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+The Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort, by Guy de Maupassant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Fort comme la mort
+
+Author: Guy de Maupassant
+
+Release Date: March 5, 2004 [EBook #11450]
+[Date last updated: May 18, 2014]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+GUY DE MAUPASSANT
+
+
+
+FORT COMME LA MORT
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+I
+
+
+Le jour tombait dans le vaste atelier par la baie ouverte du plafond.
+C'etait un grand carre de lumiere eclatante et bleue, un trou clair
+sur un infini lointain d'azur, ou passaient, rapides, des vols
+d'oiseaux.
+
+Mais a peine entree dans la haute piece severe et drapee, la clarte
+joyeuse du ciel s'attenuait, devenait douce, s'endormait sur les
+etoffes, allait mourir dans les portieres, eclairait a peine les coins
+sombres ou, seuls, les cadres d'or s'allumaient comme des feux. La
+paix et le sommeil semblaient emprisonnes la dedans, la paix des
+maisons d'artistes ou l'ame humaine a travaille. En ces murs que la
+pensee habite, ou la pensee s'agite, s'epuise en des efforts violents,
+il semble que tout soit las, accable, des qu'elle s'apaise. Tout
+semble mort apres ces crises de vie; et tout repose, les meubles, les
+etoffes, les grands personnages inacheves sur les toiles, comme si le
+logis entier avait souffert de la fatigue du maitre, avait peine avec
+lui, prenant part, tous les jours, a sa lutte recommencee. Une
+vague odeur engourdissante de peinture, de terebenthine et de tabac
+flottait, captee par les tapis et les sieges; et aucun autre bruit ne
+troublait le lourd silence que les cris vifs et courts des hirondelles
+qui passaient sur le chassis ouvert, et la longue rumeur confuse de
+Paris a peine entendue par-dessus les toits. Rien ne remuait que la
+montee intermittente d'un petit nuage de fumee bleue s'elevant vers le
+plafond a chaque bouffee de cigarette qu'Olivier Bertin, allonge sur
+son divan, soufflait lentement entre ses levres.
+
+Le regard perdu dans le ciel lointain, il cherchait le sujet d'un
+nouveau tableau. Qu'allait-il faire? Il n'en savait rien encore. Ce
+n'etait point d'ailleurs un artiste resolu et sur de lui, mais un
+inquiet dont l'inspiration indecise hesitait sans cesse entre toutes
+les manifestations de l'art. Riche, illustre, ayant conquis tous les
+honneurs, il demeurait, vers la fin de sa vie, l'homme qui ne sait
+pas encore au juste vers quel ideal il a marche. Il avait ete prix de
+Rome, defenseur des traditions, evocateur, apres tant d'autres, des
+grandes scenes de l'histoire; puis, modernisant ses tendances,
+il avait peint des hommes vivants avec des souvenirs classiques.
+Intelligent, enthousiaste, travailleur tenace au reve changeant, epris
+de son art qu'il connaissait a merveille, il avait acquis, grace a la
+finesse de son esprit, des qualites d'execution remarquables et une
+grande souplesse de talent nee en partie de ses hesitations et de ses
+tentatives dans tous les genres. Peut-etre aussi l'engouement brusque
+du monde pour ses oeuvres elegantes, distinguees et correctes,
+avait-il influence sa nature en l'empechant d'etre ce qu'il serait
+normalement devenu. Depuis le triomphe du debut, le desir de plaire
+toujours le troublait sans qu'il s'en rendit compte, modifiait
+secretement sa voie, attenuait ses convictions. Ce desir de plaire,
+d'ailleurs, apparaissait chez lui sous toutes les formes et avait
+contribue beaucoup a sa gloire.
+
+L'amenite de ses manieres, toutes les habitudes de sa vie, le soin
+qu'il prenait de sa personne, son ancienne reputation de force et
+d'adresse, d'homme d'epee et de cheval, avaient fait un cortege de
+petites notorietes a sa celebrite croissante. Apres _Cleopatre,_ la
+premiere toile qui l'illustra jadis, Paris brusquement s'etait epris
+de lui, l'avait adopte, fete, et il etait devenu soudain un de ces
+brillants artistes mondains qu'on rencontre au bois, que les salons
+se disputent, que l'Institut accueille des leur jeunesse. Il y etait
+entre en conquerant avec l'approbation de la ville entiere.
+
+La fortune l'avait conduit ainsi jusqu'aux approches de la vieillesse,
+en le choyant et le caressant.
+
+Donc, sous l'influence de la belle journee qu'il sentait epanouie au
+dehors, il cherchait un sujet poetique. Un peu engourdi d'ailleurs
+par sa cigarette et son dejeuner, il revassait, le regard en l'air,
+esquissant dans l'azur des figures rapides, des femmes gracieuses dans
+une allee du bois ou sur le trottoir d'une rue, des amoureux au bord
+de l'eau, toutes les fantaisies galantes ou se complaisait sa pensee.
+Les images changeantes se dessinaient au ciel, vagues et mobiles dans
+l'hallucination coloree de son oeil; et les hirondelles qui rayaient
+l'espace d'un vol incessant de fleches lancees semblaient vouloir les
+effacer en les biffant comme des traits de plume.
+
+Il ne trouvait rien! Toutes les figures entrevues ressemblaient a
+quelque chose qu'il avait fait deja, toutes les femmes apparues
+etaient les filles ou les soeurs de celles qu'avait enfantees son
+caprice d'artiste; et la crainte encore confuse, dont il etait obsede
+depuis un an, d'etre vide, d'avoir fait le tour de ses sujets, d'avoir
+tari son inspiration, se precisait devant cette revue de son oeuvre,
+devant cette impuissance a rever du nouveau, a decouvrir de l'inconnu.
+
+Il se leva mollement pour chercher dans ses cartons parmi ses projets
+delaisses s'il ne trouverait point quelque chose qui eveillerait une
+idee en lui.
+
+Tout en soufflant sa fumee, il se mit a feuilleter les esquisses, les
+croquis, les dessins qu'il gardait enfermes en une grande armoire
+ancienne; puis, vite degoute de ces vaines recherches, l'esprit
+meurtri par une courbature, il rejeta sa cigarette, siffla un air qui
+courait les rues et, se baissant, ramassa sous une chaise un pesant
+haltere qui trainait.
+
+Ayant releve de l'autre main une draperie voilant la glace qui
+lui servait a controler la justesse des poses, a verifier les
+perspectives, a mettre a l'epreuve la verite, et s'etant place juste
+en face, il jongla en se regardant.
+
+Il avait ete celebre dans les ateliers pour sa force, puis dans
+le monde pour sa beaute. L'age, maintenant, pesait sur lui,
+l'alourdissait. Grand, les epaules larges, la poitrine pleine, il
+avait pris du ventre comme un ancien lutteur, bien qu'il continuat a
+faire des armes tous les jours et a monter a cheval avec assiduite.
+La tete etait restee remarquable, aussi belle qu'autrefois, bien que
+differente. Les cheveux blancs, drus et courts, avivaient son oeil
+noir sous d'epais sourcils gris. Sa moustache forte, une moustache de
+vieux soldat, etait demeuree presque brune et donnait a sa figure un
+rare caractere d'energie et de fierte.
+
+Debout devant la glace, les talons unis, le corps droit, il faisait
+decrire aux deux boules de fonte tous les mouvements ordonnes, au
+bout de son bras musculeux, dont il suivait d'un regard complaisant
+l'effort tranquille et puissant.
+
+Mais soudain, au fond du miroir ou se refletait l'atelier tout entier,
+il vit remuer une portiere, puis une tete de femme parut, rien qu'une
+tete qui regardait. Une voix, derriere lui, demanda:
+
+--On est ici?
+
+Il repondit:--Present--en se retournant. Puis jetant son haltere sur
+le tapis, il courut vers la porte avec une souplesse un peu forcee.
+
+Une femme entrait, en toilette claire. Quand ils se furent serre la
+main:
+
+--Vous vous exerciez, dit-elle.
+
+--Oui, dit-il, je faisais le paon, et je me suis laisse surprendre.
+
+Elle rit et reprit:
+
+--La loge de votre concierge etait vide et, comme je vous sais
+toujours seul a cette heure-ci, je suis entree sans me faire annoncer.
+
+Il la regardait.
+
+--Bigre! comme vous etes belle. Quel chic!
+
+--Oui, j'ai une robe neuve. La trouvez-vous jolie?
+
+--Charmante, d'une grande harmonie. Ah! on peut dire qu'aujourd'hui on
+a le sentiment des nuances.
+
+Il tournait autour d'elle, tapotait l'etoffe, modifiait du bout des
+doigts l'ordonnance des plis, en homme qui sait la toilette comme un
+couturier, ayant employe, durant toute sa vie, sa pensee d'artiste et
+ses muscles d'athlete a raconter, avec la barbe mince des pinceaux,
+les modes changeantes et delicates, a reveler la grace feminine
+enfermee et captive en des armures de velours et de soie ou sous la
+neige des dentelles.
+
+Il finit par declarer:
+
+--C'est tres reussi. Ca vous va tres bien.
+
+Elle se laissait admirer, contente d'etre jolie et de lui plaire.
+
+Plus toute jeune, mais encore belle, pas tres grande, un peu forte,
+mais fraiche avec cet eclat qui donne a la chair de quarante ans
+une saveur de maturite, elle avait l'air d'une de ces roses qui
+s'epanouissent indefiniment jusqu'a ce que, trop fleuries, elles
+tombent en une heure.
+
+Elle gardait sous ses cheveux blonds la grace alerte et jeune de ces
+Parisiennes qui ne vieillissent pas, qui portent en elles une force
+surprenante de vie, une provision inepuisable de resistance, et qui,
+pendant vingt ans, restent pareilles, indestructibles et triomphantes,
+soigneuses avant tout de leur corps et economes de leur sante.
+
+Elle leva son voile et murmura:
+
+--Eh bien, on ne m'embrasse pas?
+
+--J'ai fume, dit-il.
+
+Elle fit:--Pouah.--Puis, tendant ses levres:--Tant pis.
+
+Et leurs bouches se rencontrerent.
+
+Il enleva son ombrelle et la devetit de sa jaquette printaniere, avec
+des mouvements prompts et surs, habitues a cette manoeuvre familiere.
+Comme elle s'asseyait ensuite sur le divan, il demanda avec interet:
+
+--Votre mari va bien?
+
+--Tres bien, il doit meme parler a la Chambre en ce moment.
+
+--Ah! Sur quoi donc?
+
+--Sans doute sur les betteraves ou les huiles de colza, comme
+toujours.
+
+Son mari, le comte de Guilleroy, depute de l'Eure, s'etait fait une
+specialite de toutes les questions agricoles.
+
+Mais ayant apercu dans un coin une esquisse qu'elle ne connaissait
+pas, elle traversa l'atelier, en demandant:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--Un pastel que je commence, le portrait de la princesse de Ponteve.
+
+--Vous savez, dit-elle gravement, que si vous vous remettez a faire
+des portraits de femme, je fermerai votre atelier. Je sais trop ou ca
+mene, ce travail-la.
+
+--Oh! dit-il, on ne fait pas deux fois un portrait d'Any.
+
+--Je l'espere bien.
+
+Elle examinait le pastel commence en femme qui sait les questions
+d'art. Elle s'eloigna, se rapprocha, fit un abat-jour de sa main,
+chercha la place d'ou l'esquisse etait le mieux en lumiere, puis elle
+se declara satisfaite.
+
+--Il est fort bon. Vous reussissez tres bien le pastel.
+
+Il murmura, flatte:
+
+--Vous trouvez?
+
+--Oui, c'est un art delicat ou il faut beaucoup de distinction. Ca
+n'est pas fait pour les macons de la peinture.
+
+Depuis douze ans elle accentuait son penchant vers l'art distingue,
+combattait ses retours vers la simple realite, et par des
+considerations d'elegance mondaine, elle le poussait tendrement vers
+un ideal de grace un peu maniere et factice.
+
+Elle demanda:
+
+--Comment est-elle, la princesse?
+
+Il dut lui donner mille details de toute sorte, ces details minutieux
+ou se complait la curiosite jalouse et subtile des femmes, en passant
+des remarques sur la toilette aux considerations sur l'esprit.
+
+Et soudain:
+
+--Est-elle coquette avec vous?
+
+Il rit et jura que non.
+
+Alors, posant ses deux mains sur les epaules du peintre, elle le
+regarda fixement. L'ardeur de l'interrogation faisait fremir la
+pupille ronde au milieu de l'iris bleu tache d'imperceptibles points
+noirs comme des eclaboussures d'encre.
+
+Elle murmura de nouveau:
+
+--Bien vrai, elle n'est pas coquette?
+
+--Oh! bien vrai.
+
+Elle ajouta:
+
+--Je suis tranquille d'ailleurs. Vous n'aimerez plus que moi
+maintenant. C'est fini, fini pour d'autres. Il est trop tard, mon
+pauvre ami.
+
+Il fut effleure par ce leger frisson penible qui frole le coeur des
+hommes murs quand on leur parle de leur age, et il murmura:
+
+--Aujourd'hui, demain, comme hier, il n'y a eu et il n'y aura que vous
+en ma vie, Any.
+
+Elle lui prit alors le bras, et retournant vers le divan, le fit
+asseoir a cote d'elle.
+
+--A quoi pensiez-vous?
+
+--Je cherche un sujet de tableau.
+
+--Quoi donc?
+
+--Je ne sais pas, puisque je cherche.
+
+--Qu'avez-vous fait ces jours-ci?
+
+Il dut lui raconter toutes les visites qu'il avait recues, les diners
+et les soirees, les conversations et les potins. Ils s'interessaient
+l'un et l'autre d'ailleurs a toutes ces choses futiles et familieres
+de l'existence mondaine. Les petites rivalites, les liaisons connues
+ou soupconnees, les jugements tout faits, mille fois redits, mille
+fois entendus, sur les memes personnes, les memes evenements et les
+memes opinions, emportaient et noyaient leurs esprits dans ce fleuve
+trouble et agite qu'on appelle la vie parisienne. Connaissant tout le
+monde, dans tous les mondes, lui comme artiste devant qui toutes les
+portes s'etaient ouvertes, elle comme femme elegante d'un depute
+conservateur, ils etaient exerces a ce sport de la causerie francaise
+fine, banale, aimablement malveillante, inutilement spirituelle,
+vulgairement distinguee qui donne une reputation particuliere et tres
+enviee a ceux dont la langue s'est assouplie a ce bavardage medisant.
+
+--Quand venez-vous diner? demanda-t-elle tout a coup.
+
+--Quand vous voudrez. Dites votre jour.
+
+--Vendredi. J'aurai la duchesse de Mortemain, les Corbelle et
+Musadieu, pour feter le retour de ma fillette qui arrive ce soir. Mais
+ne le dites pas. C'est un secret.
+
+--Oh! mais oui, j'accepte. Je serai ravi de retrouver Annette. Je ne
+l'ai pas vue depuis trois ans.
+
+--C'est vrai! Depuis trois ans!
+
+Elevee d'abord a Paris chez ses parents, Annette etait devenue
+l'affection derniere et passionnee de sa grand'mere, Mme Paradin, qui,
+presque aveugle, demeurait toute l'annee dans la propriete de son
+gendre, au chateau de Roncieres, dans l'Eure. Peu a peu, la vieille
+femme avait garde de plus en plus l'enfant pres d'elle et, comme les
+Guilleroy passaient presque la moitie de leur vie en ce domaine ou
+les appelaient sans cesse des interets de toute sorte, agricoles et
+electoraux, on avait fini par ne plus amener a Paris, que de temps en
+temps la fillette, qui preferait d'ailleurs la vie libre et remuante
+de la campagne a la vie cloitree de la ville.
+
+Depuis trois ans elle n'y etait meme pas venue une seule fois, la
+comtesse preferant l'en tenir tout a fait eloignee, afin de ne point
+eveiller en elle un gout nouveau avant le jour fixe pour son
+entree dans le monde. Mme de Guilleroy lui avait donne la-bas deux
+institutrices fort diplomees, et elle multipliait ses voyages aupres
+de sa mere et de sa fille. Le sejour d'Annette au chateau etait
+d'ailleurs rendu presque necessaire par la presence de la vieille
+femme.
+
+Autrefois, Olivier Bertin allait chaque ete passer six semaines ou
+deux mois a Roncieres; mais depuis trois ans des rhumatismes l'avaient
+entraine en des villes d'eaux lointaines qui avaient tellement ravive
+son amour de Paris, qu'il ne le pouvait plus quitter en y rentrant.
+
+La jeune fille, en principe, n'aurait du revenir qu'a l'automne, mais
+son pere avait brusquement concu un projet de mariage pour elle, et
+il la rappelait afin qu'elle rencontrat immediatement celui qu'il lui
+destinait comme fiance, le marquis de Farandal. Cette combinaison,
+d'ailleurs, etait tenue tres secrete, et seul Olivier Bertin en avait
+recu la confidence de madame de Guilleroy.
+
+Donc il demanda:
+
+--Alors l'idee de votre mari est bien arretee?
+
+--Oui, je la crois meme tres heureuse.
+
+Puis ils parlerent d'autres choses.
+
+Elle revint a la peinture et voulut le decider a faire un Christ. Il
+resistait, jugeant qu'il y en avait deja assez par le monde; mais elle
+tenait bon, obstinee, et elle s'impatientait.
+
+--Oh! si je savais dessiner, je vous montrerais ma pensee; ce serait
+tres nouveau, tres hardi. On le descend de la croix et l'homme qui a
+detache les mains laisse echapper tout le haut du corps. Il tombe et
+s'abat sur la foule qui leve les bras pour le recevoir et le soutenir.
+Comprenez-vous bien?
+
+Oui, il comprenait; il trouvait meme la conception originale, mais
+il se sentait dans une veine de modernite, et, comme son amie etait
+etendue sur le divan, un pied tombant, chausse d'un fin soulier, et
+donnant a l'oeil la sensation de la chair a travers le bas presque
+transparent, il s'ecria:
+
+--Tenez, tenez, voila ce qu'il faut peindre, voila la vie: un pied de
+femme au bord d'une robe! On peut mettre tout la dedans, de la verite,
+du desir, de la poesie. Rien n'est plus gracieux, plus joli qu'un pied
+de femme, et quel mystere ensuite: la jambe cachee, perdue et devinee
+sous cette etoffe!
+
+S'etant assis par terre, a la turque, il saisit le soulier et
+l'enleva; et le pied, sorti de sa gaine de cuir, s'agita comme une
+petite bete remuante, surprise d'etre laissee libre.
+
+Bertin repetait:
+
+--Est-ce fin, et distingue, et materiel, plus materiel que la main.
+Montrez votre main, Any!
+
+Elle avait de longs gants, montant jusqu'au coude. Pour en oter un,
+elle le prit tout en haut par le bord et vivement le fit glisser, en
+le retournant a la facon d'une peau de serpent qu'on arrache. Le bras
+apparut, pale, gras, rond, devetu si vite qu'il fit surgir l'idee
+d'une nudite complete et hardie.
+
+Alors, elle tendit sa main en la laissant pendre au bout du poignet.
+Les bagues brillaient sur ses doigts blancs; et les ongles roses, tres
+effiles, semblaient des griffes amoureuses poussees au bout de cette
+mignonne patte de femme.
+
+Olivier Bertin, doucement, la maniait en l'admirant. Il faisait remuer
+les doigts comme des joujoux de chair, et il disait:
+
+--Quelle drole de chose! Quelle drole de chose! Quel gentil petit
+membre, intelligent et adroit, qui execute tout ce qu'on veut, des
+livres, de la dentelle, des maisons, des pyramides, des locomotives,
+de la patisserie, ou des caresses, ce qui est encore sa meilleure
+besogne.
+
+Il enlevait les bagues une a une; et comme l'alliance, un fil d'or,
+tombait a son tour, il murmura en souriant:
+
+--La loi. Saluons.
+
+--Bete! dit elle, un peu froissee.
+
+Il avait toujours eu l'esprit gouailleur, cette tendance francaise
+qui mele une apparence d'ironie aux sentiments les plus serieux, et
+souvent il la contristait sans le vouloir, sans savoir saisir les
+distinctions subtiles des femmes, et discerner les limites des
+departements sacres, comme il disait. Elle se fachait surtout chaque
+fois qu'il parlait avec une nuance de blague familiere de leur
+liaison si longue qu'il affirmait etre le plus bel exemple d'amour du
+dix-neuvieme siecle. Elle demanda, apres un silence:
+
+--Vous nous menerez au vernissage, Annette et moi?
+
+--Je crois bien.
+
+Alors, elle l'interrogea sur les meilleures toiles du prochain Salon,
+dont l'ouverture devait avoir lieu dans quinze jours.
+
+Mais soudain, saisie peut-etre par le souvenir d'une course oubliee:
+
+--Allons, donnez-moi mon soulier. Je m'en vais.
+
+Il jouait reveusement avec la chaussure legere en la tournant et la
+retournant dans ses mains distraites.
+
+Il se pencha, baisa le pied qui semblait flotter entre la robe et le
+tapis et qui ne remuait plus, un peu refroidi par l'air, puis il le
+chaussa; et Mme de Guilleroy, s'etant levee, alla vers la table ou
+trainaient des papiers, des lettres ouvertes, vieilles et recentes, a
+cote d'un encrier de peintre ou l'encre ancienne etait sechee. Elle
+regardait d'un oeil curieux, touchait aux feuilles, les soulevait pour
+voir dessous.
+
+Il dit en s'approchant d'elle:
+
+--Vous allez deranger mon desordre.
+
+Sans repondre, elle demanda:
+
+--Quel est ce monsieur qui veut acheter vos _Baigneuses_?
+
+--Un Americain que je ne connais pas.
+
+--Avez-vous consenti pour la _Chanteuse des rues_?
+
+--Oui. Dix mille.
+
+--Vous avez bien fait. C'etait gentil, mais pas exceptionnel. Adieu,
+cher.
+
+Elle tendit alors sa joue, qu'il effleura d'un calme baiser; et elle
+disparut sous la portiere, apres avoir dit, a mi-voix:
+
+--Vendredi, huit heures. Je ne veux point que vous me reconduisiez.
+Vous le savez bien. Adieu.
+
+Quand elle fut partie, il ralluma d'abord une cigarette, puis se mit
+a marcher a pas lents a travers son atelier. Tout le passe de cette
+liaison se deroulait devant lui. Il se rappelait les details
+lointains disparus, les recherchait en les enchainant l'un a l'autre,
+s'interessait tout seul a cette chasse aux souvenirs.
+
+C'etait au moment ou il venait de se lever comme un astre sur
+l'horizon du Paris artiste, alors que les peintres avaient accapare
+toute la faveur du public et peuplaient un quartier d'hotels
+magnifiques gagnes en quelques coups de pinceau.
+
+Bertin, apres son retour de Rome, en 1864, etait demeure quelques
+annees sans succes et sans renom; puis soudain, en 1868, il exposa sa
+_Cleopatre_ et fut en quelques jours porte aux nues par la critique
+et le public. En 1872, apres la guerre, apres que la mort d'Henri
+Regnault eut fait a tous ses confreres une sorte de piedestal de
+gloire, une _Jocaste_, sujet hardi, classa Bertin parmi les audacieux,
+bien que son execution sagement originale le fit gouter quand meme
+par les academiques. En 1873, une premiere medaille le mit hors
+concours avec sa _Juive d'Alger_ qu'il donna au retour d'un voyage
+en Afrique; et un portrait de la princesse de Salia, en 1874, le fit
+considerer, dans le monde elegant, comme le premier portraitiste de
+son epoque. De ce jour, il devint le peintre cheri de la Parisienne et
+des Parisiennes, l'interprete le plus adroit et le plus ingenieux de
+leur grace, de leur tournure, de leur nature. En quelques mois toutes
+les femmes en vue a Paris solliciterent la faveur d'etre reproduites
+par lui. Il se montra difficile et se fit payer fort cher.
+
+Or, comme il etait a la mode et faisait des visites a la facon d'un
+simple homme du monde, il apercut un jour, chez la duchesse de
+Mortemain, une jeune femme en grand deuil, sortant alors qu'il
+entrait, et dont la rencontre sous uns porte l'eblouit d'une jolie
+vision de grace et d'elegance.
+
+Ayant demande son nom, il apprit qu'elle s'appelait la comtesse de
+Guilleroy, femme d'un hobereau normand, agronome et depute, qu'elle
+portait le deuil du pere de son mari, qu'elle etait spirituelle, tres
+admiree et recherchee. Il dit aussitot, encore emu de cette apparition
+qui avait seduit son oeil d'artiste:
+
+--Ah! en voila une dont je ferais volontiers le portrait.
+
+Le mot des le lendemain fut repete a la jeune femme, et il recut, le
+soir meme, un petit billet teinte de bleu, tres vaguement parfume,
+d'une ecriture reguliere et fine, montant un peu de gauche a droite,
+et qui disait:
+
+"Monsieur,
+
+"La duchesse de Mortemain sort de chez moi et m'assure que vous seriez
+dispose a faire, avec ma pauvre figure, un de vos chefs-d'oeuvre. Je
+vous la confierais bien volontiers si j'etais certaine que vous n'avez
+point dit une parole en l'air et que vous voyez en moi quelque chose
+qui puisse etre reproduit et idealise par vous.
+
+"Croyez, Monsieur, a mes sentiments tres distingues.
+
+"Anne DE GUILLEROY."
+
+Il repondit en demandant quand il pourrait se presenter chez la
+comtesse, et il fut tres simplement invite a dejeuner le lundi
+suivant.
+
+C'etait au premier etage, boulevard Malesherbes, dans une grande et
+luxueuse maison moderne. Ayant traverse un vaste salon tendu de soie
+bleue a encadrements de bois, blancs et or, on fit entrer le peintre
+dans une sorte de boudoir a tapisseries du siecle dernier, claires
+et coquettes, ces tapisseries a la Watteau, aux nuances tendres, aux
+sujets gracieux, qui semblent faites, dessinees et executees par des
+ouvriers revassant d'amour.
+
+Il venait de s'asseoir quand la comtesse parut. Elle marchait si
+legerement qu'il ne l'avait point entendue traverser l'appartement
+voisin, et il fut surpris en l'apercevant. Elle lui tendit la main
+d'une facon familiere.
+
+--Alors, c'est vrai, dit-elle, que vous voulez bien faire mon
+portrait.
+
+--J'en serai tres heureux, Madame.
+
+Sa robe noire, etroite, la faisait tres mince, lui donnait l'air tout
+jeune, un air grave pourtant que dementait sa tete souriante, toute
+eclairee par ses cheveux blonds. Le comte entra, tenant par la main
+une petite fille de six ans.
+
+Mme de Guilleroy presenta:
+
+--Mon mari.
+
+C'etait un homme de petite taille, sans moustaches, aux joues creuses,
+ombrees, sous la peau, par la barbe rasee.
+
+Il avait un peu l'air d'un pretre ou d'un acteur, les cheveux longs
+rejetes en arriere, des manieres polies, et autour de la bouche deux
+grands plis circulaires descendant des joues au menton et qu'on eut
+dit creuses par l'habitude de parler en public.
+
+Il remercia le peintre avec une abondance de phrases qui revelait
+l'orateur. Depuis longtemps il avait envie de faire faire le portrait
+de sa femme, et certes, c'est M. Olivier Bertin qu'il aurait choisi,
+s'il n'avait craint un refus, car il savait combien il etait harcele
+de demandes.
+
+Il fut donc convenu, avec beaucoup de politesses de part et d'autre,
+qu'il amenerait des le lendemain la comtesse a l'atelier. Il se
+demandait cependant, a cause du grand deuil qu'elle portait, s'il ne
+vaudrait pas mieux attendre, mais le peintre declara qu'il voulait
+traduire la premiere emotion recue et ce contraste saisissant de la
+tete si vive, si fine, lumineuse sous la chevelure doree, avec le noir
+austere du vetement.
+
+Elle vint donc le lendemain avec son mari, et les jours suivants avec
+sa fille, qu'on asseyait devant une table chargee de livres d'images.
+
+Olivier Bertin, selon sa coutume, se montrait fort reserve. Les femmes
+du monde l'inquietaient un peu, car il ne les connaissait guere.
+Il les supposait en meme temps rouees et niaises, hypocrites et
+dangereuses, futiles et encombrantes. Il avait eu, chez les femmes du
+demi-monde, des aventures rapides dues a sa renommee, a son esprit
+amusant, a sa taille d'athlete elegant et a sa figure energique et brune.
+Il les preferait donc et aimait avec elles les libres allures et les
+libres propos, accoutume aux moeurs faciles, drolatiques et joyeuses
+des ateliers et des coulisses qu'il frequentait. Il allait dans le
+monde pour la gloire et non pour le coeur, s'y plaisait par vanite, y
+recevait des felicitations et des commandes, y faisait la roue devant
+les belles dames complimenteuses, sans jamais leur faire la cour. Ne
+se permettant point pres d'elles les plaisanteries hardies et les
+paroles poivrees, il les jugeait begueules, et passait pour avoir bon
+ton. Toutes les fois qu'une d'elles etait venue poser chez lui, il
+avait senti, malgre les avances qu'elle faisait pour lui plaire, cette
+disparite de race qui empeche de confondre, bien qu'ils se melent,
+les artistes et les mondains. Derriere les sourires et derriere
+l'admiration, qui chez les femmes est toujours un peu factice, il
+devinait l'obscure reserve mentale de l'etre qui se juge d'essence
+superieure. Il en resultait chez lui un petit sursaut d'orgueil, des
+manieres plus respectueuses, presque hautaines, et a cote d'une
+vanite dissimulee de parvenu traite en egal par des princes et des
+princesses, une fierte d'homme qui doit a son intelligence une
+situation analogue a celle donnee aux autres par leur naissance. On
+disait de lui, avec une legere surprise: "Il est extremement bien
+eleve!" Cette surprise, qui le flattait, le froissait en meme temps,
+car elle indiquait des frontieres.
+
+La gravite voulue et ceremonieuse du peintre genait un peu Mme de
+Guilleroy, qui ne trouvait rien a dire a cet homme si froid, repute
+spirituel.
+
+Apres avoir installe sa petite fille, elle venait s'asseoir sur un
+fauteuil aupres de l'esquisse commencee, et elle s'efforcait, selon
+la recommandation de l'artiste, de donner de l'expression a sa
+physionomie.
+
+Vers le milieu de la quatrieme seance, il cessa tout a coup de peindre
+et demanda:
+
+--Qu'est-ce qui vous amuse le plus dans la vie?
+
+Elle demeura embarrassee.
+
+--Mais je ne sais pas! Pourquoi cette question?
+
+--Il me faut une pensee heureuse dans ces yeux-la, et je ne l'ai pas
+encore vue.
+
+--Eh bien, tachez de me faire parler, j'aime beaucoup causer.
+
+--Vous etes gaie?
+
+--Tres gaie.
+
+--Causons, Madame.
+
+Il avait dit "causons, Madame" d'un ton tres grave; puis, se remettant
+a peindre, il tata avec elle quelques sujets, cherchant un point sur
+lequel leurs esprits se rencontreraient. Ils commencerent par echanger
+leurs observations sur les gens qu'ils connaissaient, puis ils
+parlerent d'eux-memes, ce qui est toujours la plus agreable et la plus
+attachante des causeries.
+
+En se retrouvant le lendemain, ils se sentirent plus a l'aise, et
+Bertin, voyant qu'il plaisait et qu'il amusait, se mit a raconter des
+details de sa vie d'artiste, mit en liberte ses souvenirs avec le tour
+d'esprit fantaisiste qui lui etait particulier.
+
+Accoutumee a l'esprit compose des litterateurs de salon, elle
+fut surprise par cette verve un peu folle, qui disait les choses
+franchement en les eclairant d'une ironie, et tout de suite elle
+repliqua sur le meme ton, avec une grace fine et hardie.
+
+En huit jours elle l'eut conquis et seduit par cette bonne humeur,
+cette franchise et cette simplicite. Il avait completement oublie ses
+prejuges contre les femmes du monde, et aurait volontiers affirme
+qu'elles seules ont du charme et de l'entrain. Tout en peignant,
+debout devant sa toile, avancant et reculant avec des mouvements
+d'homme qui combat, il laissait couler ses pensees familieres, comme
+s'il eut connu depuis longtemps cette jolie femme blonde et noire,
+faite de soleil et de deuil, assise devant lui, qui riait en
+l'ecoutant et qui lui repondait gaiement avec tant d'animation qu'elle
+perdait la pose a tout moment.
+
+Tantot il s'eloignait d'elle, fermait un oeil, se penchait pour bien
+decouvrir tout l'ensemble de son modele, tantot il s'approchait tout
+pres pour noter les moindres nuances de son visage, les plus fuyantes
+expressions, et saisir et rendre ce qu'il y a dans une figure de femme
+de plus que l'apparence visible, cette emanation d'ideale beaute, ce
+reflet de quelque chose qu'on ne sait pas, l'intime et redoutable
+grace propre a chacune, qui fait que celle-la sera aimee eperdument
+par l'un et non par l'autre.
+
+Un apres-midi, la petite fille vint se planter devant la toile, avec
+un grand serieux d'enfant, et demanda:
+
+--C'est maman, dis?
+
+Il la prit dans ses bras pour l'embrasser, flatte de cet hommage naif
+a la ressemblance de son oeuvre.
+
+Un autre jour, comme elle paraissait tres tranquille, on l'entendit
+tout a coup declarer d'une petite voix triste:
+
+--Maman, je m'ennuie.
+
+Et le peintre fut tellement emu par cette premiere plainte, qu'il fit
+apporter, le lendemain, tout un magasin de jouets a l'atelier.
+
+La petite Annette etonnee, contente et toujours reflechie, les mit en
+ordre avec grand soin, pour les prendre l'un apres l'autre, suivant
+le desir du moment. A dater de ce cadeau, elle aima le peintre, comme
+aiment les enfants, de cette amitie animale et caressante qui les rend
+si gentils et si capteurs des ames. Mme de Guilleroy prenait gout aux
+seances. Elle etait fort desoeuvree, cet hiver-la, se trouvant en
+deuil; donc, le monde et les fetes lui manquant, elle enferma dans cet
+atelier tout le souci de sa vie.
+
+Fille d'un commercant parisien fort riche et hospitalier, mort depuis
+plusieurs annees, et d'une femme toujours malade que le soin de sa
+sante tenait au lit six mois sur douze, elle etait devenue, toute
+jeune, une parfaite maitresse de maison, sachant recevoir, sourire,
+causer, discerner les gens, et distinguer ce qu'on devait dire a
+chacun, tout de suite a l'aise dans la vie, clairvoyante et souple.
+Quand on lui presenta comme fiance le comte de Guilleroy, elle comprit
+aussitot les avantages que ce mariage lui apporterait, et les admit
+sans aucune contrainte, en fille reflechie, qui sait fort bien qu'on
+ne peut tout avoir, et qu'il faut faire le bilan du bon et du mauvais
+en chaque situation.
+
+Lancee dans le monde, recherchee surtout parce qu'elle etait jolie et
+spirituelle, elle vit beaucoup d'hommes lui faire la cour sans perdre
+une seule fois le calme de son coeur, raisonnable comme son esprit.
+
+Elle etait coquette, cependant, d'une coquetterie agressive et
+prudente qui ne s'avancait jamais trop loin. Les compliments lui
+plaisaient, les desirs eveilles la caressaient, pourvu qu'elle put
+paraitre les ignorer; et quand elle s'etait sentie tout un soir dans
+un salon encensee par les hommages, elle dormait bien, en femme qui a
+accompli sa mission sur terre. Cette existence, qui durait a present
+depuis sept ans, sans la fatiguer, sans lui paraitre monotone, car
+elle adorait cette agitation incessante du monde, lui laissait
+pourtant parfois desirer d'autres choses. Les hommes de son entourage,
+avocats politiques, financiers ou gens de cercle desoeuvres,
+l'amusaient un peu comme des acteurs; et elle ne les prenait pas trop
+au serieux, bien qu'elle estimat leurs fonctions, leurs places et
+leurs titres.
+
+Le peintre lui plut d'abord par tout ce qu'il avait en lui de nouveau
+pour elle. Elle s'amusait beaucoup dans l'atelier, riait de tout son
+coeur, se sentait spirituelle, et lui savait gre de l'agrement qu'elle
+prenait aux seances. Il lui plaisait aussi parce qu'il etait beau,
+fort et celebre; aucune femme, bien qu'elles pretendent, n'etant
+indifferente a la beaute physique et a la gloire. Flattee d'avoir ete
+remarquee par cet expert, disposee a le juger fort bien a son tour,
+elle avait decouvert chez lui une pensee alerte et cultivee, de la
+delicatesse, de la fantaisie, un vrai charme d'intelligence et une
+parole coloree, qui semblait eclairer ce qu'elle exprimait.
+
+Une intimite rapide naquit entre eux, et la poignee de main qu'ils
+se donnaient quand elle entrait semblait meler quelque chose de leur
+coeur un peu plus chaque jour.
+
+Alors, sans aucun calcul, sans aucune determination reflechie, elle
+sentit croitre en elle le desir naturel de le seduire, et y ceda. Elle
+n'avait rien prevu, rien combine; elle fut seulement coquette, avec
+plus de grace, comme on l'est par instinct envers un homme qui vous
+plait davantage que les autres; et elle mit dans toutes ses manieres
+avec lui, dans ses regards et ses sourires, cette glu de seduction que
+repand autour d'elle la femme en qui s'eveille le besoin d'etre aimee.
+
+Elle lui disait des choses flatteuses qui signifiaient: "Je vous
+trouve fort bien, Monsieur", et elle le faisait parler longtemps, pour
+lui montrer, en l'ecoutant avec attention, combien il lui inspirait
+d'interet. Il cessait de peindre, s'asseyait pres d'elle, et, dans
+cette surexcitation d'esprit que provoque l'ivresse de plaire, il
+avait des crises de poesie, de drolerie ou de philosophie, suivant les
+jours.
+
+Elle s'amusait quand il etait gai; quand il etait profond, elle
+tachait de le suivre en ses developpements, sans y parvenir toujours;
+et lorsqu'elle pensait a autre chose, elle semblait l'ecouter avec des
+airs d'avoir si bien compris, de tant jouir de cette initiation, qu'il
+s'exaltait a la regarder l'entendre, emu d'avoir decouvert une ame
+fine, ouverte et docile, en qui la pensee tombait comme une graine.
+
+Le portrait avancait et s'annoncait fort bien, le peintre etant arrive
+a l'etat d'emotion necessaire pour decouvrir toutes les qualites
+de son modele, et les exprimer avec l'ardeur convaincue qui est
+l'inspiration des vrais artistes.
+
+Penche vers elle, epiant tous les mouvements de sa figure, toutes les
+colorations de sa chair, toutes les ombres de la peau, toutes les
+expressions et les transparences des yeux, tous les secrets de sa
+physionomie, il s'etait impregne d'elle comme une eponge se gonfle
+d'eau; et transportant sur sa toile cette emanation de charme
+troublant que son regard recueillait, et qui coulait, ainsi qu'une
+onde, de sa pensee a son pinceau, il en demeurait etourdi, grise comme
+s'il avait bu de la grace de femme.
+
+Elle le sentait s'eprendre d'elle, s'amusait a ce jeu, a cette
+victoire de plus en plus certaine, et s'y animait elle-meme.
+
+Quelque chose de nouveau donnait a son existence une saveur nouvelle,
+eveillait en elle une joie mysterieuse. Quand elle entendait parler
+de lui, son coeur battait un peu plus vite, et elle avait envie de
+dire,--une de ces envies qui ne vont jamais jusqu'aux levres--: "Il
+est amoureux de moi." Elle etait contente quand on vantait son talent,
+et plus encore peut-etre quand on le trouvait beau. Quand elle pensait
+a lui, toute seule, sans indiscrets pour la troubler, elle s'imaginait
+vraiment s'etre fait la un bon ami, qui se contenterait toujours d'une
+cordiale poignee de mains.
+
+Lui, souvent, au milieu de la seance, posait brusquement la palette
+sur son escabeau, allait prendre en ses bras la petite Annette, et
+tendrement l'embrassait sur les yeux ou dans les cheveux, en regardant
+la mere, comme pour dire: "C'est vous, ce n'est pas l'enfant que
+j'embrasse ainsi."
+
+De temps en temps, d'ailleurs, Mme de Guilleroy n'amenait plus sa
+fille, et venait seule. Ces jours-la on ne travaillait guere, on
+causait davantage.
+
+Elle fut en retard un apres-midi. Il faisait froid. C'etait a la fin
+de fevrier. Olivier etait rentre de bonne heure, comme il faisait
+maintenant, chaque fois qu'elle devait venir, car il esperait toujours
+qu'elle arriverait en avance. En l'attendant, il marchait de long en
+large et il fumait, et il se demandait, surpris de se poser cette
+question pour la centieme fois depuis huit jours. "Est-ce que je suis
+amoureux?" Il n'en savait rien, ne l'ayant pas encore ete vraiment. Il
+avait eu des caprices tres vifs, meme assez longs, sans les prendre
+jamais pour de l'amour. Aujourd'hui il s'etonnait de ce qu'il sentait
+en lui.
+
+L'aimait-il? Certes, il la desirait a peine, n'ayant pas reflechi a la
+possibilite d'une possession. Jusqu'ici, des qu'une femme lui avait
+plu, le desir l'avait aussitot envahi, lui faisant tendre les mains
+vers elle, comme pour cueillir un fruit, sans que sa pensee intime eut
+ete jamais profondement troublee par son absence ou par sa presence.
+
+Le desir de celle-ci l'avait a peine effleure, et semblait blotti,
+cache derriere un autre sentiment plus puissant, encore obscur et
+a peine eveille. Olivier avait cru que l'amour commencait par des
+reveries, par des exaltations poetiques. Ce qu'il eprouvait, au
+contraire, lui paraissait provenir d'une emotion indefinissable, bien
+plus physique que morale. Il etait nerveux, vibrant, inquiet comme
+lorsqu'une maladie germe en nous. Rien de douloureux cependant ne
+se melait a cette fievre du sang qui agitait aussi sa pensee,
+par contagion. Il n'ignorait pas que ce trouble venait de Mme de
+Guilleroy, du souvenir qu'elle lui laissait et de l'attente de son
+retour. Il ne se sentait pas jete vers elle, par un elan de tout son
+etre, mais il la sentait toujours presente en lui, comme si elle ne
+l'eut pas quitte; elle lui abandonnait quelque chose d'elle en s'en
+allant, quelque chose de subtil et d'inexprimable. Quoi? Etait-ce de
+l'amour? Maintenant, il descendait en son propre coeur pour voir et
+pour comprendre. Il la trouvait charmante, mais elle ne repondait
+pas au type de la femme ideale, que son espoir aveugle avait cree.
+Quiconque appelle l'amour, a prevu les qualites morales et les dons
+physiques de celle qui le seduira; et Mme de Guilleroy, bien qu'elle
+lui plut infiniment, ne lui paraissait pas etre celle-la.
+
+Mais pourquoi l'occupait-elle ainsi, plus que les autres, d'une facon
+differente, incessante?
+
+Etait-il tombe simplement dans le piege tendu de sa coquetterie, qu'il
+avait flaire et compris depuis longtemps, et, circonvenu par ses
+manoeuvres, subissait-il l'influence de cette fascination speciale que
+donne aux femmes la volonte de plaire?
+
+Il marchait, s'asseyait, repartait, allumait des cigarettes et les
+jetait aussitot; et il regardait a tout instant l'aiguille de sa
+pendule, allant vers l'heure ordinaire d'une facon lente et immuable.
+
+Plusieurs fois deja, il avait hesite a soulever, d'un coup d'ongle, le
+verre bombe sur les deux fleches d'or qui tournaient, et a pousser
+la grande du bout du doigt jusqu'au chiffre qu'elle atteignait si
+paresseusement.
+
+Il lui semblait que cela suffirait pour que la porte s'ouvrit et que
+l'attendue apparut, trompee et appelee par cette ruse. Puis il s'etait
+mis a sourire de cette envie enfantine obstinee et deraisonnable.
+
+Il se posa enfin cette question: "Pourrai-je devenir son amant?" Cette
+idee lui parut singuliere, peu realisable, guere poursuivable aussi a
+cause des complications qu'elle pourrait amener dans sa vie.
+
+Pourtant cette femme lui plaisait beaucoup, et il conclut:
+"Decidement, je suis dans un drole d'etat."
+
+La pendule sonna, et le bruit de l'heure le fit tressaillir, ebranlant
+ses nerfs plus que son ame. Il l'attendit avec cette impatience que
+le retard accroit de seconde en seconde. Elle etait toujours exacte;
+donc, avant dix minutes, il la verrait entrer. Quand les dix minutes
+furent passees, il se sentit tourmente comme a l'approche d'un
+chagrin, puis irrite qu'elle lui fit perdre du temps, puis il comprit
+brusquement que si elle ne venait pas, il allait beaucoup souffrir.
+Que ferait-il? Il l'attendrait!--Non,--il sortirait, afin que si, par
+hasard, elle arrivait fort en retard, elle trouvat l'atelier vide.
+
+Il sortirait, mais quand? Quelle latitude lui laisserait-il? Ne
+vaudrait-il pas mieux rester et lui faire comprendre, par quelques
+mots polis et froids, qu'il n'etait pas de ceux qu'on fait poser? Et
+si elle ne venait pas? Alors il recevrait une depeche, une carte, un
+domestique ou un commissionnaire? Si elle ne venait pas, qu'allait-il
+faire? C'etait une journee perdue: il ne pourrait plus travailler.
+Alors?... Alors, il irait prendre de ses nouvelles, car il avait
+besoin de la voir.
+
+C'etait vrai, il avait besoin de la voir, un besoin profond,
+oppressant, harcelant. Qu'etait cela? de l'amour? Mais il ne se
+sentait ni exaltation dans la pensee, ni emportement dans les sens,
+ni reverie dans l'ame, en constatant que, si elle ne venait pas ce
+jour-la, il souffrirait beaucoup.
+
+Le timbre de la rue retentit dans l'escalier du petit hotel, et
+Olivier Bertin se sentit tout a coup un peu haletant, puis si joyeux,
+qu'il fit une pirouette en jetant sa cigarette en l'air.
+
+Elle entra; elle etait seule.
+
+Il eut une grande audace, immediatement.
+
+--Savez-vous ce que je me demandais en vous attendant?
+
+--Mais non, je ne sais pas.
+
+--Je me demandais si je n'etais pas amoureux de vous.
+
+--Amoureux de moi! vous devenez fou!
+
+Mais elle souriait, et son sourire disait: "C'est gentil, je suis tres
+contente."
+
+Elle reprit:
+
+--Voyons, vous n'etes pas serieux; pourquoi faites-vous cette
+plaisanterie?
+
+Il repondit:
+
+--Je suis tres serieux, au contraire. Je ne vous affirme pas que je
+suis amoureux de vous, mais je me demande si je ne suis pas en train
+de le devenir.
+
+--Qu'est-ce qui vous fait penser ainsi?
+
+--Mon emotion quand vous n'etes pas la, mon bonheur quand vous
+arrivez.
+
+Elle s'assit:
+
+--Oh! ne vous inquietez pas pour si peu. Tant que vous dormirez bien
+et que vous dinerez avec appetit, il n'y aura pas de danger.
+
+Il se mit a rire.
+
+--Et si je perds le sommeil et le manger!
+
+--Prevenez-moi.
+
+--Et alors?
+
+--Je vous laisserai vous guerir en paix.
+
+--Merci bien.
+
+Et sur le theme de cet amour, ils marivauderent tout l'apres-midi. Il
+en fut de meme les jours suivants. Acceptant cela comme une drolerie
+spirituelle et sans importance, elle le questionnait avec bonne humeur
+en entrant.
+
+--Comment va votre amour aujourd'hui?
+
+Et il lui disait, sur un ton serieux et leger, tous les progres de ce
+mal, tout le travail intime, continu, profond de la tendresse qui
+nait et grandit. Il s'analysait minutieusement devant elle, heure par
+heure, depuis la separation de la veille, avec une facon badine de
+professeur qui fait un cours; et elle l'ecoutait interessee, un peu
+emue, troublee aussi par cette histoire qui semblait celle d'un livre
+dont elle etait l'heroine.
+
+Quand il avait enumere, avec des airs galants et degages, tous les
+soucis dont il devenait la proie, sa voix, par moments, se faisait
+tremblante en exprimant par un mot ou seulement par une intonation
+l'endolorissement de son coeur.
+
+Et toujours elle l'interrogeait, vibrante de curiosite, les yeux fixes
+sur lui, l'oreille avide de ces choses un peu inquietantes a entendre,
+mais si charmantes a ecouter.
+
+Quelquefois, en venant pres d'elle pour rectifier la pose, il lui
+prenait la main et essayait de la baiser. D'un mouvement vif elle lui
+otait ses doigts des levres et froncant un peu les sourcils:
+
+--Allons; travaillez, disait-elle.
+
+Il se remettait au travail, mais cinq minutes ne s'etaient pas
+ecoulees sans qu'elle lui posat une question pour le ramener
+adroitement au seul sujet qui les occupat.
+
+En son coeur maintenant elle sentait naitre des craintes. Elle voulait
+bien etre aimee, mais pas trop. Sure de n'etre pas entrainee, elle
+redoutait de le laisser s'aventurer trop loin, et de le perdre, forcee
+de le desesperer apres avoir paru l'encourager. S'il avait fallu
+cependant renoncer a cette tendre et marivaudante amitie, a cette
+causerie qui coulait, roulant des parcelles d'amour comme un ruisseau
+dont le sable est plein d'or, elle aurait ressenti un gros chagrin, un
+chagrin pareil a un dechirement.
+
+Quand elle sortait de chez elle pour se rendre a l'atelier du peintre,
+une joie l'inondait, vive et chaude, la rendait legere et joyeuse. En
+posant sa main sur la sonnette de l'hotel d'Olivier, son coeur battait
+d'impatience, et le tapis de l'escalier etait le plus doux que ses
+pieds eussent jamais presse.
+
+Cependant Bertin devenait sombre, un peu nerveux, souvent irritable.
+
+Il avait des impatiences aussitot comprimees, mais frequentes.
+
+Un jour, comme elle venait d'entrer, il s'assit a cote d'elle, au lieu
+de se mettre a peindre, et il lui dit:
+
+--Madame, vous ne pouvez ignorer maintenant que ce n'est pas une
+plaisanterie, et que je vous aime follement.
+
+Troublee par ce debut, et voyant venir la crise redoutee, elle essaya
+de l'arreter, mais il ne l'ecoutait plus. L'emotion debordait de son
+coeur, et elle dut l'entendre, pale, tremblante, anxieuse. Il parla
+longtemps, sans rien demander, avec tendresse, avec tristesse, avec
+une resignation desolee; et elle se laissa prendre les mains qu'il
+conserva dans les siennes. Il s'etait agenouille sans qu'elle y prit
+garde, et avec un regard d'hallucine il la suppliait de ne pas lui
+faire de mal! Quel mal? Elle ne comprenait pas et n'essayait pas de
+comprendre, engourdie dans un chagrin cruel de le voir souffrir, et
+ce chagrin etait presque du bonheur. Tout a coup, elle vit des larmes
+dans ses yeux et fut tellement emue, qu'elle fit: "Oh!" prete a
+l'embrasser comme on embrasse les enfants qui pleurent. Il repetait
+d'une voix tres douce: "Tenez, tenez, je souffre trop", et tout a
+coup, gagnee par cette douleur, par la contagion des larmes, elle
+sanglota, les nerfs affoles, les bras fremissants, prets a s'ouvrir.
+
+Quand elle se sentit tout a coup enlacee par lui et baisee
+passionnement sur les levres, elle voulut crier, lutter, le repousser,
+mais elle se jugea perdue tout de suite, car elle consentait en
+resistant, elle se donnait en se debattant, elle l'etreignait en
+criant: "Non, non, je ne veux pas."
+
+Elle demeura ensuite bouleversee, la figure sous ses mains, puis tout
+a coup, elle se leva, ramassa son chapeau tombe sur le tapis, le posa
+sur sa tete et se sauva, malgre les supplications d'Olivier qui la
+retenait par sa robe.
+
+Des qu'elle fut dans la rue, elle eut envie de s'asseoir au bord du
+trottoir, tant elle se sentait ecrasee, les jambes rompues. Un
+fiacre passait, elle l'appela et dit au cocher: "Allez doucement,
+promenez-moi ou vous voudrez." Elle se jeta dans la voiture, referma
+la portiere, se blottit au fond, se sentant seule derriere les glaces
+relevees, seule pour songer.
+
+Pendant quelques minutes, elle n'eut dans la tete que le bruit des
+roues et les secousses des cahots. Elle regardait les maisons, les
+gens a pied, les autres en fiacre, les omnibus, avec des yeux vides
+qui ne voyaient rien; elle ne pensait a rien non plus, comme si elle
+se fut donne du temps, accorde un repit avant d'oser reflechir a ce
+qui s'etait passe.
+
+Puis, comme elle avait l'esprit prompt et nullement lache, elle se
+dit: "Voila, je suis une femme perdue." Et pendant quelques minutes
+encore, elle demeura sous l'emotion, sous la certitude du malheur
+irreparable, epouvantee comme un homme tombe d'un toit et qui ne remue
+point encore, devinant qu'il a les jambes brisees et ne le voulant
+point constater.
+
+Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont
+elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette catastrophe,
+restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, apres
+cette chute dont son ame etait accablee, et ne semblait point prendre
+part a l'effarement de son esprit.
+
+Elle repeta, a voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre:
+"Voila, je suis une femme perdue." Aucun echo de souffrance ne
+repondit dans sa chair a cette plainte de sa conscience.
+
+Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre,
+remettant a tout a l'heure les raisonnements qu'elle aurait a faire
+sur cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait
+peur de penser, voila tout, peur de savoir, de comprendre et de
+reflechir; mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'etre
+obscur et impenetrable que cree en nous la lutte incessante de nos
+penchants et de nos volontes, une invraisemblable quietude.
+
+Apres une demi-heure, peut-etre, de cet etrange repos, comprenant
+enfin que le desespoir appele ne viendrait pas, elle secoua cette
+torpeur et murmura: "C'est drole, je n'ai presque pas de chagrin."
+
+Alors elle commenca a se faire des reproches. Une colere s'elevait en
+elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas
+prevu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet
+homme lui plaisait assez pour la rendre lache? et que dans les coeurs
+les plus droits le desir souffle parfois comme un coup de vent qui
+emporte la volonte.
+
+Mais quand elle se fut durement reprimandee et meprisee, elle se
+demanda avec terreur ce qui allait arriver.
+
+Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus
+jamais revoir.
+
+A peine eut-elle pris cette resolution que mille raisons vinrent
+aussitot la combattre.
+
+Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle a son mari?
+La verite soupconnee ne serait-elle pas chuchotee, puis repandue
+partout?
+
+Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis-a-vis
+d'Olivier Bertin lui-meme l'hypocrite comedie de l'indifference et
+de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait efface cette minute de sa
+memoire et de sa vie?
+
+Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paraitre ne se rappeler
+rien, de regarder avec un etonnement indigne en lui disant: "Que me
+voulez-vous?" l'homme dont vraiment elle avait partage la rapide et
+brutale emotion?
+
+Elle reflechit longtemps et s'y decida neanmoins, aucune autre
+solution ne lui paraissant possible.
+
+Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait
+comprendre aussitot ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui.
+Il fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne put lui
+rappeler cette honte.
+
+Apres avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait
+assurement son parti, en homme loyal et bien eleve, et demeurerait
+dans l'avenir ce qu'il avait ete jusque-la.
+
+Des que cette nouvelle resolution fut arretee, elle donna au cocher
+son adresse, et rentra chez elle, en proie a un abattement profond,
+a un desir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier.
+S'etant enfermee dans sa chambre, elle demeura jusqu'au diner etendue
+sur sa chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son ame de
+cette pensee pleine de dangers.
+
+Elle descendit a l'heure precise, etonnee d'etre si calme et
+d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans
+ses bras leur fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans
+qu'aucune angoisse l'agitat.
+
+M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle repondit avec
+indifference, qu'elle avait pose comme tous les jours.
+
+--Et le portrait, est-il beau? dit-il.
+
+--Il vient fort bien.
+
+A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en
+mangeant, de la seance de la Chambre et de la discussion du projet de
+loi sur la falsification des denrees.
+
+Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui
+fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur qui
+s'interessait a ces choses; mais elle souriait en l'ecoutant, et
+repondait aimablement, plus gracieuse meme que de coutume, plus
+complaisante pour ces banalites. Elle pensait en le regardant: "Je
+l'ai trompe. C'est mon mari, et je l'ai trompe. Est-ce bizarre? Rien
+ne peut plus empecher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai ferme
+les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques
+secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une
+honnete femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on
+ne peut supprimer, ont amene pour moi ce petit fait irreparable, si
+grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je
+n'eprouve point de desespoir. Si on me l'eut dit hier, je ne l'aurais
+pas cru. Si on me l'eut affirme, j'aurais aussitot songe aux affreux
+remords dont je devrais etre aujourd'hui dechiree. Et je n'en ai pas,
+presque pas."
+
+M. de Guilleroy sortit apres diner, comme il faisait presque tous les
+jours.
+
+Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en
+l'embrassant; elle pleura des larmes sinceres, larmes de la
+conscience, non point larmes du coeur.
+
+Mais elle ne dormit guere.
+
+Dans les tenebres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des
+dangers que pouvait lui creer l'attitude du peintre; et la peur lui
+vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire,
+en le regardant en face.
+
+Levee tot, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinee,
+s'efforcant de prevoir ce qu'elle avait a craindre, ce qu'elle aurait
+a repondre, d'etre prete pour toutes les surprises.
+
+Elle partit de bonne heure, afin de reflechir encore en marchant.
+
+Il ne l'attendait guere et se demandait, depuis la veille, ce qu'il
+devait faire vis-a-vis d'elle.
+
+Apres son depart, apres cette fuite, a laquelle il n'avait pas ose
+s'opposer, il etait demeure seul, ecoutant encore, bien qu'elle fut
+loin deja, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant,
+poussee par une main eperdue.
+
+Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il
+l'avait prise, elle! Cela s'etait passe entre eux! Etait-ce possible?
+Apres la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux
+gouter, il s'assit, se coucha presque sur le divan ou il l'avait
+possedee.
+
+Il y resta longtemps, plein de cette pensee qu'elle etait sa
+maitresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant desiree
+et lui, s'etait noue en quelques moments le lien mysterieux qui
+attache secretement deux etres l'un a l'autre. Il gardait en toute sa
+chair encore fremissante le souvenir aigu de l'instant rapide ou leurs
+levres s'etaient rencontrees, ou leurs corps s'etaient unis et meles
+pour tressaillir ensemble du grand frisson de la vie.
+
+Il ne sortit point ce soir-la, pour se repaitre de cette pensee; il se
+coucha tot, tout vibrant de bonheur.
+
+A peine eveille, le lendemain, il se posa cette question: "Que dois-je
+faire?" A une cocotte, a une actrice, il eut envoye des fleurs ou
+meme un bijou; mais il demeurait torture de perplexite devant cette
+situation nouvelle.
+
+Assurement, il fallait ecrire. Quoi? ... Il griffonna, ratura,
+dechira, recommenca vingt lettres, qui toutes lui semblaient
+blessantes, odieuses, ridicules.
+
+Il aurait voulu exprimer en termes delicats et charmeurs la
+reconnaissance de son ame, ses elans de tendresse folle, ses offres
+de devouement sans fin; mais il ne decouvrait, pour dire ces choses
+passionnees et pleines de nuances, que des phrases connues, des
+expressions banales, grossieres ou pueriles.
+
+Il renonca donc a l'idee d'ecrire, et se decida a l'aller voir, des
+que l'heure de la seance serait passee, car il pensait bien qu'elle ne
+viendrait pas.
+
+S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les
+levres chatouillees de l'envie de se poser sur la peinture ou quelque
+chose d'elle etait fixe; et de moment en moment, il regardait dans la
+rue par la fenetre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient un
+battement de coeur. Vingt fois il crut la reconnaitre, puis, quand la
+femme apercue etait passee, il s'asseyait un moment, accable comme
+apres une deception.
+
+Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut, et bouleverse
+par une emotion violente, s'assit pour l'attendre.
+
+Quand elle entra, il se precipita sur les genoux et voulut lui prendre
+les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait a
+ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux leves vers elle, elle lui dit
+avec hauteur:
+
+--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude?
+
+Il balbutia:
+
+--Oh! Madame, je vous supplie ...
+
+Elle l'interrompit durement.
+
+--Relevez-vous, vous etes ridicule.
+
+Il se releva, effare, murmurant:
+
+--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime! ...
+
+Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volonte,
+et regla la situation.
+
+--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de
+votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si
+vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma presence ici, vous
+ne me reverrez plus.
+
+Il la regardait, affole par cette durete qu'il n'avait point prevue;
+puis il comprit et murmura:
+
+--J'obeirai, Madame.
+
+Elle repondit:
+
+--Tres bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous
+etes long a finir ce portrait.
+
+Il prit donc sa palette et se mit a peindre; mais sa main tremblait,
+ses yeux troubles regardaient sans voir; il avait envie de pleurer,
+tant il se sentait le coeur meurtri.
+
+Il essaya de lui parler; elle repondit a peine. Comme il tentait de
+lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arreta d'un ton si
+cassant qu'il eut tout a coup une de ces fureurs d'amoureux qui
+changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son ame et dans
+son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de suite, sans
+transition, il la detesta. Oui, oui, c'etait bien cela, la femme!
+Elle etait pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? Elle etait
+fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attire,
+seduit par des ruses de fille, cherchant a l'affoler sans rien donner
+ensuite, le provoquant pour se refuser, employant pour lui toutes les
+manoeuvres des laches coquettes qui semblent toujours pretes a se
+devetir, tant que l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des rues
+n'est pas haletant de desir.
+
+Tant pis pour elle, apres tout; il l'avait eue, il l'avait prise.
+Elle pouvait eponger son corps et lui repondre insolemment, elle
+n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait
+une belle folie en s'embarrassant d'une maitresse pareille qui aurait
+mange sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme.
+
+Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modeles;
+mais comme il sentait son enervement grandir et qu'il redoutait de
+faire quelque sottise, il abregea la seance, sous pretexte d'un
+rendez-vous. Quand ils se saluerent en se separant, ils se croyaient
+assurement plus loin l'un de l'autre que le jour ou ils s'etaient
+rencontres chez la duchesse de Mortemain.
+
+Des qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il
+sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouate de brume, jetait sur
+la ville une lumiere pale, un peu fausse et triste.
+
+Lorsqu'il eut marche quelque temps, d'un pas rapide et irrite, en
+heurtant les passants, pour ne point devier de la ligne droite, sa
+grande fureur contre elle s'emietta en desolations et en regrets.
+Apres qu'il se fut repete tous les reproches qu'il lui faisait, il se
+souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle etait jolie
+et seduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait
+toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique,
+poetique et passionnee, dont le reve plane sur nos coeurs. N'avait-il
+pas failli trouver, cela? N'etait-ce pas elle qui lui aurait donne
+ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se
+realise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou
+n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette
+chasse aux deceptions?
+
+Il n'en voulait plus a la jeune femme, mais a la vie elle-meme.
+Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu a elle?
+Que pouvait-il lui reprocher, apres tout?--d'avoir ete aimable, bonne
+et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de
+s'etre conduit comme un malfaiteur!
+
+Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon,
+se devouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait
+tenter pour qu'elle comprit combien il serait, jusqu'a la mort, docile
+desormais a toutes ses volontes.
+
+Or, le lendemain, elle arriva accompagnee de sa fille, avec un sourire
+si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans
+ces pauvres yeux bleus, jusque-la si gais, toute la peine, tout le
+remords, toute la desolation de ce coeur de femme. Il fut remue de
+pitie, et pour qu'elle oubliat, il eut pour elle, avec une delicate
+reserve, les plus fines prevenances. Elle y repondit avec douceur,
+avec bonte, avec l'attitude lasse et brisee d'une femme qui souffre.
+
+Et lui, en la regardant, repris d'une folle idee de l'aimer et d'etre
+aime, il se demandait comment elle n'etait pas plus fachee, comment
+elle pouvait revenir encore, l'ecouter et lui repondre, avec ce
+souvenir entre eux.
+
+Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter
+en face de lui la pensee unique qui ne devait pas la quitter,
+c'est qu'alors cette pensee ne lui etait pas devenue odieusement
+intolerable. Quand une femme hait l'homme qui l'a violee, elle ne peut
+plus se trouver devant lui sans que cette haine eclate. Mais cet homme
+ne peut non plus lui demeurer indifferent. Il faut qu'elle le deteste
+ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas
+loin d'aimer.
+
+Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments
+precis, clairs et surs; il se sentait lucide, fort, maitre a present
+des evenements.
+
+Il n'avait qu'a etre prudent, qu'a etre patient, qu'a etre devoue, et
+il la reprendrait un jour ou l'autre.
+
+Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquerir, il eut des ruses
+a son tour, des tendresses dissimulees sous d'apparents remords, des
+attentions hesitantes et des attitudes indifferentes. Tranquille dans
+la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tot,
+un peu plus tard. Il eprouvait meme un plaisir bizarre et raffine a ne
+se point presser, a la guetter, a se dire: "Elle a peur" en la voyant
+venir toujours avec son enfant.
+
+Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement,
+et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'etrange, de
+contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une
+ame qui lutte, d'une volonte qui defaille et qui semble dire: "Mais,
+force-moi donc!"
+
+Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassuree par sa reserve.
+Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses
+projets, de son art, comme a un frere.
+
+Seduite par cet abandon, elle prit avec joie ce role de conseillere,
+flattee qu'il la distinguat ainsi des autres femmes et convaincue
+que son talent gagnerait de la delicatesse a cette intimite
+intellectuelle. Mais a force de la consulter et de lui montrer de
+la deference, il la fit passer, naturellement, des fonctions de
+conseillere au sacerdoce d'inspiratrice. Elle trouva charmant
+d'etendre ainsi son influence sur le grand homme, et consentit a peu
+pres a ce qu'il l'aimat en artiste, puisqu'elle inspirait ses oeuvres.
+
+Ce fut un soir, apres une longue causerie sur les maitresses des
+peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y
+resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.
+
+Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une
+decheance, et pour repondre aux reproches de sa raison, elle crut a
+une fatalite.
+
+Entrainee vers lui par son coeur qui etait vierge, et par son ame qui
+etait vide, la chair conquise par la lente domination des caresses,
+elle s'attacha peu a peu, comme s'attache les femmes tendres, qui
+aiment pour la premiere fois.
+
+Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et poetique. Il lui
+semblait parfois qu'il s'etait envole, un jour, les mains tendues, et
+qu'il avait pu etreindre a pleins bras le reve aile et magnifique qui
+plane toujours sur nos esperances.
+
+Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes,
+qu'il eut peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi
+d'inexprimable que presque jamais un peintre ne devoile, ce reflet, ce
+mystere, cette physionomie de l'ame qui passe, insaisissable, sur les
+visages.
+
+Puis des mois s'ecoulerent et puis des annees qui desserrerent a peine
+le lien qui unissait l'un a l'autre la comtesse de Guilleroy et le
+peintre Olivier Bertin. Ce n'etait plus chez lui l'exaltation des
+premiers temps, mais une affection calmee, profonde, une sorte
+d'amitie amoureuse dont il avait pris l'habitude.
+
+Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionne,
+l'attachement obstine de certaines femmes qui se donnent a un homme
+pour tout a fait et pour toujours. Honnetes et droites dans l'adultere
+comme elles auraient pu l'etre dans le mariage, elles se vouent a une
+tendresse unique dont rien ne les detournera. Non seulement elles
+aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement
+sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pensee, que
+rien d'etranger n'y peut plus entrer. Elles ont lie leur vie avec
+resolution, comme on se lie les mains, avant de sauter a l'eau du haut
+d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir.
+
+Mais a partir du moment ou la comtesse se fut donnee ainsi, elle se
+sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien
+ne le tenait que sa volonte d'homme, son caprice, son gout passager
+pour une femme rencontree un jour comme il en avait deja rencontre
+tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile a tenter, lui qui
+vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les
+hommes! Il etait beau garcon, celebre, recherche, ayant a la portee de
+ses desirs vite eveilles toutes les femmes du monde dont la pudeur est
+si fragile, et toutes les femmes d'alcove ou de theatre prodigues de
+leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, apres
+souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder.
+
+Elle vecut donc dans la terreur de le perdre, epiant ses allures,
+ses attitudes, bouleversee par un mot, pleine d'angoisse des qu'il
+admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la
+grace d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait
+trembler, et tout ce qu'elle en savait l'epouvantait. A chacune de
+leurs rencontres, elle devenait ingenieuse a l'interroger, sans qu'il
+s'en apercut, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il
+avait vus, sur les maisons ou il avait dine, sur les impressions les
+plus legeres de son esprit. Des qu'elle croyait deviner l'influence
+possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce,
+avec d'innombrables ressources.
+
+Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines
+profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans
+l'existence de tout artiste en vue.
+
+Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant meme d'etre
+prevenue de l'eveil d'un desir nouveau chez Olivier, par l'air de
+fete que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une
+fantaisie galante.
+
+Alors elle commencait a souffrir; elle ne dormait plus que des
+sommeils troubles par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle
+arrivait chez lui sans l'avoir prevenu, lui jetait des questions qui
+semblaient naives, tatait son coeur, ecoutait sa pensee, comme on
+tate, comme on ecoute, pour connaitre le mal cache dans un etre.
+
+Et elle pleurait sitot qu'elle etait seule, sure qu'on allait le lui
+prendre cette fois, lui voler cet amour a qui elle tenait si fort
+parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonte, toute sa force
+d'affection, toutes ses esperances et tous ses reves.
+
+Aussi, quand elle le sentait revenir a elle, apres ces rapides
+eloignements, elle eprouvait a le reprendre, a le reposseder comme une
+chose perdue et retrouvee, un bonheur muet et profond qui parfois,
+quand elle passait devant une eglise, la jetait dedans pour remercier
+Dieu.
+
+La preoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et
+de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entiere un combat
+ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutte pour lui, devant lui,
+sans cesse, par la grace, par la beaute, par l'elegance. Elle voulait
+que partout ou il entendrait parler d'elle, on vantat son charme, son
+gout, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour
+lui et les seduire afin qu'il fut fier et jaloux d'elle. Et chaque
+fois qu'elle le devina jaloux, apres l'avoir fait un peu souffrir
+elle lui menageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa
+vanite.
+
+Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde,
+une femme dont la seduction physique serait plus puissante, etant
+nouvelle, elle eut recours a d'autres moyens: elle le flatta et le
+gata.
+
+D'une facon discrete et continue, elle fit couler l'eloge sur lui;
+elle le berca d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que,
+partout ailleurs, il trouvat l'amitie et meme la tendresse un peu
+froides et incompletes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il
+finit par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle.
+
+Elle fit de sa maison, de ses deux salons ou il entrait si souvent,
+un endroit ou son orgueil d'artiste etait attire autant que son coeur
+d'homme, l'endroit de Paris ou il aimait le mieux venir parce que
+toutes ses convoitises y etaient en meme temps satisfaites.
+
+Non seulement, elle apprit a decouvrir tous ses gouts, afin de lui
+donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-etre que
+rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naitre de nouveaux, lui
+creer des gourmandises de toute sorte, materielles ou sentimentales,
+des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie!
+Elle s'efforca de seduire ses yeux par des elegances, son odorat par
+des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des
+nourritures.
+
+Mais lorsqu'elle eut mis en son ame et en sa chair de celibataire
+egoiste et fete une multitude de petits besoins tyranniques,
+lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maitresse n'aurait comme elle
+le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par
+toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout a coup, en
+le voyant se degouter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de
+vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les reserves
+imposees par la societe, chercher au Cercle, chercher partout les
+moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeat au
+mariage.
+
+En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquietudes,
+qu'elle desirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette
+angoisse-la, et se reposer dans une affection refroidie et calme.
+
+Les annees passerent, cependant, sans les desunir. La chaine attachee
+par elle etait solide, et elle en refaisait les anneaux a mesure
+qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur
+du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de
+voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'evenement inconnu,
+dont la menace est suspendue sur nous.
+
+Le comte, sans soupcons et sans jalousie, trouvait naturelle cette
+intimite de sa femme et d'un artiste fameux qui etait recu partout
+avec de grands egards. A force de se voir, les deux hommes, habitues
+l'un a l'autre, avaient fini par s'aimer.
+
+
+II
+
+Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, ou il devait
+diner pour feter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva
+encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait
+d'arriver.
+
+C'etait un vieil homme d'esprit, qui aurait pu devenir peut-etre un
+homme de valeur, et qui ne se consolait point de ce qu'il n'avait pas
+ete.
+
+Ancien conservateur des musees imperiaux, il avait trouve moyen de se
+faire renommer inspecteur des Beaux-Arts sous la Republique, ce qui
+ne l'empechait pas d'etre, avant tout, l'ami des Princes, de tous les
+Princes, des Princesses et des Duchesses de l'aristocratie europeenne,
+et le protecteur jure des artistes de toute sorte. Doue d'une
+intelligence alerte, capable de tout entrevoir, d'une grande facilite
+de parole qui lui permettait de dire avec agrement les choses les plus
+ordinaires, d'une souplesse de pensee qui le mettait a l'aise dans
+tous les milieux, et d'un flair subtil de diplomate qui lui faisait
+juger les hommes a premiere vue, il promenait, de salon en salon,
+le long des jours et des soirs, son activite eclairee, inutile et
+bavarde.
+
+Apte a tout faire, semblait-il, il parlait de tout avec un semblant
+de competence attachant et une clarte de vulgarisateur qui le faisait
+fort apprecier des femmes du monde, a qui il rendait les services d'un
+bazar roulant d'erudition. Il savait, en effet, beaucoup de choses,
+sans avoir jamais lu que les livres indispensables; mais il etait
+au mieux avec les cinq Academies, avec tous les savants, tous les
+ecrivains, tous les erudits specialistes, qu'il ecoutait avec
+discernement. Il savait oublier aussitot les explications trop
+techniques ou inutiles a ses relations, retenait fort bien les autres,
+et pretait a ces connaissances ainsi glanees un tour aise, clair et
+bon enfant, qui les rendait faciles a comprendre comme des fabliaux
+scientifiques. Il donnait l'impression d'un entrepot d'idees, d'un de
+ces vastes magasins ou on ne rencontre jamais les objets rares, mais
+ou tous les autres sont a foison, a bon marche, de toute nature, de
+toute origine, depuis les ustensiles de menage jusqu'aux vulgaires
+instruments de physique amusante ou de chirurgie domestique.
+
+Les peintres, avec qui ses fonctions le laissaient en rapport
+constant, le blaguaient et le redoutaient. Il leur rendait,
+d'ailleurs, des services, leur faisait vendre des tableaux, les
+mettait en relations avec le monde, aimait les presenter, les
+proteger, les lancer, semblait se vouer a une oeuvre mysterieuse
+de fusion entre les mondains et les artistes, se faisait gloire de
+connaitre intimement ceux-ci, et d'entrer familierement chez ceux-la,
+de dejeuner avec le prince de Galles, de passage a Paris, et de diner,
+le soir meme, avec Paul Adelmans, Olivier Bertin et Amaury Maldant.
+
+Bertin, qui l'aimait assez, le trouvant drole, disait de lui: "C'est
+l'encyclopedie de Jules Verne, reliee en peau d'ane!"
+
+Les deux hommes se serrerent la main, et se mirent a parler de la
+situation politique, des bruits de guerre que Musadieu jugeait
+alarmants, pour des raisons evidentes qu'il exposait fort bien,
+l'Allemagne ayant tout interet a nous ecraser et a hater ce moment
+attendu depuis dix-huit ans par M. de Bismarck; tandis qu'Olivier
+Bertin prouvait, par des arguments irrefutables, que ces craintes
+etaient chimeriques, l'Allemagne ne pouvant etre assez folle pour
+compromettre sa conquete dans une aventure toujours douteuse, et le
+Chancelier assez imprudent pour risquer, aux derniers jours de sa vie,
+son oeuvre et sa gloire d'un seul coup.
+
+M. de Musadieu, cependant, semblait savoir des choses qu'il ne voulait
+pas dire. Il avait vu d'ailleurs un ministre dans la journee et
+rencontre le grand-duc Wladimir, revenu de Cannes, la veille au soir.
+
+L'artiste resistait et, avec une ironie tranquille, contestait la
+competence des gens les mieux informes. Derriere toutes ces rumeurs,
+on preparait des mouvements de bourse! Seul, M. de Bismarck devait
+avoir la-dessus une opinion arretee, peut-etre.
+
+M. de Guilleroy entra, serra les mains avec empressement, en
+s'excusant, par phrases onctueuses, de les avoir laisses seuls.
+
+--Et vous, mon cher depute, demanda le peintre, que pensez-vous des
+bruits de guerre?
+
+M. de Guilleroy se lanca dans un discours. Il en savait plus que
+personne comme membre de la Chambre, et cependant il n'etait pas du
+meme avis que la plupart de ses collegues. Non, il ne croyait pas a la
+probabilite d'un conflit prochain, a moins qu'il ne fut provoque
+par la turbulence francaise et par les rodomontades des soi-disant
+patriotes de la ligue. Et il fit de M. de Bismarck un portrait a
+grands traits, un portrait a la Saint-Simon. Cet homme-la, on ne
+voulait pas le comprendre, parce qu'on prete toujours aux autres sa
+propre maniere de penser, et qu'on les croit prets a faire ce qu'on
+aurait fait a leur place. M. de Bismarck n'etait pas un diplomate faux
+et menteur, mais un franc, un brutal, qui criait toujours la verite,
+annoncait toujours ses intentions. "Je veux la paix," dit-il. C'etait
+vrai, il voulait la paix, rien que la paix, et tout le prouvait d'une
+facon aveuglante depuis dix-huit ans, tout, jusqu'a ses armements,
+jusqu'a ses alliances, jusqu'a ce faisceau de peuples unis contre
+notre impetuosite. M. de Guilleroy conclut d'un ton profond,
+convaincu: "C'est un grand homme, un tres grand homme qui desire la
+tranquillite, mais qui croit seulement aux menaces et aux moyens
+violents pour l'obtenir. En somme, Messieurs, un grand barbare."
+
+--Qui veut la fin veut les moyens, reprit M. de Musadieu. Je vous
+accorde volontiers qu'il adore la paix si vous me concedez qu'il a
+toujours envie de faire la guerre pour l'obtenir. C'est la d'ailleurs
+une verite indiscutable et phenomenale: on ne fait la guerre en ce
+monde que pour avoir la paix!
+
+Un domestique annoncait:--Madame la duchesse de Mortemain.
+
+Dans les deux battants de la porte ouverte, apparut une grande et
+forte femme, qui entra avec autorite.
+
+Guilleroy, se precipitant, lui baisa les doigts et demanda:
+
+--Comment allez-vous, Duchesse?
+
+Les deux autres hommes la saluerent avec une certaine familiarite
+distinguee, car la duchesse avait des facons d'etre cordiales et
+brusques.
+
+Veuve du general duc de Mortemain, mere d'une fille unique mariee au
+prince de Salia, fille du marquis de Farandal, de grande origine et
+royalement riche, elle recevait dans son hotel de la rue de Varenne
+toutes les notorietes du monde entier, qui se rencontraient et se
+complimentaient chez elle. Aucune Altesse ne traversait Paris sans
+diner a sa table, et aucun homme ne pouvait faire parler de lui sans
+qu'elle eut aussitot le desir de le connaitre. Il fallait qu'elle
+le vit, qu'elle le fit causer, qu'elle le jugeat. Et cela l'amusait
+beaucoup, agitait sa vie, alimentait cette flamme de curiosite
+hautaine et bienveillante qui brulait en elle.
+
+Elle s'etait a peine assise, quand le meme domestique cria:--Monsieur
+le baron et madame la baronne de Corbelle.
+
+Ils etaient jeunes, le baron chauve et gros, la baronne fluette,
+elegante, tres brune.
+
+Ce couple avait une situation speciale dans l'aristocratie francaise,
+due uniquement au choix scrupuleux de ses relations. De petite
+noblesse, sans valeur, sans esprit, mu dans tous ses actes par un
+amour immodere de ce qui est select, comme il faut et distingue, il
+etait parvenu, a force de hanter uniquement les maisons les plus
+princieres, a force de montrer ses sentiments royalistes, pieux,
+corrects au supreme degre, a force de respecter tout ce qui doit etre
+respecte, de mepriser tout ce qui doit etre meprise, de ne jamais se
+tromper sur un point des dogmes mondains, de ne jamais hesiter sur un
+detail d'etiquette, a passer aux yeux de beaucoup pour la fine fleur
+du high-life. Son opinion formait une sorte de code du comme il faut,
+et sa presence dans une maison constituait pour elle un vrai titre
+d'honorabilite.
+
+Les Corbelle etaient parents du comte de Guilleroy.
+
+--Eh bien, dit la duchesse etonnee, et votre femme?
+
+--Un instant, un petit instant, demanda le comte. Il y a une surprise,
+elle va venir.
+
+Quand Mme de Guilleroy, mariee depuis un mois, avait fait son entree
+dans le monde, elle fut presentee a la duchesse de Mortemain, qui tout
+de suite l'aima, l'adopta, la patronna.
+
+Depuis vingt ans, cette amitie ne s'etait point dementie, et quand la
+duchesse disait "ma petite", on entendait encore en sa voix l'emotion
+de cette toquade subite et persistante. C'est chez elle qu'avait eu
+lieu la rencontre du peintre et de la comtesse.
+
+Musadieu s'etait approche, il demanda:
+
+--La duchesse a-t-elle ete voir l'exposition des Intemperants?
+
+--Non, qu'est-ce que c'est?
+
+--Un groupe d'artistes nouveaux, des impressionnistes a l'etat
+d'ivresse. Il y en a deux tres forts.
+
+La grande dame murmura avec dedain:
+
+--Je n'aime pas les plaisanteries de ces messieurs.
+
+Autoritaire, brusque, n'admettant guere d'autre opinion que la sienne,
+fondant la sienne uniquement sur la conscience de sa situation
+sociale, considerant, sans bien s'en rendre compte, les artistes
+et les savants comme des mercenaires intelligents charges par Dieu
+d'amuser les gens du monde ou de leur rendre des services, elle ne
+donnait d'autre base a ses jugements que le degre d'etonnement et de
+plaisir irraisonne que lui procurait la vue d'une chose, la lecture
+d'un livre ou le recit d'une decouverte.
+
+Grande, forte, lourde, rouge, parlant haut, elle passait pour avoir
+grand air parce que rien ne la troublait, qu'elle osait tout dire et
+protegeait le monde entier, les princes detrones par ses receptions en
+leur honneur, et meme le Tout-Puissant, par ses largesses au clerge et
+ses dons aux eglises.
+
+Musadieu reprit:
+
+--La duchesse sait-elle qu'on croit avoir arrete l'assassin de Marie
+Lambourg?
+
+Son interet s'eveilla brusquement, et elle repondit:
+
+--Non, racontez-moi ca?
+
+Et il narra les details. Haut, tres maigre, portant un gilet blanc, de
+petits diamants comme boutons de chemise, il parlait sans gestes, avec
+un air correct qui lui permettait de dire les choses tres osees dont
+il avait la specialite. Fort myope, il semblait, malgre son pince-nez,
+ne jamais voir personne, et quand il s'asseyait on eut dit que toute
+l'ossature de son corps se courbait suivant la forme du fauteuil.
+Son torse plie devenait tout petit, s'affaissait comme si la colonne
+vertebrale eut ete en caoutchouc; ses jambes croisees l'une sur
+l'autre semblaient deux rubans enroules, et ses longs bras retenus
+par ceux du siege, laissaient pendre des mains pales, aux doigts
+interminables. Ses cheveux et sa moustache teints artistement,
+avec des meches blanches habilement oubliees, etaient un sujet de
+plaisanterie frequent.
+
+Comme il expliquait a la duchesse que les bijoux de la fille publique
+assassinee avaient ete donnes en cadeau par le meurtrier presume a une
+autre creature de moeurs legeres, la porte du grand salon s'ouvrit de
+nouveau, toute grande, et deux femmes en toilette de dentelle blanche,
+blondes, dans une creme de malines, se ressemblant comme deux soeurs
+d'age tres different, l'une un peu trop mure, l'autre un peu
+trop jeune, l'une un peu trop forte, l'autre un peu trop mince,
+s'avancerent en se tenant par la taille et en souriant.
+
+On cria, on applaudit. Personne, sauf Olivier Bertin, ne savait le
+retour d'Annette de Guilleroy, et l'apparition de la jeune fille a
+cote de sa mere qui, d'un peu loin, semblait presque aussi fraiche et
+meme plus belle, car, fleur trop ouverte, elle n'avait pas fini d'etre
+eclatante, tandis que l'enfant, a peine epanouie, commencait seulement
+a etre jolie, les fit trouver charmantes toutes les deux.
+
+La duchesse ravie, battant des mains, s'exclamait:
+
+--Dieu! qu'elles sont ravissantes et amusantes l'une a cote de
+l'autre! Regardez donc, Monsieur de Musadieu, comme elles se
+ressemblent!
+
+On comparait; deux opinions se formerent aussitot. D'apres Musadieu,
+les Corbelle et le comte de Guilleroy, la comtesse et sa fille ne se
+ressemblaient que par le teint, les cheveux, et surtout les yeux, qui
+etaient tout a fait les memes, egalement tachetes de points noirs,
+pareils a des minuscules gouttes d'encre tombees sur l'iris bleu. Mais
+d'ici peu, quand la jeune fille serait devenue une femme, elles ne se
+ressembleraient presque plus.
+
+D'apres la duchesse, au contraire, et d'apres Olivier Bertin, elles
+etaient en tout semblables, et seule la difference d'age les faisait
+paraitre differentes.
+
+Le peintre disait:
+
+--Est-elle changee, depuis trois ans? Je ne l'aurais pas reconnue, je
+ne vais plus oser la tutoyer.
+
+La comtesse se mit a rire.
+
+--Ah! par exemple! Je voudrais bien vous voir dire "vous" a Annette.
+
+La jeune fille, dont la future cranerie apparaissait sous des airs
+timidement espiegles, reprit:
+
+--C'est moi qui n'oserai plus dire "tu" a M. Bertin.
+
+Sa mere sourit.
+
+--Garde cette mauvaise habitude, je te la permets. Vous referez vite
+connaissance.
+
+Mais Annette remuait la tete.
+
+--Non, non. Ca me generait.
+
+La duchesse, l'ayant embrassee, l'examinait en connaisseuse
+interessee.
+
+--Voyons, petite, regarde-moi bien en face. Oui, tu as tout a fait le
+meme regard que ta mere; tu seras pas mal dans quelque temps, quand tu
+auras pris du brillant. Il faut engraisser, pas beaucoup, mais un peu;
+tu es maigrichonne.
+
+La comtesse s'ecria:
+
+--Oh! ne lui dites pas cela.
+
+--Et pourquoi?
+
+--C'est si agreable d'etre mince! Moi je vais me faire maigrir.
+
+Mais Mme de Mortemain se facha, oubliant, dans la vivacite de sa
+colere, la presence d'une fillette.
+
+--Ah toujours! vous en etes toujours a la mode des os, parce qu'on les
+habille mieux que la chair. Moi je suis de la generation des femmes
+grasses! Aujourd'hui c'est la generation des femmes maigres! Ca me
+fait penser aux vaches d'Egypte. Je ne comprends pas les hommes, par
+exemple, qui ont l'air d'admirer vos carcasses. De notre temps, ils
+demandaient mieux.
+
+Elle se tut au milieu des sourires, puis reprit:
+
+--Regarde ta maman, petite, elle est tres bien, juste a point,
+imite-la.
+
+On passait dans la salle a manger. Lorsqu'on fut assis, Musadieu
+reprit la discussion.
+
+--Moi, je dis que les hommes doivent etre maigres, parce qu'ils sont
+faits pour des exercices qui reclament de l'adresse et de l'agilite,
+incompatibles avec le ventre. Le cas des femmes est un peu different.
+Est-ce pas votre avis, Corbelle?
+
+Corbelle fut perplexe, la duchesse etant forte, et sa propre femme
+plus que mince! Mais la baronne vint au secours de son mari, et
+resolument se prononca pour la sveltesse. L'annee d'avant, elle avait
+du lutter contre un commencement d'embonpoint, qu'elle domina tres
+vite.
+
+Mme de Guilleroy demanda:
+
+--Dites comment vous avez fait?
+
+Et la baronne expliqua la methode employee par toutes les femmes
+elegantes du jour. On ne buvait pas en mangeant. Une heure apres
+le repas seulement, on se permettait une tasse de the, tres chaud,
+brulant. Cela reussissait a tout le monde. Elle cita des exemples
+etonnants de grosses femmes devenues, en trois mois, plus fines que
+des lames de couteau. La duchesse exasperee s'ecria:
+
+--Dieu! que c'est bete de se torturer ainsi! Vous n'aimez rien, mais
+rien, pas meme le champagne. Voyons, Bertin, vous qui etes artiste,
+qu'en pensez-vous?
+
+--Mon Dieu, Madame, je suis peintre, je drape, ca m'est egal! Si
+j'etais sculpteur, je me plaindrais.
+
+--Mais vous etes homme, que preferez-vous?
+
+--Moi? ... une ... elegance un peu nourrie, ce que ma cuisiniere
+appelle un bon petit poulet de grain. Il n'est pas gras, il est plein
+et fin.
+
+La comparaison fit rire; mais la comtesse incredule regardait sa fille
+et murmurait:
+
+--Non, c'est tres gentil d'etre maigre, les femmes qui restent maigres
+ne vieillissent pas.
+
+Ce point-la fut encore discute et partagea la societe. Tout le monde,
+cependant, se trouva a peu pres d'accord sur ceci: qu'une personne
+tres grasse ne devait pas maigrir trop vite.
+
+Cette observation donna lieu a une revue des femmes connues dans le
+monde et a de nouvelles contestations sur leur grace, leur chic
+et leur beaute. Musadieu jugeait la blonde marquise de Lochrist
+incomparablement charmante, tandis que Bertin estimait sans rivale Mme
+Mandeliere, brune, avec son front bas, ses yeux sombres et sa bouche
+un peu grande, ou ses dents semblaient luire.
+
+Il etait assis a cote de la jeune fille, et, tout a coup, se tournant
+vers elle:
+
+--Ecoute bien, Nanette. Tout ce que nous disons la, tu l'entendras
+repeter au moins une fois par semaine, jusqu'a ce que tu sois vieille.
+En huit jours tu sauras par coeur tout ce qu'on pense dans le monde,
+sur la politique, les femmes, les pieces de theatre et le reste. Il
+n'y aura qu'a changer les noms des gens ou les titres des oeuvres de
+temps en temps. Quand tu nous auras tous entendus exposer et defendre
+notre opinion, tu choisiras paisiblement la tienne parmi celles qu'on
+doit avoir, et puis tu n'auras plus besoin de penser a rien, jamais;
+tu n'auras qu'a te reposer.
+
+La petite, sans repondre, leva sur lui un oeil malin, ou vivait une
+intelligence jeune, alerte, tenue en laisse et prete a partir.
+
+Mais la duchesse et Musadieu, qui jouaient aux idees comme on joue a
+la balle, sans s'apercevoir qu'ils se renvoyaient toujours les memes,
+protesterent au nom de la pensee et de l'activite humaines.
+
+Alors Bertin s'efforca de demontrer combien l'intelligence des gens du
+monde, meme les plus instruits, est sans valeur, sans nourriture et
+sans portee, combien leurs croyances sont pauvrement fondees, leur
+attention aux choses de l'esprit faible et indifferente, leurs gouts
+sautillants et douteux.
+
+Saisi par un de ces acces d'indignation a moitie vrais, a moitie
+factices, que provoque d'abord, le desir d'etre eloquent, et
+qu'echauffe tout a coup un jugement clair, ordinairement obscurci
+par la bienveillance, il montra comment les gens qui ont pour unique
+occupation dans la vie de faire des visites et de diner en ville, se
+trouvent devenir, par une irresistible fatalite, des etres legers et
+gentils, mais banals, qu'agitent vaguement des soucis, des croyances
+et des appetits superficiels.
+
+Il montra que rien chez eux n'est profond, ardent, sincere, que leur
+culture intellectuelle etant nulle, et leur erudition un simple
+vernis, ils demeurent, en somme, des mannequins qui donnent l'illusion
+et font les gestes d'etres d'elite qu'ils ne sont pas. Il prouva
+que les freles racines de leurs instincts ayant pousse dans
+les conventions, et non dans les realites, ils n'aiment rien
+veritablement, que le luxe meme de leur existence est une satisfaction
+de vanite et non l'apaisement d'un besoin raffine de leur corps, car
+on mange mal chez eux, on y boit de mauvais vins, payes fort cher.
+
+--Ils vivent, disait-il, a cote de tout, sans rien voir et rien
+penetrer; a cote de la science qu'ils ignorent; a cote de la nature
+qu'ils ne savent pas regarder; a cote du bonheur, car ils sont
+impuissants a jouir ardemment de rien; a cote de la beaute du monde ou
+de la beaute de l'art, dont ils parlent sans l'avoir decouverte, et
+meme sans y croire, car ils ignorent l'ivresse de gouter aux joies de
+la vie et de l'intelligence. Ils sont incapables de s'attacher a une
+chose jusqu'a l'aimer uniquement, de s'interesser a rien jusqu'a etre
+illumines par le bonheur de comprendre.
+
+Le baron de Corbelle crut devoir prendre la defense de la bonne
+compagnie.
+
+Il le fit avec des arguments inconsistants et irrefutables, de ces
+arguments qui fondent devant la raison comme la neige au feu, et qu'on
+ne peut saisir, des arguments absurdes et triomphants de cure de
+campagne qui demontre Dieu. Il compara, pour finir, les gens du monde
+aux chevaux de course qui ne servent a rien, a vrai dire, mais qui
+sont la gloire de la race chevaline.
+
+Bertin, gene devant cet adversaire, gardait maintenant un silence
+dedaigneux et poli. Mais, soudain, la betise du baron l'irrita, et
+interrompant adroitement son discours, il raconta, du lever jusqu'au
+coucher, sans rien omettre, la vie d'un homme bien eleve.
+
+Tous les details finement saisis dessinaient une silhouette
+irresistiblement comique. On voyait le monsieur habille par son valet
+de chambre, exprimant d'abord au coiffeur qui le venait raser
+quelques idees generales, puis, au moment de la promenade matinale,
+interrogeant les palefreniers sur la sante des chevaux, puis trottant
+par les allees du bois, avec l'unique souci de saluer et d'etre salue,
+puis dejeunant en face de sa femme, sortie en coupe de son cote, et ne
+lui parlant que pour enumerer le nom des personnes apercues le
+matin, puis allant jusqu'au soir, de salon en salon, se retremper
+l'intelligence dans le commerce de ses semblables, et dinant chez un
+prince ou etait discutee l'attitude de l'Europe, pour finir ensuite la
+soiree au foyer de la danse, a l'Opera, ou ses timides pretentions de
+viveur etaient satisfaites innocemment par l'apparence d'un mauvais
+lieu.
+
+Le portrait etait si juste, sans que l'ironie en fut blessante pour
+personne, qu'un rire courait autour de la table.
+
+La duchesse, secouee par une gaite retenue de grosse personne, avait
+dans la poitrine de petites secousses discretes. Elle dit enfin:
+
+--Non, vraiment, c'est trop drole, vous me ferez mourir de rire.
+
+Bertin, tres excite, riposta:
+
+--Oh! Madame, dans le monde on ne meurt pas de rire. C'est a peine si
+on rit. On a la complaisance, par bon gout, d'avoir l'air de s'amuser
+et de faire semblant de rire. On imite assez bien la grimace, on ne
+fait jamais la chose. Allez dans les theatres populaires, vous verrez
+rire. Allez chez les bourgeois qui s'amusent, vous verrez rire jusqu'a
+la suffocation! Allez dans les chambrees de soldats, vous verrez des
+hommes etrangles, les yeux pleins de larmes, se tordre sur leur lit
+devant les farces d'un loustic. Mais dans nos salons on ne rit pas. Je
+vous dis qu'on fait le simulacre de tout, meme du rire.
+
+Musadieu l'arreta:
+
+--Permettez; vous etes severe! Vous-meme, mon cher, il me semble
+pourtant que vous ne dedaignez pas ce monde que vous raillez si bien.
+
+Bertin sourit.
+
+--Moi, je l'aime.
+
+--Mais alors?
+
+--Je me meprise un peu comme un metis de race douteuse.
+
+--Tout cela, c'est de la pose, dit la duchesse.
+
+Et comme il se defendait de poser, elle termina la discussion en
+declarant que tous les artistes aimaient a faire prendre aux gens des
+vessies pour des lanternes.
+
+La conversation, alors, devint generale, effleura tout, banale et
+douce, amicale et discrete, et, comme le diner touchait a sa fin, la
+comtesse, tout a coup, s'ecria, en montrant ses verres pleins devant
+elle:
+
+--Eh bien, je n'ai rien bu, rien, pas une goutte, nous verrons si je
+maigrirai.
+
+La duchesse, furieuse, voulut la forcer a avaler une gorgee ou deux
+d'eau minerale; ce fut en vain, et elle s'ecria:
+
+--Oh! la sotte! voila que sa fille va lui tourner la tete. Je vous en
+prie, Guilleroy, empechez votre femme de faire cette folie.
+
+Le comte, en train d'expliquer a Musadieu le systeme d'une batteuse
+mecanique inventee en Amerique, n'avait pas entendu.
+
+--Quelle folie, duchesse?
+
+--La folie de vouloir maigrir.
+
+Il jeta sur sa femme un regard bienveillant et indifferent.
+
+--C'est que je n'ai pas pris l'habitude de la contrarier.
+
+La comtesse s'etait levee en prenant le bras de son voisin; le comte
+offrit le sien a la duchesse, et on passa dans le grand salon, le
+boudoir du fond etant reserve aux receptions de la journee.
+
+C'etait une piece tres vaste et tres claire. Sur les quatre murs, de
+larges et beaux panneaux de soie bleu pale a dessins anciens enfermes
+en des encadrements blancs et or prenaient sous la lumiere des lampes
+et du lustre une teinte lunaire douce et vive. Au milieu du principal,
+le portrait de la comtesse par Olivier Bertin semblait habiter, animer
+l'appartement. Il y etait chez lui, melait a l'air meme du salon son
+sourire de jeune femme, la grace de son regard, le charme leger de
+ses cheveux blonds. C'etait d'ailleurs presque un usage, une sorte
+de pratique d'urbanite, comme le signe de croix en entrant dans les
+eglises, de complimenter le modele sur l'oeuvre du peintre chaque fois
+qu'on s'arretait devant.
+
+Musadieu n'y manquait jamais. Son opinion de connaisseur commissionne
+par l'Etat ayant une valeur d'expertise legale, il se faisait un
+devoir d'affirmer souvent, avec conviction, la superiorite de cette
+peinture.
+
+--Vraiment, dit-il, voila le plus beau portrait moderne que je
+connaisse. Il y a la dedans une vie prodigieuse.
+
+Le comte de Guilleroy, chez qui l'habitude d'entendre vanter cette
+toile avait enracine la conviction qu'il possedait un chef-d'oeuvre,
+s'approcha pour rencherir, et, pendant une minute ou deux, ils
+accumulerent toutes les formules usitees et techniques pour celebrer
+les qualites apparentes et intentionnelles de ce tableau.
+
+Tous les yeux, leves vers le mur, semblaient ravis d'admiration, et
+Olivier Bertin, accoutume a ces eloges, auxquels il ne pretait guere
+plus d'attention qu'on ne fait aux questions sur la sante, apres une
+rencontre dans la rue, redressait cependant la lampe a reflecteur
+placee devant le portrait pour l'eclairer, le domestique l'ayant
+posee, par negligence, un peu de travers.
+
+Puis on s'assit, et le comte s'etant approche de la duchesse, elle lui
+dit:
+
+--Je crois que mon neveu va venir me chercher et vous demander une
+tasse de the.
+
+Leurs desirs, depuis quelque temps, s'etaient rencontres et devines,
+sans qu'ils se les fussent encore confies, meme par des sous-entendus.
+
+Le frere de la duchesse de Mortemain, le marquis de Farandal, apres
+s'etre presque entierement ruine au jeu, etait mort d'une chute de
+cheval, en laissant une veuve et un fils. Age maintenant de vingt-huit
+ans, ce jeune homme, un des plus convoites meneurs de cotillon
+d'Europe, car on le faisait venir parfois a Vienne et a Londres pour
+couronner par des tours de valse des bals princiers, bien qu'a peu
+pres sans fortune, demeurait par sa situation, par sa famille, par
+son nom, par ses parentes presque royales, un des hommes les plus
+recherches et les plus envies de Paris.
+
+Il fallait affermir cette gloire trop jeune, dansante et sportive, et
+apres un mariage riche, tres riche, remplacer les succes mondains
+par des succes politiques. Des qu'il serait depute, le marquis
+deviendrait, par ce seul fait, une des colonnes du trone futur, un des
+conseillers du roi, un des chefs du parti.
+
+La duchesse, bien renseignee, connaissait l'enorme fortune du comte
+de Guilleroy, thesaurisateur prudent loge dans un simple appartement
+quand il aurait pu vivre en grand seigneur dans un des plus beaux
+hotels de Paris. Elle savait ses speculations toujours heureuses, son
+flair subtil de financier, sa participation aux affaires les plus
+fructueuses lancees depuis dix ans, et elle avait eu la pensee de
+faire epouser a son neveu la fille du depute normand a qui ce mariage
+donnerait une influence preponderante dans la societe aristocratique
+de l'entourage des princes. Guilleroy, qui avait fait un mariage riche
+et multiplie par son adresse une belle fortune personnelle, couvait
+maintenant d'autres ambitions.
+
+Il croyait au retour du roi et voulait, ce jour-la, etre en mesure de
+profiter de cet evenement de la facon la plus complete.
+
+Simple depute, il ne comptait pas pour grand'-chose. Beau-pere du
+marquis de Farandal, dont les aieux avaient ete les familiers fideles
+et preferes de la maison royale de France, il montait au premier rang.
+
+L'amitie de la duchesse pour sa femme pretait en outre a cette union
+un caractere d'intimite tres precieux, et par crainte qu'une autre
+jeune fille se rencontrat qui plut subitement au marquis, il avait
+fait revenir la sienne afin de hater les evenements.
+
+Mme de Mortemain, pressentant ses projets et les devinant, y pretait
+une complicite silencieuse, et, ce jour-la meme, bien qu'elle n'eut
+pas ete prevenue du brusque retour de la jeune fille, elle avait
+engage son neveu a venir chez les Guilleroy, afin de l'habituer, peu a
+peu, a entrer souvent dans cette maison.
+
+Pour la premiere fois, le comte et la duchesse parlerent a mots
+couverts de leurs desirs, et en se quittant, un traite d'alliance
+etait conclu.
+
+On riait a l'autre bout du salon. M. de Musadieu racontait a la
+baronne de Corbelle la presentation d'une ambassade negre au President
+de la Republique, quand le marquis de Farandal fut annonce.
+
+Il parut sur la porte et s'arreta. Par un geste du bras rapide et
+familier, il posa un monocle sur son oeil droit, et l'y laissa
+comme pour reconnaitre le salon ou il penetrait, mais pour donner,
+peut-etre, aux gens qui s'y trouvaient, le temps de le voir, et pour
+marquer son entree. Puis, par un imperceptible mouvement de la joue et
+du sourcil, il laissa retomber le morceau de verre au bout d'un cheveu
+de soie noire, et s'avanca vivement vers Mme de Guilleroy dont il
+baisa la main tendue, en s'inclinant tres bas. Il en fit autant pour
+sa tante, puis il salua en serrant les autres mains, allant de l'un a
+l'autre avec une elegante aisance.
+
+C'etait un grand garcon a moustaches rousses, un peu chauve deja,
+taille en officier, avec des allures anglaises de sportsman. On
+sentait, a le voir, un de ces hommes dont tous les membres sont plus
+exerces que la tete, et qui n'ont d'amour que pour les choses ou
+se developpent la force et l'activite physiques. Il etait instruit
+pourtant, car il avait appris et il apprenait encore chaque jour, avec
+une grande tension d'esprit, tout ce qu'il lui serait utile de savoir
+plus tard: l'histoire, en s'acharnant sur les dates et en se meprenant
+sur les enseignements des faits, et les notions elementaires
+d'economie politique necessaires a un depute, l'A B C de la sociologie
+a l'usage des classes dirigeantes.
+
+Musadieu l'estimait, disant: "Ce sera un homme de valeur." Bertin
+appreciait son adresse et sa vigueur. Ils allaient a la meme salle
+d'armes, chassaient ensemble souvent, et se rencontraient a cheval
+dans les allees du bois. Entre eux etait donc nee une sympathie de
+gouts communs, cette franc-maconnerie instinctive que cree entre deux
+hommes un sujet de conversation tout trouve, agreable a l'un comme a
+l'autre.
+
+Quand on presenta le marquis a Annette de Guilleroy, il eut
+brusquement le soupcon des combinaisons de sa tante, et, apres s'etre
+incline, il la parcourut d'un regard rapide d'amateur.
+
+Il la jugea gentille, et surtout pleine de promesses, car il avait
+tant conduit de cotillons qu'il s'y connaissait en jeunes filles et
+pouvait predire presque a coup sur l'avenir de leur beaute, comme un
+expert qui goute un vin trop vert.
+
+Il echangea seulement avec elle quelques phrases insignifiantes, puis
+s'assit aupres de la baronne de Corbelle, afin de potiner a mi-voix.
+
+On se retira de bonne heure, et quand tout le monde fut parti,
+l'enfant couchee, les lampes eteintes, les domestiques remontes en
+leurs chambres, le comte de Guilleroy, marchant a travers le salon,
+eclaire seulement par deux bougies, retint longtemps la comtesse
+ensommeillee sur un fauteuil, pour developper ses esperances,
+detailler l'attitude a garder, prevoir toutes les combinaisons, les
+chances et les precautions a prendre.
+
+Il etait tard quand il se retira, ravi d'ailleurs de sa soiree, et
+murmurant:
+
+--Je crois bien que c'est une affaire faite.
+
+
+III
+
+"_Quand viendrez-vous, mon ami? Je ne vous ai pas apercu depuis trois
+jours, et cela me semble long. Ma fille m'occupe beaucoup, mais vous
+savez que je ne peux plus me passer de vous_."
+
+Le peintre, qui crayonnait des esquisses, cherchant toujours un sujet
+nouveau, relut le billet de la comtesse, puis ouvrant le tiroir d'un
+secretaire, il l'y deposa sur un amas d'autres lettres entassees la
+depuis le debut de leur liaison.
+
+Ils s'etaient accoutumes, grace aux facilites de la vie mondaine, a se
+voir presque chaque jour. De temps en temps, elle venait chez lui, et
+le laissant travailler, s'asseyait pendant une heure ou deux dans le
+fauteuil ou elle avait pose jadis. Mais comme elle craignait un peu
+les remarques des domestiques, elle preferait pour ces rencontres
+quotidiennes, pour cette petite monnaie de l'amour, le recevoir chez
+elle, ou le retrouver dans un salon.
+
+On arretait un peu d'avance ces combinaisons, qui semblaient toujours
+naturelles a M. de Guilleroy.
+
+Deux fois par semaine au moins le peintre dinait chez la comtesse avec
+quelques amis; le lundi, il la saluait regulierement dans sa loge a
+l'Opera; puis ils se donnaient rendez-vous dans telle ou telle maison,
+ou le hasard les amenait a la meme heure. Il savait les soirs ou elle
+ne sortait pas, et il entrait alors prendre une tasse de the chez
+elle, se sentant chez lui pres de sa robe, si tendrement et si
+surement loge dans cette affection murie, si capture par l'habitude de
+la trouver quelque part, de passer a cote d'elle quelques instants,
+d'echanger quelques paroles, de meler quelques pensees, qu'il
+eprouvait, bien que la flamme vive de sa tendresse fut depuis
+longtemps apaisee, un besoin incessant de la voir.
+
+Le desir de la famille, d'une maison animee, habitee, du repas en
+commun, des soirees ou l'on cause sans fatigue avec des gens depuis
+longtemps connus, ce desir du contact, du coudoiement, de l'intimite
+qui sommeille en tout coeur humain, et que tout vieux garcon promene,
+de porte en porte, chez ses amis ou il installe un peu de lui,
+ajoutait une force d'egoisme a ses sentiments d'affection. Dans cette
+maison ou il etait aime, gate, ou il trouvait tout, il pouvait encore
+reposer et dorloter sa solitude.
+
+Depuis trois jours il n'avait pas revu ses amis, que le retour de leur
+fille devait agiter beaucoup, et il s'ennuyait deja, un peu fache meme
+qu'ils ne l'eussent point appele plus tot, et mettant une certaine
+discretion a ne les point solliciter le premier.
+
+La lettre de la comtesse le souleva comme un coup de fouet. Il etait
+trois heures de l'apres-midi. Il se decida immediatement a se rendre
+chez elle pour la trouver avant qu'elle sortit.
+
+Le valet de chambre parut, appele par un coup de sonnette.
+
+--Quel temps, Joseph?
+
+--Tres beau, Monsieur.
+
+--Chaud.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Gilet blanc, jaquette bleue, chapeau gris.
+
+Il avait toujours une tenue tres elegante; mais bien qu'il fut habille
+par un tailleur au style correct, la facon seule dont il portait ses
+vetements, dont il marchait, le ventre sangle dans un gilet blanc,
+le chapeau de feutre gris, haut de forme, un peu rejete en arriere,
+semblait reveler tout de suite qu'il etait artiste et celibataire.
+
+Quand il arriva chez la comtesse, on lui dit qu'elle se preparait a
+faire une promenade au bois. Il fut mecontent et attendit.
+
+Selon son habitude, il se mit a marcher a travers le salon, allant
+d'un siege a l'autre ou des fenetres aux murs, dans la grande piece
+assombrie par les rideaux. Sur les tables legeres, aux pieds dores,
+des bibelots de toutes sortes, inutiles, jolis et couteux, trainaient
+dans un desordre cherche. C'etaient de petites boites anciennes en or
+travaille, des tabatieres a miniatures, des statuettes d'ivoire, puis
+des objets en argent mat tout a fait modernes, d'une drolerie severe,
+ou apparaissait le gout anglais: un minuscule poele de cuisine, et
+dessus, un chat buvant dans une casserole, un etui a cigarettes,
+simulant un gros pain, une cafetiere pour mettre des allumettes, et
+puis dans un ecrin toute une parure de poupee, colliers, bracelets,
+bagues, broches, boucles d'oreilles avec des brillants, des saphirs,
+des rubis, des emeraudes, microscopique fantaisie qui semblait
+executee par des bijoutiers de Lilliput.
+
+De temps en temps, il touchait un objet, donne par lui, a quelque
+anniversaire, le prenait, le maniait, l'examinait avec une
+indifference revassante, puis le remettait a sa place.
+
+Dans un coin, quelques livres rarement ouverts, relies avec luxe,
+s'offraient a la main sur un gueridon porte par un seul pied, devant
+un petit canape de forme ronde. On voyait aussi sur ce meuble la
+_Revue des Deux Mondes_, un peu fripee, fatiguee, avec des pages
+cornees, comme si on l'avait lue et relue, puis d'autres publications
+non coupees, les _Arts modernes_, qu'on doit recevoir uniquement a
+cause du prix, l'abonnement coutant quatre cents francs par an, et la
+_Feuille libre_, mince plaquette a couverture bleue, ou se repandent
+les poetes les plus recents qu'on appelle les "Enerves".
+
+Entre les fenetres, le bureau de la comtesse, meuble coquet du dernier
+siecle, sur lequel elle ecrivait les reponses aux questions pressees
+apportees pendant les receptions. Quelques ouvrages encore sur ce
+bureau, les livres familiers, enseigne de l'esprit et du coeur de
+la femme: _Musset, Manon Lescaut, Werther_; et, pour montrer qu'on
+n'etait pas etranger aux sensations compliquees et aux mysteres de la
+psychologie, _les Fleurs du mal, le Rouge et le Noir, la Femme au_
+XVIIIe _siecle, Adolphe._
+
+A cote des volumes, un charmant miroir a main, chef-d'oeuvre
+d'orfevrerie, dont la glace etait retournee sur un carre de velours
+brode, afin qu'on put admirer sur le dos un curieux travail d'or et
+d'argent.
+
+Bertin le prit et se regarda dedans. Depuis quelques annees il
+vieillissait terriblement, et bien qu'il jugeat son visage plus
+original qu'autrefois, il commencait a s'attrister du poids de ses
+joues et des plissures de sa peau.
+
+Une porte s'ouvrit derriere lui..
+
+--Bonjour, Monsieur Bertin, disait Annette.
+
+--Bonjour, petite, tu vas bien?
+
+--Tres bien, et vous?
+
+--Comment, tu ne me tutoies pas, decidement.
+
+--Non, vrai, ca me gene.
+
+--Allons donc!
+
+--Oui, ca me gene. Vous m'intimidez.
+
+--Pourquoi ca?
+
+--Parce que ... parce que vous n'etes ni assez jeune ni assez vieux! ...
+
+Le peintre se mit a rire.
+
+--Devant cette raison, je n'insiste point.
+
+Elle rougit tout a coup, jusqu'a la peau blanche ou poussent les
+premiers cheveux, et reprit, confuse:
+
+--Maman m'a chargee de vous dire qu'elle descendait tout de suite, et
+de vous demander si vous vouliez venir au bois de Boulogne avec nous.
+
+--Oui, certainement. Vous etes seules?
+
+--Non, avec la duchesse de Mortemain.
+
+--Tres bien, j'en suis.
+
+--Alors, vous permettez que j'aille mettre mon chapeau?
+
+--Va, mon enfant!
+
+Comme elle sortait, la comtesse entra, voilee, prete a partir. Elle
+tendit ses mains.
+
+--On ne vous voit plus? Qu'est-ce que vous faites?
+
+--Je ne voulais pas vous gener en ce moment. Dans la facon dont
+elle prononca "Olivier", elle mit tous ses reproches et tout son
+attachement.
+
+--Vous etes la meilleure femme du monde, dit-il, emu par l'intonation
+de son nom.
+
+Cette petite querelle de coeur finie et arrangee, elle reprit sur le
+ton des causeries mondaines:
+
+--Nous allons aller chercher la duchesse a son hotel, et puis, nous
+ferons un tour de bois. Il va falloir montrer tout ca a Nanette.
+
+Le landau attendait sous la porte cochere.
+
+Bertin s'assit en face des deux femmes, et la voiture partit au milieu
+du bruit des chevaux piaffant sous la voute sonore.
+
+Le long du grand boulevard descendant vers la Madeleine toute la gaite
+du printemps nouveau semblait tombee du ciel sur les vivants.
+
+L'air tiede et le soleil donnaient aux hommes des airs de fete,
+aux femmes des airs d'amour, faisaient cabrioler les gamins et les
+marmitons blancs qui avaient depose leurs corbeilles sur les bancs
+pour courir et jouer avec leurs freres, les jeunes voyous. Les chiens
+semblaient presses; les serins des concierges s'egosillaient; seules
+les vieilles rosses attelees aux fiacres allaient toujours de leur
+allure accablee, de leur trot de moribonds.
+
+La comtesse murmura:
+
+--Oh! le beau jour, qu'il fait bon vivre!
+
+Le peintre, sous la grande lumiere, les contemplait l'une aupres de
+l'autre, la mere et la fille. Certes, elles etaient differentes, mais
+si pareilles en meme temps que celle-ci etait bien la continuation de
+celle-la, faite du meme sang, de la meme chair, animee de la meme vie.
+Leurs yeux surtout, ces yeux bleus eclabousses de gouttelettes noires,
+d'un bleu si frais chez la fille, un peu decolore chez la mere,
+fixaient si bien sur lui le meme regard, quand il leur parlait, qu'il
+s'attendait a les entendre lui repondre les memes choses. Et il etait
+un peu surpris de constater, en les faisant rire et bavarder, qu'il y
+avait devant lui deux femmes tres distinctes, une qui avait vecu et
+une qui allait vivre. Non, il ne prevoyait pas ce que deviendrait
+cette enfant, quand sa jeune intelligence, influencee par des gouts
+et des instincts encore endormis, aurait pousse, se serait ouverte
+au milieu des evenements du monde. C'etait une jolie petite personne
+nouvelle, prete aux hasards et a l'amour, ignoree et ignorante, qui
+sortait du port comme on navire, tandis que sa mere y revenait, ayant
+traverse l'existence et aime!
+
+Il fut attendri a la pensee que c'etait lui qu'elle avait choisi et
+qu'elle preferait encore, cette femme toujours jolie, bercee en ce
+landau, dans l'air tiede du printemps.
+
+Comme il lui jetait sa reconnaissance dans un regard, elle le devina,
+et il crut sentir un remerciement dans un frolement de sa robe.
+
+A son tour, il murmura:
+
+--Oh! oui, quel beau jour!
+
+Quand on eut pris la duchesse, rue de Varenne, ils filerent vers
+les Invalides, traverserent la Seine et gagnerent l'avenue des
+Champs-Elysees, en montant vers l'Arc de Triomphe de l'Etoile, au
+milieu d'un flot de voitures.
+
+La jeune fille s'etait assise pres d'Olivier, a reculons, et elle
+ouvrait, sur ce fleuve d'equipages, des yeux avides et naifs. De temps
+en temps, quand la duchesse et la comtesse accueillaient un salut d'un
+court mouvement de tete, elle demandait: "Qui est-ce?" Il nommait "les
+Pontaiglin", ou "les Puicelci", ou "la comtesse de Lochrist", ou "la
+belle Mme Mandeliere".
+
+On suivait a present l'avenue du Bois de Boulogne, au milieu du bruit
+et de l'agitation des roues. Les equipages, un peu moins serres
+qu'avant l'Arc de Triomphe, semblaient lutter dans une course sans
+fin. Les fiacres, les landaus lourds, les huit-ressorts solennels se
+depassaient tour a tour, distances soudain par une victoria rapide,
+attelee d'un seul trotteur, emportant avec une vitesse folle, a
+travers toute cette foule roulante, bourgeoise ou aristocrate, a
+travers tous les mondes, toutes les classes, toutes les hierarchies,
+une femme jeune, indolente, dont la toilette claire et hardie jetait
+aux voitures qu'elle frolait un etrange parfum de fleur inconnue.
+
+--Cette dame-la, qui est-ce? demandait Annette.
+
+--Je ne sais pas, repondait Bertin, tandis que la duchesse et la
+comtesse echangeaient un sourire.
+
+Les feuilles poussaient, les rossignols familiers de ce jardin
+parisien chantaient deja dans la jeune verdure, et quand on eut pris
+la file au pas, en approchant du lac, ce fut de voiture a voiture
+un echange incessant de saints, de sourires et de paroles aimables,
+lorsque les roues se touchaient. Cela, maintenant, avait l'air du
+glissement d'une flotte de barques ou etaient assis des dames et des
+messieurs tres sages. La duchesse, dont la tete a tout instant se
+penchait devant les chapeaux leves ou les fronts inclines, paraissait
+passer une revue et se rememorer ce qu'elle savait, ce qu'elle pensait
+et ce qu'elle supposait des gens, a mesure qu'ils defilaient devant
+elle.
+
+--Tiens, petite, revoici la belle Mme Mandeliere, la beaute de la
+Republique.
+
+Dans une voiture legere et coquette, la beaute de la Republique
+laissait admirer, sous une apparente indifference pour cette gloire
+indiscutee, ses grands yeux sombres, son front bas sous un casque de
+cheveux noirs, et sa bouche volontaire, un peu trop forte.
+
+--Tres belle tout de meme, dit Bertin.
+
+La comtesse n'aimait pas l'entendre vanter d'autres femmes. Elle
+haussa doucement les epaules et ne repondit rien.
+
+Mais la jeune fille, chez qui s'eveilla soudain l'instinct des
+rivalites, osa dire:
+
+--Moi, je ne trouve point. Le peintre se retourna.
+
+--Quoi, tu ne la trouves point belle?
+
+--Non, elle a l'air trempee dans l'encre. La duchesse riait, ravie.
+
+--Bravo, petite, voila six ans que la moitie des hommes de Paris se
+pame devant cette negresse! Je crois qu'ils se moquent de nous. Tiens,
+regarde plutot la comtesse de Lochrist.
+
+Seule dans un landau avec un caniche blanc, la comtesse, fine comme
+une miniature, une blonde aux yeux bruns, dont les lignes delicates,
+depuis cinq ou six ans egalement, servaient de theme aux exclamations
+de ses partisans, saluait, un sourire fixe sur la levre.
+
+Mais Nanette ne se montra pas encore enthousiaste.
+
+--Oh! fit-elle, elle n'est plus bien fraiche. Bertin, qui d'ordinaire
+dans les discussions quotidiennement revenues sur ces deux rivales, ne
+soutenait point la comtesse, se facha soudain de cette intolerance de
+gamine.
+
+--Bigre, dit-il, qu'on l'aime plus ou moins, elle est charmante, et je
+te souhaite de devenir aussi jolie qu'elle.
+
+--Laissez donc, reprit la duchesse, vous remarquez seulement les
+femmes quand elles ont passe trente ans. Elle a raison, cette enfant,
+vous ne les vantez que defraichies.
+
+Il s'ecria:
+
+--Permettez, une femme n'est vraiment belle que tard, lorsque toute
+son expression est sortie.
+
+Et developpant cette idee que la premiere fraicheur n'est que le
+vernis de la beaute qui murit, il prouva que les hommes du monde ne se
+trompent pas en faisant peu d'attention aux jeunes femmes dans tout
+leur eclat, et qu'ils ont raison de ne les proclamer "belles" qu'a la
+derniere periode de leur epanouissement.
+
+La comtesse, flattee, murmurait:
+
+--Il est dans le vrai, il juge en artiste. C'est tres gentil, un jeune
+visage, mais toujours un peu banal.
+
+Et le peintre insista, indiquant a quel moment une figure, perdant peu
+a peu la grace indecise de la jeunesse, prend sa forme definitive, son
+caractere, sa physionomie.
+
+Et, a chaque parole, la comtesse faisait "oui" d'un petit balancement
+de tete convaincu; et plus il affirmait, avec une chaleur d'avocat qui
+plaide, avec une animation de suspect qui soutient sa cause, plus elle
+l'approuvait du regard et du geste, comme s'ils se fussent allies pour
+se soutenir contre un danger, pour se defendre contre une opinion
+menacante et fausse. Annette ne les ecoutait guere, tout occupee a
+regarder. Sa figure souvent rieuse etait devenue grave, et elle ne
+disait plus rien, etourdie de joie dans ce mouvement. Ce soleil, ces
+feuilles, ces voitures, cette belle vie riche et gaie, tout cela
+c'etait pour elle.
+
+Tous les jours, elle pourrait venir ainsi, connue a son tour, saluee,
+enviee; et des hommes, en la montrant, diraient peut-etre qu'elle
+etait belle. Elle cherchait ceux et celles qui lui paraissaient les
+plus elegants, et demandait toujours leurs noms, sans s'occuper
+d'autre chose que de ces syllabes assemblees qui, parfois, eveillaient
+en elle un echo de respect et d'admiration, quand elle les avait lues
+souvent dans les journaux ou dans l'histoire. Elle ne s'accoutumait
+pas a ce defile de celebrites, et ne pouvait meme croire tout a
+fait qu'elles fussent vraies, comme si elle eut assiste a quelque
+representation. Les fiacres lui inspiraient un mepris mele de degout,
+la genaient et l'irritaient, et elle dit soudain:
+
+--Je trouve qu'on ne devrait laisser venir ici que les voitures de
+maitre.
+
+Bertin repondit:
+
+--Eh bien, Mademoiselle, que fait-on de l'egalite, de la liberte et de
+la fraternite?
+
+Elle eut une moue qui signifiait "a d'autres" et reprit:
+
+--Il y aurait un bois pour les fiacres, celui de Vincennes, par
+exemple.
+
+--Tu retardes, petite, et tu ne sais pas encore que nous nageons en
+pleine democratie. D'ailleurs, si tu veux voir le bois pur de tout
+melange, viens le matin, tu n'y trouveras que la fleur, la fine fleur
+de la societe.
+
+Et il fit un tableau, un de ceux qu'il peignait si bien, du bois
+matinal avec ses cavaliers et ses amazones, de ce club des plus
+choisis ou tout le monde se connait par ses noms, petits noms,
+parentes, titres, qualites et vices, comme si tous vivaient dans le
+meme quartier ou dans la meme petite ville.
+
+--Y venez-vous souvent? dit-elle.
+
+--Tres souvent; c'est vraiment ce qu'il y a de plus charmant a Paris.
+
+--Vous montez a cheval, le matin!
+
+--Mais oui.
+
+--Et puis, l'apres-midi, vous faites des visites?
+
+--Oui.
+
+--Alors, quand est-ce que vous travaillez?
+
+--Mais je travaille ... quelquefois, et puis j'ai choisi une
+specialite suivant mes gouts! Comme je suis peintre de belles dames,
+il faut bien que je les voie et que je les suive un peu partout.
+
+Elle murmura, toujours sans rire:
+
+--A pied et a cheval?
+
+Il jeta vers elle un regard oblique et satisfait, qui semblait dire:
+Tiens, tiens, deja de l'esprit, tu seras tres bien, toi.
+
+Un souffle d'air froid passa, venu de tres loin, de la grande campagne
+a peine eveillee encore; et le bois entier fremit, ce bois coquet,
+frileux et mondain.
+
+Pendant quelques secondes ce frisson fit trembler les maigres feuilles
+sur les arbres et les etoffes sur les epaules. Toutes les femmes, d'un
+mouvement presque pareil, ramenerent sur leurs bras et sur leur gorge
+le vetement tombe derriere elles; et les chevaux se mirent a trotter
+d'un bout a l'autre de l'allee, comme si la brise aigre, qui
+accourait, les eut fouettes en les touchant.
+
+On rentra vite au milieu d'un bruit argentin de gourmettes secouees,
+sous une ondee oblique et rouge du soleil couchant.
+
+--Est-ce que vous retournez chez vous? dit la comtesse au peintre,
+dont elle savait toutes les habitudes.
+
+--Non, je vais au Cercle.
+
+--Alors, nous vous deposons en passant?
+
+--Ca me va, merci bien.
+
+--Et quand nous invitez-vous a dejeuner avec la duchesse?
+
+--Dites votre jour?
+
+Ce peintre attitre des Parisiennes, que ses admirateurs avaient
+baptise "un Watteau realiste" et que ses detracteurs appelaient
+"photographe de robes et manteaux", recevait souvent, soit a dejeuner,
+soit a diner, les belles personnes dont il avait reproduit les
+traits, et d'autres encore, toutes les celebres, toutes les connues,
+qu'amusaient beaucoup ces petites fetes dans un hotel de garcon.
+
+--Apres-demain! Ca vous va-t-il, apres-demain, ma chere duchesse?
+demanda Mme de Guilleroy.
+
+--Mais oui, vous etes charmante! M. Bertin ne pense jamais a moi, pour
+ces parties-la. On voit bien que je ne suis plus jeune.
+
+La comtesse, habituee a considerer la maison de l'artiste un peu comme
+la sienne, reprit:
+
+--Rien, que nous quatre, les quatre du landau, la duchesse, Annette,
+moi et vous, n'est-ce pas, grand artiste?
+
+--Rien que nous, dit-il en descendant, et je vous ferai faire des
+ecrevisses a l'alsacienne.
+
+--Oh! vous allez donner des passions a la petite.
+
+Il saluait, debout a la portiere, puis il entra vivement dans le
+vestibule de la grande porte du Cercle, jeta son pardessus et sa canne
+a la compagnie de valets de pied qui s'etaient leves comme des soldats
+au passage d'un officier, puis il monta le large escalier, passa
+devant une autre brigade de domestiques en culottes courtes, poussa
+une porte et se sentit soudain alerte comme un jeune homme en
+entendant, au bout du couloir, un bruit continu de fleurets heurtes,
+d'appels de pied, d'exclamations lancees, par des voix fortes:
+Touche.--A moi.--Passe.--J'en ai.--Touche.--A vous.
+
+Dans la salle d'armes, les tireurs, vetus de toile grise, avec leur
+veste de peau, leurs pantalons serres aux chevilles, une sorte de
+tablier tombant sur le ventre, un bras en l'air, la main repliee,
+et dans l'autre main rendue enorme par le gant, le mince et souple
+fleuret, s'allongeaient et se redressaient avec une brusque souplesse
+de pantins mecaniques.
+
+D'autres se reposaient, causaient, encore essouffles, rouges, en
+sueur, un mouchoir a la main pour eponger leur front et leur cou;
+d'autres, assis sur le divan carre qui faisait le tour de la grande
+salle, regardaient les assauts. Liverdy contre Landa, et le maitre du
+Cercle, Taillade, contre le grand Rocdiane.
+
+Bertin, souriant, chez lui, serrait les mains.
+
+--Je vous retiens, lui cria le baron de Baverie.
+
+--Je suis a vous, mon cher.
+
+Et il passa dans le cabinet de toilette pour se deshabiller.
+
+Depuis longtemps, il ne s'etait senti aussi agile et vigoureux, et,
+devinant qu'il allait faire un excellent assaut, il se hatait avec
+une impatience d'ecolier qui va jouer. Des qu'il eut devant lui son
+adversaire, il l'attaqua avec une ardeur extreme, et, en dix minutes,
+l'ayant touche onze fois, le fatigua si bien, que le baron demanda
+grace. Puis il tira avec Punisimont, et avec son confrere Amaury
+Maldant.
+
+La douche froide, ensuite, glacant sa chair haletante, lui rappela les
+bains de la vingtieme annee, quand il piquait des tetes dans la Seine,
+du haut des ponts de la banlieue, en plein automne, pour epater les
+bourgeois.
+
+--Tu dines ici? lui demandait Maldant.
+
+--Oui.
+
+--Nous avons une table avec Liverdy, Rocdiane et Landa, depeche-toi,
+il est sept heures un quart.
+
+La salle a manger, pleine d'hommes, bourdonnait.
+
+Il y avait la tous les vagabonds nocturnes de Paris, des desoeuvres et
+des occupes, tous ceux qui, a partir de sept heures du soir, ne savent
+plus que faire et dinent au Cercle pour s'accrocher, grace au hasard
+d'une rencontre, a quelque chose ou a quelqu'un.
+
+Quand les cinq amis se furent assis, le banquier Liverdy, un homme de
+quarante ans, vigoureux et trapu, dit a Bertin:
+
+--Vous etiez enrage, ce soir.
+
+Le peintre repondit:
+
+--Oui, aujourd'hui, je ferais des choses surprenantes.
+
+Les autres sourirent, et le paysagiste Amaury Maldant, un petit
+maigre, chauve, avec une barbe grise, dit d'un air fin:
+
+--Moi aussi, j'ai toujours un retour de seve en Avril; ca me fait
+pousser quelques feuilles, une demi-douzaine au plus, puis ca coule en
+sentiment; il n'y a jamais de fruits.
+
+Le marquis de Rocdiane et le comte de Landa le plaignirent. Plus ages
+que lui, tous deux, sans qu'aucun oeil exerce put fixer leur age,
+hommes de cercle, de cheval et d'epee a qui les exercices incessants
+avaient fait des corps d'acier, ils se vantaient d'etre plus jeunes,
+en tout, que les polissons enerves de la generation nouvelle.
+
+Rocdiane, de bonne race, frequentant tous les salons, mais suspect
+de tripotages d'argent de toute nature, ce qui n'etait pas etonnant,
+disait Bertin, apres avoir tant vecu dans les tripots, marie, separe
+de sa femme qui lui payait une rente, administrateur de banques
+belges et portugaises, portait haut, sur sa figure energique de Don
+Quichotte, un honneur un peu terni de gentilhomme a tout faire que
+nettoyait, de temps en temps, le sang d'une piqure en duel.
+
+Le comte de Landa, un bon colosse, fier de sa taille et de ses
+epaules, bien que marie et pere de deux enfants, ne se decidait qu'a
+grand'peine a diner chez lui trois fois par semaine, et restait au
+Cercle les autres jours, avec ses amis, apres la seance de la salle
+d'armes.
+
+--Le Cercle est une famille, disait-il, la famille de ceux qui
+n'en ont pas encore, de ceux qui n'en auront jamais et de ceux qui
+s'ennuient dans la leur.
+
+La conversation, partie sur le chapitre femmes, roula d'anecdotes
+en souvenirs et de souvenirs en vanteries jusqu'aux confidences
+indiscretes.
+
+Le marquis de Rocdiane laissait soupconner ses maitresses par des
+indications precises, femmes du monde dont il ne disait pas les noms,
+afin de les faire mieux deviner. Le banquier Liverdy designait les
+siennes par leurs prenoms. Il racontait: "J'etais au mieux, en ce
+moment-la, avec la femme d'un diplomate. Or, un soir, en la quittant,
+je lui dis: ma petite Marguerite..." Il s'arretait au milieu des
+sourires, puis reprenait: "Hein! j'ai laisse echapper quelque chose.
+On devrait prendre l'habitude d'appeler toutes les femmes Sophie."
+
+Olivier Bertin, tres reserve, avait coutume de declarer, quand on
+l'interrogeait:
+
+--Moi, je me contente de mes modeles.
+
+On feignait de le croire, et Landa, un simple coureur de filles,
+s'exaltait a la pensee de tous les jolis morceaux qui trottent par
+les rues, et de toutes les jeunes personnes deshabillees devant le
+peintre, a dix francs l'heure.
+
+A mesure que les bouteilles se vidaient, tous ces grisons, comme
+les appelaient les jeunes du Cercle, tous ces grisons, dont la face
+rougissait, s'allumaient, secoues de desirs rechauffes et d'ardeurs
+fermentees.
+
+Rocdiane, apres le cafe, tombait dans des indiscretions plus
+veridiques, et oubliait les femmes du monde pour celebrer les simples
+cocottes.
+
+--Paris, disait-il, un verre de kummel a la main, la seule ville ou un
+homme ne vieillisse pas, la seule ou, a cinquante ans, pourvu qu'il
+soit solide et bien conserve, il trouvera toujours une gamine de
+dix-huit ans, jolie comme un ange, pour l'aimer.
+
+Landa, retrouvant son Rocdiane d'apres les liqueurs, l'approuvait avec
+enthousiasme, enumerait les petites filles qui l'adoraient encore tous
+les jours.
+
+Mais Liverdy, plus sceptique et pretendant savoir exactement ce que
+valent les femmes, murmurait:
+
+--Oui, elles vous le disent, qu'elles vous adorent.
+
+Landa riposta:
+
+--Elles me le prouvent, mon cher.
+
+--Ces preuves-la ne comptent pas.
+
+--Elles me suffisent.
+
+Rocdiane criait:
+
+--Mais elles le pensent, sacrebleu! Croyez-vous qu'une jolie petite
+gueuse de vingt ans, qui fait la fete depuis cinq ou six ans deja, la
+fete a Paris, ou toutes nos moustaches lui ont appris et gate le gout
+des baisers, sait encore distinguer un homme de trente d'avec un homme
+de soixante? Allons donc! quelle blague! Elle en a trop vu et trop
+connu. Tenez, je vous parie qu'elle aime mieux, au fond du coeur, mais
+vraiment mieux, un vieux banquier qu'un jeune gommeux. Est-ce qu'elle
+sait, est-ce qu'elle reflechit a ca? Est-ce que les hommes ont un age,
+ici? Eh! mon cher, nous autres, nous rajeunissons en blanchissant, et
+plus nous blanchissons, plus on nous dit qu'on nous aime, plus on nous
+le montre et plus on le croit.
+
+Ils se leverent de table, congestionnes et fouettes par l'alcool,
+prets a partir pour toutes les conquetes, et ils commencaient a
+deliberer sur l'emploi de leur soiree, Bertin parlant du Cirque,
+Rocdiane de l'Hippodrome, Maldant de l'Eden et Landa des
+Folies-Bergere, quand un bruit de violons qu'on accorde, leger,
+lointain, vint jusqu'a eux.
+
+--Tiens, il y a donc musique aujourd'hui au Cercle, dit Rocdiane.
+
+--Oui, repondit Bertin, si nous y passions dix minutes avant de
+sortir?
+
+--Allons.
+
+Ils traverserent un salon, la salle de billard, une salle de jeu, puis
+arriverent dans une sorte de loge dominant la galerie des musiciens.
+Quatre messieurs, enfonces en des fauteuils, attendaient deja d'un air
+recueilli, tandis qu'en bas, au milieu des rangs de sieges vides, une
+dizaine d'autres causaient, assis ou debout.
+
+Le chef d'orchestre tapait sur le pupitre a petits coups de son
+archet: on commenca.
+
+Olivier Bertin adorait la musique; comme on adore l'opium. Elle le
+faisait rever.
+
+Des que le flot sonore des instruments l'avait touche, il se sentait
+emporte dans une sorte d'ivresse nerveuse qui rendait son corps et
+son intelligence incroyablement vibrants. Son imagination s'en allait
+comme une folle, grisee par les melodies, a travers des songeries
+douces et d'agreables revasseries. Les yeux fermes, les jambes
+croisees, les bras mous, il ecoutait les sons et voyait des choses qui
+passaient devant ses yeux et dans son esprit.
+
+L'orchestre jouait une symphonie d'Haydn, et le peintre, des qu'il
+eut baisse ses paupieres sur son regard, revit le bois, la foule des
+voitures autour de lui, et, en face, dans le landau, la comtesse et
+sa fille. Il entendait leurs voix, suivait leurs paroles, sentait le
+mouvement de la voiture, respirait l'air plein d'odeur de feuilles.
+
+Trois fois, son voisin, lui parlant, interrompit cette vision, qui
+recommenca trois fois, comme recommence, apres une traversee en mer,
+le roulis du bateau dans l'immobilite du lit.
+
+Puis elle s'etendit, s'allongea en un voyage lointain, avec les deux
+femmes assises toujours devant lui, tantot en chemin de fer, tantot
+a la table d'hotels etrangers. Durant toute la duree de l'execution
+musicale, elles l'accompagnerent ainsi, comme si elles avaient laisse,
+durant cette promenade au grand soleil, l'image de leurs deux visages
+empreinte au fond de son oeil.
+
+Un silence, puis un bruit de sieges remues et de voix chasserent cette
+vapeur de songe, et il apercut, sommeillant autour de lui, ses quatre
+amis en des postures naives d'attention changee en sommeil.
+
+Quand il les eut reveilles:
+
+--Eh bien! que faisons-nous maintenant? dit-il.
+
+--Moi, repondit avec franchise Rocdiane, j'ai envie de dormir ici
+encore un peu.
+
+--Et moi aussi, reprit Landa.
+
+Bertin se leva:
+
+--Eh bien, moi, je rentre, je suis un peu las.
+
+Il se sentait, au contraire, fort anime, mais il desirait s'en aller,
+par crainte des fins de soiree qu'il connaissait si bien autour de la
+table de baccara du Cercle.
+
+Il rentra donc, et, le lendemain, apres une nuit de nerfs, une de ces
+nuits qui mettent les artistes dans cet etat d'activite cerebrale
+baptisee inspiration, il se decida a ne pas sortir et a travailler
+jusqu'au soir.
+
+Ce fut une journee excellente, une de ces journees de production
+facile, ou l'idee semble descendre dans les mains et se fixer
+d'elle-meme sur la toile.
+
+Les portes closes, separe du monde, dans la tranquillite de l'hotel
+ferme pour tous, dans la paix amie de l'atelier, l'oeil clair,
+l'esprit lucide, surexcite, alerte, il gouta ce bonheur donne aux
+seuls artistes d'enfanter leur oeuvre dans l'allegresse. Rien
+n'existait plus pour lui, pendant ces heures de travail, que le
+morceau de toile ou naissait une image sous la caresse de ses
+pinceaux, et il eprouvait, en ses crises de fecondite, une sensation
+etrange et bonne de vie abondante qui se grise et se repand. Le soir
+il etait brise comme apres une saine fatigue, et il se coucha avec la
+pensee agreable de son dejeuner, du lendemain.
+
+La table fut couverte de fleurs, le menu tres soigne pour Mme de
+Guilleroy, gourmande raffinee, et malgre une resistance energique,
+mais courte, le peintre forca ses convives a boire du champagne.
+
+--La petite sera ivre! disait la comtesse.
+
+La duchesse indulgente repondait:
+
+--Mon Dieu! il faut bien l'etre une premiere fois.
+
+Tout le monde, en retournant dans l'atelier, se sentait un peu agite
+par cette gaite legere qui souleve comme si elle faisait pousser des
+ailes aux pieds.
+
+La duchesse et la comtesse, ayant une seance au comite des Meres
+francaises, devaient reconduire la jeune fille avant de se rendre a la
+Societe, mais Bertin offrit de faire un tour a pied avec elle, en la
+ramenant boulevard Malesherbes; et ils sortirent tous les deux.
+
+--Prenons par-le plus long, dit-elle.
+
+--Veux-tu roder dans le parc Monceau? c'est un endroit tres gentil;
+nous regarderons les mioches et les nourrices.
+
+--Mais oui, je veux bien.
+
+Ils franchirent, par l'avenue Velasquez, la grille doree et
+monumentale qui sert, d'enseigne et d'entree a ce bijou de parc
+elegant, etalant en plein Paris sa grace factice et verdoyante, au
+milieu d'une ceinture d'hotels princiers.
+
+Le long des larges allees, qui deploient a travers les pelouses et les
+massifs leur courbe savante, une foule de femmes et d'hommes, assis
+sur des chaises de fer, regardent defiler les passants tandis que, par
+les petits chemins enfonces sous les ombrages et serpentant comme des
+ruisseaux, un peuple d'enfants grouille dans le sable, court, saute a
+la corde sous l'oeil indolent des nourrices ou sous le regard inquiet
+des meres. Les arbres enormes, arrondis en dome comme des monuments
+de feuilles, les marronniers geants dont la lourde verdure est
+eclaboussee de grappes rouges ou blanches, les sycomores distingues,
+les platanes decoratifs avec leur tronc savamment tourmente, ornent en
+des perspectives seduisantes les grands gazons onduleux.
+
+Il fait chaud, les tourterelles roucoulent dans les feuillages et
+voisinent de cime en cime, tandis que les moineaux, se baignent dans
+l'arc-en-ciel dont le soleil enlumine la poussiere d'eau des arrosages
+egrenee sur l'herbe fine. Sur leurs socles, les statues blanches
+semblent heureuses dans cette fraicheur verte. Un jeune garcon de
+marbre retire de son pied une epine introuvable, comme s'il s'etait
+pique tout a l'heure en courant apres la Diane qui fuit la-bas vers
+le petit lac emprisonne dans les bosquets ou s'abrite la ruine d'un
+temple.
+
+D'autres statues s'embrassent, amoureuses et froides, au bord des
+massifs, ou bien revent, un genou dans la main. Une cascade ecume et
+roule sur de jolis rochers. Un arbre, tronque comme une colonne,
+porte un lierre; un tombeau porte une inscription. Les futs de pierre
+dresses sur les gazons ne rappellent guere plus l'Acropole que cet
+elegant petit parc ne rappelle les forets sauvages.
+
+C'est l'endroit artificiel et charmant ou les gens de ville vont
+contempler des fleurs elevees en des serres, et admirer, comme on
+admire au theatre le spectacle de la vie, cette aimable representation
+que donne, en plein Paris, la belle nature.
+
+Olivier Bertin, depuis des annees, venait presque chaque jour en ce
+lieu prefere, pour y regarder les Parisiennes se mouvoir en leur vrai
+cadre.
+
+"C'est un parc fait pour la toilette, disait-il; les gens mal mis
+y font horreur." Et il y rodait pendant des heures, en connaissait
+toutes les plantes et tous les promeneurs habituels.
+
+Il marchait a cote d'Annette, le long des allees, l'oeil distrait par
+la vie bariolee et remuante du jardin.
+
+--Oh l'amour! cria-t-elle.
+
+Elle contemplait un petit garcon a boucles blondes qui la regardait de
+ses yeux bleus, d'un air etonne et ravi.
+
+Puis, elle passa une revue de tous les enfants; et le plaisir qu'elle
+avait a voir ces vivantes poupees enrubannees la rendait bavarde et
+communicative.
+
+Elle marchait a petits pas, disait a Bertin ses remarques, ses
+reflexions sur les petits, sur les nourrices, sur les meres. Les
+enfants gros lui arrachaient des exclamations de joie, et les enfants
+pales l'apitoyaient.
+
+Il l'ecoutait, amuse par elle plus que par les mioches, et sans
+oublier la peinture, murmurait: "C'est delicieux!" en songeant qu'il
+devrait faire un exquis tableau, avec un coin du parc et un bouquet de
+nourrices, de meres et d'enfants. Comment n'y avait-il pas songe?
+
+--Tu aimes ces galopins-la? dit-il.
+
+--Je les adore.
+
+A la voir les regarder, il sentait qu'elle avait envie de les
+prendre, de les embrasser, de les manier, une envie materielle et
+tendre de mere future; et il s'etonnait de cet instinct secret, cache
+en cette chair de femme.
+
+Comme elle etait disposee a parler, il l'interrogea sur ses gouts.
+Elle avoua des esperances de succes et de gloire mondaine avec une
+naivete gentille, desira de beaux chevaux, qu'elle connaissait
+presque en maquignon, car l'elevage occupait une partie des fermes
+de Roncieres; et elle ne s'inquieta guere plus d'un fiance que de
+l'appartement qu'on trouverait toujours dans la multitude des etages a
+louer.
+
+Ils approchaient du lac ou deux cygnes et six canards flottaient
+doucement, aussi propres et calmes que des oiseaux de porcelaine et
+ils passerent devant une jeune femme assise sur une chaise, un livre
+ouvert sur les genoux, les yeux leves devant elle, l'ame envolee dans
+une songerie.
+
+Elle ne bougeait pas plus qu'une figure de cire. Laide, humble,
+vetue en fille modeste qui ne songe point a plaire, une institutrice
+peut-etre, elle etait partie pour le Reve, emportee par une phrase ou
+par un mot qui avait ensorcele son coeur. Elle continuait, sans doute,
+selon la poussee de ses esperances, l'aventure commencee dans le
+livre.
+
+Bertin s'arreta, surpris:
+
+--C'est beau, dit-il, de s'en aller comme ca.
+
+Ils avaient passe devant elle. Ils retournerent et revinrent encore
+sans qu'elle les apercut, tant elle suivait de toute son attention le
+vol lointain de sa pensee.
+
+Le peintre dit a Annette:
+
+--Dis donc, petite! est-ce que ca t'ennuierait de me poser une figure,
+une fois ou deux?
+
+--Mais non, au contraire!
+
+--Regarde bien cette demoiselle qui se promene dans l'ideal.
+
+--La, sur cette chaise?
+
+--Oui. Eh bien! tu t'assoiras aussi sur une chaise, tu ouvriras
+un livre sur tes genoux et tu tacheras de faire comme elle. As-tu
+quelquefois reve tout eveillee?
+
+--Mais, oui.
+
+--A quoi?
+
+Et il essaya de la confesser sur ses promenades dans le bleu; mais
+elle ne voulait point repondre, detournait ses questions, regardait
+les canards nager apres le pain que leur jetait une dame, et semblait
+genee comme s'il eut touche en elle a quelque chose de sensible.
+
+Puis, pour changer de sujet, elle raconta sa vie a Roncieres, parla
+de sa grand'mere a qui elle faisait de longues lectures a haute
+voix, tous les jours, et qui devait etre bien seule, et bien triste
+maintenant.
+
+Le peintre, en l'ecoutant, se sentait gai comme un oiseau, gai comme
+il ne l'avait jamais ete. Tout ce qu'elle lui disait, tous les menus
+et futiles et mediocres details de cette simple existence de fillette
+l'amusaient et l'interessaient.
+
+--Asseyons-nous, dit-il.
+
+Ils s'assirent aupres de l'eau. Et les deux cygnes s'en vinrent
+flotter devant eux, esperant quelque nourriture.
+
+Bertin sentait en lui s'eveiller des souvenirs, ces souvenirs
+disparus, noyes dans l'oubli et qui soudain reviennent, on ne sait
+pourquoi. Ils surgissaient rapides, de toutes sortes, si nombreux en
+meme temps, qu'il eprouvait la sensation d'une main remuant la vase de
+sa memoire.
+
+Il cherchait pourquoi avait lieu ce bouillonnement de sa vie ancienne
+que plusieurs fois deja, moins qu'aujourd'hui cependant, il avait
+senti et remarque. Il existait toujours une cause a ces evocations
+subites, une cause materielle et simple, une odeur, un parfum souvent.
+Que de fois une robe de femme lui avait jete au passage, avec le
+souffle evapore d'une essence, tout un rappel d'evenements effaces! Au
+fond des vieux flacons de toilette, il avait retrouve souvent aussi
+des parcelles de son existence; et toutes les odeurs errantes, celles
+des rues, des champs, des maisons, des meubles, les douces et les
+mauvaises, les odeurs chaudes des soirs d'ete, les odeurs froides
+des soirs d'hiver, ranimaient toujours chez lui de lointaines
+reminiscences, comme si les senteurs, gardaient en elle les choses
+mortes embaumees, a la facon des aromates qui conservent les momies.
+
+Etait-ce l'herbe mouillee ou la fleur des marronniers qui ranimait
+ainsi l'autrefois? Non. Alors, quoi? Etait-ce a son oeil qu'il devait
+cette alerte? Qu'avait-il vu? Rien. Parmi les personnes rencontrees,
+une d'elles peut-etre ressemblait a une figure de jadis, et, sans
+qu'il l'eut reconnue, secouait en son coeur toutes les cloches du
+passe.
+
+N'etait-ce pas un son, plutot? Bien souvent un piano entendu par
+hasard, une voix inconnue, meme un orgue de Barbarie jouant sur une
+place un air demode, l'avaient brusquement rajeuni de vingt ans, en
+lui gonflant la poitrine d'attendrissements oublies.
+
+Mais cet appel continuait, incessant, insaisissable, presque irritant.
+Qu'y avait-il autour de lui, pres de lui, pour raviver de la sorte ses
+emotions eteintes?
+
+--Il fait un peu frais, dit-il, allons-nous-en.
+
+Ils se leverent et se remirent a marcher.
+
+Il regardait sur les bancs les pauvres assis, ceux pour qui la chaise
+etait une trop forte depense.
+
+Annette, maintenant, les observait aussi et s'inquietait de leur
+existence, de leur profession, s'etonnait qu'ayant l'air si miserable
+ils vinssent paresser ainsi dans ce beau jardin public.
+
+Et plus encore que tout a l'heure, Olivier remontait les annees
+ecoulees. Il lui semblait qu'une mouche ronflait a ses oreilles et les
+emplissait du bourdonnement confus des jours finis.
+
+La jeune fille, le voyant reveur, lui demanda:
+
+--Qu'avez-vous? vous semblez triste.
+
+Et il tressaillit jusqu'au coeur. Qui avait dit cela? Elle ou sa
+mere? Non pas sa mere avec sa voix d'a present, mais avec sa voix
+d'autrefois, tant changee qu'il venait seulement de la reconnaitre.
+
+Il repondit en souriant:
+
+--Je n'ai rien, tu m'amuses beaucoup, tu es tres gentille, tu me
+rappelles ta maman.
+
+Comment n'avait-il pas remarque plus vite cet etrange echo de la
+parole jadis si familiere, qui sortait a present de ces levres
+nouvelles.
+
+--Parle encore, dit-il.
+
+--De quoi?
+
+--Dis-moi ce que tes institutrices t'ont fait apprendre. Les
+aimais-tu?
+
+Elle se remit a bavarder.
+
+Et il ecoutait, saisi par un trouble croissant, il epiait, il
+attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque etrangere
+a son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restes dans sa
+gorge depuis la jeunesse de sa mere. Des intonations, parfois, le
+faisaient fremir d'etonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles
+des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarque
+les rapports, telles que, souvent meme, il ne les confondait plus
+du tout; mais cette difference ne rendait que plus saisissants les
+brusques reveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constate la
+ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voila
+que le mystere de cette voix ressuscitee les melait d'une telle facon
+qu'en detournant la tete pour ne plus voir la jeune fille il se
+demandait par moments si ce n'etait pas la comtesse qui lui parlait
+ainsi; douze ans plus tot.
+
+Puis, lorsqu'hallucine par cette evocation il se retournait vers elle,
+il retrouvait encore, a la rencontre de son regard, un peu de cette
+defaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse,
+l'oeil de la mere.
+
+Ils avaient fait deja trois fois le tour du parc, repassant toujours
+devant les memes personnes, les memes nourrices, les memes enfants.
+
+Annette, a present, inspectait les hotels qui entourent ce jardin, et
+demandait les noms de leurs habitants.
+
+Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une
+curiosite vorace, semblait emplir de renseignements sa memoire de
+femme, et, la figure eclairee par l'interet, ecoutait des yeux autant
+que de l'oreille.
+
+Mais en arrivant au pavillon qui separe les deux portes sur le
+boulevard exterieur, Bertin s'apercut que quatre heures allaient
+sonner.
+
+--Oh! dit-il, il faut rentrer.
+
+Et ils gagnerent doucement le boulevard Malesherbes.
+
+Quand il eut quitte la jeune fille, le peintre descendit vers la place
+de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine.
+
+Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers saute
+par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait
+radieux, plus joli que jamais. "Decidement, pensait-il, le printemps
+revernit tout le monde."
+
+Il etait dans une de ces heures ou l'esprit excite comprend tout avec
+plus de plaisir, ou l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et
+plus clair, ou l'on goute une joie plus vive a regarder et a sentir,
+comme si une main toute-puissante venait de rafraichir toutes les
+couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des etres, et de
+remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrete, l'activite des
+sensations.
+
+Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--"Dire
+qu'il y a des moments ou je ne trouve pas de sujets a peindre!"
+
+Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute
+son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle
+maniere d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain,
+l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur
+ses pas et s'enfermer dans son atelier.
+
+Mais des qu'il fut seul en face de la toile commencee, cette ardeur
+qui lui brulait le sang tout a l'heure, s'apaisa tout a coup. Il se
+sentit las, s'assit sur son divan et se remit a revasser.
+
+L'espece d'indifference heureuse dans laquelle il vivait, cette
+insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont
+apaises, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque
+chose lui eut manque. Il sentait sa maison vide, et desert son grand
+atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir
+passer l'ombre d'une femme dont la presence lui etait douce. Depuis
+longtemps, il avait oublie les impatiences d'amant qui attend le
+retour d'une maitresse, et voila que, subitement, il la sentait
+eloignee et la desirait pres de lui avec un enervement de jeune homme.
+
+Il s'attendrissait a songer combien ils s'etaient aimes, et il
+retrouvait en tout ce vaste appartement ou elle etait si souvent
+venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles,
+de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures,
+certains moments; et il sentait autour de lui le frolement de ses
+caresses anciennes.
+
+Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit a marcher en
+songeant de nouveau que, malgre cette liaison dont son existence avait
+ete remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Apres les longues
+heures de travail, quand il regardait autour de lui, etourdi par ce
+reveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait
+que des murs a la portee de sa main et de sa voix. Il avait du,
+n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec
+des precautions de voleur celle qu'il aimait, trainer ses heures
+desoeuvrees en tous les lieux publics ou l'on trouve, ou l'on achete,
+des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au
+Cercle, des habitudes au Cirque et a l'Hippodrome, a jour fixe, des
+habitudes a l'Opera, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer
+chez lui ou il serait demeure avec joie sans doute s'il y avait vecu
+pres d'elle.
+
+Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert
+d'une facon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui;
+puis son ardeur se moderant, il avait accepte sans revolte leur
+separation et sa liberte; maintenant il les regrettait de nouveau
+comme s'il recommencait a l'aimer.
+
+Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque
+sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-etre, parce
+qu'il avait reconnu tout a l'heure la voix rajeunie de cette femme.
+Combien peu de chose il faut pour emouvoir le coeur d'un homme, d'un
+homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!
+
+Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son
+esprit et dans sa chair a la facon d'une fievre; et il se mit a penser
+a elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son
+coeur et en s'exaltant lui-meme pour la desirer davantage; puis il se
+decida, bien qu'il l'eut vue dans la matinee, a aller lui demander une
+tasse de the, le soir meme.
+
+Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au
+boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver
+et d'etre force de passer encore cette soiree tout seul, comme il en
+avait passe bien d'autres, pourtant.
+
+A sa demande:--"La comtesse est-elle chez elle?"--le domestique
+repondant:--"Oui, Monsieur"--fit entrer de la joie en lui.
+
+Il dit, d'un ton radieux:--"C'est encore moi"--en apparaissant au
+seuil du petit salon ou les deux femmes travaillaient sous les
+abat-jour roses d'une lampe a double foyer en metal anglais, portee
+sur une tige haute et mince.
+
+La comtesse s'ecria:
+
+--Comment, c'est vous? Quelle chance!
+
+--Mais, oui. Je me suis senti tres solitaire, et je suis venu.
+
+--Comme c'est gentil!
+
+--Vous attendez quelqu'un?
+
+--Non ..., peut-etre ..., je ne sais jamais.
+
+Il s'etait assis et regardait avec un air de dedain le tricot gris en
+grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues
+aiguilles en bois.
+
+Il demanda:
+
+--Qu'est-ce que cela?
+
+--Des couvertures.
+
+--De pauvres?
+
+--Oui, bien entendu.
+
+--C'est tres laid.
+
+--C'est tres chaud.
+
+--Possible, mais c'est tres laid, surtout dans un appartement Louis
+XV, ou tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous
+devriez, pour vos amis, faire vos charites plus elegantes.
+
+--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les epaules--mais on en
+prepare partout en ce moment, de ces couvertures-la.
+
+--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite
+le soir, sans voir trainer cette affreuse loque grise sur les plus
+jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce
+printemps, la bienfaisance de mauvais gout.
+
+La comtesse, pour juger s'il disait vrai, etendit le tricot qu'elle
+tenait sur la chaise de soie inoccupee a cote d'elle, puis elle
+convint avec indifference:
+
+--Oui, en effet, c'est laid.
+
+Et elle se remit a travailler. Les deux tetes voisines, penchees sous
+les deux lumieres toutes proches, recevaient dans les cheveux une
+coulee de lueur rose qui se repandait sur la chair des visages, sur
+les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur
+ouvrage avec cette attention legere et continue des femmes habituees a
+ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.
+
+Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine
+de Chine, portees sur des colonnes anciennes de bois dore, repandaient
+sur les tapisseries une lumiere douce et reguliere, attenuee par des
+transparents de dentelle jetes sur les globes.
+
+Bertin prit un siege tres bas, un fauteuil nain, ou il pouvait tout
+juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours prefere pour causer avec la
+comtesse, en demeurant presque a ses pieds.
+
+Elle lui dit:
+
+--Vous avez fait une longue promenade avec Nane, tantot, dans le parc.
+
+--Oui. Nous avons bavarde comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup,
+votre fille. Elle vous ressemble tout a fait. Quand elle prononce
+certaines phrases, on croirait que vous avez oublie votre voix dans sa
+bouche.
+
+--Mon mari me l'a deja dit bien souvent.
+
+Il les regardait travailler, baignees dans la clarte des lampes, et la
+pensee dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans
+le jour, le souci de son hotel desert, immobile, silencieux, froid,
+quel que soit le temps, quel que soit le feu des cheminees et du
+calorifere, le chagrina comme si, pour la premiere fois, il comprenait
+bien son isolement.
+
+Oh! comme il aurait decidement voulu etre le mari de cette femme, et
+non son amant! Jadis il desirait l'enlever, la prendre a cet homme, la
+lui voler completement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompe qui
+etait installe pres d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa
+maison et dans le calinement de son contact. En la regardant, il se
+sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait
+voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, meme un peu plus,
+beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce
+besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente,
+lui faisait desirer qu'on envoyat se coucher la jeune fille, le plus
+vite possible.
+
+Obsede par cette envie d'etre seul avec elle, de se rapprocher jusqu'a
+ses genoux ou il poserait sa tete, de lui prendre les mains dont
+s'echapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et
+la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil
+deroule, il regardait l'heure, ne parlait plus guere et trouvait que
+vraiment on a tort d'habituer les fillettes a passer la soiree avec
+les grandes personnes.
+
+Des pas troublerent le silence du salon voisin, et le domestique, dont
+la tete apparut, annonca:
+
+--M. de Musadieu.
+
+Olivier Bertin eut une petite rage comprimee, et quand il serra la
+main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le
+prendre par les epaules et de le jeter dehors.
+
+Musadieu etait plein de nouvelles: le ministere allait tomber, et
+on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en
+regardant la jeune fille: "Je conterai cela un peu plus tard."
+
+La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures
+allaient sonner.
+
+--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle a sa fille.
+
+Annette, sans repondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mere
+sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement,
+comme si elle eut glisse sans agiter l'air en passant.
+
+Quand elle fut sortie:
+
+--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.
+
+On pretendait que le marquis de Rocdiane, separe a l'amiable de sa
+femme qui lui payait une rente jugee par lui insuffisante, avait
+trouve, pour la faire doubler, un moyen sur et singulier. La marquise,
+suivie sur son ordre, s'etait laisse surprendre en flagrant delit, et
+avait du racheter par une pension nouvelle le proces-verbal dresse par
+le commissaire de police.
+
+La comtesse ecoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant
+sur ses genoux l'ouvrage interrompu.
+
+Bertin, que la presence de Musadieu exasperait depuis le depart de la
+jeune fille, se facha, et affirma avec une indignation d'homme qui
+sait et qui n'a voulu parler a personne de cette calomnie, que c'etait
+la un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du
+monde ne devraient jamais ecouter ni repeter. Il se fachait, debout
+maintenant contre la cheminee, avec des airs nerveux d'homme dispose a
+faire de cette histoire une question personnelle.
+
+Rocdiane etait son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui
+reprocher sa legerete, on ne pouvait l'accuser ni meme le soupconner
+d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrasse,
+se defendait, reculait, s'excusait.
+
+--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout a l'heure chez la
+duchesse de Mortemain.
+
+Bertin demanda:
+
+--Qui vous a raconte cela? Une femme, sans doute?
+
+--Non, pas du tout, le marquis de Farandal.
+
+Et le peintre, crispe, repondit:
+
+--Cela ne m'etonne pas de lui!
+
+Il y eut un silence. La comtesse se remit a travailler. Puis Olivier
+reprit d'une voix calmee:
+
+--Je sais pertinemment que cela est faux.
+
+Il ne savait rien, entendant parler pour la premiere fois de cette
+aventure.
+
+Musadieu se preparait une retraite, sentant la situation dangereuse,
+et il parlait deja de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle,
+quand le comte de Guilleroy parut, revenant de diner en ville.
+
+Bertin se rassit, accable, desesperant a present de se debarrasser du
+mari.
+
+--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir?
+
+Comme personne ne repondait, il reprit:
+
+--Il parait que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle
+et lui fait payer fort cher cette indiscretion.
+
+Alors Bertin, avec des airs desoles, avec du chagrin dans la voix et
+dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, repeta en
+termes amicaux et doux ce que tout a l'heure il avait paru jeter au
+visage de Musadieu.
+
+Et le comte, a moitie convaincu, fache d'avoir repete a la legere une
+chose douteuse et peut-etre compromettante, plaidait son ignorance
+et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et
+mechantes!
+
+Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupconne
+et calomnie avec une deplorable facilite. Et ils parurent convaincus
+tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotes
+sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur
+suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prete,
+et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond.
+
+Bertin, qui n'en voulait plus a Musadieu depuis l'arrivee de
+Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il
+preferait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait
+content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la
+cordialite.
+
+Deux domestiques, venus a pas sourds sur les tapis, entrerent portant
+la table a the ou l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout
+brillant, sous la flamme bleue d'une lampe a esprit-de-vin.
+
+La comtesse se leva, prepara la boisson chaude avec les precautions et
+les soins que nous ont apportes les Russes, puis offrit une tasse a
+Musadieu, une autre a Bertin, et revint avec des assiettes contenant
+des sandwichs aux foies gras et de menues patisseries autrichiennes et
+anglaises.
+
+Le comte s'etant approche de la table mobile ou s'alignaient aussi des
+sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discretement,
+glissa dans la piece voisine et disparut.
+
+Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le desir
+soudain le reprit de pousser dehors ce geneur qui, mis en verve,
+perorait, semait des anecdotes, repetait des mots, en faisait
+lui-meme. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la
+longue aiguille approchait de minuit.
+
+La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait a lui parler,
+et, avec cette adresse des femmes du monde habiles a changer par des
+nuances le ton d'une causerie et l'atmosphere d'un salon, a faire
+comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir,
+elle repandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et
+l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait
+d'ouvrir une fenetre.
+
+Musadieu sentit ce courant d'air glacant ses idees, et, sans qu'il se
+demandat pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller.
+
+Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se
+retirerent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la
+comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le
+seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que
+Musadieu, aide d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme
+de Guilleroy parlait toujours a Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts,
+ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue
+ouverte par l'autre domestique, se decida a sortir seul pour ne point
+rester debout en face du valet.
+
+La porte doucement fut refermee sur lui, et la cornasse dit a
+l'artiste avec une parfaite aisance:
+
+--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit.
+Restez donc encore un peu.
+
+Et ils rentrerent ensemble dans le petit salon.
+
+Des qu'ils furent assis:
+
+--Dieu! que cet animal m'agacait! dit-il.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Il me prenait un peu de vous.
+
+--Oh! pas beaucoup.
+
+--C'est possible, mais il me genait.
+
+--Vous etes jaloux?
+
+--Ce n'est pas etre jaloux que de trouver un homme encombrant.
+
+Il avait repris son petit fauteuil, et, tout pres d'elle maintenant,
+il maniait entre ses doigts l'etoffe de sa robe en lui disant quel
+souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-la.
+
+Elle ecoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main
+dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le
+remercier.
+
+--Je voudrais tant vivre pres de vous! dit-il.
+
+Il songeait toujours a ce mari couche, endormi sans doute dans une
+chambre voisine, et il reprit:
+
+--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.
+
+Elle murmura:
+
+--Mon pauvre ami!--pleine de pitie pour lui, et aussi pour elle.
+
+Il avait pose sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait
+avec tendresse, avec une tendresse un peu melancolique, un peu
+douloureuse, moins ardente que tout a l'heure, quand il etait separe
+d'elle par sa fille, son mari et Musadieu.
+
+Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts legers
+sur la tete d'Olivier:
+
+--Dieu, que vous etes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu.
+
+--Helas! je le sais, ca va vite.
+
+Elle eut peur de l'avoir attriste.
+
+--Oh! vous etiez gris tres jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours
+connu poivre et sel.
+
+--Oui, c'est vrai.
+
+Pour effacer tout a fait la nuance de regret qu'elle avait provoquee
+elle se pencha et, lui soulevant la tete entre ses deux mains, mit sur
+son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent
+ne pas devoir finir.
+
+Puis ils se regarderent, cherchant a voir au fond de leurs yeux le
+reflet de leur affection.
+
+--Je voudrais bien, dit-il, passer une journee entiere pres de vous.
+
+Il se sentait tourmente obscurement par d'inexprimables besoins
+d'intimite.
+
+Il avait cru, tout a l'heure, que le depart des gens qui etaient la
+suffirait a realiser ce desir eveille depuis le matin, et maintenant
+qu'il demeurait seul avec sa maitresse, qu'il avait sur le front la
+tiedeur de ses mains, et contre la joue, a travers sa robe, la tiedeur
+de son corps, il retrouvait en lui le meme trouble, la meme envie
+d'amour inconnue et fuyante.
+
+Et il s'imaginait a present que, hors de cette maison, dans les bois
+peut-etre ou ils seraient tout a fait seuls, sans personne autour
+d'eux, cette inquietude de son coeur serait satisfaite et calmee.
+
+Elle repondit:
+
+--Que vous etes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour.
+
+Il la supplia de trouver le moyen de venir dejeuner avec lui, quelque
+part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou
+cinq fois.
+
+Elle s'etonnait de ce caprice, si difficile a realiser, maintenant que
+sa fille etait revenue.
+
+Elle essayerait cependant, des que son mari irait aux Ronces, mais
+cela ne se pourrait faire qu'apres le vernissage qui avait lieu le
+samedi suivant.
+
+--Et d'ici la, dit-il, quand vous verrai-je?
+
+--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, a trois
+heures, si vous etes libre, et je crois que nous devons diner ensemble
+vendredi chez la duchesse.
+
+--Oui, parfaitement.
+
+Il se leva.
+
+---Adieu.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+Il restait debout sans se decider a partir, car il n'avait presque
+rien trouve de tout ce qu'il etait venu lui dire, et sa pensee restait
+pleine de choses inexprimees, gonflee d'effusions vagues qui n'etaient
+point sorties.
+
+Il repeta "Adieu", en lui prenant les mains.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+--Je vous aime.
+
+Elle lui jeta un de ces sourires ou une femme montre a un homme, en
+une seconde, tout ce qu'elle lui a donne.
+
+Le coeur vibrant, il repeta pour la troisieme fois:
+
+--Adieu.
+
+Et il partit.
+
+
+IV
+
+On eut dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-la, un
+pelerinage au Palais de l'Industrie. Des neuf heures du matin, elles
+arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers
+cette halle aux beaux-arts ou le Tout-Paris artiste invitait le
+Tout-Paris mondain a assister au vernissage simule de trois mille
+quatre cents tableaux.
+
+Une queue de foule se pressait aux portes, et, dedaigneuse de la
+sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Deja, en
+gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposees
+sur les murs de l'escalier ou l'on accroche la categorie speciale des
+peintres de vestibule qui ont envoye soit des oeuvres de proportions
+inusitees, soit des oeuvres qu'on n'a pas ose refuser. Dans le salon
+carre, c'etait une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les
+peintres, en representation jusqu'au soir, se faisaient reconnaitre
+a leur activite, a la sonorite de leur voix, a l'autorite de leurs
+gestes. Ils commencaient a trainer des amis par la manche vers des
+tableaux qu'ils designaient du bras, avec des exclamations et une
+mimique energique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de
+grands a longs cheveux, coiffes de chapeaux mous gris ou noirs, de
+formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords
+en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres etaient
+petits, actifs, fluets ou trapus, cravates d'un foulard, vetus de
+vestons ou ensaques en de singuliers costumes speciaux a la classe des
+rapins.
+
+Il y avait le clan des elegants, des gommeux, des artistes du
+boulevard, le clan des academiques, corrects et decores de rosettes
+rouges, enormes ou microscopiques, selon leur conception de l'elegance
+et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistes de la famille
+entourant le pere comme un choeur triomphal.
+
+Sur les quatre panneaux geants, les toiles admises a l'honneur du
+salon carre eblouissaient, des l'entree, par l'eclat des tons et le
+flamboiement des cadres, par une crudite de couleurs neuves, avivees
+par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombe d'en haut.
+
+Le portrait du President de la Republique faisait face a la porte,
+tandis que, sur un autre mur, un general chamarre d'or, coiffe d'un
+chapeau a plumes d'autruche et culotte de drap rouge, voisinait avec
+des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en detresse
+presque englouti sous une vague. Un eveque d'autrefois excommuniant un
+roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiferes morts, et l'Ombre
+du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le
+regard avec une violence irresistible d'expression.
+
+On voyait encore, dans la piece immense, une charge de cavalerie, des
+tirailleurs dans un bois, des vaches dans un paturage, deux seigneurs
+du siecle dernier se battant en duel au coin d'une rue, une folle
+assise sur une borne, un pretre administrant un mourant, des
+moissonneurs, des rivieres, un coucher de soleil, un clair de lune,
+des echantillons enfin de tout ce qu'on fait, de tout ce que font et
+de tout ce que feront les peintres jusqu'au dernier jour du monde.
+
+Olivier, au milieu d'un groupe de confreres celebres, membres de
+l'Institut et du Jury, echangeait avec eux des opinions. Un malaise
+l'oppressait, une inquietude sur son oeuvre exposee dont, malgre les
+felicitations empressees, il ne sentait pas le succes.
+
+Il s'elanca. La duchesse de Mortemain apparaissait a la porte
+d'entree.
+
+Elle demanda:
+
+--Est-ce que la comtesse n'est pas arrivee?
+
+--Je ne l'ai pas vue.
+
+--Et M. de Musadieu?
+
+--Non plus.
+
+--Il m'avait promis d'etre a dix heures au haut de l'escalier pour me
+guider dans les salles.
+
+--Voulez-vous me permettre de le remplacer, duchesse?
+
+--Non, non. Vos amis ont besoin de vous. Nous vous reverrons tout a
+l'heure, car je compte que nous dejeunerons ensemble.
+
+Musadieu accourait. Il avait ete retenu quelques minutes a la
+sculpture et s'excusait, essouffle deja.
+
+Il disait:
+
+--Par ici, duchesse, par ici, nous commencons a droite.
+
+Ils venaient de disparaitre dans un remous de tetes, quand la comtesse
+de Guilleroy, tenant par le bras sa fille, entra, cherchant du regard
+Olivier Bertin.
+
+Il les vit, les rejoignit, et, les saluant:
+
+--Dieu, qu'elles sont jolies! dit-il. Vrai, Nanette embellit beaucoup.
+En huit jours, elle a change.
+
+Il la regardait de son oeil observateur. Il ajouta:
+
+--Les lignes sont plus douces, plus fondues, le teint plus lumineux.
+Elle est deja bien moins petite fille et bien plus Parisienne.
+
+Mais soudain il revint a la grande affaire du jour.
+
+--Commencons a droite, nous allons rejoindre la duchesse.
+
+La comtesse, au courant de toutes les choses de la peinture et
+preoccupee comme un exposant, demanda:
+
+--Que dit-on?
+
+--Beau salon. Le Bonnat remarquable, deux excellents Carolus Duran,
+un Puvis de Chavannes admirable, un Roll tres etonnant, tres neuf, un
+Gervex exquis, et beaucoup d'autres, des Beraud, des Cazin, des Duez,
+des tas de bonnes choses enfin.
+
+--Et vous, dit-elle.
+
+--On me fait des compliments, mais je ne suis pas content.
+
+--Vous n'etes jamais content.
+
+--Si, quelquefois. Mais aujourd'hui, vrai, je crois que j'ai raison.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Allons voir.
+
+Quand ils arriverent devant le tableau--deux petites paysannes prenant
+un bain dans un ruisseau--un groupe arrete l'admirait. Elle en fut
+joyeuse, et tout bas.
+
+--Mais il est delicieux, c'est un bijou. Vous n'avez rien fait de
+mieux.
+
+Il se serrait contre elle, l'aimant, reconnaissant de chaque mot
+qui calmait une souffrance, pansait une plaie. Et des raisonnements
+rapides lui couraient dans l'esprit pour le convaincre qu'elle avait
+raison, qu'elle devait voir juste avec ses yeux intelligents de
+Parisienne. Il oubliait, pour rassurer ses craintes, que depuis douze
+ans il lui reprochait justement d'admirer trop les mievreries, les
+delicatesses elegantes, les sentiments exprimes, les nuances batardes
+de la mode, et jamais l'art, l'art seul, l'art degage des idees, des
+tendances et des prejuges mondains.
+
+Les entrainant plus loin: "Continuons," dit-il.
+
+Et il les promena pendant fort longtemps de salle en salle en leur
+montrant les toiles, leur expliquant les sujets, heureux entre elles,
+heureux par elles.
+
+Soudain, la comtesse demanda:
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Midi et demi.
+
+--Oh! Allons vite dejeuner. La duchesse doit nous attendre chez
+Ledoyen, ou elle m'a chargee de vous amener, si nous ne la retrouvions
+pas dans les salles.
+
+Le restaurant, au milieu d'un ilot d'arbres et d'arbustes, avait l'air
+d'une ruche trop pleine et vibrante. Un bourdonnement confus de voix,
+d'appels, de cliquetis de verres et d'assiettes voltigeait autour, en
+sortait par toutes les fenetres et toutes les portes grandes ouvertes.
+Les tables, pressees, entourees de gens en train de manger, etaient
+repandues par longues files dans les chemins voisins, a droite et a
+gauche du passage etroit ou les garcons couraient, assourdis, affoles,
+tenant a bout de bras des plateaux charges de viandes, de poissons ou
+de fruits.
+
+Sous la galerie circulaire c'etait une telle multitude d'hommes et
+de femmes qu'on eut dit une pate vivante. Tout cela riait, appelait,
+buvait et mangeait, mis en gaite par les vins et inonde d'une de ces
+joies qui tombent sur Paris, en certains jours, avec le soleil.
+
+Un garcon fit monter la comtesse, Annette et Bertin dans le salon
+reserve ou les attendait la duchesse.
+
+En y entrant, le peintre apercut, a cote de sa tante, le marquis de
+Farandal, empresse et souriant, tendant les bras pour recevoir les
+ombrelles et les manteaux de la comtesse et de sa fille. Il en
+ressentit un tel deplaisir, qu'il eut envie soudain, de dire des
+choses irritantes et brutales.
+
+La duchesse expliquait la rencontre de son neveu et le depart de
+Musadieu emmene par le ministre des Beaux-Arts; et Bertin, a la pensee
+que ce bellatre de marquis devait epouser Annette, qu'il etait venu
+pour elle, qu'il la regardait deja comme destinee a sa couche,
+s'enervait et se revoltait comme si on eut meconnu et viole ses
+droits, des droits mysterieux et sacres.
+
+Des qu'on fut a table, le marquis, place a cote de la jeune fille,
+s'occupa d'elle avec cet air empresse des hommes autorises a faire
+leur cour.
+
+Il avait des regards curieux qui semblaient au peintre hardis et
+investigateurs, des sourires presque tendres et satisfaits, une
+galanterie familiere et officielle. Dans ses manieres et ses paroles
+apparaissait deja quelque chose de decide comme l'annonce d'une
+prochaine prise de possession.
+
+La duchesse et la comtesse semblaient proteger et approuver cette
+allure de pretendant, et avaient l'une pour l'autre des coups d'oeil
+de complicite.
+
+Aussitot le dejeuner fini, on retourna a l'Exposition. C'etait dans
+les salles une telle melee de foule, qu'il semblait impossible d'y
+penetrer. Une chaleur d'humanite, une odeur fade de robes et d'habits
+vieillis sur le corps faisaient la dedans une atmosphere ecoeurante
+et lourde. On ne regardait plus les tableaux, mais les visages et les
+toilettes, on cherchait les gens connus; et parfois une poussee avait
+lieu dans cette masse epaisse entr'ouverte un moment pour laisser
+passer la haute echelle double des vernisseurs qui criaient:
+
+"Attention, messieurs; attention, mesdames."
+
+Au bout de cinq minutes, la comtesse et Olivier se trouvaient separes
+des autres. Il voulait les chercher, mais elle dit, en s'appuyant sur
+lui:
+
+--Ne sommes-nous pas bien? Laissons-les donc, puisqu'il est convenu
+que si nous nous perdons, nous nous retrouverons a quatre heures au
+buffet.
+
+--C'est vrai, dit-il.
+
+Mais il etait absorbe par l'idee que le marquis accompagnait Annette
+et continuait a marivauder pres d'elle avec sa fatuite galante.
+
+La comtesse murmura:
+
+--Alors, vous m'aimez toujours?
+
+Il repondit, d'un air preoccupe:
+
+--Mais oui, certainement.
+
+Et il cherchait, par-dessus les tetes, a decouvrir le chapeau gris de
+M. de Farandal.
+
+Le sentant distrait et voulant ramener a elle sa pensee, elle reprit:
+
+--Si vous saviez comme j'adore votre tableau de cette annee. C'est
+votre chef-d'oeuvre.
+
+Il sourit, oubliant soudain les jeunes gens pour ne se souvenir que de
+son souci du matin.
+
+--Vrai? vous trouvez?
+
+--Oui, je le prefere a tout.
+
+--Il m'a donne beaucoup de mal.
+
+Avec des mots calins, elle l'enguirlanda de nouveau, sachant bien,
+depuis longtemps, que rien n'a plus de puissance sur un artiste que
+la flatterie tendre et continue. Capte, ranime, egaye par ces paroles
+douces, il se remit a causer, ne voyant qu'elle, n'ecoutant qu'elle
+dans cette grande cohue flottante.
+
+Pour la remercier, il murmura pres de son oreille:
+
+--J'ai une envie folle de vous embrasser.
+
+Une chaude emotion la traversa et, levant sur lui ses yeux brillants,
+elle repeta sa question:
+
+--Alors, vous m'aimez toujours?
+
+Et il repondit, avec l'intonation qu'elle voulait et qu'elle n'avait
+point entendue tout a l'heure:
+
+--Oui, je vous aime, ma chere Any.
+
+--Venez souvent me voir le soir, dit-elle. Maintenant que j'ai ma
+fille, je ne sortirai pas beaucoup.
+
+Depuis qu'elle sentait en lui ce reveil inattendu de tendresse, un
+grand bonheur l'agitait. Avec les cheveux tout blancs d'Olivier et
+l'apaisement des annees, elle redoutait moins a present qu'il fut
+seduit par une autre femme, mais elle craignait affreusement qu'il
+se mariat, par horreur de la solitude. Cette peur, ancienne deja,
+grandissait sans cesse, faisait naitre en son esprit des combinaisons
+irrealisables afin de l'avoir pres d'elle le plus possible et d'eviter
+qu'il passat de longues soirees dans le froid silence de son hotel
+vide. Ne le pouvant toujours attirer et retenir, elle lui suggerait
+des distractions, l'envoyait au theatre, le poussait dans le monde,
+aimant mieux le savoir au milieu des femmes que dans la tristesse de
+sa maison.
+
+Elle reprit, repondant a sa secrete pensee:
+
+--Ah! si je pouvais vous garder toujours, comme je vous gaterais!
+Promettez-moi de venir tres souvent, puisque je ne sortirai plus
+guere.
+
+--Je vous le promets.
+
+Une voix murmura, pres de son oreille:
+
+--Maman.
+
+La comtesse tressaillit, se retourna. Annette, la duchesse et le
+marquis venaient de les rejoindre.
+
+--Il est quatre heures, dit la duchesse, je suis tres fatiguee et j'ai
+envie de m'en aller.
+
+La comtesse reprit:
+
+--Je m'en vais aussi, je n'en puis plus.
+
+Ils gagnerent l'escalier interieur qui part des galeries ou s'alignent
+les dessins et les aquarelles et domine l'immense jardin vitre ou sont
+exposees les oeuvres de sculpture.
+
+De la plate-forme de cet escalier, on apercevait d'un bout a l'autre
+la serre geante pleine de statues dressees dans les chemins, autour
+des massifs d'arbustes verts et au-dessus de la foule qui couvrait le
+sol des allees de son flot remuant et noir. Les marbres jaillissaient
+de cette nappe sombre de chapeaux et d'epaules, en la trouant en mille
+endroits, et semblaient lumineux, tant ils etaient blancs.
+
+Comme Bertin saluait les femmes a la porte de sortie, Mme de
+Guilleroy lui demanda tout bas:
+
+--Alors, vous venez ce soir?
+
+--Mais oui.
+
+Et il rentra dans l'Exposition pour causer avec les artistes des
+impressions de la journee.
+
+Les peintres et les sculpteurs se tenaient par groupes autour des
+statues, devant le buffet, et la, on discutait, comme tous les ans, en
+soutenant ou en attaquant les memes idees, avec les memes arguments
+sur des oeuvres a peu pres pareilles. Olivier qui, d'ordinaire,
+s'animait a ces disputes, ayant la specialite des ripostes et des
+attaques deconcertantes et une reputation de theoricien spirituel
+dont il etait fier, s'agita pour se passionner, mais les choses qu'il
+repondait, par habitude, ne l'interessaient pas plus que celles qu'il
+entendait, et il avait envie de s'en aller, de ne plus ecouter, de
+ne plus comprendre, sachant d'avance tout ce qu'on dirait sur ces
+antiques questions d'art dont il connaissait toutes les faces.
+
+Il aimait ces choses pourtant, et les avait aimees jusqu'ici d'une
+facon presque exclusive, mais il en etait distrait ce jour-la par une
+de ces preoccupations legeres et tenaces, un de ces petits soucis qui
+semblent ne nous devoir point toucher et qui sont la malgre tout,
+quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, piques dans la pensee comme une
+invisible epine enfoncee dans la chair.
+
+Il avait meme oublie ses inquietudes sur ses baigneuses pour ne se
+souvenir que de la tenue deplaisante du marquis aupres d'Annette. Que
+lui importait, apres tout? Avait-il un droit? Pourquoi aurait-il voulu
+empecher ce mariage precieux, decide d'avance, convenable sur tous les
+points? Mais aucun raisonnement n'effacait cette impression de malaise
+et de mecontentement qui l'avait saisi en voyant le Farandal parler et
+sourire en fiance, en caressant du regard le visage de la jeune fille.
+
+Lorsqu'il entra, le soir, chez la comtesse, et qu'il la retrouva seule
+avec sa fille continuant sous la clarte des lampes leur tricot pour
+les malheureux, il eut grand'peine a se garder de tenir sur le marquis
+des propos moqueurs et mechants, et de decouvrir aux yeux d'Annette
+toute sa banalite voilee de chic.
+
+Depuis longtemps, en ces visites apres diner, il avait souvent des
+silences un peu somnolents et des poses abandonnees de vieil ami qui
+ne se gene plus. Enfonce dans son fauteuil, les jambes croisees,
+la tete en arriere, il revassait en parlant et reposait dans cette
+tranquille intimite son corps et son esprit. Mais voila que, soudain,
+lui revinrent cet eveil et cette activite des hommes qui font des
+frais pour plaire, que preoccupe ce qu'ils vont dire, et qui cherchent
+devant certaines personnes des mots plus brillants ou plus rares pour
+parer leurs idees et les rendre coquettes. Il ne laissait plus trainer
+la causerie, mais la soutenait et l'activait, la fouaillant avec sa
+verve, et il eprouvait, quand il avait fait partir d'un franc rire la
+comtesse et sa fille, ou quand il les sentait emues, ou quand il les
+voyait lever sur lui des yeux surpris, ou quand elles cessaient de
+travailler pour l'ecouter, un chatouillement de plaisir, un petit
+frisson de succes qui le payait de sa peine.
+
+Il revenait maintenant chaque fois qu'il les savait seules, et jamais,
+peut-etre, il n'avait passe d'aussi douces soirees.
+
+Mme de Guilleroy, dont cette assiduite apaisait les craintes
+constantes, faisait, pour l'attirer et le retenir, tous ses efforts.
+Elle refusait des diners en ville, des bals, des representations, afin
+d'avoir la joie de jeter dans la boite du telegraphe, en sortant a
+trois heures, la petite depeche bleue qui disait: "A tantot." Dans
+les premiers temps, voulant lui donner plus vite le tete-a-tete
+qu'il desirait, elle envoyait coucher sa fille des que dix heures
+commencaient a sonner. Puis, voyant un jour qu'il s'en etonnait et
+demandait en riant qu'on ne traitat plus Annette en petit enfant pas
+sage, elle accorda un quart d'heure de grace, puis une demi-heure,
+puis une heure. Il ne restait pas longtemps d'ailleurs apres que la
+jeune fille etait partie, comme si la moitie du charme qui le tenait
+dans ce salon venait de sortir avec elle. Approchant aussitot des
+pieds de la comtesse le petit siege bas qu'il preferait, il s'asseyait
+tout pres d'elle et posait, par moments, avec un mouvement calin,
+une joue contre ses genoux. Elle lui donnait une de ses mains, qu'il
+tenait dans les siennes, et sa fievre d'esprit tombant soudain, il
+cessait de parler et semblait se reposer dans un tendre silence de
+l'effort qu'il avait fait.
+
+Elle comprit bien, peu a peu, avec son flair de femme, qu'Annette
+l'attirait presque autant qu'elle-meme. Elle n'en fut point fachee,
+heureuse qu'il put trouver entre elles quelque chose de la famille
+dont elle l'avait prive; et elle l'emprisonnait le plus possible entre
+elles deux, jouant a la maman pour qu'il se crut presque pere de cette
+fillette et qu'une nuance nouvelle de tendresse s'ajoutat a tout ce
+qui le captivait dans cette maison.
+
+Sa coquetterie, toujours eveillee, mais inquiete depuis qu'elle
+sentait, de tous les cotes, comme des piqures presque imperceptibles
+encore, les innombrables attaques de l'age, prit une allure plus
+active. Pour devenir aussi svelte qu'Annette, elle continuait a ne
+point boire, et l'amincissement reel de sa taille lui rendait en effet
+sa tournure de jeune fille, tellement que, de dos, on les distinguait
+a peine; mais sa figure amaigrie se ressentait de ce regime. La peau
+distendue se plissait et prenait une nuance jaunie qui rendait plus
+eclatante la fraicheur superbe de l'enfant. Alors elle soigna son
+visage avec des procedes d'actrice, et bien qu'elle se creat ainsi au
+grand jour une blancheur un peu suspecte, elle obtint aux lumieres
+cet eclat factice et charmant qui donne aux femmes bien fardees un
+incomparable teint.
+
+La constatation de cette decadence et l'emploi de cet artifice
+modifierent ses habitudes. Elle evita le plus possible les
+comparaisons en plein soleil et les rechercha a la lumiere des lampes
+qui lui donnaient un avantage. Quand elle se sentait fatiguee, pale,
+plus vieillie que de coutume, elle avait des migraines complaisantes
+qui lui faisaient manquer des bals ou des spectacles; mais les jours
+ou elle se sentait en beaute, elle triomphait et jouait a la grande
+soeur avec une modestie grave de petite mere. Afin de porter toujours
+des robes presque pareilles a celles de sa fille, elle lui donnait des
+toilettes de jeune femme, un peu graves pour elle; et Annette, chez
+qui apparaissait de plus en plus un caractere enjoue et rieur, les
+portait avec une vivacite petillante qui la rendait plus gentille
+encore. Elle se pretait de tout son coeur aux maneges coquets de sa
+mere, jouait avec elle, d'instinct, de petites scenes de grace, savait
+l'embrasser a propos, lui enlacer la taille avec tendresse, montrer
+par un mouvement, une caresse, quelque invention ingenieuse,
+combien elles etaient jolies toutes les deux et combien elles se
+ressemblaient.
+
+Olivier Bertin, a force de les voir ensemble et de les comparer sans
+cesse, arrivait presque, par moments, a les confondre. Quelquefois, si
+la jeune fille lui parlait alors qu'il regardait ailleurs, il etait
+force de demander: "Laquelle a dit cela?" Souvent meme, il s'amusait
+a jouer ce jeu de la confusion quand ils etaient seuls tous les trois
+dans le salon aux tapisseries Louis XV. Il fermait alors les yeux
+et les priait de lui adresser la meme question l'une apres l'autre
+d'abord, puis en changeant l'ordre des interrogations, afin qu'il
+reconnut les voix. Elles s'essayaient avec tant d'adresse a trouver
+les memes intonations, a dire les memes phrases avec les memes
+accents, que souvent il ne devinait pas. Elles etaient parvenues, en
+verite, a prononcer si pareillement, que les domestiques repondaient
+"Oui, madame", a la jeune fille et "Oui, mademoiselle" a la mere.
+
+A force de s'imiter par amusement et de copier leurs mouvements, elles
+avaient acquis ainsi une telle similitude d'allures et de gestes, que
+M. de Guilleroy lui-meme, quand il voyait passer l'une ou l'autre dans
+le fond sombre du salon, les confondait a tout instant et demandait:
+"Est-ce toi, Annette, ou est-ce ta maman?"
+
+De cette ressemblance naturelle et voulue, reelle et travaillee, etait
+nee dans l'esprit et dans le coeur du peintre l'impression bizarre
+d'un etre double, ancien et nouveau, tres connu et presque ignore, de
+deux corps faits l'un apres l'autre avec la meme chair, de la meme
+femme continuee, rajeunie, redevenue ce qu'elle avait ete. Et il
+vivait pres d'elles, partage entre les deux, inquiet, trouble, sentant
+pour la mere ses ardeurs reveillees et couvrant la fille d'une obscure
+tendresse.
+
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+
+"20 juillet, Paris. Onze heures soir
+
+"Mon ami, ma mere vient de mourir a Roncieres. Nous partons a minuit.
+Ne venez pas, car nous ne prevenons personne. Mais plaignez-moi et
+pensez a moi.
+
+"Votre ANY."
+
+"21 juillet, midi.
+
+"Ma pauvre amie, je serais parti malgre vous si je ne m'etais habitue
+a considerer toutes vos volontes comme des ordres. Je pense a vous
+depuis hier avec une douleur poignante. Je songe a ce voyage muet que
+vous avez fait cette nuit en face de votre fille et de votre mari,
+dans ce wagon a peine eclaire qui vous trainait vers votre morte. Je
+vous voyais sous le quinquet huileux tous les trois, vous pleurant et
+Annette sanglotant. J'ai vu votre arrivee a la gare, l'horrible trajet
+dans la voiture, l'entree au chateau au milieu des domestiques, votre
+elan dans l'escalier, vers cette chambre, vers ce lit ou elle est
+couchee, votre premier regard sur elle, et votre baiser sur sa maigre
+figure immobile. Et j'ai pense a votre coeur, a votre pauvre coeur, a
+ce pauvre coeur dont la moitie est a moi et qui se brise, qui souffre
+tant, qui vous etouffe et qui me fait tant de mal aussi, en ce moment.
+
+Je baise vos yeux pleins de larmes avec une profonde pitie.
+
+"OLIVIER."
+
+"21 juillet. Roncieres.
+
+"Votre lettre m'aurait fait du bien, mon ami, si quelque chose pouvait
+me faire du bien en ce malheur horrible ou je suis tombee. Nous
+l'avons enterree hier, et depuis que son pauvre corps inanime est
+sorti de cette maison, il me semble que je suis seule sur la terre.
+On aime sa mere presque sans le savoir, sans le sentir, car cela est
+naturel comme de vivre; et on ne s'apercoit de toute la profondeur des
+racines de cet amour qu'au moment de la separation derniere. Aucune
+autre affection n'est comparable a celle-la, car toutes les autres
+sont de rencontre, et celle-la est de naissance; toutes les autres
+nous sont apportees plus tard par les hasards de l'existence, et
+celle-la vit depuis notre premier jour dans notre sang meme. Et puis,
+et puis, ce n'est pas seulement une mere qu'on a perdue, c'est toute
+notre enfance elle-meme qui disparait a moitie, car notre petite vie
+de fillette etait a elle autant qu'a nous. Seule elle la connaissait
+comme nous, elle savait un tas de choses lointaines insignifiantes et
+cheres qui sont, qui etaient les douces premieres emotions de notre
+coeur. A elle seule je pouvais dire encore: "Te rappelles-tu, mere,
+le jour ou...? Te rappelles-tu, mere, la poupee de porcelaine que
+grand'maman m'avait donnee?" Nous marmottions toutes les deux un long
+et doux chapelet de menus et mievres souvenirs que personne sur la
+terre ne sait plus que moi. C'est donc une partie de moi qui est
+morte, la plus vieille, la meilleure. J'ai perdu le pauvre coeur ou
+la petite fille que j'etais vivait encore tout entiere. Maintenant
+personne ne la connait plus, personne ne se rappelle la petite Anne,
+ses jupes courtes, ses rires et ses mines.
+
+"Et un jour viendra, qui n'est peut-etre pas bien loin, ou je m'en
+irai a mon tour, laissant seule dans ce monde ma chere Annette, comme
+maman m'y laisse aujourd'hui. Que tout cela est triste, dur, cruel! On
+n'y songe jamais, pourtant; on ne regarde pas autour de soi la mort
+prendre quelqu'un a tout instant, comme elle nous prendra bientot. Si
+on la regardait, si on y songeait, si on n'etait pas distrait, rejoui
+et aveugle par tout ce qui se passe devant nous, on ne pourrait plus
+vivre, car la vue de ce massacre sans fin nous rendrait fous.
+
+"Je suis si brisee, si desesperee, que je n'ai plus la force de rien
+faire. Jour et nuit je pense a ma pauvre maman, clouee dans cette
+boite, enfouie sous cette terre, dans ce champ, sous la pluie, et dont
+la vieille figure que j'embrassais avec tant de bonheur n'est plus
+qu'une pourriture affreuse. Oh! quelle horreur, mon ami, quelle
+horreur!
+
+"Quand j'ai perdu papa, je venais de me marier, et je n'ai pas senti
+toutes ces choses comme aujourd'hui. Oui, plaignez-moi, pensez a moi,
+ecrivez-moi. J'ai tant besoin de vous a present.
+
+"ANNE."
+
+Paris, 25 juillet.
+
+"Ma pauvre amie,
+
+"Votre chagrin me fait une peine horrible. Et je ne vois pas non plus
+la vie en rose. Depuis votre depart je suis perdu, abandonne, sans
+attache et sans refuge. Tout me fatigue, m'ennuie et m'irrite. Je
+pense sans cesse a vous et a notre Annette, je vous sens loin toutes
+les deux quand j'aurais tant besoin que vous fussiez pres de moi.
+
+"C'est extraordinaire comme je vous sens loin et comme vous me
+manquez. Jamais, meme aux jours ou j'etais jeune, vous ne m'avez ete
+_tout_, comme en ce moment. J'ai pressenti depuis quelque temps cette
+crise, qui doit etre un coup de soleil de l'ete de la Saint-Martin.
+Ce que j'eprouve est meme si bizarre, que je veux vous le raconter.
+Figurez-vous que, depuis votre absence, je ne peux plus me promener.
+Autrefois, et meme pendant les mois derniers, j'aimais beaucoup m'en
+aller tout seul par les rues en flanant, distrait par les gens et les
+choses, goutant la joie de voir et le plaisir de battre le pave d'un
+pied joyeux. J'allais devant moi sans savoir ou, pour marcher, pour
+respirer, pour revasser. Maintenant je ne peux plus. Des que je
+descends dans la rue, une angoisse m'oppresse, une peur d'aveugle qui
+a lache son chien. Je deviens inquiet exactement comme un voyageur qui
+a perdu la trace d'un sentier dans un bois, et il faut que je rentre.
+Paris me semble vide, affreux, troublant. Je me demande: "Ou vais-je
+aller?" Je me reponds: "Nulle part, puisque je me promene." Eh bien,
+je ne peux pas, je ne peux plus me promener sans but. La seule pensee
+de marcher devant moi m'ecrase de fatigue et m'accable d'ennui. Alors
+je vais trainer ma melancolie au Cercle.
+
+"Et savez-vous pourquoi? Uniquement parce que vous n'etes plus ici.
+J'en suis certain. Lorsque je vous sais a Paris, il n'y a plus de
+promenade inutile, puisqu'il est possible que je vous rencontre sur
+le premier trottoir venu. Je peux aller partout parce que vous pouvez
+etre partout. Si je ne vous apercois point, je puis au moins trouver
+Annette qui est une emanation de vous. Vous me mettez, l'une
+et l'autre, de l'esperance plein les rues, l'esperance de vous
+reconnaitre, soit que vous veniez de loin vers moi, soit que je vous
+devine en vous suivant. Et alors la ville me devient charmante, et les
+femmes dont la tournure ressemble a la votre agitent mon coeur de tout
+le mouvement des rues, entretiennent mon attente, occupent mes yeux,
+me donnent une sorte d'appetit de vous voir.
+
+"Vous allez me trouver bien egoiste, ma pauvre amie, moi qui vous
+parle ainsi de ma solitude de vieux pigeon roucoulant, alors que
+vous pleurez des larmes si douloureuses. Pardonnez-moi, je suis tant
+habitue a etre gate par vous, que je crie: "Au secours" quand je ne
+vous ai plus.
+
+"Je baise vos pieds pour que vous ayez pitie de moi.
+
+"OLIVIER."
+
+"Roncieres, 30 juillet.
+
+"Mon ami,
+
+"Merci pour votre lettre! J'ai tant besoin de savoir que vous m'aimez!
+Je viens de passer par des jours affreux. J'ai cru vraiment que la
+douleur allait me tuer a mon tour. Elle etait en moi, comme un bloc de
+souffrance enferme dans ma poitrine, et qui grossissait sans cesse,
+m'etouffait, m'etranglait. Le medecin qu'on avait appele, afin qu'il
+apaisat les crises de nerfs que j'avais quatre ou cinq fois par jour,
+m'a piquee avec de la morphine, ce qui m'a rendue presque folle, et
+les grandes chaleurs que nous traversons aggravaient mon etat, me
+jetaient dans une surexcitation qui touchait au delire. Je suis un peu
+calmee depuis le gros orage de vendredi. Il faut vous dire que, depuis
+le jour de l'enterrement, je ne pleurais plus du tout, et voila que,
+pendant l'ouragan dont l'approche m'avait bouleversee, j'ai senti tout
+d'un coup que les larmes commencaient a me sortir des yeux, lentes,
+rares, petites, brulantes. Oh! ces premieres larmes, comme elles font
+mal! Elles me dechiraient comme si elles eussent ete des griffes, et
+j'avais la gorge serree a ne plus laisser passer mon souffle. Puis,
+ces larmes devinrent plus rapides, plus grosses, plus tiedes. Elles
+s'echappaient de mes yeux comme d'une source, et il en venait tant,
+tant, tant, que mon mouchoir en fut trempe, et qu'il fallut en prendre
+un autre. Et le gros bloc de chagrin semblait s'amollir, se fendre,
+couler par mes yeux.
+
+"Depuis ce moment-la, je pleure du matin au soir, et cela me sauve. On
+finirait par devenir vraiment fou, ou par mourir, si on ne pouvait pas
+pleurer. Je suis bien seule aussi. Mon mari fait des tournees dans le
+pays, et j'ai tenu a ce qu'il emmenat Annette afin de la distraire et
+de la consoler un peu. Ils s'en vont en voiture ou a cheval jusqu'a
+huit ou dix lieues de Roncieres, et elle me revient rose de jeunesse,
+malgre sa tristesse, et les yeux tout brillants de vie, tout animes
+par l'air de la campagne et la course qu'elle a faite. Comme c'est
+beau d'avoir cet age-la! Je pense que nous allons rester ici encore
+quinze jours ou trois semaines; puis, malgre le mois d'aout, nous
+rentrerons a Paris pour la raison que vous savez.
+
+"Je vous envoie tout ce qui me reste de mon coeur.
+
+"ANY."
+
+
+"Paris, 4 aout.
+
+"Je n'y tiens plus, ma chere amie; il faut que vous reveniez, car il
+va certainement m'arriver quelque chose. Je me demande si je ne suis
+pas malade, tant j'ai le degout de tout ce que je faisais depuis
+si longtemps avec un certain plaisir ou avec une resignation
+indifferente. D'abord, il fait si chaud a Paris, que chaque nuit
+represente un bain turc de huit ou neuf heures. Je me leve, accable
+par la fatigue de ce sommeil en etuve, et je me promene pendant une
+heure ou deux devant une toile blanche, avec l'intention d'y dessiner
+quelque chose. Mais je n'ai plus rien dans l'esprit, rien dans l'oeil,
+rien dans la main. Je ne suis plus un peintre!... Cet effort inutile
+vers le travail est exasperant. Je fais venir des modeles, je les
+place, et comme ils me donnent des poses, des mouvements, des
+expressions que j'ai peintes a satiete, je les fais se rhabiller et je
+les flanque dehors. Vrai, je ne puis plus rien voir de neuf, et j'en
+souffre comme si je devenais aveugle. Qu'est-ce que cela? Fatigue de
+l'oeil ou du cerveau, epuisement de la faculte artiste ou courbature
+du nerf optique? Sait-on! il me semble que j'ai fini de decouvrir le
+coin d'inexplore qu'il m'a ete donne de visiter. Je n'apercois plus
+que ce que tout le monde connait; je fais ce que tous les mauvais
+peintres ont fait; je n'ai plus qu'une vision et qu'une observation
+de cuistre. Autrefois, il n'y a pas encore longtemps, le nombre des
+motifs nouveaux me paraissait illimite, et j'avais, pour les exprimer,
+une telle variete de moyens que l'embarras du choix me rendait
+hesitant. Or, voila que, tout a coup, le monde des sujets entrevus
+s'est depeuple, mon investigation est devenue impuissante et sterile.
+Les gens qui passent n'ont plus de sens pour moi; je ne trouve plus
+en chaque etre humain ce caractere et cette saveur que j'aimais tant
+discerner et rendre apparents. Je crois cependant que je pourrais
+faire un tres joli portrait de votre fille. Est-ce parce qu'elle
+vous ressemble si fort, que je vous confonds dans ma pensee? Oui,
+peut-etre.
+
+"Donc, apres m'etre efforce d'esquisser un homme ou une femme qui ne
+soient pas semblables a tous les modeles connus, je me decide a aller
+dejeuner quelque part, car je n'ai plus le courage de m'asseoir seul
+dans ma salle a manger. Le boulevard Malesherbes a l'air d'une avenue
+de foret emprisonnee dans une ville morte. Toutes les maisons sentent
+le vide. Sur la chaussee, les arroseurs lancent des panaches de pluie
+blanche qui eclaboussent le pave de bois d'ou s'exhale une vapeur de
+goudron mouille et d'ecurie lavee; et d'un bout a l'autre de la longue
+descente du parc Monceau a Saint-Augustin, on apercoit cinq ou six
+formes noires, passants sans importance, fournisseurs ou domestiques.
+L'ombre des platanes etale au pied des arbres, sur les trottoirs
+brulants, une tache bizarre, qu'on dirait liquide commode l'eau
+repandue qui seche. L'immobilite des feuilles dans les branches et de
+leur silhouette grise sur l'asphalte, exprime la fatigue de la ville
+rotie, sommeillant et transpirant a la facon d'un ouvrier endormi
+sur un banc sous le soleil. Oui, elle sue, la gueuse, et elle pue
+affreusement par ses bouches d'egout, les soupiraux des caves et des
+cuisines, les ruisseaux ou coule la crasse de ses rues. Alors, je
+pense a ces matinees d'ete, dans votre verger plein de petites fleurs
+champetres qui donnent a l'air un gout de miel. Puis, j'entre, ecoeure
+deja, au restaurant ou mangent, avec des airs accables, des hommes
+chauves et ventrus, au gilet entr'ouvert, et dont le front moite
+reluit. Toutes ces nourritures ont chaud, le melon qui fond sous la
+glace, le pain mou, le filet flasque, le legume recuit, le fromage
+purulent, les fruits muris a la devanture. Et je sors avec la nausee,
+et je retourne chez moi pour essayer de dormir un peu, jusqu'a l'heure
+du diner que je prends au Cercle.
+
+"J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien
+d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de
+Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze
+ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui
+est, parait-il, un endroit ou l'on va se distraire. On devrait bien
+me changer ma generation dont j'ai les yeux, les oreilles et l'esprit
+rassasies. Ceux-la font toujours des conquetes; ils s'en vantent et
+s'entre-felicitent.
+
+"Apres avoir baille autant de fois qu'il y a de minutes entre huit
+heures et minuit, je rentre me coucher et je me deshabille en
+songeant, qu'il faudra recommencer demain.
+
+"Oui, ma chere amie, je suis a l'age ou la vie de garcon devient
+intolerable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous le
+soleil. Un garcon doit etre jeune, curieux, avide. Quand on n'est
+plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai
+aime ma liberte, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle
+me pese aujourd'hui! La liberte, pour un vieux garcon comme moi, c'est
+le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans rien,
+dedans pour empecher de voir le bout, c'est cette question sans cesse
+posee: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'etre pas seul?
+Et je vais de camarade en camarade, de poignee demain en poignee
+demain, mendiant un peu d'amitie. J'en recueille des miettes qui ne
+font pas un morceau--Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'etes pas
+a moi. C'est meme peut-etre de vous que me vient l'angoisse dont je
+souffre, car c'est le desir de votre contact, de votre presence, du
+meme toit sur nos tetes, des memes murs enfermant nos existences,
+du meme interet serrant nos coeurs, le besoin de cette communaute
+d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaite, de tristesse et aussi
+de choses materielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous etes a
+moi, c'est-a-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais
+je voudrais respirer sans cesse l'air meme que vous respirez, partager
+tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient a nous
+deux, sentir que tout ce dont je vis est a vous autant qu'a moi, le
+verre dans lequel je bois, le siege sur lequel je me repose, le pain
+que je mange et le feu qui me chauffe.
+
+"Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous.
+
+"OLIVIER."
+
+
+"Roncieres, 8 aout.
+
+"Mon ami, je suis malade, et si fatiguee que vous ne me reconnaitrez
+point. Je crois que j'ai trop pleure. Il faut que je me repose un peu
+avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer a vous comme je
+suis. Mon mari part pour Paris apres-demain et vous portera de nos
+nouvelles. Il compte vous emmener diner quelque part et me charge de
+vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures.
+
+"Quant a moi, des que je me sentirai un peu mieux, des que je n'aurai
+plus cette figure de deterree qui me fait peur a moi-meme, je
+retournerai pres de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi
+aussi, et je veux offrir a chacun de vous tout ce que je pourrai lui
+donner, sans voler l'autre.
+
+"Je vous tends mes yeux qui ont tant pleure, pour que vous les
+baisiez.
+
+"ANNE."
+
+Quand il recut cette lettre annoncant le retour encore retarde,
+Olivier Bertin eut envie, une envie immoderee, de prendre une voiture
+pour aller a la gare, et le train pour aller a Roncieres; puis,
+songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se
+resigna et se mit a desirer l'arrivee du mari avec presque autant
+d'impatience que si c'eut ete celle de la femme elle-meme.
+
+Jamais il n'avait aime Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures
+d'attente.
+
+Quand il le vit entrer, il s'elanca vers lui, les mains tendues,
+s'ecriant:
+
+--Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir!
+
+L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer
+a Paris, car la vie n'etait pas gaie en Normandie, depuis trois
+semaines.
+
+Les deux hommes s'assirent sur un petit canape a deux places, dans un
+coin de l'atelier, sous un dais d'etoffes orientales, et, se reprenant
+les mains avec des airs attendris, ils se les serrerent de nouveau.
+
+--Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle?
+
+--Oh! pas tres bien. Elle a ete tres touchee, tres affectee, et elle
+se remet trop lentement. J'avoue meme qu'elle m'inquiete un peu.
+
+--Mais pourquoi ne revient-elle pas?
+
+--Je n'en sais rien. Il m'a ete impossible de la decider a rentrer
+ici.
+
+--Que fait-elle tout le jour?
+
+--Mon Dieu, elle pleure, elle pense a sa mere. Ca n'est pas bon pour
+elle. Je voudrais bien qu'elle se decidat a changer d'air, a quitter
+l'endroit ou ca s'est passe, vous comprenez?
+
+--Et Annette?
+
+--Oh! elle, une fleur epanouie!
+
+Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:
+
+--A-t-elle eu beaucoup de chagrin?
+
+--Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit
+ans, ca ne tient pas.
+
+Apres un silence, Guilleroy reprit:
+
+--Ou allons-nous diner, mon cher? J'ai bien besoin de me degourdir,
+moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement.
+
+--Mais, en cette saison, il me semble que le cafe des Ambassadeurs est
+indique.
+
+Et ils s'en allerent, en se tenant par le bras, vers les
+Champs-Elysees. Guilleroy, agite par cet eveil des Parisiens qui
+rentrent et pour qui la ville, apres chaque absence, semble rajeunie
+et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille
+details, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier,
+apres d'indifferentes reponses ou se refletait tout l'ennui de sa
+solitude, parlait de Roncieres, cherchait a saisir en cet homme, a
+recueillir autour de lui ce quelque chose de presque materiel que
+laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile emanation des
+etres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques
+heures et qui s'evapore dans l'air nouveau.
+
+Le ciel lourd d'un soir d'ete pesait sur la ville et sur la grande
+avenue ou commencaient a sautiller sous les feuillages les refrains
+alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon
+du cafe des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les
+chaises encore vides de l'enceinte fermee jusqu'au petit theatre ou
+les chanteuses, dans la clarte blafarde des globes electriques et du
+jour meles, etalaient leurs toilettes eclatantes et la teinte rose de
+leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes,
+flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les
+marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place reservee,
+suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum
+capiteux et frais de ses robes et de son corps.
+
+Guilleroy, radieux, murmura:
+
+--Oh! j'aime mieux etre ici que la-bas.
+
+--Et moi, repondit Bertin, j'aimerais mieux etre la-bas qu'ici.
+
+--Allons donc!
+
+--Parbleu. Je trouve Paris infect, cet ete.
+
+--Eh! mon cher, c'est toujours Paris.
+
+Le depute semblait etre dans un jour de contentement, dans un de ces
+rares jours d'effervescence egrillarde ou les hommes graves font des
+betises. Il regardait deux cocottes dinant a une table voisine avec
+trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il
+interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et
+cotees dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura
+avec un ton de profond regret:
+
+--Vous avez de la chance d'etre reste garcon, vous. Vous pouvez faire
+et voir tant de choses.
+
+Mais le peintre se recria, et pareil a tous ceux qu'une pensee
+harcelle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son
+isolement. Quand il eut tout dit, recite jusqu'au bout la litanie
+de ses melancolies, et raconte naivement, pousse par le besoin de
+soulager son coeur, combien il eut desire l'amour et le frolement
+d'une femme installee a son cote, le comte, a son tour, convint que
+le mariage avait du bon. Retrouvant alors son eloquence parlementaire
+pour vanter la douceur de sa vie interieure, il fit de la comtesse
+un grand eloge, qu'Olivier approuvait gravement par de frequents
+mouvements de tete.
+
+Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que
+Guilleroy celebrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec
+une conviction sincere:
+
+--Oui, vous avez eu de la chance, vous!
+
+Le depute, flatte, en convint; puis il reprit:
+
+--Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci
+en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez a Paris, vous devriez
+aller a Roncieres et la ramener. Elle vous ecoutera, vous, car vous
+etes son meilleur ami; tandis qu'un mari..., vous savez...
+
+Olivier, ravi, reprit:
+
+--Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez-vous que
+cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi?
+
+--Non, pas du tout; allez donc, mon cher.
+
+--J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure.
+Faut-il lui envoyer une depeche?
+
+--Non, je m'en charge. Je vais la prevenir, afin que vous trouviez une
+voiture a la gare.
+
+Comme ils avaient fini de diner, ils remonterent aux boulevards; mais
+au bout d'une demi-heure a peine, le comte soudain quitta le peintre,
+sous le pretexte d'une affaire urgente qu'il avait tout a fait
+oubliee.
+
+
+II
+
+La comtesse et sa fille, vetues de crepe noir, venaient de s'asseoir
+face a face, pour dejeuner, dans la vaste salle de Roncieres. Les
+portraits d'aieux, naivement peints, l'un en cuirasse, un autre en
+justaucorps, celui-ci poudre en officier des gardes francaises,
+celui-la en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la
+collection des Guilleroy passes, en des cadres vieux dont la dorure
+tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commencaient a servir les
+deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre
+en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points
+noirs tourbillonnant et bourdonnant.
+
+--Ouvrez les fenetres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici.
+
+Les trois hautes fenetres, allant du parquet au plafond, et larges
+comme des baies, furent ouvertes a deux battants. Un souffle d'air
+tiede, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de
+campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se melant a
+l'air un peu humide de la piece profonde enfermee dans les murs epais
+du chateau.
+
+--Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant a pleine gorge.
+
+Les yeux des deux femmes s'etaient tournes vers le dehors et
+regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voile par cette
+brume de midi qui miroite sur les terres impregnees de soleil, la
+longue pelouse verte du parc, avec ses ilots d'arbres de place en
+place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune
+illuminee jusqu'a l'horizon par la nappe d'or des recoltes mures.
+
+--Nous ferons une longue promenade apres dejeuner, dit la comtesse.
+Nous pourrons aller a pied jusqu'a Berville, en suivant la riviere,
+car il ferait trop chaud dans la plaine.
+
+--Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix.
+
+--Tu sais que ton pere le defend.
+
+--Oh, puisque papa est a Paris! C'est si amusant de voir Julio en
+arret. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drole!
+
+Repoussant sa chaise, elle se leva et courut a une fenetre d'ou elle
+cria: "Hardi, Julio, hardi!"
+
+Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiees d'herbe, accablees
+de chaleur, se reposaient couchees sur le flanc, le ventre saillant,
+repousse par la pression du sol. Allant de l'une a l'autre avec des
+aboiements, des gambades folles, une colere gaie, furieuse et feinte,
+un epagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles
+frisees s'envolaient a chaque bond, s'acharnait a faire lever les
+trois grosses betes qui ne voulaient pas. C'etait la, assurement,
+le jeu favori du chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il
+apercevait les vaches etendues. Elles, mecontentes, pas effrayees, le
+regardaient de leurs gros yeux mouilles, en tournant la tete pour le
+suivre.
+
+Annette, de sa fenetre, cria:
+
+--Apporte, Julio, apporte.
+
+Et l'epagneul, excite, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait
+jusqu'a la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commencaient
+a s'inquieter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les
+mouches devenaient plus frequents et plus longs.
+
+Soudain le chien, emporte par une course qu'il ne put maitriser a
+temps, arriva en plein elan si pres d'une vache, que, pour ne point se
+culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frole par le bond,
+le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tete, se redressa
+ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant fortement. Le
+voyant debout, les deux autres aussitot l'imiterent; et Julio se mit
+a danser autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le
+felicitait.
+
+--Bravo, Julio, bravo!
+
+--Allons, dit la comtesse, viens donc dejeuner, mon enfant.
+
+Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux,
+annonca:
+
+--Tiens! le porteur du telegraphe.
+
+Dans le sentier invisible, perdu au milieu des bles et des avoines,
+une blouse bleue semblait glisser a la surface des epis, et s'en
+venait vers le chateau, au pas cadence de l'homme.
+
+--Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une
+mauvaise nouvelle!
+
+Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en
+nous la mort d'un etre aime trouvee dans une depeche. Elle ne pouvait
+maintenant dechirer la bande collee pour ouvrir le petit papier bleu,
+sans sentir trembler ses doigts et s'emouvoir son ame, et croire que
+de ces plis si longs a defaire allait sortir un chagrin qui ferait de
+nouveau couler ses larmes.
+
+Annette, au contraire, pleine de curiosite jeune, aimait tout
+l'inconnu qui vient a nous. Son coeur, que la vie venait pour la
+premiere fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la
+sacoche noire et redoutable attachee au flanc des pietons de la poste,
+qui sement tant d'emotions par les rues des villes et les chemins des
+champs.
+
+La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui
+venait vers elle, porteur de quelques mots ecrits, de quelques mots
+dont elle serait peut-etre blessee comme d'un coup de couteau a la
+gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait a
+deviner quelle etait cette nouvelle si pressee. A quel sujet? De qui?
+La pensee d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-etre
+aussi?
+
+Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis
+quand elle eut dechire la depeche et reconnu le nom de son mari, elle
+lut: "Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncieres par le
+train d'une heure. Envoie phaeton gare. Tendresses."
+
+--Eh bien, maman? disait Annette.
+
+--C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.
+
+--Ah! quelle chance! Et quand?
+
+--Tantot.
+
+--A quatre heures?
+
+--Oui.
+
+--Oh! qu'il est gentil!
+
+Mais la comtesse avait pali, car un souci nouveau depuis quelque temps
+grandissait en elle, et la brusque arrivee du peintre lui semblait une
+menace aussi penible que tout ce qu'elle avait pu prevoir.
+
+--Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle a sa fille.
+
+--Et toi, maman, tu ne viendras pas!
+
+--Non, je vous attendrai ici.
+
+--Pourquoi? Ca lui fera de la peine.
+
+--Je ne me sens pas tres bien.
+
+--Tu voulais aller a pied jusqu'a Berville, tout a l'heure.
+
+--Oui, mais le dejeuner m'a fait mal.
+
+--D'ici la, tu iras mieux.
+
+--Non, je vais meme monter dans ma chambre. Fais-moi prevenir des que
+vous serez arrives.
+
+--Oui, maman.
+
+Puis, apres avoir donne des ordres pour qu'on attelat le phaeton a
+l'heure voulue et qu'on preparat l'appartement, la comtesse rentra
+chez elle et s'enferma.
+
+Sa vie, jusqu'alors, s'etait ecoulee presque sans souffrance,
+accidentee seulement par l'affection d'Olivier, et agitee par le souci
+de la conserver. Elle y avait reussi, toujours victorieuse dans cette
+lutte. Son coeur, berce par les succes et la louange, devenu un coeur
+exigeant de belle mondaine a qui sont dues toutes les douceurs de la
+terre, apres avoir consenti a un mariage brillant, ou l'inclination
+n'entrait pour rien, apres avoir ensuite accepte l'amour comme le
+complement d'une existence heureuse, apres avoir pris son parti d'une
+liaison coupable, beaucoup par entrainement, un peu par religion pour
+le sentiment lui-meme, par compensation au train-train vulgaire de
+l'existence, s'etait cantonne, barricade dans ce bonheur que le
+hasard lui avait fait, sans autre desir que de le defendre contre
+les surprises de chaque jour. Elle avait donc accepte avec une
+bienveillance de jolie femme les evenements agreables qui se
+presentaient, et, peu aventureuse, peu harcelee par des besoins
+nouveaux et des demangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et
+prevoyante, contente du present, inquiete, par nature, du lendemain,
+elle avait su jouir des elements que lui fournissait le Destin avec
+une prudence econome et sagace.
+
+Or, peu a peu, sans qu'elle osat meme se l'avouer, s'etait glissee
+dans son ame la preoccupation obscure des jours qui passent, de
+l'age qui vient. C'etait en sa pensee quelque chose comme une petite
+demangeaison qui ne cessait jamais. Mais sachant bien que cette
+descente de la vie etait sans fond, qu'une fois commencee on ne
+l'arretait plus, et cedant a l'instinct du danger, elle ferma les yeux
+en se laissant glisser afin de conserver son reve, de ne pas avoir le
+vertige de l'abime et le desespoir de l'impuissance.
+
+Elle vecut donc en souriant, avec une sorte d'orgueil factice de
+rester belle si longtemps; et, lorsqu'Annette apparut a cote d'elle
+avec la fraicheur de ses dix-huit annees, au lieu de souffrir de ce
+voisinage, elle fut fiere, au contraire, de pouvoir etre preferee,
+dans la grace savante de sa maturite, a cette fillette epanouie dans
+l'eclat radieux de la premiere jeunesse.
+
+Elle se croyait meme au debut d'une periode heureuse et tranquille
+quand la mort de sa mere vint la frapper en plein coeur. Ce fut,
+pendant les premiers jours, un de ces desespoirs profonds qui ne
+laissent place a nulle autre pensee. Elle restait du matin au soir
+abimee dans la desolation, cherchant a se rappeler mille choses de
+la morte, des paroles familieres, sa figure d'autrefois, des robes
+qu'elle avait portees jadis, comme si elle eut amasse au fond de sa
+memoire des reliques, et recueilli dans le passe disparu tous les
+intimes et menus souvenirs dont elle alimenterait ses cruelles
+reveries. Puis quand elle fut arrivee ainsi a un tel paroxysme de
+desespoir, qu'elle avait a tout instant des crises de nerfs et des
+syncopes, toute cette peine accumulee jaillit en larmes, et, jour et
+nuit, coula de ses yeux.
+
+Or, un matin, comme sa femme de chambre entrait et venait d'ouvrir les
+volets et les rideaux en demandant: "Comment va Madame aujourd'hui?"
+elle repondit, se sentant epuisee et courbaturee a force d'avoir
+pleure: "Oh! pas du tout. Vraiment, je n'en puis plus."
+
+La domestique qui tenait le plateau portant le the regarda sa
+maitresse, et emue de la voir si pale dans la blancheur du lit, elle
+balbutia avec un accent triste et sincere:
+
+--En effet, Madame a tres mauvaise mine. Madame ferait bien de se
+soigner.
+
+Le ton dont cela fut dit enfonca au coeur de la comtesse une petite
+piqure comme d'une pointe d'aiguille, et des que la bonne fut partie,
+elle se leva pour aller voir sa figure dans sa grande armoire a glace.
+
+Elle demeura stupefaite en face d'elle-meme, effrayee de ses joues
+creuses, de ses yeux rouges, du ravage produit sur elle par ces
+quelques jours de souffrance. Son visage qu'elle connaissait si bien,
+qu'elle avait si souvent regarde en tant de miroirs divers, dont elle
+savait toutes les expressions, toutes les gentillesses, tous les
+sourires, dont elle avait deja bien des fois corrige la paleur, repare
+les petites fatigues, detruit les rides legeres apparues au trop grand
+jour, au coin des yeux, lui sembla tout a coup celui d'une autre
+femme, un visage nouveau qui se decomposait, irreparablement malade.
+
+Pour se mieux voir, pour mieux constater ce mal inattendu, elle
+s'approcha jusqu'a toucher la glace du front, si bien que son haleine,
+repandant une buee sur le verre, obscurcit, effaca presque l'image
+bleme qu'elle contemplait. Elle dut alors prendre un mouchoir pour
+essuyer la brume de son souffle, et frissonnante d'une emotion
+bizarre, elle fit un long et patient examen des alterations de son
+visage. D'un doigt leger elle tendit la peau des joues, lissa celle
+du front, releva les cheveux, retourna les paupieres pour regarder le
+blanc de l'oeil. Puis elle ouvrit la bouche, inspecta ses dents un peu
+ternies ou des points d'or brillaient, s'inquieta des gencives livides
+et de la teinte jaune de la chair au-dessus des joues et sur les
+tempes.
+
+Elle mettait a cette revue de la beaute defaillante tant d'attention
+qu'elle n'entendit pas ouvrir la porte, et qu'elle tressaillit
+jusqu'au coeur quand sa femme de chambre, debout derriere elle, lui
+dit:
+
+--Madame a oublie de prendre son the.
+
+La comtesse se retourna, confuse, surprise, honteuse, et la
+domestique, devinant sa pensee, reprit:
+
+--Madame a trop pleure, il n'y a rien de pire que les larmes pour
+vider la peau. C'est le sang qui tourne en eau.
+
+Comme la comtesse ajoutait tristement:
+
+--Il y a aussi l'age.
+
+La bonne se recria:
+
+--Oh! oh! Madame n'en est pas la! En quelques jours de repos il n'y
+paraitra plus. Mais il faut que Madame se promene et prenne bien garde
+de ne pas pleurer.
+
+Aussitot qu'elle fut habillee, la comtesse descendit au parc, et pour
+la premiere fois depuis la mort de sa mere, elle alla visiter le petit
+verger ou elle aimait autrefois soigner et cueillir des fleurs, puis
+elle gagna la riviere et marcha le long de l'eau jusqu'a l'heure du
+dejeuner.
+
+En s'asseyant a la table en face de son mari, a cote de sa fille, elle
+demanda pour savoir leur pensee:
+
+--Je me sens mieux aujourd'hui. Je dois etre moins pale.
+
+Le comte repondit:
+
+--Oh! vous avez encore bien mauvaise mine.
+
+Son coeur se crispa, et une envie de pleurer lui mouilla les yeux, car
+elle avait pris l'habitude des larmes.
+
+Jusqu'au soir, et le lendemain, et les jours suivants, soit qu'elle
+pensat a sa mere, soit qu'elle pensat a elle-meme, elle sentit a tout
+moment des sanglots lui gonfler la gorge et lui monter aux paupieres,
+mais pour ne pas les laisser s'epandre et lui raviner les joues,
+elle les retenait en elle, et par un effort surhumain de volonte,
+entrainant sa pensee sur des choses etrangeres, la maitrisant, la
+dominant, l'ecartant de ses peines, elle s'efforcait de se consoler,
+de se distraire, de ne plus songer aux choses tristes, afin de
+retrouver la sante de son teint.
+
+Elle ne voulait pas surtout retourner a Paris et revoir Olivier Bertin
+avant d'etre redevenue elle-meme. Comprenant qu'elle avait trop
+maigri, que la chair des femmes de son age a besoin d'etre pleine pour
+se conserver fraiche, elle cherchait de l'appetit sur les routes et
+dans les bois voisins, et bien qu'elle rentrat fatiguee et sans faim,
+elle s'efforcait de manger beaucoup.
+
+Le comte, qui voulait repartir, ne comprenait point son obstination.
+Enfin, devant sa resistance invincible, il declara qu'il s'en allait
+seul, laissant la comtesse libre de revenir lorsqu'elle y serait
+disposee.
+
+Elle recut le lendemain la depeche annoncant l'arrivee d'Olivier.
+
+Une envie de fuir la saisit, tant elle avait peur de son premier
+regard. Elle aurait desire attendre encore une semaine ou deux. En
+une semaine, en se soignant, on peut changer tout a fait de visage,
+puisque les femmes, meme bien portantes et jeunes, sous la moindre
+influence sont meconnaissables du jour au lendemain. Mais l'idee
+d'apparaitre en plein soleil, en plein champ, devant Olivier, dans
+cette lumiere du mois d'aout, a cote d'Annette si fraiche, l'inquieta
+tellement, qu'elle se decida tout de suite a ne point aller a la gare
+et a l'attendre dans la demi-ombre du salon.
+
+Elle etait montee dans sa chambre et songeait. Des souffles de chaleur
+remuaient de temps en temps les rideaux. Le chant des cris-cris
+emplissait l'air. Jamais encore elle ne s'etait sentie si triste. Ce
+n'etait plus la grande douleur ecrasante qui avait broye son coeur,
+qui l'avait dechiree, aneantie, devant le corps sans ame de la vieille
+maman bien-aimee. Cette douleur qu'elle avait crue inguerissable
+s'etait, en quelques jours, attenuee jusqu'a n'etre qu'une souffrance
+du souvenir; mais elle se sentait emportee maintenant noyee dans un
+flot profond de melancolie ou elle etait entree tout doucement, et
+dont elle ne sortirait plus.
+
+Elle avait envie de pleurer, une envie irresistible--et ne voulait
+pas. Chaque fois qu'elle sentait ses paupieres humides, elle les
+essuyait vivement, se levait, marchait, regardait le parc, et, sur les
+grands arbres des futaies les corbeaux promenant dans le ciel bleu
+leur vol noir et lent.
+
+Puis elle passait devant sa glace, se jugeait d'un coup d'oeil,
+effacait la trace d'une larme en effleurant le coin de l'oeil avec
+la houppe de poudre de riz, et elle regardait l'heure en cherchant a
+deviner a quel point de la route il pouvait bien etre arrive.
+
+Comme toutes les femmes qu'emporte une detresse d'ame irraisonnee
+ou reelle, elle se rattachait a lui avec une tendresse eperdue.
+N'etait-il pas tout pour elle, tout, tout, plus que la vie, tout
+ce que devient un etre quand on l'aime uniquement et qu'on se sent
+vieillir!
+
+Soudain elle entendit au loin le claquement d'un fouet, courut a la
+fenetre et vit le phaeton qui faisait le tour de la pelouse au grand
+trot des deux chevaux. Assis a cote d'Annette, dans le fond de la
+voiture, Olivier agita son mouchoir en apercevant la comtesse, et elle
+repondit a ce signe par des bonjours jetes des deux mains. Puis elle
+descendit, le coeur battant, mais heureuse a present, toute vibrante
+de la joie de le sentir si pres, de lui parler et de le voir.
+
+Ils se rencontrerent dans l'antichambre, devant la porte du salon.
+
+Il ouvrit les bras vers elle avec un irresistible elan, et d'une voix
+que chauffait une emotion vraie:
+
+--Ah! ma pauvre comtesse, permettez que je vous embrasse!
+
+Elle ferma les yeux, se pencha, se pressa contre lui en tendant ses
+joues, et pendant qu'il appuyait ses levres, elle murmura dans son
+oreille: "Je t'aime."
+
+Puis Olivier, sans lacher ses mains qu'il serrait, la regarda, disant:
+
+--Voyons cette triste figure?
+
+Elle se sentait defaillir. Il reprit:
+
+--Oui, un peu palotte; mais ca n'est rien.
+
+Pour le remercier, elle balbutia:
+
+--Ah! cher ami, cher ami!--ne trouvant pas autre chose a dire.
+
+Mais il s'etait retourne, cherchant derriere lui Annette disparue, et
+brusquement:
+
+--Est-ce etrange, hein, de voir votre fille en deuil?
+
+--Pourquoi? demanda la comtesse.
+
+Il s'ecria, avec une animation extraordinaire:
+
+--Comment, pourquoi? Mais c'est votre portrait peint par moi, c'est
+mon portrait! C'est vous, telle que je vous ai rencontree autrefois en
+entrant chez la duchesse! Hein, vous rappelez-vous cette porte ou vous
+avez passe sous mon regard, comme une fregate passe sous le canon d'un
+fort. Sacristi! quand j'ai apercu a la gare, tout a l'heure, la petite
+debout sur le quai, tout en noir, avec le soleil de ses cheveux
+autour du visage, mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que j'allais
+pleurer. Je vous dis que c'est a devenir fou quand on vous a connue
+comme moi, qui vous ai regardee mieux que personne et aimee plus que
+personne, et reproduite en peinture, Madame. Ah! par exemple, j'ai
+bien pense que vous me l'aviez envoyee toute seule au chemin de fer
+pour me donner cet etonnement. Dieu de Dieu, que j'ai ete surpris! Je
+vous dis que c'est a devenir fou!
+
+Il cria:
+
+--Annette, Nane.
+
+La voix de la jeune fille repondit du dehors, car elle donnait du
+sucre aux chevaux.
+
+--Voila, voila!
+
+--Viens donc ici.
+
+Elle accourut.
+
+--Tiens, mets-toi tout pres de ta mere.
+
+Elle s'y placa, et il les compara; mais il repetait machinalement,
+sans conviction: "Oui, c'est etonnant, c'est etonnant," car elles se
+ressemblaient moins cote a cote qu'avant de quitter Paris, la jeune
+fille ayant pris en cette toilette noire une expression nouvelle de
+jeunesse lumineuse, tandis que la mere n'avait plus depuis longtemps
+cette flambee des cheveux et du teint dont elle avait jadis ebloui et
+grise le peintre en le rencontrant pour la premiere fois.
+
+Puis la comtesse et lui entrerent au salon. Il semblait radieux.
+
+--Ah! la bonne idee que j'ai eue de venir!--disait-il. Il se
+reprit:--Non, c'est votre mari qui l'a eue pour moi. Il m'a charge
+de vous ramener. Et moi, savez-vous ce que je vous propose?--Non,
+n'est-ce pas?--Eh bien, je vous propose au contraire de rester ici.
+Par ces chaleurs, Paris est odieux, tandis que la campagne est
+delicieuse. Dieu! qu'il fait bon!
+
+La tombee du soir impregnait le parc de fraicheur, faisait frissonner
+les arbres et s'exhaler de la terre des vapeurs imperceptibles qui
+jetaient sur l'horizon un leger voile transparent. Les trois vaches,
+debout et la tete basse, broutaient, avec avidite, et quatre paons,
+avec un fort bruit d'ailes, montaient se percher dans un cedre ou ils
+avaient coutume de dormir, sous les fenetres du chateau. Des chiens
+aboyaient au loin par la campagne, et dans l'air tranquille de cette
+fin de jour passaient des appels de voix humaines, des phrases jetees
+a travers les champs, d'une piece de terre a l'autre, et ces cris
+courts et gutturaux avec lesquels on conduit les betes.
+
+Le peintre, nu-tete, les yeux brillants, respirait a pleine gorge; et
+comme la comtesse le regardait:
+
+--Voila le bonheur, dit-il.
+
+Elle se rapprocha de lui.
+
+--Il ne dure jamais.
+
+--Prenons-le quand il vient.
+
+Elle, alors, avec un sourire:
+
+--Jusqu'ici vous n'aimiez pas la campagne.
+
+--Je l'aime aujourd'hui, parce que je vous y trouve. Je ne saurais
+plus vivre en un endroit ou vous n'etes pas. Quand on est jeune, on
+peut etre amoureux de loin, par lettres, par pensees, par exaltation
+pure, peut-etre parce qu'on sent la vie devant soi, peut-etre aussi
+parce qu'on a plus de passion que de besoins du coeur; a mon age,
+au contraire, l'amour est devenu une habitude d'infirme, c'est un
+pansement de l'ame, qui ne battant plus que d'une aile s'envole moins
+dans l'ideal. Le coeur n'a plus d'extase, mais des exigences egoistes.
+Et puis, je sens tres bien que je n'ai pas de temps a perdre pour
+jouir de mon reste.
+
+--Oh! vieux! dit-elle en lui prenant la main.
+
+Il repetait:
+
+--Mais oui, mais oui. Je suis vieux. Tout le montre, mes cheveux, mon
+caractere qui change, la tristesse qui vient. Sacristi, voila une
+chose que je n'ai pas connue jusqu'ici: la tristesse! Si on m'eut
+dit, quand j'avais trente ans, qu'un jour je deviendrais triste sans
+raison, inquiet, mecontent de tout, je ne l'aurais pas cru. Cela
+prouve que mon coeur aussi a vieilli.
+
+Elle repondit avec une certitude profonde:
+
+--Oh! moi, j'ai le coeur tout jeune. Il n'a pas change. Si, il a
+rajeuni peut-etre. Il a eu vingt ans, il n'en a plus que seize.
+
+Ils resterent longtemps a causer ainsi dans la fenetre ouverte, meles
+a l'ame du soir, tout pres l'un de l'autre, plus pres qu'ils n'avaient
+jamais ete, en cette heure de tendresse, crepusculaire comme l'heure
+du jour.
+
+Un domestique entra, annoncant:
+
+--Madame la comtesse est servie.
+
+Elle demanda:
+
+--Vous avez prevenu ma fille?
+
+--Mademoiselle est dans la salle a manger.
+
+Ils s'assirent a table, tous les trois. Les volets etaient clos, et
+deux grands candelabres de six bougies, eclairant le visage d'Annette,
+lui faisaient une tete poudree d'or. Bertin, souriant, ne cessait de
+la regarder.
+
+--Dieu! qu'elle est jolie en noir! disait-il.
+
+Et il se tournait vers la comtesse en admirant la fille, comme pour
+remercier la mere de lui avoir donne ce plaisir.
+
+Lorsqu'ils furent revenus dans le salon, la lune s'etait levee sur les
+arbres du parc. Leur masse sombre avait l'air d'une grande ile, et
+la campagne au dela semblait une mer cachee sous la petite brume qui
+flottait au ras des plaines.
+
+--Oh! maman, allons nous promener, dit Annette.
+
+La comtesse y consentit.
+
+--Je prends Julio.
+
+--Oui, si tu veux.
+
+Ils sortirent. La jeune fille marchait devant en s'amusant avec le
+chien. Lorsqu'ils longerent la pelouse, ils entendirent le souffle des
+vaches qui, reveillees et sentant leur ennemi, levaient la tete pour
+regarder. Sous les arbres, plus loin, la lune effilait entre les
+branches une pluie de rayons fins qui glissaient jusqu'a terre en
+mouillant les feuilles et se repandaient sur le chemin par petites
+flaques de clarte jaune. Annette et Julio couraient, semblaient avoir
+sous cette nuit sereine le meme coeur joyeux et vide, dont l'ivresse
+partait en gambades.
+
+Dans les clairieres ou l'onde lunaire descendait ainsi qu'en des
+puits, la jeune fille passait comme une apparition, et le peintre la
+rappelait, emerveille de cette vision noire, dont le clair visage
+brillait. Puis, quand elle etait repartie, il prenait et serrait la
+main de la comtesse, et souvent cherchait ses levres en traversant des
+ombres plus epaisses, comme si, chaque fois, la vue d'Annette avait
+ravive l'impatience de son coeur.
+
+Ils gagnerent enfin le bord de la plaine, ou l'on devinait a peine au
+loin, de place en place, les bouquets d'arbres des fermes. A travers
+la buee de lait qui baignait les champs, l'horizon s'illuminait, et le
+silence leger, le silence vivant de ce grand espace lumineux et tiede
+etait plein de l'inexprimable espoir, de l'indefinissable attente qui
+rendent si douces les nuits d'ete. Tres haut dans le ciel, quelques
+petits nuages longs et minces semblaient faits d'ecailles d'argent.
+En demeurant quelques secondes immobile, on entendait dans cette paix
+nocturne un confus et continu murmure de vie, mille bruits freles dont
+l'harmonie ressemblait d'abord a du silence.
+
+Une caille, dans un pre voisin, jetait son double cri, et Julio, les
+oreilles dressees, s'en alla a pas furtifs vers les deux notes de
+flute de l'oiseau. Annette le suivit, aussi legere que lui, retenant
+son souffle et se baissant.
+
+--Ah! dit la comtesse restee seule avec le peintre, pourquoi les
+moments comme celui-ci passent-ils si vite? On ne peut rien tenir, on
+ne peut rien garder. On n'a meme pas le temps de gouter ce qui est
+bon. C'est deja fini.
+
+Olivier lui baisa la main et reprit en souriant:
+
+--Oh! ce soir, je ne fais point de philosophie. Je suis tout a l'heure
+presente.
+
+Elle murmura:
+
+--Vous ne m'aimez pas comme je vous aime!
+
+--Ah! par exemple! ...
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Non, vous aimez en moi, comme vous le disiez fort bien avant diner,
+une femme qui satisfait les besoins de votre coeur, une femme qui ne
+vous a jamais fait une peine et qui a mis un peu de bonheur dans votre
+vie. Cela, je le sais, je le sens. Oui, j'ai la conscience, j'ai la
+joie ardente de vous avoir ete bonne, utile et secourable. Vous avez
+aime, vous aimez encore tout ce que vous trouvez en moi d'agreable,
+mes attentions pour vous, mon admiration, mon souci de vous plaire, ma
+passion, le don complet que je vous ai fait de mon etre intime.
+
+Mais ce n'est pas moi que vous aimez, comprenez-vous! Oh, cela je le
+sens comme on sent un courant d'air froid. Vous aimez en moi mille
+choses, ma beaute, qui s'en va, mon devouement, l'esprit qu'on me
+trouve, l'opinion qu'on a de moi dans le monde, celle que j'ai de
+vous dans mon coeur; mais ce n'est pas moi, moi, rien que moi,
+comprenez-vous?
+
+Il eut un petit rire amical:
+
+--Non, je ne comprends pas trop bien. Vous me faites une scene de
+reproches tres inattendue.
+
+Elle s'ecria:
+
+--Oh, mon Dieu! Je voudrais vous faire comprendre comment je vous
+aime, moi! Voyons, je cherche, je ne trouve pas. Quand je pense a
+vous, et j'y pense toujours, je sens jusqu'au fond de ma chair et
+de mon ame une ivresse indicible de vous appartenir, et un besoin
+irresistible de vous donner davantage de moi. Je voudrais me sacrifier
+d'une facon absolue, car il n'y a rien de meilleur, quand on aime,
+que de donner, de donner toujours, tout, tout, sa vie, sa pensee, son
+corps, tout ce qu'on a, et de bien sentir qu'on donne et d'etre prete
+a tout risquer pour donner plus encore. Je vous aime, jusqu'a aimer
+souffrir pour vous, jusqu'a aimer mes inquietudes, mes tourments, mes
+jalousies, la peine que j'ai quand je ne vous sens plus tendre pour
+moi. J'aime en vous quelqu'un que seule j'ai decouvert, un vous qui
+n'est pas celui du monde, celui qu'on admire, celui qu'on connait,
+un vous qui est le mien, qui ne peut plus changer, qui ne peut
+pas vieillir, que je ne peux pas ne plus aimer, car j'ai, pour le
+regarder, des yeux qui ne voient plus que lui. Mais on ne peut pas
+dire ces choses. Il n'y a pas de mots pour les exprimer.
+
+Il repeta tout bas, plusieurs fois de suite:
+
+--Chere, chere, chere Any.
+
+Julio revenait en bondissant, sans avoir trouve la caille qui s'etait
+tue a son approche, et Annette le suivait toujours, essoufflee d'avoir
+couru.
+
+--Je n'en puis plus, dit-elle. Je me cramponne a vous, monsieur le
+peintre!
+
+Elle s'appuya sur le bras libre d'Olivier et ils rentrerent, marchant
+ainsi, lui entre elles, sous les arbres noirs. Ils ne parlaient plus.
+Il avancait, possede par elles, penetre par une sorte de fluide
+feminin dont leur contact l'inondait. Il ne cherchait pas a les voir,
+puisqu'il les avait contre lui, et meme il fermait les yeux pour mieux
+les sentir. Elles le guidaient, le conduisaient, et il allait devant
+lui, epris d'elles, de celle de gauche comme de celle de droite, sans
+savoir laquelle etait a gauche, laquelle etait a droite, laquelle
+etait la mere, laquelle etait la fille. Il s'abandonnait
+volontairement avec une sensualite inconsciente et raffinee au trouble
+de cette sensation. Il cherchait meme a les meler dans son coeur, a ne
+plus les distinguer dans sa pensee, et il bercait son desir au charme
+de cette confusion. N'etait-ce pas une seule femme que cette mere et
+cette fille si pareilles? et la fille ne semblait-elle pas venue sur
+la terre uniquement pour rajeunir son amour ancien pour la mere?
+
+Quand il rouvrit les yeux en penetrant dans le chateau, il lui sembla
+qu'il venait de passer les plus delicieuses minutes de sa vie, de
+subir la plus etrange, la plus inanalysable et la plus complete
+emotion que put gouter un homme, grise d'une meme tendresse par la
+seduction emanee de deux femmes.
+
+--Ah! l'exquise soiree! dit-il, des qu'il se retrouva entre elles a la
+lumiere des lampes.
+
+Annette s'ecria:
+
+--Je n'ai pas du tout besoin de dormir, moi; je passerais toute la
+nuit a me promener quand il fait beau.
+
+La comtesse regarda la pendule:
+
+--Oh! il est onze heures et demie. Il faut se coucher, mon enfant.
+
+Ils se separerent, chacun allant vers son appartement. Seule, la jeune
+fille qui n'avait pas envie de se mettre au lit, dormit bien vite.
+
+Le lendemain, a l'heure ordinaire, lorsque la femme de chambre, apres
+avoir ouvert les rideaux et les auvents, apporta le the et regarda sa
+maitresse encore ensommeillee, elle lui dit:
+
+--Madame a deja meilleure mine aujourd'hui.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oh! oui. La figure de Madame est plus reposee.
+
+La comtesse, sans s'etre encore regardee, savait bien que c'etait
+vrai. Son coeur etait leger, elle ne le sentait pas battre, et elle se
+sentait vivre. Le sang qui coulait en ses veines n'etait plus rapide
+comme la veille, chaud et charge de fievre, promenant en toute sa
+chair de l'enervement et de l'inquietude, mais il y repandait un tiede
+bien-etre, et aussi de la confiance heureuse.
+
+Quand la domestique fut sortie, elle alla se voir dans la glace. Elle
+fut un peu surprise, car elle se sentait si bien qu'elle s'attendait a
+se trouver rajeunie, en une seule nuit, de plusieurs annees. Puis
+elle comprit l'enfantillage de cet espoir, et, apres s'etre encore
+regardee, elle se resigna a constater qu'elle avait seulement le teint
+plus clair, les yeux moins fatigues, les levres plus vives que la
+veille. Comme son ame etait contente, elle ne pouvait s'attrister, et
+elle sourit en pensant: "Oui, dans quelques jours, je serai tout a
+fait bien. J'ai ete trop eprouvee pour me remettre si vite."
+
+Mais elle resta longtemps, tres longtemps assise devant sa table de
+toilette ou etaient etales, dans un ordre gracieux, sur une nappe
+de mousseline bordee de dentelles, devant un beau miroir de cristal
+taille, tous ses petits instruments de coquetterie a manche
+d'ivoire portant son chiffre coiffe d'une couronne. Ils etaient la,
+innombrables, jolis, differents, destines a des besognes delicates
+et secretes, les uns en acier, fins et coupants, de formes bizarres,
+comme des outils de chirurgie pour operer des bobos d'enfant, les
+autres ronds et doux, en plume, en duvet, en peau de betes inconnues,
+faits pour etendre sur la chair tendre la caresse des poudres
+odorantes, des parfums gras ou liquides.
+
+Longtemps elle les mania de ses doigts savants, promena de ses levres
+a ses tempes leur toucher plus moelleux qu'un baiser, corrigeant les
+nuances imparfaitement retrouvees, soulignant les yeux, soignant les
+cils. Quand elle descendit enfin, elle etait a peu pres sure que le
+premier regard qu'il lui jetterait ne serait pas trop defavorable.
+
+--Ou est M. Bertin? demanda-t-elle au domestique rencontre dans le
+vestibule.
+
+L'homme repondit:
+
+--M. Bertin est dans le verger, en train de faire une partie de
+lawn-tennis avec mademoiselle.
+
+Elle les entendit de loin crier les points.
+
+L'une apres l'autre, la voix sonore du peintre et la voix fine de la
+jeune fille annoncaient: quinze, trente, quarante, avantage, a deux,
+avantage, jeu.
+
+Le verger ou avait ete battu un terrain pour le lawn-tennis etait un
+grand carre d'herbe plante de pommiers, enclos par le parc, par le
+potager et par les fermes dependant du chateau. Le long des talus qui
+le limitaient de trois cotes, comme les defenses d'un camp retranche,
+on avait fait pousser des fleurs, de longues plates-bandes de fleurs
+de toutes sortes, champetres ou rares, des roses en quantite, des
+oeillets, des heliotropes, des fuchsias, du reseda, bien d'autres
+encore, qui donnaient a l'air un gout de miel, ainsi que disait
+Bertin. Des abeilles, d'ailleurs, dont les ruches alignaient leurs
+domes de paille le long du mur aux espaliers du potager, couvraient ce
+champ fleuri de leur vol blond et ronflant.
+
+Juste au milieu de ce verger on avait abattu quelques pommiers, afin
+d'obtenir la place necessaire au lawn-tennis, et un filet goudronne,
+tendu par le travers de cet espace, le separait en deux camps.
+
+Annette, d'un cote, sa jupe noire relevee, nu-tete, montrant ses
+chevilles et la moitie du mollet lorsqu'elle s'elancait pour attraper
+la balle au vol, allait, venait, courait, les yeux brillants et les
+joues rouges, fatiguee, essoufflee par le jeu correct et sur de son
+adversaire.
+
+Lui, la culotte de flanelle blanche serree aux reins sur la chemise
+pareille, coiffe d'une casquette a visiere, blanche aussi, et le
+ventre un peu saillant, attendait la balle avec sang-froid, jugeait
+avec precision sa chute, la recevait et la renvoyait sans se presser,
+sans courir, avec l'aisance elegante, l'attention passionnee et
+l'adresse professionnelle qu'il apportait a tous les exercices.
+
+Ce fut Annette qui apercut sa mere. Elle cria:
+
+--Bonjour, maman; attends une minute que nous ayons fini ce coup-la.
+
+Cette distraction d'une seconde la perdit. La balle passa contre elle,
+rapide et basse, presque roulante, toucha terre et sortit du jeu.
+
+Tandis que Bertin criait: "Gagne", que la jeune fille, surprise,
+l'accusait d'avoir profite de son inattention, Julio, dresse
+a chercher et a retrouver, comme des perdrix tombees dans les
+broussailles, les balles perdues qui s'egaraient, s'elanca derriere
+celle qui courait devant lui dans l'herbe, la saisit dans la gueule
+avec delicatesse, et la rapporta en remuant la queue.
+
+Le peintre, maintenant, saluait la comtesse; mais, presse de se
+remettre a jouer, anime par la lutte, content de se sentir souple, il
+ne jeta sur ce visage tant soigne pour lui qu'un coup d'oeil court et
+distrait; puis il demanda:
+
+--Vous permettez? chere comtesse, j'ai peur de me refroidir et
+d'attraper une nevralgie.
+
+--Oh! oui, dit-elle.
+
+Elle s'assit sur un tas de foin, fauche le matin meme, pour donner
+champ libre aux joueurs, et, le coeur un peu triste tout a coup, les
+regarda.
+
+Sa fille, agacee de perdre toujours, s'animait, s'excitait, avait des
+cris de depit ou de triomphe, des elans impetueux d'un bout a l'autre
+de son camp, et, souvent, dans ces bonds, des meches de cheveux
+tombaient, deroulees, puis repandues sur ses epaules. Elle les
+saisissait, et, la raquette entre les genoux, en quelques secondes,
+avec des mouvements impatients, les rattachait en piquant des
+epingles, par grands coups, dans la masse de la chevelure.
+
+Et Bertin, de loin, criait a la comtesse:
+
+--Hein! est-elle jolie ainsi, et fraiche comme le jour?
+
+Oui, elle etait jeune, elle pouvait courir, avoir chaud, devenir
+rouge, perdre ses cheveux, tout braver, tout oser, car tout
+l'embellissait.
+
+Puis, quand ils se remettaient a jouer avec ardeur, la comtesse, de
+plus en plus melancolique, songeait qu'Olivier preferait cette partie
+de balle, cette agitation d'enfant, ce plaisir des petits chats qui
+sautent apres des boules de papier, a la douceur de s'asseoir pres
+d'elle, en cette chaude matinee, et de la sentir, aimante, contre lui.
+
+Quand la cloche, au loin, sonna le premier coup du dejeuner, il lui
+sembla qu'on la delivrait, qu'on lui otait un poids du coeur. Mais,
+comme elle revenait, appuyee a son bras, il lui dit:
+
+--Je viens de m'amuser comme un gamin. C'est rudement bon d'etre, ou
+de se croire jeune. Ah oui! ah oui! il n'y a que ca! Quand on n'aime
+plus courir, on est fini!
+
+En sortant de table, la comtesse qui, pour la premiere fois, la
+veille, n'avait pas ete au cimetiere, proposa d'y aller ensemble, et
+ils partirent tous les trois pour le village.
+
+Il fallait traverser le bois ou coulait un ruisseau qu'on nommait la
+Rainette, sans doute a cause des petites grenouilles dont il etait
+peuple, puis franchir un bout de plaine avant d'arriver a l'eglise
+batie dans un groupe de maisons abritant l'epicier, le boulanger, le
+boucher, le marchand de vins et quelques autres modestes commercants
+chez qui venaient s'approvisionner les paysans.
+
+L'aller fut silencieux et recueilli, la pensee de la morte oppressant
+les ames. Sur la tombe, les deux femmes s'agenouillerent et prierent
+longtemps. La comtesse courbee, demeurait immobile, un mouchoir dans
+les yeux, car elle avait peur de pleurer, et que les larmes coulassent
+sur ses joues. Elle priait, non pas comme elle avait fait jusqu'a ce
+jour, par une espece d'evocation de sa mere, par un appel desespere
+sous le marbre de la tombe, jusqu'a ce qu'elle crut sentir a son
+emotion devenue dechirante que la morte l'entendait, l'ecoutait, mais
+simplement en balbutiant avec ardeur les paroles consacrees du _Pater
+noster_ et de l'_Ave Maria_. Elle n'aurait pas eu, ce jour-la, la
+force et la tension d'esprit qu'il lui fallait pour cette sorte de
+cruel entretien sans reponse avec ce qui pouvait demeurer de l'etre
+disparu autour du trou qui cachait les restes de son corps. D'autres
+obsessions avaient penetre dans son coeur de femme, l'avaient remuee,
+meurtrie, distraite; et sa priere fervente montait vers le ciel pleine
+d'obscures supplications. Elle implorait Dieu, l'inexorable Dieu qui a
+jete sur la terre toutes les pauvres creatures, afin qu'il eut pitie
+d'elle-meme autant que de celle rappelee a lui.
+
+Elle n'aurait pu dire ce qu'elle lui demandait, tant ses apprehensions
+etaient encore cachees et confuses, mais elle sentait qu'elle avait
+besoin de l'aide divine, d'un secours surnaturel contre des dangers
+prochains et d'inevitables douleurs.
+
+Annette, les yeux fermes, apres avoir aussi balbutie des formules,
+etait partie en une reverie, car elle ne voulait pas se relever avant
+sa mere.
+
+Olivier Bertin les regardait, songeant qu'il avait devant lui un
+ravissant tableau et regrettant un peu qu'il ne lui fut pas permis de
+faire un croquis.
+
+En revenant, ils se mirent a parler de l'existence humaine, remuant
+doucement ces idees ameres et poetiques d'une philosophie attendrie et
+decouragee, qui sont un frequent sujet de causerie entre les hommes et
+les femmes que la vie blesse un peu et dont les coeurs se melent en
+confondant leurs peines.
+
+Annette, qui n'etait point mure pour ces pensees, s'eloignait a chaque
+instant afin de cueillir des fleurs champetres au bord du chemin.
+
+Mais Olivier, pris d'un desir de la garder pres de lui, enerve de
+la voir sans cesse repartir, ne la quittait point de l'oeil. Il
+s'irritait qu'elle s'interessat aux couleurs des plantes plus qu'aux
+phrases qu'il prononcait. Il eprouvait un malaise inexprimable de ne
+pas la captiver, la dominer comme sa mere, et une envie d'etendre la
+main, de la saisir, de la retenir, de lui defendre de s'en aller. Il
+la sentait trop alerte, trop jeune, trop indifferente, trop libre,
+libre comme un oiseau, comme un jeune chien qui n'obeit pas, qui ne
+revient point, qui a dans les veines l'independance, ce joli instinct
+de liberte que la voix et le fouet n'ont pas encore vaincu.
+
+Pour l'attirer, il parla de choses plus gaies, et parfois il
+l'interrogeait, cherchait a eveiller un desir d'ecouter et sa
+curiosite de femme; mais on eut dit que le vent capricieux du grand
+ciel soufflait dans la tete d'Annette ce jour-la, comme sur les epis
+ondoyants, emportait et dispersait son attention dans l'espace, car
+elle avait a peine repondu le mot banal attendu d'elle, jete entre
+deux fuites avec un regard distrait, qu'elle retournait a ses
+fleurettes. Il s'exasperait a la fin, mordu par une impatience
+puerile, et, comme elle venait prier sa mere de porter son premier
+bouquet pour qu'elle en put cueillir un autre, il l'attrapa par le
+coude et lui serra le bras, afin qu'elle ne s'echappat plus. Elle se
+debattait en riant et tirait de toute sa force pour s'en aller; alors,
+mu par un instinct d'homme, il employa le moyen des faibles, et ne
+pouvant seduire son attention, il l'acheta en tentant sa coquetterie.
+
+--Dis-moi, dit-il, quelle fleur tu preferes, je t'en ferai faire une
+broche.
+
+Elle hesita, surprise.
+
+--Une broche, comment?
+
+--En pierres de la meme couleur: en rubis si c'est le coquelicot; en
+saphir si c'est le bluet, avec une petite feuille en emeraudes.
+
+La figure d'Annette s'eclaira de cette joie affectueuse dont les
+promesses et les cadeaux animent, les traits des femmes.
+
+--Le bluet, dit-elle, c'est si gentil!
+
+--Va pour un bluet. Nous irons le commander des que nous serons de
+retour a Paris.
+
+Elle ne partait plus, attachee a lui par la pensee du bijou qu'elle
+essayait deja d'apercevoir, d'imaginer. Elle demanda:
+
+--Est-ce tres long a faire, une chose comme ca?
+
+Il riait, la sentant prise.
+
+--Je ne sais pas, cela depend des difficultes. Nous presserons le
+bijoutier.
+
+Elle fut soudain traversee par une reflexion navrante.
+
+--Mais je ne pourrais pas le porter, puisque je suis en grand deuil.
+
+Il avait passe son bras sous celui de la jeune fille, et la serrant
+contre lui:
+
+--Eh, bien, tu garderas ta broche pour la fin de ton deuil, cela ne
+t'empechera pas de la contempler.
+
+Comme la veille au soir, il etait entre elles, tenu, serre, captif
+entre leurs epaules, et pour voir se lever sur lui leurs yeux bleus
+pareils, pointilles de grains noirs, il leur parlait a tour de role,
+en tournant la tete vers l'une et vers l'autre. Le grand soleil les
+eclairant, il confondait moins a present la comtesse avec Annette,
+mais il confondait de plus en plus la fille avec le souvenir
+renaissant de ce qu'avait ete la mere. Il avait envie de les embrasser
+l'une et l'autre, l'une pour retrouver sur sa joue et sur sa nuque un
+peu de cette fraicheur rose et blonde qu'il avait savouree jadis, et
+qu'il revoyait aujourd'hui miraculeusement reparue, l'autre parce
+qu'il l'aimait toujours et qu'il sentait venir d'elle l'appel puissant
+d'une habitude ancienne. Il constatait meme, a cette heure, et
+comprenait que son desir un peu lasse depuis longtemps et que son
+affection pour elle s'etaient ranimes a la vue de sa jeunesse
+ressuscitee.
+
+Annette repartit chercher des fleurs. Olivier ne la rappelait plus,
+comme si le contact de son bras et la satisfaction de la joie donnee
+par lui l'eussent apaise, mais il la suivait en tous ses mouvements,
+avec le plaisir qu'on eprouve a voir les etres ou les choses qui
+captivent nos yeux et les grisent. Quand elle revenait, apportant une
+gerbe, il respirait plus fortement, cherchant, sans y songer, quelque
+chose d'elle, un peu de son haleine ou de la chaleur de sa peau dans
+l'air remue par sa course. Il la regardait avec ravissement, comme
+on regarde une aurore, comme on ecoute de la musique, avec des
+tressaillements d'aise quand elle se baissait, se redressait, levait
+les deux bras en meme temps pour remettre en place sa coiffure.
+Et puis, de plus en plus, d'heure en heure, elle activait en lui
+l'evocation de l'autrefois! Elle avait des rires, des gentillesses,
+des mouvements qui lui mettaient sur la bouche le gout des baisers
+donnes et rendus jadis; elle faisait du passe lointain, dont il avait
+perdu la sensation precise, quelque chose de pareil a un present reve;
+elle brouillait les epoques, les dates, les ages de son coeur, et
+rallumant des emotions refroidies, melait, sans qu'il s'en doutat,
+hier avec demain, le souvenir avec l'esperance.
+
+Il se demandait en fouillant sa memoire si la comtesse, en son plus
+complet epanouissement, avait eu ce charme souple de chevre, ce charme
+hardi, capricieux, irresistible, comme la grace d'un animal qui court
+et qui saute. Non. Elle avait ete plus epanouie et moins sauvage.
+Fille des villes, puis femme des villes, n'ayant jamais bu l'air des
+champs et vecu dans l'herbe, elle etait devenue jolie a l'ombre des
+murs, et non pas au soleil du ciel.
+
+Quand ils furent rentres au chateau, la comtesse se mit a ecrire des
+lettres sur sa petite table basse, dans l'embrasure d'une fenetre;
+Annette monta dans sa chambre, et le peintre ressortit pour marcher a
+pas lents, un cigare a la bouche, les mains derriere le dos, par les
+chemins tournants du parc. Mais il ne s'eloignait pas jusqu'a perdre
+de vue la facade blanche ou le toit pointu de la demeure. Des
+qu'elle avait disparu derriere les bouquets d'arbres ou les massifs
+d'arbustes, il avait une ombre sur le coeur, comme lorsqu'un nuage
+couvre le soleil, et quand elle reparaissait dans les trouees de
+verdure, il s'arretait quelques secondes pour contempler les deux
+lignes de hautes fenetres. Puis il se remettait en route.
+
+Il se sentait agite, mais content, content de quoi? de tout.
+
+L'air lui semblait pur, la vie bonne, ce jour-la. Il se sentait de
+nouveau dans le corps des legeretes de petit garcon, des envies
+de courir et d'attraper avec ses mains les papillons jaunes qui
+sautillaient sur la pelouse comme s'ils eussent ete suspendus au bout
+de fils elastiques. Il chantonnait des airs d'opera. Plusieurs fois de
+suite, il repeta la phrase celebre de Gounod: "Laisse-moi contempler
+ton visage", y decouvrant une expression profondement tendre qu'il
+n'avait jamais sentie ainsi.
+
+Soudain, il se demanda comment il se pouvait faire qu'il fut devenu
+si vite si different de lui-meme. Hier, a Paris, mecontent de tout,
+degoute, irrite, aujourd'hui calme, satisfait de tout, on eut dit
+qu'un dieu complaisant avait change son ame. "Ce bon dieu-la,
+pensa-t-il, aurait bien du me changer de corps en meme temps, et me
+rajeunir un peu." Tout a coup, il apercut Julio qui chassait dans un
+fourree. Il l'appela, et quand le chien fut venu placer sous la main
+sa tete fine coiffee de longues oreilles frisottees, il s'assit dans
+l'herbe pour le mieux flatter, lui dit des gentillesses, le coucha sur
+ses genoux, et s'attendrissant a le caresser, l'embrassa comme font
+les femmes dont le coeur s'emeut a toute occasion.
+
+Apres le diner, au lieu de sortir comme la veille, ils passerent la
+soiree au salon, en famille.
+
+La comtesse dit tout a coup:
+
+--Il va pourtant falloir que nous partions!
+
+Olivier s'ecria:
+
+--Oh, ne parlez pas encore de ca! Vous ne vouliez pas quitter
+Roncieres quand je n'y etais pas. J'arrive, et vous ne pensez plus
+qu'a filer.
+
+--Mais, mon cher ami, dit-elle, nous ne pouvons pourtant demeurer ici
+indefiniment tous les trois.
+
+--Il ne s'agit point d'indefiniment, mais de quelques jours. Combien de
+fois suis-je reste chez vous des semaines entieres?
+
+--Oui, mais en d'autres circonstances, alors que la maison etait
+ouverte a tout le monde.
+
+Alors Annette, d'une voix caline:
+
+--Oh, maman! quelques jours encore, deux ou trois. Il m'apprend si
+bien a jouer au tennis. Je me fache quand je perds, et puis apres je
+suis si contente d'avoir fait des progres!
+
+Le matin meme, la comtesse projetait de faire durer jusqu'au dimanche
+ce sejour mysterieux de l'ami, et maintenant elle voulait partir, sans
+savoir pourquoi. Cette journee qu'elle avait esperee si bonne,
+lui laissait a l'ame une tristesse inexprimable et penetrante, une
+apprehension sans cause, tenace et confuse comme un pressentiment.
+
+Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, elle chercha meme d'ou
+lui venait ce nouvel acces melancolique.
+
+Avait-elle subi une de ces imperceptibles emotions dont l'effleurement
+a ete si fugitif que la raison ne s'en souvient point, mais dont la
+vibration demeure aux cordes du coeur les plus sensibles?--Peut-etre.
+Laquelle? Elle se rappela bien quelques inavouables contrarietes dans
+les mille nuances de sentiment par lesquelles elle avait passe, chaque
+minute apportant la sienne! Or, elles etaient vraiment trop menues
+pour lui laisser ce decouragement. "Je suis exigeante, pensa-t-elle.
+Je n'ai pas le droit de me tourmenter ainsi."
+
+Elle ouvrit sa fenetre, afin de respirer l'air de la nuit, et elle y
+demeura accoudee, les yeux sur la lune.
+
+Un bruit leger lui fit baisser la tete. Olivier se promenait devant le
+chateau.--"Pourquoi a-t-il dit qu'il rentrait chez lui, pensa-t-elle;
+pourquoi ne m'a-t-il pas prevenue qu'il ressortait? ne m'a-t-il pas
+demande de venir avec lui? Il sait bien que cela m'aurait rendue si
+heureuse. A quoi songe-t-il donc?"
+
+Cette idee qu'il n'avait pas voulu d'elle pour cette promenade, qu'il
+avait prefere s'en aller seul par cette belle nuit, seul, un cigare
+a la bouche, car elle voyait le point rouge du feu, seul, quand il
+aurait pu lui donner cette joie de l'emmener. Cette idee qu'il n'avait
+pas sans cesse besoin d'elle, sans cesse envie d'elle, lui jeta dans
+l'ame un nouveau ferment d'amertume.
+
+Elle allait fermer sa fenetre pour ne plus le voir, pour n'etre plus
+tentee de l'appeler, quand il leva les yeux et l'apercut. Il cria:
+
+--Tiens, vous revez aux etoiles, comtesse?
+
+Elle repondit:
+
+--Oui, vous aussi, a ce que je vois?
+
+--Oh! moi, je fume tout simplement.
+
+Elle ne put resister au desir de demander:
+
+--Comment ne m'avez-vous pas prevenue que vous sortiez?
+
+--Je voulais seulement griller un cigare. Je rentre, d'ailleurs.
+
+--Alors bonsoir, mon ami.
+
+--Bonsoir, comtesse.
+
+Elle recula jusqu'a sa chaise basse, s'y assit, et pleura; et la femme
+de chambre, appelee pour la mettre au lit, voyant ses yeux rouges, lui
+dit avec compassion:
+
+--Ah! Madame va encore se faire une vilaine figure, pour demain.
+
+La comtesse dormit mal, fievreuse, agitee par des cauchemars. Des
+son reveil, avant de sonner, elle ouvrit elle-meme sa fenetre et ses
+rideaux pour se regarder dans la glace. Elle avait les traits tires,
+les paupieres gonflees, le teint jaune; et le chagrin qu'elle en
+eprouva fut si violent, qu'elle eut envie de se dire malade, de garder
+le lit et de ne se pas montrer jusqu'au soir.
+
+Puis, soudain, le besoin de partir entra en elle, irresistible, de
+partir tout de suite, par le premier train, de quitter ce pays clair
+ou l'on voyait trop dans le grand jour des champs, les ineffacables
+fatigues du chagrin et de la vie. A Paris, on vit dans la demi-ombre
+des appartements, ou les rideaux lourds, meme en plein midi, ne
+laissent entrer qu'une lumiere douce. Elle y redeviendrait elle-meme,
+belle, avec la paleur qu'il faut dans cette lueur eteinte et discrete.
+Alors le visage d'Annette lui passa devant les yeux, rouge, un peu
+depeigne, si frais, quand elle jouait au lawn-tennis. Elle comprit
+l'inquietude inconnue dont avait souffert son ame. Elle n'etait point
+jalouse de la beaute de sa fille! Non, certes, mais elle sentait,
+elle s'avouait pour la premiere fois qu'il ne fallait plus jamais se
+montrer pres d'elle, en plein soleil.
+
+Elle sonna, et, avant de boire son the, elle donna des ordres pour
+le depart, ecrivit des depeches, commanda meme par le telegraphe
+son diner du soir, arreta ses comptes de campagne, distribua ses
+instructions dernieres, regla tout en moins d'une heure, en proie a
+une impatience febrile et grandissante.
+
+Quand elle descendit, Annette et Olivier, prevenus de cette decision,
+l'interrogerent avec surprise. Puis, voyant qu'elle ne donnait, pour
+ce brusque depart, aucune raison precise, ils grognerent un peu et
+montrerent leur mecontentement jusqu'a l'instant de se separer dans la
+cour de la gare, a Paris.
+
+La comtesse, tendant la main au peintre, lui demanda:
+
+--Voulez-vous venir diner demain?
+
+Il repondit, un peu boudeur:
+
+--Certainement, je viendrai. C'est egal, ce n'est pas gentil, ce que
+vous avez fait. Nous etions si bien, la-bas, tous les trois!
+
+
+III
+
+Des que la comtesse fut seule avec sa fille dans son coupe qui la
+ramenait a l'hotel, elle se sentit soudain tranquille, apaisee comme
+si elle venait de traverser une crise redoutable. Elle respirait
+mieux, souriait aux maisons, reconnaissait avec joie toute cette
+ville, dont les vrais Parisiens semblent porter les details familiers
+dans leurs yeux et dans leur coeur. Chaque boutique apercue lui
+faisait prevoir les suivantes alignees le long du boulevard, et
+deviner la figure du marchand si souvent entrevu derriere sa vitrine,
+Elle se sentait sauvee! de quoi? Rassuree! pourquoi? Confiante! a quel
+sujet?
+
+Quand la voiture fut arretee sous la voute de la porte cochere,
+elle descendit legerement et entra, comme on fait, dans l'ombre de
+l'escalier, puis dans l'ombre de son salon, puis dans l'ombre de sa
+chambre. Alors elle demeura debout quelques moments, contente d'etre
+la, en securite, dans ce jour brumeux et vague de Paris, qui eclaire
+a peine, laisse deviner autant que voir, ou l'on peut montrer ce
+qui plait et cacher ce qu'on veut; et le souvenir irraisonne de
+l'eclatante lumiere qui baignait la campagne demeurait encore en elle
+comme l'impression d'une souffrance finie.
+
+Quand elle descendit pour diner, son mari, qui venait de rentrer,
+l'embrassa avec affection, et souriant:
+
+--Ah! ah! Je savais bien, moi, que l'ami Bertin vous ramenerait. Je
+n'ai pas ete maladroit en vous l'envoyant.
+
+Annette repondit gravement, de cette voix particuliere qu'elle prenait
+quand elle plaisantait sans rire:
+
+--Oh! Il a eu beaucoup de mal. Maman ne pouvait pas se decider.
+
+Et la comtesse ne dit rien, un peu confuse.
+
+La porte etant interdite, personne ne vint ce soir-la. Le lendemain,
+Mme de Guilleroy passa toute sa journee dans les magasins de deuil
+pour choisir et commander tout ce dont elle avait besoin. Elle aimait
+depuis sa jeunesse, presque depuis son enfance, ces longues seances
+d'essayage devant les glaces des grandes faiseuses. Des l'entree dans
+la maison, elle se sentait rejouie a la pensee de tous les details de
+cette minutieuse repetition, dans ces coulisses de la vie parisienne.
+Elle adorait le bruit des robes des "demoiselles" accourues a son
+entree, leurs sourires, leurs offres, leurs interrogations; et madame
+la couturiere, la modiste ou la corsetiere, etait pour elle une
+personne de valeur, qu'elle traitait en artiste lorsqu'elle exprimait
+son opinion pour demander un conseil. Elle adorait encore plus
+se sentir maniee par les mains habiles des jeunes filles qui la
+devetaient et la rhabillaient en la faisant pivoter doucement devant
+son reflet gracieux. Le frisson que leurs doigts legers promenaient
+sur sa peau, sur son cou, ou dans ses cheveux etait une des meilleures
+et des plus douces petites gourmandises de sa vie de femme elegante.
+
+Ce jour-la, cependant, c'etait avec une certaine angoisse qu'elle
+allait passer, sans voile et nu-tete, devant tous ces miroirs
+sinceres. Sa premiere visite chez la modiste la rassura. Les trois
+chapeaux qu'elle choisit lui allaient a ravir, elle n'en pouvait
+douter, et quand la marchande lui eut dit avec conviction: "Oh! Madame
+la Comtesse, les blondes ne devraient jamais quitter le deuil", elle
+s'en alla toute contente et entra, pleine de confiance, chez les
+autres fournisseurs.
+
+Puis elle trouva chez elle un billet de la duchesse venue pour la voir
+et annoncant qu'elle reviendrait dans la soiree; puis elle ecrivit
+des lettres; puis elle revassa quelque temps, surprise que ce simple
+changement de lieu eut recule dans un passe qui semblait deja lointain
+le grand malheur qui l'avait dechiree. Elle ne pouvait meme se
+convaincre que son retour de Roncieres datat seulement de la veille,
+tant l'etat de son ame etait modifie depuis sa rentree a Paris, comme
+si ce petit deplacement eut cicatrise ses plaies.
+
+Bertin, arrive a l'heure du diner, s'ecria en l'apercevant:
+
+--Vous etes eblouissante, ce soir!
+
+Et ce cri repandit en elle une onde tiede de bonheur.
+
+Comme on quittait la table, le comte, qui avait une passion pour le
+billard, offrit a Bertin de faire une partie ensemble, et les deux
+femmes les accompagnerent dans la salle de billard, ou le cafe fut
+servi.
+
+Les hommes jouaient encore quand la duchesse fut annoncee, et tous
+rentrerent au salon. Mme de Corbelle et son mari se presenterent en
+meme temps, la voix pleine de larmes. Pendant quelques minutes, il
+sembla, au ton dolent des paroles, que tout le monde allait pleurer;
+mais, peu a peu, apres les attendrissements et les interrogations, un
+autre courant d'idees passa; les timbres, tout a coup, s'eclaircirent,
+et on se mit a causer naturellement, comme si l'ombre du malheur
+qui assombrissait, a l'instant meme, tout ce monde, se fut soudain
+dissipee.
+
+Alors Bertin se leva, prit Annette par la main, l'amena sous le
+portrait de sa mere, dans le jet de feu du reflecteur, et demanda:
+
+--Est-ce pas stupefiant?
+
+La duchesse fut tellement surprise, qu'elle semblait hors d'elle, et
+repetait:
+
+--Dieu! est-ce possible! Dieu! est-ce possible! C'est une ressuscitee!
+Dire que je n'avais pas vu ca en entrant! Oh! ma petite Any, comme
+je vous retrouve, moi qui vous ai si bien connue alors, dans votre
+premier deuil de femme, non, dans le second, car vous aviez deja perdu
+votre pere! Oh! cette Annette, en noir comme ca, mais c'est sa mere
+revenue sur la terre. Quel miracle! Sans ce portrait on ne s'en serait
+pas apercu! Votre fille vous ressemble encore beaucoup, en realite,
+mais elle ressemble bien plus a cette toile!
+
+Musadieu apparaissait, ayant appris le retour de Mme de Guilleroy,
+et tenant a etre un des premiers a lui presenter "l'hommage de sa
+douloureuse sympathie".
+
+Il interrompit son compliment en apercevant la jeune fille debout
+contre le cadre, enfermee dans le meme eclat de lumiere, et qui
+semblait la soeur vivante de la peinture. Il s'exclama:
+
+--Ah! par exemple, voila bien une des choses les plus etonnantes que
+j'aie vues!
+
+Et les Corbelle, dont la conviction suivait toujours les opinions
+etablies, s'emerveillerent a leur tour avec une ardeur plus discrete.
+
+Le coeur de la comtesse se serrait! Il se serrait peu a peu, comme si
+les exclamations etonnees de toutes ces gens l'eussent comprime en lui
+faisant mal. Sans rien dire, elle regardait sa fille a cote de son
+image, et un enervement l'envahissait. Elle avait envie de crier:
+"Mais taisez-vous donc. Je le sais bien qu'elle me ressemble!"
+
+Jusqu'a la fin de la soiree, elle demeura melancolique, perdant de
+nouveau la confiance qu'elle avait retrouvee la veille.
+
+Bertin causait avec elle, lorsque le marquis de Farandal fut annonce.
+Le peintre, en le voyant entrer et s'approcher de la maitresse de
+maison, se leva, glissa derriere son fauteuil en murmurant: "Allons
+bon! voila cette grande bete, maintenant", puis, ayant fait un detour,
+il gagna la porte et s'en alla.
+
+La comtesse, apres avoir recu les compliments du nouveau venu,
+chercha des yeux Olivier, pour reprendre avec lui la causerie qui
+l'interessait. Ne l'apercevant plus, elle demanda:
+
+--Quoi! le grand homme est parti?
+
+Son mari repondit:
+
+--Je crois que oui, ma chere, je viens de le voir sortir a l'anglaise.
+
+Elle fut surprise, reflechit quelques instants, puis se mit a causer
+avec le marquis.
+
+Les intimes, d'ailleurs, se retirerent bientot par discretion, car
+elle leur avait seulement entr'ouvert sa porte, sitot apres son
+malheur.
+
+Alors, quand elle se retrouva etendue en son lit, toutes les angoisses
+qui l'avaient assaillie a la campagne reparurent. Elles se formulaient
+davantage; elle les eprouvait plus nettement; elle se sentait vieille!
+
+Ce soir-la, pour la premiere fois, elle avait compris que dans son
+salon, ou jusqu'alors elle etait seule admiree, complimentee, fetee,
+aimee, une autre, sa fille, prenait sa place. Elle avait compris cela,
+tout d'un coup, en sentant les hommages s'en aller vers Annette. Dans
+ce royaume, la maison d'une jolie femme, dans ce royaume ou elle ne
+supporte aucun ombrage, d'ou elle ecarte avec un soin discret et
+tenace toute redoutable comparaison, ou elle ne laisse entrer ses
+egales que pour essayer d'en faire des vassales, elle voyait bien que
+sa fille allait devenir la souveraine. Comme il avait ete bizarre, ce
+serrement de coeur quand tous les yeux s'etaient tournes vers Annette
+que Bertin tenait par la main, debout a cote du tableau. Elle s'etait
+sentie soudain disparue, depossedee, detronee. Tout le monde regardait
+Annette, personne ne s'etait plus tourne vers elle! Elle etait si bien
+accoutumee a entendre des compliments et des flatteries, chaque
+fois qu'on admirait son portrait, elle etait si sure des phrases
+elogieuses, dont elle ne tenait point compte mais dont elle se sentait
+tout de meme chatouillee, que cet abandon, cette defection inattendue,
+cette admiration portee tout a coup tout entiere vers sa fille,
+l'avaient plus remuee, etonnee, saisie que s'il se fut agi de
+n'importe quelle rivalite en n'importe quelle circonstance.
+
+Mais comme elle avait une de ces natures qui, dans toutes les crises,
+apres le premier abattement, reagissent, luttent et trouvent des
+arguments de consolation, elle songea qu'une fois sa chere fillette
+mariee, quand elles cesseraient de vivre sous le meme toit, elle
+n'aurait plus a supporter cette incessante comparaison qui commencait
+a lui devenir trop penible sous le regard de son ami.
+
+Cependant, la secousse avait ete tres forte. Elle eut la fievre et ne
+dormit guere.
+
+Au matin, elle s'eveilla lasse et courbaturee, et alors surgit en
+elle un besoin irresistible d'etre reconfortee, d'etre secourue, de
+demander aide a quelqu'un qui put la guerir de toutes ces peines, de
+toutes ces miseres morales et physiques.
+
+Elle se sentait vraiment si mal a l'aise, si faible, que l'idee lui
+vint de consulter son medecin. Elle allait peut-etre tomber gravement
+malade, car il n'etait pas naturel qu'elle passat en quelques heures
+par ces phases successives de souffrance et d'apaisement. Elle le fit
+donc appeler par depeche et l'attendit.
+
+Il arriva vers onze heures. C'etait un de ces serieux medecins
+mondains dont les decorations et les titres garantissent la capacite,
+dont le savoir-faire egale au moins le simple savoir, et qui ont
+surtout, pour toucher aux maux des femmes, des paroles habiles plus
+sures que des remedes.
+
+Il entra, salua, regarda sa cliente et, avec un sourire:
+
+--Allons, ca n'est pas grave. Avec des yeux comme les votres, on n'est
+jamais bien malade.
+
+Elle lui fut tout de suite reconnaissante de ce debut et lui conta ses
+faiblesses, ses enervements, ses melancolies, puis, sans appuyer, ses
+mauvaises mines inquietantes. Apres qu'il l'eut ecoutee avec un air
+d'attention, sans l'interroger d'ailleurs sur autre chose que son
+appetit, comme s'il connaissait bien la nature secrete de ce mal
+feminin, il l'ausculta, l'examina, tata du bout du doigt la chair des
+epaules, soupesa les bras, ayant sans doute rencontre sa pensee, et
+compris avec sa finesse de praticien qui souleve tous les voiles,
+qu'elle le consultait pour sa beaute bien plus que pour sa sante, puis
+il dit:
+
+--Oui, nous avons de l'anemie, des troubles nerveux. Ca n'est pas
+etonnant, puisque vous venez d'eprouver un gros chagrin. Je vais vous
+faire une petite ordonnance qui mettra bon ordre a cela. Mais, avant
+tout, il faut manger des choses fortifiantes, prendre du jus de
+viande, ne pas boire d'eau, mais de la biere. Je vais vous indiquer
+une marque excellente. Ne vous fatiguez pas a veiller, mais marchez
+le plus que vous pourrez. Dormez beaucoup et engraissez un peu. C'est
+tout ce que je peux vous conseiller, madame et belle cliente.
+
+Elle l'avait ecoute avec un interet ardent, cherchant a deviner tous
+les sous-entendus.
+
+Elle saisit le dernier mot.
+
+--Oui, j'ai maigri. J'etais un peu trop forte a un moment, et je me
+suis peut-etre affaiblie en me mettant a la diete.
+
+--Sans aucun doute. Il n'y a pas de mal a rester maigre quand on l'a
+toujours ete, mais quand on maigrit par principe, c'est toujours aux
+depens de quelque chose. Cela, heureusement, se repare vite. Adieu,
+madame.
+
+Elle se sentait mieux deja, plus alerte; et elle voulut qu'on allat
+chercher pour le dejeuner la biere qu'il avait indiquee, a la maison
+de vente principale, afin de l'avoir plus fraiche.
+
+Elle sortait de table quand Bertin fut introduit.
+
+--C'est encore moi, dit-il, toujours moi. Je viens vous interroger.
+Faites-vous quelque chose, tantot?
+
+--Non, rien; pourquoi?
+
+--Et Annette?
+
+--Rien non plus.
+
+--Alors, pouvez-vous venir chez moi vers quatre heures?
+
+--Oui; mais a quel propos?
+
+--J'esquisse ma figure de la Reverie, dont je vous ai parle en vous
+demandant si votre fille pourrait me donner quelques instants de pose.
+Cela me rendrait un grand service si je l'avais seulement une heure
+aujourd'hui. Voulez-vous?
+
+La comtesse hesitait, ennuyee sans savoir de quoi. Elle repondit
+cependant:
+
+--C'est entendu, mon ami, nous serons chez vous a quatre heures.
+
+--Merci. Vous etes la complaisance meme.
+
+Et il s'en alla preparer sa toile et etudier son sujet pour ne point
+trop fatiguer le modele.
+
+Alors la comtesse sortit seule, a pied, afin de completer ses achats.
+Elle descendit aux grandes rues centrales, puis remonta le boulevard
+Malesherbes a pas lents, car elle se sentait les jambes rompues. Comme
+elle passait devant Saint-Augustin, une envie la saisit d'entrer dans
+cette eglise et de s'y reposer. Elle poussa la porte capitonnee,
+soupira d'aise en goutant l'air frais de la vaste nef, prit une
+chaise, et s'assit.
+
+Elle etait religieuse comme le sont beaucoup de Parisiennes. Elle
+croyait a Dieu sans aucun doute, ne pouvant admettre l'existence de
+l'Univers, sans l'existence d'un createur. Mais associant, comme fait
+tout le monde, les attributs de la Divinite avec la nature de la
+matiere creee a portee de son oeil, elle personnifiait a peu pres son
+Eternel selon ce qu'elle savait de son oeuvre, sans avoir pour cela
+d'idees bien nettes sur ce que pouvait etre, en realite, ce mysterieux
+Fabricant.
+
+Elle y croyait fermement, l'adorait theoriquement, et le redoutait
+tres vaguement, car elle ignorait en toute conscience ses intentions
+et ses volontes, n'ayant qu'une confiance tres limitee dans
+les pretres qu'elle considerait tous comme des fils de paysans
+refractaires au service des armes. Son pere, bourgeois parisien, ne
+lui ayant impose aucun principe de devotion, elle avait pratique avec
+nonchalance jusqu'a son mariage. Alors, sa situation nouvelle reglant
+plus strictement ses obligations apparentes envers l'Eglise, elle
+s'etait conformee avec ponctualite a cette legere servitude.
+
+Elle etait dame patronnesse de creches nombreuses et tres en vue, ne
+manquait jamais la messe d'une heure, le dimanche, faisait l'aumone
+pour elle, directement, et, pour le monde, par l'intermediaire d'un
+abbe, vicaire de sa paroisse.
+
+Elle avait prie souvent par devoir, comme le soldat monte la garde a
+la porte du general. Quelquefois elle avait prie parce que son coeur
+etait triste, quand elle redoutait surtout les abandons d'Olivier.
+Sans confier au ciel, alors, la cause de sa supplication, traitant
+Dieu avec la meme hypocrisie naive qu'un mari, elle lui demandait de
+la secourir. A la mort de son pere, autrefois, puis tout recemment a
+la mort de sa mere, elle avait eu des crises violentes de ferveur, des
+implorations passionnees, des elans vers Celui qui veille sur nous et
+qui console.
+
+Et voila qu'aujourd'hui, dans cette eglise ou elle venait d'entrer par
+hasard, elle se sentait tout a coup un besoin profond de prier, de
+prier non pour quelqu'un ni pour quelque chose, mais pour elle, pour
+elle seule, ainsi que deja, l'autre jour, elle avait fait sur la tombe
+de sa mere. Il lui fallait de l'aide de quelque part, et elle appelait
+Dieu maintenant comme elle avait appele un medecin, le matin meme.
+
+Elle resta longtemps sur ses genoux, dans le silence de l'eglise que
+troublait par moments un bruit de pas. Puis, tout a coup, comme si une
+pendule eut sonne dans son coeur, elle eut un reveil de ses souvenirs,
+tira sa montre, tressaillit en voyant qu'il allait etre quatre heures,
+et se sauva pour prendre sa fille, qu'Olivier, deja, devait attendre.
+
+Elles trouverent l'artiste dans son atelier, etudiant sur la toile la
+pose de sa Reverie. Il voulait reproduire exactement ce qu'il avait
+vu au parc Monceau, en se promenant avec Annette: une fille pauvre,
+revant, un livre ouvert sur les genoux. Il avait beaucoup hesite
+s'il la ferait laide ou jolie? Laide, elle aurait plus de caractere,
+eveillerait plus de pensee, plus d'emotion, contiendrait plus de
+philosophie. Jolie, elle seduirait davantage, repandrait plus de
+charme, plairait mieux.
+
+Le desir de faire une etude d'apres sa petite amie le decida. La
+Reveuse serait jolie, et pourrait, par suite, realiser son reve
+poetique, un jour ou l'autre, tandis que laide demeurerait condamnee
+au reve sans fin et sans espoir.
+
+Des que les deux femmes furent entrees, Olivier dit en se frottant les
+mains:
+
+--Eh bien, mademoiselle Nane, nous allons donc travailler ensemble.
+
+La comtesse semblait soucieuse. Elle s'assit dans un fauteuil et
+regarda Olivier placant dans le jour voulu une chaise de jardin en
+jonc de fer. Il ouvrit ensuite sa bibliotheque pour chercher un livre,
+puis, apres une hesitation:
+
+--Qu'est-ce qu'elle lit, votre fille?
+
+--Mon Dieu, ce que vous voudrez. Donnez-lui un volume de Victor Hugo.
+
+--_La Legende des siecles?_
+
+--Je veux bien.
+
+Il reprit alors:
+
+--Petite, assieds-toi la et prends ce recueil de vers. Cherche la
+page... la page 336, ou tu trouveras une piece intitulee: _les
+Pauvres Gens_. Absorbe-la comme on boirait le meilleur des vins, tout
+doucement, mot a mot, et laisse-toi griser, laisse-toi attendrir.
+Ecoute ce que te dira ton coeur. Puis, ferme le bouquin, leve les
+yeux, pense et reve... Moi, je vais preparer mes instruments de
+travail.
+
+Il s'en alla dans un coin triturer sa palette; mais, tout en vidant
+sur la fine planchette les tubes de plomb d'ou sortaient, en se
+tordant, de minces serpents de couleur, il se retournait de temps en
+temps pour regarder la jeune fille absorbee dans sa lecture.
+
+Son coeur se serrait, ses doigts tremblaient, il ne savait plus ce
+qu'il faisait et brouillait les tons en melant les petits tas de pate,
+tant il retrouvait soudain devant cette apparition, devant cette
+resurrection, dans ce meme endroit, apres douze ans, une irresistible
+poussee d'emotion.
+
+Maintenant elle avait fini de lire et regardait devant elle. S'etant
+approche, il apercut en ses yeux deux gouttes claires qui, se
+detachant, coulaient sur les joues. Alors il tressaillit d'une de
+ces secousses qui jettent un homme hors de lui, et il murmura, en se
+tournant vers la comtesse:
+
+--Dieu, qu'elle est belle!
+
+Mais il demeura stupefait devant le visage livide et convulse de Mme
+de Guilleroy.
+
+De ses yeux larges, pleins d'une sorte de terreur, elle les
+contemplait, sa fille et lui. Il s'approcha, saisi d'inquietude, en
+demandant:
+
+--Qu'avez-vous?
+
+--Je veux vous parler.
+
+S'etant levee, elle dit, a Annette rapidement:
+
+--Attends une minute, mon enfant, j'ai un mot a dire a M. Bertin.
+
+Puis elle passa vite dans le petit salon voisin ou il faisait souvent
+attendre ses visiteurs. Il la suivit, la tete brouillee, ne comprenant
+pas. Des qu'ils furent seuls, elle lui saisit les deux mains et
+balbutia:
+
+--Olivier, Olivier, je vous en prie, ne la faites plus poser!
+
+Il murmura, trouble:
+
+--Mais pourquoi?
+
+Elle repondit d'une voix precipitee:
+
+--Pourquoi? pourquoi? Il le demande? Vous ne le sentez donc pas, vous,
+pourquoi? Oh! j'aurais du le deviner plus tot, moi, mais je viens
+seulement de le decouvrir tout a l'heure... Je ne peux rien vous dire
+maintenant... rien... Allez chercher ma fille. Racontez-lui que je me
+trouve souffrante, faites avancer un fiacre, et venez prendre de mes
+nouvelles dans une heure. Je vous recevrai seul!
+
+--Mais enfin, qu'avez-vous?
+
+Elle semblait prete a se rouler dans une crise de nerfs.
+
+--Laissez-moi. Je ne peux pas parler ici. Allez chercher ma fille et
+faites venir un fiacre.
+
+Il dut obeir et rentra dans l'atelier. Annette, sans soupcons, s'etait
+remise a lire, ayant le coeur inonde de tristesse par l'histoire
+poetique et lamentable. Olivier lui dit:
+
+--Ta mere est indisposee. Elle a failli se trouver mal en entrant dans
+le petit salon. Va la rejoindre. J'apporte de l'ether.
+
+Il sortit, courut prendre un flacon dans sa chambre, et puis revint.
+
+Il les trouva pleurant dans les bras l'une de l'autre. Annette,
+attendrie par les _Pauvres Gens_, laissait couler son emotion, et la
+comtesse se soulageait un peu en confondant sa peine avec ce doux
+chagrin, en melant ses larmes avec celles de sa fille.
+
+Il attendit quelque temps, n'osant parler et les regardant, oppresse
+lui-meme d'une incomprehensible melancolie.
+
+Il dit enfin:
+
+--Eh bien. Allez-vous mieux?
+
+La comtesse repondit:
+
+--Oui, un peu, ce ne sera rien. Vous avez demande une voiture?
+
+--Oui, vous l'aurez tout a l'heure.
+
+--Merci, mon ami, ce n'est rien. J'ai eu trop de chagrins depuis
+quelque temps.
+
+--La voiture est avancee! annonca bientot un domestique.
+
+Et Bertin, plein d'angoisses secretes, soutint jusqu'a la portiere son
+amie pale et encore defaillante, dont il sentait battre le coeur sous
+le corsage.
+
+Quand il fut seul, il se demanda: "Mais qu'a-t-elle donc? pourquoi
+cette crise?" Et il se mit a chercher, rodant autour de la verite sans
+se decider a la decouvrir. A la fin, il s'en approcha: "Voyons, se
+dit-il, est-ce qu'elle croit que je fais la cour a sa fille? Non, ce
+serait trop fort!" Et combattant, avec des arguments ingenieux et
+loyaux, cette conviction supposee, il s'indigna qu'elle eut pu preter
+un instant a cette affection saine, presque paternelle, une apparence
+quelconque de galanterie. Il s'irritait peu a peu contre la comtesse,
+n'admettant point qu'elle osat le soupconner d'une pareille vilenie,
+d'une si inqualifiable infamie, et il se promettait, en lui repondant
+tout a l'heure, de ne lui point menager les termes de sa revolte. Il
+sortit bientot pour se rendre chez elle, impatient de s'expliquer.
+Tout le long de la route il prepara, avec une croissante irritation,
+les raisonnements et les phrases qui devaient le justifier et le
+venger d'un pareil soupcon.
+
+Il la trouva sur sa chaise longue, avec un visage altere de
+souffrance.
+
+--Eh bien, lui dit-il d'un ton sec, expliquez-moi donc, ma chere amie,
+la scene etrange de tout a l'heure.
+
+Elle repondit, d'une voix brisee:
+
+--Quoi, vous n'avez pas encore compris?
+
+--Non, je l'avoue.
+
+--Voyons, Olivier, cherchez bien dans votre coeur.
+
+--Dans mon coeur?
+
+--Oui, au fond de votre coeur.
+
+--Je ne comprends pas! Expliquez-vous mieux.
+
+--Cherchez bien au fond de votre coeur s'il ne s'y trouve rien de
+dangereux pour vous et pour moi.
+
+--Je vous repete que je ne comprends pas. Je devine qu'il y a quelque
+chose dans votre imagination, mais, dans ma conscience, je ne vois
+rien.
+
+--Je ne vous parle pas de votre conscience, je vous parle de votre
+coeur.
+
+--Je ne sais pas deviner les enigmes. Je vous prie d'etre plus claire.
+
+Alors, levant lentement ses deux mains, elle prit celles du peintre et
+les garda, puis, comme si chaque mot l'eut dechiree:
+
+--Prenez garde, mon ami, vous allez vous eprendre de ma fille.
+
+Il retira brusquement ses mains, et, avec une vivacite d'innocent qui
+se debat contre une prevention honteuse, avec des gestes vifs, une
+animation grandissante, il se defendit en l'accusant a son tour, elle,
+de l'avoir ainsi soupconne.
+
+Elle le laissa parler longtemps, obstinement incredule, sure de ce
+qu'elle avait dit, puis elle reprit:
+
+--Mais je ne vous soupconne pas, mon ami. Vous ignorez ce qui se passe
+en vous comme je l'ignorais moi-meme ce matin. Vous me traitez comme
+si je vous accusais d'avoir voulu seduire Annette. Oh, non! oh, non!
+Je sais combien vous etes loyal, digne de toute estime et de toute
+confiance. Je vous prie seulement, je vous supplie de regarder au fond
+de votre coeur si l'affection que vous commencez a avoir, malgre vous,
+pour ma fille, n'a pas un caractere un peu different d'une simple
+amitie.
+
+Il se facha, et s'agitant de plus en plus, se mit a plaider de nouveau
+sa loyaute, comme il avait fait, tout seul, dans la rue, en venant.
+
+Elle attendit qu'il eut fini ses phrases; puis, sans colere, sans etre
+ebranlee en sa conviction, mais affreusement pale, elle murmura:
+
+--Olivier, je sais bien tout ce que vous me dites, et je le pense
+ainsi que vous. Mais je suis sure de ne pas me tromper. Ecoutez,
+reflechissez, comprenez. Ma fille me ressemble trop, elle est trop
+tout ce que j'etais autrefois quand vous avez commence a m'aimer, pour
+que vous ne vous mettiez pas a l'aimer aussi.
+
+--Alors, s'ecria-t-il, vous osez me jeter une chose pareille a la face
+sur cette simple supposition et ce ridicule raisonnement: Il m'aime,
+ma fille me ressemble--donc il l'aimera.
+
+Mais voyant le visage de la comtesse s'alterer de plus en plus, il
+continua, d'un ton plus doux:
+
+--Voyons, ma chere Any, mais c'est justement parce que je vous
+retrouve en elle, que cette fillette me plait beaucoup. C'est vous,
+vous seule que j'aime en la regardant.
+
+--Oui, c'est justement ce dont je commence a tant souffrir, et ce que
+je redoute si fort. Vous ne demelez point encore ce que vous sentez.
+Vous ne vous y tromperez plus dans quelque temps.
+
+--Any, je vous assure que vous devenez folle.
+
+--Voulez-vous des preuves?
+
+--Oui.
+
+--Vous n'etiez pas venu a Roncieres depuis trois ans, malgre mes
+instances. Mais vous vous etes precipite quand on vous a propose
+d'aller nous chercher.
+
+--Ah! par exemple! Vous me reprochez de ne pas vous avoir laissee
+seule, la-bas, vous sachant malade, apres la mort de votre mere.
+
+--Soit! Je n'insiste pas. Mais ceci: le besoin de revoir Annette est
+chez vous si imperieux, que vous n'avez pu laisser passer la journee
+d'aujourd'hui sans me demander de la conduire chez vous, sous pretexte
+de pose.
+
+--Et vous ne supposez pas que c'est vous que je cherchais a voir?
+
+--En ce moment vous argumentez contre vous-meme, vous cherchez a vous
+convaincre, vous ne me trompez pas. Ecoutez encore. Pourquoi etes-vous
+parti brusquement, avant-hier soir, quand le marquis de Farandal est
+entre? Le savez-vous?
+
+Il hesita, fort surpris, fort inquiet, desarme par cette observation.
+Puis, lentement:
+
+--Mais... je ne sais trop... j'etais fatigue... et puis, pour etre
+franc, cet imbecile m'enerve.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis toujours.
+
+--Pardon, je vous ai entendu faire son eloge. Il vous plaisait
+autrefois. Soyez tout a fait sincere, Olivier.
+
+Il reflechit quelques instants, puis, cherchant ses mots:
+
+--Oui, il est possible que la grande tendresse que j'ai pour vous me
+fasse assez aimer tous les votres pour modifier mon opinion sur ce
+niais, qu'il m'est indifferent de rencontrer, de temps en temps, mais
+que je serais fache de voir chez vous presque chaque jour.
+
+--La maison de ma fille ne sera pas la mienne. Mais cela suffit. Je
+connais la droiture de votre coeur. Je sais que vous reflechirez
+beaucoup a ce que je viens de vous dire. Quand vous aurez reflechi,
+vous comprendrez que je vous ai montre un gros danger, alors qu'il est
+encore temps d'y echapper. Et vous y prendrez garde. Parlons d'autre
+chose, voulez-vous?
+
+Il n'insista pas, mal a l'aise maintenant, ne sachant plus trop ce
+qu'il devait penser, ayant, en effet, besoin de reflechir. Et il s'en
+alla, apres un quart d'heure d'une conversation quelconque.
+
+
+IV
+
+A petits pas, Olivier retournait chez lui, trouble comme s'il venait
+d'apprendre un honteux secret de famille. Il essayait de sonder son
+coeur, de voir clair en lui, de lire ces pages intimes du livre
+interieur qui semblent collees l'une a l'autre, et que seul, parfois,
+un doigt etranger peut retourner en les separant. Certes, il ne
+se croyait pas amoureux d'Annette! La comtesse, dont la jalousie
+ombrageuse ne cessait d'etre en alerte, avait prevu, de loin,
+le peril, et l'avait signale avant qu'il existat. Mais ce peril
+pouvait-il exister, demain, apres-demain, dans un mois? C'est a cette
+question sincere qu'il essayait de repondre sincerement. Certes, la
+petite remuait ses instincts de tendresse, mais ils sont si nombreux
+dans l'homme ces instincts-la, qu'il ne fallait pas confondre les
+redoutables avec les inoffensifs. Ainsi il adorait les betes, les
+chats surtout, et ne pouvait apercevoir leur fourrure soyeuse sans
+etre saisi d'une envie irresistible, sensuelle, de caresser leur dos
+onduleux et doux, de baiser leur poil electrique. L'attraction qui le
+poussait vers la jeune fille ressemblait un peu a ces desirs obscurs
+et innocents qui font partie de toutes les vibrations incessantes et
+inapaisables des nerfs humains. Ses yeux d'artiste et ses yeux d'homme
+etaient seduits par sa fraicheur, par cette poussee de belle vie
+claire, par cette seve de jeunesse eclatant en elle; et son coeur,
+plein des souvenirs de sa longue liaison avec la comtesse, trouvant,
+dans l'extraordinaire ressemblance d'Annette avec sa mere, un rappel
+d'emotions anciennes, des emotions endormies du debut de son amour,
+avait peut-etre un peu tressailli sous la sensation d'un reveil.
+Un reveil? Oui? C'etait cela? Cette idee l'illumina. Il se sentait
+reveille apres des annees de sommeil. S'il avait aime la petite sans
+s'en douter, il aurait eprouve pres d'elle ce rajeunissement de l'etre
+entier, qui cree un homme different des que s'allume en lui la flamme
+d'un desir nouveau. Non, cette enfant n'avait fait que souffler sur
+l'ancien feu! C'etait bien toujours la mere qu'il aimait, mais un
+peu plus qu'auparavant sans doute, a cause de sa fille, de ce
+recommencement d'elle-meme. Et il formula cette constatation par ce
+sophisme rassurant: On n'aime qu'une fois! Le coeur peut s'emouvoir
+souvent a la rencontre d'un autre etre, car chacun exerce sur chacun
+des attractions et des repulsions. Toutes ces influences font naitre
+l'amitie, les caprices, des envies de possession, des ardeurs vives et
+passageres, mais non pas de l'amour veritable. Pour qu'il existe,
+cet amour, il faut que les deux etres soient tellement nes l'un pour
+l'autre, se trouvent accroches l'un a l'autre par tant de points, par
+tant de gouts pareils, par tant d'affinites de la chair, de l'esprit,
+du caractere, se sentent lies par tant de choses de toute nature, que
+cela forme un faisceau d'attaches. Ce qu'on aime, en somme, ce n'est
+pas tant Mme X... ou M. Z..., c'est une femme ou un homme, une
+creature sans nom, sortie de la Nature, cette grande femelle, avec des
+organes, une forme, un coeur, un esprit, une maniere d'etre generale
+qui attirent comme un aimant nos organes, nos yeux, nos levres, notre
+coeur, notre pensee, tous nos appetits sensuels et intelligents. On
+aime un type, c'est-a-dire la reunion, dans une seule personne, de
+toutes les qualites humaines qui peuvent nous seduire isolement dans
+les autres.
+
+Pour lui, la comtesse de Guilleroy avait ete ce type, et la duree de
+leur liaison, dont il ne se lassait pas, le lui prouvait d'une facon
+certaine. Or, Annette ressemblait physiquement a ce qu'avait ete sa
+mere, au point de tromper les yeux. Il n'y avait donc rien d'etonnant
+a ce que son coeur d'homme se laissat un peu surprendre, sans se
+laisser entrainer. Il avait adore une femme! Une autre femme naissait
+d'elle, presque pareille. Il ne pouvait vraiment se defendre de
+reporter sur la seconde un leger reste affectueux de rattachement
+passionne qu'il avait eu pour la premiere. Il n'y avait la rien de
+mal; il n'y avait la aucun danger. Son regard et son souvenir se
+laissaient seuls illusionner par cette apparence de resurrection; mais
+son instinct ne s'egarait pas, car il n'avait jamais eprouve pour la
+jeune fille le moindre trouble de desir.
+
+Cependant la comtesse lui reprochait d'etre jaloux du marquis.
+Etait-ce vrai? Il fit de nouveau un examen de conscience severe et
+constata qu'en realite il en etait un peu jaloux. Quoi d'etonnant a
+cela, apres tout? N'est-on pas jaloux a chaque instant d'hommes qui
+font la cour a n'importe quelle femme? N'eprouve-t-on pas dans la rue,
+au restaurant, au theatre, une petite inimitie contre le monsieur qui
+passe ou qui entre avec une belle fille au bras? Tout possesseur de
+femme est un rival. C'est un male satisfait, un vainqueur que les
+autres males envient. Et puis, sans entrer dans ces considerations de
+physiologie, s'il etait normal qu'il eut pour Annette une sympathie
+un peu surexcitee par sa tendresse pour la mere, ne devenait-il pas
+naturel qu'il sentit en lui s'eveiller un peu de haine animale contre
+le mari futur? Il dompterait sans peine ce vilain sentiment.
+
+Au fond de lui, cependant, demeurait une aigreur de mecontentement
+contre lui-meme et contre la comtesse. Leurs rapports de chaque jour
+n'allaient-ils pas etre genes par la suspicion qu'il sentirait en
+elle? Ne devrait-il pas veiller, avec une attention scrupuleuse
+et fatigante, sur toutes ses paroles, sur tous ses actes, sur ses
+regards, sur ses moindres attitudes vis-a-vis de la jeune fille, car
+tout ce qu'il ferait, tout ce qu'il dirait, allait devenir suspect
+a la mere. Il rentra chez lui grincheux et se mit a fumer des
+cigarettes, avec une vivacite d'homme agace qui use dix allumettes
+pour mettre le feu a son tabac. Il essaya en vain de travailler. Sa
+main, son oeil et son esprit semblaient deshabitues de la peinture,
+comme s'ils l'eussent oubliee, comme si jamais ils n'avaient connu et
+pratique ce metier. Il avait pris, pour la finir, une petite toile
+commencee:--un coin de rue ou chantait un aveugle,--et il la regardait
+avec une indifference invincible, avec une telle impuissance a la
+continuer qu'il s'assit devant, sa palette a la main, et l'oublia,
+tout en continuant a la contempler avec une fixite attentive et
+distraite.
+
+Puis, soudain, l'impatience du temps qui ne marchait pas, des
+interminables minutes, commenca a le ronger de sa fievre intolerable.
+Jusqu'a son diner, qu'il prendrait au Cercle, que ferait-il puisqu'il
+ne pouvait travailler? L'idee de la rue le fatiguait d'avance,
+l'emplissait du degout des trottoirs, des passants, des voitures et
+des boutiques; et la pensee de faire des visites ce jour-la, une
+visite, a n'importe qui, fit surgir en lui la haine instantanee de
+toutes les gens qu'il connaissait.
+
+Alors, que ferait-il? Il circulerait dans son atelier de long en
+large, en regardant a chaque retour vers la pendule l'aiguille
+deplacee de quelques secondes? Ah! il les connaissait ces voyages de
+la porte au bahut charge de bibelots! Aux heures de verve, d'elan,
+d'entrain, d'execution feconde et facile, c'etaient des recreations
+delicieuses, ces allees et venues a travers la grande piece egayee,
+animee, echauffee par le travail; mais, aux heures d'impuissance et
+de nausee, aux heures miserables ou rien ne lui paraissait valoir la
+peine d'un effort et d'un mouvement, c'etait la promenade abominable
+du prisonnier dans son cachot. Si seulement il avait pu dormir,
+rien qu'une heure, sur son divan. Mais non, il ne dormirait pas, il
+s'agiterait jusqu'a trembler d'exasperation. D'ou lui venait donc
+cette subite attaque d'humeur noire?
+
+Il pensa: Je deviens rudement nerveux pour me mettre dans un pareil
+etat sur une cause insignifiante.
+
+Alors, il songea a prendre un livre. Le volume de la _Legende des
+Siecles_ etait demeure sur la chaise de fer ou Annette l'avait pose.
+Il l'ouvrit, lut deux pages de vers et ne les comprit pas. Il ne
+les comprit pas plus que s'ils avaient ete ecrits dans une langue
+etrangere. Il s'acharna et recommenca pour constater toujours que
+vraiment il n'en penetrait point le sens. "Allons, se dit-il, il
+parait que je suis sorti." Mais une inspiration soudaine le rassura
+sur les deux heures qu'il lui fallait emietter jusqu'au diner. Il se
+fit chauffer un bain et y demeura etendu, amolli, soulage par l'eau
+tiede, jusqu'au moment ou son valet de chambre apportant le linge le
+reveilla d'un demi-sommeil. Il se rendit alors au Cercle, ou etaient
+reunis ses compagnons ordinaires. Il fut recu par des bras ouverts et
+des exclamations, car on ne l'avait point vu depuis quelques jours.
+
+--Je reviens de la campagne, dit-il.
+
+Tous ces hommes, a l'exception du paysagiste Maldant, professaient
+pour les champs un mepris profond. Rocdiane et Landa y allaient
+chasser, il est vrai, mais ils ne goutaient dans les plaines et dans
+les bois que le plaisir de regarder tomber sous leurs plombs, pareils
+a des loques de plumes, les faisans, cailles ou perdrix, ou de voir
+les petits lapins foudroyes culbuter comme des clowns, cinq ou six
+fois de suite sur la tete, en montrant a chaque cabriole la meche de
+poils blancs de leur queue. Hors ces plaisirs d'automne et d'hiver,
+ils jugeaient la campagne assommante. Rocdiane disait: "Je prefere les
+petites femmes aux petits pois."
+
+Le diner fut ce qu'il etait toujours, bruyant et jovial, agite par des
+discussions ou rien d'imprevu ne jaillit. Bertin, pour s'animer, parla
+beaucoup. On le trouva drole; mais, des qu'il eut bu son cafe et
+joue soixante points au billard avec le banquier Liverdy, il sortit,
+deambula quelque peu de la Madeleine a la rue Taitbout, passa trois
+fois devant le Vaudeville en se demandant s'il entrerait, faillit
+prendre un fiacre pour aller a l'Hippodrome, changea d'avis et se
+dirigea vers le Nouveau-Cirque, puis fit brusquement demi-tour, sans
+motif, sans projet, sans pretexte, remonta le boulevard Malesherbes
+et ralentit le pas en approchant de la demeure de la comtesse de
+Guilleroy: "Elle trouvera peut-etre singulier de me voir revenir ce
+soir?" pensait-il. Mais il se rassura en songeant qu'il n'y avait rien
+d'etonnant a ce qu'il prit une seconde fois de ses nouvelles.
+
+Elle etait seule avec Annette, dans le petit salon du fond, et
+travaillait toujours a la couverture pour les pauvres. Elle dit
+simplement, en le voyant entrer:
+
+--Tiens, c'est vous, mon ami?
+
+--Oui, j'etais inquiet, j'ai voulu vous voir. Comment allez-vous?
+
+--Merci, assez bien...
+
+Elle attendit quelques instants, puis ajouta, avec une intention
+marquee:
+
+--Et vous?
+
+Il se mit a rire d'un air degage en repondant:
+
+--Oh! moi, tres bien, tres bien. Vos craintes n'avaient pas la moindre
+raison d'etre.
+
+Elle leva les yeux en cessant de tricoter et posa sur lui, lentement,
+un regard ardent de priere et de doute.
+
+--Bien vrai, dit-il.
+
+--Tant mieux, repondit-elle avec un sourire un peu force.
+
+Il s'assit, et, pour la premiere fois en cette maison, un malaise
+irresistible l'envahit, une sorte de paralysie des idees plus complete
+encore que celle qui l'avait saisi, dans le jour, devant sa toile.
+
+La comtesse dit a sa fille:
+
+--Tu peux continuer, mon enfant; ca ne le gene pas.
+
+Il demanda:
+
+--Que faisait-elle donc?
+
+--Elle etudiait une fantaisie.
+
+Annette se leva pour aller au piano. Il la suivait de l'oeil, sans y
+songer, ainsi qu'il faisait toujours, en la trouvant jolie. Alors il
+sentit sur lui le regard de la mere, et brusquement il tourna la tete,
+comme s'il eut cherche quelque chose dans le coin sombre du salon.
+
+La comtesse prit sur sa table a ouvrage un petit etui d'or qu'elle
+avait recu de lui, elle l'ouvrit, et lui tendant des cigarettes:
+
+--Fumez, mon ami, vous savez que j'aime ca, lorsque nous sommes seuls
+ici.
+
+Il obeit, et le piano se mit a chanter. C'etait une musique d'un gout
+ancien, gracieuse et legere, une de ces musiques qui semblent avoir
+ete inspirees a l'artiste par un soir tres doux de clair de lune, au
+printemps.
+
+Olivier demanda:
+
+--De qui est-ce donc?
+
+La comtesse repondit:
+
+--De Mehul. C'est fort peu connu et charmant. Un desir grandissait en
+lui de regarder Annette, et il n'osait pas, il n'aurait eu qu'un petit
+mouvement a faire, un petit mouvement du cou, car il apercevait de
+cote les deux meches de feu des bougies eclairant la partition, mais
+il devinait si bien, il lisait si clairement l'attention guetteuse
+de la comtesse, qu'il demeurait immobile, les yeux leves devant lui,
+interesses, semblait-il, au fil de fumee grise du tabac.
+
+Mme de Guilleroy murmura:
+
+--C'est tout ce que vous avez a me dire?
+
+Il sourit:
+
+--Il ne faut pas m'en vouloir. Vous savez que la musique m'hypnotise,
+elle boit mes pensees. Je parlerai dans un instant.
+
+--Tiens, dit-elle, j'avais etudie quelque chose pour vous, avant la
+mort de maman. Je ne vous l'ai jamais fait entendre, et je vous le
+jouerai tout a l'heure, quand la petite aura fini; vous verrez comme
+c'est bizarre!
+
+Elle avait un talent reel, et une comprehension subtile de l'emotion
+qui court dans les sons. C'etait meme la une de ses plus sures
+puissances sur la sensibilite du peintre.
+
+Des qu'Annette eut acheve la symphonie champetre de Mehul, la comtesse
+se leva, prit sa place, et une melodie etrange s'eveilla sous ses
+doigts, une melodie dont toutes les phrases semblaient des plaintes,
+plaintes diverses, changeantes, nombreuses, qu'interrompait une note
+unique, revenue sans cesse, tombant au milieu des chants, les
+coupant, les scandant, les brisant, comme un cri monotone incessant,
+persecuteur, l'appel inapaisable d'une obsession.
+
+Mais Olivier regardait Annette qui venait de s'asseoir en face de lui,
+et il n'entendait rien, il ne comprenait pas.
+
+Il la regardait, sans penser, se rassasiant de sa vue comme d'une
+chose habituelle et bonne dont il venait d'etre prive, la buvant
+sainement comme on boit de l'eau, quand on a soif.
+
+--Eh bien! dit la comtesse, est-ce beau?
+
+Il s'ecria reveille:
+
+--Admirable, superbe, de qui?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--Non.
+
+--Comment, vous ne le savez pas, vous?
+
+--Mais non.
+
+--De Schubert.
+
+Il dit avec un air de conviction profonde:
+
+--Cela ne m'etonne point. C'est superbe! vous seriez exquise en
+recommencant.
+
+Elle recommenca, et lui, tournant la tete, se remit a contempler
+Annette, mais en ecoutant aussi la musique, afin de gouter en meme
+temps deux plaisirs.
+
+Puis, quand Mme de Guilleroy fut revenue prendre sa place, il obeit
+simplement a la naturelle duplicite de l'homme et ne laissa plus se
+fixer ses yeux sur le blond profil de la jeune fille qui tricotait en
+face de sa mere, de l'autre cote de la lampe.
+
+Mais s'il ne la voyait pas, il goutait la douceur de sa presence,
+comme on sent le voisinage d'un foyer chaud; et l'envie de glisser
+sur elle des regards rapides, aussitot ramenes sur la comtesse, le
+harcelait, une envie de collegien qui se hisse a la fenetre de la rue
+des que le maitre tourne le dos.
+
+Il s'en alla tot, car il avait la parole aussi paralysee que l'esprit,
+et son silence persistant pouvait etre interprete.
+
+Des qu'il fut dans la rue, un besoin d'errer le prit, car toute
+musique entendue continuait en lui longtemps, le jetait en des
+songeries qui semblaient la suite revee et plus precise des melodies.
+Le chant des notes revenait, intermittent et fugitif, apportant
+des mesures isolees, affaiblies, lointaines comme un echo, puis se
+taisait, semblait laisser la pensee donner un sens aux motifs et
+voyager a la recherche d'une sorte d'ideal harmonieux et tendre. Il
+tourna sur la gauche au boulevard exterieur, en apercevant l'eclairage
+de feerie du parc Monceau, et il entra dans l'allee centrale arrondie
+sous les lunes electriques. Un gardien rodait a pas lents; parfois un
+fiacre attarde passait; un homme lisait un journal assis sur un banc
+dans un bain bleuatre de clarte vive, au pied du mat de bronze qui
+portait un globe eclatant. D'autres foyers sur les pelouses, au milieu
+des arbres, repandaient dans les feuillages et sur les gazons leur
+lumiere froide et puissante, animaient d'une vie pale ce grand jardin
+de ville.
+
+Bertin, les mains derriere le dos, allait le long du trottoir, et il
+se souvenait de sa promenade avec Annette, en ce meme parc, quand il
+avait reconnu dans sa bouche la voix de sa mere.
+
+Il se laissa tomber sur un banc, et aspirant la sueur fraiche des
+pelouses arrosees, il se sentit assailli par toutes les attentes
+passionnees qui font de l'ame des adolescents le canevas incoherent
+d'un infini roman d'amour. Autrefois il avait connu ces soirs-la, ces
+soirs de fantaisie vagabonde ou il laissait errer son caprice dans les
+aventures imaginaires, et il s'etonna de trouver en lui ce retour de
+sensations qui n'etaient plus de son age.
+
+Mais, comme la note obstinee de la melodie de Schubert, la pensee
+d'Annette, la vision de son visage penche sous la lampe, et le
+soupcon bizarre de la comtesse, le ressaisissaient a tout instant. Il
+continuait malgre lui a occuper son coeur de cette question, a sonder
+les fonds impenetrables ou germent, avant de naitre, les sentiments
+humains. Cette recherche obstinee l'agitait; cette preoccupation
+constante de la jeune fille semblait ouvrir a son ame une route de
+reveries tendres; il ne pouvait plus la chasser de sa memoire; il
+portait en lui une sorte d'evocation d'elle, comme autrefois il
+gardait, quand la comtesse l'avait quitte, l'etrange sensation de sa
+presence dans les murs de son atelier.
+
+Tout a coup, impatiente de cette domination d'un souvenir, il murmura
+en se levant:
+
+--Any est stupide de m'avoir dit ca. Elle va me faire penser a la
+petite a present.
+
+Il rentra chez lui, inquiet sur lui-meme. Quand il se fut mis au lit,
+il sentit que le sommeil ne viendrait point, car une fievre courait
+en ses veines, une seve de reve fermentait en son coeur. Redoutant
+l'insomnie, une de ces insomnies enervantes que provoque l'agitation
+de l'ame, il voulut essayer de prendre un livre. Combien de fois une
+courte lecture lui avait servi de narcotique! Il se leva donc et
+passa dans sa bibliotheque, afin de choisir un ouvrage bien fait et
+soporifique; mais son esprit eveille malgre lui, avide d'une emotion
+quelconque cherchait sur les rayons un nom d'ecrivain qui repondit a
+son etat d'exaltation et d'attente. Balzac, qu'il adorait, ne lui dit
+rien; il dedaigna Hugo, meprisa Lamartine qui pourtant le laissait
+toujours attendri et il tomba avidement sur Musset, le poete des tout
+jeunes gens. Il en prit un volume et l'emporta pour lire au hasard des
+feuilles.
+
+Quand il se fut recouche, il se mit a boire, avec une soif d'ivrogne,
+ces vers faciles d'inspire qui chanta, comme un oiseau, l'aurore de
+l'existence et, n'ayant d'haleine que pour le matin, se tut devant le
+jour brutal, ces vers d'un poete qui fut surtout un homme enivre de la
+vie, lachant son ivresse en fanfares d'amours eclatantes et naives,
+echo de tous les jeunes coeurs eperdus de desirs.
+
+Jamais Bertin n'avait compris ainsi le charme physique de ces poemes
+qui emeuvent les sens et remuent a peine l'intelligence. Les yeux
+sur ces vers vibrants, il se sentait une ame de vingt ans, soulevee
+d'esperances, et il lut le volume presque entier dans une griserie
+juvenile. Trois heures sonnerent, jetant en lui l'etonnement de
+n'avoir pas encore sommeil. Il se leva pour fermer sa fenetre restee
+ouverte et pour porter le livre sur la table, au milieu de la chambre;
+mais au contact de l'air frais de la nuit, une douleur, mal assoupie
+par les saisons d'Aix, lui courut le long des reins comme un rappel,
+comme un avis, et il rejeta le poete avec un geste d'impatience en
+murmurant: "Vieux fou, va!" Puis il se recoucha et souffla sa lumiere.
+
+Il n'alla pas le lendemain chez la comtesse, et il prit meme la
+resolution energique de n'y point retourner avant deux jours. Mais
+quoi qu'il fit, soit qu'il essayat de peindre, soit qu'il voulut se
+promener, soit qu'il trainat de maison en maison sa melancolie, il
+etait partout harcele par la preoccupation inapaisable de ces deux
+femmes.
+
+S'etant interdit d'aller les voir, il se soulageait en pensant a
+elles, et il laissait a sa pensee, il laissait son coeur se rassasier
+de leur souvenir. Il arrivait alors souvent que, dans cette sorte
+d'hallucination ou il bercait son isolement, les deux figures se
+rapprochaient, differentes, telles qu'il les connaissait, puis
+passaient l'une devant l'autre, se melaient, fondues ensemble, ne
+faisaient plus qu'un visage, un peu confus, qui n'etait plus celui de
+la mere, pas tout a fait celui de la fille, mais celui d'une femme
+aimee eperdument, autrefois, encore, toujours.
+
+Alors, il avait des remords de s'abandonner ainsi sur la pente de
+ces attendrissements qu'il sentait puissants et dangereux. Pour leur
+echapper, les rejeter, se delivrer de ce songe captivant et doux, il
+dirigeait son esprit vers toutes les idees imaginables, vers tous les
+sujets de reflexion et de meditation possibles. Vains efforts! Toutes
+les routes de distraction qu'il prenait le ramenaient au meme point,
+ou il rencontrait une jeune figure blonde qui semblait embusquee pour
+l'attendre. C'etait une vague et inevitable obsession flottant sur
+lui, tournant autour de lui et l'arretant, quel que fut le detour
+qu'il avait essaye pour fuir.
+
+La confusion de ces deux etres, qui l'avait si fort trouble le soir de
+leur promenade dans le parc de Roncieres, recommencait en sa memoire
+des que, cessant de reflechir et de raisonner, il les evoquait et
+s'efforcait de comprendre quelle emotion bizarre remuait sa chair.
+Il se disait: "Voyons, ai-je pour Annette plus de tendresse qu'il
+ne convient?" Alors, fouillant son coeur, il le sentait brulant
+d'affection pour une femme toute jeune, qui avait tous les traits
+d'Annette, mais qui n'etait pas elle. Et il se rassurait lachement
+en songeant: "Non, je n'aime pas la petite, je suis la victime de sa
+ressemblance."
+
+Cependant, les deux jours passes a Roncieres restaient en son ame
+comme une source de chaleur, de bonheur, d'enivrement; et les moindres
+details lui revenaient un a un, precis, plus savoureux qu'a l'heure
+meme. Tout a coup, en suivant le cours de ses ressouvenirs, il revit
+le chemin qu'ils suivaient en sortant du cimetiere, les cueillettes
+de fleurs de la jeune fille, et il se rappela brusquement lui avoir
+promis un bluet en saphirs des leur retour a Paris.
+
+Toutes ses resolutions s'envolerent, et, sans plus lutter, il prit son
+chapeau et sortit, tout emu par la pensee du plaisir qu'il lui ferait.
+
+Le valet de pied des Guilleroy lui repondit, quand il se presenta:
+
+--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici.
+
+Il ressentit une joie vive.
+
+---Prevenez-la que je voudrais lui parler.
+
+Puis il glissa dans le salon, a pas legers, comme s'il eut craint
+d'etre entendu.
+
+Annette apparut presque aussitot.
+
+--Bonjour, cher maitre, dit-elle avec gravite.
+
+Il se mit a rire, lui serra la main, et, s'asseyant aupres d'elle:
+
+--Devine pourquoi je suis venu?
+
+Elle chercha quelques secondes.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Pour t'emmener avec ta mere chez le bijoutier, choisir le bluet en
+saphirs que je t'ai promis a Roncieres.
+
+La figure de la jeune fille fut illuminee de bonheur.
+
+--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous
+l'attendrez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, si ce n'est pas trop long.
+
+--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine.
+
+--Non, dit-il, pas tant que tu crois.
+
+Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'etre galant et
+spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une
+de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultes de
+seduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poetes.
+Les phrases lui venaient aux levres, pressees, alertes, et il parla
+comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animee par
+cette verve, lui repondit avec toute la malice, avec toute la finesse
+espiegle qui germaient en elle.
+
+Tout a coup, comme il discutait une opinion, il s'ecria:
+
+--Mais vous m'avez deja dit cela souvent, et je vous ai repondu...
+
+Elle l'interrompit en eclatant de rire:
+
+--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman.
+
+Il rougit, se tut, puis balbutia:
+
+--C'est que ta mere m'a deja soutenu cent fois cette idee-la.
+
+Son eloquence s'etait eteinte; il ne savait plus que dire, et il avait
+peur maintenant, une peur incomprehensible de cette fillette.
+
+--Voici maman, dit-elle.
+
+Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier,
+trouble comme si on l'eut pris en faute, expliqua comment il s'etait
+souvenu tout a coup de la promesse faite, et comment il etait venu les
+prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.
+
+--J'ai un coupe, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin.
+
+Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez
+Montara.
+
+Ayant passe toute sa vie dans l'intimite, l'observation, l'etude et
+l'affection des femmes, s'etant toujours occupe d'elles, ayant du
+sonder et decouvrir leurs gouts, connaitre comme elles la toilette,
+les questions de mode, tous les menus details de leur existence
+privee, il etait arrive a partager souvent certaines de leurs
+sensations, et il eprouvait toujours, en entrant dans un de ces
+magasins ou l'on vend les accessoires charmants et delicats de leur
+beaute, une emotion de plaisir presque egale a celle dont elles
+vibraient elles-memes. Il s'interessait comme elles a tous les riens
+coquets dont elles se parent; les etoffes plaisaient a ses yeux;
+les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots
+elegants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il
+ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme
+devant les sanctuaires de la seduction opulente; et le bureau de drap
+fonce, ou les doigts souples de l'orfevre font rouler les pierres aux
+reflets precieux, lui imposait une certaine estime.
+
+Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble
+severe ou l'une et l'autre poserent une main par un mouvement naturel,
+il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modeles de
+fleurettes.
+
+Puis on repandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir
+quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les
+retournaient sur le drap, puis les prenaient avec precaution,
+regardaient le jour a travers, les etudiaient avec une attention
+savante et passionnee. Quand on eut mis de cote ceux qu'elles avaient
+distingues, il fallut trois emeraudes pour faire les feuilles, puis
+un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de
+rosee.
+
+Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit a la comtesse:
+
+--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues?
+
+--Moi?
+
+--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces
+petits cadeaux en souvenir des deux jours passes a Roncieres.
+
+Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de
+paroles et d'arguments ou il finit, non sans peine, par triompher.
+
+On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des ecrins
+speciaux, les autres enregimentees par genres en de grandes boites
+carrees, ou elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de
+leurs chatons. Le peintre s'etait assis entre les deux femmes et il se
+mit, comme elles, avec la meme ardeur curieuse, a cueillir un a un
+les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les
+deposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau ou ils s'amassaient
+en deux groupes, celui qu'on rejetait a premiere vue et celui dans
+lequel on choisirait.
+
+Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de
+selection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et
+varie comme un spectacle, emouvant aussi, presque sensuel, jouissance
+exquise pour un coeur de femme.
+
+Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, apres
+quelque hesitation, s'arreta sur un petit serpent d'or qui tenait un
+beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue.
+
+Olivier, radieux, se leva.
+
+--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses a faire; je m'en
+vais.
+
+Mais Annette pria sa mere de rentrer a pied, par ce beau temps. La
+comtesse y consentit, et, ayant remercie Bertin, s'en alla par les
+rues, avec sa fille.
+
+Elles marcherent quelque temps en silence, dans la joie savouree
+des cadeaux recus; puis elles se mirent a parler de tous les bijoux
+qu'elles avaient vus et manies. Il leur en restait a l'esprit une
+sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaite.
+Elles allaient vite, a travers la foule de cinq heures qui suit les
+trottoirs, un soir d'ete. Des hommes se retournaient pour regarder
+Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration.
+C'etait la premiere fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait
+a sa fille ce vif eclat de beaute, que la comtesse sortait avec elle
+dans Paris; et la sensation de ce succes de rue, de cette attention
+soulevee, de ces compliments chuchotes, de ce petit remous d'emotion
+flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversee d'une jolie
+femme, lui serrait le coeur peu a peu, le comprimait sous la meme
+oppression penible que l'autre soir, dans son salon, quand on
+comparait la petite avec son propre portrait. Malgre elle, elle
+guettait ces regards attires par Annette, elle les sentait venir de
+loin, froler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la
+figure blonde qui marchait a cote d'elle. Elle devinait, elle voyait
+dans les yeux les rapides et muets hommages a cette jeunesse epanouie,
+au charme attirant de cette fraicheur, et elle pensa: "J'etais aussi
+bien qu'elle, sinon mieux." Soudain le souvenir d'Olivier la traversa
+et elle fut saisie, comme a Roncieres, par une imperieuse envie de
+fuir.
+
+Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarte, dans ce courant de
+monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils
+etaient loin les jours, proches pourtant, ou elle cherchait, ou elle
+provoquait un parallele avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces
+passants, songeait a les comparer? Un seul y avait pense peut-etre,
+tout a l'heure, dans cette boutique d'orfevre? Lui? Oh! quelle
+souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eut pas sans cesse a l'esprit
+l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir
+ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps ou si fraiche, si
+jolie, elle entrait chez lui, sure d'etre aimee!
+
+--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant.
+
+Annette, inquiete, demanda:
+
+--Qu'est-ce que tu as, maman?
+
+--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mere, j'ai
+souvent de ces faiblesses-la!
+
+
+V
+
+Les idees fixes ont la tenacite rongeuse des maladies incurables. Une
+fois entrees en une ame, elles la devorent, ne lui laissent plus la
+liberte de songer a rien, de s'interesser a rien, de prendre gout a la
+moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fit, chez elle ou ailleurs,
+seule ou entouree de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette
+reflexion qui l'avait saisie en revenant cote a cote avec sa fille:
+"Etait-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour,
+n'eut pas sans cesse a l'esprit l'obsession de les comparer?"
+
+Certes il devait le faire malgre lui, sans cesse, hante lui-meme par
+cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore
+l'imitation naguere cherchee des gestes et de la parole. Chaque fois
+qu'il entrait, elle songeait aussitot a ce rapprochement, elle le
+lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur
+et dans sa tete. Alors elle etait torturee par le besoin de se cacher,
+de disparaitre, de ne plus se montrer a lui pres de sa fille.
+
+Elle souffrait d'ailleurs de toutes les facons, ne se sentant plus
+chez elle dans sa maison. Ce froissement de depossession qu'elle
+avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son
+portrait, continuait, s'accentuait, l'exasperait parfois. Elle se
+reprochait sans cesse ce besoin intime de delivrance, cette envie
+inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hote genant
+et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente,
+ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgre tout,
+l'homme qu'elle aimait.
+
+Ne pouvant trop hater le mariage d'Annette que leur deuil recent
+retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte,
+qu'un evenement quelconque fit tomber ce projet, et elle cherchait,
+presque malgre elle, a faire naitre dans le coeur de sa fille de la
+tendresse pour le marquis.
+
+Toute la diplomatie rusee qu'elle avait employee depuis si longtemps
+afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus
+affinee, plus secrete, et s'exercait a faire se plaire les deux jeunes
+gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.
+
+Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne dejeunait
+jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirees a ses amis,
+elle invita souvent le marquis a dejeuner. Il arrivait, repandant
+autour de lui l'animation d'une promenade a cheval, une sorte de
+souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaiete de toutes les choses
+mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le reveil automnal du
+Paris hippique et brillant dans les allees du bois. Annette s'amusait
+a l'ecouter, prenait gout a ces preoccupations du jour qu'il lui
+apportait ainsi, toutes fraiches et comme vernies de chic. Une
+intimite juvenile s'etablissait entre eux, une affectueuse camaraderie
+qu'un gout commun et passionne pour les chevaux resserrait
+naturellement. Quand il etait parti, la comtesse et le comte faisaient
+adroitement son eloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que
+la jeune fille comprit qu'il dependait uniquement d'elle de l'epouser
+s'il lui plaisait.
+
+Elle l'avait compris tres vite d'ailleurs, et, raisonnant avec
+candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garcon qui
+lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle preferait a
+toutes de galoper chaque matin a cote de lui, sur un pur sang.
+
+Ils se trouverent fiances un jour, tout naturellement, apres une
+poignee de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une
+chose depuis longtemps decidee. Alors le marquis commenca a apporter
+des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc
+toute cette affaire avait ete chauffee par un accord commun sur
+un petit feu d'intimite, pendant les heures calmes du jour, et le
+marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations,
+de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soiree.
+
+C'etait le tour d'Olivier. Il dinait regulierement chaque semaine chez
+ses amis, et continuait aussi a apparaitre a l'improviste pour leur
+demander une tasse de the entre dix heures et minuit.
+
+Des son entree, la comtesse l'epiait, mordue par le desir de savoir ce
+qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste
+qu'elle n'interpretat aussitot, et elle etait torturee par cette
+pensee: "Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une
+aupres de l'autre."
+
+Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine
+sans qu'il apparut portant a la main deux petits paquets, dont il
+offrait l'un a la mere, l'autre a la fille; et la comtesse, ouvrant
+les boites qui contenaient souvent des objets precieux, avait des
+serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner
+que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter
+quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver
+chez les marchands le bibelot qui plaira.
+
+Jadis deja le peintre avait traverse cette crise et elle l'avait vu
+bien des fois entrer, avec ce meme sourire, ce meme geste, un petit
+paquet dans la main. Puis cela s'etait calme, et maintenant cela
+recommencait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'etait pas
+pour elle!
+
+Il semblait fatigue, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle
+comparait ses entrees, ses airs, ses allures avec l'attitude du
+marquis que la grace d'Annette commencait a emouvoir aussi. Ce n'etait
+point la meme chose: M. de Farandal etait epris, Olivier Bertin
+aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis,
+pendant ses minutes d'apaisement, elle esperait encore s'etre trompee.
+
+Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule
+avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne
+lui rien cacher. Elle preferait savoir et pleurer sous la certitude,
+plutot que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en
+ce coeur ferme ou elle sentait grandir un autre amour.
+
+Ce coeur auquel elle tenait plus qu'a sa vie, qu'elle avait surveille,
+rechauffe, anime de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se
+croyait sure, qu'elle avait espere definitivement acquis, conquis,
+soumis, passionnement devoue pour jusqu'a la fin de leurs jours, voila
+qu'il lui echappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse
+fatalite. Oui, il s'etait referme tout d'un coup, avec un secret
+dedans. Elle ne pouvait plus y penetrer par un mot familier, y
+pelotonner son affection comme en une retraite fidele, ouverte pour
+elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans reserve si,
+brusquement, celui a qui on a offert son etre entier et son existence
+entiere, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous echappe ainsi
+parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques
+jours, presque un etranger!
+
+Un etranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les
+memes mots, la meme voix, le meme ton. Et pourtant il y avait quelque
+chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable,
+d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'eloigner une
+voile quand le vent tourne.
+
+Il s'eloignait, en effet, il s'eloignait d'elle, un peu plus chaque
+jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-meme ne
+cherchait pas a voir clair en son coeur. Il sentait bien cette
+fermentation d'amour, cette irresistible attraction, mais il ne
+voulait pas comprendre, il se confiait aux evenements, aux hasards
+imprevus de la vie.
+
+Il n'avait plus d'autre souci que celui des diners et des soirs entre
+ces deux femmes separees par leur deuil de tout mouvement mondain.
+Ne rencontrant chez elles que des figures indifferentes, celle des
+Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul
+avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guere la
+duchesse et le marquis a qui on reservait les matins et le milieu des
+jours, il les voulait oublier, soupconnant le mariage remis a une
+epoque indeterminee.
+
+Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal.
+Etait-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-etre par une de
+ses secretes intuitions des coeurs feminins qui leur fait pressentir
+ce qu'ils ignorent?
+
+Les semaines suivaient les semaines sans rien changer a cette vie, et
+l'automne etait venu, amenant la rentree des Chambres plus tot que de
+coutume en raison des dangers de la politique.
+
+Le jour de la reouverture, le comte de Guilleroy devait emmener a la
+seance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette apres un
+dejeuner chez lui. Seule la comtesse, isolee dans son chagrin toujours
+grandissant, avait declare qu'elle resterait au logis.
+
+On etait sorti de table, on buvait le cafe dans le grand salon,
+on etait gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux
+parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la
+situation presente et des embarras de la Republique; le marquis,
+decidement amoureux, lui repondait avec entrain, en regardant Annette;
+et la duchesse etait contente presque egalement de l'emotion de son
+neveu et de la detresse du gouvernement. L'air du salon etait chaud de
+cette premiere chaleur concentree des caloriferes rallumes, chaleur
+d'etoffes, de tapis, de murs, ou s'evapore hativement le parfum des
+fleurs asphyxiees. Il y avait, dans cette piece close ou le cafe
+aussi repandait son arome, quelque chose d'intime, de familial et de
+satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.
+
+Il s'arreta sur le seuil tellement surpris qu'il hesitait a entrer,
+surpris comme un mari trompe qui voit le crime de sa femme. Une colere
+confuse et une telle emotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur
+vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait cache et tout ce qu'il
+s'etait cache lui-meme lui apparut en apercevant le marquis installe
+dans la maison, comme un fiance!
+
+Il penetra, dans un sursaut d'exasperation, tout ce qu'il ne voulait
+pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda
+point pourquoi on lui avait dissimule tous ces apprets du mariage?
+Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrerent ceux de la
+comtesse qui rougissait. Ils se comprirent.
+
+Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa presence
+inattendue ayant paralyse l'essor des esprits, puis la duchesse se mit
+a lui parler; et il repondit d'une voix breve, d'un timbre etrange,
+change subitement.
+
+Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient a causer et il
+se disait: "Ils m'ont joue. Ils me le paieront." Il en voulait surtout
+a la comtesse et a Annette, dont il penetrait soudain l'innocente
+dissimulation.
+
+Le comte, regardant alors la pendule, s'ecria:
+
+--Oh! oh! il est temps de partir.
+
+Puis se tournant vers le peintre:
+
+--Nous allons a l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme
+seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand
+plaisir?
+
+Olivier repondit sechement:
+
+--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.
+
+Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoue:
+
+--Oh! venez donc, cher maitre. Je suis sur que vous nous amuserez
+beaucoup plus que les deputes.
+
+--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi.
+
+Le devinant mecontent et chagrin, elle insista, pour se montrer
+gentille.
+
+--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux
+pas me passer de vous.
+
+Quelques mots lui echapperent si vivement qu'il ne put ni les arreter
+dans sa bouche ni modifier leur accent.
+
+--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde.
+
+Elle s'exclama, un peu surprise du ton:
+
+--Allons, bon! Voila qu'il recommence a ne plus me tutoyer.
+
+Il eut sur les levres un de ces sourires crispes qui montrent tout le
+mal d'une ame et avec un petit salut:
+
+--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre.
+
+--Pourquoi ca?
+
+--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit,
+aurait le droit de trouver deplace ce tutoiement dans ma bouche.
+
+La comtesse s'empressa de dire:
+
+--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espere qu'Annette n'epousera
+pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarite
+de vieil ami.
+
+Le comte criait:
+
+--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard!
+
+Et ceux qui devaient l'accompagner, s'etant leves, sortirent avec lui
+apres les poignees de main d'usage et les baisers que la duchesse,
+la comtesse et sa fille echangeaient a toute rencontre comme a toute
+separation.
+
+Ils resterent seuls, Elle et Lui, debout derriere les tentures de la
+porte refermee.
+
+--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.
+
+Mais lui, presque violent:
+
+--Non, merci, je m'en vais aussi.
+
+Elle murmura, suppliante:
+
+--Oh! pourquoi?
+
+--Parce que ce n'est pas mon heure, parait-il. Je vous demande pardon
+d'etre venu sans prevenir.
+
+--Olivier, qu'avez-vous?
+
+--Rien. Je regrette seulement d'avoir trouble une partie de plaisir
+organisee.
+
+Elle lui saisit la main.
+
+--Que voulez-vous dire? C'etait le moment de leur depart puisqu'ils
+assistent a l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez ete,
+au contraire, tout a fait inspire en venant aujourd'hui ou je suis
+seule.
+
+Il ricana.
+
+--Inspire, oui, j'ai ete inspire!
+
+Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux,
+elle murmura a voix tres basse:
+
+--Avouez-moi que vous l'aimez?
+
+Il degagea ses mains, ne pouvant plus maitriser son impatience.
+
+--Mais vous etes folle avec cette idee!
+
+Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispes sur ses
+manches, le suppliant:
+
+--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine,
+mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas
+ce qu'est devenue ma vie!
+
+Il haussa les epaules.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la
+tete?
+
+Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, ou on
+ne les entendrait pas. Elle le trainait par l'etoffe de sa jaquette,
+cramponnee a lui, haletante. Quand elle l'eut amene jusqu'au petit
+divan rond, elle le forca a s'y laisser tomber, et puis s'assit aupres
+de lui.
+
+--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous
+l'aimez. Je le sais, je le sens a tout ce que vous faites, je n'en
+puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!
+
+Comme il se debattait encore, elle s'affaissa a genoux contre ses
+pieds. Sa voix ralait.
+
+--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez?
+
+Il s'ecria, en essayant de la relever:
+
+--Mais non, mais non! Je vous jure que non!
+
+Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer,
+balbutiant:
+
+--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!
+
+Puis laissant tomber sa tete sur les genoux de cet homme, elle
+sanglota.
+
+Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds ou
+se melaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traverse par une
+immense pitie, par une immense douleur.
+
+Saisissant a pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa
+violemment, relevant vers lui deux yeux eperdus dont les larmes
+ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses levres
+coup sur coup en repetant:
+
+--Any! Any! ma chere, ma chere Any!
+
+Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hesitante
+des enfants que le chagrin suffoque:
+
+--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu,
+moi?
+
+Il se remit a l'embrasser.
+
+--Oui, je vous aime, ma chere Any!
+
+Elle se releva, se rassit aupres de lui, reprit ses mains, le regarda,
+et tendrement:
+
+--Voila si longtemps que nous nous aimons. Ca ne devrait pas finir
+ainsi.
+
+Il demanda, en la serrant contre lui:
+
+--Pourquoi cela finirait-il?
+
+--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop a ce que
+j'etais quand vous m'avez connue?
+
+Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche
+douloureuse, en disant:
+
+--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous
+vous trompez!
+
+Elle repeta:
+
+--Pourvu que vous m'aimiez un peu seulement, moi!
+
+Il redit:
+
+--Oui, je vous aime!
+
+Puis ils demeurerent longtemps sans parler, les mains dans les mains,
+tres emus et tres tristes.
+
+Enfin, elle interrompit ce silence en murmurant:
+
+--Oh! les heures qui me restent a vivre ne seront pas gaies.
+
+--Je m'efforcerai de vous les rendre douces.
+
+L'ombre de ces ciels nuageux qui precede de deux heures le crepuscule
+se repandait dans le salon, les ensevelissait peu a peu sous le gris
+brumeux des soirs d'automne.
+
+La pendule sonna.
+
+--Il y a deja longtemps que nous sommes ici, dit-elle. Vous devriez
+vous en aller, car on pourrait venir, et nous ne sommes pas calmes!
+
+Il se leva, l'etreignit, baisant comme autrefois sa bouche
+entr'ouverte, puis ils retraverserent les deux salons en se tenant le
+bras, comme des epoux.
+
+--Adieu, mon ami.
+
+--Adieu, mon amie.
+
+Et la portiere retomba sur lui!
+
+Il descendit l'escalier, tourna vers la Madeleine, se mit a marcher
+sans savoir ce qu'il faisait, etourdi comme apres un coup, les jambes
+faibles, le coeur chaud et palpitant ainsi qu'une loque brulante
+secouee en sa poitrine. Pendant deux heures, ou trois heures, ou
+peut-etre quatre, il alla devant lui, dans une sorte d'hebetement
+moral et d'aneantissement physique qui lui laissaient tout juste la
+force de mettre un pied devant l'autre. Puis il rentra chez lui pour
+reflechir.
+
+Donc il aimait cette petite fille! Il comprenait maintenant tout ce
+qu'il avait eprouve pres d'elle depuis la promenade au parc Monceau
+quand il retrouva dans sa bouche l'appel d'une voix a peine
+reconnue, de la voix qui jadis avait eveille son coeur, puis tout ce
+recommencement lent, irresistible, d'un amour mal eteint, pas encore
+refroidi, qu'il s'obstinait a ne point s'avouer.
+
+Qu'allait-il faire? Mais que pouvait-il faire? Lorsqu'elle serait
+mariee, il eviterait de la voir souvent, voila tout. En attendant, il
+continuerait a retourner dans la maison, afin qu'on ne se doutat de
+rien, et il cacherait son secret a tout le monde.
+
+Il dina chez lui, ce qui ne lui arrivait jamais. Puis il fit chauffer
+le grand poele de son atelier, car la nuit s'annoncait glaciale. Il
+ordonna meme d'allumer le lustre comme s'il eut redoute les coins
+obscurs, et il s'enferma. Quelle emotion bizarre, profonde, physique,
+affreusement triste l'etreignait! Il la sentait dans sa gorge, dans
+sa poitrine, dans tous ses muscles amollis, autant que dans son ame
+defaillante. Les murs de l'appartement l'oppressaient; toute sa vie
+tenait la dedans, sa vie d'artiste et sa vie d'homme. Chaque etude
+peinte accrochee lui rappelait un succes, chaque meuble lui disait un
+souvenir. Mais succes et souvenirs etaient des choses passees! Sa
+vie? Comme elle lui sembla courte, vide et remplie. Il avait fait
+des tableaux, encore des tableaux, toujours des tableaux et aime une
+femme. Il se rappelait les soirs d'exaltation, apres les rendez-vous,
+dans ce meme atelier. Il avait marche des nuits entieres, avec de la
+fievre plein son etre. La joie de l'amour heureux, la joie du succes
+mondain, l'ivresse unique de la gloire, lui avaient fait savourer des
+heures inoubliables de triomphe intime.
+
+Il avait aime une femme, et cette femme l'avait aime. Par elle il
+avait recu ce bapteme qui revele a l'homme le monde mysterieux des
+emotions et des tendresses. Elle avait ouvert son coeur presque de
+force, et maintenant il ne le pouvait plus refermer. Un autre amour
+entrait, malgre lui, par cette breche! un autre ou plutot le meme
+surchauffe par un nouveau visage, le meme accru de toute la force
+que prend, en vieillissant, ce besoin d'adorer. Donc il aimait cette
+petite fille! Il n'y avait plus a lutter, a resister, a nier, il
+l'aimait avec le desespoir de savoir qu'il n'aurait meme pas d'elle
+un peu de pitie, qu'elle ignorerait toujours son atroce tourment,
+et qu'un autre l'epouserait. A cette pensee sans cesse reparue,
+impossible a chasser, il etait saisi par une envie animale de hurler a
+la facon des chiens attaches, car il se sentait impuissant, asservi,
+enchaine comme eux. De plus en plus nerveux, a mesure qu'il songeait,
+il allait toujours a grands pas a travers la vaste piece eclairee
+comme pour une fete. Ne pouvant enfin tolerer davantage la douleur de
+cette plaie avivee, il voulut essayer de la calmer par le souvenir de
+son ancienne tendresse, de la noyer dans l'evocation de sa premiere et
+grande passion. Dans le placard ou il la gardait, il alla prendre la
+copie qu'il avait faite autrefois pour lui du portrait de la comtesse,
+puis il la posa sur son chevalet, et, s'etant assis en face, la
+contempla. Il essayait de la revoir, de la retrouver vivante,
+telle qu'il l'avait aimee jadis. Mais c'etait toujours Annette qui
+surgissait sur la toile. La mere avait disparu, s'etait evanouie
+laissant a sa place cette autre figure qui lui ressemblait
+etrangement. C'etait la petite avec ses cheveux un peu plus clairs,
+son sourire un peu plus gamin, son air un peu plus moqueur, et il
+sentait bien qu'il appartenait corps et ame a ce jeune etre-la, comme
+il n'avait jamais appartenu a l'autre, comme une barque qui coule
+appartient aux vagues!
+
+Alors il se releva, et, pour ne plus voir cette apparition, il
+retourna la peinture; puis comme il se sentait trempe de tristesse,
+il alla prendre dans sa chambre, pour le rapporter dans l'atelier,
+le tiroir de son secretaire ou dormaient toutes les lettres de sa
+maitresse. Elles etaient la comme en un lit, les unes sur les autres,
+formant une couche epaisse de petits papiers minces. Il enfonca ses
+mains dedans, dans toute cette prose qui parlait d'eux, dans ce bain
+de leur longue liaison. Il regardait cet etroit cercueil de planches
+ou gisait cette masse d'enveloppes entassees, sur qui son nom, son nom
+seul, etait toujours ecrit. Il songeait qu'un amour, que le tendre
+attachement de deux etres l'un pour l'autre, que l'histoire de deux
+coeurs, etaient racontes la dedans, dans ce flot jauni de papiers que
+tachaient des cachets rouges, et il aspirait, en se penchant dessus,
+un souffle vieux, l'odeur melancolique des lettres enfermees.
+
+Il les voulut relire et, fouillant au fond du tiroir, prit une poignee
+des plus anciennes. A mesure qu'il les ouvrait, des souvenirs en
+sortaient, precis, qui remuaient son ame. Il en reconnaissait beaucoup
+qu'il avait portees sur lui pendant des semaines entieres, et il
+retrouvait, tout le long de la petite ecriture qui lui disait des
+phases si douces, les emotions oubliees d'autrefois. Tout a coup il
+rencontra sous ses doigts un fin mouchoir brode. Qu'etait-ce? Il
+chercha quelques instants, puis se souvint! Un jour, chez lui, elle
+avait sanglote parce qu'elle etait un peu jalouse, et il lui vola,
+pour le garder, son mouchoir trempe de larmes!
+
+Ah! les tristes choses! les tristes choses! La pauvre femme!
+
+Du fond de ce tiroir, du fond de son passe, toutes ces reminiscences
+montaient comme une vapeur: ce n'etait plus que la vapeur impalpable
+de la realite tarie. Il en souffrait pourtant et pleurait sur ces
+lettres, comme on pleure sur les morts parce qu'ils ne sont plus.
+
+Mais tout cet ancien amour remue faisait fermenter en lui une ardeur
+jeune et nouvelle, une seve de tendresse irresistible qui rappelait
+dans son souvenir le visage radieux d'Annette. Il avait aime la mere,
+dans un elan passionne de servitude volontaire, il commencait a aimer
+cette petite fille comme un esclave, comme un vieil esclave tremblant
+a qui on rive des fers qu'il ne brisera plus.
+
+Cela, il le sentait dans le fond de son etre, et il en etait terrifie.
+
+Il essayait de comprendre comment et pourquoi elle le possedait ainsi?
+Il la connaissait si peu! Elle etait a peine une femme dont le coeur
+et l'ame dormaient encore du sommeil de la jeunesse.
+
+Lui, maintenant, il etait presque au bout de sa vie! Comment donc
+cette enfant l'avait-elle pris avec quelques sourires et des meches de
+cheveux! Ah! les sourires, les cheveux de cette petite fillette blonde
+lui donnaient des envies de tomber a genoux et de se frapper le front
+par terre!
+
+Sait-on, sait-on jamais pourquoi une figure de femme a tout a coup sur
+nous la puissance d'un poison? Il semble qu'on l'a bue avec les yeux,
+qu'elle est devenue notre pensee et notre chair! On en est ivre, on en
+est fou, on vit de cette image absorbee et on voudrait en mourir!
+
+Comme on souffre parfois de ce pouvoir feroce et incomprehensible
+d'une forme de visage sur le coeur d'un homme!
+
+Olivier Bertin s'etait remis a marcher; la nuit s'avancait; son poele
+s'etait eteint. A travers les vitrages, le froid du dehors entrait.
+Alors il gagna son lit ou il continua jusqu'au jour a songer et a
+souffrir.
+
+Il fut debout de bonne heure, sans savoir pourquoi, ni ce qu'il allait
+faire, agite par ses nerfs, irresolu comme une girouette qui tourne.
+
+A force de chercher une distraction pour son esprit, une occupation
+pour son corps, il se souvint que, ce jour-la meme, quelques membres
+de son cercle se retrouvaient, chaque semaine, au Bain Maure ou ils
+dejeunaient apres le massage. Il s'habilla donc rapidement, esperant
+que l'etuve et la douche le calmeraient, et il sortit.
+
+Des qu'il eut mis le pied dehors, un froid vif le saisit, ce premier
+froid crispant de la premiere gelee qui detruit, en une seule nuit,
+les derniers restes de l'ete.
+
+Tout le long des boulevards, c'etait une pluie epaisse de larges
+feuilles jaunes qui tombaient avec un bruit sec et menu. Elles
+tombaient, a perte de vue, d'un bout a l'autre des larges avenues
+entre les facades des maisons, comme si toutes les tiges venaient
+d'etre separees des branches par le tranchant d'une fine lame de
+glace. Les chaussees et les trottoirs en etaient deja couverts,
+ressemblaient, pour quelques heures, aux allees des forets au debut de
+l'hiver. Tout ce feuillage mort crepitait sous les pas et s'amassait,
+par moments, en vagues legeres, sous les poussees du vent.
+
+C'etait un de ces jours de transition qui sont la fin d'une saison
+et le commencement d'une autre, qui ont une saveur ou une tristesse
+speciale, tristesse d'agonie ou saveur de seve qui renait.
+
+En franchissant le seuil du Bain Turc, la pensee de la chaleur dont il
+allait penetrer sa chair apres ce passage dans l'air glace des
+rues fit tressaillir le coeur triste d'Olivier d'un frisson de
+satisfaction. Il se devetit avec prestesse, roula autour de sa taille
+l'echarpe legere qu'un garcon lui tendait et disparut derriere la
+porte capitonnee ouverte devant lui.
+
+Un souffle chaud, oppressant, qui semblait venir d'un foyer lointain,
+le fit respirer comme s'il eut manque d'air en traversant une galerie
+mauresque, eclairee par deux lanternes orientales. Puis un negre
+crepu, vetu seulement d'une ceinture, le torse luisant, les membres
+musculeux, s'elanca devant lui pour soulever une portiere a l'autre
+extremite, et Bertin penetra dans la grande etuve, ronde, elevee,
+silencieuse, presque mystique comme un temple. Le jour tombait d'en
+haut, par la coupole et par des trefles en verres colores, dans
+l'immense salle circulaire et dallee, aux murs couverts de faiences
+decorees a la mode arabe.
+
+Des hommes de tout age, presque nus, marchaient lentement, a pas
+graves, sans parler; d'autres etaient assis sur des banquettes de
+marbre, les bras croises; d'autres causaient a voix basse.
+
+L'air brulant faisait haleter des l'entree. Il y avait la dedans,
+dans ce cirque etouffant et decoratif, ou l'on chauffait de la chair
+humaine, ou circulaient des masseurs noirs et maures aux jambes
+cuivrees, quelque chose d'antique et de mysterieux.
+
+La premiere figure apercue par le peintre fut celle du comte de Landa.
+Il circulait comme un lutteur romain, fier de son enorme poitrine et
+de ses gros bras croises dessus. Habitue des etuves, il s'y croyait
+sur la scene comme un acteur applaudi, et il y jugeait en expert la
+musculature discutee de tous les hommes forts de Paris.
+
+--Bonjour. Bertin, dit-il.
+
+Ils se serrerent la main; puis Landa reprit:
+
+--Hein, bon temps pour la sudation.
+
+--Oui, magnifique.
+
+--Vous avez vu Rocdiane? Il est la-bas. J'ai ete le prendre au saut du
+lit. Oh! regardez-moi cette anatomie!
+
+Un petit monsieur passait, aux jambes cagneuses, aux bras greles, au
+flanc maigre, qui fit sourire de dedain ces deux vieux modeles de la
+vigueur humaine.
+
+Rocdiane venait vers eux, ayant apercu le peintre.
+
+Ils s'assirent sur une longue table de marbre et se mirent a causer
+comme dans un salon. Des garcons de service circulaient, offrant a
+boire. On entendait retentir les claques des masseurs sur la chair nue
+et le jet subit des douches. Un clapotis d'eau continu, parti de tous
+les coins du grand amphitheatre, l'emplissait aussi d'un bruit leger
+de pluie.
+
+A tout moment un nouveau venu saluait les trois amis, ou s'approchait
+pour leur serrer la main.
+
+C'etaient le gros duc d'Harisson, le petit prince Epilati, le baron
+Flach et d'autres.
+
+Rocdiane dit tout a coup:
+
+--Tiens, Farandal!
+
+Le marquis entrait, les mains sur les hanches, marchant avec cette
+aisance des hommes tres bien faits que rien ne gene.
+
+Landa murmura:
+
+--C'est un gladiateur, ce gaillard-la!
+
+Rocdiane reprit, se tournant vers Bertin:
+
+--Est-ce vrai qu'il epouse la fille de vos amis?
+
+--Je le pense, dit le peintre.
+
+Mais cette question, en face de cet homme, en ce moment, en cet
+endroit, fit passer dans le coeur d'Olivier une affreuse secousse de
+desespoir et de revolte. L'horreur de toutes les realites entrevues
+lui apparut en une seconde avec une telle acuite, qu'il lutta pendant
+quelques instants contre une envie animale de se jeter sur le marquis.
+
+Puis il se leva.
+
+--Je suis fatigue, dit-il. Je vais tout de suite au massage.
+
+Un Arabe passait.
+
+--Ahmed, es-tu libre?
+
+--Oui, monsieur Bertin.
+
+Et il partit a pas presses afin d'eviter la poignee de main de
+Farandal qui venait lentement en faisant le tour du Hammam.
+
+A peine resta-t-il un quart d'heure dans la grande salle de repos
+si calme en sa ceinture de cellules ou sont les lits, autour d'un
+parterre de plantes africaines et d'un jet d'eau qui s'egrene au
+milieu. Il avait l'impression d'etre suivi, menace, que le marquis
+allait le rejoindre et qu'il devrait, la main tendue, le traiter en
+ami avec le desir de le tuer.
+
+Et il se retrouva bientot sur le boulevard couvert de feuilles mortes.
+Elles ne tombaient plus, les dernieres ayant ete detachees par une
+longue rafale. Leur tapis rouge et jaune fremissait, remuait, ondulait
+d'un trottoir a l'autre sous les poussees plus vives de la brise
+grandissante.
+
+Tout a coup une sorte de mugissement glissa sur les toits, ce cri de
+bete de la tempete qui passe, et, en meme temps, un souffle furieux de
+vent qui semblait venir de la Madeleine s'engouffra dans le boulevard.
+
+Les feuilles, toutes les feuilles tombees qui paraissaient l'attendre,
+se souleverent a son approche. Elles couraient devant lui, s'amassant
+et tourbillonnant, s'enlevant en spirales jusqu'au faite des maisons.
+Il les chassait comme un troupeau, un troupeau fou qui s'envolait, qui
+s'en allait, fuyant vers les barrieres de Paris, vers le ciel libre de
+la banlieue. Et quand le gros nuage de feuilles et de poussiere eut
+disparu sur les hauteurs du quartier Malesherbes, les chaussees et les
+trottoirs demeurerent nus, etrangement propres et balayes.
+
+Bertin songeait: "Que vais-je devenir? Que vais-je faire? Ou vais-je
+aller?" Et il retournait chez lui, ne pouvant rien imaginer.
+
+Un kiosque a journaux attira son oeil. Il en acheta sept ou huit,
+esperant qu'il y trouverait a lire peut-etre pendant une heure ou
+deux.
+
+--Je dejeune ici, dit-il en rentrant. Et il monta dans son atelier.
+
+Mais il sentit en s'asseyant qu'il n'y pourrait pas rester, car il
+avait en tout son corps une agitation de bete enragee.
+
+Les journaux parcourus ne purent distraire une minute son ame, et les
+faits qu'il lisait lui restaient dans les yeux sans aller jusqu'a sa
+pensee. Au milieu d'un article qu'il ne cherchait point a comprendre,
+le mot Guilleroy le fit tressaillir. Il s'agissait de la seance de la
+Chambre, ou le comte avait prononce quelques paroles.
+
+Son attention, eveillee par cet appel, rencontra ensuite le nom du
+celebre tenor Montrose qui devait donner, vers la fin de decembre, une
+representation unique au grand Opera. Ce serait, disait le journal,
+une magnifique solennite musicale, car le tenor Montrose, qui avait
+quitte Paris depuis six ans, venait de remporter, dans toute l'Europe
+et en Amerique, des succes sans precedents, et il serait, en outre,
+accompagne de l'illustre cantatrice suedoise Helsson, qu'on n'avait
+pas entendue non plus a Paris depuis cinq ans!
+
+Tout a coup Olivier eut l'idee, qui sembla naitre au fond de son
+coeur, de donner a Annette le plaisir de ce spectacle. Puis il songea
+que le deuil de la comtesse mettrait obstacle a ce projet, et il
+chercha des combinaisons pour le realiser quand meme. Une seule se
+presenta. Il fallait prendre une loge sur la scene ou l'on etait
+presque invisible, et, si la comtesse neanmoins n'y voulait pas venir,
+faire accompagner Annette par son pere et par la duchesse. En ce cas,
+c'est a la duchesse qu'il faudrait offrir cette loge. Mais il devrait
+alors inviter le marquis!
+
+Il hesita et reflechit longtemps.
+
+Certes, le mariage etait decide, meme fixe sans aucun doute. Il
+devinait la hate de son amie a terminer cela, il comprenait que, dans
+les limites les plus courtes, elle donnerait sa fille a Farandal. Il
+n'y pouvait rien. Il ne pouvait ni empecher, ni modifier, ni retarder
+cette affreuse chose! Puisqu'il fallait la subir, ne valait-il pas
+mieux essayer de dompter son ame, de cacher sa souffrance, de paraitre
+content, de ne plus se laisser entrainer, comme tout a l'heure, par
+son emportement.
+
+Oui, il inviterait le marquis, apaisant par la les soupcons de la
+comtesse et se gardant une porte amie dans l'interieur du jeune
+menage.
+
+Des qu'il eut dejeune, il descendit a l'Opera pour s'assurer la
+possession d'une des loges cachees derriere le rideau. Elle lui fut
+promise. Alors il courut chez les Guilleroy.
+
+La comtesse parut presque aussitot, et, encore tout emue de leur
+attendrissement de la veille:
+
+--Comme c'est gentil de revenir aujourd'hui! dit-elle.
+
+Il balbutia.
+
+--Je vous apporte quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Une loge sur la scene de l'Opera pour une representation unique de
+Helsson et de Montrose.
+
+--Oh! mon ami, quel chagrin! Et mon deuil?
+
+--Votre deuil est vieux de quatre mois bientot.
+
+--Je vous assure que je ne peux pas.
+
+--Et Annette? Songez qu'une occasion pareille ne se representera
+peut-etre jamais.
+
+--Avec qui irait-elle?
+
+--Avec son pere et la duchesse que je vais inviter. J'ai l'intention
+aussi d'offrir une place au marquis.
+
+Elle le regarda au fond des yeux tandis qu'une envie folle de
+l'embrasser lui montait aux levres. Elle repeta, ne pouvant en croire
+ses oreilles:
+
+--Au marquis?
+
+--Mais oui!
+
+Et elle consentit tout de suite a cet arrangement.
+
+Il reprit d'un air indifferent.
+
+--Avez-vous fixe l'epoque de leur mariage?
+
+--Mon Dieu oui, a peu pres. Nous avons des raisons pour le presser
+beaucoup, d'autant plus qu'il etait deja decide avant la mort de
+maman. Vous vous le rappelez?
+
+--Oui, parfaitement. Et pour quand?
+
+--Mais, pour le commencement de janvier. Je vous demande pardon de ne
+vous l'avoir pas annonce plus tot.
+
+Annette entrait. Il sentit son coeur sauter dans sa poitrine avec
+une force de ressort, et toute la tendresse qui le jetait vers elle
+s'aigrit soudain et fit naitre en lui cette sorte de bizarre animosite
+passionnee que devient l'amour quand la jalousie le fouette.
+
+--Je vous apporte quelque chose, dit-il.
+
+Elle repondit:
+
+--Alors nous en sommes decidement au "vous".
+
+Il prit un air paternel.
+
+--Ecoutez, mon enfant. Je suis au courant de l'evenement qui se
+prepare. Je vous assure que cela sera indispensable dans quelque
+temps. Vaut mieux tout de suite que plus tard.
+
+Elle haussa les epaules d'un air mecontent, tandis que la comtesse se
+taisait, le regard au loin et la pensee tendue.
+
+Annette demanda:
+
+--Que m'apportez-vous?
+
+Il annonca la representation et les invitations qu'il comptait faire.
+Elle fut ravie, et, lui sautant au cou avec un elan de gamine,
+l'embrassa sur les deux joues.
+
+Il se sentit defaillir et comprit, sous le double effleurement leger
+de cette petite bouche au souffle frais, qu'il ne se guerirait jamais.
+
+La comtesse, crispee, dit a sa fille:
+
+--Tu sais que ton pere t'attend.
+
+--Oui, maman, j'y vais.
+
+Elle se sauva, en envoyant encore des baisers du bout des doigts.
+
+Des qu'elle fut sortie, Olivier demanda:
+
+--Vont-ils voyager?
+
+--Oui, pendant trois mois.
+
+Et il murmura, malgre lui:
+
+--Tant mieux!
+
+--Nous reprendrons notre ancienne vie, dit la comtesse.
+
+Il balbutia:
+
+--Je l'espere bien.
+
+--En attendant, ne me negligez point.
+
+--Non, mon amie.
+
+L'elan qu'il avait eu la veille en la voyant pleurer, et l'idee qu'il
+venait d'exprimer d'inviter le marquis a cette representation de
+l'Opera, redonnaient a la comtesse un peu d'espoir.
+
+Il fut court. Une semaine ne s'etait point passee qu'elle suivait de
+nouveau sur la figure de cet homme, avec une attention torturante et
+jalouse, toutes les etapes de son supplice. Elle n'en pouvait rien
+ignorer, passant elle-meme par toutes les douleurs qu'elle devinait
+chez lui, et la constante presence d'Annette lui rappelait, a tous les
+moments du jour, l'impuissance de ses efforts.
+
+Tout l'accablait en meme temps, les annees et le deuil. Sa coquetterie
+active, savante, ingenieuse qui, durant toute sa vie, l'avait fait
+triompher pour lui, se trouvait paralysee par cet uniforme noir qui
+soulignait sa paleur et l'alteration de ses traits, de meme qu'il
+rendait eblouissante l'adolescence de son enfant. Elle etait loin deja
+l'epoque, si proche cependant, du retour d'Annette a Paris, ou elle
+recherchait avec orgueil des similitudes de toilette qui lui etaient
+alors favorables. Maintenant, elle avait des envies furieuses
+d'arracher de son corps ces vetements de mort qui l'enlaidissaient et
+la torturaient.
+
+Si elle avait senti a son service toutes les ressources de l'elegance,
+si elle avait pu choisir et employer des etoffes aux nuances
+delicates, en harmonie avec son teint, qui auraient donne a son charme
+agonisant une puissance etudiee, aussi captivante que la grace inerte
+de sa fille, elle aurait su, sans doute, demeurer encore la plus
+seduisante.
+
+Elle connaissait si bien l'action des toilettes enfievrantes du soir
+et des molles toilettes sensuelles du matin, du deshabille troublant
+garde pour dejeuner avec les amis intimes et qui laisse a la
+femme, jusqu'au milieu du jour, une sorte de saveur de son lever,
+l'impression materielle et chaude du lit quitte et de la chambre
+parfumee!
+
+Mais que pouvait-elle tenter sous cette robe sepulcrale, sous cette
+tenue de forcat, qui la couvrirait pendant une annee entiere! Un an!
+Elle resterait un an emprisonnee dans ce noir, inactive et vaincue!
+Pendant un an, elle se sentirait vieillir jour par jour, heure par
+heure, minute par minute, sous cette gaine de crepe! Que serait-elle
+dans un an si sa pauvre chair malade continuait a s'alterer ainsi sous
+les angoisses de son ame?
+
+Ces idees ne la quittaient plus, lui gataient tout ce qu'elle aurait
+savoure, lui faisaient une douleur de tout ce qui aurait ete une joie,
+ne lui laissaient plus une jouissance intacte, un contentement ni une
+gaite. Sans cesse elle fremissait d'un besoin exaspere de secouer ce
+poids de misere qui l'ecrasait, car sans cette obsession harcelante
+elle aurait ete si heureuse encore, alerte et bien portante!
+
+Elle se sentait une ame vivace et fraiche, un coeur toujours jeune,
+l'ardeur d'un etre qui commence a vivre, un appetit de bonheur
+insatiable, plus vorace meme qu'autrefois, et un besoin d'aimer
+devorant.
+
+Et voila que toutes les bonnes choses, toutes les choses douces,
+delicieuses, poetiques, qui embellissent et font cherir l'existence,
+se retiraient d'elle, parce qu'elle avait vieilli! C'etait fini! Elle
+retrouvait pourtant encore en elle ses attendrissements de jeune fille
+et ses elans passionnes de jeune femme. Rien n'avait vieilli que sa
+chair, sa miserable peau, cette etoffe des os, peu a peu fanee, rongee
+comme le drap sur le bois d'un meuble. La hantise de cette decadence
+etait attachee a elle, devenue presque une souffrance physique. L'idee
+fixe avait fait naitre une sensation d'epiderme, la sensation du
+vieillissement, continue et perceptible comme celle du froid ou de
+la chaleur. Elle croyait, en effet, sentir, ainsi qu'une vague
+demangeaison, la marche lente des rides sur son front, l'affaissement
+du tissu des joues et de la gorge, et la multiplication de ces
+innombrables petits traits qui fripent la peau fatiguee. Comme un
+etre atteint d'un mal devorant qu'un constant prurit contraint a se
+gratter, la perception et la terreur de ce travail abominable et menu
+du temps rapide lui mirent dans l'ame l'irresistible besoin de le
+constater dans les glaces. Elles l'appelaient, l'attiraient, la
+forcaient a venir, les yeux fixes, voir, revoir, reconnaitre sans
+cesse, toucher du doigt, comme pour s'en mieux assurer, l'usure
+ineffacable des ans. Ce fut d'abord une pensee intermittente reparue
+chaque fois qu'elle apercevait, soit chez elle, soit ailleurs, la
+surface polie du cristal redoutable. Elle s'arretait sur les trottoirs
+pour se regarder aux devantures des boutiques, accrochee comme par une
+main a toutes les plaques de verre dont les marchands ornent leurs
+facades. Cela devint une maladie, une possession. Elle portait dans sa
+poche une mignonne boite a poudre de riz en ivoire, grosse comme une
+noix, dont le couvercle interieur enfermait un imperceptible miroir,
+et souvent, tout en marchant, elle la tenait ouverte dans sa main et
+la levait vers ses yeux.
+
+Quand elle s'asseyait pour lire ou pour ecrire, dans le salon aux
+tapisseries, sa pensee, un instant distraite par cette besogne
+nouvelle, revenait bientot a son obsession. Elle luttait, essayait
+de se distraire, d'avoir d'autres idees, de continuer son travail.
+C'etait en vain; la piqure du desir la harcelait, et bientot sa main,
+lachant le livre ou la plume, se tendait par un mouvement irresistible
+vers la petite glace a manche de vieil argent qui trainait sur son
+bureau. Dans le cadre ovale et cisele son visage entier s'enfermait
+comme une figure d'autrefois, comme un portrait du dernier siecle,
+comme un pastel jadis frais que le soleil avait terni. Puis,
+lorsqu'elle s'etait longtemps contemplee, elle reposait, d'un
+mouvement las, le petit objet sur le meuble et s'efforcait de se
+remettre a l'oeuvre, mais elle n'avait pas lu deux pages ou ecrit
+vingt lignes, que le besoin de se regarder renaissait en elle,
+invincible et torturant; et elle tendait de nouveau le bras pour
+reprendre le miroir.
+
+Elle le maniait maintenant comme un bibelot irritant et familier que
+la main ne peut quitter, s'en servait a tout moment en recevant ses
+amis, et s'enervait jusqu'a crier, le haissait comme un etre en le
+retournant dans ses doigts.
+
+Un jour, exasperee par cette lutte entre elle et ce morceau de verre,
+elle le lanca contre le mur ou il se fendit et s'emietta.
+
+Mais au bout de quelque temps son mari, qui l'avait fait reparer, le
+lui remit plus clair que jamais. Elle dut le prendre et remercier,
+resignee a le garder.
+
+Chaque soir aussi et chaque matin enfermee en sa chambre, elle
+recommencait malgre elle cet examen minutieux et patient de l'odieux
+et tranquille ravage.
+
+Couchee, elle ne pouvait dormir, rallumait une bougie et demeurait,
+les yeux ouverts, a songer que les insomnies et le chagrin hataient
+irremediablement la besogne horrible du temps qui court. Elle ecoutait
+dans le silence de la nuit le balancier de sa pendule qui semblait
+murmurer de son tic-tac, monotone et regulier--"ca va, ca va, ca va",
+et son coeur se crispait dans une telle souffrance que, son drap sur
+sa bouche, elle gemissait de desespoir.
+
+Autrefois, comme tout le monde, elle avait eu la notion des annees qui
+passent et des changements qu'elles apportent. Comme tout le monde,
+elle avait dit, elle s'etait dit, chaque hiver, chaque printemps ou
+chaque ete: "J'ai beaucoup change depuis l'an dernier." Mais toujours
+belle, d'une beaute un peu differente, elle ne s'en inquietait pas.
+Aujourd'hui, tout a coup, au lieu de constater encore paisiblement la
+marche lente des saisons, elle venait de decouvrir et de comprendre la
+fuite formidable des instants. Elle avait eu la revelation subite de
+ce glissement de l'heure, de cette course imperceptible, affolante
+quand on y songe, de ce defile infini des petites secondes pressees
+qui grignotent le corps et la vie des hommes.
+
+Apres ces nuits miserables, elle trouvait de longues somnolences plus
+tranquilles, dans la tiedeur des draps, lorsque sa femme de chambre
+avait ouvert ses rideaux et fait flamber le feu matinal. Elle
+demeurait lasse, assoupie, ni eveillee ni endormie, dans un
+engourdissement de pensee qui laissait renaitre en elle l'espoir
+instinctif et providentiel dont s'eclairent et dont vivent jusqu'a
+leurs derniers jours le coeur et le sourire des hommes.
+
+Chaque matin maintenant, des qu'elle avait quitte son lit, elle se
+sentait dominee par un desir puissant de prier Dieu, d'obtenir de lui
+un peu de soulagement et de consolation.
+
+Elle s'agenouillait alors devant un grand Christ de chene, cadeau
+d'Olivier, oeuvre rare decouverte par lui, et les levres closes,
+implorant avec cette voix de l'ame dont on se parle a soi-meme, elle
+poussait vers le martyr divin une douloureuse supplication. Affolee
+par le besoin d'etre entendue et secourue, naive en sa detresse comme
+tous les fideles a genoux, elle ne pouvait douter qu'il l'ecoutat,
+qu'il fut attentif a sa requete et peut-etre touche pour sa peine.
+Elle ne lui demandait pas de faire pour elle ce que jamais il n'a fait
+pour personne, de lui laisser jusqu'a sa mort le charme, la fraicheur
+et la grace, elle lui demandait seulement un peu de repos et de repit.
+Il fallait bien qu'elle vieillit, comme il fallait qu'elle mourut!
+Mais pourquoi si vite? Des femmes restaient belles si tard? Ne
+pouvait-il lui accorder d'etre une de celles-la? Comme il serait bon,
+Celui qui avait aussi tant souffert, s'il lui abandonnait seulement
+pendant deux ou trois ans encore le reste de seduction qu'il lui
+fallait pour plaire!
+
+Elle ne lui disait point ces choses, mais elle les gemissait vers Lui,
+dans la plainte confuse de son ame.
+
+Puis, s'etant relevee, elle s'asseyait devant sa toilette, et, avec
+une tension de pensee aussi ardente que pour la priere, elle maniait
+les poudres, les pates, les crayons, les houppes et les brosses qui
+lui refaisaient une beaute de platre, quotidienne et fragile.
+
+
+VI
+
+Sur le boulevard deux noms sonnaient dans toutes les bouches: "Emma
+Helsson" et "Montrose". Plus on approchait de l'Opera, plus on les
+entendait repeter. D'immenses affiches, d'ailleurs, collees sur les
+colonnes Morris, les lancaient aux yeux des passants, et il y avait
+dans l'air du soir l'emotion d'un evenement.
+
+Le lourd monument, qu'on appelle "l'Academie nationale de Musique",
+accroupi sous le ciel noir, montrait au public amasse devant lui sa
+facade pompeuse et blanchatre et la colonnade de marbre de sa galerie,
+que d'invisibles foyers electriques illuminaient comme un decor.
+
+Sur la place, les gardes republicains a cheval dirigeaient la
+circulation, et d'innombrables voitures arrivaient de tous les coins
+de Paris, laissant entrevoir, derriere leurs glaces baissees, une
+creme d'etoffes claires et des tetes pales.
+
+Les coupes et les landaus s'engageaient a la file dans les arcades
+reservees et, s'arretant quelques instants, laissaient descendre,
+sous leurs pelisses de soiree garnies de fourrures, de plumes ou de
+dentelles inestimables, les femmes du monde et les autres, chair
+precieuse, divinement paree.
+
+Tout le long du celebre escalier c'etait une ascension de feerie, une
+montee ininterrompue de dames vetues comme des reines, dont la gorge
+et les oreilles jetaient des eclairs de diamants et dont la longue
+robe trainait sur les marches.
+
+La salle se peuplait de bonne heure, car on ne voulait pas perdre
+une note des deux illustres artistes; et c'etait, par tout le vaste
+amphitheatre, sous l'eclatante lumiere electrique tombee du lustre,
+une houle de gens qui s'installaient et une grande rumeur de voix.
+
+De la loge sur la scene qu'occupaient deja la duchesse, Annette, le
+comte, le marquis, Bertin et M. de Musadieu, on ne voyait rien que
+les coulisses ou des hommes causaient, couraient, criaient: des
+machinistes en blouse, des messieurs en habit, des acteurs en costume.
+Mais derriere l'immense rideau baisse on entendait le bruit profond
+de la foule, on sentait la presence d'une masse d'etres remuants et
+surexcites, dont l'agitation semblait traverser la toile pour se
+repandre jusqu'aux decors.
+
+On allait jouer _Faust_.
+
+Musadieu racontait des anecdotes sur les premieres representations de
+cette oeuvre a l'Opera-Comique, sur le demi-four d'alors suivi d'un
+eclatant triomphe, sur les interpretes du debut, sur leur maniere de
+chanter chaque morceau. Annette, a demi tournee vers lui, l'ecoutait
+avec cette curiosite avide et jeune dont elle enveloppait le monde
+entier, et, par moments, elle jetait sur son fiance, qui serait son
+mari dans quelques jours, un coup d'oeil plein de tendresse. Elle
+l'aimait, maintenant, comme aiment les coeurs naifs, c'est-a-dire
+qu'elle aimait en lui toutes les esperances du lendemain. L'ivresse
+des premieres fetes de la vie et l'ardent besoin d'etre heureuse la
+faisaient fremir d'allegresse et d'attente.
+
+Et Olivier, qui voyait tout, qui savait tout, qui avait descendu tous
+les degres de l'amour secret, impuissant et jaloux, jusqu'au foyer de
+la souffrance humaine ou le coeur semble crepiter comme de la chair
+sur des charbons, restait debout au fond de la loge en les couvrant
+l'un et l'autre d'un regard de supplicie.
+
+Les trois coups furent frappes, et soudain le petit tapotement sec
+d'un archet sur le pupitre du chef d'orchestre arreta net tous les
+mouvements, les toux et les murmures; puis, apres un court et profond
+silence les premieres mesures de l'introduction s'eleverent, emplirent
+la salle de l'invisible et irresistible mystere de la musique qui
+s'epand a travers les corps, affole les nerfs et les ames d'une fievre
+poetique et materielle, en melant a l'air limpide qu'on respire une
+onde sonore qu'on ecoute.
+
+Olivier s'assit au fond de la loge, douloureusement emu comme si les
+plaies de son coeur eussent ete touchees par ces accents.
+
+Mais le rideau s'etant leve, il se dressa de nouveau et il vit, dans
+un decor representant le cabinet d'un alchimiste, le docteur Faust
+meditant.
+
+Vingt fois deja il avait entendu cet opera qu'il connaissait presque
+par coeur, et son attention, quittant aussitot la piece, se porta sur
+la salle. Il n'en decouvrait qu'un petit angle derriere l'encadrement
+de la scene qui cachait sa loge, mais cet angle, s'etendant de
+l'orchestre au paradis, lui montrait toute une fraction du public, ou
+il reconnaissait bien des tetes. A l'orchestre, les hommes en
+cravate blanche, alignes cote a cote, semblaient un musee de figures
+familieres, de mondains, d'artistes, de journalistes, toutes les
+categories de ceux qui ne manquent jamais d'etre ou tout le monde va.
+Au balcon, dans les loges, il se nommait, il pointait mentalement les
+femmes apercues. La comtesse de Lochrist, dans une avant-scene, etait
+vraiment ravissante, tandis qu'un peu plus loin une nouvelle mariee,
+la marquise d'Ebelin, soulevait deja les lorgnettes. "Joli debut", se
+dit Bertin.
+
+On ecoutait avec une grande attention, avec une sympathie evidente, le
+tenor Montrose qui se lamentait sur la vie.
+
+Olivier pensait: "Quelle bonne blague! Voila Faust, le mysterieux et
+sublime Faust, qui chante l'horrible degout et le neant de tout; et
+cette foule se demande avec inquietude si la voix de Montrose n'a pas
+change."--Alors, il ecouta, comme les autres, et derriere les paroles
+banales du livret, a travers la musique qui eveille au fond des ames
+des perceptions profondes, il eut une sorte de revelation de la facon
+dont Goethe reva le coeur de Faust.
+
+Il avait lu autrefois le poeme qu'il estimait tres beau, sans en avoir
+ete fort emu, et voila que, soudain, il en pressentit l'insondable
+profondeur, car il lui semblait que, ce soir-la, il devenait lui-meme
+un Faust.
+
+Un peu penchee sur le devant de la loge, Annette ecoutait de toutes
+ses oreilles; et des murmures de satisfaction commencaient a passer
+dans le public, car la voix de Montrose etait mieux posee et plus
+nourrie qu'autrefois!
+
+Bertin avait ferme les yeux. Depuis un mois, tout ce qu'il voyait,
+tout ce qu'il eprouvait, tout ce qu'il rencontrait en sa vie, il en
+faisait immediatement une sorte d'accessoire de sa passion. Il jetait
+le monde et lui-meme en pature a cette idee fixe. Tout ce qu'il
+apercevait de beau, de rare, tout ce qu'il imaginait de charmant, il
+l'offrait aussitot, mentalement, a sa petite amie, et il n'avait plus
+une idee qu'il ne rapportat a son amour.
+
+Maintenant, il ecoutait au fond de lui-meme l'echo des lamentations de
+Faust; et le desir de la mort surgissait en lui, le desir d'en finir
+aussi avec ses chagrins, avec toute la misere de sa tendresse sans
+issue. Il regardait le fin profil d'Annette et il voyait le marquis de
+Farandal, assis derriere elle, qui la contemplait aussi. Il se sentait
+vieux, fini, perdu! Ah! ne plus rien attendre, ne plus rien esperer,
+n'avoir plus meme le droit de desirer, se sentir declasse, a la
+retraite de la vie, comme un fonctionnaire hors d'age dont la carriere
+est terminee, quelle intolerable torture!
+
+Des applaudissements eclaterent, Montrose triomphait deja. Et
+Mephisto-Labarriere jaillit du sol.
+
+Olivier, qui ne l'avait jamais entendu dans ce role, eut une reprise
+d'attention. Le souvenir d'Obin, si dramatique, avec sa voix de basse,
+puis de Faure, si seduisant avec sa voix de baryton, vint le distraire
+quelques instants.
+
+Mais soudain, une phrase chantee par Montrose, avec une irresistible
+puissance, l'emut jusqu'au coeur. Faust disait a Satan:
+
+ Je veux un tresor qui les contient tous,
+ Je veux la jeunesse.
+
+Et le tenor apparut en pourpoint de soie, l'epee au cote, une toque a
+plumes sur la tete, elegant, jeune et beau de sa beaute manieree de
+chanteur.
+
+Un murmure s'eleva. Il etait fort bien et plaisait aux femmes.
+Olivier, au contraire, eut un frisson de desappointement, car
+l'evocation poignante du poeme dramatique de Goethe disparaissait dans
+cette metamorphose. Il n'avait desormais devant les yeux qu'une feerie
+pleine de jolis morceaux chantes, et des acteurs de talent dont il
+n'ecoutait plus que la voix. Cet homme en pourpoint, ce joli garcon a
+roulades, qui montrait ses cuisses et ses notes, lui deplaisait. Ce
+n'etait point le vrai, l'irresistible et sinistre chevalier Faust,
+celui qui allait seduire Marguerite.
+
+Il se rassit, et la phrase qu'il venait d'entendre lui revint a la
+memoire:
+
+ Je veux un tresor qui les contient tous,
+ Je veux la jeunesse.
+
+Il la murmurait entre ses dents, la chantait douloureusement au fond
+de son ame, et, les yeux toujours fixes sur la nuque blonde d'Annette
+qui surgissait dans la baie carree de la loge, il sentait en lui toute
+l'amertume de cet irrealisable desir.
+
+Mais Montrose venait de finir le premier acte avec une telle
+perfection que l'enthousiasme eclata. Pendant plusieurs minutes, le
+bruit des applaudissements, des pieds et des bravos, roula dans la
+salle comme un orage. On voyait dans toutes les loges les femmes
+battre leurs gants l'un contre l'autre, tandis que les hommes, debout
+derriere elles, criaient en claquant des mains.
+
+La toile tomba, et se releva deux fois de suite sans que l'elan se
+ralentit. Puis quand le rideau fut baisse pour la troisieme fois,
+separant du public la scene et les loges interieures, la duchesse et
+Annette continuerent encore a applaudir quelques instants, et furent
+remerciees specialement par un petit salut discret que leur envoya le
+tenor.
+
+--Oh! il nous a vues, dit Annette.
+
+--Quel admirable artiste! s'ecria la duchesse.
+
+Et Bertin, qui s'etait penche en avant, regardait avec un sentiment
+confus d'irritation et de dedain l'acteur acclame disparaitre entre
+deux portants, en se dandinant un peu, la jambe tendue, la main sur la
+hanche, dans la pose gardee d'un heros de theatre.
+
+On se mit a parler de lui. Ses succes faisaient autant de bruit que
+son talent. Il avait passe dans toutes les capitales, au milieu de
+l'extase des femmes qui, le sachant d'avance irresistible, avaient des
+battements de coeur en le voyant entrer en scene. Il semblait peu
+se soucier d'ailleurs, disait-on, de ce delire sentimental, et se
+contentait de triomphes musicaux. Musadieu racontait, a mots tres
+couverts a cause d'Annette, l'existence de ce beau chanteur, et la
+duchesse, emballee, comprenait et approuvait toutes les folies qu'il
+avait pu faire naitre, tant elle le trouvait seduisant, elegant,
+distingue et musicien exceptionnel. Et elle concluait, en riant:
+
+--D'ailleurs, comment resister a cette voix-la!
+
+Olivier se facha et fut amer. Il ne comprenait pas, vraiment, qu'on
+eut du gout pour un cabotin, pour cette perpetuelle representation de
+types humains qui n'est jamais, pour cette illusoire personnification
+des hommes reves, pour ce mannequin nocturne et farde qui joue tous
+les roles a tant par soir.
+
+--Vous etes jaloux d'eux, dit la duchesse. Vous autres, hommes du
+monde et artistes, vous en voulez tous aux acteurs, parce qu'ils ont
+plus de succes que vous.
+
+Puis se tournant vers Annette:
+
+--Voyons, petite, toi qui entres dans la vie et qui regardes avec des
+yeux sains, comment le trouves-tu, ce tenor?
+
+Annette repondit d'un air convaincu:
+
+--Mais je le trouve tres bien, moi.
+
+On frappait, les trois coups pour le second acte, et le rideau se leva
+sur la Kermesse.
+
+Le passage de Helsson fut superbe. Elle aussi semblait avoir plus de
+voix qu'autrefois et la manier avec une surete plus complete. Elle
+etait vraiment devenue la grande, l'excellente, l'exquise cantatrice
+dont la renommee par le monde egalait celles de M. de Bismarck et de
+M. de Lesseps.
+
+Quand Faust s'elanca vers elle, quand il lui dit de sa voix
+ensorcelante la phrase si pleine de charme:
+
+ Ne permettrez-vous pas, ma belle demoiselle,
+ Qu'on vous offre le bras, pour faire le chemin.
+
+Et lorsque la blonde et si jolie et si emouvante Marguerite lui
+repondit:
+
+ Non, monsieur, je ne suis demoiselle ni belle,
+ Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main.
+
+la salle entiere fut soulevee par un immense frisson de plaisir.
+
+Les acclamations, quand le rideau tomba, furent formidables, et
+Annette applaudit si longtemps que Bertin eut envie de lui saisir
+les mains pour la faire cesser. Son coeur etait tordu par un nouveau
+tourment. Il ne parla point, pendant l'entr'acte, car il poursuivait
+dans les coulisses, de sa pensee fixe devenue haineuse, il poursuivait
+jusque dans sa loge ou il le voyait remettre du blanc sur ses joues,
+l'odieux chanteur qui surexcitait ainsi cette enfant.
+
+Puis, la toile se leva sur l'acte du "Jardin".
+
+Ce fut tout de suite une sorte de fievre d'amour qui se repandit dans
+la salle, car jamais cette musique, qui semble n'etre qu'un souffle de
+baisers, n'avait rencontre deux pareils interpretes. Ce n'etaient plus
+deux acteurs illustres, Montrose et la Helsson, c'etaient deux etres
+du monde ideal, a peine deux etres, mais deux voix: la voix eternelle
+de l'homme qui aime, la voix eternelle de la femme qui cede; et elles
+soupiraient ensemble toute la poesie de la tendresse humaine.
+
+Quand Faust chanta:
+
+ Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage,
+
+il y eut dans les notes envolees de sa bouche un tel accent
+d'adoration, de transport et de supplication que, vraiment, le desir
+d'aimer souleva un instant tous les coeurs.
+
+Olivier se rappela qu'il l'avait murmuree lui-meme, cette phrase, dans
+le parc de Roncieres, sous les fenetres du chateau. Jusqu'alors, il
+l'avait jugee un peu banale, et maintenant elle lui venait a la bouche
+comme un dernier cri de passion, une derniere priere, le dernier
+espoir et la derniere faveur qu'il put attendre en cette vie.
+
+Puis il n'ecouta plus rien, il n'entendit plus rien. Une crise de
+jalousie suraigue le dechira, car il venait de voir Annette porter son
+mouchoir a ses yeux.
+
+Elle pleurait! Donc son coeur s'eveillait, s'animait, s'agitait, son
+petit coeur de femme qui ne savait rien encore. La, tout pres de lui,
+sans qu'elle songeat a lui, elle avait la revelation de la facon dont
+l'amour peut bouleverser l'etre humain, et cette revelation, cette
+initiation lui etaient venues de ce miserable cabotin chantant.
+
+Ah! il n'en voulait plus guere au marquis de Farandal, a ce sot qui ne
+voyait rien, qui ne savait pas, qui ne comprenait pas! Mais comme il
+execrait l'homme au maillot collant qui illuminait cette ame de jeune
+fille!
+
+Il avait envie de se jeter sur elle comme on se jette sur quelqu'un
+que va ecraser un cheval emporte, de la saisir par le bras,
+de l'emmener, de l'entrainer, de lui dire: "Allons-nous-en!
+allons-nous-en, je vous en supplie!"
+
+Comme elle ecoutait, comme elle palpitait! et comme il souffrait,
+lui! Il avait deja souffert ainsi, mais moins cruellement! Il se le
+rappela, car toutes les douleurs jalouses renaissent ainsi que des
+blessures rouvertes. C'etait d'abord a Roncieres, en revenant
+du cimetiere, quand il sentit pour la premiere fois qu'elle lui
+echappait, qu'il ne pouvait rien sur elle, sur cette fillette
+independante comme un jeune animal. Mais la-bas, quand elle l'irritait
+en le quittant pour cueillir des fleurs, il eprouvait surtout l'envie
+brutale d'arreter ses elans, de retenir son corps pres de lui;
+aujourd'hui, c'etait son ame elle-meme qui fuyait, insaisissable. Ah!
+cette irritation rongeuse qu'il venait de reconnaitre, il l'avait
+eprouvee bien souvent encore par toutes les petites meurtrissures
+inavouables qui semblent faire des bleus incessants aux coeurs
+amoureux. Il se rappelait toutes les impressions penibles de menue
+jalousie tombant sur lui, a petits coups, le long des jours. Chaque
+fois qu'elle avait remarque, admire, aime, desire quelque chose, il
+en avait ete jaloux: jaloux de tout d'une facon imperceptible et
+continue, de tout ce qui absorbait le temps, les regards, l'attention,
+la gaite, l'etonnement, l'affection d'Annette, car tout cela la lui
+prenait un peu. Il avait ete jaloux de tout ce qu'elle faisait sans
+lui, de tout ce qu'il ne savait pas, de ses sorties, de ses lectures,
+de tout ce qui semblait lui plaire, jaloux d'un officier blesse
+heroiquement en Afrique et dont Paris s'occupa huit jours durant, de
+l'auteur d'un roman tres louange, d'un jeune poete inconnu qu'elle
+n'avait point vu mais dont Musadieu recitait les vers, de tous
+les hommes enfin qu'on vantait devant elle, meme banalement, car,
+lorsqu'on aime une femme, on ne peut tolerer sans angoisse qu'elle
+songe meme a quelqu'un avec une apparence d'interet. On a au coeur
+l'imperieux besoin d'etre seul au monde devant ses yeux. On veut
+qu'elle ne voie, qu'elle ne connaisse, qu'elle n'apprecie personne
+autre. Sitot qu'elle a l'air de se retourner pour considerer ou
+reconnaitre quelqu'un, on se jette devant son regard, et si on ne peut
+le detourner ou l'absorber tout entier, on souffre jusqu'au fond de
+l'ame.
+
+Olivier souffrait ainsi en face de ce chanteur qui semblait repandre
+et cueillir de l'amour dans cette salle d'opera, et il en voulait
+a tout le monde du triomphe de ce tenor, aux femmes qu'il voyait
+exaltees dans les loges, aux hommes, ces niais faisant une apotheose a
+ce fat.
+
+Un artiste! Ils l'appelaient un artiste, un grand artiste! Et il avait
+des succes, ce pitre, interprete d'une pensee etrangere, comme jamais
+createur n'en avait connu! Ah! c'etait bien cela la justice et
+l'intelligence des gens du monde, de ces amateurs ignorants et
+pretentieux pour qui travaillent jusqu'a la mort les maitres de l'art
+humain. Il les regardait applaudir, crier, s'extasier; et cette
+hostilite ancienne qui avait toujours fermente au fond de son coeur
+orgueilleux et fier de parvenu s'exasperait, devenait une rage
+furieuse contre ces imbeciles tout puissants de par le seul droit de
+la naissance et de l'argent.
+
+Jusqu'a la fin de la representation, il demeura silencieux, devore par
+ses idees, puis, quand l'ouragan de l'enthousiasme final fut apaise,
+il offrit son bras a la duchesse pendant que le marquis prenait celui
+d'Annette. Ils redescendirent le grand escalier au milieu d'un flot
+de femmes et d'hommes, dans une sorte de cascade magnifique et lente
+d'epaules nues, de robes somptueuses et d'habits noirs. Puis la
+duchesse, la jeune fille, son pere et le marquis monterent dans le
+meme landau, et Olivier Bertin resta seul avec Musadieu sur la place
+de l'Opera.
+
+Tout a coup il eut au coeur une sorte d'affection pour cet homme ou
+plutot cette attraction naturelle qu'on eprouve pour un compatriote
+rencontre dans un pays lointain, car il se sentait maintenant perdu
+dans cette cohue etrangere, indifferente, tandis qu'avec Musadieu il
+pouvait encore parler d'elle.
+
+Il lui prit donc le bras.
+
+--Vous ne rentrez pas tout de suite, dit-il. Le temps est beau,
+faisons un tour.
+
+--Volontiers.
+
+Ils s'en allerent vers la Madeleine, au milieu de la foule noctambule,
+dans cette agitation courte et violente de minuit qui secoue les
+boulevards a la sortie des theatres.
+
+Musadieu avait dans la tete mille choses, tous ses sujets de
+conversation du moment que Bertin nommait son "menu du jour", et il
+fit couler sa faconde sur les deux ou trois motifs qui l'interessaient
+le plus. Le peintre le laissait aller sans l'ecouter, en le tenant
+par le bras, sur de l'amener tout a l'heure a parler d'elle, et il
+marchait sans rien voir autour de lui, emprisonne dans son amour. Il
+marchait, epuise par cette crise jalouse qui l'avait meurtri comme une
+chute, accable par la certitude qu'il n'avait plus rien a faire au
+monde.
+
+Il souffrirait ainsi, de plus en plus, sans rien attendre. Il
+traverserait des jours vides, l'un apres l'autre, en la regardant de
+loin vivre, etre heureuse, etre aimee, aimer aussi sans doute. Un
+amant! Elle aurait un amant peut-etre, comme sa mere en avait eu un.
+Il sentait en lui des sources de souffrances si nombreuses, diverses
+et compliquees, un tel afflux de malheurs, tant de dechirements
+inevitables, il se sentait tellement perdu, tellement entre, des
+maintenant, dans une agonie inimaginable, qu'il ne pouvait supposer
+que personne eut souffert comme lui. Et il songea soudain a la
+puerilite des poetes qui ont invente l'inutile labeur de Sisyphe, la
+soif materielle de Tantale, le coeur devore de Promethee! Oh! s'ils
+avaient prevu, s'ils avaient fouille l'amour eperdu d'un vieil homme
+pour une jeune fille, comment auraient-ils exprime l'effort abominable
+et secret d'un etre qu'on ne peut plus aimer, les tortures du desir
+sterile, et, plus terrible que le bec d'un vautour, une petite figure
+blonde depecant un vieux coeur.
+
+Musadieu parlait toujours et Bertin l'interrompit en murmurant presque
+malgre lui, sous la puissance de l'idee fixe.
+
+--Annette etait charmante, ce soir.
+
+--Oui, delicieuse....
+
+Le peintre ajouta, pour empecher Musadieu de reprendre le fil coupe de
+ses idees:
+
+--Elle est plus jolie que n'a ete sa mere.
+
+L'autre approuva d'une facon distraite en repetant plusieurs fois de
+suite: "Oui ... oui ... oui....", sans que son esprit se fixat encore
+a cette pensee nouvelle.
+
+Olivier s'efforcait de l'y maintenir, et, rusant pour l'y attacher par
+une des preoccupations favorites de Musadieu, il reprit:
+
+--Elle aura un des premiers salons de Paris, apres son mariage.
+
+Cela suffit, et l'homme du monde convaincu qu'etait l'inspecteur des
+Beaux-Arts se mit a apprecier savamment la situation qu'occuperait,
+dans la societe francaise, la marquise de Farandal.
+
+Bertin l'ecoutait, et il entrevoyait Annette dans un grand salon plein
+de lumieres, entouree de femmes et d'hommes. Cette vision, encore, le
+rendit jaloux.
+
+Ils montaient maintenant le boulevard Malesherbes. Quand ils passerent
+devant la maison des Guilleroy, le peintre leva les yeux. Des lumieres
+semblaient briller aux fenetres, derriere des fentes de rideaux. Le
+soupcon lui vint que la duchesse et son neveu avaient ete peut-etre
+invites a venir boire une tasse de the. Et une rage le crispa qui le
+fit souffrir atrocement.
+
+Il serrait toujours le bras de Musadieu, et il activait parfois d'une
+contradiction ses opinions sur la jeune future marquise. Cette voix
+banale qui parlait d'elle faisait voltiger son image dans la nuit
+autour d'eux.
+
+Quand ils arriverent, avenue de Villiers, devant la porte du peintre:
+
+--Entrez-vous? demanda Bertin.
+
+--Non, merci. Il est tard, je vais me coucher.
+
+--Voyons, montez une demi-heure, nous allons encore bavarder.
+
+--Non. Vrai. Il est trop tard!
+
+La pensee de rester seul, apres les secousses qu'il venait encore de
+supporter, emplit d'horreur l'ame d'Olivier. Il tenait quelqu'un, il
+le garderait.
+
+--Montez donc, je vais vous faire choisir une etude que je veux vous
+offrir depuis longtemps.
+
+L'autre sachant que les peintres n'ont pas toujours l'humeur donnante,
+et que la memoire des promesses est courte, se jeta sur l'occasion.
+En sa qualite d'Inspecteur des Beaux-Arts, il possedait une galerie
+collectionnee avec adresse.
+
+--Je vous suis, dit-il.
+
+Ils entrerent.
+
+Le valet de chambre reveille apporta des grogs; et la conversation
+se traina sur la peinture pendant quelque temps. Bertin montrait des
+etudes en priant Musadieu de prendre celle qui lui plairait le mieux;
+et Musadieu hesitait, trouble par la lumiere du gaz qui le trompait
+sur les tonalites. A la fin il choisit un groupe de petites filles
+dansant a la corde sur un trottoir; et presque tout de suite il voulut
+s'en aller en emportant son cadeau.
+
+--Je le ferai deposer chez vous, disait le peintre.
+
+--Non, j'aime mieux l'avoir ce soir meme pour l'admirer avant de me
+mettre au lit.
+
+Rien ne put le retenir, et Olivier Bertin se retrouva seul encore
+une fois dans son hotel, cette prison de ses souvenirs et de sa
+douloureuse agitation.
+
+Quand le domestique entra, le lendemain matin, en apportant le the et
+les journaux, il trouva son maitre assis dans son lit, si pale qu'il
+eut peur.
+
+--Monsieur est indispose? dit-il.
+
+--Ce n'est rien, un peu de migraine.
+
+--Monsieur ne veut pas que j'aille chercher quelque chose?
+
+--Non. Quel temps fait-il?
+
+--Il pleut, monsieur.
+
+--Bien. Cela suffit.
+
+L'homme, ayant depose sur la petite table ordinaire le service a the
+et les feuilles publiques, s'en alla.
+
+Olivier prit le _Figaro_ et l'ouvrit. L'article de tete etait
+intitule: "_Peinture moderne_." C'etait un eloge dithyrambique de
+quatre ou cinq jeunes peintres qui, doues de reelles qualites de
+coloristes et les exagerant pour l'effet, avaient la pretention d'etre
+des revolutionnaires et des renovateurs de genie.
+
+Comme tous les aines, Bertin se fachait contre ces nouveaux venus,
+s'irritait de leur ostracisme, contestait leurs doctrines. Il se mit
+donc a lire cet article avec le commencement de colere dont tressaille
+vite un coeur enerve, puis, en jetant les yeux plus bas, il apercut
+son nom; et ces quelques mots, a la fin d'une phrase, le frapperent
+comme un coup de poing en pleine poitrine: "l'Art demode d'Olivier
+Bertin...."
+
+Il avait toujours ete sensible a la critique et sensible aux eloges,
+mais au fond de sa conscience, malgre sa vanite legitime, il souffrait
+plus d'etre conteste qu'il ne jouissait d'etre loue, par suite de
+l'inquietude sur lui-meme que ses hesitations avaient toujours
+nourrie. Autrefois pourtant, au temps de ses triomphes, les coups
+d'encensoir avaient ete si nombreux, qu'ils lui faisaient oublier
+les coups d'epingle. Aujourd'hui, devant la poussee incessante des
+nouveaux artistes et des nouveaux admirateurs, les felicitations
+devenaient plus rares et le denigrement plus accuse. Il se sentait
+enregimente dans le bataillon des vieux peintres de talent que
+les jeunes ne traitent point en maitres; et, comme il etait aussi
+intelligent que perspicace, il souffrait a present des moindres
+insinuations autant que des attaques directes.
+
+Jamais pourtant aucune blessure a son orgueil d'artiste ne l'avait
+fait ainsi saigner. Il demeurait haletant et relisait l'article, pour
+le comprendre en ces moindres nuances. Ils etaient jetes au panier,
+quelques confreres et lui, avec une outrageante desinvolture; et il se
+leva en murmurant ces mots, qui lui restaient sur les levres: "l'Art
+demode d'Olivier Bertin."
+
+Jamais pareille tristesse, pareil decouragement pareille sensation de
+la fin de tout, de la fin de son etre physique et son etre pensant,
+ne l'avaient jete dans une detresse d'ame aussi desesperee. Il resta
+jusqu'a deux heures dans un fauteuil, devant la cheminee, les jambes
+allongees vers le feu, n'ayant plus la force de remuer, de faire quoi
+que ce soit. Puis le besoin d'etre console se leva en lui, le besoin
+de serrer des mains devouees, de voir des yeux fideles, d'etre plaint,
+secouru, caresse par des paroles amies. Il alla donc, comme toujours,
+chez la comtesse.
+
+Quand il entra, Annette etait seule au salon, debout, le dos tourne,
+ecrivant vivement l'adresse d'une lettre. Sur la table, a cote d'elle
+etait deploye le _Figaro_. Bertin vit le journal en meme temps que
+la jeune fille et demeura eperdu, n'osant plus avancer! Oh! si elle
+l'avait lu! Elle se retourna et preoccupee, pressee, l'esprit hante
+par des soucis de femme, elle lui dit:
+
+--Ah! bonjour, monsieur le peintre. Vous m'excuserez si je vous
+quitte. J'ai la couturiere en haut qui me reclame. Vous comprenez,
+la couturiere, au moment d'un mariage, c'est important. Je vais vous
+preter maman qui discute et raisonne avec mon artiste. Si j'ai besoin
+d'elle, je vous la ferai redemander pendant quelques minutes.
+
+Et elle se sauva, en courant un peu, pour bien montrer sa hate.
+
+Ce depart brusque, sans un mot d'affection, sans un regard attendri
+pour lui, qui l'aimait tant ... tant ... le laissa bouleverse. Son
+oeil alors s'arreta de nouveau sur le _Figaro_; et il pensa: "Elle l'a
+lu! On me blague, on me nie. Elle ne croit plus en moi. Je ne suis
+plus rien pour elle."
+
+Il fit deux pas vers le journal, comme on marche vers un homme pour le
+souffleter. Puis il se dit: "Peut-etre ne l'a-t-elle pas lu tout de
+meme. Elle est si preoccupee aujourd'hui. Mais on en parlera devant
+elle, ce soir, au diner, sans aucun doute, et on lui donnera envie de
+le lire!"
+
+Par un mouvement spontane, presque irreflechi il avait pris le numero,
+l'avait ferme, plie, et glisse dans sa poche avec une prestesse de
+voleur.
+
+La comtesse entrait. Des qu'elle vit la figure livide et convulsee
+d'Olivier, elle devina qu'il touchait aux limites de la souffrance.
+
+Elle eut un elan vers lui, un elan de toute sa pauvre ame si dechiree
+aussi, de tout son pauvre corps si meurtri lui-meme. Lui jetant ses
+mains sur les epaules, et son regard au fond des yeux, elle lui dit:
+
+--Oh! que vous etes malheureux!
+
+Il ne nia plus, cette fois, et la gorge secouee de spasmes, il
+balbutia:
+
+--Oui ... oui ... oui!
+
+Elle sentit qu'il allait pleurer, et l'entraina dans le coin le plus
+sombre du salon, vers deux fauteuils caches par un petit paravent de
+soie ancienne. Ils s'y assirent derriere cette fine muraille brodee,
+voiles aussi par l'ombre grise d'un jour de pluie.
+
+Elle reprit, le plaignant surtout, navree par cette douleur:
+
+--Mon pauvre Olivier, comme vous souffrez! Il appuya sa tete blanche
+sur l'epaule de son amie.
+
+--Plus que vous ne croyez! dit-il.
+
+Elle murmura, si tristement:
+
+--Oh! je le savais. J'ai tout senti. J'ai vu cela naitre et grandir!
+
+Il repondit, comme si elle l'eut accuse:
+
+--Ce n'est pas ma faute, Any.
+
+--Je le sais bien ... Je ne vous reproche rien ...
+
+Et doucement, en se tournant un peu, elle mit sa bouche sur un des
+yeux d'Olivier, ou elle trouva une larme amere.
+
+Elle tressaillit, comme si elle venait de boire une goutte de
+desespoir, et elle repeta plusieurs fois:
+
+--Ah! pauvre ami ... pauvre ami ... pauvre ami! ...
+
+Puis apres un moment de silence, elle ajouta:
+
+--C'est la faute de nos coeurs qui n'ont pas vieilli. Je sens le mien
+si vivant!
+
+Il essaya de parler et ne put pas, car des sanglots maintenant
+l'etranglaient. Elle ecoutait, contre elle, les suffocations dans sa
+poitrine. Alors ressaisie par l'angoisse egoiste d'amour qui, depuis
+si longtemps, la rongeait, elle dit avec l'accent dechirant dont on
+constate un horrible malheur:
+
+--Dieu! comme vous l'aimez!
+
+Il avoua encore une fois:
+
+--Ah! oui, je l'aime!
+
+Elle songea quelques instants, et reprit:
+
+--Vous ne m'avez jamais aimee ainsi, moi?
+
+Il ne nia point, car il traversait une de ces heures ou on dit toute
+la verite, et il murmura:
+
+--Non, j'etais trop jeune, alors!
+
+Elle fut surprise.
+
+--Trop jeune? Pourquoi?
+
+--Parce que la vie etait trop douce. C'est a nos ages seulement qu'on
+aime en desesperes.
+
+Elle demanda:
+
+--Ce que vous eprouvez pres d'elle ressemble-t-il a ce que vous
+eprouviez pres de moi?
+
+--Oui et non ... et c'est pourtant presque la meme chose. Je vous ai
+aimee autant qu'on peut aimer une femme. Elle, je l'aime comme
+vous, puisque c'est vous; mais cet amour est devenu quelque chose
+d'irresistible, de destructeur, de plus fort que la mort. Je suis a
+lui comme une maison qui brule est au feu!
+
+Elle sentit sa pitie sechee sous un souffle de jalousie, et prenant
+une voix consolante:
+
+--Mon pauvre ami! Dans quelques jours elle sera mariee et partira. En
+ne la voyant plus, vous vous guerirez, sans doute.
+
+Il remua la tete.
+
+--Oh! je suis bien perdu, perdu!
+
+--Mais non, mais non! Vous serez trois mois sans la voir. Cela
+suffira. Il vous a bien suffi de trois mois pour l'aimer plus que moi,
+que vous connaissez depuis douze ans.
+
+Alors il l'implora dans son infinie detresse.
+
+--Any, ne m'abandonnez pas?
+
+--Que puis-je faire, mon ami?
+
+--Ne me laissez pas seul.
+
+--J'irai vous voir autant que vous voudrez.
+
+--Non. Gardez-moi ici, le plus possible.
+
+--Vous seriez pres d'elle.
+
+--Et pres de vous.
+
+--Il ne faut plus que vous la voyiez avant son mariage.
+
+--Oh! Any!
+
+--Ou, du moins, tres peu.
+
+--Puis-je rester ici, ce soir?
+
+--Non, pas dans l'etat ou vous etes. Il faut vous distraire, aller au
+cercle, au theatre, n'importe ou, mais pas rester ici.
+
+--Je vous en prie.
+
+--Non, Olivier, c'est impossible. Et puis j'ai a diner des gens dont
+la presence vous agiterait encore.
+
+--La duchesse? et ... lui? ...
+
+--Oui.
+
+--Mais j'ai passe la soiree d'hier avec eux.
+
+--Parlez-en! Vous vous en trouvez bien, aujourd'hui.
+
+--Je vous promets d'etre calme.
+
+--Non, c'est impossible.
+
+--Alors, je m'en vais.
+
+--Qui vous presse tant?
+
+--J'ai besoin de marcher.
+
+--C'est cela, marchez beaucoup, marchez jusqu'a la nuit, tuez-vous de
+fatigue et puis couchez-vous!
+
+Il s'etait leve.
+
+--Adieu, Any.
+
+--Adieu, cher ami. J'irai vous voir demain matin. Voulez-vous que
+je fasse une grosse imprudence, comme autrefois, que je feigne de
+dejeuner ici, a midi, et que je dejeune avec vous a une heure un
+quart.
+
+--Oui, je veux bien. Vous etes bonne!
+
+--C'est que je vous aime.
+
+--Moi aussi, je vous aime.
+
+--Oh! ne parlez plus de cela.
+
+--Adieu, Any.
+
+--Adieu, cher ami. A demain.
+
+--Adieu.
+
+Il lui baisait les mains, coup sur coup, puis il lui baisa les tempes,
+puis le coin des levres. Il avait maintenant les yeux secs, l'air
+resolu. Au moment de sortir, il la saisit, l'enveloppa tout entiere
+dans ses bras et, appuyant la bouche sur son front, il semblait boire,
+aspirer en elle tout l'amour qu'elle avait pour lui.
+
+Et il s'en alla tres vite, sans se retourner.
+
+Quand elle fut seule, elle se laissa tomber sur un siege et sanglota.
+Elle serait restee ainsi jusqu'a la nuit, si Annette, soudain, n'etait
+venue la chercher. La comtesse, pour avoir le temps d'essuyer ses yeux
+rouges, lui repondit:
+
+--J'ai un tout petit mot a ecrire, mon enfant. Remonte, et je te suis
+dans une seconde.
+
+Jusqu'au soir, elle dut s'occuper de la grande question du trousseau.
+
+La duchesse et son neveu dinaient chez les Guilleroy, en famille.
+
+On venait de se mettre a table et on parlait encore de la
+representation de la veille, quand le maitre d'hotel entra, apportant
+trois enormes bouquets.
+
+Mme de Mortemain s'etonna.
+
+--Mon Dieu, qu'est-ce que cela?
+
+Annette s'ecria:
+
+--Oh! qu'ils sont beaux! qui est-ce qui peut nous les envoyer?
+
+Sa mere repondit:
+
+--Olivier Bertin, sans doute.
+
+Depuis son depart, elle pensait a lui. Il lui avait paru si sombre,
+si tragique, elle voyait si clairement son malheur sans issue, elle
+ressentait si atrocement le contre-coup de cette douleur, elle
+l'aimait tant, si tendrement, si completement, qu'elle avait le coeur
+ecrase sous des pressentiments lugubres.
+
+Dans les trois bouquets, en effet, on trouva trois cartes du peintre.
+Il avait ecrit sur chacune, au crayon, les noms de la comtesse, de la
+duchesse et d'Annette.
+
+Mme de Mortemain demanda:
+
+--Est-ce qu'il est malade, votre ami Bertin? Je lui ai trouve hier
+bien mauvaise mine.
+
+Et Mme de Guilleroy reprit:
+
+--Oui, il m'inquiete un peu, bien qu'il ne se plaigne pas.
+
+Son mari ajouta:
+
+--Oh! il fait comme nous, il vieillit. Il vieillit meme ferme en ce
+moment. Je crois d'ailleurs que les celibataires tombent tout d'un
+coup. Ils ont des chutes plus brusques que les autres. Il a, en effet,
+beaucoup change.
+
+La comtesse soupira:
+
+--Oh oui!
+
+Farandal cessa soudain de chuchoter avec Annette pour dire:
+
+--Il y avait un article bien desagreable pour lui dans le _Figaro_ de
+ce matin.
+
+Toute attaque, toute critique, toute allusion defavorable au talent de
+son ami, jetaient la comtesse hors d'elle.
+
+--Oh! dit-elle, les hommes de la valeur de Bertin n'ont pas a
+s'occuper de pareilles grossieretes.
+
+Guilleroy s'etonnait:
+
+--Tiens, un article desagreable pour Olivier; mais je ne l'ai pas lu.
+A quelle page?
+
+Le marquis le renseigna.
+
+--A la premiere, en tete, avec ce titre: "Peinture moderne."
+
+Et le depute cessa de s'etonner.
+
+--Parfaitement. Je ne l'ai pas lu, parce qu'il s'agissait de peinture.
+
+On sourit, tout le monde sachant qu'en dehors de la politique et de
+l'agriculture, M. de Guilleroy ne s'interessait pas a grand'chose.
+
+Puis la conversation s'envola sur d'autres sujets, jusqu'a ce qu'on
+entrat au salon pour prendre le cafe. La comtesse n'ecoutait pas,
+repondait a peine, poursuivie par le souci de ce que pouvait faire
+Olivier. Ou etait-il? Ou avait-il dine? Ou trainait-il en ce moment
+son inguerissable coeur? Elle sentait maintenant un regret cuisant de
+l'avoir laisse partir, de ne l'avoir point garde; et elle le devinait
+rodant par les rues, si triste, vagabond, solitaire, fuyant sous le
+chagrin.
+
+Jusqu'a l'heure du depart de la duchesse et de son neveu, elle ne
+parla guere, fouettee par des craintes vagues et superstitieuses, puis
+elle se mit au lit, et y resta, les yeux ouverts dans l'ombre, pensant
+a lui!
+
+Un temps tres long s'etait ecoule quand elle crut entendre sonner le
+timbre de l'appartement. Elle tressaillit, s'assit, ecouta. Pour la
+seconde fois, le tintement vibrant eclata dans la nuit.
+
+Elle sauta hors du lit, et de toute sa force pressa le bouton
+electrique qui devait reveiller sa femme de chambre. Puis, une bougie
+a la main, elle courut au vestibule.
+
+A travers la porte elle demanda:
+
+--Qui est la?
+
+Une voix inconnue repondit:
+
+--C'est une lettre.
+
+--Une lettre, de qui?
+
+--D'un medecin.
+
+--Quel medecin?
+
+--Je ne sais pas, c'est pour un accident.
+
+N'hesitant plus, elle ouvrit, et se trouva en face d'un cocher de
+fiacre au chapeau cire. Il tenait a la main un papier qu'il lui
+presenta. Elle lut: "Tres urgent--Monsieur le comte de Guilleroy--".
+
+L'ecriture etait inconnue.
+
+--Entrez, mon ami, dit-elle; asseyez-vous, et attendez-moi.
+
+Devant la chambre de son mari, son coeur se mit a battre si fort
+qu'elle ne pouvait l'appeler. Elle heurta le bois avec le metal de son
+bougeoir. Le comte dormait et n'entendait pas.
+
+Alors, impatiente, enervee, elle lanca des coups de pied et elle
+entendit une voix pleine de sommeil qui demandait:
+
+--Qui est la? quelle heure est-il?
+
+Elle repondit:
+
+--C'est moi. J'ai a vous remettre une lettre urgente apportee par un
+cocher. Il y a un accident.
+
+Il balbutia du fond de ses rideaux:
+
+--Attendez, je me leve. J'arrive.
+
+Et, au bout d'une minute, il se montra en robe de chambre. En meme
+temps que lui, deux domestiques accouraient, reveilles par les
+sonneries. Ils etaient effares, ahuris, ayant apercu dans la salle a
+manger un etranger assis sur une chaise.
+
+Le comte avait pris la lettre et la retournait dans ses doigts en
+murmurant:
+
+--Qu'est-ce que cela? Je ne devine pas.
+
+Elle dit fievreuse:
+
+--Mais lisez donc!
+
+Il dechira l'enveloppe, deplia le papier, poussa une exclamation de
+stupeur, puis regarda sa femme avec des yeux effares.
+
+--Mon Dieu, qu'y a-t-il? dit-elle.
+
+Il balbutia, pouvant a peine parler, tant son emotion etait vive.
+
+--Oh! un grand malheur! ... un grand malheur! ... Bertin est tombe
+sous une voiture.
+
+Elle cria:
+
+--Mort!
+
+--Non, non, dit-il, voyez vous-meme.
+
+Elle lui arracha des mains la lettre qu'il lui tendait, et elle lut:
+
+"Monsieur, un grand malheur vient d'arriver. Notre ami, l'eminent
+artiste, M. Olivier Bertin, a ete renverse par un omnibus, dont la
+roue lui passa sur le corps. Je ne puis encore me prononcer sur les
+suites probables de cet accident, qui peut n'etre pas grave comme
+il peut avoir un denouement fatal immediat, M. Bertin vous prie
+instamment et supplie Mme la comtesse de Guilleroy de venir le voir
+sur l'heure. J'espere, Monsieur, que Mme la comtesse et vous, vous
+voudrez bien vous rendre au desir de notre ami commun, qui peut avoir
+cesse de vivre avant le jour.
+
+"Dr DE RIVIL."
+
+La comtesse regardait son mari avec des yeux larges, fixes, pleins
+d'epouvante. Puis soudain elle recut, comme un choc electrique, une
+secousse de ce courage des femmes qui les fait parfois, aux heures
+terribles, les plus vaillants des etres.
+
+Se tournant vers sa domestique:
+
+--Vite, je vais m'habiller!
+
+La femme de chambre demanda:
+
+--Qu'est-ce que Madame veut mettre?
+
+--Peu m'importe. Ce que vous voudrez.
+
+--Jacques, reprit-elle ensuite, soyez pret dans cinq minutes.
+
+En retournant chez elle, l'ame bouleversee, elle apercut le cocher,
+qui attendait toujours, et lui dit:
+
+--Vous avez votre voiture?
+
+--Oui, Madame?
+
+--C'est bien, nous la prendrons.
+
+Puis elle courut vers sa chambre.
+
+Follement, avec des mouvements precipites, elle jetait sur elle,
+accrochait, agrafait, nouait, attachait au hasard ses vetements, puis,
+devant sa glace, elle releva et tordit ses cheveux a la diable, en
+regardant, sans y songer cette fois, son visage pale et ses yeux
+hagards dans le miroir.
+
+Quand elle eut son manteau sur les epaules, elle se precipita
+vers l'appartement de son mari, qui n'etait pas encore pret. Elle
+l'entraina:
+
+--Allons, disait-elle, songez donc qu'il peut mourir.
+
+Le comte, effare, la suivit en trebuchant, tatant de ses pieds
+l'escalier obscur, cherchant a distinguer les marches pour ne point
+tomber.
+
+Le trajet fut court et silencieux. La comtesse tremblait si fort que
+ses dents s'entre-choquaient, et elle voyait par la portiere fuir les
+becs de gaz voiles de pluie. Les trottoirs luisaient, le boulevard
+etait desert, la nuit sinistre. Ils trouverent, en arrivant, la porte
+du peintre demeuree ouverte, la loge du concierge eclairee et vide.
+
+Sur le haut de l'escalier le medecin, le docteur de Rivil, un petit
+homme grisonnant, court, rond, tres soigne, tres poli, vint a leur
+rencontre. Il fit a la comtesse un grand salut, puis tendit la main au
+comte.
+
+Elle lui demanda en haletant comme si la montee des marches eut epuise
+tout le souffle de sa gorge:
+
+--Eh bien, docteur?
+
+--Eh bien, Madame, j'espere que ce sera moins grave que je n'avais cru
+au premier moment.
+
+Elle s'ecria:
+
+--Il ne mourra point?
+
+--Non. Du moins je le crois pas.
+
+--En repondez-vous?
+
+--Non. Je dis seulement que j'espere me trouver en presence d'une
+simple contusion abdominale sans lesions internes.
+
+--Qu'appelez-vous des lesions?
+
+--Des dechirures.
+
+--Comment savez-vous qu'il n'en a pas?
+
+--Je le suppose.
+
+--Et s'il en avait?
+
+--Oh! alors, ce serait grave!
+
+--Il en pourrait mourir?
+
+--Oui.
+
+--Tres vite?
+
+--Tres vite. En quelques minutes ou meme en quelques secondes. Mais,
+rassurez-vous, Madame, je suis convaincu qu'il sera gueri dans quinze
+jours.
+
+Elle avait ecoute, avec une attention profonde, pour tout savoir, pour
+tout comprendre.
+
+Elle reprit:
+
+--Quelle dechirure pourrait-il avoir?
+
+--Une dechirure du foie par exemple.
+
+--Ce serait tres dangereux?
+
+--Oui ... mais je serais surpris s'il survenait une complication
+maintenant. Entrons pres de lui. Cela lui fera du bien, car il vous
+attend avec une grande impatience.
+
+Ce qu'elle vit d'abord, en penetrant dans la chambre, ce fut une tete
+bleme sur un oreiller blanc. Quelques bougies et le feu du foyer
+l'eclairaient, dessinaient le profil, accusaient les ombres; et, dans
+cette face livide, la comtesse apercut deux yeux qui la regardaient
+venir.
+
+Tout son courage, toute son energie, toute sa resolution tomberent,
+tant cette figure creuse et decomposee etait celle d'un moribond.
+Lui, qu'elle avait vu tout a l'heure, il etait devenu cette chose, ce
+spectre! Elle murmura entre ses levres: "Oh! mon Dieu!" et elle se mit
+a marcher vers lui, palpitante d'horreur.
+
+Il essayait de sourire, pour la rassurer, et la grimace de cette
+tentative etait effrayante.
+
+Quand elle fut tout pres du lit, elle posa ses deux mains, doucement,
+sur celle d'Olivier allongee pres du corps, et elle balbutia:
+
+--Oh! mon pauvre ami.
+
+--Ce n'est rien,--dit-il tout bas, sans remuer la tete.
+
+Elle le contemplait maintenant, eperdue de ce changement. Il etait si
+pale qu'il semblait ne plus avoir une goutte de sang sous la peau. Ses
+joues caves paraissaient aspirees a l'interieur du visage, et ses yeux
+aussi etaient rentres comme si quelque fil les tirait en dedans.
+
+Il vit bien la terreur de son amie et soupira:
+
+--Me voici dans un bel etat.
+
+Elle dit, en le regardant toujours fixement:
+
+--Comment cela est-il arrive?
+
+Il faisait, pour parler, de grands efforts, et toute sa figure, par
+moments, tressaillait de secousses nerveuses.
+
+--Je n'ai pas regarde autour de moi ... je pensais a autre chose ... a
+toute autre chose ... oh! oui ... et un omnibus m'a renverse et passe
+sur le ventre ...
+
+En l'ecoutant, elle voyait l'accident, et elle dit, soulevee
+d'epouvante:
+
+--Est-ce que vous avez saigne?
+
+--Non. Je suis seulement un peu meurtri ... un peu ecrase.
+
+Elle demanda:
+
+--Ou cela a-t-il eu lieu?
+
+Il repondit tout bas:
+
+--Je ne sais pas trop. C'etait fort loin.
+
+Le medecin roulait un fauteuil ou la comtesse s'affaissa. Le comte
+restait debout au pied du lit, repetant entre ses dents:
+
+--Oh! mon pauvre ami ... mon pauvre ami ... quel affreux malheur!
+
+Et il eprouvait vraiment un grand chagrin, car il aimait beaucoup
+Olivier.
+
+La comtesse reprit:
+
+--Mais, ou cela est-il arrive?
+
+Le medecin repondit:
+
+--Je n'en sais trop rien moi-meme, ou plutot je n'y comprends rien.
+C'est aux Gobelins, presque hors Paris! Du moins, le cocher de fiacre,
+qui l'a ramene, m'a affirme l'avoir pris dans une pharmacie de ce
+quartier-la, ou on l'avait porte, a neuf heures du soir!
+
+Puis se penchant vers Olivier:
+
+--Est-ce vrai que l'accident a eu lieu pres des Gobelins?
+
+Bertin ferma les yeux, comme pour se souvenir, puis murmura:
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Mais ou alliez-vous?
+
+--Je ne me rappelle plus. J'allais devant moi!
+
+Un gemissement qu'elle ne put retenir sortit des levres de la
+comtesse; puis, apres une suffocation qui la laissa quelques secondes
+sans haleine, elle tira son mouchoir de sa poche, s'en couvrit les
+yeux et se mit a pleurer affreusement.
+
+Elle savait; elle devinait! Quelque chose d'intolerable, d'accablant,
+venait de tomber sur son coeur: le remords de n'avoir pas garde
+Olivier chez elle, de l'avoir chasse, jete a la rue ou il avait roule,
+ivre de chagrin, sous cette voiture.
+
+Il lui dit de cette voix sans timbre qu'il avait a present:
+
+--Ne pleurez pas. Ca me dechire.
+
+Par une tension formidable de volonte, elle cessa de sangloter,
+decouvrit ses yeux et les tint sur lui tout grands, sans qu'une
+crispation remuat son visage, ou des larmes continuaient a couler,
+lentement.
+
+Ils se regardaient, immobiles tous deux, les mains unies sur le drap
+du lit. Ils se regardaient, ne sachant plus qu'il y avait la d'autres
+personnes, et leur regard portait d'un coeur a l'autre une emotion
+surhumaine.
+
+C'etait entre eux, rapide, muette et terrible, l'evocation de tous
+leurs souvenirs, de toute leur tendresse ecrasee aussi, de tout ce
+qu'ils avaient senti ensemble, de tout ce qu'ils avaient uni et
+confondu en leur vie, dans cet entrainement qui les donna l'un a
+l'autre.
+
+Ils se regardaient, et le besoin de se parler, d'entendre ces mille
+choses intimes, si tristes, qu'ils avaient encore a se dire, leur
+montait aux levres, irresistible. Elle sentit qu'il lui fallait, a
+tout prix, eloigner ces deux hommes qu'elle avait derriere elle,
+qu'elle devait trouver un moyen, une ruse, une inspiration, elle,
+la femme feconde en ressources. Et elle se mit a y songer, les yeux
+toujours fixes sur Olivier.
+
+Son mari et le docteur causaient a voix basse. Il etait question des
+soins a donner.
+
+Tournant la tete, elle dit au medecin:
+
+--Avez-vous amene une garde?
+
+--Non. Je prefere envoyer un interne qui pourra mieux surveiller la
+situation.
+
+--Envoyez l'un et l'autre. On ne prend jamais trop de soins.
+Pouvez-vous les avoir cette nuit meme, car je ne pense pas que vous
+restiez jusqu'au matin?
+
+--En effet, je vais rentrer. Je suis ici depuis quatre heures deja.
+
+--Mais, en rentrant, vous nous enverrez la garde et l'interne?
+
+--C'est assez difficile, au milieu de la nuit. Enfin, je vais essayer.
+
+--Il le faut.
+
+--Ils vont peut-etre promettre, mais viendront-ils?
+
+--Mon mari vous accompagnera et les ramenera de gre ou de force.
+
+--Vous ne pouvez rester seule ici, vous, Madame.
+
+--Moi! ... fit-elle avec une sorte de cri, de defi, de protestation
+indignee contre toute resistance a sa volonte. Puis elle exposa,
+avec cette autorite de parole a laquelle on ne replique point, les
+necessites de la situation. Il fallait qu'on eut, avant une heure,
+l'interne et la garde, afin de prevenir tous les accidents. Pour les
+avoir, il fallait que quelqu'un les prit au lit et les amenat. Son
+mari seul pouvait faire cela. Pendant ce temps, elle resterait aupres
+du malade, elle, dont c'etait le devoir et le droit. Elle remplissait
+simplement son role d'amie, son role de femme. D'ailleurs, elle le
+voulait ainsi et personne ne l'en pourrait dissuader.
+
+Son raisonnement etait sense. Il en fallait bien convenir, et on se
+decida a le suivre.
+
+Elle s'etait levee, tout entiere a cette pensee de leur depart, ayant
+hate de les sentir loin et de rester seule. Maintenant, afin de ne
+point commettre de maladresse pendant leur absence, elle ecoutait, en
+cherchant a bien comprendre, a tout retenir, a ne rien oublier, les
+recommandations du medecin. Le valet de chambre du peintre, debout
+a cote d'elle, ecoutait aussi, et, derriere lui, sa femme, la
+cuisiniere, qui avait aide pendant les premiers pansements, indiquait
+par des signes de tete qu'elle avait egalement compris. Quand la
+comtesse eut recite comme une lecon toutes ces instructions, elle
+pressa les deux hommes de s'en aller, en repetant a son mari:
+
+--Revenez vite, surtout, revenez vite.
+
+--Je vous emmene dans mon coupe, disait le docteur au comte. Il vous
+ramenera plus rapidement. Vous serez ici dans une heure.
+
+Avant de partir, le medecin examina de nouveau longuement le blesse,
+afin de s'assurer que son etat demeurait satisfaisant.
+
+Guilleroy hesitait encore. Il disait:
+
+--Vous ne trouvez pas imprudent ce que nous faisons la?
+
+--Non. Il n'y a pas de danger. Il n'a besoin que de repos et de calme.
+Madame de Guilleroy voudra bien ne pas le laisser parler et lui parler
+le moins possible.
+
+La comtesse fut atterree, et reprit:
+
+--Alors il ne faut pas lui parler?
+
+--Oh! non, Madame. Prenez un fauteuil et demeurez pres de lui. Il ne
+se sentira pas seul et s'en trouvera bien; mais pas de fatigue, pas de
+fatigue de parole ou meme de pensee. Je serai ici vers neuf heures du
+matin. Adieu, Madame, je vous presente mes respects.
+
+Il s'en alla en saluant profondement, suivi par le comte qui repetait:
+
+--Ne vous tourmentez pas, ma chere. Avant une heure je serai de retour
+et vous pourrez rentrer chez nous.
+
+Lorsqu'ils furent partis, elle ecouta le bruit de la porte d'en bas
+qu'on refermait, puis le roulement du coupe s'eloignant dans la rue.
+
+Le domestique et la cuisiniere etaient demeures dans la chambre,
+attendant des ordres. La comtesse les congedia.
+
+--Retirez-vous, leur dit-elle, je sonnerai si j'ai besoin de quelque
+chose.
+
+Ils s'en allerent aussi et elle demeura seule aupres de lui.
+
+Elle etait revenue tout contre le lit, et, posant ses mains sur les
+deux bords de l'oreiller, des deux cotes de cette tete cherie, elle
+se pencha pour la contempler. Puis elle demanda, si pres du visage
+qu'elle semblait lui souffler les mots sur la peau:
+
+--C'est vous qui vous etes jete sous cette voiture?
+
+Il repondit en essayant toujours de sourire:
+
+--Non, c'est elle qui s'est jetee sur moi.
+
+--Ce n'est pas vrai, c'est vous.
+
+--Non, je vous affirme que c'est elle.
+
+Apres quelques instants de silence, de ces instants ou les ames
+semblent s'enlacer dans les regards, elle murmura:
+
+--Oh! mon cher, cher Olivier! dire que je vous ai laisse partir, que
+je ne vous ai pas garde!
+
+Il repondit avec conviction:
+
+--Cela me serait arrive tout de meme, un jour ou l'autre.
+
+Ils se regarderent encore, cherchant a voir leurs plus secretes
+pensees. Il reprit:
+
+--Je ne crois pas que j'en revienne. Je souffre trop.
+
+Elle balbutia:
+
+--Vous souffrez beaucoup?
+
+--Oh! oui.
+
+Se penchant un peu plus, elle affleura son front, puis ses yeux, puis
+ses joues de baisers lents, legers, delicats comme des soins. Elle le
+touchait a peine du bout des levres, avec ce petit bruit de souffle
+que font les enfants qui embrassent. Et cela dura longtemps, tres
+longtemps, il laissait tomber sur lui cette pluie de douces et menues
+caresses qui semblait l'apaiser, le rafraichir, car son visage
+contracte tressaillait moins qu'auparavant.
+
+Puis il dit:
+
+--Any?
+
+Elle cessa de le baiser pour entendre.
+
+--Quoi! mon ami.
+
+--Il faut que vous me fassiez une promesse.
+
+--Je vous promets tout ce que vous voudrez.
+
+--Si je ne suis pas mort avant le jour, jurez-moi que vous m'amenerez
+Annette, une fois, rien qu'une fois! Je voudrais tant ne pas mourir
+sans l'avoir revue ... Songez que ... demain... a cette heure-ci ...
+j'aurai peut-etre ... j'aurai sans doute ferme les yeux pour toujours ...
+et que je ne vous verrai plus jamais ... moi ... ni vous ... ni
+elle ...
+
+Elle l'arreta, le coeur dechire:
+
+--Oh! taisez-vous ... taisez-vous ... oui, je vous promets de
+l'amener.
+
+--Vous le jurez?
+
+--Je le jure, mon ami ... Mais, taisez-vous, ne parlez plus. Vous me
+faites un mal affreux ... taisez-vous.
+
+Il eut une convulsion rapide de tous les traits; puis, quand elle fut
+passee, il dit:
+
+--Si nous n'avons plus que quelques moments a rester ensemble, ne les
+perdons point, profitons-en pour nous dire adieu. Je vous ai tant
+aimee ...
+
+Elle soupira:
+
+--Et moi ... comme je vous aime toujours.
+
+Il dit encore:
+
+--Je n'ai eu de bonheur que par vous. Les derniers jours seuls ont ete
+durs ... Ce n'est point votre faute ... Ah! ma pauvre Any ... comme la
+vie parfois est triste ... et comme il est difficile de mourir! ...
+
+--Taisez-vous, Olivier. Je vous en supplie ...
+
+Il continuait, sans l'ecouter:
+
+--J'aurais ete un homme si heureux, si vous n'aviez pas eu votre
+fille....
+
+--Taisez-vous ... mon Dieu! ... Taisez-vous ... Il semblait songer,
+plutot que lui parler.
+
+--Ah! celui qui a invente cette existence et fait les hommes a ete
+bien aveugle, ou bien mechant.
+
+--Olivier, je vous en supplie ... si vous m'avez jamais aimee,
+taisez-vous ... ne parlez plus ainsi.
+
+Il la contempla, penchee sur lui, si livide elle-meme qu'elle avait
+l'air aussi d'une mourante, et il se tut.
+
+Elle s'assit alors sur le fauteuil, tout contre sa couche, et reprit
+sa main etendue sur le drap:
+
+--Maintenant, je vous defends de parler, dit-elle. Ne remuez plus, et
+pensez a moi comme je pense a vous.
+
+Ils recommencerent a se regarder, immobiles, joints l'un a l'autre
+par le contact brulant de leurs chairs. Elle serrait, par petites
+secousses, cette main fievreuse qu'elle tenait, et il repondait a ces
+appels en fermant un peu les doigts. Chacune de ces pressions leur
+disait quelque chose, evoquait une parcelle de leur passe fini,
+remuait dans leur memoire les souvenirs stagnants de leur tendresse.
+Chacune d'elles etait une question secrete, chacune d'elles etait une
+reponse mysterieuse, tristes questions et tristes reponses, ces "vous
+en souvient-il?" d'un vieil amour.
+
+Leurs esprits, en ce rendez-vous d'agonie, qui serait peut-etre le
+dernier, remontaient a travers les ans toute l'histoire de leur
+passion; et on n'entendait plus dans la chambre que le crepitement du
+feu.
+
+Il dit tout a coup, comme au sortir d'un reve, avec un sursaut de
+terreur:
+
+--Vos lettres!
+
+Elle demanda:
+
+--Quoi? mes lettres?
+
+--J'aurais pu mourir sans les avoir detruites.
+
+Elle s'ecria:
+
+--Eh! que m'importe. Il s'agit bien de cela. Qu'on les trouve et qu'on
+les lise, je m'en moque!
+
+Il repondit:
+
+--Moi, je ne veux pas. Levez-vous, Any. Ouvrez le tiroir du bas de mon
+secretaire, le grand, elles y sont toutes, toutes. Il faut les prendre
+et les jeter au feu.
+
+Elle ne bougeait point et restait crispee, comme s'il lui eut
+conseille une lachete.
+
+Il reprit:
+
+--Any, je vous en supplie. Si vous ne le faites pas, vous allez me
+tourmenter, m'enerver, m'affoler. Songez qu'elles tomberaient entre
+les mains de n'importe qui, d'un notaire, d'un domestique ... ou meme
+de votre mari ... Je ne veux pas ...
+
+Elle se leva, hesitant encore et repetant:
+
+--Non, c'est trop dur, c'est trop cruel. Il me semble que vous allez
+me faire bruler nos deux coeurs.
+
+Il suppliait, le visage decompose par l'angoisse.
+
+Le voyant souffrir ainsi, elle se resigna, et marcha vers le meuble.
+En ouvrant le tiroir, elle l'apercut plein jusqu'aux bords d'une
+couche epaisse de lettres entassees les unes sur les autres; et elle
+reconnut sur toutes les enveloppes les deux lignes de l'adresse
+qu'elle avait si souvent ecrites. Elle les savait, ces deux lignes--un
+nom d'homme, un nom de rue--autant que son propre nom, autant qu'on
+peut savoir les quelques mots qui vous ont represente dans la vie
+toute l'esperance et tout le bonheur. Elle regardait cela, ces petites
+choses carrees qui contenaient tout ce qu'elle avait su dire de son
+amour, tout ce qu'elle avait pu en arracher d'elle pour le lui donner,
+avec un peu d'encre, sur du papier blanc.
+
+Il avait essaye de tourner sa tete sur l'oreiller afin de la regarder,
+et il dit encore une fois:
+
+--Brulez-les bien vite.
+
+Alors, elle en prit deux poignees et les garda quelques instants dans
+ses mains. Cela lui semblait lourd, douloureux, vivant et mort, tant
+il y avait des choses diverses la dedans, en ce moment, de choses
+finies, si douces, senties, revees. C'etait l'ame de son ame, le coeur
+de son coeur, l'essence de son etre aimant qu'elle tenait la; et elle
+se rappelait avec quel delire elle en avait griffonne quelques-unes,
+avec quelle exaltation, quelle ivresse de vivre, d'adorer quelqu'un,
+et de le dire.
+
+Olivier repeta:
+
+--Brulez, brulez-les, Any.
+
+D'un meme geste de ses deux mains, elle lanca dans le foyer les deux
+paquets de papiers qui s'eparpillerent en tombant sur le bois. Puis,
+elle en saisit d'autres dans le secretaire et les jeta par-dessus, puis
+d'autres encore, avec des mouvements rapides, en se baissant et se
+relevant promptement pour vite achever cette affreuse besogne.
+
+Quand la cheminee fut pleine et le tiroir vide, elle demeura debout,
+attendant, regardant la flamme presque etouffee ramper sur les cotes
+de cette montagne d'enveloppes. Elle les attaquait par les bords,
+rongeait les coins, courait sur la frange du papier, s'eteignait,
+reprenait, grandissait. Ce fut bientot, tout autour de la pyramide
+blanche, une vive ceinture de feu clair qui emplit la chambre de
+lumiere; et cette lumiere illuminant cette femme debout et cet
+homme couche, c'etait leur amour brulant, c'etait leur amour qui se
+changeait en cendres.
+
+La comtesse se retourna, et, dans la lueur eclatante de cette flambee,
+elle apercut son ami, penche, hagard, au bord du lit...
+
+Il demandait:
+
+--Tout y est?
+
+--Oui, tout.
+
+Mais avant de retourner a lui, elle jeta vers cette destruction un
+dernier regard et, sur l'amas de papiers a moitie consumes deja, qui
+se tordaient et devenaient noirs, elle vit couler quelque chose de
+rouge. On eut dit des gouttes de sang. Elles semblaient sortir du
+coeur meme des lettres, de chaque lettre, comme d'une blessure, et
+elles glissaient doucement vers la flamme en laissant une trainee de
+pourpre.
+
+La comtesse recut dans l'ame le choc d'un effroi surnaturel et elle
+recula comme si elle eut regarde assassiner quelqu'un, puis elle
+comprit, elle comprit tout a coup qu'elle venait de voir simplement la
+cire des cachets qui fondait.
+
+Alors, elle retourna vers le blesse et, soulevant doucement sa tete,
+la remit avec precaution au centre de l'oreiller. Mais il avait
+remue, et les douleurs s'accrurent. Il haletait maintenant, le visage
+tiraille par d'atroces souffrances, et il ne semblait plus savoir
+qu'elle etait la.
+
+Elle attendait qu'il se calmat un peu, qu'il levat son regard
+obstinement ferme, qu'il put lui dire encore une parole.
+
+Elle demanda, enfin:
+
+--Tous souffrez beaucoup?
+
+Il ne repondit pas.
+
+Elle se pencha vers lui et posa un doigt sur son front pour le forcer
+a la regarder. Il ouvrit, en effet, les yeux, des yeux eperdus, des
+yeux fous.
+
+Elle repeta terrifiee:
+
+--Vous souffrez? ... Olivier! Repondez-moi! Voulez-vous que j'appelle ...
+faites un effort, dites-moi quelque chose! ...
+
+Elle crut entendre qu'il balbutiait:
+
+--Amenez-la ... vous me l'avez jure ...
+
+Puis il s'agita sous ses draps, le corps tordu, la figure convulsee et
+grimacante.
+
+Elle repetait:
+
+--Olivier, mon Dieu! Olivier, qu'avez-vous? voulez-vous que
+j'appelle...
+
+Il l'avait entendue, cette fois, car il repondit:
+
+--Non ... ce n'est rien.
+
+Il parut en effet s'apaiser, souffrir moins, retomber tout a coup dans
+une sorte d'hebetement somnolent. Esperant qu'il allait dormir, elle
+se rassit aupres du lit, reprit sa main, et attendit. Il ne remuait
+plus, le menton sur la poitrine, la bouche entr'ouverte par sa
+respiration courte qui semblait lui racler la gorge en passant. Seuls,
+ses doigts s'agitaient par moments, malgre lui, avaient des secousses
+legeres, que la comtesse percevait jusqu'a la racine de ses cheveux,
+dont elle vibrait a crier. Ce n'etaient plus les petites pressions
+volontaires qui racontaient, a la place des levres fatiguees, toutes
+les tristesses de leurs coeurs, c'etaient d'inapaisables spasmes qui
+disaient seulement les tortures du corps.
+
+Maintenant elle avait peur, une peur affreuse, et, une envie folle de
+s'en aller, de sonner, d'appeler, mais elle n'osait plus remuer, pour
+ne pas troubler son repos.
+
+Le bruit lointain des voitures dans les rues entrait a travers les
+murailles; et elle ecoutait si le roulement des roues ne s'arretait
+point devant la porte, si son mari ne revenait pas la delivrer,
+l'arracher enfin a ce sinistre tete-a-tete.
+
+Comme elle essayait de degager sa main de celle d'Olivier, il la serra
+en poussant un grand soupir! Alors elle se resigna a attendre afin de
+ne point l'agiter.
+
+Le feu agonisait dans le foyer, sous la cendre noire des lettres; deux
+bougies s'eteignirent; un meuble craqua.
+
+Dans l'hotel tout etait muet, tout semblait mort, sauf la haute
+horloge flamande de l'escalier qui, regulierement, carillonnait
+l'heure, la demie et les quarts, chantait dans la nuit la marche du
+Temps, en la modulant sur ses timbres divers.
+
+La comtesse immobile sentait grandir en son ame une intolerable
+terreur. Des cauchemars l'assaillaient; des idees effrayantes lui
+troublaient l'esprit; et elle crut s'apercevoir que les doigts
+d'Olivier se refroidissaient dans les siens. Etait-ce vrai? Non,
+sans doute! D'ou lui etait venue cependant la sensation d'un contact
+inexprimable et glace? Elle se souleva, eperdue d'epouvante, pour
+regarder son visage.--Il etait detendu, impassible, inanime,
+indifferent a toute misere, apaise soudain par l'Eternel Oubli.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Fort comme la mort,
+by Guy de Maupassant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK FORT COMME LA MORT ***
+
+***** This file should be named 11450.txt or 11450.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and PG Distributed
+Proofreaders. This file was produced from images generously made
+available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
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+works. See paragraph 1.E below.
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+