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diff --git a/old/11450-8.txt b/old/11450-8.txt new file mode 100644 index 0000000..bf890a2 --- /dev/null +++ b/old/11450-8.txt @@ -0,0 +1,10131 @@ +The Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Fort comme la mort + +Author: Guy de Maupassant + +Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450] +[Date last updated: May 18, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. This file was produced from images generously made +available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +GUY DE MAUPASSANT + + + +FORT COMME LA MORT + + +PREMIÈRE PARTIE + + +I + + +Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond. +C'était un grand carré de lumière éclatante et bleue, un trou clair +sur un infini lointain d'azur, où passaient, rapides, des vols +d'oiseaux. + +Mais à peine entrée dans la haute pièce sévère et drapée, la clarté +joyeuse du ciel s'atténuait, devenait douce, s'endormait sur les +étoffes, allait mourir dans les portières, éclairait à peine les coins +sombres où, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La +paix et le sommeil semblaient emprisonnés là dedans, la paix des +maisons d'artistes où l'âme humaine a travaillé. En ces murs que la +pensée habite, où la pensée s'agite, s'épuise en des efforts violents, +il semble que tout soit las, accablé, dès qu'elle s'apaise. Tout +semble mort après ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les +étoffes, les grands personnages inachevés sur les toiles, comme si le +logis entier avait souffert de la fatigue du maître, avait peiné avec +lui, prenant part, tous les jours, à sa lutte recommencée. Une +vague odeur engourdissante de peinture, de térébenthine et de tabac +flottait, captée par les tapis et les sièges; et aucun autre bruit ne +troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles +qui passaient sur le châssis ouvert, et la longue rumeur confuse de +Paris à peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la +montée intermittente d'un petit nuage de fumée bleue s'élevant vers le +plafond à chaque bouffée de cigarette qu'Olivier Bertin, allongé sur +son divan, soufflait lentement entre ses lèvres. + +Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un +nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce +n'était point d'ailleurs un artiste résolu et sûr de lui, mais un +inquiet dont l'inspiration indécise hésitait sans cesse entre toutes +les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les +honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait +pas encore au juste vers quel idéal il a marché. Il avait été prix de +Rome, défenseur des traditions, évocateur, après tant d'autres, des +grandes scènes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances, +il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques. +Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au rêve changeant, épris +de son art qu'il connaissait à merveille, il avait acquis, grâce à la +finesse de son esprit, des qualités d'exécution remarquables et une +grande souplesse de talent née en partie de ses hésitations et de ses +tentatives dans tous les genres. Peut-être aussi l'engouement brusque +du monde pour ses oeuvres élégantes, distinguées et correctes, +avait-il influencé sa nature en l'empêchant d'être ce qu'il serait +normalement devenu. Depuis le triomphe du début, le désir de plaire +toujours le troublait sans qu'il s'en rendît compte, modifiait +secrètement sa voie, atténuait ses convictions. Ce désir de plaire, +d'ailleurs, apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait +contribué beaucoup à sa gloire. + +L'aménité de ses manières, toutes les habitudes de sa vie, le soin +qu'il prenait de sa personne, son ancienne réputation de force et +d'adresse, d'homme d'épée et de cheval, avaient fait un cortège de +petites notoriétés à sa célébrité croissante. Après _Cléopâtre,_ la +première toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'était épris +de lui, l'avait adopté, fêté, et il était devenu soudain un de ces +brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons +se disputent, que l'Institut accueille dès leur jeunesse. Il y était +entré en conquérant avec l'approbation de la ville entière. + +La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse, +en le choyant et le caressant. + +Donc, sous l'influence de la belle journée qu'il sentait épanouie au +dehors, il cherchait un sujet poétique. Un peu engourdi d'ailleurs +par sa cigarette et son déjeuner, il rêvassait, le regard en l'air, +esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans +une allée du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord +de l'eau, toutes les fantaisies galantes où se complaisait sa pensée. +Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans +l'hallucination colorée de son oeil; et les hirondelles qui rayaient +l'espace d'un vol incessant de flèches lancées semblaient vouloir les +effacer en les biffant comme des traits de plume. + +Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient à +quelque chose qu'il avait fait déjà, toutes les femmes apparues +étaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantées son +caprice d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il était obsédé +depuis un an, d'être vidé, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir +tari son inspiration, se précisait devant cette revue de son oeuvre, +devant cette impuissance à rêver du nouveau, à découvrir de l'inconnu. + +Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets +délaissés s'il ne trouverait point quelque chose qui éveillerait une +idée en lui. + +Tout en soufflant sa fumée, il se mit à feuilleter les esquisses, les +croquis, les dessins qu'il gardait enfermés en une grande armoire +ancienne; puis, vite dégoûté de ces vaines recherches, l'esprit +meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui +courait les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant +haltère qui traînait. + +Ayant relevé de l'autre main une draperie voilant la glace qui +lui servait à contrôler la justesse des poses, à vérifier les +perspectives, à mettre à l'épreuve la vérité, et s'étant placé juste +en face, il jongla en se regardant. + +Il avait été célèbre dans les ateliers pour sa force, puis dans +le monde pour sa beauté. L'âge, maintenant, pesait sur lui, +l'alourdissait. Grand, les épaules larges, la poitrine pleine, il +avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuât à +faire des armes tous les jours et à monter à cheval avec assiduité. +La tête était restée remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que +différente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son oeil +noir sous d'épais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de +vieux soldat, était demeurée presque brune et donnait à sa figure un +rare caractère d'énergie et de fierté. + +Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait +décrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonnés, au +bout de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant +l'effort tranquille et puissant. + +Mais soudain, au fond du miroir où se reflétait l'atelier tout entier, +il vit remuer une portière, puis une tête de femme parut, rien qu'une +tête qui regardait. Une voix, derrière lui, demanda: + +--On est ici? + +Il répondit:--Présent--en se retournant. Puis jetant son haltère sur +le tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu forcée. + +Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serré la +main: + +--Vous vous exerciez, dit-elle. + +--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laissé surprendre. + +Elle rit et reprit: + +--La loge de votre concierge était vide et, comme je vous sais +toujours seul à cette heure-ci, je suis entrée sans me faire annoncer. + +Il la regardait. + +--Bigre! comme vous êtes belle. Quel chic! + +--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie? + +--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on +a le sentiment des nuances. + +Il tournait autour d'elle, tapotait l'étoffe, modifiait du bout des +doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un +couturier, ayant employé, durant toute sa vie, sa pensée d'artiste et +ses muscles d'athlète à raconter, avec la barbe mince des pinceaux, +les modes changeantes et délicates, à révéler la grâce féminine +enfermée et captive en des armures de velours et de soie ou sous la +neige des dentelles. + +Il finit par déclarer: + +--C'est très réussi. Ça vous va très bien. + +Elle se laissait admirer, contente d'être jolie et de lui plaire. + +Plus toute jeune, mais encore belle, pas très grande, un peu forte, +mais fraîche avec cet éclat qui donne à la chair de quarante ans +une saveur de maturité, elle avait l'air d'une de ces roses qui +s'épanouissent indéfiniment jusqu'à ce que, trop fleuries, elles +tombent en une heure. + +Elle gardait sous ses cheveux blonds la grâce alerte et jeune de ces +Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force +surprenante de vie, une provision inépuisable de résistance, et qui, +pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes, +soigneuses avant tout de leur corps et économes de leur santé. + +Elle leva son voile et murmura: + +--Eh bien, on ne m'embrasse pas? + +--J'ai fumé, dit-il. + +Elle fit:--Pouah.--Puis, tendant ses lèvres:--Tant pis. + +Et leurs bouches se rencontrèrent. + +Il enleva son ombrelle et la dévêtit de sa jaquette printanière, avec +des mouvements prompts et sûrs, habitués à cette manoeuvre familière. +Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec intérêt: + +--Votre mari va bien? + +--Très bien, il doit même parler à la Chambre en ce moment. + +--Ah! Sur quoi donc? + +--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme +toujours. + +Son mari, le comte de Guilleroy, député de l'Eure, s'était fait une +spécialité de toutes les questions agricoles. + +Mais ayant aperçu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait +pas, elle traversa l'atelier, en demandant: + +--Qu'est-ce que cela? + +--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Pontève. + +--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez à faire +des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop où ça +mène, ce travail-là. + +--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any. + +--Je l'espère bien. + +Elle examinait le pastel commencé en femme qui sait les questions +d'art. Elle s'éloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main, +chercha la place d'où l'esquisse était le mieux en lumière, puis elle +se déclara satisfaite. + +--Il est fort bon. Vous réussissez très bien le pastel. + +Il murmura, flatté: + +--Vous trouvez? + +--Oui, c'est un art délicat où il faut beaucoup de distinction. Ça +n'est pas fait pour les maçons de la peinture. + +Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingué, +combattait ses retours vers la simple réalité, et par des +considérations d'élégance mondaine, elle le poussait tendrement vers +un idéal de grâce un peu maniéré et factice. + +Elle demanda: + +--Comment est-elle, la princesse? + +Il dut lui donner mille détails de toute sorte, ces détails minutieux +où se complaît la curiosité jalouse et subtile des femmes, en passant +des remarques sur la toilette aux considérations sur l'esprit. + +Et soudain: + +--Est-elle coquette avec vous? + +Il rit et jura que non. + +Alors, posant ses deux mains sur les épaules du peintre, elle le +regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait frémir la +pupille ronde au milieu de l'iris bleu taché d'imperceptibles points +noirs comme des éclaboussures d'encre. + +Elle murmura de nouveau: + +--Bien vrai, elle n'est pas coquette? + +--Oh! bien vrai. + +Elle ajouta: + +--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi +maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon +pauvre ami. + +Il fut effleuré par ce léger frisson pénible qui frôle le coeur des +hommes mûrs quand on leur parle de leur âge, et il murmura: + +--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous +en ma vie, Any. + +Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit +asseoir à côté d'elle. + +--A quoi pensiez-vous? + +--Je cherche un sujet de tableau. + +--Quoi donc? + +--Je ne sais pas, puisque je cherche. + +--Qu'avez-vous fait ces jours-ci? + +Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait reçues, les dîners +et les soirées, les conversations et les potins. Ils s'intéressaient +l'un et l'autre d'ailleurs à toutes ces choses futiles et familières +de l'existence mondaine. Les petites rivalités, les liaisons connues +ou soupçonnées, les jugements tout faits, mille fois redits, mille +fois entendus, sur les mêmes personnes, les mêmes événements et les +mêmes opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve +trouble et agité qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le +monde, dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les +portes s'étaient ouvertes, elle comme femme élégante d'un député +conservateur, ils étaient exercés à ce sport de la causerie française +fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle, +vulgairement distinguée qui donne une réputation particulière et très +enviée à ceux dont la langue s'est assouplie à ce bavardage médisant. + +--Quand venez-vous dîner? demanda-t-elle tout à coup. + +--Quand vous voudrez. Dites votre jour. + +--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et +Musadieu, pour fêter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais +ne le dites pas. C'est un secret. + +--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne +l'ai pas vue depuis trois ans. + +--C'est vrai! Depuis trois ans! + +Élevée d'abord à Paris chez ses parents, Annette était devenue +l'affection dernière et passionnée de sa grand'mère, Mme Paradin, qui, +presque aveugle, demeurait toute l'année dans la propriété de son +gendre, au château de Roncières, dans l'Eure. Peu à peu, la vieille +femme avait gardé de plus en plus l'enfant près d'elle et, comme les +Guilleroy passaient presque la moitié de leur vie en ce domaine où +les appelaient sans cesse des intérêts de toute sorte, agricoles et +électoraux, on avait fini par ne plus amener à Paris, que de temps en +temps la fillette, qui préférait d'ailleurs la vie libre et remuante +de la campagne à la vie cloîtrée de la ville. + +Depuis trois ans elle n'y était même pas venue une seule fois, la +comtesse préférant l'en tenir tout à fait éloignée, afin de ne point +éveiller en elle un goût nouveau avant le jour fixé pour son +entrée dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donné là-bas deux +institutrices fort diplômées, et elle multipliait ses voyages auprès +de sa mère et de sa fille. Le séjour d'Annette au château était +d'ailleurs rendu presque nécessaire par la présence de la vieille +femme. + +Autrefois, Olivier Bertin allait chaque été passer six semaines ou +deux mois à Roncières; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient +entraîné en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravivé +son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant. + +La jeune fille, en principe, n'aurait dû revenir qu'à l'automne, mais +son père avait brusquement conçu un projet de mariage pour elle, et +il la rappelait afin qu'elle rencontrât immédiatement celui qu'il lui +destinait comme fiancé, le marquis de Farandal. Cette combinaison, +d'ailleurs, était tenue très secrète, et seul Olivier Bertin en avait +reçu la confidence de madame de Guilleroy. + +Donc il demanda: + +--Alors l'idée de votre mari est bien arrêtée? + +--Oui, je la crois même très heureuse. + +Puis ils parlèrent d'autres choses. + +Elle revint à la peinture et voulut le décider à faire un Christ. Il +résistait, jugeant qu'il y en avait déjà assez par le monde; mais elle +tenait bon, obstinée, et elle s'impatientait. + +--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensée; ce serait +très nouveau, très hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a +détaché les mains laisse échapper tout le haut du corps. Il tombe et +s'abat sur la foule qui lève les bras pour le recevoir et le soutenir. +Comprenez-vous bien? + +Oui, il comprenait; il trouvait même la conception originale, mais +il se sentait dans une veine de modernité, et, comme son amie était +étendue sur le divan, un pied tombant, chaussé d'un fin soulier, et +donnant à l'oeil la sensation de la chair à travers le bas presque +transparent, il s'écria: + +--Tenez, tenez, voilà ce qu'il faut peindre, voilà la vie: un pied de +femme au bord d'une robe! On peut mettre tout là dedans, de la vérité, +du désir, de la poésie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied +de femme, et quel mystère ensuite: la jambe cachée, perdue et devinée +sous cette étoffe! + +S'étant assis par terre, à la turque, il saisit le soulier et +l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une +petite bête remuante, surprise d'être laissée libre. + +Bertin répétait: + +--Est-ce fin, et distingué, et matériel, plus matériel que la main. +Montrez votre main, Any! + +Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en ôter un, +elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en +le retournant à la façon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras +apparut, pâle, gras, rond, dévêtu si vite qu'il fit surgir l'idée +d'une nudité complète et hardie. + +Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au bout du poignet. +Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles rosés, très +effilés, semblaient des griffes amoureuses poussées au bout de cette +mignonne patte de femme. + +Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer +les doigts comme des joujoux de chair, et il disait: + +--Quelle drôle de chose! Quelle drôle de chose! Quel gentil petit +membre, intelligent et adroit, qui exécute tout ce qu'on veut, des +livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives, +de la pâtisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure +besogne. + +Il enlevait les bagues une à une; et comme l'alliance, un fil d'or, +tombait à son tour, il murmura en souriant: + +--La loi. Saluons. + +--Bête! dit elle, un peu froissée. + +Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance française +qui mêle une apparence d'ironie aux sentiments les plus sérieux, et +souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les +distinctions subtiles des femmes, et discerner les limites des +départements sacrés, comme il disait. Elle se fâchait surtout chaque +fois qu'il parlait avec une nuance de blague familière de leur +liaison si longue qu'il affirmait être le plus bel exemple d'amour du +dix-neuvième siècle. Elle demanda, après un silence: + +--Vous nous mènerez au vernissage, Annette et moi? + +--Je crois bien. + +Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon, +dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours. + +Mais soudain, saisie peut-être par le souvenir d'une course oubliée: + +--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais. + +Il jouait rêveusement avec la chaussure légère en la tournant et la +retournant dans ses mains distraites. + +Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le +tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le +chaussa; et Mme de Guilleroy, s'étant levée, alla vers la table où +traînaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et récentes, à +côté d'un encrier de peintre où l'encre ancienne était séchée. Elle +regardait d'un oeil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour +voir dessous. + +Il dit en s'approchant d'elle: + +--Vous allez déranger mon désordre. + +Sans répondre, elle demanda: + +--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_? + +--Un Américain que je ne connais pas. + +--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_? + +--Oui. Dix mille. + +--Vous avez bien fait. C'était gentil, mais pas exceptionnel. Adieu, +cher. + +Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle +disparut sous la portière, après avoir dit, à mi-voix: + +--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez. +Vous le savez bien. Adieu. + +Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se mit +à marcher à pas lents à travers son atelier. Tout le passé de cette +liaison se déroulait devant lui. Il se rappelait les détails +lointains disparus, les recherchait en les enchaînant l'un à l'autre, +s'intéressait tout seul à cette chasse aux souvenirs. + +C'était au moment où il venait de se lever comme un astre sur +l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accaparé +toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'hôtels +magnifiques gagnés en quelques coups de pinceau. + +Bertin, après son retour de Rome, en 1864, était demeuré quelques +années sans succès et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa sa +_Cléopâtre_ et fut en quelques jours porté aux nues par la critique +et le public. En 1872, après la guerre, après que la mort d'Henri +Regnault eut fait à tous ses confrères une sorte de piédestal de +gloire, une _Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux, +bien que son exécution sagement originale le fît goûter quand même +par les académiques. En 1873, une première médaille le mit hors +concours avec sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage +en Afrique; et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit +considérer, dans le monde élégant, comme le premier portraitiste de +son époque. De ce jour, il devint le peintre chéri de la Parisienne et +des Parisiennes, l'interprète le plus adroit et le plus ingénieux de +leur grâce, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes +les femmes en vue à Paris sollicitèrent la faveur d'être reproduites +par lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher. + +Or, comme il était à la mode et faisait des visites à la façon d'un +simple homme du monde, il aperçut un jour, chez la duchesse de +Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il +entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'éblouit d'une jolie +vision de grâce et d'élégance. + +Ayant demandé son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de +Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et député, qu'elle +portait le deuil du père de son mari, qu'elle était spirituelle, très +admirée et recherchée. Il dit aussitôt, encore ému de cette apparition +qui avait séduit son oeil d'artiste: + +--Ah! en voilà une dont je ferais volontiers le portrait. + +Le mot dès le lendemain fut répété à la jeune femme, et il reçut, le +soir même, un petit billet teinté de bleu, très vaguement parfumé, +d'une écriture régulière et fine, montant un peu de gauche à droite, +et qui disait: + +«Monsieur, + +«La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que vous seriez +disposé à faire, avec ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je +vous la confierais bien volontiers si j'étais certaine que vous n'avez +point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque chose +qui puisse être reproduit et idéalisé par vous. + +«Croyez, Monsieur, à mes sentiments très distingués. + +«Anne DE GUILLEROY.» + +Il répondit en demandant quand il pourrait se présenter chez la +comtesse, et il fut très simplement invité à déjeuner le lundi +suivant. + +C'était au premier étage, boulevard Malesherbes, dans une grande et +luxueuse maison moderne. Ayant traversé un vaste salon tendu de soie +bleue à encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre +dans une sorte de boudoir à tapisseries du siècle dernier, claires +et coquettes, ces tapisseries à la Watteau, aux nuances tendres, aux +sujets gracieux, qui semblent faites, dessinées et exécutées par des +ouvriers rêvassant d'amour. + +Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si +légèrement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement +voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main +d'une façon familière. + +--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon +portrait. + +--J'en serai très heureux, Madame. + +Sa robe noire, étroite, la faisait très mince, lui donnait l'air tout +jeune, un air grave pourtant que démentait sa tête souriante, toute +éclairée par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main +une petite fille de six ans. + +Mme de Guilleroy présenta: + +--Mon mari. + +C'était un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses, +ombrées, sous la peau, par la barbe rasée. + +Il avait un peu l'air d'un prêtre ou d'un acteur, les cheveux longs +rejetés en arrière, des manières polies, et autour de la bouche deux +grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eût +dit creusés par l'habitude de parler en public. + +Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui révélait +l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait +de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi, +s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il était harcelé +de demandes. + +Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre, +qu'il amènerait dès le lendemain la comtesse à l'atelier. Il se +demandait cependant, à cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne +vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre déclara qu'il voulait +traduire la première émotion reçue et ce contraste saisissant de la +tête si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure dorée, avec le noir +austère du vêtement. + +Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec +sa fille, qu'on asseyait devant une table chargée de livres d'images. + +Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort réservé. Les femmes +du monde l'inquiétaient un peu, car il ne les connaissait guère. +Il les supposait en même temps rouées et niaises, hypocrites et +dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du +demi-monde, des aventures rapides dues à sa renommée, à son esprit +amusant, à sa taille d'athlète élégant et à sa figure énergique et brune. +Il les préférait donc et aimait avec elles les libres allures et les +libres propos, accoutumé aux moeurs faciles, drolatiques et joyeuses +des ateliers et des coulisses qu'il fréquentait. Il allait dans le +monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par vanité, y +recevait des félicitations et des commandes, y faisait la roue devant +les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne +se permettant point près d'elles les plaisanteries hardies et les +paroles poivrées, il les jugeait bégueules, et passait pour avoir bon +ton. Toutes les fois qu'une d'elles était venue poser chez lui, il +avait senti, malgré les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette +disparité de race qui empêche de confondre, bien qu'ils se mêlent, +les artistes et les mondains. Derrière les sourires et derrière +l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu factice, il +devinait l'obscure réserve mentale de l'être qui se juge d'essence +supérieure. Il en résultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des +manières plus respectueuses, presque hautaines, et à côté d'une +vanité dissimulée de parvenu traité en égal par des princes et des +princesses, une fierté d'homme qui doit à son intelligence une +situation analogue à celle donnée aux autres par leur naissance. On +disait de lui, avec une légère surprise: «Il est extrêmement bien +élevé!» Cette surprise, qui le flattait, le froissait en même temps, +car elle indiquait des frontières. + +La gravité voulue et cérémonieuse du peintre gênait un peu Mme de +Guilleroy, qui ne trouvait rien à dire à cet homme si froid, réputé +spirituel. + +Après avoir installé sa petite fille, elle venait s'asseoir sur un +fauteuil auprès de l'esquisse commencée, et elle s'efforçait, selon +la recommandation de l'artiste, de donner de l'expression à sa +physionomie. + +Vers le milieu de la quatrième séance, il cessa tout à coup de peindre +et demanda: + +--Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie? + +Elle demeura embarrassée. + +--Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question? + +--Il me faut une pensée heureuse dans ces yeux-là, et je ne l'ai pas +encore vue. + +--Eh bien, tâchez de me faire parler, j'aime beaucoup causer. + +--Vous êtes gaie? + +--Très gaie. + +--Causons, Madame. + +Il avait dit «causons, Madame» d'un ton très grave; puis, se remettant +à peindre, il tâta avec elle quelques sujets, cherchant un point sur +lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils commencèrent par échanger +leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient, puis ils +parlèrent d'eux-mêmes, ce qui est toujours la plus agréable et la plus +attachante des causeries. + +En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus à l'aise, et +Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit à raconter des +détails de sa vie d'artiste, mit en liberté ses souvenirs avec le tour +d'esprit fantaisiste qui lui était particulier. + +Accoutumée à l'esprit composé des littérateurs de salon, elle +fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses +franchement en les éclairant d'une ironie, et tout de suite elle +répliqua sur le même ton, avec une grâce fine et hardie. + +En huit jours elle l'eut conquis et séduit par cette bonne humeur, +cette franchise et cette simplicité. Il avait complètement oublié ses +préjugés contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirmé +qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant, +debout devant sa toile, avançant et reculant avec des mouvements +d'homme qui combat, il laissait couler ses pensées familières, comme +s'il eût connu depuis longtemps cette jolie femme blonde et noire, +faite de soleil et de deuil, assise devant lui, qui riait en +l'écoutant et qui lui répondait gaiement avec tant d'animation qu'elle +perdait la pose à tout moment. + +Tantôt il s'éloignait d'elle, fermait un oeil, se penchait pour bien +découvrir tout l'ensemble de son modèle, tantôt il s'approchait tout +près pour noter les moindres nuances de son visage, les plus fuyantes +expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme +de plus que l'apparence visible, cette émanation d'idéale beauté, ce +reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable +grâce propre à chacune, qui fait que celle-là sera aimée éperdument +par l'un et non par l'autre. + +Un après-midi, la petite fille vint se planter devant la toile, avec +un grand sérieux d'enfant, et demanda: + +--C'est maman, dis? + +Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatté de cet hommage naïf +à la ressemblance de son oeuvre. + +Un autre jour, comme elle paraissait très tranquille, on l'entendit +tout à coup déclarer d'une petite voix triste: + +--Maman, je m'ennuie. + +Et le peintre fut tellement ému par cette première plainte, qu'il fit +apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets à l'atelier. + +La petite Annette étonnée, contente et toujours réfléchie, les mit en +ordre avec grand soin, pour les prendre l'un après l'autre, suivant +le désir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, comme +aiment les enfants, de cette amitié animale et caressante qui les rend +si gentils et si capteurs des âmes. Mme de Guilleroy prenait goût aux +séances. Elle était fort désoeuvrée, cet hiver-là, se trouvant en +deuil; donc, le monde et les fêtes lui manquant, elle enferma dans cet +atelier tout le souci de sa vie. + +Fille d'un commerçant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis +plusieurs années, et d'une femme toujours malade que le soin de sa +santé tenait au lit six mois sur douze, elle était devenue, toute +jeune, une parfaite maîtresse de maison, sachant recevoir, sourire, +causer, discerner les gens, et distinguer ce qu'on devait dire à +chacun, tout de suite à l'aise dans la vie, clairvoyante et souple. +Quand on lui présenta comme fiancé le comte de Guilleroy, elle comprit +aussitôt les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit +sans aucune contrainte, en fille réfléchie, qui sait fort bien qu'on +ne peut tout avoir, et qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais +en chaque situation. + +Lancée dans le monde, recherchée surtout parce qu'elle était jolie et +spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans perdre +une seule fois le calme de son coeur, raisonnable comme son esprit. + +Elle était coquette, cependant, d'une coquetterie agressive et +prudente qui ne s'avançait jamais trop loin. Les compliments lui +plaisaient, les désirs éveillés la caressaient, pourvu qu'elle pût +paraître les ignorer; et quand elle s'était sentie tout un soir dans +un salon encensée par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a +accompli sa mission sur terre. Cette existence, qui durait à présent +depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraître monotone, car +elle adorait cette agitation incessante du monde, lui laissait +pourtant parfois désirer d'autres choses. Les hommes de son entourage, +avocats politiques, financiers ou gens de cercle désoeuvrés, +l'amusaient un peu comme des acteurs; et elle ne les prenait pas trop +au sérieux, bien qu'elle estimât leurs fonctions, leurs places et +leurs titres. + +Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il avait en lui de nouveau +pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier, riait de tout son +coeur, se sentait spirituelle, et lui savait gré de l'agrément qu'elle +prenait aux séances. Il lui plaisait aussi parce qu'il était beau, +fort et célèbre; aucune femme, bien qu'elles prétendent, n'étant +indifférente à la beauté physique et à la gloire. Flattée d'avoir été +remarquée par cet expert, disposée à le juger fort bien à son tour, +elle avait découvert chez lui une pensée alerte et cultivée, de la +délicatesse, de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence et une +parole colorée, qui semblait éclairer ce qu'elle exprimait. + +Une intimité rapide naquit entre eux, et la poignée de main qu'ils +se donnaient quand elle entrait semblait mêler quelque chose de leur +coeur un peu plus chaque jour. + +Alors, sans aucun calcul, sans aucune détermination réfléchie, elle +sentit croître en elle le désir naturel de le séduire, et y céda. Elle +n'avait rien prévu, rien combiné; elle fut seulement coquette, avec +plus de grâce, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous +plaît davantage que les autres; et elle mit dans toutes ses manières +avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette glu de séduction que +répand autour d'elle la femme en qui s'éveille le besoin d'être aimée. + +Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: «Je vous +trouve fort bien, Monsieur», et elle le faisait parler longtemps, pour +lui montrer, en l'écoutant avec attention, combien il lui inspirait +d'intérêt. Il cessait de peindre, s'asseyait près d'elle, et, dans +cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire, il +avait des crises de poésie, de drôlerie ou de philosophie, suivant les +jours. + +Elle s'amusait quand il était gai; quand il était profond, elle +tâchait de le suivre en ses développements, sans y parvenir toujours; +et lorsqu'elle pensait à autre chose, elle semblait l'écouter avec des +airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il +s'exaltait à la regarder l'entendre, ému d'avoir découvert une âme +fine, ouverte et docile, en qui la pensée tombait comme une graine. + +Le portrait avançait et s'annonçait fort bien, le peintre étant arrivé +à l'état d'émotion nécessaire pour découvrir toutes les qualités +de son modèle, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est +l'inspiration des vrais artistes. + +Penché vers elle, épiant tous les mouvements de sa figure, toutes les +colorations de sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les +expressions et les transparences des yeux, tous les secrets de sa +physionomie, il s'était imprégné d'elle comme une éponge se gonfle +d'eau; et transportant sur sa toile cette émanation de charme +troublant que son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une +onde, de sa pensée à son pinceau, il en demeurait étourdi, grisé comme +s'il avait bu de la grâce de femme. + +Elle le sentait s'éprendre d'elle, s'amusait à ce jeu, à cette +victoire de plus en plus certaine, et s'y animait elle-même. + +Quelque chose de nouveau donnait à son existence une saveur nouvelle, +éveillait en elle une joie mystérieuse. Quand elle entendait parler +de lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait envie de +dire,--une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux lèvres--: «Il +est amoureux de moi.» Elle était contente quand on vantait son talent, +et plus encore peut-être quand on le trouvait beau. Quand elle pensait +à lui, toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait +vraiment s'être fait là un bon ami, qui se contenterait toujours d'une +cordiale poignée de mains. + +Lui, souvent, au milieu de la séance, posait brusquement la palette +sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite Annette, et +tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en regardant +la mère, comme pour dire: «C'est vous, ce n'est pas l'enfant que +j'embrasse ainsi.» + +De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa +fille, et venait seule. Ces jours-là on ne travaillait guère, on +causait davantage. + +Elle fut en retard un après-midi. Il faisait froid. C'était à la fin +de février. Olivier était rentré de bonne heure, comme il faisait +maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il espérait toujours +qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en +large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette +question pour la centième fois depuis huit jours. «Est-ce que je suis +amoureux?» Il n'en savait rien, ne l'ayant pas encore été vraiment. Il +avait eu des caprices très vifs, même assez longs, sans les prendre +jamais pour de l'amour. Aujourd'hui il s'étonnait de ce qu'il sentait +en lui. + +L'aimait-il? Certes, il la désirait à peine, n'ayant pas réfléchi à la +possibilité d'une possession. Jusqu'ici, dès qu'une femme lui avait +plu, le désir l'avait aussitôt envahi, lui faisant tendre les mains +vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pensée intime eût +été jamais profondément troublée par son absence ou par sa présence. + +Le désir de celle-ci l'avait à peine effleuré, et semblait blotti, +caché derrière un autre sentiment plus puissant, encore obscur et +à peine éveillé. Olivier avait cru que l'amour commençait par des +rêveries, par des exaltations poétiques. Ce qu'il éprouvait, au +contraire, lui paraissait provenir d'une émotion indéfinissable, bien +plus physique que morale. Il était nerveux, vibrant, inquiet comme +lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux cependant ne +se mêlait à cette fièvre du sang qui agitait aussi sa pensée, +par contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de +Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son +retour. Il ne se sentait pas jeté vers elle, par un élan de tout son +être, mais il la sentait toujours présente en lui, comme si elle ne +l'eût pas quitté; elle lui abandonnait quelque chose d'elle en s'en +allant, quelque chose de subtil et d'inexprimable. Quoi? Était-ce de +l'amour? Maintenant, il descendait en son propre coeur pour voir et +pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais elle ne répondait +pas au type de la femme idéale, que son espoir aveugle avait créé. +Quiconque appelle l'amour, a prévu les qualités morales et les dons +physiques de celle qui le séduira; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle +lui plût infiniment, ne lui paraissait pas être celle-là. + +Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les autres, d'une façon +différente, incessante? + +Était-il tombé simplement dans le piège tendu de sa coquetterie, qu'il +avait flairé et compris depuis longtemps, et, circonvenu par ses +manoeuvres, subissait-il l'influence de cette fascination spéciale que +donne aux femmes la volonté de plaire? + +Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des cigarettes et les +jetait aussitôt; et il regardait à tout instant l'aiguille de sa +pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une façon lente et immuable. + +Plusieurs fois déjà, il avait hésité à soulever, d'un coup d'ongle, le +verre bombé sur les deux flèches d'or qui tournaient, et à pousser +la grande du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si +paresseusement. + +Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte s'ouvrît et que +l'attendue apparût, trompée et appelée par cette ruse. Puis il s'était +mis à sourire de cette envie enfantine obstinée et déraisonnable. + +Il se posa enfin cette question: «Pourrai-je devenir son amant?» Cette +idée lui parut singulière, peu réalisable, guère poursuivable aussi à +cause des complications qu'elle pourrait amener dans sa vie. + +Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il conclut: +«Décidément, je suis dans un drôle d'état.» + +La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit tressaillir, ébranlant +ses nerfs plus que son âme. Il l'attendit avec cette impatience que +le retard accroît de seconde en seconde. Elle était toujours exacte; +donc, avant dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes +furent passées, il se sentit tourmenté comme à l'approche d'un +chagrin, puis irrité qu'elle lui fît perdre du temps, puis il comprit +brusquement que si elle ne venait pas, il allait beaucoup souffrir. +Que ferait-il? Il l'attendrait!--Non,--il sortirait, afin que si, par +hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvât l'atelier vide. + +Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? Ne +vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre, par quelques +mots polis et froids, qu'il n'était pas de ceux qu'on fait poser? Et +si elle ne venait pas? Alors il recevrait une dépêche, une carte, un +domestique ou un commissionnaire? Si elle ne venait pas, qu'allait-il +faire? C'était une journée perdue: il ne pourrait plus travailler. +Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait +besoin de la voir. + +C'était vrai, il avait besoin de la voir, un besoin profond, +oppressant, harcelant. Qu'était cela? de l'amour? Mais il ne se +sentait ni exaltation dans la pensée, ni emportement dans les sens, +ni rêverie dans l'âme, en constatant que, si elle ne venait pas ce +jour-là, il souffrirait beaucoup. + +Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit hôtel, et +Olivier Bertin se sentit tout à coup un peu haletant, puis si joyeux, +qu'il fit une pirouette en jetant sa cigarette en l'air. + +Elle entra; elle était seule. + +Il eut une grande audace, immédiatement. + +--Savez-vous ce que je me demandais en vous attendant? + +--Mais non, je ne sais pas. + +--Je me demandais si je n'étais pas amoureux de vous. + +--Amoureux de moi! vous devenez fou! + +Mais elle souriait, et son sourire disait: «C'est gentil, je suis très +contente.» + +Elle reprit: + +--Voyons, vous n'êtes pas sérieux; pourquoi faites-vous cette +plaisanterie? + +Il répondit: + +--Je suis très sérieux, au contraire. Je ne vous affirme pas que je +suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas en train +de le devenir. + +--Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi? + +--Mon émotion quand vous n'êtes pas là, mon bonheur quand vous +arrivez. + +Elle s'assit: + +--Oh! ne vous inquiétez pas pour si peu. Tant que vous dormirez bien +et que vous dînerez avec appétit, il n'y aura pas de danger. + +Il se mit à rire. + +--Et si je perds le sommeil et le manger! + +--Prévenez-moi. + +--Et alors? + +--Je vous laisserai vous guérir en paix. + +--Merci bien. + +Et sur le thème de cet amour, ils marivaudèrent tout l'après-midi. Il +en fut de même les jours suivants. Acceptant cela comme une drôlerie +spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur +en entrant. + +--Comment va votre amour aujourd'hui? + +Et il lui disait, sur un ton sérieux et léger, tous les progrès de ce +mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui +naît et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par +heure, depuis la séparation de la veille, avec une façon badine de +professeur qui fait un cours; et elle l'écoutait intéressée, un peu +émue, troublée aussi par cette histoire qui semblait celle d'un livre +dont elle était l'héroïne. + +Quand il avait énuméré, avec des airs galants et dégagés, tous les +soucis dont il devenait la proie, sa voix, par moments, se faisait +tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une intonation +l'endolorissement de son coeur. + +Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosité, les yeux fixés +sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquiétantes à entendre, +mais si charmantes à écouter. + +Quelquefois, en venant près d'elle pour rectifier la pose, il lui +prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui +ôtait ses doigts des lèvres et fronçant un peu les sourcils: + +--Allons; travaillez, disait-elle. + +Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne s'étaient pas +écoulées sans qu'elle lui posât une question pour le ramener +adroitement au seul sujet qui les occupât. + +En son coeur maintenant elle sentait naître des craintes. Elle voulait +bien être aimée, mais pas trop. Sûre de n'être pas entraînée, elle +redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, forcée +de le désespérer après avoir paru l'encourager. S'il avait fallu +cependant renoncer à cette tendre et marivaudante amitié, à cette +causerie qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme un ruisseau +dont le sable est plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un +chagrin pareil à un déchirement. + +Quand elle sortait de chez elle pour se rendre à l'atelier du peintre, +une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait légère et joyeuse. En +posant sa main sur la sonnette de l'hôtel d'Olivier, son coeur battait +d'impatience, et le tapis de l'escalier était le plus doux que ses +pieds eussent jamais pressé. + +Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable. + +Il avait des impatiences aussitôt comprimées, mais fréquentes. + +Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit à côté d'elle, au lieu +de se mettre à peindre, et il lui dit: + +--Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce n'est pas une +plaisanterie, et que je vous aime follement. + +Troublée par ce début, et voyant venir la crise redoutée, elle essaya +de l'arrêter, mais il ne l'écoutait plus. L'émotion débordait de son +coeur, et elle dut l'entendre, pâle, tremblante, anxieuse. Il parla +longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec +une résignation désolée; et elle se laissa prendre les mains qu'il +conserva dans les siennes. Il s'était agenouillé sans qu'elle y prît +garde, et avec un regard d'halluciné il la suppliait de ne pas lui +faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de +comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et +ce chagrin était presque du bonheur. Tout à coup, elle vit des larmes +dans ses yeux et fut tellement émue, qu'elle fit: «Oh!» prête à +l'embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il répétait +d'une voix très douce: «Tenez, tenez, je souffre trop», et tout à +coup, gagnée par cette douleur, par la contagion des larmes, elle +sanglota, les nerfs affolés, les bras frémissants, prêts à s'ouvrir. + +Quand elle se sentit tout à coup enlacée par lui et baisée +passionnément sur les lèvres, elle voulut crier, lutter, le repousser, +mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en +résistant, elle se donnait en se débattant, elle l'étreignait en +criant: «Non, non, je ne veux pas.» + +Elle demeura ensuite bouleversée, la figure sous ses mains, puis tout +à coup, elle se leva, ramassa son chapeau tombé sur le tapis, le posa +sur sa tête et se sauva, malgré les supplications d'Olivier qui la +retenait par sa robe. + +Dès qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de s'asseoir au bord du +trottoir, tant elle se sentait écrasée, les jambes rompues. Un +fiacre passait, elle l'appela et dit au cocher: «Allez doucement, +promenez-moi où vous voudrez.» Elle se jeta dans la voiture, referma +la portière, se blottit au fond, se sentant seule derrière les glaces +relevées, seule pour songer. + +Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la tête que le bruit des +roues et les secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les +gens à pied, les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides +qui ne voyaient rien; elle ne pensait à rien non plus, comme si elle +se fût donné du temps, accordé un répit avant d'oser réfléchir à ce +qui s'était passé. + +Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement lâche, elle se +dit: «Voilà, je suis une femme perdue.» Et pendant quelques minutes +encore, elle demeura sous l'émotion, sous la certitude du malheur +irréparable, épouvantée comme un homme tombé d'un toit et qui ne remue +point encore, devinant qu'il a les jambes brisées et ne le voulant +point constater. + +Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont +elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette catastrophe, +restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, après +cette chute dont son âme était accablée, et ne semblait point prendre +part à l'effarement de son esprit. + +Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre: +«Voilà, je suis une femme perdue.» Aucun écho de souffrance ne +répondit dans sa chair à cette plainte de sa conscience. + +Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre, +remettant à tout à l'heure les raisonnements qu'elle aurait à faire +sur cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait +peur de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre et de +réfléchir; mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'être +obscur et impénétrable que crée en nous la lutte incessante de nos +penchants et de nos volontés, une invraisemblable quiétude. + +Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange repos, comprenant +enfin que le désespoir appelé ne viendrait pas, elle secoua cette +torpeur et murmura: «C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.» + +Alors elle commença à se faire des reproches. Une colère s'élevait en +elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas +prévu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet +homme lui plaisait assez pour la rendre lâche? et que dans les coeurs +les plus droits le désir souffle parfois comme un coup de vent qui +emporte la volonté. + +Mais quand elle se fut durement réprimandée et méprisée, elle se +demanda avec terreur ce qui allait arriver. + +Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus +jamais revoir. + +A peine eut-elle pris cette résolution que mille raisons vinrent +aussitôt la combattre. + +Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle à son mari? +La vérité soupçonnée ne serait-elle pas chuchotée, puis répandue +partout? + +Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis-à-vis +d'Olivier Bertin lui-même l'hypocrite comédie de l'indifférence et +de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de sa +mémoire et de sa vie? + +Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paraître ne se rappeler +rien, de regarder avec un étonnement indigné en lui disant: «Que me +voulez-vous?» l'homme dont vraiment elle avait partagé la rapide et +brutale émotion? + +Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins, aucune autre +solution ne lui paraissant possible. + +Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait +comprendre aussitôt ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui. +Il fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne pût lui +rappeler cette honte. + +Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait +assurément son parti, en homme loyal et bien élevé, et demeurerait +dans l'avenir ce qu'il avait été jusque-là. + +Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée, elle donna au cocher +son adresse, et rentra chez elle, en proie à un abattement profond, +à un désir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier. +S'étant enfermée dans sa chambre, elle demeura jusqu'au dîner étendue +sur sa chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son âme de +cette pensée pleine de dangers. + +Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être si calme et +d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans +ses bras leur fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans +qu'aucune angoisse l'agitât. + +M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle répondit avec +indifférence, qu'elle avait posé comme tous les jours. + +--Et le portrait, est-il beau? dit-il. + +--Il vient fort bien. + +A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en +mangeant, de la séance de la Chambre et de la discussion du projet de +loi sur la falsification des denrées. + +Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui +fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur qui +s'intéressait à ces choses; mais elle souriait en l'écoutant, et +répondait aimablement, plus gracieuse même que de coutume, plus +complaisante pour ces banalités. Elle pensait en le regardant: «Je +l'ai trompé. C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre? Rien +ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai fermé +les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques +secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une +honnête femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on +ne peut supprimer, ont amené pour moi ce petit fait irréparable, si +grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je +n'éprouve point de désespoir. Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais +pas cru. Si on me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux +remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée. Et je n'en ai pas, +presque pas.» + +M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait presque tous les +jours. + +Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en +l'embrassant; elle pleura des larmes sincères, larmes de la +conscience, non point larmes du coeur. + +Mais elle ne dormit guère. + +Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des +dangers que pouvait lui créer l'attitude du peintre; et la peur lui +vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire, +en le regardant en face. + +Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinée, +s'efforçant de prévoir ce qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait +à répondre, d'être prête pour toutes les surprises. + +Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore en marchant. + +Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis la veille, ce qu'il +devait faire vis-à-vis d'elle. + +Après son départ, après cette fuite, à laquelle il n'avait pas osé +s'opposer, il était demeuré seul, écoutant encore, bien qu'elle fût +loin déjà, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant, +poussée par une main éperdue. + +Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il +l'avait prise, elle! Cela s'était passé entre eux! Était-ce possible? +Après la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux +goûter, il s'assit, se coucha presque sur le divan où il l'avait +possédée. + +Il y resta longtemps, plein de cette pensée qu'elle était sa +maîtresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant désirée +et lui, s'était noué en quelques moments le lien mystérieux qui +attache secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il gardait en toute sa +chair encore frémissante le souvenir aigu de l'instant rapide où leurs +lèvres s'étaient rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et mêlés +pour tressaillir ensemble du grand frisson de la vie. + +Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de cette pensée; il se +coucha tôt, tout vibrant de bonheur. + +A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette question: «Que dois-je +faire?» A une cocotte, à une actrice, il eût envoyé des fleurs ou +même un bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant cette +situation nouvelle. + +Assurément, il fallait écrire. Quoi? ... Il griffonna, ratura, +déchira, recommença vingt lettres, qui toutes lui semblaient +blessantes, odieuses, ridicules. + +Il aurait voulu exprimer en termes délicats et charmeurs la +reconnaissance de son âme, ses élans de tendresse folle, ses offres +de dévouement sans fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses +passionnées et pleines de nuances, que des phrases connues, des +expressions banales, grossières ou puériles. + +Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à l'aller voir, dès +que l'heure de la séance serait passée, car il pensait bien qu'elle ne +viendrait pas. + +S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les +lèvres chatouillées de l'envie de se poser sur la peinture où quelque +chose d'elle était fixé; et de moment en moment, il regardait dans la +rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient un +battement de coeur. Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand la +femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment, accablé comme +après une déception. + +Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut, et bouleversé +par une émotion violente, s'assit pour l'attendre. + +Quand elle entra, il se précipita sur les genoux et voulut lui prendre +les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait à +ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui dit +avec hauteur: + +--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude? + +Il balbutia: + +--Oh! Madame, je vous supplie ... + +Elle l'interrompit durement. + +--Relevez-vous, vous êtes ridicule. + +Il se releva, effaré, murmurant: + +--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime! ... + +Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volonté, +et régla la situation. + +--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de +votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si +vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence ici, vous +ne me reverrez plus. + +Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il n'avait point prévue; +puis il comprit et murmura: + +--J'obéirai, Madame. + +Elle répondit: + +--Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous +êtes long à finir ce portrait. + +Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais sa main tremblait, +ses yeux troublés regardaient sans voir; il avait envie de pleurer, +tant il se sentait le coeur meurtri. + +Il essaya de lui parler; elle répondit à peine. Comme il tentait de +lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arrêta d'un ton si +cassant qu'il eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui +changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son âme et dans +son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de suite, sans +transition, il la détesta. Oui, oui, c'était bien cela, la femme! +Elle était pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? Elle était +fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attiré, +séduit par des ruses de fille, cherchant à l'affoler sans rien donner +ensuite, le provoquant pour se refuser, employant pour lui toutes les +manoeuvres des lâches coquettes qui semblent toujours prêtes à se +dévêtir, tant que l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des rues +n'est pas haletant de désir. + +Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il l'avait prise. +Elle pouvait éponger son corps et lui répondre insolemment, elle +n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait +une belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille qui aurait +mangé sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme. + +Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modèles; +mais comme il sentait son énervement grandir et qu'il redoutait de +faire quelque sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un +rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant, ils se croyaient +assurément plus loin l'un de l'autre que le jour où ils s'étaient +rencontrés chez la duchesse de Mortemain. + +Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il +sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouaté de brume, jetait sur +la ville une lumière pâle, un peu fausse et triste. + +Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas rapide et irrité, en +heurtant les passants, pour ne point dévier de la ligne droite, sa +grande fureur contre elle s'émietta en désolations et en regrets. +Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il lui faisait, il se +souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle était jolie +et séduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait +toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique, +poétique et passionnée, dont le rêve plane sur nos coeurs. N'avait-il +pas failli trouver, cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait donné +ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se +réalise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou +n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette +chasse aux déceptions? + +Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la vie elle-même. +Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu à elle? +Que pouvait-il lui reprocher, après tout?--d'avoir été aimable, bonne +et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de +s'être conduit comme un malfaiteur! + +Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon, +se dévouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait +tenter pour qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort, docile +désormais à toutes ses volontés. + +Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa fille, avec un sourire +si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans +ces pauvres yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout le +remords, toute la désolation de ce coeur de femme. Il fut remué de +pitié, et pour qu'elle oubliât, il eut pour elle, avec une délicate +réserve, les plus fines prévenances. Elle y répondit avec douceur, +avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée d'une femme qui souffre. + +Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée de l'aimer et d'être +aimé, il se demandait comment elle n'était pas plus fâchée, comment +elle pouvait revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce +souvenir entre eux. + +Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter +en face de lui la pensée unique qui ne devait pas la quitter, +c'est qu'alors cette pensée ne lui était pas devenue odieusement +intolérable. Quand une femme hait l'homme qui l'a violée, elle ne peut +plus se trouver devant lui sans que cette haine éclate. Mais cet homme +ne peut non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle le déteste +ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas +loin d'aimer. + +Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments +précis, clairs et sûrs; il se sentait lucide, fort, maître à présent +des événements. + +Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient, qu'à être dévoué, et +il la reprendrait un jour ou l'autre. + +Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir, il eut des ruses +à son tour, des tendresses dissimulées sous d'apparents remords, des +attentions hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille dans +la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tôt, +un peu plus tard. Il éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne +se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle a peur» en la voyant +venir toujours avec son enfant. + +Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement, +et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'étrange, de +contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une +âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et qui semble dire: «Mais, +force-moi donc!» + +Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassurée par sa réserve. +Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses +projets, de son art, comme à un frère. + +Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce rôle de conseillère, +flattée qu'il la distinguât ainsi des autres femmes et convaincue +que son talent gagnerait de la délicatesse à cette intimité +intellectuelle. Mais à force de la consulter et de lui montrer de +la déférence, il la fit passer, naturellement, des fonctions de +conseillère au sacerdoce d'inspiratrice. Elle trouva charmant +d'étendre ainsi son influence sur le grand homme, et consentit à peu +près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle inspirait ses oeuvres. + +Ce fut un soir, après une longue causerie sur les maîtresses des +peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y +resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers. + +Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une +déchéance, et pour répondre aux reproches de sa raison, elle crut à +une fatalité. + +Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge, et par son âme qui +était vide, la chair conquise par la lente domination des caresses, +elle s'attacha peu à peu, comme s'attache les femmes tendres, qui +aiment pour la première fois. + +Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et poétique. Il lui +semblait parfois qu'il s'était envolé, un jour, les mains tendues, et +qu'il avait pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique qui +plane toujours sur nos espérances. + +Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes, +qu'il eût peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi +d'inexprimable que presque jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce +mystère, cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, sur les +visages. + +Puis des mois s'écoulèrent et puis des années qui desserrèrent à peine +le lien qui unissait l'un à l'autre la comtesse de Guilleroy et le +peintre Olivier Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des +premiers temps, mais une affection calmée, profonde, une sorte +d'amitié amoureuse dont il avait pris l'habitude. + +Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionné, +l'attachement obstiné de certaines femmes qui se donnent à un homme +pour tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites dans l'adultère +comme elles auraient pu l'être dans le mariage, elles se vouent à une +tendresse unique dont rien ne les détournera. Non seulement elles +aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement +sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pensée, que +rien d'étranger n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec +résolution, comme on se lie les mains, avant de sauter à l'eau du haut +d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir. + +Mais à partir du moment où la comtesse se fut donnée ainsi, elle se +sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien +ne le tenait que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager +pour une femme rencontrée un jour comme il en avait déjà rencontré +tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile à tenter, lui qui +vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les +hommes! Il était beau garçon, célèbre, recherché, ayant à la portée de +ses désirs vite éveillés toutes les femmes du monde dont la pudeur est +si fragile, et toutes les femmes d'alcôve ou de théâtre prodigues de +leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, après +souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder. + +Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, épiant ses allures, +ses attitudes, bouleversée par un mot, pleine d'angoisse dès qu'il +admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la +grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait +trembler, et tout ce qu'elle en savait l'épouvantait. A chacune de +leurs rencontres, elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans qu'il +s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il +avait vus, sur les maisons où il avait dîné, sur les impressions les +plus légères de son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence +possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce, +avec d'innombrables ressources. + +Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines +profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans +l'existence de tout artiste en vue. + +Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant même d'être +prévenue de l'éveil d'un désir nouveau chez Olivier, par l'air de +fête que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une +fantaisie galante. + +Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait plus que des +sommeils troublés par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle +arrivait chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions qui +semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait sa pensée, comme on +tâte, comme on écoute, pour connaître le mal caché dans un être. + +Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre qu'on allait le lui +prendre cette fois, lui voler cet amour à qui elle tenait si fort +parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonté, toute sa force +d'affection, toutes ses espérances et tous ses rêves. + +Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après ces rapides +éloignements, elle éprouvait à le reprendre, à le reposséder comme une +chose perdue et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois, +quand elle passait devant une église, la jetait dedans pour remercier +Dieu. + +La préoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et +de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entière un combat +ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui, +sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. Elle voulait +que partout où il entendrait parler d'elle, on vantât son charme, son +goût, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour +lui et les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et chaque +fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir fait un peu souffrir +elle lui ménageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa +vanité. + +Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde, +une femme dont la séduction physique serait plus puissante, étant +nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle le flatta et le +gâta. + +D'une façon discrète et continue, elle fit couler l'éloge sur lui; +elle le berça d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que, +partout ailleurs, il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu +froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il +finît par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle. + +Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il entrait si souvent, +un endroit où son orgueil d'artiste était attiré autant que son coeur +d'homme, l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce que +toutes ses convoitises y étaient en même temps satisfaites. + +Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses goûts, afin de lui +donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-être que +rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naître de nouveaux, lui +créer des gourmandises de toute sorte, matérielles ou sentimentales, +des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! +Elle s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, son odorat par +des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des +nourritures. + +Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa chair de célibataire +égoïste et fêté une multitude de petits besoins tyranniques, +lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle +le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par +toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout à coup, en +le voyant se dégoûter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de +vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les réserves +imposées par la société, chercher au Cercle, chercher partout les +moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât au +mariage. + +En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquiétudes, +qu'elle désirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette +angoisse-là, et se reposer dans une affection refroidie et calme. + +Les années passèrent, cependant, sans les désunir. La chaîne attachée +par elle était solide, et elle en refaisait les anneaux à mesure +qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur +du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de +voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'événement inconnu, +dont la menace est suspendue sur nous. + +Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait naturelle cette +intimité de sa femme et d'un artiste fameux qui était reçu partout +avec de grands égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués +l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer. + + +II + +Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, où il devait +dîner pour fêter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva +encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait +d'arriver. + +C'était un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-être un +homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas +été. + +Ancien conservateur des musées impériaux, il avait trouvé moyen de se +faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la République, ce qui +ne l'empêchait pas d'être, avant tout, l'ami des Princes, de tous les +Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie européenne, +et le protecteur juré des artistes de toute sorte. Doué d'une +intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilité +de parole qui lui permettait de dire avec agrément les choses les plus +ordinaires, d'une souplesse de pensée qui le mettait à l'aise dans +tous les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait +juger les hommes à première vue, il promenait, de salon en salon, +le long des jours et des soirs, son activité éclairée, inutile et +bavarde. + +Apte à tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant +de compétence attachant et une clarté de vulgarisateur qui le faisait +fort apprécier des femmes du monde, à qui il rendait les services d'un +bazar roulant d'érudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses, +sans avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il était +au mieux avec les cinq Académies, avec tous les savants, tous les +écrivains, tous les érudits spécialistes, qu'il écoutait avec +discernement. Il savait oublier aussitôt les explications trop +techniques ou inutiles à ses relations, retenait fort bien les autres, +et prêtait à ces connaissances ainsi glanées un tour aisé, clair et +bon enfant, qui les rendait faciles à comprendre comme des fabliaux +scientifiques. Il donnait l'impression d'un entrepôt d'idées, d'un de +ces vastes magasins où on ne rencontre jamais les objets rares, mais +où tous les autres sont à foison, à bon marché, de toute nature, de +toute origine, depuis les ustensiles de ménage jusqu'aux vulgaires +instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique. + +Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport +constant, le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait, +d'ailleurs, des services, leur faisait vendre des tableaux, les +mettait en relations avec le monde, aimait les présenter, les +protéger, les lancer, semblait se vouer à une oeuvre mystérieuse +de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de +connaître intimement ceux-ci, et d'entrer familièrement chez ceux-là, +de déjeuner avec le prince de Galles, de passage à Paris, et de dîner, +le soir même, avec Paul Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant. + +Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drôle, disait de lui: «C'est +l'encyclopédie de Jules Verne, reliée en peau d'âne!» + +Les deux hommes se serrèrent la main, et se mirent à parler de la +situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait +alarmants, pour des raisons évidentes qu'il exposait fort bien, +l'Allemagne ayant tout intérêt à nous écraser et à hâter ce moment +attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier +Bertin prouvait, par des arguments irréfutables, que ces craintes +étaient chimériques, l'Allemagne ne pouvant être assez folle pour +compromettre sa conquête dans une aventure toujours douteuse, et le +Chancelier assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie, +son oeuvre et sa gloire d'un seul coup. + +M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait +pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journée et +rencontré le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir. + +L'artiste résistait et, avec une ironie tranquille, contestait la +compétence des gens les mieux informés. Derrière toutes ces rumeurs, +on préparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait +avoir là-dessus une opinion arrêtée, peut-être. + +M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en +s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laissés seuls. + +--Et vous, mon cher député, demanda le peintre, que pensez-vous des +bruits de guerre? + +M. de Guilleroy se lança dans un discours. Il en savait plus que +personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'était pas du +même avis que la plupart de ses collègues. Non, il ne croyait pas à la +probabilité d'un conflit prochain, à moins qu'il ne fût provoqué +par la turbulence française et par les rodomontades des soi-disant +patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait à +grands traits, un portrait à la Saint-Simon. Cet homme-là, on ne +voulait pas le comprendre, parce qu'on prête toujours aux autres sa +propre manière de penser, et qu'on les croit prêts à faire ce qu'on +aurait fait à leur place. M. de Bismarck n'était pas un diplomate faux +et menteur, mais un franc, un brutal, qui criait toujours la vérité, +annonçait toujours ses intentions. «Je veux la paix,» dit-il. C'était +vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une +façon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'à ses armements, +jusqu'à ses alliances, jusqu'à ce faisceau de peuples unis contre +notre impétuosité. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond, +convaincu: «C'est un grand homme, un très grand homme qui désire la +tranquillité, mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens +violents pour l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare.» + +--Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous +accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concédez qu'il a +toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est là d'ailleurs +une vérité indiscutable et phénoménale: on ne fait la guerre en ce +monde que pour avoir la paix! + +Un domestique annonçait:--Madame la duchesse de Mortemain. + +Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et +forte femme, qui entra avec autorité. + +Guilleroy, se précipitant, lui baisa les doigts et demanda: + +--Comment allez-vous, Duchesse? + +Les deux autres hommes la saluèrent avec une certaine familiarité +distinguée, car la duchesse avait des façons d'être cordiales et +brusques. + +Veuve du général duc de Mortemain, mère d'une fille unique mariée au +prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et +royalement riche, elle recevait dans son hôtel de la rue de Varenne +toutes les notoriétés du monde entier, qui se rencontraient et se +complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans +dîner à sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans +qu'elle eût aussitôt le désir de le connaître. Il fallait qu'elle +le vît, qu'elle le fît causer, qu'elle le jugeât. Et cela l'amusait +beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosité +hautaine et bienveillante qui brûlait en elle. + +Elle s'était à peine assise, quand le même domestique cria:--Monsieur +le baron et madame la baronne de Corbelle. + +Ils étaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette, +élégante, très brune. + +Ce couple avait une situation spéciale dans l'aristocratie française, +due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite +noblesse, sans valeur, sans esprit, mû dans tous ses actes par un +amour immodéré de ce qui est select, comme il faut et distingué, il +était parvenu, à force de hanter uniquement les maisons les plus +princières, à force de montrer ses sentiments royalistes, pieux, +corrects au suprême degré, à force de respecter tout ce qui doit être +respecté, de mépriser tout ce qui doit être méprisé, de ne jamais se +tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hésiter sur un +détail d'étiquette, à passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur +du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut, +et sa présence dans une maison constituait pour elle un vrai titre +d'honorabilité. + +Les Corbelle étaient parents du comte de Guilleroy. + +--Eh bien, dit la duchesse étonnée, et votre femme? + +--Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise, +elle va venir. + +Quand Mme de Guilleroy, mariée depuis un mois, avait fait son entrée +dans le monde, elle fut présentée à la duchesse de Mortemain, qui tout +de suite l'aima, l'adopta, la patronna. + +Depuis vingt ans, cette amitié ne s'était point démentie, et quand la +duchesse disait «ma petite», on entendait encore en sa voix l'émotion +de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu +lieu la rencontre du peintre et de la comtesse. + +Musadieu s'était approché, il demanda: + +--La duchesse a-t-elle été voir l'exposition des Intempérants? + +--Non, qu'est-ce que c'est? + +--Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes à l'état +d'ivresse. Il y en a deux très forts. + +La grande dame murmura avec dédain: + +--Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs. + +Autoritaire, brusque, n'admettant guère d'autre opinion que la sienne, +fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation +sociale, considérant, sans bien s'en rendre compte, les artistes +et les savants comme des mercenaires intelligents chargés par Dieu +d'amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne +donnait d'autre base à ses jugements que le degré d'étonnement et de +plaisir irraisonné que lui procurait la vue d'une chose, la lecture +d'un livre ou le récit d'une découverte. + +Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir +grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et +protégeait le monde entier, les princes détrônés par ses réceptions en +leur honneur, et même le Tout-Puissant, par ses largesses au clergé et +ses dons aux églises. + +Musadieu reprit: + +--La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrêté l'assassin de Marie +Lambourg? + +Son intérêt s'éveilla brusquement, et elle répondit: + +--Non, racontez-moi ça? + +Et il narra les détails. Haut, très maigre, portant un gilet blanc, de +petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec +un air correct qui lui permettait de dire les choses très osées dont +il avait la spécialité. Fort myope, il semblait, malgré son pince-nez, +ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on eût dit que toute +l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil. +Son torse plié devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne +vertébrale eût été en caoutchouc; ses jambes croisées l'une sur +l'autre semblaient deux rubans enroulés, et ses longs bras retenus +par ceux du siège, laissaient pendre des mains pâles, aux doigts +interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement, +avec des mèches blanches habilement oubliées, étaient un sujet de +plaisanterie fréquent. + +Comme il expliquait à la duchesse que les bijoux de la fille publique +assassinée avaient été donnés en cadeau par le meurtrier présumé à une +autre créature de moeurs légères, la porte du grand salon s'ouvrit de +nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche, +blondes, dans une crème de malines, se ressemblant comme deux soeurs +d'âge très différent, l'une un peu trop mûre, l'autre un peu +trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince, +s'avancèrent en se tenant par la taille et en souriant. + +On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le +retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille à +côté de sa mère qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraîche et +même plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'être +éclatante, tandis que l'enfant, à peine épanouie, commençait seulement +à être jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux. + +La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait: + +--Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une à côté de +l'autre! Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se +ressemblent! + +On comparait; deux opinions se formèrent aussitôt. D'après Musadieu, +les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se +ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui +étaient tout à fait les mêmes, également tachetés de points noirs, +pareils à des minuscules gouttes d'encre tombées sur l'iris bleu. Mais +d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se +ressembleraient presque plus. + +D'après la duchesse, au contraire, et d'après Olivier Bertin, elles +étaient en tout semblables, et seule la différence d'âge les faisait +paraître différentes. + +Le peintre disait: + +--Est-elle changée, depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je +ne vais plus oser la tutoyer. + +La comtesse se mit à rire. + +--Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire «vous» à Annette. + +La jeune fille, dont la future crânerie apparaissait sous des airs +timidement espiègles, reprit: + +--C'est moi qui n'oserai plus dire «tu» à M. Bertin. + +Sa mère sourit. + +--Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite +connaissance. + +Mais Annette remuait la tête. + +--Non, non. Ça me gênerait. + +La duchesse, l'ayant embrassée, l'examinait en connaisseuse +intéressée. + +--Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout à fait le +même regard que ta mère; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu +auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu; +tu es maigrichonne. + +La comtesse s'écria: + +--Oh! ne lui dites pas cela. + +--Et pourquoi? + +--C'est si agréable d'être mince! Moi je vais me faire maigrir. + +Mais Mme de Mortemain se fâcha, oubliant, dans la vivacité de sa +colère, la présence d'une fillette. + +--Ah toujours! vous en êtes toujours à la mode des os, parce qu'on les +habille mieux que la chair. Moi je suis de la génération des femmes +grasses! Aujourd'hui c'est la génération des femmes maigres! Ça me +fait penser aux vaches d'Égypte. Je ne comprends pas les hommes, par +exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils +demandaient mieux. + +Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit: + +--Regarde ta maman, petite, elle est très bien, juste à point, +imite-la. + +On passait dans la salle à manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu +reprit la discussion. + +--Moi, je dis que les hommes doivent être maigres, parce qu'ils sont +faits pour des exercices qui réclament de l'adresse et de l'agilité, +incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu différent. +Est-ce pas votre avis, Corbelle? + +Corbelle fut perplexe, la duchesse étant forte, et sa propre femme +plus que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et +résolument se prononça pour la sveltesse. L'année d'avant, elle avait +dû lutter contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina très +vite. + +Mme de Guilleroy demanda: + +--Dites comment vous avez fait? + +Et la baronne expliqua la méthode employée par toutes les femmes +élégantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure après +le repas seulement, on se permettait une tasse de thé, très chaud, +brûlant. Cela réussissait à tout le monde. Elle cita des exemples +étonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que +des lames de couteau. La duchesse exaspérée s'écria: + +--Dieu! que c'est bête de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais +rien, pas même le champagne. Voyons, Bertin, vous qui êtes artiste, +qu'en pensez-vous? + +--Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ça m'est égal! Si +j'étais sculpteur, je me plaindrais. + +--Mais vous êtes homme, que préférez-vous? + +--Moi? ... une ... élégance un peu nourrie, ce que ma cuisinière +appelle un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein +et fin. + +La comparaison fit rire; mais la comtesse incrédule regardait sa fille +et murmurait: + +--Non, c'est très gentil d'être maigre, les femmes qui restent maigres +ne vieillissent pas. + +Ce point-là fut encore discuté et partagea la société. Tout le monde, +cependant, se trouva à peu près d'accord sur ceci: qu'une personne +très grasse ne devait pas maigrir trop vite. + +Cette observation donna lieu à une revue des femmes connues dans le +monde et à de nouvelles contestations sur leur grâce, leur chic +et leur beauté. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist +incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme +Mandelière, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche +un peu grande, où ses dents semblaient luire. + +Il était assis à côté de la jeune fille, et, tout à coup, se tournant +vers elle: + +--Écoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons là, tu l'entendras +répéter au moins une fois par semaine, jusqu'à ce que tu sois vieille. +En huit jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde, +sur la politique, les femmes, les pièces de théâtre et le reste. Il +n'y aura qu'à changer les noms des gens ou les titres des oeuvres de +temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et défendre +notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on +doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser à rien, jamais; +tu n'auras qu'à te reposer. + +La petite, sans répondre, leva sur lui un oeil malin, où vivait une +intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prête à partir. + +Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idées comme on joue à +la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les mêmes, +protestèrent au nom de la pensée et de l'activité humaines. + +Alors Bertin s'efforça de démontrer combien l'intelligence des gens du +monde, même les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et +sans portée, combien leurs croyances sont pauvrement fondées, leur +attention aux choses de l'esprit faible et indifférente, leurs goûts +sautillants et douteux. + +Saisi par un de ces accès d'indignation à moitié vrais, à moitié +factices, que provoque d'abord, le désir d'être éloquent, et +qu'échauffe tout à coup un jugement clair, ordinairement obscurci +par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique +occupation dans la vie de faire des visites et de dîner en ville, se +trouvent devenir, par une irrésistible fatalité, des êtres légers et +gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances +et des appétits superficiels. + +Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincère, que leur +culture intellectuelle étant nulle, et leur érudition un simple +vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion +et font les gestes d'êtres d'élite qu'ils ne sont pas. Il prouva +que les frêles racines de leurs instincts ayant poussé dans +les conventions, et non dans les réalités, ils n'aiment rien +véritablement, que le luxe même de leur existence est une satisfaction +de vanité et non l'apaisement d'un besoin raffiné de leur corps, car +on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins, payés fort cher. + +--Ils vivent, disait-il, à côté de tout, sans rien voir et rien +pénétrer; à côté de la science qu'ils ignorent; à côté de la nature +qu'ils ne savent pas regarder; à côté du bonheur, car ils sont +impuissants à jouir ardemment de rien; à côté de la beauté du monde ou +de la beauté de l'art, dont ils parlent sans l'avoir découverte, et +même sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de goûter aux joies de +la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher à une +chose jusqu'à l'aimer uniquement, de s'intéresser à rien jusqu'à être +illuminés par le bonheur de comprendre. + +Le baron de Corbelle crut devoir prendre la défense de la bonne +compagnie. + +Il le fit avec des arguments inconsistants et irréfutables, de ces +arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on +ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de curé de +campagne qui démontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde +aux chevaux de course qui ne servent à rien, à vrai dire, mais qui +sont la gloire de la race chevaline. + +Bertin, gêné devant cet adversaire, gardait maintenant un silence +dédaigneux et poli. Mais, soudain, la bêtise du baron l'irrita, et +interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au +coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien élevé. + +Tous les détails finement saisis dessinaient une silhouette +irrésistiblement comique. On voyait le monsieur habillé par son valet +de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser +quelques idées générales, puis, au moment de la promenade matinale, +interrogeant les palefreniers sur la santé des chevaux, puis trottant +par les allées du bois, avec l'unique souci de saluer et d'être salué, +puis déjeunant en face de sa femme, sortie en coupé de son côté, et ne +lui parlant que pour énumérer le nom des personnes aperçues le +matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper +l'intelligence dans le commerce de ses semblables, et dînant chez un +prince où était discutée l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la +soirée au foyer de la danse, à l'Opéra, où ses timides prétentions de +viveur étaient satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais +lieu. + +Le portrait était si juste, sans que l'ironie en fût blessante pour +personne, qu'un rire courait autour de la table. + +La duchesse, secouée par une gaîté retenue de grosse personne, avait +dans la poitrine de petites secousses discrètes. Elle dit enfin: + +--Non, vraiment, c'est trop drôle, vous me ferez mourir de rire. + +Bertin, très excité, riposta: + +--Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est à peine si +on rit. On a la complaisance, par bon goût, d'avoir l'air de s'amuser +et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne +fait jamais la chose. Allez dans les théâtres populaires, vous verrez +rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'à +la suffocation! Allez dans les chambrées de soldats, vous verrez des +hommes étranglés, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit +devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je +vous dis qu'on fait le simulacre de tout, même du rire. + +Musadieu l'arrêta: + +--Permettez; vous êtes sévère! Vous-même, mon cher, il me semble +pourtant que vous ne dédaignez pas ce monde que vous raillez si bien. + +Bertin sourit. + +--Moi, je l'aime. + +--Mais alors? + +--Je me méprise un peu comme un métis de race douteuse. + +--Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse. + +Et comme il se défendait de poser, elle termina la discussion en +déclarant que tous les artistes aimaient à faire prendre aux gens des +vessies pour des lanternes. + +La conversation, alors, devint générale, effleura tout, banale et +douce, amicale et discrète, et, comme le dîner touchait à sa fin, la +comtesse, tout à coup, s'écria, en montrant ses verres pleins devant +elle: + +--Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je +maigrirai. + +La duchesse, furieuse, voulut la forcer à avaler une gorgée ou deux +d'eau minérale; ce fut en vain, et elle s'écria: + +--Oh! la sotte! voilà que sa fille va lui tourner la tête. Je vous en +prie, Guilleroy, empêchez votre femme de faire cette folie. + +Le comte, en train d'expliquer à Musadieu le système d'une batteuse +mécanique inventée en Amérique, n'avait pas entendu. + +--Quelle folie, duchesse? + +--La folie de vouloir maigrir. + +Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifférent. + +--C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier. + +La comtesse s'était levée en prenant le bras de son voisin; le comte +offrit le sien à la duchesse, et on passa dans le grand salon, le +boudoir du fond étant réservé aux réceptions de la journée. + +C'était une pièce très vaste et très claire. Sur les quatre murs, de +larges et beaux panneaux de soie bleu pâle à dessins anciens enfermés +en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumière des lampes +et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal, +le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer +l'appartement. Il y était chez lui, mêlait à l'air même du salon son +sourire de jeune femme, la grâce de son regard, le charme léger de +ses cheveux blonds. C'était d'ailleurs presque un usage, une sorte +de pratique d'urbanité, comme le signe de croix en entrant dans les +églises, de complimenter le modèle sur l'oeuvre du peintre chaque fois +qu'on s'arrêtait devant. + +Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionné +par l'État ayant une valeur d'expertise légale, il se faisait un +devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la supériorité de cette +peinture. + +--Vraiment, dit-il, voilà le plus beau portrait moderne que je +connaisse. Il y a là dedans une vie prodigieuse. + +Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette +toile avait enraciné la conviction qu'il possédait un chef-d'oeuvre, +s'approcha pour renchérir, et, pendant une minute ou deux, ils +accumulèrent toutes les formules usitées et techniques pour célébrer +les qualités apparentes et intentionnelles de ce tableau. + +Tous les yeux, levés vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et +Olivier Bertin, accoutumé à ces éloges, auxquels il ne prêtait guère +plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la santé, après une +rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe à réflecteur +placée devant le portrait pour l'éclairer, le domestique l'ayant +posée, par négligence, un peu de travers. + +Puis on s'assit, et le comte s'étant approché de la duchesse, elle lui +dit: + +--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une +tasse de thé. + +Leurs désirs, depuis quelque temps, s'étaient rencontrés et devinés, +sans qu'ils se les fussent encore confiés, même par des sous-entendus. + +Le frère de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, après +s'être presque entièrement ruiné au jeu, était mort d'une chute de +cheval, en laissant une veuve et un fils. Agé maintenant de vingt-huit +ans, ce jeune homme, un des plus convoités meneurs de cotillon +d'Europe, car on le faisait venir parfois à Vienne et à Londres pour +couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'à peu +près sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par +son nom, par ses parentés presque royales, un des hommes les plus +recherchés et les plus enviés de Paris. + +Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et +après un mariage riche, très riche, remplacer les succès mondains +par des succès politiques. Dès qu'il serait député, le marquis +deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trône futur, un des +conseillers du roi, un des chefs du parti. + +La duchesse, bien renseignée, connaissait l'énorme fortune du comte +de Guilleroy, thésaurisateur prudent logé dans un simple appartement +quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux +hôtels de Paris. Elle savait ses spéculations toujours heureuses, son +flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus +fructueuses lancées depuis dix ans, et elle avait eu la pensée de +faire épouser à son neveu la fille du député normand à qui ce mariage +donnerait une influence prépondérante dans la société aristocratique +de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche +et multiplié par son adresse une belle fortune personnelle, couvait +maintenant d'autres ambitions. + +Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-là, être en mesure de +profiter de cet événement de la façon la plus complète. + +Simple député, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-père du +marquis de Farandal, dont les aïeux avaient été les familiers fidèles +et préférés de la maison royale de France, il montait au premier rang. + +L'amitié de la duchesse pour sa femme prêtait en outre à cette union +un caractère d'intimité très précieux, et par crainte qu'une autre +jeune fille se rencontrât qui plût subitement au marquis, il avait +fait revenir la sienne afin de hâter les événements. + +Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y prêtait +une complicité silencieuse, et, ce jour-là même, bien qu'elle n'eût +pas été prévenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait +engagé son neveu à venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu à +peu, à entrer souvent dans cette maison. + +Pour la première fois, le comte et la duchesse parlèrent à mots +couverts de leurs désirs, et en se quittant, un traité d'alliance +était conclu. + +On riait à l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait à la +baronne de Corbelle la présentation d'une ambassade nègre au Président +de la République, quand le marquis de Farandal fut annoncé. + +Il parut sur la porte et s'arrêta. Par un geste du bras rapide et +familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa +comme pour reconnaître le salon où il pénétrait, mais pour donner, +peut-être, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour +marquer son entrée. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et +du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu +de soie noire, et s'avança vivement vers Mme de Guilleroy dont il +baisa la main tendue, en s'inclinant très bas. Il en fit autant pour +sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un à +l'autre avec une élégante aisance. + +C'était un grand garçon à moustaches rousses, un peu chauve déjà, +taillé en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On +sentait, à le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus +exercés que la tête, et qui n'ont d'amour que pour les choses où +se développent la force et l'activité physiques. Il était instruit +pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec +une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir +plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se méprenant +sur les enseignements des faits, et les notions élémentaires +d'économie politique nécessaires à un député, l'A B C de la sociologie +à l'usage des classes dirigeantes. + +Musadieu l'estimait, disant: «Ce sera un homme de valeur.» Bertin +appréciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient à la même salle +d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient à cheval +dans les allées du bois. Entre eux était donc née une sympathie de +goûts communs, cette franc-maçonnerie instinctive que crée entre deux +hommes un sujet de conversation tout trouvé, agréable à l'un comme à +l'autre. + +Quand on présenta le marquis à Annette de Guilleroy, il eut +brusquement le soupçon des combinaisons de sa tante, et, après s'être +incliné, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur. + +Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait +tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et +pouvait prédire presque à coup sûr l'avenir de leur beauté, comme un +expert qui goûte un vin trop vert. + +Il échangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis +s'assit auprès de la baronne de Corbelle, afin de potiner à mi-voix. + +On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti, +l'enfant couchée, les lampes éteintes, les domestiques remontés en +leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant à travers le salon, +éclairé seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse +ensommeillée sur un fauteuil, pour développer ses espérances, +détailler l'attitude à garder, prévoir toutes les combinaisons, les +chances et les précautions à prendre. + +Il était tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soirée, et +murmurant: + +--Je crois bien que c'est une affaire faite. + + +III + +«_Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas aperçu depuis trois +jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous +savez que je ne peux plus me passer de vous_.» + +Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet +nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un +secrétaire, il l'y déposa sur un amas d'autres lettres entassées là +depuis le début de leur liaison. + +Ils s'étaient accoutumés, grâce aux facilités de la vie mondaine, à se +voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et +le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le +fauteuil où elle avait posé jadis. Mais comme elle craignait un peu +les remarques des domestiques, elle préférait pour ces rencontres +quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez +elle, ou le retrouver dans un salon. + +On arrêtait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours +naturelles à M. de Guilleroy. + +Deux fois par semaine au moins le peintre dînait chez la comtesse avec +quelques amis; le lundi, il la saluait régulièrement dans sa loge à +l'Opéra; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison, +où le hasard les amenait à la même heure. Il savait les soirs où elle +ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de thé chez +elle, se sentant chez lui près de sa robe, si tendrement et si +sûrement logé dans cette affection mûrie, si capturé par l'habitude de +la trouver quelque part, de passer à côté d'elle quelques instants, +d'échanger quelques paroles, de mêler quelques pensées, qu'il +éprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fût depuis +longtemps apaisée, un besoin incessant de la voir. + +Le désir de la famille, d'une maison animée, habitée, du repas en +commun, des soirées où l'on cause sans fatigue avec des gens depuis +longtemps connus, ce désir du contact, du coudoiement, de l'intimité +qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garçon promène, +de porte en porte, chez ses amis où il installe un peu de lui, +ajoutait une force d'égoïsme à ses sentiments d'affection. Dans cette +maison où il était aimé, gâté, où il trouvait tout, il pouvait encore +reposer et dorloter sa solitude. + +Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur +fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait déjà, un peu fâché même +qu'ils ne l'eussent point appelé plus tôt, et mettant une certaine +discrétion à ne les point solliciter le premier. + +La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il était +trois heures de l'après-midi. Il se décida immédiatement à se rendre +chez elle pour la trouver avant qu'elle sortît. + +Le valet de chambre parut, appelé par un coup de sonnette. + +--Quel temps, Joseph? + +--Très beau, Monsieur. + +--Chaud. + +--Oui, Monsieur. + +--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris. + +Il avait toujours une tenue très élégante; mais bien qu'il fût habillé +par un tailleur au style correct, la façon seule dont il portait ses +vêtements, dont il marchait, le ventre sanglé dans un gilet blanc, +le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejeté en arrière, +semblait révéler tout de suite qu'il était artiste et célibataire. + +Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se préparait à +faire une promenade au bois. Il fut mécontent et attendit. + +Selon son habitude, il se mit à marcher à travers le salon, allant +d'un siège à l'autre ou des fenêtres aux murs, dans la grande pièce +assombrie par les rideaux. Sur les tables légères, aux pieds dorés, +des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et coûteux, traînaient +dans un désordre cherché. C'étaient de petites boîtes anciennes en or +travaillé, des tabatières à miniatures, des statuettes d'ivoire, puis +des objets en argent mat tout à fait modernes, d'une drôlerie sévère, +où apparaissait le goût anglais: un minuscule poêle de cuisine, et +dessus, un chat buvant dans une casserole, un étui à cigarettes, +simulant un gros pain, une cafetière pour mettre des allumettes, et +puis dans un écrin toute une parure de poupée, colliers, bracelets, +bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs, +des rubis, des émeraudes, microscopique fantaisie qui semblait +exécutée par des bijoutiers de Lilliput. + +De temps en temps, il touchait un objet, donné par lui, à quelque +anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une +indifférence rêvassante, puis le remettait à sa place. + +Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, reliés avec luxe, +s'offraient à la main sur un guéridon porté par un seul pied, devant +un petit canapé de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la +_Revue des Deux Mondes_, un peu fripée, fatiguée, avec des pages +cornées, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications +non coupées, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement à +cause du prix, l'abonnement coûtant quatre cents francs par an, et la +_Feuille libre_, mince plaquette à couverture bleue, où se répandent +les poètes les plus récents qu'on appelle les «Énervés». + +Entre les fenêtres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier +siècle, sur lequel elle écrivait les réponses aux questions pressées +apportées pendant les réceptions. Quelques ouvrages encore sur ce +bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de +la femme: _Musset, Manon Lescaut, Werther_; et, pour montrer qu'on +n'était pas étranger aux sensations compliquées et aux mystères de la +psychologie, _les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au_ +XVIIIe _siècle, Adolphe._ + +A côté des volumes, un charmant miroir à main, chef-d'oeuvre +d'orfèvrerie, dont la glace était retournée sur un carré de velours +brodé, afin qu'on pût admirer sur le dos un curieux travail d'or et +d'argent. + +Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques années il +vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeât son visage plus +original qu'autrefois, il commençait à s'attrister du poids de ses +joues et des plissures de sa peau. + +Une porte s'ouvrit derrière lui.. + +--Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette. + +--Bonjour, petite, tu vas bien? + +--Très bien, et vous? + +--Comment, tu ne me tutoies pas, décidément. + +--Non, vrai, ça me gêne. + +--Allons donc! + +--Oui, ça me gêne. Vous m'intimidez. + +--Pourquoi ça? + +--Parce que ... parce que vous n'êtes ni assez jeune ni assez vieux! ... + +Le peintre se mit à rire. + +--Devant cette raison, je n'insiste point. + +Elle rougit tout à coup, jusqu'à la peau blanche où poussent les +premiers cheveux, et reprit, confuse: + +--Maman m'a chargée de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et +de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous. + +--Oui, certainement. Vous êtes seules? + +--Non, avec la duchesse de Mortemain. + +--Très bien, j'en suis. + +--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau? + +--Va, mon enfant! + +Comme elle sortait, la comtesse entra, voilée, prête à partir. Elle +tendit ses mains. + +--On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites? + +--Je ne voulais pas vous gêner en ce moment. Dans la façon dont +elle prononça «Olivier», elle mit tous ses reproches et tout son +attachement. + +--Vous êtes la meilleure femme du monde, dit-il, ému par l'intonation +de son nom. + +Cette petite querelle de coeur finie et arrangée, elle reprit sur le +ton des causeries mondaines: + +--Nous allons aller chercher la duchesse à son hôtel, et puis, nous +ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout ça à Nanette. + +Le landau attendait sous la porte cochère. + +Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu +du bruit des chevaux piaffant sous la voûte sonore. + +Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gaîté +du printemps nouveau semblait tombée du ciel sur les vivants. + +L'air tiède et le soleil donnaient aux hommes des airs de fête, +aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les +marmitons blancs qui avaient déposé leurs corbeilles sur les bancs +pour courir et jouer avec leurs frères, les jeunes voyous. Les chiens +semblaient pressés; les serins des concierges s'égosillaient; seules +les vieilles rosses attelées aux fiacres allaient toujours de leur +allure accablée, de leur trot de moribonds. + +La comtesse murmura: + +--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre! + +Le peintre, sous la grande lumière, les contemplait l'une auprès de +l'autre, la mère et la fille. Certes, elles étaient différentes, mais +si pareilles en même temps que celle-ci était bien la continuation de +celle-là, faite du même sang, de la même chair, animée de la même vie. +Leurs yeux surtout, ces yeux bleus éclaboussés de gouttelettes noires, +d'un bleu si frais chez la fille, un peu décoloré chez la mère, +fixaient si bien sur lui le même regard, quand il leur parlait, qu'il +s'attendait à les entendre lui répondre les mêmes choses. Et il était +un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y +avait devant lui deux femmes très distinctes, une qui avait vécu et +une qui allait vivre. Non, il ne prévoyait pas ce que deviendrait +cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencée par des goûts +et des instincts encore endormis, aurait poussé, se serait ouverte +au milieu des événements du monde. C'était une jolie petite personne +nouvelle, prête aux hasards et à l'amour, ignorée et ignorante, qui +sortait du port comme on navire, tandis que sa mère y revenait, ayant +traversé l'existence et aimé! + +Il fut attendri à la pensée que c'était lui qu'elle avait choisi et +qu'elle préférait encore, cette femme toujours jolie, bercée en ce +landau, dans l'air tiède du printemps. + +Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina, +et il crut sentir un remerciement dans un frôlement de sa robe. + +A son tour, il murmura: + +--Oh! oui, quel beau jour! + +Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filèrent vers +les Invalides, traversèrent la Seine et gagnèrent l'avenue des +Champs-Elysées, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Étoile, au +milieu d'un flot de voitures. + +La jeune fille s'était assise près d'Olivier, à reculons, et elle +ouvrait, sur ce fleuve d'équipages, des yeux avides et naïfs. De temps +en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un +court mouvement de tête, elle demandait: «Qui est-ce?» Il nommait «les +Pontaiglin», ou «les Puicelci», ou «la comtesse de Lochrist», ou «la +belle Mme Mandelière». + +On suivait à présent l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit +et de l'agitation des roues. Les équipages, un peu moins serrés +qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans +fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se +dépassaient tour à tour, distancés soudain par une victoria rapide, +attelée d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, à +travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, à +travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hiérarchies, +une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait +aux voitures qu'elle frôlait un étrange parfum de fleur inconnue. + +--Cette dame-là, qui est-ce? demandait Annette. + +--Je ne sais pas, répondait Bertin, tandis que la duchesse et la +comtesse échangeaient un sourire. + +Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin +parisien chantaient déjà dans la jeune verdure, et quand on eut pris +la file au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture à voiture +un échange incessant de saints, de sourires et de paroles aimables, +lorsque les roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du +glissement d'une flotte de barques où étaient assis des dames et des +messieurs très sages. La duchesse, dont la tête à tout instant se +penchait devant les chapeaux levés ou les fronts inclinés, paraissait +passer une revue et se remémorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait +et ce qu'elle supposait des gens, à mesure qu'ils défilaient devant +elle. + +--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandelière, la beauté de la +République. + +Dans une voiture légère et coquette, la beauté de la République +laissait admirer, sous une apparente indifférence pour cette gloire +indiscutée, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de +cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte. + +--Très belle tout de même, dit Bertin. + +La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle +haussa doucement les épaules et ne répondit rien. + +Mais la jeune fille, chez qui s'éveilla soudain l'instinct des +rivalités, osa dire: + +--Moi, je ne trouve point. Le peintre se retourna. + +--Quoi, tu ne la trouves point belle? + +--Non, elle a l'air trempée dans l'encre. La duchesse riait, ravie. + +--Bravo, petite, voilà six ans que la moitié des hommes de Paris se +pâme devant cette négresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens, +regarde plutôt la comtesse de Lochrist. + +Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme +une miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes délicates, +depuis cinq ou six ans également, servaient de thème aux exclamations +de ses partisans, saluait, un sourire fixé sur la lèvre. + +Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste. + +--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraîche. Bertin, qui d'ordinaire +dans les discussions quotidiennement revenues sur ces deux rivales, ne +soutenait point la comtesse, se fâcha soudain de cette intolérance de +gamine. + +--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je +te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle. + +--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les +femmes quand elles ont passé trente ans. Elle a raison, cette enfant, +vous ne les vantez que défraîchies. + +Il s'écria: + +--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute +son expression est sortie. + +Et développant cette idée que la première fraîcheur n'est que le +vernis de la beauté qui mûrit, il prouva que les hommes du monde ne se +trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout +leur éclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer «belles» qu'à la +dernière période de leur épanouissement. + +La comtesse, flattée, murmurait: + +--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est très gentil, un jeune +visage, mais toujours un peu banal. + +Et le peintre insista, indiquant à quel moment une figure, perdant peu +à peu la grâce indécise de la jeunesse, prend sa forme définitive, son +caractère, sa physionomie. + +Et, à chaque parole, la comtesse faisait «oui» d'un petit balancement +de tête convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui +plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle +l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent alliés pour +se soutenir contre un danger, pour se défendre contre une opinion +menaçante et fausse. Annette ne les écoutait guère, tout occupée à +regarder. Sa figure souvent rieuse était devenue grave, et elle ne +disait plus rien, étourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces +feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela +c'était pour elle. + +Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue à son tour, saluée, +enviée; et des hommes, en la montrant, diraient peut-être qu'elle +était belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les +plus élégants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper +d'autre chose que de ces syllabes assemblées qui, parfois, éveillaient +en elle un écho de respect et d'admiration, quand elle les avait lues +souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait +pas à ce défilé de célébrités, et ne pouvait même croire tout à +fait qu'elles fussent vraies, comme si elle eût assisté à quelque +représentation. Les fiacres lui inspiraient un mépris mêlé de dégoût, +la gênaient et l'irritaient, et elle dit soudain: + +--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de +maître. + +Bertin répondit: + +--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'égalité, de la liberté et de +la fraternité? + +Elle eut une moue qui signifiait «à d'autres» et reprit: + +--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par +exemple. + +--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en +pleine démocratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout +mélange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur +de la société. + +Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois +matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus +choisis où tout le monde se connaît par ses noms, petits noms, +parentés, titres, qualités et vices, comme si tous vivaient dans le +même quartier ou dans la même petite ville. + +--Y venez-vous souvent? dit-elle. + +--Très souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant à Paris. + +--Vous montez à cheval, le matin! + +--Mais oui. + +--Et puis, l'après-midi, vous faites des visites? + +--Oui. + +--Alors, quand est-ce que vous travaillez? + +--Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai choisi une +spécialité suivant mes goûts! Comme je suis peintre de belles dames, +il faut bien que je les voie et que je les suive un peu partout. + +Elle murmura, toujours sans rire: + +--A pied et à cheval? + +Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire: +Tiens, tiens, déjà de l'esprit, tu seras très bien, toi. + +Un souffle d'air froid passa, venu de très loin, de la grande campagne +à peine éveillée encore; et le bois entier frémit, ce bois coquet, +frileux et mondain. + +Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles +sur les arbres et les étoffes sur les épaules. Toutes les femmes, d'un +mouvement presque pareil, ramenèrent sur leurs bras et sur leur gorge +le vêtement tombé derrière elles; et les chevaux se mirent à trotter +d'un bout à l'autre de l'allée, comme si la brise aigre, qui +accourait, les eût fouettés en les touchant. + +On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouées, +sous une ondée oblique et rouge du soleil couchant. + +--Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre, +dont elle savait toutes les habitudes. + +--Non, je vais au Cercle. + +--Alors, nous vous déposons en passant? + +--Ça me va, merci bien. + +--Et quand nous invitez-vous à déjeuner avec la duchesse? + +--Dites votre jour? + +Ce peintre attitré des Parisiennes, que ses admirateurs avaient +baptisé «un Watteau réaliste» et que ses détracteurs appelaient +«photographe de robes et manteaux», recevait souvent, soit à déjeuner, +soit à dîner, les belles personnes dont il avait reproduit les +traits, et d'autres encore, toutes les célèbres, toutes les connues, +qu'amusaient beaucoup ces petites fêtes dans un hôtel de garçon. + +--Après-demain! Ça vous va-t-il, après-demain, ma chère duchesse? +demanda Mme de Guilleroy. + +--Mais oui, vous êtes charmante! M. Bertin ne pense jamais à moi, pour +ces parties-là. On voit bien que je ne suis plus jeune. + +La comtesse, habituée à considérer la maison de l'artiste un peu comme +la sienne, reprit: + +--Rien, que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette, +moi et vous, n'est-ce pas, grand artiste? + +--Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des +écrevisses à l'alsacienne. + +--Oh! vous allez donner des passions à la petite. + +Il saluait, debout à la portière, puis il entra vivement dans le +vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne +à la compagnie de valets de pied qui s'étaient levés comme des soldats +au passage d'un officier, puis il monta le large escalier, passa +devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes, poussa +une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en +entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtés, +d'appels de pied, d'exclamations lancées, par des voix fortes: +Touché.--A moi.--Passé.--J'en ai.--Touché.--A vous. + +Dans la salle d'armes, les tireurs, vêtus de toile grise, avec leur +veste de peau, leurs pantalons serrés aux chevilles, une sorte de +tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main repliée, +et dans l'autre main rendue énorme par le gant, le mince et souple +fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse +de pantins mécaniques. + +D'autres se reposaient, causaient, encore essoufflés, rouges, en +sueur, un mouchoir à la main pour éponger leur front et leur cou; +d'autres, assis sur le divan carré qui faisait le tour de la grande +salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le maître du +Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane. + +Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains. + +--Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie. + +--Je suis à vous, mon cher. + +Et il passa dans le cabinet de toilette pour se déshabiller. + +Depuis longtemps, il ne s'était senti aussi agile et vigoureux, et, +devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se hâtait avec +une impatience d'écolier qui va jouer. Dès qu'il eut devant lui son +adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extrême, et, en dix minutes, +l'ayant touché onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda +grâce. Puis il tira avec Punisimont, et avec son confrère Amaury +Maldant. + +La douche froide, ensuite, glaçant sa chair haletante, lui rappela les +bains de la vingtième année, quand il piquait des têtes dans la Seine, +du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour épater les +bourgeois. + +--Tu dînes ici? lui demandait Maldant. + +--Oui. + +--Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, dépêche-toi, +il est sept heures un quart. + +La salle à manger, pleine d'hommes, bourdonnait. + +Il y avait là tous les vagabonds nocturnes de Paris, des désoeuvrés et +des occupés, tous ceux qui, à partir de sept heures du soir, ne savent +plus que faire et dînent au Cercle pour s'accrocher, grâce au hasard +d'une rencontre, à quelque chose ou à quelqu'un. + +Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de +quarante ans, vigoureux et trapu, dit à Bertin: + +--Vous étiez enragé, ce soir. + +Le peintre répondit: + +--Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes. + +Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit +maigre, chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin: + +--Moi aussi, j'ai toujours un retour de sève en Avril; ça me fait +pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ça coule en +sentiment; il n'y a jamais de fruits. + +Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus âgés +que lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exercé pût fixer leur âge, +hommes de cercle, de cheval et d'épée à qui les exercices incessants +avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient d'être plus jeunes, +en tout, que les polissons énervés de la génération nouvelle. + +Rocdiane, de bonne race, fréquentant tous les salons, mais suspect +de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'était pas étonnant, +disait Bertin, après avoir tant vécu dans les tripots, marié, séparé +de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques +belges et portugaises, portait haut, sur sa figure énergique de Don +Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme à tout faire que +nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqûre en duel. + +Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses +épaules, bien que marié et père de deux enfants, ne se décidait qu'à +grand'peine à dîner chez lui trois fois par semaine, et restait au +Cercle les autres jours, avec ses amis, après la séance de la salle +d'armes. + +--Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui +n'en ont pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui +s'ennuient dans la leur. + +La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes +en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences +indiscrètes. + +Le marquis de Rocdiane laissait soupçonner ses maîtresses par des +indications précises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms, +afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy désignait les +siennes par leurs prénoms. Il racontait: «J'étais au mieux, en ce +moment-là, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant, +je lui dis: ma petite Marguerite...» Il s'arrêtait au milieu des +sourires, puis reprenait: «Hein! j'ai laissé échapper quelque chose. +On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie.» + +Olivier Bertin, très réservé, avait coutume de déclarer, quand on +l'interrogeait: + +--Moi, je me contente de mes modèles. + +On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles, +s'exaltait à la pensée de tous les jolis morceaux qui trottent par +les rues, et de toutes les jeunes personnes déshabillées devant le +peintre, à dix francs l'heure. + +A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme +les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face +rougissait, s'allumaient, secoués de désirs réchauffés et d'ardeurs +fermentées. + +Rocdiane, après le café, tombait dans des indiscrétions plus +véridiques, et oubliait les femmes du monde pour célébrer les simples +cocottes. + +--Paris, disait-il, un verre de kummel à la main, la seule ville où un +homme ne vieillisse pas, la seule où, à cinquante ans, pourvu qu'il +soit solide et bien conservé, il trouvera toujours une gamine de +dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer. + +Landa, retrouvant son Rocdiane d'après les liqueurs, l'approuvait avec +enthousiasme, énumérait les petites filles qui l'adoraient encore tous +les jours. + +Mais Liverdy, plus sceptique et prétendant savoir exactement ce que +valent les femmes, murmurait: + +--Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent. + +Landa riposta: + +--Elles me le prouvent, mon cher. + +--Ces preuves-là ne comptent pas. + +--Elles me suffisent. + +Rocdiane criait: + +--Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite +gueuse de vingt ans, qui fait la fête depuis cinq ou six ans déjà, la +fête à Paris, où toutes nos moustaches lui ont appris et gâté le goût +des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme +de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop +connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du coeur, mais +vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle +sait, est-ce qu'elle réfléchit à ça? Est-ce que les hommes ont un âge, +ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et +plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous +le montre et plus on le croit. + +Ils se levèrent de table, congestionnés et fouettés par l'alcool, +prêts à partir pour toutes les conquêtes, et ils commençaient à +délibérer sur l'emploi de leur soirée, Bertin parlant du Cirque, +Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de l'Éden et Landa des +Folies-Bergère, quand un bruit de violons qu'on accorde, léger, +lointain, vint jusqu'à eux. + +--Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane. + +--Oui, répondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de +sortir? + +--Allons. + +Ils traversèrent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis +arrivèrent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens. +Quatre messieurs, enfoncés en des fauteuils, attendaient déjà d'un air +recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sièges vides, une +dizaine d'autres causaient, assis ou debout. + +Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre à petits coups de son +archet: on commença. + +Olivier Bertin adorait la musique; comme on adore l'opium. Elle le +faisait rêver. + +Dès que le flot sonore des instruments l'avait touché, il se sentait +emporté dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et +son intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait +comme une folle, grisée par les mélodies, à travers des songeries +douces et d'agréables rêvasseries. Les yeux fermés, les jambes +croisées, les bras mous, il écoutait les sons et voyait des choses qui +passaient devant ses yeux et dans son esprit. + +L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, dès qu'il +eut baissé ses paupières sur son regard, revit le bois, la foule des +voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et +sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le +mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles. + +Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui +recommença trois fois, comme recommence, après une traversée en mer, +le roulis du bateau dans l'immobilité du lit. + +Puis elle s'étendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux +femmes assises toujours devant lui, tantôt en chemin de fer, tantôt +à la table d'hôtels étrangers. Durant toute la durée de l'exécution +musicale, elles l'accompagnèrent ainsi, comme si elles avaient laissé, +durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages +empreinte au fond de son oeil. + +Un silence, puis un bruit de sièges remués et de voix chassèrent cette +vapeur de songe, et il aperçut, sommeillant autour de lui, ses quatre +amis en des postures naïves d'attention changée en sommeil. + +Quand il les eut réveillés: + +--Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il. + +--Moi, répondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici +encore un peu. + +--Et moi aussi, reprit Landa. + +Bertin se leva: + +--Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las. + +Il se sentait, au contraire, fort animé, mais il désirait s'en aller, +par crainte des fins de soirée qu'il connaissait si bien autour de la +table de baccara du Cercle. + +Il rentra donc, et, le lendemain, après une nuit de nerfs, une de ces +nuits qui mettent les artistes dans cet état d'activité cérébrale +baptisée inspiration, il se décida à ne pas sortir et à travailler +jusqu'au soir. + +Ce fut une journée excellente, une de ces journées de production +facile, où l'idée semble descendre dans les mains et se fixer +d'elle-même sur la toile. + +Les portes closes, séparé du monde, dans la tranquillité de l'hôtel +fermé pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair, +l'esprit lucide, surexcité, alerte, il goûta ce bonheur donné aux +seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allégresse. Rien +n'existait plus pour lui, pendant ces heures de travail, que le +morceau de toile où naissait une image sous la caresse de ses +pinceaux, et il éprouvait, en ses crises de fécondité, une sensation +étrange et bonne de vie abondante qui se grise et se répand. Le soir +il était brisé comme après une saine fatigue, et il se coucha avec la +pensée agréable de son déjeuner, du lendemain. + +La table fut couverte de fleurs, le menu très soigné pour Mme de +Guilleroy, gourmande raffinée, et malgré une résistance énergique, +mais courte, le peintre força ses convives à boire du champagne. + +--La petite sera ivre! disait la comtesse. + +La duchesse indulgente répondait: + +--Mon Dieu! il faut bien l'être une première fois. + +Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agité +par cette gaîté légère qui soulève comme si elle faisait pousser des +ailes aux pieds. + +La duchesse et la comtesse, ayant une séance au comité des Mères +françaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre à la +Société, mais Bertin offrit de faire un tour à pied avec elle, en la +ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux. + +--Prenons par-le plus long, dit-elle. + +--Veux-tu rôder dans le parc Monceau? c'est un endroit très gentil; +nous regarderons les mioches et les nourrices. + +--Mais oui, je veux bien. + +Ils franchirent, par l'avenue Vélasquez, la grille dorée et +monumentale qui sert, d'enseigne et d'entrée à ce bijou de parc +élégant, étalant en plein Paris sa grâce factice et verdoyante, au +milieu d'une ceinture d'hôtels princiers. + +Le long des larges allées, qui déploient à travers les pelouses et les +massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis +sur des chaises de fer, regardent défiler les passants tandis que, par +les petits chemins enfoncés sous les ombrages et serpentant comme des +ruisseaux, un peuple d'enfants grouille dans le sable, court, saute à +la corde sous l'oeil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet +des mères. Les arbres énormes, arrondis en dôme comme des monuments +de feuilles, les marronniers géants dont la lourde verdure est +éclaboussée de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingués, +les platanes décoratifs avec leur tronc savamment tourmenté, ornent en +des perspectives séduisantes les grands gazons onduleux. + +Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et +voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux, se baignent dans +l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussière d'eau des arrosages +égrenée sûr l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches +semblent heureuses dans cette fraîcheur verte. Un jeune garçon de +marbre retire de son pied une épine introuvable, comme s'il s'était +piqué tout à l'heure en courant après la Diane qui fuit là-bas vers +le petit lac emprisonné dans les bosquets où s'abrite la ruine d'un +temple. + +D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des +massifs, ou bien rêvent, un genou dans la main. Une cascade écume et +roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronqué comme une colonne, +porte un lierre; un tombeau porte une inscription. Les fûts de pierre +dressés sur les gazons ne rappellent guère plus l'Acropole que cet +élégant petit parc ne rappelle les forêts sauvages. + +C'est l'endroit artificiel et charmant où les gens de ville vont +contempler des fleurs élevées en des serres, et admirer, comme on +admire au théâtre le spectacle de la vie, cette aimable représentation +que donne, en plein Paris, la belle nature. + +Olivier Bertin, depuis des années, venait presque chaque jour en ce +lieu préféré, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai +cadre. + +«C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal mis +y font horreur.» Et il y rôdait pendant des heures, en connaissait +toutes les plantes et tous les promeneurs habituels. + +Il marchait à côté d'Annette, le long des allées, l'oeil distrait par +la vie bariolée et remuante du jardin. + +--Oh l'amour! cria-t-elle. + +Elle contemplait un petit garçon à boucles blondes qui la regardait de +ses yeux bleus, d'un air étonné et ravi. + +Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle +avait à voir ces vivantes poupées enrubannées la rendait bavarde et +communicative. + +Elle marchait à petits pas, disait à Bertin ses remarques, ses +réflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les mères. Les +enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants +pâles l'apitoyaient. + +Il l'écoutait, amusé par elle plus que par les mioches, et sans +oublier la peinture, murmurait: «C'est délicieux!» en songeant qu'il +devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de +nourrices, de mères et d'enfants. Comment n'y avait-il pas songé? + +--Tu aimes ces galopins-là? dit-il. + +--Je les adore. + +A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les +prendre, de les embrasser, de les manier, une envie matérielle et +tendre de mère future; et il s'étonnait de cet instinct secret, caché +en cette chair de femme. + +Comme elle était disposée à parler, il l'interrogea sur ses goûts. +Elle avoua des espérances de succès et de gloire mondaine avec une +naïveté gentille, désira de beaux chevaux, qu'elle connaissait +presque en maquignon, car l'élevage occupait une partie des fermes +de Roncières; et elle ne s'inquiéta guère plus d'un fiancé que de +l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des étages à +louer. + +Ils approchaient du lac où deux cygnes et six canards flottaient +doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et +ils passèrent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre +ouvert sur les genoux, les yeux levés devant elle, l'âme envolée dans +une songerie. + +Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble, +vêtue en fille modeste qui ne songe point à plaire, une institutrice +peut-être, elle était partie pour le Rêve, emportée par une phrase ou +par un mot qui avait ensorcelé son coeur. Elle continuait, sans doute, +selon la poussée de ses espérances, l'aventure commencée dans le +livre. + +Bertin s'arrêta, surpris: + +--C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ça. + +Ils avaient passé devant elle. Ils retournèrent et revinrent encore +sans qu'elle les aperçût, tant elle suivait de toute son attention le +vol lointain de sa pensée. + +Le peintre dit à Annette: + +--Dis donc, petite! est-ce que ça t'ennuierait de me poser une figure, +une fois ou deux? + +--Mais non, au contraire! + +--Regarde bien cette demoiselle qui se promené dans l'idéal. + +--Là, sur cette chaise? + +--Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras +un livre sur tes genoux et tu tâcheras de faire comme elle. As-tu +quelquefois rêvé tout éveillée? + +--Mais, oui. + +--A quoi? + +Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais +elle ne voulait point répondre, détournait ses questions, regardait +les canards nager après le pain que leur jetait une dame, et semblait +gênée comme s'il eût touché en elle à quelque chose de sensible. + +Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie à Roncières, parla +de sa grand'mère à qui elle faisait de longues lectures à haute +voix, tous les jours, et qui devait être bien seule, et bien triste +maintenant. + +Le peintre, en l'écoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme +il ne l'avait jamais été. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus +et futiles et médiocres détails de cette simple existence de fillette +l'amusaient et l'intéressaient. + +--Asseyons-nous, dit-il. + +Ils s'assirent auprès de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent +flotter devant eux, espérant quelque nourriture. + +Bertin sentait en lui s'éveiller des souvenirs, ces souvenirs +disparus, noyés dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait +pourquoi. Ils surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en +même temps, qu'il éprouvait la sensation d'une main remuant la vase de +sa mémoire. + +Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne +que plusieurs fois déjà, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait +senti et remarqué. Il existait toujours une cause à ces évocations +subites, une cause matérielle et simple, une odeur, un parfum souvent. +Que de fois une robe de femme lui avait jeté au passage, avec le +souffle évaporé d'une essence, tout un rappel d'événements effacés! Au +fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouvé souvent aussi +des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes, celles +des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les +mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'été, les odeurs froides +des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines +réminiscences, comme si les senteurs, gardaient en elle les choses +mortes embaumées, à la façon des aromates qui conservent les momies. + +Était-ce l'herbe mouillée ou la fleur des marronniers qui ranimait +ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? Était-ce à son oeil qu'il devait +cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontrées, +une d'elles peut-être ressemblait à une figure de jadis, et, sans +qu'il l'eût reconnue, secouait en son coeur toutes les cloches du +passé. + +N'était-ce pas un son, plutôt? Bien souvent un piano entendu par +hasard, une voix inconnue, même un orgue de Barbarie jouant sur une +place un air démodé, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en +lui gonflant la poitrine d'attendrissements oubliés. + +Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant. +Qu'y avait-il autour de lui, près de lui, pour raviver de la sorte ses +émotions éteintes? + +--Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en. + +Ils se levèrent et se remirent à marcher. + +Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise +était une trop forte dépense. + +Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquiétait de leur +existence, de leur profession, s'étonnait qu'ayant l'air si misérable +ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public. + +Et plus encore que tout à l'heure, Olivier remontait les années +écoulées. Il lui semblait qu'une mouche ronflait à ses oreilles et les +emplissait du bourdonnement confus des jours finis. + +La jeune fille, le voyant rêveur, lui demanda: + +--Qu'avez-vous? vous semblez triste. + +Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela? Elle ou sa +mère? Non pas sa mère avec sa voix d'à présent, mais avec sa voix +d'autrefois, tant changée qu'il venait seulement de la reconnaître. + +Il répondit en souriant: + +--Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es très gentille, tu me +rappelles ta maman. + +Comment n'avait-il pas remarqué plus vite cet étrange écho de la +parole jadis si familière, qui sortait à présent de ces lèvres +nouvelles. + +--Parle encore, dit-il. + +--De quoi? + +--Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les +aimais-tu? + +Elle se remit à bavarder. + +Et il écoutait, saisi par un trouble croissant, il épiait, il +attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque étrangère +à son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans sa +gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des intonations, parfois, le +faisaient frémir d'étonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles +des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarqué +les rapports, telles que, souvent même, il ne les confondait plus +du tout; mais cette différence ne rendait que plus saisissants les +brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constaté la +ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voilà +que le mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une telle façon +qu'en détournant la tête pour ne plus voir la jeune fille il se +demandait par moments si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait +ainsi; douze ans plus tôt. + +Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se retournait vers elle, +il retrouvait encore, à la rencontre de son regard, un peu de cette +défaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse, +l'oeil de la mère. + +Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, repassant toujours +devant les mêmes personnes, les mêmes nourrices, les mêmes enfants. + +Annette, à présent, inspectait les hôtels qui entourent ce jardin, et +demandait les noms de leurs habitants. + +Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une +curiosité vorace, semblait emplir de renseignements sa mémoire de +femme, et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des yeux autant +que de l'oreille. + +Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux portes sur le +boulevard extérieur, Bertin s'aperçut que quatre heures allaient +sonner. + +--Oh! dit-il, il faut rentrer. + +Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes. + +Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre descendit vers la place +de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine. + +Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers sauté +par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait +radieux, plus joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps +revernit tout le monde.» + +Il était dans une de ces heures où l'esprit excité comprend tout avec +plus de plaisir, où l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et +plus clair, où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à sentir, +comme si une main toute-puissante venait de rafraîchir toutes les +couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des êtres, et de +remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête, l'activité des +sensations. + +Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--«Dire +qu'il y a des moments où je ne trouve pas de sujets à peindre!» + +Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute +son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle +manière d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain, +l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur +ses pas et s'enfermer dans son atelier. + +Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, cette ardeur +qui lui brûlait le sang tout à l'heure, s'apaisa tout à coup. Il se +sentit las, s'assit sur son divan et se remit à rêvasser. + +L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, cette +insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont +apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque +chose lui eût manqué. Il sentait sa maison vide, et désert son grand +atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir +passer l'ombre d'une femme dont la présence lui était douce. Depuis +longtemps, il avait oublié les impatiences d'amant qui attend le +retour d'une maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait +éloignée et la désirait près de lui avec un énervement de jeune homme. + +Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, et il +retrouvait en tout ce vaste appartement où elle était si souvent +venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles, +de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures, +certains moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses +caresses anciennes. + +Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit à marcher en +songeant de nouveau que, malgré cette liaison dont son existence avait +été remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Après les longues +heures de travail, quand il regardait autour de lui, étourdi par ce +réveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait +que des murs à la portée de sa main et de sa voix. Il avait dû, +n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec +des précautions de voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures +désoeuvrées en tous les lieux publics où l'on trouve, où l'on achète, +des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au +Cercle, des habitudes au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des +habitudes à l'Opéra, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer +chez lui où il serait demeuré avec joie sans doute s'il y avait vécu +près d'elle. + +Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert +d'une façon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui; +puis son ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte leur +séparation et sa liberté; maintenant il les regrettait de nouveau +comme s'il recommençait à l'aimer. + +Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque +sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-être, parce +qu'il avait reconnu tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. +Combien peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme, d'un +homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret! + +Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son +esprit et dans sa chair à la façon d'une fièvre; et il se mit à penser +à elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son +coeur et en s'exaltant lui-même pour la désirer davantage; puis il se +décida, bien qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une +tasse de thé, le soir même. + +Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au +boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver +et d'être forcé de passer encore cette soirée tout seul, comme il en +avait passé bien d'autres, pourtant. + +A sa demande:--«La comtesse est-elle chez elle?»--le domestique +répondant:--«Oui, Monsieur»--fit entrer de la joie en lui. + +Il dit, d'un ton radieux:--«C'est encore moi»--en apparaissant au +seuil du petit salon où les deux femmes travaillaient sous les +abat-jour roses d'une lampe à double foyer en métal anglais, portée +sur une tige haute et mince. + +La comtesse s'écria: + +--Comment, c'est vous? Quelle chance! + +--Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu. + +--Comme c'est gentil! + +--Vous attendez quelqu'un? + +--Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais. + +Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le tricot gris en +grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues +aiguilles en bois. + +Il demanda: + +--Qu'est-ce que cela? + +--Des couvertures. + +--De pauvres? + +--Oui, bien entendu. + +--C'est très laid. + +--C'est très chaud. + +--Possible, mais c'est très laid, surtout dans un appartement Louis +XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous +devriez, pour vos amis, faire vos charités plus élégantes. + +--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les épaules--mais on en +prépare partout en ce moment, de ces couvertures-là. + +--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite +le soir, sans voir traîner cette affreuse loque grise sur les plus +jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce +printemps, la bienfaisance de mauvais goût. + +La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le tricot qu'elle +tenait sur la chaise de soie inoccupée à côté d'elle, puis elle +convint avec indifférence: + +--Oui, en effet, c'est laid. + +Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, penchées sous +les deux lumières toutes proches, recevaient dans les cheveux une +coulée de lueur rose qui se répandait sur la chair des visages, sur +les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur +ouvrage avec cette attention légère et continue des femmes habituées à +ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe. + +Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine +de Chine, portées sur des colonnes anciennes de bois doré, répandaient +sur les tapisseries une lumière douce et régulière, atténuée par des +transparents de dentelle jetés sur les globes. + +Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il pouvait tout +juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours préféré pour causer avec la +comtesse, en demeurant presque à ses pieds. + +Elle lui dit: + +--Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, dans le parc. + +--Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup, +votre fille. Elle vous ressemble tout à fait. Quand elle prononce +certaines phrases, on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa +bouche. + +--Mon mari me l'a déjà dit bien souvent. + +Il les regardait travailler, baignées dans la clarté des lampes, et la +pensée dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans +le jour, le souci de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, +quel que soit le temps, quel que soit le feu des cheminées et du +calorifère, le chagrina comme si, pour la première fois, il comprenait +bien son isolement. + +Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari de cette femme, et +non son amant! Jadis il désirait l'enlever, la prendre à cet homme, la +lui voler complètement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui +était installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa +maison et dans le câlinement de son contact. En la regardant, il se +sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait +voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, même un peu plus, +beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce +besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente, +lui faisait désirer qu'on envoyât se coucher la jeune fille, le plus +vite possible. + +Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de se rapprocher jusqu'à +ses genoux où il poserait sa tête, de lui prendre les mains dont +s'échapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et +la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil +déroulé, il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait que +vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer la soirée avec +les grandes personnes. + +Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le domestique, dont +la tête apparut, annonça: + +--M. de Musadieu. + +Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand il serra la +main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le +prendre par les épaules et de le jeter dehors. + +Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait tomber, et +on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en +regardant la jeune fille: «Je conterai cela un peu plus tard.» + +La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures +allaient sonner. + +--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille. + +Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mère +sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement, +comme si elle eût glissé sans agiter l'air en passant. + +Quand elle fut sortie: + +--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse. + +On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à l'amiable de sa +femme qui lui payait une rente jugée par lui insuffisante, avait +trouvé, pour la faire doubler, un moyen sûr et singulier. La marquise, +suivie sur son ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et +avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal dressé par +le commissaire de police. + +La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant +sur ses genoux l'ouvrage interrompu. + +Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis le départ de la +jeune fille, se fâcha, et affirma avec une indignation d'homme qui +sait et qui n'a voulu parler à personne de cette calomnie, que c'était +là un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du +monde ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait, debout +maintenant contre la cheminée, avec des airs nerveux d'homme disposé à +faire de cette histoire une question personnelle. + +Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui +reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser ni même le soupçonner +d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrassé, +se défendait, reculait, s'excusait. + +--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout à l'heure chez la +duchesse de Mortemain. + +Bertin demanda: + +--Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute? + +--Non, pas du tout, le marquis de Farandal. + +Et le peintre, crispé, répondit: + +--Cela ne m'étonne pas de lui! + +Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. Puis Olivier +reprit d'une voix calmée: + +--Je sais pertinemment que cela est faux. + +Il ne savait rien, entendant parler pour la première fois de cette +aventure. + +Musadieu se préparait une retraite, sentant la situation dangereuse, +et il parlait déjà de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle, +quand le comte de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville. + +Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de se débarrasser du +mari. + +--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir? + +Comme personne ne répondait, il reprit: + +--Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle +et lui fait payer fort cher cette indiscrétion. + +Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans la voix et +dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, répéta en +termes amicaux et doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au +visage de Musadieu. + +Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété à la légère une +chose douteuse et peut-être compromettante, plaidait son ignorance +et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et +méchantes! + +Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupçonne +et calomnie avec une déplorable facilité. Et ils parurent convaincus +tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés +sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur +suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prête, +et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond. + +Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis l'arrivée de +Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il +préférait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait +content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la +cordialité. + +Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, entrèrent portant +la table à thé où l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout +brillant, sous la flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin. + +La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec les précautions et +les soins que nous ont apportés les Russes, puis offrit une tasse à +Musadieu, une autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant +des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries autrichiennes et +anglaises. + +Le comte s'étant approché de la table mobile où s'alignaient aussi des +sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discrètement, +glissa dans la pièce voisine et disparut. + +Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le désir +soudain le reprit de pousser dehors ce gêneur qui, mis en verve, +pérorait, semait des anecdotes, répétait des mots, en faisait +lui-même. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la +longue aiguille approchait de minuit. + +La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui parler, +et, avec cette adresse des femmes du monde habiles à changer par des +nuances le ton d'une causerie et l'atmosphère d'un salon, à faire +comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir, +elle répandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et +l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait +d'ouvrir une fenêtre. + +Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, sans qu'il se +demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller. + +Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se +retirèrent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la +comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le +seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que +Musadieu, aidé d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme +de Guilleroy parlait toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, +ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue +ouverte par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point +rester debout en face du valet. + +La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse dit à +l'artiste avec une parfaite aisance: + +--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit. +Restez donc encore un peu. + +Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon. + +Dès qu'ils furent assis: + +--Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il. + +--Et pourquoi? + +--Il me prenait un peu de vous. + +--Oh! pas beaucoup. + +--C'est possible, mais il me gênait. + +--Vous êtes jaloux? + +--Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme encombrant. + +Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près d'elle maintenant, +il maniait entre ses doigts l'étoffe de sa robe en lui disant quel +souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-là. + +Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main +dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le +remercier. + +--Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il. + +Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans doute dans une +chambre voisine, et il reprit: + +--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences. + +Elle murmura: + +--Mon pauvre ami!--pleine de pitié pour lui, et aussi pour elle. + +Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait +avec tendresse, avec une tendresse un peu mélancolique, un peu +douloureuse, moins ardente que tout à l'heure, quand il était séparé +d'elle par sa fille, son mari et Musadieu. + +Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts légers +sur la tête d'Olivier: + +--Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu. + +--Hélas! je le sais, ça va vite. + +Elle eut peur de l'avoir attristé. + +--Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours +connu poivre et sel. + +--Oui, c'est vrai. + +Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle avait provoquée +elle se pencha et, lui soulevant la tête entre ses deux mains, mit sur +son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent +ne pas devoir finir. + +Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs yeux le +reflet de leur affection. + +--Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière près de vous. + +Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables besoins +d'intimité. + +Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens qui étaient là +suffirait à réaliser ce désir éveillé depuis le matin, et maintenant +qu'il demeurait seul avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la +tiédeur de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe, la tiédeur +de son corps, il retrouvait en lui le même trouble, la même envie +d'amour inconnue et fuyante. + +Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, dans les bois +peut-être où ils seraient tout à fait seuls, sans personne autour +d'eux, cette inquiétude de son coeur serait satisfaite et calmée. + +Elle répondit: + +--Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour. + +Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner avec lui, quelque +part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou +cinq fois. + +Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, maintenant que +sa fille était revenue. + +Elle essayerait cependant, dès que son mari irait aux Ronces, mais +cela ne se pourrait faire qu'après le vernissage qui avait lieu le +samedi suivant. + +--Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je? + +--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, à trois +heures, si vous êtes libre, et je crois que nous devons dîner ensemble +vendredi chez la duchesse. + +--Oui, parfaitement. + +Il se leva. + +---Adieu. + +--Adieu, mon ami. + +Il restait debout sans se décider à partir, car il n'avait presque +rien trouvé de tout ce qu'il était venu lui dire, et sa pensée restait +pleine de choses inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient +point sorties. + +Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains. + +--Adieu, mon ami. + +--Je vous aime. + +Elle lui jeta un de ces sourires où une femme montre à un homme, en +une seconde, tout ce qu'elle lui a donné. + +Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois: + +--Adieu. + +Et il partit. + + +IV + +On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-là, un +pèlerinage au Palais de l'Industrie. Dès neuf heures du matin, elles +arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers +cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste invitait le +Tout-Paris mondain à assister au vernissage simulé de trois mille +quatre cents tableaux. + +Une queue de foule se pressait aux portes, et, dédaigneuse de la +sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Déjà, en +gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposées +sur les murs de l'escalier où l'on accroche la catégorie spéciale des +peintres de vestibule qui ont envoyé soit des oeuvres de proportions +inusitées, soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser. Dans le salon +carré, c'était une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les +peintres, en représentation jusqu'au soir, se faisaient reconnaître +à leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité de leurs +gestes. Ils commençaient à traîner des amis par la manche vers des +tableaux qu'ils désignaient du bras, avec des exclamations et une +mimique énergique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de +grands à longs cheveux, coiffés de chapeaux mous gris ou noirs, de +formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords +en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres étaient +petits, actifs, fluets ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de +vestons ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à la classe des +rapins. + +Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du +boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes +rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l'élégance +et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille +entourant le père comme un choeur triomphal. + +Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises à l'honneur du +salon carré éblouissaient, dès l'entrée, par l'éclat des tons et le +flamboiement des cadres, par une crudité de couleurs neuves, avivées +par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombé d'en haut. + +Le portrait du Président de la République faisait face à la porte, +tandis que, sur un autre mur, un général chamarré d'or, coiffé d'un +chapeau à plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait avec +des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en détresse +presque englouti sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant un +roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiférés morts, et l'Ombre +du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le +regard avec une violence irrésistible d'expression. + +On voyait encore, dans la pièce immense, une charge de cavalerie, des +tirailleurs dans un bois, des vaches dans un pâturage, deux seigneurs +du siècle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle +assise sur une borne, un prêtre administrant un mourant, des +moissonneurs, des rivières, un coucher de soleil, un clair de lune, +des échantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que font et +de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde. + +Olivier, au milieu d'un groupe de confrères célèbres, membres de +l'Institut et du Jury, échangeait avec eux des opinions. Un malaise +l'oppressait, une inquiétude sur son oeuvre exposée dont, malgré les +félicitations empressées, il ne sentait pas le succès. + +Il s'élança. La duchesse de Mortemain apparaissait à la porte +d'entrée. + +Elle demanda: + +--Est-ce que la comtesse n'est pas arrivée? + +--Je ne l'ai pas vue. + +--Et M. de Musadieu? + +--Non plus. + +--Il m'avait promis d'être à dix heures au haut de l'escalier pour me +guider dans les salles. + +--Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse? + +--Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout à +l'heure, car je compte que nous déjeunerons ensemble. + +Musadieu accourait. Il avait été retenu quelques minutes à la +sculpture et s'excusait, essoufflé déjà. + +Il disait: + +--Par ici, duchesse, par ici, nous commençons à droite. + +Ils venaient de disparaître dans un remous de têtes, quand la comtesse +de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard +Olivier Bertin. + +Il les vit, les rejoignit, et, les saluant: + +--Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup. +En huit jours, elle a changé. + +Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta: + +--Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux. +Elle est déjà bien moins petite fille et bien plus Parisienne. + +Mais soudain il revint à la grande affaire du jour. + +--Commençons à droite, nous allons rejoindre la duchesse. + +La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et +préoccupée comme un exposant, demanda: + +--Que dit-on? + +--Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran, +un Puvis de Chavannes admirable, un Roll très étonnant, très neuf, un +Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Béraud, des Cazin, des Duez, +des tas de bonnes choses enfin. + +--Et vous, dit-elle. + +--On me fait des compliments, mais je ne suis pas content. + +--Vous n'êtes jamais content. + +--Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison. + +--Pourquoi? + +--Je n'en sais rien. + +--Allons voir. + +Quand ils arrivèrent devant le tableau--deux petites paysannes prenant +un bain dans un ruisseau--un groupe arrêté l'admirait. Elle en fut +joyeuse, et tout bas. + +--Mais il est délicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de +mieux. + +Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot +qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements +rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait +raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de +Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze +ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mièvreries, les +délicatesses élégantes, les sentiments exprimés, les nuances bâtardes +de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art dégagé des idées, des +tendances et des préjugés mondains. + +Les entraînant plus loin: «Continuons,» dit-il. + +Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur +montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles, +heureux par elles. + +Soudain, la comtesse demanda: + +--Quelle heure est-il? + +--Midi et demi. + +--Oh! Allons vite déjeuner. La duchesse doit nous attendre chez +Ledoyen, où elle m'a chargée de vous amener, si nous ne la retrouvions +pas dans les salles. + +Le restaurant, au milieu d'un îlot d'arbres et d'arbustes, avait l'air +d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix, +d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en +sortait par toutes les fenêtres et toutes les portes grandes ouvertes. +Les tables, pressées, entourées de gens en train de manger, étaient +répandues par longues files dans les chemins voisins, à droite et à +gauche du passage étroit où les garçons couraient, assourdis, affolés, +tenant à bout de bras des plateaux chargés de viandes, de poissons ou +de fruits. + +Sous la galerie circulaire c'était une telle multitude d'hommes et +de femmes qu'on eût dit une pâte vivante. Tout cela riait, appelait, +buvait et mangeait, mis en gaîté par les vins et inondé d'une de ces +joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil. + +Un garçon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon +réservé où les attendait la duchesse. + +En y entrant, le peintre aperçut, à côté de sa tante, le marquis de +Farandal, empressé et souriant, tendant les bras pour recevoir les +ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en +ressentit un tel déplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des +choses irritantes et brutales. + +La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le départ de +Musadieu emmené par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, à la pensée +que ce bellâtre de marquis devait épouser Annette, qu'il était venu +pour elle, qu'il la regardait déjà comme destinée à sa couche, +s'énervait et se révoltait comme si on eût méconnu et violé ses +droits, des droits mystérieux et sacrés. + +Dès qu'on fut à table, le marquis, placé à côté de la jeune fille, +s'occupa d'elle avec cet air empressé des hommes autorisés à faire +leur cour. + +Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et +investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une +galanterie familière et officielle. Dans ses manières et ses paroles +apparaissait déjà quelque chose de décidé comme l'annonce d'une +prochaine prise de possession. + +La duchesse et la comtesse semblaient protéger et approuver cette +allure de prétendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil +de complicité. + +Aussitôt le déjeuner fini, on retourna à l'Exposition. C'était dans +les salles une telle mêlée de foule, qu'il semblait impossible d'y +pénétrer. Une chaleur d'humanité, une odeur fade de robes et d'habits +vieillis sur le corps faisaient là dedans une atmosphère écoeurante +et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les +toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussée avait +lieu dans cette masse épaisse entr'ouverte un moment pour laisser +passer la haute échelle double des vernisseurs qui criaient: + +«Attention, messieurs; attention, mesdames.» + +Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient séparés +des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur +lui: + +--Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu +que si nous nous perdons, nous nous retrouverons à quatre heures au +buffet. + +--C'est vrai, dit-il. + +Mais il était absorbé par l'idée que le marquis accompagnait Annette +et continuait à marivauder près d'elle avec sa fatuité galante. + +La comtesse murmura: + +--Alors, vous m'aimez toujours? + +Il répondit, d'un air préoccupé: + +--Mais oui, certainement. + +Et il cherchait, par-dessus les têtes, à découvrir le chapeau gris de +M. de Farandal. + +Le sentant distrait et voulant ramener à elle sa pensée, elle reprit: + +--Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette année. C'est +votre chef-d'oeuvre. + +Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de +son souci du matin. + +--Vrai? vous trouvez? + +--Oui, je le préfère à tout. + +--Il m'a donné beaucoup de mal. + +Avec des mots câlins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien, +depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que +la flatterie tendre et continue. Capté, ranimé, égayé par ces paroles +douces, il se remit à causer, ne voyant qu'elle, n'écoutant qu'elle +dans cette grande cohue flottante. + +Pour la remercier, il murmura près de son oreille: + +--J'ai une envie folle de vous embrasser. + +Une chaude émotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants, +elle répéta sa question: + +--Alors, vous m'aimez toujours? + +Et il répondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait +point entendue tout à l'heure: + +--Oui, je vous aime, ma chère Any. + +--Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma +fille, je ne sortirai pas beaucoup. + +Depuis qu'elle sentait en lui ce réveil inattendu de tendresse, un +grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et +l'apaisement des années, elle redoutait moins à présent qu'il fût +séduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il +se mariât, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne déjà, +grandissait sans cesse, faisait naître en son esprit des combinaisons +irréalisables afin de l'avoir près d'elle le plus possible et d'éviter +qu'il passât de longues soirées dans le froid silence de son hôtel +vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggérait +des distractions, l'envoyait au théâtre, le poussait dans le monde, +aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de +sa maison. + +Elle reprit, répondant à sa secrète pensée: + +--Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gâterais! +Promettez-moi de venir très souvent, puisque je ne sortirai plus +guère. + +--Je vous le promets. + +Une voix murmura, près de son oreille: + +--Maman. + +La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le +marquis venaient de les rejoindre. + +--Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis très fatiguée et j'ai +envie de m'en aller. + +La comtesse reprit: + +--Je m'en vais aussi, je n'en puis plus. + +Ils gagnèrent l'escalier intérieur qui part des galeries où s'alignent +les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitré où sont +exposées les oeuvres de sculpture. + +De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout à l'autre +la serre géante pleine de statues dressées dans les chemins, autour +des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le +sol des allées de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient +de cette nappe sombre de chapeaux et d'épaules, en la trouant en mille +endroits, et semblaient lumineux, tant ils étaient blancs. + +Comme Bertin saluait les femmes à la porte de sortie, Mme de +Guilleroy lui demanda tout bas: + +--Alors, vous venez ce soir? + +--Mais oui. + +Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des +impressions de la journée. + +Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des +statues, devant le buffet, et là, on discutait, comme tous les ans, en +soutenant ou en attaquant les mêmes idées, avec les mêmes arguments +sur des oeuvres à peu près pareilles. Olivier qui, d'ordinaire, +s'animait à ces disputes, ayant la spécialité des ripostes et des +attaques déconcertantes et une réputation de théoricien spirituel +dont il était fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il +répondait, par habitude, ne l'intéressaient pas plus que celles qu'il +entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus écouter, de +ne plus comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces +antiques questions d'art dont il connaissait toutes les faces. + +Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimées jusqu'ici d'une +façon presque exclusive, mais il en était distrait ce jour-là par une +de ces préoccupations légères et tenaces, un de ces petits soucis qui +semblent ne nous devoir point toucher et qui sont là malgré tout, +quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piqués dans la pensée comme une +invisible épine enfoncée dans la chair. + +Il avait même oublié ses inquiétudes sur ses baigneuses pour ne se +souvenir que de la tenue déplaisante du marquis auprès d'Annette. Que +lui importait, après tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu +empêcher ce mariage précieux, décidé d'avance, convenable sur tous les +points? Mais aucun raisonnement n'effaçait cette impression de malaise +et de mécontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et +sourire en fiancé, en caressant du regard le visage de la jeune fille. + +Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule +avec sa fille continuant sous la clarté des lampes leur tricot pour +les malheureux, il eut grand'peine à se garder de tenir sur le marquis +des propos moqueurs et méchants, et de découvrir aux yeux d'Annette +toute sa banalité voilée de chic. + +Depuis longtemps, en ces visites après dîner, il avait souvent des +silences un peu somnolents et des poses abandonnées de vieil ami qui +ne se gêne plus. Enfoncé dans son fauteuil, les jambes croisées, +la tête en arrière, il rêvassait en parlant et reposait dans cette +tranquille intimité son corps et son esprit. Mais voilà que, soudain, +lui revinrent cet éveil et cette activité des hommes qui font des +frais pour plaire, que préoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent +devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour +parer leurs idées et les rendre coquettes. Il ne laissait plus traîner +la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa +verve, et il éprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la +comtesse et sa fille, ou quand il les sentait émues, ou quand il les +voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de +travailler pour l'écouter, un chatouillement de plaisir, un petit +frisson de succès qui le payait de sa peine. + +Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais, +peut-être, il n'avait passé d'aussi douces soirées. + +Mme de Guilleroy, dont cette assiduité apaisait les craintes +constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts. +Elle refusait des dîners en ville, des bals, des représentations, afin +d'avoir la joie de jeter dans la boîte du télégraphe, en sortant à +trois heures, la petite dépêche bleue qui disait: «A tantôt.» Dans +les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tête-à-tête +qu'il désirait, elle envoyait coucher sa fille dès que dix heures +commençaient à sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en étonnait et +demandait en riant qu'on ne traitât plus Annette en petit enfant pas +sage, elle accorda un quart d'heure de grâce, puis une demi-heure, +puis une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs après que la +jeune fille était partie, comme si la moitié du charme qui le tenait +dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitôt des +pieds de la comtesse le petit siège bas qu'il préférait, il s'asseyait +tout près d'elle et posait, par moments, avec un mouvement câlin, +une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il +tenait dans les siennes, et sa fièvre d'esprit tombant soudain, il +cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de +l'effort qu'il avait fait. + +Elle comprit bien, peu à peu, avec son flair de femme, qu'Annette +l'attirait presque autant qu'elle-même. Elle n'en fut point fâchée, +heureuse qu'il put trouver entre elles quelque chose de la famille +dont elle l'avait privé; et elle l'emprisonnait le plus possible entre +elles deux, jouant à la maman pour qu'il se crût presque père de cette +fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutât à tout ce +qui le captivait dans cette maison. + +Sa coquetterie, toujours éveillée, mais inquiète depuis qu'elle +sentait, de tous les côtés, comme des piqûres presque imperceptibles +encore, les innombrables attaques de l'âge, prit une allure plus +active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait à ne +point boire, et l'amincissement réel de sa taille lui rendait en effet +sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait +à peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce régime. La peau +distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus +éclatante la fraîcheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son +visage avec des procédés d'actrice, et bien qu'elle se créât ainsi au +grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumières +cet éclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardées un +incomparable teint. + +La constatation de cette décadence et l'emploi de cet artifice +modifièrent ses habitudes. Elle évita le plus possible les +comparaisons en plein soleil et les rechercha à la lumière des lampes +qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguée, pâle, +plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes +qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours +où elle se sentait en beauté, elle triomphait et jouait à la grande +soeur avec une modestie grave de petite mère. Afin de porter toujours +des robes presque pareilles à celles de sa fille, elle lui donnait des +toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez +qui apparaissait de plus en plus un caractère enjoué et rieur, les +portait avec une vivacité pétillante qui la rendait plus gentille +encore. Elle se prêtait de tout son coeur aux manèges coquets de sa +mère, jouait avec elle, d'instinct, de petites scènes de grâce, savait +l'embrasser à propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer +par un mouvement, une caresse, quelque invention ingénieuse, +combien elles étaient jolies toutes les deux et combien elles se +ressemblaient. + +Olivier Bertin, à force de les voir ensemble et de les comparer sans +cesse, arrivait presque, par moments, à les confondre. Quelquefois, si +la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il était +forcé de demander: «Laquelle a dit cela?» Souvent même, il s'amusait +à jouer ce jeu de la confusion quand ils étaient seuls tous les trois +dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux +et les priait de lui adresser la même question l'une après l'autre +d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il +reconnût les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse à trouver +les mêmes intonations, à dire les mêmes phrases avec les mêmes +accents, que souvent il ne devinait pas. Elles étaient parvenues, en +vérité, à prononcer si pareillement, que les domestiques répondaient +«Oui, madame», à la jeune fille et «Oui, mademoiselle» à la mère. + +A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles +avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que +M. de Guilleroy lui-même, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans +le fond sombre du salon, les confondait à tout instant et demandait: +«Est-ce toi, Annette, où est-ce ta maman?» + +De cette ressemblance naturelle et voulue, réelle et travaillée, était +née dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre +d'un être double, ancien et nouveau, très connu et presque ignoré, de +deux corps faits l'un après l'autre avec la même chair, de la même +femme continuée, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait été. Et il +vivait près d'elles, partagé entre les deux, inquiet, troublé, sentant +pour la mère ses ardeurs réveillées et couvrant la fille d'une obscure +tendresse. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + +I + + +«20 juillet, Paris. Onze heures soir + +«Mon ami, ma mère vient de mourir à Roncières. Nous partons à minuit. +Ne venez pas, car nous ne prévenons personne. Mais plaignez-moi et +pensez à moi. + +«Votre ANY.» + +«21 juillet, midi. + +«Ma pauvre amie, je serais parti malgré vous si je ne m'étais habitué +à considérer toutes vos volontés comme des ordres. Je pense à vous +depuis hier avec une douleur poignante. Je songe à ce voyage muet que +vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre mari, +dans ce wagon à peine éclairé qui vous traînait vers votre morte. Je +vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous pleurant et +Annette sanglotant. J'ai vu votre arrivée à la gare, l'horrible trajet +dans la voiture, l'entrée au château au milieu des domestiques, votre +élan dans l'escalier, vers cette chambre, vers ce lit où elle est +couchée, votre premier regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre +figure immobile. Et j'ai pensé à votre coeur, à votre pauvre coeur, à +ce pauvre coeur dont la moitié est à moi et qui se brise, qui souffre +tant, qui vous étouffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment. + +Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitié. + +«OLIVIER.» + +«21 juillet. Roncières. + +«Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose pouvait +me faire du bien en ce malheur horrible où je suis tombée. Nous +l'avons enterrée hier, et depuis que son pauvre corps inanimé est +sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la terre. +On aime sa mère presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est +naturel comme de vivre; et on ne s'aperçoit de toute la profondeur des +racines de cet amour qu'au moment de la séparation dernière. Aucune +autre affection n'est comparable à celle-là, car toutes les autres +sont de rencontre, et celle-là est de naissance; toutes les autres +nous sont apportées plus tard par les hasards de l'existence, et +celle-là vit depuis notre premier jour dans notre sang même. Et puis, +et puis, ce n'est pas seulement une mère qu'on a perdue, c'est toute +notre enfance elle-même qui disparaît à moitié, car notre petite vie +de fillette était à elle autant qu'à nous. Seule elle la connaissait +comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et +chères qui sont, qui étaient les douces premières émotions de notre +coeur. A elle seule je pouvais dire encore: «Te rappelles-tu, mère, +le jour où...? Te rappelles-tu, mère, la poupée de porcelaine que +grand'maman m'avait donnée?» Nous marmottions toutes les deux un long +et doux chapelet de menus et mièvres souvenirs que personne sur la +terre ne sait plus que moi. C'est donc une partie de moi qui est +morte, la plus vieille, la meilleure. J'ai perdu le pauvre coeur où +la petite fille que j'étais vivait encore tout entière. Maintenant +personne ne la connaît plus, personne ne se rappelle la petite Anne, +ses jupes courtes, ses rires et ses mines. + +«Et un jour viendra, qui n'est peut-être pas bien loin, où je m'en +irai à mon tour, laissant seule dans ce monde ma chère Annette, comme +maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, dur, cruel! On +n'y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi la mort +prendre quelqu'un à tout instant, comme elle nous prendra bientôt. Si +on la regardait, si on y songeait, si on n'était pas distrait, réjoui +et aveuglé par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus +vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous. + +«Je suis si brisée, si désespérée, que je n'ai plus la force de rien +faire. Jour et nuit je pense à ma pauvre maman, clouée dans cette +boîte, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et dont +la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur n'est plus +qu'une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle +horreur! + +«Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas senti +toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, pensez à moi, +écrivez-moi. J'ai tant besoin de vous à présent. + +«ANNE.» + +Paris, 25 juillet. + +«Ma pauvre amie, + +«Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus +la vie en rose. Depuis votre départ je suis perdu, abandonné, sans +attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. Je +pense sans cesse à vous et à notre Annette, je vous sens loin toutes +les deux quand j'aurais tant besoin que vous fussiez près de moi. + +«C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me +manquez. Jamais, même aux jours où j'étais jeune, vous ne m'avez été +_tout_, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque temps cette +crise, qui doit être un coup de soleil de l'été de la Saint-Martin. +Ce que j'éprouve est même si bizarre, que je veux vous le raconter. +Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus me promener. +Autrefois, et même pendant les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en +aller tout seul par les rues en flânant, distrait par les gens et les +choses, goûtant la joie de voir et le plaisir de battre le pavé d'un +pied joyeux. J'allais devant moi sans savoir où, pour marcher, pour +respirer, pour rêvasser. Maintenant je ne peux plus. Dès que je +descends dans la rue, une angoisse m'oppresse, une peur d'aveugle qui +a lâché son chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui +a perdu la trace d'un sentier dans un bois, et il faut que je rentre. +Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande: «Où vais-je +aller?» Je me réponds: «Nulle part, puisque je me promène.» Eh bien, +je ne peux pas, je ne peux plus me promener sans but. La seule pensée +de marcher devant moi m'écrase de fatigue et m'accable d'ennui. Alors +je vais traîner ma mélancolie au Cercle. + +«Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n'êtes plus ici. +J'en suis certain. Lorsque je vous sais à Paris, il n'y a plus de +promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre sur +le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous pouvez +être partout. Si je ne vous aperçois point, je puis au moins trouver +Annette qui est une émanation de vous. Vous me mettez, l'une +et l'autre, de l'espérance plein les rues, l'espérance de vous +reconnaître, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous +devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et les +femmes dont la tournure ressemble à la vôtre agitent mon coeur de tout +le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes yeux, +me donnent une sorte d'appétit de vous voir. + +«Vous allez me trouver bien égoïste, ma pauvre amie, moi qui vous +parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que +vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant +habitué à être gâté par vous, que je crie: «Au secours» quand je ne +vous ai plus. + +«Je baise vos pieds pour que vous ayez pitié de moi. + +«OLIVIER.» + +«Roncières, 30 juillet. + +«Mon ami, + +«Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous m'aimez! +Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vraiment que la +douleur allait me tuer à mon tour. Elle était en moi, comme un bloc de +souffrance enfermé dans ma poitrine, et qui grossissait sans cesse, +m'étouffait, m'étranglait. Le médecin qu'on avait appelé, afin qu'il +apaisât les crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par jour, +m'a piquée avec de la morphine, ce qui m'a rendue presque folle, et +les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon état, me +jetaient dans une surexcitation qui touchait au délire. Je suis un peu +calmée depuis le gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis +le jour de l'enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voilà que, +pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversée, j'ai senti tout +d'un coup que les larmes commençaient à me sortir des yeux, lentes, +rares, petites, brûlantes. Oh! ces premières larmes, comme elles font +mal! Elles me déchiraient comme si elles eussent été des griffes, et +j'avais la gorge serrée à ne plus laisser passer mon souffle. Puis, +ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus tièdes. Elles +s'échappaient de mes yeux comme d'une source, et il en venait tant, +tant, tant, que mon mouchoir en fut trempé, et qu'il fallut en prendre +un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait s'amollir, se fendre, +couler par mes yeux. + +«Depuis ce moment-là, je pleure du matin au soir, et cela me sauve. On +finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas +pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournées dans le +pays, et j'ai tenu à ce qu'il emmenât Annette afin de la distraire et +de la consoler un peu. Ils s'en vont en voiture ou à cheval jusqu'à +huit ou dix lieues de Roncières, et elle me revient rose de jeunesse, +malgré sa tristesse, et les yeux tout brillants de vie, tout animés +par l'air de la campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est +beau d'avoir cet âge-là! Je pense que nous allons rester ici encore +quinze jours ou trois semaines; puis, malgré le mois d'août, nous +rentrerons à Paris pour la raison que vous savez. + +«Je vous envoie tout ce qui me reste de mon coeur. + +«ANY.» + + +«Paris, 4 août. + +«Je n'y tiens plus, ma chère amie; il faut que vous reveniez, car il +va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande si je ne suis +pas malade, tant j'ai le dégoût de tout ce que je faisais depuis +si longtemps avec un certain plaisir ou avec une résignation +indifférente. D'abord, il fait si chaud à Paris, que chaque nuit +représente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me lève, accablé +par la fatigue de ce sommeil en étuve, et je me promène pendant une +heure ou deux devant une toile blanche, avec l'intention d'y dessiner +quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans l'oeil, +rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort inutile +vers le travail est exaspérant. Je fais venir des modèles, je les +place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des +expressions que j'ai peintes à satiété, je les fais se rhabiller et je +les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf, et j'en +souffre comme si je devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de +l'oeil ou du cerveau, épuisement de la faculté artiste ou courbature +du nerf optique? Sait-on! il me semble que j'ai fini de découvrir le +coin d'inexploré qu'il m'a été donné de visiter. Je n'aperçois plus +que ce que tout le monde connaît; je fais ce que tous les mauvais +peintres ont fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une observation +de cuistre. Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre des +motifs nouveaux me paraissait illimité, et j'avais, pour les exprimer, +une telle variété de moyens que l'embarras du choix me rendait +hésitant. Or, voilà que, tout à coup, le monde des sujets entrevus +s'est dépeuplé, mon investigation est devenue impuissante et stérile. +Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus +en chaque être humain ce caractère et cette saveur que j'aimais tant +discerner et rendre apparents. Je crois cependant que je pourrais +faire un très joli portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle +vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pensée? Oui, +peut-être. + +«Donc, après m'être efforcé d'esquisser un homme ou une femme qui ne +soient pas semblables à tous les modèles connus, je me décide à aller +déjeuner quelque part, car je n'ai plus le courage de m'asseoir seul +dans ma salle à manger. Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue +de forêt emprisonnée dans une ville morte. Toutes les maisons sentent +le vide. Sur la chaussée, les arroseurs lancent des panaches de pluie +blanche qui éclaboussent le pavé de bois d'où s'exhale une vapeur de +goudron mouillé et d'écurie lavée; et d'un bout à l'autre de la longue +descente du parc Monceau à Saint-Augustin, on aperçoit cinq ou six +formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domestiques. +L'ombre des platanes étale au pied des arbres, sur les trottoirs +brûlants, une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode l'eau +répandue qui sèche. L'immobilité des feuilles dans les branches et de +leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la fatigue de la ville +rôtie, sommeillant et transpirant à la façon d'un ouvrier endormi +sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle pue +affreusement par ses bouches d'égout, les soupiraux des caves et des +cuisines, les ruisseaux où coule la crasse de ses rues. Alors, je +pense à ces matinées d'été, dans votre verger plein de petites fleurs +champêtres qui donnent à l'air un goût de miel. Puis, j'entre, écoeuré +déjà, au restaurant où mangent, avec des airs accablés, des hommes +chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, et dont le front moite +reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la +glace, le pain mou, le filet flasque, le légume recuit, le fromage +purulent, les fruits mûris à la devanture. Et je sors avec la nausée, +et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'à l'heure +du dîner que je prends au Cercle. + +«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien +d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de +Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze +ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui +est, paraît-il, un endroit où l'on va se distraire. On devrait bien +me changer ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et l'esprit +rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; ils s'en vantent et +s'entre-félicitent. + +«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de minutes entre huit +heures et minuit, je rentre me coucher et je me déshabille en +songeant, qu'il faudra recommencer demain. + +«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie de garçon devient +intolérable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous le +soleil. Un garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on n'est +plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai +aimé ma liberté, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle +me pèse aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon comme moi, c'est +le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans rien, +dedans pour empêcher de voir le bout, c'est cette question sans cesse +posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'être pas seul? +Et je vais de camarade en camarade, de poignée demain en poignée +demain, mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des miettes qui ne +font pas un morceau--Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'êtes pas +à moi. C'est même peut-être de vous que me vient l'angoisse dont je +souffre, car c'est le désir de votre contact, de votre présence, du +même toit sur nos têtes, des mêmes murs enfermant nos existences, +du même intérêt serrant nos coeurs, le besoin de cette communauté +d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaîté, de tristesse et aussi +de choses matérielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à +moi, c'est-à-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais +je voudrais respirer sans cesse l'air même que vous respirez, partager +tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient à nous +deux, sentir que tout ce dont je vis est à vous autant qu'à moi, le +verre dans lequel je bois, le siège sur lequel je me repose, le pain +que je mange et le feu qui me chauffe. + +«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous. + +«OLIVIER.» + + +«Roncières, 8 août. + +«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que vous ne me reconnaîtrez +point. Je crois que j'ai trop pleuré. Il faut que je me repose un peu +avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer à vous comme je +suis. Mon mari part pour Paris après-demain et vous portera de nos +nouvelles. Il compte vous emmener dîner quelque part et me charge de +vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures. + +«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu mieux, dès que je n'aurai +plus cette figure de déterrée qui me fait peur à moi-même, je +retournerai près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi +aussi, et je veux offrir à chacun de vous tout ce que je pourrai lui +donner, sans voler l'autre. + +«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré, pour que vous les +baisiez. + +«ANNE.» + +Quand il reçut cette lettre annonçant le retour encore retardé, +Olivier Bertin eut envie, une envie immodérée, de prendre une voiture +pour aller à la gare, et le train pour aller à Roncières; puis, +songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se +résigna et se mit à désirer l'arrivée du mari avec presque autant +d'impatience que si c'eût été celle de la femme elle-même. + +Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures +d'attente. + +Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les mains tendues, +s'écriant: + +--Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir! + +L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer +à Paris, car la vie n'était pas gaie en Normandie, depuis trois +semaines. + +Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé à deux places, dans un +coin de l'atelier, sous un dais d'étoffes orientales, et, se reprenant +les mains avec des airs attendris, ils se les serrèrent de nouveau. + +--Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle? + +--Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, très affectée, et elle +se remet trop lentement. J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu. + +--Mais pourquoi ne revient-elle pas? + +--Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la décider à rentrer +ici. + +--Que fait-elle tout le jour? + +--Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. Ça n'est pas bon pour +elle. Je voudrais bien qu'elle se décidât à changer d'air, à quitter +l'endroit où ça s'est passé, vous comprenez? + +--Et Annette? + +--Oh! elle, une fleur épanouie! + +Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore: + +--A-t-elle eu beaucoup de chagrin? + +--Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit +ans, ça ne tient pas. + +Après un silence, Guilleroy reprit: + +--Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien besoin de me dégourdir, +moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement. + +--Mais, en cette saison, il me semble que le café des Ambassadeurs est +indiqué. + +Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers les +Champs-Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil des Parisiens qui +rentrent et pour qui la ville, après chaque absence, semble rajeunie +et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille +détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier, +après d'indifférentes réponses où se reflétait tout l'ennui de sa +solitude, parlait de Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à +recueillir autour de lui ce quelque chose de presque matériel que +laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile émanation des +êtres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques +heures et qui s'évapore dans l'air nouveau. + +Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville et sur la grande +avenue où commençaient à sautiller sous les feuillages les refrains +alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon +du café des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les +chaises encore vides de l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où +les chanteuses, dans la clarté blafarde des globes électriques et du +jour mêlés, étalaient leurs toilettes éclatantes et la teinte rosé de +leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes, +flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les +marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place réservée, +suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum +capiteux et frais de ses robes et de son corps. + +Guilleroy, radieux, murmura: + +--Oh! j'aime mieux être ici que là-bas. + +--Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux être là-bas qu'ici. + +--Allons donc! + +--Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été. + +--Eh! mon cher, c'est toujours Paris. + +Le député semblait être dans un jour de contentement, dans un de ces +rares jours d'effervescence égrillarde où les hommes graves font des +bêtises. Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine avec +trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il +interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et +cotées dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura +avec un ton de profond regret: + +--Vous avez de la chance d'être resté garçon, vous. Vous pouvez faire +et voir tant de choses. + +Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux qu'une pensée +harcelle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son +isolement. Quand il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie +de ses mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le besoin de +soulager son coeur, combien il eût désiré l'amour et le frôlement +d'une femme installée à son côté, le comte, à son tour, convint que +le mariage avait du bon. Retrouvant alors son éloquence parlementaire +pour vanter la douceur de sa vie intérieure, il fit de la comtesse +un grand éloge, qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents +mouvements de tête. + +Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que +Guilleroy célébrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec +une conviction sincère: + +--Oui, vous avez eu de la chance, vous! + +Le député, flatté, en convint; puis il reprit: + +--Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci +en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez +aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera, vous, car vous +êtes son meilleur ami; tandis qu'un mari..., vous savez... + +Olivier, ravi, reprit: + +--Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez-vous que +cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi? + +--Non, pas du tout; allez donc, mon cher. + +--J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure. +Faut-il lui envoyer une dépêche? + +--Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin que vous trouviez une +voiture à la gare. + +Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent aux boulevards; mais +au bout d'une demi-heure à peine, le comte soudain quitta le peintre, +sous le prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à fait +oubliée. + + +II + +La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir, venaient de s'asseoir +face à face, pour déjeuner, dans la vaste salle de Roncières. Les +portraits d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un autre en +justaucorps, celui-ci poudré en officier des gardes françaises, +celui-là en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la +collection des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la dorure +tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commençaient à servir les +deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre +en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points +noirs tourbillonnant et bourdonnant. + +--Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici. + +Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au plafond, et larges +comme des baies, furent ouvertes à deux battants. Un souffle d'air +tiède, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de +campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se mêlant à +l'air un peu humide de la pièce profonde enfermée dans les murs épais +du château. + +--Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant à pleine gorge. + +Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers le dehors et +regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voilé par cette +brume de midi qui miroite sur les terres imprégnées de soleil, la +longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres de place en +place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune +illuminée jusqu'à l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres. + +--Nous ferons une longue promenade après déjeuner, dit la comtesse. +Nous pourrons aller à pied jusqu'à Berville, en suivant la rivière, +car il ferait trop chaud dans la plaine. + +--Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix. + +--Tu sais que ton père le défend. + +--Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant de voir Julio en +arrêt. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drôle! + +Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à une fenêtre d'où elle +cria: «Hardi, Julio, hardi!» + +Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées d'herbe, accablées +de chaleur, se reposaient couchées sur le flanc, le ventre saillant, +repoussé par la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec des +aboiements, des gambades folles, une colère gaie, furieuse et feinte, +un épagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles +frisées s'envolaient à chaque bond, s'acharnait à faire lever les +trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. C'était là, assurément, +le jeu favori du chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il +apercevait les vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées, le +regardaient de leurs gros yeux mouillés, en tournant la tête pour le +suivre. + +Annette, de sa fenêtre, cria: + +--Apporte, Julio, apporte. + +Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait +jusqu'à la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commençaient +à s'inquiéter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les +mouches devenaient plus fréquents et plus longs. + +Soudain le chien, emporté par une course qu'il ne put maîtriser à +temps, arriva en plein élan si près d'une vache, que, pour ne point se +culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le bond, +le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tête, se redressa +ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant fortement. Le +voyant debout, les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit +à danser autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le +félicitait. + +--Bravo, Julio, bravo! + +--Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner, mon enfant. + +Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux, +annonça: + +--Tiens! le porteur du télégraphe. + +Dans le sentier invisible, perdu au milieu des blés et des avoines, +une blouse bleue semblait glisser à la surface des épis, et s'en +venait vers le château, au pas cadencé de l'homme. + +--Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une +mauvaise nouvelle! + +Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en +nous la mort d'un être aimé trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait +maintenant déchirer la bande collée pour ouvrir le petit papier bleu, +sans sentir trembler ses doigts et s'émouvoir son âme, et croire que +de ces plis si longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de +nouveau couler ses larmes. + +Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune, aimait tout +l'inconnu qui vient à nous. Son coeur, que la vie venait pour la +première fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la +sacoche noire et redoutable attachée au flanc des piétons de la poste, +qui sèment tant d'émotions par les rues des villes et les chemins des +champs. + +La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui +venait vers elle, porteur de quelques mots écrits, de quelques mots +dont elle serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau à la +gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait à +deviner quelle était cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui? +La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-être +aussi? + +Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis +quand elle eut déchiré la dépêche et reconnu le nom de son mari, elle +lut: «Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncières par le +train d'une heure. Envoie phaéton gare. Tendresses.» + +--Eh bien, maman? disait Annette. + +--C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir. + +--Ah! quelle chance! Et quand? + +--Tantôt. + +--A quatre heures? + +--Oui. + +--Oh! qu'il est gentil! + +Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau depuis quelque temps +grandissait en elle, et la brusque arrivée du peintre lui semblait une +menace aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu prévoir. + +--Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à sa fille. + +--Et toi, maman, tu ne viendras pas! + +--Non, je vous attendrai ici. + +--Pourquoi? Ça lui fera de la peine. + +--Je ne me sens pas très bien. + +--Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout à l'heure. + +--Oui, mais le déjeuner m'a fait mal. + +--D'ici là, tu iras mieux. + +--Non, je vais même monter dans ma chambre. Fais-moi prévenir dès que +vous serez arrivés. + +--Oui, maman. + +Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on attelât le phaéton à +l'heure voulue et qu'on préparât l'appartement, la comtesse rentra +chez elle et s'enferma. + +Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans souffrance, +accidentée seulement par l'affection d'Olivier, et agitée par le souci +de la conserver. Elle y avait réussi, toujours victorieuse dans cette +lutte. Son coeur, bercé par les succès et la louange, devenu un coeur +exigeant de belle mondaine à qui sont dues toutes les douceurs de la +terre, après avoir consenti à un mariage brillant, où l'inclination +n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté l'amour comme le +complément d'une existence heureuse, après avoir pris son parti d'une +liaison coupable, beaucoup par entraînement, un peu par religion pour +le sentiment lui-même, par compensation au train-train vulgaire de +l'existence, s'était cantonné, barricadé dans ce bonheur que le +hasard lui avait fait, sans autre désir que de le défendre contre +les surprises de chaque jour. Elle avait donc accepté avec une +bienveillance de jolie femme les événements agréables qui se +présentaient, et, peu aventureuse, peu harcelée par des besoins +nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et +prévoyante, contente du présent, inquiète, par nature, du lendemain, +elle avait su jouir des éléments que lui fournissait le Destin avec +une prudence économe et sagace. + +Or, peu à peu, sans qu'elle osât même se l'avouer, s'était glissée +dans son âme la préoccupation obscure des jours qui passent, de +l'âge qui vient. C'était en sa pensée quelque chose comme une petite +démangeaison qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette +descente de la vie était sans fond, qu'une fois commencée on ne +l'arrêtait plus, et cédant à l'instinct du danger, elle ferma les yeux +en se laissant glisser afin de conserver son rêve, de ne pas avoir le +vertige de l'abîme et le désespoir de l'impuissance. + +Elle vécut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de +rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette apparut à côté d'elle +avec la fraîcheur de ses dix-huit années, au lieu de souffrir de ce +voisinage, elle fut fière, au contraire, de pouvoir être préférée, +dans la grâce savante de sa maturité, à cette fillette épanouie dans +l'éclat radieux de la première jeunesse. + +Elle se croyait même au début d'une période heureuse et tranquille +quand la mort de sa mère vint la frapper en plein coeur. Ce fut, +pendant les premiers jours, un de ces désespoirs profonds qui ne +laissent place à nulle autre pensée. Elle restait du matin au soir +abîmée dans la désolation, cherchant à se rappeler mille choses de +la morte, des paroles familières, sa figure d'autrefois, des robes +qu'elle avait portées jadis, comme si elle eût amassé au fond de sa +mémoire des reliques, et recueilli dans le passé disparu tous les +intimes et menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles +rêveries. Puis quand elle fut arrivée ainsi à un tel paroxysme de +désespoir, qu'elle avait à tout instant des crises de nerfs et des +syncopes, toute cette peine accumulée jaillit en larmes, et, jour et +nuit, coula de ses yeux. + +Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait d'ouvrir les +volets et les rideaux en demandant: «Comment va Madame aujourd'hui?» +elle répondit, se sentant épuisée et courbaturée à force d'avoir +pleuré: «Oh! pas du tout. Vraiment, je n'en puis plus.» + +La domestique qui tenait le plateau portant le thé regarda sa +maîtresse, et émue de la voir si pâle dans la blancheur du lit, elle +balbutia avec un accent triste et sincère: + +--En effet, Madame a très mauvaise mine. Madame ferait bien de se +soigner. + +Le ton dont cela fut dit enfonça au coeur de la comtesse une petite +piqûre comme d'une pointe d'aiguille, et dès que la bonne fut partie, +elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire à glace. + +Elle demeura stupéfaite en face d'elle-même, effrayée de ses joues +creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par ces +quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si bien, +qu'elle avait si souvent regardé en tant de miroirs divers, dont elle +savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, tous les +sourires, dont elle avait déjà bien des fois corrigé la pâleur, réparé +les petites fatigues, détruit les rides légères apparues au trop grand +jour, au coin des yeux, lui sembla tout à coup celui d'une autre +femme, un visage nouveau qui se décomposait, irréparablement malade. + +Pour se mieux voir, pour mieux constater ce mal inattendu, elle +s'approcha jusqu'à toucher la glace du front, si bien que son haleine, +répandant une buée sur le verre, obscurcit, effaça presque l'image +blême qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir pour +essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une émotion +bizarre, elle fit un long et patient examen des altérations de son +visage. D'un doigt léger elle tendit la peau des joues, lissa celle +du front, releva les cheveux, retourna les paupières pour regarder le +blanc de l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents un peu +ternies où des points d'or brillaient, s'inquiéta des gencives livides +et de la teinte jaune de la chair au-dessus des joues et sur les +tempes. + +Elle mettait à cette revue de la beauté défaillante tant d'attention +qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit +jusqu'au coeur quand sa femme de chambre, debout derrière elle, lui +dit: + +--Madame a oublié de prendre son thé. + +La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la +domestique, devinant sa pensée, reprit: + +--Madame a trop pleuré, il n'y a rien de pire que les larmes pour +vider la peau. C'est le sang qui tourne en eau. + +Comme la comtesse ajoutait tristement: + +--Il y a aussi l'âge. + +La bonne se récria: + +--Oh! oh! Madame n'en est pas là! En quelques jours de repos il n'y +paraîtra plus. Mais il faut que Madame se promène et prenne bien garde +de ne pas pleurer. + +Aussitôt qu'elle fut habillée, la comtesse descendit au parc, et pour +la première fois depuis la mort de sa mère, elle alla visiter le petit +verger où elle aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis +elle gagna la rivière et marcha le long de l'eau jusqu'à l'heure du +déjeuner. + +En s'asseyant à la table en face de son mari, à côté de sa fille, elle +demanda pour savoir leur pensée: + +--Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois être moins pâle. + +Le comte répondit: + +--Oh! vous avez encore bien mauvaise mine. + +Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les yeux, car +elle avait pris l'habitude des larmes. + +Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit qu'elle +pensât à sa mère, soit qu'elle pensât à elle-même, elle sentit à tout +moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupières, +mais pour ne pas les laisser s'épandre et lui raviner les joues, +elle les retenait en elle, et par un effort surhumain de volonté, +entraînant sa pensée sur des choses étrangères, la maîtrisant, la +dominant, l'écartant de ses peines, elle s'efforçait de se consoler, +de se distraire, de ne plus songer aux choses tristes, afin de +retrouver la santé de son teint. + +Elle ne voulait pas surtout retourner à Paris et revoir Olivier Bertin +avant d'être redevenue elle-même. Comprenant qu'elle avait trop +maigri, que la chair des femmes de son âge a besoin d'être pleine pour +se conserver fraîche, elle cherchait de l'appétit sur les routes et +dans les bois voisins, et bien qu'elle rentrât fatiguée et sans faim, +elle s'efforçait de manger beaucoup. + +Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obstination. +Enfin, devant sa résistance invincible, il déclara qu'il s'en allait +seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle y serait +disposée. + +Elle reçut le lendemain la dépêche annonçant l'arrivée d'Olivier. + +Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier +regard. Elle aurait désiré attendre encore une semaine ou deux. En +une semaine, en se soignant, on peut changer tout à fait de visage, +puisque les femmes, même bien portantes et jeunes, sous la moindre +influence sont méconnaissables du jour au lendemain. Mais l'idée +d'apparaître en plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans +cette lumière du mois d'août, à côté d'Annette si fraîche, l'inquiéta +tellement, qu'elle se décida tout de suite à ne point aller à la gare +et à l'attendre dans la demi-ombre du salon. + +Elle était montée dans sa chambre et songeait. Des souffles de chaleur +remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant des cris-cris +emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'était sentie si triste. Ce +n'était plus la grande douleur écrasante qui avait broyé son coeur, +qui l'avait déchirée, anéantie, devant le corps sans âme de la vieille +maman bien-aimée. Cette douleur qu'elle avait crue inguérissable +s'était, en quelques jours, atténuée jusqu'à n'être qu'une souffrance +du souvenir; mais elle se sentait emportée maintenant noyée dans un +flot profond de mélancolie où elle était entrée tout doucement, et +dont elle ne sortirait plus. + +Elle avait envie de pleurer, une envie irrésistible--et ne voulait +pas. Chaque fois qu'elle sentait ses paupières humides, elle les +essuyait vivement, se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les +grands arbres des futaies les corbeaux promenant dans le ciel bleu +leur vol noir et lent. + +Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'oeil, +effaçait la trace d'une larme en effleurant le coin de l'oeil avec +la houppe de poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant à +deviner à quel point de la route il pouvait bien être arrivé. + +Comme toutes les femmes qu'emporte une détresse d'âme irraisonnée +ou réelle, elle se rattachait à lui avec une tendresse éperdue. +N'était-il pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout +ce que devient un être quand on l'aime uniquement et qu'on se sent +vieillir! + +Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut à la +fenêtre et vit le phaéton qui faisait le tour de la pelouse au grand +trot des deux chevaux. Assis à côté d'Annette, dans le fond de la +voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la comtesse, et elle +répondit à ce signe par des bonjours jetés des deux mains. Puis elle +descendit, le coeur battant, mais heureuse à présent, toute vibrante +de la joie de le sentir si près, de lui parler et de le voir. + +Ils se rencontrèrent dans l'antichambre, devant la porte du salon. + +Il ouvrit les bras vers elle avec un irrésistible élan, et d'une voix +que chauffait une émotion vraie: + +--Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse! + +Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant ses +joues, et pendant qu'il appuyait ses lèvres, elle murmura dans son +oreille: «Je t'aime.» + +Puis Olivier, sans lâcher ses mains qu'il serrait, la regarda, disant: + +--Voyons cette triste figure? + +Elle se sentait défaillir. Il reprit: + +--Oui, un peu pâlotte; mais ça n'est rien. + +Pour le remercier, elle balbutia: + +--Ah! cher ami, cher ami!--ne trouvant pas autre chose à dire. + +Mais il s'était retourné, cherchant derrière lui Annette disparue, et +brusquement: + +--Est-ce étrange, hein, de voir votre fille en deuil? + +--Pourquoi? demanda la comtesse. + +Il s'écria, avec une animation extraordinaire: + +--Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par moi, c'est +mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencontrée autrefois en +entrant chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette porte où vous +avez passé sous mon regard, comme une frégate passe sous le canon d'un +fort. Sacristi! quand j'ai aperçu à la gare, tout à l'heure, la petite +debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil de ses cheveux +autour du visage, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais +pleurer. Je vous dis que c'est à devenir fou quand on vous a connue +comme moi, qui vous ai regardée mieux que personne et aimée plus que +personne, et reproduite en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai +bien pensé que vous me l'aviez envoyée toute seule au chemin de fer +pour me donner cet étonnement. Dieu de Dieu, que j'ai été surpris! Je +vous dis que c'est à devenir fou! + +Il cria: + +--Annette, Nané. + +La voix de la jeune fille répondit du dehors, car elle donnait du +sucre aux chevaux. + +--Voilà, voilà! + +--Viens donc ici. + +Elle accourut. + +--Tiens, mets-toi tout près de ta mère. + +Elle s'y plaça, et il les compara; mais il répétait machinalement, +sans conviction: «Oui, c'est étonnant, c'est étonnant,» car elles se +ressemblaient moins côte à côte qu'avant de quitter Paris, la jeune +fille ayant pris en cette toilette noire une expression nouvelle de +jeunesse lumineuse, tandis que la mère n'avait plus depuis longtemps +cette flambée des cheveux et du teint dont elle avait jadis ébloui et +grisé le peintre en le rencontrant pour la première fois. + +Puis la comtesse et lui entrèrent au salon. Il semblait radieux. + +--Ah! la bonne idée que j'ai eue de venir!--disait-il. Il se +reprit:--Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a chargé +de vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous propose?--Non, +n'est-ce pas?--Eh bien, je vous propose au contraire de rester ici. +Par ces chaleurs, Paris est odieux, tandis que la campagne est +délicieuse. Dieu! qu'il fait bon! + +La tombée du soir imprégnait le parc de fraîcheur, faisait frissonner +les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles qui +jetaient sur l'horizon un léger voile transparent. Les trois vaches, +debout et la tête basse, broutaient, avec avidité, et quatre paons, +avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher dans un cèdre où ils +avaient coutume de dormir, sous les fenêtres du château. Des chiens +aboyaient au loin par la campagne, et dans l'air tranquille de cette +fin de jour passaient des appels de voix humaines, des phrases jetées +à travers les champs, d'une pièce de terre à l'autre, et ces cris +courts et gutturaux avec lesquels on conduit les bêtes. + +Le peintre, nu-tête, les yeux brillants, respirait à pleine gorge; et +comme la comtesse le regardait: + +--Voilà le bonheur, dit-il. + +Elle se rapprocha de lui. + +--Il ne dure jamais. + +--Prenons-le quand il vient. + +Elle, alors, avec un sourire: + +--Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne. + +--Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais +plus vivre en un endroit où vous n'êtes pas. Quand on est jeune, on +peut être amoureux de loin, par lettres, par pensées, par exaltation +pure, peut-être parce qu'on sent la vie devant soi, peut-être aussi +parce qu'on a plus de passion que de besoins du coeur; à mon âge, +au contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, c'est un +pansement de l'âme, qui ne battant plus que d'une aile s'envole moins +dans l'idéal. Le coeur n'a plus d'extase, mais des exigences égoïstes. +Et puis, je sens très bien que je n'ai pas de temps à perdre pour +jouir de mon reste. + +--Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main. + +Il répétait: + +--Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes cheveux, mon +caractère qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, voilà une +chose que je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on m'eût +dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais triste sans +raison, inquiet, mécontent de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela +prouve que mon coeur aussi a vieilli. + +Elle répondit avec une certitude profonde: + +--Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas changé. Si, il a +rajeuni peut-être. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize. + +Ils restèrent longtemps à causer ainsi dans la fenêtre ouverte, mêlés +à l'âme du soir, tout près l'un de l'autre, plus près qu'ils n'avaient +jamais été, en cette heure de tendresse, crépusculaire comme l'heure +du jour. + +Un domestique entra, annonçant: + +--Madame la comtesse est servie. + +Elle demanda: + +--Vous avez prévenu ma fille? + +--Mademoiselle est dans la salle à manger. + +Ils s'assirent à table, tous les trois. Les volets étaient clos, et +deux grands candélabres de six bougies, éclairant le visage d'Annette, +lui faisaient une tête poudrée d'or. Bertin, souriant, ne cessait de +la regarder. + +--Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il. + +Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme pour +remercier la mère de lui avoir donné ce plaisir. + +Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune s'était levée sur les +arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande île, et +la campagne au delà semblait une mer cachée sous la petite brume qui +flottait au ras des plaines. + +--Oh! maman, allons nous promener, dit Annette. + +La comtesse y consentit. + +--Je prends Julio. + +--Oui, si tu veux. + +Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec le +chien. Lorsqu'ils longèrent la pelouse, ils entendirent le souffle des +vaches qui, réveillées et sentant leur ennemi, levaient la tête pour +regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les +branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu'à terre en +mouillant les feuilles et se répandaient sur le chemin par petites +flaques de clarté jaune. Annette et Julio couraient, semblaient avoir +sous cette nuit sereine le même coeur joyeux et vide, dont l'ivresse +partait en gambades. + +Dans les clairières où l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des +puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre la +rappelait, émerveillé de cette vision noire, dont le clair visage +brillait. Puis, quand elle était repartie, il prenait et serrait la +main de la comtesse, et souvent cherchait ses lèvres en traversant des +ombres plus épaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette avait +ravivé l'impatience de son coeur. + +Ils gagnèrent enfin le bord de la plaine, où l'on devinait à peine au +loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fermes. A travers +la buée de lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, et le +silence léger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tiède +était plein de l'inexprimable espoir, de l'indéfinissable attente qui +rendent si douces les nuits d'été. Très haut dans le ciel, quelques +petits nuages longs et minces semblaient faits d'écailles d'argent. +En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix +nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits frêles dont +l'harmonie ressemblait d'abord à du silence. + +Une caille, dans un pré voisin, jetait son double cri, et Julio, les +oreilles dressées, s'en alla à pas furtifs vers les deux notes de +flûte de l'oiseau. Annette le suivit, aussi légère que lui, retenant +son souffle et se baissant. + +--Ah! dit la comtesse restée seule avec le peintre, pourquoi les +moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien tenir, on +ne peut rien garder. On n'a même pas le temps de goûter ce qui est +bon. C'est déjà fini. + +Olivier lui baisa la main et reprit en souriant: + +--Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout à l'heure +présente. + +Elle murmura: + +--Vous ne m'aimez pas comme je vous aime! + +--Ah! par exemple! ... + +Elle l'interrompit: + +--Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant dîner, +une femme qui satisfait les besoins de votre coeur, une femme qui ne +vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre +vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j'ai la conscience, j'ai la +joie ardente de vous avoir été bonne, utile et secourable. Vous avez +aimé, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'agréable, +mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma +passion, le don complet que je vous ai fait de mon être intime. + +Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le +sens comme on sent un courant d'air froid. Vous aimez en moi mille +choses, ma beauté, qui s'en va, mon dévouement, l'esprit qu'on me +trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le monde, celle que j'ai de +vous dans mon coeur; mais ce n'est pas moi, moi, rien que moi, +comprenez-vous? + +Il eut un petit rire amical: + +--Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me faites une scène de +reproches très inattendue. + +Elle s'écria: + +--Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous +aime, moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense à +vous, et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma chair et +de mon âme une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin +irrésistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier +d'une façon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand on aime, +que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensée, son +corps, tout ce qu'on a, et de bien sentir qu'on donne et d'être prête +à tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu'à aimer +souffrir pour vous, jusqu'à aimer mes inquiétudes, mes tourments, mes +jalousies, la peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre pour +moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai découvert, un vous qui +n'est pas celui du monde, celui qu'on admire, celui qu'on connaît, +un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut +pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j'ai, pour le +regarder, des yeux qui ne voient plus que lui. Mais on ne peut pas +dire ces choses. Il n'y a pas de mots pour les exprimer. + +Il répéta tout bas, plusieurs fois de suite: + +--Chère, chère, chère Any. + +Julio revenait en bondissant, sans avoir trouvé la caille qui s'était +tue à son approche, et Annette le suivait toujours, essoufflée d'avoir +couru. + +--Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne à vous, monsieur le +peintre! + +Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrèrent, marchant +ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus. +Il avançait, possédé par elles, pénétré par une sorte de fluide +féminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas à les voir, +puisqu'il les avait contre lui, et même il fermait les yeux pour mieux +les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant +lui, épris d'elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans +savoir laquelle était à gauche, laquelle était à droite, laquelle +était la mère, laquelle était la fille. Il s'abandonnait +volontairement avec une sensualité inconsciente et raffinée au trouble +de cette sensation. Il cherchait même à les mêler dans son coeur, à ne +plus les distinguer dans sa pensée, et il berçait son désir au charme +de cette confusion. N'était-ce pas une seule femme que cette mère et +cette fille si pareilles? et la fille ne semblait-elle pas venue sur +la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour là mère? + +Quand il rouvrit les yeux en pénétrant dans le château, il lui sembla +qu'il venait de passer les plus délicieuses minutes de sa vie, de +subir la plus étrange, la plus inanalysable et la plus complète +émotion que pût goûter un homme, grisé d'une même tendresse par la +séduction émanée de deux femmes. + +--Ah! l'exquise soirée! dit-il, dès qu'il se retrouva entre elles à la +lumière des lampes. + +Annette s'écria: + +--Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je passerais toute la +nuit à me promener quand il fait beau. + +La comtesse regarda la pendule: + +--Oh! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon enfant. + +Ils se séparèrent, chacun allant vers son appartement. Seule, la jeune +fille qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien vite. + +Le lendemain, à l'heure ordinaire, lorsque la femme de chambre, après +avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le thé et regarda sa +maîtresse encore ensommeillée, elle lui dit: + +--Madame a déjà meilleure mine aujourd'hui. + +--Vous croyez? + +--Oh! oui. La figure de Madame est plus reposée. + +La comtesse, sans s'être encore regardée, savait bien que c'était +vrai. Son coeur était léger, elle ne le sentait pas battre, et elle se +sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'était plus rapide +comme la veille, chaud et chargé de fièvre, promenant en toute sa +chair de l'énervement et de l'inquiétude, mais il y répandait un tiède +bien-être, et aussi de la confiance heureuse. + +Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. Elle +fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'attendait à +se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs années. Puis +elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, après s'être encore +regardée, elle se résigna à constater qu'elle avait seulement le teint +plus clair, les yeux moins fatigués, les lèvres plus vives que la +veille. Comme son âme était contente, elle ne pouvait s'attrister, et +elle sourit en pensant: «Oui, dans quelques jours, je serai tout à +fait bien. J'ai été trop éprouvée pour me remettre si vite.» + +Mais elle resta longtemps, très longtemps assise devant sa table de +toilette où étaient étalés, dans un ordre gracieux, sur une nappe +de mousseline bordée de dentelles, devant un beau miroir de cristal +taillé, tous ses petits instruments de coquetterie à manche +d'ivoire portant son chiffre coiffé d'une couronne. Ils étaient là, +innombrables, jolis, différents, destinés à des besognes délicates +et secrètes, les uns en acier, fins et coupants, de formes bizarres, +comme des outils de chirurgie pour opérer des bobos d'enfant, les +autres ronds et doux, en plume, en duvet, en peau de bêtes inconnues, +faits pour étendre sur la chair tendre la caresse des poudres +odorantes, des parfums gras ou liquides. + +Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de ses lèvres +à ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les +nuances imparfaitement retrouvées, soulignant les yeux, soignant les +cils. Quand elle descendit enfin, elle était à peu près sûre que le +premier regard qu'il lui jetterait ne serait pas trop défavorable. + +--Où est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontré dans le +vestibule. + +L'homme répondit: + +--M. Bertin est dans le verger, en train de faire une partie de +lawn-tennis avec mademoiselle. + +Elle les entendit de loin crier les points. + +L'une après l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine de la +jeune fille annonçaient: quinze, trente, quarante, avantage, à deux, +avantage, jeu. + +Le verger où avait été battu un terrain pour le lawn-tennis était un +grand carré d'herbe planté de pommiers, enclos par le parc, par le +potager et par les fermes dépendant du château. Le long des talus qui +le limitaient de trois côtés, comme les défenses d'un camp retranché, +on avait fait pousser des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs +de toutes sortes, champêtres ou rares, des roses en quantité, des +oeillets, des héliotropes, des fuchsias, du réséda, bien d'autres +encore, qui donnaient à l'air un goût de miel, ainsi que disait +Bertin. Des abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient leurs +dômes de paille le long du mur aux espaliers du potager, couvraient ce +champ fleuri de leur vol blond et ronflant. + +Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin +d'obtenir la place nécessaire au lawn-tennis, et un filet goudronné, +tendu par le travers de cet espace, le séparait en deux camps. + +Annette, d'un côté, sa jupe noire relevée, nu-tête, montrant ses +chevilles et la moitié du mollet lorsqu'elle s'élançait pour attraper +la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants et les +joues rouges, fatiguée, essoufflée par le jeu correct et sûr de son +adversaire. + +Lui, la culotte de flanelle blanche serrée aux reins sur la chemise +pareille, coiffé d'une casquette à visière, blanche aussi, et le +ventre un peu saillant, attendait la balle avec sang-froid, jugeait +avec précision sa chute, la recevait et la renvoyait sans se presser, +sans courir, avec l'aisance élégante, l'attention passionnée et +l'adresse professionnelle qu'il apportait à tous les exercices. + +Ce fut Annette qui aperçut sa mère. Elle cria: + +--Bonjour, maman; attends une minute que nous ayons fini ce coup-là. + +Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa contre elle, +rapide et basse, presque roulante, toucha terre et sortit du jeu. + +Tandis que Bertin criait: «Gagné», que la jeune fille, surprise, +l'accusait d'avoir profité de son inattention, Julio, dressé +à chercher et à retrouver, comme des perdrix tombées dans les +broussailles, les balles perdues qui s'égaraient, s'élança derrière +celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule +avec délicatesse, et la rapporta en remuant la queue. + +Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; mais, pressé de se +remettre à jouer, animé par la lutte, content de se sentir souple, il +ne jeta sur ce visage tant soigné pour lui qu'un coup d'oeil court et +distrait; puis il demanda: + +--Vous permettez? chère comtesse, j'ai peur de me refroidir et +d'attraper une névralgie. + +--Oh! oui, dit-elle. + +Elle s'assit sur un tas de foin, fauché le matin même, pour donner +champ libre aux joueurs, et, le coeur un peu triste tout à coup, les +regarda. + +Sa fille, agacée de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait des +cris de dépit ou de triomphe, des élans impétueux d'un bout à l'autre +de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des mèches de cheveux +tombaient, déroulées, puis répandues sur ses épaules. Elle les +saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques secondes, +avec des mouvements impatients, les rattachait en piquant des +épingles, par grands coups, dans la masse de la chevelure. + +Et Bertin, de loin, criait à la comtesse: + +--Hein! est-elle jolie ainsi, et fraîche comme le jour? + +Oui, elle était jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir +rouge, perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout +l'embellissait. + +Puis, quand ils se remettaient à jouer avec ardeur, la comtesse, de +plus en plus mélancolique, songeait qu'Olivier préférait cette partie +de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats qui +sautent après des boules de papier, à la douceur de s'asseoir près +d'elle, en cette chaude matinée, et de la sentir, aimante, contre lui. + +Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du déjeuner, il lui +sembla qu'on la délivrait, qu'on lui ôtait un poids du coeur. Mais, +comme elle revenait, appuyée à son bras, il lui dit: + +--Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon d'être, ou +de se croire jeune. Ah oui! ah oui! il n'y a que ça! Quand on n'aime +plus courir, on est fini! + +En sortant de table, la comtesse qui, pour la première fois, la +veille, n'avait pas été au cimetière, proposa d'y aller ensemble, et +ils partirent tous les trois pour le village. + +Il fallait traverser le bois où coulait un ruisseau qu'on nommait la +Rainette, sans doute à cause des petites grenouilles dont il était +peuplé, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver à l'église +bâtie dans un groupe de maisons abritant l'épicier, le boulanger, le +boucher, le marchand de vins et quelques autres modestes commerçants +chez qui venaient s'approvisionner les paysans. + +L'aller fut silencieux et recueilli, la pensée de la morte oppressant +les âmes. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillèrent et prièrent +longtemps. La comtesse courbée, demeurait immobile, un mouchoir dans +les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que les larmes coulassent +sur ses joues. Elle priait, non pas comme elle avait fait jusqu'à ce +jour, par une espèce d'évocation de sa mère, par un appel désespéré +sous le marbre de la tombe, jusqu'à ce qu'elle crût sentir à son +émotion devenue déchirante que la morte l'entendait, l'écoutait, mais +simplement en balbutiant avec ardeur les paroles consacrées du _Pater +noster_ et de l'_Ave Maria_. Elle n'aurait pas eu, ce jour-là, la +force et la tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de +cruel entretien sans réponse avec ce qui pouvait demeurer de l'être +disparu autour du trou qui cachait les restes de son corps. D'autres +obsessions avaient pénétré dans son coeur de femme, l'avaient remuée, +meurtrie, distraite; et sa prière fervente montait vers le ciel pleine +d'obscures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a +jeté sur la terre toutes les pauvres créatures, afin qu'il eût pitié +d'elle-même autant que de celle rappelée à lui. + +Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, tant ses appréhensions +étaient encore cachées et confuses, mais elle sentait qu'elle avait +besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des dangers +prochains et d'inévitables douleurs. + +Annette, les yeux fermés, après avoir aussi balbutié des formules, +était partie en une rêverie, car elle ne voulait pas se relever avant +sa mère. + +Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un +ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui fût pas permis de +faire un croquis. + +En revenant, ils se mirent à parler de l'existence humaine, remuant +doucement ces idées amères et poétiques d'une philosophie attendrie et +découragée, qui sont un fréquent sujet de causerie entre les hommes et +les femmes que la vie blesse un peu et dont les coeurs se mêlent en +confondant leurs peines. + +Annette, qui n'était point mûre pour ces pensées, s'éloignait à chaque +instant afin de cueillir des fleurs champêtres au bord du chemin. + +Mais Olivier, pris d'un désir de la garder près de lui, énervé de +la voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'oeil. Il +s'irritait qu'elle s'intéressât aux couleurs des plantes plus qu'aux +phrases qu'il prononçait. Il éprouvait un malaise inexprimable de ne +pas la captiver, la dominer comme sa mère, et une envie d'étendre la +main, de la saisir, de la retenir, de lui défendre de s'en aller. Il +la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifférente, trop libre, +libre comme un oiseau, comme un jeune chien qui n'obéit pas, qui ne +revient point, qui a dans les veines l'indépendance, ce joli instinct +de liberté que la voix et le fouet n'ont pas encore vaincu. + +Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il +l'interrogeait, cherchait à éveiller un désir d'écouter et sa +curiosité de femme; mais on eût dit que le vent capricieux du grand +ciel soufflait dans la tête d'Annette ce jour-là, comme sur les épis +ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, car +elle avait à peine répondu le mot banal attendu d'elle, jeté entre +deux fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait à ses +fleurettes. Il s'exaspérait à la fin, mordu par une impatience +puérile, et, comme elle venait prier sa mère de porter son premier +bouquet pour qu'elle en pût cueillir un autre, il l'attrapa par le +coude et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'échappât plus. Elle se +débattait en riant et tirait de toute sa force pour s'en aller; alors, +mû par un instinct d'homme, il employa le moyen des faibles, et ne +pouvant séduire son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie. + +--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu préfères, je t'en ferai faire une +broche. + +Elle hésita, surprise. + +--Une broche, comment? + +--En pierres de la même couleur: en rubis si c'est le coquelicot; en +saphir si c'est le bluet, avec une petite feuille en émeraudes. + +La figure d'Annette s'éclaira de cette joie affectueuse dont les +promesses et les cadeaux animent, les traits des femmes. + +--Le bluet, dit-elle, c'est si gentil! + +--Va pour un bluet. Nous irons le commander dès que nous serons de +retour à Paris. + +Elle ne partait plus, attachée à lui par la pensée du bijou qu'elle +essayait déjà d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda: + +--Est-ce très long à faire, une chose comme ça? + +Il riait, la sentant prise. + +--Je ne sais pas, cela dépend des difficultés. Nous presserons le +bijoutier. + +Elle fût soudain traversée par une réflexion navrante. + +--Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil. + +Il avait passé son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant +contre lui: + +--Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne +t'empêchera pas de la contempler. + +Comme la veille au soir, il était entre elles, tenu, serré, captif +entre leurs épaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus +pareils, pointillés de grains noirs, il leur parlait à tour de rôle, +en tournant la tête vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les +éclairant, il confondait moins à présent la comtesse avec Annette, +mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir +renaissant de ce qu'avait été la mère. Il avait envie de les embrasser +l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un +peu de cette fraîcheur rosé et blonde qu'il avait savourée jadis, et +qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce +qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant +d'une habitude ancienne. Il constatait même, à cette heure, et +comprenait que son désir un peu lassé depuis longtemps et que son +affection pour elle s'étaient ranimés à la vue de sa jeunesse +ressuscitée. + +Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus, +comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donnée +par lui l'eussent apaisé, mais il la suivait en tous ses mouvements, +avec le plaisir qu'on éprouve à voir les êtres ou les choses qui +captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant une +gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer, quelque +chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa peau dans +l'air remué par sa course. Il la regardait avec ravissement, comme +on regarde une aurore, comme on écoute de la musique, avec des +tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait, levait +les deux bras en même temps pour remettre en place sa coiffure. +Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui +l'évocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses, +des mouvements qui lui mettaient sur la bouche le goût des baisers +donnés et rendus jadis; elle faisait du passé lointain, dont il avait +perdu la sensation précise, quelque chose de pareil à un présent rêvé; +elle brouillait les époques, les dates, les âges de son coeur, et +rallumant des émotions refroidies, mêlait, sans qu'il s'en doutât, +hier avec demain, le souvenir avec l'espérance. + +Il se demandait en fouillant sa mémoire si la comtesse, en son plus +complet épanouissement, avait eu ce charme souple de chèvre, ce charme +hardi, capricieux, irrésistible, comme la grâce d'un animal qui court +et qui saute. Non. Elle avait été plus épanouie et moins sauvage. +Fille des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des +champs et vécu dans l'herbe, elle était devenue jolie à l'ombre des +murs, et non pas au soleil du ciel. + +Quand ils furent rentrés au château, la comtesse se mit à écrire des +lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fenêtre; +Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher à +pas lents, un cigare à la bouche, les mains derrière le dos, par les +chemins tournants du parc. Mais il ne s'éloignait pas jusqu'à perdre +de vue la façade blanche ou le toit pointu de la demeure. Dès +qu'elle avait disparu derrière les bouquets d'arbres ou les massifs +d'arbustes, il avait une ombre sur le coeur, comme lorsqu'un nuage +couvre le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouées de +verdure, il s'arrêtait quelques secondes pour contempler les deux +lignes de hautes fenêtres. Puis il se remettait en route. + +Il se sentait agité, mais content, content de quoi? de tout. + +L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-là. Il se sentait de +nouveau dans le corps des légèretés de petit garçon, des envies +de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui +sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent été suspendus au bout +de fils élastiques. Il chantonnait des airs d'opéra. Plusieurs fois de +suite, il répéta la phrase célèbre de Gounod: «Laisse-moi contempler +ton visage», y découvrant une expression profondément tendre qu'il +n'avait jamais sentie ainsi. + +Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fût devenu +si vite si différent de lui-même. Hier, à Paris, mécontent de tout, +dégoûté, irrité, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eût dit +qu'un dieu complaisant avait changé son âme. «Ce bon dieu-là, +pensa-t-il, aurait bien dû me changer de corps en même temps, et me +rajeunir un peu.» Tout à coup, il aperçut Julio qui chassait dans un +fourrée. Il l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main +sa tête fine coiffée de longues oreilles frisottées, il s'assit dans +l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur +ses genoux, et s'attendrissant à le caresser, l'embrassa comme font +les femmes dont le coeur s'émeut à toute occasion. + +Après le dîner, au lieu de sortir comme la veille, ils passèrent la +soirée au salon, en famille. + +La comtesse dit tout à coup: + +--Il va pourtant falloir que nous partions! + +Olivier s'écria: + +--Oh, ne parlez pas encore de ça! Vous ne vouliez pas quitter +Roncières quand je n'y étais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus +qu'à filer. + +--Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici +indéfiniment tous les trois. + +--Il ne s'agit point d'indéfiniment, mais de quelques jours. Combien de +fois suis-je resté chez vous des semaines entières? + +--Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison était +ouverte à tout le monde. + +Alors Annette, d'une voix câline: + +--Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si +bien à jouer au tennis. Je me fâche quand je perds, et puis après je +suis si contente d'avoir fait des progrès! + +Le matin même, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche +ce séjour mystérieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans +savoir pourquoi. Cette journée qu'elle avait espérée si bonne, +lui laissait à l'âme une tristesse inexprimable et pénétrante, une +appréhension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment. + +Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha même d'où +lui venait ce nouvel accès mélancolique. + +Avait-elle subi une de ces imperceptibles émotions dont l'effleurement +a été si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la +vibration demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?--Peut-être. +Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrariétés dans +les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait passé, chaque +minute apportant la sienne! Or, elles étaient vraiment trop menues +pour lui laisser ce découragement. «Je suis exigeante, pensa-t-elle. +Je n'ai pas le droit de me tourmenter ainsi.» + +Elle ouvrit sa fenêtre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y +demeura accoudée, les yeux sur la lune. + +Un bruit léger lui fit baisser la tête. Olivier se promenait devant le +château.--«Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle; +pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas +demandé de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si +heureuse. A quoi songe-t-il donc?» + +Cette idée qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il +avait préféré s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare +à la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il +aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idée qu'il n'avait +pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans +l'âme un nouveau ferment d'amertume. + +Elle allait fermer sa fenêtre pour ne plus le voir, pour n'être plus +tentée de l'appeler, quand il leva les yeux et l'aperçut. Il cria: + +--Tiens, vous rêvez aux étoiles, comtesse? + +Elle répondit: + +--Oui, vous aussi, à ce que je vois? + +--Oh! moi, je fume tout simplement. + +Elle ne put résister au désir de demander: + +--Comment ne m'avez-vous pas prévenue que vous sortiez? + +--Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs. + +--Alors bonsoir, mon ami. + +--Bonsoir, comtesse. + +Elle recula jusqu'à sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme +de chambre, appelée pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui +dit avec compassion: + +--Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure, pour demain. + +La comtesse dormit mal, fiévreuse, agitée par des cauchemars. Dès +son réveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-même sa fenêtre et ses +rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tirés, +les paupières gonflées, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en +éprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder +le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir. + +Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irrésistible, de +partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair +où l'on voyait trop dans le grand jour des champs, les ineffaçables +fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre +des appartements, où les rideaux lourds, même en plein midi, ne +laissent entrer qu'une lumière douce. Elle y redeviendrait elle-même, +belle, avec la pâleur qu'il faut dans cette lueur éteinte et discrète. +Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu +dépeigné, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit +l'inquiétude inconnue dont avait souffert son âme. Elle n'était point +jalouse de la beauté de sa fille! Non, certes, mais elle sentait, +elle s'avouait pour la première fois qu'il ne fallait plus jamais se +montrer près d'elle, en plein soleil. + +Elle sonna, et, avant de boire son thé, elle donna des ordres pour +le départ, écrivit des dépêches, commanda même par le télégraphe +son dîner du soir, arrêta ses comptes de campagne, distribua ses +instructions dernières, régla tout en moins d'une heure, en proie à +une impatience fébrile et grandissante. + +Quand elle descendit, Annette et Olivier, prévenus de cette décision, +l'interrogèrent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour +ce brusque départ, aucune raison précise, ils grognèrent un peu et +montrèrent leur mécontentement jusqu'à l'instant de se séparer dans la +cour de la gare, à Paris. + +La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda: + +--Voulez-vous venir dîner demain? + +Il répondit, un peu boudeur: + +--Certainement, je viendrai. C'est égal, ce n'est pas gentil, ce que +vous avez fait. Nous étions si bien, là-bas, tous les trois! + + +III + +Dès que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coupé qui la +ramenait à l'hôtel, elle se sentit soudain tranquille, apaisée comme +si elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait +mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette +ville, dont les vrais Parisiens semblent porter les détails familiers +dans leurs yeux et dans leur coeur. Chaque boutique aperçue lui +faisait prévoir les suivantes alignées le long du boulevard, et +deviner la figure du marchand si souvent entrevu derrière sa vitrine, +Elle se sentait sauvée! de quoi? Rassurée! pourquoi? Confiante! à quel +sujet? + +Quand la voiture fût arrêtée sous la voûte de la porte cochère, +elle descendit légèrement et entra, comme on fait, dans l'ombre de +l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa +chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'être +là, en sécurité, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui éclaire +à peine, laisse deviner autant que voir, où l'on peut montrer ce +qui plaît et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonné de +l'éclatante lumière qui baignait la campagne demeurait encore en elle +comme l'impression d'une souffrance finie. + +Quand elle descendit pour dîner, son mari, qui venait de rentrer, +l'embrassa avec affection, et souriant: + +--Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramènerait. Je +n'ai pas été maladroit en vous l'envoyant. + +Annette répondit gravement, de cette voix particulière qu'elle prenait +quand elle plaisantait sans rire: + +--Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se décider. + +Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse. + +La porte étant interdite, personne ne vint ce soir-là. Le lendemain, +Mme de Guilleroy passa toute sa journée dans les magasins de deuil +pour choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait +depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues séances +d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Dès l'entrée dans +la maison, elle se sentait réjouie à la pensée de tous les détails de +cette minutieuse répétition, dans ces coulisses de la vie parisienne. +Elle adorait le bruit des robes des «demoiselles» accourues à son +entrée, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame +la couturière, la modiste ou la corsetière, était pour elle une +personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait +son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus +se sentir maniée par les mains habiles des jeunes filles qui la +dévêtaient et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant +son reflet gracieux. Le frisson que leurs doigts légers promenaient +sur sa peau, sur son cou, ou dans ses cheveux était une des meilleures +et des plus douces petites gourmandises de sa vie de femme élégante. + +Ce jour-là, cependant, c'était avec une certaine angoisse qu'elle +allait passer, sans voile et nu-tête, devant tous ces miroirs +sincères. Sa première visite chez la modiste la rassura. Les trois +chapeaux qu'elle choisit lui allaient à ravir, elle n'en pouvait +douter, et quand la marchande lui eut dit avec conviction: «Oh! Madame +la Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil», elle +s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les +autres fournisseurs. + +Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la voir +et annonçant qu'elle reviendrait dans la soirée; puis elle écrivit +des lettres; puis elle rêvassa quelque temps, surprise que ce simple +changement de lieu eût reculé dans un passé qui semblait déjà lointain +le grand malheur qui l'avait déchirée. Elle ne pouvait même se +convaincre que son retour de Roncières datât seulement de la veille, +tant l'état de son âme était modifié depuis sa rentrée à Paris, comme +si ce petit déplacement eût cicatrisé ses plaies. + +Bertin, arrivé à l'heure du dîner, s'écria en l'apercevant: + +--Vous êtes éblouissante, ce soir! + +Et ce cri répandit en elle une onde tiède de bonheur. + +Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le +billard, offrit à Bertin de faire une partie ensemble, et les deux +femmes les accompagnèrent dans la salle de billard, où le café fut +servi. + +Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annoncée, et tous +rentrèrent au salon. Mme de Corbelle et son mari se présentèrent en +même temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il +sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer; +mais, peu à peu, après les attendrissements et les interrogations, un +autre courant d'idées passa; les timbres, tout à coup, s'éclaircirent, +et on se mit à causer naturellement, comme si l'ombre du malheur +qui assombrissait, à l'instant même, tout ce monde, se fût soudain +dissipée. + +Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le +portrait de sa mère, dans le jet de feu du réflecteur, et demanda: + +--Est-ce pas stupéfiant? + +La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et +répétait: + +--Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscitée! +Dire que je n'avais pas vu ça en entrant! Oh! ma petite Any, comme +je vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre +premier deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez déjà perdu +votre père! Oh! cette Annette, en noir comme ça, mais c'est sa mère +revenue sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait +pas aperçu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en réalité, +mais elle ressemble bien plus à cette toile! + +Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de Mme de Guilleroy, +et tenant à être un des premiers à lui présenter «l'hommage de sa +douloureuse sympathie». + +Il interrompit son compliment en apercevant la jeune fille debout +contre le cadre, enfermée dans le même éclat de lumière, et qui +semblait la soeur vivante de la peinture. Il s'exclama: + +--Ah! par exemple, voilà bien une des choses les plus étonnantes que +j'aie vues! + +Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours les opinions +établies, s'émerveillèrent à leur tour avec une ardeur plus discrète. + +Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait peu à peu, comme si +les exclamations étonnées de toutes ces gens l'eussent comprimé en lui +faisant mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille à côté de son +image, et un énervement l'envahissait. Elle avait envie de crier: +«Mais taisez-vous donc. Je le sais bien qu'elle me ressemble!» + +Jusqu'à la fin de la soirée, elle demeura mélancolique, perdant de +nouveau la confiance qu'elle avait retrouvée la veille. + +Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de Farandal fut annoncé. +Le peintre, en le voyant entrer et s'approcher de la maîtresse de +maison, se leva, glissa derrière son fauteuil en murmurant: «Allons +bon! voilà cette grande bête, maintenant», puis, ayant fait un détour, +il gagna la porte et s'en alla. + +La comtesse, après avoir reçu les compliments du nouveau venu, +chercha des yeux Olivier, pour reprendre avec lui la causerie qui +l'intéressait. Ne l'apercevant plus, elle demanda: + +--Quoi! le grand homme est parti? + +Son mari répondit: + +--Je crois que oui, ma chère, je viens de le voir sortir à l'anglaise. + +Elle fut surprise, réfléchit quelques instants, puis se mit à causer +avec le marquis. + +Les intimes, d'ailleurs, se retirèrent bientôt par discrétion, car +elle leur avait seulement entr'ouvert sa porte, sitôt après son +malheur. + +Alors, quand elle se retrouva étendue en son lit, toutes les angoisses +qui l'avaient assaillie à la campagne reparurent. Elles se formulaient +davantage; elle les éprouvait plus nettement; elle se sentait vieille! + +Ce soir-là, pour la première fois, elle avait compris que dans son +salon, où jusqu'alors elle était seule admirée, complimentée, fêtée, +aimée, une autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris cela, +tout d'un coup, en sentant les hommages s'en aller vers Annette. Dans +ce royaume, la maison d'une jolie femme, dans ce royaume où elle ne +supporte aucun ombrage, d'où elle écarte avec un soin discret et +tenace toute redoutable comparaison, où elle ne laisse entrer ses +égales que pour essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien que +sa fille allait devenir la souveraine. Comme il avait été bizarre, ce +serrement de coeur quand tous les yeux s'étaient tournés vers Annette +que Bertin tenait par la main, debout à côté du tableau. Elle s'était +sentie soudain disparue, dépossédée, détrônée. Tout le monde regardait +Annette, personne ne s'était plus tourné vers elle! Elle était si bien +accoutumée à entendre des compliments et des flatteries, chaque +fois qu'on admirait son portrait, elle était si sûre des phrases +élogieuses, dont elle ne tenait point compte mais dont elle se sentait +tout de même chatouillée, que cet abandon, cette défection inattendue, +cette admiration portée tout à coup tout entière vers sa fille, +l'avaient plus remuée, étonnée, saisie que s'il se fût agi de +n'importe quelle rivalité en n'importe quelle circonstance. + +Mais comme elle avait une de ces natures qui, dans toutes les crises, +après le premier abattement, réagissent, luttent et trouvent des +arguments de consolation, elle songea qu'une fois sa chère fillette +mariée, quand elles cesseraient de vivre sous le même toit, elle +n'aurait plus à supporter cette incessante comparaison qui commençait +à lui devenir trop pénible sous le regard de son ami. + +Cependant, la secousse avait été très forte. Elle eut la fièvre et ne +dormit guère. + +Au matin, elle s'éveilla lasse et courbaturée, et alors surgit en +elle un besoin irrésistible d'être réconfortée, d'être secourue, de +demander aide à quelqu'un qui pût la guérir de toutes ces peines, de +toutes ces misères morales et physiques. + +Elle se sentait vraiment si mal à l'aise, si faible, que l'idée lui +vint de consulter son médecin. Elle allait peut-être tomber gravement +malade, car il n'était pas naturel qu'elle passât en quelques heures +par ces phases successives de souffrance et d'apaisement. Elle le fit +donc appeler par dépêche et l'attendit. + +Il arriva vers onze heures. C'était un de ces sérieux médecins +mondains dont les décorations et les titres garantissent la capacité, +dont le savoir-faire égale au moins le simple savoir, et qui ont +surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus +sûres que des remèdes. + +Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un sourire: + +--Allons, ça n'est pas grave. Avec des yeux comme les vôtres, on n'est +jamais bien malade. + +Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce début et lui conta ses +faiblesses, ses énervements, ses mélancolies, puis, sans appuyer, ses +mauvaises mines inquiétantes. Après qu'il l'eut écoutée avec un air +d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre chose que son +appétit, comme s'il connaissait bien la nature secrète de ce mal +féminin, il l'ausculta, l'examina, tâta du bout du doigt la chair des +épaules, soupesa les bras, ayant sans doute rencontré sa pensée, et +compris avec sa finesse de praticien qui soulève tous les voiles, +qu'elle le consultait pour sa beauté bien plus que pour sa santé, puis +il dit: + +--Oui, nous avons de l'anémie, des troubles nerveux. Ça n'est pas +étonnant, puisque vous venez d'éprouver un gros chagrin. Je vais vous +faire une petite ordonnance qui mettra bon ordre à cela. Mais, avant +tout, il faut manger des choses fortifiantes, prendre du jus de +viande, ne pas boire d'eau, mais de la bière. Je vais vous indiquer +une marque excellente. Ne vous fatiguez pas à veiller, mais marchez +le plus que vous pourrez. Dormez beaucoup et engraissez un peu. C'est +tout ce que je peux vous conseiller, madame et belle cliente. + +Elle l'avait écouté avec un intérêt ardent, cherchant à deviner tous +les sous-entendus. + +Elle saisit le dernier mot. + +--Oui, j'ai maigri. J'étais un peu trop forte à un moment, et je me +suis peut-être affaiblie en me mettant à la diète. + +--Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal à rester maigre quand on l'a +toujours été, mais quand on maigrit par principe, c'est toujours aux +dépens de quelque chose. Cela, heureusement, se répare vite. Adieu, +madame. + +Elle se sentait mieux déjà, plus alerte; et elle voulut qu'on allât +chercher pour le déjeuner la bière qu'il avait indiquée, à la maison +de vente principale, afin de l'avoir plus fraîche. + +Elle sortait de table quand Bertin fut introduit. + +--C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je viens vous interroger. +Faites-vous quelque chose, tantôt? + +--Non, rien; pourquoi? + +--Et Annette? + +--Rien non plus. + +--Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre heures? + +--Oui; mais à quel propos? + +--J'esquisse ma figure de la Rêverie, dont je vous ai parlé en vous +demandant si votre fille pourrait me donner quelques instants de pose. +Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement une heure +aujourd'hui. Voulez-vous? + +La comtesse hésitait, ennuyée sans savoir de quoi. Elle répondit +cependant: + +--C'est entendu, mon ami, nous serons chez vous à quatre heures. + +--Merci. Vous êtes la complaisance même. + +Et il s'en alla préparer sa toile et étudier son sujet pour ne point +trop fatiguer le modèle. + +Alors la comtesse sortit seule, à pied, afin de compléter ses achats. +Elle descendit aux grandes rues centrales, puis remonta le boulevard +Malesherbes à pas lents, car elle se sentait les jambes rompues. Comme +elle passait devant Saint-Augustin, une envie la saisit d'entrer dans +cette église et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnée, +soupira d'aise en goûtant l'air frais de la vaste nef, prit une +chaise, et s'assit. + +Elle était religieuse comme le sont beaucoup de Parisiennes. Elle +croyait à Dieu sans aucun doute, ne pouvant admettre l'existence de +l'Univers, sans l'existence d'un créateur. Mais associant, comme fait +tout le monde, les attributs de la Divinité avec la nature de la +matière créée à portée de son oeil, elle personnifiait à peu près son +Éternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, sans avoir pour cela +d'idées bien nettes sur ce que pouvait être, en réalité, ce mystérieux +Fabricant. + +Elle y croyait fermement, l'adorait théoriquement, et le redoutait +très vaguement, car elle ignorait en toute conscience ses intentions +et ses volontés, n'ayant qu'une confiance très limitée dans +les prêtres qu'elle considérait tous comme des fils de paysans +réfractaires au service des armes. Son père, bourgeois parisien, ne +lui ayant imposé aucun principe de dévotion, elle avait pratiqué avec +nonchalance jusqu'à son mariage. Alors, sa situation nouvelle réglant +plus strictement ses obligations apparentes envers l'Église, elle +s'était conformée avec ponctualité à cette légère servitude. + +Elle était dame patronnesse de crèches nombreuses et très en vue, ne +manquait jamais la messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumône +pour elle, directement, et, pour le monde, par l'intermédiaire d'un +abbé, vicaire de sa paroisse. + +Elle avait prié souvent par devoir, comme le soldat monte la garde à +la porte du général. Quelquefois elle avait prié parce que son coeur +était triste, quand elle redoutait surtout les abandons d'Olivier. +Sans confier au ciel, alors, la cause de sa supplication, traitant +Dieu avec la même hypocrisie naïve qu'un mari, elle lui demandait de +la secourir. A la mort de son père, autrefois, puis tout récemment à +la mort de sa mère, elle avait eu des crises violentes de ferveur, des +implorations passionnées, des élans vers Celui qui veille sur nous et +qui console. + +Et voilà qu'aujourd'hui, dans cette église où elle venait d'entrer par +hasard, elle se sentait tout à coup un besoin profond de prier, de +prier non pour quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, pour +elle seule, ainsi que déjà, l'autre jour, elle avait fait sur la tombe +de sa mère. Il lui fallait de l'aide de quelque part, et elle appelait +Dieu maintenant comme elle avait appelé un médecin, le matin même. + +Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le silence de l'église que +troublait par moments un bruit de pas. Puis, tout à coup, comme si une +pendule eût sonné dans son coeur, elle eut un réveil de ses souvenirs, +tira sa montre, tressaillit en voyant qu'il allait être quatre heures, +et se sauva pour prendre sa fille, qu'Olivier, déjà, devait attendre. + +Elles trouvèrent l'artiste dans son atelier, étudiant sur la toile la +pose de sa Rêverie. Il voulait reproduire exactement ce qu'il avait +vu au parc Monceau, en se promenant avec Annette: une fille pauvre, +rêvant, un livre ouvert sur les genoux. Il avait beaucoup hésité +s'il la ferait laide ou jolie? Laide, elle aurait plus de caractère, +éveillerait plus de pensée, plus d'émotion, contiendrait plus de +philosophie. Jolie, elle séduirait davantage, répandrait plus de +charme, plairait mieux. + +Le désir de faire une étude d'après sa petite amie le décida. La +Rêveuse serait jolie, et pourrait, par suite, réaliser son rêve +poétique, un jour ou l'autre, tandis que laide demeurerait condamnée +au rêve sans fin et sans espoir. + +Dès que les deux femmes furent entrées, Olivier dit en se frottant les +mains: + +--Eh bien, mademoiselle Nané, nous allons donc travailler ensemble. + +La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit dans un fauteuil et +regarda Olivier plaçant dans le jour voulu une chaise de jardin en +jonc de fer. Il ouvrit ensuite sa bibliothèque pour chercher un livre, +puis, après une hésitation: + +--Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille? + +--Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui un volume de Victor Hugo. + +--_La Légende des siècles?_ + +--Je veux bien. + +Il reprit alors: + +--Petite, assieds-toi là et prends ce recueil de vers. Cherche la +page... la page 336, où tu trouveras une pièce intitulée: _les +Pauvres Gens_. Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, tout +doucement, mot à mot, et laisse-toi griser, laisse-toi attendrir. +Ecoute ce que te dira ton coeur. Puis, ferme le bouquin, lève les +yeux, pense et rêve... Moi, je vais préparer mes instruments de +travail. + +Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, tout en vidant +sur la fine planchette les tubes de plomb d'où sortaient, en se +tordant, de minces serpents de couleur, il se retournait de temps en +temps pour regarder la jeune fille absorbée dans sa lecture. + +Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne savait plus ce +qu'il faisait et brouillait les tons en mêlant les petits tas de pâte, +tant il retrouvait soudain devant cette apparition, devant cette +résurrection, dans ce même endroit, après douze ans, une irrésistible +poussée d'émotion. + +Maintenant elle avait fini de lire et regardait devant elle. S'étant +approché, il aperçut en ses yeux deux gouttes claires qui, se +détachant, coulaient sur les joues. Alors il tressaillit d'une de +ces secousses qui jettent un homme hors de lui, et il murmura, en se +tournant vers la comtesse: + +--Dieu, qu'elle est belle! + +Mais il demeura stupéfait devant le visage livide et convulsé de Mme +de Guilleroy. + +De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, elle les +contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, saisi d'inquiétude, en +demandant: + +--Qu'avez-vous? + +--Je veux vous parler. + +S'étant levée, elle dit, à Annette rapidement: + +--Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot à dire à M. Bertin. + +Puis elle passa vite dans le petit salon voisin où il faisait souvent +attendre ses visiteurs. Il la suivit, la tête brouillée, ne comprenant +pas. Dès qu'ils furent seuls, elle lui saisit les deux mains et +balbutia: + +--Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites plus poser! + +Il murmura, troublé: + +--Mais pourquoi? + +Elle répondit d'une voix précipitée: + +--Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne le sentez donc pas, vous, +pourquoi? Oh! j'aurais dû le deviner plus tôt, moi, mais je viens +seulement de le découvrir tout à l'heure... Je ne peux rien vous dire +maintenant... rien... Allez chercher ma fille. Racontez-lui que je me +trouve souffrante, faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes +nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul! + +--Mais enfin, qu'avez-vous? + +Elle semblait prête à se rouler dans une crise de nerfs. + +--Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez chercher ma fille et +faites venir un fiacre. + +Il dut obéir et rentra dans l'atelier. Annette, sans soupçons, s'était +remise à lire, ayant le coeur inondé de tristesse par l'histoire +poétique et lamentable. Olivier lui dit: + +--Ta mère est indisposée. Elle a failli se trouver mal en entrant dans +le petit salon. Va la rejoindre. J'apporte de l'éther. + +Il sortit, courut prendre un flacon dans sa chambre, et puis revint. + +Il les trouva pleurant dans les bras l'une de l'autre. Annette, +attendrie par les _Pauvres Gens_, laissait couler son émotion, et la +comtesse se soulageait un peu en confondant sa peine avec ce doux +chagrin, en mêlant ses larmes avec celles de sa fille. + +Il attendit quelque temps, n'osant parler et les regardant, oppressé +lui-même d'une incompréhensible mélancolie. + +Il dit enfin: + +--Eh bien. Allez-vous mieux? + +La comtesse répondit: + +--Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez demandé une voiture? + +--Oui, vous l'aurez tout à l'heure. + +--Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de chagrins depuis +quelque temps. + +--La voiture est avancée! annonça bientôt un domestique. + +Et Bertin, plein d'angoisses secrètes, soutint jusqu'à la portière son +amie pâle et encore défaillante, dont il sentait battre le coeur sous +le corsage. + +Quand il fut seul, il se demanda: «Mais qu'a-t-elle donc? pourquoi +cette crise?» Et il se mit à chercher, rôdant autour de la vérité sans +se décider à la découvrir. A la fin, il s'en approcha: «Voyons, se +dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour à sa fille? Non, ce +serait trop fort!» Et combattant, avec des arguments ingénieux et +loyaux, cette conviction supposée, il s'indigna qu'elle eût pu prêter +un instant à cette affection saine, presque paternelle, une apparence +quelconque de galanterie. Il s'irritait peu à peu contre la comtesse, +n'admettant point qu'elle osât le soupçonner d'une pareille vilenie, +d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, en lui répondant +tout à l'heure, de ne lui point ménager les termes de sa révolte. Il +sortit bientôt pour se rendre chez elle, impatient de s'expliquer. +Tout le long de la route il prépara, avec une croissante irritation, +les raisonnements et les phrases qui devaient le justifier et le +venger d'un pareil soupçon. + +Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage altéré de +souffrance. + +--Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi donc, ma chère amie, +la scène étrange de tout à l'heure. + +Elle répondit, d'une voix brisée: + +--Quoi, vous n'avez pas encore compris? + +--Non, je l'avoue. + +--Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre coeur. + +--Dans mon coeur? + +--Oui, au fond de votre coeur. + +--Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux. + +--Cherchez bien au fond de votre coeur s'il ne s'y trouve rien de +dangereux pour vous et pour moi. + +--Je vous répète que je ne comprends pas. Je devine qu'il y a quelque +chose dans votre imagination, mais, dans ma conscience, je ne vois +rien. + +--Je ne vous parle pas de votre conscience, je vous parle de votre +coeur. + +--Je ne sais pas deviner les énigmes. Je vous prie d'être plus claire. + +Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit celles du peintre et +les garda, puis, comme si chaque mot l'eût déchirée: + +--Prenez garde, mon ami, vous allez vous éprendre de ma fille. + +Il retira brusquement ses mains, et, avec une vivacité d'innocent qui +se débat contre une prévention honteuse, avec des gestes vifs, une +animation grandissante, il se défendit en l'accusant à son tour, elle, +de l'avoir ainsi soupçonné. + +Elle le laissa parler longtemps, obstinément incrédule, sûre de ce +qu'elle avait dit, puis elle reprit: + +--Mais je ne vous soupçonne pas, mon ami. Vous ignorez ce qui se passe +en vous comme je l'ignorais moi-même ce matin. Vous me traitez comme +si je vous accusais d'avoir voulu séduire Annette. Oh, non! oh, non! +Je sais combien vous êtes loyal, digne de toute estime et de toute +confiance. Je vous prie seulement, je vous supplie de regarder au fond +de votre coeur si l'affection que vous commencez à avoir, malgré vous, +pour ma fille, n'a pas un caractère un peu différent d'une simple +amitié. + +Il se fâcha, et s'agitant de plus en plus, se mit à plaider de nouveau +sa loyauté, comme il avait fait, tout seul, dans la rue, en venant. + +Elle attendit qu'il eût fini ses phrases; puis, sans colère, sans être +ébranlée en sa conviction, mais affreusement pâle, elle murmura: + +--Olivier, je sais bien tout ce que vous me dites, et je le pense +ainsi que vous. Mais je suis sûre de ne pas me tromper. Ecoutez, +réfléchissez, comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est trop +tout ce que j'étais autrefois quand vous avez commencé à m'aimer, pour +que vous ne vous mettiez pas à l'aimer aussi. + +--Alors, s'écria-t-il, vous osez me jeter une chose pareille à la face +sur cette simple supposition et ce ridicule raisonnement: Il m'aime, +ma fille me ressemble--donc il l'aimera. + +Mais voyant le visage de la comtesse s'altérer de plus en plus, il +continua, d'un ton plus doux: + +--Voyons, ma chère Any, mais c'est justement parce que je vous +retrouve en elle, que cette fillette me plaît beaucoup. C'est vous, +vous seule que j'aime en la regardant. + +--Oui, c'est justement ce dont je commence à tant souffrir, et ce que +je redoute si fort. Vous ne démêlez point encore ce que vous sentez. +Vous ne vous y tromperez plus dans quelque temps. + +--Any, je vous assure que vous devenez folle. + +--Voulez-vous des preuves? + +--Oui. + +--Vous n'étiez pas venu à Roncières depuis trois ans, malgré mes +instances. Mais vous vous êtes précipité quand on vous a proposé +d'aller nous chercher. + +--Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne pas vous avoir laissée +seule, là-bas, vous sachant malade, après la mort de votre mère. + +--Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de revoir Annette est +chez vous si impérieux, que vous n'avez pu laisser passer la journée +d'aujourd'hui sans me demander de la conduire chez vous, sous prétexte +de pose. + +--Et vous ne supposez pas que c'est vous que je cherchais à voir? + +--En ce moment vous argumentez contre vous-même, vous cherchez à vous +convaincre, vous ne me trompez pas. Écoutez encore. Pourquoi êtes-vous +parti brusquement, avant-hier soir, quand le marquis de Farandal est +entré? Le savez-vous? + +Il hésita, fort surpris, fort inquiet, désarmé par cette observation. +Puis, lentement: + +--Mais... je ne sais trop... j'étais fatigué... et puis, pour être +franc, cet imbécile m'énerve. + +--Depuis quand? + +--Depuis toujours. + +--Pardon, je vous ai entendu faire son éloge. Il vous plaisait +autrefois. Soyez tout à fait sincère, Olivier. + +Il réfléchit quelques instants, puis, cherchant ses mots: + +--Oui, il est possible que la grande tendresse que j'ai pour vous me +fasse assez aimer tous les vôtres pour modifier mon opinion sur ce +niais, qu'il m'est indifférent de rencontrer, de temps en temps, mais +que je serais fâché de voir chez vous presque chaque jour. + +--La maison de ma fille ne sera pas la mienne. Mais cela suffit. Je +connais la droiture de votre coeur. Je sais que vous réfléchirez +beaucoup à ce que je viens de vous dire. Quand vous aurez réfléchi, +vous comprendrez que je vous ai montré un gros danger, alors qu'il est +encore temps d'y échapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre +chose, voulez-vous? + +Il n'insista pas, mal à l'aise maintenant, ne sachant plus trop ce +qu'il devait penser, ayant, en effet, besoin de réfléchir. Et il s'en +alla, après un quart d'heure d'une conversation quelconque. + + +IV + +A petits pas, Olivier retournait chez lui, troublé comme s'il venait +d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de sonder son +coeur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes du livre +intérieur qui semblent collées l'une à l'autre, et que seul, parfois, +un doigt étranger peut retourner en les séparant. Certes, il ne +se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont la jalousie +ombrageuse ne cessait d'être en alerte, avait prévu, de loin, +le péril, et l'avait signalé avant qu'il existât. Mais ce péril +pouvait-il exister, demain, après-demain, dans un mois? C'est à cette +question sincère qu'il essayait de répondre sincèrement. Certes, la +petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux +dans l'homme ces instincts-là, qu'il ne fallait pas confondre les +redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les bêtes, les +chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans +être saisi d'une envie irrésistible, sensuelle, de caresser leur dos +onduleux et doux, de baiser leur poil électrique. L'attraction qui le +poussait vers la jeune fille ressemblait un peu à ces désirs obscurs +et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes et +inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux d'homme +étaient séduits par sa fraîcheur, par cette poussée de belle vie +claire, par cette sève de jeunesse éclatant en elle; et son coeur, +plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant, +dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mère, un rappel +d'émotions anciennes, des émotions endormies du début de son amour, +avait peut-être un peu tressailli sous la sensation d'un réveil. +Un réveil? Oui? C'était cela? Cette idée l'illumina. Il se sentait +réveillé après des années de sommeil. S'il avait aimé la petite sans +s'en douter, il aurait éprouvé près d'elle ce rajeunissement de l'être +entier, qui crée un homme différent dès que s'allume en lui la flamme +d'un désir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que souffler sur +l'ancien feu! C'était bien toujours la mère qu'il aimait, mais un +peu plus qu'auparavant sans doute, à cause de sa fille, de ce +recommencement d'elle-même. Et il formula cette constatation par ce +sophisme rassurant: On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'émouvoir +souvent à la rencontre d'un autre être, car chacun exerce sur chacun +des attractions et des répulsions. Toutes ces influences font naître +l'amitié, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives et +passagères, mais non pas de l'amour véritable. Pour qu'il existe, +cet amour, il faut que les deux êtres soient tellement nés l'un pour +l'autre, se trouvent accrochés l'un à l'autre par tant de points, par +tant de goûts pareils, par tant d'affinités de la chair, de l'esprit, +du caractère, se sentent liés par tant de choses de toute nature, que +cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce n'est +pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une +créature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des +organes, une forme, un coeur, un esprit, une manière d'être générale +qui attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos lèvres, notre +coeur, notre pensée, tous nos appétits sensuels et intelligents. On +aime un type, c'est-à-dire la réunion, dans une seule personne, de +toutes les qualités humaines qui peuvent nous séduire isolément dans +les autres. + +Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait été ce type, et la durée de +leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une façon +certaine. Or, Annette ressemblait physiquement à ce qu'avait été sa +mère, au point de tromper les yeux. Il n'y avait donc rien d'étonnant +à ce que son coeur d'homme se laissât un peu surprendre, sans se +laisser entraîner. Il avait adoré une femme! Une autre femme naissait +d'elle, presque pareille. Il ne pouvait vraiment se défendre de +reporter sur la seconde un léger reste affectueux de rattachement +passionné qu'il avait eu pour la première. Il n'y avait là rien de +mal; il n'y avait là aucun danger. Son regard et son souvenir se +laissaient seuls illusionner par cette apparence de résurrection; mais +son instinct ne s'égarait pas, car il n'avait jamais éprouvé pour la +jeune fille le moindre trouble de désir. + +Cependant la comtesse lui reprochait d'être jaloux du marquis. +Était-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience sévère et +constata qu'en réalité il en était un peu jaloux. Quoi d'étonnant à +cela, après tout? N'est-on pas jaloux à chaque instant d'hommes qui +font la cour à n'importe quelle femme? N'éprouve-t-on pas dans la rue, +au restaurant, au théâtre, une petite inimitié contre le monsieur qui +passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de +femme est un rival. C'est un mâle satisfait, un vainqueur que les +autres mâles envient. Et puis, sans entrer dans ces considérations de +physiologie, s'il était normal qu'il eût pour Annette une sympathie +un peu surexcitée par sa tendresse pour la mère, ne devenait-il pas +naturel qu'il sentît en lui s'éveiller un peu de haine animale contre +le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment. + +Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mécontentement +contre lui-même et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour +n'allaient-ils pas être gênés par la suspicion qu'il sentirait en +elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse +et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses +regards, sur ses moindres attitudes vis-à-vis de la jeune fille, car +tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect +à la mère. Il rentra chez lui grincheux et se mit à fumer des +cigarettes, avec une vivacité d'homme agacé qui use dix allumettes +pour mettre le feu à son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa +main, son oeil et son esprit semblaient déshabitués de la peinture, +comme s'ils l'eussent oubliée, comme si jamais ils n'avaient connu et +pratiqué ce métier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile +commencée:--un coin de rue où chantait un aveugle,--et il la regardait +avec une indifférence invincible, avec une telle impuissance à la +continuer qu'il s'assit devant, sa palette à la main, et l'oublia, +tout en continuant à la contempler avec une fixité attentive et +distraite. + +Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des +interminables minutes, commença à le ronger de sa fièvre intolérable. +Jusqu'à son dîner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il +ne pouvait travailler? L'idée de la rue le fatiguait d'avance, +l'emplissait du dégoût des trottoirs, des passants, des voitures et +des boutiques; et la pensée de faire des visites ce jour-là, une +visite, à n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanée de +toutes les gens qu'il connaissait. + +Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en +large, en regardant à chaque retour vers la pendule l'aiguille +déplacée de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de +la porte au bahut chargé de bibelots! Aux heures de verve, d'élan, +d'entrain, d'exécution féconde et facile, c'étaient des récréations +délicieuses, ces allées et venues à travers la grande pièce égayée, +animée, échauffée par le travail; mais, aux heures d'impuissance et +de nausée, aux heures misérables où rien ne lui paraissait valoir la +peine d'un effort et d'un mouvement, c'était la promenade abominable +du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir, +rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il +s'agiterait jusqu'à trembler d'exaspération. D'où lui venait donc +cette subite attaque d'humeur noire? + +Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil +état sur une cause insignifiante. + +Alors, il songea à prendre un livre. Le volume de la _Légende des +Siècles_ était demeuré sur la chaise de fer où Annette l'avait posé. +Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne +les comprit pas plus que s'ils avaient été écrits dans une langue +étrangère. Il s'acharna et recommença pour constater toujours que +vraiment il n'en pénétrait point le sens. «Allons, se dit-il, il +paraît que je suis sorti.» Mais une inspiration soudaine le rassura +sur les deux heures qu'il lui fallait émietter jusqu'au dîner. Il se +fit chauffer un bain et y demeura étendu, amolli, soulagé par l'eau +tiède, jusqu'au moment où son valet de chambre apportant le linge le +réveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, où étaient +réunis ses compagnons ordinaires. Il fut reçu par des bras ouverts et +des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours. + +--Je reviens de la campagne, dit-il. + +Tous ces hommes, à l'exception du paysagiste Maldant, professaient +pour les champs un mépris profond. Rocdiane et Landa y allaient +chasser, il est vrai, mais ils ne goûtaient dans les plaines et dans +les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils +à des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir +les petits lapins foudroyés culbuter comme des clowns, cinq ou six +fois de suite sur la tête, en montrant à chaque cabriole la mèche de +poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver, +ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: «Je préfère les +petites femmes aux petits pois.» + +Le dîner fut ce qu'il était toujours, bruyant et jovial, agité par des +discussions où rien d'imprévu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla +beaucoup. On le trouva drôle; mais, dès qu'il eut bu son café et +joué soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit, +déambula quelque peu de la Madeleine à la rue Taitbout, passa trois +fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit +prendre un fiacre pour aller à l'Hippodrome, changea d'avis et se +dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans +motif, sans projet, sans prétexte, remonta le boulevard Malesherbes +et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de +Guilleroy: «Elle trouvera peut-être singulier de me voir revenir ce +soir?» pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien +d'étonnant à ce qu'il prît une seconde fois de ses nouvelles. + +Elle était seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et +travaillait toujours à la couverture pour les pauvres. Elle dit +simplement, en le voyant entrer: + +--Tiens, c'est vous, mon ami? + +--Oui, j'étais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous? + +--Merci, assez bien... + +Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention +marquée: + +--Et vous? + +Il se mit à rire d'un air dégagé en répondant: + +--Oh! moi, très bien, très bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre +raison d'être. + +Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement, +un regard ardent de prière et de doute. + +--Bien vrai, dit-il. + +--Tant mieux, répondit-elle avec un sourire un peu forcé. + +Il s'assit, et, pour la première fois en cette maison, un malaise +irrésistible l'envahit, une sorte de paralysie des idées plus complète +encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile. + +La comtesse dit à sa fille: + +--Tu peux continuer, mon enfant; ça ne le gêne pas. + +Il demanda: + +--Que faisait-elle donc? + +--Elle étudiait une fantaisie. + +Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y +songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il +sentit sur lui le regard de la mère, et brusquement il tourna la tête, +comme s'il eût cherché quelque chose dans le coin sombre du salon. + +La comtesse prit sur sa table à ouvrage un petit étui d'or qu'elle +avait reçu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes: + +--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ça, lorsque nous sommes seuls +ici. + +Il obéit, et le piano se mit à chanter. C'était une musique d'un goût +ancien, gracieuse et légère, une de ces musiques qui semblent avoir +été inspirées à l'artiste par un soir très doux de clair de lune, au +printemps. + +Olivier demanda: + +--De qui est-ce donc? + +La comtesse répondit: + +--De Méhul. C'est fort peu connu et charmant. Un désir grandissait en +lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit +mouvement à faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de +côté les deux mèches de feu des bougies éclairant la partition, mais +il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse +de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux levés devant lui, +intéressés, semblait-il, au fil de fumée grise du tabac. + +Mme de Guilleroy murmura: + +--C'est tout ce que vous avez à me dire? + +Il sourit: + +--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise, +elle boit mes pensées. Je parlerai dans un instant. + +--Tiens, dit-elle, j'avais étudié quelque chose pour vous, avant la +mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le +jouerai tout à l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme +c'est bizarre! + +Elle avait un talent réel, et une compréhension subtile de l'émotion +qui court dans les sons. C'était même là une de ses plus sûres +puissances sur la sensibilité du peintre. + +Dès qu'Annette eut achevé la symphonie champêtre de Méhul, la comtesse +se leva, prit sa place, et une mélodie étrange s'éveilla sous ses +doigts, une mélodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes, +plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note +unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les +coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant, +persécuteur, l'appel inapaisable d'une obsession. + +Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui, +et il n'entendait rien, il ne comprenait pas. + +Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une +chose habituelle et bonne dont il venait d'être privé, la buvant +sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif. + +--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau? + +Il s'écria réveillé: + +--Admirable, superbe, de qui? + +--Vous ne le savez pas? + +--Non. + +--Comment, vous ne le savez pas, vous? + +--Mais non. + +--De Schubert. + +Il dit avec un air de conviction profonde: + +--Cela ne m'étonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en +recommençant. + +Elle recommença, et lui, tournant la tête, se remit à contempler +Annette, mais en écoutant aussi la musique, afin de goûter en même +temps deux plaisirs. + +Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obéit +simplement à la naturelle duplicité de l'homme et ne laissa plus se +fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en +face de sa mère, de l'autre côté de la lampe. + +Mais s'il ne la voyait pas, il goûtait la douceur de sa présence, +comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser +sur elle des regards rapides, aussitôt ramenés sur la comtesse, le +harcelait, une envie de collégien qui se hisse à la fenêtre de la rue +dès que le maître tourne le dos. + +Il s'en alla tôt, car il avait la parole aussi paralysée que l'esprit, +et son silence persistant pouvait être interprété. + +Dès qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute +musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des +songeries qui semblaient la suite rêvée et plus précise des mélodies. +Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant +des mesures isolées, affaiblies, lointaines comme un écho, puis se +taisait, semblait laisser la pensée donner un sens aux motifs et +voyager à la recherche d'une sorte d'idéal harmonieux et tendre. Il +tourna sur la gauche au boulevard extérieur, en apercevant l'éclairage +de féerie du parc Monceau, et il entra dans l'allée centrale arrondie +sous les lunes électriques. Un gardien rôdait à pas lents; parfois un +fiacre attardé passait; un homme lisait un journal assis sur un banc +dans un bain bleuâtre de clarté vive, au pied du mât de bronze qui +portait un globe éclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu +des arbres, répandaient dans les feuillages et sur les gazons leur +lumière froide et puissante, animaient d'une vie pâle ce grand jardin +de ville. + +Bertin, les mains derrière le dos, allait le long du trottoir, et il +se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce même parc, quand il +avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mère. + +Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraîche des +pelouses arrosées, il se sentit assailli par toutes les attentes +passionnées qui font de l'âme des adolescents le canevas incohérent +d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-là, ces +soirs de fantaisie vagabonde où il laissait errer son caprice dans les +aventures imaginaires, et il s'étonna de trouver en lui ce retour de +sensations qui n'étaient plus de son âge. + +Mais, comme la note obstinée de la mélodie de Schubert, la pensée +d'Annette, la vision de son visage penché sous la lampe, et le +soupçon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient à tout instant. Il +continuait malgré lui à occuper son coeur de cette question, à sonder +les fonds impénétrables où germent, avant de naître, les sentiments +humains. Cette recherche obstinée l'agitait; cette préoccupation +constante de la jeune fille semblait ouvrir à son âme une route de +rêveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa mémoire; il +portait en lui une sorte d'évocation d'elle, comme autrefois il +gardait, quand la comtesse l'avait quitté, l'étrange sensation de sa +présence dans les murs de son atelier. + +Tout à coup, impatienté de cette domination d'un souvenir, il murmura +en se levant: + +--Any est stupide de m'avoir dit ça. Elle va me faire penser à la +petite à présent. + +Il rentra chez lui, inquiet sur lui-même. Quand il se fut mis au lit, +il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fièvre courait +en ses veines, une sève de rêve fermentait en son coeur. Redoutant +l'insomnie, une de ces insomnies énervantes que provoque l'agitation +de l'âme, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une +courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et +passa dans sa bibliothèque, afin de choisir un ouvrage bien fait et +soporifique; mais son esprit éveillé malgré lui, avide d'une émotion +quelconque cherchait sur les rayons un nom d'écrivain qui répondît à +son état d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit +rien; il dédaigna Hugo, méprisa Lamartine qui pourtant le laissait +toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poète des tout +jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des +feuilles. + +Quand il se fut recouché, il se mit à boire, avec une soif d'ivrogne, +ces vers faciles d'inspiré qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de +l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le +jour brutal, ces vers d'un poète qui fut surtout un homme enivré de la +vie, lâchant son ivresse en fanfares d'amours éclatantes et naïves, +écho de tous les jeunes coeurs éperdus de désirs. + +Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poèmes +qui émeuvent les sens et remuent à peine l'intelligence. Les yeux +sur ces vers vibrants, il se sentait une âme de vingt ans, soulevée +d'espérances, et il lut le volume presque entier dans une griserie +juvénile. Trois heures sonnèrent, jetant en lui l'étonnement de +n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenêtre restée +ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre; +mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie +par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel, +comme un avis, et il rejeta le poète avec un geste d'impatience en +murmurant: «Vieux fou, va!» Puis il se recoucha et souffla sa lumière. + +Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit même la +résolution énergique de n'y point retourner avant deux jours. Mais +quoi qu'il fît, soit qu'il essayât de peindre, soit qu'il voulût se +promener, soit qu'il traînât de maison en maison sa mélancolie, il +était partout harcelé par la préoccupation inapaisable de ces deux +femmes. + +S'étant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant à +elles, et il laissait à sa pensée, il laissait son coeur se rassasier +de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte +d'hallucination où il berçait son isolement, les deux figures se +rapprochaient, différentes, telles qu'il les connaissait, puis +passaient l'une devant l'autre, se mêlaient, fondues ensemble, ne +faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'était plus celui de +la mère, pas tout à fait celui de la fille, mais celui d'une femme +aimée éperdument, autrefois, encore, toujours. + +Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de +ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur +échapper, les rejeter, se délivrer de ce songe captivant et doux, il +dirigeait son esprit vers toutes les idées imaginables, vers tous les +sujets de réflexion et de méditation possibles. Vains efforts! Toutes +les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au même point, +où il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquée pour +l'attendre. C'était une vague et inévitable obsession flottant sur +lui, tournant autour de lui et l'arrêtant, quel que fût le détour +qu'il avait essayé pour fuir. + +La confusion de ces deux êtres, qui l'avait si fort troublé le soir de +leur promenade dans le parc de Roncières, recommençait en sa mémoire +dès que, cessant de réfléchir et de raisonner, il les évoquait et +s'efforçait de comprendre quelle émotion bizarre remuait sa chair. +Il se disait: «Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il +ne convient?» Alors, fouillant son coeur, il le sentait brûlant +d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits +d'Annette, mais qui n'était pas elle. Et il se rassurait lâchement +en songeant: «Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa +ressemblance.» + +Cependant, les deux jours passés à Roncières restaient en son âme +comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres +détails lui revenaient un à un, précis, plus savoureux qu'à l'heure +même. Tout à coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit +le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetière, les cueillettes +de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir +promis un bluet en saphirs dès leur retour à Paris. + +Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus lutter, il prit son +chapeau et sortit, tout ému par la pensée du plaisir qu'il lui ferait. + +Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand il se présenta: + +--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici. + +Il ressentit une joie vive. + +---Prévenez-la que je voudrais lui parler. + +Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme s'il eût craint +d'être entendu. + +Annette apparut presque aussitôt. + +--Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité. + +Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant auprès d'elle: + +--Devine pourquoi je suis venu? + +Elle chercha quelques secondes. + +--Je ne sais pas. + +--Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, choisir le bluet en +saphirs que je t'ai promis à Roncières. + +La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur. + +--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous +l'attendrez, n'est-ce pas? + +--Oui, si ce n'est pas trop long. + +--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine. + +--Non, dit-il, pas tant que tu crois. + +Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être galant et +spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une +de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultés de +séduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poètes. +Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées, alertes, et il parla +comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animée par +cette verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute la finesse +espiègle qui germaient en elle. + +Tout à coup, comme il discutait une opinion, il s'écria: + +--Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je vous ai répondu... + +Elle l'interrompit en éclatant de rire: + +--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman. + +Il rougit, se tut, puis balbutia: + +--C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois cette idée-là. + +Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus que dire, et il avait +peur maintenant, une peur incompréhensible de cette fillette. + +--Voici maman, dit-elle. + +Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier, +troublé comme si on l'eût pris en faute, expliqua comment il s'était +souvenu tout à coup de la promesse faite, et comment il était venu les +prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier. + +--J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin. + +Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez +Montara. + +Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, l'étude et +l'affection des femmes, s'étant toujours occupé d'elles, ayant dû +sonder et découvrir leurs goûts, connaître comme elles la toilette, +les questions de mode, tous les menus détails de leur existence +privée, il était arrivé à partager souvent certaines de leurs +sensations, et il éprouvait toujours, en entrant dans un de ces +magasins où l'on vend les accessoires charmants et délicats de leur +beauté, une émotion de plaisir presque égale à celle dont elles +vibraient elles-mêmes. Il s'intéressait comme elles à tous les riens +coquets dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses yeux; +les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots +élégants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il +ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme +devant les sanctuaires de la séduction opulente; et le bureau de drap +foncé, où les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres aux +reflets précieux, lui imposait une certaine estime. + +Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble +sévère où l'une et l'autre posèrent une main par un mouvement naturel, +il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles de +fleurettes. + +Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir +quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les +retournaient sur le drap, puis les prenaient avec précaution, +regardaient le jour à travers, les étudiaient avec une attention +savante et passionnée. Quand on eut mis de côté ceux qu'elles avaient +distingués, il fallut trois émeraudes pour faire les feuilles, puis +un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de +rosée. + +Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit à la comtesse: + +--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues? + +--Moi? + +--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces +petits cadeaux en souvenir des deux jours passés à Roncières. + +Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de +paroles et d'arguments où il finit, non sans peine, par triompher. + +On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des écrins +spéciaux, les autres enrégimentées par genres en de grandes boîtes +carrées, où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de +leurs chatons. Le peintre s'était assis entre les deux femmes et il se +mit, comme elles, avec la même ardeur curieuse, à cueillir un à un +les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les +déposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau où ils s'amassaient +en deux groupes, celui qu'on rejetait à première vue et celui dans +lequel on choisirait. + +Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de +sélection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et +varié comme un spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance +exquise pour un coeur de femme. + +Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, après +quelque hésitation, s'arrêta sur un petit serpent d'or qui tenait un +beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue. + +Olivier, radieux, se leva. + +--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses à faire; je m'en +vais. + +Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par ce beau temps. La +comtesse y consentit, et, ayant remercié Bertin, s'en alla par les +rues, avec sa fille. + +Elles marchèrent quelque temps en silence, dans la joie savourée +des cadeaux reçus; puis elles se mirent à parler de tous les bijoux +qu'elles avaient vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une +sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaîté. +Elles allaient vite, à travers la foule de cinq heures qui suit les +trottoirs, un soir d'été. Des hommes se retournaient pour regarder +Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration. +C'était la première fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait +à sa fille ce vif éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle +dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de cette attention +soulevée, de ces compliments chuchotés, de ce petit remous d'émotion +flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une jolie +femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait sous la même +oppression pénible que l'autre soir, dans son salon, quand on +comparait la petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle +guettait ces regards attirés par Annette, elle les sentait venir de +loin, frôler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la +figure blonde qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait +dans les yeux les rapides et muets hommages à cette jeunesse épanouie, +au charme attirant de cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi +bien qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier la traversa +et elle fut saisie, comme à Roncières, par une impérieuse envie de +fuir. + +Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté, dans ce courant de +monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils +étaient loin les jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle +provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces +passants, songeait à les comparer? Un seul y avait pensé peut-être, +tout à l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh! quelle +souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans cesse à l'esprit +l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir +ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps où si fraîche, si +jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée! + +--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant. + +Annette, inquiète, demanda: + +--Qu'est-ce que tu as, maman? + +--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mère, j'ai +souvent de ces faiblesses-là! + + +V + +Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies incurables. Une +fois entrées en une âme, elles la dévorent, ne lui laissent plus la +liberté de songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre goût à la +moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fît, chez elle ou ailleurs, +seule ou entourée de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette +réflexion qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa fille: +«Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour, +n'eût pas sans cesse à l'esprit l'obsession de les comparer?» + +Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse, hanté lui-même par +cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore +l'imitation naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque fois +qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce rapprochement, elle le +lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur +et dans sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se cacher, +de disparaître, de ne plus se montrer à lui près de sa fille. + +Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne se sentant plus +chez elle dans sa maison. Ce froissement de dépossession qu'elle +avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son +portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois. Elle se +reprochait sans cesse ce besoin intime de délivrance, cette envie +inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hôte gênant +et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente, +ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgré tout, +l'homme qu'elle aimait. + +Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que leur deuil récent +retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte, +qu'un événement quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait, +presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de sa fille de la +tendresse pour le marquis. + +Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée depuis si longtemps +afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus +affinée, plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux jeunes +gens, sans que les deux hommes se rencontrassent. + +Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne déjeunait +jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirées à ses amis, +elle invita souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant +autour de lui l'animation d'une promenade à cheval, une sorte de +souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaieté de toutes les choses +mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal du +Paris hippique et brillant dans les allées du bois. Annette s'amusait +à l'écouter, prenait goût à ces préoccupations du jour qu'il lui +apportait ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic. Une +intimité juvénile s'établissait entre eux, une affectueuse camaraderie +qu'un goût commun et passionné pour les chevaux resserrait +naturellement. Quand il était parti, la comtesse et le comte faisaient +adroitement son éloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que +la jeune fille comprît qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser +s'il lui plaisait. + +Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant avec +candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garçon qui +lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait à +toutes de galoper chaque matin à côté de lui, sur un pur sang. + +Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, après une +poignée de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une +chose depuis longtemps décidée. Alors le marquis commença à apporter +des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc +toute cette affaire avait été chauffée par un accord commun sur +un petit feu d'intimité, pendant les heures calmes du jour, et le +marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations, +de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soirée. + +C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement chaque semaine chez +ses amis, et continuait aussi à apparaître à l'improviste pour leur +demander une tasse de thé entre dix heures et minuit. + +Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par le désir de savoir ce +qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste +qu'elle n'interprétât aussitôt, et elle était torturée par cette +pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une +auprès de l'autre.» + +Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine +sans qu'il apparût portant à la main deux petits paquets, dont il +offrait l'un à la mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant +les boites qui contenaient souvent des objets précieux, avait des +serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner +que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter +quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver +chez les marchands le bibelot qui plaira. + +Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et elle l'avait vu +bien des fois entrer, avec ce même sourire, ce même geste, un petit +paquet dans la main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela +recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'était pas +pour elle! + +Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle +comparait ses entrées, ses airs, ses allures avec l'attitude du +marquis que la grâce d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était +point la même chose: M. de Farandal était épris, Olivier Bertin +aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis, +pendant ses minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être trompée. + +Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule +avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne +lui rien cacher. Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude, +plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en +ce coeur fermé où elle sentait grandir un autre amour. + +Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, qu'elle avait surveillé, +réchauffé, animé de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se +croyait sûre, qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis, +soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin de leurs jours, voilà +qu'il lui échappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse +fatalité. Oui, il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret +dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un mot familier, y +pelotonner son affection comme en une retraite fidèle, ouverte pour +elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si, +brusquement, celui à qui on a offert son être entier et son existence +entière, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous échappe ainsi +parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques +jours, presque un étranger! + +Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les +mêmes mots, la même voix, le même ton. Et pourtant il y avait quelque +chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable, +d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'éloigner une +voile quand le vent tourne. + +Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un peu plus chaque +jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-même ne +cherchait pas à voir clair en son coeur. Il sentait bien cette +fermentation d'amour, cette irrésistible attraction, mais il ne +voulait pas comprendre, il se confiait aux événements, aux hasards +imprévus de la vie. + +Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners et des soirs entre +ces deux femmes séparées par leur deuil de tout mouvement mondain. +Ne rencontrant chez elles que des figures indifférentes, celle des +Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul +avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guère la +duchesse et le marquis à qui on réservait les matins et le milieu des +jours, il les voulait oublier, soupçonnant le mariage remis à une +époque indéterminée. + +Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal. +Était-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-être par une de +ses secrètes intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir +ce qu'ils ignorent? + +Les semaines suivaient les semaines sans rien changer à cette vie, et +l'automne était venu, amenant la rentrée des Chambres plus tôt que de +coutume en raison des dangers de la politique. + +Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy devait emmener à la +séance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette après un +déjeuner chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son chagrin toujours +grandissant, avait déclaré qu'elle resterait au logis. + +On était sorti de table, on buvait le café dans le grand salon, +on était gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux +parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la +situation présente et des embarras de la République; le marquis, +décidément amoureux, lui répondait avec entrain, en regardant Annette; +et la duchesse était contente presque également de l'émotion de son +neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du salon était chaud de +cette première chaleur concentrée des calorifères rallumés, chaleur +d'étoffes, de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum des +fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette pièce close où le café +aussi répandait son arôme, quelque chose d'intime, de familial et de +satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin. + +Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait à entrer, +surpris comme un mari trompé qui voit le crime de sa femme. Une colère +confuse et une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur +vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait caché et tout ce qu'il +s'était caché lui-même lui apparut en apercevant le marquis installé +dans la maison, comme un fiancé! + +Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout ce qu'il ne voulait +pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda +point pourquoi on lui avait dissimulé tous ces apprêts du mariage? +Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrèrent ceux de la +comtesse qui rougissait. Ils se comprirent. + +Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa présence +inattendue ayant paralysé l'essor des esprits, puis la duchesse se mit +à lui parler; et il répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange, +changé subitement. + +Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient à causer et il +se disait: «Ils m'ont joué. Ils me le paieront.» Il en voulait surtout +à la comtesse et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente +dissimulation. + +Le comte, regardant alors la pendule, s'écria: + +--Oh! oh! il est temps de partir. + +Puis se tournant vers le peintre: + +--Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme +seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand +plaisir? + +Olivier répondit sèchement: + +--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas. + +Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoué: + +--Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que vous nous amuserez +beaucoup plus que les députés. + +--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi. + +Le devinant mécontent et chagrin, elle insista, pour se montrer +gentille. + +--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux +pas me passer de vous. + +Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il ne put ni les arrêter +dans sa bouche ni modifier leur accent. + +--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde. + +Elle s'exclama, un peu surprise du ton: + +--Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne plus me tutoyer. + +Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés qui montrent tout le +mal d'une âme et avec un petit salut: + +--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre. + +--Pourquoi ça? + +--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit, +aurait le droit de trouver déplacé ce tutoiement dans ma bouche. + +La comtesse s'empressa de dire: + +--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère qu'Annette n'épousera +pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarité +de vieil ami. + +Le comte criait: + +--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard! + +Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant levés, sortirent avec lui +après les poignées de main d'usage et les baisers que la duchesse, +la comtesse et sa fille échangeaient à toute rencontre comme à toute +séparation. + +Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière les tentures de la +porte refermée. + +--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement. + +Mais lui, presque violent: + +--Non, merci, je m'en vais aussi. + +Elle murmura, suppliante: + +--Oh! pourquoi? + +--Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il. Je vous demande pardon +d'être venu sans prévenir. + +--Olivier, qu'avez-vous? + +--Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé une partie de plaisir +organisée. + +Elle lui saisit la main. + +--Que voulez-vous dire? C'était le moment de leur départ puisqu'ils +assistent à l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez été, +au contraire, tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis +seule. + +Il ricana. + +--Inspiré, oui, j'ai été inspiré! + +Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux, +elle murmura à voix très basse: + +--Avouez-moi que vous l'aimez? + +Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser son impatience. + +--Mais vous êtes folle avec cette idée! + +Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés sur ses +manches, le suppliant: + +--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine, +mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas +ce qu'est devenue ma vie! + +Il haussa les épaules. + +--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la +tête? + +Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, où on +ne les entendrait pas. Elle le traînait par l'étoffe de sa jaquette, +cramponnée à lui, haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit +divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et puis s'assit auprès +de lui. + +--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous +l'aimez. Je le sais, je le sens à tout ce que vous faites, je n'en +puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche! + +Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à genoux contre ses +pieds. Sa voix râlait. + +--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez? + +Il s'écria, en essayant de la relever: + +--Mais non, mais non! Je vous jure que non! + +Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer, +balbutiant: + +--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop! + +Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de cet homme, elle +sanglota. + +Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds où +se mêlaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traversé par une +immense pitié, par une immense douleur. + +Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa +violemment, relevant vers lui deux yeux éperdus dont les larmes +ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres +coup sur coup en répétant: + +--Any! Any! ma chère, ma chère Any! + +Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hésitante +des enfants que le chagrin suffoque: + +--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu, +moi? + +Il se remit à l'embrasser. + +--Oui, je vous aime, ma chère Any! + +Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses mains, le regarda, +et tendrement: + +--Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça ne devrait pas finir +ainsi. + +Il demanda, en la serrant contre lui: + +--Pourquoi cela finirait-il? + +--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop à ce que +j'étais quand vous m'avez connue? + +Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche +douloureuse, en disant: + +--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous +vous trompez! + +Elle répéta: + +--Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi! + +Il redit: + +--Oui, je vous aime! + +Puis ils demeurèrent longtemps sans parler, les mains dans les mains, +très émus et très tristes. + +Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant: + +--Oh! les heures qui me restent à vivre ne seront pas gaies. + +--Je m'efforcerai de vous les rendre douces. + +L'ombre de ces ciels nuageux qui précède de deux heures le crépuscule +se répandait dans le salon, les ensevelissait peu à peu sous le gris +brumeux des soirs d'automne. + +La pendule sonna. + +--Il y a déjà longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez +vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes! + +Il se leva, l'étreignit, baisant comme autrefois sa bouche +entr'ouverte, puis ils retraversèrent les deux salons en se tenant le +bras, comme des époux. + +--Adieu, mon ami. + +--Adieu, mon amie. + +Et la portière retomba sur lui! + +Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit à marcher +sans savoir ce qu'il faisait, étourdi comme après un coup, les jambes +faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brûlante +secouée en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou +peut-être quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hébétement +moral et d'anéantissement physique qui lui laissaient tout juste la +force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour +réfléchir. + +Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce +qu'il avait éprouvé près d'elle depuis la promenade au parc Monceau +quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix à peine +reconnue, de la voix qui jadis avait éveillé son coeur, puis tout ce +recommencement lent, irrésistible, d'un amour mal éteint, pas encore +refroidi, qu'il s'obstinait à ne point s'avouer. + +Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait +mariée, il éviterait de la voir souvent, voilà tout. En attendant, il +continuerait à retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutât de +rien, et il cacherait son secret à tout le monde. + +Il dîna chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer +le grand poêle de son atelier, car la nuit s'annonçait glaciale. Il +ordonna même d'allumer le lustre comme s'il eût redouté les coins +obscurs, et il s'enferma. Quelle émotion bizarre, profonde, physique, +affreusement triste l'étreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans +sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son âme +défaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie +tenait là dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque étude +peinte accrochée lui rappelait un succès, chaque meuble lui disait un +souvenir. Mais succès et souvenirs étaient des choses passées! Sa +vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait +des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aimé une +femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, après les rendez-vous, +dans ce même atelier. Il avait marché des nuits entières, avec de la +fièvre plein son être. La joie de l'amour heureux, la joie du succès +mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des +heures inoubliables de triomphe intime. + +Il avait aimé une femme, et cette femme l'avait aimé. Par elle il +avait reçu ce baptême qui révèle à l'homme le monde mystérieux des +émotions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de +force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour +entrait, malgré lui, par cette brèche! un autre ou plutôt le même +surchauffé par un nouveau visage, le même accru de toute la force +que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette +petite fille! Il n'y avait plus à lutter, à résister, à nier, il +l'aimait avec le désespoir de savoir qu'il n'aurait même pas d'elle +un peu de pitié, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment, +et qu'un autre l'épouserait. A cette pensée sans cesse reparue, +impossible à chasser, il était saisi par une envie animale de hurler à +la façon des chiens attachés, car il se sentait impuissant, asservi, +enchaîné comme eux. De plus en plus nerveux, à mesure qu'il songeait, +il allait toujours à grands pas à travers la vaste pièce éclairée +comme pour une fête. Ne pouvant enfin tolérer davantage la douleur de +cette plaie avivée, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de +son ancienne tendresse, de la noyer dans l'évocation de sa première et +grande passion. Dans le placard où il la gardait, il alla prendre la +copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse, +puis il la posa sur son chevalet, et, s'étant assis en face, la +contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante, +telle qu'il l'avait aimée jadis. Mais c'était toujours Annette qui +surgissait sur la toile. La mère avait disparu, s'était évanouie +laissant à sa place cette autre figure qui lui ressemblait +étrangement. C'était la petite avec ses cheveux un peu plus clairs, +son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il +sentait bien qu'il appartenait corps et âme à ce jeune être-là, comme +il n'avait jamais appartenu à l'autre, comme une barque qui coule +appartient aux vagues! + +Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il +retourna la peinture; puis comme il se sentait trempé de tristesse, +il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier, +le tiroir de son secrétaire où dormaient toutes les lettres de sa +maîtresse. Elles étaient là comme en un lit, les unes sur les autres, +formant une couche épaisse de petits papiers minces. Il enfonça ses +mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain +de leur longue liaison. Il regardait cet étroit cercueil de planches +où gisait cette masse d'enveloppes entassées, sur qui son nom, son nom +seul, était toujours écrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre +attachement de deux êtres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux +coeurs, étaient racontés là dedans, dans ce flot jauni de papiers que +tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus, +un souffle vieux, l'odeur mélancolique des lettres enfermées. + +Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poignée +des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en +sortaient, précis, qui remuaient son âme. Il en reconnaissait beaucoup +qu'il avait portées sur lui pendant des semaines entières, et il +retrouvait, tout le long de la petite écriture qui lui disait des +phases si douces, les émotions oubliées d'autrefois. Tout à coup il +rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brodé. Qu'était-ce? Il +chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle +avait sangloté parce qu'elle était un peu jalouse, et il lui vola, +pour le garder, son mouchoir trempé de larmes! + +Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme! + +Du fond de ce tiroir, du fond de son passé, toutes ces réminiscences +montaient comme une vapeur: ce n'était plus que la vapeur impalpable +de la réalité tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces +lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus. + +Mais tout cet ancien amour remué faisait fermenter en lui une ardeur +jeune et nouvelle, une sève de tendresse irrésistible qui rappelait +dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aimé la mère, +dans un élan passionné de servitude volontaire, il commençait à aimer +cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant +à qui on rive des fers qu'il ne brisera plus. + +Cela, il le sentait dans le fond de son être, et il en était terrifié. + +Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possédait ainsi? +Il la connaissait si peu! Elle était à peine une femme dont le coeur +et l'âme dormaient encore du sommeil de la jeunesse. + +Lui, maintenant, il était presque au bout de sa vie! Comment donc +cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des mèches de +cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde +lui donnaient des envies de tomber à genoux et de se frapper le front +par terre! + +Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout à coup sur +nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux, +qu'elle est devenue notre pensée et notre chair! On en est ivre, on en +est fou, on vit de cette image absorbée et on voudrait en mourir! + +Comme on souffre parfois de ce pouvoir féroce et incompréhensible +d'une forme de visage sur le coeur d'un homme! + +Olivier Bertin s'était remis à marcher; la nuit s'avançait; son poêle +s'était éteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait. +Alors il gagna son lit où il continua jusqu'au jour à songer et à +souffrir. + +Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait +faire, agité par ses nerfs, irrésolu comme une girouette qui tourne. + +A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation +pour son corps, il se souvint que, ce jour-là même, quelques membres +de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure où ils +déjeunaient après le massage. Il s'habilla donc rapidement, espérant +que l'étuve et la douche le calmeraient, et il sortit. + +Dès qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier +froid crispant de la première gelée qui détruit, en une seule nuit, +les derniers restes de l'été. + +Tout le long des boulevards, c'était une pluie épaisse de larges +feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles +tombaient, à perte de vue, d'un bout à l'autre des larges avenues +entre les façades des maisons, comme si toutes les tiges venaient +d'être séparées des branches par le tranchant d'une fine lame de +glace. Les chaussées et les trottoirs en étaient déjà couverts, +ressemblaient, pour quelques heures, aux allées des forêts au début de +l'hiver. Tout ce feuillage mort crépitait sous les pas et s'amassait, +par moments, en vagues légères, sous les poussées du vent. + +C'était un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison +et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse +spéciale, tristesse d'agonie ou saveur de sève qui renaît. + +En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensée de la chaleur dont il +allait pénétrer sa chair après ce passage dans l'air glacé des +rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de +satisfaction. Il se dévêtit avec prestesse, roula autour de sa taille +l'écharpe légère qu'un garçon lui tendait et disparut derrière la +porte capitonnée ouverte devant lui. + +Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain, +le fit respirer comme s'il eût manqué d'air en traversant une galerie +mauresque, éclairée par deux lanternes orientales. Puis un nègre +crépu, vêtu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres +musculeux, s'élança devant lui pour soulever une portière à l'autre +extrémité, et Bertin pénétra dans la grande étuve, ronde, élevée, +silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en +haut, par la coupole et par des trèfles en verres colorés, dans +l'immense salle circulaire et dallée, aux murs couverts de faïences +décorées à la mode arabe. + +Des hommes de tout âge, presque nus, marchaient lentement, à pas +graves, sans parler; d'autres étaient assis sur des banquettes de +marbre, les bras croisés; d'autres causaient à voix basse. + +L'air brûlant faisait haleter dès l'entrée. Il y avait là dedans, +dans ce cirque étouffant et décoratif, où l'on chauffait de la chair +humaine, où circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes +cuivrées, quelque chose d'antique et de mystérieux. + +La première figure aperçue par le peintre fut celle du comte de Landa. +Il circulait comme un lutteur romain, fier de son énorme poitrine et +de ses gros bras croisés dessus. Habitué des étuves, il s'y croyait +sur la scène comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la +musculature discutée de tous les hommes forts de Paris. + +--Bonjour. Bertin, dit-il. + +Ils se serrèrent la main; puis Landa reprit: + +--Hein, bon temps pour la sudation. + +--Oui, magnifique. + +--Vous avez vu Rocdiane? Il est là-bas. J'ai été le prendre au saut du +lit. Oh! regardez-moi cette anatomie! + +Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras grêles, au +flanc maigre, qui fit sourire de dédain ces deux vieux modèles de la +vigueur humaine. + +Rocdiane venait vers eux, ayant aperçu le peintre. + +Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent à causer +comme dans un salon. Des garçons de service circulaient, offrant à +boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue +et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous +les coins du grand amphithéâtre, l'emplissait aussi d'un bruit léger +de pluie. + +A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait +pour leur serrer la main. + +C'étaient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron +Flach et d'autres. + +Rocdiane dit tout à coup: + +--Tiens, Farandal! + +Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette +aisance des hommes très bien faits que rien ne gêne. + +Landa murmura: + +--C'est un gladiateur, ce gaillard-là! + +Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin: + +--Est-ce vrai qu'il épouse la fille de vos amis? + +--Je le pense, dit le peintre. + +Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet +endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de +désespoir et de révolte. L'horreur de toutes les réalités entrevues +lui apparut en une seconde avec une telle acuité, qu'il lutta pendant +quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis. + +Puis il se leva. + +--Je suis fatigué, dit-il. Je vais tout de suite au massage. + +Un Arabe passait. + +--Ahmed, es-tu libre? + +--Oui, monsieur Bertin. + +Et il partit à pas pressés afin d'éviter la poignée de main de +Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam. + +A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos +si calme en sa ceinture de cellules où sont les lits, autour d'un +parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'égrène au +milieu. Il avait l'impression d'être suivi, menacé, que le marquis +allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en +ami avec le désir de le tuer. + +Et il se retrouva bientôt sur le boulevard couvert de feuilles mortes. +Elles ne tombaient plus, les dernières ayant été détachées par une +longue rafale. Leur tapis rouge et jaune frémissait, remuait, ondulait +d'un trottoir à l'autre sous les poussées plus vives de la brise +grandissante. + +Tout à coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de +bête de la tempête qui passe, et, en même temps, un souffle furieux de +vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard. + +Les feuilles, toutes les feuilles tombées qui paraissaient l'attendre, +se soulevèrent à son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant +et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faîte des maisons. +Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui +s'en allait, fuyant vers les barrières de Paris, vers le ciel libre de +la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussière eut +disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussées et les +trottoirs demeurèrent nus, étrangement propres et balayés. + +Bertin songeait: «Que vais-je devenir? Que vais-je faire? Où vais-je +aller?» Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer. + +Un kiosque à journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit, +espérant qu'il y trouverait à lire peut-être pendant une heure ou +deux. + +--Je déjeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier. + +Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il +avait en tout son corps une agitation de bête enragée. + +Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son âme, et les +faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'à sa +pensée. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point à comprendre, +le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la séance de la +Chambre, où le comte avait prononcé quelques paroles. + +Son attention, éveillée par cet appel, rencontra ensuite le nom du +célèbre ténor Montrosé qui devait donner, vers la fin de décembre, une +représentation unique au grand Opéra. Ce serait, disait le journal, +une magnifique solennité musicale, car le ténor Montrosé, qui avait +quitté Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe +et en Amérique, des succès sans précédents, et il serait, en outre, +accompagné de l'illustre cantatrice suédoise Helsson, qu'on n'avait +pas entendue non plus à Paris depuis cinq ans! + +Tout à coup Olivier eut l'idée, qui sembla naître au fond de son +coeur, de donner à Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea +que le deuil de la comtesse mettrait obstacle à ce projet, et il +chercha des combinaisons pour le réaliser quand même. Une seule se +présenta. Il fallait prendre une loge sur la scène où l'on était +presque invisible, et, si la comtesse néanmoins n'y voulait pas venir, +faire accompagner Annette par son père et par la duchesse. En ce cas, +c'est à la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait +alors inviter le marquis! + +Il hésita et réfléchit longtemps. + +Certes, le mariage était décidé, même fixé sans aucun doute. Il +devinait la hâte de son amie à terminer cela, il comprenait que, dans +les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille à Farandal. Il +n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empêcher, ni modifier, ni retarder +cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas +mieux essayer de dompter son âme, de cacher sa souffrance, de paraître +content, de ne plus se laisser entraîner, comme tout a l'heure, par +son emportement. + +Oui, il inviterait le marquis, apaisant par là les soupçons de la +comtesse et se gardant une porte amie dans l'intérieur du jeune +ménage. + +Dès qu'il eut déjeuné, il descendit à l'Opéra pour s'assurer la +possession d'une des loges cachées derrière le rideau. Elle lui fut +promise. Alors il courut chez les Guilleroy. + +La comtesse parut presque aussitôt, et, encore tout émue de leur +attendrissement de la veille: + +--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle. + +Il balbutia. + +--Je vous apporte quelque chose. + +--Quoi donc? + +--Une loge sur la scène de l'Opéra pour une représentation unique de +Helsson et de Montrosé. + +--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil? + +--Votre deuil est vieux de quatre mois bientôt. + +--Je vous assure que je ne peux pas. + +--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se représentera +peut-être jamais. + +--Avec qui irait-elle? + +--Avec son père et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention +aussi d'offrir une place au marquis. + +Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de +l'embrasser lui montait aux lèvres. Elle répéta, ne pouvant en croire +ses oreilles: + +--Au marquis? + +--Mais oui! + +Et elle consentit tout de suite à cet arrangement. + +Il reprit d'un air indifférent. + +--Avez-vous fixé l'époque de leur mariage? + +--Mon Dieu oui, à peu près. Nous avons des raisons pour le presser +beaucoup, d'autant plus qu'il était déjà décidé avant la mort de +maman. Vous vous le rappelez? + +--Oui, parfaitement. Et pour quand? + +--Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne +vous l'avoir pas annoncé plus tôt. + +Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec +une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle +s'aigrit soudain et fit naître en lui cette sorte de bizarre animosité +passionnée que devient l'amour quand la jalousie le fouette. + +--Je vous apporte quelque chose, dit-il. + +Elle répondit: + +--Alors nous en sommes décidément au «vous». + +Il prit un air paternel. + +--Écoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'événement qui se +prépare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque +temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard. + +Elle haussa les épaules d'un air mécontent, tandis que la comtesse se +taisait, le regard au loin et la pensée tendue. + +Annette demanda: + +--Que m'apportez-vous? + +Il annonça la représentation et les invitations qu'il comptait faire. +Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un élan de gamine, +l'embrassa sur les deux joues. + +Il se sentit défaillir et comprit, sous le double effleurement léger +de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guérirait jamais. + +La comtesse, crispée, dit à sa fille: + +--Tu sais que ton père t'attend. + +--Oui, maman, j'y vais. + +Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts. + +Dès qu'elle fut sortie, Olivier demanda: + +--Vont-ils voyager? + +--Oui, pendant trois mois. + +Et il murmura, malgré lui: + +--Tant mieux! + +--Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse. + +Il balbutia: + +--Je l'espère bien. + +--En attendant, ne me négligez point. + +--Non, mon amie. + +L'élan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idée qu'il +venait d'exprimer d'inviter le marquis à cette représentation de +l'Opéra, redonnaient à la comtesse un peu d'espoir. + +Il fut court. Une semaine ne s'était point passée qu'elle suivait de +nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et +jalouse, toutes les étapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien +ignorer, passant elle-même par toutes les douleurs qu'elle devinait +chez lui, et la constante présence d'Annette lui rappelait, à tous les +moments du jour, l'impuissance de ses efforts. + +Tout l'accablait en même temps, les années et le deuil. Sa coquetterie +active, savante, ingénieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait +triompher pour lui, se trouvait paralysée par cet uniforme noir qui +soulignait sa pâleur et l'altération de ses traits, de même qu'il +rendait éblouissante l'adolescence de son enfant. Elle était loin déjà +l'époque, si proche cependant, du retour d'Annette à Paris, où elle +recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui étaient +alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses +d'arracher de son corps ces vêtements de mort qui l'enlaidissaient et +la torturaient. + +Si elle avait senti à son service toutes les ressources de l'élégance, +si elle avait pu choisir et employer des étoffes aux nuances +délicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donné à son charme +agonisant une puissance étudiée, aussi captivante que la grâce inerte +de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus +séduisante. + +Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfiévrantes du soir +et des molles toilettes sensuelles du matin, du déshabillé troublant +gardé pour déjeuner avec les amis intimes et qui laisse à la +femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever, +l'impression matérielle et chaude du lit quitté et de la chambre +parfumée! + +Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sépulcrale, sous cette +tenue de forçat, qui la couvrirait pendant une année entière! Un an! +Elle resterait un an emprisonnée dans ce noir, inactive et vaincue! +Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par +heure, minute par minute, sous cette gaine de crêpe! Que serait-elle +dans un an si sa pauvre chair malade continuait à s'altérer ainsi sous +les angoisses de son âme? + +Ces idées ne la quittaient plus, lui gâtaient tout ce qu'elle aurait +savouré, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait été une joie, +ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une +gaîté. Sans cesse elle frémissait d'un besoin exaspéré de secouer ce +poids de misère qui l'écrasait, car sans cette obsession harcelante +elle aurait été si heureuse encore, alerte et bien portante! + +Elle se sentait une âme vivace et fraîche, un coeur toujours jeune, +l'ardeur d'un être qui commence à vivre, un appétit de bonheur +insatiable, plus vorace même qu'autrefois, et un besoin d'aimer +dévorant. + +Et voilà que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces, +délicieuses, poétiques, qui embellissent et font chérir l'existence, +se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'était fini! Elle +retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille +et ses élans passionnés de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa +chair, sa misérable peau, cette étoffe des os, peu à peu fanée, rongée +comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette décadence +était attachée à elle, devenue presque une souffrance physique. L'idée +fixe avait fait naître une sensation d'épiderme, la sensation du +vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de +la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague +démangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement +du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces +innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguée. Comme un +être atteint d'un mal dévorant qu'un constant prurit contraint à se +gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu +du temps rapide lui mirent dans l'âme l'irrésistible besoin de le +constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la +forçaient à venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaître sans +cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure +ineffaçable des ans. Ce fut d'abord une pensée intermittente reparue +chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la +surface polie du cristal redoutable. Elle s'arrêtait sur les trottoirs +pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochée comme par une +main à toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs +façades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa +poche une mignonne boîte à poudre de riz en ivoire, grosse comme une +noix, dont le couvercle intérieur enfermait un imperceptible miroir, +et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et +la levait vers ses yeux. + +Quand elle s'asseyait pour lire ou pour écrire, dans le salon aux +tapisseries, sa pensée, un instant distraite par cette besogne +nouvelle, revenait bientôt à son obsession. Elle luttait, essayait +de se distraire, d'avoir d'autres idées, de continuer son travail. +C'était en vain; la piqûre du désir la harcelait, et bientôt sa main, +lâchant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irrésistible +vers la petite glace à manche de vieil argent qui traînait sur son +bureau. Dans le cadre ovale et ciselé son visage entier s'enfermait +comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier siècle, +comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis, +lorsqu'elle s'était longtemps contemplée, elle reposait, d'un +mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforçait de se +remettre à l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou écrit +vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle, +invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour +reprendre le miroir. + +Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que +la main ne peut quitter, s'en servait à tout moment en recevant ses +amis, et s'énervait jusqu'à crier, le haïssait comme un être en le +retournant dans ses doigts. + +Un jour, exaspérée par cette lutte entre elle et ce morceau de verre, +elle le lança contre le mur où il se fendit et s'émietta. + +Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait réparer, le +lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier, +résignée à le garder. + +Chaque soir aussi et chaque matin enfermée en sa chambre, elle +recommençait malgré elle cet examen minutieux et patient de l'odieux +et tranquille ravage. + +Couchée, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait, +les yeux ouverts, à songer que les insomnies et le chagrin hâtaient +irrémédiablement la besogne horrible du temps qui court. Elle écoutait +dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait +murmurer de son tic-tac, monotone et régulier--«ça va, ça va, ça va», +et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur +sa bouche, elle gémissait de désespoir. + +Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des années qui +passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde, +elle avait dit, elle s'était dit, chaque hiver, chaque printemps ou +chaque été: «J'ai beaucoup changé depuis l'an dernier.» Mais toujours +belle, d'une beauté un peu différente, elle ne s'en inquiétait pas. +Aujourd'hui, tout à coup, au lieu de constater encore paisiblement la +marche lente des saisons, elle venait de découvrir et de comprendre la +fuite formidable des instants. Elle avait eu la révélation subite de +ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante +quand on y songe, de ce défilé infini des petites secondes pressées +qui grignotent le corps et la vie des hommes. + +Après ces nuits misérables, elle trouvait de longues somnolences plus +tranquilles, dans la tiédeur des draps, lorsque sa femme de chambre +avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle +demeurait lasse, assoupie, ni éveillée ni endormie, dans un +engourdissement de pensée qui laissait renaître en elle l'espoir +instinctif et providentiel dont s'éclairent et dont vivent jusqu'à +leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes. + +Chaque matin maintenant, dès qu'elle avait quitté son lit, elle se +sentait dominée par un désir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui +un peu de soulagement et de consolation. + +Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chêne, cadeau +d'Olivier, oeuvre rare découverte par lui, et les lèvres closes, +implorant avec cette voix de l'âme dont on se parle à soi-même, elle +poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolée +par le besoin d'être entendue et secourue, naïve en sa détresse comme +tous les fidèles à genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'écoutât, +qu'il fût attentif à sa requête et peut-être touché pour sa peine. +Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait +pour personne, de lui laisser jusqu'à sa mort le charme, la fraîcheur +et la grâce, elle lui demandait seulement un peu de repos et de répit. +Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourût! +Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne +pouvait-il lui accorder d'être une de celles-là? Comme il serait bon, +Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement +pendant deux ou trois ans encore le reste de séduction qu'il lui +fallait pour plaire! + +Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gémissait vers Lui, +dans la plainte confuse de son âme. + +Puis, s'étant relevée, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec +une tension de pensée aussi ardente que pour la prière, elle maniait +les poudres, les pâtes, les crayons, les houppes et les brosses qui +lui refaisaient une beauté de plâtre, quotidienne et fragile. + + +VI + +Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: «Emma +Helsson» et «Montrosé». Plus on approchait de l'Opéra, plus on les +entendait répéter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collées sur les +colonnes Morris, les lançaient aux yeux des passants, et il y avait +dans l'air du soir l'émotion d'un événement. + +Le lourd monument, qu'on appelle «l'Académie nationale de Musique», +accroupi sous le ciel noir, montrait au public amassé devant lui sa +façade pompeuse et blanchâtre et la colonnade de marbre de sa galerie, +que d'invisibles foyers électriques illuminaient comme un décor. + +Sur la place, les gardes républicains à cheval dirigeaient la +circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins +de Paris, laissant entrevoir, derrière leurs glaces baissées, une +crème d'étoffes claires et des têtes pâles. + +Les coupés et les landaus s'engageaient à la file dans les arcades +réservées et, s'arrêtant quelques instants, laissaient descendre, +sous leurs pelisses de soirée garnies de fourrures, de plumes ou de +dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair +précieuse, divinement parée. + +Tout le long du célèbre escalier c'était une ascension de féerie, une +montée ininterrompue de dames vêtues comme des reines, dont la gorge +et les oreilles jetaient des éclairs de diamants et dont la longue +robe traînait sur les marches. + +La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre +une note des deux illustres artistes; et c'était, par tout le vaste +amphithéâtre, sous l'éclatante lumière électrique tombée du lustre, +une houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix. + +De la loge sur la scène qu'occupaient déjà la duchesse, Annette, le +comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien que +les coulisses où des hommes causaient, couraient, criaient: des +machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume. +Mais derrière l'immense rideau baissé on entendait le bruit profond +de la foule, on sentait la présence d'une masse d'êtres remuants et +surexcités, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se +répandre jusqu'aux décors. + +On allait jouer _Faust_. + +Musadieu racontait des anecdotes sur les premières représentations de +cette oeuvre à l'Opéra-Comique, sur le demi-four d'alors suivi d'un +éclatant triomphe, sur les interprètes du début, sur leur manière de +chanter chaque morceau. Annette, à demi tournée vers lui, l'écoutait +avec cette curiosité avide et jeune dont elle enveloppait le monde +entier, et, par moments, elle jetait sur son fiancé, qui serait son +mari dans quelques jours, un coup d'oeil plein de tendresse. Elle +l'aimait, maintenant, comme aiment les coeurs naïfs, c'est-à-dire +qu'elle aimait en lui toutes les espérances du lendemain. L'ivresse +des premières fêtes de la vie et l'ardent besoin d'être heureuse la +faisaient frémir d'allégresse et d'attente. + +Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous +les degrés de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de +la souffrance humaine où le coeur semble crépiter comme de la chair +sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant +l'un et l'autre d'un regard de supplicié. + +Les trois coups furent frappés, et soudain le petit tapotement sec +d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arrêta net tous les +mouvements, les toux et les murmures; puis, après un court et profond +silence les premières mesures de l'introduction s'élevèrent, emplirent +la salle de l'invisible et irrésistible mystère de la musique qui +s'épand à travers les corps, affole les nerfs et les âmes d'une fièvre +poétique et matérielle, en mêlant à l'air limpide qu'on respire une +onde sonore qu'on écoute. + +Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement ému comme si les +plaies de son coeur eussent été touchées par ces accents. + +Mais le rideau s'étant levé, il se dressa de nouveau et il vit, dans +un décor représentant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust +méditant. + +Vingt fois déjà il avait entendu cet opéra qu'il connaissait presque +par coeur, et son attention, quittant aussitôt la pièce, se porta sur +la salle. Il n'en découvrait qu'un petit angle derrière l'encadrement +de la scène qui cachait sa loge, mais cet angle, s'étendant de +l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public, où +il reconnaissait bien des têtes. A l'orchestre, les hommes en +cravate blanche, alignés côte à côte, semblaient un musée de figures +familières, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les +catégories de ceux qui ne manquent jamais d'être où tout le monde va. +Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les +femmes aperçues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scène, était +vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle mariée, +la marquise d'Ebelin, soulevait déjà les lorgnettes. «Joli début», se +dit Bertin. + +On écoutait avec une grande attention, avec une sympathie évidente, le +ténor Montrosé qui se lamentait sur la vie. + +Olivier pensait: «Quelle bonne blague! Voilà Faust, le mystérieux et +sublime Faust, qui chante l'horrible dégoût et le néant de tout; et +cette foule se demande avec inquiétude si la voix de Montrosé n'a pas +changé.»--Alors, il écouta, comme les autres, et derrière les paroles +banales du livret, à travers la musique qui éveille au fond des âmes +des perceptions profondes, il eut une sorte de révélation de la façon +dont Goethe rêva le coeur de Faust. + +Il avait lu autrefois le poème qu'il estimait très beau, sans en avoir +été fort ému, et voilà que, soudain, il en pressentit l'insondable +profondeur, car il lui semblait que, ce soir-là, il devenait lui-même +un Faust. + +Un peu penchée sur le devant de la loge, Annette écoutait de toutes +ses oreilles; et des murmures de satisfaction commençaient à passer +dans le public, car la voix de Montrosé était mieux posée et plus +nourrie qu'autrefois! + +Bertin avait fermé les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait, +tout ce qu'il éprouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en +faisait immédiatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait +le monde et lui-même en pâture à cette idée fixe. Tout ce qu'il +apercevait de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il +l'offrait aussitôt, mentalement, à sa petite amie, et il n'avait plus +une idée qu'il ne rapportât à son amour. + +Maintenant, il écoutait au fond de lui-même l'écho des lamentations de +Faust; et le désir de la mort surgissait en lui, le désir d'en finir +aussi avec ses chagrins, avec toute la misère de sa tendresse sans +issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de +Farandal, assis derrière elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait +vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien espérer, +n'avoir plus même le droit de désirer, se sentir déclassé, à la +retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'âge dont la carrière +est terminée, quelle intolérable torture! + +Des applaudissements éclatèrent, Montrosé triomphait déjà. Et +Méphisto-Labarrière jaillit du sol. + +Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce rôle, eut une reprise +d'attention. Le souvenir d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse, +puis de Faure, si séduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire +quelques instants. + +Mais soudain, une phrase chantée par Montrosé, avec une irrésistible +puissance, l'émut jusqu'au coeur. Faust disait à Satan: + + Je veux un trésor qui les contient tous, + Je veux la jeunesse. + +Et le ténor apparut en pourpoint de soie, l'épée au côté, une toque à +plumes sur la tête, élégant, jeune et beau de sa beauté maniérée de +chanteur. + +Un murmure s'éleva. Il était fort bien et plaisait aux femmes. +Olivier, au contraire, eut un frisson de désappointement, car +l'évocation poignante du poème dramatique de Goethe disparaissait dans +cette métamorphose. Il n'avait désormais devant les yeux qu'une féerie +pleine de jolis morceaux chantés, et des acteurs de talent dont il +n'écoutait plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garçon à +roulades, qui montrait ses cuisses et ses notes, lui déplaisait. Ce +n'était point le vrai, l'irrésistible et sinistre chevalier Faust, +celui qui allait séduire Marguerite. + +Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint à la +mémoire: + + Je veux un trésor qui les contient tous, + Je veux la jeunesse. + +Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond +de son âme, et, les yeux toujours fixés sur la nuque blonde d'Annette +qui surgissait dans la baie carrée de la loge, il sentait en lui toute +l'amertume de cet irréalisable désir. + +Mais Montrosé venait de finir le premier acte avec une telle +perfection que l'enthousiasme éclata. Pendant plusieurs minutes, le +bruit des applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la +salle comme un orage. On voyait dans toutes les loges les femmes +battre leurs gants l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout +derrière elles, criaient en claquant des mains. + +La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'élan se +ralentit. Puis quand le rideau fut baissé pour la troisième fois, +séparant du public la scène et les loges intérieures, la duchesse et +Annette continuèrent encore à applaudir quelques instants, et furent +remerciées spécialement par un petit salut discret que leur envoya le +ténor. + +--Oh! il nous a vues, dit Annette. + +--Quel admirable artiste! s'écria la duchesse. + +Et Bertin, qui s'était penché en avant, regardait avec un sentiment +confus d'irritation et de dédain l'acteur acclamé disparaître entre +deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la +hanche, dans la pose gardée d'un héros de théâtre. + +On se mit à parler de lui. Ses succès faisaient autant de bruit que +son talent. Il avait passé dans toutes les capitales, au milieu de +l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irrésistible, avaient des +battements de coeur en le voyant entrer en scène. Il semblait peu +se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce délire sentimental, et se +contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait, à mots très +couverts à cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la +duchesse, emballée, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il +avait pu faire naître, tant elle le trouvait séduisant, élégant, +distingué et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant: + +--D'ailleurs, comment résister à cette voix-là! + +Olivier se fâcha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on +eût du goût pour un cabotin, pour cette perpétuelle représentation de +types humains qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification +des hommes rêvés, pour ce mannequin nocturne et fardé qui joue tous +les rôles à tant par soir. + +--Vous êtes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du +monde et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont +plus de succès que vous. + +Puis se tournant vers Annette: + +--Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des +yeux sains, comment le trouves-tu, ce ténor? + +Annette répondit d'un air convaincu: + +--Mais je le trouve très bien, moi. + +On frappait, les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva +sur la Kermesse. + +Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de +voix qu'autrefois et la manier avec une sûreté plus complète. Elle +était vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice +dont la renommée par le monde égalait celles de M. de Bismarck et de +M. de Lesseps. + +Quand Faust s'élança vers elle, quand il lui dit de sa voix +ensorcelante la phrase si pleine de charme: + + Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle, + Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin. + +Et lorsque la blonde et si jolie et si émouvante Marguerite lui +répondit: + + Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle, + Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main. + +la salle entière fut soulevée par un immense frisson de plaisir. + +Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et +Annette applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir +les mains pour la faire cesser. Son coeur était tordu par un nouveau +tourment. Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait +dans les coulisses, de sa pensée fixe devenue haineuse, il poursuivait +jusque dans sa loge où il le voyait remettre du blanc sur ses joues, +l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant. + +Puis, la toile se leva sur l'acte du «Jardin». + +Ce fut tout de suite une sorte de fièvre d'amour qui se répandit dans +la salle, car jamais cette musique, qui semble n'être qu'un souffle de +baisers, n'avait rencontré deux pareils interprètes. Ce n'étaient plus +deux acteurs illustres, Montrosé et la Helsson, c'étaient deux êtres +du monde idéal, à peine deux êtres, mais deux voix: la voix éternelle +de l'homme qui aime, la voix éternelle de la femme qui cède; et elles +soupiraient ensemble toute la poésie de la tendresse humaine. + +Quand Faust chanta: + + Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage, + +il y eut dans les notes envolées de sa bouche un tel accent +d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le désir +d'aimer souleva un instant tous les coeurs. + +Olivier se rappela qu'il l'avait murmurée lui-même, cette phrase, dans +le parc de Roncières, sous les fenêtres du château. Jusqu'alors, il +l'avait jugée un peu banale, et maintenant elle lui venait à la bouche +comme un dernier cri de passion, une dernière prière, le dernier +espoir et la dernière faveur qu'il pût attendre en cette vie. + +Puis il n'écouta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de +jalousie suraiguë le déchira, car il venait de voir Annette porter son +mouchoir à ses yeux. + +Elle pleurait! Donc son coeur s'éveillait, s'animait, s'agitait, son +petit coeur de femme qui ne savait rien encore. Là, tout près de lui, +sans qu'elle songeât à lui, elle avait la révélation de la façon dont +l'amour peut bouleverser l'être humain, et cette révélation, cette +initiation lui étaient venues de ce misérable cabotin chantant. + +Ah! il n'en voulait plus guère au marquis de Farandal, à ce sot qui ne +voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il +exécrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette âme de jeune +fille! + +Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un +que va écraser un cheval emporté, de la saisir par le bras, +de l'emmener, de l'entraîner, de lui dire: «Allons-nous-en! +allons-nous-en, je vous en supplie!» + +Comme elle écoutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait, +lui! Il avait déjà souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le +rappela, car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des +blessures rouvertes. C'était d'abord à Roncières, en revenant +du cimetière, quand il sentit pour la première fois qu'elle lui +échappait, qu'il ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette +indépendante comme un jeune animal. Mais là-bas, quand elle l'irritait +en le quittant pour cueillir des fleurs, il éprouvait surtout l'envie +brutale d'arrêter ses élans, de retenir son corps près de lui; +aujourd'hui, c'était son âme elle-même qui fuyait, insaisissable. Ah! +cette irritation rongeuse qu'il venait de reconnaître, il l'avait +éprouvée bien souvent encore par toutes les petites meurtrissures +inavouables qui semblent faire des bleus incessants aux coeurs +amoureux. Il se rappelait toutes les impressions pénibles de menue +jalousie tombant sur lui, à petits coups, le long des jours. Chaque +fois qu'elle avait remarqué, admiré, aimé, désiré quelque chose, il +en avait été jaloux: jaloux de tout d'une façon imperceptible et +continue, de tout ce qui absorbait le temps, les regards, l'attention, +la gaîté, l'étonnement, l'affection d'Annette, car tout cela la lui +prenait un peu. Il avait été jaloux de tout ce qu'elle faisait sans +lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures, +de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux d'un officier blessé +héroïquement en Afrique et dont Paris s'occupa huit jours durant, de +l'auteur d'un roman très louangé, d'un jeune poète inconnu qu'elle +n'avait point vu mais dont Musadieu récitait les vers, de tous +les hommes enfin qu'on vantait devant elle, même banalement, car, +lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolérer sans angoisse qu'elle +songe même à quelqu'un avec une apparence d'intérêt. On a au coeur +l'impérieux besoin d'être seul au monde devant ses yeux. On veut +qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprécie personne +autre. Sitôt qu'elle a l'air de se retourner pour considérer ou +reconnaître quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne peut +le détourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond de +l'âme. + +Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait répandre +et cueillir de l'amour dans cette salle d'opéra, et il en voulait +à tout le monde du triomphe de ce ténor, aux femmes qu'il voyait +exaltées dans les loges, aux hommes, ces niais faisant une apothéose à +ce fat. + +Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il avait +des succès, ce pitre, interprète d'une pensée étrangère, comme jamais +créateur n'en avait connu! Ah! c'était bien cela la justice et +l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et +prétentieux pour qui travaillent jusqu'à la mort les maîtres de l'art +humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette +hostilité ancienne qui avait toujours fermenté au fond de son coeur +orgueilleux et fier de parvenu s'exaspérait, devenait une rage +furieuse contre ces imbéciles tout puissants de par le seul droit de +la naissance et de l'argent. + +Jusqu'à la fin de la représentation, il demeura silencieux, dévoré par +ses idées, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apaisé, +il offrit son bras à la duchesse pendant que le marquis prenait celui +d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot +de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente +d'épaules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis la +duchesse, la jeune fille, son père et le marquis montèrent dans le +même landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place +de l'Opéra. + +Tout à coup il eut au coeur une sorte d'affection pour cet homme ou +plutôt cette attraction naturelle qu'on éprouve pour un compatriote +rencontré dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu +dans cette cohue étrangère, indifférente, tandis qu'avec Musadieu il +pouvait encore parler d'elle. + +Il lui prit donc le bras. + +--Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau, +faisons un tour. + +--Volontiers. + +Ils s'en allèrent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule, +dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les +boulevards à la sortie des théâtres. + +Musadieu avait dans la tête mille choses, tous ses sujets de +conversation du moment que Bertin nommait son «menu du jour», et il +fit couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'intéressaient +le plus. Le peintre le laissait aller sans l'écouter, en le tenant +par le bras, sûr de l'amener tout à l'heure à parler d'elle, et il +marchait sans rien voir autour de lui, emprisonné dans son amour. Il +marchait, épuisé par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une +chute, accablé par la certitude qu'il n'avait plus rien à faire au +monde. + +Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il +traverserait des jours vides, l'un après l'autre, en la regardant de +loin vivre, être heureuse, être aimée, aimer aussi sans doute. Un +amant! Elle aurait un amant peut-être, comme sa mère en avait eu un. +Il sentait en lui des sources de souffrances si nombreuses, diverses +et compliquées, un tel afflux de malheurs, tant de déchirements +inévitables, il se sentait tellement perdu, tellement entré, dès +maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer +que personne eût souffert comme lui. Et il songea soudain à la +puérilité des poètes qui ont inventé l'inutile labeur de Sisyphe, la +soif matérielle de Tantale, le coeur dévoré de Prométhée! Oh! s'ils +avaient prévu, s'ils avaient fouillé l'amour éperdu d'un vieil homme +pour une jeune fille, comment auraient-ils exprimé l'effort abominable +et secret d'un être qu'on ne peut plus aimer, les tortures du désir +stérile, et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure +blonde dépeçant un vieux coeur. + +Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit en murmurant presque +malgré lui, sous la puissance de l'idée fixe. + +--Annette était charmante, ce soir. + +--Oui, délicieuse.... + +Le peintre ajouta, pour empêcher Musadieu de reprendre le fil coupé de +ses idées: + +--Elle est plus jolie que n'a été sa mère. + +L'autre approuva d'une façon distraite en répétant plusieurs fois de +suite: «Oui ... oui ... oui....», sans que son esprit se fixât encore +à cette pensée nouvelle. + +Olivier s'efforçait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par +une des préoccupations favorites de Musadieu, il reprit: + +--Elle aura un des premiers salons de Paris, après son mariage. + +Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'était l'inspecteur des +Beaux-Arts se mit à apprécier savamment la situation qu'occuperait, +dans la société française, la marquise de Farandal. + +Bertin l'écoutait, et il entrevoyait Annette dans un grand salon plein +de lumières, entourée de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le +rendit jaloux. + +Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. Quand ils passèrent +devant la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumières +semblaient briller aux fenêtres, derrière des fentes de rideaux. Le +soupçon lui vint que la duchesse et son neveu avaient été peut-être +invités à venir boire une tasse de thé. Et une rage le crispa qui le +fit souffrir atrocement. + +Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une +contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix +banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit +autour d'eux. + +Quand ils arrivèrent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre: + +--Entrez-vous? demanda Bertin. + +--Non, merci. Il est tard, je vais me coucher. + +--Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder. + +--Non. Vrai. Il est trop tard! + +La pensée de rester seul, après les secousses qu'il venait encore de +supporter, emplit d'horreur l'âme d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il +le garderait. + +--Montez donc, je vais vous faire choisir une étude que je veux vous +offrir depuis longtemps. + +L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante, +et que la mémoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion. +En sa qualité d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possédait une galerie +collectionnée avec adresse. + +--Je vous suis, dit-il. + +Ils entrèrent. + +Le valet de chambre réveillé apporta des grogs; et la conversation +se traîna sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des +études en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux; +et Musadieu hésitait, troublé par la lumière du gaz qui le trompait +sur les tonalités. A la fin il choisit un groupe de petites filles +dansant à la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut +s'en aller en emportant son cadeau. + +--Je le ferai déposer chez vous, disait le peintre. + +--Non, j'aime mieux l'avoir ce soir même pour l'admirer avant de me +mettre au lit. + +Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore +une fois dans son hôtel, cette prison de ses souvenirs et de sa +douloureuse agitation. + +Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le thé et +les journaux, il trouva son maître assis dans son lit, si pâle qu'il +eut peur. + +--Monsieur est indisposé? dit-il. + +--Ce n'est rien, un peu de migraine. + +--Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose? + +--Non. Quel temps fait-il? + +--Il pleut, monsieur. + +--Bien. Cela suffit. + +L'homme, ayant déposé sur la petite table ordinaire le service à thé +et les feuilles publiques, s'en alla. + +Olivier prit le _Figaro_ et l'ouvrit. L'article de tête était +intitulé: «_Peinture moderne_.» C'était un éloge dithyrambique de +quatre ou cinq jeunes peintres qui, doués de réelles qualités de +coloristes et les exagérant pour l'effet, avaient la prétention d'être +des révolutionnaires et des rénovateurs de génie. + +Comme tous les aînés, Bertin se fâchait contre ces nouveaux venus, +s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit +donc à lire cet article avec le commencement de colère dont tressaille +vite un coeur énervé, puis, en jetant les yeux plus bas, il aperçut +son nom; et ces quelques mots, à la fin d'une phrase, le frappèrent +comme un coup de poing en pleine poitrine: «l'Art démodé d'Olivier +Bertin....» + +Il avait toujours été sensible à la critique et sensible aux éloges, +mais au fond de sa conscience, malgré sa vanité légitime, il souffrait +plus d'être contesté qu'il ne jouissait d'être loué, par suite de +l'inquiétude sur lui-même que ses hésitations avaient toujours +nourrie. Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups +d'encensoir avaient été si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier +les coups d'épingle. Aujourd'hui, devant la poussée incessante des +nouveaux artistes et des nouveaux admirateurs, les félicitations +devenaient plus rares et le dénigrement plus accusé. Il se sentait +enrégimenté dans le bataillon des vieux peintres de talent que +les jeunes ne traitent point en maîtres; et, comme il était aussi +intelligent que perspicace, il souffrait à présent des moindres +insinuations autant que des attaques directes. + +Jamais pourtant aucune blessure à son orgueil d'artiste ne l'avait +fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l'article, pour +le comprendre en ces moindres nuances. Ils étaient jetés au panier, +quelques confrères et lui, avec une outrageante désinvolture; et il se +leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les lèvres: «l'Art +démodé d'Olivier Bertin.» + +Jamais pareille tristesse, pareil découragement pareille sensation de +la fin de tout, de la fin de son être physique et son être pensant, +ne l'avaient jeté dans une détresse d'âme aussi désespérée. Il resta +jusqu'à deux heures dans un fauteuil, devant la cheminée, les jambes +allongées vers le feu, n'ayant plus la force de remuer, de faire quoi +que ce soit. Puis le besoin d'être consolé se leva en lui, le besoin +de serrer des mains dévouées, de voir des yeux fidèles, d'être plaint, +secouru, caressé par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours, +chez la comtesse. + +Quand il entra, Annette était seule au salon, debout, le dos tourné, +écrivant vivement l'adresse d'une lettre. Sur la table, à côté d'elle +était déployé le _Figaro_. Bertin vit le journal en même temps que +la jeune fille et demeura éperdu, n'osant plus avancer! Oh! si elle +l'avait lu! Elle se retourna et préoccupée, pressée, l'esprit hanté +par des soucis de femme, elle lui dit: + +--Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous m'excuserez si je vous +quitte. J'ai la couturière en haut qui me réclame. Vous comprenez, +la couturière, au moment d'un mariage, c'est important. Je vais vous +prêter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j'ai besoin +d'elle, je vous la ferai redemander pendant quelques minutes. + +Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hâte. + +Ce départ brusque, sans un mot d'affection, sans un regard attendri +pour lui, qui l'aimait tant ... tant ... le laissa bouleversé. Son +oeil alors s'arrêta de nouveau sur le _Figaro_; et il pensa: «Elle l'a +lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis +plus rien pour elle.» + +Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le +souffleter. Puis il se dit: «Peut-être ne l'a-t-elle pas lu tout de +même. Elle est si préoccupée aujourd'hui. Mais on en parlera devant +elle, ce soir, au dîner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de +le lire!» + +Par un mouvement spontané, presque irréfléchi il avait pris le numéro, +l'avait fermé, plié, et glissé dans sa poche avec une prestesse de +voleur. + +La comtesse entrait. Dès qu'elle vit la figure livide et convulsée +d'Olivier, elle devina qu'il touchait aux limites de la souffrance. + +Elle eut un élan vers lui, un élan de toute sa pauvre âme si déchirée +aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-même. Lui jetant ses +mains sur les épaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit: + +--Oh! que vous êtes malheureux! + +Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouée de spasmes, il +balbutia: + +--Oui ... oui ... oui! + +Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraîna dans le coin le plus +sombre du salon, vers deux fauteuils cachés par un petit paravent de +soie ancienne. Ils s'y assirent derrière cette fine muraille brodée, +voilés aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie. + +Elle reprit, le plaignant surtout, navrée par cette douleur: + +--Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! Il appuya sa tête blanche +sur l'épaule de son amie. + +--Plus que vous ne croyez! dit-il. + +Elle murmura, si tristement: + +--Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela naître et grandir! + +Il répondit, comme si elle l'eût accusé: + +--Ce n'est pas ma faute, Any. + +--Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ... + +Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des +yeux d'Olivier, où elle trouva une larme amère. + +Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de +désespoir, et elle répéta plusieurs fois: + +--Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ... + +Puis après un moment de silence, elle ajouta: + +--C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas vieilli. Je sens le mien +si vivant! + +Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant +l'étranglaient. Elle écoutait, contre elle, les suffocations dans sa +poitrine. Alors ressaisie par l'angoisse égoïste d'amour qui, depuis +si longtemps, la rongeait, elle dit avec l'accent déchirant dont on +constate un horrible malheur: + +--Dieu! comme vous l'aimez! + +Il avoua encore une fois: + +--Ah! oui, je l'aime! + +Elle songea quelques instants, et reprit: + +--Vous ne m'avez jamais aimée ainsi, moi? + +Il ne nia point, car il traversait une de ces heures où on dit toute +la vérité, et il murmura: + +--Non, j'étais trop jeune, alors! + +Elle fut surprise. + +--Trop jeune? Pourquoi? + +--Parce que la vie était trop douce. C'est à nos âges seulement qu'on +aime en désespérés. + +Elle demanda: + +--Ce que vous éprouvez près d'elle ressemble-t-il à ce que vous +éprouviez près de moi? + +--Oui et non ... et c'est pourtant presque la même chose. Je vous ai +aimée autant qu'on peut aimer une femme. Elle, je l'aime comme +vous, puisque c'est vous; mais cet amour est devenu quelque chose +d'irrésistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis à +lui comme une maison qui brûle est au feu! + +Elle sentit sa pitié séchée sous un souffle de jalousie, et prenant +une voix consolante: + +--Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle sera mariée et partira. En +ne la voyant plus, vous vous guérirez, sans doute. + +Il remua la tête. + +--Oh! je suis bien perdu, perdu! + +--Mais non, mais non! Vous serez trois mois sans la voir. Cela +suffira. Il vous a bien suffi de trois mois pour l'aimer plus que moi, +que vous connaissez depuis douze ans. + +Alors il l'implora dans son infinie détresse. + +--Any, ne m'abandonnez pas? + +--Que puis-je faire, mon ami? + +--Ne me laissez pas seul. + +--J'irai vous voir autant que vous voudrez. + +--Non. Gardez-moi ici, le plus possible. + +--Vous seriez près d'elle. + +--Et près de vous. + +--Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage. + +--Oh! Any! + +--Ou, du moins, très peu. + +--Puis-je rester ici, ce soir? + +--Non, pas dans l'état où vous êtes. Il faut vous distraire, aller au +cercle, au théâtre, n'importe où, mais pas rester ici. + +--Je vous en prie. + +--Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai à dîner des gens dont +la présence vous agiterait encore. + +--La duchesse? et ... lui? ... + +--Oui. + +--Mais j'ai passé la soirée d'hier avec eux. + +--Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui. + +--Je vous promets d'être calme. + +--Non, c'est impossible. + +--Alors, je m'en vais. + +--Qui vous presse tant? + +--J'ai besoin de marcher. + +--C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'à la nuit, tuez-vous de +fatigue et puis couchez-vous! + +Il s'était levé. + +--Adieu, Any. + +--Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. Voulez-vous que +je fasse une grosse imprudence, comme autrefois, que je feigne de +déjeuner ici, à midi, et que je déjeune avec vous à une heure un +quart. + +--Oui, je veux bien. Vous êtes bonne! + +--C'est que je vous aime. + +--Moi aussi, je vous aime. + +--Oh! ne parlez plus de cela. + +--Adieu, Any. + +--Adieu, cher ami. A demain. + +--Adieu. + +Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui baisa les tempes, +puis le coin des lèvres. Il avait maintenant les yeux secs, l'air +résolu. Au moment de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entière +dans ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il semblait boire, +aspirer en elle tout l'amour qu'elle avait pour lui. + +Et il s'en alla très vite, sans se retourner. + +Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un siège et sanglota. +Elle serait restée ainsi jusqu'à la nuit, si Annette, soudain, n'était +venue la chercher. La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux +rouges, lui répondit: + +--J'ai un tout petit mot à écrire, mon enfant. Remonte, et je te suis +dans une seconde. + +Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du trousseau. + +La duchesse et son neveu dînaient chez les Guilleroy, en famille. + +On venait de se mettre à table et on parlait encore de la +représentation de la veille, quand le maître d'hôtel entra, apportant +trois énormes bouquets. + +Mme de Mortemain s'étonna. + +--Mon Dieu, qu'est-ce que cela? + +Annette s'écria: + +--Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous les envoyer? + +Sa mère répondit: + +--Olivier Bertin, sans doute. + +Depuis son départ, elle pensait à lui. Il lui avait paru si sombre, +si tragique, elle voyait si clairement son malheur sans issue, elle +ressentait si atrocement le contre-coup de cette douleur, elle +l'aimait tant, si tendrement, si complètement, qu'elle avait le coeur +écrasé sous des pressentiments lugubres. + +Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois cartes du peintre. +Il avait écrit sur chacune, au crayon, les noms de la comtesse, de la +duchesse et d'Annette. + +Mme de Mortemain demanda: + +--Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? Je lui ai trouvé hier +bien mauvaise mine. + +Et Mme de Guilleroy reprit: + +--Oui, il m'inquiète un peu, bien qu'il ne se plaigne pas. + +Son mari ajouta: + +--Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit même ferme en ce +moment. Je crois d'ailleurs que les célibataires tombent tout d'un +coup. Ils ont des chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet, +beaucoup changé. + +La comtesse soupira: + +--Oh oui! + +Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette pour dire: + +--Il y avait un article bien désagréable pour lui dans le _Figaro_ de +ce matin. + +Toute attaque, toute critique, toute allusion défavorable au talent de +son ami, jetaient la comtesse hors d'elle. + +--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas à +s'occuper de pareilles grossièretés. + +Guilleroy s'étonnait: + +--Tiens, un article désagréable pour Olivier; mais je ne l'ai pas lu. +A quelle page? + +Le marquis le renseigna. + +--A la première, en tête, avec ce titre: «Peinture moderne.» + +Et le député cessa de s'étonner. + +--Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il s'agissait de peinture. + +On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors de la politique et de +l'agriculture, M. de Guilleroy ne s'intéressait pas à grand'chose. + +Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, jusqu'à ce qu'on +entrât au salon pour prendre le café. La comtesse n'écoutait pas, +répondait à peine, poursuivie par le souci de ce que pouvait faire +Olivier. Où était-il? Où avait-il dîné? Où traînait-il en ce moment +son inguérissable coeur? Elle sentait maintenant un regret cuisant de +l'avoir laissé partir, de ne l'avoir point gardé; et elle le devinait +rôdant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, fuyant sous le +chagrin. + +Jusqu'à l'heure du départ de la duchesse et de son neveu, elle ne +parla guère, fouettée par des craintes vagues et superstitieuses, puis +elle se mit au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, pensant +à lui! + +Un temps très long s'était écoulé quand elle crut entendre sonner le +timbre de l'appartement. Elle tressaillit, s'assit, écouta. Pour la +seconde fois, le tintement vibrant éclata dans la nuit. + +Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa le bouton +électrique qui devait réveiller sa femme de chambre. Puis, une bougie +à la main, elle courut au vestibule. + +A travers la porte elle demanda: + +--Qui est là? + +Une voix inconnue répondit: + +--C'est une lettre. + +--Une lettre, de qui? + +--D'un médecin. + +--Quel médecin? + +--Je ne sais pas, c'est pour un accident. + +N'hésitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face d'un cocher de +fiacre au chapeau ciré. Il tenait à la main un papier qu'il lui +présenta. Elle lut: «Très urgent--Monsieur le comte de Guilleroy--». + +L'écriture était inconnue. + +--Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et attendez-moi. + +Devant la chambre de son mari, son coeur se mit à battre si fort +qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle heurta le bois avec le métal de son +bougeoir. Le comte dormait et n'entendait pas. + +Alors, impatiente, énervée, elle lança des coups de pied et elle +entendit une voix pleine de sommeil qui demandait: + +--Qui est là? quelle heure est-il? + +Elle répondit: + +--C'est moi. J'ai à vous remettre une lettre urgente apportée par un +cocher. Il y a un accident. + +Il balbutia du fond de ses rideaux: + +--Attendez, je me lève. J'arrive. + +Et, au bout d'une minute, il se montra en robe de chambre. En même +temps que lui, deux domestiques accouraient, réveillés par les +sonneries. Ils étaient effarés, ahuris, ayant aperçu dans la salle à +manger un étranger assis sur une chaise. + +Le comte avait pris la lettre et la retournait dans ses doigts en +murmurant: + +--Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas. + +Elle dit fiévreuse: + +--Mais lisez donc! + +Il déchira l'enveloppe, déplia le papier, poussa une exclamation de +stupeur, puis regarda sa femme avec des yeux effarés. + +--Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle. + +Il balbutia, pouvant à peine parler, tant son émotion était vive. + +--Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin est tombé +sous une voiture. + +Elle cria: + +--Mort! + +--Non, non, dit-il, voyez vous-même. + +Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, et elle lut: + +«Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'éminent +artiste, M. Olivier Bertin, a été renversé par un omnibus, dont la +roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les +suites probables de cet accident, qui peut n'être pas grave comme +il peut avoir un dénouement fatal immédiat, M. Bertin vous prie +instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir +sur l'heure. J'espère, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous +voudrez bien vous rendre au désir de notre ami commun, qui peut avoir +cessé de vivre avant le jour. + +«Dr DE RIVIL.» + +La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins +d'épouvante. Puis soudain elle reçut, comme un choc électrique, une +secousse de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux heures +terribles, les plus vaillants des êtres. + +Se tournant vers sa domestique: + +--Vite, je vais m'habiller! + +La femme de chambre demanda: + +--Qu'est-ce que Madame veut mettre? + +--Peu m'importe. Ce que vous voudrez. + +--Jacques, reprit-elle ensuite, soyez prêt dans cinq minutes. + +En retournant chez elle, l'âme bouleversée, elle aperçut le cocher, +qui attendait toujours, et lui dit: + +--Vous avez votre voiture? + +--Oui, Madame? + +--C'est bien, nous la prendrons. + +Puis elle courut vers sa chambre. + +Follement, avec des mouvements précipités, elle jetait sur elle, +accrochait, agrafait, nouait, attachait au hasard ses vêtements, puis, +devant sa glace, elle releva et tordit ses cheveux à la diable, en +regardant, sans y songer cette fois, son visage pâle et ses yeux +hagards dans le miroir. + +Quand elle eut son manteau sur les épaules, elle se précipita +vers l'appartement de son mari, qui n'était pas encore prêt. Elle +l'entraîna: + +--Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut mourir. + +Le comte, effaré, la suivit en trébuchant, tâtant de ses pieds +l'escalier obscur, cherchant à distinguer les marches pour ne point +tomber. + +Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait si fort que +ses dents s'entre-choquaient, et elle voyait par la portière fuir les +becs de gaz voilés de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard +était désert, la nuit sinistre. Ils trouvèrent, en arrivant, la porte +du peintre demeurée ouverte, la loge du concierge éclairée et vide. + +Sur le haut de l'escalier le médecin, le docteur de Rivil, un petit +homme grisonnant, court, rond, très soigné, très poli, vint à leur +rencontre. Il fit à la comtesse un grand salut, puis tendit la main au +comte. + +Elle lui demanda en haletant comme si la montée des marches eût épuisé +tout le souffle de sa gorge: + +--Eh bien, docteur? + +--Eh bien, Madame, j'espère que ce sera moins grave que je n'avais cru +au premier moment. + +Elle s'écria: + +--Il ne mourra point? + +--Non. Du moins je le crois pas. + +--En répondez-vous? + +--Non. Je dis seulement que j'espère me trouver en présence d'une +simple contusion abdominale sans lésions internes. + +--Qu'appelez-vous des lésions? + +--Des déchirures. + +--Comment savez-vous qu'il n'en a pas? + +--Je le suppose. + +--Et s'il en avait? + +--Oh! alors, ce serait grave! + +--Il en pourrait mourir? + +--Oui. + +--Très vite? + +--Très vite. En quelques minutes ou même en quelques secondes. Mais, +rassurez-vous, Madame, je suis convaincu qu'il sera guéri dans quinze +jours. + +Elle avait écouté, avec une attention profonde, pour tout savoir, pour +tout comprendre. + +Elle reprit: + +--Quelle déchirure pourrait-il avoir? + +--Une déchirure du foie par exemple. + +--Ce serait très dangereux? + +--Oui ... mais je serais surpris s'il survenait une complication +maintenant. Entrons près de lui. Cela lui fera du bien, car il vous +attend avec une grande impatience. + +Ce qu'elle vit d'abord, en pénétrant dans la chambre, ce fut une tête +blême sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer +l'éclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres; et, dans +cette face livide, la comtesse aperçut deux yeux qui la regardaient +venir. + +Tout son courage, toute son énergie, toute sa résolution tombèrent, +tant cette figure creuse et décomposée était celle d'un moribond. +Lui, qu'elle avait vu tout à l'heure, il était devenu cette chose, ce +spectre! Elle murmura entre ses lèvres: «Oh! mon Dieu!» et elle se mit +à marcher vers lui, palpitante d'horreur. + +Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la grimace de cette +tentative était effrayante. + +Quand elle fut tout près du lit, elle posa ses deux mains, doucement, +sur celle d'Olivier allongée près du corps, et elle balbutia: + +--Oh! mon pauvre ami. + +--Ce n'est rien,--dit-il tout bas, sans remuer la tête. + +Elle le contemplait maintenant, éperdue de ce changement. Il était si +pâle qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses +joues caves paraissaient aspirées à l'intérieur du visage, et ses yeux +aussi étaient rentrés comme si quelque fil les tirait en dedans. + +Il vit bien la terreur de son amie et soupira: + +--Me voici dans un bel état. + +Elle dit, en le regardant toujours fixement: + +--Comment cela est-il arrivé? + +Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par +moments, tressaillait de secousses nerveuses. + +--Je n'ai pas regardé autour de moi ... je pensais à autre chose ... à +toute autre chose ... oh! oui ... et un omnibus m'a renversé et passé +sur le ventre ... + +En l'écoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, soulevée +d'épouvante: + +--Est-ce que vous avez saigné? + +--Non. Je suis seulement un peu meurtri ... un peu écrasé. + +Elle demanda: + +--Où cela a-t-il eu lieu? + +Il répondit tout bas: + +--Je ne sais pas trop. C'était fort loin. + +Le médecin roulait un fauteuil où la comtesse s'affaissa. Le comte +restait debout au pied du lit, répétant entre ses dents: + +--Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... quel affreux malheur! + +Et il éprouvait vraiment un grand chagrin, car il aimait beaucoup +Olivier. + +La comtesse reprit: + +--Mais, où cela est-il arrivé? + +Le médecin répondit: + +--Je n'en sais trop rien moi-même, ou plutôt je n'y comprends rien. +C'est aux Gobelins, presque hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre, +qui l'a ramené, m'a affirmé l'avoir pris dans une pharmacie de ce +quartier-là, où on l'avait porté, à neuf heures du soir! + +Puis se penchant vers Olivier: + +--Est-ce vrai que l'accident a eu lieu près des Gobelins? + +Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, puis murmura: + +--Je ne sais pas. + +--Mais où alliez-vous? + +--Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi! + +Un gémissement qu'elle ne put retenir sortit des lèvres de la +comtesse; puis, après une suffocation qui la laissa quelques secondes +sans haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les +yeux et se mit à pleurer affreusement. + +Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolérable, d'accablant, +venait de tomber sur son coeur: le remords de n'avoir pas gardé +Olivier chez elle, de l'avoir chassé, jeté à la rue où il avait roulé, +ivre de chagrin, sous cette voiture. + +Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait à présent: + +--Ne pleurez pas. Ça me déchire. + +Par une tension formidable de volonté, elle cessa de sangloter, +découvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une +crispation remuât son visage, où des larmes continuaient à couler, +lentement. + +Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap +du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait là d'autres +personnes, et leur regard portait d'un coeur à l'autre une émotion +surhumaine. + +C'était entre eux, rapide, muette et terrible, l'évocation de tous +leurs souvenirs, de toute leur tendresse écrasée aussi, de tout ce +qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et +confondu en leur vie, dans cet entraînement qui les donna l'un à +l'autre. + +Ils se regardaient, et le besoin de se parler, d'entendre ces mille +choses intimes, si tristes, qu'ils avaient encore à se dire, leur +montait aux lèvres, irrésistible. Elle sentit qu'il lui fallait, à +tout prix, éloigner ces deux hommes qu'elle avait derrière elle, +qu'elle devait trouver un moyen, une ruse, une inspiration, elle, +la femme fécondé en ressources. Et elle se mit à y songer, les yeux +toujours fixés sur Olivier. + +Son mari et le docteur causaient à voix basse. Il était question des +soins à donner. + +Tournant la tête, elle dit au médecin: + +--Avez-vous amené une garde? + +--Non. Je préfère envoyer un interne qui pourra mieux surveiller la +situation. + +--Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais trop de soins. +Pouvez-vous les avoir cette nuit même, car je ne pense pas que vous +restiez jusqu'au matin? + +--En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis quatre heures déjà. + +--Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde et l'interne? + +--C'est assez difficile, au milieu de la nuit. Enfin, je vais essayer. + +--Il le faut. + +--Ils vont peut-être promettre, mais viendront-ils? + +--Mon mari vous accompagnera et les ramènera de gré ou de force. + +--Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame. + +--Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de défi, de protestation +indignée contre toute résistance à sa volonté. Puis elle exposa, +avec cette autorité de parole à laquelle on ne réplique point, les +nécessités de la situation. Il fallait qu'on eût, avant une heure, +l'interne et la garde, afin de prévenir tous les accidents. Pour les +avoir, il fallait que quelqu'un les prît au lit et les amenât. Son +mari seul pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait auprès +du malade, elle, dont c'était le devoir et le droit. Elle remplissait +simplement son rôle d'amie, son rôle de femme. D'ailleurs, elle le +voulait ainsi et personne ne l'en pourrait dissuader. + +Son raisonnement était sensé. Il en fallait bien convenir, et on se +décida à le suivre. + +Elle s'était levée, tout entière à cette pensée de leur départ, ayant +hâte de les sentir loin et de rester seule. Maintenant, afin de ne +point commettre de maladresse pendant leur absence, elle écoutait, en +cherchant à bien comprendre, à tout retenir, à ne rien oublier, les +recommandations du médecin. Le valet de chambre du peintre, debout +à côté d'elle, écoutait aussi, et, derrière lui, sa femme, la +cuisinière, qui avait aidé pendant les premiers pansements, indiquait +par des signes de tête qu'elle avait également compris. Quand la +comtesse eût récité comme une leçon toutes ces instructions, elle +pressa les deux hommes de s'en aller, en répétant à son mari: + +--Revenez vite, surtout, revenez vite. + +--Je vous emmène dans mon coupé, disait le docteur au comte. Il vous +ramènera plus rapidement. Vous serez ici dans une heure. + +Avant de partir, le médecin examina de nouveau longuement le blessé, +afin de s'assurer que son état demeurait satisfaisant. + +Guilleroy hésitait encore. Il disait: + +--Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous faisons là? + +--Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que de repos et de calme. +Madame de Guilleroy voudra bien ne pas le laisser parler et lui parler +le moins possible. + +La comtesse fut atterrée, et reprit: + +--Alors il ne faut pas lui parler? + +--Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et demeurez près de lui. Il ne +se sentira pas seul et s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de +fatigue de parole ou même de pensée. Je serai ici vers neuf heures du +matin. Adieu, Madame, je vous présente mes respects. + +Il s'en alla en saluant profondément, suivi par le comte qui répétait: + +--Ne vous tourmentez pas, ma chère. Avant une heure je serai de retour +et vous pourrez rentrer chez nous. + +Lorsqu'ils furent partis, elle écouta le bruit de la porte d'en bas +qu'on refermait, puis le roulement du coupé s'éloignant dans la rue. + +Le domestique et la cuisinière étaient demeurés dans la chambre, +attendant des ordres. La comtesse les congédia. + +--Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai besoin de quelque +chose. + +Ils s'en allèrent aussi et elle demeura seule auprès de lui. + +Elle était revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les +deux bords de l'oreiller, des deux côtés de cette tête chérie, elle +se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si près du visage +qu'elle semblait lui souffler les mots sur la peau: + +--C'est vous qui vous êtes jeté sous cette voiture? + +Il répondit en essayant toujours de sourire: + +--Non, c'est elle qui s'est jetée sur moi. + +--Ce n'est pas vrai, c'est vous. + +--Non, je vous affirme que c'est elle. + +Après quelques instants de silence, de ces instants où les âmes +semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura: + +--Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous ai laissé partir, que +je ne vous ai pas gardé! + +Il répondit avec conviction: + +--Cela me serait arrivé tout de même, un jour ou l'autre. + +Ils se regardèrent encore, cherchant à voir leurs plus secrètes +pensées. Il reprit: + +--Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop. + +Elle balbutia: + +--Vous souffrez beaucoup? + +--Oh! oui. + +Se penchant un peu plus, elle affleura son front, puis ses yeux, puis +ses joues de baisers lents, légers, délicats comme des soins. Elle le +touchait à peine du bout des lèvres, avec ce petit bruit de souffle +que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps, très +longtemps, il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et menues +caresses qui semblait l'apaiser, le rafraîchir, car son visage +contracté tressaillait moins qu'auparavant. + +Puis il dit: + +--Any? + +Elle cessa de le baiser pour entendre. + +--Quoi! mon ami. + +--Il faut que vous me fassiez une promesse. + +--Je vous promets tout ce que vous voudrez. + +--Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amènerez +Annette, une fois, rien qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir +sans l'avoir revue ... Songez que ... demain... à cette heure-ci ... +j'aurai peut-être ... j'aurai sans doute fermé les yeux pour toujours ... +et que je ne vous verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni +elle ... + +Elle l'arrêta, le coeur déchiré: + +--Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous promets de +l'amener. + +--Vous le jurez? + +--Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne parlez plus. Vous me +faites un mal affreux ... taisez-vous. + +Il eut une convulsion rapide de tous les traits; puis, quand elle fut +passée, il dit: + +--Si nous n'avons plus que quelques moments à rester ensemble, ne les +perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant +aimée ... + +Elle soupira: + +--Et moi ... comme je vous aime toujours. + +Il dit encore: + +--Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont été +durs ... Ce n'est point votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la +vie parfois est triste ... et comme il est difficile de mourir! ... + +--Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ... + +Il continuait, sans l'écouter: + +--J'aurais été un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre +fille.... + +--Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... Il semblait songer, +plutôt que lui parler. + +--Ah! celui qui a inventé cette existence et fait les hommes a été +bien aveugle, ou bien méchant. + +--Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez jamais aimée, +taisez-vous ... ne parlez plus ainsi. + +Il la contempla, penchée sur lui, si livide elle-même qu'elle avait +l'air aussi d'une mourante, et il se tut. + +Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit +sa main étendue sur le drap: + +--Maintenant, je vous défends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et +pensez à moi comme je pense à vous. + +Ils recommencèrent à se regarder, immobiles, joints l'un à l'autre +par le contact brûlant de leurs chairs. Elle serrait, par petites +secousses, cette main fiévreuse qu'elle tenait, et il répondait à ces +appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur +disait quelque chose, évoquait une parcelle de leur passé fini, +remuait dans leur mémoire les souvenirs stagnants de leur tendresse. +Chacune d'elles était une question secrète, chacune d'elles était une +réponse mystérieuse, tristes questions et tristes réponses, ces «vous +en souvient-il?» d'un vieil amour. + +Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui serait peut-être le +dernier, remontaient à travers les ans toute l'histoire de leur +passion; et on n'entendait plus dans la chambre que le crépitement du +feu. + +Il dit tout à coup, comme au sortir d'un rêve, avec un sursaut de +terreur: + +--Vos lettres! + +Elle demanda: + +--Quoi? mes lettres? + +--J'aurais pu mourir sans les avoir détruites. + +Elle s'écria: + +--Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. Qu'on les trouve et qu'on +les lise, je m'en moque! + +Il répondit: + +--Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon +secrétaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre +et les jeter au feu. + +Elle ne bougeait point et restait crispée, comme s'il lui eût +conseillé une lâcheté. + +Il reprit: + +--Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me +tourmenter, m'énerver, m'affoler. Songez qu'elles tomberaient entre +les mains de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... ou même +de votre mari ... Je ne veux pas ... + +Elle se leva, hésitant encore et répétant: + +--Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me semble que vous allez +me faire brûler nos deux coeurs. + +Il suppliait, le visage décomposé par l'angoisse. + +Le voyant souffrir ainsi, elle se résigna, et marcha vers le meuble. +En ouvrant le tiroir, elle l'aperçut plein jusqu'aux bords d'une +couche épaisse de lettres entassées les unes sur les autres; et elle +reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes de l'adresse +qu'elle avait si souvent écrites. Elle les savait, ces deux lignes--un +nom d'homme, un nom de rue--autant que son propre nom, autant qu'on +peut savoir les quelques mots qui vous ont représenté dans la vie +toute l'espérance et tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites +choses carrées qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire de son +amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher d'elle pour le lui donner, +avec un peu d'encre, sur du papier blanc. + +Il avait essayé de tourner sa tête sur l'oreiller afin de la regarder, +et il dit encore une fois: + +--Brûlez-les bien vite. + +Alors, elle en prit deux poignées et les garda quelques instants dans +ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant +il y avait des choses diverses là dedans, en ce moment, de choses +finies, si douces, senties, rêvées. C'était l'âme de son âme, le coeur +de son coeur, l'essence de son être aimant qu'elle tenait là; et elle +se rappelait avec quel délire elle en avait griffonné quelques-unes, +avec quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d'adorer quelqu'un, +et de le dire. + +Olivier répéta: + +--Brûlez, brûlez-les, Any. + +D'un même geste de ses deux mains, elle lança dans le foyer les deux +paquets de papiers qui s'éparpillèrent en tombant sur le bois. Puis, +elle en saisit d'autres dans le secrétaire et les jeta par-dessus, puis +d'autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se +relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne. + +Quand la cheminée fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout, +attendant, regardant la flamme presque étouffée ramper sur les côtés +de cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par les bords, +rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s'éteignait, +reprenait, grandissait. Ce fut bientôt, tout autour de la pyramide +blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de +lumière; et cette lumière illuminant cette femme debout et cet +homme couché, c'était leur amour brûlant, c'était leur amour qui se +changeait en cendres. + +La comtesse se retourna, et, dans la lueur éclatante de cette flambée, +elle aperçut son ami, penché, hagard, au bord du lit... + +Il demandait: + +--Tout y est? + +--Oui, tout. + +Mais avant de retourner à lui, elle jeta vers cette destruction un +dernier regard et, sur l'amas de papiers à moitié consumés déjà, qui +se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de +rouge. On eût dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du +coeur même des lettres, de chaque lettre, comme d'une blessure, et +elles glissaient doucement vers la flamme en laissant une traînée de +pourpre. + +La comtesse reçut dans l'âme le choc d'un effroi surnaturel et elle +recula comme si elle eût regardé assassiner quelqu'un, puis elle +comprit, elle comprit tout à coup qu'elle venait de voir simplement la +cire des cachets qui fondait. + +Alors, elle retourna vers le blessé et, soulevant doucement sa tête, +la remit avec précaution au centre de l'oreiller. Mais il avait +remué, et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage +tiraillé par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir +qu'elle était là. + +Elle attendait qu'il se calmât un peu, qu'il levât son regard +obstinément fermé, qu'il pût lui dire encore une parole. + +Elle demanda, enfin: + +--Tous souffrez beaucoup? + +Il ne répondit pas. + +Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer +à la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux éperdus, des +yeux fous. + +Elle répéta terrifiée: + +--Vous souffrez? ... Olivier! Répondez-moi! Voulez-vous que j'appelle ... +faites un effort, dites-moi quelque chose! ... + +Elle crut entendre qu'il balbutiait: + +--Amenez-la ... vous me l'avez juré ... + +Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulsée et +grimaçante. + +Elle répétait: + +--Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? voulez-vous que +j'appelle... + +Il l'avait entendue, cette fois, car il répondit: + +--Non ... ce n'est rien. + +Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout à coup dans +une sorte d'hébétement somnolent. Espérant qu'il allait dormir, elle +se rassit auprès du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait +plus, le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa +respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls, +ses doigts s'agitaient par moments, malgré lui, avaient des secousses +légères, que la comtesse percevait jusqu'à la racine de ses cheveux, +dont elle vibrait à crier. Ce n'étaient plus les petites pressions +volontaires qui racontaient, à la place des lèvres fatiguées, toutes +les tristesses de leurs coeurs, c'étaient d'inapaisables spasmes qui +disaient seulement les tortures du corps. + +Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, une envie folle de +s'en aller, de sonner, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour +ne pas troubler son repos. + +Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait à travers les +murailles; et elle écoutait si le roulement des roues ne s'arrêtait +point devant la porte, si son mari ne revenait pas la délivrer, +l'arracher enfin à ce sinistre tête-à-tête. + +Comme elle essayait de dégager sa main de celle d'Olivier, il la serra +en poussant un grand soupir! Alors elle se résigna à attendre afin de +ne point l'agiter. + +Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux +bougies s'éteignirent; un meuble craqua. + +Dans l'hôtel tout était muet, tout semblait mort, sauf la haute +horloge flamande de l'escalier qui, régulièrement, carillonnait +l'heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du +Temps, en la modulant sur ses timbres divers. + +La comtesse immobile sentait grandir en son âme une intolérable +terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des idées effrayantes lui +troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts +d'Olivier se refroidissaient dans les siens. Était-ce vrai? Non, +sans doute! D'où lui était venue cependant la sensation d'un contact +inexprimable et glacé? Elle se souleva, éperdue d'épouvanté, pour +regarder son visage.--Il était détendu, impassible, inanimé, +indifférent à toute misère, apaisé soudain par l'Éternel Oubli. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, +by Guy de Maupassant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT *** + +***** This file should be named 11450-8.txt or 11450-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/5/11450/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed +Proofreaders. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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