diff options
Diffstat (limited to '11434-h')
| -rw-r--r-- | 11434-h/11434-h.htm | 9410 |
1 files changed, 9410 insertions, 0 deletions
diff --git a/11434-h/11434-h.htm b/11434-h/11434-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e3bb787 --- /dev/null +++ b/11434-h/11434-h.htm @@ -0,0 +1,9410 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Pauvre Blaise</title> + <meta name="author" content="Comtesse de Ségur"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 28pt; font-family: serif; text-align: center;} +H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;} +H3 {font size:16pt; font-family: serif; text-align: center;} +p {font size:14pt; font-family: serif; text-align: justify} +p.STDIT {font size:14pt; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:12pt; font-family: sans-serif; text-align: justify} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);"> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***</div> + + <br><br><br> + +<h1>PAUVRE BLAISE</h1> + + <br><br><br> + +<h2>COMTESSE DE SÉGUR</h2> +<h3>NÉE ROSTOPCHINE</h3> + + +<br><br><br> + + + +<p>A +MON PETIT-FILS +PIERRE DE SÉGUR</p> + +<p><i>Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et +pieux comme toi, qui te demande une place dans +ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa prière et +tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de +ses vertus et de ta grand'mère.</i></p> + +<p>COMTESSE DE SÉGUR, +née ROSTOPCHINE.</p> + +<p>Paris, 1861.</p> +<br><br><br> + + + + + + + +<h2>I</h2> + +<h3>LES NOUVEAUX MAITRES</h3> + + +<p>Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé +dans sa main gauche. Il réfléchissait si profondément +qu'il ne pensait pas à mordre dans une tartine +de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée +pour son déjeuner.</p> + +<p>«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. +Tu laisses couler à terre ton lait caillé, et ton pain +ne sera plus bon.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, +maman, et je cherche à deviner s'ils sont bons ou +mauvais.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce +que sont des maîtres que personne de chez nous ne +connaît?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie +qui sont arrivés hier avec les chevaux les connaissent, +et ils ne les aiment pas.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Comment sais-tu cela?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Parce que je les ai entendus causer pendant que +je les aidais à arranger leurs harnais; ils disaient +que M. Jules, le fils de M. le comte et de Mme la comtesse, +les ferait gronder s'il ne trouvait pas son poney +et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient +l'air d'avoir peur de lui.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que +les maîtres sont mauvais?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie +ont peur d'un petit garçon de onze ans, c'est qu'il +leur fait du mal.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son +père et sa mère l'écoutent, et qu'ils grondent les +pauvres domestiques. Je dis, moi, que c'est méchant.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur +domestique; tu n'as pas à te mêler de leurs affaires. +Reste tranquille chez toi, et ne va pas te fourrer au +château comme tu faisais toujours du temps de +M. Jacques.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon +et aimable comme on n'en voit pas souvent. Il partageait +tout avec moi; il avait toujours une petite friandise +à me donner: une poire, un gâteau, des cerises, +des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! +je l'aimais!... Je ne me consolerai jamais de son départ.»</p> + +<p>Et Blaise se mit à pleurer.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout +ce que tu as de larmes dans le corps, ce n'est pas cela +qui les ferait revenir. Puisque son père a vendu aux +nouveaux maîtres, c'est une affaire faite, et tes larmes +n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je regrette +bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant +pas pleurer...»</p> + +<p>Mme Anfry fut interrompue par le claquement +d'un fouet et une voix forte qui appelait:</p> + +<p>«Holà! le concierge! Personne ici?»</p> + +<p>Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et +en livrée était à la grille fermée.</p> + +<p>«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille +ouverte; M. le comte arrive dans cinq minutes, dit-il +d'un air insolent.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.</p> + +<p>—Tout est-il en état au château?</p> + +<p>—Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour +satisfaire les maîtres, répondit timidement Mme Anfry.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en +fouettant son cheval.</p> + +<p>Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux +le domestique, qui galopait vers le château.</p> + +<p>«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait +pu tout de même parler plus honnêtement. Blaise, +mon garçon, continua-t-elle plus haut, cours au château +et préviens ton père que les nouveaux maîtres +arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir +à la grille.</p> + +<p>—Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.</p> + +<p>—Dans les chambres du château, qu'il arrange et +nettoie depuis ce matin; va, mon garçon, va vite.»</p> + +<p>Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, +où il trouva cinq ou six domestiques qui allaient et +venaient d'un air effaré.</p> + +<p>«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les +blouses ne passent pas. Qui demandes-tu?</p> + +<p>—Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir +les maîtres, répondit Blaise. Maman m'a dit qu'il était +au château.»</p> + +<p>Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique +le saisit par le bras:</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. +Ton père n'est pas au château; ce n'est pas sa place +ni la tienne non plus. Va le chercher ailleurs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais pourtant maman m'a dit...</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes +un mot, je t'époussetterai les épaules du manche de +mon plumeau.»</p> + +<p>Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et +retourna tristement à la grille, où l'attendait sa mère.</p> + +<p>«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils +ont dit que papa n'était pas au château, et que je n'y +pouvais pas entrer en blouse. Du temps de M. Jacques, +j'y entrais bien, pourtant.</p> + +<p>—Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre +Blaise, dit Mme Anfry en soupirant. On dit: <i>tels maîtres, +tels valets</i>. Les valets ne sont pas bons, il se +pourrait que les maîtres ne le fussent pas non plus... +Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents +si ton père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge +doit être à sa grille.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Voulez-vous que je retourne au château, maman? +Je le trouverai peut-être aux écuries.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer +des fouets. Ce sont les maîtres qui arrivent.»</p> + +<p>Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, +essoufflé et suant, juste au moment où un nuage +de poussière annonçait l'approche de la voiture de +poste.</p> + +<p>Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté +de la grille; Mme Anfry se rangea avec Blaise de +l'autre côté: la berline attelée de quatre chevaux de +poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue du +château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à +peine le temps d'apercevoir un monsieur et une dame +au fond de la voiture, un petit garçon et une petite +fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre aux révérences +de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la +petite fille seule salua.</p> + +<p>Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la +femme se regardèrent d'un air chagrin; ils fermèrent +lentement la grille, rentrèrent sans mot dire dans leur +maison et s'assirent près d'une table sur laquelle était +préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, +de même que ses parents, se plaça silencieusement +près de la table.</p> + +<p>«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu +les domestiques des nouveaux maîtres?</p> + +<p>—Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises +langues. Mauvais, répéta-t-il en soupirant.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec +les anciens qui n'y sont plus. Blaise, mon garçon, +ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne va pas au château; +n'y va que si on te demande, et restes-y le +moins possible.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas +du tout envie d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques +y demeurait, c'était bien différent; je l'aimais et +il voulait toujours m'avoir... Je ne le reverrai peut-être +jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc +triste d'aimer des gens qui vous quittent.»</p> + +<p>Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? +tu le reverras peut-être plus tôt que tu ne penses. +M. de Berne m'a bien promis qu'il tâcherait de me +placer dans son autre terre, où il va habiter.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore +changer de maîtres.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu +savais. L'autre terre est une terre de famille, qui ne +doit jamais être vendue; tandis que celle-ci était de la +famille de Madame, et ils ne pouvaient pas habiter +deux terres à la fois. Est-ce vrai?</p> + +<p>—A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. +Mangeons notre dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, +en attendant la salade aux oeufs durs?»</p> + +<p>Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout +en soupirant, il mangea de bon appétit, car, à onze +ans, on pleure et on mange tout à la fois.</p> + +<p>Le reste du jour se passa tranquillement pour la +famille du concierge; personne ne les demanda. Quand +la nuit fut venue, ils mirent les verrous à la grille, le +concierge fit sa tournée pour voir si tout était bien +fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son +fils dormaient déjà profondément.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>II</h2> + +<h3>PREMIERE VISITE AU CHATEAU</h3> + + +<p>«M. le comte demande le concierge», dit d'une +voix impérieuse un des domestiques du château.</p> + +<p>C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, +Blaise nettoyait la vaisselle, et Anfry était allé +scier du bois pour les fourneaux de la cuisine et de +la lingerie.</p> + +<p>Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et +restait sur le seuil; il regardait le modeste mobilier +du concierge.</p> + +<p>«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens +maîtres, dit le valet en ricanant; si M. le comte +passait par ici, il vous ferait bien vite changer tout +cela.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui +parle contre les anciens maîtres? répondit vivement +Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque quelque chose? +Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres, +ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de +meilleurs au bon Dieu.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un +concierge et de son mobilier.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge +tout comme d'un prince et d'un roi; et je n'entends +pas qu'on se raille du bon Dieu chez moi, entendez-vous +bien!</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut +pas vous emporter pour un mot dit en plaisanterie; +mais M. le comte demande le concierge et je ne le vois +pas ici.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Il est au château à scier du bois; allez le chercher +là-bas, vous lui ferez la commission.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait +le temps d'aller faire un tour au village et de +faire connaissance avec les cafés.</p> + +<p>MADAME ANFRY.</p> + +<p>Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit +hier qu'on n'y entrait pas en blouse; il ne se mettra +pas en prince pour y aller, et il n'ira pas.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais +prenez-y garde, on pourrait bien chercher à vous +remplacer et à vous faire partir.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme +les valets, je ne tiens pas à y rester; nous sommes +connus dans le pays, et nous ne manquerons pas de +travail ni de place, mon mari et moi.»</p> + +<p>Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en +continuant la conversation; il se retira en grommelant, +et remonta lentement l'avenue du château. Il +trouva le concierge au bûcher, comme le lui avait dit +Mme Anfry.</p> + +<p>«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.</p> + +<p>—Je ne suis guère en toilette pour me présenter +chez M. le comte, répondit Anfry.</p> + +<p>—Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut +comme vous êtes, reprit le domestique d'un ton +bourru.</p> + +<p>—C'est vrai», se borna à répondre Anfry.</p> + +<p>Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la +poussière de ses pieds, et se dirigea vers le château.</p> + +<p>«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique +qui balayait l'escalier.</p> + +<p>—M. le comte m'a fait demander.</p> + +<p>—Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous +soyez bien mal vêtu pour paraître devant M. le +comte.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y +aller.»</p> + +<p>Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il +avait monté à moitié.</p> + +<p>«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte +vous a demandé, c'est qu'il veut vous voir.</p> + +<p>—Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit +Anfry en remontant l'escalier.</p> + +<p>Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa +discrètement.</p> + +<p>«Entrez!» lui cria-t-on.</p> + +<p>Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à +trente-six ans, d'assez belle apparence, l'air hautain, +mais le regard assez doux. Anfry salua; le comte répondit +par un léger signe de tête.</p> + +<p>«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Un seul, monsieur le comte.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Garçon ou fille?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Garçon.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quel âge?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Onze ans.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Envoyez-le au château.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pour quel service, Monsieur le comte?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me +l'envoyer.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends +pas comment mon garçon de onze ans pourrait faire +le service de Monsieur le comte. Et s'il faut tout dire, +je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos +gens.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge +est-il trop grand seigneur pour se trouver avec +mes gens?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas +assez grand seigneur pour eux; ils l'ont chassé hier, +ils le chasseraient bien encore.</p> + +<p>—Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec +colère, quand ce serait par mon ordre qu'il viendrait +ici.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait +voir et entendre des choses qui me feraient de la +peine en lui faisant du mal, et j'aime autant qu'il +reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»</p> + +<p>Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda +attentivement le concierge et parut frappé de l'air +décidé, mais franc, ouvert et honnête, qui donnait à +toute sa personne quelque chose qui commandait le +respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un +ton plus doux:</p> + +<p>«C'était pour mon fils que je vous demandais le +vôtre; mais peut-être avez-vous raison... Quand mon +fils voudra jouer avec votre garçon, il ira le chercher +chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la main +un geste d'adieu. Quel est votre nom?</p> + +<p>—Anfry, Monsieur le comte, à votre service, +quand il vous plaira.»</p> + +<p>Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté +dans le vestibule par des domestiques, curieux de savoir +ce que leur maître avait pu vouloir à un homme +d'aussi petite importance qu'un concierge de château; +Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et +rentra chez lui.</p> + +<p>Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait +quand son père rentra.</p> + +<p>«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda +Anfry.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, +qui est venu me dire d'aller voir M. Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu n'y as pas été, j'espère bien?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je +n'ai guère envie de lier connaissance avec ce M. Jules. +Je me figure qu'il ne doit pas être bon.</p> + +<p>—Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, +ce sera mieux pour toi que courailler et paresser +toute la journée. En attendant, va me chercher ma +serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches +qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. +Je veux les couper.»</p> + +<p>Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; +il entra au bûcher et y trouva Jules de Trénilly, qui +essayait de couper des rognures de bois avec la serpe, +qu'il avait ramassée.</p> + +<p>«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? +lui dit Blaise poliment.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé +pour la chercher.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»</p> + +<p>Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules +continuait à la refuser; Blaise s'approcha pour la +retirer des mains de Jules, qui se mit en colère et +menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en +effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, +retomba sur son pied et lui fit une entaille au soulier, +au bas et à la peau; Jules se mit à crier; Michel, +le garçon d'écurie, accourut et s'effraya en voyant du +sang au pied de son jeune maître.</p> + +<p>«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? +lui demanda-t-il.</p> + +<p>JULES, <i>criant</i></p> + +<p>C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a +coupé avec la serpe.</p> + +<p>MICHEL, <i>avec rudesse</i></p> + +<p>Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es +le fils du concierge; va à ta niche et n'en sors pas... +Ne pleurez pas, pauvre Monsieur Jules; nous allons +bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait mal.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.</p> + +<p>MICHEL</p> + +<p>Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu +ne veux pas, je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.</p> + +<p>MICHEL</p> + +<p>Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas +me faire chasser; je dirai comme vous me l'ordonnez.»</p> + +<p>Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au +château.</p> + +<p>Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. +Enfin il ramassa la serpe et se dit:</p> + +<p>«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite +tout raconter à papa, pour qu'il connaisse la vérité +et qu'il sache bien que ce n'est pas moi qui l'ai +blessé.»</p> + +<p>Il courut vers la grille; son père l'attendait avec +impatience.</p> + +<p>«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant +la serpe. Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»</p> + +<p>Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui +s'était passé; il avait à peine terminé son récit, que +M. de Trénilly parut en haut de l'avenue, marchant +d'un pas précipité vers la grille.</p> + +<p>«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit +drôle, qui s'est caché dans la maison quand il m'a +aperçu.»</p> + +<p>Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, +je crois savoir ce qui vous amène ici, et je sais que +mon fils n'est pas coupable de ce qui est arrivé.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une +grande entaille que lui a faite votre garçon avec sa +serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas coupable?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est +faite lui-même.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire +que mon fils s'est coupé pour le plaisir d'avoir une +plaie et d'en souffrir pendant huit jours.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et +par colère.»</p> + +<p>Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait +de lui apprendre Blaise.</p> + +<p>«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre +raconter à lui-même.»</p> + +<p>Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière +un rideau.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut +que tu lui racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me +battre.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là, +moi; s'il fait mine de te toucher, je t'emmène et +nous quitterons la maison, seulement le temps d'emporter +nos effets.»</p> + +<p>Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit +son père, qui l'emmena devant M. de Trénilly. +Blaise n'osait lever les yeux; M. de Trénilly le regardait +avec colère.</p> + +<p>«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, +dit-il enfin avec dureté.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa +m'avait envoyé chercher, Monsieur; j'ai insisté, il +s'est fâché, il a voulu m'en donner un coup; la serpe +est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé +au pied.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Tu mens! je te dis que tu mens!</p> + +<p>BLAISE, <i>vivement</i></p> + +<p>Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. +Si j'avais blessé M. Jules, je l'aurais dit sans +attendre qu'on me le demandât.»</p> + +<p>L'honnête indignation de Blaise parut faire impression +sur M. de Trénilly; il regarda alternativement +Blaise et Anfry, et s'en alla en se disant à mi-voix:</p> + +<p>«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais +pourquoi Jules aurait-il fait ce conte, et pourquoi +Michel l'aurait-il soutenu?... C'est ce que je vais tâcher +de me faire expliquer...»</p> + +<p>Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui +répéta la défense d'aller au château sans nécessité.</p> + + +<br><br><br> + +<h2>III</h2> + +<h3>LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</h3> + + +<p>Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec +son père; ils bêchaient tous deux une plate-bande de +salades, lorsque la voix de M. de Trénilly se fit entendre; +il appelait Anfry.</p> + +<p>«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il +courut vers le comte, qui tenait Jules par la main.</p> + +<p>«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire +ses excuses à votre garçon pour ce qui s'est passé la +semaine dernière: votre garçon avait raison, c'est +Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il +l'a avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort +votre garçon; de peur d'être grondé pour avoir touché +la serpe, il a fait un mensonge et une méchanceté, mal +conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon service +et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera +pas, il me l'a bien promis. Jules, va chercher +Blaise; tu le lui diras toi-même.»</p> + +<p>Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait +Blaise; il était honteux des excuses que son père lui +avait ordonné de faire, et il ne savait de quelle +manière commencer. Il restait immobile et silencieux +devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? +lui demanda-t-il enfin.</p> + +<p>—Rien, répondit Jules.</p> + +<p>—Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, +Monsieur Jules, c'est que vous avez besoin de moi.</p> + +<p>—Non, répondit Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, +Monsieur Jules. Papa n'aime pas que je perde +mon temps.</p> + +<p>JULES, <i>avec embarras</i></p> + +<p>Blaise!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES, <i>très embarrassé</i></p> + +<p>Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais +pas comment dire... Je veux..., non, je dois... te demander +pardon.</p> + +<p>BLAISE, <i>avec surprise</i></p> + +<p>A moi, pardon! et de quoi donc?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens +bien?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. +Je ne vous en veux pas bien sûr, Monsieur Jules, et +je suis bien fâché que vous ayez pris la peine de faire +des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela coûte, +et je vous en remercie.»</p> + +<p>Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette +tâche pénible, releva la tête, qu'il avait tenue baissée, +et, regardant la bonne figure réjouie de Blaise, il lui +proposa de venir jouer avec lui au château.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a +défendu d'y aller.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi donc?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas +m'habituer à fainéanter, mais à l'aider par mon travail.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander +à papa.»</p> + +<p>Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la +permission d'emmener Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien +aise que tu joues avec Blaise, qui me semble être un +bon et brave garçon.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut +pas qu'il vienne au château.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Son père a raison, mais il lui donnera bien un +congé pour terminer votre raccommodement.—Nous +donnez-vous Blaise pour l'après-midi, Anfry; nous +vous le renverrons ce soir.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu +que Blaise ne gêne pas. Je vais l'amener tout à l'heure, +quand il sera nettoyé et qu'il aura changé de vêtements.</p> + + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui +sa blouse; ce n'est pas fête aujourd'hui.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est +la première fois qu'il est admis près de Monsieur le +comte et de M. Jules. Mais, puisque Monsieur le comte +l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»</p> + +<p>Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.</p> + +<p>«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, +et donner un coup de peigne à tes cheveux. Tu +vas accompagner M. Jules et jouer avec lui au château.»</p> + +<p>Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et +courut se débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, +peigné, il alla rejoindre Jules et le comte, qui l'attendaient +dans l'avenue. Ils marchaient devant; Blaise +suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, et +il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son +jardin. En arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse +avec sa fille qui les attendaient.</p> + +<p>«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant +vers eux. Je suis bien aise de le connaître; on +m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, petit, ajouta-t-elle, +Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content +de jouer avec un garçon de son âge.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement +je ne suis pas à mon aise.</p> + +<p>—Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à +bêcher et à arranger notre jardin, Blaise, dit Hélène +avec un sourire aimable. Venez avec moi, Jules et +Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»</p> + +<p>Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun +par la main et courut vers un petit jardin que M. de +Trénilly leur avait fait arranger près du château.</p> + +<p>«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est précisément pour cela que nous voulons +l'arranger: tu vas nous aider.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou +des légumes?</p> + +<p>—Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!</p> + +<p>—Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient +plus vite.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je +veux des légumes, et si tu mets des fleurs; je les arracherai.</p> + +<p>HÉLÈNE.</p> + +<p>Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours +te céder.</p> + +<p>BLAISE.</p> + +<p>Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, +qui croit tout ce que Jules lui dit.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant +que je vais chercher des graines au jardin.»</p> + +<p>Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir +Hélène; mais il n'osa pas, et, prenant une bêche, il +se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur que le jardin +fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène l'aidait, +mais moins vivement.</p> + +<p>Jules revint avec un sac plein de graines de toute +espèce de légumes.</p> + +<p>«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, +des asperges, des navets, des carottes, des laitues, +des cardons, des épinards...</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur +couche et repiqué quand c'est levé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les +graines dans mon jardin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra +les attendre bien longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»</p> + +<p>Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices +de son frère; sa bonté et sa douceur la portaient +à toujours lui céder pour éviter les disputes. Blaise +hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène consentir +de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle +avait désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites +rigoles, dans lesquelles Jules semait la graine.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais comment sauras-tu où sont les radis, les +choux-fleurs, les carottes, et le reste?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais quand nous voudrons manger des radis, comment +les trouverons-nous?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; +ce ne sera pas un jardin, cela; on n'y verra +rien pendant plus d'une quinzaine. Laissez votre soeur +y mettre quelques fleurs.</p> + +<p>JULES, <i>frappant du pied</i></p> + +<p>Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les +fleurs, et je n'en mettrai pas.»</p> + +<p>Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise +en eut pitié et lui dit:</p> + +<p>«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai +un autre jardin, et je vous y planterai de belles +fleurs toutes venues.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Merci, Blaise, tu es bien bon.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et moi! je suis donc mauvais, moi?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.</p> + +<p>JULES, <i>avec colère</i></p> + +<p>Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je +ne veux pas que tu le dises.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...</p> + +<p>JULES, <i>de même</i></p> + +<p>Mais quoi?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais... Blaise est très bien.»</p> + +<p>Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut +pour battre Hélène; elle se sauva; il s'élança sur Blaise, +qui esquiva le coup en sautant lestement de côté. Jules +tomba sur le nez et redoubla ses cris; la bonne d'Hélène +accourut.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?</p> + +<p>JULES, <i>pleurant</i></p> + +<p>Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes +pour mettre des fleurs; ils disent que je suis méchant; +c'est lui qui est méchant, il veut arracher mes légumes.</p> + +<p>LA BONNE</p> + +<p>Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous +lui arracher ses légumes, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, +et que je ne veux pas contrarier M. Jules. C'est +lui-même qui se contrarie.</p> + +<p>LA BONNE</p> + +<p>C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules +qui se fait pleurer lui-même, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en +laissa pas le temps; elle le saisit par le bras, le fit +pirouetter et lui ordonna de s'en aller chez lui et de +ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se promettant +bien de refuser à l'avenir toute invitation du +château.</p> + + + + +<br><br><br> +<h2>IV</h2> + +<h3>LE CHAT-FANTOME</h3> + + +<p>Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, +et, quand il faisait beau, il aimait à se promener +tout seul, le soir, dans les prairies traversées par +un joli ruisseau.</p> + +<p>Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?</p> + +<p>D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, +en suivant le chemin qui bordait le ruisseau, il voyait +une longue rangée de fours à plâtre creusés dans la +montagne qui borde les prés et la grande route. Ces +fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des +gerbes d'étincelles; les hommes occupés à enfourner +du bois dans ces brasiers lui semblaient être des +diables au milieu des flammes de l'enfer. Un autre +enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile +à effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces +feux allumés, ces longues traînées d'étincelles, ces +hommes armés de fourches attisant le feu. Il suivait +tout doucement la rivière jusqu'au moulin, dont il +traversait la cour pour revenir par la grande route, +en longeant les fours à chaux.</p> + +<p>Quelques jours après sa première visite au château, +Blaise se préparait à faire sa promenade favorite, +lorsqu'il vit accourir Jules.</p> + +<p>«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer +avec moi? Je suis seul, je m'ennuie.</p> + +<p>—Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais +me promener dans la prairie; je ne veux pas venir +chez vous, pour que vous inventiez encore quelque +histoire qui me fasse gronder!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, +je ne dirai rien du tout à personne.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener +que jouer.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors j'irai avec toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne veux pas vous emmener sans la permission +de votre papa, Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et +maman me tiennent en laisse comme un chien de +chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»</p> + +<p>Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, +se décida à le laisser venir, et ils partirent ensemble, +Jules enchanté de sortir du jardin, qui l'ennuyait, +et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.</p> + +<p>La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. +Les fours étaient tous allumés; Jules eut peur +d'abord; mais les explications de Blaise le rassurèrent; +il ne se lassait pas de regarder les fours et les +hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent +ainsi au moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour +traverser la cour, comme il en avait l'habitude; deux +énormes dogues accoururent en aboyant dès qu'il mit +la main sur la grille; ils montraient deux rangées +de dents formidables. Jules eut peur; Blaise appela, +personne ne répondit; il passa la main dans les barreaux +de la grille pour les flatter et obtenir passage; +les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent à +mordre la main, que Blaise retira promptement.</p> + +<p>Comment revenir sans passer par le même chemin? +Il y en avait bien un autre, mais Blaise n'aimait pas +à le prendre, parce qu'il longeait le cimetière du village; +le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient +enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il +avait du chagrin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur +Jules; les chiens gardent le passage; ils nous dévoreraient +si nous entrions dans la cour.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je +voudrais passer près des fours à chaux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous +allez avoir peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi? Y a-t-il du danger?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons +sur la grande route, juste à l'endroit où +commencent les fours.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»</p> + +<p>Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le +moulin. Ils marchaient et approchaient rapidement. +Les yeux fixés sur le mur et sur la porte du cimetière, +Jules sentait battre son coeur; ses grands yeux ouverts +ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et +poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement +vers le cimetière et désigna l'objet qui +le terrifiait.</p> + +<p>Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction +de la main, vit une grande forme blanche, un fantôme +qui s'élevait lentement au-dessus du mur, et qui +resta immobile quand sa tête et le haut de son corps +eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna +vers lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous +ses membres; Blaise n'était pas trop rassuré et restait +immobile comme le fantôme; il rassembla enfin tout +son courage et fit le signe de la croix. Le fantôme ne +bougea pas.</p> + +<p>«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, +car s'il avait été un mauvais esprit, le signe de la croix +l'aurait fait fuir. En tout cas, je vais lui jeter une +pierre.»</p> + +<p>Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre +aiguë et la lança de toute sa force et avec une grande +adresse à la tête du fantôme, qui poussa une espèce +de hurlement effroyable et vint tomber au pied du +mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en +continuant ses cris. Blaise crut reconnaître des miaulements +de chat, et voulut courir à lui pour s'en assurer; +mais Jules, pâle et tremblant, le tenait par sa +blouse et l'empêchait d'avancer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller +voir.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses +seul; j'ai peur, j'ai peur du fantôme.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est +pas un fantôme, je crois que c'est un chat. Venez avec +moi si vous avez peur de rester seul.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non, je ne veux pas y aller.</p> + +<p>—Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, +et, donnant une secousse pour arracher sa blouse des +mains, de Jules, il courut vers la forme blanche étendue +par terre.</p> + +<p>Jules aimait mieux encore approcher du fantôme +avec Blaise que de rester seul; il courut après lui et +le rejoignit au moment où Blaise, s'étant baissé, poussa +un cri en faisant un saut en arrière; il s'était senti +égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut de +Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme +qui, poussant un dernier hurlement, griffa le visage +de Jules comme il avait fait de la main de Blaise. La +terreur de Jules fut à son comble; il voulut crier, sa +voix ne put sortir de son gosier; il voulut se lever, la +force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.</p> + +<p>Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea +pas à Jules, et il examina la forme étendue devant +lui; la lune venant il sortir de derrière un nuage, il +vit distinctement un chat blanc d'une grosseur extraordinaire. +C'était lui qui avait grimpé sur le mur du +cimetière; la demi-obscurité l'avait fait paraître encore +plus gros et plus blanc, et avait donné à sa tête +et à son corps l'apparence d'une tête et d'épaules +d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal +avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne +brisé; ses convulsions avaient cessé; il ne remuait +plus.</p> + +<p>«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant +le chat, continuons notre route; je n'ai pas fait de +bonne besogne en lançant ma pierre; je vais demander +aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient +cet animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez +pas?»</p> + +<p>Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par +terre, pâle et sans mouvement.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu +connaissance! Que vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi +pourquoi l'ai-je laissé venir avec moi; ces enfants de +château, c'est poltron comme tout; je vous demande +un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer +seulement?»</p> + +<p>Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait +sur la figure, lui tapait le dedans des mains, lui +jetait de l'eau sur le visage. Enfin Jules soupira, fit +un mouvement; Blaise lui souleva la tête; il ouvrit +les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc +étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.</p> + +<p>«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, +rien qu'un pauvre chat, que j'ai tué d'un coup de +pierre, et qui, avant de mourir, s'est vengé sur votre +joue et sur ma main.»</p> + +<p>Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit +la main de Blaise pour s'éloigner au plus vite de ce +chat qu'il avait pris pour un fantôme, et qui lui avait +occasionné une si grande frayeur.</p> + +<p>«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi +emporter le mort, pour que je le fasse reconnaître par +quelqu'un. Un beau chat, ajouta-t-il en le ramassant.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. +Nous ne pouvons pas aller par la cour du moulin, les +chiens nous barrent le passage.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne veux point passer par le cimetière..., non, +non..., je ne le veux pas, j'ai trop peur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, +puisque vous voyez que notre fantôme n'en est pas +un? Ce n'était qu'un chat.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je veux retourner par le chemin de la rivière, par +lequel nous sommes venus.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas +devant? C'est le plus joli de la promenade.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout +de suite. Si tu ne viens pas avec moi, je vais crier si +fort que je vais faire accourir tout le monde.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour +rien du tout. Mais, tout de même, comme on pourrait +croire que c'est moi qui vous fais crier, il faut bien +que je m'en retourne avec vous, et que je laisse mon +chat sans demander à qui il appartient.»</p> + +<p>Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours +à chaux, suivit Jules, qui marchait très vite pour rentrer +à la maison le plus tôt possible. A cent pas de +l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène et sa +bonne, qui les cherchaient de tous côtés.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle +a su que tu étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il +ne te soit arrivé quelque accident; il est très tard, +nous devrions être couchés depuis longtemps; allons, +mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené +bien loin; il m'a mené dans des chemins dangereux, +j'ai manqué d'être mangé par des chiens énormes, +et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes +du cimetière!</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! +Tu sais bien qu'il n'y a pas de fantômes.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, +nous n'avons vu qu'un gros chat blanc monté sur +le mur du cimetière. Je l'ai malheureusement tué d'un +coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, c'est +bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et +j'aurais mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait +pour l'empêcher de m'accompagner.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne +sont pas vraies; c'est très mal; ne répète pas à maman +ce que tu m'as dit, parce que tu ferais injustement +gronder le pauvre Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules +peut rapporter de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»</p> + +<p>Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que +Jules mentait souvent, et elle craignait qu'il ne fît +gronder le pauvre Blaise, qu'elle savait innocent.</p> + +<p>Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour +avoir des nouvelles de Jules, dont elle était inquiète; +en le voyant revenir avec sa soeur, elle alla à eux et +demanda avec inquiétude ce qui l'avait retenu si longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; +j'avais très peur, mais il ne voulait pas revenir, et +m'a fait aller au cimetière.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à +ton habit? Le dos est plein de poussière, comme si tu +t'étais roulé par terre. Serais-tu tombé? T'es-tu fait +mal?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe +chat blanc.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait +tomber en le tuant? Il est donc méchant, ce Blaise?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent +ou plutôt toujours.</p> + +<p>—Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise +est très bon et ne ment pas. C'est Jules qui ment et +qui est méchant. Blaise m'a dit que Jules avait voulu +absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce +chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il +ne voulait pas le tuer, et il en est très fâché.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi +excuser un étranger pour accuser ton frère?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il +ment souvent.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable +et plus indulgente pour ton frère. Montons au +salon; je tâcherai demain de savoir quel est le menteur, +et je promets qu'il sera puni comme il le mérite.»</p> + +<p>Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus +de cette affaire; mais Hélène, qui avait pitié du pauvre +Blaise calomnié, fut au contraire satisfaite de la +promesse de sa mère. En allant se coucher, elle reprocha +à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme +à son ordinaire, par des injures et des coups de pied.</p> + +<p>Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; +elle fit venir Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et +elle acquit la certitude de l'innocence de Blaise et de +la méchanceté de Jules; mais la crainte de rabaisser +son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha +de punir Jules comme il le méritait.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>V</h2> + +<h3>UN MALHEUR</h3> + + +<p>Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, +lorsqu'ils entendirent des cris perçants qui provenaient +d'une maison placée de l'autre côté du chemin, +et habitée par une pauvre femme et ses cinq +enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison +d'où partaient les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent +au moment où la pauvre femme retirait d'une +mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, qu'elle +avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel +était la maison. Dans un coin du verger elle avait +creusé une petite mare pour y laver le linge de son +plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle était rentrée +pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant +cette courte absence, celui de deux ans était tombé +dans la mare; il n'avait pas pu en sortir et il avait +été noyé. La mère poussait des cris perçants. Les voisins +accoururent; les uns soutenaient la mère, qui se +débattait en convulsions; les autres avaient ramassé +l'enfant, le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait +de ses cheveux et de tout son corps. Blaise courut +à toutes jambes chercher un médecin. Hélène, quoique +saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à +l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite +que d'autres voisines de la pauvre femme pourraient, +en attendant le médecin, aider à rappeler la +vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et +elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. +Deux habitants du voisinage, M. et Mme Renou, prirent +chez eux différents remèdes qui pouvaient être +utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que +Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la +malheureuse mère, M. Renou fit étendre l'enfant sur +une couverture de laine, devant le feu; on le frotta +d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer +des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités +en de pareils accidents, mais sans succès: l'enfant +était sans vie et glacé. Quand son malheur fut certain, +la pauvre femme se jeta à genoux devant le corps +de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le +serra dans ses bras en l'appelant des noms les plus +tendres. On voulut vainement la relever, lui enlever +son enfant; elle le retenait avec force et ne voulait +pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et +tomba dans les bras des personnes qui l'entouraient. +On profita de son évanouissement pour la déshabiller, +la coucher dans son lit et porter l'enfant dans une +chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait pas +été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait +et soignait le petit enfant de trois mois, dont personne +ne s'occupait, et qui criait pitoyablement dans +son berceau. Hélène finit par le calmer et l'endormir.</p> + +<p>Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut +posé sur un lit, enveloppé de couvertures, le médecin +arriva.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?</p> + +<p>—Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait +peut-être à employer des moyens que je ne +connais pas; essayez, Monsieur, et tâchez de rappeler +cet enfant à la vie.»</p> + +<p>Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille +contre le coeur; après un examen de quelques minutes, +il se releva.</p> + +<p>«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas +les battements de son coeur.</p> + +<p>—Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait +le ranimer?</p> + +<p>—Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez +déjà fait: soufflez de l'air dans la bouche, frottez le +corps d'alcali, mettez des sinapismes, tâchez de ranimer +les battements du coeur; mais je crois que tout +sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»</p> + +<p>En disant ces mots, jetant à la mère désolée un +regard de compassion, il quitta la chambre et alla voir +d'autres malades. Mme Renou, désolée de cet arrêt +du médecin et de son prompt départ, s'écria:</p> + +<p>«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir +des noyés après deux heures de soins; nous n'avons +pas réussi jusqu'à présent, mais nous serons peut-être +plus heureux en continuant.»</p> + +<p>Mme Renou, aidée des voisins charitables qui +n'avaient cessé de donner tous leurs soins à la mère +et à l'enfant, recommença ce qui avait été vainement +essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque +espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée +du médecin avait interrompus.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de +frictionner, réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun +bon résultat. Quand Mme Renou vit l'inutilité de +leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans des linges +qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le +lit de la chambre où il avait été transporté.</p> + +<p>«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en +voyant revenir Mme Renou, vous l'avez abandonné.</p> + +<p>—Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. +Le Bon Dieu a repris votre enfant pour son plus +grand bonheur; il est au ciel, où il prie pour vous et +pour ses frères et soeurs.</p> + +<p>—Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre +mère en sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir +sous mes yeux, à dix pas de moi! Oh! c'est trop +affreux! J'aurais été moins désolée de le voir mourir +dans son lit.</p> + +<p>—Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant +était mort dans son lit, c'eût été par maladie, et que +vous l'auriez vu souffrir cruellement pendant plusieurs +jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu vous +a épargné cette douleur.»</p> + +<p>Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près +de la pauvre femme sans pouvoir calmer son désespoir. +Elle la quitta enfin, la laissant aux mains des +voisines, dont les consolations furent des plus rudes, +mais des plus efficaces.</p> + +<p>«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes +pas raisonnable; puisque le bon Dieu le veut, vous ne +pouvez l'empêcher.</p> + +<p>—A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit +l'autre; ce ne sont pas vos cris ni vos pleurs qui feront +revivre l'enfant.</p> + +<p>—Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc +qu'il vous reste encore quatre enfants; il y en a tant +qui n'en ont pas.</p> + +<p>—Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura +besoin de votre lait; quelle nourriture vous lui donnerez +en vous chagrinant comme vous le faites!</p> + +<p>—On fera de son mieux pour vous soulager, ma +pauvre Marie; tenez, voyez Mme Désiré qui prend +votre enfant et qui va le nourrir avec le sien.»</p> + +<p>En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune +femme qui demeurait tout près, et qui avait un enfant +au maillot, était accourue à la première nouvelle du +malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec bonté et +intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant +noyé; au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, +elle le prit, l'enveloppa de langes et l'emporta chez +elle pour le nourrir et le soigner avec le sien; elle ne +le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère, +revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres +enfants, demanda ce dernier petit, le seul qui pût être +près d'elle; les autres étaient à l'école ou dans une +ferme, où on les employait à garder des dindes et des +oies.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le +temps agit enfin sur son chagrin comme il agit sur +tout: il l'usa et le diminua insensiblement. Mme Renou +et Hélène allèrent tous les jours et plusieurs fois +par jour lui donner des consolations, adoucir sa douleur +et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. +Hélène s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; +elle rangeait les vêtements épars, mettait de l'ordre +dans le ménage, pendant que Mme Renou causait avec +Marie et cherchait à lui donner la résignation d'une +pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.</p> + +<p>Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène +pour multiplier ses sottises, dont le pauvre Blaise était +toujours l'innocente victime, comme on va le voir dans +les chapitres suivants.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VI</h2> + +<h3>VENGEANCE D'UN ELEPHANT</h3> + + +<p>«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, +l'animal le plus grand de tous les animaux +créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande taille, le +plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames, +admirer cet animal et son savoir-faire; deux +sous par tête, deux sous.»</p> + +<p>L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour +du château avec son éléphant, un des plus gros de son +espèce et, comme le disait son maître, un des plus doux. +En un instant une douzaine de têtes se firent voir aux +fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut aussitôt +pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa +mère le suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. +Quand il y eut dans la cour assez de monde +pour donner une représentation du savoir-faire de +l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes +les personnes présentes, et chacun y déposa son +offrande. La sébile se trouvant suffisamment remplie, +le maître fit déployer à l'éléphant tous ses talents. Il +lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de +sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher +une bouteille de vin, en verser un verre plein, l'avaler +sans en répandre une goutte, en verser un second verre +et y tremper une tranche de pain qu'il avala comme +une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied +de devant; il lui fit transporter en tas des pierres que +deux hommes pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant +enleva avec la même facilité qu'un enfant aurait +mise à manier une noix; et il lui fit exécuter beaucoup +d'autres tours plus ou moins difficiles, qui excitaient +l'admiration de tous les spectateurs.</p> + +<p>Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha +de M. de Trénilly et lui demanda la permission +de coucher dans une de ses granges. M. de Trénilly y +consentit, à la grande joie des enfants, qui comptaient +bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui +apporter à manger.</p> + +<p>«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda +Jules au maître.</p> + +<p>—Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un +baquet de son avec des choux et des carottes.</p> + +<p>—Où sont vos boulettes? demanda Jules.</p> + +<p>—Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas +encore faites.</p> + +<p>—Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de +l'éléphant, et nous regarderons comment il les mange.</p> + +<p>—Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai +de l'ouvrage pour le maître d'école qui m'a commandé +des modèles d'écriture pour les enfants qui commencent.</p> + +<p>—Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!</p> + +<p>—Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas +le temps.</p> + +<p>—Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à +Blaise de venir jouer avec moi; il croit que vous le +gronderez s'il quitte son travail.</p> + +<p>—Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras +un autre jour.</p> + +<p>—Mais, Monsieur le comte...</p> + +<p>—Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly +avec quelque impatience: il est bon d'aimer à travailler, +mais il faut aussi savoir jouer; chaque chose +en son temps.»</p> + +<p>Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et +à pas lents Jules qui courait à la ferme pour voir faire +les boulettes et la soupe de l'éléphant.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on +met dans les boulettes de l'éléphant.»</p> + +<p>Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes +étaient à moitié faites; c'étaient des boules, +grosses comme des melons; dans chacune d'elles il y +avait douze oeufs, une bouteille de lait, une livre de +beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri +et roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau +d'eau dans laquelle on faisait cuire deux énormes paniers +de choux, de carottes, de navets, de pommes de +terre, avec une forte poignée de sel et une livre de +beurre.</p> + +<p>«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, +il mange à un seul repas ce qui nous suffirait pour huit +jours à papa, maman et moi.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous +faut de la viande pour vivre, je suppose.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons +que le dimanche, et il ne nous en faut pas beaucoup; +avec un morceau gros comme le poing nous en avons +de reste pour le lendemain.</p> + +<p>—Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, +je ne mange que de la viande; que manges-tu donc les +jours de la semaine?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, +bien entendu. Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je +ne mangerais rien du tout.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car +vous souffririez de la faim; et quand on a faim on +trouve bon tout ce qui se mange. Mais voyez, voilà +qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour +le voir avaler ses boulettes.»</p> + +<p>Jules courut à la grange; il voulut entrer.</p> + +<p>«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; +quand l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, +il n'est pas commode; il pourrait vous faire du mal.</p> + +<p>—C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais +voulu le voir quand il mange.</p> + +<p>—Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce +banc de pierre qui est sous la fenêtre; vous verrez très +bien dans la grange sans courir aucun danger.»</p> + +<p>Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange +était ouverte; il vit parfaitement l'éléphant saisir les +boules avec sa trompe et les porter à sa bouche; de +même pour la soupe; sa trompe lui servait de cuillère +et de fourchette.</p> + +<p>Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules +et Blaise, qui restaient à la fenêtre, et allongea vers +eux sa trompe comme pour demander quelque chose.</p> + +<p>«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; +j'ai tout juste dans ma poche une demi-douzaine de +pommes que j'ai ramassées devant notre porte; je vais +voir s'il les aime.»</p> + +<p>Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; +l'animal la flaira un moment, la saisit et l'avala; +une autre, puis une troisième eurent le même succès; +quand toutes les six furent mangées et qu'il continua à +allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira +de sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait +les pauvres papillons et hannetons qu'il attrapait, +et piqua fortement le bout de la trompe de l'éléphant. +Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe et sa tête, leva +les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le mouvement +d'écraser quelque chose; mais il se calma +promptement et allongea encore une fois sa trompe, la +dirigeant vers Blaise.</p> + +<p>«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui +faisant voir ses deux mains vides et en lui caressant +la trompe.</p> + +<p>—Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon +cher, s'écria Jules. Tiens, tiens, tiens.»</p> + +<p>Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup +d'épingle sur sa trompe allongée.</p> + +<p>Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda +autour de lui comme pour chercher un moyen de +se venger. Puis il se retourna vers un énorme cuvier, +plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.</p> + +<p>«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité +d'eau il avale!»</p> + +<p>Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se +retourna vers la fenêtre où étaient toujours Jules et +Blaise; il allongea sa trompe vers Jules et lui lança un +jet d'eau avec une telle force, que Jules fut jeté de dessus +le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant +le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle +façon, qu'il ne pouvait ni crier ni se relever.</p> + +<p>Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de +Jules, et ne sachant comment faire finir la vengeance +de l'éléphant, s'élança vers le bout de la trompe en joignant +les mains et en criant:</p> + +<p>«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en +prie! tu vas le faire étouffer.»</p> + +<p>Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant +Jules, allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, +rentrant sa trompe; il reversa l'eau qui y était encore +dans le cuvier d'où il l'avait tirée.</p> + +<p>Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, +qu'il repoussa Blaise avec colère en criant:</p> + +<p>«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as +fait monter sur ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant +en lui donnant de vilaines pommes, que tu nous +a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à papa.</p> + +<p>—Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout +surpris. Qu'ai-je donc fait? Je vous ai fait monter sur +le banc pour que vous voyiez mieux; j'ai donné mes +pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les +pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un +pommier qui est à papa.»</p> + +<p>Jules continuait à crier et à repousser à coups de +pied et à coups de poing le pauvre Blaise, qui voulait +l'aider à marcher avec ses habits ruisselants d'eau.</p> + +<p>Toute la maison était accourue aux cris de Jules: +quand Hélène le vit trempé des pieds à la tête, elle eut +peur et crut à un accident.</p> + +<p>«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, +pleurant pendant qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout +fait.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules +rejette la faute sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je +sache.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de +l'eau à la figure.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela +devait être drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère +tout de même, et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, +l'eau aurait fini par l'étouffer, car il ne pouvait pas +respirer.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne +t'a-t-il pas jeté de l'eau comme à Jules?»</p> + +<p>Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène +lui promit de le redire à sa maman, pour qu'elle ne +crût pas les mensonges de Jules.</p> + +<p>A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait +tristement à la maison, qu'elle rencontra son +père qui avait l'air irrité.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit +drôle pour lui tirer les oreilles; il ne fait que des sottises +et des méchancetés.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et qu'a-t-il donc fait, papa?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant +à monter sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus +descendre, et puis ce mauvais garnement s'est mis à +exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en colère, +Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était +pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, +qui lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser +dans sa trompe.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; +Blaise vient de me raconter comment la chose +s'est passée, et il n'a aucun tort.»</p> + +<p>Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui +dire le pauvre Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, +car, cette fois encore, l'un des deux mentait; et +comment savoir lequel? Après quelques instants de +réflexion, il dit:</p> + +<p>«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque +fois que Jules sort avec Blaise, il lui arrive quelque +fâcheuse aventure; et quand il sort seul ou avec d'autres, +il ne se passe rien d'extraordinaire.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise +n'a aucun tort et que Jules invente.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, +j'engagerai Jules à jouer le moins possible avec +ce Blaise, que je crois être un vaurien.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VII</h2> + +<h3>LA MARE AUX SANGSUES</h3> + + +<p>Jules resta effectivement quelques jours sans faire +venir Blaise; mais M. de Trénilly venait de lui donner +un âne, et il avait besoin de quelqu'un pour l'accompagner +dans ses promenades.</p> + +<p>«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher +Blaise pour jouer avec moi?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec +Blaise; il t'arrive chaque fois une aventure désagréable.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin +de lui pour m'accompagner.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien +passé de Blaise.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais +je voudrais aller dans les champs, et maman ne veut +pas que j'y aille seul.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne +l'écoute pas et ne souffre pas qu'il te fasse quelque +sottise.</p> + +<p>—Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant +hors de la chambre pour courir chez Blaise.</p> + +<p>Il arriva tout essoufflé chez Anfry.</p> + +<p>«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.</p> + +<p>—Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un +ton sec.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des +pommes de terre.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Allez le chercher.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas +laisser Blaise venir avec moi, et papa vous grondera, et +je serai bien content.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne +crains rien, parce que je fais mon devoir.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>De quel côté est Blaise?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Du côté de la mare aux sangsues?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?</p> + +<p>Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»</p> + +<p>Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il +rentra à la maison, fit seller son âne, et partit comme +pour se promener dans le parc. Mais il sortit par une +petite barrière et fit galoper son âne du côté de la mare +aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et +assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le +chemin, il mit près d'une heure pour y arriver. Il y +trouva effectivement Blaise qui travaillait avec ardeur +à arracher les pommes de terre de son père; il les mettait +en tas pour les emporter dans des paniers ou dans +des sacs qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si +activement qu'il n'entendit ni ne vit arriver Jules et +l'âne.</p> + +<p>«Blaise! Blaise!» cria Jules.</p> + +<p>Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans +répondre.</p> + +<p>«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu +pas que je t'appelle?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez +rien, alors je n'avais pas à vous répondre.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage +pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman +ne veut pas que j'aille seul dans les champs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous +êtes venu seul, vous pouvez bien vous en retourner de +même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le +dirai à papa.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la +première fois que vous aurez fait des contes; je ne puis +pas vous en empêcher; d'ailleurs, le bon Dieu est là +pour me protéger.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu +bien, je ne te laisserai monter mon âne.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux +jambes qui valent mieux que les quatre de votre âne.</p> + +<p>—Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.</p> + +<p>Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de +Jules, et Jules reprit sa promenade en pestant contre +Blaise. Il cherchait, sans le trouver, le moyen de le +faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il avait désobéi +en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas +dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque +les domestiques l'avaient vu sortir seul.</p> + +<p>«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; +je voudrais bien en voir quelques-unes.»</p> + +<p>Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y +regarder, il n'en vit pas une seule. La pente qui y descendait +était douce; il fit entrer son âne dans l'eau, +pensant que les sangsues auraient peur du clapotement +produit par les jambes de l'âne et qu'elles se montreraient; +mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu +plus son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; +il commença alors à voir des bêtes noires, plates, longues +comme le doigt, qui nageaient autour de l'âne, et +qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à les +regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque +l'âne se mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, +tomba dans l'eau, et l'âne sortit de la mare et se dirigea +vers le château en courant de toutes ses forces.</p> + +<p>Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où +était tombé Jules; il se releva lentement, et sentit trois +ou quatre piqûres au visage; il crut que c'était une +guêpe et y porta la main pour la chasser; sa main rencontra +quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et +les piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; +il en sentit une à la main, et vit avec effroi que c'était +une sangsue qui s'y était attachée; il en était de même +à la figure. Jules poussa des cris perçants. Blaise, oubliant +ses menaces, accourut à son aide; en le voyant +sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux +joues, il s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze +autres qui s'étaient posées sur ses vêtements, et +grimpaient pour arriver au cou, aux mains, au visage.</p> + +<p>«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait +y en avoir dans votre pantalon.»</p> + +<p>Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements +sans le secours de Blaise, qui en deux secondes, +lui enleva tout ce qu'il avait sur le corps; il +trouva encore quelques sangsues dans le bas du pantalon +et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau +des vêtements mouillés, il se déshabilla lui-même, passa +à Jules sa chemise sèche, sa blouse, son pantalon et +ses sabots, et revêtit lui-même la chemise glacée et le +pantalon trempé de Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous +habiller si grossièrement, mais vous êtes du moins dans +des vêtements secs et chauds, et vous ne prendrez pas +froid. Maintenant, ce que nous pouvons faire de mieux, +c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer bien +vite.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les +sangsues me piquent.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur +Jules, pour qu'on vous porte secours et qu'on fasse +tomber les sangsues.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au +lieu de venir avec moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et +j'avais mes pommes de terre à rentrer; je ne pouvais +pas deviner que vous iriez vous jeter dans la mare aux +sangsues.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de +tomber.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne +m'auriez pas écouté.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, +tu l'aurais tenu par la bride, et tu l'aurais doucement +fait sortir de la mare.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir +cinquante sangsues aux jambes? Grand merci!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes +piquées! Moi, je n'aurais pas eu de morsures au visage +et à la main.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me +donnez pour vous avoir empêché d'avoir encore une +quinzaine de sangsues après vous, et pour vous avoir +donné des habits secs en place des vôtres qui me +glacent le corps!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, +un mauvais pantalon rapiécé, une vieille blouse et +d'affreux sabots qui me gênent. Tu es bien heureux +d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu de chemise +si fine et un si joli pantalon!</p> + +<p>—Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise +en s'arrêtant, indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et +d'ingratitude; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.</p> + +<p>—Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait +de grelotter dans ses beaux habits mouillés. Je me +déshabillerai à la maison.»</p> + +<p>Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais +il ne voulut pas infliger cette punition à Jules, et, +sentant le froid le gagner, il se mit à marcher bon +train pour entrer chez lui, sans faire attention aux +cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:</p> + +<p>«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes habits! je te les ferai reprendre +par papa. Tu vas voir ce que je vais lui raconter!»</p> + +<p>Blaise rentra chez son père par une petite porte du +parc, pendant que Jules revenait chez lui honteux et +inquiet. Les sangsues étaient tombées en route, et le +sang qui coulait des piqûres lui inondait le visage.</p> + +<p>Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce +pitoyable état.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est Blaise, papa; c'est sa faute.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas +vouloir te laisser aller avec lui. Mon pauvre enfant, +dans quel état tu es!</p> + +<p>Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa +chambre, où la bonne Hélène lui prodigua les premiers +soins. En lavant le sang qui couvrait son visage, +elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.</p> + +<p>«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? +s'écria M. de Trénilly étonné.</p> + +<p>—C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux +sangsues, qui m'a jeté dedans après y avoir fait entrer +le pauvre âne, et qui m'a forcé de mettre ses +vieux habits pour prendre les miens, dont il veut +faire ses habits de dimanche.</p> + +<p>—Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément +irrité. Je l'obligerai bien vite de tout rendre, +et je lui ferai donner le fouet par son père.»</p> + +<p>Un domestique frappa à la porte.</p> + +<p>«Entrez, dit la bonne.</p> + +<p>—Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry +vient de rapporter; il demande ceux de Blaise et +des nouvelles de M. Jules.</p> + +<p>—Tes habits! dit avec quelque émotion M. de +Trénilly. Tu disais, Jules, que Blaise voulait les garder!</p> + +<p>JULES, <i>avec embarras</i></p> + +<p>C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. +Il aura eu peur de vous; j'avais dit à Blaise +que je vous raconterais tout.</p> + +<p>—Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma +chambre», dit M. de Trénilly au domestique.</p> + +<p>Le domestique sortit.</p> + +<p>La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de +colophane et avait rhabillé Jules. Son père voulait +l'emmener, mais Jules eut peur de se trouver en présence +d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.</p> + +<p>«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit +Anfry en entrant. Blaise m'a raconté l'accident qui lui +est arrivé, et je craignais qu'il ne fût indisposé.</p> + +<p>—Sans être malade, il n'est pas bien, répondit +M. de Trénilly; mais je m'étonne que votre fils ait osé +vous parler d'un accident dont il a été la seule cause +et dans le but ignoble de s'approprier les habits de +Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le +comte; Blaise n'a rien fait qui puisse mériter des reproches; +au contraire, c'est lui qui est venu au secours +de M. Jules.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une +mare pleine de sangsues!</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser +M. Jules, puisqu'il n'était pas avec lui?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange +des habits prouve clairement qu'ils étaient ensemble.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise +a donné ses vêtements à M. Jules, qui grelottait dans +les siens tout trempés, lorsque, l'entendant crier, il +est venu à son secours; mais ils étaient si peu ensemble, +que M. Jules a été du côté de la mare aux sangsues +pour le chercher.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et +vous le croyez, en père faible que vous êtes?</p> + +<p>ANFRY, <i>avec émotion</i></p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et +je suis le serviteur, et je ne puis répondre comme je +le ferais à mon égal, pour justifier mon fils; mais je +puis, sans manquer au respect que je dois à Monsieur +le comte, protester que Blaise est innocent des accusations fausses que M. Jules à portées contre lui.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec colère</i></p> + +<p>C'est-à-dire que Jules a menti?...</p> + +<p>ANFRY, <i>avec calme</i></p> + +<p>Je le crains, Monsieur le comte.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec ironie et une colère contenue</i></p> + +<p>C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais +dites-moi donc, Monsieur Anfry, que vous a raconté +M. Blaise pour vous donner une si pauvre opinion de +la sincérité de mon fils?</p> + +<p>ANFRY, <i>avec calme et fermeté</i></p> + +<p>Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»</p> + +<p>Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était +passé, sans oublier la visite que lui avait faite Jules +à la recherche de Blaise et le départ de Jules tout +seul, monté sur son âne.</p> + +<p>Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur +M. de Trénilly, qui commença lui-même à douter de +la vérité du récit de Jules, mais sans pouvoir admettre +chez son fils une pareille fausseté.</p> + +<p>«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; +je saurai la vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez +vous retirer. Anfry, ajouta-t-il en le rappelant, si +Blaise est coupable, comme je le crois et comme il +l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, j'exige, +sous peine de quitter mon service, que vous le +fouettiez vigoureusement.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le +recommander, s'il s'était rendu coupable de méchanceté, +de calomnie, de mensonge. Si je voyais mon fils +dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par la +force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon +fils est franc et honnête, et je n'ai pas à rougir de +lui.»</p> + +<p>En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein +d'indignation et d'irritation contre les mensonges de +Jules et la faiblesse du père.</p> + +<p>M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna +de nouveau et lui redit ce qu'il avait appris +d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite chez Anfry +et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux +circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de +peur d'être grondé pour avoir été seul dans les +champs; mais il soutint qu'ayant trouvé Blaise à l'endroit +indiqué par Anfry, tout s'était passé comme il +l'avait d'abord raconté.</p> + +<p>M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. +Il y avait dans les aveux tardifs de Jules quelque chose +qui ébranlait sa confiance pour le reste; mais il ne +pouvait, il n'osait admettre tant de fausseté et de méchanceté +dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il n'en +parla plus, ne voulant pas faire punir injustement +Blaise et ne pouvant lui donner raison.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VIII</h2> + +<h3>LES FLEURS</h3> + + +<p>Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la +défense expresse de jouer avec Blaise, que les gens +du château regardaient d'un air de méfiance. Personne +ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il +venait faire une commission au château; on refusait +sèchement ses offres de service. Hélène était la seule +qui lui dit un bonjour amical en passant devant la +grille. M. de Trénilly le repoussait durement quand +Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir +la porte.</p> + +<p>Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise +opinion qu'on avait de lui; il allait plus souvent que +jamais faire sa promenade favorite et solitaire le long +de la petite rivière longeant les fours à chaux. Arrivé +là, il s'asseyait et il pleurait.</p> + +<p>«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent +de ce dont on m'accuse; mais j'ai commis bien des +fautes dans ma vie, et le bon Dieu me les faits expier... +Je dois l'en remercier au lieu de me révolter... +Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en +vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait +tant de mal... Pauvre M. Jules: il est bien malheureux +d'être si mauvais; il doit toujours craindre que +la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais bien +prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... +Papa me croit, heureusement; j'en dois bien remercier +le bon Dieu! C'est là où j'aurais eu du chagrin, +si papa et maman m'avaient cru méchant et menteur.</p> + +<p>Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il était triste malgré lui, et il songeait +au temps heureux où il avait le bon petit Jacques +pour maître et pour ami.</p> + +<p>Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il +jouait peu avec Hélène, à laquelle il faisait sans cesse +des méchancetés, et qui aimait mieux jouer seule ou +travailler et causer avec sa mère.</p> + +<p>Deux mois au moins après sa dernière aventure +avec Blaise, Jules demanda un jour si instamment à +son père de faire venir Blaise pour l'aider à bêcher +son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules n'osa +pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, +mais il dit à un domestique de faire venir Blaise +de la part de M. de Trénilly et de l'amener dans le +petit jardin.</p> + +<p>Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le +comte; son père lui dit qu'il devait obéir, et malgré sa +répugnance il se dirigea vers le jardin de Jules et +d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En apercevant +Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et +l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:</p> + +<p>«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher +tout cela et d'y planter des fleurs du potager.</p> + +<p>—Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.</p> + +<p>—Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», +dit Jules avec joie et empressement, car il s'était attendu +à un refus, sentant bien que Blaise devait se +trouver gravement offensé.</p> + +<p>Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un +ordre qu'on lui donnait de la part de M. de Trénilly, +prit la bêche sans mot dire et commença son travail.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours +si gai et si disposé à causer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne le suis plus, Monsieur.</p> + +<p>—Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait +que trop la cause du silence et du sérieux de +Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; +mais je ne vous en veux pas pour cela; seulement je +prie le bon Dieu de vous corriger, et je n'aime pas à +me trouver seul avec vous.</p> + +<p>—Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules +en ricanant.</p> + +<p>—Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous +ne disiez encore contre moi quelque chose qui ne soit +pas vrai, et cela me fait de la peine par rapport à papa +et à maman, et puis...»</p> + +<p>Blaise se tut.</p> + +<p>«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à +vous, parce que vous offensez le bon Dieu en me calomniant, +et que le bon Dieu vous punira un jour +ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander +pardon au bon Dieu et prendre la résolution de ne plus +jamais l'offenser.»</p> + +<p>Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments +de Blaise et la vérité de ses paroles; mais son orgueil +se révolta.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon +sujet et de ne pas faire le saint en priant pour moi. Je +sais bien prier pour moi-même.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous +saviez prier, le bon Dieu vous écouterait, et vous vous +corrigeriez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots +de fleurs pour remplir le carré.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quelles fleurs faudra-t-il demander?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des +reines-marguerites, des pensées.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur +Jules; en tout cas, je ferai de mon mieux.»</p> + +<p>Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une +brouette pleine de toutes sortes de fleurs.</p> + +<p>«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher +des pensées.»</p> + +<p>Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, +mais pas de pensées.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! +Quelles horreurs m'apportes-tu là?</p> + + +<p>BLAISE</p> + +<p>Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; +elles sont passées; mais il vous a envoyé en place les +plus belles fleurs de son jardin. Il vous demande de les +bien soigner pour les remettre dans le jardin quand +vous n'en voudrez plus.</p> + +<p>—Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se +jetant sur les fleurs, les piétinant et les brisant avec +colère.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier +m'avait tant dit d'en avoir grand soin, parce que +ce sont des fleurs rares, que votre papa lui a bien recommandées!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le +jardinier n'a pas le droit de me refuser les fleurs que +mon père paye, et qui sont à moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. +Comme vous dites, c'est votre papa qui paye les fleurs: +c'est tant pis pour lui. Moi, je ne les vois seulement +pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; c'est +lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me +concerne pas; c'est lui qui te les a données, et c'est +toi qui les as demandées et emportées.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour +vous obéir que je les ai demandées, et que je n'en +avais que faire, moi; j'ai seulement eu la peine de les +brouetter et de décharger la brouette.</p> + + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. +Si papa gronde, tant pis pour toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui +m'avez commandé de vous apporter ces fleurs.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous +croyais pas capable de tant de méchanceté.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais +des pensées? Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai +que, lorsque tu m'as apporté ces autres fleurs, je me +suis fâché et j'ai tout écrasé.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que +le jardinier a cru bien faire de vous les envoyer, et +moi aussi j'ai cru que ces jolies fleurs vous plairaient +plus que les pensées que vous demandiez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu +veux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où +elles sont, écrasées et brisées.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon +jardin. Je te les donne; fais-en ce que tu voudras.</p> + +<p>Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.</p> + +<p>«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, +je n'oserais; il pourrait croire que c'est moi +qui les ai fait tomber et qui les ai écrasées en route.</p> + +<p>J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre +jardin; peut-être que papa pourra les faire revenir, +et, quand elles auront bien repris, je les redonnerai au +jardinier... Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à +faire pour épargner une gronderie à ce pauvre +homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me +faire quelque mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est +qu'il est méchant, en vérité!»</p> + +<p>Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les +fleurs, les enveloppait de terre humide, et les replaçait +dans sa brouette. Il les amena près de son jardin, où +travaillait son père.</p> + +<p>«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous +apporte; des fleurs à remettre en état, si c'est possible.</p> + +<p>—Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant +dans la brouette. Mais que leur est-il arrivé? comme +les voilà brisées et abîmées!</p> + +<p>—C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; +c'est encore un tour de M. Jules, que je voudrais déjouer.»</p> + +<p>Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.</p> + +<p>«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort +d'emporter les fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir +là-bas.</p> + +<p>—Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit +M. Jules, je craignais que le pauvre jardinier ne fût +grondé. M. de Trénilly ne regarde pas souvent ses +fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les +mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout +serait bien, et le jardinier ne serait pas grondé.</p> + +<p>—Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que +cette affaire tournera mal pour nous. Enfin le bon +Dieu est là. Il faut faire pour le mieux et laisser aller +les choses.»</p> + +<p>Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds +dans le meilleur terrain de leur jardin; ils y placèrent +les fleurs avec précaution, après avoir enveloppé les +tiges brisées de bouse de vache. Anfry les arrosa et +en laissa ensuite le soin à Blaise.</p> + +<p>Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement +repris, et Blaise résolut de les porter au jardinier +dans la soirée.</p> + +<p>Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin +de fleurs, accompagné du jardinier.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que +j'avais fait venir de Paris? Je ne les vois nulle part.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données +à M. Jules pour son jardin.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous +êtes-vous permis de donner à un enfant des fleurs +fort rares et que je fais venir à grands frais?</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, +qui m'a envoyé deux fois Blaise pour demander de +jolies fleurs.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence +pas! Quand j'achète des fleurs, j'entends qu'elles +soient pour moi seul. Allez les chercher et rapportez-les +tout de suite; je vous attends.»</p> + +<p>Le jardinier partit immédiatement et revint tout +penaud dire à M. de Trénilly que les fleurs étaient +disparues, qu'il n'y en avait plus trace. M. de Trénilly, +fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il le +vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il +avait fait des fleurs que le jardinier lui avait envoyées +il y avait trois jours.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y +sont.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans +votre jardin que les dahlias, reines-marguerites et autres +fleurs communes.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander +des pensées, que vous n'avez pas voulu me donner; +je n'ai pas eu d'autres fleurs.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé +la brouette de Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que +ce garçon! Je ne sais en vérité d'où cela vient, mais, +partout où il est, il y a du mal de fait.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur +le comte; je le connais depuis qu'il est né, et personne +n'a jamais eu à se plaindre de lui.</p> + +<p>—Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec +hauteur, et ce n'est pas sans raison. Mais, Jules, +qu'a-t-il fait de ces fleurs?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il +ne les a pas rapportées au jardinier, et qu'elles ne +sont pas dans mon jardin.»</p> + +<p>M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques +paroles de reproche, et sortit précipitamment, se dirigeant +vers la maison d'Anfry. Ne le trouvant pas +chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait +réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment +où Anfry et Blaise ,rangeaient les pots de fleurs +pour les charger sur la brouette.</p> + +<p>«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, +mauvais polisson, dit M. de Trénilly, s'avançant vers +Blaise avec colère.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant +respectueusement, mais résolument devant +Blaise, pour le mettre à l'abri du premier mouvement +de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un +voleur ni un polisson. Monsieur le comte a encore une +fois été induit en erreur.</p> + +<p>—Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? +dit le comte, frémissant de colère.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la +liberté de vous demander ce que vous supposez!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un +insolent. Ces fleurs sont à moi, volées par votre fils, +qui vous a fait je ne sais quel conte pour expliquer +leur possession.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, +Monsieur le comte, et la preuve c'est que les voilà +prêtes à être placées sur cette brouette, pour les ramener +au jardinier de M. le comte; Blaise les a ramassées +lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées +par M. Jules, et il me les a apportées pour les +mettre en bon état et les rendre à votre jardinier +avant que vous vous soyez aperçu de l'accident arrivé +à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le comte; +et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les +tiges, vous verrez encore la place des brisures.»</p> + +<p>M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation +précipitée; il entrevit quelque chose de défavorable +à Jules, et, ne voulant pas approfondir davantage +l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en alla +aussi vite qu'il était venu.</p> + +<p>«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; +sans vous il m'aurait battu avec sa canne.</p> + +<p>—S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même +quitté son service, répondit Anfry, et je ne dis pas +que j'y resterai longtemps; le fils te joue de mauvais +tours toutes les fois qu'il te demande pour s'amuser +avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de +vieux os ici.»</p> + +<p>Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune +invitation de Jules.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>IX</h2> + +<h3>LES POULETS</h3> + + +<p>«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un +buisson quatre oeufs de poule; la fermière dit que +ce sont les poules Crève-Coeur qui perdent leurs +oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous +mangerons ce soir, Jules et moi.</p> + +<p>—Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement +pas frais, tu ferais mieux, Hélène, de les +faire couver, répondit Mme de Trénilly.</p> + +<p>—C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais +vite les porter à la ferme pour les faire couver.»</p> + +<p>Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle +fut désappointée en apprenant par la fermière que +dans le moment il n'y avait pas une poule qui voulût +couver.</p> + +<p>«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos +oeufs chez Anfry, Mademoiselle; il a une excellente +couveuse qui vous fera bien éclore vos oeufs; on +n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver sur-le-champ.»</p> + +<p>Hélène remercia et courut chez Anfry.</p> + +<p>«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre +oeufs, que je vous prie de vouloir bien faire couver +à votre poule. J'espère que cela ne vous dérangera +pas.</p> + +<p>—Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma +poule demande depuis ce matin à couver, et je n'ai +pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez venir, Mademoiselle, +nous allons tout de suite la faire commencer.»</p> + +<p>Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. +La poule accourut à l'appel de sa maîtresse, qui lui +montra les oeufs et les mit dans un panier à couver; +la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et commença +sa besogne de la meilleure grâce du monde.</p> + +<p>Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.</p> + +<p>«Combien de jours faut-il pour faire éclore les +oeufs? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez +voir sans doute comment se comporte la couveuse?</p> + +<p>—Oui, certainement je viendrai tous les jours lui +apporter de l'orge et de l'avoine. A demain, Madame +Anfry; bien des amitiés à Blaise.»</p> + +<p>Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir +des nouvelles de ses oeufs; elle avait soin d'apporter +chaque fois un panier plein d'orge et d'avoine. +Elle avait prié sa mère de ne parler de rien à Jules, +pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable +raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui +jouât quelque mauvais tour, en écrasant les oeufs ou +en empêchant la poule de couver.</p> + +<p>Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours +Hélène à la porte, lui annonça que deux poulets +étaient éclos. Hélène courut à la cabane où couvait +la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui +faire quitter son panier, et vit avec grande joie les +deux petits poussins venir manger les grains d'orge +que la poule leur écrasait avec son bec avant de les +leur laisser manger.</p> + +<p>Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, +avec une huppe noire et blanche.</p> + +<p>«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront +bien sûr, dit Blaise.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne +pourrai pas les emporter chez moi?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur +mère jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour se +passer d'elle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Combien de temps faudra-t-il attendre?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, +parce qu'à la maison...»</p> + +<p>Hélène n'acheva pas.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous +puissiez les loger pour la nuit, Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais +que Jules...»</p> + +<p>Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant +sa pensée, ne la questionna plus; il lui dit seulement: +«Ils seront mieux ici que partout ailleurs, Mademoiselle; +nous les soignerons de notre mieux, maman +et moi, pour vous être agréables, car nous ne +pourrons jamais oublier que vous seule avez toujours +cru à mes paroles et à mon innocence, quand tout le +monde m'accusait et me croyait coupable. Je n'oublierai +pas votre bonté, Mademoiselle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce +n'est que de la justice. J'aurais voulu que tout le +monde pensât comme moi à ton égard, et ce m'est +un grand regret de penser que c'est mon frère qui a +donné mauvaise opinion de toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, +Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, +le plus obligeant et aimable garçon qu'il soit possible +de voir, et je crois que Jules t'a indignement calomnié.»</p> + +<p>Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans +les yeux de Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu +me récompense de n'avoir pas murmuré contre le +mal qu'il a permis. Je le prie tous les jours de vous +bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité +de prier pour Jules, qui est la cause de tout le mal +qu'on dit et qu'on pense de toi!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune +contre lui; il fait ce qu'il fait parce qu'il n'y +pense pas. S'il savait combien il offense le bon Dieu, +il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi je prie +le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout +ce que tu viens de me dire; ils ne pourront pas douter +de ta sincérité.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne +me fait pas grand'chose à présent. Depuis que je vais +au catéchisme pour ma première communion l'an +prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des +méchants, et cela me console de souffrir un peu.»</p> + +<p>Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia +encore avec reconnaissance et affection; elle retourna +lentement à la maison. En rentrant, elle raconta à +son père et à sa mère ce que Blaise lui avait dit, et +elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.</p> + +<p>«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, +et je serais bien heureuse de vous voir changer +d'opinion et de sentiments à son égard.</p> + +<p>—Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit +M. de Trénilly avec froideur, que nous pensassions +bien mal de ton frère, qui dit juste le contraire de +Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un calomniateur, +un méchant. J'aime mieux avoir cette +mauvaise opinion de Blaise que de mon fils.</p> + +<p>HÉLÈNE, <i>avec feu</i></p> + +<p>Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si +pourtant Blaise est innocent, voyez quel mal vous lui +faites, et quelle injustice vous commettez.</p> + +<p>—Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit +Mme de Trénilly avec sévérité.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à +papa, mais je suis si peinée de voir mon frère si mal +agir, et le pauvre Blaise tant souffrir!...</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y +pense seulement pas.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant +qu'il travaillait et qu'il était tout seul, et il +cherchait à me le cacher et à sourire quand il me +voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi il pleurait; +il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait +rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils +lui dissent qu'il était un voleur, un menteur, un malheureux; +et personne ne veut ni jouer ni se promener +avec lui.</p> + +<p>—Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement +M. de Trénilly.</p> + +<p>Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne +ferait qu'irriter son père en continuant à défendre +Blaise, et elle se retira dans sa chambre pour travailler +seule comme d'habitude.</p> + +<p>Les poulets devenaient grands et forts; Hélène +avait décidé avec Blaise qu'ils pouvaient se passer de +la poule, et qu'on les porterait dans la cour du château, +où ils coucheraient dans une niche de chien +qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les +apporter et leur arranger la niche en poulailler. Par +une fatalité malheureuse, Jules rencontra le pauvre +Blaise portant les poulets dans un panier pour les +mettre dans leur nouvelle demeure.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu as dans ton panier?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est une commission, Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Montre-moi ce que c'est.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce qui te presse tant?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.»</p> + +<p>Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce +qu'il craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les +fît échapper; il voulut donc continuer son chemin, +mais Jules saisit l'anse du panier et chercha à le lui +arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et il +allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, +se sentant le plus faible, ramassa une poignée de sable +et la lui jeta dans les yeux. La douleur fit lâcher +prise à Blaise; Jules saisit le panier et l'emporta en +triomphe. Il courut dans un massif, près d'une +mare, pour examiner ce que contenait le panier. +Quelle ne fut pas sa surprise en voyant les poulets +qui y étaient renfermés!»</p> + +<p>«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi +il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il emportait +dans son panier. Ce sont des poulets qu'il a volés +dans notre basse-cour, et qu'il portait à son voleur de +père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu +mangeras mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens +chercher ton déjeuner.»</p> + +<p>En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets +du panier les uns après les autres et les jeta dans +la mare. Les pauvres bêtes se débattirent quelques +instants, puis restèrent immobiles, les ailes étendues, +flottant sur l'eau.</p> + +<p>Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement +à la maison. Il entra chez son père.</p> + +<p>«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de +mettre les pieds dans notre basse-cour; je viens de +le surprendre emportant, bien cachés dans un panier, +quatre poulets qu'il venait de voler dans notre poulailler.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY +Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni +poulets ni poulailler.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les +lui ai arrachés.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Qu'en as-tu fait?»</p> + +<p>Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint +rouge et embarrassé, car il ne voulait pas avouer +qu'il avait noyé les pauvres bêtes.</p> + +<p>«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly +en l'examinant avec surprise. Est-ce que tu les a rendus +à Blaise, par hasard?</p> + +<p>—Oui, papa, balbutia Jules.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer +d'où il tenait ces poulets, et les apporter à la fermière, +s'ils sont à elle. Et Blaise les a-t-il emportés?»</p> + +<p>Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les +poulets dans l'eau; il voulut en rejeter la faute sur +Blaise et dit:</p> + +<p>«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; +où est-il?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»</p> + +<p>Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, +mais il croyait empêcher par là son père de questionner +lui-même Blaise et Anfry.</p> + +<p>Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le +sable, ne pouvait quitter la place où il était tombé; +et à force pourtant de frotter ses yeux, que le sable +faisait pleurer, il parvint à les tenir entr'ouverts, et +il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau +dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que +tout le sable fût parti. Il pensa alors à se mettre à la +recherche de Jules et de son panier. Mais, en cherchant +Jules, il rencontra Hélène, qui allait voir si son +petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets +Crève-Coeur.</p> + +<p>Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges +et bouffis de Blaise.</p> + +<p>«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec +compassion. Pourquoi as-tu pleuré?</p> + +<p>—Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable +que M. Jules m'a jeté dans les yeux: mais ce qui +est le plus triste, c'est que lorsqu'il m'a vu aveuglé, +il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos +poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il +ne leur soit arrivé malheur.</p> + +<p>—Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria +Hélène. Oh! Blaise, mon cher Blaise, aide-moi à +les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai pas tués ou +lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»</p> + +<p>Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; +en cherchant dans les massifs, Blaise trouva son panier +vide.</p> + +<p>«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, +mais rien dedans.</p> + +<p>—C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; +pour le coup, papa ne prendra pas parti pour lui; +je vais le prier de faire chercher mes petits Crève-Coeur.»</p> + +<p>A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra son père.</p> + +<p>«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes jolis Crève-Coeur; Blaise les +apportait dans un panier. Jules le lui a arraché et +s'est sauvé avec.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait +que Blaise les avait pris à la ferme. Mais si ce sont +tes Crève-Coeur qu'apportait Blaise, pourquoi les +a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère probable +que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé +enlever son panier sans le défendre.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; +mais Jules lui a jeté du sable dans les yeux, et le +pauvre Blaise a lâché le panier.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au +contraire que Blaise avait jeté les poulets dans la +mare.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets +depuis qu'ils sont éclos; il leur avait préparé un poulailler +dans une des vieilles niches à chien, et il me +les apportait pour que nous les y missions.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas +les poulets.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon +Dieu, mon Dieu, est-ce que Jules a été assez méchant +pour les jeter à la mare?</p> + +<p>La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son +père, courut du côté de la mare, appelant Blaise de +toutes ses forces; en approchant de la mare, elle le +vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui +quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; +aussitôt qu'il aperçut Hélène, il lui cria:</p> + +<p>«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire +revivre les pauvres poulets que je viens de trouver +dans la mare. J'en ai retiré trois; je cherche à atteindre +le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a encore +coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour +cette fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième +Crève-Coeur, qu'il avait rapproché du bord avec sa +perche.</p> + +<p>Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés +à terre sans mouvement, le bec ouvert, les ailes +étendues, les yeux entr'ouverts. Blaise les porta sur +l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de la +mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il +eut beau les frotter, les rouler sur le sable chaud, les +poulets restèrent sans vie. Voyant tous leurs efforts +inutiles, Hélène et Blaise se relevèrent.</p> + +<p>«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit +Blaise. Des poulets si jeunes, ce n'est pas bon à manger; +d'ailleurs, ça fait mal au coeur de manger des +bêtes qu'on a soignées.</p> + +<p>—Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne +les laissons pas ici; les chats les dévoreraient.</p> + +<p>—Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une +chose; j'ai entendu dire à un médecin qu'on faisait +revenir des noyés en les couvrant de cendre tiède; il +y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout +près: plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout +cas, cela ne leur fera pas de mal, et peut-être... qui +sait,... la cendre tiède, en les réchauffant, les ranimera-t-elle.</p> + +<p>—Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de +les enterrer demain.»</p> + +<p>Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils +les portèrent à la buanderie, où ils trouvèrent effectivement +un tonneau de cendre; on venait d'en remettre +de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, Hélène +y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre +jusqu'à la tête, ne laissant passer que le bec et +les yeux. Ils fermèrent ensuite la buanderie et s'en +allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de la +mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du +chagrin d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté +de Jules. Quand Hélène revint dans sa chambre, elle +y trouva Jules qui l'attendait avec un peu d'inquiétude, +pour savoir ce qu'avait dit son père.</p> + +<p>«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui +dit-elle, et tu as encore fait une méchanceté au pauvre +Blaise.</p> + +<p>—Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air +innocent; qu'ai-je donc fait, Hélène? tu m'accuses +toujours sans savoir comment les choses se sont +passées.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, +que tu les as arrachés à Blaise après lui avoir +jeté du sable dans les yeux, et que tu as conté des +mensonges à papa.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est +Blaise qui avait volé des poulets; je ne savais pas +qu'ils fussent à toi; j'ai voulu les lui enlever, et, pour +que je ne les aie pas, il les a jetés dans la mare.</p> + +<p>—Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est +abominable de mentir avec autant d'effronterie! Tu +pourrais bien réserver tes mensonges pour papa, qui +a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te +connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu +dis.</p> + +<p>JULES, <i>avec colère</i></p> + +<p>Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me +dis cinquante sottises pour excuser Blaise, qui est un +sot et un impertinent; je le ferai chasser avec son +vilain père.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta +part. C'est bien triste pour moi d'avoir un si méchant +frère.»</p> + +<p>Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour +écrire. Jules resta un instant indécis s'il resterait chez +Hélène pour la contrarier, ou s'il irait se plaindre à +son père; il finit par quitter la chambre, et il se dirigea +vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors +occupé à lire.</p> + +<p>«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que +c'est bien triste pour moi d'avoir une si mauvaise +soeur; elle croit tous les mensonges que lui fait +Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, +prétendant que je mentais, que Blaise valait cent +fois mieux que moi, qu'elle voudrait bien l'avoir pour +frère, et qu'elle serait enchantée si vous me chassiez +pour me mettre au collège.</p> + +<p>—Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; +elle est entichée de ce mauvais garnement de Blaise; +mais, aujourd'hui, j'excuse son humeur, et je ne lui +en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir perdu +ses poulets.</p> + +<p>—Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a +volé ses poulets. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui +reçoive des injures, parce que son Blaise a menti?</p> + +<p>—Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais +que je ne me mêle pas de l'éducation de ta soeur; +va te plaindre à ta mère, si tu veux, et laisse-moi +finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette +semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»</p> + +<p>Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire +gronder sa soeur, et il n'avait pas réussi. Il ne voulait +pas aller se plaindre à sa mère; elle n'était pas +toujours disposée à le croire et à l'approuver, comme +M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse +pour son fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune +crainte qu'elle le dénonçât, parce qu'il la savait trop +bonne pour le faire gronder. Il résolut donc de se +taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni +d'Hélène.</p> + +<p>Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda +à sa mère la permission d'enterrer les poulets et de +faire venir Blaise pour l'aider. Mme de Trénilly y +consentit, à la condition que Blaise ne mettrait pas +les pieds au château ni dans le jardin de Jules. +Hélène le promit et ajouta en souriant que la défense +serait probablement très bien reçue, car le pauvre +Blaise ne devait avoir nulle envie de se retrouver avec +Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; il +venait chercher les poulets pour leur préparer une +fosse.</p> + +<p>«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce +pas, mon cher Blaise? Ne passons pas devant le château, +pour que Jules ne te voie pas et ne vienne pas +nous rejoindre.</p> + +<p>—Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je +vous assure bien. Il me demanderait de venir avec +lui que je refuserais, car, je suis fâché de vous le +dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais je +n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour +moi que l'est M. Jules... Mais nous voici arrivés; +allons prendre nos pauvres morts.»</p> + +<p>Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri +de surprise que répéta immédiatement Hélène, entrée +avec lui. Les poulets qu'on avait cru morts étaient +vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de +cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.</p> + +<p>«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait +raison.</p> + +<p>—C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. +Quel bonheur de revoir mes pauvres poulets vivants, +et quelle bonne idée tu as eue, mon bon Blaise! Sans +ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais +enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je +vais pendant ce temps les porter à leur poulailler, où +tu me trouveras.</p> + +<p>—Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander +du pain et du lait?</p> + +<p>—Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a +défendu que tu entres au château.</p> + +<p>—Ainsi on me croit toujours un vaurien, un +voleur, dit Blaise en soupirant. C'est triste, mais c'est +bon, car j'en ferai mieux ma première communion, +en supportant ces affronts avec courage et douceur... +Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour +les poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, +si je suis un peu longtemps; il y a loin d'ici chez +nous, l'avenue est longue.»</p> + +<p>Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était +triste, car elle sentait combien était injuste la mauvaise +opinion qu'on avait de Blaise, et elle s'affligeait +que ce fût son frère qui eût fait tout ce mal.</p> + +<p>«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. +Le bon Dieu fera sans doute connaître son innocence; +mais en attendant il souffre et Jules triomphe. +Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est mauvais! +L'année prochaine il doit faire sa première communion; +comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît +pas ses torts?...»</p> + +<p>Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint +qu'au bout d'une demi-heure.</p> + +<p>«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée +faite par maman. J'ai été longtemps, car il a fallu +la préparer, puis revenir pas trop vite pour ne pas +renverser l'assiette; elle est bien pleine, les poulets +vont se régaler.»</p> + +<p>Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les +quatre poulets affamés se précipitèrent dessus et +picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en restât miette.</p> + +<p>Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés +pendant deux ou trois jours, pour qu'ils pussent +s'habituer à leur nouvelle demeure. En peu de +semaines ils devinrent de beaux poulets gras et forts. +Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; +Hélène lui en sut gré et crut que c'était un commencement +de repentir et d'amélioration. Un jour que +Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules lui dit:</p> + +<p>«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? +Le cuisinier en ferait volontiers une fricassée.</p> + +<p>—Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, +j'espère bien, maman, que vous n'y avez pas songé, +et que c'est une invention de Jules.</p> + +<p>—Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour +les manger, Hélène, dit Mme de Trénilly.</p> + +<p>—Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée +de les manger. Je veux garder ces jolies volailles pour +qu'elles pondent et qu'elles couvent; je veux les laisser +mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise +et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la +mort.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? +Il a dû être bien attrapé quand il a vu qu'au lieu +de les manger pour son dîner il aurait encore à les +soigner!»</p> + +<p>Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, +mais elle se contint, et, jetant sur son frère un regard +qui le fit rougir, elle se contenta de dire:</p> + +<p>«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; +tu sais la bonne opinion que j'en ai et l'amitié que +j'ai pour lui. Je la lui doit en compensation du tort +que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on le +calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et +sans dire les choses comme je les sais.»</p> + +<p>Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de +sa soeur. Il se borna à dire, en levant les épaules:</p> + +<p>«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.</p> + +<p>Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier +le déjeuner et le dîner; elle ne fit pas attention +à la fin de la discussion d'Hélène et de Jules, et +reprit sa lecture interrompue.</p> + +<p>Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait +transportés chez Mme Anfry, de peur que Jules n'eût +la fantaisie de les attraper et de les faire manger. A +l'automne, les poulets étaient devenus des poules qui +se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent +leurs oeufs et eurent à leur tour des poulets à conduire. +Hélène finit par en faire cadeau à Mme Anfry, +qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps à +autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses +poules. Ils étaient toujours tendres et gras, et chacun +en appréciait la qualité.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>X</h2> + +<h3>LE RETOUR DE JULES</h3> + + +<p>A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti +pour Paris avec toute sa maison. Anfry, sa femme et +Blaise furent enchantés de se retrouver seuls; l'hiver +se passa plus agréablement pour Blaise, dont chacun +commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté. +Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance +pour faire des parties de jeu et de promenade +avec ses camarades d'école; mais il préférait travailler +à la maison avec son père et sa mère. Ils causaient +souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne +faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas +de bien à en dire, et Blaise avait demandé à ses parents +de n'en pas parler plutôt que d'en dire du mal.</p> + +<p>«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, +papa, je ne pourrais peut-être pas m'empêcher de leur +en vouloir de leur injustice, surtout à M. Jules, et je +me sentirais de la colère, de la haine peut-être. Et +comment pourrais-je faire ma première communion et +recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon +coeur à ceux qui m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a +bien pardonné à ses bourreaux; il a même prié pour +eux. Je veux tâcher de faire comme lui.</p> + +<p>—C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit +son père en l'embrassant. Tu es plus sage que moi et +ta mère... C'est qu'il ne nous est pas facile de pardonner +à ceux qui ont fait du mal à notre enfant, qui l'ont +fait passer pour un voleur, un méchant, un...</p> + +<p>—Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air +suppliant, ne parlez que de Mlle Hélène, qui a été si +bonne pour moi.</p> + +<p>—Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne +risque rien d'en parler; pas de danger de dire une méchanceté.»</p> + +<p>«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et +il en remit une à Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:</p> + +<p>«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; +j'arrive avec mon fils lundi prochain. Soignez particulièrement +la chambre de Jules, qui est souffrant depuis +une chute de cheval. Je vous salue.</p> + +<p>«Comte de TRÉNILLY.»</p> + +<p>«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. +Je n'ai guère de temps pour tout préparer. Il faut +nous y mettre tous dès aujourd'hui.</p> + +<p>—C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de +M. Jules et pas de Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait +pas, par hasard?</p> + +<p>—Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La +place d'une jeune fille n'est-elle pas près de sa mère! +Au surplus, nous le verrons bien quand ils seront +arrivés.»</p> + +<p>Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant +quatre jours ils ne firent que frotter, essuyer et +ranger. Enfin, tout se trouva terminé le lundi dans la +journée.</p> + +<p>«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour +soigner particulièrement l'appartement de M. Jules. Je +l'ai frotté, essuyé, comme les autres; je ne peux pas +faire mieux.</p> + +<p>—Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais +y mettre des fleurs, qui le rendront plus gai.»</p> + +<p>En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules +avait pris un autre aspect; il y avait des fleurs dans +les vases, des corbeilles de fleurs sur les croisées, sur +la commode. Blaise avait fait de son mieux, et il avait +réussi.</p> + +<p>Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez +eux, ils n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. +Comme l'année d'avant, un courrier à cheval l'annonça; +la grille fut ouverte et la voiture roula dans l'avenue. +Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près de +lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène +n'y étaient pas. Blaise avait déjà su par des gens qui +avaient précédé M. de Trénilly qu'Hélène était au couvent +pour renouveler sa première communion, et que +sa mère ne la ramènerait que dans le courant de juillet, +deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air +encore plus sombre et plus sévère que l'année précédente.</p> + +<p>«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à +sa femme en refermant la grille.</p> + +<p>—Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot +pour désennuyer M. Jules, répondit Mme Anfry. +C'est qu'il ne serait pas possible de le refuser.</p> + +<p>—Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit +Anfry. Tu as donc oublié ce qu'ils en disaient?...»</p> + +<p>Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un +domestique vint demander Blaise au château.</p> + +<p>«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte +m'a bien recommandé de le ramener avec moi.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour +dîner.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et +M. Jules va être plus maussade que d'habitude.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié +le mal qu'il en disait l'année dernière.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a +changé d'idées depuis, et M. Jules ne rêve plus que +Blaise. Mlle Hélène a raconté bien des choses qu'on ne +savait pas; elle a tant parlé de la piété de Blaise et de +ses bons sentiments pour sa première communion, que +Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie +pour M. Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais +autant que chacun restât chez soi.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours +dire à M. le comte que Blaise est sorti.»</p> + +<p>Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme +fort contrariés de cette lubie de Jules.</p> + +<p>Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était +venu le demander au château, le pauvre garçon eut +peur et supplia son père de le laisser aller aux champs +tout de suite après son dîner.</p> + +<p>«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?</p> + +<p>—J'irai travailler aux champs avec les garçons de +ferme, papa; le fermier m'a tout justement demandé +si je ne voulais pas venir en journée chez lui pour +toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon maintenant; +je puis bien travailler comme un autre.</p> + +<p>—Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici +le domestique que j'aperçois enfilant l'avenue; bien +sûr, c'est encore pour toi.»</p> + +<p>Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une +porte de derrière pour ne pas être vu du domestique. Il +courut à toutes jambes à la ferme et demanda de l'ouvrage; +on lui donna des vaches à mener à l'herbe et à +garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry +cinq minutes après que Blaise en était parti.</p> + +<p>«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant +de tous côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? +M. le comte l'envoie chercher.</p> + +<p>—Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller +travailler à la ferme, où il est retenu pour l'été, dit +Anfry d'un air satisfait et légèrement moqueur.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous +avais prévenu que M. le comte le demandait?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à +gagner sa vie. Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter +comme les enfants de M. le comte.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner +un galop, et vous en aurez les éclaboussures bien certainement.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies +quand je ne les mérite pas.»</p> + +<p>Le domestique s'en retourna encore une fois en +grommelant, et Anfry alla à son jardin; tout en bêchant, +il souriait en se disant:</p> + +<p>«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est +qu'il n'est pas bête, ce garçon!»</p> + +<p>Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; +il voyait bien que Blaise ne venait pas parce +qu'il ne s'en souciait pas, et que le travail à la ferme +n'était qu'un prétexte. Cette résistance l'irritait sans le +surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène +pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu +de l'estime pour lui, et il commençait à croire que +Jules avait pu être trompé par les apparences et s'être +mépris sur les intentions de Blaise. Jules, de son côté, +qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la +complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il +avait de le revoir et de l'avoir pour compagnon de +jeux. M. de Trénilly admirait la générosité de son fils, +qui oubliait les méfaits de Blaise, et il se promettait de +satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à la +campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une +chute de cheval dans une partie de cerises à Montmorency +hâta ce retour. Jules demanda Blaise dès son +arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au +lendemain.</p> + +<p>Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise +était au catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. +Mais quand il vit une seconde fois revenir le domestique +sans Blaise, et qu'il sut qu'il en serait de même +tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son père +lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce +qui pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait +toute distraction, et ne cessait de demander Blaise. +M. de Trénilly, qui l'aimait avec une faiblesse qu'il +n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de sa +tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager +Blaise de son travail de ferme et de le ramener dans +une heure avec lui. Jules se calma d'après cette assurance, +et resta tranquillement étendu dans son fauteuil. +M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison +d'Anfry: mais Anfry était sorti pour faire des fagots +dans le bois.</p> + +<p>De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, +M. de Trénilly alla à la ferme et demanda Blaise. +On lui dit qu'il était dans les prés à garder les vaches.</p> + +<p>«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le +par quelqu'un, j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends +ici.»</p> + +<p>Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, +non sans quelque crainte; l'air sombre et mécontent +du comte la terrifiait; aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, +sous un léger prétexte; elle prévint ses enfants +de ne pas entrer dans la salle, de peur de se faire gronder +par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, disait-elle, +et elle alla voir qui on pourrait mettre à la +place de Blaise.</p> + +<p>Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit +ans et le plus jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer +dans la salle; mais la crainte fit bientôt place à la +curiosité; l'aîné, Robert, alla tout doucement regarder +à la fenêtre pour voir comment était la figure peu aimable +de M. le comte. Il recommanda à ses frères de +l'attendre dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes +après il revint et leur dit à voix basse:</p> + +<p>«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à +fait. Il a levé les yeux, je me suis sauvé bien vite.</p> + +<p>—Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il +doit être effrayant.</p> + +<p>—Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende +pas, dit Robert; il te battrait.»</p> + +<p>François partit aussitôt et revint comme son frère, +mais bien plus effrayé.</p> + +<p>«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je +crois qu'il m'a vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre +comme s'il voulait sauter au travers; je me suis sauvé; +j'ai eu bien peur.</p> + +<p>—Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; +j'ai tant envie de voir ses yeux qui brillent!</p> + +<p>—Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te +voie. Reviens tout de suite.»</p> + +<p>Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de +frayeur. Il marcha sur la pointe des pieds en approchant +de la fenêtre et chercha à voir, mais il était trop +petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper sur le +rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. +Le bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, +qui se leva et se dirigea vers la fenêtre au moment où +Alcine parvenait à y monter. Le pauvre enfant poussa +un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce terrible +croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. +Le comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit +précipitamment la fenêtre et le saisit par le corps. +Le pauvre Alcine crut que c'était pour le dévorer, et il +se mit à crier plus fort en appelant ses frères à son +secours.</p> + +<p>«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! +Robert, François, au secours!»</p> + +<p>Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa +l'enfant par terre au moment où les frères, bravant le +danger, accouraient, armés, l'un d'une fourche, l'autre +d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la porte et +s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette +attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement +au fond de la chambre. Il s'arma d'une chaise pour +s'en faire un bouclier contre la fourche et le râteau qui +cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, pendant +qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert +et François, voyant leur frère en sûreté, fondirent +une dernière fois sur le comte, toujours armé de sa +chaise; la fourche et le râteau restèrent pris dans la +paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, entraîna +son frère qui se trouvait également sans armes, et tous +deux se précipitèrent hors de la chambre avec autant +d'agilité qu'ils y étaient entrés. Le comte, revenu de sa +surprise, voulut savoir ce qui avait causé cette attaque +inexplicable; il sortit, tourna autour de la maison, +visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. +Les enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru +tous les trois rejoindre leur mère, qui revenait avec +Blaise; ils lui racontèrent que le comte était si méchant +et si furieux qu'il avait voulu manger Alcine.</p> + +<p>«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous +n'étions arrivés avec une fourche et un râteau...</p> + +<p>—Une fourche, un râteau! contre M. le comte! +s'écria la mère effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce +qui va advenir de nous?</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche +énorme, et il avait de grandes dents blanches +comme celles d'un loup!</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!</p> + + +<p>ALCINE</p> + +<p>Et des grandes mains énormes qui me serraient +d'une force!...</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous +fait? Prendre M. le comte pour un loup. Mais +est-ce croyable, cette sottise-là?... Jamais il ne nous le +pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma +foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, +après ce qui s'est passé.</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez +peur.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. +Je n'aurais pas eu peur sans cela.</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous +dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il +ne nous fît du mal.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il +t'a demandé; va le trouver dans la salle et raconte-nous +ce qu'il t'aura dit; tu nous retrouveras dans la +grange.»</p> + +<p>Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins +ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres +du comte et de la fermière et il se dirigea vers la +ferme sans trop hâter le pas... Il arriva jusqu'à la salle +et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.</p> + +<p>«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière +et aux enfants; vous pouvez venir, il n'y a plus de +danger.»</p> + +<p>A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à +dix pas de lui le comte sortant d'une bergerie. Il avait +reconnu la voix de Blaise et s'empressait de lui parler +pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la +famille du fermier.</p> + +<p>«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me +prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber +du haut de la fenêtre croit que je vais le manger; +deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau +comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, +Blaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il +n'y a plus de danger! Qu'est-ce que tout cela veut dire?</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, +les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et...</p> + +<p>LE COMTE, <i>avec colère et ironie</i></p> + +<p>Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu +m'assommer?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu +défendre leur petit frère.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du +mal? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, +et...</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on +ne se lance pas contre un homme à coups de fourche, +surtout quand cet homme est le maître de la maison. +Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants.»</p> + +<p>Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation +aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière, +qu'il trouva blottie dans un coin de la grange, +entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Madame François, M. le comte vous demande, et les +enfants aussi.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? +que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, +il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne.»</p> + +<p>Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur +mère en s'accrochant à son tablier; elle entra dans la +salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand +ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les +attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés +et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia +quelques mots d'excuses, et attendit que le comte +parlât.</p> + +<p>«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix +brève; comment avez-vous osé me menacer de vos +fourches?</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors +que nous avons foncé sur vous pour le dégager.</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air +sauvage et... mécontent.</p> + +<p>LE COMTE, <i>à la fermière</i></p> + +<p>Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; +je vous fais compliment de votre succès. Vous pouvez +dire à votre mari qu'il n'a pas besoin de se déranger +pour venir signer la continuation de son bail. Je +vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, +je leur apprendrai à me respecter.»</p> + +<p>Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques +coups en disant: «Chacun son tour; voici pour la +fourche, voilà pour le râteau!»</p> + +<p>Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère +les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à +quitter sous peu un si mauvais maître.</p> + +<p>M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le +suivre. Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister +et suivit silencieusement, la tête baissée.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XI</h2> + +<h3>LE CERF-VOLANT</h3> + + +<p>Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly +se retourna, et, voyant l'air malheureux de Blaise, il ne +put s'empêcher de sourire et de lui demander s'il +croyait aussi devoir être dévoré.</p> + +<p>Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.</p> + +<p>«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans +doute que mon pauvre Jules est malade et que j'ai besoin +de toi pour le distraire?»</p> + +<p>Blaise ne répondit pas; le comte reprit:</p> + +<p>«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques +sottises, mais je veux les oublier en raison des bons +sentiments que tu as manifestés depuis, d'après ce que +m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous les jours +chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son +compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus +à la ferme. Acceptes-tu?</p> + +<p>—Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, +je suis fâché... Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, +que je gagne...</p> + +<p>—Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y +perdras pas; je te donnerai le double de ce que tu reçois +à la ferme.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu +courage, je ne pourrais pas entrer au château avec l'opinion +que vous avez de moi. Je n'ai pas mérité les reproches +que vous m'adressiez l'année dernière, et je +ne puis vous promettre de faire autrement cette année. +M. Jules ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; +mais je ne crois pas possible que je reste près de lui +dans les sentiments que je lui connais.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te +demande; quant au passé, le mieux est de n'en pas +parler. Nous voici bientôt arrivés; viens avec moi chez +Jules, il sera bien content de te voir.»</p> + +<p>Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour +ce jour-là, se proposant bien de demander à son père +de refuser toutes les propositions du comte.</p> + +<p>Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de +son père avec une vive impatience.</p> + +<p>«Eh bien, papa, Blaise vient-il?</p> + +<p>—Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le +trouver. Tu vois, Blaise, que Jules t'attendait.</p> + +<p>—Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien +nous amuser. Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai +lorsque je pourrai sortir.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous +savoir malade.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, +de la colle, des couleurs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur +Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Au cuisinier, au valet de chambre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: +«C'est M. Jules qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»</p> + +<p>Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire +un cerf-volant; mais il oublia de dire qu'il venait de la +part de Jules. Tous les domestiques qui se trouvaient +dans l'antichambre éclatèrent de rire.</p> + +<p>«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! +Il fait des cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends +pour ton fournisseur? C'est bien de l'honneur, en vérité!—Servez +donc Monsieur, camarades! dépêchez-vous! +Monsieur attend, Monsieur est pressé!</p> + +<p>—Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un +des domestiques en lui tournant autour de la tête un +papier sale et huileux.</p> + +<p>—Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre +en lui versant sur la tête une tasse d'eau sale.</p> + +<p>—Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième +en lui remplissant de cirage le visage et les +mains.</p> + +<p>Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les +mains de ces domestiques méchants et grossiers. Il ne +crut pas convenable de rentrer ainsi fait chez Jules, et +courut chez lui pour se débarbouiller et changer de vêtements. +Son père et sa mère furent effrayés de le voir +revenir mouillé, noirci; mais il les rassura en leur expliquant +qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des +mauvais traitements dont il leur rendit compte.</p> + +<p>«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, +puisque Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement +humilier pour me sauver.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne +retourneras plus dans cette maison de malheur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien +me permettre d'y retourner, parce que, cette fois, ce +n'est pas la faute de M. Jules; il m'attend toujours, et +il doit trouver que je mets bien du temps à faire sa +commission.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, +mon garçon, crois-moi. Laisse-moi aller trouver +M. le comte, que je lui dise pourquoi je t'empêche d'y +retourner.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, +on les renverrait peut-être.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont +faites à toi, pauvre Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait +attendre M. Jules, qui se sera sans doute impatienté.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais +était pour M. Jules?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières +paroles j'ai perdu la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer +de M. Jules. Il y a tout de même de ma faute là-dedans. +C'eût été un peu sot si j'avais réellement demandé +à ces messieurs de me servir comme si j'étais +leur maître.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser +les autres. C'est bien, mais tous ne font pas comme +toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison +pour que je n'avoue pas quand j'ai tort. Au revoir, papa +et maman; je tâcherai de ne pas rester trop longtemps.»</p> + +<p>Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château +et rentra chez Jules sans passer par l'antichambre. +Il le trouva maussade et en colère d'avoir attendu si +longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je +t'avais commandé? Qu'est-ce que cette belle toilette? +Est-ce que j'avais besoin que tu changeasses d'habits? +C'était bien la peine de me faire attendre mon cerf-volant +depuis une heure!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je +m'étais sali dans l'antichambre, et je ne pouvais me +présenter plein de cirage devant vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends +de quoi faire un cerf-volant! Et où sont le papier, +la colle, l'osier, les couleurs, la ficelle?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu +me les donner.</p> + +<p>—On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, +rouge de colère. On n'a pas voulu! quand c'est moi qui +les demande! Ils vont voir! Je les ferai tous chasser.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des +domestiques, c'est la mienne, parce que je n'ai pas +pensé à dire que c'était pour vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu +avais droit à quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre +et rapporte tout ce qu'il faut.</p> + +<p>BLAISE, <i>avec embarras</i></p> + +<p>Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher +un des domestiques et vous lui expliqueriez vous-même +ce que vous voulez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. +Va tout de suite. Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir +affaire à un garçon bête et entêté comme toi! Je suis +fatigué de te répéter la même chose.»</p> + +<p>Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas +voulu faire gronder les domestiques, dont il avait tant +à se plaindre depuis un an, et, malgré sa répugnance, il +retourna à l'antichambre répéter sa demande, mais en +ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.</p> + +<p>«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, +donne-moi le papier... Pas celui-ci! Le plus beau, +le plus grand... Cours à la cuisine faire de la colle et +rapporte une pelote de ficelle. Georges, va vite au jardin +demander au jardinier de l'osier pour faire un cerf-volant +pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant +précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt +demander de quoi faire un cerf-volant, est-ce que +c'était pour M. Jules?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous +voilà dans de beaux draps. M. Jules va nous faire tous +partir pour avoir coiffé, arrosé et peint son messager.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur, pas du tout.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement +d'habits?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne +rapportais pas de quoi faire un cerf-volant parce que +j'avais oublié de dire que c'était pour M. Jules.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut +avouer que tu n'as pas de méchanceté. J'ai eu une +belle peur! La place est bonne; non pas que les maîtres +soient bons; ils sont au contraire détestables, mais +ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait de +beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, +Blaise, puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons +quelquefois d'une bouteille de vin, de liqueur, de café, +de gâteaux, d'une moitié de volaille, de toutes sortes +de choses.»</p> + +<p>Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, +mais il vit qu'il y avait une intention aimable, +et il remercia, tout en emportant les objets qu'on +s'était empressé d'apporter.</p> + +<p>«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, +dit-il en posant le tout sur une table.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence +donc.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous +amuser à le faire vous-même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains +à couper des bâtons d'osier, me salir les doigts à coller +des papiers, me fatiguer et m'ennuyer à arranger tout +cela? C'est pour que tu le fasses que je t'ai fait venir; +je m'amuserai à te regarder faire.»</p> + +<p>Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules +et il eut un instant la pensée de le laisser là et de s'en +aller.</p> + +<p>«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le +serviteur, c'est certain; je dois faire les volontés des +maîtres et souffrir les humiliations. Tant pis pour +M. Jules s'il est égoïste et dur; tant mieux pour moi si +je le sers avec soumission et patience.»</p> + +<p>Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles +de papier, et préparait l'osier pour l'attacher en forme +de coeur. Il passa une grande heure à faire ses préparatifs, +à coller les feuilles et à les fixer sur les baguettes +d'osier. Quand il eut fini de tout coller, qu'il n'y eut +plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant, +Blaise dit à Jules:</p> + +<p>«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à +peindre des figures sur le papier blanc du cerf-volant? +je ferai la queue pendant ce temps; je ne saurais pas +peindre.»</p> + +<p>Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, +vit qu'il s'était endormi.</p> + +<p>«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne +sera pas bien, mais j'aurai fait de mon mieux.»</p> + +<p>Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des +hommes et des animaux sur le cerf-volant. Il n'avait +aucune idée de peinture ni de dessin, c'était donc fort +laid; ses hommes avaient l'air de poteaux de grande +route, montrant le chemin aux passants; ses lapins +avaient l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à +des chats, ses oiseaux pouvaient être pris pour des papillons, +ses arbres pour des toits de maisons, ses montagnes +pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, dans +sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures +superbes et attendait avec impatience le réveil de Jules +pour les lui faire admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit +les bras en bâillant et appela Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il +est tout à fait beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez +comme il est couvert de belles peintures.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses +figures?</p> + +<p>—C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon +mieux, il me semblait que c'était bien et joli.</p> + +<p>—Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi +ce cerf-volant.»</p> + +<p>Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand +Jules le tint entre ses mains, il donna un grand coup +de poing dans le papier, qu'il creva, mit le tout en lambeaux, +brisa les baguettes d'osier et mit la queue en +pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.</p> + +<p>«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon +travail perdu! L'ouvrage de trois heures?</p> + +<p>—Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence, +et tâche de faire mieux.</p> + +<p>—Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur +Jules, dit le pauvre Blaise en sanglotant... j'ai fait de +mon mieux... Je n'ai plus de courage... Je ne peux pas +recommencer; cela m'est tout à fait impossible.</p> + +<p>—Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je +veux un autre cerf-volant.»</p> + +<p>Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, +la tête cachée dans ses mains; sa patience et sa +résignation étaient vaincues par la dureté et l'égoïsme +de Jules; la tristesse de son coeur, longtemps comprimée, +se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.</p> + +<p>«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en +chez toi, et reviens demain de bonne heure.»</p> + +<p>Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans +pouvoir parler et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à +un petit bois contre lequel était adossé sa maison; +là il s'assit au pied d'un arbre et pleura quelque +temps encore.</p> + +<p>«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si +méchant pour moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire +plaisir, il tourne tout contre moi; jamais je n'entends +sortir de sa bouche une parole de bonté, de remerciement! +Toujours des reproches, des injures, de +l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant +ses sanglots, pardonnez-moi ces murmures; +que votre volonté soit faite et non la mienne. Corrigez +ce pauvre M. Jules, changez son coeur, rendez-le bon +et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le +voudrais et le servir avec affection comme mon bon +petit M. Jacques. Mon bon, mon cher petit Monsieur +Jacques, pourquoi êtes-vous parti? j'étais si heureux +avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il en séchant +ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je +pas me trouver heureux de souffrir pour expier les +fautes que je commets et pour ressembler à Notre-Seigneur? +Voyons, pas de faiblesse,... du courage! Je vais +laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais reprendre +ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai +que je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne +voilà-t-il pas un grand malheur! J'en referai un autre +demain... L'autre n'était pas joli tout de même, se dit-il +en souriant; les peintures étaient toutes drôles... C'est +naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois clair +maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir +pas été admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en +me couchant, j'en demanderai pardon au bon Dieu.»</p> + +<p>Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, +et rentra en chantant à la maison.</p> + +<p>«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui +rentre gaiement. Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, +mon garçon?</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on +dirait que tu as pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as +pleuré!</p> + +<p>BLAISE, <i>riant</i></p> + +<p>C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est +ma faute; je suis un nigaud et un orgueilleux.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous +ne pensez.»</p> + +<p>Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, +supprimant seulement les épithètes injurieuses de +Jules.</p> + +<p>Anfry examinait attentivement la physionomie expressive +de Blaise pendant son récit. Quand il eut fini, +il l'attira à lui et l'embrassa à plusieurs reprises, pendant +que de grosses larmes roulaient le long de ses +joues.</p> + +<p>«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon +bon Blaise; je comprends tout,... même ce que tu n'as +pas dit. Quant aux douceurs que te promettent les domestiques, +n'accepte rien; en faisant des générosités +aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables +de vol; ne nous faisons jamais leurs complices.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas +même un morceau de sucre ou de gâteau.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites +choses, tu le seras dans les grandes.»</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XII</h2> + +<h3>L'ACCENT DE VÉRITÉ</h3> + + +<p>Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, +Blaise alla au château et demanda encore de +quoi faire un cerf-volant. Les domestiques, au lieu de +le maltraiter comme ils l'avaient fait la veille, le +reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion. +Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, +le valet de chambre qui la veille avait promis +tant de choses à Blaise lui demanda s'il avait +déjeuné.</p> + +<p>«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; +j'ai mangé avant de partir.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Qu'as-tu mangé?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du pain et des radis, Monsieur.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner +un meilleur: une bonne tasse de café au lait avec +une tartine de pain et de beurre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; +je n'en mangerai pas.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement +pas.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de +votre obligeance.</p> + +<p>—Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, +dit-il en plaçant devant Blaise une assiette de biscuits; +et voici le vin», ajouta-t-il en mettant à côté un verre +de frontignan.</p> + +<p>Au moment où il posait la bouteille, il entendit le +bruit d'une porte bien connu; c'était celle du comte; +en une seconde le valet de chambre et ses camarades +disparurent, laissant Blaise seul, devant la bouteille +de frontignan et les biscuits.</p> + +<p>Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que +Jules demandait. Son étonnement fut grand en le +voyant tout seul, les armoires ouvertes et le frontignan +et les biscuits devant lui.</p> + +<p>«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu +de sa surprise. Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? +Belle conduite, en vérité! Tu ne manques pas de front +ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour voler +mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est +très bien! très bien!</p> + + +<p>—Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise +les larmes aux yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est +certainement pas moi qui ai sorti ce vin et ces biscuits!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas +vous; mais, croyez-en ma parole, ce n'est pas moi non +plus.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu +seul devant ces armoires ouvertes, cette bouteille posée +devant toi, et ce verre plein placé pour être bu?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique +je le sache. Je suis ici pour avoir de quoi faire un +cerf-volant à M. Jules, qui m'attend. Quant aux armoires +et au reste, je n'en suis pas coupable, et je vous +supplie de me croire.</p> + +<p>—Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à +mi-voix; il vous domine malgré vous: me voici disposé +et obligé à le croire, malgré ma raison et l'évidence des +faits.—C'est bon, va chez Jules qui t'attend, ajouta-t-il +à haute voix.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le +savoir pour rester dans votre maison et surtout près +de votre fils.</p> + +<p>—Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly +avec vivacité, après un instant d'hésitation. Je te crois, +puisque je ne puis faire autrement, et que malgré moi +je t'estime.</p> + +<p>—Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les +yeux brillants de bonheur. Que le bon Dieu vous récompense +en votre fils de la bonne parole que vous avez +dite! Merci.»</p> + +<p>Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de +Trénilly ému et surpris de l'impression que ce garçon +produisait sur lui et de l'autorité qu'exerçait sa parole.</p> + +<p>«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le +voyant entrer. Je croyais que tu ne viendrais pas.»</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer +ma sottise d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu +serais fâché de ce que je t'avais dit.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., +pas fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré +encore longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant +fini par comprendre que j'étais un orgueilleux et, +de plus, un sot, et me voici prêt à vous faire un cerf-volant, +que je soignerai de mon mieux...</p> + +<p>—Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.</p> + +<p>—Et que je me garderai bien de peindre, reprit +Blaise en souriant. Il faut convenir que c'était bien +laid ce que j'avais fait, et que vous avez eu raison de +le déchirer.</p> + +<p>—Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en +balbutiant, touché malgré lui de l'humilité et de la +bonté de Blaise; on aurait pu l'arranger, le couvrir, le +repeindre.</p> + +<p>—Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu +faire du défunt et commençons le nouveau. Voulez-vous +m'aider un peu, Monsieur Jules? cela ira plus +vite.</p> + +<p>—Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que +d'habitude.</p> + +<p>Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant +que Jules préparait le papier; il le fit d'assez bonne +grâce, et avant une heure le cerf-volant fut terminé; il +ne restait plus à faire que la queue, et Jules essaya de +barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. Blaise +les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs +et de formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, +devint de plus en plus aimable et lui proposa de lancer +le cerf-volant sur la pelouse devant la maison. Blaise +n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent à sortir. +Blaise offrit de porter le cerf-volant.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur +Jules; si elle traînait et que vous missiez le pied dessus, +vous la feriez casser.»</p> + +<p>Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le +prit à deux mains et fit quelques pas pour faire traîner +la queue et la rouler à son bras. En tirant la queue +pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas qu'elle était accrochée +à un des candélabres de la cheminée; il sentit de +la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre +roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et +bronze, tout était brisé.</p> + +<p>«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; +tout est cassé! quel dommage! que c'est malheureux!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; +crois-tu que je vais pleurer pour un méchant candélabre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans +doute?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut +gronder, ce sera toi qu'il grondera, et il aura bien raison.</p> + +<p>—Moi! dit Blaise stupéfait.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une +queue si longue et si entortillée qu'on ne sait qu'en +faire? Si tu n'avais pas voulu faire le savant et montrer +ton habileté, il n'y aurait pas eu de queue, et le candélabre +ne serait pas cassé.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que +j'ai fait cette queue, c'est pour vous faire plaisir, pour +embellir votre cerf-volant. Et si vous y aviez regardé, +vous auriez tiré plus doucement et vous n'auriez rien +cassé.</p> + +<p>—Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec +colère et tapant du pied. Je te dis que c'est la tienne; +tu es un maladroit; tu disais toi-même tout à l'heure +que tu étais sot et orgueilleux! c'est très vrai.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur +Jules; mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi +je te dis que tu es désagréable et insupportable.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, +Monsieur Jules? Ce n'est pas moi qui le demande, bien +sûr; je n'y ai pas déjà tant d'agrément?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant, +que je te rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; +c'est toi qui me mets en colère et qui m'ennuies avec tes +airs bêtes.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de +vous contenter; bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette +fois c'est pour ne plus revenir, puisque je ne vous suis +point utile.</p> + +<p>—Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne +de toi», dit Jules en mettant en pièces le cerf-volant +et le jetant à la tête de Blaise.</p> + +<p>Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son +canapé en criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly +entra précipitamment dans la chambre de Jules et fut +effrayé de le voir dans cet état, qu'il prenait pour du +chagrin. Il vit le candélabre brisé et les débris du cerf-volant, +que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne +fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude +ce qu'il avait.</p> + +<p>Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia +enfin:</p> + +<p>«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.</p> + +<p>—Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il +arrivé? Parle, Blaise.»</p> + +<p>Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, +Jules s'empressa de prendre la parole:</p> + +<p>«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: +il a fait une si longue queue au cerf-volant qu'elle a +accroché le candélabre, qui s'est cassé. Et voilà à présent +qu'il se fâche, qu'il ne veut pas arranger mon +cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne reviendra +plus jamais, parce que je suis un méchant, un +insupportable. Il m'a abîmé hier mes couleurs et un +cerf-volant; aujourd'hui il casse tout, puis il se fâche +encore!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, +je te ferai fouetter par mes gens.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le +comte; je ne crois mériter aucune punition. Et quant +à me faire fouetter par vos gens, ils n'ont pas le droit +de me frapper et je ne me laisserai pas faire.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est ce que nous verrons, petit drôle.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je +vous en supplie; une autre fois, s'il recommence, je le +laisserai fouetter; mais, aujourd'hui je ne veux pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que +je lui pardonne son insolence, et j'aime à croire qu'il +ne recommencera pas.</p> + +<p>—Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous +pardonne de tout mon coeur, et à vous aussi, Monsieur +le comte, tout-puissant que vous êtes et tout petit que +je suis. Si jamais vous venez à savoir la vérité, dites-vous +bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement +pardonnés.»</p> + +<p>Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant +que le comte fût revenu de sa stupéfaction.</p> + +<p>Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps +pensif, regardant souvent Jules, dont l'attitude embarrassée +et l'air craintif indiquaient une mauvaise conscience.</p> + +<p>«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; +Jules, je t'en conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne +d'avance; dis-moi si Blaise est innocent et si tu l'as +calomnié par un premier mouvement d'humeur et de +dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que +Blaise a raison et que tu me trompes.»</p> + +<p>Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles +de son père; car lui-même commençait à avoir +parfois des remords de son injustice et de sa cruauté +envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la +confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, +arrêta l'aveu prêt à lui échapper, et il dit d'une voix +basse et hésitante:</p> + +<p>«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous +croyez que je mens, et pourquoi vous ajoutez foi aux +impertinentes paroles de Blaise et pas aux miennes; +je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de +portier, un paysan.</p> + +<p>—C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans +sa voix, dans tout son air quelque chose que je ne puis +m'expliquer, mais qui me donne une estime, une confiance +qui augmentent à chaque démêlé que j'ai avec +lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore +avec instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque +chose à nous pardonner à toi et à moi? Je ne t'en demanderai +pas davantage, je te le promets; est-ce oui ou +non?</p> + +<p>—... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête +et les yeux.</p> + +<p>Quand Jules releva la tête, son père était parti. +Inquiet, effrayé, il alla le chercher dans sa chambre; +il n'y trouva personne. Il sonna un domestique.</p> + +<p>«Où est papa? dit-il; est-il sorti?</p> + +<p>—Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; +il a descendu l'avenue du côté d'Anfry.»</p> + +<p>L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était +allé faire chez Anfry? Il aura voulu sans doute questionner +Blaise.</p> + +<p>«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est +passé, se dit Jules, et papa va être furieux contre moi. +Il est impossible que Blaise ne lui raconte pas tout; +j'ai été un peu méchant pour lui, et il sera enchanté de +se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, je ne +sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi... +Il est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il +parle, il a un air si honnête,... et véritablement il est +bon,... le pauvre garçon! Comme je l'ai traité hier!... +Et c'est lui qui vient me dire qu'il a été orgueilleux et +sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre +Blaise!»</p> + +<p>Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly +marchait à pas précipités vers la maison d'Anfry. +Il y trouva Blaise, les yeux rouges, l'air triste, qui +était en train de raconter à son père la cause de son +nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers +Blaise, à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de +quelques pas pour éviter le contact du comte. Il fut +très surpris quand il vit le comte lui saisir la main, la +presser fortement, et lui dire d'une voix émue:</p> + +<p>«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte +ton pardon et je t'en remercie; tu es un brave et honnête +garçon, je te l'ai dit ce matin; je t'estime et je te +crois. Reviens au château sans crainte, quand tu voudras +et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir, +et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite +d'avoir un fils pareil.</p> + +<p>—Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur +que vous nous faites.»</p> + +<p>Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre +garçon, tremblant et ému, se permit de presser à son +tour la main qui pressait la sienne. Quand il sentit +que le comte lui rendait cette pression, il saisit la main +du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le comte, +ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, +et sortit sans ajouter une parole, mais en saluant d'un +air amical. Quand il fut parti, Anfry s'écria:</p> + +<p>«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau +d'être venu lui-même et tout de suite reconnaître ses +torts. C'est le bon Dieu qui récompense ta patience et +ton humilité, mon Blaisot.</p> + +<p>—Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant +le plaisir que m'a fait la visite de M. le comte et +tout ce qu'il m'a dit; et la main qu'il me serrait à la +briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air si sévère, +il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc +M. Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de +sa part!»</p> + +<p>Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur +était plein de reconnaissance pour le bon Dieu, pour +le comte, pour Jules. Il ne se souvenait plus des sévérités +du comte, des méchancetés et des calomnies de +Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait +reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. +Il se réveilla donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse +était remplacée par un sourire radieux: son père +et sa mère, heureux de cette transformation, l'embrassèrent +avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au +château.</p> + +<p>«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de +revoir M. le comte et de remercier M. Jules de sa franchise.»</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XIII</h2> + +<h3>LE REMORDS</h3> + + +<p>Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules +levé, habillé et prêt à le recevoir. En entrant dans le +vestibule et en montant l'escalier, il fut surpris de ne +pas voir de domestiques; c'était pourtant l'heure où ils +étaient tous occupés à faire les appartements. En approchant +de la chambre de Jules, il entendit un mouvement +extraordinaire et un bruit confus de voix qui +s'entr'appelaient. Il poussa la porte, entra et vit M. de +Trénilly assis près du lit de Jules, qui paraissait en +proie à une fièvre violente, et qui parlait avec une vivacité +tenant du délire.</p> + +<p>«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... +il dirait tout. Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. +Ne dites rien à papa... Je vous ferai tous chasser... Ce +pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je suis sûr qu'il +m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, j'ai +honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»</p> + +<p>Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; +il ne dit plus rien; il tournait la tête de tous côtés.</p> + +<p>«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa +faute,... c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! +qu'est-ce qu'il veut? il ne dit pas..., mais je vois bien... +il veut que je devienne comme lui,... que je dise tout à +papa, à tout le monde... Non, c'est impossible,... impossible... +Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... tu vois +bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle +honte!... Je ne peux pas.»</p> + +<p>Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. +Blaise restait à la porte, tremblant, effrayé, ne sachant +pas s'il devait se montrer ou s'en aller. M. de Trénilly +attendait avec impatience le médecin qu'il avait envoyé +chercher.</p> + +<p>La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il +n'avait rien dit à Jules, dont l'inquiétude augmentait +d'heure en heure en voyant l'air sévère et préoccupé +de son père.</p> + +<p>«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il +dit?»</p> + +<p>Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant +adieu, son père, pour la première fois de sa vie, refusa +de l'embrasser et lui dit:</p> + +<p>«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, +réfléchis à ta conduite et repens-toi.»</p> + +<p>«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui +est si sévère? Je vais être très malheureux; il sera pour +moi, comme il est pour Hélène et pour tout le monde, +sévère à faire trembler. Ce méchant Blaise! qu'avait-il +besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? +Papa n'est pas son père! il aurait peut-être chassé +les Anfry, voilà tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver +demain? J'ai peur! Oh! j'ai peur! Je m'ennuie tant, +déjà! Ce sera bien pis!»</p> + +<p>Après avoir passé une partie de la nuit dans cette +cruelle inquiétude, Jules, à peine rétabli de sa maladie, +fut pris de la fièvre et du délire. Quand la bonne d'Hélène +vint le lendemain ouvrir ses volets et lui apporter +ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle le trouva +si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya +immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville +voisine, et s'établit près de son fils sans savoir quels +soins, quels remèdes lui donner. Les paroles incohérentes +de Jules lui découvrirent la cause de sa maladie; +quelque chose de grave troublait sa conscience; il ne +savait quel moyen employer pour la décharger du +poids qui l'oppressait. Personne dans la maison n'avait +d'empire sur Jules et ne possédait son affection. Dans +sa détresse, le malheureux comte se retourna comme +pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours +immobile, debout à la porte; les domestiques étaient +tous sortis.</p> + +<p>«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est +Dieu qui t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau +malade de mon pauvre Jules. Viens; c'est le remords +qui le tue; le remords du mal qu'il t'a fait. Dis-lui que +tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me pardonnes. +Dieu te venge en m'éclairant.»</p> + +<p>Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, +mais le comte, l'attirant, le serra contre son coeur.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il +ne m'enlève pas mon fils, qu'il lui ouvre les yeux +comme il me les a ouverts à moi, qu'il lui donne le +temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal qu'il t'a +fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais +prier.»</p> + +<p>Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont +les fréquents gémissements, les paroles entrecoupées +lui brisaient le coeur.</p> + +<p>Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il +pria et pleura; sa prière fervente et généreuse obtint +du bon Dieu un léger adoucissement aux souffrances +de Jules; quand le comte se releva, Jules dormait d'un +sommeil assez calme.</p> + +<p>Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il +releva Blaise, toujours agenouillé près du lit de Jules, +lui serra les mains dans les siennes et lui dit à voix +basse:</p> + +<p>«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais +m'habiller. S'il s'éveille, viens me chercher.»</p> + +<p>Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu +s'établir près de son lit, gardant Blaise près de lui. Le +médecin n'arrivait pas; le comte ne savait que faire +pour dégager la tête si évidemment embarrassée. La +bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly +était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion d'Hélène.</p> + +<p>Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son +père et Blaise sans les reconnaître.</p> + +<p>«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne +laissez pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je +dirai... Appelez Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma +tête brûlera moins;... c'est si lourd dans ma tête... Tout +ce que je veux dire pèse tantôt dans ma tête, tantôt +dans mon coeur.</p> + +<p>—Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise +en s'approchant timidement.</p> + +<p>—Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.</p> + +<p>—C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens +vous soigner.</p> + +<p>—Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu +sais bien tout ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était +pas vrai... Tout, tout était faux... Tu sais bien les poulets?... +c'est moi qui les avais noyés... Tu sais bien les +habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les siens; c'est +lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été +bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? +c'est moi qui ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander +par Blaise... Tu sais bien le cerf-volant? c'est +moi qui ai été méchant, si méchant!... Blaise a été si +bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,... +non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu +comme il m'a pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui +a pardonné!... Papa a été méchant pour Blaise!... C'est +ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! ma tête!... +Blaise! je veux Blaise!»</p> + +<p>Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque +parole était pour lui une affreuse révélation de sa +propre faiblesse, de sa propre injustice et de la méchanceté +de son fils. La tête cachée dans les mains, il sanglotait +à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à travers +ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête +de Blaise à genoux près de lui.</p> + +<p>«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce +pauvre M. le comte; mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez +à ce pauvre M. Jules, donnez-lui le repentir de +ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le +repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui +la connaissance afin qu'il puisse décharger son coeur +en avouant les fautes qui l'oppressent. Mon Dieu, ne le +laissez pas mourir sans pardon; votre pardon à vous, +bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre +père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, +mon bon Dieu, vous savez que je lui ai pardonné depuis +bien longtemps, dès que l'offense était commise. +Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui, +il se repent.»</p> + +<p>Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas +être repoussée. Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et +Jules devait être sauvé; sa guérison devait être complète, +comme on le verra, mais elle se fit attendre; le +père devait expier par ses angoisses les torts de sa faiblesse. +Dieu permit que la maladie de Jules fût longue +et cruelle.</p> + +<p>Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen +prolongé et intelligent, que Jules était atteint d'une +fièvre cérébrale. Après avoir entendu quelques phrases +qui décelaient une conscience troublée, il recommanda +que le malade ne fût soigné que par les deux personnes +qui préoccupaient constamment son imagination frappée, +afin qu'au premier retour de raison il ne vît que +ces deux personnes, et qu'il ne pût pas craindre d'avoir +été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite de fréquentes +applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, +aux mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons +rafraîchissantes, de l'air dans la chambre, diète +absolue, une demi-obscurité et pas de bruit.</p> + +<p>La journée fut terrible; d'un accablement semblable +à la mort, Jules passait à une agitation et à un flot de +paroles accusatrices; il apprit ainsi à son malheureux +père toute la noirceur de son âme. Le repentir que Jules +témoignait de plus en plus adoucissait un peu le coup +terrible porté à son amour et à son amour-propre de +père. Plus il découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait +et admirait la charité, la bonté si chrétienne de +Blaise. Dix fois par jour il le serrait contre son coeur, +il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait pardon +pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains +du comte, l'encourageait, le consolait, lui parlait du +bon Dieu, lui enseignait la prière du coeur, la vraie +prière du chrétien. Quand il ne pouvait calmer le désespoir +du comte, il se mettait à genoux près de lui et +disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient +toujours par diminuer l'agitation du comte +et lui rendre l'espérance.</p> + +<p>L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de +fièvre. Le septième jour, après un sommeil de trois +heures, dont avaient profité le comte et Blaise pour s'assoupir +dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et appela +Blaise comme de coutume.</p> + +<p>«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur +ses pieds et prenant sa main.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant +besoin de te voir et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été +méchant pour toi! Comment peux-tu me pardonner?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond +de mon coeur, je vous ai pardonné depuis bien longtemps. +Notre-Seigneur n'a-t-il pas pardonné à tous ceux +qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire de +même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez +pas; nous parlerons de cela plus tard.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez +encore.»</p> + +<p>Jules but de l'orangeade.</p> + +<p>«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon +de rester près de moi! J'ai été si méchant pour toi! +Oh! si tu savais, comme tout cela me brûlait la tête et +le coeur!</p> + +<p>—Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous +ferez mal.»</p> + +<p>Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, +ne pouvant maîtriser sa joie, fut sur le point de se +montrer et d'embrasser son enfant, qu'il avait cru perdu, +quand Jules retourna la tête et dit à Blaise:</p> + +<p>«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le +laisse pas venir; si je le vois, je mourrai de honte et +de frayeur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez +bien tranquille; mais votre papa est si bon pour vous, +il vous aime tant, que vous ne devez pas en avoir peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Mais la honte, Blaise, la honte?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre +faute: ce sera beau de tout avouer. Mais vous avez le +temps d'y penser, Dieu merci: ainsi tâchez de dormir +encore; nous causerons de cela plus tard.»</p> + +<p>Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de +Jules la première pensée de l'aveu comme expiation; +il mettait entre ses mains le moyen d'apaiser sa conscience, +de retrouver le calme qu'il avait perdu.</p> + +<p>Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise +mêlée de satisfaction; il sentait vaguement qu'il +pouvait tout réparer; mais, trop faible pour réfléchir +sérieusement, il se laissa aller au sommeil et dormit +encore deux bonnes heures.</p> + +<p>M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait +peur de troubler le repos de Jules; il désirait dire +quelques mots à Blaise, et il n'osait parler. Blaise, +s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, arriva +jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la +portée du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le +serra vivement dans ses bras et lui dit bas à l'oreille:</p> + +<p>«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je +l'aime, que c'est toi qui as changé mon coeur, que tu +es son frère, mon second enfant.</p> + +<p>—Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le +comte, répondit Blaise tout bas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, +afin qu'il n'ait plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon +Monsieur le comte; ayez confiance, vous en serez récompensé.»</p> + +<p>Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans +ses mains, il réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus +véritablement admirables de cet enfant.</p> + +<p>«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il +avec surprise. Ce pauvre enfant de portier a les sentiments +élevés d'un prince, la science d'un savant, la +générosité, la charité d'un saint. Quand il me parle, il +m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent +mon coeur de si doux sentiments que je ne sens plus +mes inquiétudes ni mon malheur. Quand il me reprend, +il me fait rougir comme s'il avait autorité sur moi. +Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce qu'il +est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions +du catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, +parce qu'il est un saint enfant de Dieu... Et +mon Jules, mon pauvre Jules, qu'est-il auprès de cet +enfant? Un malheureux pécheur, un misérable comme +moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je +me confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près +de lui, et je m'améliorerai avec lui, et notre maître à +tous deux sera ce pauvre enfant calomnié, outragé, +maltraité par nous... J'aime cet enfant; je l'aime à +l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon +modèle et mon guide.»</p> + +<p>Le comte regarda avec attendrissement le pauvre +Blaise, qui s'était rendormi dans un fauteuil, et dont la +physionomie exprimait si bien le calme d'une bonne +conscience. Il se leva, se plaça près du lit de Jules, et +contempla avec une pénible émotion son visage contracté +et agité.</p> + +<p>«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et +sage Blaise, et pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. +Que je sois seul puni, et que mon fils soit épargné!»</p> + +<p>Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec +anxiété ses moindres mouvements, prêt à se cacher à +son premier réveil. Jules dormit longtemps encore; +évidemment il était mieux. Il s'éveilla enfin, ouvrit les +yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise de +dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière +le rideau du lit.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé +sans doute, ajouta-t-il en se soulevant et regardant de +tous côtés... Je croyais qu'il était là... J'ai eu peur, bien +peur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur +Jules? Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous +gronder après vous avoir vu si malade?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma +maladie? Dis-moi la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens +que je parlais beaucoup.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez +de rien, ne regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant +que vous étiez si mal, que nous craignions de vous +voir mourir, vous avez dit tout ce que vous avez fait; +vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous embrassait, +vous serrait dans ses bras et priait le bon +Dieu de vous sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en +voulait pas.</p> + +<p>—Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules +avec accablement.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa +et moi. Il n'y a que nous deux qui approchions de vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!</p> + +<p>—Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable +de résister plus longtemps au désir de le rassurer; +Jules! je t'aime toujours; plus qu'avant ta maladie, +parce que je vois tes remords et que je t'en estime +davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, +c'est moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui +t'ai donné un si triste exemple. Jules! pardonne-moi, +mon enfant; c'est ton père qui a besoin de pardon, +parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»</p> + +<p>Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait +à l'étreinte passionnée de son père en le couvrant +de larmes. Le comte eut peur en le voyant ainsi +pleurer; mais ces pleurs étaient un baume pour l'âme +malade de Jules; ces larmes le soulageaient.</p> + +<p>«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant +son père, qui cherchait à s'éloigner, pleurer dans +vos bras!... Quel bien me font ces larmes! Comme je +me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur de +n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous +connaissez la vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!</p> + +<p>—Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous +l'aimerons tant, nous tâcherons de le rendre si heureux, +qu'il ne sera plus pauvre Blaise! Je lui ai de +grandes obligations, car c'est à lui que je dois le changement +de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu +et prier. Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui +qui le premier t'a donné des sentiments de repentir; il +t'a touché par sa patience, sa charité, sa générosité, son +admirable humilité.</p> + +<p>—C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? +ajouta Jules en souriant.</p> + +<p>—Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de +ce sourire, le premier qu'il eût vu sur les lèvres de +Jules depuis plusieurs semaines. Et à présent que tu es +tranquille sur mes sentiments à ton égard, tâche de te +reposer, tu es faible, bien faible encore.</p> + +<p>—Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, +je reposerai mieux.</p> + +<p>—Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon +ami, va lui chercher une petite tasse de bouillon de +poule.»</p> + +<p>Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il +courut annoncer la bonne nouvelle de la convalescence +de Jules, et demanda un bouillon, qu'on fit chauffer +avec empressement.</p> + +<p>Pendant son absence, Jules prit la main de son père, +la baisa à plusieurs reprises, le regarda fixement et dit +avec hésitation:</p> + +<p>«Papa,... papa, Blaise est mon frère.</p> + +<p>—Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir devancer ma pensée.»</p> + +<p>Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but +avec avidité. A partir de ce moment la convalescence +s'établit et marcha rapidement. M. de Trénilly continua +à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas souffrir +que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. +Il le renvoya coucher ce même soir chez son père. +Blaise avait réellement besoin de repos; il avait à peine +sommeillé pendant les sept jours du danger de Jules; +la nuit comme le jour, il était avec le comte, toujours +au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois +l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, +mais Blaise avait toujours refusé; il se bornait à y +courir matin et soir pour donner des nouvelles de Jules. +pour se débarbouiller et changer de vêtements.—Blaise +raconta à ses parents tout ce qui s'était passé +ce jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après +avoir remercié le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda +pas à s'endormir et ne se réveilla que le lendemain au +grand jour.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XIV</h2> + +<h3>LES DOMESTIQUES</h3> + + +<p>Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner +quand il entra dans la cuisine, un peu honteux +de sa longue nuit; mais son père le rassura en +lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le +reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude +et les veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner +et courut au château pour reprendre son poste +près de Jules. La nuit avait été excellente, et le sommeil +de Jules n'avait été interrompu que deux fois, +par le besoin de prendre de la nourriture; il avait bu +du bouillon; le médecin, qui sortait d'auprès de lui, +avait permis des soupes, et Jules était en train d'en +manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à +lui et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise +du domestique qui avait apporté la soupe. Jules lui +tendit la main en souriant, ce qui augmenta l'étonnement +du domestique.</p> + +<p>«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant +à l'office, voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas +vu, je ne le croirais pas! M. le comte qui embrasse +le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main et qui +lui sourit!</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, +M. le comte, qui est si fier qu'il ne vous regarde +seulement pas, et qu'il semble se croire au-dessus de +tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! Du +nouveau, comme tu dis, Adrien.</p> + +<p>—Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et +le petit, va-t-il devenir insolent!</p> + +<p>—C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!</p> + +<p>—Et le servir comme un maître! comme M. Jules!</p> + +<p>—Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne +suis pas là-dessus, moi, du même avis que vous: je +ne crois pas que le petit change sa manière pour cela. +Il est bon et honnête, cet enfant.</p> + +<p>—Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié +toutes ses histoires de l'année dernière.</p> + +<p>—Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh +bien, entre nous, je n'ai jamais beaucoup cru à ces +histoires. Nous connaissons bien M. Jules et de quoi +il est capable.</p> + +<p>—Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que +c'en est répugnant.</p> + +<p>—Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non +plus. Est-il orgueilleux!</p> + +<p>—Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!</p> + +<p>—Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte +Adrien! Comment aurait-il embrassé le petit du +concierge?</p> + +<p>—Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, +mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait. Attention à +nous et soyons polis et même aimables pour ce nouveau +favori.</p> + +<p>—Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, +à ce gamin.</p> + +<p>—Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de +cirage le jour du cerf-volant.</p> + +<p>—Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein +la tête.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes +amis, et soyons prudents à l'avenir. De la politesse, +des égards.</p> + +<p>—D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il +en voudra.</p> + +<p>—Et moi des liqueurs!</p> + +<p>—Et moi des sucreries!</p> + +<p>—Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à +emporter chaque jour <i>les restes</i> du dîner. On sait bien +ce que sont <i>les restes</i> d'une cuisine pour les amis; de +quoi nourrir toute la famille et largement.</p> + +<p>—Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre +jour un gigot entier à la petite Lucie, la repasseuse. +Hier un gâteau pas seulement entamé à la bouchère. +Ce matin, une livre de beurre à la voisine.</p> + +<p>—Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef +avec humeur. Tu as bien porté, l'autre jour, un panier +de vin au village!</p> + +<p>—Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur +au repas que donnait l'épicier.»</p> + +<p>La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation +intime; un des domestiques se précipita pour +répondre à l'appel.</p> + +<p>«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec +précaution la porte de Jules.</p> + +<p>—Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise +déjeune avec moi.</p> + +<p>—Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»</p> + +<p>Cinq minutes après, le domestique apportait une +petite table avec deux couverts, une volaille froide, +du jambon, du beurre frais et des fruits.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première +fois que je mangerai avec appétit depuis la +maladie de mon pauvre Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, +je n'ai pas faim.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme +d'habitude.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner +cela, après toutes les fatigues que tu as eues, toutes +les nuits que tu as passées?</p> + +<p>—Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé +cette nuit; il n'y paraît plus.</p> + +<p>—Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; +si j'ai besoin de vous, je sonnerai.</p> + +<p>—Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, +de moi qui ait tant accepté et reçu de toi, continua le +comte. Prends garde que ce ne soit encore de l'orgueil, +ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement +la main sur la tête et sur la joue de Blaise.</p> + +<p>—Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de +l'orgueil; je recevrais de vous plus volontiers que de +tout autre; cela me ferait même plaisir de vous donner +cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un air pensif, +je sais que votre coeur déborde de reconnaissance +pour les soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous +ne savez que faire pour me le témoigner... Attendez... +attendez,... je vais vous contenter. Habillez-moi de +neuf pour la première communion, dans un mois. +Cela me fera un grand plaisir et à papa aussi, car +c'est cher pour des gens comme nous... Voulez-vous? +voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant à la volaille, +vraiment je n'ai pas faim.</p> + +<p>—Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; +oui, tu as bien deviné avec ton excellent coeur +le besoin que j'éprouve de t'exprimer ma reconnaissance; +je te remercie de me dire si franchement ce +qui te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement +complet pareil à celui de Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas +si beau! ce ne serait pas bien, voyez-vous. Le serviteur +ne doit pas se vêtir comme le maître; je serais moi-même +mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; laissez-moi +commander mes habits comme si papa devait payer, +et puis c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que +tu dis est sage.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une +chose;... mais... ne vous fâchez pas si j'en demande +trop... Dites seulement: non, Blaise, tu es trop ambitieux.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... +parle donc! Dis, mon enfant, dis.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi +de vous embrasser non pas du bout des lèvres, +mais là... comme je l'entends,... comme j'embrasse +quand j'aime...</p> + +<p>—Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en +ouvrant les bras pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec +transport et qui embrassa le comte à plusieurs reprises.</p> + +<p>Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, +il voulut à son tour embrasser Blaise comme un frère, +un ami.</p> + +<p>«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne +nous quitte jamais?</p> + +<p>—C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second +fils, ton camarade d'études et de jeux.</p> + +<p>—C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, +impossible. J'ai un père moi aussi, et une mère; je +suis leur seul enfant; je dois rester près d'eux, +et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le +seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non +seulement de fait, mais d'habitudes, d'éducation, de +vêtements et de manières. Je ne serais plus comme +leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, +je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous +servir et à vous témoigner mon affection et mon +respect: mais quitter mes parents, vous suivre à Paris, +jamais!»</p> + +<p>Le comte considérait avec émotion la belle figure +de Blaise animée par les sentiments qu'il exprimait +avec énergie et noblesse.</p> + +<p>«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; +mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend, +c'est que je ne m'en sente pas humilié.</p> + +<p>«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il +dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose; et +nous ne ferons rien sans te consulter, Blaise. C'est +toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure +pour tes habits.»</p> + +<p>Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit +emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise +que Blaise n'avait pas mangé.</p> + +<p>«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: +une nouvelle merveille! M. Blaise a refusé l'invitation +de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son +couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, +ce mangeur de pain et de fromage, refuse de +la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc +pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien +qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon +vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais +rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propos de ce +vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous +ne l'avons jamais su.</p> + +<p>—Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien +avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner +M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour +n'en plus sortir.</p> + +<p>—Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est +implanté près d'un homme riche et grand seigneur +comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus... +Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite +à déjeuner!</p> + +<p>—Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est +laissé embrasser! on aurait dit qu'il voulait rendre à +M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait +sauté au cou.</p> + +<p>—La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a +pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être +le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien +nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous +aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir +l'air d'y toucher.</p> + +<p>—Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout +ça n'est pas franc du collier; l'année dernière il fait +cinquante infamies, et cette année le voilà un sage! +un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour +de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur +nos gardes; ne nous découvrons pas trop.»</p> + +<p>Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur +ouvrage, Blaise parut à la porte et dit que M. Jules +demandait qu'on allât au village chercher un demi-cent +de jolies billes pour s'amuser.</p> + +<p>«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un +des gens. J'en apporterai un cent.</p> + +<p>—Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.</p> + +<p>—Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, +mon petit Blaise.</p> + +<p>—Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je +n'aurais pas de quoi les payer.</p> + +<p>—Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! +répondit le domestique. On les portera sur le compte +de M. Jules.</p> + +<p>—Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules +me gronderait, et il aurait raison.</p> + +<p>—M. Jules ne le saura pas, nigaud.</p> + +<p>—Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur +son compte.</p> + +<p>—Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas +sur le compte de M. Jules; si le cent a coûté trois +francs, on mettra: demi-cent de billes, trois +francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les +siennes.</p> + +<p>—Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est +tout simplement un vol. Je ne prêterai jamais les +mains à une friponnerie, quelque petite qu'elle soit. +Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors +que je serais malheureux et méprisable.</p> + +<p>—Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à +monsieur Blaise! Tu as oublié tes friponneries de +l'année dernière.</p> + +<p>—Je n'ai pas commis de friponneries, répondit +Blaise avec calme et dignité. Le bon Dieu m'a toujours +protégé contre le mal.</p> + +<p>—Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à +la fin. Ce que je te disais était pour rire; tu l'as pris +au sérieux comme un nigaud.</p> + +<p>—Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en +se retirant.</p> + +<p>«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les +domestiques au bout de quelques instants. Il ne faut +plus rien lui offrir. Attendons qu'il demande. Nous +nous compromettrions.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XV</h2> + +<h3>L'AVEU PUBLIC</h3> + + +<p>La convalescence de Jules marcha rapidement; il +avait repris une gaieté qui l'avait abandonné depuis +longtemps; souvent il causait avec son père de sa vie +passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, de +ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et +douce. Il ne trouvait pas avoir suffisamment réparé +ses torts envers Blaise; il semblait méditer un projet +qu'il ne voulait découvrir à personne.</p> + +<p>«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et +d'Hélène pour achever ma réparation à Blaise: ce +sera une bonne manière de me préparer à la première +communion que nous devons faire ensemble.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais +maintenant, mon pauvre Jules? Blaise semble être +parfaitement heureux.</p> + + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais +il m'a beaucoup parlé, depuis ma maladie, de ses +devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers lui-même; +il m'a expliqué sur les motifs de sa conduite +des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le +curé, qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes +choses; vous verrez, papa, que ce que je veux faire +sera bon et vous fera plaisir. Car, vous aussi, cher +papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez +dans ma chambre, je vois bien comme vous priez +et comme vous pleurez en priant; j'ai bien vu que +vous causiez avec le curé; c'est tout cela qui fait du +bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de +bonnes pensées que je n'avais jamais eues auparavant... +C'est singulier.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai +dit le jour où je me suis montré pour la première fois +près de ton lit de mourant, c'est moi qui étais coupable +de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. +Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; +ta maladie, en amollissant mon coeur, m'a +permis de comprendre mes torts immenses envers +ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et +par mon irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire +de Blaise, et tu as fait comme ton père, que tu aimes +et que tu rends bien heureux par ton changement.</p> + +<p>Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; +Blaise arriva peu de temps après; il continuait à passer +tout son après-midi avec Jules et le comte.</p> + +<p>Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait +à faire d'assez longues promenades dans la +campagne; on s'étonnait au village de voir que Blaise +l'accompagnait toujours et était traité amicalement +par le comte.</p> + +<p>Mme de Trénilly était attendu très prochainement +avec Hélène; ni l'une ni l'autre n'avaient su ni la gravité +de la maladie de Jules, ni le retour de Blaise dans +le château, ni le changement du comte et de Jules. +Hélène avait renouvelé sa première communion avec +une grande piété et avait ardemment prié pour la +conversion de son père et de Jules. On s'apprêtait au +château à les recevoir avec une affection inaccoutumée. +Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda +à son père de rassembler toute la maison dans le salon, +le soir de l'arrivée de la comtesse et d'Hélène; +son père lui avait vainement demandé quelle était son +intention en convoquant ainsi tous les gens, y compris +Anfry, sa femme et Blaise.</p> + +<p>«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception +de maman et d'Hélène; vous serez tous contents, +j'en suis sûr.»</p> + +<p>Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir +qu'à la convocation générale.</p> + +<p>«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger +et de ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera +pas, je te le promets: seulement les premières +heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. Après tu +seras avec moi le plus possible, comme depuis ma +maladie.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance +en vous, ce n'est plus comme avant. Je répondrais +de vous comme de moi-même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.</p> + + +<p>BLAISE</p> + +<p>Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a +consolé quand elle me voyait pleurer!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pauvre Blaise, tu pleurais donc?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez +donc que je passais aux yeux de tous pour un vaurien, +un menteur, un voleur.</p> + +<p>—Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul +qui étais cause de tout le mal. Mais je te vengerai. +sois tranquille! J'y suis plus décidé que jamais.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me +vengerez-vous? Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! +Ne suis-je pas bien heureux maintenant, entre vous +et l'excellent M. le comte? Cela me paraît drôle de +penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne +craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par +jour! et quand il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le +serre à l'étouffer.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Mon bon Blaise, comme je t'aime!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je +vous aime bien, car je vous aime en Dieu. Je vous aime +comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, comme mon frère +en Dieu.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, +quand nous aurons fait notre première communion +ensemble, rien ne pourra plus nous séparer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur +Jules, nous serons réunis en Dieu et nous nous +retrouverons dans le ciel.»</p> + +<p>Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent +ainsi au château; là Jules dit adieu à son ami, +qui attendit avec impatience la convocation du soir +pour savoir ce que ferait Jules.</p> + +<p>L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, +en se promenant devant le château, l'arrivée +de Mme de Trénilly et d'Hélène. La voiture parut enfin +dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. Hélène +sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant +que sa mère descendait plus posément. M. de Trénilly +reçut sa fille dans ses bras et l'embrassa avec une effusion +qui surprit agréablement Hélène, peu habituée +aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda +avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut +et l'embrassa encore en souriant.</p> + +<p>«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après +la sainte cérémonie à laquelle je n'ai pu malheureusement +assister.»</p> + +<p>La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de +n'en rien témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, +qui avait déjà dit bonjour à sa mère. Ce fut bien un +autre étonnement quand elle vit Jules se jeter à son +cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant des +paroles affectueuses.</p> + +<p>«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour +manquait à ma joie. Je suis si content de te revoir! +Je t'aime bien, à présent que je sais mieux t'apprécier.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc +été plus malade que nous ne le pensions?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du +corps et de l'âme. Mais je suis guéri maintenant, +grâce à Dieu... et à Blaise», ajouta-t-il en lui-même.</p> + +<p>Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; +ses yeux semblaient chercher quelqu'un; elle se hasarda +à demander timidement:</p> + +<p>«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, +je ne le vois pas parmi les gens de la maison.</p> + +<p>—Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.</p> + +<p>—Ah! il vient donc au château, maintenant?</p> + +<p>—Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.</p> + +<p>Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas +le sourire moqueur et méchant d'autrefois, mais un +sourire doux et bon qu'elle n'avait jamais vu à son +frère. Elle remarqua alors combien Jules était embelli +et le changement qu'avait subi toute sa personne +et surtout sa physionomie.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu +ainsi. Tu as l'air tout autre.</p> + +<p>—La maladie change, répondit Jules avec gravité.</p> + +<p>—Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première +communion, dit Hélène avec hésitation.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; +je compte pour cela sur toi, ma chère soeur, et aussi +sur un ami que je te présenterai ce soir.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins +dans le pays?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans +mon coeur que s'est fait le changement.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mon bon Jules, que je suis contente de te voir +comme tu es maintenant!»</p> + +<p>Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient +la chambre d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené +sa femme et lui racontait la terrible maladie de +Jules, les pénibles révélations qui en avaient été la +conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme +de Jules et dans la sienne propre, les services immenses +que leur avait rendus Blaise, la bonté, la piété +admirable de cet enfant, et l'impression que ses vertus +avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.</p> + +<p>Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui +disait son mari, sembla mécontente de n'avoir pas su +le danger qu'avait couru son fils, et se montra incrédule +quant aux vertus extraordinaires de Blaise.</p> + +<p>«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé +votre coeur à l'attendrissement et à la crédulité; le +petit bonhomme, qui n'est pas bête, en a profité pour +vous fasciner et s'impatroniser dans la maison. J'espère +que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun +reprendra sa place.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur +et cette injustice. Le pauvre Blaise, bien loin +d'abuser et même d'user de son ascendant sur moi et +sur Jules, a refusé les offres avantageuses que nous +lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu +d'hommes faits eussent été capables.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans +connaître les offres que vous lui avez faites, je présume +qu'elles étaient de nature à ne pas être agréées par +moi.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez +combien vous me peinez profondément, combien +vous blessez tous mes sentiments paternels!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à +gâter vos enfants, surtout Jules, que vous avez rendu +odieux.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu +méchant et odieux; Blaise l'a rendu bon et aimable.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait +perdre la raison; ne me débitez donc pas de semblables +sornettes.</p> + +<p>—Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit +le comte avec un geste de désolation en quittant la +chambre.</p> + +<p>La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, +commanda qu'on servît le dîner et entra au salon avec +l'air froid et calme qui lui était habituel.</p> + +<p>Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte +troubla et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda +à son père l'exécution de sa promesse. Le +comte l'embrassa et sortit après lui avoir dit à l'oreille:</p> + +<p>«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»</p> + +<p>Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et +tous les gens de la maison entrèrent à la suite du +comte, qui avait Blaise à ses côtés. La comtesse et +Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, +lorsque Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le +prit par la main, l'amena au milieu du salon et dit +d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:</p> + +<p>«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation +de papa, pour réparer autant qu'il est en +moi l'injustice dont je me suis rendu coupable depuis +deux ans envers mon pauvre Blaise...</p> + +<p>—Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit +Blaise d'un air suppliant.</p> + +<p>—Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le +repos de ma conscience, pour la satisfaction de mon +coeur, dire ici devant maman, devant Hélène, devant +tous, combien je les ai méchamment, indignement +trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes +tes bonnes actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! +Tu m'as toujours noblement et généreusement pardonné. +Au lieu de te justifier en m'accusant, tu t'es +laissé perdre de réputation dans la maison et dans le +pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a +toujours pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, +pour la bonté, pour la réunion de toutes les vertus. +Je désire que dans tout le pays on sache l'aveu que +m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis +aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et +admirable. Je veux que tous sachent qu'ici, devant +papa, maman, devant toutes les personnes de la maison +que j'ai tant et si souvent offensées par mes exigences, +mes insolences, mes méchancetés, je demande +pardon à genoux de toute ma vie passée. Je veux +qu'on sache que c'est à Blaise que je dois ma conversion; +sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon +repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»</p> + +<p>Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant +ces dernières phrases: Blaise se précipita +vers lui pour le relever; Jules se jeta dans ses bras +et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques +pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, +ne put comprimer plus longtemps son émotion; +il s'approcha de Jules et de Blaise, les prit tous +deux dans ses bras:</p> + +<p>«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, +quel courage! Le bon Dieu te récompensera! cher enfant!—Bon +Blaise, c'est à toi que je dois cette douce +joie!»</p> + +<p>Les domestiques demandèrent la permission de serrer +la main de leur jeune maître. Jules courut à eux +et leur prit les mains à tous avec effusion. Il était +heureux, il se sentait le coeur léger.</p> + +<p>Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles +de Jules, elle s'était sentie courroucée contre ce +qu'elle trouvait être une humiliation ridicule. A mesure +qu'il parlait, la noblesse de l'action de son fils, +l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans +la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. +Elle en voulait au pauvre Blaise, cause bien innocente +de cette confession, et lorsqu'elle le vit dans les bras +de Jules et puis du comte, le mécontentement reprit +le dessus et elle resta froide et immobile, retenant +Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de +son frère et qui pleurait à chaudes larmes.</p> + +<p>Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards +d'affectueuse admiration, ils ne parlèrent pas +d'autre chose toute la soirée; plusieurs d'entre eux +furent assez profondément touchés pour changer complètement +de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles +serviteurs.</p> + +<p>Quand le comte et Jules restèrent en famille avec +Blaise, que Jules avait retenu, Hélène s'élança vers son +frère, qu'elle embrassa avec effusion, puis se tournant +vers le comte:</p> + +<p>«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon +Blaise, qui a été la cause première de tout ce bien?</p> + +<p>—Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; +il doit être pour toi un second frère.»</p> + +<p>Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, +dont il baisa la main avec tendresse.</p> + +<p>La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant +d'Hélène, elle la retira violemment en disant:</p> + +<p>«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier +que vous vous permettez d'embrasser sous mes yeux. +Je n'entends pas que cette scène ridicule se prolonge +plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et laissez +votre père et votre frère faire leur ami et leur confident +de ce garçon sans éducation.»</p> + +<p>Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.</p> + +<p>«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!</p> + +<p>—Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle +en quittant la chambre et entraînant Hélène.</p> + +<p>Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché +dans ses mains. La dureté orgueilleuse de sa femme +le navrait. Il lui avait toujours reproché de la sécheresse +et du manque de coeur; mais, sec et égoïste lui-même, +il n'en avait jamais souffert comme en ce jour +où tout était changé en lui.</p> + +<p>Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; +les reproches qui devaient à l'avenir empoisonner sa +vie. Le bonheur si nouveau et si pur qu'il avait goûté +entre Jules et Blaise depuis environ un mois était passé +pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient +privés de la société de Blaise, dont la piété leur +était si utile, dont la gaieté, l'affection, la complaisance +leur étaient si agréables.</p> + +<p>La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, +ce pauvre Blaise destiné à rencontrer toujours des ingrats +dans la famille du comte.</p> + +<p>Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation +inattendue, quand il se sentit serrer dans les +bras de Jules en même temps que ses mains étaient +effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants +pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise +sentait qu'il redeviendrait <i>pauvre Blaise</i>.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment +et où pourrai-je passer mes après-midi avec +Blaise et avec vous?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta +mère jusqu'à ce qu'elle ajoute foi à ce que nous +croyons si bien, nous qui en avons profité; je veux +dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise et +à la reconnaissance que nous lui devons.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez +pas de reconnaissance; après ce que M. Jules a fait +aujourd'hui, la reconnaissance est toute de mon côté...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as +pardonné et tu t'es dévoué avant la réparation.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous +soyons quittes envers toi, ce qui n'est pas et ne pourra +jamais être: nous souffrirons toujours dans notre +affection pour toi, d'abord en nous trouvant souvent +privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu +par celle qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout +ce qu'il fait; ce qui arrive est peut-être pour notre bien +à tous. Et d'abord n'est-ce pas un bonheur de souffrir +en ce monde pour recevoir une plus grande récompense +dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer +à nous aimer sans nous voir autant, et en nous donnant +le mérite d'accepter avec résignation et douceur +cette peine que le bon Dieu nous envoie? Cher Monsieur +le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute +la tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à +ne plus jamais vous voir si c'était la volonté du bon +Dieu! Hélas! peut-être ne vous embrasserai-je plus +jamais, jamais, ni M. Jules non plus!</p> + +<p>—Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que +tu voudras, mon enfant», dit le comte en le serrant +contre son coeur.</p> + +<p>Blaise usa largement de la permission; mais la soirée +était avancée; il était temps de se séparer. Blaise +dit un dernier adieu à Jules et au comte et se retira +en sanglotant.</p> + +<p>«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans +ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?</p> + +<p>—Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta +santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher +enfant; quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai +ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon +Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel +nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.</p> + +<p>—C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.</p> + +<p>—Et ce ne sera probablement pas le dernier ni +le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta +mère et à la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher. +N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse +nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu +le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi +d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois +aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin +de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de +le resserrer.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XVI</h2> + +<h3>L'OBÉISSANCE</h3> + + +<p>Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand +il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en +souriant.</p> + +<p>«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon +sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne recommenceras +pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée +ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas une +société convenable pour toi, je te prie d'aller dès +demain lui signifier que je lui défends de mettre les +pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut +le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne laisserai +pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez +mes enfants.</p> + +<p>—Je vous obéirai, maman, répondit Jules +avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez +m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Depuis quand as-tu besoin de consolation?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais +et combien j'avais offensé le bon Dieu.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>souriant</i></p> + +<p>A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus +bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que +pour prêcher. Mais je te prie de me faire grâce de tes +sentences religieuses; je ne suis pas encore arrivée au +point de vous comprendre.</p> + +<p>—Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu +sais que je ne supporte pas tes remontrances. Pense +comme ton père et ton frère, prie avec eux si cela te +fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni l'entende. +Adieu mes enfants. laissez-moi seule; je suis +fatiguée.»</p> + +<p>Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; +leurs chambres se touchaient. En entrant dans celle de +Jules, ils virent le comte qui les attendait.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue +sur sa première impression? A-t-elle enfin compris la +beauté et la noblesse de ton aveu, Jules, et pardonne-t-elle +au pauvre Blaise la part qu'il a prise dans notre +amélioration?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je crois que non, papa; maman a parlé comme au +salon; la pauvre Hélène a même été grondée pour +avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.</p> + +<p>—Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la +main sur la tête à plusieurs reprises. Pauvre Hélène. +répéta-t-il d'un air triste et pensif, tu as dû souffrir +tous ces temps-ci.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses +et si bonnes! mes compagnes étaient si bonnes aussi! +J'étais heureuse là-bas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et ici?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de +vous et de Jules.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour +ton bonheur sera fait; tu dois voir le changement qui +s'est opéré en moi. Ma vieille humeur, mon ancienne +sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu n'auras +plus peur de moi, je pense?</p> + +<p>—Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans +ses bras; je vous aimerai de tout mon coeur et je vous +le dirai sans crainte.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent +comme s'il était son vrai père.</p> + +<p>—Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! +que c'est drôle! Je voudrais voir cela.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous +chez Anfry.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais +cru possible que Blaise osât embrasser papa!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté +ce que nous devons à Blaise et quelles sont ses admirables +vertus; pour moi il a été un véritable ami.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>A demain le reste de la conversation, mes chers +enfants. Tu dois être fatiguée du voyage, mon Hélène, +et toi, mon ami, de toute ta soirée.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché +de me coucher.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. +Bonsoir, mon cher papa, bonne nuit et à demain.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! +Adieu, Jules; adieu Hélène.»</p> + +<p>Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.</p> + +<p>Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, +l'enlaça tendrement dans ses bras et lui dit:</p> + +<p>«Papa, prions ensemble pour maman; demandons +au bon Dieu qu'il la change comme il nous a changés... +Je puis bien vous dire cela, papa, n'est-il pas +vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis +m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur +pour maman que d'être comme elle a été ce soir.»</p> + +<p>Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent +dans ses yeux firent voir à Jules que son père +pensait comme lui.</p> + +<p>«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à +genoux près de son fils.</p> + +<p>Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un +peu inquiète de ne pas avoir vu son mari depuis le +mécontentement qu'il lui avait témoigné, et l'ayant +inutilement cherché dans sa chambre et dans celle +d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue +de son mari à genoux près de son fils; aucun des deux +ne l'entendit entrer. La comtesse resta quelques +minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après quelque +hésitation, elle referma doucement la porte et se retira +toute pensive dans sa chambre.</p> + +<p>«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a +positivement altéré leur raison... Je ferai venir mon +médecin un de ces jours et je les ferai soigner... +Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me parlait-elle +pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils +vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais +les empêcher de la voir, mais c'est impossible!... +Un père et un frère!... Il y aurait bien un moyen!... +Ce serait de l'emmener faire un voyage en Suisse... +Oui... Mais il faut attendre la première communion de +Jules; je ne puis m'en aller avant.»</p> + +<p>Et la comtesse se coucha avec la résolution de +prendre patience, de laisser faire jusqu'après la première +communion, et ensuite d'enlever Hélène à cette +influence qu'elle croyait fâcheuse.</p> + +<p>Le comte emmena le lendemain ses enfants pour +voir Blaise. Ils entrèrent chez Anfry.</p> + +<p>«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus +arriver, dit le comte. Il aurait dû penser que nous +viendrions chez lui, puisqu'il ne peut pas venir chez +nous.»</p> + +<p>Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, +qui travaillait au jardin.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il y a longtemps, monsieur le comte.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où est-il allé?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste +nuit, et il a été chercher sa consolation près du bon +Dieu; c'est assez son habitude, vous savez.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous +avons besoin de force et de consolations.»</p> + +<p>Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, +qui se trouvait près de là. Ils y entrèrent sans bruit, +s'agenouillèrent dans un banc et aperçurent Blaise à +genoux sur la dalle, la tête dans les mains et paraissant +ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps +un mouvement qui indiquât qu'il avait terminé +sa fervente prière, mais Blaise ne bougeait pas; il ne +calculait pas le temps quand il priait. Enfin, il laissa +retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à +mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher +Sauveur, j'obéirai; je ferai le sacrifice, je ne chercherai +plus à les voir qu'à de rares intervalles; je mettrai +dans mes paroles, dans mes actions, la réserve d'un +serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, +ces maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon +bon M. Jules! continuez, mon Dieu, à les éclairer, à +les diriger vers le bien. Et cette bonne Mlle Hélène! +qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez +le coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, +mon bon Jésus! cela vous est facile! Faites qu'elle +vous aime, et tout sera bien.»</p> + +<p>Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses +yeux bouffis de larmes, fit un grand signe de croix, +et, se retournant pour s'en aller, il aperçut le comte et +ses enfants. Son visage s'éclaira; il fut sur le point de +courir à eux, mais le respect pour la maison de Dieu +contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé +en même temps; il se dirigea vers la porte, suivi de +ses enfants et de Blaise. Ce ne fut qu'après être sorti +de l'église que Blaise, poussant un cri de joie, se jeta +dans les bras que lui tendait le comte, à la grande +satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle +Hélène. Peur? Peut-on avoir peur de ceux qu'on aime +tant?</p> + +<p>—Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui +dit le comte en lui serrant les mains.</p> + +<p>—Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. +J'ai donc parlé tout haut?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous +t'ayons entendu.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, je viens de promettre au bon +Dieu de ne rien faire de ce qui pourrait déplaire à +Mme la comtesse; non seulement je ne chercherai +pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais +encore je les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur +Jules! De grâce, je vous le demande avec instance, +n'ébranlez pas ma résolution; aidez-moi, au contraire, +à la tenir. Mais voici la pensée que m'a suggérée le +bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur +le comte n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, +lui qui commande, qui est le maître. Alors, monsieur +le comte, vous viendrez me voir, et vous amènerez +quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? Pardonnez-moi +si j'en demande trop; c'est que je ne vous +cache pas mes pensées, et il me semble que celle-ci +n'est pas coupable ni pour moi, ni pour M. Jules, ni +pour Mlle Hélène.</p> + +<p>—Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon +ami, ta pensée est bonne, et je la mettrai à exécution; +je viendrai te voir souvent, très souvent, et j'amènerai +parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne +m'échappent en route.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera +pour courir au-devant de Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de +midi à deux ou trois heures.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; +quand je ne vous aurai pas vus, je vous espérerai +pour le lendemain.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans +ton attente, mon ami.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XVII</h2> + +<h3>LA CORRESPONDANCE</h3> + + +<p>«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur +en présentant à Anfry une lettre sous enveloppe, +avec un beau cachet.</p> + +<p>Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa +de la décacheter, tout surpris d'en recevoir +une.</p> + +<p>«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la +signature.</p> + +<p>—Ah! voyons donc! Que te dit-il?»</p> + +<p>Blaise lut tout haut:</p> + +<p>«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous +nous sommes quittés que tu m'as peut-être oublié; +mais moi, je pense souvent à toi et je t'aime toujours. +Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si lentement +que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, +j'ai neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à +devenir savant. Il est arrivé une chose très drôle chez +un monsieur qui demeure près de chez nous: sa maison +a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, comme tu +penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues +blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a +encore une quantité; avant, elles étaient grises, +comme toutes les souris. Papa ne voulait pas le +croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un +petit chien qui est très habile pour cela, et papa et moi +nous avons vu que toutes les souris attrapées étaient +réellement blanches.—Je m'amuse assez, mais pas +tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon +comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, +c'est qu'ils sont tous un peu menteurs; quand ils ont +fait une sottise, ils ne veulent jamais l'avouer, et ils +disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à toujours +dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le +monde me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première +communion, et quel jour ce sera, pour que je +pense à toi et que je prie pour toi ce jour-là. Dis-moi +aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les enfants +du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour +toi, s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le +monsieur lui-même était méchant; cela m'a fait peur +pour toi, mon pauvre Blaise, toi qui es si bon. Ne va +pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du mal.—Raconte-moi +ce que tu fais, et pense souvent à moi, +comme je pense souvent à toi. Adieu, mon cher +Blaise, je t'embrasse de tout mon coeur; embrasse +pour moi ton papa et ta maman.</p> + +<p>«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»</p> + +<p>«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie +pas, ce pauvre M. Jacques! S'il m'avait interrogé +l'année dernière sur ce qu'il me demande aujourd'hui +pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien +embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... +Il y a une chose, dans la lettre de M. Jacques, +qui me paraît drôle, comme il le dit lui-même, +ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu +changer la couleur des souris.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter +bien des fois à ton grand-père, qui a été soldat +sous l'empereur Napoléon Ier, que, lors de l'incendie +de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les maisons +que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris +qui couraient au travers étaient blanches comme des +lapins blancs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est singulier que la frayeur puisse produire un +pareil effet sur des animaux.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Vas-tu répondre à M. Jacques?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer +de visite de M. le comte ni de M. Jules; ainsi j'ai +bien le temps.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects +et nos amitiés.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'y manquerai point, papa.»</p> + +<p>Et Blaise, prenant du papier, une plume et de +l'encre, fit à Jacques la réponse suivante:</p> + +<p>«Mon cher Monsieur Jacques,</p> + +<p>«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre +chère et aimable lettre. Je vous remercie de ne pas +m'oublier; moi aussi, j'ai bien pensé à vous, et j'ai +plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis consolé +par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu +que nous fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il +me demande pour ma première communion. Merci, +mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne pensée de +prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez +à Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, +de me donner du courage dans les temps de tristesse, +de la force pour résister à la joie, afin que je n'oublie +pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et +que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne +pourrai plus mourir. Priez, mon bon monsieur Jacques, +pour que je n'oublie jamais aucun de mes +devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer +aux autres; priez pour que je ne conserve aucun souvenir +du mal qu'on me fait, et que je n'oublie jamais +les bienfaits que je reçois. On a trompé votre papa +en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; +il est bon comme le meilleur des hommes; je l'aime +comme s'il était mon père. Son fils, M. Jules, est excellent +aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. M. Jules et +moi, nous ferons notre première communion dans +trois semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. +M. le comte et Mlle Hélène nous ont promis de communier +avec nous ce jour-là, ce qui vous prouve combien +ils sont réellement bons et pieux. Je suis très heureux, +mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce +que le bon Dieu veut bien m'envoyer, des peines +comme de la joie. Papa et maman vous remercient +bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs +respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, +je sais bien que ma position me défend de vous +embrasser, mais je puis me permettre de vous assurer +que je vous aime de l'affection la plus tendre et la plus +dévouée.</p> + +<p>«Votre humble et obéissant serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, +qu'un domestique entra chez Anfry.</p> + +<p>«Mme la comtesse demande Blaise.</p> + +<p>—Moi? Mme la comtesse me demande? répéta +Blaise fort étonné.</p> + +<p>—Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me +chercher Blaise, m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le +plus vite possible.»</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec +inquiétude. Vas-y, mon Blaisot; va, tu ne peux faire +autrement,... et reviens vite nous dire ce qui se sera +passé, car je ne suis pas tranquille.</p> + +<p>—Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous +qui m'arrive? Et quand même il m'arriverait des +choses pénibles, le bon Dieu n'est-il pas là pour me +protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux +de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je +resterai le moins que je pourrai.»</p> + +<p>Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour +être plus vite revenu. On le fit entrer immédiatement +chez la comtesse, qui l'attendait avec impatience. Il +salua; la comtesse lui fit un petit signe de tête, renvoya +le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un air +froid et hautain:</p> + +<p>«Je sais que tu as profité de mon absence pour +t'emparer de l'esprit de mon mari et de mon fils; tu +as réussi on ne peut mieux; je ne vois que des visages +allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une +promenade extraordinaire pour te faire leur visite; +il faudrait pour leur rendre leur bonne humeur que +M. Blaise fût toujours près d'eux. Je sais que ma fille +est entraînée par son père et par son frère à faire +comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut +durer. Je t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore +assez bonne opinion de ta loyauté pour espérer être +obéie en t'interdisant toute démarche qui pourrait te +rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux +passer ta vie à lui baiser les mains et lui faire des +platitudes sans que je m'en préoccupe aucunement; +mais je ne veux pas de cette sotte amitié de mes +enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. +Si tu veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai +de ton avenir; je te ferai donner une bonne éducation, +et je t'assurerai une rente qui te mettra à l'abri +de la pauvreté. Acceptes-tu?</p> + +<p>—Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la +défense que vous me faites, quelque chagrin que j'en +éprouve; je prierai M. le comte de vouloir bien m'aider +à suivre vos ordres. Quant à la pension, à l'éducation +et aux avantages que vous voulez bien me promettre, +vous me permettrez de tout refuser. Je n'ai +besoin de rien; je ne veux pas sortir de ma condition, +ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai mon pain +comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu, +j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu +ni mon coeur ni ma conscience. Je puis affirmer à +madame la comtesse qu'elle se trompe en pensant que +j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et de +M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout +seul, je ne sais comment, car je sens combien je suis +loin de mériter les bontés de M. le comte, de M. Jules +et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené tout cela. Peut-être +m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de +m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au +moment de ma première communion... Mais, je vous +le promets, Madame la comtesse, je ne verrai vos +enfants qu'avec votre permission.»</p> + +<p>En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait +réussi jusque-là à conserver son sang-froid, fondit en +larmes. Il voulut dire quelques mots d'excuse, mais +les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. Honteux +de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter, +Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, +et, saluant à la hâte, il s'avança vers la porte. +Avant de l'ouvrir il jeta un dernier regard sur la comtesse, +qui s'était levée et qui avait fait un pas vers lui; +un certain attendrissement se manifestait sur le +visage de la comtesse; au mouvement que fit Blaise +pour s'arrêter, elle reprit son air hautain et fit un +geste impérieux qui termina sa visite.</p> + +<p>Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher +ses larmes aux domestiques, et sortit par un petit +escalier qui communiquait à l'appartement du comte +et des enfants. A peine avait-il franchi les premières +marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que +les larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché +d'apercevoir.</p> + +<p>«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et +comment es-tu rentré au château?» lui dit M. de Trénilly +en le retenant.</p> + +<p>Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine +du comte et en donnant un libre cours à ses sanglots.</p> + +<p>«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? +lui dit le comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il +de fâcheux? Dis-le moi; parle sans crainte.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur +le comte, répondit Blaise en retenant ses sanglots. +C'est que je ne m'attendais pas... j'ai été pris par surprise... +et je me suis laissé aller;... mais je vais tâcher +d'être plus raisonnable,... plus résigné.</p> + +<p>—Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi +parles-tu?</p> + +<p>—Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules +et Mlle Hélène, et j'ai promis de lui obéir. Vous voyez +que j'ai de quoi pleurer et m'affliger.</p> + +<p>—Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette +haine contre ce noble et généreux enfant!»</p> + +<p>Le comte resta quelque temps immobile et pensif, +tenant toujours Blaise de ses deux mains.</p> + +<p>«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne +sais quel parti prendre pour épargner à toi et à Jules +ce nouveau chagrin. Je ne puis forcer la volonté de +ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de +désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir +les sacrifier, ainsi que toi, à cette volonté impérieuse +et déraisonnable.</p> + +<p>—Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce +qui nous vient par la permission du bon Dieu. C'est +bien, bien pénible, il est vrai; je sais que c'est triste +pour vous et pour M. Jules presque autant que pour +moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon +coeur. Mais, mon cher Monsieur le comte, savons-nous +le temps que durera cette séparation? Peut-être le bon +Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. Aidez-moi, +aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre +soumission l'adoucira et changera ses idées à mon +égard. Pensez donc qu'elle me croit faux, hypocrite, +intrigant; elle craint peut-être que je ne corrompe +M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur +le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle +est plus à plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, +Monsieur le comte, promettez-moi que vous m'aiderez +à tenir ma promesse, et que vous n'amènerez plus +M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme +la comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du +courage! Je vois bien qu'il vous en coûte, d'abord +par amitié pour M. Jules et pour moi; et puis... parce +qu'il en coûte toujours de céder, surtout à une +femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, +cher Monsieur le comte. Croyez-moi, nous +serons plus heureux en cédant qu'en résistant.</p> + +<p>—Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de +toi que viennent les sages avis et le bien. Je crois +que tu as raison;... céder, c'est mieux... Mais toi, toi, +pauvre enfant, qui ne penses jamais à toi-même, tu +souffriras.</p> + +<p>—Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous +verrai, vous, cher Monsieur le comte,... car... vous continuerez +à me visiter et à me donner des nouvelles de +ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle Hélène, toujours +si bonne pour moi.</p> + +<p>—Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! +c'est un besoin pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! +Tu serais mon fils, je ne pourrais t'aimer davantage.»</p> + +<p>Le comte embrassa une dernière fois le pauvre +Blaise, qui s'en alla fort triste, mais un peu consolé +par les paroles affectueuses du comte.</p> + +<p>«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus +loin qu'il le vit.</p> + +<p>—Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas +trop mauvais non plus.</p> + +<p>—Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces +satanés gens te feront mourir de peine!</p> + +<p>—Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de +sourire. Il n'y a que le premier moment qui vous +emporte quelquefois... Avec la réflexion, on se résigne...</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre +Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le +chagrin; cela vous ramène toujours au bon Dieu: on +prie mieux en apprenant à souffrir; le bon Dieu est là +qui vous aide et qui vous console si bien!</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... +Tiens, tiens, les larmes roulent sur tes pauvres joues +amaigries.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller +quand j'aurai fait une petite visite au bon Dieu dans +son église.»</p> + +<p>Blaise raconta à son père la cause de son nouveau +chagrin, en atténuant avec sa bonté accoutumée les +paroles dures et injurieuses de la comtesse. Anfry +contenait avec peine sa colère; il connaissait assez la +comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui +cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses +bras à plusieurs reprises, mais sans dire une parole, +et le laissa aller chercher près du bon Dieu sa consolation +accoutumée contre les chagrins qu'il supportait +avec une fermeté au-dessus de son âge.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XVIII</h2> + +<h3>LA COMTESSE DE TRÉNILLY</h3> + + +<p>La comtesse était restée debout au milieu de sa +chambre, surprise et troublée des paroles de Blaise, +de l'accent digne et ferme qui l'avait dominée malgré +elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé ses +paroles.</p> + +<p>«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout +un avenir... et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté +mes propositions avec une certaine indignation... C'est +dommage que tout cela vienne d'un fils de portier... +Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée... +Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il +exerce sur mon mari et sur mes enfants... En vérité, +j'ai moi-même été presque convaincue, presque attendrie... +Me serais-je trompée? serait-il vraiment le +beau et noble coeur que me dit mon mari?... Mais +non! impossible! Un fils de portier... C'est absurde!...»</p> + +<p>La comtesse resta longtemps pensive et indécise, +elle se résolut enfin à laisser aller les choses, à observer +Blaise et ses enfants, et à agir en conséquence.</p> + +<p>«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, +s'il cherche à voir mes enfants à mon insu, je n'aurai +aucune pitié pour lui: je le chasserai avec ses parents... +Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il accepte avec +loyauté et résignation le chagrin que je lui impose, +dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»</p> + +<p>Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus +penser à Blaise. Elle prit un livre et se mit à lire, sans +pouvoir toutefois chasser de son esprit l'image de +Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et désolé.</p> + +<p>Au retour de la promenade, les enfants avaient couru +chez le comte, dont ils recherchaient la compagnie +autant qu'ils l'évitaient jadis. Ils le trouvèrent triste +et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en lui demandant +la cause de sa tristesse.</p> + +<p>«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, +dit le comte en les embrassant avec tendresse; +votre maman a défendu à Blaise de vous voir, soit +chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis +d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir +sa promesse; je le lui ai promis, quelque pénible et +douloureuse que me soit cette contrainte. Je ne crois +pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous communiquant +cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi, +ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne +chercherez à le faire manquer à sa parole, et que vous +n'augmenterez pas son chagrin en l'obligeant à repousser +les occasions de rapprochement que vous lui +offririez.</p> + +<p>—Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène +et Jules, les yeux pleins de larmes. Vous avez raison, +papa, ajouta Jules; nous ne devons pas rendre son +sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir. +Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne +lui ferons même rien dire par vous, pour ne pas lui +donner la tentation de répondre ou le chagrin de ne +pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet +effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret +je penserai à lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. +Pauvre Blaise! il souffre de cette séparation +injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment maman +peut être si injuste pour cet excellent garçon. +Elle devrait l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, +au lieu...</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi +à ses ordres sans les juger, sans les blâmer. +Souviens-toi que nous-mêmes nous avons partagé ses +préventions; qu'il y a peu de semaines encore je défendais +à Blaise l'entrée du château; que c'est ta +maladie qui a tout changé, et que, sans tes aveux, +le pauvre garçon souffrirait encore de l'opinion si +fausse que j'avais de lui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de +mes méchancetés, de mes calomnies contre ce bon +Blaise. Je l'ai toujours estimé et respecté, parce que +je l'ai connu dès le commencement; mais je l'ai +perdu de réputation par jalousie et par la malveillance +que j'éprouvais contre tous ceux qui étaient +bons. La pauvre Hélène sait ce que j'étais; c'est le +remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr que ce +sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé +mon coeur... et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant +tendrement son père. N'est-il pas vrai, papa, que nous +sommes bien changés?</p> + + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de +nous irriter contre ta mère, prions le bon Dieu qu'il +lui ouvre les yeux, comme il l'a fait pour nous.»</p> + +<p>Quelques instants après, le comte et les enfants +entrèrent au salon, où ils trouvèrent la comtesse qui +les attendait pour entrer en même temps qu'eux dans +la salle à manger. Elle regarda attentivement les enfants, +baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges +et leurs visages attristés; levant les yeux sur son +mari, elle se sentit rougir devant sa physionomie sévère +et pensive.</p> + +<p>«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte +d'avoir fini.</p> + +<p>—Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le +comte. Il me semble que nous sommes exacts à +l'heure comme d'habitude.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je +désire voir le dîner fini, mais pour pouvoir me retirer +chez moi.</p> + +<p>—Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec +empressement.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce +petit Blaise, qui vous a tous ensorcelés, et qui est +cause de vos mines allongées et attristées.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?</p> + +<p>—En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la +comtesse avec chaleur. N'est-ce pas depuis que je lui +ai défendu de venir au château que vous êtes tous +trois comme des âmes en peine?</p> + +<p>—Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame +de votre connaissance, interrompit le comte en riant.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront +pas de dire que Blaise est un sot, qu'il vous +a rendus tous aussi sots que lui, et que je vois très +bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, +parce que ce petit bonhomme a été se plaindre +à vous de la défense que je lui ai faite de voir mes +enfants, défense que je maintiendrai et que je saurai +faire respecter.</p> + +<p>—Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit +le comte avec calme, car Hélène et Jules sont +très décidés...</p> + +<p>—A me désobéir sous votre protection? interrompit +la comtesse avec vivacité.</p> + +<p>—A vous obéir, répondit le comte avec froideur, +et à aider Blaise, par leur obéissance, à exécuter vos +ordres, qu'il respecte, et dont il m'a donné connaissance, +comme c'était son devoir de le faire. Il n'a +porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce +qu'il souffrait, mais sans aucun sentiment amer contre +vous, qui causiez sa souffrance.»</p> + +<p>La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans +la salle à manger. Le dîner fut silencieux; la comtesse +chercha plusieurs fois à engager la conversation; +elle fut aimable et prévenante, contrairement à +son habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et +à dérider son mari.</p> + +<p>«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, +dit-elle à son mari en rentrant au salon; vous l'aviez +perdu à mon retour; j'espère que vous ne le garderez +pas; vous me faites peur, ce soir.</p> + +<p>—Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit +le comte en serrant ses enfants dans ses bras; ils +savent que tout est changé en moi, et que mon air +sévère que je regrette et que je me reproche, n'est +plus que le symptôme extérieur d'une tristesse que +je ne puis vaincre. Vous me comprendrez un jour, +je l'espère, ma chère Julie, et vous serez alors, +comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»</p> + +<p>La comtesse répondit légèrement au serrement de +main du comte; elle rougit encore, réfléchit quelques +instants, et, se tournant vers Jules, elle lui dit avec +effort:</p> + +<p>«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te +cause; si j'avais de Blaise l'opinion qu'en a ton père, +je n'aurais jamais défendu son intimité avec toi... +quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier ajouta-t-elle +par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... que je crains..., que je crois..., que je veux +éviter...»</p> + +<p>La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever +et craignant d'en avoir trop dit; son mari l'encourageait +par un affectueux sourire; ses enfants la +regardaient avec des visages pleins d'espérance.</p> + +<p>«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de +décision, jusqu'à ce que j'aie éprouvé l'obéissance de +Blaise.»</p> + +<p>Les visages perdirent leur expression joyeuse; la +comtesse resta troublée et gênée; Hélène prit son +ouvrage, Jules son crayon, le comte son journal, et +la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans +savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au +bon mouvement qu'elle avait repoussé et au regret +de ne pas l'avoir écouté.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XIX</h2> + +<h3>L'ENTORSE</h3> + + +<p>Le lendemain et les jours suivants, le comte alla +très exactement passer une heure avec Blaise, qu'il +emmenait promener dans les champs; il lui rendait +compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il +ne nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.</p> + +<p>Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une +pierre, tomba et ressentit une violente douleur à +la cheville. Il se releva difficilement avec l'aide du +comte, et retourna à grand'peine chez lui, soutenu +et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa +de lui enlever son soulier et son bas, qu'elle +fut obligée de couper pour le retirer, tant le pied +était enflé.</p> + +<p>«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame +Anfry, en attendant mon médecin? demanda le +comte avec anxiété.</p> + +<p>—Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur +le comte, et je ne veux pas de votre médecin. +Dans trois jours il n'y paraîtra pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quel remède allez-vous donc employer? Prenez +garde d'augmenter son mal en voulant le guérir sans +médecin.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire +le remède Valdajou; c'est bien simple et bien connu +pour les entorses.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce +dont vous aurez besoin.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce +qui m'est nécessaire. Je prends du son, que je mets +dans une casserole, j'y verse, pour en faire un cataplasme, +de..., de..., un liquide que je n'ose nommer +monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est +chaud, j'y fais fondre une chandelle en la tenant par +la mèche; voilà tout.</p> + +<p>—C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. +Dieu veuille que mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, +car il souffre beaucoup!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; +ce ne sera rien; ne vous en tourmentez pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je +vais faire part de ton accident à Hélène et à Jules, qui +en seront bien fâchés.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais +rien dire, mais vous savez que je pense bien souvent +à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été si pénible, ajouta-t-il +avec un soupir.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras +certainement la récompense.»</p> + +<p>Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand +il se fut éloigné, Blaise appela sa mère.</p> + +<p>«Maman, je souffre cruellement; devant M. le +comte, j'ai cherché à dissimuler ma souffrance pour +ne pas l'inquiéter; mais je crains d'avoir plus qu'une +entorse: il me semble que j'ai le pied démis.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père +pour qu'il aille chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu +pas dit à M. le comte? Il aurait envoyé un cabriolet +pour chercher le médecin; nous l'aurions déjà.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime +bien; il se serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules +et Mlle Hélène.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; +c'est trop, mon Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle +en allant dans le jardin, va vite chercher +le médecin pour notre garçon; il croit avoir le pied +démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne +pas le chagriner, et il souffre l'impossible.»</p> + +<p>Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son +pied et sortit précipitamment pour aller chez le médecin. +Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena +voir son fils.</p> + +<p>Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, +malgré l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus +qu'une entorse; le pied était démis; il fallait le remettre.</p> + +<p>«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre +garçon, dit-il à Blaise, mais ce sera vite fait; prenez +courage et laissez-moi faire: ce ne sera pas long.</p> + +<p>—Le courage ne me manquera pas avec l'aide du +bon Dieu, monsieur; vous pouvez commencer quand +vous voudrez.»</p> + +<p>Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant +les yeux.</p> + +<p>Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la +force d'exécuter l'ordre du médecin, de tenir fortement +la jambe de Blaise pendant qu'on tirait le pied pour le +mettre en place.</p> + +<p>Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui +échappa au moment de la plus vive douleur.</p> + +<p>«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. +Vous avez eu un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en +enveloppant la cheville d'un cataplasme. Il n'y en a pas +beaucoup qui supportent une pareille opération sans +crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est +évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, +pour bassiner les tempes et le front.»</p> + +<p>Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; +il retomba sur une chaise; l'émotion avait été +trop vive.</p> + +<p>«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, +reprit M. Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? +Je vous en arroserai en passant.»</p> + +<p>Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit +et en tira une bouteille.</p> + +<p>«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par +terre dans quelque coin? J'ai besoin d'une serviette +pour envelopper le pied.</p> + +<p>—Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui +s'était réfugiée dans un cabinet pour ne pas être témoin +des souffrances de son fils. Elle en sortit pâle et +le visage baigné de larmes.</p> + +<p>—Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir +pour maintenir le cataplasme; pendant que je banderai +le pied, vous lui bassinerez le front et les tempes +avec du vinaigre.»</p> + +<p>Mme Anfry donna la serviette que demandait +M. Taillefort, et frotta de vinaigre le visage décoloré +de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre connaissance. Il +poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour de +lui pour rappeler ses souvenirs.</p> + +<p>«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, +du calme, peu de nourriture, et ce sera l'affaire de huit +jours.</p> + +<p>—Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans +marcher! Et ma retraite de première communion qui +commence dans huit jours!</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas +fini. Dans huit jours vous pourrez essayer de vous +traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze jours vous +marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon +garçon: sans quoi la fièvre s'en mêlera.»</p> + +<p>Et M. Taillefort salua et s'en alla.</p> + +<p>Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et +répétait tout pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit +faite et non la mienne!» Cinq minutes après, il avait +repris son calme et sa gaieté.</p> + +<p>«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui +pleurait; je souffre bien moins qu'avant l'opération; +et, comme dit M. Taillefort, dans huit jours je serai sur +pied.</p> + +<p>—Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied +dans quatre jours, n'en déplaise à ce monsieur; je vais +t'enlever cette saleté de cataplasme qu'il t'as mis là, et +je le remplacerai par le cataplasme Valdajou. Ce ne +sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en +réponds.</p> + +<p>—Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce +qu'il a? dit Anfry avec inquiétude.</p> + +<p>—Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien +que tu ne le connais pas, mon ami; tu y auras plus de +confiance quand il aura guéri notre garçon.»</p> + +<p>Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme +de son, de chandelle et... Nous laissons deviner +ce que Mme Anfry n'a pas voulu nommer.</p> + +<p>Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué +son remède Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit +pas le comte qui vint après le dîner savoir des +nouvelles du malade.</p> + +<p>«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard +sur le lit où dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent +pas son mal en dormant... Pauvre enfant! ajouta-t-il +après l'avoir regardé attentivement; comme il est +pâle!</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez +été parti, il nous a avoué qu'il souffrait horriblement, +et il a demandé le médecin pour lui remettre le pied.</p> + +<p>LE COMTE, <i>avec inquiétude</i></p> + +<p>Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et il m'avait dit qu'il souffrait moins.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le +comte, qu'il vous a caché sa souffrance. Son pied était +bien réellement démis. M. Taillefort le lui a remis. +Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé pendant +l'opération; seulement il a perdu connaissance après. +C'est pourquoi il est si pâle.</p> + +<p>LE COMTE, <i>d'une voix émue</i></p> + +<p>Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! +Il le puise dans sa grande confiance et dans sa +parfaite soumission à toutes les volontés du bon Dieu... +Quel bel exemple nous donne cet enfant!»</p> + +<p>Le comte resta quelques minutes silencieux près du +lit de Blaise. Avant de le quitter, il effleura de ses +lèvres son front pâle, bénit l'enfant dans son sommeil, +et recommanda à Anfry de lui faire savoir, au réveil +de Blaise, comment il se trouvait.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XX</h2> + +<h3>L'EPREUVE</h3> + + +<p>Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et +les enfants; il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, +ses souffrances et son courage pour dissimuler son mal +et pour subir l'opération. Hélène et Jules se désolaient +et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir de +le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et +leur amer chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu +de leur coeur.</p> + +<p>La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur +son ouvrage, elle avait semblé impassible au récit de +son mari et aux lamentations de ses enfants.</p> + +<p>«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, +une plume et de l'encre pour écrire une lettre +sous ma dictée.»</p> + +<p>Quoique Hélène ne fût guère en train de faire +la correspondance de sa mère, elle obéit sans hésiter.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je suis prête, maman.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>dictant</i></p> + +<p>«Mon cher Blaise...»</p> + +<p>Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus +sa chaise, le comte regarde sa femme avec surprise.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Non, maman; j'ai été surprise...</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>avec calme</i></p> + +<p>Ecris et n'interromps pas, si tu peux.</p> + +<p>«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident +et ton courage; Jules et moi, nous sommes si +tristes de te savoir souffrant, que nous ne résistons +plus au désir de te voir...»</p> + +<p>Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère +d'un air ébahi; Jules reste debout, l'oeil fixe, l'oreille +tendue; le comte, extrêmement surpris et non moins +intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus +au désir de te voir, et que demain...</p> + +<p>Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules +et d'Hélène; le comte se lève.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>toujours avec calme</i></p> + +<p>«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, +pour que maman ne le sache pas. Si tu veux, nous +pourrons y retourner tous les jours, matin et soir, en +mettant papa dans notre confidence. Nous t'embrassons +bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons +demain des livres, des couleurs, des images à +peindre, et tout ce qui pourra t'amuser.»</p> + +<p>La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le +comte s'approcha de la comtesse, lui prit la main et lui +dit avec émotion:</p> + +<p>«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, +je vous en remercie; mais vous proposez aux enfants +une action déloyale, et vous leur faites jouer près du +pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. +Je compte bien que les enfants ne feront pas la visite +dont je parle.</p> + +<p>LE COMTE, <i>d'un air de reproche</i></p> + +<p>Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le +crève-coeur de la proposer? C'est un jeu cruel, Julie.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir +si Blaise est réellement ce que vous pensez: s'il a le +courage de refuser la visite des enfants, je serai bien +ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, j'aurai eu raison.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans +un enfant aimant et affaibli par la souffrance. Mais +je connais assez ce loyal et noble caractère pour espérer +qu'il sortira victorieux du piège que vous lui tendez.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! maman! de grâce. ce pauvre Blaise! il nous +aime tant! s'il allait dire oui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien +des épreuves que lui amenait ma méchanceté, il a toujours +agi noblement et bien.</p> + + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un +ton d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain +matin, de bonne heure, je lui ferai parvenir cette lettre, +et je vous prie instamment, dit-elle en s'adressant à +son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, qui est +dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs +de lui.</p> + +<p>—Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; +mais je répète que votre jeu est cruel, et que le moment +est mal choisi pour tourmenter ce pauvre +enfant.»</p> + +<p>La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la +cacheta et ordonna à sa fille de la remettre à un domestique, +avec recommandation de la porter à Blaise +le lendemain de bonne heure.</p> + +<p>Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement +son ouvrage; Jules dessina sans dire mot; le +comte resta pensif et silencieux. Ne voyant pas venir +Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on lui +dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son +fils, qui dormait encore paisiblement.</p> + +<p>La soirée était avancée; peu de temps après le comte +avertit les enfants que l'heure du repos était arrivée; +il se retira avec eux, laissant sa femme à ses réflexions.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, comme le comte +achevait sa toilette et se disposait à aller savoir des +nouvelles du pauvre Blaise, un domestique lui remit +un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la lettre que +la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une +autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui +suit:</p> + +<p>«Cher Monsieur le comte,</p> + +<p>«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets +de vous envoyer ci-joint; je suis reconnaissant de +l'amitié que me témoignent Mlle Hélène et M. Jules, +mais je vous supplie instamment, mon cher, bien cher +Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent +me faire en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux +pas les fuir, puisque je suis retenu dans mon lit par +l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. Et comment +aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les +remercier d'une affection dont je suis si profondément +touché, et que je partage si vivement? Comment ferais-je +pour ne pas manquer à ma parole, pour ne pas +enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon +Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela +comme en tout, soyez mon guide, mon protecteur, mon +bon maître. Ne les laissez pas croire à de l'ingratitude +de ma part; non, non, mon coeur est plein de tendresse +et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais +voyez, cher Monsieur le comte, puis-je honnêtement, +loyalement recevoir leur visite, connaissant la défense +de Mme la comtesse? C'est pour moi une grande tristesse, +un terrible effort de les repousser quand ils me +demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que +je ne puis retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur +le comte, venez me donner du courage, venez me +tendre votre main chérie pour que je la couvre de baisers +et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui +bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si +dévoué et si respectueux.</p> + +<p>«Votre tout dévoué et très humble serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>«P.-S.—Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à +maman, parce qu'ils pourraient désapprouver Mlle Hélène +de l'avoir écrite, et j'aurais du chagrin de l'entendre +blâmer.»</p> + +<p>Le coeur du comte battit avec violence à la lecture +de cette lettre; l'admiration, la tendresse se mêlaient à +l'irritation que lui causait l'épreuve cruelle que la comtesse +avait infligée au pauvre Blaise: les larmes de cet +enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour lui +et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et +le rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène +et à Jules la noble et belle réponse de leur ami.</p> + +<p>«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez +jamais de Blaise, papa, et ne craignez pour lui aucune +épreuve; il en sortira toujours avec honneur et gloire.</p> + +<p>—Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne +pas le voir!</p> + +<p>—Espérons que votre maman finira par être touchée +de tant de vertu et de qualités attachantes, dit le +comte. Qui sait quel effet pourra produire la première +communion de Jules!»</p> + +<p>En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa +femme.</p> + +<p>«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, +voyez quels sont les sentiments de cet admirable +enfant.»</p> + +<p>La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le +comte l'examinait pendant cette lecture et vit avec +bonheur une émotion sensible animer le visage de la +comtesse, puis une larme couler le long de sa joue et +venir se mêler aux traces des larmes du pauvre Blaise.</p> + +<p>Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur +l'oeil qui avait laissé échapper cette larme.</p> + +<p>«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller +à son émotion; pauvre garçon! Comme j'ai été injuste +envers lui!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous +avons tous été méchants pour lui à l'exception +d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui a su +démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui +l'ont déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le +mal que vous avez fait.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce +que j'ai tant dit et redit?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une +erreur, Julie. Il n'y a de difficile que le premier moment.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi +le temps de réfléchir, de me décider.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, +mais n'oubliez pas que vous avez planté des épines +dans le coeur de Blaise et dans ceux de vos enfants, et +que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies que +vous avez faites.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde +que vous venez d'invoquer involontairement, de vous +bien inspirer, de vous diriger dans votre retour de +justice; il ne vous fera pas défaut.</p> + +<p>—C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria +la comtesse en se jetant au cou de son mari.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; +moi aussi je ne savais pas prier quand Jules a été si +malade; Blaise a été mon maître; par lui j'ai tout +vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le vrai +bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer +des peines, la consolation que donne la prière. Julie, +chère Julie, je serai à mon tour votre maître, si vous +le voulez.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je +sens mon coeur tout changé, amolli; je commence +à comprendre et à aimer votre changement, celui +de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer +celles du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? +L'avez-vous vu?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais +à vous faire lire.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon +que je...; non, non, ne dites rien; je lui dirai moi-même; +mais pas encore, pas encore... Je veux seulement +lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu +son accident, je lève la défense et que je lui laisse +voir mes enfants. Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur +dites rien; permettez que je le leur dise moi-même.»</p> + +<p>Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme +contre son coeur et en l'embrassant à plusieurs +reprises avec tendresse; il alla sans perdre de temps +chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin +de ne pas voir leur cher Blaise.</p> + +<p>—Votre maman vous demande, mes amis; allez +vite, vite, mes chers enfants.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il +quelque chose de nouveau, de bon?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas +que nous entrions chez elle trop tôt.</p> + +<p>LE COMTE, <i>riant</i></p> + +<p>Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis +d'y aller vite, vite; c'est que...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que quoi, papa?</p> + +<p>—C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon +coeur, et que je bénis le bon Dieu du fond de mon +coeur, et que nous devons tous remercier le bon Dieu +de tout notre coeur!» s'écria le comte en serrant ses +enfants dans ses bras et les embrassant avec un +redoublement de tendresse.</p> + +<p>Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants +surpris de cette explosion si joyeuse, qui ne lui était +plus habituelle depuis le retour de la comtesse.</p> + +<p>«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous +expliquera-t-elle l'air radieux de papa.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais +de quoi parler devant maman: j'ai toujours peur +d'être grondé.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme +papa. Si elle pouvait se trouver changée comme papa +et toi, nous serions si heureux!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent +Blaise, qu'elle écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! +Malheureusement elle le déteste.»</p> + +<p>Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de +leur maman. A leur grande surprise, au lieu de les +attendre, elle alla au-devant d'eux et les embrassa à +plusieurs reprises avec vivacité.</p> + +<p>«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle +d'une voie émue, votre papa m'a fait lire la lettre du +pauvre Blaise...»</p> + +<p>A cette épithète de <i>pauvre</i> Blaise, Hélène et Jules +écoutèrent avec anxiété.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>continuant</i></p> + +<p>J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu +de lui une fausse opinion, et non seulement je vous +permets, mais je vous engage à aller le voir...</p> + +<p>—Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les +enfants avec transport.</p> + +<p>—Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., +le plus que vous pourrez. Vous lui direz que c'est moi +qui vous envoie; vous lui expliquerez que c'est sa +réponse à la lettre que j'ai fait écrire par Hélène qui +a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir +votre intimité avec lui.</p> + +<p>—Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène +et Jules en se jetant à son cou et en l'embrassant +avec effusion. Merci du bonheur que vous nous donnez +à nous et à notre pauvre Blaise!</p> + +<p>—Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis +quelque temps déjà. Plusieurs, fois j'ai été sur le point +de lever ma défense, mais je n'étais pas encore bien +convaincue, et je voulais attendre. Allez, courez, +pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de +votre cher malade.»</p> + +<p>Les enfants embrassèrent encore la comtesse et +coururent chez Anfry. Jules entra le premier, se précipita +dans la chambre en criant:</p> + +<p>«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et +moi.»</p> + +<p>Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait +encore rien dit, lui trouvant un peu de fièvre, et +craignant qu'une émotion nouvelle ne redoublât son +agitation. Aux premiers mots de Jules, Blaise saisit +les mains du comte, et d'un accent de détresse, il +lui dit:</p> + +<p>«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, +secourez-moi, sauvez-moi!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, +après la lecture de ta lettre, t'envoie elle-même ses +enfants.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, +quel bonheur!... Mon Dieu, je vous remercie!»</p> + +<p>Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas +d'embrasser Blaise; tous deux lui racontèrent, lui +expliquèrent le changement survenu dans le sentiment +de la comtesse. Blaise était aussi heureux que +le comte et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de +sentir la douleur de son pied et l'agitation de la +fièvre. Le comte dut user d'autorité pour emmener +Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât +par l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; +il promit à Blaise de les ramener dans l'après-midi, et +lui recommanda, en le quittant, de rester bien tranquille. +En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de remercier +longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui +envoyait, et, tout en priant, il s'endormit. Son sommeil +dura deux heures; à son réveil, la fièvre avait +disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé presque +entièrement la douleur de son pied: il se livra donc +sans réserve à la joie qui inondait son coeur.</p> + +<p>Peu de temps après son réveil, un domestique vint +apporter à Blaise la lettre suivante, en demandant +la réponse:</p> + +<p>«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: +la noblesse de tes procédés, la vertu que tu as +déployée dans les événements récents, que j'ai provoqués +et que je regrette, ont entièrement changé +l'opinion que je m'étais formée de toi. Au lieu de te +qualifier d'intrigant, de méchant, de voleur et de +menteur, je te vois tel que tu es, pieux, bon, patient, +généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les +excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les +miennes, et pardonne-moi la peine que je t'ai causée +et que je me reproche vivement. Ecris-moi si ma +visite te ferait plaisir; je serais peinée d'ajouter une +contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je t'embrasse, +mon pauvre enfant, et je te bénis des soins +que tu as donnés à Jules pendant sa maladie, soins +que j'ai eu l'aveuglement de croire intéressés. Prie +Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à mon +mari, à mes enfants et à toi-même.</p> + +<p>«Comtesse DE TRÉNILLY.»</p> + +<p>Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui +avait dû beaucoup coûter à l'orgueil de la comtesse, +porta ses lèvres sur la signature, demanda à son père +une plume et du papier, et fit la réponse suivante:</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux +sont accomplis. Je souffrais de la mauvaise opinion +que j'avais probablement provoquée sans le vouloir et +sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des +bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien +m'adresser. Si vous daignez m'honorer d'une visite, +j'en serai aussi reconnaissant que joyeux; je vous +unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. +à Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame +la comtesse, d'avoir bien voulu donner à vos enfants +la permission de venir me voir; la joie que j'en ai +ressentie a fait passer ma fièvre et m'empêche de +sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de +votre bonté, Madame la comtesse.</p> + +<p>«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au +profond respect de votre très humble et obéissant +serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa +de la porter à la comtesse, qui était dans le salon +avec son mari et ses enfants, tous attendant avec +impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine +à deviner.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, +maman?</p> + +<p>—Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; +mais il est possible qu'il me demande d'attendre son +rétablissement.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie +que vous voulez lui procurer?</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, +le chagrin que je lui ai fait, et tous mes dédains, et +les humiliations que je lui ai fait subir.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.</p> + +<p>«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement +chrétienne!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»</p> + +<p>La comtesse alla au-devant du domestique qui +entrait et, prenant la lettre, l'ouvrit précipitamment. +Après l'avoir lue, elle la présenta à son mari.</p> + +<p>«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa +grandeur, si modeste, si humble dans son triomphe. +Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que la reconnaissance +doive venir de lui.</p> + +<p>—Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en +passant la lettre aux enfants. Toujours le même, jamais +de rancune; le coeur toujours plein de charité +et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!</p> + +<p>—Partons bien vite, dit la comtesse en mettant +son chapeau: j'ai hâte d'embrasser ce pauvre garçon +et de lui entendre dire qu'il ne m'en veut pas.»</p> + +<p>Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir +tendrement embrassée, et tous se dirigèrent vers la +demeure de Blaise, où ils ne tardèrent pas à arriver.</p> + +<p>«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», +dit le comte d'un air joyeux en entrant.</p> + +<p>Blaise se retourna vivement, son visage devint +radieux, et il rougit en voyant la comtesse s'approcher +de lui et l'embrasser à plusieurs reprises.</p> + +<p>«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre +enfant calomnié et outragé; je n'avais pas assez de +vertu pour comprendre la tienne, ni assez de sagesse +pour deviner le mobile de tes actions.</p> + +<p>—Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites +pas cela! Non, non, je vous en prie, ne le répétez +pas, dit Blaise, voyant que la comtesse s'apprêtait +à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au +sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence +et votre bonté. Et que deviendrait ma première +communion sans esprit d'humilité? Je vous +remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes +bonne! vous m'avez rendu si heureux!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais +que du bonheur à te donner. Comme je te l'ai écrit, +prie Dieu pour que mes yeux s'ouvrent tout à fait à +ce qui est bon et chrétien.</p> + +<p>—Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, +dit le comte d'un air affectueux; c'est le bonheur +qui te fait oublier tes maux.</p> + +<p>—Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je +n'ai plus rien à oublier. Mme la comtesse vient de +fermer ma dernière plaie.</p> + +<p>—Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la +comtesse en souriant.</p> + +<p>—Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en +saisissant la tête de Blaise et la tournant de son côté; +tu n'en as que pour papa et pour maman, et nous +sommes là comme les dindons égarés qui cherchent +un regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle +Hélène; j'étais occupé avec M. le comte et Mme la +comtesse, dit Blaise en souriant; vous savez que le +général passe avant les officiers.</p> + +<p>HÉLÈNE, <i>riant</i></p> + +<p>Et où sont les soldats?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos +commandements.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre +drapeau est la croix.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et +qui a bien ses douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle +Hélène?»</p> + +<p>Hélène ne répondit que par un signe de tête et un +sourire; elle ne voulut pas dire devant sa mère qu'elle +avait souffert de sa froideur, de sa sévérité passée; +mais la comtesse la devina, et, l'attirant à elle, +l'embrassa et lui dit:</p> + +<p>«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma +pauvre enfant. Mais à quand la première communion? +M. le curé a-t-il fixé le jour?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps +de s'occuper des habits que papa a promis à Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Ils sont déjà commandés d'après les indications +de Blaise; les tiens aussi, Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Des choses superbes, pour faire honneur à M. le +comte: une redingote en bon drap noir, un pantalon +et un gilet blancs; des souliers bien solides et une +cravate blanche.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un +habit me mettrait au-dessus des gens de ma classe, +monsieur Jules.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la +première communion?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le +curé, et qui est béni par le pape, m'a-t-il dit.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Maman, permettez-moi de lui donner une <i>Imitation +de Notre-Seigneur</i>. C'est un si beau et si bon livre!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai +ton trésorier; tu puiseras dans ma caisse.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, +qui lui fera passer le temps dans les longues +soirées d'hiver.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce +que je désirais. J'aime tant à lire! M. le curé me prête +quelques livres, mais il n'en a guère qui soient à +ma portée.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me +serais fait un vrai plaisir de satisfaire ce goût si sage +et si utile.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur +le comte, que j'aurais craint d'abuser de votre +trop grande indulgence à mes désirs.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu auras tes livres pour ta première communion, +mon pauvre garçon. Je suis content d'avoir si bien +trouvé.»</p> + +<p>Le comte et la comtesse restèrent quelque temps +encore près de Blaise; ils se retirèrent en lui promettant +de revenir le lendemain. Hélène et Jules +obtinrent sans peine de rester près de leur cher +malade. Hélène lui proposa de faire une lecture intéressante, +ce qu'il accepta avec reconnaissance.</p> + +<p>Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du +fond de son coeur du bonheur qu'il lui avait envoyé +dans cette journée. Il causa longuement avec son +père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit +tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur +à son pied, il demanda à se lever; sa mère enleva le +cataplasme et vit avec plaisir que l'enflure était disparue; +elle lui banda le pied avant de le lui laisser poser +à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de s'appuyer +sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il +voulut faire quelques pas, appuyé sur le bras de son +père. Cet essai lui ayant réussi, il demanda à rester +levé; et à partir de ce jour la guérison marcha rapidement. +Quand le jour de la retraite arriva, il put +aller à l'église avec les autres enfants de la première +communion, et la suivre jusqu'à la fin.</p> + +<p>Pendant la retraite, Jules le quittait seulement +pour prendre ses repas. Aidés du comte et d'Hélène, +ils avaient arrangé dans la chambre de Jules une +petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un +crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois +par jour ils faisaient devant cet autel une lecture +pieuse et des prières qu'improvisait Blaise et qui touchaient +profondément le coeur du comte et d'Hélène, +qui avaient demandé d'y assister.</p> + +<p>La veille de la retraite, les habits de Jules et de +Blaise avaient été apportés, de sorte qu'il n'y avait plus +qu'à préparer leurs coeurs à recevoir avec humilité et +amour le corps de leur divin Sauveur.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XXI</h2> + +<h3>LE GRAND JOUR</h3> + + +<p>Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient en branle depuis le matin; le village lui-même +semblait être une fourmilière en pleine activité; +on allait, on courait dans les rues; on voyait passer des +femmes, des enfants portant des cierges, des bonnets, +des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à +tout; d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour +la toilette et pour le repas qui devait suivre la sainte +cérémonie. Le château était calme; le comte n'avait voulu +aucun déploiement de luxe; tous devaient aller à pied +à l'église. Jules avait demandé à se placer près de Blaise; +Hélène devait rester près de son père et de sa mère. +Jules se tenait avec son père dans sa chambre, en attendant +Blaise, qui avait promis de venir les chercher; il +fut exact au rendez-vous. A neuf heures précises il entra +chez Jules, s'approcha du comte, et, se mettant à genoux +devant lui et malgré lui, il lui dit:</p> + +<p>«Monsieur le comte, je viens vous demander votre +bénédiction; je vous la demande comme une faveur, +comme une preuve de l'amitié dont vous voulez bien +m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle +d'un père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur +le comte, bénissez le pauvre Blaise, qui sera toujours +le plus dévoué, le plus respectueux de vos serviteurs, +et qui priera tous les jours le bon Dieu pour votre +bonheur éternel.</p> + +<p>—Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant +dans ses bras, reçois la bénédiction d'un chrétien +que tu as ramené au bon Dieu, d'un père dont tu as +sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te la donne du +fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours +d'une affection toute paternelle, de veiller à ton +bien-être, à ton bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser +ton frère, plus que jamais ton frère en Dieu, aujourd'hui +que tu recevras à ses côtés le Seigneur, qui +est notre père à tous.»</p> + +<p>Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent +une amitié fidèle et un constant souvenir devant +le bon Dieu.</p> + +<p>«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends +ton livre; et voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant +à Blaise un beau <i>Paroissien</i>, relié en beau +maroquin noir, doré sur tranches et avec un fermoir +en or.</p> + +<p>—Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas +de si beaux livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant +de sa poche une pauvre petite <i>Journée du chrétien</i> +à moitié usée.</p> + +<p>—C'est moi qui te donne ce <i>Paroissien</i>, dit le +comte; il fait partie de la collection que je t'ai promise +et qu'on va t'apporter.</p> + +<p>—Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise +rouge et les yeux brillants de bonheur. Merci; il me +semble que je prierai mieux dans ce livre donné par +vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les +vôtres.</p> + +<p>—Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, +avant de partir, recevez une dernière bénédiction.»</p> + +<p>Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les +bénit tous deux; puis, les prenant ensemble dans ses +bras, il leur donna à chacun un baiser sur le front, essuya +de sa main une larme qu'il y avait laissée tomber, +et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route +pour l'église.</p> + +<p>Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse +et Hélène étaient dans leurs bancs, attendant le +comte, qui devait les rejoindre après avoir mené Jules +et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous les enfants. +Il vint en effet prendre sa place entre sa femme +et sa fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit +le son lointain des cantiques que chantaient les +enfants en marchant processionnellement. Ils entrèrent +deux à deux, le curé en tête; Jules et Blaise le suivaient +immédiatement. Après le défilé des dix-huit garçons et +des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui était +assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits +sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, +et le service divin commença d'abord par la procession, +que suivirent les enfants de la première communion; +ensuite vint la première partie de la messe, puis l'instruction +ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de +ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin +la dernière partie de la messe, celle du sacrifice et de +la communion. Jules et Blaise furent très recueillis +pendant toute la cérémonie. Au moment de quitter sa +place pour approcher de la sainte table, Jules saisit vivement +la main de Blaise et lui dit tout bas:</p> + +<p>«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»</p> + +<p>Blaise répondit avec simplicité et douceur:</p> + +<p>«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»</p> + +<p>Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux +appuyés l'un sur l'autre, le Dieu de miséricorde et de +paix, le Dieu consolateur.</p> + +<p>Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut +tous les coeurs. Il y eut dans l'église un mouvement +général de surprise lorsque, après la communion des +enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène quitter +leurs places et s'approcher de la sainte table.</p> + +<p>«Le comte communie, disait-on tout bas.</p> + +<p>—La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.</p> + +<p>—Comme ils ont l'air ému!</p> + +<p>—Le comte est tout changé, dit-on.</p> + +<p>—La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry +qui les a tous changés.</p> + +<p>—Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien +depuis qu'ils sont amendés.</p> + +<p>—C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de +garder la fermière Françoise, qui devait partir. Ils ont +un nouveau bail de six ans, et ils sont bien contents.</p> + +<p>—Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»</p> + +<p>Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près +vide, il y resta encore cinq personnes, qui priaient avec +ferveur et qui ne songeaient pas au temps qui s'écoulait.</p> + +<p>Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller +une dernière fois devant l'autel; il vit les deux +enfants à genoux sur la dalle, les mains jointes, les +yeux fermés, l'air si recueilli qu'il s'arrêta pour les +contempler.</p> + +<p>«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus +longue prière à genoux sur la pierre pourrait vous +fatiguer; conservez le bon Dieu dans votre coeur, et +souvenez-vous que toute votre vie peut devenir une +prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour +l'amour du bon Dieu.»</p> + +<p>Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le +curé, qui se dirigeait vers le comte et la comtesse. +Aux premières paroles de félicitation du curé, le +comte releva son visage baigné de larmes, et, voyant +l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:</p> + +<p>«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et +marchant près du curé, sont le trop-plein d'un coeur +inondé de joie et de bonheur. C'est à Blaise que je les +dois, et ma reconnaissance augmente à mesure que +j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.</p> + +<p>LE CURÉ</p> + +<p>Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus +qu'aucun autre je suis à même d'apprécier la grandeur +de ses vertus et la beauté de ses sentiments. Je le dis +tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne prenne de +l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a +la sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui +une si mauvaise et si injuste opinion, j'ai éprouvé la +puissance de sa parole, de son accent, de son regard +même. Ma femme a ressenti la même impression chaque +fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier +sa conduite, et Jules a subi aussi la puissance de +cette vertu.»</p> + +<p>Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène +suivait d'un peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient +silencieux, mais leurs visages rayonnaient de bonheur.</p> + +<p>Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en +route pour rentrer chez eux. Les enfants marchaient en +avant; le comte et la comtesse les contemplaient avec +tendresse.</p> + +<p>«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, +dit la comtesse en essuyant ses yeux encore humides.</p> + +<p>—Et quelle vie différente et heureuse nous allons +mener; ma chère Julie! dit le comte en lui serrant les +mains dans les siennes. Nous avions tous les éléments +du bonheur, et nous ne savions pas en user; nos coeurs +dormaient en nous, et nous végétions misérablement.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>avec gaieté</i></p> + +<p>Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; +ne laissons pas revenir le sommeil.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à +l'avenir tout au bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»</p> + +<p>En approchant de la maison d'Anfry, les enfants +virent avec surprise un va-et-vient des domestiques du +château. Blaise en fut touché.</p> + +<p>«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter +mes parents pour ma première communion; je ne les +croyais pas si attentifs.»</p> + +<p>Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise +une table dressée dans la salle. Le couvert était très +simple; c'était la vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; +une nappe grossière, des assiettes en faïence, des verres +communs, des pots au lieu de carafes, des couverts +en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises +de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient +tache dans cette demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, +et les domestiques couvraient la table des plats qu'ils +apportaient du château.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, +et pourquoi sont-ce les domestiques de M. le +comte qui apportent tous ces plats?</p> + +<p>LE COMTE, <i>souriant</i></p> + +<p>Parce que nous nous sommes invités à dîner chez +tes parents, mon cher enfant; nous avons pensé, ta +mère et moi, qu'un jour de première communion on +doit avoir la force de supporter des contrariétés, et +nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, +Blaise.</p> + +<p>—Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois +enfants en perdant toute leur gravité et en sautant autour +de la table.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup +je m'oublie, et je vous embrasse de toutes mes forces.»</p> + +<p>Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs +fois. Le comte était heureux du succès de son +invention.</p> + +<p>«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.</p> + +<p>—Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les +trois enfants.</p> + +<p>Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas +approcher de la table; la comtesse alla vers Anfry et, +lui prenant le bras, lui dit en riant:</p> + +<p>«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner +le bras pour me mener à ma place, à votre droite.»</p> + +<p>Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, +mais la comtesse l'entraîna à la place d'honneur et se +mit à sa droite.</p> + +<p>Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit +comme elle et enleva Mme Anfry, qui s'était collée +contre le mur, fort embarrassée de sa personne. Il lui +donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la plaçant +en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit +le bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le +repas commença.</p> + +<p>Dans les premiers moments, le comte et la comtesse +ne s'aperçurent pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait +son front inondé de sueur, et n'osait ni manger ni lever +les yeux de dessus son assiette restée pleine. Mme +Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la +timidité.</p> + +<p>Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, +se penchant vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle +Hélène, mon pauvre papa a peur; il n'ose pas +manger, et pourtant il a bien faim, j'en suis sûr.»</p> + +<p>Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de +son air malheureux. Se penchant à son tour vers +l'oreille de son père, elle lui fit remarquer le malaise du +pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage avec un redoublement +de timidité.</p> + +<p>«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous +faites honneur au repas de première communion de +nos enfants! Allons, allons, pas de timidité, pas de +fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui +plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. +Attendez, je vais vous donner du courage.»</p> + +<p>Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, +la déboucha lui-même et en versa un verre à Anfry et +à Mme Anfry; après en avoir offert à sa femme et en +avoir versé un peu à chacun des enfants, il emplit son +verre, et, le portant à ses lèvres:</p> + +<p>«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.</p> + +<p>—A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant +à son tour.</p> + +<p>—A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.</p> + +<p>—A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.</p> + +<p>—Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la +santé du bon curé, auquel nous devons tous une grande +reconnaissance. Allons, Anfry, vous voilà plus à l'aise, +maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et continuons +notre dîner sagement et comme des gens qui conservent +dans leur coeur le souvenir des premières heures de la +matinée.»</p> + +<p>Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent +beaucoup de leurs impressions avant et après la +sainte communion. La comtesse et le comte les écoutaient +avec bonheur; il y avait dans les sentiments développés +par les enfants un saint et heureux avenir.</p> + +<p>Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient +à peine, tant ils étaient impressionnés de l'excellence +des mets et de la bonté des vins; ils mangeaient +et reprenaient de tout; leur embarras était entièrement +dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry +ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait +lui faire dans le pays ce repas donné par elle, chez elle, +à ses maîtres. Dans son extase intérieure, elle se figurait +avoir régalé le comte et la comtesse, et pensait que +l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un juste payement +de la peine que lui avait donnée l'organisation du +repas.</p> + +<p>Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir +sur un banc devant la maison, après avoir donné +ordre à leurs gens de laisser aux Anfry tout ce qui restait +des mets et des vins divers, ce qui redoubla la +joie et la reconnaissance de Mme Anfry.</p> + +<p>Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque +que le comte avait donnée à Blaise, en tête de laquelle +figure avec honneur un superbe volume de l'<i>Imitation de +Jésus-Christ</i>, donné par Hélène. Après avoir lu le +titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules +dit à Blaise:</p> + +<p>«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon +petit présent; le voici; accepte-le comme la preuve +d'une amitié qui durera aussi longtemps que moi.»</p> + +<p>En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie +chaîne d'or avec un petit crucifix et une médaille en or +de la sainte Vierge.</p> + +<p>«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement +aveugle, et qui donne à tous l'exemple d'une résignation +si calme et si douce, qu'on se sent touché rien +qu'en le voyant.</p> + +<p>—Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était +donné par vous et béni par un saint, je n'oserais porter +ces belles choses; j'espère que le crucifix me fera souvenir +de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de la +bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin +Sauveur comme elle l'a aimé en ce monde et comme +elle l'aime dans l'éternité.»</p> + +<p>Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant +dans son sein, il dit à Jules:</p> + +<p>«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, +devant cette croix et devant cette médaille.»</p> + +<p>Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: +la comtesse, présentant à Blaise une petite boîte, lui dit +en le baisant au front:</p> + +<p>«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, +mon cher enfant; voici un très petit objet, mais qui te +sera agréable et utile, je n'en doute pas.»</p> + +<p>Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la +petite boîte qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement +et vit, avec une joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, +une belle montre en or avec sa chaîne.</p> + +<p>Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche +pour faire partager son bonheur à son père et à sa +mère.</p> + +<p>«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné +Mme la comtesse.»</p> + +<p>Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de +Blaise à la vue de la montre et de la chaîne. Ni l'un ni +l'autre n'osaient les toucher, de peur de les ternir ou de +les casser. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes +qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son +beau cadeau.</p> + +<p>«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci +s'écria Blaise, tant j'étais content. Vite que j'y coure.</p> + +<p>—Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le +comte, qui l'avait rejoint avec la comtesse sans qu'il +s'en fût aperçu; fais ton remerciement, ajouta-t-il en le +poussant dans les bras de la comtesse, qui le reçut en +souriant et l'embrassa bien affectueusement.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... +vous êtes trop bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais +comment exprimer mon bonheur et ma reconnaissance.»</p> + +<p>Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que +lui tendait le comte. Il se sentait si ému de tant de +bontés, qu'il eut de la peine à contenir l'élan de sa reconnaissance.»</p> + +<p>«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes trop bons,... tous,... tous... Je ne +mérite pas... Que le bon Dieu vous le rende!... Oh oui! +Je prierai tant, tant pour vous, que le bon Dieu m'exaucera. +Il est si bon!»</p> + +<p>Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; +quand il y fut parvenu, il rappela aux enfants que +l'heure des vêpres approchait.</p> + +<p>«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, +dit Blaise; on croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin +un pareil jour! cela ne se peut! Tout est bonheur pour +moi. Mon coeur est si plein que je crois par moments +qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses +créatures, c'est plus que je ne puis supporter.</p> + +<p>—Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te +payer de ce que tu as souffert; et récompenser ta patience +dans les peines qu'il t'avait envoyées. Tu le remercieras +à l'église, et nous joindrons nos remerciements +aux tiens.»</p> + +<p>Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé +son air de fête; les cloches sonnaient à grande +volée; de tous côtés on voyait des groupes silencieux +et recueillis se diriger vers l'église. Chacun saluait le +comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se +termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette +belle et heureuse journée laissa des impressions chrétiennes +et salutaires dans plus d'un coeur rebelle jusque-là +à l'appel du bon Dieu.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XXII</h2> + +<h3>CONCLUSION</h3> + + +<p>Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la +famille du comte: la vie qu'on menait au château était +calme et heureuse; le service de Dieu n'y fut jamais +négligé, non plus que le service des pauvres, qu'on allait +chaque jour visiter, consoler et soulager. La fortune +du comte passait tout entière à secourir les misères +de ses semblables; il les considérait comme des +frères appelés à partager les richesses qu'il tenait de la +bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, il aida le +comte dans l'administration de sa fortune, et devint +son homme de confiance, son conseiller intime. Jamais +Blaise ne perdit le respect qu'il devait à ses maîtres, +qui étaient en même temps ses meilleurs amis. Jules +devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en grandissant, +le modèle des jeunes personnes.</p> + +<p>Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. +Jacques lui proposa avec l'autorisation de son père, +de venir prendre la direction de leur maison; mais +Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, qui +finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, +tous les ans, passer quelques jours près de Jacques, +qui le voyait toujours avec bonheur, et qui le +questionnait beaucoup sur la famille du comte. Un +jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux +familles par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, +que Jules avait rencontrée souvent dans le monde, à +Paris. Il lui dit que toute sa famille serait heureuse de +ce mariage. Jules avait déjà exprimé le même désir à +Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les +rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la +comtesse de Trénilly.</p> + +<p>Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les +paroles qu'il avait entendues. Le comte et Jules les reçurent +avec joie, et cette union, désirée par les deux +familles, ne tarda pas à s'accomplir.</p> + +<p>Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena +au château de Trénilly la famille de M. de Berne. +Jacques ne quittait presque pas son ancien ami Blaise; +tous deux étaient devenus des hommes, des chrétiens +solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise +était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les +démêlés du pays; ce que M. Blaise avait décidé était +religieusement exécuté. On le citait comme exemple à +tous les jeunes gens du village et des environs; on recherchait +son amitié, et on se sentait fier de son approbation.</p> + +<p>Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; +il épousa la petite nièce du curé, qui lui apporta trente +mille francs, dot considérable pour sa condition; elle +avait été demandée par des jeunes gens bien plus +riches et plus élevés en condition que Blaise, mais elle +les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle +n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités +aimables avaient fait sur elle une vive impression. +Le comte se chargea de la dot de Blaise, et la comtesse +des présents de noce et de l'ameublement. La +dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée +à une jolie maison au bout du village, tout près du +château. La comtesse meubla la maison et donna à la +mariée toutes ses belles toilettes des fêtes et dimanches.</p> + +<p>Le repas de noce fut donné par le comte dans son +château.</p> + +<p>Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une +vive affection à un frère aîné de Jacques, et qui semblait +partager ces sentiments, consentit avec plaisir +à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent fort +heureux pendant plusieurs années, après lesquelles +Hélène eut la douleur de perdre son mari. N'ayant pas +d'enfants, elle résolut de se consacrer entièrement au +service des pauvres, en fondant des oeuvres de charité. +Elle établit une salle d'asile et une école dirigées par +des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des +heures entières, aidée et accompagnée par ses parents.</p> + +<p>C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, +heureuse et unie, aimée et estimée de tous.</p> + + + +<br><br><br><br><br><br> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<br><br> + +<p>CHAPITRE I.—LES NOUVEAUX MAITRES</p> + +<p>CHAPITRE II.—PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU</p> + +<p>CHAPITRE III.—LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</p> + +<p>CHAPITRE IV.—LE CHAT-FANTOME</p> + +<p>CHAPITRE V.—UN MALHEUR</p> + +<p>CHAPITRE VI.—VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT</p> + +<p>CHAPITRE VII.—LA MARE AUX SANGSUES</p> + +<p>CHAPITRE VIII.—LES FLEURS</p> + +<p>CHAPITRE IX.—LES POULETS</p> + +<p>CHAPITRE X.—LE RETOUR DE JULES</p> + +<p>CHAPITRE XI.—LE CERF-VOLANT</p> + +<p>CHAPITRE XII.—L'ACCENT DE VÉRITÉ</p> + +<p>CHAPITRE XIII.—LE REMORDS</p> + +<p>CHAPITRE XIV.—LES DOMESTIQUES</p> + +<p>CHAPITRE XV.—L'AVEU PUBLIC</p> + +<p>CHAPITRE XVI.—L'OBÉISSANCE</p> + +<p>CHAPITRE XVII.—LA CORRESPONDANCE</p> + +<p>CHAPITRE XVIII.—LA COMTESSE DE TRÉNILLY</p> + +<p>CHAPITRE XIX.—L'ENTORSE</p> + +<p>CHAPITRE XX.—L'ÉPREUVE</p> + +<p>CHAPITRE XXI.—LE GRAND JOUR</p> + +CHAPITRE XXII.—CONCLUSION + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***</div> +</body> +</html> |
