-là! Je pense que nous allons rester ici encore
+quinze jours ou trois semaines; puis, malgré le mois d'août, nous
+rentrerons à Paris pour la raison que vous savez.
+
+«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon coeur.
+
+«ANY.»
+
+
+«Paris, 4 août.
+
+«Je n'y tiens plus, ma chère amie; il faut que vous reveniez, car il
+va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande si je ne suis
+pas malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je faisais depuis
+si longtemps avec un certain plaisir ou avec une résignation
+indifférente. D'abord, il fait si chaud à Paris, que chaque nuit
+représente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé
+par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me promène pendant une
+heure ou deux devant une toile blanche, avec l'intention d'y dessiner
+quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans l'oeil,
+rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort inutile
+vers le travail est exaspérant. Je fais venir des modèles, je les
+place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des
+expressions que j'ai peintes à satiété, je les fais se rhabiller et je
+les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf, et j'en
+souffre comme si je devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de
+l'oeil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste ou courbature
+du nerf optique? Sait-on! il me semble que j'ai fini de découvrir le
+coin d'inexploré qu'il m'a été donné de visiter. Je n'aperçois plus
+que ce que tout le monde connaît; je fais ce que tous les mauvais
+peintres ont fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une observation
+de cuistre. Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre des
+motifs nouveaux me paraissait illimité, et j'avais, pour les exprimer,
+une telle variété de moyens que l'embarras du choix me rendait
+hésitant. Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets entrevus
+s'est dépeuplé, mon investigation est devenue impuissante et stérile.
+Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus
+en chaque être humain ce caractère et cette saveur que j'aimais tant
+discerner et rendre apparents. Je crois cependant que je pourrais
+faire un très joli portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle
+vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pensée? Oui,
+peut-être.
+
+«Donc, après m'être efforcé d'esquisser un homme ou une femme qui ne
+soient pas semblables à tous les modèles connus, je me décide à aller
+déjeuner quelque part, car je n'ai plus le courage de m'asseoir seul
+dans ma salle à manger. Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue
+de forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes les maisons sentent
+le vide. Sur la chaussée, les arroseurs lancent des panaches de pluie
+blanche qui éclaboussent le pavé de bois d'où s'exhale une vapeur de
+goudron mouillé et d'écurie lavée; et d'un bout à l'autre de la longue
+descente du parc Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou six
+formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domestiques.
+L'ombre des platanes étale au pied des arbres, sur les trottoirs
+brûlants, une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode l'eau
+répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles dans les branches et de
+leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la fatigue de la ville
+rôtie, sommeillant et transpirant à la façon d'un ouvrier endormi
+sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle pue
+affreusement par ses bouches d'égout, les soupiraux des caves et des
+cuisines, les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors, je
+pense à ces matinées d'été, dans votre verger plein de petites fleurs
+champêtres qui donnent à l'air un goût de miel. Puis, j'entre, écoeuré
+déjà, au restaurant où mangent, avec des airs accablés, des hommes
+chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, et dont le front moite
+reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la
+glace, le pain mou, le filet flasque, le légume recuit, le fromage
+purulent, les fruits mûris à la devanture. Et je sors avec la nausée,
+et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à l'heure
+du dîner que je prends au Cercle.
+
+«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien
+d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de
+Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze
+ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui
+est, paraît-il, un endroit où l'on va se distraire. On devrait bien
+me changer ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et l'esprit
+rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; ils s'en vantent et
+s'entre-félicitent.
+
+«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de minutes entre huit
+heures et minuit, je rentre me coucher et je me déshabille en
+songeant, qu'il faudra recommencer demain.
+
+«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie de garçon devient
+intolérable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous le
+soleil. Un garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on n'est
+plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai
+aimé ma liberté, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle
+me pèse aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon comme moi, c'est
+le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans rien,
+dedans pour empêcher de voir le bout, c'est cette question sans cesse
+posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'être pas seul?
+Et je vais de camarade en camarade, de poignée demain en poignée
+demain, mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des miettes qui ne
+font pas un morceau--Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'êtes pas
+à moi. C'est même peut-être de vous que me vient l'angoisse dont je
+souffre, car c'est le désir de votre contact, de votre présence, du
+même toit sur nos têtes, des mêmes murs enfermant nos existences,
+du même intérêt serrant nos coeurs, le besoin de cette communauté
+d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaîté, de tristesse et aussi
+de choses matérielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à
+moi, c'est-à-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais
+je voudrais respirer sans cesse l'air même que vous respirez, partager
+tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient à nous
+deux, sentir que tout ce dont je vis est à vous autant qu'à moi, le
+verre dans lequel je bois, le siège sur lequel je me repose, le pain
+que je mange et le feu qui me chauffe.
+
+«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous.
+
+«OLIVIER.»
+
+
+«Roncières, 8 août.
+
+«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que vous ne me reconnaîtrez
+point. Je crois que j'ai trop pleuré. Il faut que je me repose un peu
+avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer à vous comme je
+suis. Mon mari part pour Paris après-demain et vous portera de nos
+nouvelles. Il compte vous emmener dîner quelque part et me charge de
+vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures.
+
+«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu mieux, dès que je n'aurai
+plus cette figure de déterrée qui me fait peur à moi-même, je
+retournerai près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi
+aussi, et je veux offrir à chacun de vous tout ce que je pourrai lui
+donner, sans voler l'autre.
+
+«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré, pour que vous les
+baisiez.
+
+«ANNE.»
+
+Quand il reçut cette lettre annonçant le retour encore retardé,
+Olivier Bertin eut envie, une envie immodérée, de prendre une voiture
+pour aller à la gare, et le train pour aller à Roncières; puis,
+songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se
+résigna et se mit à désirer l'arrivée du mari avec presque autant
+d'impatience que si c'eût été celle de la femme elle-même.
+
+Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures
+d'attente.
+
+Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les mains tendues,
+s'écriant:
+
+--Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir!
+
+L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer
+à Paris, car la vie n'était pas gaie en Normandie, depuis trois
+semaines.
+
+Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé à deux places, dans un
+coin de l'atelier, sous un dais d'étoffes orientales, et, se reprenant
+les mains avec des airs attendris, ils se les serrèrent de nouveau.
+
+--Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle?
+
+--Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, très affectée, et elle
+se remet trop lentement. J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu.
+
+--Mais pourquoi ne revient-elle pas?
+
+--Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la décider à rentrer
+ici.
+
+--Que fait-elle tout le jour?
+
+--Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. Ça n'est pas bon pour
+elle. Je voudrais bien qu'elle se décidât à changer d'air, à quitter
+l'endroit où ça s'est passé, vous comprenez?
+
+--Et Annette?
+
+--Oh! elle, une fleur épanouie!
+
+Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:
+
+--A-t-elle eu beaucoup de chagrin?
+
+--Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit
+ans, ça ne tient pas.
+
+Après un silence, Guilleroy reprit:
+
+--Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien besoin de me dégourdir,
+moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement.
+
+--Mais, en cette saison, il me semble que le café des Ambassadeurs est
+indiqué.
+
+Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers les
+Champs-Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil des Parisiens qui
+rentrent et pour qui la ville, après chaque absence, semble rajeunie
+et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille
+détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier,
+après d'indifférentes réponses où se reflétait tout l'ennui de sa
+solitude, parlait de Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à
+recueillir autour de lui ce quelque chose de presque matériel que
+laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile émanation des
+êtres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques
+heures et qui s'évapore dans l'air nouveau.
+
+Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville et sur la grande
+avenue où commençaient à sautiller sous les feuillages les refrains
+alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon
+du café des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les
+chaises encore vides de l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où
+les chanteuses, dans la clarté blafarde des globes électriques et du
+jour mêlés, étalaient leurs toilettes éclatantes et la teinte rosé de
+leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes,
+flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les
+marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place réservée,
+suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum
+capiteux et frais de ses robes et de son corps.
+
+Guilleroy, radieux, murmura:
+
+--Oh! j'aime mieux être ici que là-bas.
+
+--Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux être là-bas qu'ici.
+
+--Allons donc!
+
+--Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été.
+
+--Eh! mon cher, c'est toujours Paris.
+
+Le député semblait être dans un jour de contentement, dans un de ces
+rares jours d'effervescence égrillarde où les hommes graves font des
+bêtises. Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine avec
+trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il
+interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et
+cotées dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura
+avec un ton de profond regret:
+
+--Vous avez de la chance d'être resté garçon, vous. Vous pouvez faire
+et voir tant de choses.
+
+Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux qu'une pensée
+harcelle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son
+isolement. Quand il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie
+de ses mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le besoin de
+soulager son coeur, combien il eût désiré l'amour et le frôlement
+d'une femme installée à son côté, le comte, à son tour, convint que
+le mariage avait du bon. Retrouvant alors son éloquence parlementaire
+pour vanter la douceur de sa vie intérieure, il fit de la comtesse
+un grand éloge, qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents
+mouvements de tête.
+
+Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que
+Guilleroy célébrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec
+une conviction sincère:
+
+--Oui, vous avez eu de la chance, vous!
+
+Le député, flatté, en convint; puis il reprit:
+
+--Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci
+en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez
+aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera, vous, car vous
+êtes son meilleur ami; tandis qu'un mari..., vous savez...
+
+Olivier, ravi, reprit:
+
+--Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez-vous que
+cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi?
+
+--Non, pas du tout; allez donc, mon cher.
+
+--J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure.
+Faut-il lui envoyer une dépêche?
+
+--Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin que vous trouviez une
+voiture à la gare.
+
+Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent aux boulevards; mais
+au bout d'une demi-heure à peine, le comte soudain quitta le peintre,
+sous le prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à fait
+oubliée.
+
+
+II
+
+La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir, venaient de s'asseoir
+face à face, pour déjeuner, dans la vaste salle de Roncières. Les
+portraits d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un autre en
+justaucorps, celui-ci poudré en officier des gardes françaises,
+celui-là en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la
+collection des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la dorure
+tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commençaient à servir les
+deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre
+en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points
+noirs tourbillonnant et bourdonnant.
+
+--Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici.
+
+Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au plafond, et larges
+comme des baies, furent ouvertes à deux battants. Un souffle d'air
+tiède, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de
+campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se mêlant à
+l'air un peu humide de la pièce profonde enfermée dans les murs épais
+du château.
+
+--Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant à pleine gorge.
+
+Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers le dehors et
+regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voilé par cette
+brume de midi qui miroite sur les terres imprégnées de soleil, la
+longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres de place en
+place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune
+illuminée jusqu'à l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres.
+
+--Nous ferons une longue promenade après déjeuner, dit la comtesse.
+Nous pourrons aller à pied jusqu'à Berville, en suivant la rivière,
+car il ferait trop chaud dans la plaine.
+
+--Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix.
+
+--Tu sais que ton père le défend.
+
+--Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant de voir Julio en
+arrêt. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drôle!
+
+Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à une fenêtre d'où elle
+cria: «Hardi, Julio, hardi!»
+
+Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées d'herbe, accablées
+de chaleur, se reposaient couchées sur le flanc, le ventre saillant,
+repoussé par la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec des
+aboiements, des gambades folles, une colère gaie, furieuse et feinte,
+un épagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles
+frisées s'envolaient à chaque bond, s'acharnait à faire lever les
+trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. C'était là, assurément,
+le jeu favori du chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il
+apercevait les vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées, le
+regardaient de leurs gros yeux mouillés, en tournant la tête pour le
+suivre.
+
+Annette, de sa fenêtre, cria:
+
+--Apporte, Julio, apporte.
+
+Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait
+jusqu'à la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commençaient
+à s'inquiéter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les
+mouches devenaient plus fréquents et plus longs.
+
+Soudain le chien, emporté par une course qu'il ne put maîtriser à
+temps, arriva en plein élan si près d'une vache, que, pour ne point se
+culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le bond,
+le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tête, se redressa
+ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant fortement. Le
+voyant debout, les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit
+à danser autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le
+félicitait.
+
+--Bravo, Julio, bravo!
+
+--Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner, mon enfant.
+
+Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux,
+annonça:
+
+--Tiens! le porteur du télégraphe.
+
+Dans le sentier invisible, perdu au milieu des blés et des avoines,
+une blouse bleue semblait glisser à la surface des épis, et s'en
+venait vers le château, au pas cadencé de l'homme.
+
+--Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une
+mauvaise nouvelle!
+
+Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en
+nous la mort d'un être aimé trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait
+maintenant déchirer la bande collée pour ouvrir le petit papier bleu,
+sans sentir trembler ses doigts et s'émouvoir son âme, et croire que
+de ces plis si longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de
+nouveau couler ses larmes.
+
+Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune, aimait tout
+l'inconnu qui vient à nous. Son coeur, que la vie venait pour la
+première fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la
+sacoche noire et redoutable attachée au flanc des piétons de la poste,
+qui sèment tant d'émotions par les rues des villes et les chemins des
+champs.
+
+La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui
+venait vers elle, porteur de quelques mots écrits, de quelques mots
+dont elle serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau à la
+gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait à
+deviner quelle était cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui?
+La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-être
+aussi?
+
+Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis
+quand elle eut déchiré la dépêche et reconnu le nom de son mari, elle
+lut: «Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncières par le
+train d'une heure. Envoie phaéton gare. Tendresses.»
+
+--Eh bien, maman? disait Annette.
+
+--C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.
+
+--Ah! quelle chance! Et quand?
+
+--Tantôt.
+
+--A quatre heures?
+
+--Oui.
+
+--Oh! qu'il est gentil!
+
+Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau depuis quelque temps
+grandissait en elle, et la brusque arrivée du peintre lui semblait une
+menace aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu prévoir.
+
+--Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à sa fille.
+
+--Et toi, maman, tu ne viendras pas!
+
+--Non, je vous attendrai ici.
+
+--Pourquoi? Ça lui fera de la peine.
+
+--Je ne me sens pas très bien.
+
+--Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout à l'heure.
+
+--Oui, mais le déjeuner m'a fait mal.
+
+--D'ici là, tu iras mieux.
+
+--Non, je vais même monter dans ma chambre. Fais-moi prévenir dès que
+vous serez arrivés.
+
+--Oui, maman.
+
+Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on attelât le phaéton à
+l'heure voulue et qu'on préparât l'appartement, la comtesse rentra
+chez elle et s'enferma.
+
+Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans souffrance,
+accidentée seulement par l'affection d'Olivier, et agitée par le souci
+de la conserver. Elle y avait réussi, toujours victorieuse dans cette
+lutte. Son coeur, bercé par les succès et la louange, devenu un coeur
+exigeant de belle mondaine à qui sont dues toutes les douceurs de la
+terre, après avoir consenti à un mariage brillant, où l'inclination
+n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté l'amour comme le
+complément d'une existence heureuse, après avoir pris son parti d'une
+liaison coupable, beaucoup par entraînement, un peu par religion pour
+le sentiment lui-même, par compensation au train-train vulgaire de
+l'existence, s'était cantonné, barricadé dans ce bonheur que le
+hasard lui avait fait, sans autre désir que de le défendre contre
+les surprises de chaque jour. Elle avait donc accepté avec une
+bienveillance de jolie femme les événements agréables qui se
+présentaient, et, peu aventureuse, peu harcelée par des besoins
+nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et
+prévoyante, contente du présent, inquiète, par nature, du lendemain,
+elle avait su jouir des éléments que lui fournissait le Destin avec
+une prudence économe et sagace.
+
+Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se l'avouer, s'était glissée
+dans son âme la préoccupation obscure des jours qui passent, de
+l'âge qui vient. C'était en sa pensée quelque chose comme une petite
+démangeaison qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette
+descente de la vie était sans fond, qu'une fois commencée on ne
+l'arrêtait plus, et cédant à l'instinct du danger, elle ferma les yeux
+en se laissant glisser afin de conserver son rêve, de ne pas avoir le
+vertige de l'abîme et le désespoir de l'impuissance.
+
+Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de
+rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette apparut à côté d'elle
+avec la fraîcheur de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce
+voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir être préférée,
+dans la grâce savante de sa maturité, à cette fillette épanouie dans
+l'éclat radieux de la première jeunesse.
+
+Elle se croyait même au début d'une période heureuse et tranquille
+quand la mort de sa mère vint la frapper en plein coeur. Ce fut,
+pendant les premiers jours, un de ces désespoirs profonds qui ne
+laissent place à nulle autre pensée. Elle restait du matin au soir
+abîmée dans la désolation, cherchant à se rappeler mille choses de
+la morte, des paroles familières, sa figure d'autrefois, des robes
+qu'elle avait portées jadis, comme si elle eût amassé au fond de sa
+mémoire des reliques, et recueilli dans le passé disparu tous les
+intimes et menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles
+rêveries. Puis quand elle fut arrivée ainsi à un tel paroxysme de
+désespoir, qu'elle avait à tout instant des crises de nerfs et des
+syncopes, toute cette peine accumulée jaillit en larmes, et, jour et
+nuit, coula de ses yeux.
+
+Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait d'ouvrir les
+volets et les rideaux en demandant: «Comment va Madame aujourd'hui?»
+elle répondit, se sentant épuisée et courbaturée à force d'avoir
+pleuré: «Oh! pas du tout. Vraiment, je n'en puis plus.»
+
+La domestique qui tenait le plateau portant le thé regarda sa
+maîtresse, et émue de la voir si pâle dans la blancheur du lit, elle
+balbutia avec un accent triste et sincère:
+
+--En effet, Madame a très mauvaise mine. Madame ferait bien de se
+soigner.
+
+Le ton dont cela fut dit enfonça au coeur de la comtesse une petite
+piqûre comme d'une pointe d'aiguille, et dès que la bonne fut partie,
+elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire à glace.
+
+Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même, effrayée de ses joues
+creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par ces
+quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si bien,
+qu'elle avait si souvent regardé en tant de miroirs divers, dont elle
+savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, tous les
+sourires, dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâleur, réparé
+les petites fatigues, détruit les rides légères apparues au trop grand
+jour, au coin des yeux, lui sembla tout à coup celui d'une autre
+femme, un visage nouveau qui se décomposait, irréparablement malade.
+
+Pour se mieux voir, pour mieux constater ce mal inattendu, elle
+s'approcha jusqu'à toucher la glace du front, si bien que son haleine,
+répandant une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque l'image
+blême qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir pour
+essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une émotion
+bizarre, elle fit un long et patient examen des altérations de son
+visage. D'un doigt léger elle tendit la peau des joues, lissa celle
+du front, releva les cheveux, retourna les paupières pour regarder le
+blanc de l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents un peu
+ternies où des points d'or brillaient, s'inquiéta des gencives livides
+et de la teinte jaune de la chair au-dessus des joues et sur les
+tempes.
+
+Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante tant d'attention
+qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit
+jusqu'au coeur quand sa femme de chambre, debout derrière elle, lui
+dit:
+
+--Madame a oublié de prendre son thé.
+
+La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la
+domestique, devinant sa pensée, reprit:
+
+--Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire que les larmes pour
+vider la peau. C'est le sang qui tourne en eau.
+
+Comme la comtesse ajoutait tristement:
+
+--Il y a aussi l'âge.
+
+La bonne se récria:
+
+--Oh! oh! Madame n'en est pas là! En quelques jours de repos il n'y
+paraîtra plus. Mais il faut que Madame se promène et prenne bien garde
+de ne pas pleurer.
+
+Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit au parc, et pour
+la première fois depuis la mort de sa mère, elle alla visiter le petit
+verger où elle aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis
+elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau jusqu'à l'heure du
+déjeuner.
+
+En s'asseyant à la table en face de son mari, à côté de sa fille, elle
+demanda pour savoir leur pensée:
+
+--Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être moins pâle.
+
+Le comte répondit:
+
+--Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.
+
+Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les yeux, car
+elle avait pris l'habitude des larmes.
+
+Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit qu'elle
+pensât à sa mère, soit qu'elle pensât à elle-même, elle sentit à tout
+moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupières,
+mais pour ne pas les laisser s'épandre et lui raviner les joues,
+elle les retenait en elle, et par un effort surhumain de volonté,
+entraînant sa pensée sur des choses étrangères, la maîtrisant, la
+dominant, l'écartant de ses peines, elle s'efforçait de se consoler,
+de se distraire, de ne plus songer aux choses tristes, afin de
+retrouver la santé de son teint.
+
+Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et revoir Olivier Bertin
+avant d'être redevenue elle-même. Comprenant qu'elle avait trop
+maigri, que la chair des femmes de son âge a besoin d'être pleine pour
+se conserver fraîche, elle cherchait de l'appétit sur les routes et
+dans les bois voisins, et bien qu'elle rentrât fatiguée et sans faim,
+elle s'efforçait de manger beaucoup.
+
+Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obstination.
+Enfin, devant sa résistance invincible, il déclara qu'il s'en allait
+seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle y serait
+disposée.
+
+Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant l'arrivée d'Olivier.
+
+Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier
+regard. Elle aurait désiré attendre encore une semaine ou deux. En
+une semaine, en se soignant, on peut changer tout à fait de visage,
+puisque les femmes, même bien portantes et jeunes, sous la moindre
+influence sont méconnaissables du jour au lendemain. Mais l'idée
+d'apparaître en plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans
+cette lumière du mois d'août, à côté d'Annette si fraîche, l'inquiéta
+tellement, qu'elle se décida tout de suite à ne point aller à la gare
+et à l'attendre dans la demi-ombre du salon.
+
+Elle était montée dans sa chambre et songeait. Des souffles de chaleur
+remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant des cris-cris
+emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie si triste. Ce
+n'était plus la grande douleur écrasante qui avait broyé son coeur,
+qui l'avait déchirée, anéantie, devant le corps sans âme de la vieille
+maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle avait crue inguérissable
+s'était, en quelques jours, atténuée jusqu'à n'être qu'une souffrance
+du souvenir; mais elle se sentait emportée maintenant noyée dans un
+flot profond de mélancolie où elle était entrée tout doucement, et
+dont elle ne sortirait plus.
+
+Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible--et ne voulait
+pas. Chaque fois qu'elle sentait ses paupières humides, elle les
+essuyait vivement, se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les
+grands arbres des futaies les corbeaux promenant dans le ciel bleu
+leur vol noir et lent.
+
+Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'oeil,
+effaçait la trace d'une larme en effleurant le coin de l'oeil avec
+la houppe de poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant à
+deviner à quel point de la route il pouvait bien être arrivé.
+
+Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse d'âme irraisonnée
+ou réelle, elle se rattachait à lui avec une tendresse éperdue.
+N'était-il pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout
+ce que devient un être quand on l'aime uniquement et qu'on se sent
+vieillir!
+
+Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut à la
+fenêtre et vit le phaéton qui faisait le tour de la pelouse au grand
+trot des deux chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le fond de la
+voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la comtesse, et elle
+répondit à ce signe par des bonjours jetés des deux mains. Puis elle
+descendit, le coeur battant, mais heureuse à présent, toute vibrante
+de la joie de le sentir si près, de lui parler et de le voir.
+
+Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant la porte du salon.
+
+Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible élan, et d'une voix
+que chauffait une émotion vraie:
+
+--Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse!
+
+Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant ses
+joues, et pendant qu'il appuyait ses lèvres, elle murmura dans son
+oreille: «Je t'aime.»
+
+Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait, la regarda, disant:
+
+--Voyons cette triste figure?
+
+Elle se sentait défaillir. Il reprit:
+
+--Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien.
+
+Pour le remercier, elle balbutia:
+
+--Ah! cher ami, cher ami!--ne trouvant pas autre chose à dire.
+
+Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui Annette disparue, et
+brusquement:
+
+--Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en deuil?
+
+--Pourquoi? demanda la comtesse.
+
+Il s'écria, avec une animation extraordinaire:
+
+--Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par moi, c'est
+mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencontrée autrefois en
+entrant chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette porte où vous
+avez passé sous mon regard, comme une frégate passe sous le canon d'un
+fort. Sacristi! quand j'ai aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite
+debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil de ses cheveux
+autour du visage, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais
+pleurer. Je vous dis que c'est à devenir fou quand on vous a connue
+comme moi, qui vous ai regardée mieux que personne et aimée plus que
+personne, et reproduite en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai
+bien pensé que vous me l'aviez envoyée toute seule au chemin de fer
+pour me donner cet étonnement. Dieu de Dieu, que j'ai été surpris! Je
+vous dis que c'est à devenir fou!
+
+Il cria:
+
+--Annette, Nané.
+
+La voix de la jeune fille répondit du dehors, car elle donnait du
+sucre aux chevaux.
+
+--Voilà, voilà!
+
+--Viens donc ici.
+
+Elle accourut.
+
+--Tiens, mets-toi tout près de ta mère.
+
+Elle s'y plaça, et il les compara; mais il répétait machinalement,
+sans conviction: «Oui, c'est étonnant, c'est étonnant,» car elles se
+ressemblaient moins côte à côte qu'avant de quitter Paris, la jeune
+fille ayant pris en cette toilette noire une expression nouvelle de
+jeunesse lumineuse, tandis que la mère n'avait plus depuis longtemps
+cette flambée des cheveux et du teint dont elle avait jadis ébloui et
+grisé le peintre en le rencontrant pour la première fois.
+
+Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il semblait radieux.
+
+--Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir!--disait-il. Il se
+reprit:--Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a chargé
+de vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous propose?--Non,
+n'est-ce pas?--Eh bien, je vous propose au contraire de rester ici.
+Par ces chaleurs, Paris est odieux, tandis que la campagne est
+délicieuse. Dieu! qu'il fait bon!
+
+La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur, faisait frissonner
+les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles qui
+jetaient sur l'horizon un léger voile transparent. Les trois vaches,
+debout et la tête basse, broutaient, avec avidité, et quatre paons,
+avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher dans un cèdre où ils
+avaient coutume de dormir, sous les fenêtres du château. Des chiens
+aboyaient au loin par la campagne, et dans l'air tranquille de cette
+fin de jour passaient des appels de voix humaines, des phrases jetées
+à travers les champs, d'une pièce de terre à l'autre, et ces cris
+courts et gutturaux avec lesquels on conduit les bêtes.
+
+Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait à pleine gorge; et
+comme la comtesse le regardait:
+
+--Voilà le bonheur, dit-il.
+
+Elle se rapprocha de lui.
+
+--Il ne dure jamais.
+
+--Prenons-le quand il vient.
+
+Elle, alors, avec un sourire:
+
+--Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.
+
+--Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais
+plus vivre en un endroit où vous n'êtes pas. Quand on est jeune, on
+peut être amoureux de loin, par lettres, par pensées, par exaltation
+pure, peut-être parce qu'on sent la vie devant soi, peut-être aussi
+parce qu'on a plus de passion que de besoins du coeur; à mon âge,
+au contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, c'est un
+pansement de l'âme, qui ne battant plus que d'une aile s'envole moins
+dans l'idéal. Le coeur n'a plus d'extase, mais des exigences égoïstes.
+Et puis, je sens très bien que je n'ai pas de temps à perdre pour
+jouir de mon reste.
+
+--Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.
+
+Il répétait:
+
+--Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes cheveux, mon
+caractère qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, voilà une
+chose que je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on m'eût
+dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais triste sans
+raison, inquiet, mécontent de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela
+prouve que mon coeur aussi a vieilli.
+
+Elle répondit avec une certitude profonde:
+
+--Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas changé. Si, il a
+rajeuni peut-être. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize.
+
+Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre ouverte, mêlés
+à l'âme du soir, tout près l'un de l'autre, plus près qu'ils n'avaient
+jamais été, en cette heure de tendresse, crépusculaire comme l'heure
+du jour.
+
+Un domestique entra, annonçant:
+
+--Madame la comtesse est servie.
+
+Elle demanda:
+
+--Vous avez prévenu ma fille?
+
+--Mademoiselle est dans la salle à manger.
+
+Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets étaient clos, et
+deux grands candélabres de six bougies, éclairant le visage d'Annette,
+lui faisaient une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne cessait de
+la regarder.
+
+--Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.
+
+Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme pour
+remercier la mère de lui avoir donné ce plaisir.
+
+Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune s'était levée sur les
+arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande île, et
+la campagne au delà semblait une mer cachée sous la petite brume qui
+flottait au ras des plaines.
+
+--Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.
+
+La comtesse y consentit.
+
+--Je prends Julio.
+
+--Oui, si tu veux.
+
+Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec le
+chien. Lorsqu'ils longèrent la pelouse, ils entendirent le souffle des
+vaches qui, réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tête pour
+regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les
+branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu'à terre en
+mouillant les feuilles et se répandaient sur le chemin par petites
+flaques de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient avoir
+sous cette nuit sereine le même coeur joyeux et vide, dont l'ivresse
+partait en gambades.
+
+Dans les clairières où l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des
+puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre la
+rappelait, émerveillé de cette vision noire, dont le clair visage
+brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait et serrait la
+main de la comtesse, et souvent cherchait ses lèvres en traversant des
+ombres plus épaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette avait
+ravivé l'impatience de son coeur.
+
+Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on devinait à peine au
+loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fermes. A travers
+la buée de lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, et le
+silence léger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tiède
+était plein de l'inexprimable espoir, de l'indéfinissable attente qui
+rendent si douces les nuits d'été. Très haut dans le ciel, quelques
+petits nuages longs et minces semblaient faits d'écailles d'argent.
+En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix
+nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits frêles dont
+l'harmonie ressemblait d'abord à du silence.
+
+Une caille, dans un pré voisin, jetait son double cri, et Julio, les
+oreilles dressées, s'en alla à pas furtifs vers les deux notes de
+flûte de l'oiseau. Annette le suivit, aussi légère que lui, retenant
+son souffle et se baissant.
+
+--Ah! dit la comtesse restée seule avec le peintre, pourquoi les
+moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien tenir, on
+ne peut rien garder. On n'a même pas le temps de goûter ce qui est
+bon. C'est déjà fini.
+
+Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:
+
+--Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout à l'heure
+présente.
+
+Elle murmura:
+
+--Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!
+
+--Ah! par exemple! ...
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant dîner,
+une femme qui satisfait les besoins de votre coeur, une femme qui ne
+vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre
+vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j'ai la conscience, j'ai la
+joie ardente de vous avoir été bonne, utile et secourable. Vous avez
+aimé, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'agréable,
+mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma
+passion, le don complet que je vous ai fait de mon être intime.
+
+Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le
+sens comme on sent un courant d'air froid. Vous aimez en moi mille
+choses, ma beauté, qui s'en va, mon dévouement, l'esprit qu'on me
+trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le monde, celle que j'ai de
+vous dans mon coeur; mais ce n'est pas moi, moi, rien que moi,
+comprenez-vous?
+
+Il eut un petit rire amical:
+
+--Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me faites une scène de
+reproches très inattendue.
+
+Elle s'écria:
+
+--Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous
+aime, moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à
+vous, et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma chair et
+de mon âme une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin
+irrésistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier
+d'une façon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand on aime,
+que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensée, son
+corps, tout ce qu'on a, et de bien sentir qu'on donne et d'être prête
+à tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu'à aimer
+souffrir pour vous, jusqu'à aimer mes inquiétudes, mes tourments, mes
+jalousies, la peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre pour
+moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai découvert, un vous qui
+n'est pas celui du monde, celui qu'on admire, celui qu'on connaît,
+un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut
+pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j'ai, pour le
+regarder, des yeux qui ne voient plus que lui. Mais on ne peut pas
+dire ces choses. Il n'y a pas de mots pour les exprimer.
+
+Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite:
+
+--Chère, chère, chère Any.
+
+Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé la caille qui s'était
+tue à son approche, et Annette le suivait toujours, essoufflée d'avoir
+couru.
+
+--Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à vous, monsieur le
+peintre!
+
+Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent, marchant
+ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus.
+Il avançait, possédé par elles, pénétré par une sorte de fluide
+féminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas à les voir,
+puisqu'il les avait contre lui, et même il fermait les yeux pour mieux
+les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant
+lui, épris d'elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans
+savoir laquelle était à gauche, laquelle était à droite, laquelle
+était la mère, laquelle était la fille. Il s'abandonnait
+volontairement avec une sensualité inconsciente et raffinée au trouble
+de cette sensation. Il cherchait même à les mêler dans son coeur, à ne
+plus les distinguer dans sa pensée, et il berçait son désir au charme
+de cette confusion. N'était-ce pas une seule femme que cette mère et
+cette fille si pareilles? et la fille ne semblait-elle pas venue sur
+la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour là mère?
+
+Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château, il lui sembla
+qu'il venait de passer les plus délicieuses minutes de sa vie, de
+subir la plus étrange, la plus inanalysable et la plus complète
+émotion que pût goûter un homme, grisé d'une même tendresse par la
+séduction émanée de deux femmes.
+
+--Ah! l'exquise soirée! dit-il, dès qu'il se retrouva entre elles à la
+lumière des lampes.
+
+Annette s'écria:
+
+--Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je passerais toute la
+nuit à me promener quand il fait beau.
+
+La comtesse regarda la pendule:
+
+--Oh! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon enfant.
+
+Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement. Seule, la jeune
+fille qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien vite.
+
+Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la femme de chambre, après
+avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le thé et regarda sa
+maîtresse encore ensommeillée, elle lui dit:
+
+--Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oh! oui. La figure de Madame est plus reposée.
+
+La comtesse, sans s'être encore regardée, savait bien que c'était
+vrai. Son coeur était léger, elle ne le sentait pas battre, et elle se
+sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide
+comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant en toute sa
+chair de l'énervement et de l'inquiétude, mais il y répandait un tiède
+bien-être, et aussi de la confiance heureuse.
+
+Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. Elle
+fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'attendait à
+se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs années. Puis
+elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, après s'être encore
+regardée, elle se résigna à constater qu'elle avait seulement le teint
+plus clair, les yeux moins fatigués, les lèvres plus vives que la
+veille. Comme son âme était contente, elle ne pouvait s'attrister, et
+elle sourit en pensant: «Oui, dans quelques jours, je serai tout à
+fait bien. J'ai été trop éprouvée pour me remettre si vite.»
+
+Mais elle resta longtemps, très longtemps assise devant sa table de
+toilette où étaient étalés, dans un ordre gracieux, sur une nappe
+de mousseline bordée de dentelles, devant un beau miroir de cristal
+taillé, tous ses petits instruments de coquetterie à manche
+d'ivoire portant son chiffre coiffé d'une couronne. Ils étaient là,
+innombrables, jolis, différents, destinés à des besognes délicates
+et secrètes, les uns en acier, fins et coupants, de formes bizarres,
+comme des outils de chirurgie pour opérer des bobos d'enfant, les
+autres ronds et doux, en plume, en duvet, en peau de bêtes inconnues,
+faits pour étendre sur la chair tendre la caresse des poudres
+odorantes, des parfums gras ou liquides.
+
+Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de ses lèvres
+à ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les
+nuances imparfaitement retrouvées, soulignant les yeux, soignant les
+cils. Quand elle descendit enfin, elle était à peu près sûre que le
+premier regard qu'il lui jetterait ne serait pas trop défavorable.
+
+--Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontré dans le
+vestibule.
+
+L'homme répondit:
+
+--M. Bertin est dans le verger, en train de faire une partie de
+lawn-tennis avec mademoiselle.
+
+Elle les entendit de loin crier les points.
+
+L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine de la
+jeune fille annonçaient: quinze, trente, quarante, avantage, à deux,
+avantage, jeu.
+
+Le verger où avait été battu un terrain pour le lawn-tennis était un
+grand carré d'herbe planté de pommiers, enclos par le parc, par le
+potager et par les fermes dépendant du château. Le long des talus qui
+le limitaient de trois côtés, comme les défenses d'un camp retranché,
+on avait fait pousser des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs
+de toutes sortes, champêtres ou rares, des roses en quantité, des
+oeillets, des héliotropes, des fuchsias, du réséda, bien d'autres
+encore, qui donnaient à l'air un goût de miel, ainsi que disait
+Bertin. Des abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient leurs
+dômes de paille le long du mur aux espaliers du potager, couvraient ce
+champ fleuri de leur vol blond et ronflant.
+
+Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin
+d'obtenir la place nécessaire au lawn-tennis, et un filet goudronné,
+tendu par le travers de cet espace, le séparait en deux camps.
+
+Annette, d'un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête, montrant ses
+chevilles et la moitié du mollet lorsqu'elle s'élançait pour attraper
+la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants et les
+joues rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et sûr de son
+adversaire.
+
+Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux reins sur la chemise
+pareille, coiffé d'une casquette à visière, blanche aussi, et le
+ventre un peu saillant, attendait la balle avec sang-froid, jugeait
+avec précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans se presser,
+sans courir, avec l'aisance élégante, l'attention passionnée et
+l'adresse professionnelle qu'il apportait à tous les exercices.
+
+Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria:
+
+--Bonjour, maman; attends une minute que nous ayons fini ce coup-là.
+
+Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa contre elle,
+rapide et basse, presque roulante, toucha terre et sortit du jeu.
+
+Tandis que Bertin criait: «Gagné», que la jeune fille, surprise,
+l'accusait d'avoir profité de son inattention, Julio, dressé
+à chercher et à retrouver, comme des perdrix tombées dans les
+broussailles, les balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière
+celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule
+avec délicatesse, et la rapporta en remuant la queue.
+
+Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; mais, pressé de se
+remettre à jouer, animé par la lutte, content de se sentir souple, il
+ne jeta sur ce visage tant soigné pour lui qu'un coup d'oeil court et
+distrait; puis il demanda:
+
+--Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur de me refroidir et
+d'attraper une névralgie.
+
+--Oh! oui, dit-elle.
+
+Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin même, pour donner
+champ libre aux joueurs, et, le coeur un peu triste tout à coup, les
+regarda.
+
+Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait des
+cris de dépit ou de triomphe, des élans impétueux d'un bout à l'autre
+de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des mèches de cheveux
+tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules. Elle les
+saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques secondes,
+avec des mouvements impatients, les rattachait en piquant des
+épingles, par grands coups, dans la masse de la chevelure.
+
+Et Bertin, de loin, criait à la comtesse:
+
+--Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme le jour?
+
+Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir
+rouge, perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout
+l'embellissait.
+
+Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur, la comtesse, de
+plus en plus mélancolique, songeait qu'Olivier préférait cette partie
+de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats qui
+sautent après des boules de papier, à la douceur de s'asseoir près
+d'elle, en cette chaude matinée, et de la sentir, aimante, contre lui.
+
+Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du déjeuner, il lui
+sembla qu'on la délivrait, qu'on lui ôtait un poids du coeur. Mais,
+comme elle revenait, appuyée à son bras, il lui dit:
+
+--Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon d'être, ou
+de se croire jeune. Ah oui! ah oui! il n'y a que ça! Quand on n'aime
+plus courir, on est fini!
+
+En sortant de table, la comtesse qui, pour la première fois, la
+veille, n'avait pas été au cimetière, proposa d'y aller ensemble, et
+ils partirent tous les trois pour le village.
+
+Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau qu'on nommait la
+Rainette, sans doute à cause des petites grenouilles dont il était
+peuplé, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver à l'église
+bâtie dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le boulanger, le
+boucher, le marchand de vins et quelques autres modestes commerçants
+chez qui venaient s'approvisionner les paysans.
+
+L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la morte oppressant
+les âmes. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillèrent et prièrent
+longtemps. La comtesse courbée, demeurait immobile, un mouchoir dans
+les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que les larmes coulassent
+sur ses joues. Elle priait, non pas comme elle avait fait jusqu'à ce
+jour, par une espèce d'évocation de sa mère, par un appel désespéré
+sous le marbre de la tombe, jusqu'à ce qu'elle crût sentir à son
+émotion devenue déchirante que la morte l'entendait, l'écoutait, mais
+simplement en balbutiant avec ardeur les paroles consacrées du _Pater
+noster_ et de l'_Ave Maria_. Elle n'aurait pas eu, ce jour-là, la
+force et la tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de
+cruel entretien sans réponse avec ce qui pouvait demeurer de l'être
+disparu autour du trou qui cachait les restes de son corps. D'autres
+obsessions avaient pénétré dans son coeur de femme, l'avaient remuée,
+meurtrie, distraite; et sa prière fervente montait vers le ciel pleine
+d'obscures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a
+jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin qu'il eût pitié
+d'elle-même autant que de celle rappelée à lui.
+
+Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, tant ses appréhensions
+étaient encore cachées et confuses, mais elle sentait qu'elle avait
+besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des dangers
+prochains et d'inévitables douleurs.
+
+Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié des formules,
+était partie en une rêverie, car elle ne voulait pas se relever avant
+sa mère.
+
+Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un
+ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui fût pas permis de
+faire un croquis.
+
+En revenant, ils se mirent à parler de l'existence humaine, remuant
+doucement ces idées amères et poétiques d'une philosophie attendrie et
+découragée, qui sont un fréquent sujet de causerie entre les hommes et
+les femmes que la vie blesse un peu et dont les coeurs se mêlent en
+confondant leurs peines.
+
+Annette, qui n'était point mûre pour ces pensées, s'éloignait à chaque
+instant afin de cueillir des fleurs champêtres au bord du chemin.
+
+Mais Olivier, pris d'un désir de la garder près de lui, énervé de
+la voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'oeil. Il
+s'irritait qu'elle s'intéressât aux couleurs des plantes plus qu'aux
+phrases qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable de ne
+pas la captiver, la dominer comme sa mère, et une envie d'étendre la
+main, de la saisir, de la retenir, de lui défendre de s'en aller. Il
+la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifférente, trop libre,
+libre comme un oiseau, comme un jeune chien qui n'obéit pas, qui ne
+revient point, qui a dans les veines l'indépendance, ce joli instinct
+de liberté que la voix et le fouet n'ont pas encore vaincu.
+
+Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il
+l'interrogeait, cherchait à éveiller un désir d'écouter et sa
+curiosité de femme; mais on eût dit que le vent capricieux du grand
+ciel soufflait dans la tête d'Annette ce jour-là, comme sur les épis
+ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, car
+elle avait à peine répondu le mot banal attendu d'elle, jeté entre
+deux fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses
+fleurettes. Il s'exaspérait à la fin, mordu par une impatience
+puérile, et, comme elle venait prier sa mère de porter son premier
+bouquet pour qu'elle en pût cueillir un autre, il l'attrapa par le
+coude et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'échappât plus. Elle se
+débattait en riant et tirait de toute sa force pour s'en aller; alors,
+mû par un instinct d'homme, il employa le moyen des faibles, et ne
+pouvant séduire son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie.
+
+--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je t'en ferai faire une
+broche.
+
+Elle hésita, surprise.
+
+--Une broche, comment?
+
+--En pierres de la même couleur: en rubis si c'est le coquelicot; en
+saphir si c'est le bluet, avec une petite feuille en émeraudes.
+
+La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse dont les
+promesses et les cadeaux animent, les traits des femmes.
+
+--Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!
+
+--Va pour un bluet. Nous irons le commander dès que nous serons de
+retour à Paris.
+
+Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée du bijou qu'elle
+essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda:
+
+--Est-ce très long à faire, une chose comme ça?
+
+Il riait, la sentant prise.
+
+--Je ne sais pas, cela dépend des difficultés. Nous presserons le
+bijoutier.
+
+Elle fût soudain traversée par une réflexion navrante.
+
+--Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil.
+
+Il avait passé son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant
+contre lui:
+
+--Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne
+t'empêchera pas de la contempler.
+
+Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu, serré, captif
+entre leurs épaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus
+pareils, pointillés de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle,
+en tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les
+éclairant, il confondait moins à présent la comtesse avec Annette,
+mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir
+renaissant de ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser
+l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un
+peu de cette fraîcheur rosé et blonde qu'il avait savourée jadis, et
+qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce
+qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant
+d'une habitude ancienne. Il constatait même, à cette heure, et
+comprenait que son désir un peu lassé depuis longtemps et que son
+affection pour elle s'étaient ranimés à la vue de sa jeunesse
+ressuscitée.
+
+Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus,
+comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donnée
+par lui l'eussent apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements,
+avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les choses qui
+captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant une
+gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer, quelque
+chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa peau dans
+l'air remué par sa course. Il la regardait avec ravissement, comme
+on regarde une aurore, comme on écoute de la musique, avec des
+tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait, levait
+les deux bras en même temps pour remettre en place sa coiffure.
+Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui
+l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses,
+des mouvements qui lui mettaient sur la bouche le goût des baisers
+donnés et rendus jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait
+perdu la sensation précise, quelque chose de pareil à un présent rêvé;
+elle brouillait les époques, les dates, les âges de son coeur, et
+rallumant des émotions refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât,
+hier avec demain, le souvenir avec l'espérance.
+
+Il se demandait en fouillant sa mémoire si la comtesse, en son plus
+complet épanouissement, avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme
+hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un animal qui court
+et qui saute. Non. Elle avait été plus épanouie et moins sauvage.
+Fille des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des
+champs et vécu dans l'herbe, elle était devenue jolie à l'ombre des
+murs, et non pas au soleil du ciel.
+
+Quand ils furent rentrés au château, la comtesse se mit à écrire des
+lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fenêtre;
+Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher à
+pas lents, un cigare à la bouche, les mains derrière le dos, par les
+chemins tournants du parc. Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre
+de vue la façade blanche ou le toit pointu de la demeure. Dès
+qu'elle avait disparu derrière les bouquets d'arbres ou les massifs
+d'arbustes, il avait une ombre sur le coeur, comme lorsqu'un nuage
+couvre le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouées de
+verdure, il s'arrêtait quelques secondes pour contempler les deux
+lignes de hautes fenêtres. Puis il se remettait en route.
+
+Il se sentait agité, mais content, content de quoi? de tout.
+
+L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là. Il se sentait de
+nouveau dans le corps des légèretés de petit garçon, des envies
+de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui
+sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus au bout
+de fils élastiques. Il chantonnait des airs d'opéra. Plusieurs fois de
+suite, il répéta la phrase célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler
+ton visage», y découvrant une expression profondément tendre qu'il
+n'avait jamais sentie ainsi.
+
+Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fût devenu
+si vite si différent de lui-même. Hier, à Paris, mécontent de tout,
+dégoûté, irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût dit
+qu'un dieu complaisant avait changé son âme. «Ce bon dieu-là,
+pensa-t-il, aurait bien dû me changer de corps en même temps, et me
+rajeunir un peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait dans un
+fourrée. Il l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main
+sa tête fine coiffée de longues oreilles frisottées, il s'assit dans
+l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur
+ses genoux, et s'attendrissant à le caresser, l'embrassa comme font
+les femmes dont le coeur s'émeut à toute occasion.
+
+Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille, ils passèrent la
+soirée au salon, en famille.
+
+La comtesse dit tout à coup:
+
+--Il va pourtant falloir que nous partions!
+
+Olivier s'écria:
+
+--Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez pas quitter
+Roncières quand je n'y étais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus
+qu'à filer.
+
+--Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici
+indéfiniment tous les trois.
+
+--Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de quelques jours. Combien de
+fois suis-je resté chez vous des semaines entières?
+
+--Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison était
+ouverte à tout le monde.
+
+Alors Annette, d'une voix câline:
+
+--Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si
+bien à jouer au tennis. Je me fâche quand je perds, et puis après je
+suis si contente d'avoir fait des progrès!
+
+Le matin même, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche
+ce séjour mystérieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans
+savoir pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si bonne,
+lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable et pénétrante, une
+appréhension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment.
+
+Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha même d'où
+lui venait ce nouvel accès mélancolique.
+
+Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions dont l'effleurement
+a été si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la
+vibration demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?--Peut-être.
+Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrariétés dans
+les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque
+minute apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment trop menues
+pour lui laisser ce découragement. «Je suis exigeante, pensa-t-elle.
+Je n'ai pas le droit de me tourmenter ainsi.»
+
+Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y
+demeura accoudée, les yeux sur la lune.
+
+Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se promenait devant le
+château.--«Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle;
+pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas
+demandé de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si
+heureuse. A quoi songe-t-il donc?»
+
+Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il
+avait préféré s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare
+à la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il
+aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idée qu'il n'avait
+pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans
+l'âme un nouveau ferment d'amertume.
+
+Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir, pour n'être plus
+tentée de l'appeler, quand il leva les yeux et l'aperçut. Il cria:
+
+--Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse?
+
+Elle répondit:
+
+--Oui, vous aussi, à ce que je vois?
+
+--Oh! moi, je fume tout simplement.
+
+Elle ne put résister au désir de demander:
+
+--Comment ne m'avez-vous pas prévenue que vous sortiez?
+
+--Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs.
+
+--Alors bonsoir, mon ami.
+
+--Bonsoir, comtesse.
+
+Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme
+de chambre, appelée pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui
+dit avec compassion:
+
+--Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure, pour demain.
+
+La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par des cauchemars. Dès
+son réveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses
+rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tirés,
+les paupières gonflées, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en
+éprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder
+le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir.
+
+Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irrésistible, de
+partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair
+où l'on voyait trop dans le grand jour des champs, les ineffaçables
+fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre
+des appartements, où les rideaux lourds, même en plein midi, ne
+laissent entrer qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même,
+belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette lueur éteinte et discrète.
+Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu
+dépeigné, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit
+l'inquiétude inconnue dont avait souffert son âme. Elle n'était point
+jalouse de la beauté de sa fille! Non, certes, mais elle sentait,
+elle s'avouait pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se
+montrer près d'elle, en plein soleil.
+
+Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna des ordres pour
+le départ, écrivit des dépêches, commanda même par le télégraphe
+son dîner du soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua ses
+instructions dernières, régla tout en moins d'une heure, en proie à
+une impatience fébrile et grandissante.
+
+Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus de cette décision,
+l'interrogèrent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour
+ce brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent un peu et
+montrèrent leur mécontentement jusqu'à l'instant de se séparer dans la
+cour de la gare, à Paris.
+
+La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda:
+
+--Voulez-vous venir dîner demain?
+
+Il répondit, un peu boudeur:
+
+--Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est pas gentil, ce que
+vous avez fait. Nous étions si bien, là-bas, tous les trois!
+
+
+III
+
+Dès que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coupé qui la
+ramenait à l'hôtel, elle se sentit soudain tranquille, apaisée comme
+si elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait
+mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette
+ville, dont les vrais Parisiens semblent porter les détails familiers
+dans leurs yeux et dans leur coeur. Chaque boutique aperçue lui
+faisait prévoir les suivantes alignées le long du boulevard, et
+deviner la figure du marchand si souvent entrevu derrière sa vitrine,
+Elle se sentait sauvée! de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel
+sujet?
+
+Quand la voiture fût arrêtée sous la voûte de la porte cochère,
+elle descendit légèrement et entra, comme on fait, dans l'ombre de
+l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa
+chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'être
+là, en sécurité, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire
+à peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut montrer ce
+qui plaît et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonné de
+l'éclatante lumière qui baignait la campagne demeurait encore en elle
+comme l'impression d'une souffrance finie.
+
+Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui venait de rentrer,
+l'embrassa avec affection, et souriant:
+
+--Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramènerait. Je
+n'ai pas été maladroit en vous l'envoyant.
+
+Annette répondit gravement, de cette voix particulière qu'elle prenait
+quand elle plaisantait sans rire:
+
+--Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se décider.
+
+Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.
+
+La porte étant interdite, personne ne vint ce soir-là. Le lendemain,
+Mme de Guilleroy passa toute sa journée dans les magasins de deuil
+pour choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait
+depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues séances
+d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans
+la maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous les détails de
+cette minutieuse répétition, dans ces coulisses de la vie parisienne.
+Elle adorait le bruit des robes des «demoiselles» accourues à son
+entrée, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame
+la couturière, la modiste ou la corsetière, était pour elle une
+personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait
+son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus
+se sentir maniée par les mains habiles des jeunes filles qui la
+dévêtaient et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant
+son reflet gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient
+sur sa peau, sur son cou, ou dans ses cheveux était une des meilleures
+et des plus douces petites gourmandises de sa vie de femme élégante.
+
+Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine angoisse qu'elle
+allait passer, sans voile et nu-tête, devant tous ces miroirs
+sincères. Sa première visite chez la modiste la rassura. Les trois
+chapeaux qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en pouvait
+douter, et quand la marchande lui eut dit avec conviction: «Oh! Madame
+la Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle
+s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les
+autres fournisseurs.
+
+Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la voir
+et annonçant qu'elle reviendrait dans la soirée; puis elle écrivit
+des lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise que ce simple
+changement de lieu eût reculé dans un passé qui semblait déjà lointain
+le grand malheur qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se
+convaincre que son retour de Roncières datât seulement de la veille,
+tant l'état de son âme était modifié depuis sa rentrée à Paris, comme
+si ce petit déplacement eût cicatrisé ses plaies.
+
+Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en l'apercevant:
+
+--Vous êtes éblouissante, ce soir!
+
+Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur.
+
+Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le
+billard, offrit à Bertin de faire une partie ensemble, et les deux
+femmes les accompagnèrent dans la salle de billard, où le café fut
+servi.
+
+Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annoncée, et tous
+rentrèrent au salon. Mme de Corbelle et son mari se présentèrent en
+même temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il
+sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer;
+mais, peu à peu, après les attendrissements et les interrogations, un
+autre courant d'idées passa; les timbres, tout à coup, s'éclaircirent,
+et on se mit à causer naturellement, comme si l'ombre du malheur
+qui assombrissait, à l'instant même, tout ce monde, se fût soudain
+dissipée.
+
+Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le
+portrait de sa mère, dans le jet de feu du réflecteur, et demanda:
+
+--Est-ce pas stupéfiant?
+
+La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et
+répétait:
+
+--Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscitée!
+Dire que je n'avais pas vu ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme
+je vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre
+premier deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez déjà perdu
+votre père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais c'est sa mère
+revenue sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait
+pas aperçu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité,
+mais elle ressemble bien plus à cette toile!
+
+Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de Mme de Guilleroy,
+et tenant à être un des premiers à lui présenter «l'hommage de sa
+douloureuse sympathie».
+
+Il interrompit son compliment en apercevant la jeune fille debout
+contre le cadre, enfermée dans le même éclat de lumière, et qui
+semblait la soeur vivante de la peinture. Il s'exclama:
+
+--Ah! par exemple, voilà bien une des choses les plus étonnantes que
+j'aie vues!
+
+Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours les opinions
+établies, s'émerveillèrent à leur tour avec une ardeur plus discrète.
+
+Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait peu à peu, comme si
+les exclamations étonnées de toutes ces gens l'eussent comprimé en lui
+faisant mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille à côté de son
+image, et un énervement l'envahissait. Elle avait envie de crier:
+«Mais taisez-vous donc. Je le sais bien qu'elle me ressemble!»
+
+Jusqu'à la fin de la soirée, elle demeura mélancolique, perdant de
+nouveau la confiance qu'elle avait retrouvée la veille.
+
+Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de Farandal fut annoncé.
+Le peintre, en le voyant entrer et s'approcher de la maîtresse de
+maison, se leva, glissa derrière son fauteuil en murmurant: «Allons
+bon! voilà cette grande bête, maintenant», puis, ayant fait un détour,
+il gagna la porte et s'en alla.
+
+La comtesse, après avoir reçu les compliments du nouveau venu,
+chercha des yeux Olivier, pour reprendre avec lui la causerie qui
+l'intéressait. Ne l'apercevant plus, elle demanda:
+
+--Quoi! le grand homme est parti?
+
+Son mari répondit:
+
+--Je crois que oui, ma chère, je viens de le voir sortir à l'anglaise.
+
+Elle fut surprise, réfléchit quelques instants, puis se mit à causer
+avec le marquis.
+
+Les intimes, d'ailleurs, se retirèrent bientôt par discrétion, car
+elle leur avait seulement entr'ouvert sa porte, sitôt après son
+malheur.
+
+Alors, quand elle se retrouva étendue en son lit, toutes les angoisses
+qui l'avaient assaillie à la campagne reparurent. Elles se formulaient
+davantage; elle les éprouvait plus nettement; elle se sentait vieille!
+
+Ce soir-là, pour la première fois, elle avait compris que dans son
+salon, où jusqu'alors elle était seule admirée, complimentée, fêtée,
+aimée, une autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris cela,
+tout d'un coup, en sentant les hommages s'en aller vers Annette. Dans
+ce royaume, la maison d'une jolie femme, dans ce royaume où elle ne
+supporte aucun ombrage, d'où elle écarte avec un soin discret et
+tenace toute redoutable comparaison, où elle ne laisse entrer ses
+égales que pour essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien que
+sa fille allait devenir la souveraine. Comme il avait été bizarre, ce
+serrement de coeur quand tous les yeux s'étaient tournés vers Annette
+que Bertin tenait par la main, debout à côté du tableau. Elle s'était
+sentie soudain disparue, dépossédée, détrônée. Tout le monde regardait
+Annette, personne ne s'était plus tourné vers elle! Elle était si bien
+accoutumée à entendre des compliments et des flatteries, chaque
+fois qu'on admirait son portrait, elle était si sûre des phrases
+élogieuses, dont elle ne tenait point compte mais dont elle se sentait
+tout de même chatouillée, que cet abandon, cette défection inattendue,
+cette admiration portée tout à coup tout entière vers sa fille,
+l'avaient plus remuée, étonnée, saisie que s'il se fût agi de
+n'importe quelle rivalité en n'importe quelle circonstance.
+
+Mais comme elle avait une de ces natures qui, dans toutes les crises,
+après le premier abattement, réagissent, luttent et trouvent des
+arguments de consolation, elle songea qu'une fois sa chère fillette
+mariée, quand elles cesseraient de vivre sous le même toit, elle
+n'aurait plus à supporter cette incessante comparaison qui commençait
+à lui devenir trop pénible sous le regard de son ami.
+
+Cependant, la secousse avait été très forte. Elle eut la fièvre et ne
+dormit guère.
+
+Au matin, elle s'éveilla lasse et courbaturée, et alors surgit en
+elle un besoin irrésistible d'être réconfortée, d'être secourue, de
+demander aide à quelqu'un qui pût la guérir de toutes ces peines, de
+toutes ces misères morales et physiques.
+
+Elle se sentait vraiment si mal à l'aise, si faible, que l'idée lui
+vint de consulter son médecin. Elle allait peut-être tomber gravement
+malade, car il n'était pas naturel qu'elle passât en quelques heures
+par ces phases successives de souffrance et d'apaisement. Elle le fit
+donc appeler par dépêche et l'attendit.
+
+Il arriva vers onze heures. C'était un de ces sérieux médecins
+mondains dont les décorations et les titres garantissent la capacité,
+dont le savoir-faire égale au moins le simple savoir, et qui ont
+surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus
+sûres que des remèdes.
+
+Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un sourire:
+
+--Allons, ça n'est pas grave. Avec des yeux comme les vôtres, on n'est
+jamais bien malade.
+
+Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce début et lui conta ses
+faiblesses, ses énervements, ses mélancolies, puis, sans appuyer, ses
+mauvaises mines inquiétantes. Après qu'il l'eut écoutée avec un air
+d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre chose que son
+appétit, comme s'il connaissait bien la nature secrète de ce mal
+féminin, il l'ausculta, l'examina, tâta du bout du doigt la chair des
+épaules, soupesa les bras, ayant sans doute rencontré sa pensée, et
+compris avec sa finesse de praticien qui soulève tous les voiles,
+qu'elle le consultait pour sa beauté bien plus que pour sa santé, puis
+il dit:
+
+--Oui, nous avons de l'anémie, des troubles nerveux. Ça n'est pas
+étonnant, puisque vous venez d'éprouver un gros chagrin. Je vais vous
+faire une petite ordonnance qui mettra bon ordre à cela. Mais, avant
+tout, il faut manger des choses fortifiantes, prendre du jus de
+viande, ne pas boire d'eau, mais de la bière. Je vais vous indiquer
+une marque excellente. Ne vous fatiguez pas à veiller, mais marchez
+le plus que vous pourrez. Dormez beaucoup et engraissez un peu. C'est
+tout ce que je peux vous conseiller, madame et belle cliente.
+
+Elle l'avait écouté avec un intérêt ardent, cherchant à deviner tous
+les sous-entendus.
+
+Elle saisit le dernier mot.
+
+--Oui, j'ai maigri. J'étais un peu trop forte à un moment, et je me
+suis peut-être affaiblie en me mettant à la diète.
+
+--Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal à rester maigre quand on l'a
+toujours été, mais quand on maigrit par principe, c'est toujours aux
+dépens de quelque chose. Cela, heureusement, se répare vite. Adieu,
+madame.
+
+Elle se sentait mieux déjà, plus alerte; et elle voulut qu'on allât
+chercher pour le déjeuner la bière qu'il avait indiquée, à la maison
+de vente principale, afin de l'avoir plus fraîche.
+
+Elle sortait de table quand Bertin fut introduit.
+
+--C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je viens vous interroger.
+Faites-vous quelque chose, tantôt?
+
+--Non, rien; pourquoi?
+
+--Et Annette?
+
+--Rien non plus.
+
+--Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre heures?
+
+--Oui; mais à quel propos?
+
+--J'esquisse ma figure de la Rêverie, dont je vous ai parlé en vous
+demandant si votre fille pourrait me donner quelques instants de pose.
+Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement une heure
+aujourd'hui. Voulez-vous?
+
+La comtesse hésitait, ennuyée sans savoir de quoi. Elle répondit
+cependant:
+
+--C'est entendu, mon ami, nous serons chez vous à quatre heures.
+
+--Merci. Vous êtes la complaisance même.
+
+Et il s'en alla préparer sa toile et étudier son sujet pour ne point
+trop fatiguer le modèle.
+
+Alors la comtesse sortit seule, à pied, afin de compléter ses achats.
+Elle descendit aux grandes rues centrales, puis remonta le boulevard
+Malesherbes à pas lents, car elle se sentait les jambes rompues. Comme
+elle passait devant Saint-Augustin, une envie la saisit d'entrer dans
+cette église et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnée,
+soupira d'aise en goûtant l'air frais de la vaste nef, prit une
+chaise, et s'assit.
+
+Elle était religieuse comme le sont beaucoup de Parisiennes. Elle
+croyait à Dieu sans aucun doute, ne pouvant admettre l'existence de
+l'Univers, sans l'existence d'un créateur. Mais associant, comme fait
+tout le monde, les attributs de la Divinité avec la nature de la
+matière créée à portée de son oeil, elle personnifiait à peu près son
+Éternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, sans avoir pour cela
+d'idées bien nettes sur ce que pouvait être, en réalité, ce mystérieux
+Fabricant.
+
+Elle y croyait fermement, l'adorait théoriquement, et le redoutait
+très vaguement, car elle ignorait en toute conscience ses intentions
+et ses volontés, n'ayant qu'une confiance très limitée dans
+les prêtres qu'elle considérait tous comme des fils de paysans
+réfractaires au service des armes. Son père, bourgeois parisien, ne
+lui ayant imposé aucun principe de dévotion, elle avait pratiqué avec
+nonchalance jusqu'à son mariage. Alors, sa situation nouvelle réglant
+plus strictement ses obligations apparentes envers l'Église, elle
+s'était conformée avec ponctualité à cette légère servitude.
+
+Elle était dame patronnesse de crèches nombreuses et très en vue, ne
+manquait jamais la messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumône
+pour elle, directement, et, pour le monde, par l'intermédiaire d'un
+abbé, vicaire de sa paroisse.
+
+Elle avait prié souvent par devoir, comme le soldat monte la garde à
+la porte du général. Quelquefois elle avait prié parce que son coeur
+était triste, quand elle redoutait surtout les abandons d'Olivier.
+Sans confier au ciel, alors, la cause de sa supplication, traitant
+Dieu avec la même hypocrisie naïve qu'un mari, elle lui demandait de
+la secourir. A la mort de son père, autrefois, puis tout récemment à
+la mort de sa mère, elle avait eu des crises violentes de ferveur, des
+implorations passionnées, des élans vers Celui qui veille sur nous et
+qui console.
+
+Et voilà qu'aujourd'hui, dans cette église où elle venait d'entrer par
+hasard, elle se sentait tout à coup un besoin profond de prier, de
+prier non pour quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, pour
+elle seule, ainsi que déjà, l'autre jour, elle avait fait sur la tombe
+de sa mère. Il lui fallait de l'aide de quelque part, et elle appelait
+Dieu maintenant comme elle avait appelé un médecin, le matin même.
+
+Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le silence de l'église que
+troublait par moments un bruit de pas. Puis, tout à coup, comme si une
+pendule eût sonné dans son coeur, elle eut un réveil de ses souvenirs,
+tira sa montre, tressaillit en voyant qu'il allait être quatre heures,
+et se sauva pour prendre sa fille, qu'Olivier, déjà, devait attendre.
+
+Elles trouvèrent l'artiste dans son atelier, étudiant sur la toile la
+pose de sa Rêverie. Il voulait reproduire exactement ce qu'il avait
+vu au parc Monceau, en se promenant avec Annette: une fille pauvre,
+rêvant, un livre ouvert sur les genoux. Il avait beaucoup hésité
+s'il la ferait laide ou jolie? Laide, elle aurait plus de caractère,
+éveillerait plus de pensée, plus d'émotion, contiendrait plus de
+philosophie. Jolie, elle séduirait davantage, répandrait plus de
+charme, plairait mieux.
+
+Le désir de faire une étude d'après sa petite amie le décida. La
+Rêveuse serait jolie, et pourrait, par suite, réaliser son rêve
+poétique, un jour ou l'autre, tandis que laide demeurerait condamnée
+au rêve sans fin et sans espoir.
+
+Dès que les deux femmes furent entrées, Olivier dit en se frottant les
+mains:
+
+--Eh bien, mademoiselle Nané, nous allons donc travailler ensemble.
+
+La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit dans un fauteuil et
+regarda Olivier plaçant dans le jour voulu une chaise de jardin en
+jonc de fer. Il ouvrit ensuite sa bibliothèque pour chercher un livre,
+puis, après une hésitation:
+
+--Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille?
+
+--Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui un volume de Victor Hugo.
+
+--_La Légende des siècles?_
+
+--Je veux bien.
+
+Il reprit alors:
+
+--Petite, assieds-toi là et prends ce recueil de vers. Cherche la
+page... la page 336, où tu trouveras une pièce intitulée: _les
+Pauvres Gens_. Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, tout
+doucement, mot à mot, et laisse-toi griser, laisse-toi attendrir.
+Ecoute ce que te dira ton coeur. Puis, ferme le bouquin, lève les
+yeux, pense et rêve... Moi, je vais préparer mes instruments de
+travail.
+
+Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, tout en vidant
+sur la fine planchette les tubes de plomb d'où sortaient, en se
+tordant, de minces serpents de couleur, il se retournait de temps en
+temps pour regarder la jeune fille absorbée dans sa lecture.
+
+Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne savait plus ce
+qu'il faisait et brouillait les tons en mêlant les petits tas de pâte,
+tant il retrouvait soudain devant cette apparition, devant cette
+résurrection, dans ce même endroit, après douze ans, une irrésistible
+poussée d'émotion.
+
+Maintenant elle avait fini de lire et regardait devant elle. S'étant
+approché, il aperçut en ses yeux deux gouttes claires qui, se
+détachant, coulaient sur les joues. Alors il tressaillit d'une de
+ces secousses qui jettent un homme hors de lui, et il murmura, en se
+tournant vers la comtesse:
+
+--Dieu, qu'elle est belle!
+
+Mais il demeura stupéfait devant le visage livide et convulsé de Mme
+de Guilleroy.
+
+De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, elle les
+contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, saisi d'inquiétude, en
+demandant:
+
+--Qu'avez-vous?
+
+--Je veux vous parler.
+
+S'étant levée, elle dit, à Annette rapidement:
+
+--Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot à dire à M. Bertin.
+
+Puis elle passa vite dans le petit salon voisin où il faisait souvent
+attendre ses visiteurs. Il la suivit, la tête brouillée, ne comprenant
+pas. Dès qu'ils furent seuls, elle lui saisit les deux mains et
+balbutia:
+
+--Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites plus poser!
+
+Il murmura, troublé:
+
+--Mais pourquoi?
+
+Elle répondit d'une voix précipitée:
+
+--Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne le sentez donc pas, vous,
+pourquoi? Oh! j'aurais dû le deviner plus tôt, moi, mais je viens
+seulement de le découvrir tout à l'heure... Je ne peux rien vous dire
+maintenant... rien... Allez chercher ma fille. Racontez-lui que je me
+trouve souffrante, faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes
+nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul!
+
+--Mais enfin, qu'avez-vous?
+
+Elle semblait prête à se rouler dans une crise de nerfs.
+
+--Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez chercher ma fille et
+faites venir un fiacre.
+
+Il dut obéir et rentra dans l'atelier. Annette, sans soupçons, s'était
+remise à lire, ayant le coeur inondé de tristesse par l'histoire
+poétique et lamentable. Olivier lui dit:
+
+--Ta mère est indisposée. Elle a failli se trouver mal en entrant dans
+le petit salon. Va la rejoindre. J'apporte de l'éther.
+
+Il sortit, courut prendre un flacon dans sa chambre, et puis revint.
+
+Il les trouva pleurant dans les bras l'une de l'autre. Annette,
+attendrie par les _Pauvres Gens_, laissait couler son émotion, et la
+comtesse se soulageait un peu en confondant sa peine avec ce doux
+chagrin, en mêlant ses larmes avec celles de sa fille.
+
+Il attendit quelque temps, n'osant parler et les regardant, oppressé
+lui-même d'une incompréhensible mélancolie.
+
+Il dit enfin:
+
+--Eh bien. Allez-vous mieux?
+
+La comtesse répondit:
+
+--Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez demandé une voiture?
+
+--Oui, vous l'aurez tout à l'heure.
+
+--Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de chagrins depuis
+quelque temps.
+
+--La voiture est avancée! annonça bientôt un domestique.
+
+Et Bertin, plein d'angoisses secrètes, soutint jusqu'à la portière son
+amie pâle et encore défaillante, dont il sentait battre le coeur sous
+le corsage.
+
+Quand il fut seul, il se demanda: «Mais qu'a-t-elle donc? pourquoi
+cette crise?» Et il se mit à chercher, rôdant autour de la vérité sans
+se décider à la découvrir. A la fin, il s'en approcha: «Voyons, se
+dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour à sa fille? Non, ce
+serait trop fort!» Et combattant, avec des arguments ingénieux et
+loyaux, cette conviction supposée, il s'indigna qu'elle eût pu prêter
+un instant à cette affection saine, presque paternelle, une apparence
+quelconque de galanterie. Il s'irritait peu à peu contre la comtesse,
+n'admettant point qu'elle osât le soupçonner d'une pareille vilenie,
+d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, en lui répondant
+tout à l'heure, de ne lui point ménager les termes de sa révolte. Il
+sortit bientôt pour se rendre chez elle, impatient de s'expliquer.
+Tout le long de la route il prépara, avec une croissante irritation,
+les raisonnements et les phrases qui devaient le justifier et le
+venger d'un pareil soupçon.
+
+Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage altéré de
+souffrance.
+
+--Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi donc, ma chère amie,
+la scène étrange de tout à l'heure.
+
+Elle répondit, d'une voix brisée:
+
+--Quoi, vous n'avez pas encore compris?
+
+--Non, je l'avoue.
+
+--Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre coeur.
+
+--Dans mon coeur?
+
+--Oui, au fond de votre coeur.
+
+--Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux.
+
+--Cherchez bien au fond de votre coeur s'il ne s'y trouve rien de
+dangereux pour vous et pour moi.
+
+--Je vous répète que je ne comprends pas. Je devine qu'il y a quelque
+chose dans votre imagination, mais, dans ma conscience, je ne vois
+rien.
+
+--Je ne vous parle pas de votre conscience, je vous parle de votre
+coeur.
+
+--Je ne sais pas deviner les énigmes. Je vous prie d'être plus claire.
+
+Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit celles du peintre et
+les garda, puis, comme si chaque mot l'eût déchirée:
+
+--Prenez garde, mon ami, vous allez vous éprendre de ma fille.
+
+Il retira brusquement ses mains, et, avec une vivacité d'innocent qui
+se débat contre une prévention honteuse, avec des gestes vifs, une
+animation grandissante, il se défendit en l'accusant à son tour, elle,
+de l'avoir ainsi soupçonné.
+
+Elle le laissa parler longtemps, obstinément incrédule, sûre de ce
+qu'elle avait dit, puis elle reprit:
+
+--Mais je ne vous soupçonne pas, mon ami. Vous ignorez ce qui se passe
+en vous comme je l'ignorais moi-même ce matin. Vous me traitez comme
+si je vous accusais d'avoir voulu séduire Annette. Oh, non! oh, non!
+Je sais combien vous êtes loyal, digne de toute estime et de toute
+confiance. Je vous prie seulement, je vous supplie de regarder au fond
+de votre coeur si l'affection que vous commencez à avoir, malgré vous,
+pour ma fille, n'a pas un caractère un peu différent d'une simple
+amitié.
+
+Il se fâcha, et s'agitant de plus en plus, se mit à plaider de nouveau
+sa loyauté, comme il avait fait, tout seul, dans la rue, en venant.
+
+Elle attendit qu'il eût fini ses phrases; puis, sans colère, sans être
+ébranlée en sa conviction, mais affreusement pâle, elle murmura:
+
+--Olivier, je sais bien tout ce que vous me dites, et je le pense
+ainsi que vous. Mais je suis sûre de ne pas me tromper. Ecoutez,
+réfléchissez, comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est trop
+tout ce que j'étais autrefois quand vous avez commencé à m'aimer, pour
+que vous ne vous mettiez pas à l'aimer aussi.
+
+--Alors, s'écria-t-il, vous osez me jeter une chose pareille à la face
+sur cette simple supposition et ce ridicule raisonnement: Il m'aime,
+ma fille me ressemble--donc il l'aimera.
+
+Mais voyant le visage de la comtesse s'altérer de plus en plus, il
+continua, d'un ton plus doux:
+
+--Voyons, ma chère Any, mais c'est justement parce que je vous
+retrouve en elle, que cette fillette me plaît beaucoup. C'est vous,
+vous seule que j'aime en la regardant.
+
+--Oui, c'est justement ce dont je commence à tant souffrir, et ce que
+je redoute si fort. Vous ne démêlez point encore ce que vous sentez.
+Vous ne vous y tromperez plus dans quelque temps.
+
+--Any, je vous assure que vous devenez folle.
+
+--Voulez-vous des preuves?
+
+--Oui.
+
+--Vous n'étiez pas venu à Roncières depuis trois ans, malgré mes
+instances. Mais vous vous êtes précipité quand on vous a proposé
+d'aller nous chercher.
+
+--Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne pas vous avoir laissée
+seule, là-bas, vous sachant malade, après la mort de votre mère.
+
+--Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de revoir Annette est
+chez vous si impérieux, que vous n'avez pu laisser passer la journée
+d'aujourd'hui sans me demander de la conduire chez vous, sous prétexte
+de pose.
+
+--Et vous ne supposez pas que c'est vous que je cherchais à voir?
+
+--En ce moment vous argumentez contre vous-même, vous cherchez à vous
+convaincre, vous ne me trompez pas. Écoutez encore. Pourquoi êtes-vous
+parti brusquement, avant-hier soir, quand le marquis de Farandal est
+entré? Le savez-vous?
+
+Il hésita, fort surpris, fort inquiet, désarmé par cette observation.
+Puis, lentement:
+
+--Mais... je ne sais trop... j'étais fatigué... et puis, pour être
+franc, cet imbécile m'énerve.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis toujours.
+
+--Pardon, je vous ai entendu faire son éloge. Il vous plaisait
+autrefois. Soyez tout à fait sincère, Olivier.
+
+Il réfléchit quelques instants, puis, cherchant ses mots:
+
+--Oui, il est possible que la grande tendresse que j'ai pour vous me
+fasse assez aimer tous les vôtres pour modifier mon opinion sur ce
+niais, qu'il m'est indifférent de rencontrer, de temps en temps, mais
+que je serais fâché de voir chez vous presque chaque jour.
+
+--La maison de ma fille ne sera pas la mienne. Mais cela suffit. Je
+connais la droiture de votre coeur. Je sais que vous réfléchirez
+beaucoup à ce que je viens de vous dire. Quand vous aurez réfléchi,
+vous comprendrez que je vous ai montré un gros danger, alors qu'il est
+encore temps d'y échapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre
+chose, voulez-vous?
+
+Il n'insista pas, mal à l'aise maintenant, ne sachant plus trop ce
+qu'il devait penser, ayant, en effet, besoin de réfléchir. Et il s'en
+alla, après un quart d'heure d'une conversation quelconque.
+
+
+IV
+
+A petits pas, Olivier retournait chez lui, troublé comme s'il venait
+d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de sonder son
+coeur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes du livre
+intérieur qui semblent collées l'une à l'autre, et que seul, parfois,
+un doigt étranger peut retourner en les séparant. Certes, il ne
+se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont la jalousie
+ombrageuse ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de loin,
+le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât. Mais ce péril
+pouvait-il exister, demain, après-demain, dans un mois? C'est à cette
+question sincère qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes, la
+petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux
+dans l'homme ces instincts-là, qu'il ne fallait pas confondre les
+redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les
+chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans
+être saisi d'une envie irrésistible, sensuelle, de caresser leur dos
+onduleux et doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction qui le
+poussait vers la jeune fille ressemblait un peu à ces désirs obscurs
+et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes et
+inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux d'homme
+étaient séduits par sa fraîcheur, par cette poussée de belle vie
+claire, par cette sève de jeunesse éclatant en elle; et son coeur,
+plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant,
+dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mère, un rappel
+d'émotions anciennes, des émotions endormies du début de son amour,
+avait peut-être un peu tressailli sous la sensation d'un réveil.
+Un réveil? Oui? C'était cela? Cette idée l'illumina. Il se sentait
+réveillé après des années de sommeil. S'il avait aimé la petite sans
+s'en douter, il aurait éprouvé près d'elle ce rajeunissement de l'être
+entier, qui crée un homme différent dès que s'allume en lui la flamme
+d'un désir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que souffler sur
+l'ancien feu! C'était bien toujours la mère qu'il aimait, mais un
+peu plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille, de ce
+recommencement d'elle-même. Et il formula cette constatation par ce
+sophisme rassurant: On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'émouvoir
+souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun exerce sur chacun
+des attractions et des répulsions. Toutes ces influences font naître
+l'amitié, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives et
+passagères, mais non pas de l'amour véritable. Pour qu'il existe,
+cet amour, il faut que les deux êtres soient tellement nés l'un pour
+l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par tant de points, par
+tant de goûts pareils, par tant d'affinités de la chair, de l'esprit,
+du caractère, se sentent liés par tant de choses de toute nature, que
+cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce n'est
+pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une
+créature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des
+organes, une forme, un coeur, un esprit, une manière d'être générale
+qui attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre
+coeur, notre pensée, tous nos appétits sensuels et intelligents. On
+aime un type, c'est-à-dire la réunion, dans une seule personne, de
+toutes les qualités humaines qui peuvent nous séduire isolément dans
+les autres.
+
+Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce type, et la durée de
+leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une façon
+certaine. Or, Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait été sa
+mère, au point de tromper les yeux. Il n'y avait donc rien d'étonnant
+à ce que son coeur d'homme se laissât un peu surprendre, sans se
+laisser entraîner. Il avait adoré une femme! Une autre femme naissait
+d'elle, presque pareille. Il ne pouvait vraiment se défendre de
+reporter sur la seconde un léger reste affectueux de rattachement
+passionné qu'il avait eu pour la première. Il n'y avait là rien de
+mal; il n'y avait là aucun danger. Son regard et son souvenir se
+laissaient seuls illusionner par cette apparence de résurrection; mais
+son instinct ne s'égarait pas, car il n'avait jamais éprouvé pour la
+jeune fille le moindre trouble de désir.
+
+Cependant la comtesse lui reprochait d'être jaloux du marquis.
+Était-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience sévère et
+constata qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant à
+cela, après tout? N'est-on pas jaloux à chaque instant d'hommes qui
+font la cour à n'importe quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la rue,
+au restaurant, au théâtre, une petite inimitié contre le monsieur qui
+passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de
+femme est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur que les
+autres mâles envient. Et puis, sans entrer dans ces considérations de
+physiologie, s'il était normal qu'il eût pour Annette une sympathie
+un peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne devenait-il pas
+naturel qu'il sentît en lui s'éveiller un peu de haine animale contre
+le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment.
+
+Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mécontentement
+contre lui-même et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour
+n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il sentirait en
+elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse
+et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses
+regards, sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune fille, car
+tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect
+à la mère. Il rentra chez lui grincheux et se mit à fumer des
+cigarettes, avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes
+pour mettre le feu à son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa
+main, son oeil et son esprit semblaient déshabitués de la peinture,
+comme s'ils l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient connu et
+pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile
+commencée:--un coin de rue où chantait un aveugle,--et il la regardait
+avec une indifférence invincible, avec une telle impuissance à la
+continuer qu'il s'assit devant, sa palette à la main, et l'oublia,
+tout en continuant à la contempler avec une fixité attentive et
+distraite.
+
+Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des
+interminables minutes, commença à le ronger de sa fièvre intolérable.
+Jusqu'à son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il
+ne pouvait travailler? L'idée de la rue le fatiguait d'avance,
+l'emplissait du dégoût des trottoirs, des passants, des voitures et
+des boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là, une
+visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanée de
+toutes les gens qu'il connaissait.
+
+Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en
+large, en regardant à chaque retour vers la pendule l'aiguille
+déplacée de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de
+la porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de verve, d'élan,
+d'entrain, d'exécution féconde et facile, c'étaient des récréations
+délicieuses, ces allées et venues à travers la grande pièce égayée,
+animée, échauffée par le travail; mais, aux heures d'impuissance et
+de nausée, aux heures misérables où rien ne lui paraissait valoir la
+peine d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade abominable
+du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir,
+rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il
+s'agiterait jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui venait donc
+cette subite attaque d'humeur noire?
+
+Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil
+état sur une cause insignifiante.
+
+Alors, il songea à prendre un livre. Le volume de la _Légende des
+Siècles_ était demeuré sur la chaise de fer où Annette l'avait posé.
+Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne
+les comprit pas plus que s'ils avaient été écrits dans une langue
+étrangère. Il s'acharna et recommença pour constater toujours que
+vraiment il n'en pénétrait point le sens. «Allons, se dit-il, il
+paraît que je suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura
+sur les deux heures qu'il lui fallait émietter jusqu'au dîner. Il se
+fit chauffer un bain et y demeura étendu, amolli, soulagé par l'eau
+tiède, jusqu'au moment où son valet de chambre apportant le linge le
+réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, où étaient
+réunis ses compagnons ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et
+des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours.
+
+--Je reviens de la campagne, dit-il.
+
+Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste Maldant, professaient
+pour les champs un mépris profond. Rocdiane et Landa y allaient
+chasser, il est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et dans
+les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils
+à des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir
+les petits lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq ou six
+fois de suite sur la tête, en montrant à chaque cabriole la mèche de
+poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver,
+ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: «Je préfère les
+petites femmes aux petits pois.»
+
+Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et jovial, agité par des
+discussions où rien d'imprévu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla
+beaucoup. On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café et
+joué soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit,
+déambula quelque peu de la Madeleine à la rue Taitbout, passa trois
+fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit
+prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome, changea d'avis et se
+dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans
+motif, sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard Malesherbes
+et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de
+Guilleroy: «Elle trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce
+soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien
+d'étonnant à ce qu'il prît une seconde fois de ses nouvelles.
+
+Elle était seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et
+travaillait toujours à la couverture pour les pauvres. Elle dit
+simplement, en le voyant entrer:
+
+--Tiens, c'est vous, mon ami?
+
+--Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous?
+
+--Merci, assez bien...
+
+Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention
+marquée:
+
+--Et vous?
+
+Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant:
+
+--Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre
+raison d'être.
+
+Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement,
+un regard ardent de prière et de doute.
+
+--Bien vrai, dit-il.
+
+--Tant mieux, répondit-elle avec un sourire un peu forcé.
+
+Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison, un malaise
+irrésistible l'envahit, une sorte de paralysie des idées plus complète
+encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.
+
+La comtesse dit à sa fille:
+
+--Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne pas.
+
+Il demanda:
+
+--Que faisait-elle donc?
+
+--Elle étudiait une fantaisie.
+
+Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y
+songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il
+sentit sur lui le regard de la mère, et brusquement il tourna la tête,
+comme s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre du salon.
+
+La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit étui d'or qu'elle
+avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes:
+
+--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça, lorsque nous sommes seuls
+ici.
+
+Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une musique d'un goût
+ancien, gracieuse et légère, une de ces musiques qui semblent avoir
+été inspirées à l'artiste par un soir très doux de clair de lune, au
+printemps.
+
+Olivier demanda:
+
+--De qui est-ce donc?
+
+La comtesse répondit:
+
+--De Méhul. C'est fort peu connu et charmant. Un désir grandissait en
+lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit
+mouvement à faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de
+côté les deux mèches de feu des bougies éclairant la partition, mais
+il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse
+de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux levés devant lui,
+intéressés, semblait-il, au fil de fumée grise du tabac.
+
+Mme de Guilleroy murmura:
+
+--C'est tout ce que vous avez à me dire?
+
+Il sourit:
+
+--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise,
+elle boit mes pensées. Je parlerai dans un instant.
+
+--Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose pour vous, avant la
+mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le
+jouerai tout à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme
+c'est bizarre!
+
+Elle avait un talent réel, et une compréhension subtile de l'émotion
+qui court dans les sons. C'était même là une de ses plus sûres
+puissances sur la sensibilité du peintre.
+
+Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre de Méhul, la comtesse
+se leva, prit sa place, et une mélodie étrange s'éveilla sous ses
+doigts, une mélodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes,
+plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note
+unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les
+coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant,
+persécuteur, l'appel inapaisable d'une obsession.
+
+Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui,
+et il n'entendait rien, il ne comprenait pas.
+
+Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une
+chose habituelle et bonne dont il venait d'être privé, la buvant
+sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif.
+
+--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?
+
+Il s'écria réveillé:
+
+--Admirable, superbe, de qui?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--Non.
+
+--Comment, vous ne le savez pas, vous?
+
+--Mais non.
+
+--De Schubert.
+
+Il dit avec un air de conviction profonde:
+
+--Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en
+recommençant.
+
+Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit à contempler
+Annette, mais en écoutant aussi la musique, afin de goûter en même
+temps deux plaisirs.
+
+Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obéit
+simplement à la naturelle duplicité de l'homme et ne laissa plus se
+fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en
+face de sa mère, de l'autre côté de la lampe.
+
+Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur de sa présence,
+comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser
+sur elle des regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse, le
+harcelait, une envie de collégien qui se hisse à la fenêtre de la rue
+dès que le maître tourne le dos.
+
+Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée que l'esprit,
+et son silence persistant pouvait être interprété.
+
+Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute
+musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des
+songeries qui semblaient la suite rêvée et plus précise des mélodies.
+Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant
+des mesures isolées, affaiblies, lointaines comme un écho, puis se
+taisait, semblait laisser la pensée donner un sens aux motifs et
+voyager à la recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre. Il
+tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en apercevant l'éclairage
+de féerie du parc Monceau, et il entra dans l'allée centrale arrondie
+sous les lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents; parfois un
+fiacre attardé passait; un homme lisait un journal assis sur un banc
+dans un bain bleuâtre de clarté vive, au pied du mât de bronze qui
+portait un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu
+des arbres, répandaient dans les feuillages et sur les gazons leur
+lumière froide et puissante, animaient d'une vie pâle ce grand jardin
+de ville.
+
+Bertin, les mains derrière le dos, allait le long du trottoir, et il
+se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce même parc, quand il
+avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mère.
+
+Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraîche des
+pelouses arrosées, il se sentit assailli par toutes les attentes
+passionnées qui font de l'âme des adolescents le canevas incohérent
+d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-là, ces
+soirs de fantaisie vagabonde où il laissait errer son caprice dans les
+aventures imaginaires, et il s'étonna de trouver en lui ce retour de
+sensations qui n'étaient plus de son âge.
+
+Mais, comme la note obstinée de la mélodie de Schubert, la pensée
+d'Annette, la vision de son visage penché sous la lampe, et le
+soupçon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il
+continuait malgré lui à occuper son coeur de cette question, à sonder
+les fonds impénétrables où germent, avant de naître, les sentiments
+humains. Cette recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation
+constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme une route de
+rêveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa mémoire; il
+portait en lui une sorte d'évocation d'elle, comme autrefois il
+gardait, quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation de sa
+présence dans les murs de son atelier.
+
+Tout à coup, impatienté de cette domination d'un souvenir, il murmura
+en se levant:
+
+--Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me faire penser à la
+petite à présent.
+
+Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand il se fut mis au lit,
+il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fièvre courait
+en ses veines, une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant
+l'insomnie, une de ces insomnies énervantes que provoque l'agitation
+de l'âme, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une
+courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et
+passa dans sa bibliothèque, afin de choisir un ouvrage bien fait et
+soporifique; mais son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion
+quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain qui répondît à
+son état d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit
+rien; il dédaigna Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le laissait
+toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poète des tout
+jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des
+feuilles.
+
+Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec une soif d'ivrogne,
+ces vers faciles d'inspiré qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de
+l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le
+jour brutal, ces vers d'un poète qui fut surtout un homme enivré de la
+vie, lâchant son ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves,
+écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs.
+
+Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poèmes
+qui émeuvent les sens et remuent à peine l'intelligence. Les yeux
+sur ces vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans, soulevée
+d'espérances, et il lut le volume presque entier dans une griserie
+juvénile. Trois heures sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de
+n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre restée
+ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre;
+mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie
+par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel,
+comme un avis, et il rejeta le poète avec un geste d'impatience en
+murmurant: «Vieux fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière.
+
+Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit même la
+résolution énergique de n'y point retourner avant deux jours. Mais
+quoi qu'il fît, soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se
+promener, soit qu'il traînât de maison en maison sa mélancolie, il
+était partout harcelé par la préoccupation inapaisable de ces deux
+femmes.
+
+S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant à
+elles, et il laissait à sa pensée, il laissait son coeur se rassasier
+de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte
+d'hallucination où il berçait son isolement, les deux figures se
+rapprochaient, différentes, telles qu'il les connaissait, puis
+passaient l'une devant l'autre, se mêlaient, fondues ensemble, ne
+faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui de
+la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais celui d'une femme
+aimée éperdument, autrefois, encore, toujours.
+
+Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de
+ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur
+échapper, les rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux, il
+dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables, vers tous les
+sujets de réflexion et de méditation possibles. Vains efforts! Toutes
+les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au même point,
+où il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquée pour
+l'attendre. C'était une vague et inévitable obsession flottant sur
+lui, tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût le détour
+qu'il avait essayé pour fuir.
+
+La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort troublé le soir de
+leur promenade dans le parc de Roncières, recommençait en sa mémoire
+dès que, cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait et
+s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre remuait sa chair.
+Il se disait: «Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il
+ne convient?» Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant
+d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits
+d'Annette, mais qui n'était pas elle. Et il se rassurait lâchement
+en songeant: «Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa
+ressemblance.»
+
+Cependant, les deux jours passés à Roncières restaient en son âme
+comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres
+détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux qu'à l'heure
+même. Tout à coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit
+le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes
+de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir
+promis un bluet en saphirs dès leur retour à Paris.
+
+Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus lutter, il prit son
+chapeau et sortit, tout ému par la pensée du plaisir qu'il lui ferait.
+
+Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand il se présenta:
+
+--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici.
+
+Il ressentit une joie vive.
+
+---Prévenez-la que je voudrais lui parler.
+
+Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme s'il eût craint
+d'être entendu.
+
+Annette apparut presque aussitôt.
+
+--Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.
+
+Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant auprès d'elle:
+
+--Devine pourquoi je suis venu?
+
+Elle chercha quelques secondes.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, choisir le bluet en
+saphirs que je t'ai promis à Roncières.
+
+La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.
+
+--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous
+l'attendrez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, si ce n'est pas trop long.
+
+--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine.
+
+--Non, dit-il, pas tant que tu crois.
+
+Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être galant et
+spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une
+de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultés de
+séduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poètes.
+Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées, alertes, et il parla
+comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animée par
+cette verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute la finesse
+espiègle qui germaient en elle.
+
+Tout à coup, comme il discutait une opinion, il s'écria:
+
+--Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je vous ai répondu...
+
+Elle l'interrompit en éclatant de rire:
+
+--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman.
+
+Il rougit, se tut, puis balbutia:
+
+--C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois cette idée-là.
+
+Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus que dire, et il avait
+peur maintenant, une peur incompréhensible de cette fillette.
+
+--Voici maman, dit-elle.
+
+Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier,
+troublé comme si on l'eût pris en faute, expliqua comment il s'était
+souvenu tout à coup de la promesse faite, et comment il était venu les
+prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.
+
+--J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin.
+
+Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez
+Montara.
+
+Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, l'étude et
+l'affection des femmes, s'étant toujours occupé d'elles, ayant dû
+sonder et découvrir leurs goûts, connaître comme elles la toilette,
+les questions de mode, tous les menus détails de leur existence
+privée, il était arrivé à partager souvent certaines de leurs
+sensations, et il éprouvait toujours, en entrant dans un de ces
+magasins où l'on vend les accessoires charmants et délicats de leur
+beauté, une émotion de plaisir presque égale à celle dont elles
+vibraient elles-mêmes. Il s'intéressait comme elles à tous les riens
+coquets dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses yeux;
+les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots
+élégants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il
+ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme
+devant les sanctuaires de la séduction opulente; et le bureau de drap
+foncé, où les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres aux
+reflets précieux, lui imposait une certaine estime.
+
+Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble
+sévère où l'une et l'autre posèrent une main par un mouvement naturel,
+il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles de
+fleurettes.
+
+Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir
+quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les
+retournaient sur le drap, puis les prenaient avec précaution,
+regardaient le jour à travers, les étudiaient avec une attention
+savante et passionnée. Quand on eut mis de côté ceux qu'elles avaient
+distingués, il fallut trois émeraudes pour faire les feuilles, puis
+un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de
+rosée.
+
+Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit à la comtesse:
+
+--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues?
+
+--Moi?
+
+--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces
+petits cadeaux en souvenir des deux jours passés à Roncières.
+
+Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de
+paroles et d'arguments où il finit, non sans peine, par triompher.
+
+On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des écrins
+spéciaux, les autres enrégimentées par genres en de grandes boîtes
+carrées, où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de
+leurs chatons. Le peintre s'était assis entre les deux femmes et il se
+mit, comme elles, avec la même ardeur curieuse, à cueillir un à un
+les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les
+déposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau où ils s'amassaient
+en deux groupes, celui qu'on rejetait à première vue et celui dans
+lequel on choisirait.
+
+Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de
+sélection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et
+varié comme un spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance
+exquise pour un coeur de femme.
+
+Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, après
+quelque hésitation, s'arrêta sur un petit serpent d'or qui tenait un
+beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue.
+
+Olivier, radieux, se leva.
+
+--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses à faire; je m'en
+vais.
+
+Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par ce beau temps. La
+comtesse y consentit, et, ayant remercié Bertin, s'en alla par les
+rues, avec sa fille.
+
+Elles marchèrent quelque temps en silence, dans la joie savourée
+des cadeaux reçus; puis elles se mirent à parler de tous les bijoux
+qu'elles avaient vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une
+sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaîté.
+Elles allaient vite, à travers la foule de cinq heures qui suit les
+trottoirs, un soir d'été. Des hommes se retournaient pour regarder
+Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration.
+C'était la première fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait
+à sa fille ce vif éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle
+dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de cette attention
+soulevée, de ces compliments chuchotés, de ce petit remous d'émotion
+flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une jolie
+femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait sous la même
+oppression pénible que l'autre soir, dans son salon, quand on
+comparait la petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle
+guettait ces regards attirés par Annette, elle les sentait venir de
+loin, frôler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la
+figure blonde qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait
+dans les yeux les rapides et muets hommages à cette jeunesse épanouie,
+au charme attirant de cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi
+bien qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier la traversa
+et elle fut saisie, comme à Roncières, par une impérieuse envie de
+fuir.
+
+Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté, dans ce courant de
+monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils
+étaient loin les jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle
+provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces
+passants, songeait à les comparer? Un seul y avait pensé peut-être,
+tout à l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh! quelle
+souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans cesse à l'esprit
+l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir
+ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps où si fraîche, si
+jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée!
+
+--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant.
+
+Annette, inquiète, demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as, maman?
+
+--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mère, j'ai
+souvent de ces faiblesses-là!
+
+
+V
+
+Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies incurables. Une
+fois entrées en une âme, elles la dévorent, ne lui laissent plus la
+liberté de songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre goût à la
+moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fît, chez elle ou ailleurs,
+seule ou entourée de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette
+réflexion qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa fille:
+«Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour,
+n'eût pas sans cesse à l'esprit l'obsession de les comparer?»
+
+Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse, hanté lui-même par
+cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore
+l'imitation naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque fois
+qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce rapprochement, elle le
+lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur
+et dans sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se cacher,
+de disparaître, de ne plus se montrer à lui près de sa fille.
+
+Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne se sentant plus
+chez elle dans sa maison. Ce froissement de dépossession qu'elle
+avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son
+portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois. Elle se
+reprochait sans cesse ce besoin intime de délivrance, cette envie
+inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hôte gênant
+et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente,
+ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgré tout,
+l'homme qu'elle aimait.
+
+Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que leur deuil récent
+retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte,
+qu'un événement quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait,
+presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de sa fille de la
+tendresse pour le marquis.
+
+Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée depuis si longtemps
+afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus
+affinée, plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux jeunes
+gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.
+
+Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne déjeunait
+jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirées à ses amis,
+elle invita souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant
+autour de lui l'animation d'une promenade à cheval, une sorte de
+souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaieté de toutes les choses
+mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal du
+Paris hippique et brillant dans les allées du bois. Annette s'amusait
+à l'écouter, prenait goût à ces préoccupations du jour qu'il lui
+apportait ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic. Une
+intimité juvénile s'établissait entre eux, une affectueuse camaraderie
+qu'un goût commun et passionné pour les chevaux resserrait
+naturellement. Quand il était parti, la comtesse et le comte faisaient
+adroitement son éloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que
+la jeune fille comprît qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser
+s'il lui plaisait.
+
+Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant avec
+candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garçon qui
+lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait à
+toutes de galoper chaque matin à côté de lui, sur un pur sang.
+
+Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, après une
+poignée de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une
+chose depuis longtemps décidée. Alors le marquis commença à apporter
+des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc
+toute cette affaire avait été chauffée par un accord commun sur
+un petit feu d'intimité, pendant les heures calmes du jour, et le
+marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations,
+de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soirée.
+
+C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement chaque semaine chez
+ses amis, et continuait aussi à apparaître à l'improviste pour leur
+demander une tasse de thé entre dix heures et minuit.
+
+Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par le désir de savoir ce
+qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste
+qu'elle n'interprétât aussitôt, et elle était torturée par cette
+pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une
+auprès de l'autre.»
+
+Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine
+sans qu'il apparût portant à la main deux petits paquets, dont il
+offrait l'un à la mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant
+les boites qui contenaient souvent des objets précieux, avait des
+serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner
+que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter
+quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver
+chez les marchands le bibelot qui plaira.
+
+Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et elle l'avait vu
+bien des fois entrer, avec ce même sourire, ce même geste, un petit
+paquet dans la main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela
+recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'était pas
+pour elle!
+
+Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle
+comparait ses entrées, ses airs, ses allures avec l'attitude du
+marquis que la grâce d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était
+point la même chose: M. de Farandal était épris, Olivier Bertin
+aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis,
+pendant ses minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être trompée.
+
+Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule
+avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne
+lui rien cacher. Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude,
+plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en
+ce coeur fermé où elle sentait grandir un autre amour.
+
+Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, qu'elle avait surveillé,
+réchauffé, animé de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se
+croyait sûre, qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis,
+soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin de leurs jours, voilà
+qu'il lui échappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse
+fatalité. Oui, il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret
+dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un mot familier, y
+pelotonner son affection comme en une retraite fidèle, ouverte pour
+elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si,
+brusquement, celui à qui on a offert son être entier et son existence
+entière, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous échappe ainsi
+parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques
+jours, presque un étranger!
+
+Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les
+mêmes mots, la même voix, le même ton. Et pourtant il y avait quelque
+chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable,
+d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'éloigner une
+voile quand le vent tourne.
+
+Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un peu plus chaque
+jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-même ne
+cherchait pas à voir clair en son coeur. Il sentait bien cette
+fermentation d'amour, cette irrésistible attraction, mais il ne
+voulait pas comprendre, il se confiait aux événements, aux hasards
+imprévus de la vie.
+
+Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners et des soirs entre
+ces deux femmes séparées par leur deuil de tout mouvement mondain.
+Ne rencontrant chez elles que des figures indifférentes, celle des
+Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul
+avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guère la
+duchesse et le marquis à qui on réservait les matins et le milieu des
+jours, il les voulait oublier, soupçonnant le mariage remis à une
+époque indéterminée.
+
+Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal.
+Était-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-être par une de
+ses secrètes intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir
+ce qu'ils ignorent?
+
+Les semaines suivaient les semaines sans rien changer à cette vie, et
+l'automne était venu, amenant la rentrée des Chambres plus tôt que de
+coutume en raison des dangers de la politique.
+
+Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy devait emmener à la
+séance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette après un
+déjeuner chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son chagrin toujours
+grandissant, avait déclaré qu'elle resterait au logis.
+
+On était sorti de table, on buvait le café dans le grand salon,
+on était gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux
+parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la
+situation présente et des embarras de la République; le marquis,
+décidément amoureux, lui répondait avec entrain, en regardant Annette;
+et la duchesse était contente presque également de l'émotion de son
+neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du salon était chaud de
+cette première chaleur concentrée des calorifères rallumés, chaleur
+d'étoffes, de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum des
+fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette pièce close où le café
+aussi répandait son arôme, quelque chose d'intime, de familial et de
+satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.
+
+Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait à entrer,
+surpris comme un mari trompé qui voit le crime de sa femme. Une colère
+confuse et une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur
+vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait caché et tout ce qu'il
+s'était caché lui-même lui apparut en apercevant le marquis installé
+dans la maison, comme un fiancé!
+
+Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout ce qu'il ne voulait
+pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda
+point pourquoi on lui avait dissimulé tous ces apprêts du mariage?
+Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrèrent ceux de la
+comtesse qui rougissait. Ils se comprirent.
+
+Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa présence
+inattendue ayant paralysé l'essor des esprits, puis la duchesse se mit
+à lui parler; et il répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange,
+changé subitement.
+
+Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient à causer et il
+se disait: «Ils m'ont joué. Ils me le paieront.» Il en voulait surtout
+à la comtesse et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente
+dissimulation.
+
+Le comte, regardant alors la pendule, s'écria:
+
+--Oh! oh! il est temps de partir.
+
+Puis se tournant vers le peintre:
+
+--Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme
+seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand
+plaisir?
+
+Olivier répondit sèchement:
+
+--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.
+
+Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoué:
+
+--Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que vous nous amuserez
+beaucoup plus que les députés.
+
+--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi.
+
+Le devinant mécontent et chagrin, elle insista, pour se montrer
+gentille.
+
+--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux
+pas me passer de vous.
+
+Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il ne put ni les arrêter
+dans sa bouche ni modifier leur accent.
+
+--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde.
+
+Elle s'exclama, un peu surprise du ton:
+
+--Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne plus me tutoyer.
+
+Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés qui montrent tout le
+mal d'une âme et avec un petit salut:
+
+--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre.
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit,
+aurait le droit de trouver déplacé ce tutoiement dans ma bouche.
+
+La comtesse s'empressa de dire:
+
+--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère qu'Annette n'épousera
+pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarité
+de vieil ami.
+
+Le comte criait:
+
+--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard!
+
+Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant levés, sortirent avec lui
+après les poignées de main d'usage et les baisers que la duchesse,
+la comtesse et sa fille échangeaient à toute rencontre comme à toute
+séparation.
+
+Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière les tentures de la
+porte refermée.
+
+--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.
+
+Mais lui, presque violent:
+
+--Non, merci, je m'en vais aussi.
+
+Elle murmura, suppliante:
+
+--Oh! pourquoi?
+
+--Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il. Je vous demande pardon
+d'être venu sans prévenir.
+
+--Olivier, qu'avez-vous?
+
+--Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé une partie de plaisir
+organisée.
+
+Elle lui saisit la main.
+
+--Que voulez-vous dire? C'était le moment de leur départ puisqu'ils
+assistent à l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez été,
+au contraire, tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis
+seule.
+
+Il ricana.
+
+--Inspiré, oui, j'ai été inspiré!
+
+Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux,
+elle murmura à voix très basse:
+
+--Avouez-moi que vous l'aimez?
+
+Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser son impatience.
+
+--Mais vous êtes folle avec cette idée!
+
+Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés sur ses
+manches, le suppliant:
+
+--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine,
+mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas
+ce qu'est devenue ma vie!
+
+Il haussa les épaules.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la
+tête?
+
+Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, où on
+ne les entendrait pas. Elle le traînait par l'étoffe de sa jaquette,
+cramponnée à lui, haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit
+divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et puis s'assit auprès
+de lui.
+
+--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous
+l'aimez. Je le sais, je le sens à tout ce que vous faites, je n'en
+puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!
+
+Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à genoux contre ses
+pieds. Sa voix râlait.
+
+--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez?
+
+Il s'écria, en essayant de la relever:
+
+--Mais non, mais non! Je vous jure que non!
+
+Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer,
+balbutiant:
+
+--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!
+
+Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de cet homme, elle
+sanglota.
+
+Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds où
+se mêlaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traversé par une
+immense pitié, par une immense douleur.
+
+Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa
+violemment, relevant vers lui deux yeux éperdus dont les larmes
+ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres
+coup sur coup en répétant:
+
+--Any! Any! ma chère, ma chère Any!
+
+Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hésitante
+des enfants que le chagrin suffoque:
+
+--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu,
+moi?
+
+Il se remit à l'embrasser.
+
+--Oui, je vous aime, ma chère Any!
+
+Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses mains, le regarda,
+et tendrement:
+
+--Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça ne devrait pas finir
+ainsi.
+
+Il demanda, en la serrant contre lui:
+
+--Pourquoi cela finirait-il?
+
+--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop à ce que
+j'étais quand vous m'avez connue?
+
+Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche
+douloureuse, en disant:
+
+--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous
+vous trompez!
+
+Elle répéta:
+
+--Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi!
+
+Il redit:
+
+--Oui, je vous aime!
+
+Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les mains dans les mains,
+très émus et très tristes.
+
+Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:
+
+--Oh! les heures qui me restent à vivre ne seront pas gaies.
+
+--Je m'efforcerai de vous les rendre douces.
+
+L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de deux heures le crépuscule
+se répandait dans le salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris
+brumeux des soirs d'automne.
+
+La pendule sonna.
+
+--Il y a déjà longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez
+vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes!
+
+Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois sa bouche
+entr'ouverte, puis ils retraversèrent les deux salons en se tenant le
+bras, comme des époux.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+--Adieu, mon amie.
+
+Et la portière retomba sur lui!
+
+Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit à marcher
+sans savoir ce qu'il faisait, étourdi comme après un coup, les jambes
+faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante
+secouée en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou
+peut-être quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hébétement
+moral et d'anéantissement physique qui lui laissaient tout juste la
+force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour
+réfléchir.
+
+Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce
+qu'il avait éprouvé près d'elle depuis la promenade au parc Monceau
+quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine
+reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son coeur, puis tout ce
+recommencement lent, irrésistible, d'un amour mal éteint, pas encore
+refroidi, qu'il s'obstinait à ne point s'avouer.
+
+Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait
+mariée, il éviterait de la voir souvent, voilà tout. En attendant, il
+continuerait à retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât de
+rien, et il cacherait son secret à tout le monde.
+
+Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer
+le grand poêle de son atelier, car la nuit s'annonçait glaciale. Il
+ordonna même d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les coins
+obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion bizarre, profonde, physique,
+affreusement triste l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans
+sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son âme
+défaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie
+tenait là dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude
+peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque meuble lui disait un
+souvenir. Mais succès et souvenirs étaient des choses passées! Sa
+vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait
+des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aimé une
+femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, après les rendez-vous,
+dans ce même atelier. Il avait marché des nuits entières, avec de la
+fièvre plein son être. La joie de l'amour heureux, la joie du succès
+mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des
+heures inoubliables de triomphe intime.
+
+Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait aimé. Par elle il
+avait reçu ce baptême qui révèle à l'homme le monde mystérieux des
+émotions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de
+force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour
+entrait, malgré lui, par cette brèche! un autre ou plutôt le même
+surchauffé par un nouveau visage, le même accru de toute la force
+que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette
+petite fille! Il n'y avait plus à lutter, à résister, à nier, il
+l'aimait avec le désespoir de savoir qu'il n'aurait même pas d'elle
+un peu de pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment,
+et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée sans cesse reparue,
+impossible à chasser, il était saisi par une envie animale de hurler à
+la façon des chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi,
+enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux, à mesure qu'il songeait,
+il allait toujours à grands pas à travers la vaste pièce éclairée
+comme pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage la douleur de
+cette plaie avivée, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de
+son ancienne tendresse, de la noyer dans l'évocation de sa première et
+grande passion. Dans le placard où il la gardait, il alla prendre la
+copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse,
+puis il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en face, la
+contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante,
+telle qu'il l'avait aimée jadis. Mais c'était toujours Annette qui
+surgissait sur la toile. La mère avait disparu, s'était évanouie
+laissant à sa place cette autre figure qui lui ressemblait
+étrangement. C'était la petite avec ses cheveux un peu plus clairs,
+son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il
+sentait bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là, comme
+il n'avait jamais appartenu à l'autre, comme une barque qui coule
+appartient aux vagues!
+
+Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il
+retourna la peinture; puis comme il se sentait trempé de tristesse,
+il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier,
+le tiroir de son secrétaire où dormaient toutes les lettres de sa
+maîtresse. Elles étaient là comme en un lit, les unes sur les autres,
+formant une couche épaisse de petits papiers minces. Il enfonça ses
+mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain
+de leur longue liaison. Il regardait cet étroit cercueil de planches
+où gisait cette masse d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom
+seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre
+attachement de deux êtres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux
+coeurs, étaient racontés là dedans, dans ce flot jauni de papiers que
+tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus,
+un souffle vieux, l'odeur mélancolique des lettres enfermées.
+
+Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poignée
+des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en
+sortaient, précis, qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup
+qu'il avait portées sur lui pendant des semaines entières, et il
+retrouvait, tout le long de la petite écriture qui lui disait des
+phases si douces, les émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il
+rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brodé. Qu'était-ce? Il
+chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle
+avait sangloté parce qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola,
+pour le garder, son mouchoir trempé de larmes!
+
+Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme!
+
+Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes ces réminiscences
+montaient comme une vapeur: ce n'était plus que la vapeur impalpable
+de la réalité tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces
+lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus.
+
+Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter en lui une ardeur
+jeune et nouvelle, une sève de tendresse irrésistible qui rappelait
+dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aimé la mère,
+dans un élan passionné de servitude volontaire, il commençait à aimer
+cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant
+à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.
+
+Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il en était terrifié.
+
+Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possédait ainsi?
+Il la connaissait si peu! Elle était à peine une femme dont le coeur
+et l'âme dormaient encore du sommeil de la jeunesse.
+
+Lui, maintenant, il était presque au bout de sa vie! Comment donc
+cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des mèches de
+cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde
+lui donnaient des envies de tomber à genoux et de se frapper le front
+par terre!
+
+Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout à coup sur
+nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux,
+qu'elle est devenue notre pensée et notre chair! On en est ivre, on en
+est fou, on vit de cette image absorbée et on voudrait en mourir!
+
+Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce et incompréhensible
+d'une forme de visage sur le coeur d'un homme!
+
+Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit s'avançait; son poêle
+s'était éteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait.
+Alors il gagna son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à
+souffrir.
+
+Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait
+faire, agité par ses nerfs, irrésolu comme une girouette qui tourne.
+
+A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation
+pour son corps, il se souvint que, ce jour-là même, quelques membres
+de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure où ils
+déjeunaient après le massage. Il s'habilla donc rapidement, espérant
+que l'étuve et la douche le calmeraient, et il sortit.
+
+Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier
+froid crispant de la première gelée qui détruit, en une seule nuit,
+les derniers restes de l'été.
+
+Tout le long des boulevards, c'était une pluie épaisse de larges
+feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles
+tombaient, à perte de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues
+entre les façades des maisons, comme si toutes les tiges venaient
+d'être séparées des branches par le tranchant d'une fine lame de
+glace. Les chaussées et les trottoirs en étaient déjà couverts,
+ressemblaient, pour quelques heures, aux allées des forêts au début de
+l'hiver. Tout ce feuillage mort crépitait sous les pas et s'amassait,
+par moments, en vagues légères, sous les poussées du vent.
+
+C'était un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison
+et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse
+spéciale, tristesse d'agonie ou saveur de sève qui renaît.
+
+En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée de la chaleur dont il
+allait pénétrer sa chair après ce passage dans l'air glacé des
+rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de
+satisfaction. Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa taille
+l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et disparut derrière la
+porte capitonnée ouverte devant lui.
+
+Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain,
+le fit respirer comme s'il eût manqué d'air en traversant une galerie
+mauresque, éclairée par deux lanternes orientales. Puis un nègre
+crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres
+musculeux, s'élança devant lui pour soulever une portière à l'autre
+extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve, ronde, élevée,
+silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en
+haut, par la coupole et par des trèfles en verres colorés, dans
+l'immense salle circulaire et dallée, aux murs couverts de faïences
+décorées à la mode arabe.
+
+Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient lentement, à pas
+graves, sans parler; d'autres étaient assis sur des banquettes de
+marbre, les bras croisés; d'autres causaient à voix basse.
+
+L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y avait là dedans,
+dans ce cirque étouffant et décoratif, où l'on chauffait de la chair
+humaine, où circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes
+cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux.
+
+La première figure aperçue par le peintre fut celle du comte de Landa.
+Il circulait comme un lutteur romain, fier de son énorme poitrine et
+de ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il s'y croyait
+sur la scène comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la
+musculature discutée de tous les hommes forts de Paris.
+
+--Bonjour. Bertin, dit-il.
+
+Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit:
+
+--Hein, bon temps pour la sudation.
+
+--Oui, magnifique.
+
+--Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été le prendre au saut du
+lit. Oh! regardez-moi cette anatomie!
+
+Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras grêles, au
+flanc maigre, qui fit sourire de dédain ces deux vieux modèles de la
+vigueur humaine.
+
+Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.
+
+Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent à causer
+comme dans un salon. Des garçons de service circulaient, offrant à
+boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue
+et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous
+les coins du grand amphithéâtre, l'emplissait aussi d'un bruit léger
+de pluie.
+
+A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait
+pour leur serrer la main.
+
+C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron
+Flach et d'autres.
+
+Rocdiane dit tout à coup:
+
+--Tiens, Farandal!
+
+Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette
+aisance des hommes très bien faits que rien ne gêne.
+
+Landa murmura:
+
+--C'est un gladiateur, ce gaillard-là!
+
+Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:
+
+--Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis?
+
+--Je le pense, dit le peintre.
+
+Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet
+endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de
+désespoir et de révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues
+lui apparut en une seconde avec une telle acuité, qu'il lutta pendant
+quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis.
+
+Puis il se leva.
+
+--Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite au massage.
+
+Un Arabe passait.
+
+--Ahmed, es-tu libre?
+
+--Oui, monsieur Bertin.
+
+Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée de main de
+Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam.
+
+A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos
+si calme en sa ceinture de cellules où sont les lits, autour d'un
+parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au
+milieu. Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le marquis
+allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en
+ami avec le désir de le tuer.
+
+Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert de feuilles mortes.
+Elles ne tombaient plus, les dernières ayant été détachées par une
+longue rafale. Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait
+d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus vives de la brise
+grandissante.
+
+Tout à coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de
+bête de la tempête qui passe, et, en même temps, un souffle furieux de
+vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard.
+
+Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient l'attendre,
+se soulevèrent à son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant
+et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faîte des maisons.
+Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui
+s'en allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le ciel libre de
+la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussière eut
+disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussées et les
+trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres et balayés.
+
+Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que vais-je faire? Où vais-je
+aller?» Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer.
+
+Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit,
+espérant qu'il y trouverait à lire peut-être pendant une heure ou
+deux.
+
+--Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier.
+
+Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il
+avait en tout son corps une agitation de bête enragée.
+
+Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son âme, et les
+faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'à sa
+pensée. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre,
+le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la séance de la
+Chambre, où le comte avait prononcé quelques paroles.
+
+Son attention, éveillée par cet appel, rencontra ensuite le nom du
+célèbre ténor Montrosé qui devait donner, vers la fin de décembre, une
+représentation unique au grand Opéra. Ce serait, disait le journal,
+une magnifique solennité musicale, car le ténor Montrosé, qui avait
+quitté Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe
+et en Amérique, des succès sans précédents, et il serait, en outre,
+accompagné de l'illustre cantatrice suédoise Helsson, qu'on n'avait
+pas entendue non plus à Paris depuis cinq ans!
+
+Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître au fond de son
+coeur, de donner à Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea
+que le deuil de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il
+chercha des combinaisons pour le réaliser quand même. Une seule se
+présenta. Il fallait prendre une loge sur la scène où l'on était
+presque invisible, et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas venir,
+faire accompagner Annette par son père et par la duchesse. En ce cas,
+c'est à la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait
+alors inviter le marquis!
+
+Il hésita et réfléchit longtemps.
+
+Certes, le mariage était décidé, même fixé sans aucun doute. Il
+devinait la hâte de son amie à terminer cela, il comprenait que, dans
+les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal. Il
+n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher, ni modifier, ni retarder
+cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas
+mieux essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance, de paraître
+content, de ne plus se laisser entraîner, comme tout a l'heure, par
+son emportement.
+
+Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les soupçons de la
+comtesse et se gardant une porte amie dans l'intérieur du jeune
+ménage.
+
+Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour s'assurer la
+possession d'une des loges cachées derrière le rideau. Elle lui fut
+promise. Alors il courut chez les Guilleroy.
+
+La comtesse parut presque aussitôt, et, encore tout émue de leur
+attendrissement de la veille:
+
+--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle.
+
+Il balbutia.
+
+--Je vous apporte quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Une loge sur la scène de l'Opéra pour une représentation unique de
+Helsson et de Montrosé.
+
+--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?
+
+--Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.
+
+--Je vous assure que je ne peux pas.
+
+--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se représentera
+peut-être jamais.
+
+--Avec qui irait-elle?
+
+--Avec son père et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention
+aussi d'offrir une place au marquis.
+
+Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de
+l'embrasser lui montait aux lèvres. Elle répéta, ne pouvant en croire
+ses oreilles:
+
+--Au marquis?
+
+--Mais oui!
+
+Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.
+
+Il reprit d'un air indifférent.
+
+--Avez-vous fixé l'époque de leur mariage?
+
+--Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des raisons pour le presser
+beaucoup, d'autant plus qu'il était déjà décidé avant la mort de
+maman. Vous vous le rappelez?
+
+--Oui, parfaitement. Et pour quand?
+
+--Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne
+vous l'avoir pas annoncé plus tôt.
+
+Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec
+une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle
+s'aigrit soudain et fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité
+passionnée que devient l'amour quand la jalousie le fouette.
+
+--Je vous apporte quelque chose, dit-il.
+
+Elle répondit:
+
+--Alors nous en sommes décidément au «vous».
+
+Il prit un air paternel.
+
+--Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'événement qui se
+prépare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque
+temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard.
+
+Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis que la comtesse se
+taisait, le regard au loin et la pensée tendue.
+
+Annette demanda:
+
+--Que m'apportez-vous?
+
+Il annonça la représentation et les invitations qu'il comptait faire.
+Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un élan de gamine,
+l'embrassa sur les deux joues.
+
+Il se sentit défaillir et comprit, sous le double effleurement léger
+de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guérirait jamais.
+
+La comtesse, crispée, dit à sa fille:
+
+--Tu sais que ton père t'attend.
+
+--Oui, maman, j'y vais.
+
+Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts.
+
+Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda:
+
+--Vont-ils voyager?
+
+--Oui, pendant trois mois.
+
+Et il murmura, malgré lui:
+
+--Tant mieux!
+
+--Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse.
+
+Il balbutia:
+
+--Je l'espère bien.
+
+--En attendant, ne me négligez point.
+
+--Non, mon amie.
+
+L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idée qu'il
+venait d'exprimer d'inviter le marquis à cette représentation de
+l'Opéra, redonnaient à la comtesse un peu d'espoir.
+
+Il fut court. Une semaine ne s'était point passée qu'elle suivait de
+nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et
+jalouse, toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien
+ignorer, passant elle-même par toutes les douleurs qu'elle devinait
+chez lui, et la constante présence d'Annette lui rappelait, à tous les
+moments du jour, l'impuissance de ses efforts.
+
+Tout l'accablait en même temps, les années et le deuil. Sa coquetterie
+active, savante, ingénieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait
+triompher pour lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui
+soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de même qu'il
+rendait éblouissante l'adolescence de son enfant. Elle était loin déjà
+l'époque, si proche cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle
+recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui étaient
+alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses
+d'arracher de son corps ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et
+la torturaient.
+
+Si elle avait senti à son service toutes les ressources de l'élégance,
+si elle avait pu choisir et employer des étoffes aux nuances
+délicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donné à son charme
+agonisant une puissance étudiée, aussi captivante que la grâce inerte
+de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus
+séduisante.
+
+Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes du soir
+et des molles toilettes sensuelles du matin, du déshabillé troublant
+gardé pour déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la
+femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever,
+l'impression matérielle et chaude du lit quitté et de la chambre
+parfumée!
+
+Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, sous cette
+tenue de forçat, qui la couvrirait pendant une année entière! Un an!
+Elle resterait un an emprisonnée dans ce noir, inactive et vaincue!
+Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par
+heure, minute par minute, sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle
+dans un an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer ainsi sous
+les angoisses de son âme?
+
+Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout ce qu'elle aurait
+savouré, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait été une joie,
+ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une
+gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin exaspéré de secouer ce
+poids de misère qui l'écrasait, car sans cette obsession harcelante
+elle aurait été si heureuse encore, alerte et bien portante!
+
+Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur toujours jeune,
+l'ardeur d'un être qui commence à vivre, un appétit de bonheur
+insatiable, plus vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer
+dévorant.
+
+Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces,
+délicieuses, poétiques, qui embellissent et font chérir l'existence,
+se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle
+retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille
+et ses élans passionnés de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa
+chair, sa misérable peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée
+comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette décadence
+était attachée à elle, devenue presque une souffrance physique. L'idée
+fixe avait fait naître une sensation d'épiderme, la sensation du
+vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de
+la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague
+démangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement
+du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces
+innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguée. Comme un
+être atteint d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint à se
+gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu
+du temps rapide lui mirent dans l'âme l'irrésistible besoin de le
+constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la
+forçaient à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître sans
+cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure
+ineffaçable des ans. Ce fut d'abord une pensée intermittente reparue
+chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la
+surface polie du cristal redoutable. Elle s'arrêtait sur les trottoirs
+pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochée comme par une
+main à toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs
+façades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa
+poche une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, grosse comme une
+noix, dont le couvercle intérieur enfermait un imperceptible miroir,
+et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et
+la levait vers ses yeux.
+
+Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire, dans le salon aux
+tapisseries, sa pensée, un instant distraite par cette besogne
+nouvelle, revenait bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait
+de se distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son travail.
+C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait, et bientôt sa main,
+lâchant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irrésistible
+vers la petite glace à manche de vieil argent qui traînait sur son
+bureau. Dans le cadre ovale et ciselé son visage entier s'enfermait
+comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle,
+comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis,
+lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle reposait, d'un
+mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforçait de se
+remettre à l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou écrit
+vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle,
+invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour
+reprendre le miroir.
+
+Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que
+la main ne peut quitter, s'en servait à tout moment en recevant ses
+amis, et s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être en le
+retournant dans ses doigts.
+
+Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et ce morceau de verre,
+elle le lança contre le mur où il se fendit et s'émietta.
+
+Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait réparer, le
+lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier,
+résignée à le garder.
+
+Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en sa chambre, elle
+recommençait malgré elle cet examen minutieux et patient de l'odieux
+et tranquille ravage.
+
+Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait,
+les yeux ouverts, à songer que les insomnies et le chagrin hâtaient
+irrémédiablement la besogne horrible du temps qui court. Elle écoutait
+dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait
+murmurer de son tic-tac, monotone et régulier--«ça va, ça va, ça va»,
+et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur
+sa bouche, elle gémissait de désespoir.
+
+Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des années qui
+passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde,
+elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque printemps ou
+chaque été: «J'ai beaucoup changé depuis l'an dernier.» Mais toujours
+belle, d'une beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait pas.
+Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater encore paisiblement la
+marche lente des saisons, elle venait de découvrir et de comprendre la
+fuite formidable des instants. Elle avait eu la révélation subite de
+ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante
+quand on y songe, de ce défilé infini des petites secondes pressées
+qui grignotent le corps et la vie des hommes.
+
+Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues somnolences plus
+tranquilles, dans la tiédeur des draps, lorsque sa femme de chambre
+avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle
+demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie, dans un
+engourdissement de pensée qui laissait renaître en elle l'espoir
+instinctif et providentiel dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à
+leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes.
+
+Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté son lit, elle se
+sentait dominée par un désir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui
+un peu de soulagement et de consolation.
+
+Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chêne, cadeau
+d'Olivier, oeuvre rare découverte par lui, et les lèvres closes,
+implorant avec cette voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle
+poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolée
+par le besoin d'être entendue et secourue, naïve en sa détresse comme
+tous les fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât,
+qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché pour sa peine.
+Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait
+pour personne, de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la fraîcheur
+et la grâce, elle lui demandait seulement un peu de repos et de répit.
+Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourût!
+Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne
+pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là? Comme il serait bon,
+Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement
+pendant deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il lui
+fallait pour plaire!
+
+Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gémissait vers Lui,
+dans la plainte confuse de son âme.
+
+Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec
+une tension de pensée aussi ardente que pour la prière, elle maniait
+les poudres, les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses qui
+lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne et fragile.
+
+
+VI
+
+Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: «Emma
+Helsson» et «Montrosé». Plus on approchait de l'Opéra, plus on les
+entendait répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées sur les
+colonnes Morris, les lançaient aux yeux des passants, et il y avait
+dans l'air du soir l'émotion d'un événement.
+
+Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie nationale de Musique»,
+accroupi sous le ciel noir, montrait au public amassé devant lui sa
+façade pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre de sa galerie,
+que d'invisibles foyers électriques illuminaient comme un décor.
+
+Sur la place, les gardes républicains à cheval dirigeaient la
+circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins
+de Paris, laissant entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une
+crème d'étoffes claires et des têtes pâles.
+
+Les coupés et les landaus s'engageaient à la file dans les arcades
+réservées et, s'arrêtant quelques instants, laissaient descendre,
+sous leurs pelisses de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de
+dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair
+précieuse, divinement parée.
+
+Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension de féerie, une
+montée ininterrompue de dames vêtues comme des reines, dont la gorge
+et les oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la longue
+robe traînait sur les marches.
+
+La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre
+une note des deux illustres artistes; et c'était, par tout le vaste
+amphithéâtre, sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre,
+une houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix.
+
+De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la duchesse, Annette, le
+comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien que
+les coulisses où des hommes causaient, couraient, criaient: des
+machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume.
+Mais derrière l'immense rideau baissé on entendait le bruit profond
+de la foule, on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants et
+surexcités, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se
+répandre jusqu'aux décors.
+
+On allait jouer _Faust_.
+
+Musadieu racontait des anecdotes sur les premières représentations de
+cette oeuvre à l'Opéra-Comique, sur le demi-four d'alors suivi d'un
+éclatant triomphe, sur les interprètes du début, sur leur manière de
+chanter chaque morceau. Annette, à demi tournée vers lui, l'écoutait
+avec cette curiosité avide et jeune dont elle enveloppait le monde
+entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé, qui serait son
+mari dans quelques jours, un coup d'oeil plein de tendresse. Elle
+l'aimait, maintenant, comme aiment les coeurs naïfs, c'est-à-dire
+qu'elle aimait en lui toutes les espérances du lendemain. L'ivresse
+des premières fêtes de la vie et l'ardent besoin d'être heureuse la
+faisaient frémir d'allégresse et d'attente.
+
+Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous
+les degrés de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de
+la souffrance humaine où le coeur semble crépiter comme de la chair
+sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant
+l'un et l'autre d'un regard de supplicié.
+
+Les trois coups furent frappés, et soudain le petit tapotement sec
+d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arrêta net tous les
+mouvements, les toux et les murmures; puis, après un court et profond
+silence les premières mesures de l'introduction s'élevèrent, emplirent
+la salle de l'invisible et irrésistible mystère de la musique qui
+s'épand à travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une fièvre
+poétique et matérielle, en mêlant à l'air limpide qu'on respire une
+onde sonore qu'on écoute.
+
+Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement ému comme si les
+plaies de son coeur eussent été touchées par ces accents.
+
+Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau et il vit, dans
+un décor représentant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust
+méditant.
+
+Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il connaissait presque
+par coeur, et son attention, quittant aussitôt la pièce, se porta sur
+la salle. Il n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement
+de la scène qui cachait sa loge, mais cet angle, s'étendant de
+l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public, où
+il reconnaissait bien des têtes. A l'orchestre, les hommes en
+cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient un musée de figures
+familières, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les
+catégories de ceux qui ne manquent jamais d'être où tout le monde va.
+Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les
+femmes aperçues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était
+vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle mariée,
+la marquise d'Ebelin, soulevait déjà les lorgnettes. «Joli début», se
+dit Bertin.
+
+On écoutait avec une grande attention, avec une sympathie évidente, le
+ténor Montrosé qui se lamentait sur la vie.
+
+Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà Faust, le mystérieux et
+sublime Faust, qui chante l'horrible dégoût et le néant de tout; et
+cette foule se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé n'a pas
+changé.»--Alors, il écouta, comme les autres, et derrière les paroles
+banales du livret, à travers la musique qui éveille au fond des âmes
+des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation de la façon
+dont Goethe rêva le coeur de Faust.
+
+Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très beau, sans en avoir
+été fort ému, et voilà que, soudain, il en pressentit l'insondable
+profondeur, car il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même
+un Faust.
+
+Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette écoutait de toutes
+ses oreilles; et des murmures de satisfaction commençaient à passer
+dans le public, car la voix de Montrosé était mieux posée et plus
+nourrie qu'autrefois!
+
+Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait,
+tout ce qu'il éprouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en
+faisait immédiatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait
+le monde et lui-même en pâture à cette idée fixe. Tout ce qu'il
+apercevait de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il
+l'offrait aussitôt, mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus
+une idée qu'il ne rapportât à son amour.
+
+Maintenant, il écoutait au fond de lui-même l'écho des lamentations de
+Faust; et le désir de la mort surgissait en lui, le désir d'en finir
+aussi avec ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse sans
+issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de
+Farandal, assis derrière elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait
+vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer,
+n'avoir plus même le droit de désirer, se sentir déclassé, à la
+retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'âge dont la carrière
+est terminée, quelle intolérable torture!
+
+Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait déjà. Et
+Méphisto-Labarrière jaillit du sol.
+
+Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce rôle, eut une reprise
+d'attention. Le souvenir d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse,
+puis de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire
+quelques instants.
+
+Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé, avec une irrésistible
+puissance, l'émut jusqu'au coeur. Faust disait à Satan:
+
+ Je veux un trésor qui les contient tous,
+ Je veux la jeunesse.
+
+Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée au côté, une toque à
+plumes sur la tête, élégant, jeune et beau de sa beauté maniérée de
+chanteur.
+
+Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait aux femmes.
+Olivier, au contraire, eut un frisson de désappointement, car
+l'évocation poignante du poème dramatique de Goethe disparaissait dans
+cette métamorphose. Il n'avait désormais devant les yeux qu'une féerie
+pleine de jolis morceaux chantés, et des acteurs de talent dont il
+n'écoutait plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garçon à
+roulades, qui montrait ses cuisses et ses notes, lui déplaisait. Ce
+n'était point le vrai, l'irrésistible et sinistre chevalier Faust,
+celui qui allait séduire Marguerite.
+
+Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint à la
+mémoire:
+
+ Je veux un trésor qui les contient tous,
+ Je veux la jeunesse.
+
+Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond
+de son âme, et, les yeux toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette
+qui surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait en lui toute
+l'amertume de cet irréalisable désir.
+
+Mais Montrosé venait de finir le premier acte avec une telle
+perfection que l'enthousiasme éclata. Pendant plusieurs minutes, le
+bruit des applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la
+salle comme un orage. On voyait dans toutes les loges les femmes
+battre leurs gants l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout
+derrière elles, criaient en claquant des mains.
+
+La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'élan se
+ralentit. Puis quand le rideau fut baissé pour la troisième fois,
+séparant du public la scène et les loges intérieures, la duchesse et
+Annette continuèrent encore à applaudir quelques instants, et furent
+remerciées spécialement par un petit salut discret que leur envoya le
+ténor.
+
+--Oh! il nous a vues, dit Annette.
+
+--Quel admirable artiste! s'écria la duchesse.
+
+Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait avec un sentiment
+confus d'irritation et de dédain l'acteur acclamé disparaître entre
+deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la
+hanche, dans la pose gardée d'un héros de théâtre.
+
+On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient autant de bruit que
+son talent. Il avait passé dans toutes les capitales, au milieu de
+l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient des
+battements de coeur en le voyant entrer en scène. Il semblait peu
+se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce délire sentimental, et se
+contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots très
+couverts à cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la
+duchesse, emballée, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il
+avait pu faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant,
+distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant:
+
+--D'ailleurs, comment résister à cette voix-là!
+
+Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on
+eût du goût pour un cabotin, pour cette perpétuelle représentation de
+types humains qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification
+des hommes rêvés, pour ce mannequin nocturne et fardé qui joue tous
+les rôles à tant par soir.
+
+--Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du
+monde et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont
+plus de succès que vous.
+
+Puis se tournant vers Annette:
+
+--Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des
+yeux sains, comment le trouves-tu, ce ténor?
+
+Annette répondit d'un air convaincu:
+
+--Mais je le trouve très bien, moi.
+
+On frappait, les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva
+sur la Kermesse.
+
+Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de
+voix qu'autrefois et la manier avec une sûreté plus complète. Elle
+était vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice
+dont la renommée par le monde égalait celles de M. de Bismarck et de
+M. de Lesseps.
+
+Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit de sa voix
+ensorcelante la phrase si pleine de charme:
+
+ Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,
+ Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.
+
+Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante Marguerite lui
+répondit:
+
+ Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,
+ Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.
+
+la salle entière fut soulevée par un immense frisson de plaisir.
+
+Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et
+Annette applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir
+les mains pour la faire cesser. Son coeur était tordu par un nouveau
+tourment. Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait
+dans les coulisses, de sa pensée fixe devenue haineuse, il poursuivait
+jusque dans sa loge où il le voyait remettre du blanc sur ses joues,
+l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.
+
+Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin».
+
+Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour qui se répandit dans
+la salle, car jamais cette musique, qui semble n'être qu'un souffle de
+baisers, n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce n'étaient plus
+deux acteurs illustres, Montrosé et la Helsson, c'étaient deux êtres
+du monde idéal, à peine deux êtres, mais deux voix: la voix éternelle
+de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme qui cède; et elles
+soupiraient ensemble toute la poésie de la tendresse humaine.
+
+Quand Faust chanta:
+
+ Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,
+
+il y eut dans les notes envolées de sa bouche un tel accent
+d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le désir
+d'aimer souleva un instant tous les coeurs.
+
+Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même, cette phrase, dans
+le parc de Roncières, sous les fenêtres du château. Jusqu'alors, il
+l'avait jugée un peu banale, et maintenant elle lui venait à la bouche
+comme un dernier cri de passion, une dernière prière, le dernier
+espoir et la dernière faveur qu'il pût attendre en cette vie.
+
+Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de
+jalousie suraiguë le déchira, car il venait de voir Annette porter son
+mouchoir à ses yeux.
+
+Elle pleurait! Donc son coeur s'éveillait, s'animait, s'agitait, son
+petit coeur de femme qui ne savait rien encore. Là, tout près de lui,
+sans qu'elle songeât à lui, elle avait la révélation de la façon dont
+l'amour peut bouleverser l'être humain, et cette révélation, cette
+initiation lui étaient venues de ce misérable cabotin chantant.
+
+Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de Farandal, à ce sot qui ne
+voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il
+exécrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette âme de jeune
+fille!
+
+Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un
+que va écraser un cheval emporté, de la saisir par le bras,
+de l'emmener, de l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en!
+allons-nous-en, je vous en supplie!»
+
+Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait,
+lui! Il avait déjà souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le
+rappela, car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des
+blessures rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en revenant
+du cimetière, quand il sentit pour la première fois qu'elle lui
+échappait, qu'il ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette
+indépendante comme un jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait
+en le quittant pour cueillir des fleurs, il éprouvait surtout l'envie
+brutale d'arrêter ses élans, de retenir son corps près de lui;
+aujourd'hui, c'était son âme elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah!
+cette irritation rongeuse qu'il venait de reconnaître, il l'avait
+éprouvée bien souvent encore par toutes les petites meurtrissures
+inavouables qui semblent faire des bleus incessants aux coeurs
+amoureux. Il se rappelait toutes les impressions pénibles de menue
+jalousie tombant sur lui, à petits coups, le long des jours. Chaque
+fois qu'elle avait remarqué, admiré, aimé, désiré quelque chose, il
+en avait été jaloux: jaloux de tout d'une façon imperceptible et
+continue, de tout ce qui absorbait le temps, les regards, l'attention,
+la gaîté, l'étonnement, l'affection d'Annette, car tout cela la lui
+prenait un peu. Il avait été jaloux de tout ce qu'elle faisait sans
+lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures,
+de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux d'un officier blessé
+héroïquement en Afrique et dont Paris s'occupa huit jours durant, de
+l'auteur d'un roman très louangé, d'un jeune poète inconnu qu'elle
+n'avait point vu mais dont Musadieu récitait les vers, de tous
+les hommes enfin qu'on vantait devant elle, même banalement, car,
+lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolérer sans angoisse qu'elle
+songe même à quelqu'un avec une apparence d'intérêt. On a au coeur
+l'impérieux besoin d'être seul au monde devant ses yeux. On veut
+qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie personne
+autre. Sitôt qu'elle a l'air de se retourner pour considérer ou
+reconnaître quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne peut
+le détourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond de
+l'âme.
+
+Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait répandre
+et cueillir de l'amour dans cette salle d'opéra, et il en voulait
+à tout le monde du triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait
+exaltées dans les loges, aux hommes, ces niais faisant une apothéose à
+ce fat.
+
+Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il avait
+des succès, ce pitre, interprète d'une pensée étrangère, comme jamais
+créateur n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice et
+l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et
+prétentieux pour qui travaillent jusqu'à la mort les maîtres de l'art
+humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette
+hostilité ancienne qui avait toujours fermenté au fond de son coeur
+orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait, devenait une rage
+furieuse contre ces imbéciles tout puissants de par le seul droit de
+la naissance et de l'argent.
+
+Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura silencieux, dévoré par
+ses idées, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apaisé,
+il offrit son bras à la duchesse pendant que le marquis prenait celui
+d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot
+de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente
+d'épaules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis la
+duchesse, la jeune fille, son père et le marquis montèrent dans le
+même landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place
+de l'Opéra.
+
+Tout à coup il eut au coeur une sorte d'affection pour cet homme ou
+plutôt cette attraction naturelle qu'on éprouve pour un compatriote
+rencontré dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu
+dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis qu'avec Musadieu il
+pouvait encore parler d'elle.
+
+Il lui prit donc le bras.
+
+--Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau,
+faisons un tour.
+
+--Volontiers.
+
+Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule,
+dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les
+boulevards à la sortie des théâtres.
+
+Musadieu avait dans la tête mille choses, tous ses sujets de
+conversation du moment que Bertin nommait son «menu du jour», et il
+fit couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient
+le plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter, en le tenant
+par le bras, sûr de l'amener tout à l'heure à parler d'elle, et il
+marchait sans rien voir autour de lui, emprisonné dans son amour. Il
+marchait, épuisé par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une
+chute, accablé par la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au
+monde.
+
+Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il
+traverserait des jours vides, l'un après l'autre, en la regardant de
+loin vivre, être heureuse, être aimée, aimer aussi sans doute. Un
+amant! Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en avait eu un.
+Il sentait en lui des sources de souffrances si nombreuses, diverses
+et compliquées, un tel afflux de malheurs, tant de déchirements
+inévitables, il se sentait tellement perdu, tellement entré, dès
+maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer
+que personne eût souffert comme lui. Et il songea soudain à la
+puérilité des poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe, la
+soif matérielle de Tantale, le coeur dévoré de Prométhée! Oh! s'ils
+avaient prévu, s'ils avaient fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme
+pour une jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort abominable
+et secret d'un être qu'on ne peut plus aimer, les tortures du désir
+stérile, et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure
+blonde dépeçant un vieux coeur.
+
+Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit en murmurant presque
+malgré lui, sous la puissance de l'idée fixe.
+
+--Annette était charmante, ce soir.
+
+--Oui, délicieuse....
+
+Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de reprendre le fil coupé de
+ses idées:
+
+--Elle est plus jolie que n'a été sa mère.
+
+L'autre approuva d'une façon distraite en répétant plusieurs fois de
+suite: «Oui ... oui ... oui....», sans que son esprit se fixât encore
+à cette pensée nouvelle.
+
+Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par
+une des préoccupations favorites de Musadieu, il reprit:
+
+--Elle aura un des premiers salons de Paris, après son mariage.
+
+Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'était l'inspecteur des
+Beaux-Arts se mit à apprécier savamment la situation qu'occuperait,
+dans la société française, la marquise de Farandal.
+
+Bertin l'écoutait, et il entrevoyait Annette dans un grand salon plein
+de lumières, entourée de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le
+rendit jaloux.
+
+Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. Quand ils passèrent
+devant la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières
+semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes de rideaux. Le
+soupçon lui vint que la duchesse et son neveu avaient été peut-être
+invités à venir boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le
+fit souffrir atrocement.
+
+Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une
+contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix
+banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit
+autour d'eux.
+
+Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre:
+
+--Entrez-vous? demanda Bertin.
+
+--Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.
+
+--Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder.
+
+--Non. Vrai. Il est trop tard!
+
+La pensée de rester seul, après les secousses qu'il venait encore de
+supporter, emplit d'horreur l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il
+le garderait.
+
+--Montez donc, je vais vous faire choisir une étude que je veux vous
+offrir depuis longtemps.
+
+L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante,
+et que la mémoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion.
+En sa qualité d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possédait une galerie
+collectionnée avec adresse.
+
+--Je vous suis, dit-il.
+
+Ils entrèrent.
+
+Le valet de chambre réveillé apporta des grogs; et la conversation
+se traîna sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des
+études en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux;
+et Musadieu hésitait, troublé par la lumière du gaz qui le trompait
+sur les tonalités. A la fin il choisit un groupe de petites filles
+dansant à la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut
+s'en aller en emportant son cadeau.
+
+--Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre.
+
+--Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour l'admirer avant de me
+mettre au lit.
+
+Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore
+une fois dans son hôtel, cette prison de ses souvenirs et de sa
+douloureuse agitation.
+
+Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le thé et
+les journaux, il trouva son maître assis dans son lit, si pâle qu'il
+eut peur.
+
+--Monsieur est indisposé? dit-il.
+
+--Ce n'est rien, un peu de migraine.
+
+--Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose?
+
+--Non. Quel temps fait-il?
+
+--Il pleut, monsieur.
+
+--Bien. Cela suffit.
+
+L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire le service à thé
+et les feuilles publiques, s'en alla.
+
+Olivier prit le _Figaro_ et l'ouvrit. L'article de tête était
+intitulé: «_Peinture moderne_.» C'était un éloge dithyrambique de
+quatre ou cinq jeunes peintres qui, doués de réelles qualités de
+coloristes et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention d'être
+des révolutionnaires et des rénovateurs de génie.
+
+Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre ces nouveaux venus,
+s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit
+donc à lire cet article avec le commencement de colère dont tressaille
+vite un coeur énervé, puis, en jetant les yeux plus bas, il aperçut
+son nom; et ces quelques mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent
+comme un coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé d'Olivier
+Bertin....»
+
+Il avait toujours été sensible à la critique et sensible aux éloges,
+mais au fond de sa conscience, malgré sa vanité légitime, il souffrait
+plus d'être contesté qu'il ne jouissait d'être loué, par suite de
+l'inquiétude sur lui-même que ses hésitations avaient toujours
+nourrie. Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups
+d'encensoir avaient été si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier
+les coups d'épingle. Aujourd'hui, devant la poussée incessante des
+nouveaux artistes et des nouveaux admirateurs, les félicitations
+devenaient plus rares et le dénigrement plus accusé. Il se sentait
+enrégimenté dans le bataillon des vieux peintres de talent que
+les jeunes ne traitent point en maîtres; et, comme il était aussi
+intelligent que perspicace, il souffrait à présent des moindres
+insinuations autant que des attaques directes.
+
+Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil d'artiste ne l'avait
+fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l'article, pour
+le comprendre en ces moindres nuances. Ils étaient jetés au panier,
+quelques confrères et lui, avec une outrageante désinvolture; et il se
+leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les lèvres: «l'Art
+démodé d'Olivier Bertin.»
+
+Jamais pareille tristesse, pareil découragement pareille sensation de
+la fin de tout, de la fin de son être physique et son être pensant,
+ne l'avaient jeté dans une détresse d'âme aussi désespérée. Il resta
+jusqu'à deux heures dans un fauteuil, devant la cheminée, les jambes
+allongées vers le feu, n'ayant plus la force de remuer, de faire quoi
+que ce soit. Puis le besoin d'être consolé se leva en lui, le besoin
+de serrer des mains dévouées, de voir des yeux fidèles, d'être plaint,
+secouru, caressé par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours,
+chez la comtesse.
+
+Quand il entra, Annette était seule au salon, debout, le dos tourné,
+écrivant vivement l'adresse d'une lettre. Sur la table, à côté d'elle
+était déployé le _Figaro_. Bertin vit le journal en même temps que
+la jeune fille et demeura éperdu, n'osant plus avancer! Oh! si elle
+l'avait lu! Elle se retourna et préoccupée, pressée, l'esprit hanté
+par des soucis de femme, elle lui dit:
+
+--Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous m'excuserez si je vous
+quitte. J'ai la couturière en haut qui me réclame. Vous comprenez,
+la couturière, au moment d'un mariage, c'est important. Je vais vous
+prêter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j'ai besoin
+d'elle, je vous la ferai redemander pendant quelques minutes.
+
+Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hâte.
+
+Ce départ brusque, sans un mot d'affection, sans un regard attendri
+pour lui, qui l'aimait tant ... tant ... le laissa bouleversé. Son
+oeil alors s'arrêta de nouveau sur le _Figaro_; et il pensa: «Elle l'a
+lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis
+plus rien pour elle.»
+
+Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le
+souffleter. Puis il se dit: «Peut-être ne l'a-t-elle pas lu tout de
+même. Elle est si préoccupée aujourd'hui. Mais on en parlera devant
+elle, ce soir, au dîner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de
+le lire!»
+
+Par un mouvement spontané, presque irréfléchi il avait pris le numéro,
+l'avait fermé, plié, et glissé dans sa poche avec une prestesse de
+voleur.
+
+La comtesse entrait. Dès qu'elle vit la figure livide et convulsée
+d'Olivier, elle devina qu'il touchait aux limites de la souffrance.
+
+Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa pauvre âme si déchirée
+aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses
+mains sur les épaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit:
+
+--Oh! que vous êtes malheureux!
+
+Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de spasmes, il
+balbutia:
+
+--Oui ... oui ... oui!
+
+Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraîna dans le coin le plus
+sombre du salon, vers deux fauteuils cachés par un petit paravent de
+soie ancienne. Ils s'y assirent derrière cette fine muraille brodée,
+voilés aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.
+
+Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette douleur:
+
+--Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! Il appuya sa tête blanche
+sur l'épaule de son amie.
+
+--Plus que vous ne croyez! dit-il.
+
+Elle murmura, si tristement:
+
+--Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela naître et grandir!
+
+Il répondit, comme si elle l'eût accusé:
+
+--Ce n'est pas ma faute, Any.
+
+--Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ...
+
+Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des
+yeux d'Olivier, où elle trouva une larme amère.
+
+Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de
+désespoir, et elle répéta plusieurs fois:
+
+--Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ...
+
+Puis après un moment de silence, elle ajouta:
+
+--C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas vieilli. Je sens le mien
+si vivant!
+
+Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant
+l'étranglaient. Elle écoutait, contre elle, les suffocations dans sa
+poitrine. Alors ressaisie par l'angoisse égoïste d'amour qui, depuis
+si longtemps, la rongeait, elle dit avec l'accent déchirant dont on
+constate un horrible malheur:
+
+--Dieu! comme vous l'aimez!
+
+Il avoua encore une fois:
+
+--Ah! oui, je l'aime!
+
+Elle songea quelques instants, et reprit:
+
+--Vous ne m'avez jamais aimée ainsi, moi?
+
+Il ne nia point, car il traversait une de ces heures où on dit toute
+la vérité, et il murmura:
+
+--Non, j'étais trop jeune, alors!
+
+Elle fut surprise.
+
+--Trop jeune? Pourquoi?
+
+--Parce que la vie était trop douce. C'est à nos âges seulement qu'on
+aime en désespérés.
+
+Elle demanda:
+
+--Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il à ce que vous
+éprouviez près de moi?
+
+--Oui et non ... et c'est pourtant presque la même chose. Je vous ai
+aimée autant qu'on peut aimer une femme. Elle, je l'aime comme
+vous, puisque c'est vous; mais cet amour est devenu quelque chose
+d'irrésistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis à
+lui comme une maison qui brûle est au feu!
+
+Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie, et prenant
+une voix consolante:
+
+--Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle sera mariée et partira. En
+ne la voyant plus, vous vous guérirez, sans doute.
+
+Il remua la tête.
+
+--Oh! je suis bien perdu, perdu!
+
+--Mais non, mais non! Vous serez trois mois sans la voir. Cela
+suffira. Il vous a bien suffi de trois mois pour l'aimer plus que moi,
+que vous connaissez depuis douze ans.
+
+Alors il l'implora dans son infinie détresse.
+
+--Any, ne m'abandonnez pas?
+
+--Que puis-je faire, mon ami?
+
+--Ne me laissez pas seul.
+
+--J'irai vous voir autant que vous voudrez.
+
+--Non. Gardez-moi ici, le plus possible.
+
+--Vous seriez près d'elle.
+
+--Et près de vous.
+
+--Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage.
+
+--Oh! Any!
+
+--Ou, du moins, très peu.
+
+--Puis-je rester ici, ce soir?
+
+--Non, pas dans l'état où vous êtes. Il faut vous distraire, aller au
+cercle, au théâtre, n'importe où, mais pas rester ici.
+
+--Je vous en prie.
+
+--Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai à dîner des gens dont
+la présence vous agiterait encore.
+
+--La duchesse? et ... lui? ...
+
+--Oui.
+
+--Mais j'ai passé la soirée d'hier avec eux.
+
+--Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.
+
+--Je vous promets d'être calme.
+
+--Non, c'est impossible.
+
+--Alors, je m'en vais.
+
+--Qui vous presse tant?
+
+--J'ai besoin de marcher.
+
+--C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'à la nuit, tuez-vous de
+fatigue et puis couchez-vous!
+
+Il s'était levé.
+
+--Adieu, Any.
+
+--Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. Voulez-vous que
+je fasse une grosse imprudence, comme autrefois, que je feigne de
+déjeuner ici, à midi, et que je déjeune avec vous à une heure un
+quart.
+
+--Oui, je veux bien. Vous êtes bonne!
+
+--C'est que je vous aime.
+
+--Moi aussi, je vous aime.
+
+--Oh! ne parlez plus de cela.
+
+--Adieu, Any.
+
+--Adieu, cher ami. A demain.
+
+--Adieu.
+
+Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui baisa les tempes,
+puis le coin des lèvres. Il avait maintenant les yeux secs, l'air
+résolu. Au moment de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entière
+dans ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il semblait boire,
+aspirer en elle tout l'amour qu'elle avait pour lui.
+
+Et il s'en alla très vite, sans se retourner.
+
+Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un siège et sanglota.
+Elle serait restée ainsi jusqu'à la nuit, si Annette, soudain, n'était
+venue la chercher. La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux
+rouges, lui répondit:
+
+--J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant. Remonte, et je te suis
+dans une seconde.
+
+Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du trousseau.
+
+La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy, en famille.
+
+On venait de se mettre à table et on parlait encore de la
+représentation de la veille, quand le maître d'hôtel entra, apportant
+trois énormes bouquets.
+
+Mme de Mortemain s'étonna.
+
+--Mon Dieu, qu'est-ce que cela?
+
+Annette s'écria:
+
+--Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous les envoyer?
+
+Sa mère répondit:
+
+--Olivier Bertin, sans doute.
+
+Depuis son départ, elle pensait à lui. Il lui avait paru si sombre,
+si tragique, elle voyait si clairement son malheur sans issue, elle
+ressentait si atrocement le contre-coup de cette douleur, elle
+l'aimait tant, si tendrement, si complètement, qu'elle avait le coeur
+écrasé sous des pressentiments lugubres.
+
+Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois cartes du peintre.
+Il avait écrit sur chacune, au crayon, les noms de la comtesse, de la
+duchesse et d'Annette.
+
+Mme de Mortemain demanda:
+
+--Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? Je lui ai trouvé hier
+bien mauvaise mine.
+
+Et Mme de Guilleroy reprit:
+
+--Oui, il m'inquiète un peu, bien qu'il ne se plaigne pas.
+
+Son mari ajouta:
+
+--Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit même ferme en ce
+moment. Je crois d'ailleurs que les célibataires tombent tout d'un
+coup. Ils ont des chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet,
+beaucoup changé.
+
+La comtesse soupira:
+
+--Oh oui!
+
+Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette pour dire:
+
+--Il y avait un article bien désagréable pour lui dans le _Figaro_ de
+ce matin.
+
+Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable au talent de
+son ami, jetaient la comtesse hors d'elle.
+
+--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas à
+s'occuper de pareilles grossièretés.
+
+Guilleroy s'étonnait:
+
+--Tiens, un article désagréable pour Olivier; mais je ne l'ai pas lu.
+A quelle page?
+
+Le marquis le renseigna.
+
+--A la première, en tête, avec ce titre: «Peinture moderne.»
+
+Et le député cessa de s'étonner.
+
+--Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il s'agissait de peinture.
+
+On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors de la politique et de
+l'agriculture, M. de Guilleroy ne s'intéressait pas à grand'chose.
+
+Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, jusqu'à ce qu'on
+entrât au salon pour prendre le café. La comtesse n'écoutait pas,
+répondait à peine, poursuivie par le souci de ce que pouvait faire
+Olivier. Où était-il? Où avait-il dîné? Où traînait-il en ce moment
+son inguérissable coeur? Elle sentait maintenant un regret cuisant de
+l'avoir laissé partir, de ne l'avoir point gardé; et elle le devinait
+rôdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, fuyant sous le
+chagrin.
+
+Jusqu'à l'heure du départ de la duchesse et de son neveu, elle ne
+parla guère, fouettée par des craintes vagues et superstitieuses, puis
+elle se mit au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, pensant
+à lui!
+
+Un temps très long s'était écoulé quand elle crut entendre sonner le
+timbre de l'appartement. Elle tressaillit, s'assit, écouta. Pour la
+seconde fois, le tintement vibrant éclata dans la nuit.
+
+Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa le bouton
+électrique qui devait réveiller sa femme de chambre. Puis, une bougie
+à la main, elle courut au vestibule.
+
+A travers la porte elle demanda:
+
+--Qui est là?
+
+Une voix inconnue répondit:
+
+--C'est une lettre.
+
+--Une lettre, de qui?
+
+--D'un médecin.
+
+--Quel médecin?
+
+--Je ne sais pas, c'est pour un accident.
+
+N'hésitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face d'un cocher de
+fiacre au chapeau ciré. Il tenait à la main un papier qu'il lui
+présenta. Elle lut: «Très urgent--Monsieur le comte de Guilleroy--».
+
+L'écriture était inconnue.
+
+--Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et attendez-moi.
+
+Devant la chambre de son mari, son coeur se mit à battre si fort
+qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle heurta le bois avec le métal de son
+bougeoir. Le comte dormait et n'entendait pas.
+
+Alors, impatiente, énervée, elle lança des coups de pied et elle
+entendit une voix pleine de sommeil qui demandait:
+
+--Qui est là? quelle heure est-il?
+
+Elle répondit:
+
+--C'est moi. J'ai à vous remettre une lettre urgente apportée par un
+cocher. Il y a un accident.
+
+Il balbutia du fond de ses rideaux:
+
+--Attendez, je me lève. J'arrive.
+
+Et, au bout d'une minute, il se montra en robe de chambre. En même
+temps que lui, deux domestiques accouraient, réveillés par les
+sonneries. Ils étaient effarés, ahuris, ayant aperçu dans la salle à
+manger un étranger assis sur une chaise.
+
+Le comte avait pris la lettre et la retournait dans ses doigts en
+murmurant:
+
+--Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.
+
+Elle dit fiévreuse:
+
+--Mais lisez donc!
+
+Il déchira l'enveloppe, déplia le papier, poussa une exclamation de
+stupeur, puis regarda sa femme avec des yeux effarés.
+
+--Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.
+
+Il balbutia, pouvant à peine parler, tant son émotion était vive.
+
+--Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin est tombé
+sous une voiture.
+
+Elle cria:
+
+--Mort!
+
+--Non, non, dit-il, voyez vous-même.
+
+Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, et elle lut:
+
+«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'éminent
+artiste, M. Olivier Bertin, a été renversé par un omnibus, dont la
+roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les
+suites probables de cet accident, qui peut n'être pas grave comme
+il peut avoir un dénouement fatal immédiat, M. Bertin vous prie
+instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir
+sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous
+voudrez bien vous rendre au désir de notre ami commun, qui peut avoir
+cessé de vivre avant le jour.
+
+«Dr DE RIVIL.»
+
+La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins
+d'épouvante. Puis soudain elle reçut, comme un choc électrique, une
+secousse de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux heures
+terribles, les plus vaillants des êtres.
+
+Se tournant vers sa domestique:
+
+--Vite, je vais m'habiller!
+
+La femme de chambre demanda:
+
+--Qu'est-ce que Madame veut mettre?
+
+--Peu m'importe. Ce que vous voudrez.
+
+--Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prêt dans cinq minutes.
+
+En retournant chez elle, l'âme bouleversée, elle aperçut le cocher,
+qui attendait toujours, et lui dit:
+
+--Vous avez votre voiture?
+
+--Oui, Madame?
+
+--C'est bien, nous la prendrons.
+
+Puis elle courut vers sa chambre.
+
+Follement, avec des mouvements précipités, elle jetait sur elle,
+accrochait, agrafait, nouait, attachait au hasard ses vêtements, puis,
+devant sa glace, elle releva et tordit ses cheveux à la diable, en
+regardant, sans y songer cette fois, son visage pâle et ses yeux
+hagards dans le miroir.
+
+Quand elle eut son manteau sur les épaules, elle se précipita
+vers l'appartement de son mari, qui n'était pas encore prêt. Elle
+l'entraîna:
+
+--Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut mourir.
+
+Le comte, effaré, la suivit en trébuchant, tâtant de ses pieds
+l'escalier obscur, cherchant à distinguer les marches pour ne point
+tomber.
+
+Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait si fort que
+ses dents s'entre-choquaient, et elle voyait par la portière fuir les
+becs de gaz voilés de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard
+était désert, la nuit sinistre. Ils trouvèrent, en arrivant, la porte
+du peintre demeurée ouverte, la loge du concierge éclairée et vide.
+
+Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur de Rivil, un petit
+homme grisonnant, court, rond, très soigné, très poli, vint à leur
+rencontre. Il fit à la comtesse un grand salut, puis tendit la main au
+comte.
+
+Elle lui demanda en haletant comme si la montée des marches eût épuisé
+tout le souffle de sa gorge:
+
+--Eh bien, docteur?
+
+--Eh bien, Madame, j'espère que ce sera moins grave que je n'avais cru
+au premier moment.
+
+Elle s'écria:
+
+--Il ne mourra point?
+
+--Non. Du moins je le crois pas.
+
+--En répondez-vous?
+
+--Non. Je dis seulement que j'espère me trouver en présence d'une
+simple contusion abdominale sans lésions internes.
+
+--Qu'appelez-vous des lésions?
+
+--Des déchirures.
+
+--Comment savez-vous qu'il n'en a pas?
+
+--Je le suppose.
+
+--Et s'il en avait?
+
+--Oh! alors, ce serait grave!
+
+--Il en pourrait mourir?
+
+--Oui.
+
+--Très vite?
+
+--Très vite. En quelques minutes ou même en quelques secondes. Mais,
+rassurez-vous, Madame, je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze
+jours.
+
+Elle avait écouté, avec une attention profonde, pour tout savoir, pour
+tout comprendre.
+
+Elle reprit:
+
+--Quelle déchirure pourrait-il avoir?
+
+--Une déchirure du foie par exemple.
+
+--Ce serait très dangereux?
+
+--Oui ... mais je serais surpris s'il survenait une complication
+maintenant. Entrons près de lui. Cela lui fera du bien, car il vous
+attend avec une grande impatience.
+
+Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la chambre, ce fut une tête
+blême sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer
+l'éclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres; et, dans
+cette face livide, la comtesse aperçut deux yeux qui la regardaient
+venir.
+
+Tout son courage, toute son énergie, toute sa résolution tombèrent,
+tant cette figure creuse et décomposée était celle d'un moribond.
+Lui, qu'elle avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose, ce
+spectre! Elle murmura entre ses lèvres: «Oh! mon Dieu!» et elle se mit
+à marcher vers lui, palpitante d'horreur.
+
+Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la grimace de cette
+tentative était effrayante.
+
+Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses deux mains, doucement,
+sur celle d'Olivier allongée près du corps, et elle balbutia:
+
+--Oh! mon pauvre ami.
+
+--Ce n'est rien,--dit-il tout bas, sans remuer la tête.
+
+Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce changement. Il était si
+pâle qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses
+joues caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage, et ses yeux
+aussi étaient rentrés comme si quelque fil les tirait en dedans.
+
+Il vit bien la terreur de son amie et soupira:
+
+--Me voici dans un bel état.
+
+Elle dit, en le regardant toujours fixement:
+
+--Comment cela est-il arrivé?
+
+Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par
+moments, tressaillait de secousses nerveuses.
+
+--Je n'ai pas regardé autour de moi ... je pensais à autre chose ... à
+toute autre chose ... oh! oui ... et un omnibus m'a renversé et passé
+sur le ventre ...
+
+En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, soulevée
+d'épouvante:
+
+--Est-ce que vous avez saigné?
+
+--Non. Je suis seulement un peu meurtri ... un peu écrasé.
+
+Elle demanda:
+
+--Où cela a-t-il eu lieu?
+
+Il répondit tout bas:
+
+--Je ne sais pas trop. C'était fort loin.
+
+Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse s'affaissa. Le comte
+restait debout au pied du lit, répétant entre ses dents:
+
+--Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... quel affreux malheur!
+
+Et il éprouvait vraiment un grand chagrin, car il aimait beaucoup
+Olivier.
+
+La comtesse reprit:
+
+--Mais, où cela est-il arrivé?
+
+Le médecin répondit:
+
+--Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt je n'y comprends rien.
+C'est aux Gobelins, presque hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre,
+qui l'a ramené, m'a affirmé l'avoir pris dans une pharmacie de ce
+quartier-là, où on l'avait porté, à neuf heures du soir!
+
+Puis se penchant vers Olivier:
+
+--Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des Gobelins?
+
+Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, puis murmura:
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Mais où alliez-vous?
+
+--Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!
+
+Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit des lèvres de la
+comtesse; puis, après une suffocation qui la laissa quelques secondes
+sans haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les
+yeux et se mit à pleurer affreusement.
+
+Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable, d'accablant,
+venait de tomber sur son coeur: le remords de n'avoir pas gardé
+Olivier chez elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait roulé,
+ivre de chagrin, sous cette voiture.
+
+Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à présent:
+
+--Ne pleurez pas. Ça me déchire.
+
+Par une tension formidable de volonté, elle cessa de sangloter,
+découvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une
+crispation remuât son visage, où des larmes continuaient à couler,
+lentement.
+
+Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap
+du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait là d'autres
+personnes, et leur regard portait d'un coeur à l'autre une émotion
+surhumaine.
+
+C'était entre eux, rapide, muette et terrible, l'évocation de tous
+leurs souvenirs, de toute leur tendresse écrasée aussi, de tout ce
+qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et
+confondu en leur vie, dans cet entraînement qui les donna l'un à
+l'autre.
+
+Ils se regardaient, et le besoin de se parler, d'entendre ces mille
+choses intimes, si tristes, qu'ils avaient encore à se dire, leur
+montait aux lèvres, irrésistible. Elle sentit qu'il lui fallait, à
+tout prix, éloigner ces deux hommes qu'elle avait derrière elle,
+qu'elle devait trouver un moyen, une ruse, une inspiration, elle,
+la femme fécondé en ressources. Et elle se mit à y songer, les yeux
+toujours fixés sur Olivier.
+
+Son mari et le docteur causaient à voix basse. Il était question des
+soins à donner.
+
+Tournant la tête, elle dit au médecin:
+
+--Avez-vous amené une garde?
+
+--Non. Je préfère envoyer un interne qui pourra mieux surveiller la
+situation.
+
+--Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais trop de soins.
+Pouvez-vous les avoir cette nuit même, car je ne pense pas que vous
+restiez jusqu'au matin?
+
+--En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis quatre heures déjà.
+
+--Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde et l'interne?
+
+--C'est assez difficile, au milieu de la nuit. Enfin, je vais essayer.
+
+--Il le faut.
+
+--Ils vont peut-être promettre, mais viendront-ils?
+
+--Mon mari vous accompagnera et les ramènera de gré ou de force.
+
+--Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.
+
+--Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de défi, de protestation
+indignée contre toute résistance à sa volonté. Puis elle exposa,
+avec cette autorité de parole à laquelle on ne réplique point, les
+nécessités de la situation. Il fallait qu'on eût, avant une heure,
+l'interne et la garde, afin de prévenir tous les accidents. Pour les
+avoir, il fallait que quelqu'un les prît au lit et les amenât. Son
+mari seul pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait auprès
+du malade, elle, dont c'était le devoir et le droit. Elle remplissait
+simplement son rôle d'amie, son rôle de femme. D'ailleurs, elle le
+voulait ainsi et personne ne l'en pourrait dissuader.
+
+Son raisonnement était sensé. Il en fallait bien convenir, et on se
+décida à le suivre.
+
+Elle s'était levée, tout entière à cette pensée de leur départ, ayant
+hâte de les sentir loin et de rester seule. Maintenant, afin de ne
+point commettre de maladresse pendant leur absence, elle écoutait, en
+cherchant à bien comprendre, à tout retenir, à ne rien oublier, les
+recommandations du médecin. Le valet de chambre du peintre, debout
+à côté d'elle, écoutait aussi, et, derrière lui, sa femme, la
+cuisinière, qui avait aidé pendant les premiers pansements, indiquait
+par des signes de tête qu'elle avait également compris. Quand la
+comtesse eût récité comme une leçon toutes ces instructions, elle
+pressa les deux hommes de s'en aller, en répétant à son mari:
+
+--Revenez vite, surtout, revenez vite.
+
+--Je vous emmène dans mon coupé, disait le docteur au comte. Il vous
+ramènera plus rapidement. Vous serez ici dans une heure.
+
+Avant de partir, le médecin examina de nouveau longuement le blessé,
+afin de s'assurer que son état demeurait satisfaisant.
+
+Guilleroy hésitait encore. Il disait:
+
+--Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous faisons là?
+
+--Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que de repos et de calme.
+Madame de Guilleroy voudra bien ne pas le laisser parler et lui parler
+le moins possible.
+
+La comtesse fut atterrée, et reprit:
+
+--Alors il ne faut pas lui parler?
+
+--Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et demeurez près de lui. Il ne
+se sentira pas seul et s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de
+fatigue de parole ou même de pensée. Je serai ici vers neuf heures du
+matin. Adieu, Madame, je vous présente mes respects.
+
+Il s'en alla en saluant profondément, suivi par le comte qui répétait:
+
+--Ne vous tourmentez pas, ma chère. Avant une heure je serai de retour
+et vous pourrez rentrer chez nous.
+
+Lorsqu'ils furent partis, elle écouta le bruit de la porte d'en bas
+qu'on refermait, puis le roulement du coupé s'éloignant dans la rue.
+
+Le domestique et la cuisinière étaient demeurés dans la chambre,
+attendant des ordres. La comtesse les congédia.
+
+--Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai besoin de quelque
+chose.
+
+Ils s'en allèrent aussi et elle demeura seule auprès de lui.
+
+Elle était revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les
+deux bords de l'oreiller, des deux côtés de cette tête chérie, elle
+se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si près du visage
+qu'elle semblait lui souffler les mots sur la peau:
+
+--C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture?
+
+Il répondit en essayant toujours de sourire:
+
+--Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi.
+
+--Ce n'est pas vrai, c'est vous.
+
+--Non, je vous affirme que c'est elle.
+
+Après quelques instants de silence, de ces instants où les âmes
+semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura:
+
+--Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous ai laissé partir, que
+je ne vous ai pas gardé!
+
+Il répondit avec conviction:
+
+--Cela me serait arrivé tout de même, un jour ou l'autre.
+
+Ils se regardèrent encore, cherchant à voir leurs plus secrètes
+pensées. Il reprit:
+
+--Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop.
+
+Elle balbutia:
+
+--Vous souffrez beaucoup?
+
+--Oh! oui.
+
+Se penchant un peu plus, elle affleura son front, puis ses yeux, puis
+ses joues de baisers lents, légers, délicats comme des soins. Elle le
+touchait à peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de souffle
+que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps, très
+longtemps, il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et menues
+caresses qui semblait l'apaiser, le rafraîchir, car son visage
+contracté tressaillait moins qu'auparavant.
+
+Puis il dit:
+
+--Any?
+
+Elle cessa de le baiser pour entendre.
+
+--Quoi! mon ami.
+
+--Il faut que vous me fassiez une promesse.
+
+--Je vous promets tout ce que vous voudrez.
+
+--Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amènerez
+Annette, une fois, rien qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir
+sans l'avoir revue ... Songez que ... demain... à cette heure-ci ...
+j'aurai peut-être ... j'aurai sans doute fermé les yeux pour toujours ...
+et que je ne vous verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni
+elle ...
+
+Elle l'arrêta, le coeur déchiré:
+
+--Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous promets de
+l'amener.
+
+--Vous le jurez?
+
+--Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne parlez plus. Vous me
+faites un mal affreux ... taisez-vous.
+
+Il eut une convulsion rapide de tous les traits; puis, quand elle fut
+passée, il dit:
+
+--Si nous n'avons plus que quelques moments à rester ensemble, ne les
+perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant
+aimée ...
+
+Elle soupira:
+
+--Et moi ... comme je vous aime toujours.
+
+Il dit encore:
+
+--Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont été
+durs ... Ce n'est point votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la
+vie parfois est triste ... et comme il est difficile de mourir! ...
+
+--Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ...
+
+Il continuait, sans l'écouter:
+
+--J'aurais été un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre
+fille....
+
+--Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... Il semblait songer,
+plutôt que lui parler.
+
+--Ah! celui qui a inventé cette existence et fait les hommes a été
+bien aveugle, ou bien méchant.
+
+--Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez jamais aimée,
+taisez-vous ... ne parlez plus ainsi.
+
+Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même qu'elle avait
+l'air aussi d'une mourante, et il se tut.
+
+Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit
+sa main étendue sur le drap:
+
+--Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et
+pensez à moi comme je pense à vous.
+
+Ils recommencèrent à se regarder, immobiles, joints l'un à l'autre
+par le contact brûlant de leurs chairs. Elle serrait, par petites
+secousses, cette main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces
+appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur
+disait quelque chose, évoquait une parcelle de leur passé fini,
+remuait dans leur mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse.
+Chacune d'elles était une question secrète, chacune d'elles était une
+réponse mystérieuse, tristes questions et tristes réponses, ces «vous
+en souvient-il?» d'un vieil amour.
+
+Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui serait peut-être le
+dernier, remontaient à travers les ans toute l'histoire de leur
+passion; et on n'entendait plus dans la chambre que le crépitement du
+feu.
+
+Il dit tout à coup, comme au sortir d'un rêve, avec un sursaut de
+terreur:
+
+--Vos lettres!
+
+Elle demanda:
+
+--Quoi? mes lettres?
+
+--J'aurais pu mourir sans les avoir détruites.
+
+Elle s'écria:
+
+--Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. Qu'on les trouve et qu'on
+les lise, je m'en moque!
+
+Il répondit:
+
+--Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon
+secrétaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre
+et les jeter au feu.
+
+Elle ne bougeait point et restait crispée, comme s'il lui eût
+conseillé une lâcheté.
+
+Il reprit:
+
+--Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me
+tourmenter, m'énerver, m'affoler. Songez qu'elles tomberaient entre
+les mains de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... ou même
+de votre mari ... Je ne veux pas ...
+
+Elle se leva, hésitant encore et répétant:
+
+--Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me semble que vous allez
+me faire brûler nos deux coeurs.
+
+Il suppliait, le visage décomposé par l'angoisse.
+
+Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna, et marcha vers le meuble.
+En ouvrant le tiroir, elle l'aperçut plein jusqu'aux bords d'une
+couche épaisse de lettres entassées les unes sur les autres; et elle
+reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes de l'adresse
+qu'elle avait si souvent écrites. Elle les savait, ces deux lignes--un
+nom d'homme, un nom de rue--autant que son propre nom, autant qu'on
+peut savoir les quelques mots qui vous ont représenté dans la vie
+toute l'espérance et tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites
+choses carrées qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire de son
+amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher d'elle pour le lui donner,
+avec un peu d'encre, sur du papier blanc.
+
+Il avait essayé de tourner sa tête sur l'oreiller afin de la regarder,
+et il dit encore une fois:
+
+--Brûlez-les bien vite.
+
+Alors, elle en prit deux poignées et les garda quelques instants dans
+ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant
+il y avait des choses diverses là dedans, en ce moment, de choses
+finies, si douces, senties, rêvées. C'était l'âme de son âme, le coeur
+de son coeur, l'essence de son être aimant qu'elle tenait là; et elle
+se rappelait avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes,
+avec quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d'adorer quelqu'un,
+et de le dire.
+
+Olivier répéta:
+
+--Brûlez, brûlez-les, Any.
+
+D'un même geste de ses deux mains, elle lança dans le foyer les deux
+paquets de papiers qui s'éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis,
+elle en saisit d'autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus, puis
+d'autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se
+relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne.
+
+Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout,
+attendant, regardant la flamme presque étouffée ramper sur les côtés
+de cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par les bords,
+rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s'éteignait,
+reprenait, grandissait. Ce fut bientôt, tout autour de la pyramide
+blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de
+lumière; et cette lumière illuminant cette femme debout et cet
+homme couché, c'était leur amour brûlant, c'était leur amour qui se
+changeait en cendres.
+
+La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante de cette flambée,
+elle aperçut son ami, penché, hagard, au bord du lit...
+
+Il demandait:
+
+--Tout y est?
+
+--Oui, tout.
+
+Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette destruction un
+dernier regard et, sur l'amas de papiers à moitié consumés déjà, qui
+se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de
+rouge. On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du
+coeur même des lettres, de chaque lettre, comme d'une blessure, et
+elles glissaient doucement vers la flamme en laissant une traînée de
+pourpre.
+
+La comtesse reçut dans l'âme le choc d'un effroi surnaturel et elle
+recula comme si elle eût regardé assassiner quelqu'un, puis elle
+comprit, elle comprit tout à coup qu'elle venait de voir simplement la
+cire des cachets qui fondait.
+
+Alors, elle retourna vers le blessé et, soulevant doucement sa tête,
+la remit avec précaution au centre de l'oreiller. Mais il avait
+remué, et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage
+tiraillé par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir
+qu'elle était là.
+
+Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât son regard
+obstinément fermé, qu'il pût lui dire encore une parole.
+
+Elle demanda, enfin:
+
+--Tous souffrez beaucoup?
+
+Il ne répondit pas.
+
+Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer
+à la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux éperdus, des
+yeux fous.
+
+Elle répéta terrifiée:
+
+--Vous souffrez? ... Olivier! Répondez-moi! Voulez-vous que j'appelle ...
+faites un effort, dites-moi quelque chose! ...
+
+Elle crut entendre qu'il balbutiait:
+
+--Amenez-la ... vous me l'avez juré ...
+
+Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulsée et
+grimaçante.
+
+Elle répétait:
+
+--Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? voulez-vous que
+j'appelle...
+
+Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit:
+
+--Non ... ce n'est rien.
+
+Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout à coup dans
+une sorte d'hébétement somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle
+se rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait
+plus, le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa
+respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls,
+ses doigts s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des secousses
+légères, que la comtesse percevait jusqu'à la racine de ses cheveux,
+dont elle vibrait à crier. Ce n'étaient plus les petites pressions
+volontaires qui racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes
+les tristesses de leurs coeurs, c'étaient d'inapaisables spasmes qui
+disaient seulement les tortures du corps.
+
+Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, une envie folle de
+s'en aller, de sonner, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour
+ne pas troubler son repos.
+
+Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait à travers les
+murailles; et elle écoutait si le roulement des roues ne s'arrêtait
+point devant la porte, si son mari ne revenait pas la délivrer,
+l'arracher enfin à ce sinistre tête-à-tête.
+
+Comme elle essayait de dégager sa main de celle d'Olivier, il la serra
+en poussant un grand soupir! Alors elle se résigna à attendre afin de
+ne point l'agiter.
+
+Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux
+bougies s'éteignirent; un meuble craqua.
+
+Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort, sauf la haute
+horloge flamande de l'escalier qui, régulièrement, carillonnait
+l'heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du
+Temps, en la modulant sur ses timbres divers.
+
+La comtesse immobile sentait grandir en son âme une intolérable
+terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des idées effrayantes lui
+troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts
+d'Olivier se refroidissaient dans les siens. Était-ce vrai? Non,
+sans doute! D'où lui était venue cependant la sensation d'un contact
+inexprimable et glacé? Elle se souleva, éperdue d'épouvanté, pour
+regarder son visage.--Il était détendu, impassible, inanimé,
+indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Éternel Oubli.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort,
+by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***
+
+***** This file should be named 11450-8.txt or 11450-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/4/5/11450/
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
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+The Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Fort comme la mort
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450]
+[Date last updated: May 18, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+<h2>GUY DE MAUPASSANT</h2>
+<br><br><br>
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+<h1>FORT COMME LA MORT</h1>
+<br><br><br>
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+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3><br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie
+ouverte du plafond. C'était un grand carré de lumière
+éclatante et bleue, un trou clair sur un infini
+lointain d'azur, où passaient, rapides, des vols
+d'oiseaux.</p>
+
+<p>Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et
+drapée, la clarté joyeuse du ciel s'atténuait, devenait
+douce, s'endormait sur les étoffes, allait mourir
+dans les portières, éclairait à peine les coins
+sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient
+comme des feux. La paix et le sommeil semblaient
+emprisonnés là dedans, la paix des maisons d'artistes
+où l'âme humaine a travaillé. En ces murs
+que la pensée habite, où la pensée s'agite, s'épuise
+en des efforts violents, il semble que tout soit las,
+accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout semble mort
+après ces crises de vie; et tout repose, les meubles,
+les étoffes, les grands personnages inachevés sur
+les toiles, comme si le logis entier avait souffert
+de la fatigue du maître, avait peiné avec lui, prenant
+part, tous les jours, à sa lutte recommencée.
+Une vague odeur engourdissante de peinture, de
+térébenthine et de tabac flottait, captée par les tapis
+et les sièges; et aucun autre bruit ne troublait le
+lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles
+qui passaient sur le châssis ouvert, et la
+longue rumeur confuse de Paris à peine entendue
+par-dessus les toits. Rien ne remuait que la montée
+intermittente d'un petit nuage de fumée bleue
+s'élevant vers le plafond à chaque bouffée de cigarette
+qu'Olivier Bertin, allongé sur son divan,
+soufflait lentement entre ses lèvres.</p>
+
+<p>Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait
+le sujet d'un nouveau tableau. Qu'allait-il faire?
+Il n'en savait rien encore. Ce n'était point d'ailleurs
+un artiste résolu et sûr de lui, mais un inquiet
+dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre
+toutes les manifestations de l'art. Riche, illustre,
+ayant conquis tous les honneurs, il demeurait,
+vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait pas encore
+au juste vers quel idéal il a marché. Il avait
+été prix de Rome, défenseur des traditions, évocateur,
+après tant d'autres, des grandes scènes de
+l'histoire; puis, modernisant ses tendances, il avait
+peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.
+Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace
+au rêve changeant, épris de son art qu'il connaissait
+à merveille, il avait acquis, grâce à la finesse
+de son esprit, des qualités d'exécution remarquables
+et une grande souplesse de talent née en
+partie de ses hésitations et de ses tentatives dans
+tous les genres. Peut-être aussi l'engouement
+brusque du monde pour ses oeuvres élégantes,
+distinguées et correctes, avait-il influencé sa nature
+en l'empêchant d'être ce qu'il serait normalement
+devenu. Depuis le triomphe du début, le
+désir de plaire toujours le troublait sans qu'il s'en
+rendît compte, modifiait secrètement sa voie, atténuait
+ses convictions. Ce désir de plaire, d'ailleurs,
+apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait
+contribué beaucoup à sa gloire.</p>
+
+<p>L'aménité de ses manières, toutes les habitudes
+de sa vie, le soin qu'il prenait de sa personne, son
+ancienne réputation de force et d'adresse, d'homme
+d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de petites
+notoriétés à sa célébrité croissante. Après
+<i>Cléopâtre,</i> la première toile qui l'illustra jadis,
+Paris brusquement s'était épris de lui, l'avait
+adopté, fêté, et il était devenu soudain un de ces
+brillants artistes mondains qu'on rencontre au
+bois, que les salons se disputent, que l'Institut
+accueille dès leur jeunesse. Il y était entré en conquérant
+avec l'approbation de la ville entière.</p>
+
+<p>La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches
+de la vieillesse, en le choyant et le caressant.</p>
+
+<p>Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il
+sentait épanouie au dehors, il cherchait un sujet
+poétique. Un peu engourdi d'ailleurs par sa cigarette
+et son déjeuner, il rêvassait, le regard en
+l'air, esquissant dans l'azur des figures rapides,
+des femmes gracieuses dans une allée du bois ou
+sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord de
+l'eau, toutes les fantaisies galantes où se complaisait
+sa pensée. Les images changeantes se dessinaient
+au ciel, vagues et mobiles dans l'hallucination
+colorée de son oeil; et les hirondelles qui
+rayaient l'espace d'un vol incessant de flèches
+lancées semblaient vouloir les effacer en les biffant
+comme des traits de plume.</p>
+
+<p>Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues
+ressemblaient à quelque chose qu'il avait fait déjà,
+toutes les femmes apparues étaient les filles ou les
+soeurs de celles qu'avait enfantées son caprice d'artiste;
+et la crainte encore confuse, dont il était obsédé
+depuis un an, d'être vidé, d'avoir fait le tour
+de ses sujets, d'avoir tari son inspiration, se précisait
+devant cette revue de son oeuvre, devant cette
+impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de
+l'inconnu.</p>
+
+<p>Il se leva mollement pour chercher dans ses
+cartons parmi ses projets délaissés s'il ne trouverait
+point quelque chose qui éveillerait une idée
+en lui.</p>
+
+<p>Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter
+les esquisses, les croquis, les dessins qu'il gardait
+enfermés en une grande armoire ancienne; puis,
+vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit
+meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette,
+siffla un air qui courait les rues et, se baissant,
+ramassa sous une chaise un pesant haltère qui
+traînait.</p>
+
+<p>Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant
+la glace qui lui servait à contrôler la justesse
+des poses, à vérifier les perspectives, à mettre à
+l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste en face, il
+jongla en se regardant.</p>
+
+<p>Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa
+force, puis dans le monde pour sa beauté. L'âge,
+maintenant, pesait sur lui, l'alourdissait. Grand,
+les épaules larges, la poitrine pleine, il avait pris
+du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât
+à faire des armes tous les jours et à monter
+à cheval avec assiduité. La tête était restée remarquable,
+aussi belle qu'autrefois, bien que différente.
+Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient
+son oeil noir sous d'épais sourcils gris. Sa moustache
+forte, une moustache de vieux soldat, était
+demeurée presque brune et donnait à sa figure un
+rare caractère d'énergie et de fierté.</p>
+
+<p>Debout devant la glace, les talons unis, le corps
+droit, il faisait décrire aux deux boules de fonte
+tous les mouvements ordonnés, au bout de son
+bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant
+l'effort tranquille et puissant.</p>
+
+<p>Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait
+l'atelier tout entier, il vit remuer une portière,
+puis une tête de femme parut, rien qu'une tête qui
+regardait. Une voix, derrière lui, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;On est ici?</p>
+
+<p>Il répondit:&mdash;Présent&mdash;en se retournant.
+Puis jetant son haltère sur le tapis, il courut vers
+la porte avec une souplesse un peu forcée.</p>
+
+<p>Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils
+se furent serré la main:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous exerciez, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis
+laissé surprendre.</p>
+
+<p>Elle rit et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La loge de votre concierge était vide et,
+comme je vous sais toujours seul à cette heure-ci,
+je suis entrée sans me faire annoncer.</p>
+
+<p>Il la regardait.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre! comme vous êtes belle. Quel chic!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on
+peut dire qu'aujourd'hui on a le sentiment des
+nuances.</p>
+
+<p>Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait
+du bout des doigts l'ordonnance des plis, en
+homme qui sait la toilette comme un couturier,
+ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée
+d'artiste et ses muscles d'athlète à raconter, avec
+la barbe mince des pinceaux, les modes changeantes
+et délicates, à révéler la grâce féminine
+enfermée et captive en des armures de velours et
+de soie ou sous la neige des dentelles.</p>
+
+<p>Il finit par déclarer:</p>
+
+<p>&mdash;C'est très réussi. Ça vous va très bien.</p>
+
+<p>Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et
+de lui plaire.</p>
+
+<p>Plus toute jeune, mais encore belle, pas très
+grande, un peu forte, mais fraîche avec cet éclat
+qui donne à la chair de quarante ans une saveur
+de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui
+s'épanouissent indéfiniment jusqu'à ce que, trop
+fleuries, elles tombent en une heure.</p>
+
+<p>Elle gardait sous ses cheveux blonds la grâce
+alerte et jeune de ces Parisiennes qui ne vieillissent
+pas, qui portent en elles une force surprenante
+de vie, une provision inépuisable de résistance,
+et qui, pendant vingt ans, restent pareilles,
+indestructibles et triomphantes, soigneuses avant
+tout de leur corps et économes de leur santé.</p>
+
+<p>Elle leva son voile et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on ne m'embrasse pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fumé, dit-il.</p>
+
+<p>Elle fit:&mdash;Pouah.&mdash;Puis, tendant ses lèvres:&mdash;Tant pis.</p>
+
+<p>Et leurs bouches se rencontrèrent.</p>
+
+<p>Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette
+printanière, avec des mouvements prompts
+et sûrs, habitués à cette manoeuvre familière.
+Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda
+avec intérêt:</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari va bien?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, il doit même parler à la Chambre
+en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Sur quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute sur les betteraves ou les huiles
+de colza, comme toujours.</p>
+
+<p>Son mari, le comte de Guilleroy, député de
+l'Eure, s'était fait une spécialité de toutes les questions
+agricoles.</p>
+
+<p>Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse
+qu'elle ne connaissait pas, elle traversa l'atelier,
+en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Un pastel que je commence, le portrait de la
+princesse de Pontève.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit-elle gravement, que si vous
+vous remettez à faire des portraits de femme, je
+fermerai votre atelier. Je sais trop où ça mène,
+ce travail-là.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait
+d'Any.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien.</p>
+
+<p>Elle examinait le pastel commencé en femme
+qui sait les questions d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha,
+fit un abat-jour de sa main, chercha la
+place d'où l'esquisse était le mieux en lumière,
+puis elle se déclara satisfaite.</p>
+
+<p>&mdash;Il est fort bon. Vous réussissez très bien le
+pastel.</p>
+
+<p>Il murmura, flatté:</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup
+de distinction. Ça n'est pas fait pour les maçons de
+la peinture.</p>
+
+<p>Depuis douze ans elle accentuait son penchant
+vers l'art distingué, combattait ses retours vers la
+simple réalité, et par des considérations d'élégance
+mondaine, elle le poussait tendrement vers un
+idéal de grâce un peu maniéré et factice.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-elle, la princesse?</p>
+
+<p>Il dut lui donner mille détails de toute sorte,
+ces détails minutieux où se complaît la curiosité
+jalouse et subtile des femmes, en passant des remarques
+sur la toilette aux considérations sur l'esprit.</p>
+
+<p>Et soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle coquette avec vous?</p>
+
+<p>Il rit et jura que non.</p>
+
+<p>Alors, posant ses deux mains sur les épaules du
+peintre, elle le regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation
+faisait frémir la pupille ronde au milieu
+de l'iris bleu taché d'imperceptibles points noirs
+comme des éclaboussures d'encre.</p>
+
+<p>Elle murmura de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, elle n'est pas coquette?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien vrai.</p>
+
+<p>Elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez
+plus que moi maintenant. C'est fini, fini pour d'autres.
+Il est trop tard, mon pauvre ami.</p>
+
+<p>Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui
+frôle le coeur des hommes mûrs quand on leur
+parle de leur âge, et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a
+eu et il n'y aura que vous en ma vie, Any.</p>
+
+<p>Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le
+divan, le fit asseoir à côté d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche un sujet de tableau.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, puisque je cherche.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait ces jours-ci?</p>
+
+<p>Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait
+reçues, les dîners et les soirées, les conversations
+et les potins. Ils s'intéressaient l'un et l'autre
+d'ailleurs à toutes ces choses futiles et familières
+de l'existence mondaine. Les petites rivalités,
+les liaisons connues ou soupçonnées, les jugements
+tout faits, mille fois redits, mille fois
+entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes
+événements et les mêmes opinions, emportaient et
+noyaient leurs esprits dans ce fleuve trouble et
+agité qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant
+tout le monde, dans tous les mondes, lui comme
+artiste devant qui toutes les portes s'étaient ouvertes,
+elle comme femme élégante d'un député
+conservateur, ils étaient exercés à ce sport de la
+causerie française fine, banale, aimablement malveillante,
+inutilement spirituelle, vulgairement
+distinguée qui donne une réputation particulière
+et très enviée à ceux dont la langue s'est assouplie
+à ce bavardage médisant.</p>
+
+<p>&mdash;Quand venez-vous dîner? demanda-t-elle tout
+à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez. Dites votre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain,
+les Corbelle et Musadieu, pour fêter le retour de
+ma fillette qui arrive ce soir. Mais ne le dites pas.
+C'est un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver
+Annette. Je ne l'ai pas vue depuis trois
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Depuis trois ans!</p>
+
+<p>Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette
+était devenue l'affection dernière et passionnée de
+sa grand'mère, Mme Paradin, qui, presque aveugle,
+demeurait toute l'année dans la propriété de son
+gendre, au château de Roncières, dans l'Eure. Peu
+à peu, la vieille femme avait gardé de plus en plus
+l'enfant près d'elle et, comme les Guilleroy passaient
+presque la moitié de leur vie en ce domaine
+où les appelaient sans cesse des intérêts de toute
+sorte, agricoles et électoraux, on avait fini par ne
+plus amener à Paris, que de temps en temps la
+fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et remuante
+de la campagne à la vie cloîtrée de la
+ville.</p>
+
+<p>Depuis trois ans elle n'y était même pas venue
+une seule fois, la comtesse préférant l'en tenir
+tout à fait éloignée, afin de ne point éveiller en
+elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son
+entrée dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait
+donné là-bas deux institutrices fort diplômées, et
+elle multipliait ses voyages auprès de sa mère et
+de sa fille. Le séjour d'Annette au château était
+d'ailleurs rendu presque nécessaire par la présence
+de la vieille femme.</p>
+
+<p>Autrefois, Olivier Bertin allait chaque été passer
+six semaines ou deux mois à Roncières; mais
+depuis trois ans des rhumatismes l'avaient entraîné
+en des villes d'eaux lointaines qui avaient
+tellement ravivé son amour de Paris, qu'il ne le
+pouvait plus quitter en y rentrant.</p>
+
+<p>La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir
+qu'à l'automne, mais son père avait brusquement
+conçu un projet de mariage pour elle, et il la rappelait
+afin qu'elle rencontrât immédiatement celui
+qu'il lui destinait comme fiancé, le marquis de
+Farandal. Cette combinaison, d'ailleurs, était tenue
+très secrète, et seul Olivier Bertin en avait
+reçu la confidence de madame de Guilleroy.</p>
+
+<p>Donc il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Alors l'idée de votre mari est bien arrêtée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je la crois même très heureuse.</p>
+
+<p>Puis ils parlèrent d'autres choses.</p>
+
+<p>Elle revint à la peinture et voulut le décider à
+faire un Christ. Il résistait, jugeant qu'il y en
+avait déjà assez par le monde; mais elle tenait
+bon, obstinée, et elle s'impatientait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais
+ma pensée; ce serait très nouveau, très hardi. On
+le descend de la croix et l'homme qui a détaché
+les mains laisse échapper tout le haut du corps. Il
+tombe et s'abat sur la foule qui lève les bras pour
+le recevoir et le soutenir. Comprenez-vous bien?</p>
+
+<p>Oui, il comprenait; il trouvait même la conception
+originale, mais il se sentait dans une
+veine de modernité, et, comme son amie était étendue
+sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un
+fin soulier, et donnant à l'oeil la sensation de
+la chair à travers le bas presque transparent, il
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà
+la vie: un pied de femme au bord d'une robe! On
+peut mettre tout là dedans, de la vérité, du désir,
+de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus joli
+qu'un pied de femme, et quel mystère ensuite:
+la jambe cachée, perdue et devinée sous cette
+étoffe!</p>
+
+<p>S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le
+soulier et l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine
+de cuir, s'agita comme une petite bête remuante,
+surprise d'être laissée libre.</p>
+
+<p>Bertin répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus matériel
+que la main. Montrez votre main, Any!</p>
+
+<p>Elle avait de longs gants, montant jusqu'au
+coude. Pour en ôter un, elle le prit tout en haut
+par le bord et vivement le fit glisser, en le retournant
+à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache.
+Le bras apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si
+vite qu'il fit surgir l'idée d'une nudité complète et
+hardie.</p>
+
+<p>Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre
+au bout du poignet. Les bagues brillaient sur ses
+doigts blancs; et les ongles rosés, très effilés, semblaient
+des griffes amoureuses poussées au bout
+de cette mignonne patte de femme.</p>
+
+<p>Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant.
+Il faisait remuer les doigts comme des
+joujoux de chair, et il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle drôle de chose! Quelle drôle de chose!
+Quel gentil petit membre, intelligent et adroit, qui
+exécute tout ce qu'on veut, des livres, de la dentelle,
+des maisons, des pyramides, des locomotives,
+de la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore
+sa meilleure besogne.</p>
+
+<p>Il enlevait les bagues une à une; et comme l'alliance,
+un fil d'or, tombait à son tour, il murmura
+en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;La loi. Saluons.</p>
+
+<p>&mdash;Bête! dit elle, un peu froissée.</p>
+
+<p>Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette
+tendance française qui mêle une apparence d'ironie
+aux sentiments les plus sérieux, et souvent il
+la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les
+distinctions subtiles des femmes, et discerner les
+limites des départements sacrés, comme il disait.
+Elle se fâchait surtout chaque fois qu'il parlait avec
+une nuance de blague familière de leur liaison si
+longue qu'il affirmait être le plus bel exemple
+d'amour du dix-neuvième siècle. Elle demanda,
+après un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous mènerez au vernissage, Annette
+et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien.</p>
+
+<p>Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles
+du prochain Salon, dont l'ouverture devait avoir
+lieu dans quinze jours.</p>
+
+<p>Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir
+d'une course oubliée:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.</p>
+
+<p>Il jouait rêveusement avec la chaussure légère
+en la tournant et la retournant dans ses mains distraites.</p>
+
+<p>Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter
+entre la robe et le tapis et qui ne remuait plus, un
+peu refroidi par l'air, puis il le chaussa; et Mme de
+Guilleroy, s'étant levée, alla vers la table où traînaient
+des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et
+récentes, à côté d'un encrier de peintre où l'encre
+ancienne était séchée. Elle regardait d'un oeil curieux,
+touchait aux feuilles, les soulevait pour voir
+dessous.</p>
+
+<p>Il dit en s'approchant d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez déranger mon désordre.</p>
+
+<p>Sans répondre, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce monsieur qui veut acheter vos
+<i>Baigneuses</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Un Américain que je ne connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous consenti pour la <i>Chanteuse des
+rues</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Dix mille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas
+exceptionnel. Adieu, cher.</p>
+
+<p>Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un
+calme baiser; et elle disparut sous la portière,
+après avoir dit, à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vendredi, huit heures. Je ne veux point que
+vous me reconduisiez. Vous le savez bien. Adieu.</p>
+
+<p>Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette,
+puis se mit à marcher à pas lents à travers
+son atelier. Tout le passé de cette liaison se
+déroulait devant lui. Il se rappelait les détails lointains
+disparus, les recherchait en les enchaînant
+l'un à l'autre, s'intéressait tout seul à cette chasse
+aux souvenirs.</p>
+
+<p>C'était au moment où il venait de se lever comme
+un astre sur l'horizon du Paris artiste, alors que
+les peintres avaient accaparé toute la faveur du
+public et peuplaient un quartier d'hôtels magnifiques
+gagnés en quelques coups de pinceau.</p>
+
+<p>Bertin, après son retour de Rome, en 1864, était
+demeuré quelques années sans succès et sans renom;
+puis soudain, en 1868, il exposa sa <i>Cléopâtre</i>
+et fut en quelques jours porté aux nues par la critique
+et le public.
+En 1872, après la guerre, après que la mort
+d'Henri Regnault eut fait à tous ses confrères une
+sorte de piédestal de gloire, une <i>Jocaste</i>, sujet hardi,
+classa Bertin parmi les audacieux, bien que son
+exécution sagement originale le fît goûter quand
+même par les académiques. En 1873, une première
+médaille le mit hors concours avec sa <i>Juive d'Alger</i>
+qu'il donna au retour d'un voyage en Afrique; et
+un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit
+considérer, dans le monde élégant, comme le
+premier portraitiste de son époque. De ce jour, il
+devint le peintre chéri de la Parisienne et des Parisiennes,
+l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux
+de leur grâce, de leur tournure, de leur nature.
+En quelques mois toutes les femmes en vue à
+Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites par
+lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.</p>
+
+<p>Or, comme il était à la mode et faisait des visites
+à la façon d'un simple homme du monde, il aperçut
+un jour, chez la duchesse de Mortemain, une
+jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il
+entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'éblouit
+d'une jolie vision de grâce et d'élégance.</p>
+
+<p>Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait
+la comtesse de Guilleroy, femme d'un hobereau
+normand, agronome et député, qu'elle portait
+le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle,
+très admirée et recherchée.
+Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition
+qui avait séduit son oeil d'artiste:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! en voilà une dont je ferais volontiers le
+portrait.</p>
+
+<p>Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune
+femme, et il reçut, le soir même, un petit billet
+teinté de bleu, très vaguement parfumé, d'une
+écriture régulière et fine, montant un peu de gauche
+à droite, et qui disait:</p>
+
+<p>«Monsieur,</p>
+
+<p>«La duchesse de Mortemain sort de chez moi
+et m'assure que vous seriez disposé à faire, avec
+ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je vous
+la confierais bien volontiers si j'étais certaine que
+vous n'avez point dit une parole en l'air et que vous
+voyez en moi quelque chose qui puisse être reproduit
+et idéalisé par vous.</p>
+
+<p>«Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués.</p>
+
+<p>«Anne DE GUILLEROY.»</p>
+
+<p>Il répondit en demandant quand il pourrait se
+présenter chez la comtesse, et il fut très simplement
+invité à déjeuner le lundi suivant.</p>
+
+<p>C'était au premier étage, boulevard Malesherbes,
+dans une grande et luxueuse maison moderne.
+Ayant traversé un vaste salon tendu de soie bleue
+à encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer
+le peintre dans une sorte de boudoir à tapisseries
+du siècle dernier, claires et coquettes, ces tapisseries
+à la Watteau, aux nuances tendres, aux sujets
+gracieux, qui semblent faites, dessinées et exécutées
+par des ouvriers rêvassant d'amour.</p>
+
+<p>Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut.
+Elle marchait si légèrement qu'il ne l'avait point
+entendue traverser l'appartement voisin, et il fut
+surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main
+d'une façon familière.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez
+bien faire mon portrait.</p>
+
+<p>&mdash;J'en serai très heureux, Madame.</p>
+
+<p>Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui
+donnait l'air tout jeune, un air grave pourtant que
+démentait sa tête souriante, toute éclairée par ses
+cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la
+main une petite fille de six ans.</p>
+
+<p>Mme de Guilleroy présenta:</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari.</p>
+
+<p>C'était un homme de petite taille, sans moustaches,
+aux joues creuses, ombrées, sous la peau,
+par la barbe rasée.</p>
+
+<p>Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur,
+les cheveux longs rejetés en arrière, des manières
+polies, et autour de la bouche deux grands plis
+circulaires descendant des joues au menton et
+qu'on eût dit creusés par l'habitude de parler en
+public.</p>
+
+<p>Il remercia le peintre avec une abondance de
+phrases qui révélait l'orateur. Depuis longtemps
+il avait envie de faire faire le portrait de sa femme,
+et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,
+s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il
+était harcelé de demandes.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses
+de part et d'autre, qu'il amènerait dès le lendemain
+la comtesse à l'atelier. Il se demandait cependant,
+à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne vaudrait
+pas mieux attendre, mais le peintre déclara
+qu'il voulait traduire la première émotion reçue et
+ce contraste saisissant de la tête si vive, si fine,
+lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir
+austère du vêtement.</p>
+
+<p>Elle vint donc le lendemain avec son mari, et
+les jours suivants avec sa fille, qu'on asseyait devant
+une table chargée de livres d'images.</p>
+
+<p>Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait
+fort réservé. Les femmes du monde l'inquiétaient
+un peu, car il ne les connaissait guère. Il les supposait
+en même temps rouées et niaises, hypocrites
+et dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait
+eu, chez les femmes du demi-monde, des aventures
+rapides dues à sa renommée, à son esprit amusant,
+à sa taille d'athlète élégant et à sa figure énergique
+et brune. Il les préférait donc et aimait avec elles
+les libres allures et les libres propos, accoutumé aux
+moeurs faciles, drolatiques et joyeuses des ateliers et
+des coulisses qu'il fréquentait. Il allait dans le monde
+pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par
+vanité, y recevait des félicitations et des commandes,
+y faisait la roue devant les belles dames complimenteuses,
+sans jamais leur faire la cour. Ne se permettant
+point près d'elles les plaisanteries hardies
+et les paroles poivrées, il les jugeait bégueules,
+et passait pour avoir bon ton. Toutes les fois qu'une
+d'elles était venue poser chez lui, il avait senti,
+malgré les avances qu'elle faisait pour lui plaire,
+cette disparité de race qui empêche de confondre,
+bien qu'ils se mêlent, les artistes et les mondains.
+Derrière les sourires et derrière l'admiration, qui
+chez les femmes est toujours un peu factice, il devinait
+l'obscure réserve mentale de l'être qui se
+juge d'essence supérieure. Il en résultait chez lui
+un petit sursaut d'orgueil, des manières plus respectueuses,
+presque hautaines, et à côté d'une vanité
+dissimulée de parvenu traité en égal par des
+princes et des princesses, une fierté d'homme qui
+doit à son intelligence une situation analogue à
+celle donnée aux autres par leur naissance. On
+disait de lui, avec une légère surprise: «Il est
+extrêmement bien élevé!» Cette surprise, qui le
+flattait, le froissait en même temps, car elle indiquait
+des frontières.</p>
+
+<p>La gravité voulue et cérémonieuse du peintre
+gênait un peu Mme de Guilleroy, qui ne trouvait
+rien à dire à cet homme si froid, réputé spirituel.</p>
+
+<p>Après avoir installé sa petite fille, elle venait
+s'asseoir sur un fauteuil auprès de l'esquisse commencée,
+et elle s'efforçait, selon la recommandation
+de l'artiste, de donner de l'expression à sa
+physionomie.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa
+tout à coup de peindre et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?</p>
+
+<p>Elle demeura embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut une pensée heureuse dans ces
+yeux-là, et je ne l'ai pas encore vue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tâchez de me faire parler, j'aime
+beaucoup causer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes gaie?</p>
+
+<p>&mdash;Très gaie.</p>
+
+<p>&mdash;Causons, Madame.</p>
+
+<p>Il avait dit «causons, Madame» d'un ton très
+grave; puis, se remettant à peindre, il tâta avec
+elle quelques sujets, cherchant un point sur lequel
+leurs esprits se rencontreraient. Ils commencèrent
+par échanger leurs observations sur les gens qu'ils
+connaissaient, puis ils parlèrent d'eux-mêmes, ce
+qui est toujours la plus agréable et la plus attachante
+des causeries.</p>
+
+<p>En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent
+plus à l'aise, et Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il
+amusait, se mit à raconter des détails de sa vie
+d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour
+d'esprit fantaisiste qui lui était particulier.</p>
+
+<p>Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs
+de salon, elle fut surprise par cette verve un peu
+folle, qui disait les choses franchement en les éclairant
+d'une ironie, et tout de suite elle répliqua sur
+le même ton, avec une grâce fine et hardie.</p>
+
+<p>En huit jours elle l'eut conquis et séduit par
+cette bonne humeur, cette franchise et cette simplicité.
+Il avait complètement oublié ses préjugés
+contre les femmes du monde, et aurait volontiers
+affirmé qu'elles seules ont du charme et de l'entrain.
+Tout en peignant, debout devant sa toile,
+avançant et reculant avec des mouvements d'homme
+qui combat, il laissait couler ses pensées familières,
+comme s'il eût connu depuis longtemps cette jolie
+femme blonde et noire, faite de soleil et de deuil,
+assise devant lui, qui riait en l'écoutant et qui lui
+répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle
+perdait la pose à tout moment.</p>
+
+<p>Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un oeil, se
+penchait pour bien découvrir tout l'ensemble de
+son modèle, tantôt il s'approchait tout près pour
+noter les moindres nuances de son visage, les plus
+fuyantes expressions, et saisir et rendre ce qu'il y
+a dans une figure de femme de plus que l'apparence
+visible, cette émanation d'idéale beauté, ce
+reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime
+et redoutable grâce propre à chacune, qui fait que
+celle-là sera aimée éperdument par l'un et non par
+l'autre.</p>
+
+<p>Un après-midi, la petite fille vint se planter devant
+la toile, avec un grand sérieux d'enfant, et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;C'est maman, dis?</p>
+
+<p>Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de
+cet hommage naïf à la ressemblance de son oeuvre.</p>
+
+<p>Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille,
+on l'entendit tout à coup déclarer d'une
+petite voix triste:</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je m'ennuie.</p>
+
+<p>Et le peintre fut tellement ému par cette première
+plainte, qu'il fit apporter, le lendemain, tout
+un magasin de jouets à l'atelier.</p>
+
+<p>La petite Annette étonnée, contente et toujours
+réfléchie, les mit en ordre avec grand soin, pour les
+prendre l'un après l'autre, suivant le désir du moment.
+A dater de ce cadeau, elle aima le peintre,
+comme aiment les enfants, de cette amitié animale
+et caressante qui les rend si gentils et si capteurs
+des âmes.
+Mme de Guilleroy prenait goût aux séances. Elle
+était fort désoeuvrée, cet hiver-là, se trouvant en
+deuil; donc, le monde et les fêtes lui manquant,
+elle enferma dans cet atelier tout le souci de sa vie.</p>
+
+<p>Fille d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier,
+mort depuis plusieurs années, et d'une
+femme toujours malade que le soin de sa santé
+tenait au lit six mois sur douze, elle était devenue,
+toute jeune, une parfaite maîtresse de maison,
+sachant recevoir, sourire, causer, discerner les
+gens, et distinguer ce qu'on devait dire à chacun,
+tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et
+souple. Quand on lui présenta comme fiancé le
+comte de Guilleroy, elle comprit aussitôt les avantages
+que ce mariage lui apporterait, et les admit
+sans aucune contrainte, en fille réfléchie, qui sait
+fort bien qu'on ne peut tout avoir, et qu'il faut faire
+le bilan du bon et du mauvais en chaque situation.</p>
+
+<p>Lancée dans le monde, recherchée surtout parce
+qu'elle était jolie et spirituelle, elle vit beaucoup
+d'hommes lui faire la cour sans perdre une seule
+fois le calme de son coeur, raisonnable comme son
+esprit.</p>
+
+<p>Elle était coquette, cependant, d'une coquetterie
+agressive et prudente qui ne s'avançait jamais trop
+loin. Les compliments lui plaisaient, les désirs
+éveillés la caressaient, pourvu qu'elle pût paraître
+les ignorer; et quand elle s'était sentie tout un soir
+dans un salon encensée par les hommages, elle
+dormait bien, en femme qui a accompli sa mission
+sur terre. Cette existence, qui durait à présent
+depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraître
+monotone, car elle adorait cette agitation incessante
+du monde, lui laissait pourtant parfois désirer
+d'autres choses. Les hommes de son entourage,
+avocats politiques, financiers ou gens de cercle
+désoeuvrés, l'amusaient un peu comme des acteurs;
+et elle ne les prenait pas trop au sérieux, bien
+qu'elle estimât leurs fonctions, leurs places et leurs
+titres.</p>
+
+<p>Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il
+avait en lui de nouveau pour elle. Elle s'amusait
+beaucoup dans l'atelier, riait de tout son coeur, se
+sentait spirituelle, et lui savait gré de l'agrément
+qu'elle prenait aux séances. Il lui plaisait aussi
+parce qu'il était beau, fort et célèbre; aucune
+femme, bien qu'elles prétendent, n'étant indifférente
+à la beauté physique et à la gloire. Flattée
+d'avoir été remarquée par cet expert, disposée à
+le juger fort bien à son tour, elle avait découvert
+chez lui une pensée alerte et cultivée, de la délicatesse,
+de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence
+et une parole colorée, qui semblait éclairer
+ce qu'elle exprimait.</p>
+
+<p>Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée
+de main qu'ils se donnaient quand elle entrait
+semblait mêler quelque chose de leur coeur un peu
+plus chaque jour.</p>
+
+<p>Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination
+réfléchie, elle sentit croître en elle le désir
+naturel de le séduire, et y céda. Elle n'avait rien
+prévu, rien combiné; elle fut seulement coquette,
+avec plus de grâce, comme on l'est par instinct
+envers un homme qui vous plaît davantage que
+les autres; et elle mit dans toutes ses manières
+avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette
+glu de séduction que répand autour d'elle la femme
+en qui s'éveille le besoin d'être aimée.</p>
+
+<p>Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient:
+«Je vous trouve fort bien, Monsieur», et
+elle le faisait parler longtemps, pour lui montrer,
+en l'écoutant avec attention, combien il lui inspirait
+d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près
+d'elle, et, dans cette surexcitation d'esprit que provoque
+l'ivresse de plaire, il avait des crises de
+poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les
+jours.</p>
+
+<p>Elle s'amusait quand il était gai; quand il était
+profond, elle tâchait de le suivre en ses développements,
+sans y parvenir toujours; et lorsqu'elle
+pensait à autre chose, elle semblait l'écouter avec
+des airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de
+cette initiation, qu'il s'exaltait à la regarder l'entendre,
+ému d'avoir découvert une âme fine, ouverte
+et docile, en qui la pensée tombait comme
+une graine.</p>
+
+<p>Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le
+peintre étant arrivé à l'état d'émotion nécessaire
+pour découvrir toutes les qualités de son modèle,
+et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est
+l'inspiration des vrais artistes.</p>
+
+<p>Penché vers elle, épiant tous les mouvements
+de sa figure, toutes les colorations de sa chair,
+toutes les ombres de la peau, toutes les expressions
+et les transparences des yeux, tous les secrets de
+sa physionomie, il s'était imprégné d'elle comme
+une éponge se gonfle d'eau; et transportant sur
+sa toile cette émanation de charme troublant que
+son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une
+onde, de sa pensée à son pinceau, il en demeurait
+étourdi, grisé comme s'il avait bu de la grâce de
+femme.</p>
+
+<p>Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce
+jeu, à cette victoire de plus en plus certaine, et s'y
+animait elle-même.</p>
+
+<p>Quelque chose de nouveau donnait à son existence
+une saveur nouvelle, éveillait en elle une
+joie mystérieuse. Quand elle entendait parler de
+lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait
+envie de dire,&mdash;une de ces envies qui ne vont jamais
+jusqu'aux lèvres&mdash;: «Il est amoureux de
+moi.» Elle était contente quand on vantait son
+talent, et plus encore peut-être quand on le trouvait
+beau. Quand elle pensait à lui, toute seule,
+sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait
+vraiment s'être fait là un bon ami, qui se contenterait
+toujours d'une cordiale poignée de mains.</p>
+
+<p>Lui, souvent, au milieu de la séance, posait
+brusquement la palette sur son escabeau, allait
+prendre en ses bras la petite Annette, et tendrement
+l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux,
+en regardant la mère, comme pour dire:
+«C'est vous, ce n'est pas l'enfant que j'embrasse
+ainsi.»</p>
+
+<p>De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy
+n'amenait plus sa fille, et venait seule. Ces jours-là
+on ne travaillait guère, on causait davantage.</p>
+
+<p>Elle fut en retard un après-midi. Il faisait froid.
+C'était à la fin de février. Olivier était rentré de
+bonne heure, comme il faisait maintenant, chaque
+fois qu'elle devait venir, car il espérait toujours
+qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait
+de long en large et il fumait, et il se demandait,
+surpris de se poser cette question pour la
+centième fois depuis huit jours. «Est-ce que je
+suis amoureux?» Il n'en savait rien, ne l'ayant
+pas encore été vraiment. Il avait eu des caprices
+très vifs, même assez longs, sans les prendre jamais
+pour de l'amour. Aujourd'hui il s'étonnait de
+ce qu'il sentait en lui.</p>
+
+<p>L'aimait-il? Certes, il la désirait à peine, n'ayant
+pas réfléchi à la possibilité d'une possession. Jusqu'ici,
+dès qu'une femme lui avait plu, le désir
+l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains
+vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que
+sa pensée intime eût été jamais profondément
+troublée par son absence ou par sa présence.</p>
+
+<p>Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et
+semblait blotti, caché derrière un autre sentiment
+plus puissant, encore obscur et à peine éveillé. Olivier
+avait cru que l'amour commençait par des
+rêveries, par des exaltations poétiques. Ce qu'il
+éprouvait, au contraire, lui paraissait provenir
+d'une émotion indéfinissable, bien plus physique
+que morale. Il était nerveux, vibrant, inquiet comme
+lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux
+cependant ne se mêlait à cette fièvre du
+sang qui agitait aussi sa pensée, par contagion. Il
+n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de
+Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de
+l'attente de son retour. Il ne se sentait pas jeté
+vers elle, par un élan de tout son être, mais il la
+sentait toujours présente en lui, comme si elle ne
+l'eût pas quitté; elle lui abandonnait quelque chose
+d'elle en s'en allant, quelque chose de subtil et
+d'inexprimable. Quoi? Était-ce de l'amour? Maintenant,
+il descendait en son propre coeur pour voir
+et pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais
+elle ne répondait pas au type de la femme idéale,
+que son espoir aveugle avait créé. Quiconque appelle
+l'amour, a prévu les qualités morales et les
+dons physiques de celle qui le séduira; et Mme de
+Guilleroy, bien qu'elle lui plût infiniment, ne lui
+paraissait pas être celle-là.</p>
+
+<p>Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que
+les autres, d'une façon différente, incessante?</p>
+
+<p>Était-il tombé simplement dans le piège tendu
+de sa coquetterie, qu'il avait flairé et compris depuis
+longtemps, et, circonvenu par ses manoeuvres,
+subissait-il l'influence de cette fascination spéciale
+que donne aux femmes la volonté de plaire?</p>
+
+<p>Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des
+cigarettes et les jetait aussitôt; et il regardait à
+tout instant l'aiguille de sa pendule, allant vers
+l'heure ordinaire d'une façon lente et immuable.</p>
+
+<p>Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever,
+d'un coup d'ongle, le verre bombé sur les deux
+flèches d'or qui tournaient, et à pousser la grande
+du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait
+si paresseusement.</p>
+
+<p>Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte
+s'ouvrît et que l'attendue apparût, trompée et appelée
+par cette ruse. Puis il s'était mis à sourire
+de cette envie enfantine obstinée et déraisonnable.</p>
+
+<p>Il se posa enfin cette question: «Pourrai-je
+devenir son amant?» Cette idée lui parut singulière,
+peu réalisable, guère poursuivable aussi à
+cause des complications qu'elle pourrait amener
+dans sa vie.</p>
+
+<p>Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il
+conclut: «Décidément, je suis dans un drôle d'état.»</p>
+
+<p>La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit
+tressaillir, ébranlant ses nerfs plus que son âme.
+Il l'attendit avec cette impatience que le retard
+accroît de seconde en seconde. Elle était toujours
+exacte; donc, avant dix minutes, il la verrait
+entrer. Quand les dix minutes furent passées, il
+se sentit tourmenté comme à l'approche d'un chagrin,
+puis irrité qu'elle lui fît perdre du temps,
+puis il comprit brusquement que si elle ne venait
+pas, il allait beaucoup souffrir. Que ferait-il? Il
+l'attendrait!&mdash;Non,&mdash;il sortirait, afin que si, par
+hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvât
+l'atelier vide.</p>
+
+<p>Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il?
+Ne vaudrait-il pas mieux rester et lui
+faire comprendre, par quelques mots polis et froids,
+qu'il n'était pas de ceux qu'on fait poser? Et si elle
+ne venait pas? Alors il recevrait une dépêche, une
+carte, un domestique ou un commissionnaire? Si
+elle ne venait pas, qu'allait-il faire? C'était une
+journée perdue: il ne pourrait plus travailler.
+Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles,
+car il avait besoin de la voir.</p>
+
+<p>C'était vrai, il avait besoin de la voir, un besoin
+profond, oppressant, harcelant. Qu'était cela? de
+l'amour? Mais il ne se sentait ni exaltation dans la
+pensée, ni emportement dans les sens, ni rêverie
+dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas
+ce jour-là, il souffrirait beaucoup.</p>
+
+<p>Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du
+petit hôtel, et Olivier Bertin se sentit tout à coup
+un peu haletant, puis si joyeux, qu'il fit une pirouette
+en jetant sa cigarette en l'air.</p>
+
+<p>Elle entra; elle était seule.</p>
+
+<p>Il eut une grande audace, immédiatement.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que je me demandais en vous
+attendant?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je me demandais si je n'étais pas amoureux
+de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Amoureux de moi! vous devenez fou!</p>
+
+<p>Mais elle souriait, et son sourire disait: «C'est
+gentil, je suis très contente.»</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, vous n'êtes pas sérieux; pourquoi
+faites-vous cette plaisanterie?</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous
+affirme pas que je suis amoureux de vous, mais
+je me demande si je ne suis pas en train de le devenir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon
+bonheur quand vous arrivez.</p>
+
+<p>Elle s'assit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant
+que vous dormirez bien et que vous dînerez avec
+appétit, il n'y aura pas de danger.</p>
+
+<p>Il se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je perds le sommeil et le manger!</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisserai vous guérir en paix.</p>
+
+<p>&mdash;Merci bien.</p>
+
+<p>Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent
+tout l'après-midi. Il en fut de même les jours suivants.
+Acceptant cela comme une drôlerie spirituelle
+et sans importance, elle le questionnait avec
+bonne humeur en entrant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment va votre amour aujourd'hui?</p>
+
+<p>Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger,
+tous les progrès de ce mal, tout le travail intime,
+continu, profond de la tendresse qui naît
+et grandit. Il s'analysait minutieusement devant
+elle, heure par heure, depuis la séparation de la
+veille, avec une façon badine de professeur qui fait
+un cours; et elle l'écoutait intéressée, un peu
+émue, troublée aussi par cette histoire qui semblait
+celle d'un livre dont elle était l'héroïne.</p>
+
+<p>Quand il avait énuméré, avec des airs galants et
+dégagés, tous les soucis dont il devenait la proie,
+sa voix, par moments, se faisait tremblante en
+exprimant par un mot ou seulement par une intonation
+l'endolorissement de son coeur.</p>
+
+<p>Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité,
+les yeux fixés sur lui, l'oreille avide de ces
+choses un peu inquiétantes à entendre, mais si
+charmantes à écouter.</p>
+
+<p>Quelquefois, en venant près d'elle pour rectifier
+la pose, il lui prenait la main et essayait
+de la baiser. D'un mouvement vif elle lui ôtait
+ses doigts des lèvres et fronçant un peu les
+sourcils:</p>
+
+<p>&mdash;Allons; travaillez, disait-elle.</p>
+
+<p>Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne
+s'étaient pas écoulées sans qu'elle lui posât une
+question pour le ramener adroitement au seul sujet
+qui les occupât.</p>
+
+<p>En son coeur maintenant elle sentait naître des
+craintes. Elle voulait bien être aimée, mais pas
+trop. Sûre de n'être pas entraînée, elle redoutait
+de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre,
+forcée de le désespérer après avoir paru l'encourager.
+S'il avait fallu cependant renoncer à cette
+tendre et marivaudante amitié, à cette causerie
+qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme
+un ruisseau dont le sable est plein d'or, elle aurait
+ressenti un gros chagrin, un chagrin pareil à un
+déchirement.</p>
+
+<p>Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à
+l'atelier du peintre, une joie l'inondait, vive et
+chaude, la rendait légère et joyeuse. En posant sa
+main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son coeur
+battait d'impatience, et le tapis de l'escalier était
+le plus doux que ses pieds eussent jamais pressé.</p>
+
+<p>Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux,
+souvent irritable.</p>
+
+<p>Il avait des impatiences aussitôt comprimées,
+mais fréquentes.</p>
+
+<p>Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit à
+côté d'elle, au lieu de se mettre à peindre, et il lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant
+que ce n'est pas une plaisanterie, et que je vous
+aime follement.</p>
+
+<p>Troublée par ce début, et voyant venir la crise
+redoutée, elle essaya de l'arrêter, mais il ne l'écoutait
+plus. L'émotion débordait de son coeur, et elle
+dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla
+longtemps, sans rien demander, avec tendresse,
+avec tristesse, avec une résignation désolée; et
+elle se laissa prendre les mains qu'il conserva dans
+les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît
+garde, et avec un regard d'halluciné il la suppliait
+de ne pas lui faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait
+pas et n'essayait pas de comprendre, engourdie
+dans un chagrin cruel de le voir souffrir,
+et ce chagrin était presque du bonheur. Tout à
+coup, elle vit des larmes dans ses yeux et fut tellement
+émue, qu'elle fit: «Oh!» prête à l'embrasser
+comme on embrasse les enfants qui pleurent.
+Il répétait d'une voix très douce: «Tenez,
+tenez, je souffre trop», et tout à coup, gagnée
+par cette douleur, par la contagion des larmes,
+elle sanglota, les nerfs affolés, les bras frémissants,
+prêts à s'ouvrir.</p>
+
+<p>Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui
+et baisée passionnément sur les lèvres, elle voulut
+crier, lutter, le repousser, mais elle se jugea perdue
+tout de suite, car elle consentait en résistant, elle
+se donnait en se débattant, elle l'étreignait en
+criant: «Non, non, je ne veux pas.»</p>
+
+<p>Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous
+ses mains, puis tout à coup, elle se leva, ramassa
+son chapeau tombé sur le tapis, le posa sur sa
+tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier
+qui la retenait par sa robe.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de
+s'asseoir au bord du trottoir, tant elle se sentait
+écrasée, les jambes rompues. Un fiacre passait, elle
+l'appela et dit au cocher: «Allez doucement, promenez-moi
+où vous voudrez.» Elle se jeta dans
+la voiture, referma la portière, se blottit au fond,
+se sentant seule derrière les glaces relevées, seule
+pour songer.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la
+tête que le bruit des roues et les secousses des cahots.
+Elle regardait les maisons, les gens à pied,
+les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux
+vides qui ne voyaient rien; elle ne pensait à rien
+non plus, comme si elle se fût donné du temps,
+accordé un répit avant d'oser réfléchir à ce qui
+s'était passé.</p>
+
+<p>Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement
+lâche, elle se dit: «Voilà, je suis une femme
+perdue.» Et pendant quelques minutes encore,
+elle demeura sous l'émotion, sous la certitude du
+malheur irréparable, épouvantée comme un homme
+tombé d'un toit et qui ne remue point encore, devinant
+qu'il a les jambes brisées et ne le voulant
+point constater.</p>
+
+<p>Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle
+attendait et dont elle redoutait l'atteinte, son coeur,
+au sortir de cette catastrophe, restait calme et paisible;
+il battait lentement, doucement, après cette
+chute dont son âme était accablée, et ne semblait
+point prendre part à l'effarement de son esprit.</p>
+
+<p>Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre
+et s'en convaincre: «Voilà, je suis une femme
+perdue.» Aucun écho de souffrance ne répondit
+dans sa chair à cette plainte de sa conscience.</p>
+
+<p>Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement
+du fiacre, remettant à tout à l'heure les raisonnements
+qu'elle aurait à faire sur cette situation
+cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait peur
+de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre
+et de réfléchir; mais, au contraire, il lui semblait
+sentir dans l'être obscur et impénétrable que
+crée en nous la lutte incessante de nos penchants
+et de nos volontés, une invraisemblable quiétude.</p>
+
+<p>Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange
+repos, comprenant enfin que le désespoir appelé ne
+viendrait pas, elle secoua cette torpeur et murmura:
+«C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.»</p>
+
+<p>Alors elle commença à se faire des reproches.
+Une colère s'élevait en elle, contre son aveuglement
+et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas prévu
+cela? compris que l'heure de cette lutte devait
+venir? que cet homme lui plaisait assez pour la
+rendre lâche? et que dans les coeurs les plus droits
+le désir souffle parfois comme un coup de vent qui
+emporte la volonté.</p>
+
+<p>Mais quand elle se fut durement réprimandée
+et méprisée, elle se demanda avec terreur ce qui
+allait arriver.</p>
+
+<p>Son premier projet fut de rompre avec le peintre
+et de ne le plus jamais revoir.</p>
+
+<p>A peine eut-elle pris cette résolution que mille
+raisons vinrent aussitôt la combattre.</p>
+
+<p>Comment expliquerait-elle cette brouille? Que
+dirait-elle à son mari? La vérité soupçonnée ne
+serait-elle pas chuchotée, puis répandue partout?</p>
+
+<p>Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences,
+jouer vis-à-vis d'Olivier Bertin lui-même
+l'hypocrite comédie de l'indifférence et de l'oubli,
+et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de
+sa mémoire et de sa vie?</p>
+
+<p>Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de
+paraître ne se rappeler rien, de regarder avec un
+étonnement indigné en lui disant: «Que me voulez-vous?»
+l'homme dont vraiment elle avait partagé
+la rapide et brutale émotion?</p>
+
+<p>Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins,
+aucune autre solution ne lui paraissant
+possible.</p>
+
+<p>Elle irait chez lui le lendemain, avec courage,
+et lui ferait comprendre aussitôt ce qu'elle voulait,
+ce qu'elle exigeait de lui. Il fallait que jamais un
+mot, une allusion, un regard, ne pût lui rappeler
+cette honte.</p>
+
+<p>Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en
+prendrait assurément son parti, en homme loyal
+et bien élevé, et demeurerait dans l'avenir ce qu'il
+avait été jusque-là.</p>
+
+<p>Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée,
+elle donna au cocher son adresse, et rentra chez
+elle, en proie à un abattement profond, à un désir
+de se coucher, de ne voir personne, de dormir,
+d'oublier. S'étant enfermée dans sa chambre, elle
+demeura jusqu'au dîner étendue sur sa chaise longue,
+engourdie, ne voulant plus occuper son âme
+de cette pensée pleine de dangers.</p>
+
+<p>Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être
+si calme et d'attendre son mari avec sa figure ordinaire.
+Il parut, portant dans ses bras leur fille;
+elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans
+qu'aucune angoisse l'agitât.</p>
+
+<p>M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait.
+Elle répondit avec indifférence, qu'elle avait posé
+comme tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et le portrait, est-il beau? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient fort bien.</p>
+
+<p>A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait
+raconter en mangeant, de la séance de la Chambre
+et de la discussion du projet de loi sur la falsification
+des denrées.</p>
+
+<p>Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire,
+l'irrita, lui fit regarder avec plus d'attention
+l'homme vulgaire et phraseur qui s'intéressait à
+ces choses; mais elle souriait en l'écoutant, et répondait
+aimablement, plus gracieuse même que de
+coutume, plus complaisante pour ces banalités.
+Elle pensait en le regardant: «Je l'ai trompé.
+C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre?
+Rien ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus
+effacer cela! J'ai fermé les yeux. J'ai consenti pendant
+quelques secondes, pendant quelques secondes
+seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis
+plus une honnête femme. Quelques secondes dans
+ma vie, quelques secondes qu'on ne peut supprimer,
+ont amené pour moi ce petit fait irréparable,
+si grave, si court, un crime, le plus honteux pour
+une femme... et je n'éprouve point de désespoir.
+Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais pas cru. Si on
+me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux
+remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée.
+Et je n'en ai pas, presque pas.»</p>
+
+<p>M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait
+presque tous les jours.</p>
+
+<p>Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et
+pleura en l'embrassant; elle pleura des larmes sincères,
+larmes de la conscience, non point larmes
+du coeur.</p>
+
+<p>Mais elle ne dormit guère.</p>
+
+<p>Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta
+davantage des dangers que pouvait lui créer
+l'attitude du peintre; et la peur lui vint de l'entrevue
+du lendemain et des choses qu'il lui faudrait
+dire, en le regardant en face.</p>
+
+<p>Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue
+durant toute la matinée, s'efforçant de prévoir ce
+qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait à répondre,
+d'être prête pour toutes les surprises.</p>
+
+<p>Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore
+en marchant.</p>
+
+<p>Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis
+la veille, ce qu'il devait faire vis-à-vis d'elle.</p>
+
+<p>Après son départ, après cette fuite, à laquelle il
+n'avait pas osé s'opposer, il était demeuré seul,
+écoutant encore, bien qu'elle fût loin déjà, le bruit
+de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant,
+poussée par une main éperdue.</p>
+
+<p>Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde,
+bouillante. Il l'avait prise, elle! Cela s'était
+passé entre eux! Était-ce possible? Après la surprise
+de ce triomphe, il le savourait, et pour le
+mieux goûter, il s'assit, se coucha presque sur le
+divan où il l'avait possédée.</p>
+
+<p>Il y resta longtemps, plein de cette pensée
+qu'elle était sa maîtresse, et qu'entre eux, entre
+cette femme qu'il avait tant désirée et lui, s'était
+noué en quelques moments le lien mystérieux qui
+attache secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il
+gardait en toute sa chair encore frémissante le souvenir
+aigu de l'instant rapide où leurs lèvres s'étaient
+rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et
+mêlés pour tressaillir ensemble du grand frisson
+de la vie.</p>
+
+<p>Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de
+cette pensée; il se coucha tôt, tout vibrant de
+bonheur.</p>
+
+<p>A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette
+question: «Que dois-je faire?» A une cocotte, à
+une actrice, il eût envoyé des fleurs ou même un
+bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant
+cette situation nouvelle.</p>
+
+<p>Assurément, il fallait écrire. Quoi? ... Il griffonna,
+ratura, déchira, recommença vingt lettres,
+qui toutes lui semblaient blessantes, odieuses,
+ridicules.</p>
+
+<p>Il aurait voulu exprimer en termes délicats et
+charmeurs la reconnaissance de son âme, ses élans
+de tendresse folle, ses offres de dévouement sans
+fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses
+passionnées et pleines de nuances, que des phrases
+connues, des expressions banales, grossières ou
+puériles.</p>
+
+<p>Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à
+l'aller voir, dès que l'heure de la séance serait passée,
+car il pensait bien qu'elle ne viendrait pas.</p>
+
+<p>S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant
+le portrait, les lèvres chatouillées de l'envie
+de se poser sur la peinture où quelque chose d'elle
+était fixé; et de moment en moment, il regardait
+dans la rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues
+au loin lui donnaient un battement de coeur.
+Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand la
+femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment,
+accablé comme après une déception.</p>
+
+<p>Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la
+reconnut, et bouleversé par une émotion violente,
+s'assit pour l'attendre.</p>
+
+<p>Quand elle entra, il se précipita sur les genoux
+et voulut lui prendre les mains; mais elle les retira
+brusquement, et comme il demeurait à ses pieds,
+saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui
+dit avec hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends
+pas cette attitude?</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, je vous supplie ...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit durement.</p>
+
+<p>&mdash;Relevez-vous, vous êtes ridicule.</p>
+
+<p>Il se releva, effaré, murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je
+vous aime! ...</p>
+
+<p>Alors, en quelques mots rapides et secs, elle
+lui signifia sa volonté, et régla la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas ce que vous voulez
+dire! Ne me parlez jamais de votre amour, ou je
+quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si vous
+oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence
+ici, vous ne me reverrez plus.</p>
+
+<p>Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il
+n'avait point prévue; puis il comprit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, Madame.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant
+travaillez, car vous êtes long à finir ce portrait.</p>
+
+<p>Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais
+sa main tremblait, ses yeux troublés regardaient
+sans voir; il avait envie de pleurer, tant il se sentait
+le coeur meurtri.</p>
+
+<p>Il essaya de lui parler; elle répondit à peine.
+Comme il tentait de lui dire une galanterie sur
+son teint, elle l'arrêta d'un ton si cassant qu'il
+eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui
+changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son
+âme et dans son corps, une grande secousse nerveuse,
+et tout de suite, sans transition, il la détesta.
+Oui, oui, c'était bien cela, la femme! Elle
+était pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas?
+Elle était fausse, changeante et faible comme toutes.
+Elle l'avait attiré, séduit par des ruses de fille,
+cherchant à l'affoler sans rien donner ensuite, le
+provoquant pour se refuser, employant pour lui
+toutes les manoeuvres des lâches coquettes qui
+semblent toujours prêtes à se dévêtir, tant que
+l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des
+rues n'est pas haletant de désir.</p>
+
+<p>Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il
+l'avait prise. Elle pouvait éponger son corps et
+lui répondre insolemment, elle n'effacerait rien,
+et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait une
+belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille
+qui aurait mangé sa vie d'artiste avec des
+dents capricieuses de jolie femme.</p>
+
+<p>Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant
+ses modèles; mais comme il sentait son énervement
+grandir et qu'il redoutait de faire quelque
+sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un
+rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant,
+ils se croyaient assurément plus loin l'un de
+l'autre que le jour où ils s'étaient rencontrés chez
+la duchesse de Mortemain.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son
+pardessus et il sortit. Un soleil froid, dans un ciel
+bleu ouaté de brume, jetait sur la ville une lumière
+pâle, un peu fausse et triste.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas
+rapide et irrité, en heurtant les passants, pour ne
+point dévier de la ligne droite, sa grande fureur
+contre elle s'émietta en désolations et en regrets.
+Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il
+lui faisait, il se souvint, en voyant passer d'autres
+femmes, combien elle était jolie et séduisante.
+Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il
+avait toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection
+rare, unique, poétique et passionnée, dont
+le rêve plane sur nos coeurs. N'avait-il pas failli
+trouver, cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait
+donné ce presque impossible bonheur? Pourquoi
+donc est-ce que rien ne se réalise? Pourquoi ne
+peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou n'en
+atteint-on que des parcelles, qui rendent plus
+douloureuse cette chasse aux déceptions?</p>
+
+<p>Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la
+vie elle-même. Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi
+lui en aurait-il voulu à elle? Que pouvait-il
+lui reprocher, après tout?&mdash;d'avoir été aimable,
+bonne et gracieuse pour lui&mdash;tandis qu'elle pouvait
+lui reprocher, elle, de s'être conduit comme
+un malfaiteur!</p>
+
+<p>Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui
+demander pardon, se dévouer pour elle, faire oublier,
+et il chercha ce qu'il pourrait tenter pour
+qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort,
+docile désormais à toutes ses volontés.</p>
+
+<p>Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa
+fille, avec un sourire si morne, avec un air si chagrin,
+que le peintre crut voir dans ces pauvres
+yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout
+le remords, toute la désolation de ce coeur de
+femme. Il fut remué de pitié, et pour qu'elle oubliât,
+il eut pour elle, avec une délicate réserve,
+les plus fines prévenances. Elle y répondit avec
+douceur, avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée
+d'une femme qui souffre.</p>
+
+<p>Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée
+de l'aimer et d'être aimé, il se demandait comment
+elle n'était pas plus fâchée, comment elle pouvait
+revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce
+souvenir entre eux.</p>
+
+<p>Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre
+sa voix et supporter en face de lui la pensée unique
+qui ne devait pas la quitter, c'est qu'alors cette
+pensée ne lui était pas devenue odieusement intolérable.
+Quand une femme hait l'homme qui l'a
+violée, elle ne peut plus se trouver devant lui sans
+que cette haine éclate. Mais cet homme ne peut
+non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle
+le déteste ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle
+pardonne cela, elle n'est pas loin d'aimer.</p>
+
+<p>Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par
+petits arguments précis, clairs et sûrs; il se sentait
+lucide, fort, maître à présent des événements.</p>
+
+<p>Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient,
+qu'à être dévoué, et il la reprendrait un jour ou
+l'autre.</p>
+
+<p>Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir,
+il eut des ruses à son tour, des tendresses dissimulées
+sous d'apparents remords, des attentions
+hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille
+dans la certitude du bonheur prochain, que lui
+importait un peu plus tôt, un peu plus tard. Il
+éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne
+se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle
+a peur» en la voyant venir toujours avec son
+enfant.</p>
+
+<p>Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail
+de rapprochement, et que dans les regards de la
+comtesse quelque chose d'étrange, de contraint,
+de douloureusement doux, apparaissait, cet appel
+d'une âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et
+qui semble dire: «Mais, force-moi donc!»</p>
+
+<p>Au bout de quelque temps, elle revint seule,
+rassurée par sa réserve. Alors il la traita en amie,
+en camarade, lui parla de sa vie, de ses projets, de
+son art, comme à un frère.</p>
+
+<p>Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce
+rôle de conseillère, flattée qu'il la distinguât ainsi
+des autres femmes et convaincue que son talent gagnerait
+de la délicatesse à cette intimité intellectuelle.
+Mais à force de la consulter et de lui montrer
+de la déférence, il la fit passer, naturellement,
+des fonctions de conseillère au sacerdoce d'inspiratrice.
+Elle trouva charmant d'étendre ainsi son
+influence sur le grand homme, et consentit à peu
+près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle inspirait
+ses oeuvres.</p>
+
+<p>Ce fut un soir, après une longue causerie sur les
+maîtresses des peintres illustres, qu'elle se laissa
+glisser dans ses bras. Elle y resta, cette fois, sans
+essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.</p>
+
+<p>Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague
+sentiment d'une déchéance, et pour répondre aux
+reproches de sa raison, elle crut à une fatalité.</p>
+
+<p>Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge,
+et par son âme qui était vide, la chair conquise
+par la lente domination des caresses, elle s'attacha
+peu à peu, comme s'attache les femmes tendres,
+qui aiment pour la première fois.</p>
+
+<p>Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel
+et poétique. Il lui semblait parfois qu'il s'était envolé,
+un jour, les mains tendues, et qu'il avait
+pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique
+qui plane toujours sur nos espérances.</p>
+
+<p>Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur,
+certes, qu'il eût peint, car il avait su voir et
+fixer ce je ne sais quoi d'inexprimable que presque
+jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce mystère,
+cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable,
+sur les visages.</p>
+
+<p>Puis des mois s'écoulèrent et puis des années
+qui desserrèrent à peine le lien qui unissait l'un à
+l'autre la comtesse de Guilleroy et le peintre Olivier
+Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des
+premiers temps, mais une affection calmée, profonde,
+une sorte d'amitié amoureuse dont il avait
+pris l'habitude.</p>
+
+<p>Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement
+passionné, l'attachement obstiné de certaines
+femmes qui se donnent à un homme pour
+tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites
+dans l'adultère comme elles auraient pu l'être dans
+le mariage, elles se vouent à une tendresse unique
+dont rien ne les détournera. Non seulement elles
+aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et
+les yeux uniquement sur lui, elles occupent tellement
+leur coeur de sa pensée, que rien d'étranger
+n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec
+résolution, comme on se lie les mains, avant de
+sauter à l'eau du haut d'un pont, lorsqu'on sait
+nager et qu'on veut mourir.</p>
+
+<p>Mais à partir du moment où la comtesse se fut
+donnée ainsi, elle se sentit assaillie de craintes
+sur la constance d'Olivier Bertin. Rien ne le tenait
+que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager
+pour une femme rencontrée un jour comme
+il en avait déjà rencontré tant d'autres! Elle le
+sentait si libre et si facile à tenter, lui qui vivait
+sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules,
+comme tous les hommes! Il était beau garçon,
+célèbre, recherché, ayant à la portée de ses désirs
+vite éveillés toutes les femmes du monde dont
+la pudeur est si fragile, et toutes les femmes d'alcôve
+ou de théâtre prodigues de leurs faveurs
+avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir,
+après souper, pouvait le suivre et lui plaire, le
+prendre et le garder.</p>
+
+<p>Elle vécut donc dans la terreur de le perdre,
+épiant ses allures, ses attitudes, bouleversée par
+un mot, pleine d'angoisse dès qu'il admirait une
+autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la
+grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de
+sa vie la faisait trembler, et tout ce qu'elle en
+savait l'épouvantait. A chacune de leurs rencontres,
+elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans
+qu'il s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions
+sur les gens qu'il avait vus, sur les maisons où il
+avait dîné, sur les impressions les plus légères de
+son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence
+possible de quelqu'un, elle la combattait avec
+une prodigieuse astuce, avec d'innombrables ressources.</p>
+
+<p>Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues,
+sans racines profondes, qui durent huit ou
+quinze jours, de temps en temps, dans l'existence
+de tout artiste en vue.</p>
+
+<p>Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger,
+avant même d'être prévenue de l'éveil d'un désir
+nouveau chez Olivier, par l'air de fête que prennent
+les yeux et le visage d'un homme que surexcite
+une fantaisie galante.</p>
+
+<p>Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait
+plus que des sommeils troublés par les tortures
+du doute. Pour le surprendre, elle arrivait
+chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions
+qui semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait
+sa pensée, comme on tâte, comme on écoute,
+pour connaître le mal caché dans un être.</p>
+
+<p>Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre
+qu'on allait le lui prendre cette fois, lui voler cet
+amour à qui elle tenait si fort parce qu'elle y avait
+mis, avec toute sa volonté, toute sa force d'affection,
+toutes ses espérances et tous ses rêves.</p>
+
+<p>Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après
+ces rapides éloignements, elle éprouvait à le reprendre,
+à le reposséder comme une chose perdue
+et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois,
+quand elle passait devant une église, la jetait
+dedans pour remercier Dieu.</p>
+
+<p>La préoccupation de lui plaire toujours, plus
+qu'aucune autre, et de le garder contre toutes,
+avait fait de sa vie entière un combat ininterrompu
+de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui,
+sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance.
+Elle voulait que partout où il entendrait parler d'elle,
+on vantât son charme, son goût, son esprit et ses
+toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour lui et
+les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et
+chaque fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir
+fait un peu souffrir elle lui ménageait un triomphe
+qui ravivait son amour en excitant sa vanité.</p>
+
+<p>Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours
+rencontrer, par le monde, une femme dont la
+séduction physique serait plus puissante, étant
+nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle
+le flatta et le gâta.</p>
+
+<p>D'une façon discrète et continue, elle fit couler
+l'éloge sur lui; elle le berça d'admiration et l'enveloppa
+de compliments, afin que, partout ailleurs,
+il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu
+froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient
+aussi, il finît par s'apercevoir qu'aucune ne
+le comprenait comme elle.</p>
+
+<p>Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il
+entrait si souvent, un endroit où son orgueil
+d'artiste était attiré autant que son coeur d'homme,
+l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce
+que toutes ses convoitises y étaient en même temps
+satisfaites.</p>
+
+<p>Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses
+goûts, afin de lui donner en les rassasiant chez elle,
+une impression de bien-être que rien ne remplacerait,
+mais elle sut en faire naître de nouveaux,
+lui créer des gourmandises de toute sorte, matérielles
+ou sentimentales, des habitudes de petits
+soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! Elle
+s'efforça de séduire ses yeux par des élégances,
+son odorat par des parfums, son oreille par des
+compliments et sa bouche par des nourritures.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa
+chair de célibataire égoïste et fêté une multitude
+de petits besoins tyranniques, lorsqu'elle fut bien
+certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle
+le souci de les surveiller et de les entretenir pour
+le ligoter par toutes les menues jouissances de la
+vie, elle eut peur tout à coup, en le voyant se dégoûter
+de sa propre maison, se plaindre sans cesse
+de vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle
+qu'avec toutes les réserves imposées par la société,
+chercher au Cercle, chercher partout les moyens
+d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât
+au mariage.</p>
+
+<p>En certains jours, elle souffrait tellement de
+toutes ces inquiétudes, qu'elle désirait la vieillesse
+pour en avoir fini avec cette angoisse-là, et se
+reposer dans une affection refroidie et calme.</p>
+
+<p>Les années passèrent, cependant, sans les désunir.
+La chaîne attachée par elle était solide, et
+elle en refaisait les anneaux à mesure qu'ils
+s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait
+le coeur du peintre comme on surveille un enfant
+qui traverse une rue pleine de voitures, et chaque
+jour encore elle redoutait l'événement inconnu,
+dont la menace est suspendue sur nous.</p>
+
+<p>Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait
+naturelle cette intimité de sa femme et d'un
+artiste fameux qui était reçu partout avec de grands
+égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués
+l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son
+amie, où il devait dîner pour fêter le retour d'Annette
+de Guilleroy, il ne trouva encore, dans le
+petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui
+venait d'arriver.</p>
+
+<p>C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu
+devenir peut-être un homme de valeur, et qui ne
+se consolait point de ce qu'il n'avait pas été.</p>
+
+<p>Ancien conservateur des musées impériaux, il
+avait trouvé moyen de se faire renommer inspecteur
+des Beaux-Arts sous la République, ce qui ne
+l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes,
+de tous les Princes, des Princesses et des
+Duchesses de l'aristocratie européenne, et le protecteur
+juré des artistes de toute sorte. Doué d'une
+intelligence alerte, capable de tout entrevoir,
+d'une grande facilité de parole qui lui permettait
+de dire avec agrément les choses les plus ordinaires,
+d'une souplesse de pensée qui le mettait
+à l'aise dans tous les milieux, et d'un flair subtil
+de diplomate qui lui faisait juger les hommes à
+première vue, il promenait, de salon en salon, le
+long des jours et des soirs, son activité éclairée,
+inutile et bavarde.</p>
+
+<p>Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout
+avec un semblant de compétence attachant et une
+clarté de vulgarisateur qui le faisait fort apprécier
+des femmes du monde, à qui il rendait les services
+d'un bazar roulant d'érudition. Il savait, en effet,
+beaucoup de choses, sans avoir jamais lu que les
+livres indispensables; mais il était au mieux avec
+les cinq Académies, avec tous les savants, tous les
+écrivains, tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait
+avec discernement. Il savait oublier aussitôt
+les explications trop techniques ou inutiles à ses
+relations, retenait fort bien les autres, et prêtait à
+ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair
+et bon enfant, qui les rendait faciles à comprendre
+comme des fabliaux scientifiques. Il donnait l'impression
+d'un entrepôt d'idées, d'un de ces vastes magasins
+où on ne rencontre jamais les objets rares,
+mais où tous les autres sont à foison, à bon marché,
+de toute nature, de toute origine, depuis les ustensiles
+de ménage jusqu'aux vulgaires instruments de
+physique amusante ou de chirurgie domestique.</p>
+
+<p>Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient
+en rapport constant, le blaguaient et le redoutaient.
+Il leur rendait, d'ailleurs, des services, leur faisait
+vendre des tableaux, les mettait en relations avec
+le monde, aimait les présenter, les protéger, les
+lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse
+de fusion entre les mondains et les artistes, se
+faisait gloire de connaître intimement ceux-ci, et
+d'entrer familièrement chez ceux-là, de déjeuner
+avec le prince de Galles, de passage à Paris, et de
+dîner, le soir même, avec Paul Adelmans, Olivier
+Bertin et Amaury Maldant.</p>
+
+<p>Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait
+de lui: «C'est l'encyclopédie de Jules Verne,
+reliée en peau d'âne!»</p>
+
+<p>Les deux hommes se serrèrent la main, et se
+mirent à parler de la situation politique, des bruits
+de guerre que Musadieu jugeait alarmants, pour
+des raisons évidentes qu'il exposait fort bien,
+l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à
+hâter ce moment attendu depuis dix-huit ans par
+M. de Bismarck; tandis qu'Olivier Bertin prouvait,
+par des arguments irréfutables, que ces craintes
+étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être
+assez folle pour compromettre sa conquête dans
+une aventure toujours douteuse, et le Chancelier
+assez imprudent pour risquer, aux derniers jours
+de sa vie, son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.</p>
+
+<p>M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des
+choses qu'il ne voulait pas dire. Il avait vu d'ailleurs
+un ministre dans la journée et rencontré le
+grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille
+au soir.</p>
+
+<p>L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille,
+contestait la compétence des gens les mieux informés.
+Derrière toutes ces rumeurs, on préparait
+des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck
+devait avoir là-dessus une opinion arrêtée, peut-être.</p>
+
+<p>M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement,
+en s'excusant, par phrases onctueuses,
+de les avoir laissés seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mon cher député, demanda le peintre,
+que pensez-vous des bruits de guerre?</p>
+
+<p>M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en
+savait plus que personne comme membre de la
+Chambre, et cependant il n'était pas du même avis
+que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait
+pas à la probabilité d'un conflit prochain, à moins
+qu'il ne fût provoqué par la turbulence française
+et par les rodomontades des soi-disant patriotes
+de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait
+à grands traits, un portrait à la Saint-Simon.
+Cet homme-là, on ne voulait pas le comprendre,
+parce qu'on prête toujours aux autres sa propre
+manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire
+ce qu'on aurait fait à leur place. M. de Bismarck
+n'était pas un diplomate faux et menteur, mais
+un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité,
+annonçait toujours ses intentions. «Je veux la
+paix,» dit-il. C'était vrai, il voulait la paix, rien que
+la paix, et tout le prouvait d'une façon aveuglante
+depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements,
+jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples
+unis contre notre impétuosité. M. de Guilleroy
+conclut d'un ton profond, convaincu: «C'est un
+grand homme, un très grand homme qui désire la
+tranquillité, mais qui croit seulement aux menaces
+et aux moyens violents pour l'obtenir. En somme,
+Messieurs, un grand barbare.»</p>
+
+<p>&mdash;Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de
+Musadieu. Je vous accorde volontiers qu'il adore
+la paix si vous me concédez qu'il a toujours envie
+de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs
+une vérité indiscutable et phénoménale: on ne fait
+la guerre en ce monde que pour avoir la paix!</p>
+
+<p>Un domestique annonçait:&mdash;Madame la duchesse
+de Mortemain.</p>
+
+<p>Dans les deux battants de la porte ouverte,
+apparut une grande et forte femme, qui entra avec
+autorité.</p>
+
+<p>Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Comment allez-vous, Duchesse?</p>
+
+<p>Les deux autres hommes la saluèrent avec une
+certaine familiarité distinguée, car la duchesse
+avait des façons d'être cordiales et brusques.</p>
+
+<p>Veuve du général duc de Mortemain, mère
+d'une fille unique mariée au prince de Salia, fille
+du marquis de Farandal, de grande origine et
+royalement riche, elle recevait dans son hôtel de
+la rue de Varenne toutes les notoriétés du monde
+entier, qui se rencontraient et se complimentaient
+chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans
+dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire
+parler de lui sans qu'elle eût aussitôt le désir de
+le connaître. Il fallait qu'elle le vît, qu'elle le fît
+causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait beaucoup,
+agitait sa vie, alimentait cette flamme de
+curiosité hautaine et bienveillante qui brûlait en
+elle.</p>
+
+<p>Elle s'était à peine assise, quand le même domestique
+cria:&mdash;Monsieur le baron et madame la
+baronne de Corbelle.</p>
+
+<p>Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la
+baronne fluette, élégante, très brune.</p>
+
+<p>Ce couple avait une situation spéciale dans
+l'aristocratie française, due uniquement au choix
+scrupuleux de ses relations. De petite noblesse,
+sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes
+par un amour immodéré de ce qui est select,
+comme il faut et distingué, il était parvenu, à force
+de hanter uniquement les maisons les plus princières,
+à force de montrer ses sentiments royalistes,
+pieux, corrects au suprême degré, à force de respecter
+tout ce qui doit être respecté, de mépriser
+tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se
+tromper sur un point des dogmes mondains, de
+ne jamais hésiter sur un détail d'étiquette, à passer
+aux yeux de beaucoup pour la fine fleur du high-life.
+Son opinion formait une sorte de code du
+comme il faut, et sa présence dans une maison
+constituait pour elle un vrai titre d'honorabilité.</p>
+
+<p>Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre
+femme?</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, un petit instant, demanda le
+comte. Il y a une surprise, elle va venir.</p>
+
+<p>Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois,
+avait fait son entrée dans le monde, elle fut présentée
+à la duchesse de Mortemain, qui tout de
+suite l'aima, l'adopta, la patronna.</p>
+
+<p>Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point
+démentie, et quand la duchesse disait «ma petite»,
+on entendait encore en sa voix l'émotion de
+cette toquade subite et persistante. C'est chez elle
+qu'avait eu lieu la rencontre du peintre et de la
+comtesse.</p>
+
+<p>Musadieu s'était approché, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des
+Intempérants?</p>
+
+<p>&mdash;Non, qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes
+à l'état d'ivresse. Il y en a deux très forts.</p>
+
+<p>La grande dame murmura avec dédain:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.</p>
+
+<p>Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre
+opinion que la sienne, fondant la sienne uniquement
+sur la conscience de sa situation sociale,
+considérant, sans bien s'en rendre compte, les
+artistes et les savants comme des mercenaires
+intelligents chargés par Dieu d'amuser les gens
+du monde ou de leur rendre des services, elle ne
+donnait d'autre base à ses jugements que le degré
+d'étonnement et de plaisir irraisonné que lui
+procurait la vue d'une chose, la lecture d'un livre
+ou le récit d'une découverte.</p>
+
+<p>Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle
+passait pour avoir grand air parce que rien ne
+la troublait, qu'elle osait tout dire et protégeait le
+monde entier, les princes détrônés par ses réceptions
+en leur honneur, et même le Tout-Puissant,
+par ses largesses au clergé et ses dons aux églises.</p>
+
+<p>Musadieu reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté
+l'assassin de Marie Lambourg?</p>
+
+<p>Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, racontez-moi ça?</p>
+
+<p>Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant
+un gilet blanc, de petits diamants comme
+boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec
+un air correct qui lui permettait de dire les choses
+très osées dont il avait la spécialité. Fort myope,
+il semblait, malgré son pince-nez, ne jamais voir
+personne, et quand il s'asseyait on eût dit que
+toute l'ossature de son corps se courbait suivant
+la forme du fauteuil. Son torse plié devenait tout
+petit, s'affaissait comme si la colonne vertébrale
+eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une
+sur l'autre semblaient deux rubans enroulés, et
+ses longs bras retenus par ceux du siège, laissaient
+pendre des mains pâles, aux doigts interminables.
+Ses cheveux et sa moustache teints
+artistement, avec des mèches blanches habilement
+oubliées, étaient un sujet de plaisanterie
+fréquent.</p>
+
+<p>Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux
+de la fille publique assassinée avaient été donnés
+en cadeau par le meurtrier présumé à une autre
+créature de moeurs légères, la porte du grand
+salon s'ouvrit de nouveau, toute grande, et deux
+femmes en toilette de dentelle blanche, blondes,
+dans une crème de malines, se ressemblant comme
+deux soeurs d'âge très différent, l'une un peu trop
+mûre, l'autre un peu trop jeune, l'une un peu
+trop forte, l'autre un peu trop mince, s'avancèrent
+en se tenant par la taille et en souriant.</p>
+
+<p>On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier
+Bertin, ne savait le retour d'Annette de Guilleroy,
+et l'apparition de la jeune fille à côté de sa mère
+qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche
+et même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle
+n'avait pas fini d'être éclatante, tandis que l'enfant,
+à peine épanouie, commençait seulement à
+être jolie, les fit trouver charmantes toutes les
+deux.</p>
+
+<p>La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes
+l'une à côté de l'autre! Regardez donc, Monsieur
+de Musadieu, comme elles se ressemblent!</p>
+
+<p>On comparait; deux opinions se formèrent
+aussitôt. D'après Musadieu, les Corbelle et le
+comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se
+ressemblaient que par le teint, les cheveux, et
+surtout les yeux, qui étaient tout à fait les mêmes,
+également tachetés de points noirs, pareils à des
+minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu.
+Mais d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue
+une femme, elles ne se ressembleraient presque
+plus.</p>
+
+<p>D'après la duchesse, au contraire, et d'après
+Olivier Bertin, elles étaient en tout semblables, et
+seule la différence d'âge les faisait paraître différentes.</p>
+
+<p>Le peintre disait:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle changée, depuis trois ans? Je ne l'aurais
+pas reconnue, je ne vais plus oser la tutoyer.</p>
+
+<p>La comtesse se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir
+dire «vous» à Annette.</p>
+
+<p>La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait
+sous des airs timidement espiègles, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à
+M. Bertin.</p>
+
+<p>Sa mère sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Garde cette mauvaise habitude, je te la permets.
+Vous referez vite connaissance.</p>
+
+<p>Mais Annette remuait la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Ça me gênerait.</p>
+
+<p>La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en
+connaisseuse intéressée.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, petite, regarde-moi bien en face.
+Oui, tu as tout à fait le même regard que ta mère;
+tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu
+auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas
+beaucoup, mais un peu; tu es maigrichonne.</p>
+
+<p>La comtesse s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne lui dites pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est si agréable d'être mince! Moi je vais me
+faire maigrir.</p>
+
+<p>Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans
+la vivacité de sa colère, la présence d'une fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah toujours! vous en êtes toujours à la
+mode des os, parce qu'on les habille mieux que
+la chair. Moi je suis de la génération des femmes
+grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes
+maigres! Ça me fait penser aux vaches d'Égypte.
+Je ne comprends pas les hommes, par exemple,
+qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre
+temps, ils demandaient mieux.</p>
+
+<p>Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Regarde ta maman, petite, elle est très bien,
+juste à point, imite-la.</p>
+
+<p>On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on
+fut assis, Musadieu reprit la discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je dis que les hommes doivent être
+maigres, parce qu'ils sont faits pour des exercices
+qui réclament de l'adresse et de l'agilité, incompatibles
+avec le ventre. Le cas des femmes est un
+peu différent. Est-ce pas votre avis, Corbelle?</p>
+
+<p>Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et
+sa propre femme plus que mince! Mais la baronne
+vint au secours de son mari, et résolument se
+prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle
+avait dû lutter contre un commencement d'embonpoint,
+qu'elle domina très vite.</p>
+
+<p>Mme de Guilleroy demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Dites comment vous avez fait?</p>
+
+<p>Et la baronne expliqua la méthode employée
+par toutes les femmes élégantes du jour. On ne
+buvait pas en mangeant. Une heure après le repas
+seulement, on se permettait une tasse de thé, très
+chaud, brûlant. Cela réussissait à tout le monde.
+Elle cita des exemples étonnants de grosses femmes
+devenues, en trois mois, plus fines que des
+lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous
+n'aimez rien, mais rien, pas même le champagne.
+Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste, qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape,
+ça m'est égal! Si j'étais sculpteur, je me plaindrais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes homme, que préférez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? ... une ... élégance un peu nourrie, ce
+que ma cuisinière appelle un bon petit poulet de
+grain. Il n'est pas gras, il est plein et fin.</p>
+
+<p>La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule
+regardait sa fille et murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est très gentil d'être maigre, les
+femmes qui restent maigres ne vieillissent pas.</p>
+
+<p>Ce point-là fut encore discuté et partagea la société.
+Tout le monde, cependant, se trouva à peu
+près d'accord sur ceci: qu'une personne très grasse
+ne devait pas maigrir trop vite.</p>
+
+<p>Cette observation donna lieu à une revue des
+femmes connues dans le monde et à de nouvelles
+contestations sur leur grâce, leur chic et leur
+beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de
+Lochrist incomparablement charmante, tandis que
+Bertin estimait sans rivale Mme Mandelière, brune,
+avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche
+un peu grande, où ses dents semblaient luire.</p>
+
+<p>Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à
+coup, se tournant vers elle:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons
+là, tu l'entendras répéter au moins une fois
+par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille. En huit
+jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans
+le monde, sur la politique, les femmes, les pièces
+de théâtre et le reste. Il n'y aura qu'à changer les
+noms des gens ou les titres des oeuvres de temps
+en temps. Quand tu nous auras tous entendus
+exposer et défendre notre opinion, tu choisiras
+paisiblement la tienne parmi celles qu'on doit avoir,
+et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien,
+jamais; tu n'auras qu'à te reposer.</p>
+
+<p>La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil
+malin, où vivait une intelligence jeune, alerte,
+tenue en laisse et prête à partir.</p>
+
+<p>Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux
+idées comme on joue à la balle, sans s'apercevoir
+qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes, protestèrent
+au nom de la pensée et de l'activité
+humaines.</p>
+
+<p>Alors Bertin s'efforça de démontrer combien
+l'intelligence des gens du monde, même les plus
+instruits, est sans valeur, sans nourriture et sans
+portée, combien leurs croyances sont pauvrement
+fondées, leur attention aux choses de l'esprit faible
+et indifférente, leurs goûts sautillants et douteux.</p>
+
+<p>Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié
+vrais, à moitié factices, que provoque d'abord, le
+désir d'être éloquent, et qu'échauffe tout à coup
+un jugement clair, ordinairement obscurci par la
+bienveillance, il montra comment les gens qui ont
+pour unique occupation dans la vie de faire des
+visites et de dîner en ville, se trouvent devenir, par
+une irrésistible fatalité, des êtres légers et gentils,
+mais banals, qu'agitent vaguement des soucis,
+des croyances et des appétits superficiels.</p>
+
+<p>Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent,
+sincère, que leur culture intellectuelle étant
+nulle, et leur érudition un simple vernis, ils demeurent,
+en somme, des mannequins qui donnent
+l'illusion et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne
+sont pas. Il prouva que les frêles racines de leurs
+instincts ayant poussé dans les conventions, et non
+dans les réalités, ils n'aiment rien véritablement,
+que le luxe même de leur existence est une satisfaction
+de vanité et non l'apaisement d'un besoin
+raffiné de leur corps, car on mange mal chez eux,
+on y boit de mauvais vins, payés fort cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien
+voir et rien pénétrer; à côté de la science qu'ils
+ignorent; à côté de la nature qu'ils ne savent pas
+regarder; à côté du bonheur, car ils sont impuissants
+à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté
+du monde ou de la beauté de l'art, dont ils parlent
+sans l'avoir découverte, et même sans y croire, car
+ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de la vie
+et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher
+à une chose jusqu'à l'aimer uniquement, de
+s'intéresser à rien jusqu'à être illuminés par le
+bonheur de comprendre.</p>
+
+<p>Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense
+de la bonne compagnie.</p>
+
+<p>Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables,
+de ces arguments qui fondent devant la
+raison comme la neige au feu, et qu'on ne peut
+saisir, des arguments absurdes et triomphants de
+curé de campagne qui démontre Dieu. Il compara,
+pour finir, les gens du monde aux chevaux de
+course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui
+sont la gloire de la race chevaline.</p>
+
+<p>Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant
+un silence dédaigneux et poli. Mais, soudain,
+la bêtise du baron l'irrita, et interrompant
+adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au
+coucher, sans rien omettre, la vie d'un
+homme bien élevé.</p>
+
+<p>Tous les détails finement saisis dessinaient une
+silhouette irrésistiblement comique. On voyait le
+monsieur habillé par son valet de chambre, exprimant
+d'abord au coiffeur qui le venait raser quelques
+idées générales, puis, au moment de la promenade
+matinale, interrogeant les palefreniers sur
+la santé des chevaux, puis trottant par les allées
+du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être
+salué, puis déjeunant en face de sa femme, sortie
+en coupé de son côté, et ne lui parlant que pour
+énumérer le nom des personnes aperçues le matin,
+puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper
+l'intelligence dans le commerce de ses
+semblables, et dînant chez un prince où était discutée
+l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite
+la soirée au foyer de la danse, à l'Opéra, où
+ses timides prétentions de viveur étaient satisfaites
+innocemment par l'apparence d'un mauvais
+lieu.</p>
+
+<p>Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût
+blessante pour personne, qu'un rire courait autour
+de la table.</p>
+
+<p>La duchesse, secouée par une gaîté retenue de
+grosse personne, avait dans la poitrine de petites
+secousses discrètes. Elle dit enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez
+mourir de rire.</p>
+
+<p>Bertin, très excité, riposta:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, dans le monde on ne meurt
+pas de rire. C'est à peine si on rit. On a la complaisance,
+par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser et de
+faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace,
+on ne fait jamais la chose. Allez dans les
+théâtres populaires, vous verrez rire. Allez chez
+les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à
+la suffocation! Allez dans les chambrées de
+soldats, vous verrez des hommes étranglés, les
+yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit devant
+les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne
+rit pas. Je vous dis qu'on fait le simulacre de tout,
+même du rire.</p>
+
+<p>Musadieu l'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez; vous êtes sévère! Vous-même,
+mon cher, il me semble pourtant que vous ne dédaignez
+pas ce monde que vous raillez si bien.</p>
+
+<p>Bertin sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je me méprise un peu comme un métis de
+race douteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.</p>
+
+<p>Et comme il se défendait de poser, elle termina
+la discussion en déclarant que tous les artistes
+aimaient à faire prendre aux gens des vessies pour
+des lanternes.</p>
+
+<p>La conversation, alors, devint générale, effleura
+tout, banale et douce, amicale et discrète, et, comme
+le dîner touchait à sa fin, la comtesse, tout à coup,
+s'écria, en montrant ses verres pleins devant elle:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte,
+nous verrons si je maigrirai.</p>
+
+<p>La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler
+une gorgée ou deux d'eau minérale; ce fut en vain,
+et elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner
+la tête. Je vous en prie, Guilleroy, empêchez votre
+femme de faire cette folie.</p>
+
+<p>Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le
+système d'une batteuse mécanique inventée en
+Amérique, n'avait pas entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie, duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;La folie de vouloir maigrir.</p>
+
+<p>Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et
+indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.</p>
+
+<p>La comtesse s'était levée en prenant le bras de
+son voisin; le comte offrit le sien à la duchesse,
+et on passa dans le grand salon, le boudoir du
+fond étant réservé aux réceptions de la journée.</p>
+
+<p>C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les
+quatre murs, de larges et beaux panneaux de soie
+bleu pâle à dessins anciens enfermés en des encadrements
+blancs et or prenaient sous la lumière
+des lampes et du lustre une teinte lunaire douce
+et vive. Au milieu du principal, le portrait de la
+comtesse par Olivier Bertin semblait habiter,
+animer l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à
+l'air même du salon son sourire de jeune femme,
+la grâce de son regard, le charme léger de ses cheveux
+blonds. C'était d'ailleurs presque un usage,
+une sorte de pratique d'urbanité, comme le signe
+de croix en entrant dans les églises, de complimenter
+le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque
+fois qu'on s'arrêtait devant.</p>
+
+<p>Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de
+connaisseur commissionné par l'État ayant une
+valeur d'expertise légale, il se faisait un devoir
+d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité
+de cette peinture.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait
+moderne que je connaisse. Il y a là dedans une
+vie prodigieuse.</p>
+
+<p>Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre
+vanter cette toile avait enraciné la conviction
+qu'il possédait un chef-d'oeuvre, s'approcha pour
+renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils accumulèrent
+toutes les formules usitées et techniques
+pour célébrer les qualités apparentes et intentionnelles
+de ce tableau.</p>
+
+<p>Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient
+ravis d'admiration, et Olivier Bertin, accoutumé à
+ces éloges, auxquels il ne prêtait guère plus d'attention
+qu'on ne fait aux questions sur la santé,
+après une rencontre dans la rue, redressait cependant
+la lampe à réflecteur placée devant le portrait
+pour l'éclairer, le domestique l'ayant posée, par
+négligence, un peu de travers.</p>
+
+<p>Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de
+la duchesse, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que mon neveu va venir me chercher
+et vous demander une tasse de thé.</p>
+
+<p>Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient
+rencontrés et devinés, sans qu'ils se les fussent
+encore confiés, même par des sous-entendus.</p>
+
+<p>Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis
+de Farandal, après s'être presque entièrement
+ruiné au jeu, était mort d'une chute de cheval,
+en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant
+de vingt-huit ans, ce jeune homme, un des plus
+convoités meneurs de cotillon d'Europe, car on
+le faisait venir parfois à Vienne et à Londres
+pour couronner par des tours de valse des bals
+princiers, bien qu'à peu près sans fortune, demeurait
+par sa situation, par sa famille, par son
+nom, par ses parentés presque royales, un des
+hommes les plus recherchés et les plus enviés
+de Paris.</p>
+
+<p>Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante
+et sportive, et après un mariage riche, très
+riche, remplacer les succès mondains par des succès
+politiques. Dès qu'il serait député, le marquis deviendrait,
+par ce seul fait, une des colonnes du
+trône futur, un des conseillers du roi, un des chefs
+du parti.</p>
+
+<p>La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme
+fortune du comte de Guilleroy, thésaurisateur
+prudent logé dans un simple appartement
+quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans
+un des plus beaux hôtels de Paris. Elle savait ses
+spéculations toujours heureuses, son flair subtil
+de financier, sa participation aux affaires les plus
+fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu
+la pensée de faire épouser à son neveu la fille du
+député normand à qui ce mariage donnerait une
+influence prépondérante dans la société aristocratique
+de l'entourage des princes. Guilleroy, qui
+avait fait un mariage riche et multiplié par son
+adresse une belle fortune personnelle, couvait
+maintenant d'autres ambitions.</p>
+
+<p>Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là,
+être en mesure de profiter de cet événement de la
+façon la plus complète.</p>
+
+<p>Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose.
+Beau-père du marquis de Farandal, dont
+les aïeux avaient été les familiers fidèles et préférés
+de la maison royale de France, il montait au premier
+rang.</p>
+
+<p>L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait
+en outre à cette union un caractère d'intimité très
+précieux, et par crainte qu'une autre jeune fille
+se rencontrât qui plût subitement au marquis, il
+avait fait revenir la sienne afin de hâter les événements.</p>
+
+<p>Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les
+devinant, y prêtait une complicité silencieuse, et,
+ce jour-là même, bien qu'elle n'eût pas été prévenue
+du brusque retour de la jeune fille, elle avait
+engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin
+de l'habituer, peu à peu, à entrer souvent dans
+cette maison.</p>
+
+<p>Pour la première fois, le comte et la duchesse
+parlèrent à mots couverts de leurs désirs, et en se
+quittant, un traité d'alliance était conclu.</p>
+
+<p>On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu
+racontait à la baronne de Corbelle la présentation
+d'une ambassade nègre au Président de la République,
+quand le marquis de Farandal fut annoncé.</p>
+
+<p>Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du
+bras rapide et familier, il posa un monocle sur son
+oeil droit, et l'y laissa comme pour reconnaître le
+salon où il pénétrait, mais pour donner, peut-être,
+aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le
+voir, et pour marquer son entrée. Puis, par un
+imperceptible mouvement de la joue et du sourcil,
+il laissa retomber le morceau de verre au bout
+d'un cheveu de soie noire, et s'avança vivement
+vers Mme de Guilleroy dont il baisa la main tendue,
+en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour
+sa tante, puis il salua en serrant les autres mains,
+allant de l'un à l'autre avec une élégante aisance.</p>
+
+<p>C'était un grand garçon à moustaches rousses,
+un peu chauve déjà, taillé en officier, avec des
+allures anglaises de sportsman. On sentait, à le
+voir, un de ces hommes dont tous les membres
+sont plus exercés que la tête, et qui n'ont d'amour
+que pour les choses où se développent la force et
+l'activité physiques. Il était instruit pourtant, car
+il avait appris et il apprenait encore chaque jour,
+avec une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui
+serait utile de savoir plus tard: l'histoire, en s'acharnant
+sur les dates et en se méprenant sur les
+enseignements des faits, et les notions élémentaires
+d'économie politique nécessaires à un député,
+l'A B C de la sociologie à l'usage des classes dirigeantes.</p>
+
+<p>Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme
+de valeur.» Bertin appréciait son adresse et sa
+vigueur. Ils allaient à la même salle d'armes,
+chassaient ensemble souvent, et se rencontraient
+à cheval dans les allées du bois. Entre eux était
+donc née une sympathie de goûts communs, cette
+franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux
+hommes un sujet de conversation tout trouvé,
+agréable à l'un comme à l'autre.</p>
+
+<p>Quand on présenta le marquis à Annette de
+Guilleroy, il eut brusquement le soupçon des combinaisons
+de sa tante, et, après s'être incliné, il la
+parcourut d'un regard rapide d'amateur.</p>
+
+<p>Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses,
+car il avait tant conduit de cotillons qu'il
+s'y connaissait en jeunes filles et pouvait prédire
+presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme
+un expert qui goûte un vin trop vert.</p>
+
+<p>Il échangea seulement avec elle quelques phrases
+insignifiantes, puis s'assit auprès de la baronne
+de Corbelle, afin de potiner à mi-voix.</p>
+
+<p>On se retira de bonne heure, et quand tout le
+monde fut parti, l'enfant couchée, les lampes
+éteintes, les domestiques remontés en leurs chambres,
+le comte de Guilleroy, marchant à travers
+le salon, éclairé seulement par deux bougies,
+retint longtemps la comtesse ensommeillée
+sur un fauteuil, pour développer ses espérances,
+détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les
+combinaisons, les chances et les précautions à
+prendre.</p>
+
+<p>Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de
+sa soirée, et murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que c'est une affaire faite.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<p>«<i>Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai
+pas aperçu depuis trois jours, et cela me semble
+long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous savez
+que je ne peux plus me passer de vous</i>.»</p>
+
+<p>Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant
+toujours un sujet nouveau, relut le billet de
+la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un secrétaire,
+il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées
+là depuis le début de leur liaison.</p>
+
+<p>Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de
+la vie mondaine, à se voir presque chaque jour.
+De temps en temps, elle venait chez lui, et le laissant
+travailler, s'asseyait pendant une heure ou
+deux dans le fauteuil où elle avait posé jadis. Mais
+comme elle craignait un peu les remarques des
+domestiques, elle préférait pour ces rencontres
+quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour,
+le recevoir chez elle, ou le retrouver dans
+un salon.</p>
+
+<p>On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons,
+qui semblaient toujours naturelles à M. de Guilleroy.</p>
+
+<p>Deux fois par semaine au moins le peintre dînait
+chez la comtesse avec quelques amis; le lundi,
+il la saluait régulièrement dans sa loge à l'Opéra;
+puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou
+telle maison, où le hasard les amenait à la même
+heure. Il savait les soirs où elle ne sortait pas, et
+il entrait alors prendre une tasse de thé chez elle,
+se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement
+et si sûrement logé dans cette affection mûrie, si
+capturé par l'habitude de la trouver quelque part,
+de passer à côté d'elle quelques instants, d'échanger
+quelques paroles, de mêler quelques pensées,
+qu'il éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse
+fût depuis longtemps apaisée, un besoin incessant
+de la voir.</p>
+
+<p>Le désir de la famille, d'une maison animée,
+habitée, du repas en commun, des soirées où l'on
+cause sans fatigue avec des gens depuis longtemps
+connus, ce désir du contact, du coudoiement, de
+l'intimité qui sommeille en tout coeur humain, et
+que tout vieux garçon promène, de porte en porte,
+chez ses amis où il installe un peu de lui, ajoutait
+une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection.
+Dans cette maison où il était aimé, gâté, où il
+trouvait tout, il pouvait encore reposer et dorloter
+sa solitude.</p>
+
+<p>Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis,
+que le retour de leur fille devait agiter beaucoup,
+et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même qu'ils ne
+l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une
+certaine discrétion à ne les point solliciter le premier.</p>
+
+<p>La lettre de la comtesse le souleva comme un
+coup de fouet. Il était trois heures de l'après-midi.
+Il se décida immédiatement à se rendre chez elle
+pour la trouver avant qu'elle sortît.</p>
+
+<p>Le valet de chambre parut, appelé par un coup
+de sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Quel temps, Joseph?</p>
+
+<p>&mdash;Très beau, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.</p>
+
+<p>Il avait toujours une tenue très élégante; mais
+bien qu'il fût habillé par un tailleur au style correct,
+la façon seule dont il portait ses vêtements,
+dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet
+blanc, le chapeau de feutre gris, haut de forme, un
+peu rejeté en arrière, semblait révéler tout de
+suite qu'il était artiste et célibataire.</p>
+
+<p>Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit
+qu'elle se préparait à faire une promenade au
+bois. Il fut mécontent et attendit.</p>
+
+<p>Selon son habitude, il se mit à marcher à travers
+le salon, allant d'un siège à l'autre ou des fenêtres
+aux murs, dans la grande pièce assombrie
+par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds
+dorés, des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis
+et coûteux, traînaient dans un désordre cherché.
+C'étaient de petites boîtes anciennes en or travaillé,
+des tabatières à miniatures, des statuettes
+d'ivoire, puis des objets en argent mat tout à fait
+modernes, d'une drôlerie sévère, où apparaissait
+le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine,
+et dessus, un chat buvant dans une casserole, un
+étui à cigarettes, simulant un gros pain, une cafetière
+pour mettre des allumettes, et puis dans un
+écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets,
+bagues, broches, boucles d'oreilles avec des
+brillants, des saphirs, des rubis, des émeraudes,
+microscopique fantaisie qui semblait exécutée par
+des bijoutiers de Lilliput.</p>
+
+<p>De temps en temps, il touchait un objet, donné
+par lui, à quelque anniversaire, le prenait, le maniait,
+l'examinait avec une indifférence rêvassante,
+puis le remettait à sa place.</p>
+
+<p>Dans un coin, quelques livres rarement ouverts,
+reliés avec luxe, s'offraient à la main sur un guéridon
+porté par un seul pied, devant un petit canapé
+de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble
+la <i>Revue des Deux Mondes</i>, un peu fripée, fatiguée,
+avec des pages cornées, comme si on l'avait
+lue et relue, puis d'autres publications non coupées,
+les <i>Arts modernes</i>, qu'on doit recevoir uniquement
+à cause du prix, l'abonnement coûtant
+quatre cents francs par an, et la <i>Feuille libre</i>, mince
+plaquette à couverture bleue, où se répandent les
+poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés».</p>
+
+<p>Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse,
+meuble coquet du dernier siècle, sur lequel elle
+écrivait les réponses aux questions pressées apportées
+pendant les réceptions. Quelques ouvrages
+encore sur ce bureau, les livres familiers, enseigne
+de l'esprit et du coeur de la femme: <i>Musset, Manon
+Lescaut, Werther</i>; et, pour montrer qu'on
+n'était pas étranger aux sensations compliquées
+et aux mystères de la psychologie, <i>les Fleurs du
+mal, le Rouge et le Noir, la Femme au</i> XVIIIe <i>siècle,
+Adolphe.</i></p>
+
+<p>A côté des volumes, un charmant miroir à main,
+chef-d'oeuvre d'orfèvrerie, dont la glace était retournée
+sur un carré de velours brodé, afin qu'on
+pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et
+d'argent.</p>
+
+<p>Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques
+années il vieillissait terriblement, et bien
+qu'il jugeât son visage plus original qu'autrefois,
+il commençait à s'attrister du poids de ses joues et
+des plissures de sa peau.</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit derrière lui..</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, petite, tu vas bien?</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu ne me tutoies pas, décidément.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vrai, ça me gêne.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez
+jeune ni assez vieux! ...</p>
+
+<p>Le peintre se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Devant cette raison, je n'insiste point.</p>
+
+<p>Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche
+où poussent les premiers cheveux, et reprit, confuse:</p>
+
+<p>&mdash;Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait
+tout de suite, et de vous demander si vous
+vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement. Vous êtes seules?</p>
+
+<p>&mdash;Non, avec la duchesse de Mortemain.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, j'en suis.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous permettez que j'aille mettre mon
+chapeau?</p>
+
+<p>&mdash;Va, mon enfant!</p>
+
+<p>Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée,
+prête à partir. Elle tendit ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais pas vous gêner en ce moment.
+Dans la façon dont elle prononça «Olivier», elle
+mit tous ses reproches et tout son attachement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il,
+ému par l'intonation de son nom.</p>
+
+<p>Cette petite querelle de coeur finie et arrangée,
+elle reprit sur le ton des causeries mondaines:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons aller chercher la duchesse à son
+hôtel, et puis, nous ferons un tour de bois. Il va
+falloir montrer tout ça à Nanette.</p>
+
+<p>Le landau attendait sous la porte cochère.</p>
+
+<p>Bertin s'assit en face des deux femmes, et la
+voiture partit au milieu du bruit des chevaux piaffant
+sous la voûte sonore.</p>
+
+<p>Le long du grand boulevard descendant vers la
+Madeleine toute la gaîté du printemps nouveau
+semblait tombée du ciel sur les vivants.</p>
+
+<p>L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes
+des airs de fête, aux femmes des airs d'amour, faisaient
+cabrioler les gamins et les marmitons blancs
+qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs
+pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes
+voyous. Les chiens semblaient pressés; les serins
+des concierges s'égosillaient; seules les vieilles
+rosses attelées aux fiacres allaient toujours de
+leur allure accablée, de leur trot de moribonds.</p>
+
+<p>La comtesse murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!</p>
+
+<p>Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait
+l'une auprès de l'autre, la mère et la fille.
+Certes, elles étaient différentes, mais si pareilles en
+même temps que celle-ci était bien la continuation
+de celle-là, faite du même sang, de la même chair,
+animée de la même vie. Leurs yeux surtout, ces
+yeux bleus éclaboussés de gouttelettes noires, d'un
+bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la
+mère, fixaient si bien sur lui le même regard,
+quand il leur parlait, qu'il s'attendait à les entendre
+lui répondre les mêmes choses. Et il était un
+peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder,
+qu'il y avait devant lui deux femmes très
+distinctes, une qui avait vécu et une qui allait
+vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait
+cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencée
+par des goûts et des instincts encore endormis,
+aurait poussé, se serait ouverte au milieu des événements
+du monde. C'était une jolie petite personne
+nouvelle, prête aux hasards et à l'amour,
+ignorée et ignorante, qui sortait du port comme
+on navire, tandis que sa mère y revenait, ayant
+traversé l'existence et aimé!</p>
+
+<p>Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle
+avait choisi et qu'elle préférait encore, cette femme
+toujours jolie, bercée en ce landau, dans l'air tiède
+du printemps.</p>
+
+<p>Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un
+regard, elle le devina, et il crut sentir un remerciement
+dans un frôlement de sa robe.</p>
+
+<p>A son tour, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, quel beau jour!</p>
+
+<p>Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne,
+ils filèrent vers les Invalides, traversèrent la Seine
+et gagnèrent l'avenue des Champs-Elysées, en
+montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au milieu
+d'un flot de voitures.</p>
+
+<p>La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons,
+et elle ouvrait, sur ce fleuve d'équipages,
+des yeux avides et naïfs. De temps en temps,
+quand la duchesse et la comtesse accueillaient un
+salut d'un court mouvement de tête, elle demandait:
+«Qui est-ce?» Il nommait «les Pontaiglin»,
+ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist»,
+ou «la belle Mme Mandelière».</p>
+
+<p>On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne,
+au milieu du bruit et de l'agitation des
+roues. Les équipages, un peu moins serrés
+qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter
+dans une course sans fin. Les fiacres, les landaus
+lourds, les huit-ressorts solennels se dépassaient
+tour à tour, distancés soudain par une victoria
+rapide, attelée d'un seul trotteur, emportant avec
+une vitesse folle, à travers toute cette foule roulante,
+bourgeoise ou aristocrate, à travers tous les
+mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies,
+une femme jeune, indolente, dont la toilette claire
+et hardie jetait aux voitures qu'elle frôlait un
+étrange parfum de fleur inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que
+la duchesse et la comtesse échangeaient un sourire.</p>
+
+<p>Les feuilles poussaient, les rossignols familiers
+de ce jardin parisien chantaient déjà dans la jeune
+verdure, et quand on eut pris la file au pas, en
+approchant du lac, ce fut de voiture à voiture un
+échange incessant de saints, de sourires et de
+paroles aimables, lorsque les roues se touchaient.
+Cela, maintenant, avait l'air du glissement d'une
+flotte de barques où étaient assis des dames et des
+messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à
+tout instant se penchait devant les chapeaux levés
+ou les fronts inclinés, paraissait passer une revue
+et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait
+et ce qu'elle supposait des gens, à mesure
+qu'ils défilaient devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière,
+la beauté de la République.</p>
+
+<p>Dans une voiture légère et coquette, la beauté
+de la République laissait admirer, sous une apparente
+indifférence pour cette gloire indiscutée, ses
+grands yeux sombres, son front bas sous un
+casque de cheveux noirs, et sa bouche volontaire,
+un peu trop forte.</p>
+
+<p>&mdash;Très belle tout de même, dit Bertin.</p>
+
+<p>La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres
+femmes. Elle haussa doucement les épaules et
+ne répondit rien.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain
+l'instinct des rivalités, osa dire:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne trouve point.
+Le peintre se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, tu ne la trouves point belle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle a l'air trempée dans l'encre.
+La duchesse riait, ravie.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des
+hommes de Paris se pâme devant cette négresse!
+Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, regarde
+plutôt la comtesse de Lochrist.</p>
+
+<p>Seule dans un landau avec un caniche blanc, la
+comtesse, fine comme une miniature, une blonde
+aux yeux bruns, dont les lignes délicates, depuis
+cinq ou six ans également, servaient de thème
+aux exclamations de ses partisans, saluait, un sourire
+fixé sur la lèvre.</p>
+
+<p>Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche.
+Bertin, qui d'ordinaire dans les discussions
+quotidiennement revenues sur ces deux rivales,
+ne soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de
+cette intolérance de gamine.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins,
+elle est charmante, et je te souhaite de devenir
+aussi jolie qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez
+seulement les femmes quand elles ont passé
+trente ans. Elle a raison, cette enfant, vous ne les
+vantez que défraîchies.</p>
+
+<p>Il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, une femme n'est vraiment belle
+que tard, lorsque toute son expression est sortie.</p>
+
+<p>Et développant cette idée que la première fraîcheur
+n'est que le vernis de la beauté qui mûrit,
+il prouva que les hommes du monde ne se trompent
+pas en faisant peu d'attention aux jeunes
+femmes dans tout leur éclat, et qu'ils ont raison
+de ne les proclamer «belles» qu'à la dernière
+période de leur épanouissement.</p>
+
+<p>La comtesse, flattée, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très
+gentil, un jeune visage, mais toujours un peu
+banal.</p>
+
+<p>Et le peintre insista, indiquant à quel moment
+une figure, perdant peu à peu la grâce indécise de
+la jeunesse, prend sa forme définitive, son caractère,
+sa physionomie.</p>
+
+<p>Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui»
+d'un petit balancement de tête convaincu; et plus
+il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui plaide,
+avec une animation de suspect qui soutient sa
+cause, plus elle l'approuvait du regard et du geste,
+comme s'ils se fussent alliés pour se soutenir
+contre un danger, pour se défendre contre une
+opinion menaçante et fausse. Annette ne les écoutait
+guère, tout occupée à regarder. Sa figure souvent
+rieuse était devenue grave, et elle ne disait
+plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce
+soleil, ces feuilles, ces voitures, cette belle vie riche
+et gaie, tout cela c'était pour elle.</p>
+
+<p>Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue
+à son tour, saluée, enviée; et des hommes, en la
+montrant, diraient peut-être qu'elle était belle.
+Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les
+plus élégants, et demandait toujours leurs noms,
+sans s'occuper d'autre chose que de ces syllabes
+assemblées qui, parfois, éveillaient en elle un
+écho de respect et d'admiration, quand elle les
+avait lues souvent dans les journaux ou dans l'histoire.
+Elle ne s'accoutumait pas à ce défilé de célébrités,
+et ne pouvait même croire tout à fait
+qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à
+quelque représentation. Les fiacres lui inspiraient
+un mépris mêlé de dégoût, la gênaient et l'irritaient,
+et elle dit soudain:</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici
+que les voitures de maître.</p>
+
+<p>Bertin répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité,
+de la liberté et de la fraternité?</p>
+
+<p>Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de
+Vincennes, par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore
+que nous nageons en pleine démocratie. D'ailleurs,
+si tu veux voir le bois pur de tout mélange,
+viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la
+fine fleur de la société.</p>
+
+<p>Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si
+bien, du bois matinal avec ses cavaliers et ses amazones,
+de ce club des plus choisis où tout le monde
+se connaît par ses noms, petits noms, parentés,
+titres, qualités et vices, comme si tous vivaient
+dans le même quartier ou dans la même petite
+ville.</p>
+
+<p>&mdash;Y venez-vous souvent? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de
+plus charmant à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous montez à cheval, le matin!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, l'après-midi, vous faites des visites?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quand est-ce que vous travaillez?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai
+choisi une spécialité suivant mes goûts! Comme je
+suis peintre de belles dames, il faut bien que je les
+voie et que je les suive un peu partout.</p>
+
+<p>Elle murmura, toujours sans rire:</p>
+
+<p>&mdash;A pied et à cheval?</p>
+
+<p>Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait,
+qui semblait dire: Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu
+seras très bien, toi.</p>
+
+<p>Un souffle d'air froid passa, venu de très loin,
+de la grande campagne à peine éveillée encore; et
+le bois entier frémit, ce bois coquet, frileux et
+mondain.</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler
+les maigres feuilles sur les arbres et les étoffes
+sur les épaules. Toutes les femmes, d'un mouvement
+presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et
+sur leur gorge le vêtement tombé derrière elles; et
+les chevaux se mirent à trotter d'un bout à l'autre
+de l'allée, comme si la brise aigre, qui accourait,
+les eût fouettés en les touchant.</p>
+
+<p>On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de
+gourmettes secouées, sous une ondée oblique et
+rouge du soleil couchant.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous retournez chez vous? dit la
+comtesse au peintre, dont elle savait toutes les
+habitudes.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vais au Cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, nous vous déposons en passant?</p>
+
+<p>&mdash;Ça me va, merci bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec
+la duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Dites votre jour?</p>
+
+<p>Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs
+avaient baptisé «un Watteau réaliste» et
+que ses détracteurs appelaient «photographe de
+robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner,
+soit à dîner, les belles personnes dont il
+avait reproduit les traits, et d'autres encore, toutes
+les célèbres, toutes les connues, qu'amusaient
+beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain,
+ma chère duchesse? demanda Mme de Guilleroy.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne
+pense jamais à moi, pour ces parties-là. On voit
+bien que je ne suis plus jeune.</p>
+
+<p>La comtesse, habituée à considérer la maison de
+l'artiste un peu comme la sienne, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Rien, que nous quatre, les quatre du landau,
+la duchesse, Annette, moi et vous, n'est-ce pas,
+grand artiste?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que nous, dit-il en descendant, et je
+vous ferai faire des écrevisses à l'alsacienne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous allez donner des passions à la petite.</p>
+
+<p>Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement
+dans le vestibule de la grande porte du Cercle,
+jeta son pardessus et sa canne à la compagnie de
+valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats
+au passage d'un officier, puis il monta le large
+escalier, passa devant une autre brigade de domestiques
+en culottes courtes, poussa une porte et se
+sentit soudain alerte comme un jeune homme en
+entendant, au bout du couloir, un bruit continu
+de fleurets heurtés, d'appels de pied, d'exclamations
+lancées, par des voix fortes: Touché.&mdash;A
+moi.&mdash;Passé.&mdash;J'en ai.&mdash;Touché.&mdash;A vous.</p>
+
+<p>Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile
+grise,
+avec leur veste de peau, leurs pantalons
+serrés aux chevilles, une sorte de tablier tombant
+sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée, et
+dans l'autre main rendue énorme par le gant, le
+mince et souple fleuret, s'allongeaient et se redressaient
+avec une brusque souplesse de pantins mécaniques.</p>
+
+<p>D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés,
+rouges, en sueur, un mouchoir à la main
+pour éponger leur front et leur cou; d'autres, assis
+sur le divan carré qui faisait le tour de la grande
+salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa,
+et le maître du Cercle, Taillade, contre le grand
+Rocdiane.</p>
+
+<p>Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vous, mon cher.</p>
+
+<p>Et il passa dans le cabinet de toilette pour se
+déshabiller.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile
+et vigoureux, et, devinant qu'il allait faire un
+excellent assaut, il se hâtait avec une impatience
+d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son
+adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême,
+et, en dix minutes, l'ayant touché onze fois, le fatigua
+si bien, que le baron demanda grâce. Puis il
+tira avec Punisimont, et avec son confrère Amaury
+Maldant.</p>
+
+<p>La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante,
+lui rappela les bains de la vingtième année,
+quand il piquait des têtes dans la Seine, du haut
+des ponts de la banlieue, en plein automne, pour
+épater les bourgeois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dînes ici? lui demandait Maldant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane
+et Landa, dépêche-toi, il est sept heures un
+quart.</p>
+
+<p>La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait.</p>
+
+<p>Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de
+Paris, des désoeuvrés et des occupés, tous ceux
+qui, à partir de sept heures du soir, ne savent plus
+que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher,
+grâce au hasard d'une rencontre, à quelque chose
+ou à quelqu'un.</p>
+
+<p>Quand les cinq amis se furent assis, le banquier
+Liverdy, un homme de quarante ans, vigoureux et
+trapu, dit à Bertin:</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez enragé, ce soir.</p>
+
+<p>Le peintre répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.</p>
+
+<p>Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury
+Maldant, un petit maigre, chauve, avec une barbe
+grise, dit d'un air fin:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en
+Avril; ça me fait pousser quelques feuilles, une
+demi-douzaine au plus, puis ça coule en sentiment;
+il n'y a jamais de fruits.</p>
+
+<p>Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa
+le plaignirent. Plus âgés que lui, tous deux, sans
+qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge, hommes de
+cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants
+avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient
+d'être plus jeunes, en tout, que les polissons
+énervés de la génération nouvelle.</p>
+
+<p>Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les
+salons, mais suspect de tripotages d'argent de toute
+nature, ce qui n'était pas étonnant, disait Bertin,
+après avoir tant vécu dans les tripots, marié,
+séparé de sa femme qui lui payait une rente, administrateur
+de banques belges et portugaises, portait
+haut, sur sa figure énergique de Don Quichotte,
+un honneur un peu terni de gentilhomme
+à tout faire que nettoyait, de temps en temps, le
+sang d'une piqûre en duel.</p>
+
+<p>Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa
+taille et de ses épaules, bien que marié et père de
+deux enfants, ne se décidait qu'à grand'peine à
+dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au
+Cercle les autres jours, avec ses amis, après la
+séance de la salle d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Le Cercle est une famille, disait-il, la famille
+de ceux qui n'en ont pas encore, de ceux qui n'en
+auront jamais et de ceux qui s'ennuient dans la
+leur.</p>
+
+<p>La conversation, partie sur le chapitre femmes,
+roula d'anecdotes en souvenirs et de souvenirs en
+vanteries jusqu'aux confidences indiscrètes.</p>
+
+<p>Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses
+maîtresses par des indications précises, femmes
+du monde dont il ne disait pas les noms, afin de les
+faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait
+les siennes par leurs prénoms. Il racontait:
+«J'étais au mieux, en ce moment-là, avec la
+femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant,
+je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait
+au milieu des sourires, puis reprenait: «Hein!
+j'ai laissé échapper quelque chose. On devrait
+prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes
+Sophie.»</p>
+
+<p>Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de
+déclarer, quand on l'interrogeait:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me contente de mes modèles.</p>
+
+<p>On feignait de le croire, et Landa, un simple
+coureur de filles, s'exaltait à la pensée de tous les
+jolis morceaux qui trottent par les rues, et de
+toutes les jeunes personnes déshabillées devant le
+peintre, à dix francs l'heure.</p>
+
+<p>A mesure que les bouteilles se vidaient, tous
+ces grisons, comme les appelaient les jeunes du
+Cercle, tous ces grisons, dont la face rougissait,
+s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs
+fermentées.</p>
+
+<p>Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions
+plus véridiques, et oubliait les femmes du
+monde pour célébrer les simples cocottes.</p>
+
+<p>&mdash;Paris, disait-il, un verre de kummel à la main,
+la seule ville où un homme ne vieillisse pas, la
+seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il soit solide
+et bien conservé, il trouvera toujours une gamine
+de dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.</p>
+
+<p>Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs,
+l'approuvait avec enthousiasme, énumérait
+les petites filles qui l'adoraient encore tous les
+jours.</p>
+
+<p>Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir
+exactement ce que valent les femmes, murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.</p>
+
+<p>Landa riposta:</p>
+
+<p>&mdash;Elles me le prouvent, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;Ces preuves-là ne comptent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Elles me suffisent.</p>
+
+<p>Rocdiane criait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous
+qu'une jolie petite gueuse de vingt ans, qui
+fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la fête à
+Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et
+gâté le goût des baisers, sait encore distinguer un
+homme de trente d'avec un homme de soixante?
+Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et
+trop connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime
+mieux, au fond du coeur, mais vraiment mieux,
+un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce
+qu'elle sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce
+que les hommes ont un âge, ici? Eh! mon cher,
+nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et
+plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on
+nous aime, plus on nous le montre et plus on le
+croit.</p>
+
+<p>Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés
+par l'alcool, prêts à partir pour toutes les conquêtes,
+et ils commençaient à délibérer sur l'emploi
+de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, Rocdiane
+de l'Hippodrome, Maldant de l'Éden et
+Landa des Folies-Bergère, quand un bruit de violons
+qu'on accorde, léger, lointain, vint jusqu'à
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au
+Cercle, dit Rocdiane.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix
+minutes avant de sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Allons.</p>
+
+<p>Ils traversèrent un salon, la salle de billard,
+une salle de jeu, puis arrivèrent dans une sorte de
+loge dominant la galerie des musiciens. Quatre
+messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient
+déjà d'un air recueilli, tandis qu'en bas, au milieu
+des rangs de sièges vides, une dizaine d'autres
+causaient, assis ou debout.</p>
+
+<p>Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits
+coups de son archet: on commença.</p>
+
+<p>Olivier Bertin adorait la musique; comme on
+adore l'opium. Elle le faisait rêver.</p>
+
+<p>Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché,
+il se sentait emporté dans une sorte d'ivresse
+nerveuse qui rendait son corps et son intelligence
+incroyablement vibrants. Son imagination s'en
+allait comme une folle, grisée par les mélodies,
+à travers des songeries douces et d'agréables rêvasseries.
+Les yeux fermés, les jambes croisées,
+les bras mous, il écoutait les sons et voyait des
+choses qui passaient devant ses yeux et dans son esprit.</p>
+
+<p>L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et
+le peintre, dès qu'il eut baissé ses paupières sur
+son regard, revit le bois, la foule des voitures autour
+de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse
+et sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs
+paroles, sentait le mouvement de la voiture, respirait
+l'air plein d'odeur de feuilles.</p>
+
+<p>Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit
+cette vision, qui recommença trois fois, comme recommence,
+après une traversée en mer, le roulis
+du bateau dans l'immobilité du lit.</p>
+
+<p>Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain,
+avec les deux femmes assises toujours devant
+lui, tantôt en chemin de fer, tantôt à la table d'hôtels
+étrangers. Durant toute la durée de l'exécution
+musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme
+si elles avaient laissé, durant cette promenade au
+grand soleil, l'image de leurs deux visages empreinte
+au fond de son oeil.</p>
+
+<p>Un silence, puis un bruit de sièges remués et
+de voix chassèrent cette vapeur de songe, et il
+aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre
+amis en des postures naïves d'attention changée
+en sommeil.</p>
+
+<p>Quand il les eut réveillés:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai
+envie de dormir ici encore un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, reprit Landa.</p>
+
+<p>Bertin se leva:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.</p>
+
+<p>Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il
+désirait s'en aller, par crainte des fins de soirée
+qu'il connaissait si bien autour de la table de baccara
+du Cercle.</p>
+
+<p>Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit
+de nerfs, une de ces nuits qui mettent les artistes
+dans cet état d'activité cérébrale baptisée inspiration,
+il se décida à ne pas sortir et à travailler
+jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Ce fut une journée excellente, une de ces journées
+de production facile, où l'idée semble descendre
+dans les mains et se fixer d'elle-même sur
+la toile.</p>
+
+<p>Les portes closes, séparé du monde, dans la
+tranquillité de l'hôtel fermé pour tous, dans la
+paix amie de l'atelier, l'oeil clair, l'esprit lucide,
+surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux
+seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allégresse.
+Rien n'existait plus pour lui, pendant ces
+heures de travail, que le morceau de toile où naissait
+une image sous la caresse de ses pinceaux, et
+il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation
+étrange et bonne de vie abondante qui se
+grise et se répand. Le soir il était brisé comme
+après une saine fatigue, et il se coucha avec la
+pensée agréable de son déjeuner, du lendemain.</p>
+
+<p>La table fut couverte de fleurs, le menu très
+soigné pour Mme de Guilleroy, gourmande raffinée,
+et malgré une résistance énergique, mais
+courte, le peintre força ses convives à boire du
+champagne.</p>
+
+<p>&mdash;La petite sera ivre! disait la comtesse.</p>
+
+<p>La duchesse indulgente répondait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois.</p>
+
+<p>Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se
+sentait un peu agité par cette gaîté légère qui
+soulève comme si elle faisait pousser des ailes aux
+pieds.</p>
+
+<p>La duchesse et la comtesse, ayant une séance
+au comité des Mères françaises, devaient reconduire
+la jeune fille avant de se rendre à la Société,
+mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle,
+en la ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent
+tous les deux.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons par-le plus long, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est
+un endroit très gentil; nous regarderons les
+mioches et les nourrices.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, je veux bien.</p>
+
+<p>Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée
+et monumentale qui sert, d'enseigne et d'entrée
+à ce bijou de parc élégant, étalant en plein
+Paris sa grâce factice et verdoyante, au milieu
+d'une ceinture d'hôtels princiers.</p>
+
+<p>Le long des larges allées, qui déploient à travers
+les pelouses et les massifs leur courbe savante,
+une foule de femmes et d'hommes, assis sur des
+chaises de fer, regardent défiler les passants tandis
+que, par les petits chemins enfoncés sous les
+ombrages et serpentant comme des ruisseaux, un
+peuple d'enfants grouille dans le sable, court,
+saute à la corde sous l'oeil indolent des nourrices
+ou sous le regard inquiet des mères. Les arbres
+énormes, arrondis en dôme comme des monuments
+de feuilles, les marronniers géants dont la
+lourde verdure est éclaboussée de grappes rouges
+ou blanches, les sycomores distingués, les platanes
+décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté,
+ornent en des perspectives séduisantes les grands
+gazons onduleux.</p>
+
+<p>Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans
+les feuillages et voisinent de cime en cime, tandis
+que les moineaux, se baignent dans l'arc-en-ciel
+dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages
+égrenée sûr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues
+blanches semblent heureuses dans cette fraîcheur verte.
+Un jeune garçon de marbre retire de son pied une épine
+introuvable, comme s'il s'était piqué tout à l'heure en
+courant après la Diane qui fuit là-bas vers le petit lac
+emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un temple.</p>
+
+<p>D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au
+bord des massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main.
+Une cascade écume et roule sur de jolis rochers. Un arbre,
+tronqué comme une colonne, porte un lierre; un tombeau porte
+une inscription. Les fûts de pierre dressés sur les gazons
+ne rappellent guère plus l'Acropole que cet élégant petit
+parc ne rappelle les forêts sauvages.</p>
+
+<p>C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville
+vont contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer,
+comme on admire au théâtre le spectacle de la vie, cette
+aimable représentation que donne, en plein Paris, la belle nature.</p>
+
+
+<p>Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque
+jour en ce lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se
+mouvoir en leur vrai cadre.</p>
+
+<p>«C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens
+mal mis y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures,
+en connaissait toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.</p>
+
+<p>Il marchait à côté d'Annette, le long des allées,
+l'oeil distrait par la vie bariolée et remuante du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Oh l'amour! cria-t-elle.</p>
+
+<p>Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui
+la regardait de ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi.</p>
+
+<p>Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le
+plaisir qu'elle avait à voir ces vivantes poupées
+enrubannées la rendait bavarde et communicative.</p>
+
+<p>Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques,
+ses réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les
+mères. Les enfants gros lui arrachaient des exclamations de
+joie, et les enfants pâles l'apitoyaient.</p>
+
+<p>Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et
+sans oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!»
+en songeant qu'il devrait faire un exquis tableau, avec un
+coin du parc et un bouquet de nourrices, de mères et d'enfants.
+Comment n'y avait-il pas songé?</p>
+
+<p>&mdash;Tu aimes ces galopins-là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je les adore.</p>
+
+<p>A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie
+de les prendre, de les embrasser, de les manier,
+une envie matérielle et tendre de mère future; et il
+s'étonnait de cet instinct secret, caché en cette chair de femme.</p>
+
+<p>Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea
+sur ses goûts. Elle avoua des espérances de
+succès et de gloire mondaine avec une naïveté
+gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait
+presque en maquignon, car l'élevage occupait
+une partie des fermes de Roncières; et elle ne s'inquiéta
+guère plus d'un fiancé que de l'appartement
+qu'on trouverait toujours dans la multitude
+des étages à louer.</p>
+
+<p>Ils approchaient du lac où deux cygnes et six
+canards flottaient doucement, aussi propres et
+calmes que des oiseaux de porcelaine et ils passèrent
+devant une jeune femme assise sur une chaise,
+un livre ouvert sur les genoux, les yeux levés devant
+elle, l'âme envolée dans une songerie.</p>
+
+<p>Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire.
+Laide, humble, vêtue en fille modeste qui ne songe
+point à plaire, une institutrice peut-être, elle était
+partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou
+par un mot qui avait ensorcelé son coeur. Elle continuait,
+sans doute, selon la poussée de ses espérances,
+l'aventure commencée dans le livre.</p>
+
+<p>Bertin s'arrêta, surpris:</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça.</p>
+
+<p>Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent
+et revinrent encore sans qu'elle les aperçût, tant
+elle suivait de toute son attention le vol lointain
+de sa pensée.</p>
+
+<p>Le peintre dit à Annette:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me
+poser une figure, une fois ou deux?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, au contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Regarde bien cette demoiselle qui se promené dans l'idéal.</p>
+
+<p>&mdash;Là, sur cette chaise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise,
+tu ouvriras un livre sur tes genoux et tu tâcheras de
+faire comme elle. As-tu quelquefois rêvé tout éveillée?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?</p>
+
+<p>Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans
+le bleu; mais elle ne voulait point répondre, détournait
+ses questions, regardait les canards nager après le pain
+que leur jetait une dame, et semblait
+gênée comme s'il eût touché en elle à quelque chose
+de sensible.</p>
+
+<p>Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à
+Roncières, parla de sa grand'mère à qui elle faisait
+de longues lectures à haute voix, tous les jours, et
+qui devait être bien seule, et bien triste maintenant.</p>
+
+<p>Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un
+oiseau, gai comme il ne l'avait jamais été. Tout ce
+qu'elle lui disait, tous les menus et futiles et
+médiocres détails de cette simple existence de fillette
+l'amusaient et l'intéressaient.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyons-nous, dit-il.</p>
+
+<p>Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes
+s'en vinrent flotter devant eux, espérant quelque nourriture.</p>
+
+<p>Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces
+souvenirs disparus, noyés dans l'oubli et qui soudain
+reviennent, on ne sait pourquoi. Ils surgissaient rapides,
+de toutes sortes, si nombreux en
+même temps, qu'il éprouvait la sensation d'une main
+remuant la vase de sa mémoire.</p>
+
+<p>Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement
+de sa vie ancienne que plusieurs fois déjà, moins
+qu'aujourd'hui cependant, il avait senti et remarqué.
+Il existait toujours une cause à ces évocations
+subites, une cause matérielle et simple, une odeur,
+un parfum souvent. Que de fois une robe de femme lui
+avait jeté au passage, avec le souffle évaporé d'une
+essence, tout un rappel d'événements effacés! Au fond
+des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent
+aussi des parcelles de son existence; et toutes les
+odeurs errantes, celles des rues, des champs, des maisons,
+des meubles, les douces et les mauvaises, les odeurs
+chaudes des soirs d'été, les odeurs froides
+des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui
+de lointaines réminiscences, comme si les senteurs,
+gardaient en elle les choses mortes embaumées, à la façon
+des aromates qui conservent les momies.</p>
+
+<p>Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers
+qui ranimait ainsi l'autrefois? Non.
+Alors, quoi? Était-ce à son oeil qu'il devait cette
+alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes
+rencontrées, une d'elles peut-être ressemblait
+à une figure de jadis, et, sans qu'il l'eût reconnue,
+secouait en son coeur toutes les cloches du
+passé.</p>
+
+<p>N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un
+piano entendu par hasard, une voix inconnue,
+même un orgue de Barbarie jouant sur une place
+un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de
+vingt ans, en lui gonflant la poitrine d'attendrissements
+oubliés.</p>
+
+<p>Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable,
+presque irritant. Qu'y avait-il autour de
+lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses émotions
+éteintes?</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.</p>
+
+<p>Ils se levèrent et se remirent à marcher.</p>
+
+<p>Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux
+pour qui la chaise était une trop forte dépense.</p>
+
+<p>Annette, maintenant, les observait aussi et
+s'inquiétait de leur existence, de leur profession,
+s'étonnait qu'ayant l'air si misérable ils vinssent
+paresser ainsi dans ce beau jardin public.</p>
+
+<p>Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait
+les années écoulées. Il lui semblait qu'une
+mouche ronflait à ses oreilles et les emplissait du
+bourdonnement confus des jours finis.</p>
+
+<p>La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? vous semblez triste.</p>
+
+<p>Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit
+cela? Elle ou sa mère? Non pas sa mère avec sa
+voix d'à présent, mais avec sa voix d'autrefois,
+tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître.</p>
+
+<p>Il répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très
+gentille, tu me rappelles ta maman.</p>
+
+<p>Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet
+étrange écho de la parole jadis si familière, qui
+sortait à présent de ces lèvres nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;Parle encore, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait
+apprendre. Les aimais-tu?</p>
+
+<p>Elle se remit à bavarder.</p>
+
+<p>Et il écoutait, saisi par un trouble croissant,
+il épiait, il attendait, au milieu des phrases de
+cette fillette presque étrangère à son coeur, un
+mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans
+sa gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des
+intonations, parfois, le faisaient frémir d'étonnement.
+Certes, il y avait entre leurs paroles des
+dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de
+suite, remarqué les rapports, telles que, souvent
+même, il ne les confondait plus du tout; mais
+cette différence ne rendait que plus saisissants les
+brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il
+avait constaté la ressemblance de leurs visages
+d'un oeil amical et curieux, mais voilà que le
+mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une
+telle façon qu'en détournant la tête pour ne plus
+voir la jeune fille il se demandait par moments
+si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi;
+douze ans plus tôt.</p>
+
+<p>Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se
+retournait vers elle, il retrouvait encore, à la rencontre
+de son regard, un peu de cette défaillance
+que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse,
+l'oeil de la mère.</p>
+
+<p>Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc,
+repassant toujours devant les mêmes personnes,
+les mêmes nourrices, les mêmes enfants.</p>
+
+<p>Annette, à présent, inspectait les hôtels qui
+entourent ce jardin, et demandait les noms de
+leurs habitants.</p>
+
+<p>Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens,
+interrogeait avec une curiosité vorace, semblait
+emplir de renseignements sa mémoire de femme,
+et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des
+yeux autant que de l'oreille.</p>
+
+<p>Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux
+portes sur le boulevard extérieur, Bertin s'aperçut
+que quatre heures allaient sonner.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, il faut rentrer.</p>
+
+<p>Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.</p>
+
+<p>Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre
+descendit vers la place de la Concorde, pour faire
+une visite sur l'autre rive de la Seine.</p>
+
+<p>Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait
+volontiers sauté par-dessus les bancs, tant il se
+sentait agile. Paris lui paraissait radieux, plus
+joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps
+revernit tout le monde.»</p>
+
+<p>Il était dans une de ces heures où l'esprit excité
+comprend tout avec plus de plaisir, où l'oeil voit
+mieux, semble plus impressionnable et plus clair,
+où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à
+sentir, comme si une main toute-puissante venait
+de rafraîchir toutes les couleurs de la terre, de
+ranimer tous les mouvements des êtres, et de
+remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête,
+l'activité des sensations.</p>
+
+<p>Il pensait, en cueillant du regard mille choses
+amusantes:&mdash;«Dire qu'il y a des moments où
+je ne trouve pas de sujets à peindre!»</p>
+
+<p>Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante
+que toute son oeuvre d'artiste lui parut
+banale, et qu'il concevait une nouvelle manière
+d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et
+soudain, l'envie de rentrer et de travailler le saisit,
+le fit retourner sur ses pas et s'enfermer dans son
+atelier.</p>
+
+<p>Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée,
+cette ardeur qui lui brûlait le sang tout à l'heure,
+s'apaisa tout à coup. Il se sentit las, s'assit sur
+son divan et se remit à rêvasser.</p>
+
+<p>L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait,
+cette insouciance d'homme satisfait dont presque tous les
+besoins sont apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement,
+comme si quelque chose lui eût manqué. Il sentait sa maison
+vide, et désert son grand atelier. Alors, en regardant
+autour de lui, il lui sembla voir passer l'ombre d'une femme
+dont la présence lui était douce. Depuis longtemps, il avait
+oublié les impatiences d'amant qui attend le retour d'une
+maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait éloignée
+et la désirait près de lui avec un énervement de jeune
+homme.</p>
+
+<p>Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés,
+et il retrouvait en tout ce vaste appartement où elle
+était si souvent venue, d'innombrables souvenirs d'elle,
+de ses gestes, de ses paroles, de ses baisers. Il se
+rappelait certains jours, certaines heures, certains
+moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses
+caresses anciennes.</p>
+
+<p>Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et
+se mit à marcher en songeant de nouveau que,
+malgré cette liaison dont son existence avait été
+remplie, il demeurait bien seul, toujours seul.
+Après les longues heures de travail, quand il regardait
+autour de lui, étourdi par ce réveil de l'homme
+qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait
+que des murs à la portée de sa main et de sa voix.
+Il avait dû, n'ayant pas de femme en sa maison et
+ne pouvant rencontrer qu'avec des précautions de
+voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures désoeuvrées
+en tous les lieux publics où l'on trouve, où
+l'on achète, des moyens quelconques de tuer le
+temps. Il avait des habitudes au Cercle, des habitudes
+au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des habitudes
+à l'Opéra, des habitudes un peu partout,
+pour ne pas rentrer chez lui où il serait demeuré
+avec joie sans doute s'il y avait vécu près
+d'elle.</p>
+
+<p>Autrefois, en certaines heures de tendre affolement,
+il avait souffert d'une façon cruelle de ne
+pouvoir la prendre et la garder avec lui; puis son
+ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte
+leur séparation et sa liberté; maintenant il les
+regrettait de nouveau comme s'il recommençait à
+l'aimer.</p>
+
+<p>Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi
+brusquement, presque sans raison, parce qu'il faisait
+beau dehors, et, peut-être, parce qu'il avait reconnu
+tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. Combien
+peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme,
+d'un homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!</p>
+
+<p>Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait,
+entrait dans son esprit et dans sa chair à la façon d'une
+fièvre; et il se mit à penser à elle un peu comme font les
+jeunes amoureux, en l'exaltant en son coeur et en s'exaltant
+lui-même pour la désirer davantage; puis il se décida, bien
+qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une
+tasse de thé, le soir même.</p>
+
+<p>Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour
+descendre au boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit
+de ne pas la trouver et d'être forcé de passer encore cette
+soirée tout seul, comme il en avait passé bien d'autres, pourtant.</p>
+
+<p>A sa demande:&mdash;«La comtesse est-elle chez elle?»&mdash;le
+domestique répondant:&mdash;«Oui, Monsieur»&mdash;fit entrer
+de la joie en lui.</p>
+
+<p>Il dit, d'un ton radieux:&mdash;«C'est encore moi»&mdash;en
+apparaissant au seuil du petit salon où les deux femmes
+travaillaient sous les abat-jour roses d'une lampe à
+double foyer en métal anglais, portée sur une tige haute et mince.</p>
+
+<p>La comtesse s'écria:
+&mdash;Comment, c'est vous? Quelle chance!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est gentil!</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendez quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais.</p>
+
+<p>Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le
+tricot gris en grosse laine qu'elles confectionnaient
+vivement au moyen de longues aiguilles en bois.</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Des couvertures.</p>
+
+<p>&mdash;De pauvres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très laid.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, mais c'est très laid, surtout dans un
+appartement Louis XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est
+pour vos pauvres, vous devriez, pour vos amis, faire vos
+charités plus élégantes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, les hommes!&mdash;dit-elle en haussant les
+épaules&mdash;mais on en prépare partout en ce moment,
+de ces couvertures-là.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus
+faire une visite le soir, sans voir traîner cette affreuse
+loque grise sur les plus jolies toilettes et sur les meubles
+les plus coquets. On a, ce printemps, la bienfaisance de
+mauvais goût.</p>
+
+<p>La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le
+tricot qu'elle tenait sur la chaise de soie inoccupée
+à côté d'elle, puis elle convint avec indifférence:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, c'est laid.</p>
+
+<p>Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines,
+penchées sous les deux lumières toutes proches, recevaient
+dans les cheveux une coulée de lueur rose qui se répandait
+sur la chair des visages, sur les robes et sur les mains
+remuantes; et elles regardaient leur ouvrage avec cette
+attention légère et continue des femmes habituées à ces
+besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.</p>
+
+<p>Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres
+lampes en porcelaine de Chine, portées sur des colonnes
+anciennes de bois doré, répandaient sur les tapisseries une
+lumière douce et régulière, atténuée par des transparents
+de dentelle jetés sur les globes.</p>
+
+<p>Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il
+pouvait tout juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours
+préféré pour causer avec la comtesse, en demeurant presque
+à ses pieds.</p>
+
+<p>Elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt,
+dans le parc.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime
+beaucoup, votre fille. Elle vous ressemble
+tout à fait. Quand elle prononce certaines phrases,
+on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari me l'a déjà dit bien souvent.</p>
+
+<p>Il les regardait travailler, baignées dans la clarté
+des lampes, et la pensée dont il souffrait souvent,
+dont il avait encore souffert dans le jour, le souci
+de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, quel
+que soit le temps, quel que soit le feu des
+cheminées et du calorifère, le chagrina comme si, pour
+la première fois, il comprenait bien son isolement.</p>
+
+<p>Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari
+de cette femme, et non son amant! Jadis il désirait
+l'enlever, la prendre à cet homme, la lui voler complètement.
+Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui était
+installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes
+de sa maison et dans le câlinement de son contact. En
+la regardant, il se sentait le coeur tout rempli de choses
+anciennes revenues qu'il aurait voulu lui dire. Vraiment
+il l'aimait bien encore, même un peu plus, beaucoup plus
+aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce
+besoin de lui exprimer ce rajeunissement
+dont elle serait si contente, lui faisait désirer qu'on
+envoyât se coucher la jeune fille, le plus vite possible.</p>
+
+<p>Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de
+se rapprocher jusqu'à ses genoux où il poserait sa tête,
+de lui prendre les mains dont s'échapperaient la couverture
+du pauvre, les aiguilles de bois, et la pelotte de laine
+qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil déroulé,
+il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait
+que vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer
+la soirée avec les grandes personnes.</p>
+
+<p>Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le
+domestique, dont la tête apparut, annonça:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Musadieu.</p>
+
+<p>Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand
+il serra la main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se
+sentit une envie de le prendre par les épaules et de le
+jeter dehors.</p>
+
+<p>Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait
+tomber, et on chuchotait un scandale sur le marquis de
+Rocdiane. Il ajouta en regardant la jeune fille: «Je
+conterai cela un peu plus tard.»</p>
+
+<p>La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que
+dix heures allaient sonner.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille.</p>
+
+<p>Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine,
+baisa sa mère sur les joues, tendit la main aux deux hommes
+et s'en alla prestement, comme si elle eût glissé sans agiter
+l'air en passant.</p>
+
+<p>Quand elle fut sortie:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à
+l'amiable de sa femme qui lui payait une rente jugée
+par lui insuffisante, avait trouvé, pour la faire doubler,
+un moyen sûr et singulier. La marquise, suivie sur son
+ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et
+avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal
+dressé par le commissaire de police.</p>
+
+<p>La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains
+immobiles, tenant sur ses genoux l'ouvrage interrompu.</p>
+
+<p>Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis
+le départ de la jeune fille, se fâcha, et affirma avec
+une indignation d'homme qui sait et qui n'a voulu parler
+à personne de cette calomnie, que c'était là un odieux
+mensonge, un de ces honteux potins que les gens du monde
+ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait,
+debout maintenant contre la cheminée, avec des airs
+nerveux d'homme disposé à faire de cette histoire une
+question personnelle.</p>
+
+<p>Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains
+cas, lui reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser
+ni même le soupçonner d'aucune action vraiment suspecte.
+Musadieu, surpris,
+et embarrassé, se défendait, reculait, s'excusait.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout
+à l'heure chez la duchesse de Mortemain.</p>
+
+<p>Bertin demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout, le marquis de Farandal.</p>
+
+<p>Et le peintre, crispé, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne pas de lui!</p>
+
+<p>Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler.
+Puis Olivier reprit d'une voix calmée:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais pertinemment que cela est faux.</p>
+
+<p>Il ne savait rien, entendant parler pour la première
+fois de cette aventure.</p>
+
+<p>Musadieu se préparait une retraite, sentant la
+situation dangereuse, et il parlait déjà de s'en aller
+pour faire une visite aux Corbelle, quand le comte
+de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.</p>
+
+<p>Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de
+se débarrasser du mari.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale
+qui court ce soir?</p>
+
+<p>Comme personne ne répondait, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation
+criminelle et lui fait payer fort cher cette indiscrétion.</p>
+
+<p>Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans
+la voix et dans le geste, posant une main
+sur le genou de Guilleroy, répéta en termes amicaux et
+doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au
+visage de Musadieu.</p>
+
+<p>Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété
+à la légère une chose douteuse et peut-être compromettante,
+plaidait son ignorance et son innocence. On raconte en
+effet tant de choses fausses et méchantes!</p>
+
+<p>Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde
+accuse, soupçonne et calomnie avec une déplorable
+facilité. Et ils parurent convaincus tous les quatre,
+pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés
+sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants
+qu'on leur suppose, que les hommes ne font jamais les
+infamies qu'on leur prête, et que la surface, en
+somme, est bien plus vilaine que le fond.</p>
+
+<p>Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis
+l'arrivée de Guilleroy, lui dit des choses flatteuses,
+le mit sur les sujets qu'il préférait, ouvrit la vanne
+de sa faconde. Et le comte semblait content comme un
+homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la
+cordialité.</p>
+
+<p>Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis,
+entrèrent portant la table à thé où l'eau bouillante
+fumait dans un joli appareil tout brillant, sous la
+flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.</p>
+
+<p>La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec
+les précautions et les soins que nous ont apportés
+les Russes, puis offrit une tasse à Musadieu, une
+autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant
+des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries
+autrichiennes et anglaises.</p>
+
+<p>Le comte s'étant approché de la table mobile où
+s'alignaient aussi des sirops, des liqueurs et des verres,
+fit un grog, puis, discrètement, glissa dans la pièce
+voisine et disparut.</p>
+
+<p>Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu,
+et le désir soudain le reprit de pousser dehors ce
+gêneur qui, mis en verve, pérorait, semait des anecdotes,
+répétait des mots, en faisait lui-même. Et le peintre,
+sans cesse, consultait la pendule dont la longue aiguille
+approchait de minuit.</p>
+
+<p>La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui
+parler, et, avec cette adresse des femmes du monde habiles
+à changer par des nuances le ton d'une causerie et
+l'atmosphère d'un salon, à faire comprendre, sans rien dire,
+qu'on doit rester ou qu'on doit partir, elle répandit, par
+sa seule attitude, par l'air de son visage et l'ennui de
+ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait
+d'ouvrir une fenêtre.</p>
+
+<p>Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et,
+sans qu'il se demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de
+se lever et de s'en aller.</p>
+
+<p>Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux
+hommes se retirèrent ensemble en traversant les deux salons,
+suivis par la comtesse, qui causait toujours avec le peintre.
+Elle le retint sur le seuil de l'antichambre pour une
+explication quelconque, pendant que Musadieu, aidé d'un valet
+de pied, endossait son paletot. Comme Mme de Guilleroy parlait
+toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, ayant attendu
+quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue ouverte
+par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point
+rester debout en face du valet.</p>
+
+<p>La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse
+dit à l'artiste avec une parfaite aisance:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est
+pas minuit. Restez donc encore un peu.</p>
+
+<p>Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.</p>
+
+<p>Dès qu'ils furent assis:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Il me prenait un peu de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais il me gênait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jaloux?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme
+encombrant.</p>
+
+<p>Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près
+d'elle maintenant, il maniait entre ses doigts l'étoffe
+de sa robe en lui disant quel souffle chaud lui passait
+dans le coeur, ce jour-là.</p>
+
+<p>Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa
+une main dans ses cheveux blancs qu'elle caressait
+doucement, comme pour le remercier.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il.</p>
+
+<p>Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans
+doute dans une chambre voisine, et il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami!&mdash;pleine de pitié pour lui,
+et aussi pour elle.</p>
+
+<p>Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse,
+et la regardait avec tendresse, avec une tendresse un
+peu mélancolique, un peu douloureuse, moins ardente
+que tout à l'heure, quand il était séparé d'elle par
+sa fille, son mari et Musadieu.</p>
+
+<p>Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses
+doigts légers sur la tête d'Olivier:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs
+ont disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je le sais, ça va vite.</p>
+
+<p>Elle eut peur de l'avoir attristé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je
+vous ai toujours connu poivre et sel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai.</p>
+
+<p>Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle
+avait provoquée elle se pencha et, lui soulevant la tête
+entre ses deux mains, mit sur son front des baisers lents
+et tendres, ces longs baisers qui semblent ne pas devoir finir.</p>
+
+<p>Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs
+yeux le reflet de leur affection.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière
+près de vous.</p>
+
+<p>Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables
+besoins d'intimité.</p>
+
+<p>Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens
+qui étaient là suffirait à réaliser ce désir éveillé
+depuis le matin, et maintenant qu'il demeurait seul
+avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la tiédeur
+de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe,
+la tiédeur de son corps, il retrouvait en lui le même
+trouble, la même envie d'amour inconnue et fuyante.</p>
+
+<p>Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison,
+dans les bois peut-être où ils seraient tout à fait seuls,
+sans personne autour d'eux, cette inquiétude de son coeur
+serait satisfaite et calmée.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque
+chaque jour.</p>
+
+<p>Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner
+avec lui, quelque part aux environs de
+Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou cinq
+fois.</p>
+
+<p>Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser,
+maintenant que sa fille était revenue.</p>
+
+<p>Elle essayerait cependant, dès que son mari
+irait aux Ronces, mais cela ne se pourrait faire
+qu'après le vernissage qui avait lieu le samedi suivant.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Demain soir, chez les Corbelle. Venez en
+outre ici, jeudi, à trois heures, si vous êtes libre,
+et je crois que nous devons dîner ensemble vendredi
+chez la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;-Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>Il restait debout sans se décider à partir, car il
+n'avait presque rien trouvé de tout ce qu'il était
+venu lui dire, et sa pensée restait pleine de choses
+inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient
+point sorties.</p>
+
+<p>Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime.</p>
+
+<p>Elle lui jeta un de ces sourires où une femme
+montre à un homme, en une seconde, tout ce
+qu'elle lui a donné.</p>
+
+<p>Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>Et il partit.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+
+<p>On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient,
+ce jour-là, un pèlerinage au Palais de l'Industrie.
+Dès neuf heures du matin, elles arrivaient
+par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers
+cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste
+invitait le Tout-Paris mondain à assister au vernissage
+simulé de trois mille quatre cents tableaux.</p>
+
+<p>Une queue de foule se pressait aux portes, et,
+dédaigneuse de la sculpture, montait tout de suite
+aux galeries de peinture. Déjà, en gravissant les
+marches, on levait les yeux vers les toiles exposées
+sur les murs de l'escalier où l'on accroche la
+catégorie spéciale des peintres de vestibule qui
+ont envoyé soit des oeuvres de proportions inusitées,
+soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser.
+Dans le salon carré, c'était une bouillie de monde
+grouillante et bruissante. Les peintres, en représentation
+jusqu'au soir, se faisaient reconnaître à
+leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité
+de leurs gestes. Ils commençaient à traîner
+des amis par la manche vers des tableaux qu'ils
+désignaient du bras, avec des exclamations et une
+mimique énergique de connaisseurs. On en voyait
+de toutes sortes, de grands à longs cheveux, coiffés
+de chapeaux mous gris ou noirs, de formes
+inexprimables, larges et ronds comme des toits,
+avec des bords en pente ombrageant le torse entier
+de l'homme. D'autres étaient petits, actifs, fluets
+ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de vestons
+ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à
+la classe des rapins.</p>
+
+<p>Il y avait le clan des élégants, des gommeux,
+des artistes du boulevard, le clan des académiques,
+corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou
+microscopiques, selon leur conception de l'élégance
+et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés
+de la famille entourant le père comme un
+choeur triomphal.</p>
+
+<p>Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises
+à l'honneur du salon carré éblouissaient,
+dès l'entrée, par l'éclat des tons et le flamboiement
+des cadres, par une crudité de couleurs neuves,
+avivées par le vernis, aveuglantes sous le jour
+brutal tombé d'en haut.</p>
+
+<p>Le portrait du Président de la République faisait
+face à la porte, tandis que, sur un autre mur,
+un général chamarré d'or, coiffé d'un chapeau à
+plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait
+avec des nymphes toutes nues sous des saules
+et avec un navire en détresse presque englouti
+sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant
+un roi barbare, une rue d'Orient pleine de
+pestiférés morts, et l'Ombre du Dante en excursion
+aux Enfers, saisissaient et captivaient le regard
+avec une violence irrésistible d'expression.</p>
+
+<p>On voyait encore, dans la pièce immense, une
+charge de cavalerie, des tirailleurs dans un bois,
+des vaches dans un pâturage, deux seigneurs du
+siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue,
+une folle assise sur une borne, un prêtre administrant
+un mourant, des moissonneurs, des rivières,
+un coucher de soleil, un clair de lune, des échantillons
+enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que
+font et de tout ce que feront les peintres jusqu'au
+dernier jour du monde.</p>
+
+<p>Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres,
+membres de l'Institut et du Jury, échangeait
+avec eux des opinions. Un malaise l'oppressait,
+une inquiétude sur son oeuvre exposée dont,
+malgré les félicitations empressées, il ne sentait
+pas le succès.</p>
+
+<p>Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait
+à la porte d'entrée.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vue.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. de Musadieu?</p>
+
+<p>&mdash;Non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de
+l'escalier pour me guider dans les salles.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous
+reverrons tout à l'heure, car je compte que nous
+déjeunerons ensemble.</p>
+
+<p>Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques
+minutes à la sculpture et s'excusait, essoufflé déjà.</p>
+
+<p>Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite.</p>
+
+<p>Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes,
+quand la comtesse de Guilleroy, tenant par le bras sa
+fille, entra, cherchant du regard Olivier Bertin.</p>
+
+<p>Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette
+embellit beaucoup. En huit jours, elle a changé.</p>
+
+<p>Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint
+plus lumineux. Elle est déjà bien moins petite fille
+et bien plus Parisienne.</p>
+
+<p>Mais soudain il revint à la grande affaire du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse.</p>
+
+<p>La comtesse, au courant de toutes les choses de la
+peinture et préoccupée comme un exposant, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-on?</p>
+
+<p>&mdash;Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents
+Carolus Duran, un Puvis de Chavannes admirable, un Roll
+très étonnant, très neuf, un Gervex exquis, et beaucoup
+d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, des tas de
+bonnes choses enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;On me fait des compliments, mais je ne suis
+pas content.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes jamais content.</p>
+
+<p>&mdash;Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois
+que j'ai raison.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Allons voir.</p>
+
+<p>Quand ils arrivèrent devant le tableau&mdash;deux petites
+paysannes prenant un bain dans un ruisseau&mdash;un groupe
+arrêté l'admirait. Elle en fut joyeuse, et tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez
+rien fait de mieux.</p>
+
+<p>Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de
+chaque mot qui calmait une souffrance, pansait une plaie.
+Et des raisonnements rapides lui couraient dans l'esprit
+pour le convaincre qu'elle avait raison, qu'elle devait
+voir juste avec ses yeux intelligents de Parisienne. Il
+oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze
+ans il lui reprochait justement d'admirer trop les
+mièvreries, les délicatesses élégantes, les sentiments
+exprimés, les nuances bâtardes de la mode, et jamais l'art,
+l'art seul, l'art dégagé des idées, des tendances et des
+préjugés mondains.</p>
+
+<p>Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il.</p>
+
+<p>Et il les promena pendant fort longtemps de salle
+en salle en leur montrant les toiles, leur expliquant
+les sujets, heureux entre elles, heureux par elles.</p>
+
+<p>Soudain, la comtesse demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Midi et demi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre
+chez Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous
+ne la retrouvions pas dans les salles.</p>
+
+<p>Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes,
+avait l'air d'une ruche trop pleine et vibrante. Un
+bourdonnement confus de voix, d'appels, de cliquetis de
+verres et d'assiettes voltigeait autour, en sortait par
+toutes les fenêtres et toutes
+les portes grandes ouvertes. Les tables, pressées,
+entourées de gens en train de manger, étaient répandues
+par longues files dans les chemins voisins, à droite et
+à gauche du passage étroit où les garçons couraient,
+assourdis, affolés, tenant à bout de bras des plateaux
+chargés de viandes, de poissons ou de fruits.</p>
+
+<p>Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude
+d'hommes et de femmes qu'on eût dit une pâte vivante.
+Tout cela riait, appelait, buvait et mangeait, mis en
+gaîté par les vins et inondé d'une de ces joies qui
+tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.</p>
+
+<p>Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin
+dans le salon réservé où les attendait la duchesse.</p>
+
+<p>En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante,
+le marquis de Farandal, empressé et souriant, tendant
+les bras pour recevoir les ombrelles et les manteaux de
+la comtesse et de sa fille. Il en ressentit un tel
+déplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des choses
+irritantes et brutales.</p>
+
+<p>La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le
+départ de Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts;
+et Bertin, à la pensée que ce bellâtre de marquis devait
+épouser Annette, qu'il était venu pour elle, qu'il la
+regardait déjà comme destinée à sa couche, s'énervait et se révoltait
+comme si on eût méconnu et violé ses droits, des droits
+mystérieux et sacrés.</p>
+
+<p>Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la
+jeune fille, s'occupa d'elle avec cet air empressé des
+hommes autorisés à faire leur cour.</p>
+
+<p>Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre
+hardis et investigateurs, des sourires presque tendres
+et satisfaits, une galanterie familière et officielle.
+Dans ses manières et ses paroles apparaissait déjà quelque
+chose de décidé comme l'annonce d'une prochaine prise de
+possession.</p>
+
+<p>La duchesse et la comtesse semblaient protéger et
+approuver cette allure de prétendant, et avaient l'une
+pour l'autre des coups d'oeil de complicité.</p>
+
+<p>Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition.
+C'était dans les salles une telle mêlée de foule, qu'il
+semblait impossible d'y pénétrer. Une chaleur d'humanité,
+une odeur fade de robes et d'habits vieillis sur le corps
+faisaient là dedans une atmosphère écoeurante et lourde.
+On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et
+les toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois
+une poussée avait lieu dans cette masse épaisse
+entr'ouverte un moment pour laisser passer la haute
+échelle double des vernisseurs qui criaient:</p>
+
+<p>«Attention, messieurs; attention, mesdames.»</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier
+se trouvaient séparés des autres. Il voulait les chercher,
+mais elle dit, en s'appuyant sur lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il
+est convenu que si nous nous perdons, nous nous
+retrouverons à quatre heures au buffet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il.</p>
+
+<p>Mais il était absorbé par l'idée que le marquis
+accompagnait Annette et continuait à marivauder près d'elle
+avec sa fatuité galante.</p>
+
+<p>La comtesse murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous m'aimez toujours?</p>
+
+<p>Il répondit, d'un air préoccupé:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, certainement.</p>
+
+<p>Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le
+chapeau gris de M. de Farandal.</p>
+
+<p>Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée,
+elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette
+année. C'est votre chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se
+souvenir que de son souci du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? vous trouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le préfère à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a donné beaucoup de mal.</p>
+
+<p>Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau,
+sachant bien, depuis longtemps, que rien n'a plus de
+puissance sur un artiste que la flatterie tendre et
+continue. Capté, ranimé, égayé par ces
+paroles douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle,
+n'écoutant qu'elle dans cette grande cohue flottante.</p>
+
+<p>Pour la remercier, il murmura près de son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une envie folle de vous embrasser.</p>
+
+<p>Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui
+ses yeux brillants, elle répéta sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous m'aimez toujours?</p>
+
+<p>Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait
+et qu'elle n'avait point entendue tout à l'heure:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime, ma chère Any.</p>
+
+<p>&mdash;Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant
+que j'ai ma fille, je ne sortirai pas beaucoup.</p>
+
+<p>Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de
+tendresse, un grand bonheur l'agitait. Avec les
+cheveux tout blancs d'Olivier et l'apaisement des
+années, elle redoutait moins à présent qu'il fût
+séduit par une autre femme, mais elle craignait
+affreusement qu'il se mariât, par horreur de la
+solitude. Cette peur, ancienne déjà, grandissait
+sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons
+irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus
+possible et d'éviter qu'il passât de longues soirées
+dans le froid silence de son hôtel vide. Ne le
+pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait
+des distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait
+dans le monde, aimant mieux le savoir au milieu des
+femmes que dans la tristesse de sa maison.</p>
+
+<p>Elle reprit, répondant à sa secrète pensée:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous
+gâterais! Promettez-moi de venir très souvent, puisque
+je ne sortirai plus guère.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>Une voix murmura, près de son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Maman.</p>
+
+<p>La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la
+duchesse et le marquis venaient de les rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très
+fatiguée et j'ai envie de m'en aller.</p>
+
+<p>La comtesse reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.</p>
+
+<p>Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des
+galeries où s'alignent les dessins et les aquarelles
+et domine l'immense jardin vitré où sont exposées
+les oeuvres de sculpture.</p>
+
+<p>De la plate-forme de cet escalier, on apercevait
+d'un bout à l'autre la serre géante pleine de statues
+dressées dans les chemins, autour des massifs
+d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait
+le sol des allées de son flot remuant et noir. Les
+marbres jaillissaient de cette nappe sombre de chapeaux
+et d'épaules, en la trouant en mille endroits, et
+semblaient lumineux, tant ils étaient blancs.</p>
+
+<p>Comme Bertin saluait les femmes à la porte de
+sortie, Mme de Guilleroy lui demanda tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous venez ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec
+les artistes des impressions de la journée.</p>
+
+<p>Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes
+autour des statues, devant le buffet, et là, on
+discutait, comme tous les ans, en soutenant ou en
+attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments
+sur des oeuvres à peu près pareilles. Olivier qui,
+d'ordinaire, s'animait à ces disputes, ayant la
+spécialité des ripostes et des attaques déconcertantes
+et une réputation de théoricien spirituel dont il
+était fier, s'agita pour se passionner, mais les
+choses qu'il répondait, par habitude, ne l'intéressaient
+pas plus que celles qu'il entendait, et il avait envie
+de s'en aller, de ne plus écouter, de ne plus
+comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur
+ces antiques questions d'art dont il connaissait toutes
+les faces.</p>
+
+<p>Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées
+jusqu'ici d'une façon presque exclusive, mais il en
+était distrait ce jour-là par une de ces préoccupations
+légères et tenaces, un de ces petits soucis qui
+semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là
+malgré tout, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse,
+piqués dans la pensée comme une invisible épine
+enfoncée dans la chair.</p>
+
+<p>Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses
+baigneuses pour ne se souvenir que de la tenue déplaisante
+du marquis auprès d'Annette. Que lui importait, après
+tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu empêcher
+ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous
+les points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette
+impression de malaise et de mécontentement qui l'avait
+saisi en voyant le Farandal parler et sourire en
+fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la
+retrouva seule avec sa fille continuant sous la clarté
+des lampes leur tricot pour les malheureux, il eut
+grand'peine à se garder de tenir sur le marquis
+des propos moqueurs et méchants, et de découvrir
+aux yeux d'Annette toute sa banalité voilée de chic.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait
+souvent des silences un peu somnolents et des poses
+abandonnées de vieil ami qui ne se gêne plus. Enfoncé
+dans son fauteuil, les jambes croisées, la tête en
+arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans
+cette tranquille intimité son corps et son esprit.
+Mais voilà que, soudain, lui revinrent cet éveil et
+cette activité des hommes qui font des frais pour plaire,
+que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent
+devant certaines personnes des
+mots plus brillants ou plus rares pour parer leurs
+idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus
+traîner la causerie, mais la soutenait et l'activait,
+la fouaillant avec sa verve, et il éprouvait, quand
+il avait fait partir d'un franc rire la comtesse et
+sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il
+les voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand
+elles cessaient de travailler pour l'écouter, un
+chatouillement de plaisir, un petit frisson de succès
+qui le payait de sa peine.</p>
+
+<p>Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait
+seules, et jamais, peut-être, il n'avait passé d'aussi
+douces soirées.</p>
+
+<p>Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les
+craintes constantes, faisait, pour l'attirer et le
+retenir, tous ses efforts. Elle refusait des dîners
+en ville, des bals, des représentations, afin d'avoir
+la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant
+à trois heures, la petite dépêche bleue qui disait:
+«A tantôt.» Dans les premiers temps, voulant lui
+donner plus vite le tête-à-tête qu'il désirait, elle
+envoyait coucher sa fille dès que dix heures commençaient
+à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et
+demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit
+enfant pas sage, elle accorda un quart d'heure de grâce,
+puis une demi-heure, puis une heure. Il ne restait pas
+longtemps d'ailleurs après que la jeune fille était partie, comme si
+la moitié du charme qui le tenait dans ce salon venait
+de sortir avec elle. Approchant aussitôt des pieds de
+la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il
+s'asseyait tout près d'elle et posait, par moments,
+avec un mouvement câlin, une joue contre ses genoux.
+Elle lui donnait une de ses mains, qu'il tenait dans
+les siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain,
+il cessait de parler et semblait se reposer dans un
+tendre silence de l'effort qu'il avait fait.</p>
+
+<p>Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme,
+qu'Annette l'attirait presque autant qu'elle-même.
+Elle n'en fut point fâchée, heureuse qu'il put trouver
+entre elles quelque chose de la famille dont elle
+l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible
+entre elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût
+presque père de cette fillette et qu'une nuance nouvelle
+de tendresse s'ajoutât à tout ce qui le captivait dans cette maison.</p>
+
+<p>Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis
+qu'elle sentait, de tous les côtés, comme des piqûres
+presque imperceptibles encore, les innombrables attaques
+de l'âge, prit une allure plus active. Pour devenir
+aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne point boire,
+et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet
+sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les
+distinguait à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce
+régime. La peau distendue se plissait et prenait une
+nuance jaunie qui rendait plus éclatante la fraîcheur
+superbe de l'enfant. Alors elle soigna son visage avec
+des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi
+au grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint
+aux lumières cet éclat factice et charmant qui donne aux
+femmes bien fardées un incomparable teint.</p>
+
+<p>La constatation de cette décadence et l'emploi de cet
+artifice modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus
+possible les comparaisons en plein soleil et les
+rechercha à la lumière des lampes qui lui donnaient
+un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle,
+plus vieillie que de coutume, elle avait des
+migraines complaisantes qui lui faisaient manquer
+des bals ou des spectacles; mais les jours où elle
+se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la
+grande soeur avec une modestie grave de petite mère.
+Afin de porter toujours des robes presque pareilles à
+celles de sa fille, elle lui donnait des toilettes de
+jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez
+qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et
+rieur, les portait avec une vivacité pétillante qui la
+rendait plus gentille encore. Elle se prêtait de tout
+son coeur aux manèges coquets de sa mère, jouait avec
+elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait
+l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec
+tendresse, montrer
+par un mouvement, une caresse, quelque invention
+ingénieuse, combien elles étaient jolies toutes
+les deux et combien elles se ressemblaient.</p>
+
+<p>Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et
+de les comparer sans cesse, arrivait presque, par
+moments, à les confondre. Quelquefois, si la jeune
+fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était
+forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent
+même, il s'amusait à jouer ce jeu de la confusion
+quand ils étaient seuls tous les trois dans le
+salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors
+les yeux et les priait de lui adresser la même question
+l'une après l'autre d'abord, puis en changeant
+l'ordre des interrogations, afin qu'il reconnût les
+voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver
+les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases
+avec les mêmes accents, que souvent il ne devinait
+pas. Elles étaient parvenues, en vérité, à
+prononcer si pareillement, que les domestiques
+répondaient «Oui, madame», à la jeune fille et
+«Oui, mademoiselle» à la mère.</p>
+
+<p>A force de s'imiter par amusement et de copier
+leurs mouvements, elles avaient acquis ainsi une
+telle similitude d'allures et de gestes, que M. de
+Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une
+ou l'autre dans le fond sombre du salon, les confondait
+à tout instant et demandait: «Est-ce toi,
+Annette, où est-ce ta maman?»</p>
+
+<p>De cette ressemblance naturelle et voulue,
+réelle et travaillée, était née dans l'esprit et dans
+le coeur du peintre l'impression bizarre d'un être
+double, ancien et nouveau, très connu et presque
+ignoré, de deux corps faits l'un après l'autre avec
+la même chair, de la même femme continuée, rajeunie,
+redevenue ce qu'elle avait été. Et il vivait
+près d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé,
+sentant pour la mère ses ardeurs réveillées et
+couvrant la fille d'une obscure tendresse.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>«20 juillet, Paris. Onze heures soir</p>
+
+<p>«Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières.
+Nous partons à minuit. Ne venez pas, car nous ne
+prévenons personne. Mais plaignez-moi et pensez
+à moi.</p>
+
+<p>«Votre ANY.»</p>
+
+<p>«21 juillet, midi.</p>
+
+<p>«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si
+je ne m'étais habitué à considérer toutes vos volontés
+comme des ordres. Je pense à vous depuis
+hier avec une douleur poignante. Je songe à ce
+voyage muet que vous avez fait cette nuit en face
+de votre fille et de votre mari, dans ce wagon à
+peine éclairé qui vous traînait vers votre morte. Je
+vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois,
+vous pleurant et Annette sanglotant. J'ai vu votre
+arrivée à la gare, l'horrible trajet dans la voiture,
+l'entrée au château au milieu des domestiques,
+votre élan dans l'escalier, vers cette chambre, vers
+ce lit où elle est couchée, votre premier regard sur
+elle, et votre baiser sur sa maigre figure immobile.
+Et j'ai pensé à votre coeur, à votre pauvre coeur, à
+ce pauvre coeur dont la moitié est à moi et qui se
+brise, qui souffre tant, qui vous étouffe et qui me
+fait tant de mal aussi, en ce moment.</p>
+
+<p>Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde
+pitié.</p>
+
+<p>«OLIVIER.»</p>
+
+<p>«21 juillet. Roncières.</p>
+
+<p>«Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si
+quelque chose pouvait me faire du bien en ce malheur
+horrible où je suis tombée. Nous l'avons enterrée
+hier, et depuis que son pauvre corps inanimé
+est sorti de cette maison, il me semble que je suis
+seule sur la terre. On aime sa mère presque sans
+le savoir, sans le sentir, car cela est naturel comme
+de vivre; et on ne s'aperçoit de toute la profondeur
+des racines de cet amour qu'au moment de la
+séparation dernière. Aucune autre affection n'est
+comparable à celle-là, car toutes les autres sont de
+rencontre, et celle-là est de naissance; toutes les
+autres nous sont apportées plus tard par les hasards
+de l'existence, et celle-là vit depuis notre premier
+jour dans notre sang même. Et puis, et puis,
+ce n'est pas seulement une mère qu'on a perdue,
+c'est toute notre enfance elle-même qui disparaît
+à moitié, car notre petite vie de fillette était à elle
+autant qu'à nous. Seule elle la connaissait comme
+nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes
+et chères qui sont, qui étaient les douces
+premières émotions de notre coeur. A elle seule
+je pouvais dire encore: «Te rappelles-tu, mère, le
+jour où...? Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine
+que grand'maman m'avait donnée?» Nous
+marmottions toutes les deux un long et doux chapelet
+de menus et mièvres souvenirs que personne
+sur la terre ne sait plus que moi. C'est donc une
+partie de moi qui est morte, la plus vieille, la meilleure.
+J'ai perdu le pauvre coeur où la petite fille
+que j'étais vivait encore tout entière. Maintenant
+personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle
+la petite Anne, ses jupes courtes, ses rires et
+ses mines.</p>
+
+<p>«Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas
+bien loin, où je m'en irai à mon tour, laissant seule
+dans ce monde ma chère Annette, comme maman
+m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste,
+dur, cruel! On n'y songe jamais, pourtant; on ne
+regarde pas autour de soi la mort prendre quelqu'un
+à tout instant, comme elle nous prendra
+bientôt. Si on la regardait, si on y songeait, si on
+n'était pas distrait, réjoui et aveuglé par tout ce
+qui se passe devant nous, on ne pourrait plus vivre,
+car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.</p>
+
+<p>«Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus
+la force de rien faire. Jour et nuit je pense à ma
+pauvre maman, clouée dans cette boîte, enfouie
+sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et
+dont la vieille figure que j'embrassais avec tant de
+bonheur n'est plus qu'une pourriture affreuse. Oh!
+quelle horreur, mon ami, quelle horreur!</p>
+
+<p>«Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier,
+et je n'ai pas senti toutes ces choses comme aujourd'hui.
+Oui, plaignez-moi, pensez à moi, écrivez-moi.
+J'ai tant besoin de vous à présent.</p>
+
+<p>«ANNE.»</p>
+
+<p>Paris, 25 juillet.</p>
+
+<p>«Ma pauvre amie,</p>
+
+<p>«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je
+ne vois pas non plus la vie en rose. Depuis votre
+départ je suis perdu, abandonné, sans attache et
+sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite.
+Je pense sans cesse à vous et à notre Annette,
+je vous sens loin toutes les deux quand j'aurais
+tant besoin que vous fussiez près de moi.</p>
+
+<p>«C'est extraordinaire comme je vous sens loin
+et comme vous me manquez. Jamais, même aux
+jours où j'étais jeune, vous ne m'avez été <i>tout</i>,
+comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque
+temps cette crise, qui doit être un coup de soleil
+de l'été de la Saint-Martin. Ce que j'éprouve est
+même si bizarre, que je veux vous le raconter.
+Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne
+peux plus me promener. Autrefois, et même pendant
+les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en
+aller tout seul par les rues en flânant, distrait par
+les gens et les choses, goûtant la joie de voir et le
+plaisir de battre le pavé d'un pied joyeux. J'allais
+devant moi sans savoir où, pour marcher, pour
+respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux
+plus. Dès que je descends dans la rue, une angoisse
+m'oppresse, une peur d'aveugle qui a lâché
+son chien. Je deviens inquiet exactement comme
+un voyageur qui a perdu la trace d'un sentier dans
+un bois, et il faut que je rentre. Paris me semble
+vide, affreux, troublant. Je me demande: «Où
+vais-je aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque
+je me promène.» Eh bien, je ne peux pas, je
+ne peux plus me promener sans but. La seule
+pensée de marcher devant moi m'écrase de fatigue
+et m'accable d'ennui. Alors je vais traîner ma mélancolie
+au Cercle.</p>
+
+<p>«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce
+que vous n'êtes plus ici. J'en suis certain. Lorsque
+je vous sais à Paris, il n'y a plus de promenade
+inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre
+sur le premier trottoir venu. Je peux aller partout
+parce que vous pouvez être partout. Si je ne vous
+aperçois point, je puis au moins trouver Annette
+qui est une émanation de vous. Vous me mettez,
+l'une et l'autre, de l'espérance plein les rues, l'espérance
+de vous reconnaître, soit que vous veniez
+de loin vers moi, soit que je vous devine en vous
+suivant. Et alors la ville me devient charmante, et
+les femmes dont la tournure ressemble à la vôtre
+agitent mon coeur de tout le mouvement des rues,
+entretiennent mon attente, occupent mes yeux,
+me donnent une sorte d'appétit de vous voir.</p>
+
+<p>«Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre
+amie, moi qui vous parle ainsi de ma solitude de
+vieux pigeon roucoulant, alors que vous pleurez
+des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis
+tant habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au
+secours» quand je ne vous ai plus.</p>
+
+<p>«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de
+moi.</p>
+
+<p>«OLIVIER.»</p>
+
+<p>«Roncières, 30 juillet.</p>
+
+<p>«Mon ami,</p>
+
+<p>«Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir
+que vous m'aimez! Je viens de passer par des jours
+affreux. J'ai cru vraiment que la douleur allait me
+tuer à mon tour. Elle était en moi, comme un bloc
+de souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait
+sans cesse, m'étouffait, m'étranglait. Le
+médecin qu'on avait appelé, afin qu'il apaisât les
+crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par
+jour, m'a piquée avec de la morphine, ce qui m'a
+rendue presque folle, et les grandes chaleurs que
+nous traversons aggravaient mon état, me jetaient
+dans une surexcitation qui touchait au délire. Je
+suis un peu calmée depuis le gros orage de vendredi.
+Il faut vous dire que, depuis le jour de l'enterrement,
+je ne pleurais plus du tout, et voilà que,
+pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversée,
+j'ai senti tout d'un coup que les larmes
+commençaient à me sortir des yeux, lentes, rares,
+petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme
+elles font mal! Elles me déchiraient comme si elles
+eussent été des griffes, et j'avais la gorge serrée à
+ne plus laisser passer mon souffle. Puis, ces larmes
+devinrent plus rapides, plus grosses, plus tièdes.
+Elles s'échappaient de mes yeux comme d'une
+source, et il en venait tant, tant, tant, que mon
+mouchoir en fut trempé, et qu'il fallut en prendre
+un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait
+s'amollir, se fendre, couler par mes yeux.</p>
+
+<p>«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au
+soir, et cela me sauve. On finirait par devenir
+vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas
+pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des
+tournées dans le pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât
+Annette afin de la distraire et de la consoler
+un peu. Ils s'en vont en voiture ou à cheval jusqu'à
+huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient
+rose de jeunesse, malgré sa tristesse, et les yeux
+tout brillants de vie, tout animés par l'air de la
+campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est
+beau d'avoir cet âge-là! Je pense que nous allons
+rester ici encore quinze jours ou trois semaines;
+puis, malgré le mois d'août, nous rentrerons à Paris
+pour la raison que vous savez.</p>
+
+<p>«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon
+coeur.</p>
+
+<p>«ANY.»</p>
+
+
+<p>«Paris, 4 août.</p>
+
+<p>«Je n'y tiens plus, ma chère amie; il faut que
+vous reveniez, car il va certainement m'arriver
+quelque chose. Je me demande si je ne suis pas
+malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je faisais
+depuis si longtemps avec un certain plaisir ou avec
+une résignation indifférente. D'abord, il fait si
+chaud à Paris, que chaque nuit représente un bain
+turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé
+par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me
+promène pendant une heure ou deux devant une
+toile blanche, avec l'intention d'y dessiner quelque
+chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans
+l'oeil, rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!...
+Cet effort inutile vers le travail est exaspérant. Je
+fais venir des modèles, je les place, et comme ils
+me donnent des poses, des mouvements, des
+expressions que j'ai peintes à satiété, je les fais se
+rhabiller et je les flanque dehors. Vrai, je ne puis
+plus rien voir de neuf, et j'en souffre comme si je
+devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de
+l'oeil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste
+ou courbature du nerf optique? Sait-on! il me
+semble que j'ai fini de découvrir le coin d'inexploré
+qu'il m'a été donné de visiter. Je n'aperçois plus
+que ce que tout le monde connaît; je fais ce que
+tous les mauvais peintres ont fait; je n'ai plus
+qu'une vision et qu'une observation de cuistre.
+Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre
+des motifs nouveaux me paraissait illimité, et
+j'avais, pour les exprimer, une telle variété de
+moyens que l'embarras du choix me rendait hésitant.
+Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets
+entrevus s'est dépeuplé, mon investigation est devenue
+impuissante et stérile. Les gens qui passent
+n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus en
+chaque être humain ce caractère et cette saveur
+que j'aimais tant discerner et rendre apparents.
+Je crois cependant que je pourrais faire un très joli
+portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle vous
+ressemble si fort, que je vous confonds dans ma
+pensée? Oui, peut-être.</p>
+
+<p>«Donc, après m'être efforcé d'esquisser un
+homme ou une femme qui ne soient pas semblables
+à tous les modèles connus, je me décide à
+aller déjeuner quelque part, car je n'ai plus le
+courage de m'asseoir seul dans ma salle à manger.
+Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue de
+forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes
+les maisons sentent le vide. Sur la chaussée, les
+arroseurs lancent des panaches de pluie blanche
+qui éclaboussent le pavé de bois d'où s'exhale une
+vapeur de goudron mouillé et d'écurie lavée; et
+d'un bout à l'autre de la longue descente du parc
+Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou
+six formes noires, passants sans importance, fournisseurs
+ou domestiques. L'ombre des platanes
+étale au pied des arbres, sur les trottoirs brûlants,
+une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode
+l'eau répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles
+dans les branches et de leur silhouette grise sur
+l'asphalte, exprime la fatigue de la ville rôtie,
+sommeillant et transpirant à la façon d'un ouvrier
+endormi sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue,
+la gueuse, et elle pue affreusement par ses bouches
+d'égout, les soupiraux des caves et des cuisines,
+les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors,
+je pense à ces matinées d'été, dans votre verger
+plein de petites fleurs champêtres qui donnent à
+l'air un goût de miel. Puis, j'entre, écoeuré déjà,
+au restaurant où mangent, avec des airs accablés,
+des hommes chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert,
+et dont le front moite reluit. Toutes ces
+nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la
+glace, le pain mou, le filet flasque, le légume
+recuit, le fromage purulent, les fruits mûris à la
+devanture. Et je sors avec la nausée, et je retourne
+chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à
+l'heure du dîner que je prends au Cercle.</p>
+
+<p>«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant,
+Rocdiane, Landa et bien d'autres, qui m'ennuient
+et me fatiguent autant que des orgues de Barbarie.
+Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis
+quinze ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque
+soir, dans ce cercle, qui est, paraît-il, un endroit où
+l'on va se distraire. On devrait bien me changer
+ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et
+l'esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes;
+ils s'en vantent et s'entre-félicitent.</p>
+
+<p>«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de
+minutes entre huit heures et minuit, je rentre me
+coucher et je me déshabille en songeant, qu'il
+faudra recommencer demain.</p>
+
+<p>«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie
+de garçon devient intolérable, parce qu'il n'y a
+plus rien de nouveau pour moi, sous le soleil. Un
+garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on
+n'est plus tout cela, il devient dangereux de rester
+libre. Dieu, que j'ai aimé ma liberté, jadis, avant
+de vous aimer plus qu'elle! Comme elle me pèse
+aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon
+comme moi, c'est le vide, le vide partout, c'est le
+chemin de la mort, sans rien, dedans pour empêcher
+de voir le bout, c'est cette question sans cesse
+posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir
+pour n'être pas seul? Et je vais de camarade en
+camarade, de poignée demain en poignée demain,
+mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des
+miettes qui ne font pas un morceau&mdash;Vous, j'ai
+Vous, mon amie, mais vous n'êtes pas à moi. C'est
+même peut-être de vous que me vient l'angoisse
+dont je souffre, car c'est le désir de votre contact,
+de votre présence, du même toit sur nos têtes, des
+mêmes murs enfermant nos existences, du même
+intérêt serrant nos coeurs, le besoin de cette communauté
+d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de
+gaîté, de tristesse et aussi de choses matérielles,
+qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à moi,
+c'est-à-dire que je vole un peu de vous de temps
+en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse
+l'air même que vous respirez, partager tout avec
+vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient
+à nous deux, sentir que tout ce dont je vis
+est à vous autant qu'à moi, le verre dans lequel je
+bois, le siège sur lequel je me repose, le pain que
+je mange et le feu qui me chauffe.</p>
+
+<p>«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine
+loin de vous.</p>
+
+<p>«OLIVIER.»</p>
+
+
+<p>«Roncières, 8 août.</p>
+
+<p>«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que
+vous ne me reconnaîtrez point. Je crois que j'ai
+trop pleuré. Il faut que je me repose un peu avant
+de revenir, car je ne veux pas me remontrer à
+vous comme je suis. Mon mari part pour Paris
+après-demain et vous portera de nos nouvelles.
+Il compte vous emmener dîner quelque part et me
+charge de vous prier de l'attendre chez vous vers
+sept heures.</p>
+
+<p>«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu
+mieux, dès que je n'aurai plus cette figure de
+déterrée qui me fait peur à moi-même, je retournerai
+près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette
+et vous, moi aussi, et je veux offrir à chacun de
+vous tout ce que je pourrai lui donner, sans voler
+l'autre.</p>
+
+<p>«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré,
+pour que vous les baisiez.</p>
+
+<p>«ANNE.»</p>
+
+<p>Quand il reçut cette lettre annonçant le retour
+encore retardé, Olivier Bertin eut envie, une envie
+immodérée, de prendre une voiture pour aller à la
+gare, et le train pour aller à Roncières; puis,
+songeant que M. de Guilleroy devait revenir le
+lendemain, il se résigna et se mit à désirer l'arrivée
+du mari avec presque autant d'impatience que si
+c'eût été celle de la femme elle-même.</p>
+
+<p>Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces
+vingt-quatre heures d'attente.</p>
+
+<p>Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les
+mains tendues, s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher ami, que je suis heureux de vous
+voir!</p>
+
+<p>L'autre aussi semblait fort satisfait, content
+surtout de rentrer à Paris, car la vie n'était pas
+gaie en Normandie, depuis trois semaines.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé
+à deux places, dans un coin de l'atelier, sous un
+dais d'étoffes orientales, et, se reprenant les mains
+avec des airs attendris, ils se les serrèrent de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Et la comtesse, demanda Bertin, comment
+va-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas très bien. Elle a été très touchée,
+très affectée, et elle se remet trop lentement.
+J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne revient-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la
+décider à rentrer ici.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait-elle tout le jour?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère.
+Ça n'est pas bon pour elle. Je voudrais bien qu'elle
+se décidât à changer d'air, à quitter l'endroit où
+ça s'est passé, vous comprenez?</p>
+
+<p>&mdash;Et Annette?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle, une fleur épanouie!</p>
+
+<p>Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:</p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle eu beaucoup de chagrin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez,
+du chagrin de dix-huit ans, ça ne tient pas.</p>
+
+<p>Après un silence, Guilleroy reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien
+besoin de me dégourdir, moi, d'entendre du bruit
+et de voir du mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en cette saison, il me semble que le
+café des Ambassadeurs est indiqué.</p>
+
+<p>Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers
+les Champs-Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil
+des Parisiens qui rentrent et pour qui la ville, après
+chaque absence, semble rajeunie et pleine de surprises
+possibles, interrogeait le peintre sur mille
+détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait
+dit, et Olivier, après d'indifférentes réponses où
+se reflétait tout l'ennui de sa solitude, parlait de
+Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à recueillir
+autour de lui ce quelque chose de presque
+matériel que laissent en nous les gens qu'on vient
+de voir, subtile émanation des êtres qu'on emporte
+en les quittant, qu'on garde en soi quelques heures
+et qui s'évapore dans l'air nouveau.</p>
+
+<p>Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville
+et sur la grande avenue où commençaient à sautiller
+sous les feuillages les refrains alertes des
+concerts en plein vent. Les deux hommes, assis
+au balcon du café des Ambassadeurs, regardaient
+sous eux les bancs et les chaises encore vides de
+l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où les
+chanteuses, dans la clarté blafarde des globes
+électriques et du jour mêlés, étalaient leurs toilettes
+éclatantes et la teinte rosé de leur chair. Des
+odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles
+chaudes, flottaient dans les imperceptibles brises
+que se renvoyaient les marronniers, et quand une
+femme passait, cherchant sa place réservée, suivie
+d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le
+parfum capiteux et frais de ses robes et de son corps.</p>
+
+<p>Guilleroy, radieux, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'aime mieux être ici que là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux
+être là-bas qu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher, c'est toujours Paris.</p>
+
+<p>Le député semblait être dans un jour de contentement,
+dans un de ces rares jours d'effervescence
+égrillarde où les hommes graves font des bêtises.
+Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine
+avec trois maigres jeunes messieurs superlativement
+corrects, et il interrogeait sournoisement
+Olivier sur toutes les filles connues et cotées dont
+il entendait chaque jour citer les noms. Puis il
+murmura avec un ton de profond regret:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de la chance d'être resté garçon,
+vous. Vous pouvez faire et voir tant de choses.</p>
+
+<p>Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux
+qu'une pensée harcelle, il prit Guilleroy pour confident
+de ses tristesses et de son isolement. Quand
+il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie de ses
+mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le
+besoin de soulager son coeur, combien il eût désiré
+l'amour et le frôlement d'une femme installée à
+son côté, le comte, à son tour, convint que le mariage
+avait du bon. Retrouvant alors son éloquence
+parlementaire pour vanter la douceur de sa vie
+intérieure, il fit de la comtesse un grand éloge,
+qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents
+mouvements de tête.</p>
+
+<p>Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux
+de ce bonheur intime que Guilleroy célébrait par
+devoir, le peintre finit par murmurer, avec une
+conviction sincère:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez eu de la chance, vous!</p>
+
+<p>Le député, flatté, en convint; puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien la voir revenir; vraiment,
+elle me donne du souci en ce moment! Tenez,
+puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez
+aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera,
+vous, car vous êtes son meilleur ami; tandis qu'un
+mari..., vous savez...</p>
+
+<p>Olivier, ravi, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant...,
+croyez-vous que cela ne la contrariera pas
+de me voir arriver ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas du tout; allez donc, mon cher.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens alors. Je partirai demain par le
+train d'une heure. Faut-il lui envoyer une dépêche?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin
+que vous trouviez une voiture à la gare.</p>
+
+<p>Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent
+aux boulevards; mais au bout d'une demi-heure à
+peine, le comte soudain quitta le peintre, sous le
+prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à
+fait oubliée.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir,
+venaient de s'asseoir face à face, pour déjeuner,
+dans la vaste salle de Roncières. Les portraits
+d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un
+autre en justaucorps, celui-ci poudré en officier
+des gardes françaises, celui-là en colonel de la
+Restauration, alignaient sur les murs la collection
+des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la
+dorure tombait. Deux domestiques, aux pas sourds,
+commençaient à servir les deux femmes silencieuses;
+et les mouches faisaient autour du lustre
+en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit
+nuage de points noirs tourbillonnant et bourdonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait
+un peu frais ici.</p>
+
+<p>Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au
+plafond, et larges comme des baies, furent ouvertes
+à deux battants. Un souffle d'air tiède, portant des
+odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de
+campagne, entra brusquement par ces trois grands
+trous, se mêlant à l'air un peu humide de la pièce
+profonde enfermée dans les murs épais du château.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant à
+pleine gorge.</p>
+
+<p>Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers
+le dehors et regardaient au-dessous d'un ciel bleu
+clair, un peu voilé par cette brume de midi qui
+miroite sur les terres imprégnées de soleil, la
+longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres
+de place en place et ses perspectives ouvertes au
+loin sur la campagne jaune illuminée jusqu'à
+l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ferons une longue promenade après déjeuner,
+dit la comtesse. Nous pourrons aller à pied
+jusqu'à Berville, en suivant la rivière, car il ferait
+trop chaud dans la plaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman, et nous prendrons Julio pour
+faire lever des perdrix.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que ton père le défend.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant
+de voir Julio en arrêt. Tiens, le voici qui taquine
+les vaches. Dieu, qu'il est drôle!</p>
+
+<p>Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à
+une fenêtre d'où elle cria: «Hardi, Julio, hardi!»</p>
+
+<p>Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées
+d'herbe, accablées de chaleur, se reposaient couchées
+sur le flanc, le ventre saillant, repoussé par
+la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec
+des aboiements, des gambades folles, une colère
+gaie, furieuse et feinte, un épagneul de chasse,
+svelte, blanc et roux, dont les oreilles frisées s'envolaient
+à chaque bond, s'acharnait à faire lever
+les trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. C'était
+là, assurément, le jeu favori du chien, qui devait
+le recommencer chaque fois qu'il apercevait les
+vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées,
+le regardaient de leurs gros yeux mouillés, en
+tournant la tête pour le suivre.</p>
+
+<p>Annette, de sa fenêtre, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Apporte, Julio, apporte.</p>
+
+<p>Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus
+fort, s'aventurait jusqu'à la croupe, en feignant de
+vouloir mordre. Elles commençaient à s'inquiéter,
+et les frissons nerveux de leur peau pour chasser
+les mouches devenaient plus fréquents et plus
+longs.</p>
+
+<p>Soudain le chien, emporté par une course qu'il
+ne put maîtriser à temps, arriva en plein élan si
+près d'une vache, que, pour ne point se culbuter
+contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le
+bond, le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la
+tête, se redressa ensuite avec lenteur sur ses quatre
+jambes, en reniflant fortement. Le voyant debout,
+les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit
+à danser autour d'eux une danse de triomphe,
+tandis qu'Annette le félicitait.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Julio, bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner,
+mon enfant.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour
+sur ses yeux, annonça:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! le porteur du télégraphe.</p>
+
+<p>Dans le sentier invisible, perdu au milieu des
+blés et des avoines, une blouse bleue semblait glisser
+à la surface des épis, et s'en venait vers le
+château, au pas cadencé de l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu
+que ce ne soit pas une mauvaise nouvelle!</p>
+
+<p>Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse
+si longtemps en nous la mort d'un être aimé
+trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait maintenant
+déchirer la bande collée pour ouvrir le petit
+papier bleu, sans sentir trembler ses doigts et
+s'émouvoir son âme, et croire que de ces plis si
+longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de
+nouveau couler ses larmes.</p>
+
+<p>Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune,
+aimait tout l'inconnu qui vient à nous. Son coeur,
+que la vie venait pour la première fois de meurtrir,
+ne pouvait attendre que des joies de la sacoche
+noire et redoutable attachée au flanc des piétons
+de la poste, qui sèment tant d'émotions par
+les rues des villes et les chemins des champs.</p>
+
+<p>La comtesse ne mangeait plus, suivant en son
+esprit cet homme qui venait vers elle, porteur de
+quelques mots écrits, de quelques mots dont elle
+serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau
+à la gorge. L'angoisse de savoir la rendait
+haletante, et elle cherchait à deviner quelle était
+cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui?
+La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade?
+Mort peut-être aussi?</p>
+
+<p>Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent
+interminables; puis quand elle eut déchiré la dépêche
+et reconnu le nom de son mari, elle lut:
+«Je t'annonce que notre ami Bertin part pour
+Roncières par le train d'une heure. Envoie phaéton
+gare. Tendresses.»</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maman? disait Annette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle chance! Et quand?</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt.</p>
+
+<p>&mdash;A quatre heures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'il est gentil!</p>
+
+<p>Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau
+depuis quelque temps grandissait en elle, et
+la brusque arrivée du peintre lui semblait une menace
+aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu
+prévoir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à
+sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, maman, tu ne viendras pas!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous attendrai ici.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Ça lui fera de la peine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me sens pas très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le déjeuner m'a fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;D'ici là, tu iras mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vais même monter dans ma chambre.
+Fais-moi prévenir dès que vous serez arrivés.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman.</p>
+
+<p>Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on
+attelât le phaéton à l'heure voulue et qu'on préparât
+l'appartement, la comtesse rentra chez elle
+et s'enferma.</p>
+
+<p>Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans
+souffrance, accidentée seulement par l'affection
+d'Olivier, et agitée par le souci de la conserver.
+Elle y avait réussi, toujours victorieuse dans cette
+lutte. Son coeur, bercé par les succès et la louange,
+devenu un coeur exigeant de belle mondaine à qui
+sont dues toutes les douceurs de la terre, après
+avoir consenti à un mariage brillant, où l'inclination
+n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté
+l'amour comme le complément d'une existence
+heureuse, après avoir pris son parti d'une liaison
+coupable, beaucoup par entraînement, un peu par
+religion pour le sentiment lui-même, par compensation
+au train-train vulgaire de l'existence, s'était
+cantonné, barricadé dans ce bonheur que le hasard
+lui avait fait, sans autre désir que de le défendre
+contre les surprises de chaque jour. Elle avait
+donc accepté avec une bienveillance de jolie femme
+les événements agréables qui se présentaient, et,
+peu aventureuse, peu harcelée par des besoins
+nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais
+tendre, tenace et prévoyante, contente du présent,
+inquiète, par nature, du lendemain, elle avait su
+jouir des éléments que lui fournissait le Destin
+avec une prudence économe et sagace.</p>
+
+<p>Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se
+l'avouer, s'était glissée dans son âme la préoccupation
+obscure des jours qui passent, de l'âge qui
+vient. C'était en sa pensée quelque chose comme
+une petite démangeaison qui ne cessait jamais.
+Mais sachant bien que cette descente de la vie
+était sans fond, qu'une fois commencée on ne
+l'arrêtait plus, et cédant à l'instinct du danger,
+elle ferma les yeux en se laissant glisser afin de
+conserver son rêve, de ne pas avoir le vertige de
+l'abîme et le désespoir de l'impuissance.</p>
+
+<p>Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil
+factice de rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette
+apparut à côté d'elle avec la fraîcheur
+de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce
+voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir
+être préférée, dans la grâce savante de sa maturité,
+à cette fillette épanouie dans l'éclat radieux
+de la première jeunesse.</p>
+
+<p>Elle se croyait même au début d'une période
+heureuse et tranquille quand la mort de sa mère
+vint la frapper en plein coeur. Ce fut, pendant les
+premiers jours, un de ces désespoirs profonds qui
+ne laissent place à nulle autre pensée. Elle restait
+du matin au soir abîmée dans la désolation, cherchant
+à se rappeler mille choses de la morte, des
+paroles familières, sa figure d'autrefois, des robes
+qu'elle avait portées jadis, comme si elle eût
+amassé au fond de sa mémoire des reliques, et recueilli
+dans le passé disparu tous les intimes et
+menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles
+rêveries. Puis quand elle fut arrivée ainsi à un tel
+paroxysme de désespoir, qu'elle avait à tout instant
+des crises de nerfs et des syncopes, toute cette
+peine accumulée jaillit en larmes, et, jour et nuit,
+coula de ses yeux.</p>
+
+<p>Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait
+et venait d'ouvrir les volets et les rideaux en
+demandant: «Comment va Madame aujourd'hui?»
+elle répondit, se sentant épuisée et courbaturée à
+force d'avoir pleuré: «Oh! pas du tout. Vraiment,
+je n'en puis plus.»</p>
+
+<p>La domestique qui tenait le plateau portant le
+thé regarda sa maîtresse, et émue de la voir si pâle
+dans la blancheur du lit, elle balbutia avec un
+accent triste et sincère:</p>
+
+<p>&mdash;En effet, Madame a très mauvaise mine.
+Madame ferait bien de se soigner.</p>
+
+<p>Le ton dont cela fut dit enfonça au coeur de la
+comtesse une petite piqûre comme d'une pointe
+d'aiguille, et dès que la bonne fut partie, elle se
+leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire
+à glace.</p>
+
+<p>Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même,
+effrayée de ses joues creuses, de ses yeux rouges,
+du ravage produit sur elle par ces quelques jours
+de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si
+bien, qu'elle avait si souvent regardé en tant de
+miroirs divers, dont elle savait toutes les expressions,
+toutes les gentillesses, tous les sourires,
+dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâleur,
+réparé les petites fatigues, détruit les rides légères
+apparues au trop grand jour, au coin des yeux, lui
+sembla tout à coup celui d'une autre femme, un
+visage nouveau qui se décomposait, irréparablement
+malade.</p>
+
+<p>Pour se mieux voir, pour mieux constater ce
+mal inattendu, elle s'approcha jusqu'à toucher la
+glace du front, si bien que son haleine, répandant
+une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque
+l'image blême qu'elle contemplait. Elle dut alors
+prendre un mouchoir pour essuyer la brume de
+son souffle, et frissonnante d'une émotion bizarre,
+elle fit un long et patient examen des altérations
+de son visage. D'un doigt léger elle tendit la peau
+des joues, lissa celle du front, releva les cheveux,
+retourna les paupières pour regarder le blanc de
+l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents
+un peu ternies où des points d'or brillaient, s'inquiéta
+des gencives livides et de la teinte jaune de
+la chair au-dessus des joues et sur les tempes.</p>
+
+<p>Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante
+tant d'attention qu'elle n'entendit pas ouvrir la
+porte, et qu'elle tressaillit jusqu'au coeur quand sa
+femme de chambre, debout derrière elle, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame a oublié de prendre son thé.</p>
+
+<p>La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse,
+et la domestique, devinant sa pensée, reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire
+que les larmes pour vider la peau. C'est le sang
+qui tourne en eau.</p>
+
+<p>Comme la comtesse ajoutait tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a aussi l'âge.</p>
+
+<p>La bonne se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Madame n'en est pas là! En quelques
+jours de repos il n'y paraîtra plus. Mais il
+faut que Madame se promène et prenne bien garde
+de ne pas pleurer.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit
+au parc, et pour la première fois depuis la mort
+de sa mère, elle alla visiter le petit verger où elle
+aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis
+elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau
+jusqu'à l'heure du déjeuner.</p>
+
+<p>En s'asseyant à la table en face de son mari, à
+côté de sa fille, elle demanda pour savoir leur
+pensée:</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être
+moins pâle.</p>
+
+<p>Le comte répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.</p>
+
+<p>Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui
+mouilla les yeux, car elle avait pris l'habitude des
+larmes.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants,
+soit qu'elle pensât à sa mère, soit qu'elle
+pensât à elle-même, elle sentit à tout moment des
+sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupières,
+mais pour ne pas les laisser s'épandre et
+lui raviner les joues, elle les retenait en elle, et
+par un effort surhumain de volonté, entraînant sa
+pensée sur des choses étrangères, la maîtrisant,
+la dominant, l'écartant de ses peines, elle s'efforçait
+de se consoler, de se distraire, de ne plus songer
+aux choses tristes, afin de retrouver la santé
+de son teint.</p>
+
+<p>Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et
+revoir Olivier Bertin avant d'être redevenue elle-même.
+Comprenant qu'elle avait trop maigri, que
+la chair des femmes de son âge a besoin d'être
+pleine pour se conserver fraîche, elle cherchait de
+l'appétit sur les routes et dans les bois voisins, et
+bien qu'elle rentrât fatiguée et sans faim, elle
+s'efforçait de manger beaucoup.</p>
+
+<p>Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point
+son obstination. Enfin, devant sa résistance invincible,
+il déclara qu'il s'en allait seul, laissant la comtesse
+libre de revenir lorsqu'elle y serait disposée.</p>
+
+<p>Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant
+l'arrivée d'Olivier.</p>
+
+<p>Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur
+de son premier regard. Elle aurait désiré attendre
+encore une semaine ou deux. En une semaine, en
+se soignant, on peut changer tout à fait de visage,
+puisque les femmes, même bien portantes et jeunes,
+sous la moindre influence sont méconnaissables
+du jour au lendemain. Mais l'idée d'apparaître en
+plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans
+cette lumière du mois d'août, à côté d'Annette si
+fraîche, l'inquiéta tellement, qu'elle se décida tout
+de suite à ne point aller à la gare et à l'attendre
+dans la demi-ombre du salon.</p>
+
+<p>Elle était montée dans sa chambre et songeait.
+Des souffles de chaleur remuaient de temps en
+temps les rideaux. Le chant des cris-cris emplissait
+l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie si
+triste. Ce n'était plus la grande douleur écrasante
+qui avait broyé son coeur, qui l'avait déchirée,
+anéantie, devant le corps sans âme de la vieille
+maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle avait
+crue inguérissable s'était, en quelques jours, atténuée
+jusqu'à n'être qu'une souffrance du souvenir;
+mais elle se sentait emportée maintenant
+noyée dans un flot profond de mélancolie où elle
+était entrée tout doucement, et dont elle ne sortirait
+plus.</p>
+
+<p>Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible&mdash;et
+ne voulait pas. Chaque fois qu'elle sentait
+ses paupières humides, elle les essuyait vivement,
+se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les
+grands arbres des futaies les corbeaux promenant
+dans le ciel bleu leur vol noir et lent.</p>
+
+<p>Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un
+coup d'oeil, effaçait la trace d'une larme en effleurant
+le coin de l'oeil avec la houppe de poudre de riz,
+et elle regardait l'heure en cherchant à deviner à
+quel point de la route il pouvait bien être arrivé.</p>
+
+<p>Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse
+d'âme irraisonnée ou réelle, elle se rattachait
+à lui avec une tendresse éperdue. N'était-il
+pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout
+ce que devient un être quand on l'aime uniquement
+et qu'on se sent vieillir!</p>
+
+<p>Soudain elle entendit au loin le claquement d'un
+fouet, courut à la fenêtre et vit le phaéton qui faisait
+le tour de la pelouse au grand trot des deux
+chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le fond de
+la voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant
+la comtesse, et elle répondit à ce signe par
+des bonjours jetés des deux mains. Puis elle descendit,
+le coeur battant, mais heureuse à présent,
+toute vibrante de la joie de le sentir si près, de lui
+parler et de le voir.</p>
+
+<p>Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant
+la porte du salon.</p>
+
+<p>Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible
+élan, et d'une voix que chauffait une émotion
+vraie:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je
+vous embrasse!</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre
+lui en tendant ses joues, et pendant qu'il appuyait
+ses lèvres, elle murmura dans son oreille: «Je
+t'aime.»</p>
+
+<p>Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait,
+la regarda, disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette triste figure?</p>
+
+<p>Elle se sentait défaillir. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien.</p>
+
+<p>Pour le remercier, elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher ami, cher ami!&mdash;ne trouvant pas
+autre chose à dire.</p>
+
+<p>Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui
+Annette disparue, et brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en
+deuil?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>Il s'écria, avec une animation extraordinaire:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait
+peint par moi, c'est mon portrait! C'est vous,
+telle que je vous ai rencontrée autrefois en entrant
+chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette
+porte où vous avez passé sous mon regard, comme
+une frégate passe sous le canon d'un fort. Sacristi!
+quand j'ai aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite
+debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil
+de ses cheveux autour du visage, mon sang n'a fait
+qu'un tour. J'ai cru que j'allais pleurer. Je vous
+dis que c'est à devenir fou quand on vous a connue
+comme moi, qui vous ai regardée mieux que personne
+et aimée plus que personne, et reproduite
+en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai bien
+pensé que vous me l'aviez envoyée toute seule au
+chemin de fer pour me donner cet étonnement.
+Dieu de Dieu, que j'ai été surpris! Je vous dis que
+c'est à devenir fou!</p>
+
+<p>Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Annette, Nané.</p>
+
+<p>La voix de la jeune fille répondit du dehors, car
+elle donnait du sucre aux chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc ici.</p>
+
+<p>Elle accourut.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mets-toi tout près de ta mère.</p>
+
+<p>Elle s'y plaça, et il les compara; mais il répétait
+machinalement, sans conviction: «Oui, c'est étonnant,
+c'est étonnant,» car elles se ressemblaient
+moins côte à côte qu'avant de quitter Paris, la jeune
+fille ayant pris en cette toilette noire une expression
+nouvelle de jeunesse lumineuse, tandis que la mère
+n'avait plus depuis longtemps cette flambée des
+cheveux et du teint dont elle avait jadis ébloui et
+grisé le peintre en le rencontrant pour la première
+fois.</p>
+
+<p>Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il
+semblait radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir!&mdash;disait-il.
+Il se reprit:&mdash;Non, c'est votre mari qui
+l'a eue pour moi. Il m'a chargé de vous ramener.
+Et moi, savez-vous ce que je vous propose?&mdash;Non,
+n'est-ce pas?&mdash;Eh bien, je vous propose au
+contraire de rester ici. Par ces chaleurs, Paris est
+odieux, tandis que la campagne est délicieuse.
+Dieu! qu'il fait bon!</p>
+
+<p>La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur,
+faisait frissonner les arbres et s'exhaler de
+la terre des vapeurs imperceptibles qui jetaient sur
+l'horizon un léger voile transparent. Les trois
+vaches, debout et la tête basse, broutaient, avec
+avidité, et quatre paons, avec un fort bruit d'ailes,
+montaient se percher dans un cèdre où ils avaient
+coutume de dormir, sous les fenêtres du château.
+Des chiens aboyaient au loin par la campagne, et
+dans l'air tranquille de cette fin de jour passaient
+des appels de voix humaines, des phrases jetées à
+travers les champs, d'une pièce de terre à l'autre,
+et ces cris courts et gutturaux avec lesquels on
+conduit les bêtes.</p>
+
+<p>Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait
+à pleine gorge; et comme la comtesse le regardait:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le bonheur, dit-il.</p>
+
+<p>Elle se rapprocha de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne dure jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Prenons-le quand il vient.</p>
+
+<p>Elle, alors, avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y
+trouve. Je ne saurais plus vivre en un endroit où
+vous n'êtes pas. Quand on est jeune, on peut être
+amoureux de loin, par lettres, par pensées, par
+exaltation pure, peut-être parce qu'on sent la vie
+devant soi, peut-être aussi parce qu'on a plus de
+passion que de besoins du coeur; à mon âge, au
+contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme,
+c'est un pansement de l'âme, qui ne battant
+plus que d'une aile s'envole moins dans l'idéal. Le
+coeur n'a plus d'extase, mais des exigences égoïstes.
+Et puis, je sens très bien que je n'ai pas de temps
+à perdre pour jouir de mon reste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.</p>
+
+<p>Il répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le
+montre, mes cheveux, mon caractère qui change,
+la tristesse qui vient. Sacristi, voilà une chose que
+je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on
+m'eût dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je
+deviendrais triste sans raison, inquiet, mécontent
+de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela prouve que
+mon coeur aussi a vieilli.</p>
+
+<p>Elle répondit avec une certitude profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas
+changé. Si, il a rajeuni peut-être. Il a eu vingt ans,
+il n'en a plus que seize.</p>
+
+<p>Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre
+ouverte, mêlés à l'âme du soir, tout près l'un
+de l'autre, plus près qu'ils n'avaient jamais été, en
+cette heure de tendresse, crépusculaire comme
+l'heure du jour.</p>
+
+<p>Un domestique entra, annonçant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse est servie.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez prévenu ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle est dans la salle à manger.</p>
+
+<p>Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets
+étaient clos, et deux grands candélabres de six
+bougies, éclairant le visage d'Annette, lui faisaient
+une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne cessait
+de la regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.</p>
+
+<p>Et il se tournait vers la comtesse en admirant la
+fille, comme pour remercier la mère de lui avoir
+donné ce plaisir.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune
+s'était levée sur les arbres du parc. Leur masse
+sombre avait l'air d'une grande île, et la campagne
+au delà semblait une mer cachée sous la petite
+brume qui flottait au ras des plaines.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.</p>
+
+<p>La comtesse y consentit.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends Julio.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tu veux.</p>
+
+<p>Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en
+s'amusant avec le chien. Lorsqu'ils longèrent la
+pelouse, ils entendirent le souffle des vaches qui,
+réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tête
+pour regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune
+effilait entre les branches une pluie de rayons fins
+qui glissaient jusqu'à terre en mouillant les feuilles
+et se répandaient sur le chemin par petites flaques
+de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient
+avoir sous cette nuit sereine le même coeur
+joyeux et vide, dont l'ivresse partait en gambades.</p>
+
+<p>Dans les clairières où l'onde lunaire descendait
+ainsi qu'en des puits, la jeune fille passait comme
+une apparition, et le peintre la rappelait, émerveillé
+de cette vision noire, dont le clair visage
+brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait
+et serrait la main de la comtesse, et souvent cherchait
+ses lèvres en traversant des ombres plus
+épaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette
+avait ravivé l'impatience de son coeur.</p>
+
+<p>Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on
+devinait à peine au loin, de place en place, les
+bouquets d'arbres des fermes. A travers la buée de
+lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait,
+et le silence léger, le silence vivant de ce grand espace
+lumineux et tiède était plein de l'inexprimable
+espoir, de l'indéfinissable attente qui rendent
+si douces les nuits d'été. Très haut dans le ciel,
+quelques petits nuages longs et minces semblaient
+faits d'écailles d'argent. En demeurant quelques
+secondes immobile, on entendait dans cette paix
+nocturne un confus et continu murmure de vie,
+mille bruits frêles dont l'harmonie ressemblait d'abord
+à du silence.</p>
+
+<p>Une caille, dans un pré voisin, jetait son double
+cri, et Julio, les oreilles dressées, s'en alla à pas
+furtifs vers les deux notes de flûte de l'oiseau. Annette
+le suivit, aussi légère que lui, retenant son
+souffle et se baissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la comtesse restée seule avec le peintre,
+pourquoi les moments comme celui-ci passent-ils
+si vite? On ne peut rien tenir, on ne peut rien
+garder. On n'a même pas le temps de goûter ce qui
+est bon. C'est déjà fini.</p>
+
+<p>Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je
+suis tout à l'heure présente.</p>
+
+<p>Elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! ...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez
+fort bien avant dîner, une femme qui satisfait
+les besoins de votre coeur, une femme qui ne vous
+a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur
+dans votre vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui,
+j'ai la conscience, j'ai la joie ardente de vous avoir
+été bonne, utile et secourable. Vous avez aimé,
+vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi
+d'agréable, mes attentions pour vous, mon admiration,
+mon souci de vous plaire, ma passion, le
+don complet que je vous ai fait de mon être intime.</p>
+
+<p>Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous!
+Oh, cela je le sens comme on sent un courant
+d'air froid. Vous aimez en moi mille choses,
+ma beauté, qui s'en va, mon dévouement, l'esprit
+qu'on me trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le
+monde, celle que j'ai de vous dans mon coeur; mais
+ce n'est pas moi, moi, rien que moi, comprenez-vous?</p>
+
+<p>Il eut un petit rire amical:</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me
+faites une scène de reproches très inattendue.</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre
+comment je vous aime, moi! Voyons, je
+cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à vous,
+et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma
+chair et de mon âme une ivresse indicible de vous
+appartenir, et un besoin irrésistible de vous donner
+davantage de moi. Je voudrais me sacrifier d'une
+façon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand
+on aime, que de donner, de donner toujours, tout,
+tout, sa vie, sa pensée, son corps, tout ce qu'on a,
+et de bien sentir qu'on donne et d'être prête à tout
+risquer pour donner plus encore. Je vous aime,
+jusqu'à aimer souffrir pour vous, jusqu'à aimer
+mes inquiétudes, mes tourments, mes jalousies, la
+peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre
+pour moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai
+découvert, un vous qui n'est pas celui du monde,
+celui qu'on admire, celui qu'on connaît, un vous
+qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne
+peut pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer,
+car j'ai, pour le regarder, des yeux qui ne voient
+plus que lui. Mais on ne peut pas dire ces choses.
+Il n'y a pas de mots pour les exprimer.</p>
+
+<p>Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite:</p>
+
+<p>&mdash;Chère, chère, chère Any.</p>
+
+<p>Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé
+la caille qui s'était tue à son approche, et Annette
+le suivait toujours, essoufflée d'avoir couru.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à
+vous, monsieur le peintre!</p>
+
+<p>Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent,
+marchant ainsi, lui entre elles, sous les
+arbres noirs. Ils ne parlaient plus. Il avançait, possédé
+par elles, pénétré par une sorte de fluide féminin
+dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait
+pas à les voir, puisqu'il les avait contre lui, et
+même il fermait les yeux pour mieux les sentir.
+Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant
+lui, épris d'elles, de celle de gauche comme
+de celle de droite, sans savoir laquelle était à gauche,
+laquelle était à droite, laquelle était la mère,
+laquelle était la fille. Il s'abandonnait volontairement
+avec une sensualité inconsciente et raffinée
+au trouble de cette sensation. Il cherchait même à
+les mêler dans son coeur, à ne plus les distinguer
+dans sa pensée, et il berçait son désir au charme
+de cette confusion. N'était-ce pas une seule femme
+que cette mère et cette fille si pareilles? et la fille
+ne semblait-elle pas venue sur la terre uniquement
+pour rajeunir son amour ancien pour là mère?</p>
+
+<p>Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château,
+il lui sembla qu'il venait de passer les plus délicieuses
+minutes de sa vie, de subir la plus étrange,
+la plus inanalysable et la plus complète émotion que
+pût goûter un homme, grisé d'une même tendresse
+par la séduction émanée de deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'exquise soirée! dit-il, dès qu'il se retrouva
+entre elles à la lumière des lampes.</p>
+
+<p>Annette s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je
+passerais toute la nuit à me promener quand il fait
+beau.</p>
+
+<p>La comtesse regarda la pendule:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est onze heures et demie. Il faut se
+coucher, mon enfant.</p>
+
+<p>Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement.
+Seule, la jeune fille qui n'avait pas envie
+de se mettre au lit, dormit bien vite.</p>
+
+<p>Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la
+femme de chambre, après avoir ouvert les rideaux
+et les auvents, apporta le thé et regarda sa maîtresse
+encore ensommeillée, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui. La figure de Madame est plus reposée.</p>
+
+<p>La comtesse, sans s'être encore regardée, savait
+bien que c'était vrai. Son coeur était léger, elle ne
+le sentait pas battre, et elle se sentait vivre. Le
+sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide
+comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant
+en toute sa chair de l'énervement et de
+l'inquiétude, mais il y répandait un tiède bien-être,
+et aussi de la confiance heureuse.</p>
+
+<p>Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir
+dans la glace. Elle fut un peu surprise, car elle se
+sentait si bien qu'elle s'attendait à se trouver rajeunie,
+en une seule nuit, de plusieurs années.
+Puis elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et,
+après s'être encore regardée, elle se résigna à constater
+qu'elle avait seulement le teint plus clair,
+les yeux moins fatigués, les lèvres plus vives que
+la veille. Comme son âme était contente, elle ne
+pouvait s'attrister, et elle sourit en pensant: «Oui,
+dans quelques jours, je serai tout à fait bien. J'ai
+été trop éprouvée pour me remettre si vite.»</p>
+
+<p>Mais elle resta longtemps, très longtemps assise
+devant sa table de toilette où étaient étalés, dans
+un ordre gracieux, sur une nappe de mousseline
+bordée de dentelles, devant un beau miroir de
+cristal taillé, tous ses petits instruments de coquetterie
+à manche d'ivoire portant son chiffre coiffé
+d'une couronne. Ils étaient là, innombrables, jolis,
+différents, destinés à des besognes délicates et secrètes,
+les uns en acier, fins et coupants, de formes
+bizarres, comme des outils de chirurgie pour
+opérer des bobos d'enfant, les autres ronds et doux,
+en plume, en duvet, en peau de bêtes inconnues,
+faits pour étendre sur la chair tendre la caresse
+des poudres odorantes, des parfums gras ou liquides.</p>
+
+<p>Longtemps elle les mania de ses doigts savants,
+promena de ses lèvres à ses tempes leur toucher
+plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les nuances
+imparfaitement retrouvées, soulignant les yeux,
+soignant les cils. Quand elle descendit enfin, elle
+était à peu près sûre que le premier regard qu'il
+lui jetterait ne serait pas trop défavorable.</p>
+
+<p>&mdash;Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique
+rencontré dans le vestibule.</p>
+
+<p>L'homme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;M. Bertin est dans le verger, en train de faire
+une partie de lawn-tennis avec mademoiselle.</p>
+
+<p>Elle les entendit de loin crier les points.</p>
+
+<p>L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et
+la voix fine de la jeune fille annonçaient: quinze,
+trente, quarante, avantage, à deux, avantage, jeu.</p>
+
+<p>Le verger où avait été battu un terrain pour le
+lawn-tennis était un grand carré d'herbe planté de
+pommiers, enclos par le parc, par le potager et
+par les fermes dépendant du château. Le long des
+talus qui le limitaient de trois côtés, comme les
+défenses d'un camp retranché, on avait fait pousser
+des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs de
+toutes sortes, champêtres ou rares, des roses en
+quantité, des oeillets, des héliotropes, des fuchsias,
+du réséda, bien d'autres encore, qui donnaient à
+l'air un goût de miel, ainsi que disait Bertin. Des
+abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient
+leurs dômes de paille le long du mur aux espaliers
+du potager, couvraient ce champ fleuri de leur vol
+blond et ronflant.</p>
+
+<p>Juste au milieu de ce verger on avait abattu
+quelques pommiers, afin d'obtenir la place nécessaire
+au lawn-tennis, et un filet goudronné, tendu
+par le travers de cet espace, le séparait en deux
+camps.</p>
+
+<p>Annette, d'un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête,
+montrant ses chevilles et la moitié du mollet
+lorsqu'elle s'élançait pour attraper la balle au vol,
+allait, venait, courait, les yeux brillants et les joues
+rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et
+sûr de son adversaire.</p>
+
+<p>Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux
+reins sur la chemise pareille, coiffé d'une casquette
+à visière, blanche aussi, et le ventre un peu saillant,
+attendait la balle avec sang-froid, jugeait avec
+précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans
+se presser, sans courir, avec l'aisance élégante,
+l'attention passionnée et l'adresse professionnelle
+qu'il apportait à tous les exercices.</p>
+
+<p>Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, maman; attends une minute que
+nous ayons fini ce coup-là.</p>
+
+<p>Cette distraction d'une seconde la perdit. La
+balle passa contre elle, rapide et basse, presque
+roulante, toucha terre et sortit du jeu.</p>
+
+<p>Tandis que Bertin criait: «Gagné», que la
+jeune fille, surprise, l'accusait d'avoir profité de son
+inattention, Julio, dressé à chercher et à retrouver,
+comme des perdrix tombées dans les broussailles,
+les balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière
+celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit
+dans la gueule avec délicatesse, et la rapporta en
+remuant la queue.</p>
+
+<p>Le peintre, maintenant, saluait la comtesse;
+mais, pressé de se remettre à jouer, animé par la
+lutte, content de se sentir souple, il ne jeta sur ce
+visage tant soigné pour lui qu'un coup d'oeil court
+et distrait; puis il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur
+de me refroidir et d'attraper une névralgie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin
+même, pour donner champ libre aux joueurs, et,
+le coeur un peu triste tout à coup, les regarda.</p>
+
+<p>Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait,
+s'excitait, avait des cris de dépit ou de triomphe,
+des élans impétueux d'un bout à l'autre de son camp,
+et, souvent, dans ces bonds, des mèches de cheveux
+tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules.
+Elle les saisissait, et, la raquette entre les genoux,
+en quelques secondes, avec des mouvements
+impatients, les rattachait en piquant des épingles,
+par grands coups, dans la masse de la chevelure.</p>
+
+<p>Et Bertin, de loin, criait à la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme
+le jour?</p>
+
+<p>Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir
+chaud, devenir rouge, perdre ses cheveux, tout
+braver, tout oser, car tout l'embellissait.</p>
+
+<p>Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur,
+la comtesse, de plus en plus mélancolique,
+songeait qu'Olivier préférait cette partie de balle,
+cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats
+qui sautent après des boules de papier, à la douceur
+de s'asseoir près d'elle, en cette chaude matinée,
+et de la sentir, aimante, contre lui.</p>
+
+<p>Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup
+du déjeuner, il lui sembla qu'on la délivrait, qu'on
+lui ôtait un poids du coeur. Mais, comme elle revenait,
+appuyée à son bras, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de m'amuser comme un gamin.
+C'est rudement bon d'être, ou de se croire jeune.
+Ah oui! ah oui! il n'y a que ça! Quand on n'aime
+plus courir, on est fini!</p>
+
+<p>En sortant de table, la comtesse qui, pour la première
+fois, la veille, n'avait pas été au cimetière,
+proposa d'y aller ensemble, et ils partirent tous les
+trois pour le village.</p>
+
+<p>Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau
+qu'on nommait la Rainette, sans doute à cause des
+petites grenouilles dont il était peuplé, puis franchir
+un bout de plaine avant d'arriver à l'église bâtie
+dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le
+boulanger, le boucher, le marchand de vins et quelques
+autres modestes commerçants chez qui venaient
+s'approvisionner les paysans.</p>
+
+<p>L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la
+morte oppressant les âmes. Sur la tombe, les deux
+femmes s'agenouillèrent et prièrent longtemps. La
+comtesse courbée, demeurait immobile, un mouchoir
+dans les yeux, car elle avait peur de pleurer,
+et que les larmes coulassent sur ses joues. Elle
+priait, non pas comme elle avait fait jusqu'à ce
+jour, par une espèce d'évocation de sa mère, par
+un appel désespéré sous le marbre de la tombe,
+jusqu'à ce qu'elle crût sentir à son émotion devenue
+déchirante que la morte l'entendait, l'écoutait,
+mais simplement en balbutiant avec ardeur les
+paroles consacrées du <i>Pater noster</i> et de l'<i>Ave Maria</i>.
+Elle n'aurait pas eu, ce jour-là, la force et la
+tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de
+cruel entretien sans réponse avec ce qui pouvait
+demeurer de l'être disparu autour du trou qui cachait
+les restes de son corps. D'autres obsessions
+avaient pénétré dans son coeur de femme, l'avaient
+remuée, meurtrie, distraite; et sa prière fervente
+montait vers le ciel pleine d'obscures supplications.
+Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a
+jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin
+qu'il eût pitié d'elle-même autant que de celle rappelée
+à lui.</p>
+
+<p>Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait,
+tant ses appréhensions étaient encore cachées et
+confuses, mais elle sentait qu'elle avait besoin de
+l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des
+dangers prochains et d'inévitables douleurs.</p>
+
+<p>Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié
+des formules, était partie en une rêverie, car
+elle ne voulait pas se relever avant sa mère.</p>
+
+<p>Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait
+devant lui un ravissant tableau et regrettant un
+peu qu'il ne lui fût pas permis de faire un croquis.</p>
+
+<p>En revenant, ils se mirent à parler de l'existence
+humaine, remuant doucement ces idées amères et
+poétiques d'une philosophie attendrie et découragée,
+qui sont un fréquent sujet de causerie entre
+les hommes et les femmes que la vie blesse un peu
+et dont les coeurs se mêlent en confondant leurs
+peines.</p>
+
+<p>Annette, qui n'était point mûre pour ces pensées,
+s'éloignait à chaque instant afin de cueillir
+des fleurs champêtres au bord du chemin.</p>
+
+<p>Mais Olivier, pris d'un désir de la garder près
+de lui, énervé de la voir sans cesse repartir, ne la
+quittait point de l'oeil. Il s'irritait qu'elle s'intéressât
+aux couleurs des plantes plus qu'aux phrases
+qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable
+de ne pas la captiver, la dominer comme
+sa mère, et une envie d'étendre la main, de la saisir,
+de la retenir, de lui défendre de s'en aller. Il
+la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifférente,
+trop libre, libre comme un oiseau, comme un jeune
+chien qui n'obéit pas, qui ne revient point, qui a
+dans les veines l'indépendance, ce joli instinct de
+liberté que la voix et le fouet n'ont pas encore
+vaincu.</p>
+
+<p>Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et
+parfois il l'interrogeait, cherchait à éveiller un désir
+d'écouter et sa curiosité de femme; mais on eût
+dit que le vent capricieux du grand ciel soufflait
+dans la tête d'Annette ce jour-là, comme sur les
+épis ondoyants, emportait et dispersait son attention
+dans l'espace, car elle avait à peine répondu
+le mot banal attendu d'elle, jeté entre deux fuites
+avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses
+fleurettes. Il s'exaspérait à la fin, mordu par une
+impatience puérile, et, comme elle venait prier sa
+mère de porter son premier bouquet pour qu'elle
+en pût cueillir un autre, il l'attrapa par le coude
+et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'échappât plus.
+Elle se débattait en riant et tirait de toute sa force
+pour s'en aller; alors, mû par un instinct d'homme,
+il employa le moyen des faibles, et ne pouvant séduire
+son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie.</p>
+
+<p>--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je
+t'en ferai faire une broche.</p>
+
+<p>Elle hésita, surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Une broche, comment?</p>
+
+<p>&mdash;En pierres de la même couleur: en rubis si
+c'est le coquelicot; en saphir si c'est le bluet, avec
+une petite feuille en émeraudes.</p>
+
+<p>La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse
+dont les promesses et les cadeaux animent,
+les traits des femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!</p>
+
+<p>&mdash;Va pour un bluet. Nous irons le commander
+dès que nous serons de retour à Paris.</p>
+
+<p>Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée
+du bijou qu'elle essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer.
+Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce très long à faire, une chose comme ça?</p>
+
+<p>Il riait, la sentant prise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, cela dépend des difficultés.
+Nous presserons le bijoutier.</p>
+
+<p>Elle fût soudain traversée par une réflexion navrante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je
+suis en grand deuil.</p>
+
+<p>Il avait passé son bras sous celui de la jeune
+fille, et la serrant contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de
+ton deuil, cela ne t'empêchera pas de la contempler.</p>
+
+<p>Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu,
+serré, captif entre leurs épaules, et pour voir se
+lever sur lui leurs yeux bleus pareils, pointillés
+de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle, en
+tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand
+soleil les éclairant, il confondait moins à présent
+la comtesse avec Annette, mais il confondait de
+plus en plus la fille avec le souvenir renaissant de
+ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser
+l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur
+sa joue et sur sa nuque un peu de cette fraîcheur
+rosé et blonde qu'il avait savourée jadis, et qu'il
+revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue,
+l'autre parce qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait
+venir d'elle l'appel puissant d'une habitude ancienne.
+Il constatait même, à cette heure, et comprenait
+que son désir un peu lassé depuis longtemps
+et que son affection pour elle s'étaient ranimés à
+la vue de sa jeunesse ressuscitée.</p>
+
+<p>Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne
+la rappelait plus, comme si le contact de son bras
+et la satisfaction de la joie donnée par lui l'eussent
+apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements,
+avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les
+choses qui captivent nos yeux et les grisent. Quand
+elle revenait, apportant une gerbe, il respirait plus
+fortement, cherchant, sans y songer, quelque chose
+d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de
+sa peau dans l'air remué par sa course. Il la regardait
+avec ravissement, comme on regarde une aurore,
+comme on écoute de la musique, avec des
+tressaillements d'aise quand elle se baissait, se
+redressait, levait les deux bras en même temps
+pour remettre en place sa coiffure. Et puis, de plus
+en plus, d'heure en heure, elle activait en lui
+l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des
+gentillesses, des mouvements qui lui mettaient sur
+la bouche le goût des baisers donnés et rendus
+jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait
+perdu la sensation précise, quelque chose de pareil
+à un présent rêvé; elle brouillait les époques, les
+dates, les âges de son coeur, et rallumant des émotions
+refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, hier
+avec demain, le souvenir avec l'espérance.</p>
+
+<p>Il se demandait en fouillant sa mémoire si la
+comtesse, en son plus complet épanouissement,
+avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme
+hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un
+animal qui court et qui saute. Non. Elle avait été
+plus épanouie et moins sauvage. Fille des villes,
+puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des
+champs et vécu dans l'herbe, elle était devenue
+jolie à l'ombre des murs, et non pas au soleil du
+ciel.</p>
+
+<p>Quand ils furent rentrés au château, la comtesse
+se mit à écrire des lettres sur sa petite table basse,
+dans l'embrasure d'une fenêtre; Annette monta
+dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher
+à pas lents, un cigare à la bouche, les mains
+derrière le dos, par les chemins tournants du parc.
+Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre de vue la
+façade blanche ou le toit pointu de la demeure.
+Dès qu'elle avait disparu derrière les bouquets
+d'arbres ou les massifs d'arbustes, il avait une ombre
+sur le coeur, comme lorsqu'un nuage couvre
+le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouées
+de verdure, il s'arrêtait quelques secondes pour
+contempler les deux lignes de hautes fenêtres.
+Puis il se remettait en route.</p>
+
+<p>Il se sentait agité, mais content, content de quoi?
+de tout.</p>
+
+<p>L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là.
+Il se sentait de nouveau dans le corps des légèretés
+de petit garçon, des envies de courir et d'attraper
+avec ses mains les papillons jaunes qui sautillaient
+sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus
+au bout de fils élastiques. Il chantonnait des airs
+d'opéra. Plusieurs fois de suite, il répéta la phrase
+célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler ton
+visage», y découvrant une expression profondément
+tendre qu'il n'avait jamais sentie ainsi.</p>
+
+<p>Soudain, il se demanda comment il se pouvait
+faire qu'il fût devenu si vite si différent de lui-même.
+Hier, à Paris, mécontent de tout, dégoûté,
+irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût
+dit qu'un dieu complaisant avait changé son âme.
+«Ce bon dieu-là, pensa-t-il, aurait bien dû me
+changer de corps en même temps, et me rajeunir
+un peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait
+dans un fourrée. Il l'appela, et quand le chien fut
+venu placer sous la main sa tête fine coiffée de
+longues oreilles frisottées, il s'assit dans l'herbe
+pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le
+coucha sur ses genoux, et s'attendrissant à le caresser,
+l'embrassa comme font les femmes dont le
+coeur s'émeut à toute occasion.</p>
+
+<p>Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille,
+ils passèrent la soirée au salon, en famille.</p>
+
+<p>La comtesse dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Il va pourtant falloir que nous partions!</p>
+
+<p>Olivier s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez
+pas quitter Roncières quand je n'y étais pas.
+J'arrive, et vous ne pensez plus qu'à filer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons
+pourtant demeurer ici indéfiniment tous les
+trois.</p>
+
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de
+quelques jours. Combien de fois suis-je resté chez
+vous des semaines entières?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais en d'autres circonstances, alors que
+la maison était ouverte à tout le monde.</p>
+
+<p>Alors Annette, d'une voix câline:</p>
+
+<p>&mdash;Oh, maman! quelques jours encore, deux ou
+trois. Il m'apprend si bien à jouer au tennis. Je
+me fâche quand je perds, et puis après je suis si
+contente d'avoir fait des progrès!</p>
+
+<p>Le matin même, la comtesse projetait de faire
+durer jusqu'au dimanche ce séjour mystérieux de
+l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans savoir
+pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si
+bonne, lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable
+et pénétrante, une appréhension sans cause,
+tenace et confuse comme un pressentiment.</p>
+
+<p>Quand elle se retrouva seule dans sa chambre,
+elle chercha même d'où lui venait ce nouvel accès
+mélancolique.</p>
+
+<p>Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions
+dont l'effleurement a été si fugitif que la raison
+ne s'en souvient point, mais dont la vibration
+demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?&mdash;Peut-être.
+Laquelle? Elle se rappela bien quelques
+inavouables contrariétés dans les mille nuances de
+sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque minute
+apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment
+trop menues pour lui laisser ce découragement. «Je
+suis exigeante, pensa-t-elle. Je n'ai pas le droit de
+me tourmenter ainsi.»</p>
+
+<p>Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la
+nuit, et elle y demeura accoudée, les yeux sur la
+lune.</p>
+
+<p>Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se
+promenait devant le château.&mdash;«Pourquoi a-t-il
+dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle; pourquoi ne
+m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il
+pas demandé de venir avec lui? Il sait bien que
+cela m'aurait rendue si heureuse. A quoi songe-t-il
+donc?»</p>
+
+<p>Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette
+promenade, qu'il avait préféré s'en aller seul par
+cette belle nuit, seul, un cigare à la bouche, car
+elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il
+aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette
+idée qu'il n'avait pas sans cesse besoin d'elle, sans
+cesse envie d'elle, lui jeta dans l'âme un nouveau
+ferment d'amertume.</p>
+
+<p>Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir,
+pour n'être plus tentée de l'appeler, quand il leva
+les yeux et l'aperçut. Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse?</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous aussi, à ce que je vois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je fume tout simplement.</p>
+
+<p>Elle ne put résister au désir de demander:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne m'avez-vous pas prévenue que
+vous sortiez?</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre,
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Alors bonsoir, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, comtesse.</p>
+
+<p>Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et
+pleura; et la femme de chambre, appelée pour la
+mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui dit avec
+compassion:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Madame va encore se faire une vilaine
+figure, pour demain.</p>
+
+<p>La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par
+des cauchemars. Dès son réveil, avant de sonner,
+elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses rideaux
+pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits
+tirés, les paupières gonflées, le teint jaune; et le
+chagrin qu'elle en éprouva fut si violent, qu'elle
+eut envie de se dire malade, de garder le lit et de
+ne se pas montrer jusqu'au soir.</p>
+
+<p>Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle,
+irrésistible, de partir tout de suite, par le premier
+train, de quitter ce pays clair où l'on voyait trop
+dans le grand jour des champs, les ineffaçables fatigues
+du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans
+la demi-ombre des appartements, où les rideaux
+lourds, même en plein midi, ne laissent entrer
+qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même,
+belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette
+lueur éteinte et discrète. Alors le visage d'Annette
+lui passa devant les yeux, rouge, un peu dépeigné,
+si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit
+l'inquiétude inconnue dont avait souffert son
+âme. Elle n'était point jalouse de la beauté de sa
+fille! Non, certes, mais elle sentait, elle s'avouait
+pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se
+montrer près d'elle, en plein soleil.</p>
+
+<p>Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna
+des ordres pour le départ, écrivit des dépêches,
+commanda même par le télégraphe son dîner du
+soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua
+ses instructions dernières, régla tout en moins
+d'une heure, en proie à une impatience fébrile et
+grandissante.</p>
+
+<p>Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus
+de cette décision, l'interrogèrent avec surprise.
+Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour ce
+brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent
+un peu et montrèrent leur mécontentement
+jusqu'à l'instant de se séparer dans la cour de la
+gare, à Paris.</p>
+
+<p>La comtesse, tendant la main au peintre, lui
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous venir dîner demain?</p>
+
+<p>Il répondit, un peu boudeur:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est
+pas gentil, ce que vous avez fait. Nous étions si
+bien, là-bas, tous les trois!</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Dès que la comtesse fut seule avec sa fille dans
+son coupé qui la ramenait à l'hôtel, elle se sentit
+soudain tranquille, apaisée comme si elle venait
+de traverser une crise redoutable. Elle respirait
+mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec
+joie toute cette ville, dont les vrais Parisiens semblent
+porter les détails familiers dans leurs yeux et
+dans leur coeur. Chaque boutique aperçue lui faisait
+prévoir les suivantes alignées le long du boulevard,
+et deviner la figure du marchand si souvent
+entrevu derrière sa vitrine, Elle se sentait sauvée!
+de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel
+sujet?</p>
+
+<p>Quand la voiture fût arrêtée sous la voûte de la
+porte cochère, elle descendit légèrement et entra,
+comme on fait, dans l'ombre de l'escalier, puis
+dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de
+sa chambre. Alors elle demeura debout quelques
+moments, contente d'être là, en sécurité, dans ce
+jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire à
+peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut
+montrer ce qui plaît et cacher ce qu'on veut; et le
+souvenir irraisonné de l'éclatante lumière qui baignait
+la campagne demeurait encore en elle comme
+l'impression d'une souffrance finie.</p>
+
+<p>Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui
+venait de rentrer, l'embrassa avec affection, et souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin
+vous ramènerait. Je n'ai pas été maladroit en
+vous l'envoyant.</p>
+
+<p>Annette répondit gravement, de cette voix particulière
+qu'elle prenait quand elle plaisantait sans
+rire:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait
+pas se décider.</p>
+
+<p>Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.</p>
+
+<p>La porte étant interdite, personne ne vint ce
+soir-là. Le lendemain, Mme de Guilleroy passa toute
+sa journée dans les magasins de deuil pour choisir
+et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle
+aimait depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance,
+ces longues séances d'essayage devant les
+glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans la
+maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous
+les détails de cette minutieuse répétition, dans ces
+coulisses de la vie parisienne. Elle adorait le bruit
+des robes des «demoiselles» accourues à son entrée,
+leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations;
+et madame la couturière, la modiste ou la
+corsetière, était pour elle une personne de valeur,
+qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait son
+opinion pour demander un conseil. Elle adorait
+encore plus se sentir maniée par les mains habiles
+des jeunes filles qui la dévêtaient et la rhabillaient
+en la faisant pivoter doucement devant son reflet
+gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient
+sur sa peau, sur son cou, ou dans ses
+cheveux était une des meilleures et des plus
+douces petites gourmandises de sa vie de femme
+élégante.</p>
+
+<p>Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine
+angoisse qu'elle allait passer, sans voile et nu-tête,
+devant tous ces miroirs sincères. Sa première
+visite chez la modiste la rassura. Les trois chapeaux
+qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en
+pouvait douter, et quand la marchande lui eut dit
+avec conviction: «Oh! Madame la Comtesse, les
+blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle
+s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance,
+chez les autres fournisseurs.</p>
+
+<p>Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse
+venue pour la voir et annonçant qu'elle
+reviendrait dans la soirée; puis elle écrivit des
+lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise
+que ce simple changement de lieu eût reculé dans
+un passé qui semblait déjà lointain le grand malheur
+qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se
+convaincre que son retour de Roncières datât seulement
+de la veille, tant l'état de son âme était
+modifié depuis sa rentrée à Paris, comme si ce
+petit déplacement eût cicatrisé ses plaies.</p>
+
+<p>Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en
+l'apercevant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes éblouissante, ce soir!</p>
+
+<p>Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur.</p>
+
+<p>Comme on quittait la table, le comte, qui avait
+une passion pour le billard, offrit à Bertin de faire
+une partie ensemble, et les deux femmes les
+accompagnèrent dans la salle de billard, où le café
+fut servi.</p>
+
+<p>Les hommes jouaient encore quand la duchesse
+fut annoncée, et tous rentrèrent au salon. Mme de
+Corbelle et son mari se présentèrent en même
+temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques
+minutes, il sembla, au ton dolent des paroles, que
+tout le monde allait pleurer; mais, peu à peu,
+après les attendrissements et les interrogations,
+un autre courant d'idées passa; les timbres, tout
+à coup, s'éclaircirent, et on se mit à causer naturellement,
+comme si l'ombre du malheur qui assombrissait,
+à l'instant même, tout ce monde, se
+fût soudain dissipée.</p>
+
+<p>Alors Bertin se leva, prit Annette par la main,
+l'amena sous le portrait de sa mère, dans le jet de
+feu du réflecteur, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pas stupéfiant?</p>
+
+<p>La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait
+hors d'elle, et répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible!
+C'est une ressuscitée! Dire que je n'avais pas vu
+ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme je
+vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue
+alors, dans votre premier deuil de femme, non,
+dans le second, car vous aviez déjà perdu votre
+père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais
+c'est sa mère revenue sur la terre. Quel miracle!
+Sans ce portrait on ne s'en serait pas aperçu! Votre
+fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité,
+mais elle ressemble bien plus à cette toile!</p>
+
+<p>Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de
+Mme de Guilleroy, et tenant à être un des premiers
+à lui présenter «l'hommage de sa douloureuse
+sympathie».</p>
+
+<p>Il interrompit son compliment en apercevant la
+jeune fille debout contre le cadre, enfermée dans
+le même éclat de lumière, et qui semblait la soeur
+vivante de la peinture. Il s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple, voilà bien une des choses
+les plus étonnantes que j'aie vues!</p>
+
+<p>Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours
+les opinions établies, s'émerveillèrent à leur
+tour avec une ardeur plus discrète.</p>
+
+<p>Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait
+peu à peu, comme si les exclamations étonnées de
+toutes ces gens l'eussent comprimé en lui faisant
+mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille à côté
+de son image, et un énervement l'envahissait. Elle
+avait envie de crier: «Mais taisez-vous donc. Je
+le sais bien qu'elle me ressemble!»</p>
+
+<p>Jusqu'à la fin de la soirée, elle demeura mélancolique,
+perdant de nouveau la confiance qu'elle
+avait retrouvée la veille.</p>
+
+<p>Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de
+Farandal fut annoncé. Le peintre, en le voyant
+entrer et s'approcher de la maîtresse de maison,
+se leva, glissa derrière son fauteuil en murmurant: «Allons bon! voilà cette grande bête, maintenant»,
+puis, ayant fait un détour, il gagna la
+porte et s'en alla.</p>
+
+<p>La comtesse, après avoir reçu les compliments
+du nouveau venu, chercha des yeux Olivier, pour
+reprendre avec lui la causerie qui l'intéressait. Ne
+l'apercevant plus, elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! le grand homme est parti?</p>
+
+<p>Son mari répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, ma chère, je viens de le voir
+sortir à l'anglaise.</p>
+
+<p>Elle fut surprise, réfléchit quelques instants,
+puis se mit à causer avec le marquis.</p>
+
+<p>Les intimes, d'ailleurs, se retirèrent bientôt par
+discrétion, car elle leur avait seulement entr'ouvert
+sa porte, sitôt après son malheur.</p>
+
+<p>Alors, quand elle se retrouva étendue en son lit,
+toutes les angoisses qui l'avaient assaillie à la campagne
+reparurent. Elles se formulaient davantage;
+elle les éprouvait plus nettement; elle se sentait
+vieille!</p>
+
+<p>Ce soir-là, pour la première fois, elle avait compris
+que dans son salon, où jusqu'alors elle était
+seule admirée, complimentée, fêtée, aimée, une
+autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris
+cela, tout d'un coup, en sentant les hommages s'en
+aller vers Annette. Dans ce royaume, la maison
+d'une jolie femme, dans ce royaume où elle ne
+supporte aucun ombrage, d'où elle écarte avec un
+soin discret et tenace toute redoutable comparaison,
+où elle ne laisse entrer ses égales que pour
+essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien
+que sa fille allait devenir la souveraine. Comme il
+avait été bizarre, ce serrement de coeur quand tous
+les yeux s'étaient tournés vers Annette que Bertin
+tenait par la main, debout à côté du tableau. Elle
+s'était sentie soudain disparue, dépossédée, détrônée.
+Tout le monde regardait Annette, personne
+ne s'était plus tourné vers elle! Elle était si bien
+accoutumée à entendre des compliments et des
+flatteries, chaque fois qu'on admirait son portrait,
+elle était si sûre des phrases élogieuses, dont elle
+ne tenait point compte mais dont elle se sentait
+tout de même chatouillée, que cet abandon, cette
+défection inattendue, cette admiration portée tout
+à coup tout entière vers sa fille, l'avaient plus remuée,
+étonnée, saisie que s'il se fût agi de n'importe
+quelle rivalité en n'importe quelle circonstance.</p>
+
+<p>Mais comme elle avait une de ces natures qui,
+dans toutes les crises, après le premier abattement,
+réagissent, luttent et trouvent des arguments de
+consolation, elle songea qu'une fois sa chère fillette
+mariée, quand elles cesseraient de vivre sous
+le même toit, elle n'aurait plus à supporter cette
+incessante comparaison qui commençait à lui devenir
+trop pénible sous le regard de son ami.</p>
+
+<p>Cependant, la secousse avait été très forte. Elle
+eut la fièvre et ne dormit guère.</p>
+
+<p>Au matin, elle s'éveilla lasse et courbaturée, et
+alors surgit en elle un besoin irrésistible d'être
+réconfortée, d'être secourue, de demander aide à
+quelqu'un qui pût la guérir de toutes ces peines,
+de toutes ces misères morales et physiques.</p>
+
+<p>Elle se sentait vraiment si mal à l'aise, si faible,
+que l'idée lui vint de consulter son médecin. Elle
+allait peut-être tomber gravement malade, car il
+n'était pas naturel qu'elle passât en quelques
+heures par ces phases successives de souffrance et
+d'apaisement. Elle le fit donc appeler par dépêche
+et l'attendit.</p>
+
+<p>Il arriva vers onze heures. C'était un de ces sérieux
+médecins mondains dont les décorations et
+les titres garantissent la capacité, dont le savoir-faire
+égale au moins le simple savoir, et qui ont
+surtout, pour toucher aux maux des femmes, des
+paroles habiles plus sûres que des remèdes.</p>
+
+<p>Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ça n'est pas grave. Avec des yeux
+comme les vôtres, on n'est jamais bien malade.</p>
+
+<p>Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce
+début et lui conta ses faiblesses, ses énervements,
+ses mélancolies, puis, sans appuyer, ses mauvaises
+mines inquiétantes. Après qu'il l'eut écoutée avec un
+air d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre
+chose que son appétit, comme s'il connaissait bien
+la nature secrète de ce mal féminin, il l'ausculta,
+l'examina, tâta du bout du doigt la chair des épaules,
+soupesa les bras, ayant sans doute rencontré sa
+pensée, et compris avec sa finesse de praticien qui
+soulève tous les voiles, qu'elle le consultait pour
+sa beauté bien plus que pour sa santé, puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous avons de l'anémie, des troubles
+nerveux. Ça n'est pas étonnant, puisque vous venez
+d'éprouver un gros chagrin. Je vais vous faire
+une petite ordonnance qui mettra bon ordre à cela.
+Mais, avant tout, il faut manger des choses fortifiantes,
+prendre du jus de viande, ne pas boire
+d'eau, mais de la bière. Je vais vous indiquer une
+marque excellente. Ne vous fatiguez pas à veiller,
+mais marchez le plus que vous pourrez. Dormez
+beaucoup et engraissez un peu. C'est tout ce que
+je peux vous conseiller, madame et belle cliente.</p>
+
+<p>Elle l'avait écouté avec un intérêt ardent, cherchant
+à deviner tous les sous-entendus.</p>
+
+<p>Elle saisit le dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai maigri. J'étais un peu trop forte à
+un moment, et je me suis peut-être affaiblie en me
+mettant à la diète.</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal à rester
+maigre quand on l'a toujours été, mais quand
+on maigrit par principe, c'est toujours aux dépens
+de quelque chose. Cela, heureusement, se répare
+vite. Adieu, madame.</p>
+
+<p>Elle se sentait mieux déjà, plus alerte; et elle
+voulut qu'on allât chercher pour le déjeuner la
+bière qu'il avait indiquée, à la maison de vente
+principale, afin de l'avoir plus fraîche.</p>
+
+<p>Elle sortait de table quand Bertin fut introduit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je
+viens vous interroger. Faites-vous quelque chose,
+tantôt?</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien; pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Et Annette?</p>
+
+<p>&mdash;Rien non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre
+heures?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais à quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;J'esquisse ma figure de la Rêverie, dont je
+vous ai parlé en vous demandant si votre fille
+pourrait me donner quelques instants de pose.
+Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement
+une heure aujourd'hui. Voulez-vous?</p>
+
+<p>La comtesse hésitait, ennuyée sans savoir de
+quoi. Elle répondit cependant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, mon ami, nous serons chez
+vous à quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Vous êtes la complaisance même.</p>
+
+<p>Et il s'en alla préparer sa toile et étudier son sujet
+pour ne point trop fatiguer le modèle.</p>
+
+<p>Alors la comtesse sortit seule, à pied, afin de
+compléter ses achats. Elle descendit aux grandes
+rues centrales, puis remonta le boulevard Malesherbes
+à pas lents, car elle se sentait les jambes
+rompues. Comme elle passait devant Saint-Augustin,
+une envie la saisit d'entrer dans cette église
+et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnée,
+soupira d'aise en goûtant l'air frais de la vaste nef,
+prit une chaise, et s'assit.</p>
+
+<p>Elle était religieuse comme le sont beaucoup
+de Parisiennes. Elle croyait à Dieu sans aucun
+doute, ne pouvant admettre l'existence de l'Univers,
+sans l'existence d'un créateur. Mais associant,
+comme fait tout le monde, les attributs de
+la Divinité avec la nature de la matière créée à
+portée de son oeil, elle personnifiait à peu près
+son Éternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre,
+sans avoir pour cela d'idées bien nettes sur ce que
+pouvait être, en réalité, ce mystérieux Fabricant.</p>
+
+<p>Elle y croyait fermement, l'adorait théoriquement,
+et le redoutait très vaguement, car elle
+ignorait en toute conscience ses intentions et ses
+volontés, n'ayant qu'une confiance très limitée
+dans les prêtres qu'elle considérait tous comme
+des fils de paysans réfractaires au service des
+armes. Son père, bourgeois parisien, ne lui ayant
+imposé aucun principe de dévotion, elle avait pratiqué
+avec nonchalance jusqu'à son mariage. Alors,
+sa situation nouvelle réglant plus strictement ses
+obligations apparentes envers l'Église, elle s'était
+conformée avec ponctualité à cette légère servitude.</p>
+
+<p>Elle était dame patronnesse de crèches nombreuses
+et très en vue, ne manquait jamais la
+messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumône
+pour elle, directement, et, pour le monde, par
+l'intermédiaire d'un abbé, vicaire de sa paroisse.</p>
+
+<p>Elle avait prié souvent par devoir, comme le
+soldat monte la garde à la porte du général. Quelquefois
+elle avait prié parce que son coeur était
+triste, quand elle redoutait surtout les abandons
+d'Olivier. Sans confier au ciel, alors, la cause de sa
+supplication, traitant Dieu avec la même hypocrisie
+naïve qu'un mari, elle lui demandait de la secourir.
+A la mort de son père, autrefois, puis tout récemment
+à la mort de sa mère, elle avait eu des
+crises violentes de ferveur, des implorations passionnées,
+des élans vers Celui qui veille sur nous
+et qui console.</p>
+
+<p>Et voilà qu'aujourd'hui, dans cette église où elle
+venait d'entrer par hasard, elle se sentait tout à
+coup un besoin profond de prier, de prier non pour
+quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle,
+pour elle seule, ainsi que déjà, l'autre jour, elle
+avait fait sur la tombe de sa mère. Il lui fallait de
+l'aide de quelque part, et elle appelait Dieu maintenant
+comme elle avait appelé un médecin, le
+matin même.</p>
+
+<p>Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le
+silence de l'église que troublait par moments un
+bruit de pas. Puis, tout à coup, comme si une
+pendule eût sonné dans son coeur, elle eut un réveil
+de ses souvenirs, tira sa montre, tressaillit en
+voyant qu'il allait être quatre heures, et se sauva
+pour prendre sa fille, qu'Olivier, déjà, devait
+attendre.</p>
+
+<p>Elles trouvèrent l'artiste dans son atelier, étudiant
+sur la toile la pose de sa Rêverie. Il voulait
+reproduire exactement ce qu'il avait vu au parc
+Monceau, en se promenant avec Annette: une fille
+pauvre, rêvant, un livre ouvert sur les genoux. Il
+avait beaucoup hésité s'il la ferait laide ou jolie?
+Laide, elle aurait plus de caractère, éveillerait
+plus de pensée, plus d'émotion, contiendrait plus
+de philosophie. Jolie, elle séduirait davantage,
+répandrait plus de charme, plairait mieux.</p>
+
+<p>Le désir de faire une étude d'après sa petite
+amie le décida. La Rêveuse serait jolie, et pourrait,
+par suite, réaliser son rêve poétique, un jour ou
+l'autre, tandis que laide demeurerait condamnée
+au rêve sans fin et sans espoir.</p>
+
+<p>Dès que les deux femmes furent entrées, Olivier
+dit en se frottant les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle Nané, nous allons
+donc travailler ensemble.</p>
+
+<p>La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit
+dans un fauteuil et regarda Olivier plaçant dans le
+jour voulu une chaise de jardin en jonc de fer. Il
+ouvrit ensuite sa bibliothèque pour chercher un
+livre, puis, après une hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui
+un volume de Victor Hugo.</p>
+
+<p>&mdash;<i>La Légende des siècles?</i></p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien.</p>
+
+<p>Il reprit alors:</p>
+
+<p>&mdash;Petite, assieds-toi là et prends ce recueil de
+vers. Cherche la page... la page 336, où tu trouveras
+une pièce intitulée: <i>les Pauvres Gens</i>.
+Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins,
+tout doucement, mot à mot, et laisse-toi griser,
+laisse-toi attendrir. Ecoute ce que te dira ton coeur.
+Puis, ferme le bouquin, lève les yeux, pense et
+rêve... Moi, je vais préparer mes instruments de
+travail.</p>
+
+<p>Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais,
+tout en vidant sur la fine planchette les tubes de
+plomb d'où sortaient, en se tordant, de minces
+serpents de couleur, il se retournait de temps en
+temps pour regarder la jeune fille absorbée dans
+sa lecture.</p>
+
+<p>Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne
+savait plus ce qu'il faisait et brouillait les tons en
+mêlant les petits tas de pâte, tant il retrouvait soudain
+devant cette apparition, devant cette résurrection,
+dans ce même endroit, après douze ans,
+une irrésistible poussée d'émotion.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait fini de lire et regardait
+devant elle. S'étant approché, il aperçut en ses
+yeux deux gouttes claires qui, se détachant, coulaient
+sur les joues. Alors il tressaillit d'une de ces
+secousses qui jettent un homme hors de lui, et il
+murmura, en se tournant vers la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu, qu'elle est belle!</p>
+
+<p>Mais il demeura stupéfait devant le visage livide
+et convulsé de Mme de Guilleroy.</p>
+
+<p>De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur,
+elle les contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha,
+saisi d'inquiétude, en demandant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous parler.</p>
+
+<p>S'étant levée, elle dit, à Annette rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot
+à dire à M. Bertin.</p>
+
+<p>Puis elle passa vite dans le petit salon voisin où
+il faisait souvent attendre ses visiteurs. Il la suivit,
+la tête brouillée, ne comprenant pas. Dès qu'ils
+furent seuls, elle lui saisit les deux mains et balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites
+plus poser!</p>
+
+<p>Il murmura, troublé:</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
+
+<p>Elle répondit d'une voix précipitée:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne
+le sentez donc pas, vous, pourquoi? Oh! j'aurais
+dû le deviner plus tôt, moi, mais je viens seulement
+de le découvrir tout à l'heure... Je ne peux
+rien vous dire maintenant... rien... Allez chercher
+ma fille. Racontez-lui que je me trouve souffrante,
+faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes
+nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>Elle semblait prête à se rouler dans une crise de
+nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez
+chercher ma fille et faites venir un fiacre.</p>
+
+<p>Il dut obéir et rentra dans l'atelier. Annette, sans
+soupçons, s'était remise à lire, ayant le coeur
+inondé de tristesse par l'histoire poétique et lamentable.
+Olivier lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère est indisposée. Elle a failli se trouver
+mal en entrant dans le petit salon. Va la rejoindre.
+J'apporte de l'éther.</p>
+
+<p>Il sortit, courut prendre un flacon dans sa
+chambre, et puis revint.</p>
+
+<p>Il les trouva pleurant dans les bras l'une de
+l'autre. Annette, attendrie par les <i>Pauvres Gens</i>,
+laissait couler son émotion, et la comtesse se soulageait
+un peu en confondant sa peine avec ce
+doux chagrin, en mêlant ses larmes avec celles de
+sa fille.</p>
+
+<p>Il attendit quelque temps, n'osant parler et les
+regardant, oppressé lui-même d'une incompréhensible
+mélancolie.</p>
+
+<p>Il dit enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien. Allez-vous mieux?</p>
+
+<p>La comtesse répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez
+demandé une voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous l'aurez tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de
+chagrins depuis quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;La voiture est avancée! annonça bientôt un
+domestique.</p>
+
+<p>Et Bertin, plein d'angoisses secrètes, soutint
+jusqu'à la portière son amie pâle et encore défaillante,
+dont il sentait battre le coeur sous le corsage.</p>
+
+<p>Quand il fut seul, il se demanda: «Mais qu'a-t-elle
+donc? pourquoi cette crise?» Et il se mit à
+chercher, rôdant autour de la vérité sans se décider
+à la découvrir. A la fin, il s'en approcha: «Voyons,
+se dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour à
+sa fille? Non, ce serait trop fort!» Et combattant,
+avec des arguments ingénieux et loyaux, cette conviction
+supposée, il s'indigna qu'elle eût pu prêter
+un instant à cette affection saine, presque paternelle,
+une apparence quelconque de galanterie. Il
+s'irritait peu à peu contre la comtesse, n'admettant
+point qu'elle osât le soupçonner d'une pareille
+vilenie, d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait,
+en lui répondant tout à l'heure, de ne lui
+point ménager les termes de sa révolte.
+Il sortit bientôt pour se rendre chez elle, impatient
+de s'expliquer. Tout le long de la route il
+prépara, avec une croissante irritation, les raisonnements
+et les phrases qui devaient le justifier et
+le venger d'un pareil soupçon.</p>
+
+<p>Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage
+altéré de souffrance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi
+donc, ma chère amie, la scène étrange de tout
+à l'heure.</p>
+
+<p>Elle répondit, d'une voix brisée:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, vous n'avez pas encore compris?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon coeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, au fond de votre coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez bien au fond de votre coeur s'il
+ne s'y trouve rien de dangereux pour vous et pour
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète que je ne comprends pas. Je
+devine qu'il y a quelque chose dans votre imagination,
+mais, dans ma conscience, je ne vois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous parle pas de votre conscience,
+je vous parle de votre coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas deviner les énigmes. Je vous
+prie d'être plus claire.</p>
+
+<p>Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit
+celles du peintre et les garda, puis, comme si chaque
+mot l'eût déchirée:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mon ami, vous allez vous
+éprendre de ma fille.</p>
+
+<p>Il retira brusquement ses mains, et, avec une
+vivacité d'innocent qui se débat contre une prévention
+honteuse, avec des gestes vifs, une animation
+grandissante, il se défendit en l'accusant à
+son tour, elle, de l'avoir ainsi soupçonné.</p>
+
+<p>Elle le laissa parler longtemps, obstinément incrédule,
+sûre de ce qu'elle avait dit, puis elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vous soupçonne pas, mon ami.
+Vous ignorez ce qui se passe en vous comme je
+l'ignorais moi-même ce matin. Vous me traitez
+comme si je vous accusais d'avoir voulu séduire
+Annette. Oh, non! oh, non! Je sais combien vous
+êtes loyal, digne de toute estime et de toute confiance.
+Je vous prie seulement, je vous supplie de
+regarder au fond de votre coeur si l'affection que
+vous commencez à avoir, malgré vous, pour ma
+fille, n'a pas un caractère un peu différent d'une
+simple amitié.</p>
+
+<p>Il se fâcha, et s'agitant de plus en plus, se mit à
+plaider de nouveau sa loyauté, comme il avait fait,
+tout seul, dans la rue, en venant.</p>
+
+<p>Elle attendit qu'il eût fini ses phrases; puis, sans
+colère, sans être ébranlée en sa conviction, mais
+affreusement pâle, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, je sais bien tout ce que vous me
+dites, et je le pense ainsi que vous. Mais je suis
+sûre de ne pas me tromper. Ecoutez, réfléchissez,
+comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est
+trop tout ce que j'étais autrefois quand vous avez
+commencé à m'aimer, pour que vous ne vous mettiez
+pas à l'aimer aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, s'écria-t-il, vous osez me jeter une
+chose pareille à la face sur cette simple supposition
+et ce ridicule raisonnement: Il m'aime, ma
+fille me ressemble&mdash;donc il l'aimera.</p>
+
+<p>Mais voyant le visage de la comtesse s'altérer de
+plus en plus, il continua, d'un ton plus doux:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ma chère Any, mais c'est justement
+parce que je vous retrouve en elle, que cette fillette
+me plaît beaucoup. C'est vous, vous seule
+que j'aime en la regardant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est justement ce dont je commence à
+tant souffrir, et ce que je redoute si fort. Vous ne
+démêlez point encore ce que vous sentez. Vous ne
+vous y tromperez plus dans quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Any, je vous assure que vous devenez folle.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous des preuves?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez pas venu à Roncières depuis trois
+ans, malgré mes instances. Mais vous vous êtes
+précipité quand on vous a proposé d'aller nous
+chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne
+pas vous avoir laissée seule, là-bas, vous sachant
+malade, après la mort de votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de
+revoir Annette est chez vous si impérieux, que
+vous n'avez pu laisser passer la journée d'aujourd'hui
+sans me demander de la conduire chez vous,
+sous prétexte de pose.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne supposez pas que c'est vous que
+je cherchais à voir?</p>
+
+<p>&mdash;En ce moment vous argumentez contre vous-même,
+vous cherchez à vous convaincre, vous ne
+me trompez pas. Écoutez encore. Pourquoi êtes-vous
+parti brusquement, avant-hier soir, quand le
+marquis de Farandal est entré? Le savez-vous?</p>
+
+<p>Il hésita, fort surpris, fort inquiet, désarmé par
+cette observation. Puis, lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Mais... je ne sais trop... j'étais fatigué... et
+puis, pour être franc, cet imbécile m'énerve.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis quand?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, je vous ai entendu faire son éloge. Il
+vous plaisait autrefois. Soyez tout à fait sincère,
+Olivier.</p>
+
+<p>Il réfléchit quelques instants, puis, cherchant
+ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est possible que la grande tendresse
+que j'ai pour vous me fasse assez aimer tous les
+vôtres pour modifier mon opinion sur ce niais,
+qu'il m'est indifférent de rencontrer, de temps en
+temps, mais que je serais fâché de voir chez vous
+presque chaque jour.</p>
+
+<p>&mdash;La maison de ma fille ne sera pas la mienne.
+Mais cela suffit. Je connais la droiture de votre
+coeur. Je sais que vous réfléchirez beaucoup à ce
+que je viens de vous dire. Quand vous aurez réfléchi,
+vous comprendrez que je vous ai montré
+un gros danger, alors qu'il est encore temps d'y
+échapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre
+chose, voulez-vous?</p>
+
+<p>Il n'insista pas, mal à l'aise maintenant, ne
+sachant plus trop ce qu'il devait penser, ayant, en
+effet, besoin de réfléchir. Et il s'en alla, après un
+quart d'heure d'une conversation quelconque.</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>A petits pas, Olivier retournait chez lui, troublé
+comme s'il venait d'apprendre un honteux secret
+de famille. Il essayait de sonder son coeur, de voir
+clair en lui, de lire ces pages intimes du livre intérieur
+qui semblent collées l'une à l'autre, et que
+seul, parfois, un doigt étranger peut retourner en
+les séparant. Certes, il ne se croyait pas amoureux
+d'Annette! La comtesse, dont la jalousie ombrageuse
+ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de
+loin, le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât.
+Mais ce péril pouvait-il exister, demain, après-demain,
+dans un mois? C'est à cette question sincère
+qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes,
+la petite remuait ses instincts de tendresse, mais
+ils sont si nombreux dans l'homme ces instincts-là,
+qu'il ne fallait pas confondre les redoutables
+avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les
+chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure
+soyeuse sans être saisi d'une envie irrésistible,
+sensuelle, de caresser leur dos onduleux et
+doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction
+qui le poussait vers la jeune fille ressemblait un
+peu à ces désirs obscurs et innocents qui font
+partie de toutes les vibrations incessantes et inapaisables
+des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et
+ses yeux d'homme étaient séduits par sa fraîcheur,
+par cette poussée de belle vie claire, par cette sève
+de jeunesse éclatant en elle; et son coeur, plein
+des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse,
+trouvant, dans l'extraordinaire ressemblance
+d'Annette avec sa mère, un rappel d'émotions anciennes,
+des émotions endormies du début de son
+amour, avait peut-être un peu tressailli sous la
+sensation d'un réveil. Un réveil? Oui? C'était
+cela? Cette idée l'illumina. Il se sentait réveillé
+après des années de sommeil. S'il avait aimé la
+petite sans s'en douter, il aurait éprouvé près
+d'elle ce rajeunissement de l'être entier, qui crée
+un homme différent dès que s'allume en lui la
+flamme d'un désir nouveau. Non, cette enfant
+n'avait fait que souffler sur l'ancien feu! C'était
+bien toujours la mère qu'il aimait, mais un peu
+plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille,
+de ce recommencement d'elle-même. Et il formula
+cette constatation par ce sophisme rassurant:
+On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'émouvoir
+souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun
+exerce sur chacun des attractions et des répulsions.
+Toutes ces influences font naître l'amitié,
+les caprices, des envies de possession, des ardeurs
+vives et passagères, mais non pas de l'amour
+véritable. Pour qu'il existe, cet amour, il faut que
+les deux êtres soient tellement nés l'un pour
+l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par
+tant de points, par tant de goûts pareils, par tant
+d'affinités de la chair, de l'esprit, du caractère, se
+sentent liés par tant de choses de toute nature,
+que cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on
+aime, en somme, ce n'est pas tant Mme X... ou
+M. Z..., c'est une femme ou un homme, une créature
+sans nom, sortie de la Nature, cette grande
+femelle, avec des organes, une forme, un coeur,
+un esprit, une manière d'être générale qui attirent
+comme un aimant nos organes, nos yeux, nos
+lèvres, notre coeur, notre pensée, tous nos appétits
+sensuels et intelligents. On aime un type, c'est-à-dire
+la réunion, dans une seule personne, de toutes
+les qualités humaines qui peuvent nous séduire
+isolément dans les autres.</p>
+
+<p>Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce
+type, et la durée de leur liaison, dont il ne se lassait
+pas, le lui prouvait d'une façon certaine. Or,
+Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait
+été sa mère, au point de tromper les yeux. Il n'y
+avait donc rien d'étonnant à ce que son coeur
+d'homme se laissât un peu surprendre, sans se
+laisser entraîner. Il avait adoré une femme! Une
+autre femme naissait d'elle, presque pareille. Il ne
+pouvait vraiment se défendre de reporter sur la
+seconde un léger reste affectueux de rattachement
+passionné qu'il avait eu pour la première. Il n'y
+avait là rien de mal; il n'y avait là aucun danger.
+Son regard et son souvenir se laissaient seuls illusionner
+par cette apparence de résurrection; mais
+son instinct ne s'égarait pas, car il n'avait jamais
+éprouvé pour la jeune fille le moindre trouble de
+désir.</p>
+
+<p>Cependant la comtesse lui reprochait d'être
+jaloux du marquis. Était-ce vrai? Il fit de nouveau
+un examen de conscience sévère et constata
+qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant
+à cela, après tout? N'est-on pas jaloux à
+chaque instant d'hommes qui font la cour à n'importe
+quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la
+rue, au restaurant, au théâtre, une petite inimitié
+contre le monsieur qui passe ou qui entre avec
+une belle fille au bras? Tout possesseur de femme
+est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur
+que les autres mâles envient. Et puis, sans entrer
+dans ces considérations de physiologie, s'il était
+normal qu'il eût pour Annette une sympathie un
+peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne
+devenait-il pas naturel qu'il sentît en lui s'éveiller
+un peu de haine animale contre le mari futur? Il
+dompterait sans peine ce vilain sentiment.</p>
+
+<p>Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur
+de mécontentement contre lui-même et
+contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour
+n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il
+sentirait en elle? Ne devrait-il pas veiller, avec
+une attention scrupuleuse et fatigante, sur toutes
+ses paroles, sur tous ses actes, sur ses regards,
+sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune
+fille, car tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait,
+allait devenir suspect à la mère. Il rentra chez
+lui grincheux et se mit à fumer des cigarettes,
+avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes
+pour mettre le feu à son tabac. Il essaya
+en vain de travailler. Sa main, son oeil et son esprit
+semblaient déshabitués de la peinture, comme s'ils
+l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient
+connu et pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la
+finir, une petite toile commencée:&mdash;un coin de
+rue où chantait un aveugle,&mdash;et il la regardait
+avec une indifférence invincible, avec une telle
+impuissance à la continuer qu'il s'assit devant, sa
+palette à la main, et l'oublia, tout en continuant
+à la contempler avec une fixité attentive et distraite.</p>
+
+<p>Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne
+marchait pas, des interminables minutes, commença
+à le ronger de sa fièvre intolérable. Jusqu'à
+son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que
+ferait-il puisqu'il ne pouvait travailler? L'idée de
+la rue le fatiguait d'avance, l'emplissait du dégoût
+des trottoirs, des passants, des voitures et des
+boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là,
+une visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la
+haine instantanée de toutes les gens qu'il connaissait.</p>
+
+<p>Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier
+de long en large, en regardant à chaque retour
+vers la pendule l'aiguille déplacée de quelques
+secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de la
+porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de
+verve, d'élan, d'entrain, d'exécution féconde et
+facile, c'étaient des récréations délicieuses, ces
+allées et venues à travers la grande pièce égayée,
+animée, échauffée par le travail; mais, aux heures
+d'impuissance et de nausée, aux heures misérables
+où rien ne lui paraissait valoir la peine
+d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade
+abominable du prisonnier dans son cachot.
+Si seulement il avait pu dormir, rien qu'une heure,
+sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il s'agiterait
+jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui
+venait donc cette subite attaque d'humeur noire?</p>
+
+<p>Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me
+mettre dans un pareil état sur une cause insignifiante.</p>
+
+<p>Alors, il songea à prendre un livre. Le volume
+de la <i>Légende des Siècles</i> était demeuré sur la chaise
+de fer où Annette l'avait posé. Il l'ouvrit, lut deux
+pages de vers et ne les comprit pas. Il ne les comprit
+pas plus que s'ils avaient été écrits dans une
+langue étrangère. Il s'acharna et recommença pour
+constater toujours que vraiment il n'en pénétrait
+point le sens. «Allons, se dit-il, il paraît que je
+suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura
+sur les deux heures qu'il lui fallait émietter
+jusqu'au dîner. Il se fit chauffer un bain et y demeura
+étendu, amolli, soulagé par l'eau tiède, jusqu'au
+moment où son valet de chambre apportant
+le linge le réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit
+alors au Cercle, où étaient réunis ses compagnons
+ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et des
+exclamations, car on ne l'avait point vu depuis
+quelques jours.</p>
+
+<p>&mdash;Je reviens de la campagne, dit-il.</p>
+
+<p>Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste
+Maldant, professaient pour les champs un mépris
+profond. Rocdiane et Landa y allaient chasser, il
+est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et
+dans les bois que le plaisir de regarder tomber
+sous leurs plombs, pareils à des loques de plumes,
+les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir les petits
+lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq
+ou six fois de suite sur la tête, en montrant à
+chaque cabriole la mèche de poils blancs de leur
+queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, ils jugeaient
+la campagne assommante. Rocdiane disait:
+«Je préfère les petites femmes aux petits pois.»</p>
+
+<p>Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et
+jovial, agité par des discussions où rien d'imprévu
+ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla beaucoup.
+On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café
+et joué soixante points au billard avec le banquier
+Liverdy, il sortit, déambula quelque peu de la
+Madeleine à la rue Taitbout, passa trois fois devant
+le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit
+prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome,
+changea d'avis et se dirigea vers le Nouveau-Cirque,
+puis fit brusquement demi-tour, sans motif,
+sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard
+Malesherbes et ralentit le pas en approchant
+de la demeure de la comtesse de Guilleroy: «Elle
+trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce
+soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant
+qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il prît une
+seconde fois de ses nouvelles.</p>
+
+<p>Elle était seule avec Annette, dans le petit salon
+du fond, et travaillait toujours à la couverture
+pour les pauvres.
+Elle dit simplement, en le voyant entrer:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vous, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir.
+Comment allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, assez bien...</p>
+
+<p>Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec
+une intention marquée:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous?</p>
+
+<p>Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes
+n'avaient pas la moindre raison d'être.</p>
+
+<p>Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa
+sur lui, lentement, un regard ardent de prière et
+de doute.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, répondit-elle avec un sourire
+un peu forcé.</p>
+
+<p>Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison,
+un malaise irrésistible l'envahit, une sorte de
+paralysie des idées plus complète encore que celle
+qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.</p>
+
+<p>La comtesse dit à sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne
+pas.</p>
+
+<p>Il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que faisait-elle donc?</p>
+
+<p>&mdash;Elle étudiait une fantaisie.</p>
+
+<p>Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait
+de l'oeil, sans y songer, ainsi qu'il faisait toujours,
+en la trouvant jolie. Alors il sentit sur lui le regard
+de la mère, et brusquement il tourna la tête, comme
+s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre
+du salon.</p>
+
+<p>La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit
+étui d'or qu'elle avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et
+lui tendant des cigarettes:</p>
+
+<p>&mdash;Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça,
+lorsque nous sommes seuls ici.</p>
+
+<p>Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une
+musique d'un goût ancien, gracieuse et légère, une
+de ces musiques qui semblent avoir été inspirées
+à l'artiste par un soir très doux de clair de lune,
+au printemps.</p>
+
+<p>Olivier demanda:</p>
+
+<p>&mdash;De qui est-ce donc?</p>
+
+<p>La comtesse répondit:</p>
+
+<p>&mdash;De Méhul. C'est fort peu connu et charmant.
+Un désir grandissait en lui de regarder Annette,
+et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit mouvement
+à faire, un petit mouvement du cou, car il
+apercevait de côté les deux mèches de feu des
+bougies éclairant la partition, mais il devinait si
+bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse
+de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux
+levés devant lui, intéressés, semblait-il, au fil de
+fumée grise du tabac.</p>
+
+<p>Mme de Guilleroy murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que vous avez à me dire?</p>
+
+<p>Il sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que
+la musique m'hypnotise, elle boit mes pensées. Je
+parlerai dans un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose
+pour vous, avant la mort de maman. Je ne vous
+l'ai jamais fait entendre, et je vous le jouerai tout
+à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez
+comme c'est bizarre!</p>
+
+<p>Elle avait un talent réel, et une compréhension
+subtile de l'émotion qui court dans les sons. C'était
+même là une de ses plus sûres puissances sur la
+sensibilité du peintre.</p>
+
+<p>Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre
+de Méhul, la comtesse se leva, prit sa place,
+et une mélodie étrange s'éveilla sous ses doigts,
+une mélodie dont toutes les phrases semblaient
+des plaintes, plaintes diverses, changeantes, nombreuses,
+qu'interrompait une note unique, revenue
+sans cesse, tombant au milieu des chants, les coupant,
+les scandant, les brisant, comme un cri monotone
+incessant, persécuteur, l'appel inapaisable
+d'une obsession.</p>
+
+<p>Mais Olivier regardait Annette qui venait de
+s'asseoir en face de lui, et il n'entendait rien, il ne
+comprenait pas.</p>
+
+<p>Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa
+vue comme d'une chose habituelle et bonne dont il
+venait d'être privé, la buvant sainement comme on
+boit de l'eau, quand on a soif.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?</p>
+
+<p>Il s'écria réveillé:</p>
+
+<p>&mdash;Admirable, superbe, de qui?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le savez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne le savez pas, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non.</p>
+
+<p>&mdash;De Schubert.</p>
+
+<p>Il dit avec un air de conviction profonde:</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous
+seriez exquise en recommençant.</p>
+
+<p>Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit
+à contempler Annette, mais en écoutant aussi la
+musique, afin de goûter en même temps deux
+plaisirs.</p>
+
+<p>Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre
+sa place, il obéit simplement à la naturelle duplicité
+de l'homme et ne laissa plus se fixer ses yeux
+sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en
+face de sa mère, de l'autre côté de la lampe.</p>
+
+<p>Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur
+de sa présence, comme on sent le voisinage d'un
+foyer chaud; et l'envie de glisser sur elle des
+regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse,
+le harcelait, une envie de collégien qui se hisse à
+la fenêtre de la rue dès que le maître tourne le
+dos.</p>
+
+<p>Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée
+que l'esprit, et son silence persistant pouvait
+être interprété.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le
+prit, car toute musique entendue continuait en lui
+longtemps, le jetait en des songeries qui semblaient
+la suite rêvée et plus précise des mélodies. Le chant
+des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant
+des mesures isolées, affaiblies, lointaines
+comme un écho, puis se taisait, semblait laisser la
+pensée donner un sens aux motifs et voyager à la
+recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre.
+Il tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en
+apercevant l'éclairage de féerie du parc Monceau,
+et il entra dans l'allée centrale arrondie sous les
+lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents;
+parfois un fiacre attardé passait; un homme lisait
+un journal assis sur un banc dans un bain bleuâtre
+de clarté vive, au pied du mât de bronze qui portait
+un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses,
+au milieu des arbres, répandaient dans les feuillages
+et sur les gazons leur lumière froide et puissante,
+animaient d'une vie pâle ce grand jardin de
+ville.</p>
+
+<p>Bertin, les mains derrière le dos, allait le long
+du trottoir, et il se souvenait de sa promenade avec
+Annette, en ce même parc, quand il avait reconnu
+dans sa bouche la voix de sa mère.</p>
+
+<p>Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la
+sueur fraîche des pelouses arrosées, il se sentit
+assailli par toutes les attentes passionnées qui font
+de l'âme des adolescents le canevas incohérent d'un
+infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces
+soirs-là, ces soirs de fantaisie vagabonde où il
+laissait errer son caprice dans les aventures imaginaires,
+et il s'étonna de trouver en lui ce retour
+de sensations qui n'étaient plus de son âge.</p>
+
+<p>Mais, comme la note obstinée de la mélodie de
+Schubert, la pensée d'Annette, la vision de son visage
+penché sous la lampe, et le soupçon bizarre de
+la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il continuait
+malgré lui à occuper son coeur de cette question,
+à sonder les fonds impénétrables où germent,
+avant de naître, les sentiments humains. Cette
+recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation
+constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme
+une route de rêveries tendres; il ne pouvait plus la
+chasser de sa mémoire; il portait en lui une sorte
+d'évocation d'elle, comme autrefois il gardait,
+quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation
+de sa présence dans les murs de son atelier.</p>
+
+<p>Tout à coup, impatienté de cette domination
+d'un souvenir, il murmura en se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me
+faire penser à la petite à présent.</p>
+
+<p>Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand
+il se fut mis au lit, il sentit que le sommeil ne
+viendrait point, car une fièvre courait en ses veines,
+une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant
+l'insomnie, une de ces insomnies énervantes
+que provoque l'agitation de l'âme, il voulut
+essayer de prendre un livre. Combien de fois une
+courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se
+leva donc et passa dans sa bibliothèque, afin de
+choisir un ouvrage bien fait et soporifique; mais
+son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion
+quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain
+qui répondît à son état d'exaltation et d'attente.
+Balzac, qu'il adorait, ne lui dit rien; il dédaigna
+Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le
+laissait toujours attendri et il tomba avidement sur
+Musset, le poète des tout jeunes gens. Il en prit
+un volume et l'emporta pour lire au hasard des
+feuilles.</p>
+
+<p>Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec
+une soif d'ivrogne, ces vers faciles d'inspiré qui
+chanta, comme un oiseau, l'aurore de l'existence
+et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut
+devant le jour brutal, ces vers d'un poète qui fut
+surtout un homme enivré de la vie, lâchant son
+ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves,
+écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs.</p>
+
+<p>Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme
+physique de ces poèmes qui émeuvent les sens et
+remuent à peine l'intelligence. Les yeux sur ces
+vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans,
+soulevée d'espérances, et il lut le volume presque
+entier dans une griserie juvénile. Trois heures
+sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de n'avoir pas
+encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre
+restée ouverte et pour porter le livre sur la table,
+au milieu de la chambre; mais au contact de l'air
+frais de la nuit, une douleur, mal assoupie par les
+saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme
+un rappel, comme un avis, et il rejeta le poète
+avec un geste d'impatience en murmurant: «Vieux
+fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière.</p>
+
+<p>Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il
+prit même la résolution énergique de n'y point
+retourner avant deux jours. Mais quoi qu'il fît,
+soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se
+promener, soit qu'il traînât de maison en maison
+sa mélancolie, il était partout harcelé par la préoccupation
+inapaisable de ces deux femmes.</p>
+
+<p>S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait
+en pensant à elles, et il laissait à sa pensée, il laissait
+son coeur se rassasier de leur souvenir. Il
+arrivait alors souvent que, dans cette sorte d'hallucination
+où il berçait son isolement, les deux
+figures se rapprochaient, différentes, telles qu'il
+les connaissait, puis passaient l'une devant l'autre,
+se mêlaient, fondues ensemble, ne faisaient plus
+qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui
+de la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais
+celui d'une femme aimée éperdument, autrefois,
+encore, toujours.</p>
+
+<p>Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi
+sur la pente de ces attendrissements qu'il sentait
+puissants et dangereux. Pour leur échapper, les
+rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux,
+il dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables,
+vers tous les sujets de réflexion et de méditation
+possibles. Vains efforts! Toutes les routes
+de distraction qu'il prenait le ramenaient au même
+point, où il rencontrait une jeune figure blonde
+qui semblait embusquée pour l'attendre. C'était
+une vague et inévitable obsession flottant sur lui,
+tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût
+le détour qu'il avait essayé pour fuir.</p>
+
+<p>La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort
+troublé le soir de leur promenade dans le parc de
+Roncières, recommençait en sa mémoire dès que,
+cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait
+et s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre
+remuait sa chair. Il se disait: «Voyons, ai-je pour
+Annette plus de tendresse qu'il ne convient?»
+Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant
+d'affection pour une femme toute jeune, qui avait
+tous les traits d'Annette, mais qui n'était pas elle.
+Et il se rassurait lâchement en songeant: «Non,
+je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa ressemblance.»</p>
+
+<p>Cependant, les deux jours passés à Roncières
+restaient en son âme comme une source de chaleur,
+de bonheur, d'enivrement; et les moindres
+détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux
+qu'à l'heure même. Tout à coup, en suivant
+le cours de ses ressouvenirs, il revit le chemin
+qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes
+de fleurs de la jeune fille, et il se rappela
+brusquement lui avoir promis un bluet en saphirs
+dès leur retour à Paris.</p>
+
+<p>Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus
+lutter, il prit son chapeau et sortit, tout ému par
+la pensée du plaisir qu'il lui ferait.</p>
+
+<p>Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand
+il se présenta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame est sortie, mais Mademoiselle est
+ici.</p>
+
+<p>Il ressentit une joie vive.</p>
+
+<p>&mdash;-Prévenez-la que je voudrais lui parler.</p>
+
+<p>Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme
+s'il eût craint d'être entendu.</p>
+
+<p>Annette apparut presque aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.</p>
+
+<p>Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant
+auprès d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Devine pourquoi je suis venu?</p>
+
+<p>Elle chercha quelques secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier,
+choisir le bluet en saphirs que je t'ai promis
+à Roncières.</p>
+
+<p>La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais
+elle va rentrer. Vous l'attendrez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si ce n'est pas trop long.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous
+me traitez en gamine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, pas tant que tu crois.</p>
+
+<p>Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être
+galant et spirituel, comme aux jours les plus fringants
+de sa jeunesse, une de ces envies instinctives
+qui surexcitent toutes les facultés de séduction,
+qui font faire la roue aux paons et des vers aux
+poètes. Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées,
+alertes, et il parla comme il savait parler en
+ses bonnes heures. La petite, animée par cette
+verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute
+la finesse espiègle qui germaient en elle.</p>
+
+<p>Tout à coup, comme il discutait une opinion, il
+s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je
+vous ai répondu...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit en éclatant de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me
+prenez pour maman.</p>
+
+<p>Il rougit, se tut, puis balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois
+cette idée-là.</p>
+
+<p>Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus
+que dire, et il avait peur maintenant, une peur
+incompréhensible de cette fillette.</p>
+
+<p>&mdash;Voici maman, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier
+salon, et Olivier, troublé comme si on l'eût pris en
+faute, expliqua comment il s'était souvenu tout à
+coup de la promesse faite, et comment il était venu
+les prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le
+strapontin.</p>
+
+<p>Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils
+entraient chez Montara.</p>
+
+<p>Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation,
+l'étude et l'affection des femmes, s'étant
+toujours occupé d'elles, ayant dû sonder et découvrir
+leurs goûts, connaître comme elles la toilette,
+les questions de mode, tous les menus détails de
+leur existence privée, il était arrivé à partager
+souvent certaines de leurs sensations, et il éprouvait
+toujours, en entrant dans un de ces magasins
+où l'on vend les accessoires charmants et délicats
+de leur beauté, une émotion de plaisir presque
+égale à celle dont elles vibraient elles-mêmes. Il
+s'intéressait comme elles à tous les riens coquets
+dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses
+yeux; les dentelles attiraient ses mains; les plus
+insignifiants bibelots élégants retenaient son attention.
+Dans les magasins de bijouterie, il ressentait
+pour les vitrines une nuance de respect
+religieux, comme devant les sanctuaires de la séduction
+opulente; et le bureau de drap foncé, où
+les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres
+aux reflets précieux, lui imposait une certaine
+estime.</p>
+
+<p>Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille
+devant ce meuble sévère où l'une et l'autre posèrent
+une main par un mouvement naturel, il indiqua
+ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles
+de fleurettes.</p>
+
+<p>Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il
+fallut choisir quatre. Ce fut long. Les deux femmes,
+du bout de l'ongle, les retournaient sur le drap,
+puis les prenaient avec précaution, regardaient le
+jour à travers, les étudiaient avec une attention
+savante et passionnée. Quand on eut mis de côté
+ceux qu'elles avaient distingués, il fallut trois émeraudes
+pour faire les feuilles, puis un tout petit
+brillant qui tremblerait au centre comme une
+goutte de rosée.</p>
+
+<p>Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit
+à la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me faire le plaisir de choisir
+deux bagues?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi
+vous faire ces petits cadeaux en souvenir
+des deux jours passés à Roncières.</p>
+
+<p>Elle refusa. Il insista. Une longue discussion
+suivit, une lutte de paroles et d'arguments où il
+finit, non sans peine, par triompher.</p>
+
+<p>On apporta les bagues, les unes, les plus rares,
+seules en des écrins spéciaux, les autres enrégimentées
+par genres en de grandes boîtes carrées,
+où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies
+de leurs chatons. Le peintre s'était assis entre
+les deux femmes et il se mit, comme elles, avec
+la même ardeur curieuse, à cueillir un à un les anneaux
+d'or dans les fentes minces qui les retenaient.
+Il les déposait ensuite devant lui, sur le drap du
+bureau où ils s'amassaient en deux groupes, celui
+qu'on rejetait à première vue et celui dans lequel
+on choisirait.</p>
+
+<p>Le temps passait, insensible et doux, dans ce
+joli travail de sélection plus captivant que tous les
+plaisirs du monde, distrayant et varié comme un
+spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance
+exquise pour un coeur de femme.</p>
+
+<p>Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois
+juges, après quelque hésitation, s'arrêta sur un
+petit serpent d'or qui tenait un beau rubis entre sa
+gueule mince et sa queue tordue.</p>
+
+<p>Olivier, radieux, se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des
+courses à faire; je m'en vais.</p>
+
+<p>Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par
+ce beau temps. La comtesse y consentit, et, ayant
+remercié Bertin, s'en alla par les rues, avec sa fille.</p>
+
+<p>Elles marchèrent quelque temps en silence, dans
+la joie savourée des cadeaux reçus; puis elles se
+mirent à parler de tous les bijoux qu'elles avaient
+vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une sorte
+de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte
+de gaîté. Elles allaient vite, à travers la foule de
+cinq heures qui suit les trottoirs, un soir d'été.
+Des hommes se retournaient pour regarder Annette
+et murmuraient en passant de vagues paroles
+d'admiration. C'était la première fois, depuis son
+deuil, depuis que le noir donnait à sa fille ce vif
+éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle
+dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de
+cette attention soulevée, de ces compliments chuchotés,
+de ce petit remous d'émotion flatteuse que
+laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une
+jolie femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait
+sous la même oppression pénible que l'autre
+soir, dans son salon, quand on comparait la
+petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle
+guettait ces regards attirés par Annette, elle les
+sentait venir de loin, frôler son visage sans s'y
+fixer, puis s'attacher soudain sur la figure blonde
+qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait
+dans les yeux les rapides et muets hommages à
+cette jeunesse épanouie, au charme attirant de
+cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi bien
+qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier
+la traversa et elle fut saisie, comme à Roncières,
+par une impérieuse envie de fuir.</p>
+
+<p>Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté,
+dans ce courant de monde, vue par tous ces hommes
+qui ne la regardaient pas. Ils étaient loin les
+jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle
+provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui,
+parmi ces passants, songeait à les comparer?
+Un seul y avait pensé peut-être, tout à
+l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh!
+quelle souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans
+cesse à l'esprit l'obsession de cette comparaison!
+Certes il ne pouvait les voir ensemble sans y songer
+et sans se souvenir du temps où si fraîche, si
+jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée!</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre
+un fiacre, mon enfant.</p>
+
+<p>Annette, inquiète, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu as, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de
+ta grand'mère, j'ai souvent de ces faiblesses-là!</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+<p>Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies
+incurables. Une fois entrées en une âme,
+elles la dévorent, ne lui laissent plus la liberté de
+songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre
+goût à la moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle
+fît, chez elle ou ailleurs, seule ou entourée de
+monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette réflexion
+qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa
+fille: «Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant
+presque chaque jour, n'eût pas sans cesse à l'esprit
+l'obsession de les comparer?»</p>
+
+<p>Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse,
+hanté lui-même par cette ressemblance inoubliable un
+seul instant, qu'accentuait encore l'imitation
+naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque
+fois qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce
+rapprochement, elle le lisait dans son regard, le
+devinait, et le commentait dans son coeur et dans
+sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se
+cacher, de disparaître, de ne plus se montrer à lui
+près de sa fille.</p>
+
+<p>Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne
+se sentant plus chez elle dans sa maison. Ce froissement
+de dépossession qu'elle avait eu, un soir,
+quand tous les yeux regardaient Annette sous son
+portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois.
+Elle se reprochait sans cesse ce besoin intime
+de délivrance, cette envie inavouable de faire sortir
+sa fille de chez elle, comme un hôte gênant et
+tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente,
+ressaisie par le besoin de lutter pour garder
+encore, malgré tout, l'homme qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que
+leur deuil récent retardait encore un peu, elle avait
+peur, une peur confuse et forte, qu'un événement
+quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait,
+presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de
+sa fille de la tendresse pour le marquis.</p>
+
+<p>Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée
+depuis si longtemps afin de conserver Olivier prenait
+chez elle une forme nouvelle, plus affinée,
+plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux
+jeunes gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.</p>
+
+<p>Comme le peintre, tenu par des habitudes de
+travail, ne déjeunait jamais dehors et ne donnait
+d'ordinaire que ses soirées à ses amis, elle invita
+souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant
+autour de lui l'animation d'une promenade à
+cheval, une sorte de souffle d'air matinal. Et il parlait
+avec gaieté de toutes les choses mondaines qui
+semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal
+du Paris hippique et brillant dans les allées du
+bois. Annette s'amusait à l'écouter, prenait goût
+à ces préoccupations du jour qu'il lui apportait
+ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic.
+Une intimité juvénile s'établissait entre eux, une
+affectueuse camaraderie qu'un goût commun et
+passionné pour les chevaux resserrait naturellement.
+Quand il était parti, la comtesse et le comte
+faisaient adroitement son éloge, disaient de lui ce
+qu'il fallait dire pour que la jeune fille comprît
+qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser s'il
+lui plaisait.</p>
+
+<p>Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant
+avec candeur, jugeait tout simple de
+prendre pour mari ce beau garçon qui lui donnerait,
+entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait
+à toutes de galoper chaque matin à côté de
+lui, sur un pur sang.</p>
+
+<p>Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement,
+après une poignée de main et un sourire,
+et on parla de ce mariage comme d'une chose depuis
+longtemps décidée. Alors le marquis commença
+à apporter des cadeaux. La duchesse traitait
+Annette comme sa propre fille. Donc toute cette
+affaire avait été chauffée par un accord commun
+sur un petit feu d'intimité, pendant les heures
+calmes du jour, et le marquis, ayant en outre beaucoup
+d'autres occupations, de relations, de servitudes
+et de devoirs, venait rarement dans la soirée.</p>
+
+<p>C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement
+chaque semaine chez ses amis, et continuait aussi
+à apparaître à l'improviste pour leur demander une
+tasse de thé entre dix heures et minuit.</p>
+
+<p>Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par
+le désir de savoir ce qui se passait dans son coeur.
+Il n'avait pas un regard, pas un geste qu'elle n'interprétât
+aussitôt, et elle était torturée par cette
+pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en
+nous voyant l'une auprès de l'autre.»</p>
+
+<p>Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait
+point de semaine sans qu'il apparût portant à la
+main deux petits paquets, dont il offrait l'un à la
+mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant les
+boites qui contenaient souvent des objets précieux,
+avait des serrements de coeur. Elle la connaissait
+bien, cette envie de donner que, femme, elle n'avait
+jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter quelque
+chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de
+trouver chez les marchands le bibelot qui plaira.</p>
+
+<p>Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et
+elle l'avait vu bien des fois entrer, avec ce même
+sourire, ce même geste, un petit paquet dans la
+main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela
+recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de
+doute! Ce n'était pas pour elle!</p>
+
+<p>Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il
+souffrait. Elle comparait ses entrées, ses airs, ses
+allures avec l'attitude du marquis que la grâce
+d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était
+point la même chose: M. de Farandal était épris,
+Olivier Bertin aimait! Elle le croyait du moins
+pendant ses heures de torture, puis, pendant ses
+minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être
+trompée.</p>
+
+<p>Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle
+se trouvait seule avec lui, le prier, le supplier de
+lui parler, d'avouer tout, de ne lui rien cacher.
+Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude,
+plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne
+pouvoir lire en ce coeur fermé où elle sentait grandir
+un autre amour.</p>
+
+<p>Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie,
+qu'elle avait surveillé, réchauffé, animé de sa tendresse
+depuis douze ans, dont elle se croyait sûre,
+qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis,
+soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin
+de leurs jours, voilà qu'il lui échappait par une
+inconcevable, horrible et monstrueuse fatalité. Oui,
+il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret
+dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un
+mot familier, y pelotonner son affection comme
+en une retraite fidèle, ouverte pour elle seule. A
+quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si,
+brusquement, celui à qui on a offert son être entier
+et son existence entière, tout, tout ce qu'on avait
+en ce monde, vous échappe ainsi parce qu'un autre
+visage lui a plu, et devient alors, en quelques
+jours, presque un étranger!</p>
+
+<p>Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme
+auparavant avec les mêmes mots, la même voix,
+le même ton. Et pourtant il y avait quelque chose
+entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable,
+d'invincible, presque rien, ce presque
+rien qui fait s'éloigner une voile quand le vent
+tourne.</p>
+
+<p>Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un
+peu plus chaque jour, par tous les regards qu'il
+jetait sur Annette. Lui-même ne cherchait pas à
+voir clair en son coeur. Il sentait bien cette fermentation
+d'amour, cette irrésistible attraction, mais
+il ne voulait pas comprendre, il se confiait aux
+événements, aux hasards imprévus de la vie.</p>
+
+<p>Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners
+et des soirs entre ces deux femmes séparées par leur
+deuil de tout mouvement mondain. Ne rencontrant
+chez elles que des figures indifférentes, celle des
+Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se
+croyait presque seul avec elles dans le monde, et,
+comme il ne voyait plus guère la duchesse et le
+marquis à qui on réservait les matins et le milieu
+des jours, il les voulait oublier, soupçonnant le
+mariage remis à une époque indéterminée.</p>
+
+<p>Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui
+de M. de Farandal. Était-ce par une sorte de pudeur
+instinctive, ou peut-être par une de ses secrètes
+intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir
+ce qu'ils ignorent?</p>
+
+<p>Les semaines suivaient les semaines sans rien
+changer à cette vie, et l'automne était venu, amenant
+la rentrée des Chambres plus tôt que de coutume
+en raison des dangers de la politique.</p>
+
+<p>Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy
+devait emmener à la séance du Parlement Mme de
+Mortemain, le marquis et Annette après un déjeuner
+chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son
+chagrin toujours grandissant, avait déclaré qu'elle
+resterait au logis.</p>
+
+<p>On était sorti de table, on buvait le café dans le
+grand salon, on était gai. Le comte, heureux de
+cette reprise des travaux parlementaires, son seul
+plaisir, parlait presque avec esprit de la situation
+présente et des embarras de la République; le marquis,
+décidément amoureux, lui répondait avec
+entrain, en regardant Annette; et la duchesse était
+contente presque également de l'émotion de son
+neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du
+salon était chaud de cette première chaleur concentrée
+des calorifères rallumés, chaleur d'étoffes,
+de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum
+des fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette
+pièce close où le café aussi répandait son arôme,
+quelque chose d'intime, de familial et de satisfait,
+quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.</p>
+
+<p>Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait
+à entrer, surpris comme un mari trompé qui
+voit le crime de sa femme. Une colère confuse et
+une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut
+son coeur vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui
+avait caché et tout ce qu'il s'était caché lui-même
+lui apparut en apercevant le marquis installé dans
+la maison, comme un fiancé!</p>
+
+<p>Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout
+ce qu'il ne voulait pas savoir et tout ce qu'on
+n'osait point lui dire. Il ne se demanda point pourquoi
+on lui avait dissimulé tous ces apprêts du
+mariage? Il le devina; et ses yeux, devenus durs,
+rencontrèrent ceux de la comtesse qui rougissait.
+Ils se comprirent.</p>
+
+<p>Quand il se fut assis, on se tut quelques instants,
+sa présence inattendue ayant paralysé l'essor des
+esprits, puis la duchesse se mit à lui parler; et il
+répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange,
+changé subitement.</p>
+
+<p>Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient
+à causer et il se disait: «Ils m'ont joué. Ils
+me le paieront.» Il en voulait surtout à la comtesse
+et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente
+dissimulation.</p>
+
+<p>Le comte, regardant alors la pendule, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! il est temps de partir.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers le peintre:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire.
+Ma femme seule reste ici. Voulez-vous
+nous accompagner; vous me feriez grand
+plaisir?</p>
+
+<p>Olivier répondit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.</p>
+
+<p>Annette alors s'approcha de lui, et prenant son
+air enjoué:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que
+vous nous amuserez beaucoup plus que les députés.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment. Vous vous amuserez bien
+sans moi.</p>
+
+<p>Le devinant mécontent et chagrin, elle insista,
+pour se montrer gentille.</p>
+
+<p>&mdash;Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure
+que, moi, je ne peux pas me passer de vous.</p>
+
+<p>Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il
+ne put ni les arrêter dans sa bouche ni modifier
+leur accent.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Vous vous passez de moi comme tout
+le monde.</p>
+
+<p>Elle s'exclama, un peu surprise du ton:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne
+plus me tutoyer.</p>
+
+<p>Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés
+qui montrent tout le mal d'une âme et avec un petit
+salut:</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un
+jour ou l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ça?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous vous marierez et que votre
+mari, quel qu'il soit, aurait le droit de trouver déplacé
+ce tutoiement dans ma bouche.</p>
+
+<p>La comtesse s'empressa de dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère
+qu'Annette n'épousera pas un homme assez susceptible
+pour se formaliser de cette familiarité de
+vieil ami.</p>
+
+<p>Le comte criait:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, en route! Nous allons nous
+mettre en retard!</p>
+
+<p>Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant
+levés, sortirent avec lui après les poignées de main
+d'usage et les baisers que la duchesse, la comtesse
+et sa fille échangeaient à toute rencontre comme
+à toute séparation.</p>
+
+<p>Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière
+les tentures de la porte refermée.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.</p>
+
+<p>Mais lui, presque violent:</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci, je m'en vais aussi.</p>
+
+<p>Elle murmura, suppliante:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il.
+Je vous demande pardon d'être venu sans prévenir.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, qu'avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé
+une partie de plaisir organisée.</p>
+
+<p>Elle lui saisit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? C'était le moment de
+leur départ puisqu'ils assistent à l'ouverture de la
+session. Moi, je restais. Vous avez été, au contraire,
+tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis
+seule.</p>
+
+<p>Il ricana.</p>
+
+<p>&mdash;Inspiré, oui, j'ai été inspiré!</p>
+
+<p>Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant
+au fond des yeux, elle murmura à voix très basse:</p>
+
+<p>&mdash;Avouez-moi que vous l'aimez?</p>
+
+<p>Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser
+son impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes folle avec cette idée!</p>
+
+<p>Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés
+sur ses manches, le suppliant:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir,
+j'en suis certaine, mais j'aime mieux savoir!
+J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas ce
+qu'est devenue ma vie!</p>
+
+<p>Il haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma
+faute si vous perdez la tête?</p>
+
+<p>Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui
+du fond, où on ne les entendrait pas. Elle le traînait
+par l'étoffe de sa jaquette, cramponnée à lui,
+haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit
+divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et
+puis s'assit auprès de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en
+prie, dites-moi que vous l'aimez. Je le sais, je le
+sens à tout ce que vous faites, je n'en puis douter,
+j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!</p>
+
+<p>Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à
+genoux contre ses pieds. Sa voix râlait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce
+vrai que vous l'aimez?</p>
+
+<p>Il s'écria, en essayant de la relever:</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non! Je vous jure que non!</p>
+
+<p>Elle tendit la main vers sa bouche et la colla
+dessus pour la fermer, balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!</p>
+
+<p>Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de
+cet homme, elle sanglota.</p>
+
+<p>Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de
+cheveux blonds où se mêlaient beaucoup de cheveux
+blancs, et il fut traversé par une immense
+pitié, par une immense douleur.</p>
+
+<p>Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure,
+il la redressa violemment, relevant vers lui deux
+yeux éperdus dont les larmes ruisselaient. Et puis
+sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres coup sur
+coup en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Any! Any! ma chère, ma chère Any!</p>
+
+<p>Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec
+cette voix hésitante des enfants que le chagrin
+suffoque:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous
+m'aimez encore un peu, moi?</p>
+
+<p>Il se remit à l'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime, ma chère Any!</p>
+
+<p>Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses
+mains, le regarda, et tendrement:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça
+ne devrait pas finir ainsi.</p>
+
+<p>Il demanda, en la serrant contre lui:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela finirait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble
+trop à ce que j'étais quand vous m'avez
+connue?</p>
+
+<p>Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main
+cette bouche douloureuse, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je
+vous jure que vous vous trompez!</p>
+
+<p>Elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement,
+moi!</p>
+
+<p>Il redit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous aime!</p>
+
+<p>Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les
+mains dans les mains, très émus et très tristes.</p>
+
+<p>Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les heures qui me restent à vivre ne
+seront pas gaies.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'efforcerai de vous les rendre douces.</p>
+
+<p>L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de
+deux heures le crépuscule se répandait dans le
+salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris brumeux
+des soirs d'automne.</p>
+
+<p>La pendule sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a déjà longtemps que nous sommes ici,
+dit-elle. Vous devriez vous en aller, car on pourrait
+venir, et nous ne sommes pas calmes!</p>
+
+<p>Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois
+sa bouche entr'ouverte, puis ils retraversèrent les
+deux salons en se tenant le bras, comme des époux.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon amie.</p>
+
+<p>Et la portière retomba sur lui!</p>
+
+<p>Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine,
+se mit à marcher sans savoir ce qu'il faisait, étourdi
+comme après un coup, les jambes faibles, le coeur
+chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante secouée
+en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois
+heures, ou peut-être quatre, il alla devant lui, dans
+une sorte d'hébétement moral et d'anéantissement
+physique qui lui laissaient tout juste la force de
+mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez
+lui pour réfléchir.</p>
+
+<p>Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait
+maintenant tout ce qu'il avait éprouvé près d'elle
+depuis la promenade au parc Monceau quand il
+retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine
+reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son
+coeur, puis tout ce recommencement lent, irrésistible,
+d'un amour mal éteint, pas encore refroidi,
+qu'il s'obstinait à ne point s'avouer.</p>
+
+<p>Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire?
+Lorsqu'elle serait mariée, il éviterait de la voir
+souvent, voilà tout. En attendant, il continuerait à
+retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât
+de rien, et il cacherait son secret à tout le monde.</p>
+
+<p>Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais.
+Puis il fit chauffer le grand poêle de son atelier,
+car la nuit s'annonçait glaciale. Il ordonna même
+d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les
+coins obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion
+bizarre, profonde, physique, affreusement triste
+l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans sa poitrine,
+dans tous ses muscles amollis, autant que
+dans son âme défaillante. Les murs de l'appartement
+l'oppressaient; toute sa vie tenait là dedans,
+sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude
+peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque
+meuble lui disait un souvenir. Mais succès et souvenirs
+étaient des choses passées! Sa vie? Comme
+elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait
+des tableaux, encore des tableaux, toujours des
+tableaux et aimé une femme. Il se rappelait les
+soirs d'exaltation, après les rendez-vous, dans ce
+même atelier. Il avait marché des nuits entières,
+avec de la fièvre plein son être. La joie de l'amour
+heureux, la joie du succès mondain, l'ivresse unique
+de la gloire, lui avaient fait savourer des heures
+inoubliables de triomphe intime.</p>
+
+<p>Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait
+aimé. Par elle il avait reçu ce baptême qui révèle
+à l'homme le monde mystérieux des émotions et
+des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque
+de force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer.
+Un autre amour entrait, malgré lui, par cette
+brèche! un autre ou plutôt le même surchauffé par
+un nouveau visage, le même accru de toute la force
+que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc
+il aimait cette petite fille! Il n'y avait plus à lutter,
+à résister, à nier, il l'aimait avec le désespoir de
+savoir qu'il n'aurait même pas d'elle un peu de
+pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment,
+et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée
+sans cesse reparue, impossible à chasser, il était
+saisi par une envie animale de hurler à la façon des
+chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi,
+enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux,
+à mesure qu'il songeait, il allait toujours à
+grands pas à travers la vaste pièce éclairée comme
+pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage
+la douleur de cette plaie avivée, il voulut essayer
+de la calmer par le souvenir de son ancienne tendresse,
+de la noyer dans l'évocation de sa première
+et grande passion. Dans le placard où il la
+gardait, il alla prendre la copie qu'il avait faite
+autrefois pour lui du portrait de la comtesse, puis
+il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en
+face, la contempla. Il essayait de la revoir, de la
+retrouver vivante, telle qu'il l'avait aimée jadis.
+Mais c'était toujours Annette qui surgissait sur la
+toile. La mère avait disparu, s'était évanouie laissant
+à sa place cette autre figure qui lui ressemblait
+étrangement. C'était la petite avec ses cheveux
+un peu plus clairs, son sourire un peu plus
+gamin, son air un peu plus moqueur, et il sentait
+bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là,
+comme il n'avait jamais appartenu à l'autre,
+comme une barque qui coule appartient aux vagues!</p>
+
+<p>Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition,
+il retourna la peinture; puis comme il se
+sentait trempé de tristesse, il alla prendre dans sa
+chambre, pour le rapporter dans l'atelier, le tiroir
+de son secrétaire où dormaient toutes les lettres
+de sa maîtresse. Elles étaient là comme en un lit,
+les unes sur les autres, formant une couche épaisse
+de petits papiers minces. Il enfonça ses mains dedans,
+dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans
+ce bain de leur longue liaison. Il regardait cet
+étroit cercueil de planches où gisait cette masse
+d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom
+seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour,
+que le tendre attachement de deux êtres l'un pour
+l'autre, que l'histoire de deux coeurs, étaient racontés
+là dedans, dans ce flot jauni de papiers que
+tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se
+penchant dessus, un souffle vieux, l'odeur mélancolique
+des lettres enfermées.</p>
+
+<p>Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir,
+prit une poignée des plus anciennes. A mesure
+qu'il les ouvrait, des souvenirs en sortaient, précis,
+qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup
+qu'il avait portées sur lui pendant des semaines
+entières, et il retrouvait, tout le long de la petite
+écriture qui lui disait des phases si douces, les
+émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il rencontra
+sous ses doigts un fin mouchoir brodé.
+Qu'était-ce? Il chercha quelques instants, puis se
+souvint! Un jour, chez lui, elle avait sangloté parce
+qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola, pour le
+garder, son mouchoir trempé de larmes!</p>
+
+<p>Ah! les tristes choses! les tristes choses! La
+pauvre femme!</p>
+
+<p>Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes
+ces réminiscences montaient comme une vapeur:
+ce n'était plus que la vapeur impalpable de la réalité
+tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur
+ces lettres, comme on pleure sur les morts parce
+qu'ils ne sont plus.</p>
+
+<p>Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter
+en lui une ardeur jeune et nouvelle, une
+sève de tendresse irrésistible qui rappelait dans
+son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait
+aimé la mère, dans un élan passionné de servitude
+volontaire, il commençait à aimer cette petite fille
+comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant
+à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.</p>
+
+<p>Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il
+en était terrifié.</p>
+
+<p>Il essayait de comprendre comment et pourquoi
+elle le possédait ainsi? Il la connaissait si peu!
+Elle était à peine une femme dont le coeur et l'âme
+dormaient encore du sommeil de la jeunesse.</p>
+
+<p>Lui, maintenant, il était presque au bout de sa
+vie! Comment donc cette enfant l'avait-elle pris
+avec quelques sourires et des mèches de cheveux!
+Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette
+blonde lui donnaient des envies de tomber à genoux
+et de se frapper le front par terre!</p>
+
+<p>Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de
+femme a tout à coup sur nous la puissance d'un
+poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux,
+qu'elle est devenue notre pensée et notre chair!
+On en est ivre, on en est fou, on vit de cette image
+absorbée et on voudrait en mourir!</p>
+
+<p>Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce
+et incompréhensible d'une forme de visage sur le
+coeur d'un homme!</p>
+
+<p>Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit
+s'avançait; son poêle s'était éteint. A travers les
+vitrages, le froid du dehors entrait. Alors il gagna
+son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à
+souffrir.</p>
+
+<p>Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi,
+ni ce qu'il allait faire, agité par ses nerfs,
+irrésolu comme une girouette qui tourne.</p>
+
+<p>A force de chercher une distraction pour son
+esprit, une occupation pour son corps, il se souvint
+que, ce jour-là même, quelques membres de son
+cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain
+Maure où ils déjeunaient après le massage. Il s'habilla
+donc rapidement, espérant que l'étuve et la
+douche le calmeraient, et il sortit.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le
+saisit, ce premier froid crispant de la première
+gelée qui détruit, en une seule nuit, les derniers
+restes de l'été.</p>
+
+<p>Tout le long des boulevards, c'était une pluie
+épaisse de larges feuilles jaunes qui tombaient
+avec un bruit sec et menu. Elles tombaient, à perte
+de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues
+entre les façades des maisons, comme si toutes les
+tiges venaient d'être séparées des branches par
+le tranchant d'une fine lame de glace. Les chaussées
+et les trottoirs en étaient déjà couverts, ressemblaient,
+pour quelques heures, aux allées des
+forêts au début de l'hiver. Tout ce feuillage mort
+crépitait sous les pas et s'amassait, par moments,
+en vagues légères, sous les poussées du vent.</p>
+
+<p>C'était un de ces jours de transition qui sont la
+fin d'une saison et le commencement d'une autre,
+qui ont une saveur ou une tristesse spéciale, tristesse
+d'agonie ou saveur de sève qui renaît.</p>
+
+<p>En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée
+de la chaleur dont il allait pénétrer sa chair après
+ce passage dans l'air glacé des rues fit tressaillir le
+coeur triste d'Olivier d'un frisson de satisfaction.
+Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa
+taille l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et
+disparut derrière la porte capitonnée ouverte devant
+lui.</p>
+
+<p>Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir
+d'un foyer lointain, le fit respirer comme s'il eût
+manqué d'air en traversant une galerie mauresque,
+éclairée par deux lanternes orientales. Puis un
+nègre crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le
+torse luisant, les membres musculeux, s'élança
+devant lui pour soulever une portière à l'autre
+extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve,
+ronde, élevée, silencieuse, presque mystique comme
+un temple. Le jour tombait d'en haut, par la coupole
+et par des trèfles en verres colorés, dans l'immense
+salle circulaire et dallée, aux murs couverts
+de faïences décorées à la mode arabe.</p>
+
+<p>Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient
+lentement, à pas graves, sans parler; d'autres
+étaient assis sur des banquettes de marbre,
+les bras croisés; d'autres causaient à voix basse.</p>
+
+<p>L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y
+avait là dedans, dans ce cirque étouffant et décoratif,
+où l'on chauffait de la chair humaine, où circulaient
+des masseurs noirs et maures aux jambes
+cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux.</p>
+
+<p>La première figure aperçue par le peintre fut
+celle du comte de Landa. Il circulait comme un
+lutteur romain, fier de son énorme poitrine et de
+ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il
+s'y croyait sur la scène comme un acteur applaudi,
+et il y jugeait en expert la musculature discutée
+de tous les hommes forts de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour. Bertin, dit-il.</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Hein, bon temps pour la sudation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, magnifique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été
+le prendre au saut du lit. Oh! regardez-moi cette
+anatomie!</p>
+
+<p>Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses,
+aux bras grêles, au flanc maigre, qui fit sourire de
+dédain ces deux vieux modèles de la vigueur
+humaine.</p>
+
+<p>Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre.</p>
+
+<p>Ils s'assirent sur une longue table de marbre et
+se mirent à causer comme dans un salon. Des garçons
+de service circulaient, offrant à boire. On entendait
+retentir les claques des masseurs sur la
+chair nue et le jet subit des douches. Un clapotis
+d'eau continu, parti de tous les coins du grand amphithéâtre,
+l'emplissait aussi d'un bruit léger de
+pluie.</p>
+
+<p>A tout moment un nouveau venu saluait les trois
+amis, ou s'approchait pour leur serrer la main.</p>
+
+<p>C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince
+Epilati, le baron Flach et d'autres.</p>
+
+<p>Rocdiane dit tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Farandal!</p>
+
+<p>Le marquis entrait, les mains sur les hanches,
+marchant avec cette aisance des hommes très bien
+faits que rien ne gêne.</p>
+
+<p>Landa murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gladiateur, ce gaillard-là!</p>
+
+<p>Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense, dit le peintre.</p>
+
+<p>Mais cette question, en face de cet homme, en
+ce moment, en cet endroit, fit passer dans le coeur
+d'Olivier une affreuse secousse de désespoir et de
+révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues
+lui apparut en une seconde avec une telle acuité,
+qu'il lutta pendant quelques instants contre une
+envie animale de se jeter sur le marquis.</p>
+
+<p>Puis il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite
+au massage.</p>
+
+<p>Un Arabe passait.</p>
+
+<p>&mdash;Ahmed, es-tu libre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Bertin.</p>
+
+<p>Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée
+de main de Farandal qui venait lentement en faisant
+le tour du Hammam.</p>
+
+<p>A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande
+salle de repos si calme en sa ceinture de cellules
+où sont les lits, autour d'un parterre de plantes
+africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au milieu.
+Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le
+marquis allait le rejoindre et qu'il devrait, la main
+tendue, le traiter en ami avec le désir de le tuer.</p>
+
+<p>Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert
+de feuilles mortes. Elles ne tombaient plus, les
+dernières ayant été détachées par une longue rafale.
+Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait
+d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus
+vives de la brise grandissante.</p>
+
+<p>Tout à coup une sorte de mugissement glissa
+sur les toits, ce cri de bête de la tempête qui passe,
+et, en même temps, un souffle furieux de vent qui
+semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le
+boulevard.</p>
+
+<p>Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient
+l'attendre, se soulevèrent à son approche.
+Elles couraient devant lui, s'amassant et
+tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au
+faîte des maisons. Il les chassait comme un troupeau,
+un troupeau fou qui s'envolait, qui s'en
+allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le
+ciel libre de la banlieue. Et quand le gros nuage
+de feuilles et de poussière eut disparu sur les hauteurs
+du quartier Malesherbes, les chaussées et
+les trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres
+et balayés.</p>
+
+<p>Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que
+vais-je faire? Où vais-je aller?» Et il retournait
+chez lui, ne pouvant rien imaginer.</p>
+
+<p>Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en
+acheta sept ou huit, espérant qu'il y trouverait à
+lire peut-être pendant une heure ou deux.</p>
+
+<p>&mdash;Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta
+dans son atelier.</p>
+
+<p>Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait
+pas rester, car il avait en tout son corps une agitation
+de bête enragée.</p>
+
+<p>Les journaux parcourus ne purent distraire une
+minute son âme, et les faits qu'il lisait lui restaient
+dans les yeux sans aller jusqu'à sa pensée. Au
+milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre,
+le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait
+de la séance de la Chambre, où le comte avait
+prononcé quelques paroles.</p>
+
+<p>Son attention, éveillée par cet appel, rencontra
+ensuite le nom du célèbre ténor Montrosé qui
+devait donner, vers la fin de décembre, une représentation
+unique au grand Opéra. Ce serait, disait
+le journal, une magnifique solennité musicale, car
+le ténor Montrosé, qui avait quitté Paris depuis
+six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe
+et en Amérique, des succès sans précédents, et il
+serait, en outre, accompagné de l'illustre cantatrice
+suédoise Helsson, qu'on n'avait pas entendue
+non plus à Paris depuis cinq ans!</p>
+
+<p>Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître
+au fond de son coeur, de donner à Annette le
+plaisir de ce spectacle. Puis il songea que le deuil
+de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il
+chercha des combinaisons pour le réaliser quand
+même. Une seule se présenta. Il fallait prendre
+une loge sur la scène où l'on était presque invisible,
+et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas
+venir, faire accompagner Annette par son père et
+par la duchesse. En ce cas, c'est à la duchesse qu'il
+faudrait offrir cette loge. Mais il devrait alors inviter
+le marquis!</p>
+
+<p>Il hésita et réfléchit longtemps.</p>
+
+<p>Certes, le mariage était décidé, même fixé sans
+aucun doute. Il devinait la hâte de son amie à
+terminer cela, il comprenait que, dans les limites
+les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal.
+Il n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher,
+ni modifier, ni retarder cette affreuse chose!
+Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas mieux
+essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance,
+de paraître content, de ne plus se laisser
+entraîner, comme tout a l'heure, par son emportement.</p>
+
+<p>Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les
+soupçons de la comtesse et se gardant une porte
+amie dans l'intérieur du jeune ménage.</p>
+
+<p>Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour
+s'assurer la possession d'une des loges cachées
+derrière le rideau. Elle lui fut promise. Alors il
+courut chez les Guilleroy.</p>
+
+<p>La comtesse parut presque aussitôt, et, encore
+tout émue de leur attendrissement de la veille:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui!
+dit-elle.</p>
+
+<p>Il balbutia.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous apporte quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Une loge sur la scène de l'Opéra pour une
+représentation unique de Helsson et de Montrosé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?</p>
+
+<p>&mdash;Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que je ne peux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et Annette? Songez qu'une occasion pareille
+ne se représentera peut-être jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Avec qui irait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Avec son père et la duchesse que je vais
+inviter. J'ai l'intention aussi d'offrir une place au
+marquis.</p>
+
+<p>Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une
+envie folle de l'embrasser lui montait aux lèvres.
+Elle répéta, ne pouvant en croire ses oreilles:</p>
+
+<p>&mdash;Au marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui!</p>
+
+<p>Et elle consentit tout de suite à cet arrangement.</p>
+
+<p>Il reprit d'un air indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fixé l'époque de leur mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des
+raisons pour le presser beaucoup, d'autant plus
+qu'il était déjà décidé avant la mort de maman.
+Vous vous le rappelez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parfaitement. Et pour quand?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, pour le commencement de janvier. Je
+vous demande pardon de ne vous l'avoir pas annoncé
+plus tôt.</p>
+
+<p>Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans
+sa poitrine avec une force de ressort, et toute la
+tendresse qui le jetait vers elle s'aigrit soudain et
+fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité
+passionnée que devient l'amour quand la jalousie
+le fouette.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous apporte quelque chose, dit-il.</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous en sommes décidément au «vous».</p>
+
+<p>Il prit un air paternel.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de
+l'événement qui se prépare. Je vous assure que
+cela sera indispensable dans quelque temps. Vaut
+mieux tout de suite que plus tard.</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis
+que la comtesse se taisait, le regard au loin et
+la pensée tendue.</p>
+
+<p>Annette demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Que m'apportez-vous?</p>
+
+<p>Il annonça la représentation et les invitations
+qu'il comptait faire. Elle fut ravie, et, lui sautant
+au cou avec un élan de gamine, l'embrassa sur les
+deux joues.</p>
+
+<p>Il se sentit défaillir et comprit, sous le double
+effleurement léger de cette petite bouche au souffle
+frais, qu'il ne se guérirait jamais.</p>
+
+<p>La comtesse, crispée, dit à sa fille:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que ton père t'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maman, j'y vais.</p>
+
+<p>Elle se sauva, en envoyant encore des baisers
+du bout des doigts.</p>
+
+<p>Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vont-ils voyager?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pendant trois mois.</p>
+
+<p>Et il murmura, malgré lui:</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la
+comtesse.</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère bien.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, ne me négligez point.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon amie.</p>
+
+<p>L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer,
+et l'idée qu'il venait d'exprimer d'inviter le
+marquis à cette représentation de l'Opéra, redonnaient
+à la comtesse un peu d'espoir.</p>
+
+<p>Il fut court. Une semaine ne s'était point passée
+qu'elle suivait de nouveau sur la figure de cet
+homme, avec une attention torturante et jalouse,
+toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait
+rien ignorer, passant elle-même par toutes les
+douleurs qu'elle devinait chez lui, et la constante
+présence d'Annette lui rappelait, à tous les moments
+du jour, l'impuissance de ses efforts.</p>
+
+<p>Tout l'accablait en même temps, les années et
+le deuil. Sa coquetterie active, savante, ingénieuse
+qui, durant toute sa vie, l'avait fait triompher pour
+lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui
+soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de
+même qu'il rendait éblouissante l'adolescence de
+son enfant. Elle était loin déjà l'époque, si proche
+cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle
+recherchait avec orgueil des similitudes de toilette
+qui lui étaient alors favorables. Maintenant, elle
+avait des envies furieuses d'arracher de son corps
+ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et la
+torturaient.</p>
+
+<p>Si elle avait senti à son service toutes les ressources
+de l'élégance, si elle avait pu choisir et
+employer des étoffes aux nuances délicates, en harmonie
+avec son teint, qui auraient donné à son
+charme agonisant une puissance étudiée, aussi
+captivante que la grâce inerte de sa fille, elle aurait
+su, sans doute, demeurer encore la plus séduisante.</p>
+
+<p>Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes
+du soir et des molles toilettes sensuelles
+du matin, du déshabillé troublant gardé pour
+déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la
+femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur
+de son lever, l'impression matérielle et chaude
+du lit quitté et de la chambre parfumée!</p>
+
+<p>Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale,
+sous cette tenue de forçat, qui la couvrirait
+pendant une année entière! Un an! Elle resterait
+un an emprisonnée dans ce noir, inactive et
+vaincue! Pendant un an, elle se sentirait vieillir
+jour par jour, heure par heure, minute par minute,
+sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle dans un
+an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer
+ainsi sous les angoisses de son âme?</p>
+
+<p>Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout
+ce qu'elle aurait savouré, lui faisaient une douleur
+de tout ce qui aurait été une joie, ne lui laissaient
+plus une jouissance intacte, un contentement ni
+une gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin
+exaspéré de secouer ce poids de misère qui l'écrasait,
+car sans cette obsession harcelante elle aurait
+été si heureuse encore, alerte et bien portante!</p>
+
+<p>Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur
+toujours jeune, l'ardeur d'un être qui commence
+à vivre, un appétit de bonheur insatiable, plus
+vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer
+dévorant.</p>
+
+<p>Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les
+choses douces, délicieuses, poétiques, qui embellissent
+et font chérir l'existence, se retiraient d'elle,
+parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle retrouvait
+pourtant encore en elle ses attendrissements
+de jeune fille et ses élans passionnés de jeune
+femme. Rien n'avait vieilli que sa chair, sa misérable
+peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée
+comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise
+de cette décadence était attachée à elle, devenue
+presque une souffrance physique. L'idée fixe avait
+fait naître une sensation d'épiderme, la sensation
+du vieillissement, continue et perceptible comme
+celle du froid ou de la chaleur. Elle croyait, en
+effet, sentir, ainsi qu'une vague démangeaison,
+la marche lente des rides sur son front, l'affaissement
+du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication
+de ces innombrables petits traits qui
+fripent la peau fatiguée. Comme un être atteint
+d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint
+à se gratter, la perception et la terreur de ce travail
+abominable et menu du temps rapide lui mirent
+dans l'âme l'irrésistible besoin de le constater dans
+les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la forçaient
+à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître
+sans cesse, toucher du doigt, comme pour
+s'en mieux assurer, l'usure ineffaçable des ans. Ce
+fut d'abord une pensée intermittente reparue chaque
+fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit
+ailleurs, la surface polie du cristal redoutable. Elle
+s'arrêtait sur les trottoirs pour se regarder aux
+devantures des boutiques, accrochée comme par
+une main à toutes les plaques de verre dont les
+marchands ornent leurs façades. Cela devint une
+maladie, une possession. Elle portait dans sa poche
+une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire,
+grosse comme une noix, dont le couvercle intérieur
+enfermait un imperceptible miroir, et souvent,
+tout en marchant, elle la tenait ouverte dans
+sa main et la levait vers ses yeux.</p>
+
+<p>Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire,
+dans le salon aux tapisseries, sa pensée, un instant
+distraite par cette besogne nouvelle, revenait
+bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait de se
+distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son
+travail. C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait,
+et bientôt sa main, lâchant le livre ou la
+plume, se tendait par un mouvement irrésistible
+vers la petite glace à manche de vieil argent qui
+traînait sur son bureau. Dans le cadre ovale et ciselé
+son visage entier s'enfermait comme une figure
+d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle,
+comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni.
+Puis, lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle
+reposait, d'un mouvement las, le petit objet sur le
+meuble et s'efforçait de se remettre à l'oeuvre, mais
+elle n'avait pas lu deux pages ou écrit vingt lignes,
+que le besoin de se regarder renaissait en elle,
+invincible et torturant; et elle tendait de nouveau
+le bras pour reprendre le miroir.</p>
+
+<p>Elle le maniait maintenant comme un bibelot
+irritant et familier que la main ne peut quitter, s'en
+servait à tout moment en recevant ses amis, et
+s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être
+en le retournant dans ses doigts.</p>
+
+<p>Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et
+ce morceau de verre, elle le lança contre le mur
+où il se fendit et s'émietta.</p>
+
+<p>Mais au bout de quelque temps son mari, qui
+l'avait fait réparer, le lui remit plus clair que jamais.
+Elle dut le prendre et remercier, résignée à
+le garder.</p>
+
+<p>Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en
+sa chambre, elle recommençait malgré elle cet
+examen minutieux et patient de l'odieux et tranquille
+ravage.</p>
+
+<p>Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une
+bougie et demeurait, les yeux ouverts, à songer
+que les insomnies et le chagrin hâtaient irrémédiablement
+la besogne horrible du temps qui court.
+Elle écoutait dans le silence de la nuit le balancier
+de sa pendule qui semblait murmurer de son tic-tac,
+monotone et régulier&mdash;«ça va, ça va, ça va»,
+et son coeur se crispait dans une telle souffrance
+que, son drap sur sa bouche, elle gémissait de
+désespoir.</p>
+
+<p>Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu
+la notion des années qui passent et des changements
+qu'elles apportent. Comme tout le monde,
+elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque
+printemps ou chaque été: «J'ai beaucoup changé
+depuis l'an dernier.» Mais toujours belle, d'une
+beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait
+pas. Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater
+encore paisiblement la marche lente des saisons,
+elle venait de découvrir et de comprendre la fuite
+formidable des instants. Elle avait eu la révélation
+subite de ce glissement de l'heure, de cette course
+imperceptible, affolante quand on y songe, de ce
+défilé infini des petites secondes pressées qui grignotent
+le corps et la vie des hommes.</p>
+
+<p>Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues
+somnolences plus tranquilles, dans la tiédeur
+des draps, lorsque sa femme de chambre avait ouvert
+ses rideaux et fait flamber le feu matinal.
+Elle demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie,
+dans un engourdissement de pensée qui
+laissait renaître en elle l'espoir instinctif et providentiel
+dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à leurs
+derniers jours le coeur et le sourire des hommes.</p>
+
+<p>Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté
+son lit, elle se sentait dominée par un désir puissant
+de prier Dieu, d'obtenir de lui un peu de soulagement
+et de consolation.</p>
+
+<p>Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ
+de chêne, cadeau d'Olivier, oeuvre rare découverte
+par lui, et les lèvres closes, implorant avec cette
+voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle
+poussait vers le martyr divin une douloureuse
+supplication. Affolée par le besoin d'être entendue
+et secourue, naïve en sa détresse comme tous les
+fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât,
+qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché
+pour sa peine. Elle ne lui demandait pas de
+faire pour elle ce que jamais il n'a fait pour personne,
+de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la
+fraîcheur et la grâce, elle lui demandait seulement
+un peu de repos et de répit. Il fallait bien qu'elle
+vieillit, comme il fallait qu'elle mourût! Mais pourquoi
+si vite? Des femmes restaient belles si tard?
+Ne pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là?
+Comme il serait bon, Celui qui avait aussi tant
+souffert, s'il lui abandonnait seulement pendant
+deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il
+lui fallait pour plaire!</p>
+
+<p>Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les
+gémissait vers Lui, dans la plainte confuse de son
+âme.</p>
+
+<p>Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa
+toilette, et, avec une tension de pensée aussi ardente
+que pour la prière, elle maniait les poudres,
+les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses
+qui lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne
+et fragile.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+<p>Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes
+les bouches: «Emma Helsson» et «Montrosé».
+Plus on approchait de l'Opéra, plus on les entendait
+répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées
+sur les colonnes Morris, les lançaient aux yeux
+des passants, et il y avait dans l'air du soir l'émotion
+d'un événement.</p>
+
+<p>Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie
+nationale de Musique», accroupi sous le ciel noir,
+montrait au public amassé devant lui sa façade
+pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre
+de sa galerie, que d'invisibles foyers électriques
+illuminaient comme un décor.</p>
+
+<p>Sur la place, les gardes républicains à cheval
+dirigeaient la circulation, et d'innombrables voitures
+arrivaient de tous les coins de Paris, laissant
+entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une crème
+d'étoffes claires et des têtes pâles.</p>
+
+<p>Les coupés et les landaus s'engageaient à la file
+dans les arcades réservées et, s'arrêtant quelques
+instants, laissaient descendre, sous leurs pelisses
+de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de
+dentelles inestimables, les femmes du monde et les
+autres, chair précieuse, divinement parée.</p>
+
+<p>Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension
+de féerie, une montée ininterrompue de dames
+vêtues comme des reines, dont la gorge et les
+oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la
+longue robe traînait sur les marches.</p>
+
+<p>La salle se peuplait de bonne heure, car on ne
+voulait pas perdre une note des deux illustres artistes;
+et c'était, par tout le vaste amphithéâtre,
+sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre,
+une houle de gens qui s'installaient et une
+grande rumeur de voix.</p>
+
+<p>De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la
+duchesse, Annette, le comte, le marquis, Bertin et
+M. de Musadieu, on ne voyait rien que les coulisses
+où des hommes causaient, couraient, criaient: des
+machinistes en blouse, des messieurs en habit, des
+acteurs en costume. Mais derrière l'immense rideau
+baissé on entendait le bruit profond de la foule,
+on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants
+et surexcités, dont l'agitation semblait traverser
+la toile pour se répandre jusqu'aux décors.</p>
+
+<p>On allait jouer <i>Faust</i>.</p>
+
+<p>Musadieu racontait des anecdotes sur les premières
+représentations de cette oeuvre à l'Opéra-Comique,
+sur le demi-four d'alors suivi d'un éclatant
+triomphe, sur les interprètes du début, sur
+leur manière de chanter chaque morceau. Annette,
+à demi tournée vers lui, l'écoutait avec cette curiosité
+avide et jeune dont elle enveloppait le monde
+entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé,
+qui serait son mari dans quelques jours, un coup
+d'oeil plein de tendresse. Elle l'aimait, maintenant,
+comme aiment les coeurs naïfs, c'est-à-dire qu'elle
+aimait en lui toutes les espérances du lendemain.
+L'ivresse des premières fêtes de la vie et l'ardent
+besoin d'être heureuse la faisaient frémir d'allégresse
+et d'attente.</p>
+
+<p>Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui
+avait descendu tous les degrés de l'amour secret,
+impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de la souffrance
+humaine où le coeur semble crépiter comme
+de la chair sur des charbons, restait debout au
+fond de la loge en les couvrant l'un et l'autre d'un
+regard de supplicié.</p>
+
+<p>Les trois coups furent frappés, et soudain le petit
+tapotement sec d'un archet sur le pupitre du chef
+d'orchestre arrêta net tous les mouvements, les
+toux et les murmures; puis, après un court et profond
+silence les premières mesures de l'introduction
+s'élevèrent, emplirent la salle de l'invisible et
+irrésistible mystère de la musique qui s'épand à
+travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une
+fièvre poétique et matérielle, en mêlant à l'air
+limpide qu'on respire une onde sonore qu'on
+écoute.</p>
+
+<p>Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement
+ému comme si les plaies de son coeur eussent
+été touchées par ces accents.</p>
+
+<p>Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau
+et il vit, dans un décor représentant le cabinet
+d'un alchimiste, le docteur Faust méditant.</p>
+
+<p>Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il
+connaissait presque par coeur, et son attention,
+quittant aussitôt la pièce, se porta sur la salle. Il
+n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement
+de la scène qui cachait sa loge, mais cet
+angle, s'étendant de l'orchestre au paradis, lui
+montrait toute une fraction du public, où il reconnaissait
+bien des têtes. A l'orchestre, les hommes
+en cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient
+un musée de figures familières, de mondains, d'artistes,
+de journalistes, toutes les catégories de ceux
+qui ne manquent jamais d'être où tout le monde
+va. Au balcon, dans les loges, il se nommait, il
+pointait mentalement les femmes aperçues. La
+comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était
+vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin
+une nouvelle mariée, la marquise d'Ebelin, soulevait
+déjà les lorgnettes. «Joli début», se dit
+Bertin.</p>
+
+<p>On écoutait avec une grande attention, avec une
+sympathie évidente, le ténor Montrosé qui se
+lamentait sur la vie.</p>
+
+<p>Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà
+Faust, le mystérieux et sublime Faust, qui chante
+l'horrible dégoût et le néant de tout; et cette foule
+se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé
+n'a pas changé.»&mdash;Alors, il écouta, comme les
+autres, et derrière les paroles banales du livret, à
+travers la musique qui éveille au fond des âmes
+des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation
+de la façon dont Goethe rêva le coeur de
+Faust.</p>
+
+<p>Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très
+beau, sans en avoir été fort ému, et voilà que, soudain,
+il en pressentit l'insondable profondeur, car
+il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même
+un Faust.</p>
+
+<p>Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette
+écoutait de toutes ses oreilles; et des murmures
+de satisfaction commençaient à passer dans le public,
+car la voix de Montrosé était mieux posée et
+plus nourrie qu'autrefois!</p>
+
+<p>Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois,
+tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il éprouvait, tout ce
+qu'il rencontrait en sa vie, il en faisait immédiatement
+une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait
+le monde et lui-même en pâture à cette idée fixe.
+Tout ce qu'il apercevait de beau, de rare, tout ce
+qu'il imaginait de charmant, il l'offrait aussitôt,
+mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus
+une idée qu'il ne rapportât à son amour.</p>
+
+<p>Maintenant, il écoutait au fond de lui-même
+l'écho des lamentations de Faust; et le désir de la
+mort surgissait en lui, le désir d'en finir aussi avec
+ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse
+sans issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il
+voyait le marquis de Farandal, assis derrière elle,
+qui la contemplait aussi. Il se sentait vieux, fini,
+perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer,
+n'avoir plus même le droit de désirer, se
+sentir déclassé, à la retraite de la vie, comme un
+fonctionnaire hors d'âge dont la carrière est terminée,
+quelle intolérable torture!</p>
+
+<p>Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait
+déjà. Et Méphisto-Labarrière jaillit du sol.</p>
+
+<p>Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce
+rôle, eut une reprise d'attention. Le souvenir
+d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse, puis
+de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton,
+vint le distraire quelques instants.</p>
+
+<p>Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé,
+avec une irrésistible puissance, l'émut jusqu'au
+coeur. Faust disait à Satan:</p>
+
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je veux un trésor qui les contient tous,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je veux la jeunesse.</p>
+
+
+<p>Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée
+au côté, une toque à plumes sur la tête, élégant,
+jeune et beau de sa beauté maniérée de chanteur.</p>
+
+<p>Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait
+aux femmes. Olivier, au contraire, eut un frisson
+de désappointement, car l'évocation poignante du
+poème dramatique de Goethe disparaissait dans
+cette métamorphose. Il n'avait désormais devant
+les yeux qu'une féerie pleine de jolis morceaux
+chantés, et des acteurs de talent dont il n'écoutait
+plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli
+garçon à roulades, qui montrait ses cuisses et ses
+notes, lui déplaisait. Ce n'était point le vrai, l'irrésistible
+et sinistre chevalier Faust, celui qui allait
+séduire Marguerite.</p>
+
+<p>Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre
+lui revint à la mémoire:</p>
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je veux un trésor qui les contient tous,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je veux la jeunesse.</p>
+
+<p>Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement
+au fond de son âme, et, les yeux
+toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette qui
+surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait
+en lui toute l'amertume de cet irréalisable désir.</p>
+
+<p>Mais Montrosé venait de finir le premier acte
+avec une telle perfection que l'enthousiasme
+éclata. Pendant plusieurs minutes, le bruit des applaudissements,
+des pieds et des bravos, roula
+dans la salle comme un orage. On voyait dans
+toutes les loges les femmes battre leurs gants l'un
+contre l'autre, tandis que les hommes, debout derrière
+elles, criaient en claquant des mains.</p>
+
+<p>La toile tomba, et se releva deux fois de suite
+sans que l'élan se ralentit. Puis quand le rideau fut
+baissé pour la troisième fois, séparant du public la
+scène et les loges intérieures, la duchesse et Annette
+continuèrent encore à applaudir quelques
+instants, et furent remerciées spécialement par un
+petit salut discret que leur envoya le ténor.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il nous a vues, dit Annette.</p>
+
+<p>&mdash;Quel admirable artiste! s'écria la duchesse.</p>
+
+<p>Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait
+avec un sentiment confus d'irritation et de dédain
+l'acteur acclamé disparaître entre deux portants,
+en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main
+sur la hanche, dans la pose gardée d'un héros de
+théâtre.</p>
+
+<p>On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient
+autant de bruit que son talent. Il avait passé dans
+toutes les capitales, au milieu de l'extase des
+femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient
+des battements de coeur en le voyant entrer en
+scène. Il semblait peu se soucier d'ailleurs, disait-on,
+de ce délire sentimental, et se contentait de
+triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots
+très couverts à cause d'Annette, l'existence de ce
+beau chanteur, et la duchesse, emballée, comprenait
+et approuvait toutes les folies qu'il avait pu
+faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant,
+distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait,
+en riant:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, comment résister à cette voix-là!</p>
+
+<p>Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait
+pas, vraiment, qu'on eût du goût pour un cabotin,
+pour cette perpétuelle représentation de types humains
+qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification
+des hommes rêvés, pour ce mannequin
+nocturne et fardé qui joue tous les rôles à tant par
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous
+autres, hommes du monde et artistes, vous en
+voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont plus de
+succès que vous.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Annette:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et
+qui regardes avec des yeux sains, comment le
+trouves-tu, ce ténor?</p>
+
+<p>Annette répondit d'un air convaincu:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le trouve très bien, moi.</p>
+
+<p>On frappait, les trois coups pour le second acte,
+et le rideau se leva sur la Kermesse.</p>
+
+<p>Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi
+semblait avoir plus de voix qu'autrefois et la manier
+avec une sûreté plus complète. Elle était vraiment
+devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice
+dont la renommée par le monde égalait celles de
+M. de Bismarck et de M. de Lesseps.</p>
+
+<p>Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit
+de sa voix ensorcelante la phrase si pleine de
+charme:</p>
+
+
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.</p>
+
+
+<p>Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante
+Marguerite lui répondit:</p>
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.</p>
+
+
+<p>la salle entière fut soulevée par un immense frisson
+de plaisir.</p>
+
+<p>Les acclamations, quand le rideau tomba, furent
+formidables, et Annette applaudit si longtemps que
+Bertin eut envie de lui saisir les mains pour la faire
+cesser. Son coeur était tordu par un nouveau tourment.
+Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il
+poursuivait dans les coulisses, de sa pensée fixe devenue
+haineuse, il poursuivait jusque dans sa loge
+où il le voyait remettre du blanc sur ses joues,
+l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.</p>
+
+<p>Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin».</p>
+
+<p>Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour
+qui se répandit dans la salle, car jamais cette musique,
+qui semble n'être qu'un souffle de baisers,
+n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce
+n'étaient plus deux acteurs illustres, Montrosé et
+la Helsson, c'étaient deux êtres du monde idéal, à
+peine deux êtres, mais deux voix: la voix éternelle
+de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme
+qui cède; et elles soupiraient ensemble toute la
+poésie de la tendresse humaine.</p>
+
+<p>Quand Faust chanta:</p>
+
+
+<p class=STDIT>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,</p>
+
+<p>il y eut dans les notes envolées de sa bouche un
+tel accent d'adoration, de transport et de supplication
+que, vraiment, le désir d'aimer souleva un
+instant tous les coeurs.</p>
+
+<p>Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même,
+cette phrase, dans le parc de Roncières, sous
+les fenêtres du château. Jusqu'alors, il l'avait jugée
+un peu banale, et maintenant elle lui venait à la
+bouche comme un dernier cri de passion, une dernière
+prière, le dernier espoir et la dernière faveur
+qu'il pût attendre en cette vie.</p>
+
+<p>Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien.
+Une crise de jalousie suraiguë le déchira, car il
+venait de voir Annette porter son mouchoir à ses
+yeux.</p>
+
+<p>Elle pleurait! Donc son coeur s'éveillait, s'animait,
+s'agitait, son petit coeur de femme qui ne savait
+rien encore. Là, tout près de lui, sans qu'elle
+songeât à lui, elle avait la révélation de la façon
+dont l'amour peut bouleverser l'être humain, et
+cette révélation, cette initiation lui étaient venues
+de ce misérable cabotin chantant.</p>
+
+<p>Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de
+Farandal, à ce sot qui ne voyait rien, qui ne savait
+pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il exécrait
+l'homme au maillot collant qui illuminait cette
+âme de jeune fille!</p>
+
+<p>Il avait envie de se jeter sur elle comme on se
+jette sur quelqu'un que va écraser un cheval emporté,
+de la saisir par le bras, de l'emmener, de
+l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en! allons-nous-en,
+je vous en supplie!»</p>
+
+<p>Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et
+comme il souffrait, lui! Il avait déjà souffert ainsi,
+mais moins cruellement! Il se le rappela, car toutes
+les douleurs jalouses renaissent ainsi que des blessures
+rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en
+revenant du cimetière, quand il sentit pour la première
+fois qu'elle lui échappait, qu'il ne pouvait
+rien sur elle, sur cette fillette indépendante comme
+un jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait
+en le quittant pour cueillir des fleurs, il éprouvait
+surtout l'envie brutale d'arrêter ses élans, de retenir
+son corps près de lui; aujourd'hui, c'était son âme
+elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah! cette irritation
+rongeuse qu'il venait de reconnaître, il l'avait
+éprouvée bien souvent encore par toutes les petites
+meurtrissures inavouables qui semblent faire des
+bleus incessants aux coeurs amoureux. Il se rappelait
+toutes les impressions pénibles de menue
+jalousie tombant sur lui, à petits coups, le long des
+jours. Chaque fois qu'elle avait remarqué, admiré,
+aimé, désiré quelque chose, il en avait été jaloux:
+jaloux de tout d'une façon imperceptible et continue,
+de tout ce qui absorbait le temps, les regards,
+l'attention, la gaîté, l'étonnement, l'affection d'Annette,
+car tout cela la lui prenait un peu. Il avait
+été jaloux de tout ce qu'elle faisait sans lui, de tout
+ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures,
+de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux
+d'un officier blessé héroïquement en Afrique et
+dont Paris s'occupa huit jours durant, de l'auteur
+d'un roman très louangé, d'un jeune poète inconnu
+qu'elle n'avait point vu mais dont Musadieu récitait
+les vers, de tous les hommes enfin qu'on
+vantait devant elle, même banalement, car, lorsqu'on
+aime une femme, on ne peut tolérer sans angoisse
+qu'elle songe même à quelqu'un avec une
+apparence d'intérêt. On a au coeur l'impérieux besoin
+d'être seul au monde devant ses yeux. On veut
+qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie
+personne autre. Sitôt qu'elle a l'air de se
+retourner pour considérer ou reconnaître quelqu'un,
+on se jette devant son regard, et si on ne
+peut le détourner ou l'absorber tout entier, on
+souffre jusqu'au fond de l'âme.</p>
+
+<p>Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui
+semblait répandre et cueillir de l'amour dans cette
+salle d'opéra, et il en voulait à tout le monde du
+triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait
+exaltées dans les loges, aux hommes, ces niais faisant
+une apothéose à ce fat.</p>
+
+<p>Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand
+artiste! Et il avait des succès, ce pitre, interprète
+d'une pensée étrangère, comme jamais créateur
+n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice
+et l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs
+ignorants et prétentieux pour qui travaillent
+jusqu'à la mort les maîtres de l'art humain. Il les
+regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette hostilité
+ancienne qui avait toujours fermenté au fond
+de son coeur orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait,
+devenait une rage furieuse contre ces imbéciles
+tout puissants de par le seul droit de la
+naissance et de l'argent.</p>
+
+<p>Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura
+silencieux, dévoré par ses idées, puis, quand l'ouragan
+de l'enthousiasme final fut apaisé, il offrit
+son bras à la duchesse pendant que le marquis
+prenait celui d'Annette. Ils redescendirent le grand
+escalier au milieu d'un flot de femmes et d'hommes,
+dans une sorte de cascade magnifique et lente d'épaules
+nues, de robes somptueuses et d'habits
+noirs. Puis la duchesse, la jeune fille, son père et
+le marquis montèrent dans le même landau, et
+Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la
+place de l'Opéra.</p>
+
+<p>Tout à coup il eut au coeur une sorte d'affection
+pour cet homme ou plutôt cette attraction naturelle
+qu'on éprouve pour un compatriote rencontré dans
+un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu
+dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis
+qu'avec Musadieu il pouvait encore parler d'elle.</p>
+
+<p>Il lui prit donc le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le
+temps est beau, faisons un tour.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de
+la foule noctambule, dans cette agitation courte et
+violente de minuit qui secoue les boulevards à la
+sortie des théâtres.</p>
+
+<p>Musadieu avait dans la tête mille choses, tous
+ses sujets de conversation du moment que Bertin
+nommait son «menu du jour», et il fit couler sa
+faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient
+le plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter,
+en le tenant par le bras, sûr de l'amener
+tout à l'heure à parler d'elle, et il marchait sans
+rien voir autour de lui, emprisonné dans son
+amour. Il marchait, épuisé par cette crise jalouse
+qui l'avait meurtri comme une chute, accablé par
+la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au monde.</p>
+
+<p>Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre.
+Il traverserait des jours vides, l'un après
+l'autre, en la regardant de loin vivre, être heureuse,
+être aimée, aimer aussi sans doute. Un amant!
+Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en
+avait eu un. Il sentait en lui des sources de souffrances
+si nombreuses, diverses et compliquées, un
+tel afflux de malheurs, tant de déchirements inévitables,
+il se sentait tellement perdu, tellement entré,
+dès maintenant, dans une agonie inimaginable,
+qu'il ne pouvait supposer que personne eût souffert
+comme lui. Et il songea soudain à la puérilité des
+poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe,
+la soif matérielle de Tantale, le coeur dévoré de
+Prométhée! Oh! s'ils avaient prévu, s'ils avaient
+fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme pour une
+jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort
+abominable et secret d'un être qu'on ne peut plus
+aimer, les tortures du désir stérile, et, plus terrible
+que le bec d'un vautour, une petite figure blonde
+dépeçant un vieux coeur.</p>
+
+<p>Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit
+en murmurant presque malgré lui, sous la puissance
+de l'idée fixe.</p>
+
+<p>&mdash;Annette était charmante, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, délicieuse....</p>
+
+<p>Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de
+reprendre le fil coupé de ses idées:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est plus jolie que n'a été sa mère.</p>
+
+<p>L'autre approuva d'une façon distraite en répétant
+plusieurs fois de suite: «Oui ... oui ... oui....»,
+sans que son esprit se fixât encore à cette pensée
+nouvelle.</p>
+
+<p>Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant
+pour l'y attacher par une des préoccupations favorites
+de Musadieu, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Elle aura un des premiers salons de Paris,
+après son mariage.</p>
+
+<p>Cela suffit, et l'homme du monde convaincu
+qu'était l'inspecteur des Beaux-Arts se mit à apprécier
+savamment la situation qu'occuperait, dans
+la société française, la marquise de Farandal.</p>
+
+<p>Bertin l'écoutait, et il entrevoyait Annette dans
+un grand salon plein de lumières, entourée de femmes
+et d'hommes. Cette vision, encore, le rendit
+jaloux.</p>
+
+<p>Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes.
+Quand ils passèrent devant la maison des
+Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières
+semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes
+de rideaux. Le soupçon lui vint que la duchesse
+et son neveu avaient été peut-être invités à venir
+boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le
+fit souffrir atrocement.</p>
+
+<p>Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait
+parfois d'une contradiction ses opinions sur
+la jeune future marquise. Cette voix banale qui
+parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit
+autour d'eux.</p>
+
+<p>Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant
+la porte du peintre:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez-vous? demanda Bertin.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, montez une demi-heure, nous allons
+encore bavarder.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Vrai. Il est trop tard!</p>
+
+<p>La pensée de rester seul, après les secousses
+qu'il venait encore de supporter, emplit d'horreur
+l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il le garderait.</p>
+
+<p>&mdash;Montez donc, je vais vous faire choisir une
+étude que je veux vous offrir depuis longtemps.</p>
+
+<p>L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours
+l'humeur donnante, et que la mémoire des
+promesses est courte, se jeta sur l'occasion. En sa
+qualité d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possédait
+une galerie collectionnée avec adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis, dit-il.</p>
+
+<p>Ils entrèrent.</p>
+
+<p>Le valet de chambre réveillé apporta des grogs;
+et la conversation se traîna sur la peinture pendant
+quelque temps. Bertin montrait des études en
+priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le
+mieux; et Musadieu hésitait, troublé par la lumière
+du gaz qui le trompait sur les tonalités. A la fin il
+choisit un groupe de petites filles dansant à la
+corde sur un trottoir; et presque tout de suite il
+voulut s'en aller en emportant son cadeau.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour
+l'admirer avant de me mettre au lit.</p>
+
+<p>Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva
+seul encore une fois dans son hôtel, cette
+prison de ses souvenirs et de sa douloureuse agitation.</p>
+
+<p>Quand le domestique entra, le lendemain matin,
+en apportant le thé et les journaux, il trouva son
+maître assis dans son lit, si pâle qu'il eut peur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est indisposé? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, un peu de migraine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne veut pas que j'aille chercher
+quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Quel temps fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il pleut, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Cela suffit.</p>
+
+<p>L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire
+le service à thé et les feuilles publiques, s'en
+alla.</p>
+
+<p>Olivier prit le <i>Figaro</i> et l'ouvrit. L'article de tête
+était intitulé: «<i>Peinture moderne</i>.» C'était un
+éloge dithyrambique de quatre ou cinq jeunes
+peintres qui, doués de réelles qualités de coloristes
+et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention
+d'être des révolutionnaires et des rénovateurs de
+génie.</p>
+
+<p>Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre
+ces nouveaux venus, s'irritait de leur ostracisme,
+contestait leurs doctrines. Il se mit donc à lire cet
+article avec le commencement de colère dont tressaille
+vite un coeur énervé, puis, en jetant les yeux
+plus bas, il aperçut son nom; et ces quelques
+mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent comme un
+coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé
+d'Olivier Bertin....»</p>
+
+<p>Il avait toujours été sensible à la critique et sensible
+aux éloges, mais au fond de sa conscience,
+malgré sa vanité légitime, il souffrait plus d'être
+contesté qu'il ne jouissait d'être loué, par suite
+de l'inquiétude sur lui-même que ses hésitations
+avaient toujours nourrie. Autrefois pourtant, au
+temps de ses triomphes, les coups d'encensoir
+avaient été si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier
+les coups d'épingle. Aujourd'hui, devant la poussée
+incessante des nouveaux artistes et des nouveaux
+admirateurs, les félicitations devenaient plus rares
+et le dénigrement plus accusé. Il se sentait enrégimenté
+dans le bataillon des vieux peintres de talent
+que les jeunes ne traitent point en maîtres; et,
+comme il était aussi intelligent que perspicace,
+il souffrait à présent des moindres insinuations
+autant que des attaques directes.</p>
+
+<p>Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil
+d'artiste ne l'avait fait ainsi saigner. Il demeurait
+haletant et relisait l'article, pour le comprendre en
+ces moindres nuances. Ils étaient jetés au panier,
+quelques confrères et lui, avec une outrageante
+désinvolture; et il se leva en murmurant ces mots,
+qui lui restaient sur les lèvres: «l'Art démodé
+d'Olivier Bertin.»</p>
+
+<p>Jamais pareille tristesse, pareil découragement
+pareille sensation de la fin de tout, de la fin de son
+être physique et son être pensant, ne l'avaient jeté
+dans une détresse d'âme aussi désespérée. Il resta
+jusqu'à deux heures dans un fauteuil, devant la
+cheminée, les jambes allongées vers le feu, n'ayant
+plus la force de remuer, de faire quoi que ce soit.
+Puis le besoin d'être consolé se leva en lui, le
+besoin de serrer des mains dévouées, de voir des
+yeux fidèles, d'être plaint, secouru, caressé par des
+paroles amies. Il alla donc, comme toujours, chez
+la comtesse.</p>
+
+<p>Quand il entra, Annette était seule au salon,
+debout, le dos tourné, écrivant vivement l'adresse
+d'une lettre. Sur la table, à côté d'elle était déployé
+le <i>Figaro</i>. Bertin vit le journal en même temps
+que la jeune fille et demeura éperdu, n'osant plus
+avancer! Oh! si elle l'avait lu! Elle se retourna et
+préoccupée, pressée, l'esprit hanté par des soucis
+de femme, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous
+m'excuserez si je vous quitte. J'ai la couturière en
+haut qui me réclame. Vous comprenez, la couturière,
+au moment d'un mariage, c'est important.
+Je vais vous prêter maman qui discute et raisonne
+avec mon artiste. Si j'ai besoin d'elle, je vous la
+ferai redemander pendant quelques minutes.</p>
+
+<p>Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien
+montrer sa hâte.</p>
+
+<p>Ce départ brusque, sans un mot d'affection, sans
+un regard attendri pour lui, qui l'aimait tant ...
+tant ... le laissa bouleversé. Son oeil alors s'arrêta
+de nouveau sur le <i>Figaro</i>; et il pensa: «Elle l'a
+lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en
+moi. Je ne suis plus rien pour elle.»</p>
+
+<p>Il fit deux pas vers le journal, comme on marche
+vers un homme pour le souffleter. Puis il se
+dit: «Peut-être ne l'a-t-elle pas lu tout de même.
+Elle est si préoccupée aujourd'hui. Mais on en
+parlera devant elle, ce soir, au dîner, sans aucun
+doute, et on lui donnera envie de le lire!»</p>
+
+<p>Par un mouvement spontané, presque irréfléchi
+il avait pris le numéro, l'avait fermé, plié, et glissé
+dans sa poche avec une prestesse de voleur.</p>
+
+<p>La comtesse entrait. Dès qu'elle vit la figure
+livide et convulsée d'Olivier, elle devina qu'il touchait
+aux limites de la souffrance.</p>
+
+<p>Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa
+pauvre âme si déchirée aussi, de tout son pauvre
+corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses mains
+sur les épaules, et son regard au fond des yeux,
+elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que vous êtes malheureux!</p>
+
+<p>Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de
+spasmes, il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oui ... oui ... oui!</p>
+
+<p>Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraîna dans
+le coin le plus sombre du salon, vers deux fauteuils
+cachés par un petit paravent de soie ancienne. Ils
+s'y assirent derrière cette fine muraille brodée,
+voilés aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.</p>
+
+<p>Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette
+douleur:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez!
+Il appuya sa tête blanche sur l'épaule de son
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Plus que vous ne croyez! dit-il.</p>
+
+<p>Elle murmura, si tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela
+naître et grandir!</p>
+
+<p>Il répondit, comme si elle l'eût accusé:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ma faute, Any.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ...</p>
+
+<p>Et doucement, en se tournant un peu, elle mit
+sa bouche sur un des yeux d'Olivier, où elle trouva
+une larme amère.</p>
+
+<p>Elle tressaillit, comme si elle venait de boire
+une goutte de désespoir, et elle répéta plusieurs
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ...</p>
+
+<p>Puis après un moment de silence, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas
+vieilli. Je sens le mien si vivant!</p>
+
+<p>Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots
+maintenant l'étranglaient. Elle écoutait, contre elle,
+les suffocations dans sa poitrine. Alors ressaisie par
+l'angoisse égoïste d'amour qui, depuis si longtemps,
+la rongeait, elle dit avec l'accent déchirant dont on
+constate un horrible malheur:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! comme vous l'aimez!</p>
+
+<p>Il avoua encore une fois:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je l'aime!</p>
+
+<p>Elle songea quelques instants, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez jamais aimée ainsi, moi?</p>
+
+<p>Il ne nia point, car il traversait une de ces heures
+où on dit toute la vérité, et il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'étais trop jeune, alors!</p>
+
+<p>Elle fut surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Trop jeune? Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que la vie était trop douce. C'est à nos
+âges seulement qu'on aime en désespérés.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il
+à ce que vous éprouviez près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui et non ... et c'est pourtant presque la
+même chose. Je vous ai aimée autant qu'on peut
+aimer une femme. Elle, je l'aime comme vous,
+puisque c'est vous; mais cet amour est devenu
+quelque chose d'irrésistible, de destructeur, de
+plus fort que la mort. Je suis à lui comme une
+maison qui brûle est au feu!</p>
+
+<p>Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie,
+et prenant une voix consolante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle
+sera mariée et partira. En ne la voyant plus, vous
+vous guérirez, sans doute.</p>
+
+<p>Il remua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je suis bien perdu, perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, mais non! Vous serez trois mois
+sans la voir. Cela suffira. Il vous a bien suffi de
+trois mois pour l'aimer plus que moi, que vous
+connaissez depuis douze ans.</p>
+
+<p>Alors il l'implora dans son infinie détresse.</p>
+
+<p>&mdash;Any, ne m'abandonnez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je faire, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me laissez pas seul.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai vous voir autant que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Gardez-moi ici, le plus possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et près de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut plus que vous la voyiez avant son
+mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Any!</p>
+
+<p>&mdash;Ou, du moins, très peu.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je rester ici, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas dans l'état où vous êtes. Il faut vous
+distraire, aller au cercle, au théâtre, n'importe où,
+mais pas rester ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai à
+dîner des gens dont la présence vous agiterait
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;La duchesse? et ... lui? ...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai passé la soirée d'hier avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets d'être calme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous presse tant?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de marcher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'à
+la nuit, tuez-vous de fatigue et puis couchez-vous!</p>
+
+<p>Il s'était levé.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Any.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin.
+Voulez-vous que je fasse une grosse imprudence,
+comme autrefois, que je feigne de déjeuner
+ici, à midi, et que je déjeune avec vous à une heure
+un quart.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux bien. Vous êtes bonne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne parlez plus de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Any.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, cher ami. A demain.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui
+baisa les tempes, puis le coin des lèvres. Il avait
+maintenant les yeux secs, l'air résolu. Au moment
+de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entière dans
+ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il
+semblait boire, aspirer en elle tout l'amour qu'elle
+avait pour lui.</p>
+
+<p>Et il s'en alla très vite, sans se retourner.</p>
+
+<p>Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un
+siège et sanglota. Elle serait restée ainsi jusqu'à la
+nuit, si Annette, soudain, n'était venue la chercher.
+La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux
+rouges, lui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant.
+Remonte, et je te suis dans une seconde.</p>
+
+<p>Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande
+question du trousseau.</p>
+
+<p>La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy,
+en famille.</p>
+
+<p>On venait de se mettre à table et on parlait encore
+de la représentation de la veille, quand le
+maître d'hôtel entra, apportant trois énormes bouquets.</p>
+
+<p>Mme de Mortemain s'étonna.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>Annette s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous
+les envoyer?</p>
+
+<p>Sa mère répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier Bertin, sans doute.</p>
+
+<p>Depuis son départ, elle pensait à lui. Il lui avait
+paru si sombre, si tragique, elle voyait si clairement
+son malheur sans issue, elle ressentait si
+atrocement le contre-coup de cette douleur, elle
+l'aimait tant, si tendrement, si complètement,
+qu'elle avait le coeur écrasé sous des pressentiments
+lugubres.</p>
+
+<p>Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois
+cartes du peintre. Il avait écrit sur chacune, au
+crayon, les noms de la comtesse, de la duchesse et
+d'Annette.</p>
+
+<p>Mme de Mortemain demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin?
+Je lui ai trouvé hier bien mauvaise mine.</p>
+
+<p>Et Mme de Guilleroy reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il m'inquiète un peu, bien qu'il ne se
+plaigne pas.</p>
+
+<p>Son mari ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit
+même ferme en ce moment. Je crois d'ailleurs que
+les célibataires tombent tout d'un coup. Ils ont des
+chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet,
+beaucoup changé.</p>
+
+<p>La comtesse soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!</p>
+
+<p>Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette
+pour dire:</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait un article bien désagréable pour
+lui dans le <i>Figaro</i> de ce matin.</p>
+
+<p>Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable
+au talent de son ami, jetaient la comtesse
+hors d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin
+n'ont pas à s'occuper de pareilles grossièretés.</p>
+
+<p>Guilleroy s'étonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, un article désagréable pour Olivier;
+mais je ne l'ai pas lu. A quelle page?</p>
+
+<p>Le marquis le renseigna.</p>
+
+<p>&mdash;A la première, en tête, avec ce titre: «Peinture
+moderne.»</p>
+
+<p>Et le député cessa de s'étonner.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il
+s'agissait de peinture.</p>
+
+<p>On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors
+de la politique et de l'agriculture, M. de Guilleroy
+ne s'intéressait pas à grand'chose.</p>
+
+<p>Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets,
+jusqu'à ce qu'on entrât au salon pour prendre le
+café. La comtesse n'écoutait pas, répondait à peine,
+poursuivie par le souci de ce que pouvait faire Olivier.
+Où était-il? Où avait-il dîné? Où traînait-il
+en ce moment son inguérissable coeur? Elle sentait
+maintenant un regret cuisant de l'avoir laissé partir,
+de ne l'avoir point gardé; et elle le devinait
+rôdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire,
+fuyant sous le chagrin.</p>
+
+<p>Jusqu'à l'heure du départ de la duchesse et de
+son neveu, elle ne parla guère, fouettée par des
+craintes vagues et superstitieuses, puis elle se mit
+au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre,
+pensant à lui!</p>
+
+<p>Un temps très long s'était écoulé quand elle crut
+entendre sonner le timbre de l'appartement. Elle
+tressaillit, s'assit, écouta. Pour la seconde fois, le
+tintement vibrant éclata dans la nuit.</p>
+
+<p>Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa
+le bouton électrique qui devait réveiller sa femme
+de chambre. Puis, une bougie à la main, elle courut
+au vestibule.</p>
+
+<p>A travers la porte elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>Une voix inconnue répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre, de qui?</p>
+
+<p>&mdash;D'un médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel médecin?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, c'est pour un accident.</p>
+
+<p>N'hésitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face
+d'un cocher de fiacre au chapeau ciré. Il tenait à
+la main un papier qu'il lui présenta. Elle lut:
+«Très urgent&mdash;Monsieur le comte de Guilleroy&mdash;».</p>
+
+<p>L'écriture était inconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et
+attendez-moi.</p>
+
+<p>Devant la chambre de son mari, son coeur se mit
+à battre si fort qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle
+heurta le bois avec le métal de son bougeoir. Le
+comte dormait et n'entendait pas.</p>
+
+<p>Alors, impatiente, énervée, elle lança des coups
+de pied et elle entendit une voix pleine de sommeil
+qui demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? quelle heure est-il?</p>
+
+<p>Elle répondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi. J'ai à vous remettre une lettre urgente
+apportée par un cocher. Il y a un accident.</p>
+
+<p>Il balbutia du fond de ses rideaux:</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, je me lève. J'arrive.</p>
+
+<p>Et, au bout d'une minute, il se montra en
+robe de chambre. En même temps que lui, deux
+domestiques accouraient, réveillés par les sonneries.
+Ils étaient effarés, ahuris, ayant aperçu
+dans la salle à manger un étranger assis sur une
+chaise.</p>
+
+<p>Le comte avait pris la lettre et la retournait dans
+ses doigts en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.</p>
+
+<p>Elle dit fiévreuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mais lisez donc!</p>
+
+<p>Il déchira l'enveloppe, déplia le papier, poussa
+une exclamation de stupeur, puis regarda sa femme
+avec des yeux effarés.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.</p>
+
+<p>Il balbutia, pouvant à peine parler, tant son émotion
+était vive.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin
+est tombé sous une voiture.</p>
+
+<p>Elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mort!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit-il, voyez vous-même.</p>
+
+<p>Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait,
+et elle lut:</p>
+
+<p>«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver.
+Notre ami, l'éminent artiste, M. Olivier Bertin, a
+été renversé par un omnibus, dont la roue lui passa
+sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur
+les suites probables de cet accident, qui peut n'être
+pas grave comme il peut avoir un dénouement fatal
+immédiat, M. Bertin vous prie instamment et supplie
+Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir
+sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Mme la comtesse
+et vous, vous voudrez bien vous rendre au
+désir de notre ami commun, qui peut avoir cessé
+de vivre avant le jour.</p>
+
+<p>«Dr DE RIVIL.»</p>
+
+<p>La comtesse regardait son mari avec des yeux
+larges, fixes, pleins d'épouvante. Puis soudain
+elle reçut, comme un choc électrique, une secousse
+de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux
+heures terribles, les plus vaillants des êtres.</p>
+
+<p>Se tournant vers sa domestique:</p>
+
+<p>&mdash;Vite, je vais m'habiller!</p>
+
+<p>La femme de chambre demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Madame veut mettre?</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe. Ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prêt dans
+cinq minutes.</p>
+
+<p>En retournant chez elle, l'âme bouleversée, elle
+aperçut le cocher, qui attendait toujours, et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez votre voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, nous la prendrons.</p>
+
+<p>Puis elle courut vers sa chambre.</p>
+
+<p>Follement, avec des mouvements précipités,
+elle jetait sur elle, accrochait, agrafait, nouait,
+attachait au hasard ses vêtements, puis, devant sa
+glace, elle releva et tordit ses cheveux à la diable,
+en regardant, sans y songer cette fois, son visage
+pâle et ses yeux hagards dans le miroir.</p>
+
+<p>Quand elle eut son manteau sur les épaules, elle
+se précipita vers l'appartement de son mari, qui
+n'était pas encore prêt. Elle l'entraîna:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut
+mourir.</p>
+
+<p>Le comte, effaré, la suivit en trébuchant, tâtant
+de ses pieds l'escalier obscur, cherchant à distinguer
+les marches pour ne point tomber.</p>
+
+<p>Le trajet fut court et silencieux. La comtesse
+tremblait si fort que ses dents s'entre-choquaient,
+et elle voyait par la portière fuir les becs de gaz
+voilés de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard
+était désert, la nuit sinistre. Ils trouvèrent,
+en arrivant, la porte du peintre demeurée ouverte,
+la loge du concierge éclairée et vide.</p>
+
+<p>Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur
+de Rivil, un petit homme grisonnant, court, rond,
+très soigné, très poli, vint à leur rencontre. Il fit à
+la comtesse un grand salut, puis tendit la main au
+comte.</p>
+
+<p>Elle lui demanda en haletant comme si la montée
+des marches eût épuisé tout le souffle de sa gorge:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, docteur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Madame, j'espère que ce sera moins
+grave que je n'avais cru au premier moment.</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne mourra point?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Du moins je le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;En répondez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je dis seulement que j'espère me trouver
+en présence d'une simple contusion abdominale
+sans lésions internes.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous des lésions?</p>
+
+<p>&mdash;Des déchirures.</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous qu'il n'en a pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il en avait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, ce serait grave!</p>
+
+<p>&mdash;Il en pourrait mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Très vite?</p>
+
+<p>&mdash;Très vite. En quelques minutes ou même
+en quelques secondes. Mais, rassurez-vous, Madame,
+je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze
+jours.</p>
+
+<p>Elle avait écouté, avec une attention profonde,
+pour tout savoir, pour tout comprendre.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle déchirure pourrait-il avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Une déchirure du foie par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait très dangereux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui ... mais je serais surpris s'il survenait
+une complication maintenant. Entrons près de lui.
+Cela lui fera du bien, car il vous attend avec une
+grande impatience.</p>
+
+<p>Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la
+chambre, ce fut une tête blême sur un oreiller
+blanc. Quelques bougies et le feu du foyer l'éclairaient,
+dessinaient le profil, accusaient les ombres;
+et, dans cette face livide, la comtesse aperçut deux
+yeux qui la regardaient venir.</p>
+
+<p>Tout son courage, toute son énergie, toute sa
+résolution tombèrent, tant cette figure creuse et
+décomposée était celle d'un moribond. Lui, qu'elle
+avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose,
+ce spectre! Elle murmura entre ses lèvres: «Oh!
+mon Dieu!» et elle se mit à marcher vers lui,
+palpitante d'horreur.</p>
+
+<p>Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la
+grimace de cette tentative était effrayante.</p>
+
+<p>Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses
+deux mains, doucement, sur celle d'Olivier allongée
+près du corps, et elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon pauvre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien,&mdash;dit-il tout bas, sans remuer
+la tête.</p>
+
+<p>Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce
+changement. Il était si pâle qu'il semblait ne plus
+avoir une goutte de sang sous la peau. Ses joues
+caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage,
+et ses yeux aussi étaient rentrés comme si quelque
+fil les tirait en dedans.</p>
+
+<p>Il vit bien la terreur de son amie et soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Me voici dans un bel état.</p>
+
+<p>Elle dit, en le regardant toujours fixement:</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute
+sa figure, par moments, tressaillait de secousses
+nerveuses.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas regardé autour de moi ... je pensais
+à autre chose ... à toute autre chose ... oh!
+oui ... et un omnibus m'a renversé et passé sur le
+ventre ...</p>
+
+<p>En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit,
+soulevée d'épouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez saigné?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je suis seulement un peu meurtri ...
+un peu écrasé.</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où cela a-t-il eu lieu?</p>
+
+<p>Il répondit tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas trop. C'était fort loin.</p>
+
+<p>Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse
+s'affaissa. Le comte restait debout au pied du lit,
+répétant entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ...
+quel affreux malheur!</p>
+
+<p>Et il éprouvait vraiment un grand chagrin, car
+il aimait beaucoup Olivier.</p>
+
+<p>La comtesse reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, où cela est-il arrivé?</p>
+
+<p>Le médecin répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt
+je n'y comprends rien. C'est aux Gobelins, presque
+hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre, qui l'a
+ramené, m'a affirmé l'avoir pris dans une pharmacie
+de ce quartier-là, où on l'avait porté, à neuf
+heures du soir!</p>
+
+<p>Puis se penchant vers Olivier:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des
+Gobelins?</p>
+
+<p>Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir,
+puis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où alliez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!</p>
+
+<p>Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit
+des lèvres de la comtesse; puis, après une suffocation
+qui la laissa quelques secondes sans
+haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en
+couvrit les yeux et se mit à pleurer affreusement.</p>
+
+<p>Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable,
+d'accablant, venait de tomber sur son
+coeur: le remords de n'avoir pas gardé Olivier chez
+elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait
+roulé, ivre de chagrin, sous cette voiture.</p>
+
+<p>Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à
+présent:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez pas. Ça me déchire.</p>
+
+<p>Par une tension formidable de volonté, elle cessa
+de sangloter, découvrit ses yeux et les tint sur lui
+tout grands, sans qu'une crispation remuât son visage,
+où des larmes continuaient à couler, lentement.</p>
+
+<p>Ils se regardaient, immobiles tous deux, les
+mains unies sur le drap du lit. Ils se regardaient,
+ne sachant plus qu'il y avait là d'autres personnes,
+et leur regard portait d'un coeur à l'autre une émotion
+surhumaine.</p>
+
+<p>C'était entre eux, rapide, muette et terrible,
+l'évocation de tous leurs souvenirs, de toute leur
+tendresse écrasée aussi, de tout ce qu'ils avaient
+senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et
+confondu en leur vie, dans cet entraînement qui
+les donna l'un à l'autre.</p>
+
+<p>Ils se regardaient, et le besoin de se parler,
+d'entendre ces mille choses intimes, si tristes,
+qu'ils avaient encore à se dire, leur montait aux
+lèvres, irrésistible. Elle sentit qu'il lui fallait, à
+tout prix, éloigner ces deux hommes qu'elle avait
+derrière elle, qu'elle devait trouver un moyen, une
+ruse, une inspiration, elle, la femme fécondé en
+ressources. Et elle se mit à y songer, les yeux
+toujours fixés sur Olivier.</p>
+
+<p>Son mari et le docteur causaient à voix basse. Il
+était question des soins à donner.</p>
+
+<p>Tournant la tête, elle dit au médecin:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous amené une garde?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je préfère envoyer un interne qui pourra
+mieux surveiller la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais
+trop de soins. Pouvez-vous les avoir cette nuit
+même, car je ne pense pas que vous restiez jusqu'au
+matin?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis
+quatre heures déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde
+et l'interne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez difficile, au milieu de la nuit.
+Enfin, je vais essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;Ils vont peut-être promettre, mais viendront-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari vous accompagnera et les ramènera
+de gré ou de force.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de défi,
+de protestation indignée contre toute résistance à
+sa volonté. Puis elle exposa, avec cette autorité de
+parole à laquelle on ne réplique point, les nécessités
+de la situation. Il fallait qu'on eût, avant une
+heure, l'interne et la garde, afin de prévenir tous
+les accidents. Pour les avoir, il fallait que quelqu'un
+les prît au lit et les amenât. Son mari seul
+pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait
+auprès du malade, elle, dont c'était le devoir et le
+droit. Elle remplissait simplement son rôle d'amie,
+son rôle de femme. D'ailleurs, elle le voulait ainsi
+et personne ne l'en pourrait dissuader.</p>
+
+<p>Son raisonnement était sensé. Il en fallait bien
+convenir, et on se décida à le suivre.</p>
+
+<p>Elle s'était levée, tout entière à cette pensée de
+leur départ, ayant hâte de les sentir loin et de rester
+seule. Maintenant, afin de ne point commettre de
+maladresse pendant leur absence, elle écoutait, en
+cherchant à bien comprendre, à tout retenir, à ne
+rien oublier, les recommandations du médecin. Le
+valet de chambre du peintre, debout à côté d'elle,
+écoutait aussi, et, derrière lui, sa femme, la cuisinière,
+qui avait aidé pendant les premiers pansements,
+indiquait par des signes de tête qu'elle avait
+également compris. Quand la comtesse eût récité
+comme une leçon toutes ces instructions, elle
+pressa les deux hommes de s'en aller, en répétant
+à son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Revenez vite, surtout, revenez vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous emmène dans mon coupé, disait le
+docteur au comte. Il vous ramènera plus rapidement.
+Vous serez ici dans une heure.</p>
+
+<p>Avant de partir, le médecin examina de nouveau
+longuement le blessé, afin de s'assurer que son état
+demeurait satisfaisant.</p>
+
+<p>Guilleroy hésitait encore. Il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous
+faisons là?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que
+de repos et de calme. Madame de Guilleroy voudra
+bien ne pas le laisser parler et lui parler le moins
+possible.</p>
+
+<p>La comtesse fut atterrée, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors il ne faut pas lui parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et
+demeurez près de lui. Il ne se sentira pas seul et
+s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de fatigue
+de parole ou même de pensée. Je serai ici
+vers neuf heures du matin. Adieu, Madame, je vous
+présente mes respects.</p>
+
+<p>Il s'en alla en saluant profondément, suivi par le
+comte qui répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous tourmentez pas, ma chère. Avant une
+heure je serai de retour et vous pourrez rentrer
+chez nous.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent partis, elle écouta le bruit de
+la porte d'en bas qu'on refermait, puis le roulement
+du coupé s'éloignant dans la rue.</p>
+
+<p>Le domestique et la cuisinière étaient demeurés
+dans la chambre, attendant des ordres. La comtesse
+les congédia.</p>
+
+<p>&mdash;Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai
+besoin de quelque chose.</p>
+
+<p>Ils s'en allèrent aussi et elle demeura seule auprès
+de lui.</p>
+
+<p>Elle était revenue tout contre le lit, et, posant
+ses mains sur les deux bords de l'oreiller, des
+deux côtés de cette tête chérie, elle se pencha pour
+la contempler. Puis elle demanda, si près du visage
+qu'elle semblait lui souffler les mots sur la
+peau:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture?</p>
+
+<p>Il répondit en essayant toujours de sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, c'est vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous affirme que c'est elle.</p>
+
+<p>Après quelques instants de silence, de ces instants
+où les âmes semblent s'enlacer dans les
+regards, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous
+ai laissé partir, que je ne vous ai pas gardé!</p>
+
+<p>Il répondit avec conviction:</p>
+
+<p>&mdash;Cela me serait arrivé tout de même, un jour
+ou l'autre.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent encore, cherchant à voir leurs
+plus secrètes pensées. Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre
+trop.</p>
+
+<p>Elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>Se penchant un peu plus, elle affleura son front,
+puis ses yeux, puis ses joues de baisers lents, légers,
+délicats comme des soins. Elle le touchait à
+peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de
+souffle que font les enfants qui embrassent. Et
+cela dura longtemps, très longtemps, il laissait
+tomber sur lui cette pluie de douces et menues caresses
+qui semblait l'apaiser, le rafraîchir, car son
+visage contracté tressaillait moins qu'auparavant.</p>
+
+<p>Puis il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Any?</p>
+
+<p>Elle cessa de le baiser pour entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous me fassiez une promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous promets tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi
+que vous m'amènerez Annette, une fois, rien
+qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir sans
+l'avoir revue ... Songez que ... demain... à cette
+heure-ci ... j'aurai peut-être ... j'aurai sans doute
+fermé les yeux pour toujours ... et que je ne vous
+verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni elle ...
+
+Elle l'arrêta, le coeur déchiré:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous
+promets de l'amener.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le jurez?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne
+parlez plus. Vous me faites un mal affreux ... taisez-vous.</p>
+
+<p>Il eut une convulsion rapide de tous les traits;
+puis, quand elle fut passée, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si nous n'avons plus que quelques moments
+à rester ensemble, ne les perdons point, profitons-en
+pour nous dire adieu. Je vous ai tant aimée ...</p>
+
+<p>Elle soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi ... comme je vous aime toujours.</p>
+
+<p>Il dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers
+jours seuls ont été durs ... Ce n'est point
+votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la vie
+parfois est triste ... et comme il est difficile de
+mourir! ...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ...</p>
+
+<p>Il continuait, sans l'écouter:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais été un homme si heureux, si vous
+n'aviez pas eu votre fille....</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ...
+Il semblait songer, plutôt que lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! celui qui a inventé cette existence et
+fait les hommes a été bien aveugle, ou bien
+méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez
+jamais aimée, taisez-vous ... ne parlez plus
+ainsi.</p>
+
+<p>Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même
+qu'elle avait l'air aussi d'une mourante, et
+il se tut.</p>
+
+<p>Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa
+couche, et reprit sa main étendue sur le drap:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle.
+Ne remuez plus, et pensez à moi comme je
+pense à vous.</p>
+
+<p>Ils recommencèrent à se regarder, immobiles,
+joints l'un à l'autre par le contact brûlant de leurs
+chairs. Elle serrait, par petites secousses, cette
+main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces
+appels en fermant un peu les doigts. Chacune de
+ces pressions leur disait quelque chose, évoquait
+une parcelle de leur passé fini, remuait dans leur
+mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse.
+Chacune d'elles était une question secrète, chacune
+d'elles était une réponse mystérieuse, tristes questions
+et tristes réponses, ces «vous en souvient-il?»
+d'un vieil amour.</p>
+
+<p>Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui
+serait peut-être le dernier, remontaient à travers
+les ans toute l'histoire de leur passion; et on n'entendait
+plus dans la chambre que le crépitement
+du feu.</p>
+
+<p>Il dit tout à coup, comme au sortir d'un rêve,
+avec un sursaut de terreur:</p>
+
+<p>&mdash;Vos lettres!</p>
+
+<p>Elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? mes lettres?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais pu mourir sans les avoir détruites.</p>
+
+<p>Elle s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela.
+Qu'on les trouve et qu'on les lise, je m'en moque!</p>
+
+<p>Il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez
+le tiroir du bas de mon secrétaire, le grand,
+elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre et
+les jeter au feu.</p>
+
+<p>Elle ne bougeait point et restait crispée, comme
+s'il lui eût conseillé une lâcheté.</p>
+
+<p>Il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites
+pas, vous allez me tourmenter, m'énerver, m'affoler.
+Songez qu'elles tomberaient entre les mains
+de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ...
+ou même de votre mari ... Je ne veux pas ...</p>
+
+<p>Elle se leva, hésitant encore et répétant:</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me
+semble que vous allez me faire brûler nos deux
+coeurs.</p>
+
+<p>Il suppliait, le visage décomposé par l'angoisse.</p>
+
+<p>Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna, et marcha
+vers le meuble. En ouvrant le tiroir, elle l'aperçut
+plein jusqu'aux bords d'une couche épaisse de
+lettres entassées les unes sur les autres; et elle
+reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes
+de l'adresse qu'elle avait si souvent écrites. Elle
+les savait, ces deux lignes&mdash;un nom d'homme, un
+nom de rue&mdash;autant que son propre nom, autant
+qu'on peut savoir les quelques mots qui vous ont
+représenté dans la vie toute l'espérance et tout le
+bonheur. Elle regardait cela, ces petites choses
+carrées qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire
+de son amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher
+d'elle pour le lui donner, avec un peu d'encre, sur
+du papier blanc.</p>
+
+<p>Il avait essayé de tourner sa tête sur l'oreiller
+afin de la regarder, et il dit encore une fois:</p>
+
+<p>&mdash;Brûlez-les bien vite.</p>
+
+<p>Alors, elle en prit deux poignées et les garda
+quelques instants dans ses mains. Cela lui semblait
+lourd, douloureux, vivant et mort, tant il y
+avait des choses diverses là dedans, en ce moment,
+de choses finies, si douces, senties, rêvées. C'était
+l'âme de son âme, le coeur de son coeur, l'essence
+de son être aimant qu'elle tenait là; et elle se rappelait
+avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes,
+avec quelle exaltation, quelle ivresse
+de vivre, d'adorer quelqu'un, et de le dire.</p>
+
+<p>Olivier répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Brûlez, brûlez-les, Any.</p>
+
+<p>D'un même geste de ses deux mains, elle lança
+dans le foyer les deux paquets de papiers qui
+s'éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis, elle en
+saisit d'autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus,
+puis d'autres encore, avec des mouvements
+rapides, en se baissant et se relevant promptement
+pour vite achever cette affreuse besogne.</p>
+
+<p>Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide,
+elle demeura debout, attendant, regardant la
+flamme presque étouffée ramper sur les côtés de
+cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par
+les bords, rongeait les coins, courait sur la frange
+du papier, s'éteignait, reprenait, grandissait. Ce
+fut bientôt, tout autour de la pyramide blanche,
+une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre
+de lumière; et cette lumière illuminant cette
+femme debout et cet homme couché, c'était leur
+amour brûlant, c'était leur amour qui se changeait
+en cendres.</p>
+
+<p>La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante
+de cette flambée, elle aperçut son ami, penché,
+hagard, au bord du lit...</p>
+
+<p>Il demandait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout y est?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout.</p>
+
+<p>Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette
+destruction un dernier regard et, sur l'amas de papiers
+à moitié consumés déjà, qui se tordaient et devenaient
+noirs, elle vit couler quelque chose de rouge.
+On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient
+sortir du coeur même des lettres, de chaque lettre,
+comme d'une blessure, et elles glissaient doucement
+vers la flamme en laissant une traînée de pourpre.</p>
+
+<p>La comtesse reçut dans l'âme le choc d'un effroi
+surnaturel et elle recula comme si elle eût regardé
+assassiner quelqu'un, puis elle comprit, elle comprit
+tout à coup qu'elle venait de voir simplement
+la cire des cachets qui fondait.</p>
+
+<p>Alors, elle retourna vers le blessé et, soulevant
+doucement sa tête, la remit avec précaution au
+centre de l'oreiller. Mais il avait remué, et les douleurs
+s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage
+tiraillé par d'atroces souffrances, et il ne semblait
+plus savoir qu'elle était là.</p>
+
+<p>Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât
+son regard obstinément fermé, qu'il pût lui dire
+encore une parole.</p>
+
+<p>Elle demanda, enfin:</p>
+
+<p>&mdash;Tous souffrez beaucoup?</p>
+
+<p>Il ne répondit pas.</p>
+
+<p>Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son
+front pour le forcer à la regarder. Il ouvrit, en effet,
+les yeux, des yeux éperdus, des yeux fous.</p>
+
+<p>Elle répéta terrifiée:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souffrez? ... Olivier! Répondez-moi!
+Voulez-vous que j'appelle ... faites un effort, dites-moi
+quelque chose! ...</p>
+
+<p>Elle crut entendre qu'il balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Amenez-la ... vous me l'avez juré ...</p>
+
+<p>Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la
+figure convulsée et grimaçante.</p>
+
+<p>Elle répétait:</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous?
+voulez-vous que j'appelle ...</p>
+
+<p>Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non ... ce n'est rien.</p>
+
+<p>Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber
+tout à coup dans une sorte d'hébétement
+somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle se
+rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il
+ne remuait plus, le menton sur la poitrine, la bouche
+entr'ouverte par sa respiration courte qui semblait
+lui racler la gorge en passant. Seuls, ses doigts
+s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des
+secousses légères, que la comtesse percevait jusqu'à
+la racine de ses cheveux, dont elle vibrait à crier. Ce
+n'étaient plus les petites pressions volontaires qui
+racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes
+les tristesses de leurs coeurs, c'étaient d'inapaisables
+spasmes qui disaient seulement les tortures du
+corps.</p>
+
+<p>Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et,
+une envie folle de s'en aller, de sonner, d'appeler,
+mais elle n'osait plus remuer, pour ne pas troubler
+son repos.</p>
+
+<p>Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait
+à travers les murailles; et elle écoutait si le
+roulement des roues ne s'arrêtait point devant la
+porte, si son mari ne revenait pas la délivrer, l'arracher
+enfin à ce sinistre tête-à-tête.</p>
+
+<p>Comme elle essayait de dégager sa main de celle
+d'Olivier, il la serra en poussant un grand soupir!
+Alors elle se résigna à attendre afin de ne point
+l'agiter.</p>
+
+<p>Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre
+noire des lettres; deux bougies s'éteignirent; un
+meuble craqua.</p>
+
+<p>Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort,
+sauf la haute horloge flamande de l'escalier qui,
+régulièrement, carillonnait l'heure, la demie et les
+quarts, chantait dans la nuit la marche du Temps,
+en la modulant sur ses timbres divers.</p>
+
+<p>La comtesse immobile sentait grandir en son
+âme une intolérable terreur. Des cauchemars l'assaillaient;
+des idées effrayantes lui troublaient l'esprit;
+et elle crut s'apercevoir que les doigts d'Olivier
+se refroidissaient dans les siens. Était-ce vrai?
+Non, sans doute! D'où lui était venue cependant la
+sensation d'un contact inexprimable et glacé? Elle
+se souleva, éperdue d'épouvanté, pour regarder son
+visage.&mdash;Il était détendu, impassible, inanimé,
+indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Éternel
+Oubli.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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diff --git a/old/11450.txt b/old/11450.txt
new file mode 100644
index 0000000..d6397b5
--- /dev/null
+++ b/old/11450.txt
@@ -0,0 +1,10131 @@
+The Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Fort comme la mort
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450]
+[Date last updated: May 18, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+
+FORT COMME LA MORT
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+I
+
+
+Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond.
+C'etait un grand carre de lumiere eclatante et bleue, un trou clair
+sur un infini lointain d'azur, ou passaient, rapides, des vols
+d'oiseaux.
+
+Mais a peine entree dans la haute piece severe et drapee, la clarte
+joyeuse du ciel s'attenuait, devenait douce, s'endormait sur les
+etoffes, allait mourir dans les portieres, eclairait a peine les coins
+sombres ou, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La
+paix et le sommeil semblaient emprisonnes la dedans, la paix des
+maisons d'artistes ou l'ame humaine a travaille. En ces murs que la
+pensee habite, ou la pensee s'agite, s'epuise en des efforts violents,
+il semble que tout soit las, accable, des qu'elle s'apaise. Tout
+semble mort apres ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les
+etoffes, les grands personnages inacheves sur les toiles, comme si le
+logis entier avait souffert de la fatigue du maitre, avait peine avec
+lui, prenant part, tous les jours, a sa lutte recommencee. Une
+vague odeur engourdissante de peinture, de terebenthine et de tabac
+flottait, captee par les tapis et les sieges; et aucun autre bruit ne
+troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles
+qui passaient sur le chassis ouvert, et la longue rumeur confuse de
+Paris a peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la
+montee intermittente d'un petit nuage de fumee bleue s'elevant vers le
+plafond a chaque bouffee de cigarette qu'Olivier Bertin, allonge sur
+son divan, soufflait lentement entre ses levres.
+
+Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un
+nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce
+n'etait point d'ailleurs un artiste resolu et sur de lui, mais un
+inquiet dont l'inspiration indecise hesitait sans cesse entre toutes
+les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les
+honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait
+pas encore au juste vers quel ideal il a marche. Il avait ete prix de
+Rome, defenseur des traditions, evocateur, apres tant d'autres, des
+grandes scenes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances,
+il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.
+Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au reve changeant, epris
+de son art qu'il connaissait a merveille, il avait acquis, grace a la
+finesse de son esprit, des qualites d'execution remarquables et une
+grande souplesse de talent nee en partie de ses hesitations et de ses
+tentatives dans tous les genres. Peut-etre aussi l'engouement brusque
+du monde pour ses oeuvres elegantes, distinguees et correctes,
+avait-il influence sa nature en l'empechant d'etre ce qu'il serait
+normalement devenu. Depuis le triomphe du debut, le desir de plaire
+toujours le troublait sans qu'il s'en rendit compte, modifiait
+secretement sa voie, attenuait ses convictions. Ce desir de plaire,
+d'ailleurs, apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait
+contribue beaucoup a sa gloire.
+
+L'amenite de ses manieres, toutes les habitudes de sa vie, le soin
+qu'il prenait de sa personne, son ancienne reputation de force et
+d'adresse, d'homme d'epee et de cheval, avaient fait un cortege de
+petites notorietes a sa celebrite croissante. Apres _Cleopatre,_ la
+premiere toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'etait epris
+de lui, l'avait adopte, fete, et il etait devenu soudain un de ces
+brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons
+se disputent, que l'Institut accueille des leur jeunesse. Il y etait
+entre en conquerant avec l'approbation de la ville entiere.
+
+La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse,
+en le choyant et le caressant.
+
+Donc, sous l'influence de la belle journee qu'il sentait epanouie au
+dehors, il cherchait un sujet poetique. Un peu engourdi d'ailleurs
+par sa cigarette et son dejeuner, il revassait, le regard en l'air,
+esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans
+une allee du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord
+de l'eau, toutes les fantaisies galantes ou se complaisait sa pensee.
+Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans
+l'hallucination coloree de son oeil; et les hirondelles qui rayaient
+l'espace d'un vol incessant de fleches lancees semblaient vouloir les
+effacer en les biffant comme des traits de plume.
+
+Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient a
+quelque chose qu'il avait fait deja, toutes les femmes apparues
+etaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantees son
+caprice d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il etait obsede
+depuis un an, d'etre vide, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir
+tari son inspiration, se precisait devant cette revue de son oeuvre,
+devant cette impuissance a rever du nouveau, a decouvrir de l'inconnu.
+
+Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets
+delaisses s'il ne trouverait point quelque chose qui eveillerait une
+idee en lui.
+
+Tout en soufflant sa fumee, il se mit a feuilleter les esquisses, les
+croquis, les dessins qu'il gardait enfermes en une grande armoire
+ancienne; puis, vite degoute de ces vaines recherches, l'esprit
+meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui
+courait les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant
+haltere qui trainait.
+
+Ayant releve de l'autre main une draperie voilant la glace qui
+lui servait a controler la justesse des poses, a verifier les
+perspectives, a mettre a l'epreuve la verite, et s'etant place juste
+en face, il jongla en se regardant.
+
+Il avait ete celebre dans les ateliers pour sa force, puis dans
+le monde pour sa beaute. L'age, maintenant, pesait sur lui,
+l'alourdissait. Grand, les epaules larges, la poitrine pleine, il
+avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuat a
+faire des armes tous les jours et a monter a cheval avec assiduite.
+La tete etait restee remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que
+differente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son oeil
+noir sous d'epais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de
+vieux soldat, etait demeuree presque brune et donnait a sa figure un
+rare caractere d'energie et de fierte.
+
+Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait
+decrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonnes, au
+bout de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant
+l'effort tranquille et puissant.
+
+Mais soudain, au fond du miroir ou se refletait l'atelier tout entier,
+il vit remuer une portiere, puis une tete de femme parut, rien qu'une
+tete qui regardait. Une voix, derriere lui, demanda:
+
+--On est ici?
+
+Il repondit:--Present--en se retournant. Puis jetant son haltere sur
+le tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu forcee.
+
+Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serre la
+main:
+
+--Vous vous exerciez, dit-elle.
+
+--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laisse surprendre.
+
+Elle rit et reprit:
+
+--La loge de votre concierge etait vide et, comme je vous sais
+toujours seul a cette heure-ci, je suis entree sans me faire annoncer.
+
+Il la regardait.
+
+--Bigre! comme vous etes belle. Quel chic!
+
+--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?
+
+--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on
+a le sentiment des nuances.
+
+Il tournait autour d'elle, tapotait l'etoffe, modifiait du bout des
+doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un
+couturier, ayant employe, durant toute sa vie, sa pensee d'artiste et
+ses muscles d'athlete a raconter, avec la barbe mince des pinceaux,
+les modes changeantes et delicates, a reveler la grace feminine
+enfermee et captive en des armures de velours et de soie ou sous la
+neige des dentelles.
+
+Il finit par declarer:
+
+--C'est tres reussi. Ca vous va tres bien.
+
+Elle se laissait admirer, contente d'etre jolie et de lui plaire.
+
+Plus toute jeune, mais encore belle, pas tres grande, un peu forte,
+mais fraiche avec cet eclat qui donne a la chair de quarante ans
+une saveur de maturite, elle avait l'air d'une de ces roses qui
+s'epanouissent indefiniment jusqu'a ce que, trop fleuries, elles
+tombent en une heure.
+
+Elle gardait sous ses cheveux blonds la grace alerte et jeune de ces
+Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force
+surprenante de vie, une provision inepuisable de resistance, et qui,
+pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes,
+soigneuses avant tout de leur corps et economes de leur sante.
+
+Elle leva son voile et murmura:
+
+--Eh bien, on ne m'embrasse pas?
+
+--J'ai fume, dit-il.
+
+Elle fit:--Pouah.--Puis, tendant ses levres:--Tant pis.
+
+Et leurs bouches se rencontrerent.
+
+Il enleva son ombrelle et la devetit de sa jaquette printaniere, avec
+des mouvements prompts et surs, habitues a cette manoeuvre familiere.
+Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec interet:
+
+--Votre mari va bien?
+
+--Tres bien, il doit meme parler a la Chambre en ce moment.
+
+--Ah! Sur quoi donc?
+
+--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme
+toujours.
+
+Son mari, le comte de Guilleroy, depute de l'Eure, s'etait fait une
+specialite de toutes les questions agricoles.
+
+Mais ayant apercu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait
+pas, elle traversa l'atelier, en demandant:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Ponteve.
+
+--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez a faire
+des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop ou ca
+mene, ce travail-la.
+
+--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any.
+
+--Je l'espere bien.
+
+Elle examinait le pastel commence en femme qui sait les questions
+d'art. Elle s'eloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main,
+chercha la place d'ou l'esquisse etait le mieux en lumiere, puis elle
+se declara satisfaite.
+
+--Il est fort bon. Vous reussissez tres bien le pastel.
+
+Il murmura, flatte:
+
+--Vous trouvez?
+
+--Oui, c'est un art delicat ou il faut beaucoup de distinction. Ca
+n'est pas fait pour les macons de la peinture.
+
+Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingue,
+combattait ses retours vers la simple realite, et par des
+considerations d'elegance mondaine, elle le poussait tendrement vers
+un ideal de grace un peu maniere et factice.
+
+Elle demanda:
+
+--Comment est-elle, la princesse?
+
+Il dut lui donner mille details de toute sorte, ces details minutieux
+ou se complait la curiosite jalouse et subtile des femmes, en passant
+des remarques sur la toilette aux considerations sur l'esprit.
+
+Et soudain:
+
+--Est-elle coquette avec vous?
+
+Il rit et jura que non.
+
+Alors, posant ses deux mains sur les epaules du peintre, elle le
+regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait fremir la
+pupille ronde au milieu de l'iris bleu tache d'imperceptibles points
+noirs comme des eclaboussures d'encre.
+
+Elle murmura de nouveau:
+
+--Bien vrai, elle n'est pas coquette?
+
+--Oh! bien vrai.
+
+Elle ajouta:
+
+--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi
+maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon
+pauvre ami.
+
+Il fut effleure par ce leger frisson penible qui frole le coeur des
+hommes murs quand on leur parle de leur age, et il murmura:
+
+--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous
+en ma vie, Any.
+
+Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit
+asseoir a cote d'elle.
+
+--A quoi pensiez-vous?
+
+--Je cherche un sujet de tableau.
+
+--Quoi donc?
+
+--Je ne sais pas, puisque je cherche.
+
+--Qu'avez-vous fait ces jours-ci?
+
+Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait recues, les diners
+et les soirees, les conversations et les potins. Ils s'interessaient
+l'un et l'autre d'ailleurs a toutes ces choses futiles et familieres
+de l'existence mondaine. Les petites rivalites, les liaisons connues
+ou soupconnees, les jugements tout faits, mille fois redits, mille
+fois entendus, sur les memes personnes, les memes evenements et les
+memes opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve
+trouble et agite qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le
+monde, dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les
+portes s'etaient ouvertes, elle comme femme elegante d'un depute
+conservateur, ils etaient exerces a ce sport de la causerie francaise
+fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle,
+vulgairement distinguee qui donne une reputation particuliere et tres
+enviee a ceux dont la langue s'est assouplie a ce bavardage medisant.
+
+--Quand venez-vous diner? demanda-t-elle tout a coup.
+
+--Quand vous voudrez. Dites votre jour.
+
+--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et
+Musadieu, pour feter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais
+ne le dites pas. C'est un secret.
+
+--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne
+l'ai pas vue depuis trois ans.
+
+--C'est vrai! Depuis trois ans!
+
+Elevee d'abord a Paris chez ses parents, Annette etait devenue
+l'affection derniere et passionnee de sa grand'mere, Mme Paradin, qui,
+presque aveugle, demeurait toute l'annee dans la propriete de son
+gendre, au chateau de Roncieres, dans l'Eure. Peu a peu, la vieille
+femme avait garde de plus en plus l'enfant pres d'elle et, comme les
+Guilleroy passaient presque la moitie de leur vie en ce domaine ou
+les appelaient sans cesse des interets de toute sorte, agricoles et
+electoraux, on avait fini par ne plus amener a Paris, que de temps en
+temps la fillette, qui preferait d'ailleurs la vie libre et remuante
+de la campagne a la vie cloitree de la ville.
+
+Depuis trois ans elle n'y etait meme pas venue une seule fois, la
+comtesse preferant l'en tenir tout a fait eloignee, afin de ne point
+eveiller en elle un gout nouveau avant le jour fixe pour son
+entree dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donne la-bas deux
+institutrices fort diplomees, et elle multipliait ses voyages aupres
+de sa mere et de sa fille. Le sejour d'Annette au chateau etait
+d'ailleurs rendu presque necessaire par la presence de la vieille
+femme.
+
+Autrefois, Olivier Bertin allait chaque ete passer six semaines ou
+deux mois a Roncieres; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient
+entraine en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravive
+son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant.
+
+La jeune fille, en principe, n'aurait du revenir qu'a l'automne, mais
+son pere avait brusquement concu un projet de mariage pour elle, et
+il la rappelait afin qu'elle rencontrat immediatement celui qu'il lui
+destinait comme fiance, le marquis de Farandal. Cette combinaison,
+d'ailleurs, etait tenue tres secrete, et seul Olivier Bertin en avait
+recu la confidence de madame de Guilleroy.
+
+Donc il demanda:
+
+--Alors l'idee de votre mari est bien arretee?
+
+--Oui, je la crois meme tres heureuse.
+
+Puis ils parlerent d'autres choses.
+
+Elle revint a la peinture et voulut le decider a faire un Christ. Il
+resistait, jugeant qu'il y en avait deja assez par le monde; mais elle
+tenait bon, obstinee, et elle s'impatientait.
+
+--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensee; ce serait
+tres nouveau, tres hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a
+detache les mains laisse echapper tout le haut du corps. Il tombe et
+s'abat sur la foule qui leve les bras pour le recevoir et le soutenir.
+Comprenez-vous bien?
+
+Oui, il comprenait; il trouvait meme la conception originale, mais
+il se sentait dans une veine de modernite, et, comme son amie etait
+etendue sur le divan, un pied tombant, chausse d'un fin soulier, et
+donnant a l'oeil la sensation de la chair a travers le bas presque
+transparent, il s'ecria:
+
+--Tenez, tenez, voila ce qu'il faut peindre, voila la vie: un pied de
+femme au bord d'une robe! On peut mettre tout la dedans, de la verite,
+du desir, de la poesie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied
+de femme, et quel mystere ensuite: la jambe cachee, perdue et devinee
+sous cette etoffe!
+
+S'etant assis par terre, a la turque, il saisit le soulier et
+l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une
+petite bete remuante, surprise d'etre laissee libre.
+
+Bertin repetait:
+
+--Est-ce fin, et distingue, et materiel, plus materiel que la main.
+Montrez votre main, Any!
+
+Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en oter un,
+elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en
+le retournant a la facon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras
+apparut, pale, gras, rond, devetu si vite qu'il fit surgir l'idee
+d'une nudite complete et hardie.
+
+Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au bout du poignet.
+Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles roses, tres
+effiles, semblaient des griffes amoureuses poussees au bout de cette
+mignonne patte de femme.
+
+Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer
+les doigts comme des joujoux de chair, et il disait:
+
+--Quelle drole de chose! Quelle drole de chose! Quel gentil petit
+membre, intelligent et adroit, qui execute tout ce qu'on veut, des
+livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives,
+de la patisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure
+besogne.
+
+Il enlevait les bagues une a une; et comme l'alliance, un fil d'or,
+tombait a son tour, il murmura en souriant:
+
+--La loi. Saluons.
+
+--Bete! dit elle, un peu froissee.
+
+Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance francaise
+qui mele une apparence d'ironie aux sentiments les plus serieux, et
+souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les
+distinctions subtiles des femmes, et discerner les limites des
+departements sacres, comme il disait. Elle se fachait surtout chaque
+fois qu'il parlait avec une nuance de blague familiere de leur
+liaison si longue qu'il affirmait etre le plus bel exemple d'amour du
+dix-neuvieme siecle. Elle demanda, apres un silence:
+
+--Vous nous menerez au vernissage, Annette et moi?
+
+--Je crois bien.
+
+Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon,
+dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours.
+
+Mais soudain, saisie peut-etre par le souvenir d'une course oubliee:
+
+--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.
+
+Il jouait reveusement avec la chaussure legere en la tournant et la
+retournant dans ses mains distraites.
+
+Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le
+tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le
+chaussa; et Mme de Guilleroy, s'etant levee, alla vers la table ou
+trainaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et recentes, a
+cote d'un encrier de peintre ou l'encre ancienne etait sechee. Elle
+regardait d'un oeil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour
+voir dessous.
+
+Il dit en s'approchant d'elle:
+
+--Vous allez deranger mon desordre.
+
+Sans repondre, elle demanda:
+
+--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_?
+
+--Un Americain que je ne connais pas.
+
+--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_?
+
+--Oui. Dix mille.
+
+--Vous avez bien fait. C'etait gentil, mais pas exceptionnel. Adieu,
+cher.
+
+Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle
+disparut sous la portiere, apres avoir dit, a mi-voix:
+
+--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez.
+Vous le savez bien. Adieu.
+
+Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se mit
+a marcher a pas lents a travers son atelier. Tout le passe de cette
+liaison se deroulait devant lui. Il se rappelait les details
+lointains disparus, les recherchait en les enchainant l'un a l'autre,
+s'interessait tout seul a cette chasse aux souvenirs.
+
+C'etait au moment ou il venait de se lever comme un astre sur
+l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accapare
+toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'hotels
+magnifiques gagnes en quelques coups de pinceau.
+
+Bertin, apres son retour de Rome, en 1864, etait demeure quelques
+annees sans succes et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa sa
+_Cleopatre_ et fut en quelques jours porte aux nues par la critique
+et le public. En 1872, apres la guerre, apres que la mort d'Henri
+Regnault eut fait a tous ses confreres une sorte de piedestal de
+gloire, une _Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux,
+bien que son execution sagement originale le fit gouter quand meme
+par les academiques. En 1873, une premiere medaille le mit hors
+concours avec sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage
+en Afrique; et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit
+considerer, dans le monde elegant, comme le premier portraitiste de
+son epoque. De ce jour, il devint le peintre cheri de la Parisienne et
+des Parisiennes, l'interprete le plus adroit et le plus ingenieux de
+leur grace, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes
+les femmes en vue a Paris solliciterent la faveur d'etre reproduites
+par lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.
+
+Or, comme il etait a la mode et faisait des visites a la facon d'un
+simple homme du monde, il apercut un jour, chez la duchesse de
+Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il
+entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'eblouit d'une jolie
+vision de grace et d'elegance.
+
+Ayant demande son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de
+Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et depute, qu'elle
+portait le deuil du pere de son mari, qu'elle etait spirituelle, tres
+admiree et recherchee. Il dit aussitot, encore emu de cette apparition
+qui avait seduit son oeil d'artiste:
+
+--Ah! en voila une dont je ferais volontiers le portrait.
+
+Le mot des le lendemain fut repete a la jeune femme, et il recut, le
+soir meme, un petit billet teinte de bleu, tres vaguement parfume,
+d'une ecriture reguliere et fine, montant un peu de gauche a droite,
+et qui disait:
+
+"Monsieur,
+
+"La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que vous seriez
+dispose a faire, avec ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je
+vous la confierais bien volontiers si j'etais certaine que vous n'avez
+point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque chose
+qui puisse etre reproduit et idealise par vous.
+
+"Croyez, Monsieur, a mes sentiments tres distingues.
+
+"Anne DE GUILLEROY."
+
+Il repondit en demandant quand il pourrait se presenter chez la
+comtesse, et il fut tres simplement invite a dejeuner le lundi
+suivant.
+
+C'etait au premier etage, boulevard Malesherbes, dans une grande et
+luxueuse maison moderne. Ayant traverse un vaste salon tendu de soie
+bleue a encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre
+dans une sorte de boudoir a tapisseries du siecle dernier, claires
+et coquettes, ces tapisseries a la Watteau, aux nuances tendres, aux
+sujets gracieux, qui semblent faites, dessinees et executees par des
+ouvriers revassant d'amour.
+
+Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si
+legerement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement
+voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main
+d'une facon familiere.
+
+--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon
+portrait.
+
+--J'en serai tres heureux, Madame.
+
+Sa robe noire, etroite, la faisait tres mince, lui donnait l'air tout
+jeune, un air grave pourtant que dementait sa tete souriante, toute
+eclairee par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main
+une petite fille de six ans.
+
+Mme de Guilleroy presenta:
+
+--Mon mari.
+
+C'etait un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses,
+ombrees, sous la peau, par la barbe rasee.
+
+Il avait un peu l'air d'un pretre ou d'un acteur, les cheveux longs
+rejetes en arriere, des manieres polies, et autour de la bouche deux
+grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eut
+dit creuses par l'habitude de parler en public.
+
+Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui revelait
+l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait
+de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,
+s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il etait harcele
+de demandes.
+
+Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre,
+qu'il amenerait des le lendemain la comtesse a l'atelier. Il se
+demandait cependant, a cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne
+vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre declara qu'il voulait
+traduire la premiere emotion recue et ce contraste saisissant de la
+tete si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure doree, avec le noir
+austere du vetement.
+
+Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec
+sa fille, qu'on asseyait devant une table chargee de livres d'images.
+
+Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort reserve. Les femmes
+du monde l'inquietaient un peu, car il ne les connaissait guere.
+Il les supposait en meme temps rouees et niaises, hypocrites et
+dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du
+demi-monde, des aventures rapides dues a sa renommee, a son esprit
+amusant, a sa taille d'athlete elegant et a sa figure energique et brune.
+Il les preferait donc et aimait avec elles les libres allures et les
+libres propos, accoutume aux moeurs faciles, drolatiques et joyeuses
+des ateliers et des coulisses qu'il frequentait. Il allait dans le
+monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par vanite, y
+recevait des felicitations et des commandes, y faisait la roue devant
+les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne
+se permettant point pres d'elles les plaisanteries hardies et les
+paroles poivrees, il les jugeait begueules, et passait pour avoir bon
+ton. Toutes les fois qu'une d'elles etait venue poser chez lui, il
+avait senti, malgre les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette
+disparite de race qui empeche de confondre, bien qu'ils se melent,
+les artistes et les mondains. Derriere les sourires et derriere
+l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu factice, il
+devinait l'obscure reserve mentale de l'etre qui se juge d'essence
+superieure. Il en resultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des
+manieres plus respectueuses, presque hautaines, et a cote d'une
+vanite dissimulee de parvenu traite en egal par des princes et des
+princesses, une fierte d'homme qui doit a son intelligence une
+situation analogue a celle donnee aux autres par leur naissance. On
+disait de lui, avec une legere surprise: "Il est extremement bien
+eleve!" Cette surprise, qui le flattait, le froissait en meme temps,
+car elle indiquait des frontieres.
+
+La gravite voulue et ceremonieuse du peintre genait un peu Mme de
+Guilleroy, qui ne trouvait rien a dire a cet homme si froid, repute
+spirituel.
+
+Apres avoir installe sa petite fille, elle venait s'asseoir sur un
+fauteuil aupres de l'esquisse commencee, et elle s'efforcait, selon
+la recommandation de l'artiste, de donner de l'expression a sa
+physionomie.
+
+Vers le milieu de la quatrieme seance, il cessa tout a coup de peindre
+et demanda:
+
+--Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?
+
+Elle demeura embarrassee.
+
+--Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?
+
+--Il me faut une pensee heureuse dans ces yeux-la, et je ne l'ai pas
+encore vue.
+
+--Eh bien, tachez de me faire parler, j'aime beaucoup causer.
+
+--Vous etes gaie?
+
+--Tres gaie.
+
+--Causons, Madame.
+
+Il avait dit "causons, Madame" d'un ton tres grave; puis, se remettant
+a peindre, il tata avec elle quelques sujets, cherchant un point sur
+lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils commencerent par echanger
+leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient, puis ils
+parlerent d'eux-memes, ce qui est toujours la plus agreable et la plus
+attachante des causeries.
+
+En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus a l'aise, et
+Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit a raconter des
+details de sa vie d'artiste, mit en liberte ses souvenirs avec le tour
+d'esprit fantaisiste qui lui etait particulier.
+
+Accoutumee a l'esprit compose des litterateurs de salon, elle
+fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses
+franchement en les eclairant d'une ironie, et tout de suite elle
+repliqua sur le meme ton, avec une grace fine et hardie.
+
+En huit jours elle l'eut conquis et seduit par cette bonne humeur,
+cette franchise et cette simplicite. Il avait completement oublie ses
+prejuges contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirme
+qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant,
+debout devant sa toile, avancant et reculant avec des mouvements
+d'homme qui combat, il laissait couler ses pensees familieres, comme
+s'il eut connu depuis longtemps cette jolie femme blonde et noire,
+faite de soleil et de deuil, assise devant lui, qui riait en
+l'ecoutant et qui lui repondait gaiement avec tant d'animation qu'elle
+perdait la pose a tout moment.
+
+Tantot il s'eloignait d'elle, fermait un oeil, se penchait pour bien
+decouvrir tout l'ensemble de son modele, tantot il s'approchait tout
+pres pour noter les moindres nuances de son visage, les plus fuyantes
+expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme
+de plus que l'apparence visible, cette emanation d'ideale beaute, ce
+reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable
+grace propre a chacune, qui fait que celle-la sera aimee eperdument
+par l'un et non par l'autre.
+
+Un apres-midi, la petite fille vint se planter devant la toile, avec
+un grand serieux d'enfant, et demanda:
+
+--C'est maman, dis?
+
+Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatte de cet hommage naif
+a la ressemblance de son oeuvre.
+
+Un autre jour, comme elle paraissait tres tranquille, on l'entendit
+tout a coup declarer d'une petite voix triste:
+
+--Maman, je m'ennuie.
+
+Et le peintre fut tellement emu par cette premiere plainte, qu'il fit
+apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets a l'atelier.
+
+La petite Annette etonnee, contente et toujours reflechie, les mit en
+ordre avec grand soin, pour les prendre l'un apres l'autre, suivant
+le desir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, comme
+aiment les enfants, de cette amitie animale et caressante qui les rend
+si gentils et si capteurs des ames. Mme de Guilleroy prenait gout aux
+seances. Elle etait fort desoeuvree, cet hiver-la, se trouvant en
+deuil; donc, le monde et les fetes lui manquant, elle enferma dans cet
+atelier tout le souci de sa vie.
+
+Fille d'un commercant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis
+plusieurs annees, et d'une femme toujours malade que le soin de sa
+sante tenait au lit six mois sur douze, elle etait devenue, toute
+jeune, une parfaite maitresse de maison, sachant recevoir, sourire,
+causer, discerner les gens, et distinguer ce qu'on devait dire a
+chacun, tout de suite a l'aise dans la vie, clairvoyante et souple.
+Quand on lui presenta comme fiance le comte de Guilleroy, elle comprit
+aussitot les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit
+sans aucune contrainte, en fille reflechie, qui sait fort bien qu'on
+ne peut tout avoir, et qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais
+en chaque situation.
+
+Lancee dans le monde, recherchee surtout parce qu'elle etait jolie et
+spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans perdre
+une seule fois le calme de son coeur, raisonnable comme son esprit.
+
+Elle etait coquette, cependant, d'une coquetterie agressive et
+prudente qui ne s'avancait jamais trop loin. Les compliments lui
+plaisaient, les desirs eveilles la caressaient, pourvu qu'elle put
+paraitre les ignorer; et quand elle s'etait sentie tout un soir dans
+un salon encensee par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a
+accompli sa mission sur terre. Cette existence, qui durait a present
+depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraitre monotone, car
+elle adorait cette agitation incessante du monde, lui laissait
+pourtant parfois desirer d'autres choses. Les hommes de son entourage,
+avocats politiques, financiers ou gens de cercle desoeuvres,
+l'amusaient un peu comme des acteurs; et elle ne les prenait pas trop
+au serieux, bien qu'elle estimat leurs fonctions, leurs places et
+leurs titres.
+
+Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il avait en lui de nouveau
+pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier, riait de tout son
+coeur, se sentait spirituelle, et lui savait gre de l'agrement qu'elle
+prenait aux seances. Il lui plaisait aussi parce qu'il etait beau,
+fort et celebre; aucune femme, bien qu'elles pretendent, n'etant
+indifferente a la beaute physique et a la gloire. Flattee d'avoir ete
+remarquee par cet expert, disposee a le juger fort bien a son tour,
+elle avait decouvert chez lui une pensee alerte et cultivee, de la
+delicatesse, de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence et une
+parole coloree, qui semblait eclairer ce qu'elle exprimait.
+
+Une intimite rapide naquit entre eux, et la poignee de main qu'ils
+se donnaient quand elle entrait semblait meler quelque chose de leur
+coeur un peu plus chaque jour.
+
+Alors, sans aucun calcul, sans aucune determination reflechie, elle
+sentit croitre en elle le desir naturel de le seduire, et y ceda. Elle
+n'avait rien prevu, rien combine; elle fut seulement coquette, avec
+plus de grace, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous
+plait davantage que les autres; et elle mit dans toutes ses manieres
+avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette glu de seduction que
+repand autour d'elle la femme en qui s'eveille le besoin d'etre aimee.
+
+Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: "Je vous
+trouve fort bien, Monsieur", et elle le faisait parler longtemps, pour
+lui montrer, en l'ecoutant avec attention, combien il lui inspirait
+d'interet. Il cessait de peindre, s'asseyait pres d'elle, et, dans
+cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire, il
+avait des crises de poesie, de drolerie ou de philosophie, suivant les
+jours.
+
+Elle s'amusait quand il etait gai; quand il etait profond, elle
+tachait de le suivre en ses developpements, sans y parvenir toujours;
+et lorsqu'elle pensait a autre chose, elle semblait l'ecouter avec des
+airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il
+s'exaltait a la regarder l'entendre, emu d'avoir decouvert une ame
+fine, ouverte et docile, en qui la pensee tombait comme une graine.
+
+Le portrait avancait et s'annoncait fort bien, le peintre etant arrive
+a l'etat d'emotion necessaire pour decouvrir toutes les qualites
+de son modele, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est
+l'inspiration des vrais artistes.
+
+Penche vers elle, epiant tous les mouvements de sa figure, toutes les
+colorations de sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les
+expressions et les transparences des yeux, tous les secrets de sa
+physionomie, il s'etait impregne d'elle comme une eponge se gonfle
+d'eau; et transportant sur sa toile cette emanation de charme
+troublant que son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une
+onde, de sa pensee a son pinceau, il en demeurait etourdi, grise comme
+s'il avait bu de la grace de femme.
+
+Elle le sentait s'eprendre d'elle, s'amusait a ce jeu, a cette
+victoire de plus en plus certaine, et s'y animait elle-meme.
+
+Quelque chose de nouveau donnait a son existence une saveur nouvelle,
+eveillait en elle une joie mysterieuse. Quand elle entendait parler
+de lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait envie de
+dire,--une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux levres--: "Il
+est amoureux de moi." Elle etait contente quand on vantait son talent,
+et plus encore peut-etre quand on le trouvait beau. Quand elle pensait
+a lui, toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait
+vraiment s'etre fait la un bon ami, qui se contenterait toujours d'une
+cordiale poignee de mains.
+
+Lui, souvent, au milieu de la seance, posait brusquement la palette
+sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite Annette, et
+tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en regardant
+la mere, comme pour dire: "C'est vous, ce n'est pas l'enfant que
+j'embrasse ainsi."
+
+De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa
+fille, et venait seule. Ces jours-la on ne travaillait guere, on
+causait davantage.
+
+Elle fut en retard un apres-midi. Il faisait froid. C'etait a la fin
+de fevrier. Olivier etait rentre de bonne heure, comme il faisait
+maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il esperait toujours
+qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en
+large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette
+question pour la centieme fois depuis huit jours. "Est-ce que je suis
+amoureux?" Il n'en savait rien, ne l'ayant pas encore ete vraiment. Il
+avait eu des caprices tres vifs, meme assez longs, sans les prendre
+jamais pour de l'amour. Aujourd'hui il s'etonnait de ce qu'il sentait
+en lui.
+
+L'aimait-il? Certes, il la desirait a peine, n'ayant pas reflechi a la
+possibilite d'une possession. Jusqu'ici, des qu'une femme lui avait
+plu, le desir l'avait aussitot envahi, lui faisant tendre les mains
+vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pensee intime eut
+ete jamais profondement troublee par son absence ou par sa presence.
+
+Le desir de celle-ci l'avait a peine effleure, et semblait blotti,
+cache derriere un autre sentiment plus puissant, encore obscur et
+a peine eveille. Olivier avait cru que l'amour commencait par des
+reveries, par des exaltations poetiques. Ce qu'il eprouvait, au
+contraire, lui paraissait provenir d'une emotion indefinissable, bien
+plus physique que morale. Il etait nerveux, vibrant, inquiet comme
+lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux cependant ne
+se melait a cette fievre du sang qui agitait aussi sa pensee,
+par contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de
+Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son
+retour. Il ne se sentait pas jete vers elle, par un elan de tout son
+etre, mais il la sentait toujours presente en lui, comme si elle ne
+l'eut pas quitte; elle lui abandonnait quelque chose d'elle en s'en
+allant, quelque chose de subtil et d'inexprimable. Quoi? Etait-ce de
+l'amour? Maintenant, il descendait en son propre coeur pour voir et
+pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais elle ne repondait
+pas au type de la femme ideale, que son espoir aveugle avait cree.
+Quiconque appelle l'amour, a prevu les qualites morales et les dons
+physiques de celle qui le seduira; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle
+lui plut infiniment, ne lui paraissait pas etre celle-la.
+
+Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les autres, d'une facon
+differente, incessante?
+
+Etait-il tombe simplement dans le piege tendu de sa coquetterie, qu'il
+avait flaire et compris depuis longtemps, et, circonvenu par ses
+manoeuvres, subissait-il l'influence de cette fascination speciale que
+donne aux femmes la volonte de plaire?
+
+Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des cigarettes et les
+jetait aussitot; et il regardait a tout instant l'aiguille de sa
+pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une facon lente et immuable.
+
+Plusieurs fois deja, il avait hesite a soulever, d'un coup d'ongle, le
+verre bombe sur les deux fleches d'or qui tournaient, et a pousser
+la grande du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si
+paresseusement.
+
+Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte s'ouvrit et que
+l'attendue apparut, trompee et appelee par cette ruse. Puis il s'etait
+mis a sourire de cette envie enfantine obstinee et deraisonnable.
+
+Il se posa enfin cette question: "Pourrai-je devenir son amant?" Cette
+idee lui parut singuliere, peu realisable, guere poursuivable aussi a
+cause des complications qu'elle pourrait amener dans sa vie.
+
+Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il conclut:
+"Decidement, je suis dans un drole d'etat."
+
+La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit tressaillir, ebranlant
+ses nerfs plus que son ame. Il l'attendit avec cette impatience que
+le retard accroit de seconde en seconde. Elle etait toujours exacte;
+donc, avant dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes
+furent passees, il se sentit tourmente comme a l'approche d'un
+chagrin, puis irrite qu'elle lui fit perdre du temps, puis il comprit
+brusquement que si elle ne venait pas, il allait beaucoup souffrir.
+Que ferait-il? Il l'attendrait!--Non,--il sortirait, afin que si, par
+hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvat l'atelier vide.
+
+Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? Ne
+vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre, par quelques
+mots polis et froids, qu'il n'etait pas de ceux qu'on fait poser? Et
+si elle ne venait pas? Alors il recevrait une depeche, une carte, un
+domestique ou un commissionnaire? Si elle ne venait pas, qu'allait-il
+faire? C'etait une journee perdue: il ne pourrait plus travailler.
+Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait
+besoin de la voir.
+
+C'etait vrai, il avait besoin de la voir, un besoin profond,
+oppressant, harcelant. Qu'etait cela? de l'amour? Mais il ne se
+sentait ni exaltation dans la pensee, ni emportement dans les sens,
+ni reverie dans l'ame, en constatant que, si elle ne venait pas ce
+jour-la, il souffrirait beaucoup.
+
+Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit hotel, et
+Olivier Bertin se sentit tout a coup un peu haletant, puis si joyeux,
+qu'il fit une pirouette en jetant sa cigarette en l'air.
+
+Elle entra; elle etait seule.
+
+Il eut une grande audace, immediatement.
+
+--Savez-vous ce que je me demandais en vous attendant?
+
+--Mais non, je ne sais pas.
+
+--Je me demandais si je n'etais pas amoureux de vous.
+
+--Amoureux de moi! vous devenez fou!
+
+Mais elle souriait, et son sourire disait: "C'est gentil, je suis tres
+contente."
+
+Elle reprit:
+
+--Voyons, vous n'etes pas serieux; pourquoi faites-vous cette
+plaisanterie?
+
+Il repondit:
+
+--Je suis tres serieux, au contraire. Je ne vous affirme pas que je
+suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas en train
+de le devenir.
+
+--Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?
+
+--Mon emotion quand vous n'etes pas la, mon bonheur quand vous
+arrivez.
+
+Elle s'assit:
+
+--Oh! ne vous inquietez pas pour si peu. Tant que vous dormirez bien
+et que vous dinerez avec appetit, il n'y aura pas de danger.
+
+Il se mit a rire.
+
+--Et si je perds le sommeil et le manger!
+
+--Prevenez-moi.
+
+--Et alors?
+
+--Je vous laisserai vous guerir en paix.
+
+--Merci bien.
+
+Et sur le theme de cet amour, ils marivauderent tout l'apres-midi. Il
+en fut de meme les jours suivants. Acceptant cela comme une drolerie
+spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur
+en entrant.
+
+--Comment va votre amour aujourd'hui?
+
+Et il lui disait, sur un ton serieux et leger, tous les progres de ce
+mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui
+nait et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par
+heure, depuis la separation de la veille, avec une facon badine de
+professeur qui fait un cours; et elle l'ecoutait interessee, un peu
+emue, troublee aussi par cette histoire qui semblait celle d'un livre
+dont elle etait l'heroine.
+
+Quand il avait enumere, avec des airs galants et degages, tous les
+soucis dont il devenait la proie, sa voix, par moments, se faisait
+tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une intonation
+l'endolorissement de son coeur.
+
+Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosite, les yeux fixes
+sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquietantes a entendre,
+mais si charmantes a ecouter.
+
+Quelquefois, en venant pres d'elle pour rectifier la pose, il lui
+prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui
+otait ses doigts des levres et froncant un peu les sourcils:
+
+--Allons; travaillez, disait-elle.
+
+Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne s'etaient pas
+ecoulees sans qu'elle lui posat une question pour le ramener
+adroitement au seul sujet qui les occupat.
+
+En son coeur maintenant elle sentait naitre des craintes. Elle voulait
+bien etre aimee, mais pas trop. Sure de n'etre pas entrainee, elle
+redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, forcee
+de le desesperer apres avoir paru l'encourager. S'il avait fallu
+cependant renoncer a cette tendre et marivaudante amitie, a cette
+causerie qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme un ruisseau
+dont le sable est plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un
+chagrin pareil a un dechirement.
+
+Quand elle sortait de chez elle pour se rendre a l'atelier du peintre,
+une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait legere et joyeuse. En
+posant sa main sur la sonnette de l'hotel d'Olivier, son coeur battait
+d'impatience, et le tapis de l'escalier etait le plus doux que ses
+pieds eussent jamais presse.
+
+Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable.
+
+Il avait des impatiences aussitot comprimees, mais frequentes.
+
+Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit a cote d'elle, au lieu
+de se mettre a peindre, et il lui dit:
+
+--Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce n'est pas une
+plaisanterie, et que je vous aime follement.
+
+Troublee par ce debut, et voyant venir la crise redoutee, elle essaya
+de l'arreter, mais il ne l'ecoutait plus. L'emotion debordait de son
+coeur, et elle dut l'entendre, pale, tremblante, anxieuse. Il parla
+longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec
+une resignation desolee; et elle se laissa prendre les mains qu'il
+conserva dans les siennes. Il s'etait agenouille sans qu'elle y prit
+garde, et avec un regard d'hallucine il la suppliait de ne pas lui
+faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de
+comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et
+ce chagrin etait presque du bonheur. Tout a coup, elle vit des larmes
+dans ses yeux et fut tellement emue, qu'elle fit: "Oh!" prete a
+l'embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il repetait
+d'une voix tres douce: "Tenez, tenez, je souffre trop", et tout a
+coup, gagnee par cette douleur, par la contagion des larmes, elle
+sanglota, les nerfs affoles, les bras fremissants, prets a s'ouvrir.
+
+Quand elle se sentit tout a coup enlacee par lui et baisee
+passionnement sur les levres, elle voulut crier, lutter, le repousser,
+mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en
+resistant, elle se donnait en se debattant, elle l'etreignait en
+criant: "Non, non, je ne veux pas."
+
+Elle demeura ensuite bouleversee, la figure sous ses mains, puis tout
+a coup, elle se leva, ramassa son chapeau tombe sur le tapis, le posa
+sur sa tete et se sauva, malgre les supplications d'Olivier qui la
+retenait par sa robe.
+
+Des qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de s'asseoir au bord du
+trottoir, tant elle se sentait ecrasee, les jambes rompues. Un
+fiacre passait, elle l'appela et dit au cocher: "Allez doucement,
+promenez-moi ou vous voudrez." Elle se jeta dans la voiture, referma
+la portiere, se blottit au fond, se sentant seule derriere les glaces
+relevees, seule pour songer.
+
+Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la tete que le bruit des
+roues et les secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les
+gens a pied, les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides
+qui ne voyaient rien; elle ne pensait a rien non plus, comme si elle
+se fut donne du temps, accorde un repit avant d'oser reflechir a ce
+qui s'etait passe.
+
+Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement lache, elle se
+dit: "Voila, je suis une femme perdue." Et pendant quelques minutes
+encore, elle demeura sous l'emotion, sous la certitude du malheur
+irreparable, epouvantee comme un homme tombe d'un toit et qui ne remue
+point encore, devinant qu'il a les jambes brisees et ne le voulant
+point constater.
+
+Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont
+elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette catastrophe,
+restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, apres
+cette chute dont son ame etait accablee, et ne semblait point prendre
+part a l'effarement de son esprit.
+
+Elle repeta, a voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre:
+"Voila, je suis une femme perdue." Aucun echo de souffrance ne
+repondit dans sa chair a cette plainte de sa conscience.
+
+Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre,
+remettant a tout a l'heure les raisonnements qu'elle aurait a faire
+sur cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait
+peur de penser, voila tout, peur de savoir, de comprendre et de
+reflechir; mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'etre
+obscur et impenetrable que cree en nous la lutte incessante de nos
+penchants et de nos volontes, une invraisemblable quietude.
+
+Apres une demi-heure, peut-etre, de cet etrange repos, comprenant
+enfin que le desespoir appele ne viendrait pas, elle secoua cette
+torpeur et murmura: "C'est drole, je n'ai presque pas de chagrin."
+
+Alors elle commenca a se faire des reproches. Une colere s'elevait en
+elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas
+prevu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet
+homme lui plaisait assez pour la rendre lache? et que dans les coeurs
+les plus droits le desir souffle parfois comme un coup de vent qui
+emporte la volonte.
+
+Mais quand elle se fut durement reprimandee et meprisee, elle se
+demanda avec terreur ce qui allait arriver.
+
+Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus
+jamais revoir.
+
+A peine eut-elle pris cette resolution que mille raisons vinrent
+aussitot la combattre.
+
+Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle a son mari?
+La verite soupconnee ne serait-elle pas chuchotee, puis repandue
+partout?
+
+Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis-a-vis
+d'Olivier Bertin lui-meme l'hypocrite comedie de l'indifference et
+de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait efface cette minute de sa
+memoire et de sa vie?
+
+Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paraitre ne se rappeler
+rien, de regarder avec un etonnement indigne en lui disant: "Que me
+voulez-vous?" l'homme dont vraiment elle avait partage la rapide et
+brutale emotion?
+
+Elle reflechit longtemps et s'y decida neanmoins, aucune autre
+solution ne lui paraissant possible.
+
+Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait
+comprendre aussitot ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui.
+Il fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne put lui
+rappeler cette honte.
+
+Apres avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait
+assurement son parti, en homme loyal et bien eleve, et demeurerait
+dans l'avenir ce qu'il avait ete jusque-la.
+
+Des que cette nouvelle resolution fut arretee, elle donna au cocher
+son adresse, et rentra chez elle, en proie a un abattement profond,
+a un desir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier.
+S'etant enfermee dans sa chambre, elle demeura jusqu'au diner etendue
+sur sa chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son ame de
+cette pensee pleine de dangers.
+
+Elle descendit a l'heure precise, etonnee d'etre si calme et
+d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans
+ses bras leur fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans
+qu'aucune angoisse l'agitat.
+
+M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle repondit avec
+indifference, qu'elle avait pose comme tous les jours.
+
+--Et le portrait, est-il beau? dit-il.
+
+--Il vient fort bien.
+
+A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en
+mangeant, de la seance de la Chambre et de la discussion du projet de
+loi sur la falsification des denrees.
+
+Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui
+fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur qui
+s'interessait a ces choses; mais elle souriait en l'ecoutant, et
+repondait aimablement, plus gracieuse meme que de coutume, plus
+complaisante pour ces banalites. Elle pensait en le regardant: "Je
+l'ai trompe. C'est mon mari, et je l'ai trompe. Est-ce bizarre? Rien
+ne peut plus empecher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai ferme
+les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques
+secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une
+honnete femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on
+ne peut supprimer, ont amene pour moi ce petit fait irreparable, si
+grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je
+n'eprouve point de desespoir. Si on me l'eut dit hier, je ne l'aurais
+pas cru. Si on me l'eut affirme, j'aurais aussitot songe aux affreux
+remords dont je devrais etre aujourd'hui dechiree. Et je n'en ai pas,
+presque pas."
+
+M. de Guilleroy sortit apres diner, comme il faisait presque tous les
+jours.
+
+Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en
+l'embrassant; elle pleura des larmes sinceres, larmes de la
+conscience, non point larmes du coeur.
+
+Mais elle ne dormit guere.
+
+Dans les tenebres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des
+dangers que pouvait lui creer l'attitude du peintre; et la peur lui
+vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire,
+en le regardant en face.
+
+Levee tot, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinee,
+s'efforcant de prevoir ce qu'elle avait a craindre, ce qu'elle aurait
+a repondre, d'etre prete pour toutes les surprises.
+
+Elle partit de bonne heure, afin de reflechir encore en marchant.
+
+Il ne l'attendait guere et se demandait, depuis la veille, ce qu'il
+devait faire vis-a-vis d'elle.
+
+Apres son depart, apres cette fuite, a laquelle il n'avait pas ose
+s'opposer, il etait demeure seul, ecoutant encore, bien qu'elle fut
+loin deja, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant,
+poussee par une main eperdue.
+
+Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il
+l'avait prise, elle! Cela s'etait passe entre eux! Etait-ce possible?
+Apres la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux
+gouter, il s'assit, se coucha presque sur le divan ou il l'avait
+possedee.
+
+Il y resta longtemps, plein de cette pensee qu'elle etait sa
+maitresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant desiree
+et lui, s'etait noue en quelques moments le lien mysterieux qui
+attache secretement deux etres l'un a l'autre. Il gardait en toute sa
+chair encore fremissante le souvenir aigu de l'instant rapide ou leurs
+levres s'etaient rencontrees, ou leurs corps s'etaient unis et meles
+pour tressaillir ensemble du grand frisson de la vie.
+
+Il ne sortit point ce soir-la, pour se repaitre de cette pensee; il se
+coucha tot, tout vibrant de bonheur.
+
+A peine eveille, le lendemain, il se posa cette question: "Que dois-je
+faire?" A une cocotte, a une actrice, il eut envoye des fleurs ou
+meme un bijou; mais il demeurait torture de perplexite devant cette
+situation nouvelle.
+
+Assurement, il fallait ecrire. Quoi? ... Il griffonna, ratura,
+dechira, recommenca vingt lettres, qui toutes lui semblaient
+blessantes, odieuses, ridicules.
+
+Il aurait voulu exprimer en termes delicats et charmeurs la
+reconnaissance de son ame, ses elans de tendresse folle, ses offres
+de devouement sans fin; mais il ne decouvrait, pour dire ces choses
+passionnees et pleines de nuances, que des phrases connues, des
+expressions banales, grossieres ou pueriles.
+
+Il renonca donc a l'idee d'ecrire, et se decida a l'aller voir, des
+que l'heure de la seance serait passee, car il pensait bien qu'elle ne
+viendrait pas.
+
+S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les
+levres chatouillees de l'envie de se poser sur la peinture ou quelque
+chose d'elle etait fixe; et de moment en moment, il regardait dans la
+rue par la fenetre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient un
+battement de coeur. Vingt fois il crut la reconnaitre, puis, quand la
+femme apercue etait passee, il s'asseyait un moment, accable comme
+apres une deception.
+
+Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut, et bouleverse
+par une emotion violente, s'assit pour l'attendre.
+
+Quand elle entra, il se precipita sur les genoux et voulut lui prendre
+les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait a
+ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux leves vers elle, elle lui dit
+avec hauteur:
+
+--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude?
+
+Il balbutia:
+
+--Oh! Madame, je vous supplie ...
+
+Elle l'interrompit durement.
+
+--Relevez-vous, vous etes ridicule.
+
+Il se releva, effare, murmurant:
+
+--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime! ...
+
+Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volonte,
+et regla la situation.
+
+--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de
+votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si
+vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma presence ici, vous
+ne me reverrez plus.
+
+Il la regardait, affole par cette durete qu'il n'avait point prevue;
+puis il comprit et murmura:
+
+--J'obeirai, Madame.
+
+Elle repondit:
+
+--Tres bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous
+etes long a finir ce portrait.
+
+Il prit donc sa palette et se mit a peindre; mais sa main tremblait,
+ses yeux troubles regardaient sans voir; il avait envie de pleurer,
+tant il se sentait le coeur meurtri.
+
+Il essaya de lui parler; elle repondit a peine. Comme il tentait de
+lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arreta d'un ton si
+cassant qu'il eut tout a coup une de ces fureurs d'amoureux qui
+changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son ame et dans
+son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de suite, sans
+transition, il la detesta. Oui, oui, c'etait bien cela, la femme!
+Elle etait pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? Elle etait
+fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attire,
+seduit par des ruses de fille, cherchant a l'affoler sans rien donner
+ensuite, le provoquant pour se refuser, employant pour lui toutes les
+manoeuvres des laches coquettes qui semblent toujours pretes a se
+devetir, tant que l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des rues
+n'est pas haletant de desir.
+
+Tant pis pour elle, apres tout; il l'avait eue, il l'avait prise.
+Elle pouvait eponger son corps et lui repondre insolemment, elle
+n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait
+une belle folie en s'embarrassant d'une maitresse pareille qui aurait
+mange sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme.
+
+Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modeles;
+mais comme il sentait son enervement grandir et qu'il redoutait de
+faire quelque sottise, il abregea la seance, sous pretexte d'un
+rendez-vous. Quand ils se saluerent en se separant, ils se croyaient
+assurement plus loin l'un de l'autre que le jour ou ils s'etaient
+rencontres chez la duchesse de Mortemain.
+
+Des qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il
+sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouate de brume, jetait sur
+la ville une lumiere pale, un peu fausse et triste.
+
+Lorsqu'il eut marche quelque temps, d'un pas rapide et irrite, en
+heurtant les passants, pour ne point devier de la ligne droite, sa
+grande fureur contre elle s'emietta en desolations et en regrets.
+Apres qu'il se fut repete tous les reproches qu'il lui faisait, il se
+souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle etait jolie
+et seduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait
+toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique,
+poetique et passionnee, dont le reve plane sur nos coeurs. N'avait-il
+pas failli trouver, cela? N'etait-ce pas elle qui lui aurait donne
+ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se
+realise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou
+n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette
+chasse aux deceptions?
+
+Il n'en voulait plus a la jeune femme, mais a la vie elle-meme.
+Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu a elle?
+Que pouvait-il lui reprocher, apres tout?--d'avoir ete aimable, bonne
+et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de
+s'etre conduit comme un malfaiteur!
+
+Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon,
+se devouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait
+tenter pour qu'elle comprit combien il serait, jusqu'a la mort, docile
+desormais a toutes ses volontes.
+
+Or, le lendemain, elle arriva accompagnee de sa fille, avec un sourire
+si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans
+ces pauvres yeux bleus, jusque-la si gais, toute la peine, tout le
+remords, toute la desolation de ce coeur de femme. Il fut remue de
+pitie, et pour qu'elle oubliat, il eut pour elle, avec une delicate
+reserve, les plus fines prevenances. Elle y repondit avec douceur,
+avec bonte, avec l'attitude lasse et brisee d'une femme qui souffre.
+
+Et lui, en la regardant, repris d'une folle idee de l'aimer et d'etre
+aime, il se demandait comment elle n'etait pas plus fachee, comment
+elle pouvait revenir encore, l'ecouter et lui repondre, avec ce
+souvenir entre eux.
+
+Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter
+en face de lui la pensee unique qui ne devait pas la quitter,
+c'est qu'alors cette pensee ne lui etait pas devenue odieusement
+intolerable. Quand une femme hait l'homme qui l'a violee, elle ne peut
+plus se trouver devant lui sans que cette haine eclate. Mais cet homme
+ne peut non plus lui demeurer indifferent. Il faut qu'elle le deteste
+ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas
+loin d'aimer.
+
+Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments
+precis, clairs et surs; il se sentait lucide, fort, maitre a present
+des evenements.
+
+Il n'avait qu'a etre prudent, qu'a etre patient, qu'a etre devoue, et
+il la reprendrait un jour ou l'autre.
+
+Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquerir, il eut des ruses
+a son tour, des tendresses dissimulees sous d'apparents remords, des
+attentions hesitantes et des attitudes indifferentes. Tranquille dans
+la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tot,
+un peu plus tard. Il eprouvait meme un plaisir bizarre et raffine a ne
+se point presser, a la guetter, a se dire: "Elle a peur" en la voyant
+venir toujours avec son enfant.
+
+Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement,
+et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'etrange, de
+contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une
+ame qui lutte, d'une volonte qui defaille et qui semble dire: "Mais,
+force-moi donc!"
+
+Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassuree par sa reserve.
+Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses
+projets, de son art, comme a un frere.
+
+Seduite par cet abandon, elle prit avec joie ce role de conseillere,
+flattee qu'il la distinguat ainsi des autres femmes et convaincue
+que son talent gagnerait de la delicatesse a cette intimite
+intellectuelle. Mais a force de la consulter et de lui montrer de
+la deference, il la fit passer, naturellement, des fonctions de
+conseillere au sacerdoce d'inspiratrice. Elle trouva charmant
+d'etendre ainsi son influence sur le grand homme, et consentit a peu
+pres a ce qu'il l'aimat en artiste, puisqu'elle inspirait ses oeuvres.
+
+Ce fut un soir, apres une longue causerie sur les maitresses des
+peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y
+resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.
+
+Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une
+decheance, et pour repondre aux reproches de sa raison, elle crut a
+une fatalite.
+
+Entrainee vers lui par son coeur qui etait vierge, et par son ame qui
+etait vide, la chair conquise par la lente domination des caresses,
+elle s'attacha peu a peu, comme s'attache les femmes tendres, qui
+aiment pour la premiere fois.
+
+Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et poetique. Il lui
+semblait parfois qu'il s'etait envole, un jour, les mains tendues, et
+qu'il avait pu etreindre a pleins bras le reve aile et magnifique qui
+plane toujours sur nos esperances.
+
+Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes,
+qu'il eut peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi
+d'inexprimable que presque jamais un peintre ne devoile, ce reflet, ce
+mystere, cette physionomie de l'ame qui passe, insaisissable, sur les
+visages.
+
+Puis des mois s'ecoulerent et puis des annees qui desserrerent a peine
+le lien qui unissait l'un a l'autre la comtesse de Guilleroy et le
+peintre Olivier Bertin. Ce n'etait plus chez lui l'exaltation des
+premiers temps, mais une affection calmee, profonde, une sorte
+d'amitie amoureuse dont il avait pris l'habitude.
+
+Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionne,
+l'attachement obstine de certaines femmes qui se donnent a un homme
+pour tout a fait et pour toujours. Honnetes et droites dans l'adultere
+comme elles auraient pu l'etre dans le mariage, elles se vouent a une
+tendresse unique dont rien ne les detournera. Non seulement elles
+aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement
+sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pensee, que
+rien d'etranger n'y peut plus entrer. Elles ont lie leur vie avec
+resolution, comme on se lie les mains, avant de sauter a l'eau du haut
+d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir.
+
+Mais a partir du moment ou la comtesse se fut donnee ainsi, elle se
+sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien
+ne le tenait que sa volonte d'homme, son caprice, son gout passager
+pour une femme rencontree un jour comme il en avait deja rencontre
+tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile a tenter, lui qui
+vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les
+hommes! Il etait beau garcon, celebre, recherche, ayant a la portee de
+ses desirs vite eveilles toutes les femmes du monde dont la pudeur est
+si fragile, et toutes les femmes d'alcove ou de theatre prodigues de
+leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, apres
+souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder.
+
+Elle vecut donc dans la terreur de le perdre, epiant ses allures,
+ses attitudes, bouleversee par un mot, pleine d'angoisse des qu'il
+admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la
+grace d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait
+trembler, et tout ce qu'elle en savait l'epouvantait. A chacune de
+leurs rencontres, elle devenait ingenieuse a l'interroger, sans qu'il
+s'en apercut, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il
+avait vus, sur les maisons ou il avait dine, sur les impressions les
+plus legeres de son esprit. Des qu'elle croyait deviner l'influence
+possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce,
+avec d'innombrables ressources.
+
+Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines
+profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans
+l'existence de tout artiste en vue.
+
+Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant meme d'etre
+prevenue de l'eveil d'un desir nouveau chez Olivier, par l'air de
+fete que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une
+fantaisie galante.
+
+Alors elle commencait a souffrir; elle ne dormait plus que des
+sommeils troubles par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle
+arrivait chez lui sans l'avoir prevenu, lui jetait des questions qui
+semblaient naives, tatait son coeur, ecoutait sa pensee, comme on
+tate, comme on ecoute, pour connaitre le mal cache dans un etre.
+
+Et elle pleurait sitot qu'elle etait seule, sure qu'on allait le lui
+prendre cette fois, lui voler cet amour a qui elle tenait si fort
+parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonte, toute sa force
+d'affection, toutes ses esperances et tous ses reves.
+
+Aussi, quand elle le sentait revenir a elle, apres ces rapides
+eloignements, elle eprouvait a le reprendre, a le reposseder comme une
+chose perdue et retrouvee, un bonheur muet et profond qui parfois,
+quand elle passait devant une eglise, la jetait dedans pour remercier
+Dieu.
+
+La preoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et
+de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entiere un combat
+ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutte pour lui, devant lui,
+sans cesse, par la grace, par la beaute, par l'elegance. Elle voulait
+que partout ou il entendrait parler d'elle, on vantat son charme, son
+gout, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour
+lui et les seduire afin qu'il fut fier et jaloux d'elle. Et chaque
+fois qu'elle le devina jaloux, apres l'avoir fait un peu souffrir
+elle lui menageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa
+vanite.
+
+Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde,
+une femme dont la seduction physique serait plus puissante, etant
+nouvelle, elle eut recours a d'autres moyens: elle le flatta et le
+gata.
+
+D'une facon discrete et continue, elle fit couler l'eloge sur lui;
+elle le berca d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que,
+partout ailleurs, il trouvat l'amitie et meme la tendresse un peu
+froides et incompletes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il
+finit par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle.
+
+Elle fit de sa maison, de ses deux salons ou il entrait si souvent,
+un endroit ou son orgueil d'artiste etait attire autant que son coeur
+d'homme, l'endroit de Paris ou il aimait le mieux venir parce que
+toutes ses convoitises y etaient en meme temps satisfaites.
+
+Non seulement, elle apprit a decouvrir tous ses gouts, afin de lui
+donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-etre que
+rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naitre de nouveaux, lui
+creer des gourmandises de toute sorte, materielles ou sentimentales,
+des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie!
+Elle s'efforca de seduire ses yeux par des elegances, son odorat par
+des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des
+nourritures.
+
+Mais lorsqu'elle eut mis en son ame et en sa chair de celibataire
+egoiste et fete une multitude de petits besoins tyranniques,
+lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maitresse n'aurait comme elle
+le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par
+toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout a coup, en
+le voyant se degouter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de
+vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les reserves
+imposees par la societe, chercher au Cercle, chercher partout les
+moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeat au
+mariage.
+
+En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquietudes,
+qu'elle desirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette
+angoisse-la, et se reposer dans une affection refroidie et calme.
+
+Les annees passerent, cependant, sans les desunir. La chaine attachee
+par elle etait solide, et elle en refaisait les anneaux a mesure
+qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur
+du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de
+voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'evenement inconnu,
+dont la menace est suspendue sur nous.
+
+Le comte, sans soupcons et sans jalousie, trouvait naturelle cette
+intimite de sa femme et d'un artiste fameux qui etait recu partout
+avec de grands egards. A force de se voir, les deux hommes, habitues
+l'un a l'autre, avaient fini par s'aimer.
+
+
+II
+
+Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, ou il devait
+diner pour feter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva
+encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait
+d'arriver.
+
+C'etait un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-etre un
+homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas
+ete.
+
+Ancien conservateur des musees imperiaux, il avait trouve moyen de se
+faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la Republique, ce qui
+ne l'empechait pas d'etre, avant tout, l'ami des Princes, de tous les
+Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie europeenne,
+et le protecteur jure des artistes de toute sorte. Doue d'une
+intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilite
+de parole qui lui permettait de dire avec agrement les choses les plus
+ordinaires, d'une souplesse de pensee qui le mettait a l'aise dans
+tous les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait
+juger les hommes a premiere vue, il promenait, de salon en salon,
+le long des jours et des soirs, son activite eclairee, inutile et
+bavarde.
+
+Apte a tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant
+de competence attachant et une clarte de vulgarisateur qui le faisait
+fort apprecier des femmes du monde, a qui il rendait les services d'un
+bazar roulant d'erudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses,
+sans avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il etait
+au mieux avec les cinq Academies, avec tous les savants, tous les
+ecrivains, tous les erudits specialistes, qu'il ecoutait avec
+discernement. Il savait oublier aussitot les explications trop
+techniques ou inutiles a ses relations, retenait fort bien les autres,
+et pretait a ces connaissances ainsi glanees un tour aise, clair et
+bon enfant, qui les rendait faciles a comprendre comme des fabliaux
+scientifiques. Il donnait l'impression d'un entrepot d'idees, d'un de
+ces vastes magasins ou on ne rencontre jamais les objets rares, mais
+ou tous les autres sont a foison, a bon marche, de toute nature, de
+toute origine, depuis les ustensiles de menage jusqu'aux vulgaires
+instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique.
+
+Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport
+constant, le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait,
+d'ailleurs, des services, leur faisait vendre des tableaux, les
+mettait en relations avec le monde, aimait les presenter, les
+proteger, les lancer, semblait se vouer a une oeuvre mysterieuse
+de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de
+connaitre intimement ceux-ci, et d'entrer familierement chez ceux-la,
+de dejeuner avec le prince de Galles, de passage a Paris, et de diner,
+le soir meme, avec Paul Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant.
+
+Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drole, disait de lui: "C'est
+l'encyclopedie de Jules Verne, reliee en peau d'ane!"
+
+Les deux hommes se serrerent la main, et se mirent a parler de la
+situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait
+alarmants, pour des raisons evidentes qu'il exposait fort bien,
+l'Allemagne ayant tout interet a nous ecraser et a hater ce moment
+attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier
+Bertin prouvait, par des arguments irrefutables, que ces craintes
+etaient chimeriques, l'Allemagne ne pouvant etre assez folle pour
+compromettre sa conquete dans une aventure toujours douteuse, et le
+Chancelier assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie,
+son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.
+
+M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait
+pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journee et
+rencontre le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir.
+
+L'artiste resistait et, avec une ironie tranquille, contestait la
+competence des gens les mieux informes. Derriere toutes ces rumeurs,
+on preparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait
+avoir la-dessus une opinion arretee, peut-etre.
+
+M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en
+s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laisses seuls.
+
+--Et vous, mon cher depute, demanda le peintre, que pensez-vous des
+bruits de guerre?
+
+M. de Guilleroy se lanca dans un discours. Il en savait plus que
+personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'etait pas du
+meme avis que la plupart de ses collegues. Non, il ne croyait pas a la
+probabilite d'un conflit prochain, a moins qu'il ne fut provoque
+par la turbulence francaise et par les rodomontades des soi-disant
+patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait a
+grands traits, un portrait a la Saint-Simon. Cet homme-la, on ne
+voulait pas le comprendre, parce qu'on prete toujours aux autres sa
+propre maniere de penser, et qu'on les croit prets a faire ce qu'on
+aurait fait a leur place. M. de Bismarck n'etait pas un diplomate faux
+et menteur, mais un franc, un brutal, qui criait toujours la verite,
+annoncait toujours ses intentions. "Je veux la paix," dit-il. C'etait
+vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une
+facon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'a ses armements,
+jusqu'a ses alliances, jusqu'a ce faisceau de peuples unis contre
+notre impetuosite. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond,
+convaincu: "C'est un grand homme, un tres grand homme qui desire la
+tranquillite, mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens
+violents pour l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare."
+
+--Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous
+accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concedez qu'il a
+toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est la d'ailleurs
+une verite indiscutable et phenomenale: on ne fait la guerre en ce
+monde que pour avoir la paix!
+
+Un domestique annoncait:--Madame la duchesse de Mortemain.
+
+Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et
+forte femme, qui entra avec autorite.
+
+Guilleroy, se precipitant, lui baisa les doigts et demanda:
+
+--Comment allez-vous, Duchesse?
+
+Les deux autres hommes la saluerent avec une certaine familiarite
+distinguee, car la duchesse avait des facons d'etre cordiales et
+brusques.
+
+Veuve du general duc de Mortemain, mere d'une fille unique mariee au
+prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et
+royalement riche, elle recevait dans son hotel de la rue de Varenne
+toutes les notorietes du monde entier, qui se rencontraient et se
+complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans
+diner a sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans
+qu'elle eut aussitot le desir de le connaitre. Il fallait qu'elle
+le vit, qu'elle le fit causer, qu'elle le jugeat. Et cela l'amusait
+beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosite
+hautaine et bienveillante qui brulait en elle.
+
+Elle s'etait a peine assise, quand le meme domestique cria:--Monsieur
+le baron et madame la baronne de Corbelle.
+
+Ils etaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette,
+elegante, tres brune.
+
+Ce couple avait une situation speciale dans l'aristocratie francaise,
+due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite
+noblesse, sans valeur, sans esprit, mu dans tous ses actes par un
+amour immodere de ce qui est select, comme il faut et distingue, il
+etait parvenu, a force de hanter uniquement les maisons les plus
+princieres, a force de montrer ses sentiments royalistes, pieux,
+corrects au supreme degre, a force de respecter tout ce qui doit etre
+respecte, de mepriser tout ce qui doit etre meprise, de ne jamais se
+tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hesiter sur un
+detail d'etiquette, a passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur
+du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut,
+et sa presence dans une maison constituait pour elle un vrai titre
+d'honorabilite.
+
+Les Corbelle etaient parents du comte de Guilleroy.
+
+--Eh bien, dit la duchesse etonnee, et votre femme?
+
+--Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise,
+elle va venir.
+
+Quand Mme de Guilleroy, mariee depuis un mois, avait fait son entree
+dans le monde, elle fut presentee a la duchesse de Mortemain, qui tout
+de suite l'aima, l'adopta, la patronna.
+
+Depuis vingt ans, cette amitie ne s'etait point dementie, et quand la
+duchesse disait "ma petite", on entendait encore en sa voix l'emotion
+de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu
+lieu la rencontre du peintre et de la comtesse.
+
+Musadieu s'etait approche, il demanda:
+
+--La duchesse a-t-elle ete voir l'exposition des Intemperants?
+
+--Non, qu'est-ce que c'est?
+
+--Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes a l'etat
+d'ivresse. Il y en a deux tres forts.
+
+La grande dame murmura avec dedain:
+
+--Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.
+
+Autoritaire, brusque, n'admettant guere d'autre opinion que la sienne,
+fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation
+sociale, considerant, sans bien s'en rendre compte, les artistes
+et les savants comme des mercenaires intelligents charges par Dieu
+d'amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne
+donnait d'autre base a ses jugements que le degre d'etonnement et de
+plaisir irraisonne que lui procurait la vue d'une chose, la lecture
+d'un livre ou le recit d'une decouverte.
+
+Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir
+grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et
+protegeait le monde entier, les princes detrones par ses receptions en
+leur honneur, et meme le Tout-Puissant, par ses largesses au clerge et
+ses dons aux eglises.
+
+Musadieu reprit:
+
+--La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrete l'assassin de Marie
+Lambourg?
+
+Son interet s'eveilla brusquement, et elle repondit:
+
+--Non, racontez-moi ca?
+
+Et il narra les details. Haut, tres maigre, portant un gilet blanc, de
+petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec
+un air correct qui lui permettait de dire les choses tres osees dont
+il avait la specialite. Fort myope, il semblait, malgre son pince-nez,
+ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on eut dit que toute
+l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil.
+Son torse plie devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne
+vertebrale eut ete en caoutchouc; ses jambes croisees l'une sur
+l'autre semblaient deux rubans enroules, et ses longs bras retenus
+par ceux du siege, laissaient pendre des mains pales, aux doigts
+interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement,
+avec des meches blanches habilement oubliees, etaient un sujet de
+plaisanterie frequent.
+
+Comme il expliquait a la duchesse que les bijoux de la fille publique
+assassinee avaient ete donnes en cadeau par le meurtrier presume a une
+autre creature de moeurs legeres, la porte du grand salon s'ouvrit de
+nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche,
+blondes, dans une creme de malines, se ressemblant comme deux soeurs
+d'age tres different, l'une un peu trop mure, l'autre un peu
+trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince,
+s'avancerent en se tenant par la taille et en souriant.
+
+On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le
+retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille a
+cote de sa mere qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraiche et
+meme plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'etre
+eclatante, tandis que l'enfant, a peine epanouie, commencait seulement
+a etre jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux.
+
+La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:
+
+--Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une a cote de
+l'autre! Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se
+ressemblent!
+
+On comparait; deux opinions se formerent aussitot. D'apres Musadieu,
+les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se
+ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui
+etaient tout a fait les memes, egalement tachetes de points noirs,
+pareils a des minuscules gouttes d'encre tombees sur l'iris bleu. Mais
+d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se
+ressembleraient presque plus.
+
+D'apres la duchesse, au contraire, et d'apres Olivier Bertin, elles
+etaient en tout semblables, et seule la difference d'age les faisait
+paraitre differentes.
+
+Le peintre disait:
+
+--Est-elle changee, depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je
+ne vais plus oser la tutoyer.
+
+La comtesse se mit a rire.
+
+--Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire "vous" a Annette.
+
+La jeune fille, dont la future cranerie apparaissait sous des airs
+timidement espiegles, reprit:
+
+--C'est moi qui n'oserai plus dire "tu" a M. Bertin.
+
+Sa mere sourit.
+
+--Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite
+connaissance.
+
+Mais Annette remuait la tete.
+
+--Non, non. Ca me generait.
+
+La duchesse, l'ayant embrassee, l'examinait en connaisseuse
+interessee.
+
+--Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout a fait le
+meme regard que ta mere; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu
+auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu;
+tu es maigrichonne.
+
+La comtesse s'ecria:
+
+--Oh! ne lui dites pas cela.
+
+--Et pourquoi?
+
+--C'est si agreable d'etre mince! Moi je vais me faire maigrir.
+
+Mais Mme de Mortemain se facha, oubliant, dans la vivacite de sa
+colere, la presence d'une fillette.
+
+--Ah toujours! vous en etes toujours a la mode des os, parce qu'on les
+habille mieux que la chair. Moi je suis de la generation des femmes
+grasses! Aujourd'hui c'est la generation des femmes maigres! Ca me
+fait penser aux vaches d'Egypte. Je ne comprends pas les hommes, par
+exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils
+demandaient mieux.
+
+Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:
+
+--Regarde ta maman, petite, elle est tres bien, juste a point,
+imite-la.
+
+On passait dans la salle a manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu
+reprit la discussion.
+
+--Moi, je dis que les hommes doivent etre maigres, parce qu'ils sont
+faits pour des exercices qui reclament de l'adresse et de l'agilite,
+incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu different.
+Est-ce pas votre avis, Corbelle?
+
+Corbelle fut perplexe, la duchesse etant forte, et sa propre femme
+plus que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et
+resolument se prononca pour la sveltesse. L'annee d'avant, elle avait
+du lutter contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina tres
+vite.
+
+Mme de Guilleroy demanda:
+
+--Dites comment vous avez fait?
+
+Et la baronne expliqua la methode employee par toutes les femmes
+elegantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure apres
+le repas seulement, on se permettait une tasse de the, tres chaud,
+brulant. Cela reussissait a tout le monde. Elle cita des exemples
+etonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que
+des lames de couteau. La duchesse exasperee s'ecria:
+
+--Dieu! que c'est bete de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais
+rien, pas meme le champagne. Voyons, Bertin, vous qui etes artiste,
+qu'en pensez-vous?
+
+--Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ca m'est egal! Si
+j'etais sculpteur, je me plaindrais.
+
+--Mais vous etes homme, que preferez-vous?
+
+--Moi? ... une ... elegance un peu nourrie, ce que ma cuisiniere
+appelle un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein
+et fin.
+
+La comparaison fit rire; mais la comtesse incredule regardait sa fille
+et murmurait:
+
+--Non, c'est tres gentil d'etre maigre, les femmes qui restent maigres
+ne vieillissent pas.
+
+Ce point-la fut encore discute et partagea la societe. Tout le monde,
+cependant, se trouva a peu pres d'accord sur ceci: qu'une personne
+tres grasse ne devait pas maigrir trop vite.
+
+Cette observation donna lieu a une revue des femmes connues dans le
+monde et a de nouvelles contestations sur leur grace, leur chic
+et leur beaute. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist
+incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme
+Mandeliere, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche
+un peu grande, ou ses dents semblaient luire.
+
+Il etait assis a cote de la jeune fille, et, tout a coup, se tournant
+vers elle:
+
+--Ecoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons la, tu l'entendras
+repeter au moins une fois par semaine, jusqu'a ce que tu sois vieille.
+En huit jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde,
+sur la politique, les femmes, les pieces de theatre et le reste. Il
+n'y aura qu'a changer les noms des gens ou les titres des oeuvres de
+temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et defendre
+notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on
+doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser a rien, jamais;
+tu n'auras qu'a te reposer.
+
+La petite, sans repondre, leva sur lui un oeil malin, ou vivait une
+intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prete a partir.
+
+Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idees comme on joue a
+la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les memes,
+protesterent au nom de la pensee et de l'activite humaines.
+
+Alors Bertin s'efforca de demontrer combien l'intelligence des gens du
+monde, meme les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et
+sans portee, combien leurs croyances sont pauvrement fondees, leur
+attention aux choses de l'esprit faible et indifferente, leurs gouts
+sautillants et douteux.
+
+Saisi par un de ces acces d'indignation a moitie vrais, a moitie
+factices, que provoque d'abord, le desir d'etre eloquent, et
+qu'echauffe tout a coup un jugement clair, ordinairement obscurci
+par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique
+occupation dans la vie de faire des visites et de diner en ville, se
+trouvent devenir, par une irresistible fatalite, des etres legers et
+gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances
+et des appetits superficiels.
+
+Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincere, que leur
+culture intellectuelle etant nulle, et leur erudition un simple
+vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion
+et font les gestes d'etres d'elite qu'ils ne sont pas. Il prouva
+que les freles racines de leurs instincts ayant pousse dans
+les conventions, et non dans les realites, ils n'aiment rien
+veritablement, que le luxe meme de leur existence est une satisfaction
+de vanite et non l'apaisement d'un besoin raffine de leur corps, car
+on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins, payes fort cher.
+
+--Ils vivent, disait-il, a cote de tout, sans rien voir et rien
+penetrer; a cote de la science qu'ils ignorent; a cote de la nature
+qu'ils ne savent pas regarder; a cote du bonheur, car ils sont
+impuissants a jouir ardemment de rien; a cote de la beaute du monde ou
+de la beaute de l'art, dont ils parlent sans l'avoir decouverte, et
+meme sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de gouter aux joies de
+la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher a une
+chose jusqu'a l'aimer uniquement, de s'interesser a rien jusqu'a etre
+illumines par le bonheur de comprendre.
+
+Le baron de Corbelle crut devoir prendre la defense de la bonne
+compagnie.
+
+Il le fit avec des arguments inconsistants et irrefutables, de ces
+arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on
+ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de cure de
+campagne qui demontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde
+aux chevaux de course qui ne servent a rien, a vrai dire, mais qui
+sont la gloire de la race chevaline.
+
+Bertin, gene devant cet adversaire, gardait maintenant un silence
+dedaigneux et poli. Mais, soudain, la betise du baron l'irrita, et
+interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au
+coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien eleve.
+
+Tous les details finement saisis dessinaient une silhouette
+irresistiblement comique. On voyait le monsieur habille par son valet
+de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser
+quelques idees generales, puis, au moment de la promenade matinale,
+interrogeant les palefreniers sur la sante des chevaux, puis trottant
+par les allees du bois, avec l'unique souci de saluer et d'etre salue,
+puis dejeunant en face de sa femme, sortie en coupe de son cote, et ne
+lui parlant que pour enumerer le nom des personnes apercues le
+matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper
+l'intelligence dans le commerce de ses semblables, et dinant chez un
+prince ou etait discutee l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la
+soiree au foyer de la danse, a l'Opera, ou ses timides pretentions de
+viveur etaient satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais
+lieu.
+
+Le portrait etait si juste, sans que l'ironie en fut blessante pour
+personne, qu'un rire courait autour de la table.
+
+La duchesse, secouee par une gaite retenue de grosse personne, avait
+dans la poitrine de petites secousses discretes. Elle dit enfin:
+
+--Non, vraiment, c'est trop drole, vous me ferez mourir de rire.
+
+Bertin, tres excite, riposta:
+
+--Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est a peine si
+on rit. On a la complaisance, par bon gout, d'avoir l'air de s'amuser
+et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne
+fait jamais la chose. Allez dans les theatres populaires, vous verrez
+rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'a
+la suffocation! Allez dans les chambrees de soldats, vous verrez des
+hommes etrangles, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit
+devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je
+vous dis qu'on fait le simulacre de tout, meme du rire.
+
+Musadieu l'arreta:
+
+--Permettez; vous etes severe! Vous-meme, mon cher, il me semble
+pourtant que vous ne dedaignez pas ce monde que vous raillez si bien.
+
+Bertin sourit.
+
+--Moi, je l'aime.
+
+--Mais alors?
+
+--Je me meprise un peu comme un metis de race douteuse.
+
+--Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.
+
+Et comme il se defendait de poser, elle termina la discussion en
+declarant que tous les artistes aimaient a faire prendre aux gens des
+vessies pour des lanternes.
+
+La conversation, alors, devint generale, effleura tout, banale et
+douce, amicale et discrete, et, comme le diner touchait a sa fin, la
+comtesse, tout a coup, s'ecria, en montrant ses verres pleins devant
+elle:
+
+--Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je
+maigrirai.
+
+La duchesse, furieuse, voulut la forcer a avaler une gorgee ou deux
+d'eau minerale; ce fut en vain, et elle s'ecria:
+
+--Oh! la sotte! voila que sa fille va lui tourner la tete. Je vous en
+prie, Guilleroy, empechez votre femme de faire cette folie.
+
+Le comte, en train d'expliquer a Musadieu le systeme d'une batteuse
+mecanique inventee en Amerique, n'avait pas entendu.
+
+--Quelle folie, duchesse?
+
+--La folie de vouloir maigrir.
+
+Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifferent.
+
+--C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.
+
+La comtesse s'etait levee en prenant le bras de son voisin; le comte
+offrit le sien a la duchesse, et on passa dans le grand salon, le
+boudoir du fond etant reserve aux receptions de la journee.
+
+C'etait une piece tres vaste et tres claire. Sur les quatre murs, de
+larges et beaux panneaux de soie bleu pale a dessins anciens enfermes
+en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumiere des lampes
+et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal,
+le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer
+l'appartement. Il y etait chez lui, melait a l'air meme du salon son
+sourire de jeune femme, la grace de son regard, le charme leger de
+ses cheveux blonds. C'etait d'ailleurs presque un usage, une sorte
+de pratique d'urbanite, comme le signe de croix en entrant dans les
+eglises, de complimenter le modele sur l'oeuvre du peintre chaque fois
+qu'on s'arretait devant.
+
+Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionne
+par l'Etat ayant une valeur d'expertise legale, il se faisait un
+devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la superiorite de cette
+peinture.
+
+--Vraiment, dit-il, voila le plus beau portrait moderne que je
+connaisse. Il y a la dedans une vie prodigieuse.
+
+Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette
+toile avait enracine la conviction qu'il possedait un chef-d'oeuvre,
+s'approcha pour rencherir, et, pendant une minute ou deux, ils
+accumulerent toutes les formules usitees et techniques pour celebrer
+les qualites apparentes et intentionnelles de ce tableau.
+
+Tous les yeux, leves vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et
+Olivier Bertin, accoutume a ces eloges, auxquels il ne pretait guere
+plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la sante, apres une
+rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe a reflecteur
+placee devant le portrait pour l'eclairer, le domestique l'ayant
+posee, par negligence, un peu de travers.
+
+Puis on s'assit, et le comte s'etant approche de la duchesse, elle lui
+dit:
+
+--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une
+tasse de the.
+
+Leurs desirs, depuis quelque temps, s'etaient rencontres et devines,
+sans qu'ils se les fussent encore confies, meme par des sous-entendus.
+
+Le frere de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, apres
+s'etre presque entierement ruine au jeu, etait mort d'une chute de
+cheval, en laissant une veuve et un fils. Age maintenant de vingt-huit
+ans, ce jeune homme, un des plus convoites meneurs de cotillon
+d'Europe, car on le faisait venir parfois a Vienne et a Londres pour
+couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'a peu
+pres sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par
+son nom, par ses parentes presque royales, un des hommes les plus
+recherches et les plus envies de Paris.
+
+Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et
+apres un mariage riche, tres riche, remplacer les succes mondains
+par des succes politiques. Des qu'il serait depute, le marquis
+deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trone futur, un des
+conseillers du roi, un des chefs du parti.
+
+La duchesse, bien renseignee, connaissait l'enorme fortune du comte
+de Guilleroy, thesaurisateur prudent loge dans un simple appartement
+quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux
+hotels de Paris. Elle savait ses speculations toujours heureuses, son
+flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus
+fructueuses lancees depuis dix ans, et elle avait eu la pensee de
+faire epouser a son neveu la fille du depute normand a qui ce mariage
+donnerait une influence preponderante dans la societe aristocratique
+de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche
+et multiplie par son adresse une belle fortune personnelle, couvait
+maintenant d'autres ambitions.
+
+Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-la, etre en mesure de
+profiter de cet evenement de la facon la plus complete.
+
+Simple depute, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-pere du
+marquis de Farandal, dont les aieux avaient ete les familiers fideles
+et preferes de la maison royale de France, il montait au premier rang.
+
+L'amitie de la duchesse pour sa femme pretait en outre a cette union
+un caractere d'intimite tres precieux, et par crainte qu'une autre
+jeune fille se rencontrat qui plut subitement au marquis, il avait
+fait revenir la sienne afin de hater les evenements.
+
+Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y pretait
+une complicite silencieuse, et, ce jour-la meme, bien qu'elle n'eut
+pas ete prevenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait
+engage son neveu a venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu a
+peu, a entrer souvent dans cette maison.
+
+Pour la premiere fois, le comte et la duchesse parlerent a mots
+couverts de leurs desirs, et en se quittant, un traite d'alliance
+etait conclu.
+
+On riait a l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait a la
+baronne de Corbelle la presentation d'une ambassade negre au President
+de la Republique, quand le marquis de Farandal fut annonce.
+
+Il parut sur la porte et s'arreta. Par un geste du bras rapide et
+familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa
+comme pour reconnaitre le salon ou il penetrait, mais pour donner,
+peut-etre, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour
+marquer son entree. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et
+du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu
+de soie noire, et s'avanca vivement vers Mme de Guilleroy dont il
+baisa la main tendue, en s'inclinant tres bas. Il en fit autant pour
+sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un a
+l'autre avec une elegante aisance.
+
+C'etait un grand garcon a moustaches rousses, un peu chauve deja,
+taille en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On
+sentait, a le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus
+exerces que la tete, et qui n'ont d'amour que pour les choses ou
+se developpent la force et l'activite physiques. Il etait instruit
+pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec
+une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir
+plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se meprenant
+sur les enseignements des faits, et les notions elementaires
+d'economie politique necessaires a un depute, l'A B C de la sociologie
+a l'usage des classes dirigeantes.
+
+Musadieu l'estimait, disant: "Ce sera un homme de valeur." Bertin
+appreciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient a la meme salle
+d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient a cheval
+dans les allees du bois. Entre eux etait donc nee une sympathie de
+gouts communs, cette franc-maconnerie instinctive que cree entre deux
+hommes un sujet de conversation tout trouve, agreable a l'un comme a
+l'autre.
+
+Quand on presenta le marquis a Annette de Guilleroy, il eut
+brusquement le soupcon des combinaisons de sa tante, et, apres s'etre
+incline, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur.
+
+Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait
+tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et
+pouvait predire presque a coup sur l'avenir de leur beaute, comme un
+expert qui goute un vin trop vert.
+
+Il echangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis
+s'assit aupres de la baronne de Corbelle, afin de potiner a mi-voix.
+
+On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti,
+l'enfant couchee, les lampes eteintes, les domestiques remontes en
+leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant a travers le salon,
+eclaire seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse
+ensommeillee sur un fauteuil, pour developper ses esperances,
+detailler l'attitude a garder, prevoir toutes les combinaisons, les
+chances et les precautions a prendre.
+
+Il etait tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soiree, et
+murmurant:
+
+--Je crois bien que c'est une affaire faite.
+
+
+III
+
+"_Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas apercu depuis trois
+jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous
+savez que je ne peux plus me passer de vous_."
+
+Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet
+nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un
+secretaire, il l'y deposa sur un amas d'autres lettres entassees la
+depuis le debut de leur liaison.
+
+Ils s'etaient accoutumes, grace aux facilites de la vie mondaine, a se
+voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et
+le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le
+fauteuil ou elle avait pose jadis. Mais comme elle craignait un peu
+les remarques des domestiques, elle preferait pour ces rencontres
+quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez
+elle, ou le retrouver dans un salon.
+
+On arretait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours
+naturelles a M. de Guilleroy.
+
+Deux fois par semaine au moins le peintre dinait chez la comtesse avec
+quelques amis; le lundi, il la saluait regulierement dans sa loge a
+l'Opera; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison,
+ou le hasard les amenait a la meme heure. Il savait les soirs ou elle
+ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de the chez
+elle, se sentant chez lui pres de sa robe, si tendrement et si
+surement loge dans cette affection murie, si capture par l'habitude de
+la trouver quelque part, de passer a cote d'elle quelques instants,
+d'echanger quelques paroles, de meler quelques pensees, qu'il
+eprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fut depuis
+longtemps apaisee, un besoin incessant de la voir.
+
+Le desir de la famille, d'une maison animee, habitee, du repas en
+commun, des soirees ou l'on cause sans fatigue avec des gens depuis
+longtemps connus, ce desir du contact, du coudoiement, de l'intimite
+qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garcon promene,
+de porte en porte, chez ses amis ou il installe un peu de lui,
+ajoutait une force d'egoisme a ses sentiments d'affection. Dans cette
+maison ou il etait aime, gate, ou il trouvait tout, il pouvait encore
+reposer et dorloter sa solitude.
+
+Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur
+fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait deja, un peu fache meme
+qu'ils ne l'eussent point appele plus tot, et mettant une certaine
+discretion a ne les point solliciter le premier.
+
+La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il etait
+trois heures de l'apres-midi. Il se decida immediatement a se rendre
+chez elle pour la trouver avant qu'elle sortit.
+
+Le valet de chambre parut, appele par un coup de sonnette.
+
+--Quel temps, Joseph?
+
+--Tres beau, Monsieur.
+
+--Chaud.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.
+
+Il avait toujours une tenue tres elegante; mais bien qu'il fut habille
+par un tailleur au style correct, la facon seule dont il portait ses
+vetements, dont il marchait, le ventre sangle dans un gilet blanc,
+le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejete en arriere,
+semblait reveler tout de suite qu'il etait artiste et celibataire.
+
+Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se preparait a
+faire une promenade au bois. Il fut mecontent et attendit.
+
+Selon son habitude, il se mit a marcher a travers le salon, allant
+d'un siege a l'autre ou des fenetres aux murs, dans la grande piece
+assombrie par les rideaux. Sur les tables legeres, aux pieds dores,
+des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et couteux, trainaient
+dans un desordre cherche. C'etaient de petites boites anciennes en or
+travaille, des tabatieres a miniatures, des statuettes d'ivoire, puis
+des objets en argent mat tout a fait modernes, d'une drolerie severe,
+ou apparaissait le gout anglais: un minuscule poele de cuisine, et
+dessus, un chat buvant dans une casserole, un etui a cigarettes,
+simulant un gros pain, une cafetiere pour mettre des allumettes, et
+puis dans un ecrin toute une parure de poupee, colliers, bracelets,
+bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs,
+des rubis, des emeraudes, microscopique fantaisie qui semblait
+executee par des bijoutiers de Lilliput.
+
+De temps en temps, il touchait un objet, donne par lui, a quelque
+anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une
+indifference revassante, puis le remettait a sa place.
+
+Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, relies avec luxe,
+s'offraient a la main sur un gueridon porte par un seul pied, devant
+un petit canape de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la
+_Revue des Deux Mondes_, un peu fripee, fatiguee, avec des pages
+cornees, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications
+non coupees, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement a
+cause du prix, l'abonnement coutant quatre cents francs par an, et la
+_Feuille libre_, mince plaquette a couverture bleue, ou se repandent
+les poetes les plus recents qu'on appelle les "Enerves".
+
+Entre les fenetres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier
+siecle, sur lequel elle ecrivait les reponses aux questions pressees
+apportees pendant les receptions. Quelques ouvrages encore sur ce
+bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de
+la femme: _Musset, Manon Lescaut, Werther_; et, pour montrer qu'on
+n'etait pas etranger aux sensations compliquees et aux mysteres de la
+psychologie, _les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au_
+XVIIIe _siecle, Adolphe._
+
+A cote des volumes, un charmant miroir a main, chef-d'oeuvre
+d'orfevrerie, dont la glace etait retournee sur un carre de velours
+brode, afin qu'on put admirer sur le dos un curieux travail d'or et
+d'argent.
+
+Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques annees il
+vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeat son visage plus
+original qu'autrefois, il commencait a s'attrister du poids de ses
+joues et des plissures de sa peau.
+
+Une porte s'ouvrit derriere lui..
+
+--Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.
+
+--Bonjour, petite, tu vas bien?
+
+--Tres bien, et vous?
+
+--Comment, tu ne me tutoies pas, decidement.
+
+--Non, vrai, ca me gene.
+
+--Allons donc!
+
+--Oui, ca me gene. Vous m'intimidez.
+
+--Pourquoi ca?
+
+--Parce que ... parce que vous n'etes ni assez jeune ni assez vieux! ...
+
+Le peintre se mit a rire.
+
+--Devant cette raison, je n'insiste point.
+
+Elle rougit tout a coup, jusqu'a la peau blanche ou poussent les
+premiers cheveux, et reprit, confuse:
+
+--Maman m'a chargee de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et
+de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.
+
+--Oui, certainement. Vous etes seules?
+
+--Non, avec la duchesse de Mortemain.
+
+--Tres bien, j'en suis.
+
+--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau?
+
+--Va, mon enfant!
+
+Comme elle sortait, la comtesse entra, voilee, prete a partir. Elle
+tendit ses mains.
+
+--On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?
+
+--Je ne voulais pas vous gener en ce moment. Dans la facon dont
+elle prononca "Olivier", elle mit tous ses reproches et tout son
+attachement.
+
+--Vous etes la meilleure femme du monde, dit-il, emu par l'intonation
+de son nom.
+
+Cette petite querelle de coeur finie et arrangee, elle reprit sur le
+ton des causeries mondaines:
+
+--Nous allons aller chercher la duchesse a son hotel, et puis, nous
+ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout ca a Nanette.
+
+Le landau attendait sous la porte cochere.
+
+Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu
+du bruit des chevaux piaffant sous la voute sonore.
+
+Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gaite
+du printemps nouveau semblait tombee du ciel sur les vivants.
+
+L'air tiede et le soleil donnaient aux hommes des airs de fete,
+aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les
+marmitons blancs qui avaient depose leurs corbeilles sur les bancs
+pour courir et jouer avec leurs freres, les jeunes voyous. Les chiens
+semblaient presses; les serins des concierges s'egosillaient; seules
+les vieilles rosses attelees aux fiacres allaient toujours de leur
+allure accablee, de leur trot de moribonds.
+
+La comtesse murmura:
+
+--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!
+
+Le peintre, sous la grande lumiere, les contemplait l'une aupres de
+l'autre, la mere et la fille. Certes, elles etaient differentes, mais
+si pareilles en meme temps que celle-ci etait bien la continuation de
+celle-la, faite du meme sang, de la meme chair, animee de la meme vie.
+Leurs yeux surtout, ces yeux bleus eclabousses de gouttelettes noires,
+d'un bleu si frais chez la fille, un peu decolore chez la mere,
+fixaient si bien sur lui le meme regard, quand il leur parlait, qu'il
+s'attendait a les entendre lui repondre les memes choses. Et il etait
+un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y
+avait devant lui deux femmes tres distinctes, une qui avait vecu et
+une qui allait vivre. Non, il ne prevoyait pas ce que deviendrait
+cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencee par des gouts
+et des instincts encore endormis, aurait pousse, se serait ouverte
+au milieu des evenements du monde. C'etait une jolie petite personne
+nouvelle, prete aux hasards et a l'amour, ignoree et ignorante, qui
+sortait du port comme on navire, tandis que sa mere y revenait, ayant
+traverse l'existence et aime!
+
+Il fut attendri a la pensee que c'etait lui qu'elle avait choisi et
+qu'elle preferait encore, cette femme toujours jolie, bercee en ce
+landau, dans l'air tiede du printemps.
+
+Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina,
+et il crut sentir un remerciement dans un frolement de sa robe.
+
+A son tour, il murmura:
+
+--Oh! oui, quel beau jour!
+
+Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filerent vers
+les Invalides, traverserent la Seine et gagnerent l'avenue des
+Champs-Elysees, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Etoile, au
+milieu d'un flot de voitures.
+
+La jeune fille s'etait assise pres d'Olivier, a reculons, et elle
+ouvrait, sur ce fleuve d'equipages, des yeux avides et naifs. De temps
+en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un
+court mouvement de tete, elle demandait: "Qui est-ce?" Il nommait "les
+Pontaiglin", ou "les Puicelci", ou "la comtesse de Lochrist", ou "la
+belle Mme Mandeliere".
+
+On suivait a present l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit
+et de l'agitation des roues. Les equipages, un peu moins serres
+qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans
+fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se
+depassaient tour a tour, distances soudain par une victoria rapide,
+attelee d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, a
+travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, a
+travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hierarchies,
+une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait
+aux voitures qu'elle frolait un etrange parfum de fleur inconnue.
+
+--Cette dame-la, qui est-ce? demandait Annette.
+
+--Je ne sais pas, repondait Bertin, tandis que la duchesse et la
+comtesse echangeaient un sourire.
+
+Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin
+parisien chantaient deja dans la jeune verdure, et quand on eut pris
+la file au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture a voiture
+un echange incessant de saints, de sourires et de paroles aimables,
+lorsque les roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du
+glissement d'une flotte de barques ou etaient assis des dames et des
+messieurs tres sages. La duchesse, dont la tete a tout instant se
+penchait devant les chapeaux leves ou les fronts inclines, paraissait
+passer une revue et se rememorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait
+et ce qu'elle supposait des gens, a mesure qu'ils defilaient devant
+elle.
+
+--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandeliere, la beaute de la
+Republique.
+
+Dans une voiture legere et coquette, la beaute de la Republique
+laissait admirer, sous une apparente indifference pour cette gloire
+indiscutee, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de
+cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte.
+
+--Tres belle tout de meme, dit Bertin.
+
+La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle
+haussa doucement les epaules et ne repondit rien.
+
+Mais la jeune fille, chez qui s'eveilla soudain l'instinct des
+rivalites, osa dire:
+
+--Moi, je ne trouve point. Le peintre se retourna.
+
+--Quoi, tu ne la trouves point belle?
+
+--Non, elle a l'air trempee dans l'encre. La duchesse riait, ravie.
+
+--Bravo, petite, voila six ans que la moitie des hommes de Paris se
+pame devant cette negresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens,
+regarde plutot la comtesse de Lochrist.
+
+Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme
+une miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes delicates,
+depuis cinq ou six ans egalement, servaient de theme aux exclamations
+de ses partisans, saluait, un sourire fixe sur la levre.
+
+Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.
+
+--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraiche. Bertin, qui d'ordinaire
+dans les discussions quotidiennement revenues sur ces deux rivales, ne
+soutenait point la comtesse, se facha soudain de cette intolerance de
+gamine.
+
+--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je
+te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle.
+
+--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les
+femmes quand elles ont passe trente ans. Elle a raison, cette enfant,
+vous ne les vantez que defraichies.
+
+Il s'ecria:
+
+--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute
+son expression est sortie.
+
+Et developpant cette idee que la premiere fraicheur n'est que le
+vernis de la beaute qui murit, il prouva que les hommes du monde ne se
+trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout
+leur eclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer "belles" qu'a la
+derniere periode de leur epanouissement.
+
+La comtesse, flattee, murmurait:
+
+--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est tres gentil, un jeune
+visage, mais toujours un peu banal.
+
+Et le peintre insista, indiquant a quel moment une figure, perdant peu
+a peu la grace indecise de la jeunesse, prend sa forme definitive, son
+caractere, sa physionomie.
+
+Et, a chaque parole, la comtesse faisait "oui" d'un petit balancement
+de tete convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui
+plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle
+l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent allies pour
+se soutenir contre un danger, pour se defendre contre une opinion
+menacante et fausse. Annette ne les ecoutait guere, tout occupee a
+regarder. Sa figure souvent rieuse etait devenue grave, et elle ne
+disait plus rien, etourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces
+feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela
+c'etait pour elle.
+
+Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue a son tour, saluee,
+enviee; et des hommes, en la montrant, diraient peut-etre qu'elle
+etait belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les
+plus elegants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper
+d'autre chose que de ces syllabes assemblees qui, parfois, eveillaient
+en elle un echo de respect et d'admiration, quand elle les avait lues
+souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait
+pas a ce defile de celebrites, et ne pouvait meme croire tout a
+fait qu'elles fussent vraies, comme si elle eut assiste a quelque
+representation. Les fiacres lui inspiraient un mepris mele de degout,
+la genaient et l'irritaient, et elle dit soudain:
+
+--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de
+maitre.
+
+Bertin repondit:
+
+--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'egalite, de la liberte et de
+la fraternite?
+
+Elle eut une moue qui signifiait "a d'autres" et reprit:
+
+--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par
+exemple.
+
+--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en
+pleine democratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout
+melange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur
+de la societe.
+
+Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois
+matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus
+choisis ou tout le monde se connait par ses noms, petits noms,
+parentes, titres, qualites et vices, comme si tous vivaient dans le
+meme quartier ou dans la meme petite ville.
+
+--Y venez-vous souvent? dit-elle.
+
+--Tres souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant a Paris.
+
+--Vous montez a cheval, le matin!
+
+--Mais oui.
+
+--Et puis, l'apres-midi, vous faites des visites?
+
+--Oui.
+
+--Alors, quand est-ce que vous travaillez?
+
+--Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai choisi une
+specialite suivant mes gouts! Comme je suis peintre de belles dames,
+il faut bien que je les voie et que je les suive un peu partout.
+
+Elle murmura, toujours sans rire:
+
+--A pied et a cheval?
+
+Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire:
+Tiens, tiens, deja de l'esprit, tu seras tres bien, toi.
+
+Un souffle d'air froid passa, venu de tres loin, de la grande campagne
+a peine eveillee encore; et le bois entier fremit, ce bois coquet,
+frileux et mondain.
+
+Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles
+sur les arbres et les etoffes sur les epaules. Toutes les femmes, d'un
+mouvement presque pareil, ramenerent sur leurs bras et sur leur gorge
+le vetement tombe derriere elles; et les chevaux se mirent a trotter
+d'un bout a l'autre de l'allee, comme si la brise aigre, qui
+accourait, les eut fouettes en les touchant.
+
+On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouees,
+sous une ondee oblique et rouge du soleil couchant.
+
+--Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre,
+dont elle savait toutes les habitudes.
+
+--Non, je vais au Cercle.
+
+--Alors, nous vous deposons en passant?
+
+--Ca me va, merci bien.
+
+--Et quand nous invitez-vous a dejeuner avec la duchesse?
+
+--Dites votre jour?
+
+Ce peintre attitre des Parisiennes, que ses admirateurs avaient
+baptise "un Watteau realiste" et que ses detracteurs appelaient
+"photographe de robes et manteaux", recevait souvent, soit a dejeuner,
+soit a diner, les belles personnes dont il avait reproduit les
+traits, et d'autres encore, toutes les celebres, toutes les connues,
+qu'amusaient beaucoup ces petites fetes dans un hotel de garcon.
+
+--Apres-demain! Ca vous va-t-il, apres-demain, ma chere duchesse?
+demanda Mme de Guilleroy.
+
+--Mais oui, vous etes charmante! M. Bertin ne pense jamais a moi, pour
+ces parties-la. On voit bien que je ne suis plus jeune.
+
+La comtesse, habituee a considerer la maison de l'artiste un peu comme
+la sienne, reprit:
+
+--Rien, que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette,
+moi et vous, n'est-ce pas, grand artiste?
+
+--Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des
+ecrevisses a l'alsacienne.
+
+--Oh! vous allez donner des passions a la petite.
+
+Il saluait, debout a la portiere, puis il entra vivement dans le
+vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne
+a la compagnie de valets de pied qui s'etaient leves comme des soldats
+au passage d'un officier, puis il monta le large escalier, passa
+devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes, poussa
+une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en
+entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtes,
+d'appels de pied, d'exclamations lancees, par des voix fortes:
+Touche.--A moi.--Passe.--J'en ai.--Touche.--A vous.
+
+Dans la salle d'armes, les tireurs, vetus de toile grise, avec leur
+veste de peau, leurs pantalons serres aux chevilles, une sorte de
+tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main repliee,
+et dans l'autre main rendue enorme par le gant, le mince et souple
+fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse
+de pantins mecaniques.
+
+D'autres se reposaient, causaient, encore essouffles, rouges, en
+sueur, un mouchoir a la main pour eponger leur front et leur cou;
+d'autres, assis sur le divan carre qui faisait le tour de la grande
+salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le maitre du
+Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane.
+
+Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.
+
+--Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.
+
+--Je suis a vous, mon cher.
+
+Et il passa dans le cabinet de toilette pour se deshabiller.
+
+Depuis longtemps, il ne s'etait senti aussi agile et vigoureux, et,
+devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se hatait avec
+une impatience d'ecolier qui va jouer. Des qu'il eut devant lui son
+adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extreme, et, en dix minutes,
+l'ayant touche onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda
+grace. Puis il tira avec Punisimont, et avec son confrere Amaury
+Maldant.
+
+La douche froide, ensuite, glacant sa chair haletante, lui rappela les
+bains de la vingtieme annee, quand il piquait des tetes dans la Seine,
+du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour epater les
+bourgeois.
+
+--Tu dines ici? lui demandait Maldant.
+
+--Oui.
+
+--Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, depeche-toi,
+il est sept heures un quart.
+
+La salle a manger, pleine d'hommes, bourdonnait.
+
+Il y avait la tous les vagabonds nocturnes de Paris, des desoeuvres et
+des occupes, tous ceux qui, a partir de sept heures du soir, ne savent
+plus que faire et dinent au Cercle pour s'accrocher, grace au hasard
+d'une rencontre, a quelque chose ou a quelqu'un.
+
+Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de
+quarante ans, vigoureux et trapu, dit a Bertin:
+
+--Vous etiez enrage, ce soir.
+
+Le peintre repondit:
+
+--Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.
+
+Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit
+maigre, chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin:
+
+--Moi aussi, j'ai toujours un retour de seve en Avril; ca me fait
+pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ca coule en
+sentiment; il n'y a jamais de fruits.
+
+Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus ages
+que lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exerce put fixer leur age,
+hommes de cercle, de cheval et d'epee a qui les exercices incessants
+avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient d'etre plus jeunes,
+en tout, que les polissons enerves de la generation nouvelle.
+
+Rocdiane, de bonne race, frequentant tous les salons, mais suspect
+de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'etait pas etonnant,
+disait Bertin, apres avoir tant vecu dans les tripots, marie, separe
+de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques
+belges et portugaises, portait haut, sur sa figure energique de Don
+Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme a tout faire que
+nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqure en duel.
+
+Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses
+epaules, bien que marie et pere de deux enfants, ne se decidait qu'a
+grand'peine a diner chez lui trois fois par semaine, et restait au
+Cercle les autres jours, avec ses amis, apres la seance de la salle
+d'armes.
+
+--Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui
+n'en ont pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui
+s'ennuient dans la leur.
+
+La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes
+en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences
+indiscretes.
+
+Le marquis de Rocdiane laissait soupconner ses maitresses par des
+indications precises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms,
+afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy designait les
+siennes par leurs prenoms. Il racontait: "J'etais au mieux, en ce
+moment-la, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant,
+je lui dis: ma petite Marguerite..." Il s'arretait au milieu des
+sourires, puis reprenait: "Hein! j'ai laisse echapper quelque chose.
+On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie."
+
+Olivier Bertin, tres reserve, avait coutume de declarer, quand on
+l'interrogeait:
+
+--Moi, je me contente de mes modeles.
+
+On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles,
+s'exaltait a la pensee de tous les jolis morceaux qui trottent par
+les rues, et de toutes les jeunes personnes deshabillees devant le
+peintre, a dix francs l'heure.
+
+A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme
+les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face
+rougissait, s'allumaient, secoues de desirs rechauffes et d'ardeurs
+fermentees.
+
+Rocdiane, apres le cafe, tombait dans des indiscretions plus
+veridiques, et oubliait les femmes du monde pour celebrer les simples
+cocottes.
+
+--Paris, disait-il, un verre de kummel a la main, la seule ville ou un
+homme ne vieillisse pas, la seule ou, a cinquante ans, pourvu qu'il
+soit solide et bien conserve, il trouvera toujours une gamine de
+dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.
+
+Landa, retrouvant son Rocdiane d'apres les liqueurs, l'approuvait avec
+enthousiasme, enumerait les petites filles qui l'adoraient encore tous
+les jours.
+
+Mais Liverdy, plus sceptique et pretendant savoir exactement ce que
+valent les femmes, murmurait:
+
+--Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.
+
+Landa riposta:
+
+--Elles me le prouvent, mon cher.
+
+--Ces preuves-la ne comptent pas.
+
+--Elles me suffisent.
+
+Rocdiane criait:
+
+--Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite
+gueuse de vingt ans, qui fait la fete depuis cinq ou six ans deja, la
+fete a Paris, ou toutes nos moustaches lui ont appris et gate le gout
+des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme
+de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop
+connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du coeur, mais
+vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle
+sait, est-ce qu'elle reflechit a ca? Est-ce que les hommes ont un age,
+ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et
+plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous
+le montre et plus on le croit.
+
+Ils se leverent de table, congestionnes et fouettes par l'alcool,
+prets a partir pour toutes les conquetes, et ils commencaient a
+deliberer sur l'emploi de leur soiree, Bertin parlant du Cirque,
+Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de l'Eden et Landa des
+Folies-Bergere, quand un bruit de violons qu'on accorde, leger,
+lointain, vint jusqu'a eux.
+
+--Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane.
+
+--Oui, repondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de
+sortir?
+
+--Allons.
+
+Ils traverserent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis
+arriverent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens.
+Quatre messieurs, enfonces en des fauteuils, attendaient deja d'un air
+recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sieges vides, une
+dizaine d'autres causaient, assis ou debout.
+
+Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre a petits coups de son
+archet: on commenca.
+
+Olivier Bertin adorait la musique; comme on adore l'opium. Elle le
+faisait rever.
+
+Des que le flot sonore des instruments l'avait touche, il se sentait
+emporte dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et
+son intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait
+comme une folle, grisee par les melodies, a travers des songeries
+douces et d'agreables revasseries. Les yeux fermes, les jambes
+croisees, les bras mous, il ecoutait les sons et voyait des choses qui
+passaient devant ses yeux et dans son esprit.
+
+L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, des qu'il
+eut baisse ses paupieres sur son regard, revit le bois, la foule des
+voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et
+sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le
+mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles.
+
+Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui
+recommenca trois fois, comme recommence, apres une traversee en mer,
+le roulis du bateau dans l'immobilite du lit.
+
+Puis elle s'etendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux
+femmes assises toujours devant lui, tantot en chemin de fer, tantot
+a la table d'hotels etrangers. Durant toute la duree de l'execution
+musicale, elles l'accompagnerent ainsi, comme si elles avaient laisse,
+durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages
+empreinte au fond de son oeil.
+
+Un silence, puis un bruit de sieges remues et de voix chasserent cette
+vapeur de songe, et il apercut, sommeillant autour de lui, ses quatre
+amis en des postures naives d'attention changee en sommeil.
+
+Quand il les eut reveilles:
+
+--Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.
+
+--Moi, repondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici
+encore un peu.
+
+--Et moi aussi, reprit Landa.
+
+Bertin se leva:
+
+--Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.
+
+Il se sentait, au contraire, fort anime, mais il desirait s'en aller,
+par crainte des fins de soiree qu'il connaissait si bien autour de la
+table de baccara du Cercle.
+
+Il rentra donc, et, le lendemain, apres une nuit de nerfs, une de ces
+nuits qui mettent les artistes dans cet etat d'activite cerebrale
+baptisee inspiration, il se decida a ne pas sortir et a travailler
+jusqu'au soir.
+
+Ce fut une journee excellente, une de ces journees de production
+facile, ou l'idee semble descendre dans les mains et se fixer
+d'elle-meme sur la toile.
+
+Les portes closes, separe du monde, dans la tranquillite de l'hotel
+ferme pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair,
+l'esprit lucide, surexcite, alerte, il gouta ce bonheur donne aux
+seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allegresse. Rien
+n'existait plus pour lui, pendant ces heures de travail, que le
+morceau de toile ou naissait une image sous la caresse de ses
+pinceaux, et il eprouvait, en ses crises de fecondite, une sensation
+etrange et bonne de vie abondante qui se grise et se repand. Le soir
+il etait brise comme apres une saine fatigue, et il se coucha avec la
+pensee agreable de son dejeuner, du lendemain.
+
+La table fut couverte de fleurs, le menu tres soigne pour Mme de
+Guilleroy, gourmande raffinee, et malgre une resistance energique,
+mais courte, le peintre forca ses convives a boire du champagne.
+
+--La petite sera ivre! disait la comtesse.
+
+La duchesse indulgente repondait:
+
+--Mon Dieu! il faut bien l'etre une premiere fois.
+
+Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agite
+par cette gaite legere qui souleve comme si elle faisait pousser des
+ailes aux pieds.
+
+La duchesse et la comtesse, ayant une seance au comite des Meres
+francaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre a la
+Societe, mais Bertin offrit de faire un tour a pied avec elle, en la
+ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux.
+
+--Prenons par-le plus long, dit-elle.
+
+--Veux-tu roder dans le parc Monceau? c'est un endroit tres gentil;
+nous regarderons les mioches et les nourrices.
+
+--Mais oui, je veux bien.
+
+Ils franchirent, par l'avenue Velasquez, la grille doree et
+monumentale qui sert, d'enseigne et d'entree a ce bijou de parc
+elegant, etalant en plein Paris sa grace factice et verdoyante, au
+milieu d'une ceinture d'hotels princiers.
+
+Le long des larges allees, qui deploient a travers les pelouses et les
+massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis
+sur des chaises de fer, regardent defiler les passants tandis que, par
+les petits chemins enfonces sous les ombrages et serpentant comme des
+ruisseaux, un peuple d'enfants grouille dans le sable, court, saute a
+la corde sous l'oeil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet
+des meres. Les arbres enormes, arrondis en dome comme des monuments
+de feuilles, les marronniers geants dont la lourde verdure est
+eclaboussee de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingues,
+les platanes decoratifs avec leur tronc savamment tourmente, ornent en
+des perspectives seduisantes les grands gazons onduleux.
+
+Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et
+voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux, se baignent dans
+l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussiere d'eau des arrosages
+egrenee sur l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches
+semblent heureuses dans cette fraicheur verte. Un jeune garcon de
+marbre retire de son pied une epine introuvable, comme s'il s'etait
+pique tout a l'heure en courant apres la Diane qui fuit la-bas vers
+le petit lac emprisonne dans les bosquets ou s'abrite la ruine d'un
+temple.
+
+D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des
+massifs, ou bien revent, un genou dans la main. Une cascade ecume et
+roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronque comme une colonne,
+porte un lierre; un tombeau porte une inscription. Les futs de pierre
+dresses sur les gazons ne rappellent guere plus l'Acropole que cet
+elegant petit parc ne rappelle les forets sauvages.
+
+C'est l'endroit artificiel et charmant ou les gens de ville vont
+contempler des fleurs elevees en des serres, et admirer, comme on
+admire au theatre le spectacle de la vie, cette aimable representation
+que donne, en plein Paris, la belle nature.
+
+Olivier Bertin, depuis des annees, venait presque chaque jour en ce
+lieu prefere, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai
+cadre.
+
+"C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal mis
+y font horreur." Et il y rodait pendant des heures, en connaissait
+toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.
+
+Il marchait a cote d'Annette, le long des allees, l'oeil distrait par
+la vie bariolee et remuante du jardin.
+
+--Oh l'amour! cria-t-elle.
+
+Elle contemplait un petit garcon a boucles blondes qui la regardait de
+ses yeux bleus, d'un air etonne et ravi.
+
+Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle
+avait a voir ces vivantes poupees enrubannees la rendait bavarde et
+communicative.
+
+Elle marchait a petits pas, disait a Bertin ses remarques, ses
+reflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les meres. Les
+enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants
+pales l'apitoyaient.
+
+Il l'ecoutait, amuse par elle plus que par les mioches, et sans
+oublier la peinture, murmurait: "C'est delicieux!" en songeant qu'il
+devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de
+nourrices, de meres et d'enfants. Comment n'y avait-il pas songe?
+
+--Tu aimes ces galopins-la? dit-il.
+
+--Je les adore.
+
+A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les
+prendre, de les embrasser, de les manier, une envie materielle et
+tendre de mere future; et il s'etonnait de cet instinct secret, cache
+en cette chair de femme.
+
+Comme elle etait disposee a parler, il l'interrogea sur ses gouts.
+Elle avoua des esperances de succes et de gloire mondaine avec une
+naivete gentille, desira de beaux chevaux, qu'elle connaissait
+presque en maquignon, car l'elevage occupait une partie des fermes
+de Roncieres; et elle ne s'inquieta guere plus d'un fiance que de
+l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des etages a
+louer.
+
+Ils approchaient du lac ou deux cygnes et six canards flottaient
+doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et
+ils passerent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre
+ouvert sur les genoux, les yeux leves devant elle, l'ame envolee dans
+une songerie.
+
+Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble,
+vetue en fille modeste qui ne songe point a plaire, une institutrice
+peut-etre, elle etait partie pour le Reve, emportee par une phrase ou
+par un mot qui avait ensorcele son coeur. Elle continuait, sans doute,
+selon la poussee de ses esperances, l'aventure commencee dans le
+livre.
+
+Bertin s'arreta, surpris:
+
+--C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ca.
+
+Ils avaient passe devant elle. Ils retournerent et revinrent encore
+sans qu'elle les apercut, tant elle suivait de toute son attention le
+vol lointain de sa pensee.
+
+Le peintre dit a Annette:
+
+--Dis donc, petite! est-ce que ca t'ennuierait de me poser une figure,
+une fois ou deux?
+
+--Mais non, au contraire!
+
+--Regarde bien cette demoiselle qui se promene dans l'ideal.
+
+--La, sur cette chaise?
+
+--Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras
+un livre sur tes genoux et tu tacheras de faire comme elle. As-tu
+quelquefois reve tout eveillee?
+
+--Mais, oui.
+
+--A quoi?
+
+Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais
+elle ne voulait point repondre, detournait ses questions, regardait
+les canards nager apres le pain que leur jetait une dame, et semblait
+genee comme s'il eut touche en elle a quelque chose de sensible.
+
+Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie a Roncieres, parla
+de sa grand'mere a qui elle faisait de longues lectures a haute
+voix, tous les jours, et qui devait etre bien seule, et bien triste
+maintenant.
+
+Le peintre, en l'ecoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme
+il ne l'avait jamais ete. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus
+et futiles et mediocres details de cette simple existence de fillette
+l'amusaient et l'interessaient.
+
+--Asseyons-nous, dit-il.
+
+Ils s'assirent aupres de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent
+flotter devant eux, esperant quelque nourriture.
+
+Bertin sentait en lui s'eveiller des souvenirs, ces souvenirs
+disparus, noyes dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait
+pourquoi. Ils surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en
+meme temps, qu'il eprouvait la sensation d'une main remuant la vase de
+sa memoire.
+
+Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne
+que plusieurs fois deja, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait
+senti et remarque. Il existait toujours une cause a ces evocations
+subites, une cause materielle et simple, une odeur, un parfum souvent.
+Que de fois une robe de femme lui avait jete au passage, avec le
+souffle evapore d'une essence, tout un rappel d'evenements effaces! Au
+fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouve souvent aussi
+des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes, celles
+des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les
+mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'ete, les odeurs froides
+des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines
+reminiscences, comme si les senteurs, gardaient en elle les choses
+mortes embaumees, a la facon des aromates qui conservent les momies.
+
+Etait-ce l'herbe mouillee ou la fleur des marronniers qui ranimait
+ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? Etait-ce a son oeil qu'il devait
+cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontrees,
+une d'elles peut-etre ressemblait a une figure de jadis, et, sans
+qu'il l'eut reconnue, secouait en son coeur toutes les cloches du
+passe.
+
+N'etait-ce pas un son, plutot? Bien souvent un piano entendu par
+hasard, une voix inconnue, meme un orgue de Barbarie jouant sur une
+place un air demode, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en
+lui gonflant la poitrine d'attendrissements oublies.
+
+Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant.
+Qu'y avait-il autour de lui, pres de lui, pour raviver de la sorte ses
+emotions eteintes?
+
+--Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.
+
+Ils se leverent et se remirent a marcher.
+
+Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise
+etait une trop forte depense.
+
+Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquietait de leur
+existence, de leur profession, s'etonnait qu'ayant l'air si miserable
+ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public.
+
+Et plus encore que tout a l'heure, Olivier remontait les annees
+ecoulees. Il lui semblait qu'une mouche ronflait a ses oreilles et les
+emplissait du bourdonnement confus des jours finis.
+
+La jeune fille, le voyant reveur, lui demanda:
+
+--Qu'avez-vous? vous semblez triste.
+
+Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela? Elle ou sa
+mere? Non pas sa mere avec sa voix d'a present, mais avec sa voix
+d'autrefois, tant changee qu'il venait seulement de la reconnaitre.
+
+Il repondit en souriant:
+
+--Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es tres gentille, tu me
+rappelles ta maman.
+
+Comment n'avait-il pas remarque plus vite cet etrange echo de la
+parole jadis si familiere, qui sortait a present de ces levres
+nouvelles.
+
+--Parle encore, dit-il.
+
+--De quoi?
+
+--Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les
+aimais-tu?
+
+Elle se remit a bavarder.
+
+Et il ecoutait, saisi par un trouble croissant, il epiait, il
+attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque etrangere
+a son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restes dans sa
+gorge depuis la jeunesse de sa mere. Des intonations, parfois, le
+faisaient fremir d'etonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles
+des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarque
+les rapports, telles que, souvent meme, il ne les confondait plus
+du tout; mais cette difference ne rendait que plus saisissants les
+brusques reveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constate la
+ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voila
+que le mystere de cette voix ressuscitee les melait d'une telle facon
+qu'en detournant la tete pour ne plus voir la jeune fille il se
+demandait par moments si ce n'etait pas la comtesse qui lui parlait
+ainsi; douze ans plus tot.
+
+Puis, lorsqu'hallucine par cette evocation il se retournait vers elle,
+il retrouvait encore, a la rencontre de son regard, un peu de cette
+defaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse,
+l'oeil de la mere.
+
+Ils avaient fait deja trois fois le tour du parc, repassant toujours
+devant les memes personnes, les memes nourrices, les memes enfants.
+
+Annette, a present, inspectait les hotels qui entourent ce jardin, et
+demandait les noms de leurs habitants.
+
+Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une
+curiosite vorace, semblait emplir de renseignements sa memoire de
+femme, et, la figure eclairee par l'interet, ecoutait des yeux autant
+que de l'oreille.
+
+Mais en arrivant au pavillon qui separe les deux portes sur le
+boulevard exterieur, Bertin s'apercut que quatre heures allaient
+sonner.
+
+--Oh! dit-il, il faut rentrer.
+
+Et ils gagnerent doucement le boulevard Malesherbes.
+
+Quand il eut quitte la jeune fille, le peintre descendit vers la place
+de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine.
+
+Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers saute
+par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait
+radieux, plus joli que jamais. "Decidement, pensait-il, le printemps
+revernit tout le monde."
+
+Il etait dans une de ces heures ou l'esprit excite comprend tout avec
+plus de plaisir, ou l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et
+plus clair, ou l'on goute une joie plus vive a regarder et a sentir,
+comme si une main toute-puissante venait de rafraichir toutes les
+couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des etres, et de
+remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrete, l'activite des
+sensations.
+
+Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--"Dire
+qu'il y a des moments ou je ne trouve pas de sujets a peindre!"
+
+Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute
+son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle
+maniere d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain,
+l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur
+ses pas et s'enfermer dans son atelier.
+
+Mais des qu'il fut seul en face de la toile commencee, cette ardeur
+qui lui brulait le sang tout a l'heure, s'apaisa tout a coup. Il se
+sentit las, s'assit sur son divan et se remit a revasser.
+
+L'espece d'indifference heureuse dans laquelle il vivait, cette
+insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont
+apaises, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque
+chose lui eut manque. Il sentait sa maison vide, et desert son grand
+atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir
+passer l'ombre d'une femme dont la presence lui etait douce. Depuis
+longtemps, il avait oublie les impatiences d'amant qui attend le
+retour d'une maitresse, et voila que, subitement, il la sentait
+eloignee et la desirait pres de lui avec un enervement de jeune homme.
+
+Il s'attendrissait a songer combien ils s'etaient aimes, et il
+retrouvait en tout ce vaste appartement ou elle etait si souvent
+venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles,
+de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures,
+certains moments; et il sentait autour de lui le frolement de ses
+caresses anciennes.
+
+Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit a marcher en
+songeant de nouveau que, malgre cette liaison dont son existence avait
+ete remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Apres les longues
+heures de travail, quand il regardait autour de lui, etourdi par ce
+reveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait
+que des murs a la portee de sa main et de sa voix. Il avait du,
+n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec
+des precautions de voleur celle qu'il aimait, trainer ses heures
+desoeuvrees en tous les lieux publics ou l'on trouve, ou l'on achete,
+des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au
+Cercle, des habitudes au Cirque et a l'Hippodrome, a jour fixe, des
+habitudes a l'Opera, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer
+chez lui ou il serait demeure avec joie sans doute s'il y avait vecu
+pres d'elle.
+
+Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert
+d'une facon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui;
+puis son ardeur se moderant, il avait accepte sans revolte leur
+separation et sa liberte; maintenant il les regrettait de nouveau
+comme s'il recommencait a l'aimer.
+
+Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque
+sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-etre, parce
+qu'il avait reconnu tout a l'heure la voix rajeunie de cette femme.
+Combien peu de chose il faut pour emouvoir le coeur d'un homme, d'un
+homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!
+
+Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son
+esprit et dans sa chair a la facon d'une fievre; et il se mit a penser
+a elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son
+coeur et en s'exaltant lui-meme pour la desirer davantage; puis il se
+decida, bien qu'il l'eut vue dans la matinee, a aller lui demander une
+tasse de the, le soir meme.
+
+Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au
+boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver
+et d'etre force de passer encore cette soiree tout seul, comme il en
+avait passe bien d'autres, pourtant.
+
+A sa demande:--"La comtesse est-elle chez elle?"--le domestique
+repondant:--"Oui, Monsieur"--fit entrer de la joie en lui.
+
+Il dit, d'un ton radieux:--"C'est encore moi"--en apparaissant au
+seuil du petit salon ou les deux femmes travaillaient sous les
+abat-jour roses d'une lampe a double foyer en metal anglais, portee
+sur une tige haute et mince.
+
+La comtesse s'ecria:
+
+--Comment, c'est vous? Quelle chance!
+
+--Mais, oui. Je me suis senti tres solitaire, et je suis venu.
+
+--Comme c'est gentil!
+
+--Vous attendez quelqu'un?
+
+--Non ..., peut-etre ..., je ne sais jamais.
+
+Il s'etait assis et regardait avec un air de dedain le tricot gris en
+grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues
+aiguilles en bois.
+
+Il demanda:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--Des couvertures.
+
+--De pauvres?
+
+--Oui, bien entendu.
+
+--C'est tres laid.
+
+--C'est tres chaud.
+
+--Possible, mais c'est tres laid, surtout dans un appartement Louis
+XV, ou tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous
+devriez, pour vos amis, faire vos charites plus elegantes.
+
+--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les epaules--mais on en
+prepare partout en ce moment, de ces couvertures-la.
+
+--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite
+le soir, sans voir trainer cette affreuse loque grise sur les plus
+jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce
+printemps, la bienfaisance de mauvais gout.
+
+La comtesse, pour juger s'il disait vrai, etendit le tricot qu'elle
+tenait sur la chaise de soie inoccupee a cote d'elle, puis elle
+convint avec indifference:
+
+--Oui, en effet, c'est laid.
+
+Et elle se remit a travailler. Les deux tetes voisines, penchees sous
+les deux lumieres toutes proches, recevaient dans les cheveux une
+coulee de lueur rose qui se repandait sur la chair des visages, sur
+les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur
+ouvrage avec cette attention legere et continue des femmes habituees a
+ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.
+
+Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine
+de Chine, portees sur des colonnes anciennes de bois dore, repandaient
+sur les tapisseries une lumiere douce et reguliere, attenuee par des
+transparents de dentelle jetes sur les globes.
+
+Bertin prit un siege tres bas, un fauteuil nain, ou il pouvait tout
+juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours prefere pour causer avec la
+comtesse, en demeurant presque a ses pieds.
+
+Elle lui dit:
+
+--Vous avez fait une longue promenade avec Nane, tantot, dans le parc.
+
+--Oui. Nous avons bavarde comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup,
+votre fille. Elle vous ressemble tout a fait. Quand elle prononce
+certaines phrases, on croirait que vous avez oublie votre voix dans sa
+bouche.
+
+--Mon mari me l'a deja dit bien souvent.
+
+Il les regardait travailler, baignees dans la clarte des lampes, et la
+pensee dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans
+le jour, le souci de son hotel desert, immobile, silencieux, froid,
+quel que soit le temps, quel que soit le feu des cheminees et du
+calorifere, le chagrina comme si, pour la premiere fois, il comprenait
+bien son isolement.
+
+Oh! comme il aurait decidement voulu etre le mari de cette femme, et
+non son amant! Jadis il desirait l'enlever, la prendre a cet homme, la
+lui voler completement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompe qui
+etait installe pres d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa
+maison et dans le calinement de son contact. En la regardant, il se
+sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait
+voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, meme un peu plus,
+beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce
+besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente,
+lui faisait desirer qu'on envoyat se coucher la jeune fille, le plus
+vite possible.
+
+Obsede par cette envie d'etre seul avec elle, de se rapprocher jusqu'a
+ses genoux ou il poserait sa tete, de lui prendre les mains dont
+s'echapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et
+la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil
+deroule, il regardait l'heure, ne parlait plus guere et trouvait que
+vraiment on a tort d'habituer les fillettes a passer la soiree avec
+les grandes personnes.
+
+Des pas troublerent le silence du salon voisin, et le domestique, dont
+la tete apparut, annonca:
+
+--M. de Musadieu.
+
+Olivier Bertin eut une petite rage comprimee, et quand il serra la
+main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le
+prendre par les epaules et de le jeter dehors.
+
+Musadieu etait plein de nouvelles: le ministere allait tomber, et
+on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en
+regardant la jeune fille: "Je conterai cela un peu plus tard."
+
+La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures
+allaient sonner.
+
+--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle a sa fille.
+
+Annette, sans repondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mere
+sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement,
+comme si elle eut glisse sans agiter l'air en passant.
+
+Quand elle fut sortie:
+
+--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.
+
+On pretendait que le marquis de Rocdiane, separe a l'amiable de sa
+femme qui lui payait une rente jugee par lui insuffisante, avait
+trouve, pour la faire doubler, un moyen sur et singulier. La marquise,
+suivie sur son ordre, s'etait laisse surprendre en flagrant delit, et
+avait du racheter par une pension nouvelle le proces-verbal dresse par
+le commissaire de police.
+
+La comtesse ecoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant
+sur ses genoux l'ouvrage interrompu.
+
+Bertin, que la presence de Musadieu exasperait depuis le depart de la
+jeune fille, se facha, et affirma avec une indignation d'homme qui
+sait et qui n'a voulu parler a personne de cette calomnie, que c'etait
+la un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du
+monde ne devraient jamais ecouter ni repeter. Il se fachait, debout
+maintenant contre la cheminee, avec des airs nerveux d'homme dispose a
+faire de cette histoire une question personnelle.
+
+Rocdiane etait son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui
+reprocher sa legerete, on ne pouvait l'accuser ni meme le soupconner
+d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrasse,
+se defendait, reculait, s'excusait.
+
+--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout a l'heure chez la
+duchesse de Mortemain.
+
+Bertin demanda:
+
+--Qui vous a raconte cela? Une femme, sans doute?
+
+--Non, pas du tout, le marquis de Farandal.
+
+Et le peintre, crispe, repondit:
+
+--Cela ne m'etonne pas de lui!
+
+Il y eut un silence. La comtesse se remit a travailler. Puis Olivier
+reprit d'une voix calmee:
+
+--Je sais pertinemment que cela est faux.
+
+Il ne savait rien, entendant parler pour la premiere fois de cette
+aventure.
+
+Musadieu se preparait une retraite, sentant la situation dangereuse,
+et il parlait deja de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle,
+quand le comte de Guilleroy parut, revenant de diner en ville.
+
+Bertin se rassit, accable, desesperant a present de se debarrasser du
+mari.
+
+--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir?
+
+Comme personne ne repondait, il reprit:
+
+--Il parait que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle
+et lui fait payer fort cher cette indiscretion.
+
+Alors Bertin, avec des airs desoles, avec du chagrin dans la voix et
+dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, repeta en
+termes amicaux et doux ce que tout a l'heure il avait paru jeter au
+visage de Musadieu.
+
+Et le comte, a moitie convaincu, fache d'avoir repete a la legere une
+chose douteuse et peut-etre compromettante, plaidait son ignorance
+et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et
+mechantes!
+
+Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupconne
+et calomnie avec une deplorable facilite. Et ils parurent convaincus
+tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotes
+sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur
+suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prete,
+et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond.
+
+Bertin, qui n'en voulait plus a Musadieu depuis l'arrivee de
+Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il
+preferait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait
+content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la
+cordialite.
+
+Deux domestiques, venus a pas sourds sur les tapis, entrerent portant
+la table a the ou l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout
+brillant, sous la flamme bleue d'une lampe a esprit-de-vin.
+
+La comtesse se leva, prepara la boisson chaude avec les precautions et
+les soins que nous ont apportes les Russes, puis offrit une tasse a
+Musadieu, une autre a Bertin, et revint avec des assiettes contenant
+des sandwichs aux foies gras et de menues patisseries autrichiennes et
+anglaises.
+
+Le comte s'etant approche de la table mobile ou s'alignaient aussi des
+sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discretement,
+glissa dans la piece voisine et disparut.
+
+Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le desir
+soudain le reprit de pousser dehors ce geneur qui, mis en verve,
+perorait, semait des anecdotes, repetait des mots, en faisait
+lui-meme. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la
+longue aiguille approchait de minuit.
+
+La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait a lui parler,
+et, avec cette adresse des femmes du monde habiles a changer par des
+nuances le ton d'une causerie et l'atmosphere d'un salon, a faire
+comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir,
+elle repandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et
+l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait
+d'ouvrir une fenetre.
+
+Musadieu sentit ce courant d'air glacant ses idees, et, sans qu'il se
+demandat pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller.
+
+Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se
+retirerent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la
+comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le
+seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que
+Musadieu, aide d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme
+de Guilleroy parlait toujours a Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts,
+ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue
+ouverte par l'autre domestique, se decida a sortir seul pour ne point
+rester debout en face du valet.
+
+La porte doucement fut refermee sur lui, et la cornasse dit a
+l'artiste avec une parfaite aisance:
+
+--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit.
+Restez donc encore un peu.
+
+Et ils rentrerent ensemble dans le petit salon.
+
+Des qu'ils furent assis:
+
+--Dieu! que cet animal m'agacait! dit-il.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Il me prenait un peu de vous.
+
+--Oh! pas beaucoup.
+
+--C'est possible, mais il me genait.
+
+--Vous etes jaloux?
+
+--Ce n'est pas etre jaloux que de trouver un homme encombrant.
+
+Il avait repris son petit fauteuil, et, tout pres d'elle maintenant,
+il maniait entre ses doigts l'etoffe de sa robe en lui disant quel
+souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-la.
+
+Elle ecoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main
+dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le
+remercier.
+
+--Je voudrais tant vivre pres de vous! dit-il.
+
+Il songeait toujours a ce mari couche, endormi sans doute dans une
+chambre voisine, et il reprit:
+
+--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.
+
+Elle murmura:
+
+--Mon pauvre ami!--pleine de pitie pour lui, et aussi pour elle.
+
+Il avait pose sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait
+avec tendresse, avec une tendresse un peu melancolique, un peu
+douloureuse, moins ardente que tout a l'heure, quand il etait separe
+d'elle par sa fille, son mari et Musadieu.
+
+Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts legers
+sur la tete d'Olivier:
+
+--Dieu, que vous etes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu.
+
+--Helas! je le sais, ca va vite.
+
+Elle eut peur de l'avoir attriste.
+
+--Oh! vous etiez gris tres jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours
+connu poivre et sel.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+Pour effacer tout a fait la nuance de regret qu'elle avait provoquee
+elle se pencha et, lui soulevant la tete entre ses deux mains, mit sur
+son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent
+ne pas devoir finir.
+
+Puis ils se regarderent, cherchant a voir au fond de leurs yeux le
+reflet de leur affection.
+
+--Je voudrais bien, dit-il, passer une journee entiere pres de vous.
+
+Il se sentait tourmente obscurement par d'inexprimables besoins
+d'intimite.
+
+Il avait cru, tout a l'heure, que le depart des gens qui etaient la
+suffirait a realiser ce desir eveille depuis le matin, et maintenant
+qu'il demeurait seul avec sa maitresse, qu'il avait sur le front la
+tiedeur de ses mains, et contre la joue, a travers sa robe, la tiedeur
+de son corps, il retrouvait en lui le meme trouble, la meme envie
+d'amour inconnue et fuyante.
+
+Et il s'imaginait a present que, hors de cette maison, dans les bois
+peut-etre ou ils seraient tout a fait seuls, sans personne autour
+d'eux, cette inquietude de son coeur serait satisfaite et calmee.
+
+Elle repondit:
+
+--Que vous etes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour.
+
+Il la supplia de trouver le moyen de venir dejeuner avec lui, quelque
+part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou
+cinq fois.
+
+Elle s'etonnait de ce caprice, si difficile a realiser, maintenant que
+sa fille etait revenue.
+
+Elle essayerait cependant, des que son mari irait aux Ronces, mais
+cela ne se pourrait faire qu'apres le vernissage qui avait lieu le
+samedi suivant.
+
+--Et d'ici la, dit-il, quand vous verrai-je?
+
+--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, a trois
+heures, si vous etes libre, et je crois que nous devons diner ensemble
+vendredi chez la duchesse.
+
+--Oui, parfaitement.
+
+Il se leva.
+
+---Adieu.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+Il restait debout sans se decider a partir, car il n'avait presque
+rien trouve de tout ce qu'il etait venu lui dire, et sa pensee restait
+pleine de choses inexprimees, gonflee d'effusions vagues qui n'etaient
+point sorties.
+
+Il repeta "Adieu", en lui prenant les mains.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+--Je vous aime.
+
+Elle lui jeta un de ces sourires ou une femme montre a un homme, en
+une seconde, tout ce qu'elle lui a donne.
+
+Le coeur vibrant, il repeta pour la troisieme fois:
+
+--Adieu.
+
+Et il partit.
+
+
+IV
+
+On eut dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-la, un
+pelerinage au Palais de l'Industrie. Des neuf heures du matin, elles
+arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers
+cette halle aux beaux-arts ou le Tout-Paris artiste invitait le
+Tout-Paris mondain a assister au vernissage simule de trois mille
+quatre cents tableaux.
+
+Une queue de foule se pressait aux portes, et, dedaigneuse de la
+sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Deja, en
+gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposees
+sur les murs de l'escalier ou l'on accroche la categorie speciale des
+peintres de vestibule qui ont envoye soit des oeuvres de proportions
+inusitees, soit des oeuvres qu'on n'a pas ose refuser. Dans le salon
+carre, c'etait une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les
+peintres, en representation jusqu'au soir, se faisaient reconnaitre
+a leur activite, a la sonorite de leur voix, a l'autorite de leurs
+gestes. Ils commencaient a trainer des amis par la manche vers des
+tableaux qu'ils designaient du bras, avec des exclamations et une
+mimique energique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de
+grands a longs cheveux, coiffes de chapeaux mous gris ou noirs, de
+formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords
+en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres etaient
+petits, actifs, fluets ou trapus, cravates d'un foulard, vetus de
+vestons ou ensaques en de singuliers costumes speciaux a la classe des
+rapins.
+
+Il y avait le clan des elegants, des gommeux, des artistes du
+boulevard, le clan des academiques, corrects et decores de rosettes
+rouges, enormes ou microscopiques, selon leur conception de l'elegance
+et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistes de la famille
+entourant le pere comme un choeur triomphal.
+
+Sur les quatre panneaux geants, les toiles admises a l'honneur du
+salon carre eblouissaient, des l'entree, par l'eclat des tons et le
+flamboiement des cadres, par une crudite de couleurs neuves, avivees
+par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombe d'en haut.
+
+Le portrait du President de la Republique faisait face a la porte,
+tandis que, sur un autre mur, un general chamarre d'or, coiffe d'un
+chapeau a plumes d'autruche et culotte de drap rouge, voisinait avec
+des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en detresse
+presque englouti sous une vague. Un eveque d'autrefois excommuniant un
+roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiferes morts, et l'Ombre
+du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le
+regard avec une violence irresistible d'expression.
+
+On voyait encore, dans la piece immense, une charge de cavalerie, des
+tirailleurs dans un bois, des vaches dans un paturage, deux seigneurs
+du siecle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle
+assise sur une borne, un pretre administrant un mourant, des
+moissonneurs, des rivieres, un coucher de soleil, un clair de lune,
+des echantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que font et
+de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde.
+
+Olivier, au milieu d'un groupe de confreres celebres, membres de
+l'Institut et du Jury, echangeait avec eux des opinions. Un malaise
+l'oppressait, une inquietude sur son oeuvre exposee dont, malgre les
+felicitations empressees, il ne sentait pas le succes.
+
+Il s'elanca. La duchesse de Mortemain apparaissait a la porte
+d'entree.
+
+Elle demanda:
+
+--Est-ce que la comtesse n'est pas arrivee?
+
+--Je ne l'ai pas vue.
+
+--Et M. de Musadieu?
+
+--Non plus.
+
+--Il m'avait promis d'etre a dix heures au haut de l'escalier pour me
+guider dans les salles.
+
+--Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?
+
+--Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout a
+l'heure, car je compte que nous dejeunerons ensemble.
+
+Musadieu accourait. Il avait ete retenu quelques minutes a la
+sculpture et s'excusait, essouffle deja.
+
+Il disait:
+
+--Par ici, duchesse, par ici, nous commencons a droite.
+
+Ils venaient de disparaitre dans un remous de tetes, quand la comtesse
+de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard
+Olivier Bertin.
+
+Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:
+
+--Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup.
+En huit jours, elle a change.
+
+Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:
+
+--Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux.
+Elle est deja bien moins petite fille et bien plus Parisienne.
+
+Mais soudain il revint a la grande affaire du jour.
+
+--Commencons a droite, nous allons rejoindre la duchesse.
+
+La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et
+preoccupee comme un exposant, demanda:
+
+--Que dit-on?
+
+--Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran,
+un Puvis de Chavannes admirable, un Roll tres etonnant, tres neuf, un
+Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Beraud, des Cazin, des Duez,
+des tas de bonnes choses enfin.
+
+--Et vous, dit-elle.
+
+--On me fait des compliments, mais je ne suis pas content.
+
+--Vous n'etes jamais content.
+
+--Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Allons voir.
+
+Quand ils arriverent devant le tableau--deux petites paysannes prenant
+un bain dans un ruisseau--un groupe arrete l'admirait. Elle en fut
+joyeuse, et tout bas.
+
+--Mais il est delicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de
+mieux.
+
+Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot
+qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements
+rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait
+raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de
+Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze
+ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mievreries, les
+delicatesses elegantes, les sentiments exprimes, les nuances batardes
+de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art degage des idees, des
+tendances et des prejuges mondains.
+
+Les entrainant plus loin: "Continuons," dit-il.
+
+Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur
+montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles,
+heureux par elles.
+
+Soudain, la comtesse demanda:
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Midi et demi.
+
+--Oh! Allons vite dejeuner. La duchesse doit nous attendre chez
+Ledoyen, ou elle m'a chargee de vous amener, si nous ne la retrouvions
+pas dans les salles.
+
+Le restaurant, au milieu d'un ilot d'arbres et d'arbustes, avait l'air
+d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix,
+d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en
+sortait par toutes les fenetres et toutes les portes grandes ouvertes.
+Les tables, pressees, entourees de gens en train de manger, etaient
+repandues par longues files dans les chemins voisins, a droite et a
+gauche du passage etroit ou les garcons couraient, assourdis, affoles,
+tenant a bout de bras des plateaux charges de viandes, de poissons ou
+de fruits.
+
+Sous la galerie circulaire c'etait une telle multitude d'hommes et
+de femmes qu'on eut dit une pate vivante. Tout cela riait, appelait,
+buvait et mangeait, mis en gaite par les vins et inonde d'une de ces
+joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.
+
+Un garcon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon
+reserve ou les attendait la duchesse.
+
+En y entrant, le peintre apercut, a cote de sa tante, le marquis de
+Farandal, empresse et souriant, tendant les bras pour recevoir les
+ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en
+ressentit un tel deplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des
+choses irritantes et brutales.
+
+La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le depart de
+Musadieu emmene par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, a la pensee
+que ce bellatre de marquis devait epouser Annette, qu'il etait venu
+pour elle, qu'il la regardait deja comme destinee a sa couche,
+s'enervait et se revoltait comme si on eut meconnu et viole ses
+droits, des droits mysterieux et sacres.
+
+Des qu'on fut a table, le marquis, place a cote de la jeune fille,
+s'occupa d'elle avec cet air empresse des hommes autorises a faire
+leur cour.
+
+Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et
+investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une
+galanterie familiere et officielle. Dans ses manieres et ses paroles
+apparaissait deja quelque chose de decide comme l'annonce d'une
+prochaine prise de possession.
+
+La duchesse et la comtesse semblaient proteger et approuver cette
+allure de pretendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil
+de complicite.
+
+Aussitot le dejeuner fini, on retourna a l'Exposition. C'etait dans
+les salles une telle melee de foule, qu'il semblait impossible d'y
+penetrer. Une chaleur d'humanite, une odeur fade de robes et d'habits
+vieillis sur le corps faisaient la dedans une atmosphere ecoeurante
+et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les
+toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussee avait
+lieu dans cette masse epaisse entr'ouverte un moment pour laisser
+passer la haute echelle double des vernisseurs qui criaient:
+
+"Attention, messieurs; attention, mesdames."
+
+Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient separes
+des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur
+lui:
+
+--Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu
+que si nous nous perdons, nous nous retrouverons a quatre heures au
+buffet.
+
+--C'est vrai, dit-il.
+
+Mais il etait absorbe par l'idee que le marquis accompagnait Annette
+et continuait a marivauder pres d'elle avec sa fatuite galante.
+
+La comtesse murmura:
+
+--Alors, vous m'aimez toujours?
+
+Il repondit, d'un air preoccupe:
+
+--Mais oui, certainement.
+
+Et il cherchait, par-dessus les tetes, a decouvrir le chapeau gris de
+M. de Farandal.
+
+Le sentant distrait et voulant ramener a elle sa pensee, elle reprit:
+
+--Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette annee. C'est
+votre chef-d'oeuvre.
+
+Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de
+son souci du matin.
+
+--Vrai? vous trouvez?
+
+--Oui, je le prefere a tout.
+
+--Il m'a donne beaucoup de mal.
+
+Avec des mots calins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien,
+depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que
+la flatterie tendre et continue. Capte, ranime, egaye par ces paroles
+douces, il se remit a causer, ne voyant qu'elle, n'ecoutant qu'elle
+dans cette grande cohue flottante.
+
+Pour la remercier, il murmura pres de son oreille:
+
+--J'ai une envie folle de vous embrasser.
+
+Une chaude emotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants,
+elle repeta sa question:
+
+--Alors, vous m'aimez toujours?
+
+Et il repondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait
+point entendue tout a l'heure:
+
+--Oui, je vous aime, ma chere Any.
+
+--Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma
+fille, je ne sortirai pas beaucoup.
+
+Depuis qu'elle sentait en lui ce reveil inattendu de tendresse, un
+grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et
+l'apaisement des annees, elle redoutait moins a present qu'il fut
+seduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il
+se mariat, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne deja,
+grandissait sans cesse, faisait naitre en son esprit des combinaisons
+irrealisables afin de l'avoir pres d'elle le plus possible et d'eviter
+qu'il passat de longues soirees dans le froid silence de son hotel
+vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggerait
+des distractions, l'envoyait au theatre, le poussait dans le monde,
+aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de
+sa maison.
+
+Elle reprit, repondant a sa secrete pensee:
+
+--Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gaterais!
+Promettez-moi de venir tres souvent, puisque je ne sortirai plus
+guere.
+
+--Je vous le promets.
+
+Une voix murmura, pres de son oreille:
+
+--Maman.
+
+La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le
+marquis venaient de les rejoindre.
+
+--Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis tres fatiguee et j'ai
+envie de m'en aller.
+
+La comtesse reprit:
+
+--Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.
+
+Ils gagnerent l'escalier interieur qui part des galeries ou s'alignent
+les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitre ou sont
+exposees les oeuvres de sculpture.
+
+De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout a l'autre
+la serre geante pleine de statues dressees dans les chemins, autour
+des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le
+sol des allees de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient
+de cette nappe sombre de chapeaux et d'epaules, en la trouant en mille
+endroits, et semblaient lumineux, tant ils etaient blancs.
+
+Comme Bertin saluait les femmes a la porte de sortie, Mme de
+Guilleroy lui demanda tout bas:
+
+--Alors, vous venez ce soir?
+
+--Mais oui.
+
+Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des
+impressions de la journee.
+
+Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des
+statues, devant le buffet, et la, on discutait, comme tous les ans, en
+soutenant ou en attaquant les memes idees, avec les memes arguments
+sur des oeuvres a peu pres pareilles. Olivier qui, d'ordinaire,
+s'animait a ces disputes, ayant la specialite des ripostes et des
+attaques deconcertantes et une reputation de theoricien spirituel
+dont il etait fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il
+repondait, par habitude, ne l'interessaient pas plus que celles qu'il
+entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus ecouter, de
+ne plus comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces
+antiques questions d'art dont il connaissait toutes les faces.
+
+Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimees jusqu'ici d'une
+facon presque exclusive, mais il en etait distrait ce jour-la par une
+de ces preoccupations legeres et tenaces, un de ces petits soucis qui
+semblent ne nous devoir point toucher et qui sont la malgre tout,
+quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piques dans la pensee comme une
+invisible epine enfoncee dans la chair.
+
+Il avait meme oublie ses inquietudes sur ses baigneuses pour ne se
+souvenir que de la tenue deplaisante du marquis aupres d'Annette. Que
+lui importait, apres tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu
+empecher ce mariage precieux, decide d'avance, convenable sur tous les
+points? Mais aucun raisonnement n'effacait cette impression de malaise
+et de mecontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et
+sourire en fiance, en caressant du regard le visage de la jeune fille.
+
+Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule
+avec sa fille continuant sous la clarte des lampes leur tricot pour
+les malheureux, il eut grand'peine a se garder de tenir sur le marquis
+des propos moqueurs et mechants, et de decouvrir aux yeux d'Annette
+toute sa banalite voilee de chic.
+
+Depuis longtemps, en ces visites apres diner, il avait souvent des
+silences un peu somnolents et des poses abandonnees de vieil ami qui
+ne se gene plus. Enfonce dans son fauteuil, les jambes croisees,
+la tete en arriere, il revassait en parlant et reposait dans cette
+tranquille intimite son corps et son esprit. Mais voila que, soudain,
+lui revinrent cet eveil et cette activite des hommes qui font des
+frais pour plaire, que preoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent
+devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour
+parer leurs idees et les rendre coquettes. Il ne laissait plus trainer
+la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa
+verve, et il eprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la
+comtesse et sa fille, ou quand il les sentait emues, ou quand il les
+voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de
+travailler pour l'ecouter, un chatouillement de plaisir, un petit
+frisson de succes qui le payait de sa peine.
+
+Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais,
+peut-etre, il n'avait passe d'aussi douces soirees.
+
+Mme de Guilleroy, dont cette assiduite apaisait les craintes
+constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts.
+Elle refusait des diners en ville, des bals, des representations, afin
+d'avoir la joie de jeter dans la boite du telegraphe, en sortant a
+trois heures, la petite depeche bleue qui disait: "A tantot." Dans
+les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tete-a-tete
+qu'il desirait, elle envoyait coucher sa fille des que dix heures
+commencaient a sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en etonnait et
+demandait en riant qu'on ne traitat plus Annette en petit enfant pas
+sage, elle accorda un quart d'heure de grace, puis une demi-heure,
+puis une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs apres que la
+jeune fille etait partie, comme si la moitie du charme qui le tenait
+dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitot des
+pieds de la comtesse le petit siege bas qu'il preferait, il s'asseyait
+tout pres d'elle et posait, par moments, avec un mouvement calin,
+une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il
+tenait dans les siennes, et sa fievre d'esprit tombant soudain, il
+cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de
+l'effort qu'il avait fait.
+
+Elle comprit bien, peu a peu, avec son flair de femme, qu'Annette
+l'attirait presque autant qu'elle-meme. Elle n'en fut point fachee,
+heureuse qu'il put trouver entre elles quelque chose de la famille
+dont elle l'avait prive; et elle l'emprisonnait le plus possible entre
+elles deux, jouant a la maman pour qu'il se crut presque pere de cette
+fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutat a tout ce
+qui le captivait dans cette maison.
+
+Sa coquetterie, toujours eveillee, mais inquiete depuis qu'elle
+sentait, de tous les cotes, comme des piqures presque imperceptibles
+encore, les innombrables attaques de l'age, prit une allure plus
+active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait a ne
+point boire, et l'amincissement reel de sa taille lui rendait en effet
+sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait
+a peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce regime. La peau
+distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus
+eclatante la fraicheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son
+visage avec des procedes d'actrice, et bien qu'elle se creat ainsi au
+grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumieres
+cet eclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardees un
+incomparable teint.
+
+La constatation de cette decadence et l'emploi de cet artifice
+modifierent ses habitudes. Elle evita le plus possible les
+comparaisons en plein soleil et les rechercha a la lumiere des lampes
+qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguee, pale,
+plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes
+qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours
+ou elle se sentait en beaute, elle triomphait et jouait a la grande
+soeur avec une modestie grave de petite mere. Afin de porter toujours
+des robes presque pareilles a celles de sa fille, elle lui donnait des
+toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez
+qui apparaissait de plus en plus un caractere enjoue et rieur, les
+portait avec une vivacite petillante qui la rendait plus gentille
+encore. Elle se pretait de tout son coeur aux maneges coquets de sa
+mere, jouait avec elle, d'instinct, de petites scenes de grace, savait
+l'embrasser a propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer
+par un mouvement, une caresse, quelque invention ingenieuse,
+combien elles etaient jolies toutes les deux et combien elles se
+ressemblaient.
+
+Olivier Bertin, a force de les voir ensemble et de les comparer sans
+cesse, arrivait presque, par moments, a les confondre. Quelquefois, si
+la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il etait
+force de demander: "Laquelle a dit cela?" Souvent meme, il s'amusait
+a jouer ce jeu de la confusion quand ils etaient seuls tous les trois
+dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux
+et les priait de lui adresser la meme question l'une apres l'autre
+d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il
+reconnut les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse a trouver
+les memes intonations, a dire les memes phrases avec les memes
+accents, que souvent il ne devinait pas. Elles etaient parvenues, en
+verite, a prononcer si pareillement, que les domestiques repondaient
+"Oui, madame", a la jeune fille et "Oui, mademoiselle" a la mere.
+
+A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles
+avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que
+M. de Guilleroy lui-meme, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans
+le fond sombre du salon, les confondait a tout instant et demandait:
+"Est-ce toi, Annette, ou est-ce ta maman?"
+
+De cette ressemblance naturelle et voulue, reelle et travaillee, etait
+nee dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre
+d'un etre double, ancien et nouveau, tres connu et presque ignore, de
+deux corps faits l'un apres l'autre avec la meme chair, de la meme
+femme continuee, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait ete. Et il
+vivait pres d'elles, partage entre les deux, inquiet, trouble, sentant
+pour la mere ses ardeurs reveillees et couvrant la fille d'une obscure
+tendresse.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+
+"20 juillet, Paris. Onze heures soir
+
+"Mon ami, ma mere vient de mourir a Roncieres. Nous partons a minuit.
+Ne venez pas, car nous ne prevenons personne. Mais plaignez-moi et
+pensez a moi.
+
+"Votre ANY."
+
+"21 juillet, midi.
+
+"Ma pauvre amie, je serais parti malgre vous si je ne m'etais habitue
+a considerer toutes vos volontes comme des ordres. Je pense a vous
+depuis hier avec une douleur poignante. Je songe a ce voyage muet que
+vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre mari,
+dans ce wagon a peine eclaire qui vous trainait vers votre morte. Je
+vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous pleurant et
+Annette sanglotant. J'ai vu votre arrivee a la gare, l'horrible trajet
+dans la voiture, l'entree au chateau au milieu des domestiques, votre
+elan dans l'escalier, vers cette chambre, vers ce lit ou elle est
+couchee, votre premier regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre
+figure immobile. Et j'ai pense a votre coeur, a votre pauvre coeur, a
+ce pauvre coeur dont la moitie est a moi et qui se brise, qui souffre
+tant, qui vous etouffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment.
+
+Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitie.
+
+"OLIVIER."
+
+"21 juillet. Roncieres.
+
+"Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose pouvait
+me faire du bien en ce malheur horrible ou je suis tombee. Nous
+l'avons enterree hier, et depuis que son pauvre corps inanime est
+sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la terre.
+On aime sa mere presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est
+naturel comme de vivre; et on ne s'apercoit de toute la profondeur des
+racines de cet amour qu'au moment de la separation derniere. Aucune
+autre affection n'est comparable a celle-la, car toutes les autres
+sont de rencontre, et celle-la est de naissance; toutes les autres
+nous sont apportees plus tard par les hasards de l'existence, et
+celle-la vit depuis notre premier jour dans notre sang meme. Et puis,
+et puis, ce n'est pas seulement une mere qu'on a perdue, c'est toute
+notre enfance elle-meme qui disparait a moitie, car notre petite vie
+de fillette etait a elle autant qu'a nous. Seule elle la connaissait
+comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et
+cheres qui sont, qui etaient les douces premieres emotions de notre
+coeur. A elle seule je pouvais dire encore: "Te rappelles-tu, mere,
+le jour ou...? Te rappelles-tu, mere, la poupee de porcelaine que
+grand'maman m'avait donnee?" Nous marmottions toutes les deux un long
+et doux chapelet de menus et mievres souvenirs que personne sur la
+terre ne sait plus que moi. C'est donc une partie de moi qui est
+morte, la plus vieille, la meilleure. J'ai perdu le pauvre coeur ou
+la petite fille que j'etais vivait encore tout entiere. Maintenant
+personne ne la connait plus, personne ne se rappelle la petite Anne,
+ses jupes courtes, ses rires et ses mines.
+
+"Et un jour viendra, qui n'est peut-etre pas bien loin, ou je m'en
+irai a mon tour, laissant seule dans ce monde ma chere Annette, comme
+maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, dur, cruel! On
+n'y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi la mort
+prendre quelqu'un a tout instant, comme elle nous prendra bientot. Si
+on la regardait, si on y songeait, si on n'etait pas distrait, rejoui
+et aveugle par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus
+vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.
+
+"Je suis si brisee, si desesperee, que je n'ai plus la force de rien
+faire. Jour et nuit je pense a ma pauvre maman, clouee dans cette
+boite, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et dont
+la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur n'est plus
+qu'une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle
+horreur!
+
+"Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas senti
+toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, pensez a moi,
+ecrivez-moi. J'ai tant besoin de vous a present.
+
+"ANNE."
+
+Paris, 25 juillet.
+
+"Ma pauvre amie,
+
+"Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus
+la vie en rose. Depuis votre depart je suis perdu, abandonne, sans
+attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. Je
+pense sans cesse a vous et a notre Annette, je vous sens loin toutes
+les deux quand j'aurais tant besoin que vous fussiez pres de moi.
+
+"C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me
+manquez. Jamais, meme aux jours ou j'etais jeune, vous ne m'avez ete
+_tout_, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque temps cette
+crise, qui doit etre un coup de soleil de l'ete de la Saint-Martin.
+Ce que j'eprouve est meme si bizarre, que je veux vous le raconter.
+Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus me promener.
+Autrefois, et meme pendant les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en
+aller tout seul par les rues en flanant, distrait par les gens et les
+choses, goutant la joie de voir et le plaisir de battre le pave d'un
+pied joyeux. J'allais devant moi sans savoir ou, pour marcher, pour
+respirer, pour revasser. Maintenant je ne peux plus. Des que je
+descends dans la rue, une angoisse m'oppresse, une peur d'aveugle qui
+a lache son chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui
+a perdu la trace d'un sentier dans un bois, et il faut que je rentre.
+Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande: "Ou vais-je
+aller?" Je me reponds: "Nulle part, puisque je me promene." Eh bien,
+je ne peux pas, je ne peux plus me promener sans but. La seule pensee
+de marcher devant moi m'ecrase de fatigue et m'accable d'ennui. Alors
+je vais trainer ma melancolie au Cercle.
+
+"Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n'etes plus ici.
+J'en suis certain. Lorsque je vous sais a Paris, il n'y a plus de
+promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre sur
+le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous pouvez
+etre partout. Si je ne vous apercois point, je puis au moins trouver
+Annette qui est une emanation de vous. Vous me mettez, l'une
+et l'autre, de l'esperance plein les rues, l'esperance de vous
+reconnaitre, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous
+devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et les
+femmes dont la tournure ressemble a la votre agitent mon coeur de tout
+le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes yeux,
+me donnent une sorte d'appetit de vous voir.
+
+"Vous allez me trouver bien egoiste, ma pauvre amie, moi qui vous
+parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que
+vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant
+habitue a etre gate par vous, que je crie: "Au secours" quand je ne
+vous ai plus.
+
+"Je baise vos pieds pour que vous ayez pitie de moi.
+
+"OLIVIER."
+
+"Roncieres, 30 juillet.
+
+"Mon ami,
+
+"Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous m'aimez!
+Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vraiment que la
+douleur allait me tuer a mon tour. Elle etait en moi, comme un bloc de
+souffrance enferme dans ma poitrine, et qui grossissait sans cesse,
+m'etouffait, m'etranglait. Le medecin qu'on avait appele, afin qu'il
+apaisat les crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par jour,
+m'a piquee avec de la morphine, ce qui m'a rendue presque folle, et
+les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon etat, me
+jetaient dans une surexcitation qui touchait au delire. Je suis un peu
+calmee depuis le gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis
+le jour de l'enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voila que,
+pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversee, j'ai senti tout
+d'un coup que les larmes commencaient a me sortir des yeux, lentes,
+rares, petites, brulantes. Oh! ces premieres larmes, comme elles font
+mal! Elles me dechiraient comme si elles eussent ete des griffes, et
+j'avais la gorge serree a ne plus laisser passer mon souffle. Puis,
+ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus tiedes. Elles
+s'echappaient de mes yeux comme d'une source, et il en venait tant,
+tant, tant, que mon mouchoir en fut trempe, et qu'il fallut en prendre
+un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait s'amollir, se fendre,
+couler par mes yeux.
+
+"Depuis ce moment-la, je pleure du matin au soir, et cela me sauve. On
+finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas
+pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournees dans le
+pays, et j'ai tenu a ce qu'il emmenat Annette afin de la distraire et
+de la consoler un peu. Ils s'en vont en voiture ou a cheval jusqu'a
+huit ou dix lieues de Roncieres, et elle me revient rose de jeunesse,
+malgre sa tristesse, et les yeux tout brillants de vie, tout animes
+par l'air de la campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est
+beau d'avoir cet age-la! Je pense que nous allons rester ici encore
+quinze jours ou trois semaines; puis, malgre le mois d'aout, nous
+rentrerons a Paris pour la raison que vous savez.
+
+"Je vous envoie tout ce qui me reste de mon coeur.
+
+"ANY."
+
+
+"Paris, 4 aout.
+
+"Je n'y tiens plus, ma chere amie; il faut que vous reveniez, car il
+va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande si je ne suis
+pas malade, tant j'ai le degout de tout ce que je faisais depuis
+si longtemps avec un certain plaisir ou avec une resignation
+indifferente. D'abord, il fait si chaud a Paris, que chaque nuit
+represente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me leve, accable
+par la fatigue de ce sommeil en etuve, et je me promene pendant une
+heure ou deux devant une toile blanche, avec l'intention d'y dessiner
+quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans l'oeil,
+rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort inutile
+vers le travail est exasperant. Je fais venir des modeles, je les
+place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des
+expressions que j'ai peintes a satiete, je les fais se rhabiller et je
+les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf, et j'en
+souffre comme si je devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de
+l'oeil ou du cerveau, epuisement de la faculte artiste ou courbature
+du nerf optique? Sait-on! il me semble que j'ai fini de decouvrir le
+coin d'inexplore qu'il m'a ete donne de visiter. Je n'apercois plus
+que ce que tout le monde connait; je fais ce que tous les mauvais
+peintres ont fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une observation
+de cuistre. Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre des
+motifs nouveaux me paraissait illimite, et j'avais, pour les exprimer,
+une telle variete de moyens que l'embarras du choix me rendait
+hesitant. Or, voila que, tout a coup, le monde des sujets entrevus
+s'est depeuple, mon investigation est devenue impuissante et sterile.
+Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus
+en chaque etre humain ce caractere et cette saveur que j'aimais tant
+discerner et rendre apparents. Je crois cependant que je pourrais
+faire un tres joli portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle
+vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pensee? Oui,
+peut-etre.
+
+"Donc, apres m'etre efforce d'esquisser un homme ou une femme qui ne
+soient pas semblables a tous les modeles connus, je me decide a aller
+dejeuner quelque part, car je n'ai plus le courage de m'asseoir seul
+dans ma salle a manger. Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue
+de foret emprisonnee dans une ville morte. Toutes les maisons sentent
+le vide. Sur la chaussee, les arroseurs lancent des panaches de pluie
+blanche qui eclaboussent le pave de bois d'ou s'exhale une vapeur de
+goudron mouille et d'ecurie lavee; et d'un bout a l'autre de la longue
+descente du parc Monceau a Saint-Augustin, on apercoit cinq ou six
+formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domestiques.
+L'ombre des platanes etale au pied des arbres, sur les trottoirs
+brulants, une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode l'eau
+repandue qui seche. L'immobilite des feuilles dans les branches et de
+leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la fatigue de la ville
+rotie, sommeillant et transpirant a la facon d'un ouvrier endormi
+sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle pue
+affreusement par ses bouches d'egout, les soupiraux des caves et des
+cuisines, les ruisseaux ou coule la crasse de ses rues. Alors, je
+pense a ces matinees d'ete, dans votre verger plein de petites fleurs
+champetres qui donnent a l'air un gout de miel. Puis, j'entre, ecoeure
+deja, au restaurant ou mangent, avec des airs accables, des hommes
+chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, et dont le front moite
+reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la
+glace, le pain mou, le filet flasque, le legume recuit, le fromage
+purulent, les fruits muris a la devanture. Et je sors avec la nausee,
+et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'a l'heure
+du diner que je prends au Cercle.
+
+"J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien
+d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de
+Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze
+ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui
+est, parait-il, un endroit ou l'on va se distraire. On devrait bien
+me changer ma generation dont j'ai les yeux, les oreilles et l'esprit
+rassasies. Ceux-la font toujours des conquetes; ils s'en vantent et
+s'entre-felicitent.
+
+"Apres avoir baille autant de fois qu'il y a de minutes entre huit
+heures et minuit, je rentre me coucher et je me deshabille en
+songeant, qu'il faudra recommencer demain.
+
+"Oui, ma chere amie, je suis a l'age ou la vie de garcon devient
+intolerable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous le
+soleil. Un garcon doit etre jeune, curieux, avide. Quand on n'est
+plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai
+aime ma liberte, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle
+me pese aujourd'hui! La liberte, pour un vieux garcon comme moi, c'est
+le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans rien,
+dedans pour empecher de voir le bout, c'est cette question sans cesse
+posee: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'etre pas seul?
+Et je vais de camarade en camarade, de poignee demain en poignee
+demain, mendiant un peu d'amitie. J'en recueille des miettes qui ne
+font pas un morceau--Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'etes pas
+a moi. C'est meme peut-etre de vous que me vient l'angoisse dont je
+souffre, car c'est le desir de votre contact, de votre presence, du
+meme toit sur nos tetes, des memes murs enfermant nos existences,
+du meme interet serrant nos coeurs, le besoin de cette communaute
+d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaite, de tristesse et aussi
+de choses materielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous etes a
+moi, c'est-a-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais
+je voudrais respirer sans cesse l'air meme que vous respirez, partager
+tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient a nous
+deux, sentir que tout ce dont je vis est a vous autant qu'a moi, le
+verre dans lequel je bois, le siege sur lequel je me repose, le pain
+que je mange et le feu qui me chauffe.
+
+"Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous.
+
+"OLIVIER."
+
+
+"Roncieres, 8 aout.
+
+"Mon ami, je suis malade, et si fatiguee que vous ne me reconnaitrez
+point. Je crois que j'ai trop pleure. Il faut que je me repose un peu
+avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer a vous comme je
+suis. Mon mari part pour Paris apres-demain et vous portera de nos
+nouvelles. Il compte vous emmener diner quelque part et me charge de
+vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures.
+
+"Quant a moi, des que je me sentirai un peu mieux, des que je n'aurai
+plus cette figure de deterree qui me fait peur a moi-meme, je
+retournerai pres de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi
+aussi, et je veux offrir a chacun de vous tout ce que je pourrai lui
+donner, sans voler l'autre.
+
+"Je vous tends mes yeux qui ont tant pleure, pour que vous les
+baisiez.
+
+"ANNE."
+
+Quand il recut cette lettre annoncant le retour encore retarde,
+Olivier Bertin eut envie, une envie immoderee, de prendre une voiture
+pour aller a la gare, et le train pour aller a Roncieres; puis,
+songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se
+resigna et se mit a desirer l'arrivee du mari avec presque autant
+d'impatience que si c'eut ete celle de la femme elle-meme.
+
+Jamais il n'avait aime Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures
+d'attente.
+
+Quand il le vit entrer, il s'elanca vers lui, les mains tendues,
+s'ecriant:
+
+--Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir!
+
+L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer
+a Paris, car la vie n'etait pas gaie en Normandie, depuis trois
+semaines.
+
+Les deux hommes s'assirent sur un petit canape a deux places, dans un
+coin de l'atelier, sous un dais d'etoffes orientales, et, se reprenant
+les mains avec des airs attendris, ils se les serrerent de nouveau.
+
+--Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle?
+
+--Oh! pas tres bien. Elle a ete tres touchee, tres affectee, et elle
+se remet trop lentement. J'avoue meme qu'elle m'inquiete un peu.
+
+--Mais pourquoi ne revient-elle pas?
+
+--Je n'en sais rien. Il m'a ete impossible de la decider a rentrer
+ici.
+
+--Que fait-elle tout le jour?
+
+--Mon Dieu, elle pleure, elle pense a sa mere. Ca n'est pas bon pour
+elle. Je voudrais bien qu'elle se decidat a changer d'air, a quitter
+l'endroit ou ca s'est passe, vous comprenez?
+
+--Et Annette?
+
+--Oh! elle, une fleur epanouie!
+
+Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:
+
+--A-t-elle eu beaucoup de chagrin?
+
+--Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit
+ans, ca ne tient pas.
+
+Apres un silence, Guilleroy reprit:
+
+--Ou allons-nous diner, mon cher? J'ai bien besoin de me degourdir,
+moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement.
+
+--Mais, en cette saison, il me semble que le cafe des Ambassadeurs est
+indique.
+
+Et ils s'en allerent, en se tenant par le bras, vers les
+Champs-Elysees. Guilleroy, agite par cet eveil des Parisiens qui
+rentrent et pour qui la ville, apres chaque absence, semble rajeunie
+et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille
+details, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier,
+apres d'indifferentes reponses ou se refletait tout l'ennui de sa
+solitude, parlait de Roncieres, cherchait a saisir en cet homme, a
+recueillir autour de lui ce quelque chose de presque materiel que
+laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile emanation des
+etres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques
+heures et qui s'evapore dans l'air nouveau.
+
+Le ciel lourd d'un soir d'ete pesait sur la ville et sur la grande
+avenue ou commencaient a sautiller sous les feuillages les refrains
+alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon
+du cafe des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les
+chaises encore vides de l'enceinte fermee jusqu'au petit theatre ou
+les chanteuses, dans la clarte blafarde des globes electriques et du
+jour meles, etalaient leurs toilettes eclatantes et la teinte rose de
+leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes,
+flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les
+marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place reservee,
+suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum
+capiteux et frais de ses robes et de son corps.
+
+Guilleroy, radieux, murmura:
+
+--Oh! j'aime mieux etre ici que la-bas.
+
+--Et moi, repondit Bertin, j'aimerais mieux etre la-bas qu'ici.
+
+--Allons donc!
+
+--Parbleu. Je trouve Paris infect, cet ete.
+
+--Eh! mon cher, c'est toujours Paris.
+
+Le depute semblait etre dans un jour de contentement, dans un de ces
+rares jours d'effervescence egrillarde ou les hommes graves font des
+betises. Il regardait deux cocottes dinant a une table voisine avec
+trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il
+interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et
+cotees dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura
+avec un ton de profond regret:
+
+--Vous avez de la chance d'etre reste garcon, vous. Vous pouvez faire
+et voir tant de choses.
+
+Mais le peintre se recria, et pareil a tous ceux qu'une pensee
+harcelle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son
+isolement. Quand il eut tout dit, recite jusqu'au bout la litanie
+de ses melancolies, et raconte naivement, pousse par le besoin de
+soulager son coeur, combien il eut desire l'amour et le frolement
+d'une femme installee a son cote, le comte, a son tour, convint que
+le mariage avait du bon. Retrouvant alors son eloquence parlementaire
+pour vanter la douceur de sa vie interieure, il fit de la comtesse
+un grand eloge, qu'Olivier approuvait gravement par de frequents
+mouvements de tete.
+
+Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que
+Guilleroy celebrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec
+une conviction sincere:
+
+--Oui, vous avez eu de la chance, vous!
+
+Le depute, flatte, en convint; puis il reprit:
+
+--Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci
+en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez a Paris, vous devriez
+aller a Roncieres et la ramener. Elle vous ecoutera, vous, car vous
+etes son meilleur ami; tandis qu'un mari..., vous savez...
+
+Olivier, ravi, reprit:
+
+--Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez-vous que
+cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi?
+
+--Non, pas du tout; allez donc, mon cher.
+
+--J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure.
+Faut-il lui envoyer une depeche?
+
+--Non, je m'en charge. Je vais la prevenir, afin que vous trouviez une
+voiture a la gare.
+
+Comme ils avaient fini de diner, ils remonterent aux boulevards; mais
+au bout d'une demi-heure a peine, le comte soudain quitta le peintre,
+sous le pretexte d'une affaire urgente qu'il avait tout a fait
+oubliee.
+
+
+II
+
+La comtesse et sa fille, vetues de crepe noir, venaient de s'asseoir
+face a face, pour dejeuner, dans la vaste salle de Roncieres. Les
+portraits d'aieux, naivement peints, l'un en cuirasse, un autre en
+justaucorps, celui-ci poudre en officier des gardes francaises,
+celui-la en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la
+collection des Guilleroy passes, en des cadres vieux dont la dorure
+tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commencaient a servir les
+deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre
+en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points
+noirs tourbillonnant et bourdonnant.
+
+--Ouvrez les fenetres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici.
+
+Les trois hautes fenetres, allant du parquet au plafond, et larges
+comme des baies, furent ouvertes a deux battants. Un souffle d'air
+tiede, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de
+campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se melant a
+l'air un peu humide de la piece profonde enfermee dans les murs epais
+du chateau.
+
+--Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant a pleine gorge.
+
+Les yeux des deux femmes s'etaient tournes vers le dehors et
+regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voile par cette
+brume de midi qui miroite sur les terres impregnees de soleil, la
+longue pelouse verte du parc, avec ses ilots d'arbres de place en
+place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune
+illuminee jusqu'a l'horizon par la nappe d'or des recoltes mures.
+
+--Nous ferons une longue promenade apres dejeuner, dit la comtesse.
+Nous pourrons aller a pied jusqu'a Berville, en suivant la riviere,
+car il ferait trop chaud dans la plaine.
+
+--Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix.
+
+--Tu sais que ton pere le defend.
+
+--Oh, puisque papa est a Paris! C'est si amusant de voir Julio en
+arret. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drole!
+
+Repoussant sa chaise, elle se leva et courut a une fenetre d'ou elle
+cria: "Hardi, Julio, hardi!"
+
+Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiees d'herbe, accablees
+de chaleur, se reposaient couchees sur le flanc, le ventre saillant,
+repousse par la pression du sol. Allant de l'une a l'autre avec des
+aboiements, des gambades folles, une colere gaie, furieuse et feinte,
+un epagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles
+frisees s'envolaient a chaque bond, s'acharnait a faire lever les
+trois grosses betes qui ne voulaient pas. C'etait la, assurement,
+le jeu favori du chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il
+apercevait les vaches etendues. Elles, mecontentes, pas effrayees, le
+regardaient de leurs gros yeux mouilles, en tournant la tete pour le
+suivre.
+
+Annette, de sa fenetre, cria:
+
+--Apporte, Julio, apporte.
+
+Et l'epagneul, excite, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait
+jusqu'a la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commencaient
+a s'inquieter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les
+mouches devenaient plus frequents et plus longs.
+
+Soudain le chien, emporte par une course qu'il ne put maitriser a
+temps, arriva en plein elan si pres d'une vache, que, pour ne point se
+culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frole par le bond,
+le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tete, se redressa
+ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant fortement. Le
+voyant debout, les deux autres aussitot l'imiterent; et Julio se mit
+a danser autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le
+felicitait.
+
+--Bravo, Julio, bravo!
+
+--Allons, dit la comtesse, viens donc dejeuner, mon enfant.
+
+Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux,
+annonca:
+
+--Tiens! le porteur du telegraphe.
+
+Dans le sentier invisible, perdu au milieu des bles et des avoines,
+une blouse bleue semblait glisser a la surface des epis, et s'en
+venait vers le chateau, au pas cadence de l'homme.
+
+--Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une
+mauvaise nouvelle!
+
+Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en
+nous la mort d'un etre aime trouvee dans une depeche. Elle ne pouvait
+maintenant dechirer la bande collee pour ouvrir le petit papier bleu,
+sans sentir trembler ses doigts et s'emouvoir son ame, et croire que
+de ces plis si longs a defaire allait sortir un chagrin qui ferait de
+nouveau couler ses larmes.
+
+Annette, au contraire, pleine de curiosite jeune, aimait tout
+l'inconnu qui vient a nous. Son coeur, que la vie venait pour la
+premiere fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la
+sacoche noire et redoutable attachee au flanc des pietons de la poste,
+qui sement tant d'emotions par les rues des villes et les chemins des
+champs.
+
+La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui
+venait vers elle, porteur de quelques mots ecrits, de quelques mots
+dont elle serait peut-etre blessee comme d'un coup de couteau a la
+gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait a
+deviner quelle etait cette nouvelle si pressee. A quel sujet? De qui?
+La pensee d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-etre
+aussi?
+
+Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis
+quand elle eut dechire la depeche et reconnu le nom de son mari, elle
+lut: "Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncieres par le
+train d'une heure. Envoie phaeton gare. Tendresses."
+
+--Eh bien, maman? disait Annette.
+
+--C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.
+
+--Ah! quelle chance! Et quand?
+
+--Tantot.
+
+--A quatre heures?
+
+--Oui.
+
+--Oh! qu'il est gentil!
+
+Mais la comtesse avait pali, car un souci nouveau depuis quelque temps
+grandissait en elle, et la brusque arrivee du peintre lui semblait une
+menace aussi penible que tout ce qu'elle avait pu prevoir.
+
+--Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle a sa fille.
+
+--Et toi, maman, tu ne viendras pas!
+
+--Non, je vous attendrai ici.
+
+--Pourquoi? Ca lui fera de la peine.
+
+--Je ne me sens pas tres bien.
+
+--Tu voulais aller a pied jusqu'a Berville, tout a l'heure.
+
+--Oui, mais le dejeuner m'a fait mal.
+
+--D'ici la, tu iras mieux.
+
+--Non, je vais meme monter dans ma chambre. Fais-moi prevenir des que
+vous serez arrives.
+
+--Oui, maman.
+
+Puis, apres avoir donne des ordres pour qu'on attelat le phaeton a
+l'heure voulue et qu'on preparat l'appartement, la comtesse rentra
+chez elle et s'enferma.
+
+Sa vie, jusqu'alors, s'etait ecoulee presque sans souffrance,
+accidentee seulement par l'affection d'Olivier, et agitee par le souci
+de la conserver. Elle y avait reussi, toujours victorieuse dans cette
+lutte. Son coeur, berce par les succes et la louange, devenu un coeur
+exigeant de belle mondaine a qui sont dues toutes les douceurs de la
+terre, apres avoir consenti a un mariage brillant, ou l'inclination
+n'entrait pour rien, apres avoir ensuite accepte l'amour comme le
+complement d'une existence heureuse, apres avoir pris son parti d'une
+liaison coupable, beaucoup par entrainement, un peu par religion pour
+le sentiment lui-meme, par compensation au train-train vulgaire de
+l'existence, s'etait cantonne, barricade dans ce bonheur que le
+hasard lui avait fait, sans autre desir que de le defendre contre
+les surprises de chaque jour. Elle avait donc accepte avec une
+bienveillance de jolie femme les evenements agreables qui se
+presentaient, et, peu aventureuse, peu harcelee par des besoins
+nouveaux et des demangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et
+prevoyante, contente du present, inquiete, par nature, du lendemain,
+elle avait su jouir des elements que lui fournissait le Destin avec
+une prudence econome et sagace.
+
+Or, peu a peu, sans qu'elle osat meme se l'avouer, s'etait glissee
+dans son ame la preoccupation obscure des jours qui passent, de
+l'age qui vient. C'etait en sa pensee quelque chose comme une petite
+demangeaison qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette
+descente de la vie etait sans fond, qu'une fois commencee on ne
+l'arretait plus, et cedant a l'instinct du danger, elle ferma les yeux
+en se laissant glisser afin de conserver son reve, de ne pas avoir le
+vertige de l'abime et le desespoir de l'impuissance.
+
+Elle vecut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de
+rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette apparut a cote d'elle
+avec la fraicheur de ses dix-huit annees, au lieu de souffrir de ce
+voisinage, elle fut fiere, au contraire, de pouvoir etre preferee,
+dans la grace savante de sa maturite, a cette fillette epanouie dans
+l'eclat radieux de la premiere jeunesse.
+
+Elle se croyait meme au debut d'une periode heureuse et tranquille
+quand la mort de sa mere vint la frapper en plein coeur. Ce fut,
+pendant les premiers jours, un de ces desespoirs profonds qui ne
+laissent place a nulle autre pensee. Elle restait du matin au soir
+abimee dans la desolation, cherchant a se rappeler mille choses de
+la morte, des paroles familieres, sa figure d'autrefois, des robes
+qu'elle avait portees jadis, comme si elle eut amasse au fond de sa
+memoire des reliques, et recueilli dans le passe disparu tous les
+intimes et menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles
+reveries. Puis quand elle fut arrivee ainsi a un tel paroxysme de
+desespoir, qu'elle avait a tout instant des crises de nerfs et des
+syncopes, toute cette peine accumulee jaillit en larmes, et, jour et
+nuit, coula de ses yeux.
+
+Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait d'ouvrir les
+volets et les rideaux en demandant: "Comment va Madame aujourd'hui?"
+elle repondit, se sentant epuisee et courbaturee a force d'avoir
+pleure: "Oh! pas du tout. Vraiment, je n'en puis plus."
+
+La domestique qui tenait le plateau portant le the regarda sa
+maitresse, et emue de la voir si pale dans la blancheur du lit, elle
+balbutia avec un accent triste et sincere:
+
+--En effet, Madame a tres mauvaise mine. Madame ferait bien de se
+soigner.
+
+Le ton dont cela fut dit enfonca au coeur de la comtesse une petite
+piqure comme d'une pointe d'aiguille, et des que la bonne fut partie,
+elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire a glace.
+
+Elle demeura stupefaite en face d'elle-meme, effrayee de ses joues
+creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par ces
+quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si bien,
+qu'elle avait si souvent regarde en tant de miroirs divers, dont elle
+savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, tous les
+sourires, dont elle avait deja bien des fois corrige la paleur, repare
+les petites fatigues, detruit les rides legeres apparues au trop grand
+jour, au coin des yeux, lui sembla tout a coup celui d'une autre
+femme, un visage nouveau qui se decomposait, irreparablement malade.
+
+Pour se mieux voir, pour mieux constater ce mal inattendu, elle
+s'approcha jusqu'a toucher la glace du front, si bien que son haleine,
+repandant une buee sur le verre, obscurcit, effaca presque l'image
+bleme qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir pour
+essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une emotion
+bizarre, elle fit un long et patient examen des alterations de son
+visage. D'un doigt leger elle tendit la peau des joues, lissa celle
+du front, releva les cheveux, retourna les paupieres pour regarder le
+blanc de l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents un peu
+ternies ou des points d'or brillaient, s'inquieta des gencives livides
+et de la teinte jaune de la chair au-dessus des joues et sur les
+tempes.
+
+Elle mettait a cette revue de la beaute defaillante tant d'attention
+qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit
+jusqu'au coeur quand sa femme de chambre, debout derriere elle, lui
+dit:
+
+--Madame a oublie de prendre son the.
+
+La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la
+domestique, devinant sa pensee, reprit:
+
+--Madame a trop pleure, il n'y a rien de pire que les larmes pour
+vider la peau. C'est le sang qui tourne en eau.
+
+Comme la comtesse ajoutait tristement:
+
+--Il y a aussi l'age.
+
+La bonne se recria:
+
+--Oh! oh! Madame n'en est pas la! En quelques jours de repos il n'y
+paraitra plus. Mais il faut que Madame se promene et prenne bien garde
+de ne pas pleurer.
+
+Aussitot qu'elle fut habillee, la comtesse descendit au parc, et pour
+la premiere fois depuis la mort de sa mere, elle alla visiter le petit
+verger ou elle aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis
+elle gagna la riviere et marcha le long de l'eau jusqu'a l'heure du
+dejeuner.
+
+En s'asseyant a la table en face de son mari, a cote de sa fille, elle
+demanda pour savoir leur pensee:
+
+--Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois etre moins pale.
+
+Le comte repondit:
+
+--Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.
+
+Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les yeux, car
+elle avait pris l'habitude des larmes.
+
+Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit qu'elle
+pensat a sa mere, soit qu'elle pensat a elle-meme, elle sentit a tout
+moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupieres,
+mais pour ne pas les laisser s'epandre et lui raviner les joues,
+elle les retenait en elle, et par un effort surhumain de volonte,
+entrainant sa pensee sur des choses etrangeres, la maitrisant, la
+dominant, l'ecartant de ses peines, elle s'efforcait de se consoler,
+de se distraire, de ne plus songer aux choses tristes, afin de
+retrouver la sante de son teint.
+
+Elle ne voulait pas surtout retourner a Paris et revoir Olivier Bertin
+avant d'etre redevenue elle-meme. Comprenant qu'elle avait trop
+maigri, que la chair des femmes de son age a besoin d'etre pleine pour
+se conserver fraiche, elle cherchait de l'appetit sur les routes et
+dans les bois voisins, et bien qu'elle rentrat fatiguee et sans faim,
+elle s'efforcait de manger beaucoup.
+
+Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obstination.
+Enfin, devant sa resistance invincible, il declara qu'il s'en allait
+seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle y serait
+disposee.
+
+Elle recut le lendemain la depeche annoncant l'arrivee d'Olivier.
+
+Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier
+regard. Elle aurait desire attendre encore une semaine ou deux. En
+une semaine, en se soignant, on peut changer tout a fait de visage,
+puisque les femmes, meme bien portantes et jeunes, sous la moindre
+influence sont meconnaissables du jour au lendemain. Mais l'idee
+d'apparaitre en plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans
+cette lumiere du mois d'aout, a cote d'Annette si fraiche, l'inquieta
+tellement, qu'elle se decida tout de suite a ne point aller a la gare
+et a l'attendre dans la demi-ombre du salon.
+
+Elle etait montee dans sa chambre et songeait. Des souffles de chaleur
+remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant des cris-cris
+emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'etait sentie si triste. Ce
+n'etait plus la grande douleur ecrasante qui avait broye son coeur,
+qui l'avait dechiree, aneantie, devant le corps sans ame de la vieille
+maman bien-aimee. Cette douleur qu'elle avait crue inguerissable
+s'etait, en quelques jours, attenuee jusqu'a n'etre qu'une souffrance
+du souvenir; mais elle se sentait emportee maintenant noyee dans un
+flot profond de melancolie ou elle etait entree tout doucement, et
+dont elle ne sortirait plus.
+
+Elle avait envie de pleurer, une envie irresistible--et ne voulait
+pas. Chaque fois qu'elle sentait ses paupieres humides, elle les
+essuyait vivement, se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les
+grands arbres des futaies les corbeaux promenant dans le ciel bleu
+leur vol noir et lent.
+
+Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'oeil,
+effacait la trace d'une larme en effleurant le coin de l'oeil avec
+la houppe de poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant a
+deviner a quel point de la route il pouvait bien etre arrive.
+
+Comme toutes les femmes qu'emporte une detresse d'ame irraisonnee
+ou reelle, elle se rattachait a lui avec une tendresse eperdue.
+N'etait-il pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout
+ce que devient un etre quand on l'aime uniquement et qu'on se sent
+vieillir!
+
+Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut a la
+fenetre et vit le phaeton qui faisait le tour de la pelouse au grand
+trot des deux chevaux. Assis a cote d'Annette, dans le fond de la
+voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la comtesse, et elle
+repondit a ce signe par des bonjours jetes des deux mains. Puis elle
+descendit, le coeur battant, mais heureuse a present, toute vibrante
+de la joie de le sentir si pres, de lui parler et de le voir.
+
+Ils se rencontrerent dans l'antichambre, devant la porte du salon.
+
+Il ouvrit les bras vers elle avec un irresistible elan, et d'une voix
+que chauffait une emotion vraie:
+
+--Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse!
+
+Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant ses
+joues, et pendant qu'il appuyait ses levres, elle murmura dans son
+oreille: "Je t'aime."
+
+Puis Olivier, sans lacher ses mains qu'il serrait, la regarda, disant:
+
+--Voyons cette triste figure?
+
+Elle se sentait defaillir. Il reprit:
+
+--Oui, un peu palotte; mais ca n'est rien.
+
+Pour le remercier, elle balbutia:
+
+--Ah! cher ami, cher ami!--ne trouvant pas autre chose a dire.
+
+Mais il s'etait retourne, cherchant derriere lui Annette disparue, et
+brusquement:
+
+--Est-ce etrange, hein, de voir votre fille en deuil?
+
+--Pourquoi? demanda la comtesse.
+
+Il s'ecria, avec une animation extraordinaire:
+
+--Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par moi, c'est
+mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencontree autrefois en
+entrant chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette porte ou vous
+avez passe sous mon regard, comme une fregate passe sous le canon d'un
+fort. Sacristi! quand j'ai apercu a la gare, tout a l'heure, la petite
+debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil de ses cheveux
+autour du visage, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais
+pleurer. Je vous dis que c'est a devenir fou quand on vous a connue
+comme moi, qui vous ai regardee mieux que personne et aimee plus que
+personne, et reproduite en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai
+bien pense que vous me l'aviez envoyee toute seule au chemin de fer
+pour me donner cet etonnement. Dieu de Dieu, que j'ai ete surpris! Je
+vous dis que c'est a devenir fou!
+
+Il cria:
+
+--Annette, Nane.
+
+La voix de la jeune fille repondit du dehors, car elle donnait du
+sucre aux chevaux.
+
+--Voila, voila!
+
+--Viens donc ici.
+
+Elle accourut.
+
+--Tiens, mets-toi tout pres de ta mere.
+
+Elle s'y placa, et il les compara; mais il repetait machinalement,
+sans conviction: "Oui, c'est etonnant, c'est etonnant," car elles se
+ressemblaient moins cote a cote qu'avant de quitter Paris, la jeune
+fille ayant pris en cette toilette noire une expression nouvelle de
+jeunesse lumineuse, tandis que la mere n'avait plus depuis longtemps
+cette flambee des cheveux et du teint dont elle avait jadis ebloui et
+grise le peintre en le rencontrant pour la premiere fois.
+
+Puis la comtesse et lui entrerent au salon. Il semblait radieux.
+
+--Ah! la bonne idee que j'ai eue de venir!--disait-il. Il se
+reprit:--Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a charge
+de vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous propose?--Non,
+n'est-ce pas?--Eh bien, je vous propose au contraire de rester ici.
+Par ces chaleurs, Paris est odieux, tandis que la campagne est
+delicieuse. Dieu! qu'il fait bon!
+
+La tombee du soir impregnait le parc de fraicheur, faisait frissonner
+les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles qui
+jetaient sur l'horizon un leger voile transparent. Les trois vaches,
+debout et la tete basse, broutaient, avec avidite, et quatre paons,
+avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher dans un cedre ou ils
+avaient coutume de dormir, sous les fenetres du chateau. Des chiens
+aboyaient au loin par la campagne, et dans l'air tranquille de cette
+fin de jour passaient des appels de voix humaines, des phrases jetees
+a travers les champs, d'une piece de terre a l'autre, et ces cris
+courts et gutturaux avec lesquels on conduit les betes.
+
+Le peintre, nu-tete, les yeux brillants, respirait a pleine gorge; et
+comme la comtesse le regardait:
+
+--Voila le bonheur, dit-il.
+
+Elle se rapprocha de lui.
+
+--Il ne dure jamais.
+
+--Prenons-le quand il vient.
+
+Elle, alors, avec un sourire:
+
+--Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.
+
+--Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais
+plus vivre en un endroit ou vous n'etes pas. Quand on est jeune, on
+peut etre amoureux de loin, par lettres, par pensees, par exaltation
+pure, peut-etre parce qu'on sent la vie devant soi, peut-etre aussi
+parce qu'on a plus de passion que de besoins du coeur; a mon age,
+au contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, c'est un
+pansement de l'ame, qui ne battant plus que d'une aile s'envole moins
+dans l'ideal. Le coeur n'a plus d'extase, mais des exigences egoistes.
+Et puis, je sens tres bien que je n'ai pas de temps a perdre pour
+jouir de mon reste.
+
+--Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.
+
+Il repetait:
+
+--Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes cheveux, mon
+caractere qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, voila une
+chose que je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on m'eut
+dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais triste sans
+raison, inquiet, mecontent de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela
+prouve que mon coeur aussi a vieilli.
+
+Elle repondit avec une certitude profonde:
+
+--Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas change. Si, il a
+rajeuni peut-etre. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize.
+
+Ils resterent longtemps a causer ainsi dans la fenetre ouverte, meles
+a l'ame du soir, tout pres l'un de l'autre, plus pres qu'ils n'avaient
+jamais ete, en cette heure de tendresse, crepusculaire comme l'heure
+du jour.
+
+Un domestique entra, annoncant:
+
+--Madame la comtesse est servie.
+
+Elle demanda:
+
+--Vous avez prevenu ma fille?
+
+--Mademoiselle est dans la salle a manger.
+
+Ils s'assirent a table, tous les trois. Les volets etaient clos, et
+deux grands candelabres de six bougies, eclairant le visage d'Annette,
+lui faisaient une tete poudree d'or. Bertin, souriant, ne cessait de
+la regarder.
+
+--Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.
+
+Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme pour
+remercier la mere de lui avoir donne ce plaisir.
+
+Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune s'etait levee sur les
+arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande ile, et
+la campagne au dela semblait une mer cachee sous la petite brume qui
+flottait au ras des plaines.
+
+--Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.
+
+La comtesse y consentit.
+
+--Je prends Julio.
+
+--Oui, si tu veux.
+
+Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec le
+chien. Lorsqu'ils longerent la pelouse, ils entendirent le souffle des
+vaches qui, reveillees et sentant leur ennemi, levaient la tete pour
+regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les
+branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu'a terre en
+mouillant les feuilles et se repandaient sur le chemin par petites
+flaques de clarte jaune. Annette et Julio couraient, semblaient avoir
+sous cette nuit sereine le meme coeur joyeux et vide, dont l'ivresse
+partait en gambades.
+
+Dans les clairieres ou l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des
+puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre la
+rappelait, emerveille de cette vision noire, dont le clair visage
+brillait. Puis, quand elle etait repartie, il prenait et serrait la
+main de la comtesse, et souvent cherchait ses levres en traversant des
+ombres plus epaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette avait
+ravive l'impatience de son coeur.
+
+Ils gagnerent enfin le bord de la plaine, ou l'on devinait a peine au
+loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fermes. A travers
+la buee de lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, et le
+silence leger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tiede
+etait plein de l'inexprimable espoir, de l'indefinissable attente qui
+rendent si douces les nuits d'ete. Tres haut dans le ciel, quelques
+petits nuages longs et minces semblaient faits d'ecailles d'argent.
+En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix
+nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits freles dont
+l'harmonie ressemblait d'abord a du silence.
+
+Une caille, dans un pre voisin, jetait son double cri, et Julio, les
+oreilles dressees, s'en alla a pas furtifs vers les deux notes de
+flute de l'oiseau. Annette le suivit, aussi legere que lui, retenant
+son souffle et se baissant.
+
+--Ah! dit la comtesse restee seule avec le peintre, pourquoi les
+moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien tenir, on
+ne peut rien garder. On n'a meme pas le temps de gouter ce qui est
+bon. C'est deja fini.
+
+Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:
+
+--Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout a l'heure
+presente.
+
+Elle murmura:
+
+--Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!
+
+--Ah! par exemple! ...
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant diner,
+une femme qui satisfait les besoins de votre coeur, une femme qui ne
+vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre
+vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j'ai la conscience, j'ai la
+joie ardente de vous avoir ete bonne, utile et secourable. Vous avez
+aime, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'agreable,
+mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma
+passion, le don complet que je vous ai fait de mon etre intime.
+
+Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le
+sens comme on sent un courant d'air froid. Vous aimez en moi mille
+choses, ma beaute, qui s'en va, mon devouement, l'esprit qu'on me
+trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le monde, celle que j'ai de
+vous dans mon coeur; mais ce n'est pas moi, moi, rien que moi,
+comprenez-vous?
+
+Il eut un petit rire amical:
+
+--Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me faites une scene de
+reproches tres inattendue.
+
+Elle s'ecria:
+
+--Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous
+aime, moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense a
+vous, et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma chair et
+de mon ame une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin
+irresistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier
+d'une facon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand on aime,
+que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensee, son
+corps, tout ce qu'on a, et de bien sentir qu'on donne et d'etre prete
+a tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu'a aimer
+souffrir pour vous, jusqu'a aimer mes inquietudes, mes tourments, mes
+jalousies, la peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre pour
+moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai decouvert, un vous qui
+n'est pas celui du monde, celui qu'on admire, celui qu'on connait,
+un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut
+pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j'ai, pour le
+regarder, des yeux qui ne voient plus que lui. Mais on ne peut pas
+dire ces choses. Il n'y a pas de mots pour les exprimer.
+
+Il repeta tout bas, plusieurs fois de suite:
+
+--Chere, chere, chere Any.
+
+Julio revenait en bondissant, sans avoir trouve la caille qui s'etait
+tue a son approche, et Annette le suivait toujours, essoufflee d'avoir
+couru.
+
+--Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne a vous, monsieur le
+peintre!
+
+Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrerent, marchant
+ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus.
+Il avancait, possede par elles, penetre par une sorte de fluide
+feminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas a les voir,
+puisqu'il les avait contre lui, et meme il fermait les yeux pour mieux
+les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant
+lui, epris d'elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans
+savoir laquelle etait a gauche, laquelle etait a droite, laquelle
+etait la mere, laquelle etait la fille. Il s'abandonnait
+volontairement avec une sensualite inconsciente et raffinee au trouble
+de cette sensation. Il cherchait meme a les meler dans son coeur, a ne
+plus les distinguer dans sa pensee, et il bercait son desir au charme
+de cette confusion. N'etait-ce pas une seule femme que cette mere et
+cette fille si pareilles? et la fille ne semblait-elle pas venue sur
+la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour la mere?
+
+Quand il rouvrit les yeux en penetrant dans le chateau, il lui sembla
+qu'il venait de passer les plus delicieuses minutes de sa vie, de
+subir la plus etrange, la plus inanalysable et la plus complete
+emotion que put gouter un homme, grise d'une meme tendresse par la
+seduction emanee de deux femmes.
+
+--Ah! l'exquise soiree! dit-il, des qu'il se retrouva entre elles a la
+lumiere des lampes.
+
+Annette s'ecria:
+
+--Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je passerais toute la
+nuit a me promener quand il fait beau.
+
+La comtesse regarda la pendule:
+
+--Oh! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon enfant.
+
+Ils se separerent, chacun allant vers son appartement. Seule, la jeune
+fille qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien vite.
+
+Le lendemain, a l'heure ordinaire, lorsque la femme de chambre, apres
+avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le the et regarda sa
+maitresse encore ensommeillee, elle lui dit:
+
+--Madame a deja meilleure mine aujourd'hui.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oh! oui. La figure de Madame est plus reposee.
+
+La comtesse, sans s'etre encore regardee, savait bien que c'etait
+vrai. Son coeur etait leger, elle ne le sentait pas battre, et elle se
+sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'etait plus rapide
+comme la veille, chaud et charge de fievre, promenant en toute sa
+chair de l'enervement et de l'inquietude, mais il y repandait un tiede
+bien-etre, et aussi de la confiance heureuse.
+
+Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. Elle
+fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'attendait a
+se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs annees. Puis
+elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, apres s'etre encore
+regardee, elle se resigna a constater qu'elle avait seulement le teint
+plus clair, les yeux moins fatigues, les levres plus vives que la
+veille. Comme son ame etait contente, elle ne pouvait s'attrister, et
+elle sourit en pensant: "Oui, dans quelques jours, je serai tout a
+fait bien. J'ai ete trop eprouvee pour me remettre si vite."
+
+Mais elle resta longtemps, tres longtemps assise devant sa table de
+toilette ou etaient etales, dans un ordre gracieux, sur une nappe
+de mousseline bordee de dentelles, devant un beau miroir de cristal
+taille, tous ses petits instruments de coquetterie a manche
+d'ivoire portant son chiffre coiffe d'une couronne. Ils etaient la,
+innombrables, jolis, differents, destines a des besognes delicates
+et secretes, les uns en acier, fins et coupants, de formes bizarres,
+comme des outils de chirurgie pour operer des bobos d'enfant, les
+autres ronds et doux, en plume, en duvet, en peau de betes inconnues,
+faits pour etendre sur la chair tendre la caresse des poudres
+odorantes, des parfums gras ou liquides.
+
+Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de ses levres
+a ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les
+nuances imparfaitement retrouvees, soulignant les yeux, soignant les
+cils. Quand elle descendit enfin, elle etait a peu pres sure que le
+premier regard qu'il lui jetterait ne serait pas trop defavorable.
+
+--Ou est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontre dans le
+vestibule.
+
+L'homme repondit:
+
+--M. Bertin est dans le verger, en train de faire une partie de
+lawn-tennis avec mademoiselle.
+
+Elle les entendit de loin crier les points.
+
+L'une apres l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine de la
+jeune fille annoncaient: quinze, trente, quarante, avantage, a deux,
+avantage, jeu.
+
+Le verger ou avait ete battu un terrain pour le lawn-tennis etait un
+grand carre d'herbe plante de pommiers, enclos par le parc, par le
+potager et par les fermes dependant du chateau. Le long des talus qui
+le limitaient de trois cotes, comme les defenses d'un camp retranche,
+on avait fait pousser des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs
+de toutes sortes, champetres ou rares, des roses en quantite, des
+oeillets, des heliotropes, des fuchsias, du reseda, bien d'autres
+encore, qui donnaient a l'air un gout de miel, ainsi que disait
+Bertin. Des abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient leurs
+domes de paille le long du mur aux espaliers du potager, couvraient ce
+champ fleuri de leur vol blond et ronflant.
+
+Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin
+d'obtenir la place necessaire au lawn-tennis, et un filet goudronne,
+tendu par le travers de cet espace, le separait en deux camps.
+
+Annette, d'un cote, sa jupe noire relevee, nu-tete, montrant ses
+chevilles et la moitie du mollet lorsqu'elle s'elancait pour attraper
+la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants et les
+joues rouges, fatiguee, essoufflee par le jeu correct et sur de son
+adversaire.
+
+Lui, la culotte de flanelle blanche serree aux reins sur la chemise
+pareille, coiffe d'une casquette a visiere, blanche aussi, et le
+ventre un peu saillant, attendait la balle avec sang-froid, jugeait
+avec precision sa chute, la recevait et la renvoyait sans se presser,
+sans courir, avec l'aisance elegante, l'attention passionnee et
+l'adresse professionnelle qu'il apportait a tous les exercices.
+
+Ce fut Annette qui apercut sa mere. Elle cria:
+
+--Bonjour, maman; attends une minute que nous ayons fini ce coup-la.
+
+Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa contre elle,
+rapide et basse, presque roulante, toucha terre et sortit du jeu.
+
+Tandis que Bertin criait: "Gagne", que la jeune fille, surprise,
+l'accusait d'avoir profite de son inattention, Julio, dresse
+a chercher et a retrouver, comme des perdrix tombees dans les
+broussailles, les balles perdues qui s'egaraient, s'elanca derriere
+celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule
+avec delicatesse, et la rapporta en remuant la queue.
+
+Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; mais, presse de se
+remettre a jouer, anime par la lutte, content de se sentir souple, il
+ne jeta sur ce visage tant soigne pour lui qu'un coup d'oeil court et
+distrait; puis il demanda:
+
+--Vous permettez? chere comtesse, j'ai peur de me refroidir et
+d'attraper une nevralgie.
+
+--Oh! oui, dit-elle.
+
+Elle s'assit sur un tas de foin, fauche le matin meme, pour donner
+champ libre aux joueurs, et, le coeur un peu triste tout a coup, les
+regarda.
+
+Sa fille, agacee de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait des
+cris de depit ou de triomphe, des elans impetueux d'un bout a l'autre
+de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des meches de cheveux
+tombaient, deroulees, puis repandues sur ses epaules. Elle les
+saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques secondes,
+avec des mouvements impatients, les rattachait en piquant des
+epingles, par grands coups, dans la masse de la chevelure.
+
+Et Bertin, de loin, criait a la comtesse:
+
+--Hein! est-elle jolie ainsi, et fraiche comme le jour?
+
+Oui, elle etait jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir
+rouge, perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout
+l'embellissait.
+
+Puis, quand ils se remettaient a jouer avec ardeur, la comtesse, de
+plus en plus melancolique, songeait qu'Olivier preferait cette partie
+de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats qui
+sautent apres des boules de papier, a la douceur de s'asseoir pres
+d'elle, en cette chaude matinee, et de la sentir, aimante, contre lui.
+
+Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du dejeuner, il lui
+sembla qu'on la delivrait, qu'on lui otait un poids du coeur. Mais,
+comme elle revenait, appuyee a son bras, il lui dit:
+
+--Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon d'etre, ou
+de se croire jeune. Ah oui! ah oui! il n'y a que ca! Quand on n'aime
+plus courir, on est fini!
+
+En sortant de table, la comtesse qui, pour la premiere fois, la
+veille, n'avait pas ete au cimetiere, proposa d'y aller ensemble, et
+ils partirent tous les trois pour le village.
+
+Il fallait traverser le bois ou coulait un ruisseau qu'on nommait la
+Rainette, sans doute a cause des petites grenouilles dont il etait
+peuple, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver a l'eglise
+batie dans un groupe de maisons abritant l'epicier, le boulanger, le
+boucher, le marchand de vins et quelques autres modestes commercants
+chez qui venaient s'approvisionner les paysans.
+
+L'aller fut silencieux et recueilli, la pensee de la morte oppressant
+les ames. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillerent et prierent
+longtemps. La comtesse courbee, demeurait immobile, un mouchoir dans
+les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que les larmes coulassent
+sur ses joues. Elle priait, non pas comme elle avait fait jusqu'a ce
+jour, par une espece d'evocation de sa mere, par un appel desespere
+sous le marbre de la tombe, jusqu'a ce qu'elle crut sentir a son
+emotion devenue dechirante que la morte l'entendait, l'ecoutait, mais
+simplement en balbutiant avec ardeur les paroles consacrees du _Pater
+noster_ et de l'_Ave Maria_. Elle n'aurait pas eu, ce jour-la, la
+force et la tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de
+cruel entretien sans reponse avec ce qui pouvait demeurer de l'etre
+disparu autour du trou qui cachait les restes de son corps. D'autres
+obsessions avaient penetre dans son coeur de femme, l'avaient remuee,
+meurtrie, distraite; et sa priere fervente montait vers le ciel pleine
+d'obscures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a
+jete sur la terre toutes les pauvres creatures, afin qu'il eut pitie
+d'elle-meme autant que de celle rappelee a lui.
+
+Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, tant ses apprehensions
+etaient encore cachees et confuses, mais elle sentait qu'elle avait
+besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des dangers
+prochains et d'inevitables douleurs.
+
+Annette, les yeux fermes, apres avoir aussi balbutie des formules,
+etait partie en une reverie, car elle ne voulait pas se relever avant
+sa mere.
+
+Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un
+ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui fut pas permis de
+faire un croquis.
+
+En revenant, ils se mirent a parler de l'existence humaine, remuant
+doucement ces idees ameres et poetiques d'une philosophie attendrie et
+decouragee, qui sont un frequent sujet de causerie entre les hommes et
+les femmes que la vie blesse un peu et dont les coeurs se melent en
+confondant leurs peines.
+
+Annette, qui n'etait point mure pour ces pensees, s'eloignait a chaque
+instant afin de cueillir des fleurs champetres au bord du chemin.
+
+Mais Olivier, pris d'un desir de la garder pres de lui, enerve de
+la voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'oeil. Il
+s'irritait qu'elle s'interessat aux couleurs des plantes plus qu'aux
+phrases qu'il prononcait. Il eprouvait un malaise inexprimable de ne
+pas la captiver, la dominer comme sa mere, et une envie d'etendre la
+main, de la saisir, de la retenir, de lui defendre de s'en aller. Il
+la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifferente, trop libre,
+libre comme un oiseau, comme un jeune chien qui n'obeit pas, qui ne
+revient point, qui a dans les veines l'independance, ce joli instinct
+de liberte que la voix et le fouet n'ont pas encore vaincu.
+
+Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il
+l'interrogeait, cherchait a eveiller un desir d'ecouter et sa
+curiosite de femme; mais on eut dit que le vent capricieux du grand
+ciel soufflait dans la tete d'Annette ce jour-la, comme sur les epis
+ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, car
+elle avait a peine repondu le mot banal attendu d'elle, jete entre
+deux fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait a ses
+fleurettes. Il s'exasperait a la fin, mordu par une impatience
+puerile, et, comme elle venait prier sa mere de porter son premier
+bouquet pour qu'elle en put cueillir un autre, il l'attrapa par le
+coude et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'echappat plus. Elle se
+debattait en riant et tirait de toute sa force pour s'en aller; alors,
+mu par un instinct d'homme, il employa le moyen des faibles, et ne
+pouvant seduire son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie.
+
+--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu preferes, je t'en ferai faire une
+broche.
+
+Elle hesita, surprise.
+
+--Une broche, comment?
+
+--En pierres de la meme couleur: en rubis si c'est le coquelicot; en
+saphir si c'est le bluet, avec une petite feuille en emeraudes.
+
+La figure d'Annette s'eclaira de cette joie affectueuse dont les
+promesses et les cadeaux animent, les traits des femmes.
+
+--Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!
+
+--Va pour un bluet. Nous irons le commander des que nous serons de
+retour a Paris.
+
+Elle ne partait plus, attachee a lui par la pensee du bijou qu'elle
+essayait deja d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda:
+
+--Est-ce tres long a faire, une chose comme ca?
+
+Il riait, la sentant prise.
+
+--Je ne sais pas, cela depend des difficultes. Nous presserons le
+bijoutier.
+
+Elle fut soudain traversee par une reflexion navrante.
+
+--Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil.
+
+Il avait passe son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant
+contre lui:
+
+--Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne
+t'empechera pas de la contempler.
+
+Comme la veille au soir, il etait entre elles, tenu, serre, captif
+entre leurs epaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus
+pareils, pointilles de grains noirs, il leur parlait a tour de role,
+en tournant la tete vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les
+eclairant, il confondait moins a present la comtesse avec Annette,
+mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir
+renaissant de ce qu'avait ete la mere. Il avait envie de les embrasser
+l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un
+peu de cette fraicheur rose et blonde qu'il avait savouree jadis, et
+qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce
+qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant
+d'une habitude ancienne. Il constatait meme, a cette heure, et
+comprenait que son desir un peu lasse depuis longtemps et que son
+affection pour elle s'etaient ranimes a la vue de sa jeunesse
+ressuscitee.
+
+Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus,
+comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donnee
+par lui l'eussent apaise, mais il la suivait en tous ses mouvements,
+avec le plaisir qu'on eprouve a voir les etres ou les choses qui
+captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant une
+gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer, quelque
+chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa peau dans
+l'air remue par sa course. Il la regardait avec ravissement, comme
+on regarde une aurore, comme on ecoute de la musique, avec des
+tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait, levait
+les deux bras en meme temps pour remettre en place sa coiffure.
+Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui
+l'evocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses,
+des mouvements qui lui mettaient sur la bouche le gout des baisers
+donnes et rendus jadis; elle faisait du passe lointain, dont il avait
+perdu la sensation precise, quelque chose de pareil a un present reve;
+elle brouillait les epoques, les dates, les ages de son coeur, et
+rallumant des emotions refroidies, melait, sans qu'il s'en doutat,
+hier avec demain, le souvenir avec l'esperance.
+
+Il se demandait en fouillant sa memoire si la comtesse, en son plus
+complet epanouissement, avait eu ce charme souple de chevre, ce charme
+hardi, capricieux, irresistible, comme la grace d'un animal qui court
+et qui saute. Non. Elle avait ete plus epanouie et moins sauvage.
+Fille des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des
+champs et vecu dans l'herbe, elle etait devenue jolie a l'ombre des
+murs, et non pas au soleil du ciel.
+
+Quand ils furent rentres au chateau, la comtesse se mit a ecrire des
+lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fenetre;
+Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher a
+pas lents, un cigare a la bouche, les mains derriere le dos, par les
+chemins tournants du parc. Mais il ne s'eloignait pas jusqu'a perdre
+de vue la facade blanche ou le toit pointu de la demeure. Des
+qu'elle avait disparu derriere les bouquets d'arbres ou les massifs
+d'arbustes, il avait une ombre sur le coeur, comme lorsqu'un nuage
+couvre le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouees de
+verdure, il s'arretait quelques secondes pour contempler les deux
+lignes de hautes fenetres. Puis il se remettait en route.
+
+Il se sentait agite, mais content, content de quoi? de tout.
+
+L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-la. Il se sentait de
+nouveau dans le corps des legeretes de petit garcon, des envies
+de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui
+sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent ete suspendus au bout
+de fils elastiques. Il chantonnait des airs d'opera. Plusieurs fois de
+suite, il repeta la phrase celebre de Gounod: "Laisse-moi contempler
+ton visage", y decouvrant une expression profondement tendre qu'il
+n'avait jamais sentie ainsi.
+
+Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fut devenu
+si vite si different de lui-meme. Hier, a Paris, mecontent de tout,
+degoute, irrite, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eut dit
+qu'un dieu complaisant avait change son ame. "Ce bon dieu-la,
+pensa-t-il, aurait bien du me changer de corps en meme temps, et me
+rajeunir un peu." Tout a coup, il apercut Julio qui chassait dans un
+fourree. Il l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main
+sa tete fine coiffee de longues oreilles frisottees, il s'assit dans
+l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur
+ses genoux, et s'attendrissant a le caresser, l'embrassa comme font
+les femmes dont le coeur s'emeut a toute occasion.
+
+Apres le diner, au lieu de sortir comme la veille, ils passerent la
+soiree au salon, en famille.
+
+La comtesse dit tout a coup:
+
+--Il va pourtant falloir que nous partions!
+
+Olivier s'ecria:
+
+--Oh, ne parlez pas encore de ca! Vous ne vouliez pas quitter
+Roncieres quand je n'y etais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus
+qu'a filer.
+
+--Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici
+indefiniment tous les trois.
+
+--Il ne s'agit point d'indefiniment, mais de quelques jours. Combien de
+fois suis-je reste chez vous des semaines entieres?
+
+--Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison etait
+ouverte a tout le monde.
+
+Alors Annette, d'une voix caline:
+
+--Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si
+bien a jouer au tennis. Je me fache quand je perds, et puis apres je
+suis si contente d'avoir fait des progres!
+
+Le matin meme, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche
+ce sejour mysterieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans
+savoir pourquoi. Cette journee qu'elle avait esperee si bonne,
+lui laissait a l'ame une tristesse inexprimable et penetrante, une
+apprehension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment.
+
+Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha meme d'ou
+lui venait ce nouvel acces melancolique.
+
+Avait-elle subi une de ces imperceptibles emotions dont l'effleurement
+a ete si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la
+vibration demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?--Peut-etre.
+Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrarietes dans
+les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait passe, chaque
+minute apportant la sienne! Or, elles etaient vraiment trop menues
+pour lui laisser ce decouragement. "Je suis exigeante, pensa-t-elle.
+Je n'ai pas le droit de me tourmenter ainsi."
+
+Elle ouvrit sa fenetre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y
+demeura accoudee, les yeux sur la lune.
+
+Un bruit leger lui fit baisser la tete. Olivier se promenait devant le
+chateau.--"Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle;
+pourquoi ne m'a-t-il pas prevenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas
+demande de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si
+heureuse. A quoi songe-t-il donc?"
+
+Cette idee qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il
+avait prefere s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare
+a la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il
+aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idee qu'il n'avait
+pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans
+l'ame un nouveau ferment d'amertume.
+
+Elle allait fermer sa fenetre pour ne plus le voir, pour n'etre plus
+tentee de l'appeler, quand il leva les yeux et l'apercut. Il cria:
+
+--Tiens, vous revez aux etoiles, comtesse?
+
+Elle repondit:
+
+--Oui, vous aussi, a ce que je vois?
+
+--Oh! moi, je fume tout simplement.
+
+Elle ne put resister au desir de demander:
+
+--Comment ne m'avez-vous pas prevenue que vous sortiez?
+
+--Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs.
+
+--Alors bonsoir, mon ami.
+
+--Bonsoir, comtesse.
+
+Elle recula jusqu'a sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme
+de chambre, appelee pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui
+dit avec compassion:
+
+--Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure, pour demain.
+
+La comtesse dormit mal, fievreuse, agitee par des cauchemars. Des
+son reveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-meme sa fenetre et ses
+rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tires,
+les paupieres gonflees, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en
+eprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder
+le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir.
+
+Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irresistible, de
+partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair
+ou l'on voyait trop dans le grand jour des champs, les ineffacables
+fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre
+des appartements, ou les rideaux lourds, meme en plein midi, ne
+laissent entrer qu'une lumiere douce. Elle y redeviendrait elle-meme,
+belle, avec la paleur qu'il faut dans cette lueur eteinte et discrete.
+Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu
+depeigne, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit
+l'inquietude inconnue dont avait souffert son ame. Elle n'etait point
+jalouse de la beaute de sa fille! Non, certes, mais elle sentait,
+elle s'avouait pour la premiere fois qu'il ne fallait plus jamais se
+montrer pres d'elle, en plein soleil.
+
+Elle sonna, et, avant de boire son the, elle donna des ordres pour
+le depart, ecrivit des depeches, commanda meme par le telegraphe
+son diner du soir, arreta ses comptes de campagne, distribua ses
+instructions dernieres, regla tout en moins d'une heure, en proie a
+une impatience febrile et grandissante.
+
+Quand elle descendit, Annette et Olivier, prevenus de cette decision,
+l'interrogerent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour
+ce brusque depart, aucune raison precise, ils grognerent un peu et
+montrerent leur mecontentement jusqu'a l'instant de se separer dans la
+cour de la gare, a Paris.
+
+La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda:
+
+--Voulez-vous venir diner demain?
+
+Il repondit, un peu boudeur:
+
+--Certainement, je viendrai. C'est egal, ce n'est pas gentil, ce que
+vous avez fait. Nous etions si bien, la-bas, tous les trois!
+
+
+III
+
+Des que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coupe qui la
+ramenait a l'hotel, elle se sentit soudain tranquille, apaisee comme
+si elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait
+mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette
+ville, dont les vrais Parisiens semblent porter les details familiers
+dans leurs yeux et dans leur coeur. Chaque boutique apercue lui
+faisait prevoir les suivantes alignees le long du boulevard, et
+deviner la figure du marchand si souvent entrevu derriere sa vitrine,
+Elle se sentait sauvee! de quoi? Rassuree! pourquoi? Confiante! a quel
+sujet?
+
+Quand la voiture fut arretee sous la voute de la porte cochere,
+elle descendit legerement et entra, comme on fait, dans l'ombre de
+l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa
+chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'etre
+la, en securite, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui eclaire
+a peine, laisse deviner autant que voir, ou l'on peut montrer ce
+qui plait et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonne de
+l'eclatante lumiere qui baignait la campagne demeurait encore en elle
+comme l'impression d'une souffrance finie.
+
+Quand elle descendit pour diner, son mari, qui venait de rentrer,
+l'embrassa avec affection, et souriant:
+
+--Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramenerait. Je
+n'ai pas ete maladroit en vous l'envoyant.
+
+Annette repondit gravement, de cette voix particuliere qu'elle prenait
+quand elle plaisantait sans rire:
+
+--Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se decider.
+
+Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.
+
+La porte etant interdite, personne ne vint ce soir-la. Le lendemain,
+Mme de Guilleroy passa toute sa journee dans les magasins de deuil
+pour choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait
+depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues seances
+d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Des l'entree dans
+la maison, elle se sentait rejouie a la pensee de tous les details de
+cette minutieuse repetition, dans ces coulisses de la vie parisienne.
+Elle adorait le bruit des robes des "demoiselles" accourues a son
+entree, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame
+la couturiere, la modiste ou la corsetiere, etait pour elle une
+personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait
+son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus
+se sentir maniee par les mains habiles des jeunes filles qui la
+devetaient et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant
+son reflet gracieux. Le frisson que leurs doigts legers promenaient
+sur sa peau, sur son cou, ou dans ses cheveux etait une des meilleures
+et des plus douces petites gourmandises de sa vie de femme elegante.
+
+Ce jour-la, cependant, c'etait avec une certaine angoisse qu'elle
+allait passer, sans voile et nu-tete, devant tous ces miroirs
+sinceres. Sa premiere visite chez la modiste la rassura. Les trois
+chapeaux qu'elle choisit lui allaient a ravir, elle n'en pouvait
+douter, et quand la marchande lui eut dit avec conviction: "Oh! Madame
+la Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil", elle
+s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les
+autres fournisseurs.
+
+Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la voir
+et annoncant qu'elle reviendrait dans la soiree; puis elle ecrivit
+des lettres; puis elle revassa quelque temps, surprise que ce simple
+changement de lieu eut recule dans un passe qui semblait deja lointain
+le grand malheur qui l'avait dechiree. Elle ne pouvait meme se
+convaincre que son retour de Roncieres datat seulement de la veille,
+tant l'etat de son ame etait modifie depuis sa rentree a Paris, comme
+si ce petit deplacement eut cicatrise ses plaies.
+
+Bertin, arrive a l'heure du diner, s'ecria en l'apercevant:
+
+--Vous etes eblouissante, ce soir!
+
+Et ce cri repandit en elle une onde tiede de bonheur.
+
+Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le
+billard, offrit a Bertin de faire une partie ensemble, et les deux
+femmes les accompagnerent dans la salle de billard, ou le cafe fut
+servi.
+
+Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annoncee, et tous
+rentrerent au salon. Mme de Corbelle et son mari se presenterent en
+meme temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il
+sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer;
+mais, peu a peu, apres les attendrissements et les interrogations, un
+autre courant d'idees passa; les timbres, tout a coup, s'eclaircirent,
+et on se mit a causer naturellement, comme si l'ombre du malheur
+qui assombrissait, a l'instant meme, tout ce monde, se fut soudain
+dissipee.
+
+Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le
+portrait de sa mere, dans le jet de feu du reflecteur, et demanda:
+
+--Est-ce pas stupefiant?
+
+La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et
+repetait:
+
+--Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscitee!
+Dire que je n'avais pas vu ca en entrant! Oh! ma petite Any, comme
+je vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre
+premier deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez deja perdu
+votre pere! Oh! cette Annette, en noir comme ca, mais c'est sa mere
+revenue sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait
+pas apercu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en realite,
+mais elle ressemble bien plus a cette toile!
+
+Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de Mme de Guilleroy,
+et tenant a etre un des premiers a lui presenter "l'hommage de sa
+douloureuse sympathie".
+
+Il interrompit son compliment en apercevant la jeune fille debout
+contre le cadre, enfermee dans le meme eclat de lumiere, et qui
+semblait la soeur vivante de la peinture. Il s'exclama:
+
+--Ah! par exemple, voila bien une des choses les plus etonnantes que
+j'aie vues!
+
+Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours les opinions
+etablies, s'emerveillerent a leur tour avec une ardeur plus discrete.
+
+Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait peu a peu, comme si
+les exclamations etonnees de toutes ces gens l'eussent comprime en lui
+faisant mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille a cote de son
+image, et un enervement l'envahissait. Elle avait envie de crier:
+"Mais taisez-vous donc. Je le sais bien qu'elle me ressemble!"
+
+Jusqu'a la fin de la soiree, elle demeura melancolique, perdant de
+nouveau la confiance qu'elle avait retrouvee la veille.
+
+Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de Farandal fut annonce.
+Le peintre, en le voyant entrer et s'approcher de la maitresse de
+maison, se leva, glissa derriere son fauteuil en murmurant: "Allons
+bon! voila cette grande bete, maintenant", puis, ayant fait un detour,
+il gagna la porte et s'en alla.
+
+La comtesse, apres avoir recu les compliments du nouveau venu,
+chercha des yeux Olivier, pour reprendre avec lui la causerie qui
+l'interessait. Ne l'apercevant plus, elle demanda:
+
+--Quoi! le grand homme est parti?
+
+Son mari repondit:
+
+--Je crois que oui, ma chere, je viens de le voir sortir a l'anglaise.
+
+Elle fut surprise, reflechit quelques instants, puis se mit a causer
+avec le marquis.
+
+Les intimes, d'ailleurs, se retirerent bientot par discretion, car
+elle leur avait seulement entr'ouvert sa porte, sitot apres son
+malheur.
+
+Alors, quand elle se retrouva etendue en son lit, toutes les angoisses
+qui l'avaient assaillie a la campagne reparurent. Elles se formulaient
+davantage; elle les eprouvait plus nettement; elle se sentait vieille!
+
+Ce soir-la, pour la premiere fois, elle avait compris que dans son
+salon, ou jusqu'alors elle etait seule admiree, complimentee, fetee,
+aimee, une autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris cela,
+tout d'un coup, en sentant les hommages s'en aller vers Annette. Dans
+ce royaume, la maison d'une jolie femme, dans ce royaume ou elle ne
+supporte aucun ombrage, d'ou elle ecarte avec un soin discret et
+tenace toute redoutable comparaison, ou elle ne laisse entrer ses
+egales que pour essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien que
+sa fille allait devenir la souveraine. Comme il avait ete bizarre, ce
+serrement de coeur quand tous les yeux s'etaient tournes vers Annette
+que Bertin tenait par la main, debout a cote du tableau. Elle s'etait
+sentie soudain disparue, depossedee, detronee. Tout le monde regardait
+Annette, personne ne s'etait plus tourne vers elle! Elle etait si bien
+accoutumee a entendre des compliments et des flatteries, chaque
+fois qu'on admirait son portrait, elle etait si sure des phrases
+elogieuses, dont elle ne tenait point compte mais dont elle se sentait
+tout de meme chatouillee, que cet abandon, cette defection inattendue,
+cette admiration portee tout a coup tout entiere vers sa fille,
+l'avaient plus remuee, etonnee, saisie que s'il se fut agi de
+n'importe quelle rivalite en n'importe quelle circonstance.
+
+Mais comme elle avait une de ces natures qui, dans toutes les crises,
+apres le premier abattement, reagissent, luttent et trouvent des
+arguments de consolation, elle songea qu'une fois sa chere fillette
+mariee, quand elles cesseraient de vivre sous le meme toit, elle
+n'aurait plus a supporter cette incessante comparaison qui commencait
+a lui devenir trop penible sous le regard de son ami.
+
+Cependant, la secousse avait ete tres forte. Elle eut la fievre et ne
+dormit guere.
+
+Au matin, elle s'eveilla lasse et courbaturee, et alors surgit en
+elle un besoin irresistible d'etre reconfortee, d'etre secourue, de
+demander aide a quelqu'un qui put la guerir de toutes ces peines, de
+toutes ces miseres morales et physiques.
+
+Elle se sentait vraiment si mal a l'aise, si faible, que l'idee lui
+vint de consulter son medecin. Elle allait peut-etre tomber gravement
+malade, car il n'etait pas naturel qu'elle passat en quelques heures
+par ces phases successives de souffrance et d'apaisement. Elle le fit
+donc appeler par depeche et l'attendit.
+
+Il arriva vers onze heures. C'etait un de ces serieux medecins
+mondains dont les decorations et les titres garantissent la capacite,
+dont le savoir-faire egale au moins le simple savoir, et qui ont
+surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus
+sures que des remedes.
+
+Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un sourire:
+
+--Allons, ca n'est pas grave. Avec des yeux comme les votres, on n'est
+jamais bien malade.
+
+Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce debut et lui conta ses
+faiblesses, ses enervements, ses melancolies, puis, sans appuyer, ses
+mauvaises mines inquietantes. Apres qu'il l'eut ecoutee avec un air
+d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre chose que son
+appetit, comme s'il connaissait bien la nature secrete de ce mal
+feminin, il l'ausculta, l'examina, tata du bout du doigt la chair des
+epaules, soupesa les bras, ayant sans doute rencontre sa pensee, et
+compris avec sa finesse de praticien qui souleve tous les voiles,
+qu'elle le consultait pour sa beaute bien plus que pour sa sante, puis
+il dit:
+
+--Oui, nous avons de l'anemie, des troubles nerveux. Ca n'est pas
+etonnant, puisque vous venez d'eprouver un gros chagrin. Je vais vous
+faire une petite ordonnance qui mettra bon ordre a cela. Mais, avant
+tout, il faut manger des choses fortifiantes, prendre du jus de
+viande, ne pas boire d'eau, mais de la biere. Je vais vous indiquer
+une marque excellente. Ne vous fatiguez pas a veiller, mais marchez
+le plus que vous pourrez. Dormez beaucoup et engraissez un peu. C'est
+tout ce que je peux vous conseiller, madame et belle cliente.
+
+Elle l'avait ecoute avec un interet ardent, cherchant a deviner tous
+les sous-entendus.
+
+Elle saisit le dernier mot.
+
+--Oui, j'ai maigri. J'etais un peu trop forte a un moment, et je me
+suis peut-etre affaiblie en me mettant a la diete.
+
+--Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal a rester maigre quand on l'a
+toujours ete, mais quand on maigrit par principe, c'est toujours aux
+depens de quelque chose. Cela, heureusement, se repare vite. Adieu,
+madame.
+
+Elle se sentait mieux deja, plus alerte; et elle voulut qu'on allat
+chercher pour le dejeuner la biere qu'il avait indiquee, a la maison
+de vente principale, afin de l'avoir plus fraiche.
+
+Elle sortait de table quand Bertin fut introduit.
+
+--C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je viens vous interroger.
+Faites-vous quelque chose, tantot?
+
+--Non, rien; pourquoi?
+
+--Et Annette?
+
+--Rien non plus.
+
+--Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre heures?
+
+--Oui; mais a quel propos?
+
+--J'esquisse ma figure de la Reverie, dont je vous ai parle en vous
+demandant si votre fille pourrait me donner quelques instants de pose.
+Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement une heure
+aujourd'hui. Voulez-vous?
+
+La comtesse hesitait, ennuyee sans savoir de quoi. Elle repondit
+cependant:
+
+--C'est entendu, mon ami, nous serons chez vous a quatre heures.
+
+--Merci. Vous etes la complaisance meme.
+
+Et il s'en alla preparer sa toile et etudier son sujet pour ne point
+trop fatiguer le modele.
+
+Alors la comtesse sortit seule, a pied, afin de completer ses achats.
+Elle descendit aux grandes rues centrales, puis remonta le boulevard
+Malesherbes a pas lents, car elle se sentait les jambes rompues. Comme
+elle passait devant Saint-Augustin, une envie la saisit d'entrer dans
+cette eglise et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnee,
+soupira d'aise en goutant l'air frais de la vaste nef, prit une
+chaise, et s'assit.
+
+Elle etait religieuse comme le sont beaucoup de Parisiennes. Elle
+croyait a Dieu sans aucun doute, ne pouvant admettre l'existence de
+l'Univers, sans l'existence d'un createur. Mais associant, comme fait
+tout le monde, les attributs de la Divinite avec la nature de la
+matiere creee a portee de son oeil, elle personnifiait a peu pres son
+Eternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, sans avoir pour cela
+d'idees bien nettes sur ce que pouvait etre, en realite, ce mysterieux
+Fabricant.
+
+Elle y croyait fermement, l'adorait theoriquement, et le redoutait
+tres vaguement, car elle ignorait en toute conscience ses intentions
+et ses volontes, n'ayant qu'une confiance tres limitee dans
+les pretres qu'elle considerait tous comme des fils de paysans
+refractaires au service des armes. Son pere, bourgeois parisien, ne
+lui ayant impose aucun principe de devotion, elle avait pratique avec
+nonchalance jusqu'a son mariage. Alors, sa situation nouvelle reglant
+plus strictement ses obligations apparentes envers l'Eglise, elle
+s'etait conformee avec ponctualite a cette legere servitude.
+
+Elle etait dame patronnesse de creches nombreuses et tres en vue, ne
+manquait jamais la messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumone
+pour elle, directement, et, pour le monde, par l'intermediaire d'un
+abbe, vicaire de sa paroisse.
+
+Elle avait prie souvent par devoir, comme le soldat monte la garde a
+la porte du general. Quelquefois elle avait prie parce que son coeur
+etait triste, quand elle redoutait surtout les abandons d'Olivier.
+Sans confier au ciel, alors, la cause de sa supplication, traitant
+Dieu avec la meme hypocrisie naive qu'un mari, elle lui demandait de
+la secourir. A la mort de son pere, autrefois, puis tout recemment a
+la mort de sa mere, elle avait eu des crises violentes de ferveur, des
+implorations passionnees, des elans vers Celui qui veille sur nous et
+qui console.
+
+Et voila qu'aujourd'hui, dans cette eglise ou elle venait d'entrer par
+hasard, elle se sentait tout a coup un besoin profond de prier, de
+prier non pour quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, pour
+elle seule, ainsi que deja, l'autre jour, elle avait fait sur la tombe
+de sa mere. Il lui fallait de l'aide de quelque part, et elle appelait
+Dieu maintenant comme elle avait appele un medecin, le matin meme.
+
+Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le silence de l'eglise que
+troublait par moments un bruit de pas. Puis, tout a coup, comme si une
+pendule eut sonne dans son coeur, elle eut un reveil de ses souvenirs,
+tira sa montre, tressaillit en voyant qu'il allait etre quatre heures,
+et se sauva pour prendre sa fille, qu'Olivier, deja, devait attendre.
+
+Elles trouverent l'artiste dans son atelier, etudiant sur la toile la
+pose de sa Reverie. Il voulait reproduire exactement ce qu'il avait
+vu au parc Monceau, en se promenant avec Annette: une fille pauvre,
+revant, un livre ouvert sur les genoux. Il avait beaucoup hesite
+s'il la ferait laide ou jolie? Laide, elle aurait plus de caractere,
+eveillerait plus de pensee, plus d'emotion, contiendrait plus de
+philosophie. Jolie, elle seduirait davantage, repandrait plus de
+charme, plairait mieux.
+
+Le desir de faire une etude d'apres sa petite amie le decida. La
+Reveuse serait jolie, et pourrait, par suite, realiser son reve
+poetique, un jour ou l'autre, tandis que laide demeurerait condamnee
+au reve sans fin et sans espoir.
+
+Des que les deux femmes furent entrees, Olivier dit en se frottant les
+mains:
+
+--Eh bien, mademoiselle Nane, nous allons donc travailler ensemble.
+
+La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit dans un fauteuil et
+regarda Olivier placant dans le jour voulu une chaise de jardin en
+jonc de fer. Il ouvrit ensuite sa bibliotheque pour chercher un livre,
+puis, apres une hesitation:
+
+--Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille?
+
+--Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui un volume de Victor Hugo.
+
+--_La Legende des siecles?_
+
+--Je veux bien.
+
+Il reprit alors:
+
+--Petite, assieds-toi la et prends ce recueil de vers. Cherche la
+page... la page 336, ou tu trouveras une piece intitulee: _les
+Pauvres Gens_. Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, tout
+doucement, mot a mot, et laisse-toi griser, laisse-toi attendrir.
+Ecoute ce que te dira ton coeur. Puis, ferme le bouquin, leve les
+yeux, pense et reve... Moi, je vais preparer mes instruments de
+travail.
+
+Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, tout en vidant
+sur la fine planchette les tubes de plomb d'ou sortaient, en se
+tordant, de minces serpents de couleur, il se retournait de temps en
+temps pour regarder la jeune fille absorbee dans sa lecture.
+
+Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne savait plus ce
+qu'il faisait et brouillait les tons en melant les petits tas de pate,
+tant il retrouvait soudain devant cette apparition, devant cette
+resurrection, dans ce meme endroit, apres douze ans, une irresistible
+poussee d'emotion.
+
+Maintenant elle avait fini de lire et regardait devant elle. S'etant
+approche, il apercut en ses yeux deux gouttes claires qui, se
+detachant, coulaient sur les joues. Alors il tressaillit d'une de
+ces secousses qui jettent un homme hors de lui, et il murmura, en se
+tournant vers la comtesse:
+
+--Dieu, qu'elle est belle!
+
+Mais il demeura stupefait devant le visage livide et convulse de Mme
+de Guilleroy.
+
+De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, elle les
+contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, saisi d'inquietude, en
+demandant:
+
+--Qu'avez-vous?
+
+--Je veux vous parler.
+
+S'etant levee, elle dit, a Annette rapidement:
+
+--Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot a dire a M. Bertin.
+
+Puis elle passa vite dans le petit salon voisin ou il faisait souvent
+attendre ses visiteurs. Il la suivit, la tete brouillee, ne comprenant
+pas. Des qu'ils furent seuls, elle lui saisit les deux mains et
+balbutia:
+
+--Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites plus poser!
+
+Il murmura, trouble:
+
+--Mais pourquoi?
+
+Elle repondit d'une voix precipitee:
+
+--Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne le sentez donc pas, vous,
+pourquoi? Oh! j'aurais du le deviner plus tot, moi, mais je viens
+seulement de le decouvrir tout a l'heure... Je ne peux rien vous dire
+maintenant... rien... Allez chercher ma fille. Racontez-lui que je me
+trouve souffrante, faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes
+nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul!
+
+--Mais enfin, qu'avez-vous?
+
+Elle semblait prete a se rouler dans une crise de nerfs.
+
+--Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez chercher ma fille et
+faites venir un fiacre.
+
+Il dut obeir et rentra dans l'atelier. Annette, sans soupcons, s'etait
+remise a lire, ayant le coeur inonde de tristesse par l'histoire
+poetique et lamentable. Olivier lui dit:
+
+--Ta mere est indisposee. Elle a failli se trouver mal en entrant dans
+le petit salon. Va la rejoindre. J'apporte de l'ether.
+
+Il sortit, courut prendre un flacon dans sa chambre, et puis revint.
+
+Il les trouva pleurant dans les bras l'une de l'autre. Annette,
+attendrie par les _Pauvres Gens_, laissait couler son emotion, et la
+comtesse se soulageait un peu en confondant sa peine avec ce doux
+chagrin, en melant ses larmes avec celles de sa fille.
+
+Il attendit quelque temps, n'osant parler et les regardant, oppresse
+lui-meme d'une incomprehensible melancolie.
+
+Il dit enfin:
+
+--Eh bien. Allez-vous mieux?
+
+La comtesse repondit:
+
+--Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez demande une voiture?
+
+--Oui, vous l'aurez tout a l'heure.
+
+--Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de chagrins depuis
+quelque temps.
+
+--La voiture est avancee! annonca bientot un domestique.
+
+Et Bertin, plein d'angoisses secretes, soutint jusqu'a la portiere son
+amie pale et encore defaillante, dont il sentait battre le coeur sous
+le corsage.
+
+Quand il fut seul, il se demanda: "Mais qu'a-t-elle donc? pourquoi
+cette crise?" Et il se mit a chercher, rodant autour de la verite sans
+se decider a la decouvrir. A la fin, il s'en approcha: "Voyons, se
+dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour a sa fille? Non, ce
+serait trop fort!" Et combattant, avec des arguments ingenieux et
+loyaux, cette conviction supposee, il s'indigna qu'elle eut pu preter
+un instant a cette affection saine, presque paternelle, une apparence
+quelconque de galanterie. Il s'irritait peu a peu contre la comtesse,
+n'admettant point qu'elle osat le soupconner d'une pareille vilenie,
+d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, en lui repondant
+tout a l'heure, de ne lui point menager les termes de sa revolte. Il
+sortit bientot pour se rendre chez elle, impatient de s'expliquer.
+Tout le long de la route il prepara, avec une croissante irritation,
+les raisonnements et les phrases qui devaient le justifier et le
+venger d'un pareil soupcon.
+
+Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage altere de
+souffrance.
+
+--Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi donc, ma chere amie,
+la scene etrange de tout a l'heure.
+
+Elle repondit, d'une voix brisee:
+
+--Quoi, vous n'avez pas encore compris?
+
+--Non, je l'avoue.
+
+--Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre coeur.
+
+--Dans mon coeur?
+
+--Oui, au fond de votre coeur.
+
+--Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux.
+
+--Cherchez bien au fond de votre coeur s'il ne s'y trouve rien de
+dangereux pour vous et pour moi.
+
+--Je vous repete que je ne comprends pas. Je devine qu'il y a quelque
+chose dans votre imagination, mais, dans ma conscience, je ne vois
+rien.
+
+--Je ne vous parle pas de votre conscience, je vous parle de votre
+coeur.
+
+--Je ne sais pas deviner les enigmes. Je vous prie d'etre plus claire.
+
+Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit celles du peintre et
+les garda, puis, comme si chaque mot l'eut dechiree:
+
+--Prenez garde, mon ami, vous allez vous eprendre de ma fille.
+
+Il retira brusquement ses mains, et, avec une vivacite d'innocent qui
+se debat contre une prevention honteuse, avec des gestes vifs, une
+animation grandissante, il se defendit en l'accusant a son tour, elle,
+de l'avoir ainsi soupconne.
+
+Elle le laissa parler longtemps, obstinement incredule, sure de ce
+qu'elle avait dit, puis elle reprit:
+
+--Mais je ne vous soupconne pas, mon ami. Vous ignorez ce qui se passe
+en vous comme je l'ignorais moi-meme ce matin. Vous me traitez comme
+si je vous accusais d'avoir voulu seduire Annette. Oh, non! oh, non!
+Je sais combien vous etes loyal, digne de toute estime et de toute
+confiance. Je vous prie seulement, je vous supplie de regarder au fond
+de votre coeur si l'affection que vous commencez a avoir, malgre vous,
+pour ma fille, n'a pas un caractere un peu different d'une simple
+amitie.
+
+Il se facha, et s'agitant de plus en plus, se mit a plaider de nouveau
+sa loyaute, comme il avait fait, tout seul, dans la rue, en venant.
+
+Elle attendit qu'il eut fini ses phrases; puis, sans colere, sans etre
+ebranlee en sa conviction, mais affreusement pale, elle murmura:
+
+--Olivier, je sais bien tout ce que vous me dites, et je le pense
+ainsi que vous. Mais je suis sure de ne pas me tromper. Ecoutez,
+reflechissez, comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est trop
+tout ce que j'etais autrefois quand vous avez commence a m'aimer, pour
+que vous ne vous mettiez pas a l'aimer aussi.
+
+--Alors, s'ecria-t-il, vous osez me jeter une chose pareille a la face
+sur cette simple supposition et ce ridicule raisonnement: Il m'aime,
+ma fille me ressemble--donc il l'aimera.
+
+Mais voyant le visage de la comtesse s'alterer de plus en plus, il
+continua, d'un ton plus doux:
+
+--Voyons, ma chere Any, mais c'est justement parce que je vous
+retrouve en elle, que cette fillette me plait beaucoup. C'est vous,
+vous seule que j'aime en la regardant.
+
+--Oui, c'est justement ce dont je commence a tant souffrir, et ce que
+je redoute si fort. Vous ne demelez point encore ce que vous sentez.
+Vous ne vous y tromperez plus dans quelque temps.
+
+--Any, je vous assure que vous devenez folle.
+
+--Voulez-vous des preuves?
+
+--Oui.
+
+--Vous n'etiez pas venu a Roncieres depuis trois ans, malgre mes
+instances. Mais vous vous etes precipite quand on vous a propose
+d'aller nous chercher.
+
+--Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne pas vous avoir laissee
+seule, la-bas, vous sachant malade, apres la mort de votre mere.
+
+--Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de revoir Annette est
+chez vous si imperieux, que vous n'avez pu laisser passer la journee
+d'aujourd'hui sans me demander de la conduire chez vous, sous pretexte
+de pose.
+
+--Et vous ne supposez pas que c'est vous que je cherchais a voir?
+
+--En ce moment vous argumentez contre vous-meme, vous cherchez a vous
+convaincre, vous ne me trompez pas. Ecoutez encore. Pourquoi etes-vous
+parti brusquement, avant-hier soir, quand le marquis de Farandal est
+entre? Le savez-vous?
+
+Il hesita, fort surpris, fort inquiet, desarme par cette observation.
+Puis, lentement:
+
+--Mais... je ne sais trop... j'etais fatigue... et puis, pour etre
+franc, cet imbecile m'enerve.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis toujours.
+
+--Pardon, je vous ai entendu faire son eloge. Il vous plaisait
+autrefois. Soyez tout a fait sincere, Olivier.
+
+Il reflechit quelques instants, puis, cherchant ses mots:
+
+--Oui, il est possible que la grande tendresse que j'ai pour vous me
+fasse assez aimer tous les votres pour modifier mon opinion sur ce
+niais, qu'il m'est indifferent de rencontrer, de temps en temps, mais
+que je serais fache de voir chez vous presque chaque jour.
+
+--La maison de ma fille ne sera pas la mienne. Mais cela suffit. Je
+connais la droiture de votre coeur. Je sais que vous reflechirez
+beaucoup a ce que je viens de vous dire. Quand vous aurez reflechi,
+vous comprendrez que je vous ai montre un gros danger, alors qu'il est
+encore temps d'y echapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre
+chose, voulez-vous?
+
+Il n'insista pas, mal a l'aise maintenant, ne sachant plus trop ce
+qu'il devait penser, ayant, en effet, besoin de reflechir. Et il s'en
+alla, apres un quart d'heure d'une conversation quelconque.
+
+
+IV
+
+A petits pas, Olivier retournait chez lui, trouble comme s'il venait
+d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de sonder son
+coeur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes du livre
+interieur qui semblent collees l'une a l'autre, et que seul, parfois,
+un doigt etranger peut retourner en les separant. Certes, il ne
+se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont la jalousie
+ombrageuse ne cessait d'etre en alerte, avait prevu, de loin,
+le peril, et l'avait signale avant qu'il existat. Mais ce peril
+pouvait-il exister, demain, apres-demain, dans un mois? C'est a cette
+question sincere qu'il essayait de repondre sincerement. Certes, la
+petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux
+dans l'homme ces instincts-la, qu'il ne fallait pas confondre les
+redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les betes, les
+chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans
+etre saisi d'une envie irresistible, sensuelle, de caresser leur dos
+onduleux et doux, de baiser leur poil electrique. L'attraction qui le
+poussait vers la jeune fille ressemblait un peu a ces desirs obscurs
+et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes et
+inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux d'homme
+etaient seduits par sa fraicheur, par cette poussee de belle vie
+claire, par cette seve de jeunesse eclatant en elle; et son coeur,
+plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant,
+dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mere, un rappel
+d'emotions anciennes, des emotions endormies du debut de son amour,
+avait peut-etre un peu tressailli sous la sensation d'un reveil.
+Un reveil? Oui? C'etait cela? Cette idee l'illumina. Il se sentait
+reveille apres des annees de sommeil. S'il avait aime la petite sans
+s'en douter, il aurait eprouve pres d'elle ce rajeunissement de l'etre
+entier, qui cree un homme different des que s'allume en lui la flamme
+d'un desir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que souffler sur
+l'ancien feu! C'etait bien toujours la mere qu'il aimait, mais un
+peu plus qu'auparavant sans doute, a cause de sa fille, de ce
+recommencement d'elle-meme. Et il formula cette constatation par ce
+sophisme rassurant: On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'emouvoir
+souvent a la rencontre d'un autre etre, car chacun exerce sur chacun
+des attractions et des repulsions. Toutes ces influences font naitre
+l'amitie, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives et
+passageres, mais non pas de l'amour veritable. Pour qu'il existe,
+cet amour, il faut que les deux etres soient tellement nes l'un pour
+l'autre, se trouvent accroches l'un a l'autre par tant de points, par
+tant de gouts pareils, par tant d'affinites de la chair, de l'esprit,
+du caractere, se sentent lies par tant de choses de toute nature, que
+cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce n'est
+pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une
+creature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des
+organes, une forme, un coeur, un esprit, une maniere d'etre generale
+qui attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos levres, notre
+coeur, notre pensee, tous nos appetits sensuels et intelligents. On
+aime un type, c'est-a-dire la reunion, dans une seule personne, de
+toutes les qualites humaines qui peuvent nous seduire isolement dans
+les autres.
+
+Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait ete ce type, et la duree de
+leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une facon
+certaine. Or, Annette ressemblait physiquement a ce qu'avait ete sa
+mere, au point de tromper les yeux. Il n'y avait donc rien d'etonnant
+a ce que son coeur d'homme se laissat un peu surprendre, sans se
+laisser entrainer. Il avait adore une femme! Une autre femme naissait
+d'elle, presque pareille. Il ne pouvait vraiment se defendre de
+reporter sur la seconde un leger reste affectueux de rattachement
+passionne qu'il avait eu pour la premiere. Il n'y avait la rien de
+mal; il n'y avait la aucun danger. Son regard et son souvenir se
+laissaient seuls illusionner par cette apparence de resurrection; mais
+son instinct ne s'egarait pas, car il n'avait jamais eprouve pour la
+jeune fille le moindre trouble de desir.
+
+Cependant la comtesse lui reprochait d'etre jaloux du marquis.
+Etait-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience severe et
+constata qu'en realite il en etait un peu jaloux. Quoi d'etonnant a
+cela, apres tout? N'est-on pas jaloux a chaque instant d'hommes qui
+font la cour a n'importe quelle femme? N'eprouve-t-on pas dans la rue,
+au restaurant, au theatre, une petite inimitie contre le monsieur qui
+passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de
+femme est un rival. C'est un male satisfait, un vainqueur que les
+autres males envient. Et puis, sans entrer dans ces considerations de
+physiologie, s'il etait normal qu'il eut pour Annette une sympathie
+un peu surexcitee par sa tendresse pour la mere, ne devenait-il pas
+naturel qu'il sentit en lui s'eveiller un peu de haine animale contre
+le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment.
+
+Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mecontentement
+contre lui-meme et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour
+n'allaient-ils pas etre genes par la suspicion qu'il sentirait en
+elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse
+et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses
+regards, sur ses moindres attitudes vis-a-vis de la jeune fille, car
+tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect
+a la mere. Il rentra chez lui grincheux et se mit a fumer des
+cigarettes, avec une vivacite d'homme agace qui use dix allumettes
+pour mettre le feu a son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa
+main, son oeil et son esprit semblaient deshabitues de la peinture,
+comme s'ils l'eussent oubliee, comme si jamais ils n'avaient connu et
+pratique ce metier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile
+commencee:--un coin de rue ou chantait un aveugle,--et il la regardait
+avec une indifference invincible, avec une telle impuissance a la
+continuer qu'il s'assit devant, sa palette a la main, et l'oublia,
+tout en continuant a la contempler avec une fixite attentive et
+distraite.
+
+Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des
+interminables minutes, commenca a le ronger de sa fievre intolerable.
+Jusqu'a son diner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il
+ne pouvait travailler? L'idee de la rue le fatiguait d'avance,
+l'emplissait du degout des trottoirs, des passants, des voitures et
+des boutiques; et la pensee de faire des visites ce jour-la, une
+visite, a n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanee de
+toutes les gens qu'il connaissait.
+
+Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en
+large, en regardant a chaque retour vers la pendule l'aiguille
+deplacee de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de
+la porte au bahut charge de bibelots! Aux heures de verve, d'elan,
+d'entrain, d'execution feconde et facile, c'etaient des recreations
+delicieuses, ces allees et venues a travers la grande piece egayee,
+animee, echauffee par le travail; mais, aux heures d'impuissance et
+de nausee, aux heures miserables ou rien ne lui paraissait valoir la
+peine d'un effort et d'un mouvement, c'etait la promenade abominable
+du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir,
+rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il
+s'agiterait jusqu'a trembler d'exasperation. D'ou lui venait donc
+cette subite attaque d'humeur noire?
+
+Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil
+etat sur une cause insignifiante.
+
+Alors, il songea a prendre un livre. Le volume de la _Legende des
+Siecles_ etait demeure sur la chaise de fer ou Annette l'avait pose.
+Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne
+les comprit pas plus que s'ils avaient ete ecrits dans une langue
+etrangere. Il s'acharna et recommenca pour constater toujours que
+vraiment il n'en penetrait point le sens. "Allons, se dit-il, il
+parait que je suis sorti." Mais une inspiration soudaine le rassura
+sur les deux heures qu'il lui fallait emietter jusqu'au diner. Il se
+fit chauffer un bain et y demeura etendu, amolli, soulage par l'eau
+tiede, jusqu'au moment ou son valet de chambre apportant le linge le
+reveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, ou etaient
+reunis ses compagnons ordinaires. Il fut recu par des bras ouverts et
+des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours.
+
+--Je reviens de la campagne, dit-il.
+
+Tous ces hommes, a l'exception du paysagiste Maldant, professaient
+pour les champs un mepris profond. Rocdiane et Landa y allaient
+chasser, il est vrai, mais ils ne goutaient dans les plaines et dans
+les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils
+a des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir
+les petits lapins foudroyes culbuter comme des clowns, cinq ou six
+fois de suite sur la tete, en montrant a chaque cabriole la meche de
+poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver,
+ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: "Je prefere les
+petites femmes aux petits pois."
+
+Le diner fut ce qu'il etait toujours, bruyant et jovial, agite par des
+discussions ou rien d'imprevu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla
+beaucoup. On le trouva drole; mais, des qu'il eut bu son cafe et
+joue soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit,
+deambula quelque peu de la Madeleine a la rue Taitbout, passa trois
+fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit
+prendre un fiacre pour aller a l'Hippodrome, changea d'avis et se
+dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans
+motif, sans projet, sans pretexte, remonta le boulevard Malesherbes
+et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de
+Guilleroy: "Elle trouvera peut-etre singulier de me voir revenir ce
+soir?" pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien
+d'etonnant a ce qu'il prit une seconde fois de ses nouvelles.
+
+Elle etait seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et
+travaillait toujours a la couverture pour les pauvres. Elle dit
+simplement, en le voyant entrer:
+
+--Tiens, c'est vous, mon ami?
+
+--Oui, j'etais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous?
+
+--Merci, assez bien...
+
+Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention
+marquee:
+
+--Et vous?
+
+Il se mit a rire d'un air degage en repondant:
+
+--Oh! moi, tres bien, tres bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre
+raison d'etre.
+
+Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement,
+un regard ardent de priere et de doute.
+
+--Bien vrai, dit-il.
+
+--Tant mieux, repondit-elle avec un sourire un peu force.
+
+Il s'assit, et, pour la premiere fois en cette maison, un malaise
+irresistible l'envahit, une sorte de paralysie des idees plus complete
+encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.
+
+La comtesse dit a sa fille:
+
+--Tu peux continuer, mon enfant; ca ne le gene pas.
+
+Il demanda:
+
+--Que faisait-elle donc?
+
+--Elle etudiait une fantaisie.
+
+Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y
+songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il
+sentit sur lui le regard de la mere, et brusquement il tourna la tete,
+comme s'il eut cherche quelque chose dans le coin sombre du salon.
+
+La comtesse prit sur sa table a ouvrage un petit etui d'or qu'elle
+avait recu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes:
+
+--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ca, lorsque nous sommes seuls
+ici.
+
+Il obeit, et le piano se mit a chanter. C'etait une musique d'un gout
+ancien, gracieuse et legere, une de ces musiques qui semblent avoir
+ete inspirees a l'artiste par un soir tres doux de clair de lune, au
+printemps.
+
+Olivier demanda:
+
+--De qui est-ce donc?
+
+La comtesse repondit:
+
+--De Mehul. C'est fort peu connu et charmant. Un desir grandissait en
+lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit
+mouvement a faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de
+cote les deux meches de feu des bougies eclairant la partition, mais
+il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse
+de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux leves devant lui,
+interesses, semblait-il, au fil de fumee grise du tabac.
+
+Mme de Guilleroy murmura:
+
+--C'est tout ce que vous avez a me dire?
+
+Il sourit:
+
+--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise,
+elle boit mes pensees. Je parlerai dans un instant.
+
+--Tiens, dit-elle, j'avais etudie quelque chose pour vous, avant la
+mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le
+jouerai tout a l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme
+c'est bizarre!
+
+Elle avait un talent reel, et une comprehension subtile de l'emotion
+qui court dans les sons. C'etait meme la une de ses plus sures
+puissances sur la sensibilite du peintre.
+
+Des qu'Annette eut acheve la symphonie champetre de Mehul, la comtesse
+se leva, prit sa place, et une melodie etrange s'eveilla sous ses
+doigts, une melodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes,
+plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note
+unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les
+coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant,
+persecuteur, l'appel inapaisable d'une obsession.
+
+Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui,
+et il n'entendait rien, il ne comprenait pas.
+
+Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une
+chose habituelle et bonne dont il venait d'etre prive, la buvant
+sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif.
+
+--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?
+
+Il s'ecria reveille:
+
+--Admirable, superbe, de qui?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--Non.
+
+--Comment, vous ne le savez pas, vous?
+
+--Mais non.
+
+--De Schubert.
+
+Il dit avec un air de conviction profonde:
+
+--Cela ne m'etonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en
+recommencant.
+
+Elle recommenca, et lui, tournant la tete, se remit a contempler
+Annette, mais en ecoutant aussi la musique, afin de gouter en meme
+temps deux plaisirs.
+
+Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obeit
+simplement a la naturelle duplicite de l'homme et ne laissa plus se
+fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en
+face de sa mere, de l'autre cote de la lampe.
+
+Mais s'il ne la voyait pas, il goutait la douceur de sa presence,
+comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser
+sur elle des regards rapides, aussitot ramenes sur la comtesse, le
+harcelait, une envie de collegien qui se hisse a la fenetre de la rue
+des que le maitre tourne le dos.
+
+Il s'en alla tot, car il avait la parole aussi paralysee que l'esprit,
+et son silence persistant pouvait etre interprete.
+
+Des qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute
+musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des
+songeries qui semblaient la suite revee et plus precise des melodies.
+Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant
+des mesures isolees, affaiblies, lointaines comme un echo, puis se
+taisait, semblait laisser la pensee donner un sens aux motifs et
+voyager a la recherche d'une sorte d'ideal harmonieux et tendre. Il
+tourna sur la gauche au boulevard exterieur, en apercevant l'eclairage
+de feerie du parc Monceau, et il entra dans l'allee centrale arrondie
+sous les lunes electriques. Un gardien rodait a pas lents; parfois un
+fiacre attarde passait; un homme lisait un journal assis sur un banc
+dans un bain bleuatre de clarte vive, au pied du mat de bronze qui
+portait un globe eclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu
+des arbres, repandaient dans les feuillages et sur les gazons leur
+lumiere froide et puissante, animaient d'une vie pale ce grand jardin
+de ville.
+
+Bertin, les mains derriere le dos, allait le long du trottoir, et il
+se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce meme parc, quand il
+avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mere.
+
+Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraiche des
+pelouses arrosees, il se sentit assailli par toutes les attentes
+passionnees qui font de l'ame des adolescents le canevas incoherent
+d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-la, ces
+soirs de fantaisie vagabonde ou il laissait errer son caprice dans les
+aventures imaginaires, et il s'etonna de trouver en lui ce retour de
+sensations qui n'etaient plus de son age.
+
+Mais, comme la note obstinee de la melodie de Schubert, la pensee
+d'Annette, la vision de son visage penche sous la lampe, et le
+soupcon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient a tout instant. Il
+continuait malgre lui a occuper son coeur de cette question, a sonder
+les fonds impenetrables ou germent, avant de naitre, les sentiments
+humains. Cette recherche obstinee l'agitait; cette preoccupation
+constante de la jeune fille semblait ouvrir a son ame une route de
+reveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa memoire; il
+portait en lui une sorte d'evocation d'elle, comme autrefois il
+gardait, quand la comtesse l'avait quitte, l'etrange sensation de sa
+presence dans les murs de son atelier.
+
+Tout a coup, impatiente de cette domination d'un souvenir, il murmura
+en se levant:
+
+--Any est stupide de m'avoir dit ca. Elle va me faire penser a la
+petite a present.
+
+Il rentra chez lui, inquiet sur lui-meme. Quand il se fut mis au lit,
+il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fievre courait
+en ses veines, une seve de reve fermentait en son coeur. Redoutant
+l'insomnie, une de ces insomnies enervantes que provoque l'agitation
+de l'ame, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une
+courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et
+passa dans sa bibliotheque, afin de choisir un ouvrage bien fait et
+soporifique; mais son esprit eveille malgre lui, avide d'une emotion
+quelconque cherchait sur les rayons un nom d'ecrivain qui repondit a
+son etat d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit
+rien; il dedaigna Hugo, meprisa Lamartine qui pourtant le laissait
+toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poete des tout
+jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des
+feuilles.
+
+Quand il se fut recouche, il se mit a boire, avec une soif d'ivrogne,
+ces vers faciles d'inspire qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de
+l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le
+jour brutal, ces vers d'un poete qui fut surtout un homme enivre de la
+vie, lachant son ivresse en fanfares d'amours eclatantes et naives,
+echo de tous les jeunes coeurs eperdus de desirs.
+
+Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poemes
+qui emeuvent les sens et remuent a peine l'intelligence. Les yeux
+sur ces vers vibrants, il se sentait une ame de vingt ans, soulevee
+d'esperances, et il lut le volume presque entier dans une griserie
+juvenile. Trois heures sonnerent, jetant en lui l'etonnement de
+n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenetre restee
+ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre;
+mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie
+par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel,
+comme un avis, et il rejeta le poete avec un geste d'impatience en
+murmurant: "Vieux fou, va!" Puis il se recoucha et souffla sa lumiere.
+
+Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit meme la
+resolution energique de n'y point retourner avant deux jours. Mais
+quoi qu'il fit, soit qu'il essayat de peindre, soit qu'il voulut se
+promener, soit qu'il trainat de maison en maison sa melancolie, il
+etait partout harcele par la preoccupation inapaisable de ces deux
+femmes.
+
+S'etant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant a
+elles, et il laissait a sa pensee, il laissait son coeur se rassasier
+de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte
+d'hallucination ou il bercait son isolement, les deux figures se
+rapprochaient, differentes, telles qu'il les connaissait, puis
+passaient l'une devant l'autre, se melaient, fondues ensemble, ne
+faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'etait plus celui de
+la mere, pas tout a fait celui de la fille, mais celui d'une femme
+aimee eperdument, autrefois, encore, toujours.
+
+Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de
+ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur
+echapper, les rejeter, se delivrer de ce songe captivant et doux, il
+dirigeait son esprit vers toutes les idees imaginables, vers tous les
+sujets de reflexion et de meditation possibles. Vains efforts! Toutes
+les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au meme point,
+ou il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquee pour
+l'attendre. C'etait une vague et inevitable obsession flottant sur
+lui, tournant autour de lui et l'arretant, quel que fut le detour
+qu'il avait essaye pour fuir.
+
+La confusion de ces deux etres, qui l'avait si fort trouble le soir de
+leur promenade dans le parc de Roncieres, recommencait en sa memoire
+des que, cessant de reflechir et de raisonner, il les evoquait et
+s'efforcait de comprendre quelle emotion bizarre remuait sa chair.
+Il se disait: "Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il
+ne convient?" Alors, fouillant son coeur, il le sentait brulant
+d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits
+d'Annette, mais qui n'etait pas elle. Et il se rassurait lachement
+en songeant: "Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa
+ressemblance."
+
+Cependant, les deux jours passes a Roncieres restaient en son ame
+comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres
+details lui revenaient un a un, precis, plus savoureux qu'a l'heure
+meme. Tout a coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit
+le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetiere, les cueillettes
+de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir
+promis un bluet en saphirs des leur retour a Paris.
+
+Toutes ses resolutions s'envolerent, et, sans plus lutter, il prit son
+chapeau et sortit, tout emu par la pensee du plaisir qu'il lui ferait.
+
+Le valet de pied des Guilleroy lui repondit, quand il se presenta:
+
+--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici.
+
+Il ressentit une joie vive.
+
+---Prevenez-la que je voudrais lui parler.
+
+Puis il glissa dans le salon, a pas legers, comme s'il eut craint
+d'etre entendu.
+
+Annette apparut presque aussitot.
+
+--Bonjour, cher maitre, dit-elle avec gravite.
+
+Il se mit a rire, lui serra la main, et, s'asseyant aupres d'elle:
+
+--Devine pourquoi je suis venu?
+
+Elle chercha quelques secondes.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Pour t'emmener avec ta mere chez le bijoutier, choisir le bluet en
+saphirs que je t'ai promis a Roncieres.
+
+La figure de la jeune fille fut illuminee de bonheur.
+
+--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous
+l'attendrez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, si ce n'est pas trop long.
+
+--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine.
+
+--Non, dit-il, pas tant que tu crois.
+
+Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'etre galant et
+spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une
+de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultes de
+seduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poetes.
+Les phrases lui venaient aux levres, pressees, alertes, et il parla
+comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animee par
+cette verve, lui repondit avec toute la malice, avec toute la finesse
+espiegle qui germaient en elle.
+
+Tout a coup, comme il discutait une opinion, il s'ecria:
+
+--Mais vous m'avez deja dit cela souvent, et je vous ai repondu...
+
+Elle l'interrompit en eclatant de rire:
+
+--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman.
+
+Il rougit, se tut, puis balbutia:
+
+--C'est que ta mere m'a deja soutenu cent fois cette idee-la.
+
+Son eloquence s'etait eteinte; il ne savait plus que dire, et il avait
+peur maintenant, une peur incomprehensible de cette fillette.
+
+--Voici maman, dit-elle.
+
+Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier,
+trouble comme si on l'eut pris en faute, expliqua comment il s'etait
+souvenu tout a coup de la promesse faite, et comment il etait venu les
+prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.
+
+--J'ai un coupe, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin.
+
+Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez
+Montara.
+
+Ayant passe toute sa vie dans l'intimite, l'observation, l'etude et
+l'affection des femmes, s'etant toujours occupe d'elles, ayant du
+sonder et decouvrir leurs gouts, connaitre comme elles la toilette,
+les questions de mode, tous les menus details de leur existence
+privee, il etait arrive a partager souvent certaines de leurs
+sensations, et il eprouvait toujours, en entrant dans un de ces
+magasins ou l'on vend les accessoires charmants et delicats de leur
+beaute, une emotion de plaisir presque egale a celle dont elles
+vibraient elles-memes. Il s'interessait comme elles a tous les riens
+coquets dont elles se parent; les etoffes plaisaient a ses yeux;
+les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots
+elegants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il
+ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme
+devant les sanctuaires de la seduction opulente; et le bureau de drap
+fonce, ou les doigts souples de l'orfevre font rouler les pierres aux
+reflets precieux, lui imposait une certaine estime.
+
+Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble
+severe ou l'une et l'autre poserent une main par un mouvement naturel,
+il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modeles de
+fleurettes.
+
+Puis on repandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir
+quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les
+retournaient sur le drap, puis les prenaient avec precaution,
+regardaient le jour a travers, les etudiaient avec une attention
+savante et passionnee. Quand on eut mis de cote ceux qu'elles avaient
+distingues, il fallut trois emeraudes pour faire les feuilles, puis
+un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de
+rosee.
+
+Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit a la comtesse:
+
+--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues?
+
+--Moi?
+
+--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces
+petits cadeaux en souvenir des deux jours passes a Roncieres.
+
+Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de
+paroles et d'arguments ou il finit, non sans peine, par triompher.
+
+On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des ecrins
+speciaux, les autres enregimentees par genres en de grandes boites
+carrees, ou elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de
+leurs chatons. Le peintre s'etait assis entre les deux femmes et il se
+mit, comme elles, avec la meme ardeur curieuse, a cueillir un a un
+les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les
+deposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau ou ils s'amassaient
+en deux groupes, celui qu'on rejetait a premiere vue et celui dans
+lequel on choisirait.
+
+Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de
+selection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et
+varie comme un spectacle, emouvant aussi, presque sensuel, jouissance
+exquise pour un coeur de femme.
+
+Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, apres
+quelque hesitation, s'arreta sur un petit serpent d'or qui tenait un
+beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue.
+
+Olivier, radieux, se leva.
+
+--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses a faire; je m'en
+vais.
+
+Mais Annette pria sa mere de rentrer a pied, par ce beau temps. La
+comtesse y consentit, et, ayant remercie Bertin, s'en alla par les
+rues, avec sa fille.
+
+Elles marcherent quelque temps en silence, dans la joie savouree
+des cadeaux recus; puis elles se mirent a parler de tous les bijoux
+qu'elles avaient vus et manies. Il leur en restait a l'esprit une
+sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaite.
+Elles allaient vite, a travers la foule de cinq heures qui suit les
+trottoirs, un soir d'ete. Des hommes se retournaient pour regarder
+Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration.
+C'etait la premiere fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait
+a sa fille ce vif eclat de beaute, que la comtesse sortait avec elle
+dans Paris; et la sensation de ce succes de rue, de cette attention
+soulevee, de ces compliments chuchotes, de ce petit remous d'emotion
+flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversee d'une jolie
+femme, lui serrait le coeur peu a peu, le comprimait sous la meme
+oppression penible que l'autre soir, dans son salon, quand on
+comparait la petite avec son propre portrait. Malgre elle, elle
+guettait ces regards attires par Annette, elle les sentait venir de
+loin, froler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la
+figure blonde qui marchait a cote d'elle. Elle devinait, elle voyait
+dans les yeux les rapides et muets hommages a cette jeunesse epanouie,
+au charme attirant de cette fraicheur, et elle pensa: "J'etais aussi
+bien qu'elle, sinon mieux." Soudain le souvenir d'Olivier la traversa
+et elle fut saisie, comme a Roncieres, par une imperieuse envie de
+fuir.
+
+Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarte, dans ce courant de
+monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils
+etaient loin les jours, proches pourtant, ou elle cherchait, ou elle
+provoquait un parallele avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces
+passants, songeait a les comparer? Un seul y avait pense peut-etre,
+tout a l'heure, dans cette boutique d'orfevre? Lui? Oh! quelle
+souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eut pas sans cesse a l'esprit
+l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir
+ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps ou si fraiche, si
+jolie, elle entrait chez lui, sure d'etre aimee!
+
+--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant.
+
+Annette, inquiete, demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as, maman?
+
+--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mere, j'ai
+souvent de ces faiblesses-la!
+
+
+V
+
+Les idees fixes ont la tenacite rongeuse des maladies incurables. Une
+fois entrees en une ame, elles la devorent, ne lui laissent plus la
+liberte de songer a rien, de s'interesser a rien, de prendre gout a la
+moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fit, chez elle ou ailleurs,
+seule ou entouree de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette
+reflexion qui l'avait saisie en revenant cote a cote avec sa fille:
+"Etait-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour,
+n'eut pas sans cesse a l'esprit l'obsession de les comparer?"
+
+Certes il devait le faire malgre lui, sans cesse, hante lui-meme par
+cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore
+l'imitation naguere cherchee des gestes et de la parole. Chaque fois
+qu'il entrait, elle songeait aussitot a ce rapprochement, elle le
+lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur
+et dans sa tete. Alors elle etait torturee par le besoin de se cacher,
+de disparaitre, de ne plus se montrer a lui pres de sa fille.
+
+Elle souffrait d'ailleurs de toutes les facons, ne se sentant plus
+chez elle dans sa maison. Ce froissement de depossession qu'elle
+avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son
+portrait, continuait, s'accentuait, l'exasperait parfois. Elle se
+reprochait sans cesse ce besoin intime de delivrance, cette envie
+inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hote genant
+et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente,
+ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgre tout,
+l'homme qu'elle aimait.
+
+Ne pouvant trop hater le mariage d'Annette que leur deuil recent
+retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte,
+qu'un evenement quelconque fit tomber ce projet, et elle cherchait,
+presque malgre elle, a faire naitre dans le coeur de sa fille de la
+tendresse pour le marquis.
+
+Toute la diplomatie rusee qu'elle avait employee depuis si longtemps
+afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus
+affinee, plus secrete, et s'exercait a faire se plaire les deux jeunes
+gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.
+
+Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne dejeunait
+jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirees a ses amis,
+elle invita souvent le marquis a dejeuner. Il arrivait, repandant
+autour de lui l'animation d'une promenade a cheval, une sorte de
+souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaiete de toutes les choses
+mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le reveil automnal du
+Paris hippique et brillant dans les allees du bois. Annette s'amusait
+a l'ecouter, prenait gout a ces preoccupations du jour qu'il lui
+apportait ainsi, toutes fraiches et comme vernies de chic. Une
+intimite juvenile s'etablissait entre eux, une affectueuse camaraderie
+qu'un gout commun et passionne pour les chevaux resserrait
+naturellement. Quand il etait parti, la comtesse et le comte faisaient
+adroitement son eloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que
+la jeune fille comprit qu'il dependait uniquement d'elle de l'epouser
+s'il lui plaisait.
+
+Elle l'avait compris tres vite d'ailleurs, et, raisonnant avec
+candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garcon qui
+lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle preferait a
+toutes de galoper chaque matin a cote de lui, sur un pur sang.
+
+Ils se trouverent fiances un jour, tout naturellement, apres une
+poignee de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une
+chose depuis longtemps decidee. Alors le marquis commenca a apporter
+des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc
+toute cette affaire avait ete chauffee par un accord commun sur
+un petit feu d'intimite, pendant les heures calmes du jour, et le
+marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations,
+de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soiree.
+
+C'etait le tour d'Olivier. Il dinait regulierement chaque semaine chez
+ses amis, et continuait aussi a apparaitre a l'improviste pour leur
+demander une tasse de the entre dix heures et minuit.
+
+Des son entree, la comtesse l'epiait, mordue par le desir de savoir ce
+qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste
+qu'elle n'interpretat aussitot, et elle etait torturee par cette
+pensee: "Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une
+aupres de l'autre."
+
+Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine
+sans qu'il apparut portant a la main deux petits paquets, dont il
+offrait l'un a la mere, l'autre a la fille; et la comtesse, ouvrant
+les boites qui contenaient souvent des objets precieux, avait des
+serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner
+que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter
+quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver
+chez les marchands le bibelot qui plaira.
+
+Jadis deja le peintre avait traverse cette crise et elle l'avait vu
+bien des fois entrer, avec ce meme sourire, ce meme geste, un petit
+paquet dans la main. Puis cela s'etait calme, et maintenant cela
+recommencait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'etait pas
+pour elle!
+
+Il semblait fatigue, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle
+comparait ses entrees, ses airs, ses allures avec l'attitude du
+marquis que la grace d'Annette commencait a emouvoir aussi. Ce n'etait
+point la meme chose: M. de Farandal etait epris, Olivier Bertin
+aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis,
+pendant ses minutes d'apaisement, elle esperait encore s'etre trompee.
+
+Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule
+avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne
+lui rien cacher. Elle preferait savoir et pleurer sous la certitude,
+plutot que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en
+ce coeur ferme ou elle sentait grandir un autre amour.
+
+Ce coeur auquel elle tenait plus qu'a sa vie, qu'elle avait surveille,
+rechauffe, anime de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se
+croyait sure, qu'elle avait espere definitivement acquis, conquis,
+soumis, passionnement devoue pour jusqu'a la fin de leurs jours, voila
+qu'il lui echappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse
+fatalite. Oui, il s'etait referme tout d'un coup, avec un secret
+dedans. Elle ne pouvait plus y penetrer par un mot familier, y
+pelotonner son affection comme en une retraite fidele, ouverte pour
+elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans reserve si,
+brusquement, celui a qui on a offert son etre entier et son existence
+entiere, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous echappe ainsi
+parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques
+jours, presque un etranger!
+
+Un etranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les
+memes mots, la meme voix, le meme ton. Et pourtant il y avait quelque
+chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable,
+d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'eloigner une
+voile quand le vent tourne.
+
+Il s'eloignait, en effet, il s'eloignait d'elle, un peu plus chaque
+jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-meme ne
+cherchait pas a voir clair en son coeur. Il sentait bien cette
+fermentation d'amour, cette irresistible attraction, mais il ne
+voulait pas comprendre, il se confiait aux evenements, aux hasards
+imprevus de la vie.
+
+Il n'avait plus d'autre souci que celui des diners et des soirs entre
+ces deux femmes separees par leur deuil de tout mouvement mondain.
+Ne rencontrant chez elles que des figures indifferentes, celle des
+Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul
+avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guere la
+duchesse et le marquis a qui on reservait les matins et le milieu des
+jours, il les voulait oublier, soupconnant le mariage remis a une
+epoque indeterminee.
+
+Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal.
+Etait-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-etre par une de
+ses secretes intuitions des coeurs feminins qui leur fait pressentir
+ce qu'ils ignorent?
+
+Les semaines suivaient les semaines sans rien changer a cette vie, et
+l'automne etait venu, amenant la rentree des Chambres plus tot que de
+coutume en raison des dangers de la politique.
+
+Le jour de la reouverture, le comte de Guilleroy devait emmener a la
+seance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette apres un
+dejeuner chez lui. Seule la comtesse, isolee dans son chagrin toujours
+grandissant, avait declare qu'elle resterait au logis.
+
+On etait sorti de table, on buvait le cafe dans le grand salon,
+on etait gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux
+parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la
+situation presente et des embarras de la Republique; le marquis,
+decidement amoureux, lui repondait avec entrain, en regardant Annette;
+et la duchesse etait contente presque egalement de l'emotion de son
+neveu et de la detresse du gouvernement. L'air du salon etait chaud de
+cette premiere chaleur concentree des caloriferes rallumes, chaleur
+d'etoffes, de tapis, de murs, ou s'evapore hativement le parfum des
+fleurs asphyxiees. Il y avait, dans cette piece close ou le cafe
+aussi repandait son arome, quelque chose d'intime, de familial et de
+satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.
+
+Il s'arreta sur le seuil tellement surpris qu'il hesitait a entrer,
+surpris comme un mari trompe qui voit le crime de sa femme. Une colere
+confuse et une telle emotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur
+vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait cache et tout ce qu'il
+s'etait cache lui-meme lui apparut en apercevant le marquis installe
+dans la maison, comme un fiance!
+
+Il penetra, dans un sursaut d'exasperation, tout ce qu'il ne voulait
+pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda
+point pourquoi on lui avait dissimule tous ces apprets du mariage?
+Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrerent ceux de la
+comtesse qui rougissait. Ils se comprirent.
+
+Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa presence
+inattendue ayant paralyse l'essor des esprits, puis la duchesse se mit
+a lui parler; et il repondit d'une voix breve, d'un timbre etrange,
+change subitement.
+
+Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient a causer et il
+se disait: "Ils m'ont joue. Ils me le paieront." Il en voulait surtout
+a la comtesse et a Annette, dont il penetrait soudain l'innocente
+dissimulation.
+
+Le comte, regardant alors la pendule, s'ecria:
+
+--Oh! oh! il est temps de partir.
+
+Puis se tournant vers le peintre:
+
+--Nous allons a l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme
+seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand
+plaisir?
+
+Olivier repondit sechement:
+
+--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.
+
+Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoue:
+
+--Oh! venez donc, cher maitre. Je suis sur que vous nous amuserez
+beaucoup plus que les deputes.
+
+--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi.
+
+Le devinant mecontent et chagrin, elle insista, pour se montrer
+gentille.
+
+--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux
+pas me passer de vous.
+
+Quelques mots lui echapperent si vivement qu'il ne put ni les arreter
+dans sa bouche ni modifier leur accent.
+
+--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde.
+
+Elle s'exclama, un peu surprise du ton:
+
+--Allons, bon! Voila qu'il recommence a ne plus me tutoyer.
+
+Il eut sur les levres un de ces sourires crispes qui montrent tout le
+mal d'une ame et avec un petit salut:
+
+--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre.
+
+--Pourquoi ca?
+
+--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit,
+aurait le droit de trouver deplace ce tutoiement dans ma bouche.
+
+La comtesse s'empressa de dire:
+
+--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espere qu'Annette n'epousera
+pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarite
+de vieil ami.
+
+Le comte criait:
+
+--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard!
+
+Et ceux qui devaient l'accompagner, s'etant leves, sortirent avec lui
+apres les poignees de main d'usage et les baisers que la duchesse,
+la comtesse et sa fille echangeaient a toute rencontre comme a toute
+separation.
+
+Ils resterent seuls, Elle et Lui, debout derriere les tentures de la
+porte refermee.
+
+--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.
+
+Mais lui, presque violent:
+
+--Non, merci, je m'en vais aussi.
+
+Elle murmura, suppliante:
+
+--Oh! pourquoi?
+
+--Parce que ce n'est pas mon heure, parait-il. Je vous demande pardon
+d'etre venu sans prevenir.
+
+--Olivier, qu'avez-vous?
+
+--Rien. Je regrette seulement d'avoir trouble une partie de plaisir
+organisee.
+
+Elle lui saisit la main.
+
+--Que voulez-vous dire? C'etait le moment de leur depart puisqu'ils
+assistent a l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez ete,
+au contraire, tout a fait inspire en venant aujourd'hui ou je suis
+seule.
+
+Il ricana.
+
+--Inspire, oui, j'ai ete inspire!
+
+Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux,
+elle murmura a voix tres basse:
+
+--Avouez-moi que vous l'aimez?
+
+Il degagea ses mains, ne pouvant plus maitriser son impatience.
+
+--Mais vous etes folle avec cette idee!
+
+Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispes sur ses
+manches, le suppliant:
+
+--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine,
+mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas
+ce qu'est devenue ma vie!
+
+Il haussa les epaules.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la
+tete?
+
+Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, ou on
+ne les entendrait pas. Elle le trainait par l'etoffe de sa jaquette,
+cramponnee a lui, haletante. Quand elle l'eut amene jusqu'au petit
+divan rond, elle le forca a s'y laisser tomber, et puis s'assit aupres
+de lui.
+
+--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous
+l'aimez. Je le sais, je le sens a tout ce que vous faites, je n'en
+puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!
+
+Comme il se debattait encore, elle s'affaissa a genoux contre ses
+pieds. Sa voix ralait.
+
+--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez?
+
+Il s'ecria, en essayant de la relever:
+
+--Mais non, mais non! Je vous jure que non!
+
+Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer,
+balbutiant:
+
+--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!
+
+Puis laissant tomber sa tete sur les genoux de cet homme, elle
+sanglota.
+
+Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds ou
+se melaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traverse par une
+immense pitie, par une immense douleur.
+
+Saisissant a pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa
+violemment, relevant vers lui deux yeux eperdus dont les larmes
+ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses levres
+coup sur coup en repetant:
+
+--Any! Any! ma chere, ma chere Any!
+
+Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hesitante
+des enfants que le chagrin suffoque:
+
+--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu,
+moi?
+
+Il se remit a l'embrasser.
+
+--Oui, je vous aime, ma chere Any!
+
+Elle se releva, se rassit aupres de lui, reprit ses mains, le regarda,
+et tendrement:
+
+--Voila si longtemps que nous nous aimons. Ca ne devrait pas finir
+ainsi.
+
+Il demanda, en la serrant contre lui:
+
+--Pourquoi cela finirait-il?
+
+--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop a ce que
+j'etais quand vous m'avez connue?
+
+Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche
+douloureuse, en disant:
+
+--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous
+vous trompez!
+
+Elle repeta:
+
+--Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi!
+
+Il redit:
+
+--Oui, je vous aime!
+
+Puis ils demeurerent longtemps sans parler, les mains dans les mains,
+tres emus et tres tristes.
+
+Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:
+
+--Oh! les heures qui me restent a vivre ne seront pas gaies.
+
+--Je m'efforcerai de vous les rendre douces.
+
+L'ombre de ces ciels nuageux qui precede de deux heures le crepuscule
+se repandait dans le salon, les ensevelissait peu a peu sous le gris
+brumeux des soirs d'automne.
+
+La pendule sonna.
+
+--Il y a deja longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez
+vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes!
+
+Il se leva, l'etreignit, baisant comme autrefois sa bouche
+entr'ouverte, puis ils retraverserent les deux salons en se tenant le
+bras, comme des epoux.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+--Adieu, mon amie.
+
+Et la portiere retomba sur lui!
+
+Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit a marcher
+sans savoir ce qu'il faisait, etourdi comme apres un coup, les jambes
+faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brulante
+secouee en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou
+peut-etre quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hebetement
+moral et d'aneantissement physique qui lui laissaient tout juste la
+force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour
+reflechir.
+
+Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce
+qu'il avait eprouve pres d'elle depuis la promenade au parc Monceau
+quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix a peine
+reconnue, de la voix qui jadis avait eveille son coeur, puis tout ce
+recommencement lent, irresistible, d'un amour mal eteint, pas encore
+refroidi, qu'il s'obstinait a ne point s'avouer.
+
+Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait
+mariee, il eviterait de la voir souvent, voila tout. En attendant, il
+continuerait a retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutat de
+rien, et il cacherait son secret a tout le monde.
+
+Il dina chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer
+le grand poele de son atelier, car la nuit s'annoncait glaciale. Il
+ordonna meme d'allumer le lustre comme s'il eut redoute les coins
+obscurs, et il s'enferma. Quelle emotion bizarre, profonde, physique,
+affreusement triste l'etreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans
+sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son ame
+defaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie
+tenait la dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque etude
+peinte accrochee lui rappelait un succes, chaque meuble lui disait un
+souvenir. Mais succes et souvenirs etaient des choses passees! Sa
+vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait
+des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aime une
+femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, apres les rendez-vous,
+dans ce meme atelier. Il avait marche des nuits entieres, avec de la
+fievre plein son etre. La joie de l'amour heureux, la joie du succes
+mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des
+heures inoubliables de triomphe intime.
+
+Il avait aime une femme, et cette femme l'avait aime. Par elle il
+avait recu ce bapteme qui revele a l'homme le monde mysterieux des
+emotions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de
+force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour
+entrait, malgre lui, par cette breche! un autre ou plutot le meme
+surchauffe par un nouveau visage, le meme accru de toute la force
+que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette
+petite fille! Il n'y avait plus a lutter, a resister, a nier, il
+l'aimait avec le desespoir de savoir qu'il n'aurait meme pas d'elle
+un peu de pitie, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment,
+et qu'un autre l'epouserait. A cette pensee sans cesse reparue,
+impossible a chasser, il etait saisi par une envie animale de hurler a
+la facon des chiens attaches, car il se sentait impuissant, asservi,
+enchaine comme eux. De plus en plus nerveux, a mesure qu'il songeait,
+il allait toujours a grands pas a travers la vaste piece eclairee
+comme pour une fete. Ne pouvant enfin tolerer davantage la douleur de
+cette plaie avivee, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de
+son ancienne tendresse, de la noyer dans l'evocation de sa premiere et
+grande passion. Dans le placard ou il la gardait, il alla prendre la
+copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse,
+puis il la posa sur son chevalet, et, s'etant assis en face, la
+contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante,
+telle qu'il l'avait aimee jadis. Mais c'etait toujours Annette qui
+surgissait sur la toile. La mere avait disparu, s'etait evanouie
+laissant a sa place cette autre figure qui lui ressemblait
+etrangement. C'etait la petite avec ses cheveux un peu plus clairs,
+son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il
+sentait bien qu'il appartenait corps et ame a ce jeune etre-la, comme
+il n'avait jamais appartenu a l'autre, comme une barque qui coule
+appartient aux vagues!
+
+Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il
+retourna la peinture; puis comme il se sentait trempe de tristesse,
+il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier,
+le tiroir de son secretaire ou dormaient toutes les lettres de sa
+maitresse. Elles etaient la comme en un lit, les unes sur les autres,
+formant une couche epaisse de petits papiers minces. Il enfonca ses
+mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain
+de leur longue liaison. Il regardait cet etroit cercueil de planches
+ou gisait cette masse d'enveloppes entassees, sur qui son nom, son nom
+seul, etait toujours ecrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre
+attachement de deux etres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux
+coeurs, etaient racontes la dedans, dans ce flot jauni de papiers que
+tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus,
+un souffle vieux, l'odeur melancolique des lettres enfermees.
+
+Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poignee
+des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en
+sortaient, precis, qui remuaient son ame. Il en reconnaissait beaucoup
+qu'il avait portees sur lui pendant des semaines entieres, et il
+retrouvait, tout le long de la petite ecriture qui lui disait des
+phases si douces, les emotions oubliees d'autrefois. Tout a coup il
+rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brode. Qu'etait-ce? Il
+chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle
+avait sanglote parce qu'elle etait un peu jalouse, et il lui vola,
+pour le garder, son mouchoir trempe de larmes!
+
+Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme!
+
+Du fond de ce tiroir, du fond de son passe, toutes ces reminiscences
+montaient comme une vapeur: ce n'etait plus que la vapeur impalpable
+de la realite tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces
+lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus.
+
+Mais tout cet ancien amour remue faisait fermenter en lui une ardeur
+jeune et nouvelle, une seve de tendresse irresistible qui rappelait
+dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aime la mere,
+dans un elan passionne de servitude volontaire, il commencait a aimer
+cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant
+a qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.
+
+Cela, il le sentait dans le fond de son etre, et il en etait terrifie.
+
+Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possedait ainsi?
+Il la connaissait si peu! Elle etait a peine une femme dont le coeur
+et l'ame dormaient encore du sommeil de la jeunesse.
+
+Lui, maintenant, il etait presque au bout de sa vie! Comment donc
+cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des meches de
+cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde
+lui donnaient des envies de tomber a genoux et de se frapper le front
+par terre!
+
+Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout a coup sur
+nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux,
+qu'elle est devenue notre pensee et notre chair! On en est ivre, on en
+est fou, on vit de cette image absorbee et on voudrait en mourir!
+
+Comme on souffre parfois de ce pouvoir feroce et incomprehensible
+d'une forme de visage sur le coeur d'un homme!
+
+Olivier Bertin s'etait remis a marcher; la nuit s'avancait; son poele
+s'etait eteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait.
+Alors il gagna son lit ou il continua jusqu'au jour a songer et a
+souffrir.
+
+Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait
+faire, agite par ses nerfs, irresolu comme une girouette qui tourne.
+
+A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation
+pour son corps, il se souvint que, ce jour-la meme, quelques membres
+de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure ou ils
+dejeunaient apres le massage. Il s'habilla donc rapidement, esperant
+que l'etuve et la douche le calmeraient, et il sortit.
+
+Des qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier
+froid crispant de la premiere gelee qui detruit, en une seule nuit,
+les derniers restes de l'ete.
+
+Tout le long des boulevards, c'etait une pluie epaisse de larges
+feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles
+tombaient, a perte de vue, d'un bout a l'autre des larges avenues
+entre les facades des maisons, comme si toutes les tiges venaient
+d'etre separees des branches par le tranchant d'une fine lame de
+glace. Les chaussees et les trottoirs en etaient deja couverts,
+ressemblaient, pour quelques heures, aux allees des forets au debut de
+l'hiver. Tout ce feuillage mort crepitait sous les pas et s'amassait,
+par moments, en vagues legeres, sous les poussees du vent.
+
+C'etait un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison
+et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse
+speciale, tristesse d'agonie ou saveur de seve qui renait.
+
+En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensee de la chaleur dont il
+allait penetrer sa chair apres ce passage dans l'air glace des
+rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de
+satisfaction. Il se devetit avec prestesse, roula autour de sa taille
+l'echarpe legere qu'un garcon lui tendait et disparut derriere la
+porte capitonnee ouverte devant lui.
+
+Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain,
+le fit respirer comme s'il eut manque d'air en traversant une galerie
+mauresque, eclairee par deux lanternes orientales. Puis un negre
+crepu, vetu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres
+musculeux, s'elanca devant lui pour soulever une portiere a l'autre
+extremite, et Bertin penetra dans la grande etuve, ronde, elevee,
+silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en
+haut, par la coupole et par des trefles en verres colores, dans
+l'immense salle circulaire et dallee, aux murs couverts de faiences
+decorees a la mode arabe.
+
+Des hommes de tout age, presque nus, marchaient lentement, a pas
+graves, sans parler; d'autres etaient assis sur des banquettes de
+marbre, les bras croises; d'autres causaient a voix basse.
+
+L'air brulant faisait haleter des l'entree. Il y avait la dedans,
+dans ce cirque etouffant et decoratif, ou l'on chauffait de la chair
+humaine, ou circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes
+cuivrees, quelque chose d'antique et de mysterieux.
+
+La premiere figure apercue par le peintre fut celle du comte de Landa.
+Il circulait comme un lutteur romain, fier de son enorme poitrine et
+de ses gros bras croises dessus. Habitue des etuves, il s'y croyait
+sur la scene comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la
+musculature discutee de tous les hommes forts de Paris.
+
+--Bonjour. Bertin, dit-il.
+
+Ils se serrerent la main; puis Landa reprit:
+
+--Hein, bon temps pour la sudation.
+
+--Oui, magnifique.
+
+--Vous avez vu Rocdiane? Il est la-bas. J'ai ete le prendre au saut du
+lit. Oh! regardez-moi cette anatomie!
+
+Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras greles, au
+flanc maigre, qui fit sourire de dedain ces deux vieux modeles de la
+vigueur humaine.
+
+Rocdiane venait vers eux, ayant apercu le peintre.
+
+Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent a causer
+comme dans un salon. Des garcons de service circulaient, offrant a
+boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue
+et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous
+les coins du grand amphitheatre, l'emplissait aussi d'un bruit leger
+de pluie.
+
+A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait
+pour leur serrer la main.
+
+C'etaient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron
+Flach et d'autres.
+
+Rocdiane dit tout a coup:
+
+--Tiens, Farandal!
+
+Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette
+aisance des hommes tres bien faits que rien ne gene.
+
+Landa murmura:
+
+--C'est un gladiateur, ce gaillard-la!
+
+Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:
+
+--Est-ce vrai qu'il epouse la fille de vos amis?
+
+--Je le pense, dit le peintre.
+
+Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet
+endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de
+desespoir et de revolte. L'horreur de toutes les realites entrevues
+lui apparut en une seconde avec une telle acuite, qu'il lutta pendant
+quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis.
+
+Puis il se leva.
+
+--Je suis fatigue, dit-il. Je vais tout de suite au massage.
+
+Un Arabe passait.
+
+--Ahmed, es-tu libre?
+
+--Oui, monsieur Bertin.
+
+Et il partit a pas presses afin d'eviter la poignee de main de
+Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam.
+
+A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos
+si calme en sa ceinture de cellules ou sont les lits, autour d'un
+parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'egrene au
+milieu. Il avait l'impression d'etre suivi, menace, que le marquis
+allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en
+ami avec le desir de le tuer.
+
+Et il se retrouva bientot sur le boulevard couvert de feuilles mortes.
+Elles ne tombaient plus, les dernieres ayant ete detachees par une
+longue rafale. Leur tapis rouge et jaune fremissait, remuait, ondulait
+d'un trottoir a l'autre sous les poussees plus vives de la brise
+grandissante.
+
+Tout a coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de
+bete de la tempete qui passe, et, en meme temps, un souffle furieux de
+vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard.
+
+Les feuilles, toutes les feuilles tombees qui paraissaient l'attendre,
+se souleverent a son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant
+et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faite des maisons.
+Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui
+s'en allait, fuyant vers les barrieres de Paris, vers le ciel libre de
+la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussiere eut
+disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussees et les
+trottoirs demeurerent nus, etrangement propres et balayes.
+
+Bertin songeait: "Que vais-je devenir? Que vais-je faire? Ou vais-je
+aller?" Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer.
+
+Un kiosque a journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit,
+esperant qu'il y trouverait a lire peut-etre pendant une heure ou
+deux.
+
+--Je dejeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier.
+
+Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il
+avait en tout son corps une agitation de bete enragee.
+
+Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son ame, et les
+faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'a sa
+pensee. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point a comprendre,
+le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la seance de la
+Chambre, ou le comte avait prononce quelques paroles.
+
+Son attention, eveillee par cet appel, rencontra ensuite le nom du
+celebre tenor Montrose qui devait donner, vers la fin de decembre, une
+representation unique au grand Opera. Ce serait, disait le journal,
+une magnifique solennite musicale, car le tenor Montrose, qui avait
+quitte Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe
+et en Amerique, des succes sans precedents, et il serait, en outre,
+accompagne de l'illustre cantatrice suedoise Helsson, qu'on n'avait
+pas entendue non plus a Paris depuis cinq ans!
+
+Tout a coup Olivier eut l'idee, qui sembla naitre au fond de son
+coeur, de donner a Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea
+que le deuil de la comtesse mettrait obstacle a ce projet, et il
+chercha des combinaisons pour le realiser quand meme. Une seule se
+presenta. Il fallait prendre une loge sur la scene ou l'on etait
+presque invisible, et, si la comtesse neanmoins n'y voulait pas venir,
+faire accompagner Annette par son pere et par la duchesse. En ce cas,
+c'est a la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait
+alors inviter le marquis!
+
+Il hesita et reflechit longtemps.
+
+Certes, le mariage etait decide, meme fixe sans aucun doute. Il
+devinait la hate de son amie a terminer cela, il comprenait que, dans
+les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille a Farandal. Il
+n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empecher, ni modifier, ni retarder
+cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas
+mieux essayer de dompter son ame, de cacher sa souffrance, de paraitre
+content, de ne plus se laisser entrainer, comme tout a l'heure, par
+son emportement.
+
+Oui, il inviterait le marquis, apaisant par la les soupcons de la
+comtesse et se gardant une porte amie dans l'interieur du jeune
+menage.
+
+Des qu'il eut dejeune, il descendit a l'Opera pour s'assurer la
+possession d'une des loges cachees derriere le rideau. Elle lui fut
+promise. Alors il courut chez les Guilleroy.
+
+La comtesse parut presque aussitot, et, encore tout emue de leur
+attendrissement de la veille:
+
+--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle.
+
+Il balbutia.
+
+--Je vous apporte quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Une loge sur la scene de l'Opera pour une representation unique de
+Helsson et de Montrose.
+
+--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?
+
+--Votre deuil est vieux de quatre mois bientot.
+
+--Je vous assure que je ne peux pas.
+
+--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se representera
+peut-etre jamais.
+
+--Avec qui irait-elle?
+
+--Avec son pere et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention
+aussi d'offrir une place au marquis.
+
+Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de
+l'embrasser lui montait aux levres. Elle repeta, ne pouvant en croire
+ses oreilles:
+
+--Au marquis?
+
+--Mais oui!
+
+Et elle consentit tout de suite a cet arrangement.
+
+Il reprit d'un air indifferent.
+
+--Avez-vous fixe l'epoque de leur mariage?
+
+--Mon Dieu oui, a peu pres. Nous avons des raisons pour le presser
+beaucoup, d'autant plus qu'il etait deja decide avant la mort de
+maman. Vous vous le rappelez?
+
+--Oui, parfaitement. Et pour quand?
+
+--Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne
+vous l'avoir pas annonce plus tot.
+
+Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec
+une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle
+s'aigrit soudain et fit naitre en lui cette sorte de bizarre animosite
+passionnee que devient l'amour quand la jalousie le fouette.
+
+--Je vous apporte quelque chose, dit-il.
+
+Elle repondit:
+
+--Alors nous en sommes decidement au "vous".
+
+Il prit un air paternel.
+
+--Ecoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'evenement qui se
+prepare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque
+temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard.
+
+Elle haussa les epaules d'un air mecontent, tandis que la comtesse se
+taisait, le regard au loin et la pensee tendue.
+
+Annette demanda:
+
+--Que m'apportez-vous?
+
+Il annonca la representation et les invitations qu'il comptait faire.
+Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un elan de gamine,
+l'embrassa sur les deux joues.
+
+Il se sentit defaillir et comprit, sous le double effleurement leger
+de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guerirait jamais.
+
+La comtesse, crispee, dit a sa fille:
+
+--Tu sais que ton pere t'attend.
+
+--Oui, maman, j'y vais.
+
+Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts.
+
+Des qu'elle fut sortie, Olivier demanda:
+
+--Vont-ils voyager?
+
+--Oui, pendant trois mois.
+
+Et il murmura, malgre lui:
+
+--Tant mieux!
+
+--Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse.
+
+Il balbutia:
+
+--Je l'espere bien.
+
+--En attendant, ne me negligez point.
+
+--Non, mon amie.
+
+L'elan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idee qu'il
+venait d'exprimer d'inviter le marquis a cette representation de
+l'Opera, redonnaient a la comtesse un peu d'espoir.
+
+Il fut court. Une semaine ne s'etait point passee qu'elle suivait de
+nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et
+jalouse, toutes les etapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien
+ignorer, passant elle-meme par toutes les douleurs qu'elle devinait
+chez lui, et la constante presence d'Annette lui rappelait, a tous les
+moments du jour, l'impuissance de ses efforts.
+
+Tout l'accablait en meme temps, les annees et le deuil. Sa coquetterie
+active, savante, ingenieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait
+triompher pour lui, se trouvait paralysee par cet uniforme noir qui
+soulignait sa paleur et l'alteration de ses traits, de meme qu'il
+rendait eblouissante l'adolescence de son enfant. Elle etait loin deja
+l'epoque, si proche cependant, du retour d'Annette a Paris, ou elle
+recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui etaient
+alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses
+d'arracher de son corps ces vetements de mort qui l'enlaidissaient et
+la torturaient.
+
+Si elle avait senti a son service toutes les ressources de l'elegance,
+si elle avait pu choisir et employer des etoffes aux nuances
+delicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donne a son charme
+agonisant une puissance etudiee, aussi captivante que la grace inerte
+de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus
+seduisante.
+
+Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfievrantes du soir
+et des molles toilettes sensuelles du matin, du deshabille troublant
+garde pour dejeuner avec les amis intimes et qui laisse a la
+femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever,
+l'impression materielle et chaude du lit quitte et de la chambre
+parfumee!
+
+Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sepulcrale, sous cette
+tenue de forcat, qui la couvrirait pendant une annee entiere! Un an!
+Elle resterait un an emprisonnee dans ce noir, inactive et vaincue!
+Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par
+heure, minute par minute, sous cette gaine de crepe! Que serait-elle
+dans un an si sa pauvre chair malade continuait a s'alterer ainsi sous
+les angoisses de son ame?
+
+Ces idees ne la quittaient plus, lui gataient tout ce qu'elle aurait
+savoure, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait ete une joie,
+ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une
+gaite. Sans cesse elle fremissait d'un besoin exaspere de secouer ce
+poids de misere qui l'ecrasait, car sans cette obsession harcelante
+elle aurait ete si heureuse encore, alerte et bien portante!
+
+Elle se sentait une ame vivace et fraiche, un coeur toujours jeune,
+l'ardeur d'un etre qui commence a vivre, un appetit de bonheur
+insatiable, plus vorace meme qu'autrefois, et un besoin d'aimer
+devorant.
+
+Et voila que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces,
+delicieuses, poetiques, qui embellissent et font cherir l'existence,
+se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'etait fini! Elle
+retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille
+et ses elans passionnes de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa
+chair, sa miserable peau, cette etoffe des os, peu a peu fanee, rongee
+comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette decadence
+etait attachee a elle, devenue presque une souffrance physique. L'idee
+fixe avait fait naitre une sensation d'epiderme, la sensation du
+vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de
+la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague
+demangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement
+du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces
+innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguee. Comme un
+etre atteint d'un mal devorant qu'un constant prurit contraint a se
+gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu
+du temps rapide lui mirent dans l'ame l'irresistible besoin de le
+constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la
+forcaient a venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaitre sans
+cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure
+ineffacable des ans. Ce fut d'abord une pensee intermittente reparue
+chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la
+surface polie du cristal redoutable. Elle s'arretait sur les trottoirs
+pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochee comme par une
+main a toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs
+facades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa
+poche une mignonne boite a poudre de riz en ivoire, grosse comme une
+noix, dont le couvercle interieur enfermait un imperceptible miroir,
+et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et
+la levait vers ses yeux.
+
+Quand elle s'asseyait pour lire ou pour ecrire, dans le salon aux
+tapisseries, sa pensee, un instant distraite par cette besogne
+nouvelle, revenait bientot a son obsession. Elle luttait, essayait
+de se distraire, d'avoir d'autres idees, de continuer son travail.
+C'etait en vain; la piqure du desir la harcelait, et bientot sa main,
+lachant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irresistible
+vers la petite glace a manche de vieil argent qui trainait sur son
+bureau. Dans le cadre ovale et cisele son visage entier s'enfermait
+comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier siecle,
+comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis,
+lorsqu'elle s'etait longtemps contemplee, elle reposait, d'un
+mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforcait de se
+remettre a l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou ecrit
+vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle,
+invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour
+reprendre le miroir.
+
+Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que
+la main ne peut quitter, s'en servait a tout moment en recevant ses
+amis, et s'enervait jusqu'a crier, le haissait comme un etre en le
+retournant dans ses doigts.
+
+Un jour, exasperee par cette lutte entre elle et ce morceau de verre,
+elle le lanca contre le mur ou il se fendit et s'emietta.
+
+Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait reparer, le
+lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier,
+resignee a le garder.
+
+Chaque soir aussi et chaque matin enfermee en sa chambre, elle
+recommencait malgre elle cet examen minutieux et patient de l'odieux
+et tranquille ravage.
+
+Couchee, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait,
+les yeux ouverts, a songer que les insomnies et le chagrin hataient
+irremediablement la besogne horrible du temps qui court. Elle ecoutait
+dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait
+murmurer de son tic-tac, monotone et regulier--"ca va, ca va, ca va",
+et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur
+sa bouche, elle gemissait de desespoir.
+
+Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des annees qui
+passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde,
+elle avait dit, elle s'etait dit, chaque hiver, chaque printemps ou
+chaque ete: "J'ai beaucoup change depuis l'an dernier." Mais toujours
+belle, d'une beaute un peu differente, elle ne s'en inquietait pas.
+Aujourd'hui, tout a coup, au lieu de constater encore paisiblement la
+marche lente des saisons, elle venait de decouvrir et de comprendre la
+fuite formidable des instants. Elle avait eu la revelation subite de
+ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante
+quand on y songe, de ce defile infini des petites secondes pressees
+qui grignotent le corps et la vie des hommes.
+
+Apres ces nuits miserables, elle trouvait de longues somnolences plus
+tranquilles, dans la tiedeur des draps, lorsque sa femme de chambre
+avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle
+demeurait lasse, assoupie, ni eveillee ni endormie, dans un
+engourdissement de pensee qui laissait renaitre en elle l'espoir
+instinctif et providentiel dont s'eclairent et dont vivent jusqu'a
+leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes.
+
+Chaque matin maintenant, des qu'elle avait quitte son lit, elle se
+sentait dominee par un desir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui
+un peu de soulagement et de consolation.
+
+Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chene, cadeau
+d'Olivier, oeuvre rare decouverte par lui, et les levres closes,
+implorant avec cette voix de l'ame dont on se parle a soi-meme, elle
+poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolee
+par le besoin d'etre entendue et secourue, naive en sa detresse comme
+tous les fideles a genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'ecoutat,
+qu'il fut attentif a sa requete et peut-etre touche pour sa peine.
+Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait
+pour personne, de lui laisser jusqu'a sa mort le charme, la fraicheur
+et la grace, elle lui demandait seulement un peu de repos et de repit.
+Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourut!
+Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne
+pouvait-il lui accorder d'etre une de celles-la? Comme il serait bon,
+Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement
+pendant deux ou trois ans encore le reste de seduction qu'il lui
+fallait pour plaire!
+
+Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gemissait vers Lui,
+dans la plainte confuse de son ame.
+
+Puis, s'etant relevee, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec
+une tension de pensee aussi ardente que pour la priere, elle maniait
+les poudres, les pates, les crayons, les houppes et les brosses qui
+lui refaisaient une beaute de platre, quotidienne et fragile.
+
+
+VI
+
+Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: "Emma
+Helsson" et "Montrose". Plus on approchait de l'Opera, plus on les
+entendait repeter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collees sur les
+colonnes Morris, les lancaient aux yeux des passants, et il y avait
+dans l'air du soir l'emotion d'un evenement.
+
+Le lourd monument, qu'on appelle "l'Academie nationale de Musique",
+accroupi sous le ciel noir, montrait au public amasse devant lui sa
+facade pompeuse et blanchatre et la colonnade de marbre de sa galerie,
+que d'invisibles foyers electriques illuminaient comme un decor.
+
+Sur la place, les gardes republicains a cheval dirigeaient la
+circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins
+de Paris, laissant entrevoir, derriere leurs glaces baissees, une
+creme d'etoffes claires et des tetes pales.
+
+Les coupes et les landaus s'engageaient a la file dans les arcades
+reservees et, s'arretant quelques instants, laissaient descendre,
+sous leurs pelisses de soiree garnies de fourrures, de plumes ou de
+dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair
+precieuse, divinement paree.
+
+Tout le long du celebre escalier c'etait une ascension de feerie, une
+montee ininterrompue de dames vetues comme des reines, dont la gorge
+et les oreilles jetaient des eclairs de diamants et dont la longue
+robe trainait sur les marches.
+
+La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre
+une note des deux illustres artistes; et c'etait, par tout le vaste
+amphitheatre, sous l'eclatante lumiere electrique tombee du lustre,
+une houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix.
+
+De la loge sur la scene qu'occupaient deja la duchesse, Annette, le
+comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien que
+les coulisses ou des hommes causaient, couraient, criaient: des
+machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume.
+Mais derriere l'immense rideau baisse on entendait le bruit profond
+de la foule, on sentait la presence d'une masse d'etres remuants et
+surexcites, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se
+repandre jusqu'aux decors.
+
+On allait jouer _Faust_.
+
+Musadieu racontait des anecdotes sur les premieres representations de
+cette oeuvre a l'Opera-Comique, sur le demi-four d'alors suivi d'un
+eclatant triomphe, sur les interpretes du debut, sur leur maniere de
+chanter chaque morceau. Annette, a demi tournee vers lui, l'ecoutait
+avec cette curiosite avide et jeune dont elle enveloppait le monde
+entier, et, par moments, elle jetait sur son fiance, qui serait son
+mari dans quelques jours, un coup d'oeil plein de tendresse. Elle
+l'aimait, maintenant, comme aiment les coeurs naifs, c'est-a-dire
+qu'elle aimait en lui toutes les esperances du lendemain. L'ivresse
+des premieres fetes de la vie et l'ardent besoin d'etre heureuse la
+faisaient fremir d'allegresse et d'attente.
+
+Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous
+les degres de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de
+la souffrance humaine ou le coeur semble crepiter comme de la chair
+sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant
+l'un et l'autre d'un regard de supplicie.
+
+Les trois coups furent frappes, et soudain le petit tapotement sec
+d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arreta net tous les
+mouvements, les toux et les murmures; puis, apres un court et profond
+silence les premieres mesures de l'introduction s'eleverent, emplirent
+la salle de l'invisible et irresistible mystere de la musique qui
+s'epand a travers les corps, affole les nerfs et les ames d'une fievre
+poetique et materielle, en melant a l'air limpide qu'on respire une
+onde sonore qu'on ecoute.
+
+Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement emu comme si les
+plaies de son coeur eussent ete touchees par ces accents.
+
+Mais le rideau s'etant leve, il se dressa de nouveau et il vit, dans
+un decor representant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust
+meditant.
+
+Vingt fois deja il avait entendu cet opera qu'il connaissait presque
+par coeur, et son attention, quittant aussitot la piece, se porta sur
+la salle. Il n'en decouvrait qu'un petit angle derriere l'encadrement
+de la scene qui cachait sa loge, mais cet angle, s'etendant de
+l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public, ou
+il reconnaissait bien des tetes. A l'orchestre, les hommes en
+cravate blanche, alignes cote a cote, semblaient un musee de figures
+familieres, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les
+categories de ceux qui ne manquent jamais d'etre ou tout le monde va.
+Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les
+femmes apercues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scene, etait
+vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle mariee,
+la marquise d'Ebelin, soulevait deja les lorgnettes. "Joli debut", se
+dit Bertin.
+
+On ecoutait avec une grande attention, avec une sympathie evidente, le
+tenor Montrose qui se lamentait sur la vie.
+
+Olivier pensait: "Quelle bonne blague! Voila Faust, le mysterieux et
+sublime Faust, qui chante l'horrible degout et le neant de tout; et
+cette foule se demande avec inquietude si la voix de Montrose n'a pas
+change."--Alors, il ecouta, comme les autres, et derriere les paroles
+banales du livret, a travers la musique qui eveille au fond des ames
+des perceptions profondes, il eut une sorte de revelation de la facon
+dont Goethe reva le coeur de Faust.
+
+Il avait lu autrefois le poeme qu'il estimait tres beau, sans en avoir
+ete fort emu, et voila que, soudain, il en pressentit l'insondable
+profondeur, car il lui semblait que, ce soir-la, il devenait lui-meme
+un Faust.
+
+Un peu penchee sur le devant de la loge, Annette ecoutait de toutes
+ses oreilles; et des murmures de satisfaction commencaient a passer
+dans le public, car la voix de Montrose etait mieux posee et plus
+nourrie qu'autrefois!
+
+Bertin avait ferme les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait,
+tout ce qu'il eprouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en
+faisait immediatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait
+le monde et lui-meme en pature a cette idee fixe. Tout ce qu'il
+apercevait de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il
+l'offrait aussitot, mentalement, a sa petite amie, et il n'avait plus
+une idee qu'il ne rapportat a son amour.
+
+Maintenant, il ecoutait au fond de lui-meme l'echo des lamentations de
+Faust; et le desir de la mort surgissait en lui, le desir d'en finir
+aussi avec ses chagrins, avec toute la misere de sa tendresse sans
+issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de
+Farandal, assis derriere elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait
+vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien esperer,
+n'avoir plus meme le droit de desirer, se sentir declasse, a la
+retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'age dont la carriere
+est terminee, quelle intolerable torture!
+
+Des applaudissements eclaterent, Montrose triomphait deja. Et
+Mephisto-Labarriere jaillit du sol.
+
+Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce role, eut une reprise
+d'attention. Le souvenir d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse,
+puis de Faure, si seduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire
+quelques instants.
+
+Mais soudain, une phrase chantee par Montrose, avec une irresistible
+puissance, l'emut jusqu'au coeur. Faust disait a Satan:
+
+ Je veux un tresor qui les contient tous,
+ Je veux la jeunesse.
+
+Et le tenor apparut en pourpoint de soie, l'epee au cote, une toque a
+plumes sur la tete, elegant, jeune et beau de sa beaute manieree de
+chanteur.
+
+Un murmure s'eleva. Il etait fort bien et plaisait aux femmes.
+Olivier, au contraire, eut un frisson de desappointement, car
+l'evocation poignante du poeme dramatique de Goethe disparaissait dans
+cette metamorphose. Il n'avait desormais devant les yeux qu'une feerie
+pleine de jolis morceaux chantes, et des acteurs de talent dont il
+n'ecoutait plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garcon a
+roulades, qui montrait ses cuisses et ses notes, lui deplaisait. Ce
+n'etait point le vrai, l'irresistible et sinistre chevalier Faust,
+celui qui allait seduire Marguerite.
+
+Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint a la
+memoire:
+
+ Je veux un tresor qui les contient tous,
+ Je veux la jeunesse.
+
+Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond
+de son ame, et, les yeux toujours fixes sur la nuque blonde d'Annette
+qui surgissait dans la baie carree de la loge, il sentait en lui toute
+l'amertume de cet irrealisable desir.
+
+Mais Montrose venait de finir le premier acte avec une telle
+perfection que l'enthousiasme eclata. Pendant plusieurs minutes, le
+bruit des applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la
+salle comme un orage. On voyait dans toutes les loges les femmes
+battre leurs gants l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout
+derriere elles, criaient en claquant des mains.
+
+La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'elan se
+ralentit. Puis quand le rideau fut baisse pour la troisieme fois,
+separant du public la scene et les loges interieures, la duchesse et
+Annette continuerent encore a applaudir quelques instants, et furent
+remerciees specialement par un petit salut discret que leur envoya le
+tenor.
+
+--Oh! il nous a vues, dit Annette.
+
+--Quel admirable artiste! s'ecria la duchesse.
+
+Et Bertin, qui s'etait penche en avant, regardait avec un sentiment
+confus d'irritation et de dedain l'acteur acclame disparaitre entre
+deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la
+hanche, dans la pose gardee d'un heros de theatre.
+
+On se mit a parler de lui. Ses succes faisaient autant de bruit que
+son talent. Il avait passe dans toutes les capitales, au milieu de
+l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irresistible, avaient des
+battements de coeur en le voyant entrer en scene. Il semblait peu
+se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce delire sentimental, et se
+contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait, a mots tres
+couverts a cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la
+duchesse, emballee, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il
+avait pu faire naitre, tant elle le trouvait seduisant, elegant,
+distingue et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant:
+
+--D'ailleurs, comment resister a cette voix-la!
+
+Olivier se facha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on
+eut du gout pour un cabotin, pour cette perpetuelle representation de
+types humains qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification
+des hommes reves, pour ce mannequin nocturne et farde qui joue tous
+les roles a tant par soir.
+
+--Vous etes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du
+monde et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont
+plus de succes que vous.
+
+Puis se tournant vers Annette:
+
+--Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des
+yeux sains, comment le trouves-tu, ce tenor?
+
+Annette repondit d'un air convaincu:
+
+--Mais je le trouve tres bien, moi.
+
+On frappait, les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva
+sur la Kermesse.
+
+Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de
+voix qu'autrefois et la manier avec une surete plus complete. Elle
+etait vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice
+dont la renommee par le monde egalait celles de M. de Bismarck et de
+M. de Lesseps.
+
+Quand Faust s'elanca vers elle, quand il lui dit de sa voix
+ensorcelante la phrase si pleine de charme:
+
+ Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,
+ Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.
+
+Et lorsque la blonde et si jolie et si emouvante Marguerite lui
+repondit:
+
+ Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,
+ Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.
+
+la salle entiere fut soulevee par un immense frisson de plaisir.
+
+Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et
+Annette applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir
+les mains pour la faire cesser. Son coeur etait tordu par un nouveau
+tourment. Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait
+dans les coulisses, de sa pensee fixe devenue haineuse, il poursuivait
+jusque dans sa loge ou il le voyait remettre du blanc sur ses joues,
+l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.
+
+Puis, la toile se leva sur l'acte du "Jardin".
+
+Ce fut tout de suite une sorte de fievre d'amour qui se repandit dans
+la salle, car jamais cette musique, qui semble n'etre qu'un souffle de
+baisers, n'avait rencontre deux pareils interpretes. Ce n'etaient plus
+deux acteurs illustres, Montrose et la Helsson, c'etaient deux etres
+du monde ideal, a peine deux etres, mais deux voix: la voix eternelle
+de l'homme qui aime, la voix eternelle de la femme qui cede; et elles
+soupiraient ensemble toute la poesie de la tendresse humaine.
+
+Quand Faust chanta:
+
+ Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,
+
+il y eut dans les notes envolees de sa bouche un tel accent
+d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le desir
+d'aimer souleva un instant tous les coeurs.
+
+Olivier se rappela qu'il l'avait murmuree lui-meme, cette phrase, dans
+le parc de Roncieres, sous les fenetres du chateau. Jusqu'alors, il
+l'avait jugee un peu banale, et maintenant elle lui venait a la bouche
+comme un dernier cri de passion, une derniere priere, le dernier
+espoir et la derniere faveur qu'il put attendre en cette vie.
+
+Puis il n'ecouta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de
+jalousie suraigue le dechira, car il venait de voir Annette porter son
+mouchoir a ses yeux.
+
+Elle pleurait! Donc son coeur s'eveillait, s'animait, s'agitait, son
+petit coeur de femme qui ne savait rien encore. La, tout pres de lui,
+sans qu'elle songeat a lui, elle avait la revelation de la facon dont
+l'amour peut bouleverser l'etre humain, et cette revelation, cette
+initiation lui etaient venues de ce miserable cabotin chantant.
+
+Ah! il n'en voulait plus guere au marquis de Farandal, a ce sot qui ne
+voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il
+execrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette ame de jeune
+fille!
+
+Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un
+que va ecraser un cheval emporte, de la saisir par le bras,
+de l'emmener, de l'entrainer, de lui dire: "Allons-nous-en!
+allons-nous-en, je vous en supplie!"
+
+Comme elle ecoutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait,
+lui! Il avait deja souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le
+rappela, car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des
+blessures rouvertes. C'etait d'abord a Roncieres, en revenant
+du cimetiere, quand il sentit pour la premiere fois qu'elle lui
+echappait, qu'il ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette
+independante comme un jeune animal. Mais la-bas, quand elle l'irritait
+en le quittant pour cueillir des fleurs, il eprouvait surtout l'envie
+brutale d'arreter ses elans, de retenir son corps pres de lui;
+aujourd'hui, c'etait son ame elle-meme qui fuyait, insaisissable. Ah!
+cette irritation rongeuse qu'il venait de reconnaitre, il l'avait
+eprouvee bien souvent encore par toutes les petites meurtrissures
+inavouables qui semblent faire des bleus incessants aux coeurs
+amoureux. Il se rappelait toutes les impressions penibles de menue
+jalousie tombant sur lui, a petits coups, le long des jours. Chaque
+fois qu'elle avait remarque, admire, aime, desire quelque chose, il
+en avait ete jaloux: jaloux de tout d'une facon imperceptible et
+continue, de tout ce qui absorbait le temps, les regards, l'attention,
+la gaite, l'etonnement, l'affection d'Annette, car tout cela la lui
+prenait un peu. Il avait ete jaloux de tout ce qu'elle faisait sans
+lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures,
+de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux d'un officier blesse
+heroiquement en Afrique et dont Paris s'occupa huit jours durant, de
+l'auteur d'un roman tres louange, d'un jeune poete inconnu qu'elle
+n'avait point vu mais dont Musadieu recitait les vers, de tous
+les hommes enfin qu'on vantait devant elle, meme banalement, car,
+lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolerer sans angoisse qu'elle
+songe meme a quelqu'un avec une apparence d'interet. On a au coeur
+l'imperieux besoin d'etre seul au monde devant ses yeux. On veut
+qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprecie personne
+autre. Sitot qu'elle a l'air de se retourner pour considerer ou
+reconnaitre quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne peut
+le detourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond de
+l'ame.
+
+Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait repandre
+et cueillir de l'amour dans cette salle d'opera, et il en voulait
+a tout le monde du triomphe de ce tenor, aux femmes qu'il voyait
+exaltees dans les loges, aux hommes, ces niais faisant une apotheose a
+ce fat.
+
+Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il avait
+des succes, ce pitre, interprete d'une pensee etrangere, comme jamais
+createur n'en avait connu! Ah! c'etait bien cela la justice et
+l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et
+pretentieux pour qui travaillent jusqu'a la mort les maitres de l'art
+humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette
+hostilite ancienne qui avait toujours fermente au fond de son coeur
+orgueilleux et fier de parvenu s'exasperait, devenait une rage
+furieuse contre ces imbeciles tout puissants de par le seul droit de
+la naissance et de l'argent.
+
+Jusqu'a la fin de la representation, il demeura silencieux, devore par
+ses idees, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apaise,
+il offrit son bras a la duchesse pendant que le marquis prenait celui
+d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot
+de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente
+d'epaules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis la
+duchesse, la jeune fille, son pere et le marquis monterent dans le
+meme landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place
+de l'Opera.
+
+Tout a coup il eut au coeur une sorte d'affection pour cet homme ou
+plutot cette attraction naturelle qu'on eprouve pour un compatriote
+rencontre dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu
+dans cette cohue etrangere, indifferente, tandis qu'avec Musadieu il
+pouvait encore parler d'elle.
+
+Il lui prit donc le bras.
+
+--Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau,
+faisons un tour.
+
+--Volontiers.
+
+Ils s'en allerent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule,
+dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les
+boulevards a la sortie des theatres.
+
+Musadieu avait dans la tete mille choses, tous ses sujets de
+conversation du moment que Bertin nommait son "menu du jour", et il
+fit couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'interessaient
+le plus. Le peintre le laissait aller sans l'ecouter, en le tenant
+par le bras, sur de l'amener tout a l'heure a parler d'elle, et il
+marchait sans rien voir autour de lui, emprisonne dans son amour. Il
+marchait, epuise par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une
+chute, accable par la certitude qu'il n'avait plus rien a faire au
+monde.
+
+Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il
+traverserait des jours vides, l'un apres l'autre, en la regardant de
+loin vivre, etre heureuse, etre aimee, aimer aussi sans doute. Un
+amant! Elle aurait un amant peut-etre, comme sa mere en avait eu un.
+Il sentait en lui des sources de souffrances si nombreuses, diverses
+et compliquees, un tel afflux de malheurs, tant de dechirements
+inevitables, il se sentait tellement perdu, tellement entre, des
+maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer
+que personne eut souffert comme lui. Et il songea soudain a la
+puerilite des poetes qui ont invente l'inutile labeur de Sisyphe, la
+soif materielle de Tantale, le coeur devore de Promethee! Oh! s'ils
+avaient prevu, s'ils avaient fouille l'amour eperdu d'un vieil homme
+pour une jeune fille, comment auraient-ils exprime l'effort abominable
+et secret d'un etre qu'on ne peut plus aimer, les tortures du desir
+sterile, et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure
+blonde depecant un vieux coeur.
+
+Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit en murmurant presque
+malgre lui, sous la puissance de l'idee fixe.
+
+--Annette etait charmante, ce soir.
+
+--Oui, delicieuse....
+
+Le peintre ajouta, pour empecher Musadieu de reprendre le fil coupe de
+ses idees:
+
+--Elle est plus jolie que n'a ete sa mere.
+
+L'autre approuva d'une facon distraite en repetant plusieurs fois de
+suite: "Oui ... oui ... oui....", sans que son esprit se fixat encore
+a cette pensee nouvelle.
+
+Olivier s'efforcait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par
+une des preoccupations favorites de Musadieu, il reprit:
+
+--Elle aura un des premiers salons de Paris, apres son mariage.
+
+Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'etait l'inspecteur des
+Beaux-Arts se mit a apprecier savamment la situation qu'occuperait,
+dans la societe francaise, la marquise de Farandal.
+
+Bertin l'ecoutait, et il entrevoyait Annette dans un grand salon plein
+de lumieres, entouree de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le
+rendit jaloux.
+
+Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. Quand ils passerent
+devant la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumieres
+semblaient briller aux fenetres, derriere des fentes de rideaux. Le
+soupcon lui vint que la duchesse et son neveu avaient ete peut-etre
+invites a venir boire une tasse de the. Et une rage le crispa qui le
+fit souffrir atrocement.
+
+Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une
+contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix
+banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit
+autour d'eux.
+
+Quand ils arriverent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre:
+
+--Entrez-vous? demanda Bertin.
+
+--Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.
+
+--Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder.
+
+--Non. Vrai. Il est trop tard!
+
+La pensee de rester seul, apres les secousses qu'il venait encore de
+supporter, emplit d'horreur l'ame d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il
+le garderait.
+
+--Montez donc, je vais vous faire choisir une etude que je veux vous
+offrir depuis longtemps.
+
+L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante,
+et que la memoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion.
+En sa qualite d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possedait une galerie
+collectionnee avec adresse.
+
+--Je vous suis, dit-il.
+
+Ils entrerent.
+
+Le valet de chambre reveille apporta des grogs; et la conversation
+se traina sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des
+etudes en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux;
+et Musadieu hesitait, trouble par la lumiere du gaz qui le trompait
+sur les tonalites. A la fin il choisit un groupe de petites filles
+dansant a la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut
+s'en aller en emportant son cadeau.
+
+--Je le ferai deposer chez vous, disait le peintre.
+
+--Non, j'aime mieux l'avoir ce soir meme pour l'admirer avant de me
+mettre au lit.
+
+Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore
+une fois dans son hotel, cette prison de ses souvenirs et de sa
+douloureuse agitation.
+
+Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le the et
+les journaux, il trouva son maitre assis dans son lit, si pale qu'il
+eut peur.
+
+--Monsieur est indispose? dit-il.
+
+--Ce n'est rien, un peu de migraine.
+
+--Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose?
+
+--Non. Quel temps fait-il?
+
+--Il pleut, monsieur.
+
+--Bien. Cela suffit.
+
+L'homme, ayant depose sur la petite table ordinaire le service a the
+et les feuilles publiques, s'en alla.
+
+Olivier prit le _Figaro_ et l'ouvrit. L'article de tete etait
+intitule: "_Peinture moderne_." C'etait un eloge dithyrambique de
+quatre ou cinq jeunes peintres qui, doues de reelles qualites de
+coloristes et les exagerant pour l'effet, avaient la pretention d'etre
+des revolutionnaires et des renovateurs de genie.
+
+Comme tous les aines, Bertin se fachait contre ces nouveaux venus,
+s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit
+donc a lire cet article avec le commencement de colere dont tressaille
+vite un coeur enerve, puis, en jetant les yeux plus bas, il apercut
+son nom; et ces quelques mots, a la fin d'une phrase, le frapperent
+comme un coup de poing en pleine poitrine: "l'Art demode d'Olivier
+Bertin...."
+
+Il avait toujours ete sensible a la critique et sensible aux eloges,
+mais au fond de sa conscience, malgre sa vanite legitime, il souffrait
+plus d'etre conteste qu'il ne jouissait d'etre loue, par suite de
+l'inquietude sur lui-meme que ses hesitations avaient toujours
+nourrie. Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups
+d'encensoir avaient ete si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier
+les coups d'epingle. Aujourd'hui, devant la poussee incessante des
+nouveaux artistes et des nouveaux admirateurs, les felicitations
+devenaient plus rares et le denigrement plus accuse. Il se sentait
+enregimente dans le bataillon des vieux peintres de talent que
+les jeunes ne traitent point en maitres; et, comme il etait aussi
+intelligent que perspicace, il souffrait a present des moindres
+insinuations autant que des attaques directes.
+
+Jamais pourtant aucune blessure a son orgueil d'artiste ne l'avait
+fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l'article, pour
+le comprendre en ces moindres nuances. Ils etaient jetes au panier,
+quelques confreres et lui, avec une outrageante desinvolture; et il se
+leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les levres: "l'Art
+demode d'Olivier Bertin."
+
+Jamais pareille tristesse, pareil decouragement pareille sensation de
+la fin de tout, de la fin de son etre physique et son etre pensant,
+ne l'avaient jete dans une detresse d'ame aussi desesperee. Il resta
+jusqu'a deux heures dans un fauteuil, devant la cheminee, les jambes
+allongees vers le feu, n'ayant plus la force de remuer, de faire quoi
+que ce soit. Puis le besoin d'etre console se leva en lui, le besoin
+de serrer des mains devouees, de voir des yeux fideles, d'etre plaint,
+secouru, caresse par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours,
+chez la comtesse.
+
+Quand il entra, Annette etait seule au salon, debout, le dos tourne,
+ecrivant vivement l'adresse d'une lettre. Sur la table, a cote d'elle
+etait deploye le _Figaro_. Bertin vit le journal en meme temps que
+la jeune fille et demeura eperdu, n'osant plus avancer! Oh! si elle
+l'avait lu! Elle se retourna et preoccupee, pressee, l'esprit hante
+par des soucis de femme, elle lui dit:
+
+--Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous m'excuserez si je vous
+quitte. J'ai la couturiere en haut qui me reclame. Vous comprenez,
+la couturiere, au moment d'un mariage, c'est important. Je vais vous
+preter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j'ai besoin
+d'elle, je vous la ferai redemander pendant quelques minutes.
+
+Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hate.
+
+Ce depart brusque, sans un mot d'affection, sans un regard attendri
+pour lui, qui l'aimait tant ... tant ... le laissa bouleverse. Son
+oeil alors s'arreta de nouveau sur le _Figaro_; et il pensa: "Elle l'a
+lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis
+plus rien pour elle."
+
+Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le
+souffleter. Puis il se dit: "Peut-etre ne l'a-t-elle pas lu tout de
+meme. Elle est si preoccupee aujourd'hui. Mais on en parlera devant
+elle, ce soir, au diner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de
+le lire!"
+
+Par un mouvement spontane, presque irreflechi il avait pris le numero,
+l'avait ferme, plie, et glisse dans sa poche avec une prestesse de
+voleur.
+
+La comtesse entrait. Des qu'elle vit la figure livide et convulsee
+d'Olivier, elle devina qu'il touchait aux limites de la souffrance.
+
+Elle eut un elan vers lui, un elan de toute sa pauvre ame si dechiree
+aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-meme. Lui jetant ses
+mains sur les epaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit:
+
+--Oh! que vous etes malheureux!
+
+Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouee de spasmes, il
+balbutia:
+
+--Oui ... oui ... oui!
+
+Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraina dans le coin le plus
+sombre du salon, vers deux fauteuils caches par un petit paravent de
+soie ancienne. Ils s'y assirent derriere cette fine muraille brodee,
+voiles aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.
+
+Elle reprit, le plaignant surtout, navree par cette douleur:
+
+--Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! Il appuya sa tete blanche
+sur l'epaule de son amie.
+
+--Plus que vous ne croyez! dit-il.
+
+Elle murmura, si tristement:
+
+--Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela naitre et grandir!
+
+Il repondit, comme si elle l'eut accuse:
+
+--Ce n'est pas ma faute, Any.
+
+--Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ...
+
+Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des
+yeux d'Olivier, ou elle trouva une larme amere.
+
+Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de
+desespoir, et elle repeta plusieurs fois:
+
+--Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ...
+
+Puis apres un moment de silence, elle ajouta:
+
+--C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas vieilli. Je sens le mien
+si vivant!
+
+Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant
+l'etranglaient. Elle ecoutait, contre elle, les suffocations dans sa
+poitrine. Alors ressaisie par l'angoisse egoiste d'amour qui, depuis
+si longtemps, la rongeait, elle dit avec l'accent dechirant dont on
+constate un horrible malheur:
+
+--Dieu! comme vous l'aimez!
+
+Il avoua encore une fois:
+
+--Ah! oui, je l'aime!
+
+Elle songea quelques instants, et reprit:
+
+--Vous ne m'avez jamais aimee ainsi, moi?
+
+Il ne nia point, car il traversait une de ces heures ou on dit toute
+la verite, et il murmura:
+
+--Non, j'etais trop jeune, alors!
+
+Elle fut surprise.
+
+--Trop jeune? Pourquoi?
+
+--Parce que la vie etait trop douce. C'est a nos ages seulement qu'on
+aime en desesperes.
+
+Elle demanda:
+
+--Ce que vous eprouvez pres d'elle ressemble-t-il a ce que vous
+eprouviez pres de moi?
+
+--Oui et non ... et c'est pourtant presque la meme chose. Je vous ai
+aimee autant qu'on peut aimer une femme. Elle, je l'aime comme
+vous, puisque c'est vous; mais cet amour est devenu quelque chose
+d'irresistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis a
+lui comme une maison qui brule est au feu!
+
+Elle sentit sa pitie sechee sous un souffle de jalousie, et prenant
+une voix consolante:
+
+--Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle sera mariee et partira. En
+ne la voyant plus, vous vous guerirez, sans doute.
+
+Il remua la tete.
+
+--Oh! je suis bien perdu, perdu!
+
+--Mais non, mais non! Vous serez trois mois sans la voir. Cela
+suffira. Il vous a bien suffi de trois mois pour l'aimer plus que moi,
+que vous connaissez depuis douze ans.
+
+Alors il l'implora dans son infinie detresse.
+
+--Any, ne m'abandonnez pas?
+
+--Que puis-je faire, mon ami?
+
+--Ne me laissez pas seul.
+
+--J'irai vous voir autant que vous voudrez.
+
+--Non. Gardez-moi ici, le plus possible.
+
+--Vous seriez pres d'elle.
+
+--Et pres de vous.
+
+--Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage.
+
+--Oh! Any!
+
+--Ou, du moins, tres peu.
+
+--Puis-je rester ici, ce soir?
+
+--Non, pas dans l'etat ou vous etes. Il faut vous distraire, aller au
+cercle, au theatre, n'importe ou, mais pas rester ici.
+
+--Je vous en prie.
+
+--Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai a diner des gens dont
+la presence vous agiterait encore.
+
+--La duchesse? et ... lui? ...
+
+--Oui.
+
+--Mais j'ai passe la soiree d'hier avec eux.
+
+--Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.
+
+--Je vous promets d'etre calme.
+
+--Non, c'est impossible.
+
+--Alors, je m'en vais.
+
+--Qui vous presse tant?
+
+--J'ai besoin de marcher.
+
+--C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'a la nuit, tuez-vous de
+fatigue et puis couchez-vous!
+
+Il s'etait leve.
+
+--Adieu, Any.
+
+--Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. Voulez-vous que
+je fasse une grosse imprudence, comme autrefois, que je feigne de
+dejeuner ici, a midi, et que je dejeune avec vous a une heure un
+quart.
+
+--Oui, je veux bien. Vous etes bonne!
+
+--C'est que je vous aime.
+
+--Moi aussi, je vous aime.
+
+--Oh! ne parlez plus de cela.
+
+--Adieu, Any.
+
+--Adieu, cher ami. A demain.
+
+--Adieu.
+
+Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui baisa les tempes,
+puis le coin des levres. Il avait maintenant les yeux secs, l'air
+resolu. Au moment de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entiere
+dans ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il semblait boire,
+aspirer en elle tout l'amour qu'elle avait pour lui.
+
+Et il s'en alla tres vite, sans se retourner.
+
+Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un siege et sanglota.
+Elle serait restee ainsi jusqu'a la nuit, si Annette, soudain, n'etait
+venue la chercher. La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux
+rouges, lui repondit:
+
+--J'ai un tout petit mot a ecrire, mon enfant. Remonte, et je te suis
+dans une seconde.
+
+Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du trousseau.
+
+La duchesse et son neveu dinaient chez les Guilleroy, en famille.
+
+On venait de se mettre a table et on parlait encore de la
+representation de la veille, quand le maitre d'hotel entra, apportant
+trois enormes bouquets.
+
+Mme de Mortemain s'etonna.
+
+--Mon Dieu, qu'est-ce que cela?
+
+Annette s'ecria:
+
+--Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous les envoyer?
+
+Sa mere repondit:
+
+--Olivier Bertin, sans doute.
+
+Depuis son depart, elle pensait a lui. Il lui avait paru si sombre,
+si tragique, elle voyait si clairement son malheur sans issue, elle
+ressentait si atrocement le contre-coup de cette douleur, elle
+l'aimait tant, si tendrement, si completement, qu'elle avait le coeur
+ecrase sous des pressentiments lugubres.
+
+Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois cartes du peintre.
+Il avait ecrit sur chacune, au crayon, les noms de la comtesse, de la
+duchesse et d'Annette.
+
+Mme de Mortemain demanda:
+
+--Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? Je lui ai trouve hier
+bien mauvaise mine.
+
+Et Mme de Guilleroy reprit:
+
+--Oui, il m'inquiete un peu, bien qu'il ne se plaigne pas.
+
+Son mari ajouta:
+
+--Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit meme ferme en ce
+moment. Je crois d'ailleurs que les celibataires tombent tout d'un
+coup. Ils ont des chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet,
+beaucoup change.
+
+La comtesse soupira:
+
+--Oh oui!
+
+Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette pour dire:
+
+--Il y avait un article bien desagreable pour lui dans le _Figaro_ de
+ce matin.
+
+Toute attaque, toute critique, toute allusion defavorable au talent de
+son ami, jetaient la comtesse hors d'elle.
+
+--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas a
+s'occuper de pareilles grossieretes.
+
+Guilleroy s'etonnait:
+
+--Tiens, un article desagreable pour Olivier; mais je ne l'ai pas lu.
+A quelle page?
+
+Le marquis le renseigna.
+
+--A la premiere, en tete, avec ce titre: "Peinture moderne."
+
+Et le depute cessa de s'etonner.
+
+--Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il s'agissait de peinture.
+
+On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors de la politique et de
+l'agriculture, M. de Guilleroy ne s'interessait pas a grand'chose.
+
+Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, jusqu'a ce qu'on
+entrat au salon pour prendre le cafe. La comtesse n'ecoutait pas,
+repondait a peine, poursuivie par le souci de ce que pouvait faire
+Olivier. Ou etait-il? Ou avait-il dine? Ou trainait-il en ce moment
+son inguerissable coeur? Elle sentait maintenant un regret cuisant de
+l'avoir laisse partir, de ne l'avoir point garde; et elle le devinait
+rodant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, fuyant sous le
+chagrin.
+
+Jusqu'a l'heure du depart de la duchesse et de son neveu, elle ne
+parla guere, fouettee par des craintes vagues et superstitieuses, puis
+elle se mit au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, pensant
+a lui!
+
+Un temps tres long s'etait ecoule quand elle crut entendre sonner le
+timbre de l'appartement. Elle tressaillit, s'assit, ecouta. Pour la
+seconde fois, le tintement vibrant eclata dans la nuit.
+
+Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa le bouton
+electrique qui devait reveiller sa femme de chambre. Puis, une bougie
+a la main, elle courut au vestibule.
+
+A travers la porte elle demanda:
+
+--Qui est la?
+
+Une voix inconnue repondit:
+
+--C'est une lettre.
+
+--Une lettre, de qui?
+
+--D'un medecin.
+
+--Quel medecin?
+
+--Je ne sais pas, c'est pour un accident.
+
+N'hesitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face d'un cocher de
+fiacre au chapeau cire. Il tenait a la main un papier qu'il lui
+presenta. Elle lut: "Tres urgent--Monsieur le comte de Guilleroy--".
+
+L'ecriture etait inconnue.
+
+--Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et attendez-moi.
+
+Devant la chambre de son mari, son coeur se mit a battre si fort
+qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle heurta le bois avec le metal de son
+bougeoir. Le comte dormait et n'entendait pas.
+
+Alors, impatiente, enervee, elle lanca des coups de pied et elle
+entendit une voix pleine de sommeil qui demandait:
+
+--Qui est la? quelle heure est-il?
+
+Elle repondit:
+
+--C'est moi. J'ai a vous remettre une lettre urgente apportee par un
+cocher. Il y a un accident.
+
+Il balbutia du fond de ses rideaux:
+
+--Attendez, je me leve. J'arrive.
+
+Et, au bout d'une minute, il se montra en robe de chambre. En meme
+temps que lui, deux domestiques accouraient, reveilles par les
+sonneries. Ils etaient effares, ahuris, ayant apercu dans la salle a
+manger un etranger assis sur une chaise.
+
+Le comte avait pris la lettre et la retournait dans ses doigts en
+murmurant:
+
+--Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.
+
+Elle dit fievreuse:
+
+--Mais lisez donc!
+
+Il dechira l'enveloppe, deplia le papier, poussa une exclamation de
+stupeur, puis regarda sa femme avec des yeux effares.
+
+--Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.
+
+Il balbutia, pouvant a peine parler, tant son emotion etait vive.
+
+--Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin est tombe
+sous une voiture.
+
+Elle cria:
+
+--Mort!
+
+--Non, non, dit-il, voyez vous-meme.
+
+Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, et elle lut:
+
+"Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'eminent
+artiste, M. Olivier Bertin, a ete renverse par un omnibus, dont la
+roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les
+suites probables de cet accident, qui peut n'etre pas grave comme
+il peut avoir un denouement fatal immediat, M. Bertin vous prie
+instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir
+sur l'heure. J'espere, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous
+voudrez bien vous rendre au desir de notre ami commun, qui peut avoir
+cesse de vivre avant le jour.
+
+"Dr DE RIVIL."
+
+La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins
+d'epouvante. Puis soudain elle recut, comme un choc electrique, une
+secousse de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux heures
+terribles, les plus vaillants des etres.
+
+Se tournant vers sa domestique:
+
+--Vite, je vais m'habiller!
+
+La femme de chambre demanda:
+
+--Qu'est-ce que Madame veut mettre?
+
+--Peu m'importe. Ce que vous voudrez.
+
+--Jacques, reprit-elle ensuite, soyez pret dans cinq minutes.
+
+En retournant chez elle, l'ame bouleversee, elle apercut le cocher,
+qui attendait toujours, et lui dit:
+
+--Vous avez votre voiture?
+
+--Oui, Madame?
+
+--C'est bien, nous la prendrons.
+
+Puis elle courut vers sa chambre.
+
+Follement, avec des mouvements precipites, elle jetait sur elle,
+accrochait, agrafait, nouait, attachait au hasard ses vetements, puis,
+devant sa glace, elle releva et tordit ses cheveux a la diable, en
+regardant, sans y songer cette fois, son visage pale et ses yeux
+hagards dans le miroir.
+
+Quand elle eut son manteau sur les epaules, elle se precipita
+vers l'appartement de son mari, qui n'etait pas encore pret. Elle
+l'entraina:
+
+--Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut mourir.
+
+Le comte, effare, la suivit en trebuchant, tatant de ses pieds
+l'escalier obscur, cherchant a distinguer les marches pour ne point
+tomber.
+
+Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait si fort que
+ses dents s'entre-choquaient, et elle voyait par la portiere fuir les
+becs de gaz voiles de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard
+etait desert, la nuit sinistre. Ils trouverent, en arrivant, la porte
+du peintre demeuree ouverte, la loge du concierge eclairee et vide.
+
+Sur le haut de l'escalier le medecin, le docteur de Rivil, un petit
+homme grisonnant, court, rond, tres soigne, tres poli, vint a leur
+rencontre. Il fit a la comtesse un grand salut, puis tendit la main au
+comte.
+
+Elle lui demanda en haletant comme si la montee des marches eut epuise
+tout le souffle de sa gorge:
+
+--Eh bien, docteur?
+
+--Eh bien, Madame, j'espere que ce sera moins grave que je n'avais cru
+au premier moment.
+
+Elle s'ecria:
+
+--Il ne mourra point?
+
+--Non. Du moins je le crois pas.
+
+--En repondez-vous?
+
+--Non. Je dis seulement que j'espere me trouver en presence d'une
+simple contusion abdominale sans lesions internes.
+
+--Qu'appelez-vous des lesions?
+
+--Des dechirures.
+
+--Comment savez-vous qu'il n'en a pas?
+
+--Je le suppose.
+
+--Et s'il en avait?
+
+--Oh! alors, ce serait grave!
+
+--Il en pourrait mourir?
+
+--Oui.
+
+--Tres vite?
+
+--Tres vite. En quelques minutes ou meme en quelques secondes. Mais,
+rassurez-vous, Madame, je suis convaincu qu'il sera gueri dans quinze
+jours.
+
+Elle avait ecoute, avec une attention profonde, pour tout savoir, pour
+tout comprendre.
+
+Elle reprit:
+
+--Quelle dechirure pourrait-il avoir?
+
+--Une dechirure du foie par exemple.
+
+--Ce serait tres dangereux?
+
+--Oui ... mais je serais surpris s'il survenait une complication
+maintenant. Entrons pres de lui. Cela lui fera du bien, car il vous
+attend avec une grande impatience.
+
+Ce qu'elle vit d'abord, en penetrant dans la chambre, ce fut une tete
+bleme sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer
+l'eclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres; et, dans
+cette face livide, la comtesse apercut deux yeux qui la regardaient
+venir.
+
+Tout son courage, toute son energie, toute sa resolution tomberent,
+tant cette figure creuse et decomposee etait celle d'un moribond.
+Lui, qu'elle avait vu tout a l'heure, il etait devenu cette chose, ce
+spectre! Elle murmura entre ses levres: "Oh! mon Dieu!" et elle se mit
+a marcher vers lui, palpitante d'horreur.
+
+Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la grimace de cette
+tentative etait effrayante.
+
+Quand elle fut tout pres du lit, elle posa ses deux mains, doucement,
+sur celle d'Olivier allongee pres du corps, et elle balbutia:
+
+--Oh! mon pauvre ami.
+
+--Ce n'est rien,--dit-il tout bas, sans remuer la tete.
+
+Elle le contemplait maintenant, eperdue de ce changement. Il etait si
+pale qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses
+joues caves paraissaient aspirees a l'interieur du visage, et ses yeux
+aussi etaient rentres comme si quelque fil les tirait en dedans.
+
+Il vit bien la terreur de son amie et soupira:
+
+--Me voici dans un bel etat.
+
+Elle dit, en le regardant toujours fixement:
+
+--Comment cela est-il arrive?
+
+Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par
+moments, tressaillait de secousses nerveuses.
+
+--Je n'ai pas regarde autour de moi ... je pensais a autre chose ... a
+toute autre chose ... oh! oui ... et un omnibus m'a renverse et passe
+sur le ventre ...
+
+En l'ecoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, soulevee
+d'epouvante:
+
+--Est-ce que vous avez saigne?
+
+--Non. Je suis seulement un peu meurtri ... un peu ecrase.
+
+Elle demanda:
+
+--Ou cela a-t-il eu lieu?
+
+Il repondit tout bas:
+
+--Je ne sais pas trop. C'etait fort loin.
+
+Le medecin roulait un fauteuil ou la comtesse s'affaissa. Le comte
+restait debout au pied du lit, repetant entre ses dents:
+
+--Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... quel affreux malheur!
+
+Et il eprouvait vraiment un grand chagrin, car il aimait beaucoup
+Olivier.
+
+La comtesse reprit:
+
+--Mais, ou cela est-il arrive?
+
+Le medecin repondit:
+
+--Je n'en sais trop rien moi-meme, ou plutot je n'y comprends rien.
+C'est aux Gobelins, presque hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre,
+qui l'a ramene, m'a affirme l'avoir pris dans une pharmacie de ce
+quartier-la, ou on l'avait porte, a neuf heures du soir!
+
+Puis se penchant vers Olivier:
+
+--Est-ce vrai que l'accident a eu lieu pres des Gobelins?
+
+Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, puis murmura:
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Mais ou alliez-vous?
+
+--Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!
+
+Un gemissement qu'elle ne put retenir sortit des levres de la
+comtesse; puis, apres une suffocation qui la laissa quelques secondes
+sans haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les
+yeux et se mit a pleurer affreusement.
+
+Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolerable, d'accablant,
+venait de tomber sur son coeur: le remords de n'avoir pas garde
+Olivier chez elle, de l'avoir chasse, jete a la rue ou il avait roule,
+ivre de chagrin, sous cette voiture.
+
+Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait a present:
+
+--Ne pleurez pas. Ca me dechire.
+
+Par une tension formidable de volonte, elle cessa de sangloter,
+decouvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une
+crispation remuat son visage, ou des larmes continuaient a couler,
+lentement.
+
+Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap
+du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait la d'autres
+personnes, et leur regard portait d'un coeur a l'autre une emotion
+surhumaine.
+
+C'etait entre eux, rapide, muette et terrible, l'evocation de tous
+leurs souvenirs, de toute leur tendresse ecrasee aussi, de tout ce
+qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et
+confondu en leur vie, dans cet entrainement qui les donna l'un a
+l'autre.
+
+Ils se regardaient, et le besoin de se parler, d'entendre ces mille
+choses intimes, si tristes, qu'ils avaient encore a se dire, leur
+montait aux levres, irresistible. Elle sentit qu'il lui fallait, a
+tout prix, eloigner ces deux hommes qu'elle avait derriere elle,
+qu'elle devait trouver un moyen, une ruse, une inspiration, elle,
+la femme feconde en ressources. Et elle se mit a y songer, les yeux
+toujours fixes sur Olivier.
+
+Son mari et le docteur causaient a voix basse. Il etait question des
+soins a donner.
+
+Tournant la tete, elle dit au medecin:
+
+--Avez-vous amene une garde?
+
+--Non. Je prefere envoyer un interne qui pourra mieux surveiller la
+situation.
+
+--Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais trop de soins.
+Pouvez-vous les avoir cette nuit meme, car je ne pense pas que vous
+restiez jusqu'au matin?
+
+--En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis quatre heures deja.
+
+--Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde et l'interne?
+
+--C'est assez difficile, au milieu de la nuit. Enfin, je vais essayer.
+
+--Il le faut.
+
+--Ils vont peut-etre promettre, mais viendront-ils?
+
+--Mon mari vous accompagnera et les ramenera de gre ou de force.
+
+--Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.
+
+--Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de defi, de protestation
+indignee contre toute resistance a sa volonte. Puis elle exposa,
+avec cette autorite de parole a laquelle on ne replique point, les
+necessites de la situation. Il fallait qu'on eut, avant une heure,
+l'interne et la garde, afin de prevenir tous les accidents. Pour les
+avoir, il fallait que quelqu'un les prit au lit et les amenat. Son
+mari seul pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait aupres
+du malade, elle, dont c'etait le devoir et le droit. Elle remplissait
+simplement son role d'amie, son role de femme. D'ailleurs, elle le
+voulait ainsi et personne ne l'en pourrait dissuader.
+
+Son raisonnement etait sense. Il en fallait bien convenir, et on se
+decida a le suivre.
+
+Elle s'etait levee, tout entiere a cette pensee de leur depart, ayant
+hate de les sentir loin et de rester seule. Maintenant, afin de ne
+point commettre de maladresse pendant leur absence, elle ecoutait, en
+cherchant a bien comprendre, a tout retenir, a ne rien oublier, les
+recommandations du medecin. Le valet de chambre du peintre, debout
+a cote d'elle, ecoutait aussi, et, derriere lui, sa femme, la
+cuisiniere, qui avait aide pendant les premiers pansements, indiquait
+par des signes de tete qu'elle avait egalement compris. Quand la
+comtesse eut recite comme une lecon toutes ces instructions, elle
+pressa les deux hommes de s'en aller, en repetant a son mari:
+
+--Revenez vite, surtout, revenez vite.
+
+--Je vous emmene dans mon coupe, disait le docteur au comte. Il vous
+ramenera plus rapidement. Vous serez ici dans une heure.
+
+Avant de partir, le medecin examina de nouveau longuement le blesse,
+afin de s'assurer que son etat demeurait satisfaisant.
+
+Guilleroy hesitait encore. Il disait:
+
+--Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous faisons la?
+
+--Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que de repos et de calme.
+Madame de Guilleroy voudra bien ne pas le laisser parler et lui parler
+le moins possible.
+
+La comtesse fut atterree, et reprit:
+
+--Alors il ne faut pas lui parler?
+
+--Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et demeurez pres de lui. Il ne
+se sentira pas seul et s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de
+fatigue de parole ou meme de pensee. Je serai ici vers neuf heures du
+matin. Adieu, Madame, je vous presente mes respects.
+
+Il s'en alla en saluant profondement, suivi par le comte qui repetait:
+
+--Ne vous tourmentez pas, ma chere. Avant une heure je serai de retour
+et vous pourrez rentrer chez nous.
+
+Lorsqu'ils furent partis, elle ecouta le bruit de la porte d'en bas
+qu'on refermait, puis le roulement du coupe s'eloignant dans la rue.
+
+Le domestique et la cuisiniere etaient demeures dans la chambre,
+attendant des ordres. La comtesse les congedia.
+
+--Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai besoin de quelque
+chose.
+
+Ils s'en allerent aussi et elle demeura seule aupres de lui.
+
+Elle etait revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les
+deux bords de l'oreiller, des deux cotes de cette tete cherie, elle
+se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si pres du visage
+qu'elle semblait lui souffler les mots sur la peau:
+
+--C'est vous qui vous etes jete sous cette voiture?
+
+Il repondit en essayant toujours de sourire:
+
+--Non, c'est elle qui s'est jetee sur moi.
+
+--Ce n'est pas vrai, c'est vous.
+
+--Non, je vous affirme que c'est elle.
+
+Apres quelques instants de silence, de ces instants ou les ames
+semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura:
+
+--Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous ai laisse partir, que
+je ne vous ai pas garde!
+
+Il repondit avec conviction:
+
+--Cela me serait arrive tout de meme, un jour ou l'autre.
+
+Ils se regarderent encore, cherchant a voir leurs plus secretes
+pensees. Il reprit:
+
+--Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop.
+
+Elle balbutia:
+
+--Vous souffrez beaucoup?
+
+--Oh! oui.
+
+Se penchant un peu plus, elle affleura son front, puis ses yeux, puis
+ses joues de baisers lents, legers, delicats comme des soins. Elle le
+touchait a peine du bout des levres, avec ce petit bruit de souffle
+que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps, tres
+longtemps, il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et menues
+caresses qui semblait l'apaiser, le rafraichir, car son visage
+contracte tressaillait moins qu'auparavant.
+
+Puis il dit:
+
+--Any?
+
+Elle cessa de le baiser pour entendre.
+
+--Quoi! mon ami.
+
+--Il faut que vous me fassiez une promesse.
+
+--Je vous promets tout ce que vous voudrez.
+
+--Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amenerez
+Annette, une fois, rien qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir
+sans l'avoir revue ... Songez que ... demain... a cette heure-ci ...
+j'aurai peut-etre ... j'aurai sans doute ferme les yeux pour toujours ...
+et que je ne vous verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni
+elle ...
+
+Elle l'arreta, le coeur dechire:
+
+--Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous promets de
+l'amener.
+
+--Vous le jurez?
+
+--Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne parlez plus. Vous me
+faites un mal affreux ... taisez-vous.
+
+Il eut une convulsion rapide de tous les traits; puis, quand elle fut
+passee, il dit:
+
+--Si nous n'avons plus que quelques moments a rester ensemble, ne les
+perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant
+aimee ...
+
+Elle soupira:
+
+--Et moi ... comme je vous aime toujours.
+
+Il dit encore:
+
+--Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont ete
+durs ... Ce n'est point votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la
+vie parfois est triste ... et comme il est difficile de mourir! ...
+
+--Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ...
+
+Il continuait, sans l'ecouter:
+
+--J'aurais ete un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre
+fille....
+
+--Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... Il semblait songer,
+plutot que lui parler.
+
+--Ah! celui qui a invente cette existence et fait les hommes a ete
+bien aveugle, ou bien mechant.
+
+--Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez jamais aimee,
+taisez-vous ... ne parlez plus ainsi.
+
+Il la contempla, penchee sur lui, si livide elle-meme qu'elle avait
+l'air aussi d'une mourante, et il se tut.
+
+Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit
+sa main etendue sur le drap:
+
+--Maintenant, je vous defends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et
+pensez a moi comme je pense a vous.
+
+Ils recommencerent a se regarder, immobiles, joints l'un a l'autre
+par le contact brulant de leurs chairs. Elle serrait, par petites
+secousses, cette main fievreuse qu'elle tenait, et il repondait a ces
+appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur
+disait quelque chose, evoquait une parcelle de leur passe fini,
+remuait dans leur memoire les souvenirs stagnants de leur tendresse.
+Chacune d'elles etait une question secrete, chacune d'elles etait une
+reponse mysterieuse, tristes questions et tristes reponses, ces "vous
+en souvient-il?" d'un vieil amour.
+
+Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui serait peut-etre le
+dernier, remontaient a travers les ans toute l'histoire de leur
+passion; et on n'entendait plus dans la chambre que le crepitement du
+feu.
+
+Il dit tout a coup, comme au sortir d'un reve, avec un sursaut de
+terreur:
+
+--Vos lettres!
+
+Elle demanda:
+
+--Quoi? mes lettres?
+
+--J'aurais pu mourir sans les avoir detruites.
+
+Elle s'ecria:
+
+--Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. Qu'on les trouve et qu'on
+les lise, je m'en moque!
+
+Il repondit:
+
+--Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon
+secretaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre
+et les jeter au feu.
+
+Elle ne bougeait point et restait crispee, comme s'il lui eut
+conseille une lachete.
+
+Il reprit:
+
+--Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me
+tourmenter, m'enerver, m'affoler. Songez qu'elles tomberaient entre
+les mains de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... ou meme
+de votre mari ... Je ne veux pas ...
+
+Elle se leva, hesitant encore et repetant:
+
+--Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me semble que vous allez
+me faire bruler nos deux coeurs.
+
+Il suppliait, le visage decompose par l'angoisse.
+
+Le voyant souffrir ainsi, elle se resigna, et marcha vers le meuble.
+En ouvrant le tiroir, elle l'apercut plein jusqu'aux bords d'une
+couche epaisse de lettres entassees les unes sur les autres; et elle
+reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes de l'adresse
+qu'elle avait si souvent ecrites. Elle les savait, ces deux lignes--un
+nom d'homme, un nom de rue--autant que son propre nom, autant qu'on
+peut savoir les quelques mots qui vous ont represente dans la vie
+toute l'esperance et tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites
+choses carrees qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire de son
+amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher d'elle pour le lui donner,
+avec un peu d'encre, sur du papier blanc.
+
+Il avait essaye de tourner sa tete sur l'oreiller afin de la regarder,
+et il dit encore une fois:
+
+--Brulez-les bien vite.
+
+Alors, elle en prit deux poignees et les garda quelques instants dans
+ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant
+il y avait des choses diverses la dedans, en ce moment, de choses
+finies, si douces, senties, revees. C'etait l'ame de son ame, le coeur
+de son coeur, l'essence de son etre aimant qu'elle tenait la; et elle
+se rappelait avec quel delire elle en avait griffonne quelques-unes,
+avec quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d'adorer quelqu'un,
+et de le dire.
+
+Olivier repeta:
+
+--Brulez, brulez-les, Any.
+
+D'un meme geste de ses deux mains, elle lanca dans le foyer les deux
+paquets de papiers qui s'eparpillerent en tombant sur le bois. Puis,
+elle en saisit d'autres dans le secretaire et les jeta par-dessus, puis
+d'autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se
+relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne.
+
+Quand la cheminee fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout,
+attendant, regardant la flamme presque etouffee ramper sur les cotes
+de cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par les bords,
+rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s'eteignait,
+reprenait, grandissait. Ce fut bientot, tout autour de la pyramide
+blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de
+lumiere; et cette lumiere illuminant cette femme debout et cet
+homme couche, c'etait leur amour brulant, c'etait leur amour qui se
+changeait en cendres.
+
+La comtesse se retourna, et, dans la lueur eclatante de cette flambee,
+elle apercut son ami, penche, hagard, au bord du lit...
+
+Il demandait:
+
+--Tout y est?
+
+--Oui, tout.
+
+Mais avant de retourner a lui, elle jeta vers cette destruction un
+dernier regard et, sur l'amas de papiers a moitie consumes deja, qui
+se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de
+rouge. On eut dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du
+coeur meme des lettres, de chaque lettre, comme d'une blessure, et
+elles glissaient doucement vers la flamme en laissant une trainee de
+pourpre.
+
+La comtesse recut dans l'ame le choc d'un effroi surnaturel et elle
+recula comme si elle eut regarde assassiner quelqu'un, puis elle
+comprit, elle comprit tout a coup qu'elle venait de voir simplement la
+cire des cachets qui fondait.
+
+Alors, elle retourna vers le blesse et, soulevant doucement sa tete,
+la remit avec precaution au centre de l'oreiller. Mais il avait
+remue, et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage
+tiraille par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir
+qu'elle etait la.
+
+Elle attendait qu'il se calmat un peu, qu'il levat son regard
+obstinement ferme, qu'il put lui dire encore une parole.
+
+Elle demanda, enfin:
+
+--Tous souffrez beaucoup?
+
+Il ne repondit pas.
+
+Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer
+a la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux eperdus, des
+yeux fous.
+
+Elle repeta terrifiee:
+
+--Vous souffrez? ... Olivier! Repondez-moi! Voulez-vous que j'appelle ...
+faites un effort, dites-moi quelque chose! ...
+
+Elle crut entendre qu'il balbutiait:
+
+--Amenez-la ... vous me l'avez jure ...
+
+Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulsee et
+grimacante.
+
+Elle repetait:
+
+--Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? voulez-vous que
+j'appelle...
+
+Il l'avait entendue, cette fois, car il repondit:
+
+--Non ... ce n'est rien.
+
+Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout a coup dans
+une sorte d'hebetement somnolent. Esperant qu'il allait dormir, elle
+se rassit aupres du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait
+plus, le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa
+respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls,
+ses doigts s'agitaient par moments, malgre lui, avaient des secousses
+legeres, que la comtesse percevait jusqu'a la racine de ses cheveux,
+dont elle vibrait a crier. Ce n'etaient plus les petites pressions
+volontaires qui racontaient, a la place des levres fatiguees, toutes
+les tristesses de leurs coeurs, c'etaient d'inapaisables spasmes qui
+disaient seulement les tortures du corps.
+
+Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, une envie folle de
+s'en aller, de sonner, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour
+ne pas troubler son repos.
+
+Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait a travers les
+murailles; et elle ecoutait si le roulement des roues ne s'arretait
+point devant la porte, si son mari ne revenait pas la delivrer,
+l'arracher enfin a ce sinistre tete-a-tete.
+
+Comme elle essayait de degager sa main de celle d'Olivier, il la serra
+en poussant un grand soupir! Alors elle se resigna a attendre afin de
+ne point l'agiter.
+
+Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux
+bougies s'eteignirent; un meuble craqua.
+
+Dans l'hotel tout etait muet, tout semblait mort, sauf la haute
+horloge flamande de l'escalier qui, regulierement, carillonnait
+l'heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du
+Temps, en la modulant sur ses timbres divers.
+
+La comtesse immobile sentait grandir en son ame une intolerable
+terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des idees effrayantes lui
+troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts
+d'Olivier se refroidissaient dans les siens. Etait-ce vrai? Non,
+sans doute! D'ou lui etait venue cependant la sensation d'un contact
+inexprimable et glace? Elle se souleva, eperdue d'epouvante, pour
+regarder son visage.--Il etait detendu, impassible, inanime,
+indifferent a toute misere, apaise soudain par l'Eternel Oubli.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort,
+by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11450.zip b/old/11450.zip
new file mode 100644
index 0000000..a53e151
--- /dev/null
+++ b/old/11450.zip
Binary files differ