diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 11434-0.txt | 8174 | ||||
| -rw-r--r-- | 11434-h/11434-h.htm | 9410 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/11434-8.txt | 8592 | ||||
| -rw-r--r-- | old/11434-8.zip | bin | 0 -> 120627 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/11434-h.zip | bin | 0 -> 124197 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/11434-h/11434-h.htm | 9854 | ||||
| -rw-r--r-- | old/11434.txt | 8592 | ||||
| -rw-r--r-- | old/11434.zip | bin | 0 -> 118808 bytes |
11 files changed, 44638 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/11434-0.txt b/11434-0.txt new file mode 100644 index 0000000..991fa4c --- /dev/null +++ b/11434-0.txt @@ -0,0 +1,8174 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 *** + +COMTESSE DE SÉGUR NÉE ROSTOPCHINE + + +PAUVRE BLAISE + + + +A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR + +_Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et pieux comme toi, qui +te demande une place dans ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa +prière et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses +vertus et de ta grand'mère._ + +COMTESSE DE SÉGUR, née ROSTOPCHINE. + +Paris, 1861. + + + +PAUVRE BLAISE + + + + +I + +LES NOUVEAUX MAITRES + + +Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé dans sa main gauche. +Il réfléchissait si profondément qu'il ne pensait pas à mordre dans +une tartine de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée +pour son déjeuner. + +«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. Tu laisses couler à +terre ton lait caillé, et ton pain ne sera plus bon. + +BLAISE + +Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, maman, et je cherche +à deviner s'ils sont bons ou mauvais. + +MADAME ANFRY + +Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maîtres que +personne de chez nous ne connaît? + +BLAISE + +On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie qui sont arrivés +hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas. + +MADAME ANFRY + +Comment sais-tu cela? + +BLAISE + +Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais à +arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le +comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas +son poney et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient l'air +d'avoir peur de lui. + +MADAME ANFRY + +Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que les maîtres sont +mauvais? + +BLAISE + +Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie ont peur d'un petit +garçon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal. + +MADAME ANFRY + +Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant? + +BLAISE + +Ah! voilà ! C'est qu'il va se plaindre, et que son père et sa mère +l'écoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi, +que c'est méchant. + +MADAME ANFRY + +Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur domestique; tu +n'as pas à te mêler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et +ne va pas te fourrer au château comme tu faisais toujours du temps de +M. Jacques. + +BLAISE + +Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon et aimable comme on +n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours +une petite friandise à me donner: une poire, un gâteau, des cerises, +des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!... +Je ne me consolerai jamais de son départ.» + +Et Blaise se mit à pleurer. + +MADAME ANFRY + +Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as +de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir. +Puisque son père a vendu aux nouveaux maîtres, c'est une affaire +faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je +regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas +pleurer...» + +Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix +forte qui appelait: + +«Holà ! le concierge! Personne ici?» + +Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et en livrée était à la +grille fermée. + +«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le +comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent. + +--Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant. + +--Tout est-il en état au château? + +--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maîtres, +répondit timidement Mme Anfry. + +--C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en fouettant son cheval. + +Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui +galopait vers le château. + +«Il n'est guère poli, celui-là , murmura-t-elle; il aurait pu tout de +même parler plus honnêtement. Blaise, mon garçon, continua-t-elle plus +haut, cours au château et préviens ton père que les nouveaux maîtres +arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir à la +grille. + +--Où le trouverai-je, maman? dit Blaise. + +--Dans les chambres du château, qu'il arrange et nettoie depuis ce +matin; va, mon garçon, va vite.» + +Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, où il trouva +cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effaré. + +«Halte-là , petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent +pas. Qui demandes-tu? + +--Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir les maîtres, répondit +Blaise. Maman m'a dit qu'il était au château.» + +Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit +par le bras: + +LE DOMESTIQUE + +Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton père n'est +pas au château; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le +chercher ailleurs. + +BLAISE + +Mais pourtant maman m'a dit... + +LE DOMESTIQUE + +Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je +t'époussetterai les épaules du manche de mon plumeau.» + +Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna +tristement à la grille, où l'attendait sa mère. + +«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa +n'était pas au château, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du +temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant. + +--Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre Blaise, dit Mme +Anfry en soupirant. On dit: _tels maîtres, tels valets_. Les valets ne +sont pas bons, il se pourrait que les maîtres ne le fussent pas non +plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton +père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit être à sa +grille. + +BLAISE + +Voulez-vous que je retourne au château, maman? Je le trouverai +peut-être aux écuries. + +MADAME ANFRY + +Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont +les maîtres qui arrivent.» + +Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essoufflé et +suant, juste au moment où un nuage de poussière annonçait l'approche +de la voiture de poste. + +Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté de la grille; Mme +Anfry se rangea avec Blaise de l'autre côté: la berline attelée de +quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue +du château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à peine le temps +d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit +garçon et une petite fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre +aux révérences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite +fille seule salua. + +Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardèrent +d'un air chagrin; ils fermèrent lentement la grille, rentrèrent sans +mot dire dans leur maison et s'assirent près d'une table sur laquelle +était préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, de même +que ses parents, se plaça silencieusement près de la table. + +«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des +nouveaux maîtres? + +--Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais, +répéta-t-il en soupirant. + +MADAME ANFRY + +Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs. + +ANFRY + +Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y +sont plus. Blaise, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne +va pas au château; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins +possible. + +BLAISE + +C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie +d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'était bien +différent; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le +reverrai peut-être jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste +d'aimer des gens qui vous quittent.» + +Et le pauvre Blaise versa quelques larmes. + +ANFRY + +Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? tu le reverras +peut-être plus tôt que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il +tâcherait de me placer dans son autre terre, où il va habiter. + +BLAISE + +Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de +maîtres. + +ANFRY + +Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre +terre est une terre de famille, qui ne doit jamais être vendue; tandis +que celle-ci était de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas +habiter deux terres à la fois. Est-ce vrai? + +--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre +dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs +durs?» + +Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il +mangea de bon appétit, car, à onze ans, on pleure et on mange tout à +la fois. + +Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge; +personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les +verrous à la grille, le concierge fit sa tournée pour voir si tout +était bien fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils +dormaient déjà profondément. + + + +II + +PREMIERE VISITE AU CHATEAU + + +«M. le comte demande le concierge», dit d'une voix impérieuse un des +domestiques du château. + +C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, Blaise nettoyait +la vaisselle, et Anfry était allé scier du bois pour les fourneaux de +la cuisine et de la lingerie. + +Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le +seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge. + +«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens maîtres, dit le +valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien +vite changer tout cela. + +--Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui parle contre les +anciens maîtres? répondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque +quelque chose? Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres, +ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon +Dieu. + +LE DOMESTIQUE + +Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un concierge et de son +mobilier. + +MADAME ANFRY + +Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un +prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu +chez moi, entendez-vous bien! + +LE DOMESTIQUE + +Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour +un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et +je ne le vois pas ici. + +MADAME ANFRY + +Il est au château à scier du bois; allez le chercher là -bas, vous lui +ferez la commission. + +LE DOMESTIQUE + +Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait le temps d'aller +faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafés. + +MADAME ANFRY. + +Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit hier qu'on n'y +entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et +il n'ira pas. + +LE DOMESTIQUE. + +Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on +pourrait bien chercher à vous remplacer et à vous faire partir. + +MADAME ANFRY + +Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme les valets, je ne tiens +pas à y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons +pas de travail ni de place, mon mari et moi.» + +Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en continuant la +conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement +l'avenue du château. Il trouva le concierge au bûcher, comme le lui +avait dit Mme Anfry. + +«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement. + +--Je ne suis guère en toilette pour me présenter chez M. le comte, +répondit Anfry. + +--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous êtes, +reprit le domestique d'un ton bourru. + +--C'est vrai», se borna à répondre Anfry. + +Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussière de +ses pieds, et se dirigea vers le château. + +«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait +l'escalier. + +--M. le comte m'a fait demander. + +--Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vêtu +pour paraître devant M. le comte. + +--Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller.» + +Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il avait monté à moitié. + +«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demandé, +c'est qu'il veut vous voir. + +--Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit Anfry en remontant +l'escalier. + +Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa discrètement. + +«Entrez!» lui cria-t-on. + +Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à trente-six ans, d'assez +belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry +salua; le comte répondit par un léger signe de tête. + +«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref. + +ANFRY + +Un seul, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Garçon ou fille? + +ANFRY + +Garçon. + +LE COMTE + +Quel âge? + +ANFRY + +Onze ans. + +LE COMTE + +Envoyez-le au château. + +ANFRY + +Pour quel service, Monsieur le comte? + +LE COMTE + +Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garçon +de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il +faut tout dire, je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos +gens. + +LE COMTE + +Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge est-il trop +grand seigneur pour se trouver avec mes gens? + +ANFRY + +Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur +pour eux; ils l'ont chassé hier, ils le chasseraient bien encore. + +--Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec colère, quand ce +serait par mon ordre qu'il viendrait ici. + +ANFRY + +Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait voir et entendre des +choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime +autant qu'il reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.» + +Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda attentivement +le concierge et parut frappé de l'air décidé, mais franc, ouvert et +honnête, qui donnait à toute sa personne quelque chose qui commandait +le respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus +doux: + +«C'était pour mon fils que je vous demandais le vôtre; mais peut-être +avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garçon, il +ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la +main un geste d'adieu. Quel est votre nom? + +--Anfry, Monsieur le comte, à votre service, quand il vous plaira.» + +Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté dans le vestibule +par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maître avait pu +vouloir à un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de +château; Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et rentra +chez lui. + +Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait quand son +père rentra. + +«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda Anfry. + +BLAISE + +Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire +d'aller voir M. Jules. + +ANFRY + +Tu n'y as pas été, j'espère bien? + +BLAISE + +Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je n'ai guère envie +de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas +être bon. + +--Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, ce sera mieux +pour toi que courailler et paresser toute la journée. En attendant, va +me chercher ma serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches +qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. Je veux les +couper.» + +Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; il entra au bûcher +et y trouva Jules de Trénilly, qui essayait de couper des rognures de +bois avec la serpe, qu'il avait ramassée. + +«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment. + +JULES + +Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé pour la chercher. + +JULES + +Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille. + +BLAISE + +Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter. + +JULES + +Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.» + +Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait à la +refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se +mit en colère et menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en +effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur +son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et à la peau; +Jules se mit à crier; Michel, le garçon d'écurie, accourut et +s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maître. + +«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? lui demanda-t-il. + +JULES, _criant_ + +C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a coupé avec la serpe. + +MICHEL, _avec rudesse_ + +Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge; +va à ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur +Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait +mal. + +JULES + +Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe. + +MICHEL + +Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi. + +JULES + +C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas, +je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser. + +MICHEL + +Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser; +je dirai comme vous me l'ordonnez.» + +Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au château. + +Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. Enfin il ramassa la +serpe et se dit: + +«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite tout raconter à +papa, pour qu'il connaisse la vérité et qu'il sache bien que ce n'est +pas moi qui l'ai blessé.» + +Il courut vers la grille; son père l'attendait avec impatience. + +«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant la serpe. +Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?» + +Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui s'était passé; il +avait à peine terminé son récit, que M. de Trénilly parut en haut de +l'avenue, marchant d'un pas précipité vers la grille. + +«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit drôle, qui s'est +caché dans la maison quand il m'a aperçu.» + +Anfry marcha seul vers M. de Trénilly. + +«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, je crois savoir ce +qui vous amène ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce +qui est arrivé. + +M. DE TRÉNILLY + +Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui +a faite votre garçon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas +coupable? + +ANFRY + +Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est faite lui-même. + +M. DE TRÉNILLY + +Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est +coupé pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit +jours. + +ANFRY + +Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colère.» + +Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait de lui apprendre +Blaise. + +«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre raconter à +lui-même.» + +Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière un rideau. + +ANFRY + +Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut que tu lui +racontes ce qui s'est passé avec M. Jules. + +BLAISE + +Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me battre. + +ANFRY + +Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là , moi; s'il fait +mine de te toucher, je t'emmène et nous quitterons la maison, +seulement le temps d'emporter nos effets.» + +Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son père, qui +l'emmena devant M. de Trénilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de +Trénilly le regardait avec colère. + +«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, dit-il enfin avec +dureté. + +BLAISE + +Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoyé chercher, +Monsieur; j'ai insisté, il s'est fâché, il a voulu m'en donner un +coup; la serpe est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé +au pied. + +M. DE TRÉNILLY + +Tu mens! je te dis que tu mens! + +BLAISE, _vivement_ + +Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blessé M. +Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandât.» + +L'honnête indignation de Blaise parut faire impression sur M. de +Trénilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en +se disant à mi-voix: + +«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais pourquoi Jules +aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?... +C'est ce que je vais tâcher de me faire expliquer...» + +Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui répéta la défense +d'aller au château sans nécessité. + + + +III + +LA RÉPARATION ET LA RECHUTE + + +Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec son père; ils +bêchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M. +de Trénilly se fit entendre; il appelait Anfry. + +«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il courut vers le +comte, qui tenait Jules par la main. + +«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses à votre +garçon pour ce qui s'est passé la semaine dernière: votre garçon avait +raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il l'a +avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort votre garçon; de +peur d'être grondé pour avoir touché la serpe, il a fait un mensonge +et une méchanceté, mal conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon +service et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera pas, +il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras +toi-même.» + +Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait Blaise; il était +honteux des excuses que son père lui avait ordonné de faire, et il ne +savait de quelle manière commencer. Il restait immobile et silencieux +devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris. + +«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il +enfin. + +--Rien, répondit Jules. + +--Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, Monsieur Jules, c'est +que vous avez besoin de moi. + +--Non, répondit Jules. + +BLAISE + +Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, Monsieur +Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps. + +JULES, _avec embarras_ + +Blaise! + +BLAISE + +Monsieur Jules. + +JULES, _très embarrassé_ + +Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment +dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon. + +BLAISE, _avec surprise_ + +A moi, pardon! et de quoi donc? + +JULES + +Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien? + +BLAISE + +Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux +pas bien sûr, Monsieur Jules, et je suis bien fâché que vous ayez pris +la peine de faire des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela +coûte, et je vous en remercie.» + +Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette tâche pénible, +releva la tête, qu'il avait tenue baissée, et, regardant la bonne +figure réjouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au +château. + +BLAISE + +Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a défendu d'y +aller. + +JULES + +Pourquoi donc? + +BLAISE + +Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer à +fainéanter, mais à l'aider par mon travail. + +JULES + +Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander à papa.» + +Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la permission d'emmener +Blaise. + +LE COMTE + +Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec +Blaise, qui me semble être un bon et brave garçon. + +JULES + +C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne +au château. + +LE COMTE + +Son père a raison, mais il lui donnera bien un congé pour terminer +votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'après-midi, +Anfry; nous vous le renverrons ce soir. + +ANFRY + +Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gêne +pas. Je vais l'amener tout à l'heure, quand il sera nettoyé et qu'il +aura changé de vêtements. + + +LE COMTE + +Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est +pas fête aujourd'hui. + +ANFRY + +C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la première +fois qu'il est admis près de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais, +puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.» + +Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours. + +«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, et donner un +coup de peigne à tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer +avec lui au château.» + +Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et courut se +débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, peigné, il alla rejoindre +Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient +devant; Blaise suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, +et il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son jardin. En +arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse avec sa fille qui les +attendaient. + +«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant vers eux. Je suis +bien aise de le connaître; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, +petit, ajouta-t-elle, Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content +de jouer avec un garçon de son âge. + +--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas à mon +aise. + +--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à bêcher et à arranger +notre jardin, Blaise, dit Hélène avec un sourire aimable. Venez avec +moi, Jules et Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.» + +Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut +vers un petit jardin que M. de Trénilly leur avait fait arranger près +du château. + +«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise. + +HÉLÈNE + +C'est précisément pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous +aider. + +BLAISE + +Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des légumes? + +--Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs! + +--Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient. + +HÉLÈNE + +Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite. + +JULES + +Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des légumes, et +si tu mets des fleurs; je les arracherai. + +HÉLÈNE. + +Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te céder. + +BLAISE. + +Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, qui croit tout ce +que Jules lui dit. + +JULES + +Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant que je vais +chercher des graines au jardin.» + +Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir Hélène; mais il +n'osa pas, et, prenant une bêche, il se mit à l'ouvrage avec une telle +ardeur que le jardin fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène +l'aidait, mais moins vivement. + +Jules revint avec un sac plein de graines de toute espèce de légumes. + +«Voilà , dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges, +des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des épinards... + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur couche et repiqué +quand c'est levé. + +JULES + +Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon +jardin. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien +longtemps. + +JULES + +C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.» + +Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices de son frère; +sa bonté et sa douceur la portaient à toujours lui céder pour éviter +les disputes. Blaise hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène +consentir de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle avait +désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites rigoles, dans +lesquelles Jules semait la graine. + +BLAISE + +Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules? + +JULES + +Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé. + +HÉLÈNE + +Mais comment sauras-tu où sont les radis, les choux-fleurs, les +carottes, et le reste? + +JULES + +Je les reconnaîtrai bien en les mangeant. + +HÉLÈNE + +Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les +trouverons-nous? + +JULES + +Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements. + +BLAISE + +Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; ce ne sera pas +un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine. +Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs. + +JULES, _frappant du pied_ + +Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en +mettrai pas.» + +Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitié +et lui dit: + +«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre +jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues. + +HÉLÈNE + +Merci, Blaise, tu es bien bon. + +JULES + +Et moi! je suis donc mauvais, moi? + +HÉLÈNE + +Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon. + +JULES, _avec colère_ + +Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu +le dises. + +HÉLÈNE + +Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais... + +JULES, _de même_ + +Mais quoi? + +HÉLÈNE + +Mais... Blaise est très bien.» + +Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut pour battre Hélène; +elle se sauva; il s'élança sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant +lestement de côté. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la +bonne d'Hélène accourut. + +«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris? + +JULES, _pleurant_ + +Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes pour mettre des +fleurs; ils disent que je suis méchant; c'est lui qui est méchant, il +veut arracher mes légumes. + +LA BONNE + +Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher +ses légumes, Blaise? + +BLAISE + +Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne +veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-même qui se contrarie. + +LA BONNE + +C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules qui se fait +pleurer lui-même, n'est-ce pas?» + +Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps; +elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en +aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se +promettant bien de refuser à l'avenir toute invitation du château. + + + +IV + +LE CHAT-FANTOME + + +Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, et, quand +il faisait beau, il aimait à se promener tout seul, le soir, dans les +prairies traversées par un joli ruisseau. + +Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie? + +D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, en suivant le +chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangée de fours à +plâtre creusés dans la montagne qui borde les prés et la grande route. +Ces fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes +d'étincelles; les hommes occupés à enfourner du bois dans ces brasiers +lui semblaient être des diables au milieu des flammes de l'enfer. +Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile à +effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces feux allumés, +ces longues traînées d'étincelles, ces hommes armés de fourches +attisant le feu. Il suivait tout doucement la rivière jusqu'au moulin, +dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en +longeant les fours à chaux. + +Quelques jours après sa première visite au château, Blaise se +préparait à faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules. + +«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis +seul, je m'ennuie. + +--Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais me promener dans +la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez +encore quelque histoire qui me fasse gronder! + +JULES + +Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, je ne dirai rien +du tout à personne. + +BLAISE + +Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer. + +JULES + +Alors j'irai avec toi. + +BLAISE + +Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur +Jules. + +JULES + +Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en +laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.» + +Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, se décida à le +laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchanté de sortir du +jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon. + +La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. Les fours +étaient tous allumés; Jules eut peur d'abord; mais les explications de +Blaise le rassurèrent; il ne se lassait pas de regarder les fours et +les hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent ainsi au +moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme +il en avait l'habitude; deux énormes dogues accoururent en aboyant dès +qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangées de dents +formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne répondit; +il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et +obtenir passage; les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent +à mordre la main, que Blaise retira promptement. + +Comment revenir sans passer par le même chemin? Il y en avait bien un +autre, mais Blaise n'aimait pas à le prendre, parce qu'il longeait le +cimetière du village; le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient +enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin. + +BLAISE + +Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens +gardent le passage; ils nous dévoreraient si nous entrions dans la +cour. + +JULES + +C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je voudrais passer près +des fours à chaux. + +BLAISE + +Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur. + +JULES + +Pourquoi? Y a-t-il du danger? + +BLAISE + +Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur. + +JULES + +Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est? + +BLAISE + +Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons sur la +grande route, juste à l'endroit où commencent les fours. + +JULES + +Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant. + +BLAISE + +Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.» + +Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le moulin. Ils +marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixés sur le mur et +sur la porte du cimetière, Jules sentait battre son coeur; ses grands +yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et +poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le +cimetière et désigna l'objet qui le terrifiait. + +Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main, +vit une grande forme blanche, un fantôme qui s'élevait lentement +au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tête et le haut de +son corps eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna vers +lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise +n'était pas trop rassuré et restait immobile comme le fantôme; il +rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le +fantôme ne bougea pas. + +«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, car s'il avait été +un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout +cas, je vais lui jeter une pierre.» + +Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aiguë et la lança de +toute sa force et avec une grande adresse à la tête du fantôme, qui +poussa une espèce de hurlement effroyable et vint tomber au pied du +mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en continuant ses +cris. Blaise crut reconnaître des miaulements de chat, et voulut +courir à lui pour s'en assurer; mais Jules, pâle et tremblant, le +tenait par sa blouse et l'empêchait d'avancer. + +BLAISE + +Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir. + +JULES + +Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur, +j'ai peur du fantôme. + +BLAISE + +C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantôme, +je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester +seul. + +JULES + +Non, non, je ne veux pas y aller. + +--Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, et, donnant une +secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers +la forme blanche étendue par terre. + +Jules aimait mieux encore approcher du fantôme avec Blaise que de +rester seul; il courut après lui et le rejoignit au moment où Blaise, +s'étant baissé, poussa un cri en faisant un saut en arrière; il +s'était senti égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut +de Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme qui, +poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il +avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut à son comble; +il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se +lever, la force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment. + +Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas à Jules, et +il examina la forme étendue devant lui; la lune venant il sortir de +derrière un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur +extraordinaire. C'était lui qui avait grimpé sur le mur du cimetière; +la demi-obscurité l'avait fait paraître encore plus gros et plus +blanc, et avait donné à sa tête et à son corps l'apparence d'une tête +et d'épaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal +avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne brisé; ses +convulsions avaient cessé; il ne remuait plus. + +«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons +notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lançant ma pierre; +je vais demander aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient cet +animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?» + +Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par terre, pâle et +sans mouvement. + +«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que +vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laissé venir +avec moi; ces enfants de château, c'est poltron comme tout; je +vous demande un peu, là ! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer +seulement?» + +Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait sur la +figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le +visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la +tête; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc +étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner. + +«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre +chat, que j'ai tué d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est +vengé sur votre joue et sur ma main.» + +Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit la main de Blaise +pour s'éloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un +fantôme, et qui lui avait occasionné une si grande frayeur. + +«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le +mort, pour que je le fasse reconnaître par quelqu'un. Un beau chat, +ajouta-t-il en le ramassant. + +JULES + +Par où allons-nous donc passer pour aller à la route? + +BLAISE + +Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons +pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage. + +JULES + +Je ne veux point passer par le cimetière..., non, non..., je ne le +veux pas, j'ai trop peur. + +BLAISE + +De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que +notre fantôme n'en est pas un? Ce n'était qu'un chat. + +JULES + +Je veux retourner par le chemin de la rivière, par lequel nous sommes +venus. + +BLAISE + +Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le +plus joli de la promenade. + +JULES + +Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne +viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir +tout le monde. + +BLAISE + +Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais, +tout de même, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais +crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse +mon chat sans demander à qui il appartient.» + +Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours à chaux, suivit +Jules, qui marchait très vite pour rentrer à la maison le plus tôt +possible. A cent pas de l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène +et sa bonne, qui les cherchaient de tous côtés. + +HÉLÈNE + +Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu +étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrivé quelque +accident; il est très tard, nous devrions être couchés depuis +longtemps; allons, mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé. + +JULES + +Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; il m'a +mené dans des chemins dangereux, j'ai manqué d'être mangé par des +chiens énormes, et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes +du cimetière! + +HÉLÈNE + +Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! Tu sais bien qu'il +n'y a pas de fantômes. + +BLAISE + +Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, nous n'avons +vu qu'un gros chat blanc monté sur le mur du cimetière. Je l'ai +malheureusement tué d'un coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, +c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais +mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empêcher de +m'accompagner. + +HÉLÈNE + +Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies; +c'est très mal; ne répète pas à maman ce que tu m'as dit, parce que tu +ferais injustement gronder le pauvre Blaise. + +BLAISE + +Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter +de moi, pourvu qu'il dise la vérité.» + +Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait +souvent, et elle craignait qu'il ne fît gronder le pauvre Blaise, +qu'elle savait innocent. + +Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour avoir des nouvelles +de Jules, dont elle était inquiète; en le voyant revenir avec sa +soeur, elle alla à eux et demanda avec inquiétude ce qui l'avait +retenu si longtemps. + +JULES + +Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; j'avais très peur, mais +il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetière. + +LA COMTESSE + +Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à ton habit? Le dos +est plein de poussière, comme si tu t'étais roulé par terre. Serais-tu +tombé? T'es-tu fait mal? + +JULES + +C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc. + +LA COMTESSE + +Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant? +Il est donc méchant, ce Blaise? + +JULES + +Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent ou plutôt toujours. + +--Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise est très bon et ne +ment pas. C'est Jules qui ment et qui est méchant. Blaise m'a dit que +Jules avait voulu absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce +chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il ne voulait pas +le tuer, et il en est très fâché. + +LA COMTESSE + +Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un étranger +pour accuser ton frère? + +HÉLÈNE + +Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent. + +LA COMTESSE + +Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable et plus +indulgente pour ton frère. Montons au salon; je tâcherai demain de +savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le +mérite.» + +Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus de cette affaire; mais +Hélène, qui avait pitié du pauvre Blaise calomnié, fut au contraire +satisfaite de la promesse de sa mère. En allant se coucher, elle +reprocha à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme à son +ordinaire, par des injures et des coups de pied. + +Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir +Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de +l'innocence de Blaise et de la méchanceté de Jules; mais la crainte de +rabaisser son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha de +punir Jules comme il le méritait. + + + +V + +UN MALHEUR + + +Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, lorsqu'ils +entendirent des cris perçants qui provenaient d'une maison placée de +l'autre côté du chemin, et habitée par une pauvre femme et ses cinq +enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison d'où partaient +les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent au moment où la pauvre +femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, +qu'elle avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel était la +maison. Dans un coin du verger elle avait creusé une petite mare pour +y laver le linge de son plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle +était rentrée pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant +cette courte absence, celui de deux ans était tombé dans la mare; il +n'avait pas pu en sortir et il avait été noyé. La mère poussait des +cris perçants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mère, +qui se débattait en convulsions; les autres avaient ramassé l'enfant, +le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et +de tout son corps. Blaise courut à toutes jambes chercher un médecin. +Hélène, quoique saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à +l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres +voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le médecin, aider +à rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et +elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. Deux habitants +du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux différents remèdes qui +pouvaient être utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que +Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la malheureuse mère, M. +Renou fit étendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu; +on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer +des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités en de pareils +accidents, mais sans succès: l'enfant était sans vie et glacé. Quand +son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta à genoux devant le +corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans +ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement +la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne +voulait pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba +dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son +évanouissement pour la déshabiller, la coucher dans son lit et porter +l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait +pas été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait et +soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait, +et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hélène finit par le +calmer et l'endormir. + +Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut posé sur un lit, +enveloppé de couvertures, le médecin arriva. + +«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore? + +--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-être à +employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et +tâchez de rappeler cet enfant à la vie.» + +Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur; +après un examen de quelques minutes, il se releva. + +«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de +son coeur. + +--Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait le ranimer? + +--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez déjà fait: soufflez +de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des +sinapismes, tâchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois +que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.» + +En disant ces mots, jetant à la mère désolée un regard de compassion, +il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, désolée +de cet arrêt du médecin et de son prompt départ, s'écria: + +«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyés après deux +heures de soins; nous n'avons pas réussi jusqu'à présent, mais nous +serons peut-être plus heureux en continuant.» + +Mme Renou, aidée des voisins charitables qui n'avaient cessé de donner +tous leurs soins à la mère et à l'enfant, recommença ce qui avait +été vainement essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque +espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée du médecin avait +interrompus. + +Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner, +réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon résultat. Quand Mme +Renou vit l'inutilité de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans +des linges qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le +lit de la chambre où il avait été transporté. + +«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en voyant revenir Mme +Renou, vous l'avez abandonné. + +--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris +votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, où il prie +pour vous et pour ses frères et soeurs. + +--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mère en +sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, à dix pas +de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais été moins désolée de le voir +mourir dans son lit. + +--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant était mort dans son lit, +c'eût été par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement +pendant plusieurs jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu +vous a épargné cette douleur.» + +Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près de la pauvre femme sans +pouvoir calmer son désespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux +mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais +des plus efficaces. + +«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable; +puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher. + +--A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas +vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant. + +--Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste +encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas. + +--Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre +lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme +vous le faites! + +--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez, +voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le +sien.» + +En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune femme qui +demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue +à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec +bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé; +au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa +de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le +sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère, +revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda +ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient +à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes +et des oies. + +Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin +sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua +insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et +plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa +douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène +s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les +vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme +Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation +d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu. + +Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier +ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente +victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants. + + + +VI + +VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT + + +«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus +grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande +taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames, +admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux +sous.» + +L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec +son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son +maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se +firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut +aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le +suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans +la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire +de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes +présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant +suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses +talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de +sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de +vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte, +en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala +comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de +devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes +pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même +facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit +exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui +excitaient l'admiration de tous les spectateurs. + +Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de +Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses +granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui +comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter +à manger. + +«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître. + +--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son +avec des choux et des carottes. + +--Où sont vos boulettes? demanda Jules. + +--Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites. + +--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et +nous regarderons comment il les mange. + +--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour +le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les +enfants qui commencent. + +--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite! + +--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps. + +--Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir +jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son +travail. + +--Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour. + +--Mais, Monsieur le comte... + +--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque +impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir +jouer; chaque chose en son temps.» + +Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents +Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe +de l'éléphant. + +«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les +boulettes de l'éléphant.» + +Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à +moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans +chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une +livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et +roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on +faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets, +de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de +beurre. + +«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un +seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi. + +JULES + +Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande +pour vivre, je suppose. + +BLAISE + +De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et +il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing +nous en avons de reste pour le lendemain. + +--Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de +la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine? + +BLAISE + +Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu. +Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux. + +JULES + +Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien +du tout. + +BLAISE + +Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de +la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais +voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le +voir avaler ses boulettes.» + +Jules courut à la grange; il voulut entrer. + +«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand +l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il +pourrait vous faire du mal. + +--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir +quand il mange. + +--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui +est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir +aucun danger.» + +Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il +vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les +porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de +cuillère et de fourchette. + +Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise, +qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour +demander quelque chose. + +«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste +dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant +notre porte; je vais voir s'il les aime.» + +Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la +flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième +eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il +continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de +sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres +papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de +la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe +et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le +mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et +allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise. + +«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses +deux mains vides et en lui caressant la trompe. + +--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria +Jules. Tiens, tiens, tiens.» + +Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe +allongée. + +Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui +comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un +énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire. + +«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il +avale!» + +Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la +fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe +vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules +fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant +le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne +pouvait ni crier ni se relever. + +Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne +sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers +le bout de la trompe en joignant les mains et en criant: + +«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire +étouffer.» + +Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules, +allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il +reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée. + +Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa +Blaise avec colère en criant: + +«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur +ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines +pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à +papa. + +--Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc +fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux; +j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les +pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à +papa.» + +Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de +poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits +ruisselants d'eau. + +Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit +trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident. + +«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant +qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait. + +HÉLÈNE + +Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute +sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache. + +HÉLÈNE + +Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi? + +BLAISE + +C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure. + +HÉLÈNE + +Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être +drôle, car ce n'est certainement pas dangereux. + +BLAISE + +Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même, +et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par +l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer. + +HÉLÈNE + +Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas +jeté de l'eau comme à Jules?» + +Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de +le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules. + +A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait +tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air +irrité. + +LE COMTE + +Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui +tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés. + +HÉLÈNE + +Et qu'a-t-il donc fait, papa? + +LE COMTE + +Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter +sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais +garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en +colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était +pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui +lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa +trompe. + +HÉLÈNE + +Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient +de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.» + +Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre +Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore, +l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques +instants de réflexion, il dit: + +«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort +avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort +seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire. + +HÉLÈNE + +C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort +et que Jules invente. + +LE COMTE + +Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai +Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un +vaurien.» + + + +VII + +LA MARE AUX SANGSUES + + +Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais +M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de +quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades. + +«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour +jouer avec moi? + +LE COMTE + +Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il +t'arrive chaque fois une aventure désagréable. + +JULES + +Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour +m'accompagner. + +LE COMTE + +Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise. + +JULES + +Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais +aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul. + +LE COMTE + +Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne +souffre pas qu'il te fasse quelque sottise. + +--Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la +chambre pour courir chez Blaise. + +Il arriva tout essoufflé chez Anfry. + +«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui. + +--Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec. + +JULES + +Où est-il? je veux l'avoir tout de suite. + +ANFRY + +Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre. + +JULES + +Allez le chercher. + +ANFRY + +Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé. + +JULES + +Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir +avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content. + +ANFRY + +Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que +je fais mon devoir. + +JULES + +De quel côté est Blaise? + +ANFRY + +Du côté de la mare aux sangsues? + +JULES + +Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues? + +Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.» + +Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la +maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le +parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du +côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et +assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit +près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui +travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il +les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs +qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il +n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne. + +«Blaise! Blaise!» cria Jules. + +Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre. + +«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je +t'appelle? + +BLAISE + +Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais +pas à vous répondre. + +JULES + +Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi. + +BLAISE + +Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé. + +JULES + +Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que +j'aille seul dans les champs. + +BLAISE + +Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous +pouvez bien vous en retourner de même. + +JULES + +Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa. + +BLAISE + +Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois +que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher; +d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger. + +JULES + +Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te +laisserai monter mon âne. + +BLAISE + +Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent +mieux que les quatre de votre âne. + +--Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant. + +Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules +reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le +trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il +avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas +dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques +l'avaient vu sortir seul. + +«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais +bien en voir quelques-unes.» + +Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en +vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit +entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur +du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se +montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus +son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors +à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient +autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à +les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se +mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et +l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de +toutes ses forces. + +Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules; +il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage; +il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa +main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les +piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à +la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était +attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris +perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le +voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il +s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient +posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux +mains, au visage. + +«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans +votre pantalon.» + +Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le +secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il +avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du +pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements +mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche, +sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise +glacée et le pantalon trempé de Jules. + +BLAISE + +Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si +grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et +chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons +faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer +bien vite. + +JULES + +Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me +piquent. + +BLAISE + +Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on +vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues. + +JULES + +C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir +avec moi. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes +de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous +jeter dans la mare aux sangsues. + +JULES + +Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber. + +BLAISE + +Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté. + +JULES + +Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu +par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare. + +BLAISE + +Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante +sangsues aux jambes? Grand merci! + +JULES + +Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je +n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main. + +BLAISE + +Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous +avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous, +et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me +glacent le corps! + +JULES + +Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais +pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me +gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu +de chemise si fine et un si joli pantalon! + +--Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant, +indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous +d'affaire comme vous pourrez. + +--Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans +ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.» + +Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas +infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se +mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux +cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant: + +«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes +habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais +lui raconter!» + +Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant +que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient +tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le +visage. + +Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable +état. + +LE COMTE + +Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé? + +JULES + +C'est Blaise, papa; c'est sa faute. + +LE COMTE + +Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser +aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es! + +Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la +bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui +couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues. + +«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly +étonné. + +--C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a +jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé +de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire +ses habits de dimanche. + +--Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je +l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet +par son père.» + +Un domestique frappa à la porte. + +«Entrez, dit la bonne. + +--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter; +il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules. + +--Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais, +Jules, que Blaise voulait les garder! + +JULES, _avec embarras_ + +C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu +peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout. + +--Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de +Trénilly au domestique. + +Le domestique sortit. + +La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait +rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se +trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit. + +«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise +m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne +fût indisposé. + +--Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais +je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a +été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits +de Jules. + +ANFRY + +Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a +rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui +qui est venu au secours de M. Jules. + +LE COMTE + +Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de +sangsues! + +ANFRY + +Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules, +puisqu'il n'était pas avec lui? + +LE COMTE + +Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve +clairement qu'ils étaient ensemble. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses +vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés, +lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils +étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux +sangsues pour le chercher. + +M. DE TRÉNILLY + +C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez, +en père faible que vous êtes? + +ANFRY, _avec émotion_ + +Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et je suis le +serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour +justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois +à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations +fausses que M. Jules à portées contre lui. + +M. DE TRÉNILLY, _avec colère_ + +C'est-à -dire que Jules a menti?... + +ANFRY, _avec calme_ + +Je le crains, Monsieur le comte. + +M. DE TRÉNILLY, _avec ironie et une colère contenue_ + +C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc, +Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si +pauvre opinion de la sincérité de mon fils? + +ANFRY, _avec calme et fermeté_ + +Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.» + +Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la +visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ +de Jules tout seul, monté sur son âne. + +Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui +commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans +pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté. + +«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la +vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry, +ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le +crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à -vis de mon fils, +j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez +vigoureusement. + +ANFRY + +Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il +s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je +voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par +la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et +honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.» + +En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et +d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père. + +M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui +redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite +chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux +circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être +grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant +trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme +il l'avait d'abord raconté. + +M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans +les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance +pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de +fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il +n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne +pouvant lui donner raison. + + + +VIII + +LES FLEURS + + +Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de +jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de +méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il +venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses +offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical +en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement +quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la +porte. + +Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on +avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade +favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours +à chaux. Arrivé là , il s'asseyait et il pleurait. + +«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on +m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon +Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me +révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en +vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal... +Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit +toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais +bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me +croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là +où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et +menteur. + +Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il +était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait +le bon petit Jacques pour maître et pour ami. + +Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec +Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui +aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère. + +Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules +demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour +l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules +n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais +il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de +Trénilly et de l'amener dans le petit jardin. + +Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui +dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers +le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En +apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et +l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant: + +«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y +planter des fleurs du potager. + +--Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise. + +--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec +joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien +que Blaise devait se trouver gravement offensé. + +Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait +de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença +son travail. + +JULES + +Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé +à causer. + +BLAISE + +Je ne le suis plus, Monsieur. + +--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la +cause du silence et du sérieux de Blaise. + +BLAISE + +Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en +veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et +je n'aime pas à me trouver seul avec vous. + +--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant. + +--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre +moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine +par rapport à papa et à maman, et puis...» + +Blaise se tut. + +«Achève, dit Jules; et puis quoi encore? + +--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous +offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira +un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au +bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.» + +Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la +vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta. + +JULES + +Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas +faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même. + +BLAISE + +Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le +bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez. + +JULES + +Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour +remplir le carré. + +BLAISE + +Quelles fleurs faudra-t-il demander? + +JULES + +Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites, +des pensées. + +BLAISE + +Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout +cas, je ferai de mon mieux.» + +Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de +toutes sortes de fleurs. + +«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.» + +Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de +pensées. + +JULES + +Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs +m'apportes-tu là ? + + +BLAISE + +Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées; +mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin. +Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin +quand vous n'en voudrez plus. + +--Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les +fleurs, les piétinant et les brisant avec colère. + +BLAISE + +Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit +d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre +papa lui a bien recommandées! + +JULES + +Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a +pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à +moi. + +BLAISE + +Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites, +c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je +ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; +c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé. + +JULES + +Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est +lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et +emportées. + +BLAISE + +Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les +ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu +la peine de les brouetter et de décharger la brouette. + +JULES + +Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant +pis pour toi. + +BLAISE + +Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de +vous apporter ces fleurs. + +JULES + +Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi. + +BLAISE + +Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de +tant de méchanceté. + +JULES + +Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées? +Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté +ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé. + +BLAISE + +Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru +bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies +fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez. + +JULES + +Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux. + +BLAISE + +Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées +et brisées. + +JULES + +Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les +donne; fais-en ce que tu voudras. + +Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné. + +«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je +n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et +qui les ai écrasées en route. + +J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin; +peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront +bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce +qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre +homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque +mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en +vérité!» + +Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les +enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les +amena près de son jardin, où travaillait son père. + +«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des +fleurs à remettre en état, si c'est possible. + +--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais +que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées! + +--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour +de M. Jules, que je voudrais déjouer.» + +Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé. + +«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les +fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là -bas. + +--Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais +que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas +souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les +mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et +le jardinier ne serait pas grondé. + +--Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera +mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là . Il faut faire pour le mieux +et laisser aller les choses.» + +Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur +terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution, +après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les +arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise. + +Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et +Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée. + +Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs, +accompagné du jardinier. + +LE COMTE + +Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de +Paris? Je ne les vois nulle part. + +LE JARDINIER + +Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules +pour son jardin. + +LE COMTE + +Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de +donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands +frais? + +LE JARDINIER + +Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé +deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs. + +LE COMTE + +C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand +j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez +les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.» + +Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de +Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus +trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il +le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des +fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours. + +JULES + +Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont. + +LE JARDINIER + +Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que +les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes. + +JULES + +Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées, +que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs. + +LE JARDINIER + +Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de +Blaise. + +LE COMTE + +Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais +en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de +fait. + +LE JARDINIER + +C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le +connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre +de lui. + +--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est +pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs? + +JULES + +Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas +rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.» + +M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche, +et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le +trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait +réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry +et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la +brouette. + +«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson, +dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère. + +--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement, +mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier +mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un +polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur. + +--Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte, +frémissant de colère. + +ANFRY + +Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous +demander ce que vous supposez! + +LE COMTE + +Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces +fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais +quel conte pour expliquer leur possession. + +ANFRY + +Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte, +et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette +brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a +ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M. +Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et +les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de +l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le +comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges, +vous verrez encore la place des brisures.» + +M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée; +il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas +approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en +alla aussi vite qu'il était venu. + +«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il +m'aurait battu avec sa canne. + +--S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service, +répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le +fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour +s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os +ici.» + +Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules. + + + +IX + +LES POULETS + + +«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs +de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui +perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous +mangerons ce soir, Jules et moi. + +--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu +ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly. + +--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la +ferme pour les faire couver.» + +Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée +en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une +poule qui voulût couver. + +«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry, +Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore +vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver +sur-le-champ.» + +Hélène remercia et courut chez Anfry. + +«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie +de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous +dérangera pas. + +--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce +matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez +venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.» + +Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à +l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un +panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et +commença sa besogne de la meilleure grâce du monde. + +Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry. + +«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle. + +--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute +comment se comporte la couveuse? + +--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge +et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.» + +Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles +de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein +d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien +à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable +raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque +mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de +couver. + +Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la +porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la +cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire +quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins +venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec +avant de les leur laisser manger. + +Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe +noire et blanche. + +«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise. + +HÉLÈNE + +Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les +emporter chez moi? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce +qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle. + +HÉLÈNE + +Combien de temps faudra-t-il attendre? + +BLAISE + +Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle. + +HÉLÈNE + +C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la +maison...» + +Hélène n'acheva pas. + +BLAISE + +Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour +la nuit, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...» + +Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne +la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que +partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux, +maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais +oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon +innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je +n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle. + +HÉLÈNE + +Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la +justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton +égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a +donné mauvaise opinion de toi. + +BLAISE + +Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus +obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois +que Jules t'a indignement calomnié.» + +Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise. + +BLAISE + +Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de +n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les +jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous. + +HÉLÈNE + +Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules, +qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi! + +BLAISE + +Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il +fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il +offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi +je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme. + +HÉLÈNE + +Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de +me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose +à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion +l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et +cela me console de souffrir un peu.» + +Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia encore avec +reconnaissance et affection; elle retourna lentement à la maison. En +rentrant, elle raconta à son père et à sa mère ce que Blaise lui avait +dit, et elle fit part de son impression à l'égard de Blaise. + +«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, et je serais +bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments à son +égard. + +--Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit M. de Trénilly avec +froideur, que nous pensassions bien mal de ton frère, qui dit juste +le contraire de Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un +calomniateur, un méchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de +Blaise que de mon fils. + +HÉLÈNE, _avec feu_ + +Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si pourtant Blaise est +innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous +commettez. + +--Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit Mme de Trénilly +avec sévérité. + +HÉLÈNE + +Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à papa, mais je suis +si peinée de voir mon frère si mal agir, et le pauvre Blaise tant +souffrir!... + +M. DE TRÉNILLY + +Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement +pas. + +HÉLÈNE + +Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant qu'il +travaillait et qu'il était tout seul, et il cherchait à me le cacher +et à sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi +il pleurait; il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait +rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il était +un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni +se promener avec lui. + +--Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement M. de Trénilly. + +Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter +son père en continuant à défendre Blaise, et elle se retira dans sa +chambre pour travailler seule comme d'habitude. + +Les poulets devenaient grands et forts; Hélène avait décidé avec +Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait +dans la cour du château, où ils coucheraient dans une niche de chien +qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur +arranger la niche en poulailler. Par une fatalité malheureuse, Jules +rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les +mettre dans leur nouvelle demeure. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as dans ton panier? + +BLAISE + +C'est une commission, Monsieur Jules. + +JULES + +Montre-moi ce que c'est. + +BLAISE + +Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé. + +JULES + +Qu'est-ce qui te presse tant? + +BLAISE + +Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur. + +JULES + +Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout. + +Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il +craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les fît échapper; il voulut +donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et +chercha à le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et +il allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant +le plus faible, ramassa une poignée de sable et la lui jeta dans les +yeux. La douleur fit lâcher prise à Blaise; Jules saisit le panier et +l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, près d'une mare, pour +examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en +voyant les poulets qui y étaient renfermés!» + +«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi il ne voulait +pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des +poulets qu'il a volés dans notre basse-cour, et qu'il portait à son +voleur de père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras +mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens chercher ton déjeuner.» + +En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets du panier les +uns après les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres bêtes se +débattirent quelques instants, puis restèrent immobiles, les ailes +étendues, flottant sur l'eau. + +Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement à la +maison. Il entra chez son père. + +«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de mettre les pieds dans +notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachés +dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre +poulailler. + +M. DE TRÉNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni +poulets ni poulailler. + +JULES + +C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai +arrachés. + +M. DE TRÉNILLY + +Qu'en as-tu fait?» + +Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint rouge et +embarrassé, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noyé les pauvres +bêtes. + +«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly en l'examinant avec +surprise. Est-ce que tu les a rendus à Blaise, par hasard? + +--Oui, papa, balbutia Jules. + +M. DE TRÉNILLY + +Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'où il tenait ces +poulets, et les apporter à la fermière, s'ils sont à elle. Et Blaise +les a-t-il emportés?» + +Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les poulets dans l'eau; +il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit: + +«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare. + +M. DE TRÉNILLY + +Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; où est-il? + +JULES + +Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.» + +Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, mais il croyait +empêcher par là son père de questionner lui-même Blaise et Anfry. + +Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le sable, ne pouvait +quitter la place où il était tombé; et à force pourtant de frotter +ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint à les tenir +entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau +dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que tout le sable +fût parti. Il pensa alors à se mettre à la recherche de Jules et de +son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hélène, qui allait +voir si son petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets +Crève-Coeur. + +Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges et bouffis de +Blaise. + +«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi +as-tu pleuré? + +--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jeté +dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il +m'a vu aveuglé, il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos +poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il ne leur soit +arrivé malheur. + +--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria Hélène. Oh! Blaise, +mon cher Blaise, aide-moi à les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai +pas tués ou lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!» + +Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; en cherchant dans +les massifs, Blaise trouva son panier vide. + +«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans. + +--C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; pour le coup, papa +ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes +petits Crève-Coeur.» + +A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra +son père. + +«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes +jolis Crève-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a +arraché et s'est sauvé avec. + +M. DE TRÉNILLY + +Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les +avait pris à la ferme. Mais si ce sont tes Crève-Coeur qu'apportait +Blaise, pourquoi les a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère +probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé +enlever son panier sans le défendre. + +HÉLÈNE + +Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; mais Jules lui a +jeté du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lâché le panier. + +M. DE TRÉNILLY + +C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que +Blaise avait jeté les poulets dans la mare. + +HÉLÈNE + +C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets depuis qu'ils +sont éclos; il leur avait préparé un poulailler dans une des vieilles +niches à chien, et il me les apportait pour que nous les y missions. + +M. DE TRÉNILLY + +Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets. + +HÉLÈNE + +Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce +que Jules a été assez méchant pour les jeter à la mare? + +La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son père, courut du côté +de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la +mare, elle le vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui +quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitôt qu'il +aperçut Hélène, il lui cria: + +«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire revivre les pauvres +poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retiré trois; +je cherche à atteindre le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a +encore coulé sous ma perche... Tenez, le voilà ! Je l'ai, pour cette +fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième Crève-Coeur, qu'il +avait rapproché du bord avec sa perche. + +Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés à terre sans +mouvement, le bec ouvert, les ailes étendues, les yeux entr'ouverts. +Blaise les porta sur l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de +la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il eut beau les +frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restèrent +sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hélène et Blaise se +relevèrent. + +«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit Blaise. Des poulets +si jeunes, ce n'est pas bon à manger; d'ailleurs, ça fait mal au coeur +de manger des bêtes qu'on a soignées. + +--Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne les laissons pas +ici; les chats les dévoreraient. + +--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire +à un médecin qu'on faisait revenir des noyés en les couvrant de cendre +tiède; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout près: +plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout cas, cela ne leur fera +pas de mal, et peut-être... qui sait,... la cendre tiède, en les +réchauffant, les ranimera-t-elle. + +--Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de les enterrer +demain.» + +Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portèrent à la +buanderie, où ils trouvèrent effectivement un tonneau de cendre; on +venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, +Hélène y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'à la +tête, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermèrent ensuite +la buanderie et s'en allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de +la mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin +d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté de Jules. Quand Hélène +revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un +peu d'inquiétude, pour savoir ce qu'avait dit son père. + +«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as +encore fait une méchanceté au pauvre Blaise. + +--Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc +fait, Hélène? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se +sont passées. + +HÉLÈNE + +Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, que tu les as +arrachés à Blaise après lui avoir jeté du sable dans les yeux, et que +tu as conté des mensonges à papa. + +JULES + +Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait +volé des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent à toi; j'ai voulu +les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetés dans +la mare. + +--Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est abominable de mentir +avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien réserver tes mensonges +pour papa, qui a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te +connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis. + +JULES, _avec colère_ + +Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me dis cinquante sottises +pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai +chasser avec son vilain père. + +HÉLÈNE + +Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta part. C'est bien +triste pour moi d'avoir un si méchant frère.» + +Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour écrire. Jules resta un +instant indécis s'il resterait chez Hélène pour la contrarier, ou s'il +irait se plaindre à son père; il finit par quitter la chambre, et il +se dirigea vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors occupé à +lire. + +«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste +pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges +que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, +prétendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi, +qu'elle voudrait bien l'avoir pour frère, et qu'elle serait enchantée +si vous me chassiez pour me mettre au collège. + +--Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; elle est entichée +de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son +humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir +perdu ses poulets. + +--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a volé ses poulets. +Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reçoive des injures, parce que +son Blaise a menti? + +--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mêle pas +de l'éducation de ta soeur; va te plaindre à ta mère, si tu veux, et +laisse-moi finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette +semaine. Va, Jules, va, mon garçon.» + +Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire gronder sa soeur, +et il n'avait pas réussi. Il ne voulait pas aller se plaindre à sa +mère; elle n'était pas toujours disposée à le croire et à l'approuver, +comme M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse pour son +fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune crainte qu'elle le dénonçât, +parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il résolut +donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni +d'Hélène. + +Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda à sa mère la +permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour +l'aider. Mme de Trénilly y consentit, à la condition que Blaise ne +mettrait pas les pieds au château ni dans le jardin de Jules. Hélène +le promit et ajouta en souriant que la défense serait probablement +très bien reçue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de +se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; +il venait chercher les poulets pour leur préparer une fosse. + +«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher +Blaise? Ne passons pas devant le château, pour que Jules ne te voie +pas et ne vienne pas nous rejoindre. + +--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien. +Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis +fâché de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais +je n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour moi que l'est M. +Jules... Mais nous voici arrivés; allons prendre nos pauvres morts.» + +Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que +répéta immédiatement Hélène, entrée avec lui. Les poulets qu'on avait +cru morts étaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de +cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger. + +«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait raison. + +--C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. Quel bonheur de revoir +mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idée tu as eue, mon bon +Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais +enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je vais pendant ce +temps les porter à leur poulailler, où tu me trouveras. + +--Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du +lait? + +--Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a défendu que tu entres au +château. + +--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en +soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma +première communion, en supportant ces affronts avec courage et +douceur... Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour les +poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu +longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.» + +Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était triste, car elle +sentait combien était injuste la mauvaise opinion qu'on avait de +Blaise, et elle s'affligeait que ce fût son frère qui eût fait tout ce +mal. + +«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. Le bon Dieu +fera sans doute connaître son innocence; mais en attendant il souffre +et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est +mauvais! L'année prochaine il doit faire sa première communion; +comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît pas ses torts?...» + +Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint qu'au bout +d'une demi-heure. + +«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée faite par maman. +J'ai été longtemps, car il a fallu la préparer, puis revenir pas trop +vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les +poulets vont se régaler.» + +Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets +affamés se précipitèrent dessus et picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en +restât miette. + +Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés pendant +deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer à leur nouvelle +demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et +forts. Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; Hélène +lui en sut gré et crut que c'était un commencement de repentir et +d'amélioration. Un jour que Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules +lui dit: + +«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? Le cuisinier en +ferait volontiers une fricassée. + +--Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, j'espère bien, maman, +que vous n'y avez pas songé, et que c'est une invention de Jules. + +--Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour les manger, Hélène, +dit Mme de Trénilly. + +--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée de les manger. Je veux +garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent; +je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise +et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la mort. + +JULES + +Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a dû être +bien attrapé quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dîner il +aurait encore à les soigner!» + +Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, mais elle se contint, +et, jetant sur son frère un regard qui le fit rougir, elle se contenta +de dire: + +«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne +opinion que j'en ai et l'amitié que j'ai pour lui. Je la lui doit en +compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on +le calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et sans dire les +choses comme je les sais.» + +Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se +borna à dire, en levant les épaules: + +«Que tu es sotte!» et quitta la chambre. + +Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier le déjeuner et le +dîner; elle ne fit pas attention à la fin de la discussion d'Hélène et +de Jules, et reprit sa lecture interrompue. + +Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait transportés chez +Mme Anfry, de peur que Jules n'eût la fantaisie de les attraper et de +les faire manger. A l'automne, les poulets étaient devenus des poules +qui se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent leurs oeufs et +eurent à leur tour des poulets à conduire. Hélène finit par en faire +cadeau à Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps +à autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses poules. Ils +étaient toujours tendres et gras, et chacun en appréciait la qualité. + + + +X + +LE RETOUR DE JULES + + +A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti pour Paris avec +toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantés de se +retrouver seuls; l'hiver se passa plus agréablement pour Blaise, dont +chacun commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté. +Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des +parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'école; mais +il préférait travailler à la maison avec son père et sa mère. Ils +causaient souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne +faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien à en +dire, et Blaise avait demandé à ses parents de n'en pas parler plutôt +que d'en dire du mal. + +«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne +pourrais peut-être pas m'empêcher de leur en vouloir de leur +injustice, surtout à M. Jules, et je me sentirais de la colère, de la +haine peut-être. Et comment pourrais-je faire ma première communion +et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur à ceux qui +m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonné à ses bourreaux; il +a même prié pour eux. Je veux tâcher de faire comme lui. + +--C'est bien, ce que tu dis là , mon Blaisot, lui dit son père en +l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mère... C'est qu'il ne +nous est pas facile de pardonner à ceux qui ont fait du mal à notre +enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un méchant, un... + +--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne +parlez que de Mlle Hélène, qui a été si bonne pour moi. + +--Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en +parler; pas de danger de dire une méchanceté.» + +«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une à +Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit: + +«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon +fils lundi prochain. Soignez particulièrement la chambre de Jules, qui +est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue. + +«Comte de TRÉNILLY.» + +«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guère de +temps pour tout préparer. Il faut nous y mettre tous dès aujourd'hui. + +--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de +Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard? + +--Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune +fille n'est-elle pas près de sa mère! Au surplus, nous le verrons bien +quand ils seront arrivés.» + +Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours +ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva +terminé le lundi dans la journée. + +«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner +particulièrement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotté, essuyé, +comme les autres; je ne peux pas faire mieux. + +--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des +fleurs, qui le rendront plus gai.» + +En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un +autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles +de fleurs sur les croisées, sur la commode. Blaise avait fait de son +mieux, et il avait réussi. + +Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils +n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. Comme l'année d'avant, +un courrier à cheval l'annonça; la grille fut ouverte et la voiture +roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près +de lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène n'y étaient +pas. Blaise avait déjà su par des gens qui avaient précédé M. de +Trénilly qu'Hélène était au couvent pour renouveler sa première +communion, et que sa mère ne la ramènerait que dans le courant de +juillet, deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air encore plus +sombre et plus sévère que l'année précédente. + +«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à sa femme en +refermant la grille. + +--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour désennuyer M. +Jules, répondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le +refuser. + +--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc +oublié ce qu'ils en disaient?...» + +Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un domestique vint +demander Blaise au château. + +«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry. + +LE DOMESTIQUE + +Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommandé +de le ramener avec moi. + +ANFRY + +Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour dîner. + +LE DOMESTIQUE + +Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être +plus maussade que d'habitude. + +ANFRY + +Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en +disait l'année dernière. + +LE DOMESTIQUE + +L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées +depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté +bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété +de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que +Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules. + +ANFRY + +Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant +que chacun restât chez soi. + +LE DOMESTIQUE + +Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le +comte que Blaise est sorti.» + +Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de +cette lubie de Jules. + +Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander +au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le +laisser aller aux champs tout de suite après son dîner. + +«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot? + +--J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le +fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en +journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon +maintenant; je puis bien travailler comme un autre. + +--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que +j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.» + +Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de +derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes +à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener +à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry +cinq minutes après que Blaise en était parti. + +«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous +côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie +chercher. + +--Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la +ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et +légèrement moqueur. + +LE DOMESTIQUE + +Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que +M. le comte le demandait? + +ANFRY + +Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie. +Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le +comte. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous +en aurez les éclaboussures bien certainement. + +ANFRY + +A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les +mérite pas.» + +Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry +alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant: + +«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête, +ce garçon!» + +Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait +bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et +que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance +l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène +pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime +pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par +les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules, +de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la +complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le +revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait +la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il +se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à +la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval +dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda +Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au +lendemain. + +Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au +catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit +une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il +en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son +père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui +pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction, +et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec +une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de +sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son +travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se +calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son +fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry: +mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois. + +De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly +alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les +prés à garder les vaches. + +«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un, +j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.» + +Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans +quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait; +aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle +prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de +se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, +disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de +Blaise. + +Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus +jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la +crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout +doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure +peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre +dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit +à voix basse: + +«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé +les yeux, je me suis sauvé bien vite. + +--Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être +effrayant. + +--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert; +il te battrait.» + +François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus +effrayé. + +«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a +vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter +au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur. + +--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie +de voir ses yeux qui brillent! + +--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de +suite.» + +Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha +sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir, +mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper +sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le +bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se +dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le +pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce +terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le +comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment +la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que +c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant +ses frères à son secours. + +«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert, +François, au secours!» + +Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre +au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un +d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la +porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette +attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la +chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la +fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, +pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et +François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois +sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau +restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, +entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux +se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y +étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui +avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la +maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les +enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois +rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent +que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger +Alcine. + +«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec +une fourche et un râteau... + +--Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère +effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous? + +ROBERT + +Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et +il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup! + +FRANÇOIS + +Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient! + +ALCINE + +Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!... + +LA FERMIÈRE + +Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre +M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là ?... +Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? +Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après +ce qui s'est passé. + +ROBERT + +Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur. + +LA FERMIÈRE + +Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas +eu peur sans cela. + +FRANÇOIS + +Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y +aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal. + +LA FERMIÈRE + +Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé; +va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu +nous retrouveras dans la grange.» + +Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller +seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière +et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva +jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus. + +«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants; +vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.» + +A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le +comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et +s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le +joyeux appel à la famille du fermier. + +«Ah çà ! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un +des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je +vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau +comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu +appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger! +Qu'est-ce que tout cela veut dire? + +--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu +peur de vous déranger, et..., et... + +LE COMTE, _avec colère et ironie_ + +Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer? + +BLAISE + +Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur +petit frère. + +LE COMTE + +Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit +imbécile criait sans savoir pourquoi. + +BLAISE + +Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et... + +LE COMTE + +Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas +contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le +maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses +enfants.» + +Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu +agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie +dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine +respirer. + +BLAISE + +Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi. + +LA FERMIÈRE + +Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il +faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller +puisqu'il l'ordonne.» + +Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en +s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses +enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du +redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle, +les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua, +balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât. + +«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment +avez-vous osé me menacer de vos fourches? + +ROBERT + +J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons +foncé sur vous pour le dégager. + +FRANÇOIS + +Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et... +mécontent. + +LE COMTE, _à la fermière_ + +Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais +compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a +pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son +bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je +leur apprendrai à me respecter.» + +Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant: +«Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!» + +Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en +murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais +maître. + +M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre. +Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit +silencieusement, la tête baissée. + + + +XI + +LE CERF-VOLANT + + +Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly se retourna, et, +voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empêcher de sourire et +de lui demander s'il croyait aussi devoir être dévoré. + +Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles. + +«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans doute que mon pauvre +Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?» + +Blaise ne répondit pas; le comte reprit: + +«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques sottises, mais je +veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestés +depuis, d'après ce que m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous +les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son +compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus à la ferme. +Acceptes-tu? + +--Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, je suis fâché... +Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, que je gagne... + +--Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te +donnerai le double de ce que tu reçois à la ferme. + +--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne +pourrais pas entrer au château avec l'opinion que vous avez de moi. Je +n'ai pas mérité les reproches que vous m'adressiez l'année dernière, +et je ne puis vous promettre de faire autrement cette année. M. Jules +ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas +possible que je reste près de lui dans les sentiments que je lui +connais. + +LE COMTE + +Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au +passé, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientôt arrivés; +viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.» + +Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour ce jour-là , +se proposant bien de demander à son père de refuser toutes les +propositions du comte. + +Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de son père avec une +vive impatience. + +«Eh bien, papa, Blaise vient-il? + +--Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le trouver. Tu vois, +Blaise, que Jules t'attendait. + +--Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien nous amuser. +Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai lorsque je pourrai sortir. + +BLAISE + +Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous savoir malade. + +JULES + +Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des +couleurs. + +BLAISE + +Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur Jules. + +JULES + +Au cuisinier, au valet de chambre. + +BLAISE + +Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas. + +JULES + +Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: «C'est M. Jules +qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.» + +Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant; +mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les +domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre éclatèrent de rire. + +«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des +cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est +bien de l'honneur, en vérité!--Servez donc Monsieur, camarades! +dépêchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est pressé! + +--Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un des domestiques en +lui tournant autour de la tête un papier sale et huileux. + +--Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre en lui versant sur +la tête une tasse d'eau sale. + +--Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième en lui +remplissant de cirage le visage et les mains. + +Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les mains de ces +domestiques méchants et grossiers. Il ne crut pas convenable +de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se +débarbouiller et changer de vêtements. Son père et sa mère furent +effrayés de le voir revenir mouillé, noirci; mais il les rassura +en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des +mauvais traitements dont il leur rendit compte. + +«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, puisque +Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement humilier pour me sauver. + +ANFRY + +Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne retourneras plus dans +cette maison de malheur. + +BLAISE + +Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y +retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules; +il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps à +faire sa commission. + +ANFRY + +Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, mon garçon, +crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise +pourquoi je t'empêche d'y retourner. + +BLAISE + +Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les +renverrait peut-être. + +ANFRY + +Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont faites à toi, pauvre +Blaise? + +BLAISE + +Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M. +Jules, qui se sera sans doute impatienté. + +ANFRY + +Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais était pour M. +Jules? + +BLAISE + +Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières paroles j'ai perdu +la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de +même de ma faute là -dedans. C'eût été un peu sot si j'avais réellement +demandé à ces messieurs de me servir comme si j'étais leur maître. + +ANFRY + +Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser les autres. +C'est bien, mais tous ne font pas comme toi. + +BLAISE + +Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue +pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tâcherai de ne pas +rester trop longtemps.» + +Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château et rentra +chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en +colère d'avoir attendu si longtemps. + +JULES + +D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commandé? +Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu +changeasses d'habits? C'était bien la peine de me faire attendre mon +cerf-volant depuis une heure! + +BLAISE + +Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'étais sali dans +l'antichambre, et je ne pouvais me présenter plein de cirage devant +vous. + +JULES + +Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire +un cerf-volant! Et où sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs, +la ficelle? + +BLAISE + +Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner. + +--On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, rouge de colère. On +n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les +ferai tous chasser. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est +la mienne, parce que je n'ai pas pensé à dire que c'était pour vous. + +JULES + +Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu avais droit à +quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre et rapporte tout ce +qu'il faut. + +BLAISE, _avec embarras_ + +Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher un des +domestiques et vous lui expliqueriez vous-même ce que vous voulez. + +JULES + +Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite. +Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire à un garçon bête et entêté +comme toi! Je suis fatigué de te répéter la même chose.» + +Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas voulu faire +gronder les domestiques, dont il avait tant à se plaindre depuis un +an, et, malgré sa répugnance, il retourna à l'antichambre répéter sa +demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules. + +«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le +papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours à la +cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges, +va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un +cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant +précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt demander de quoi +faire un cerf-volant, est-ce que c'était pour M. Jules? + +BLAISE + +Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voilà dans de beaux +draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffé, arrosé et +peint son messager. + +BLAISE + +Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur. + +LE DOMESTIQUE + +Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous? + +BLAISE + +Non, Monsieur, pas du tout. + +LE DOMESTIQUE + +Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement d'habits? + +BLAISE + +J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne rapportais pas de +quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublié de dire que c'était +pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut avouer que tu +n'as pas de méchanceté. J'ai eu une belle peur! La place est +bonne; non pas que les maîtres soient bons; ils sont au contraire +détestables, mais ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait +de beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise, +puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons quelquefois d'une +bouteille de vin, de liqueur, de café, de gâteaux, d'une moitié de +volaille, de toutes sortes de choses.» + +Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais +il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en +emportant les objets qu'on s'était empressé d'apporter. + +«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en +posant le tout sur une table. + +JULES + +Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence donc. + +BLAISE + +Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser à le faire +vous-même. + +JULES + +Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains à couper des bâtons +d'osier, me salir les doigts à coller des papiers, me fatiguer et +m'ennuyer à arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je +t'ai fait venir; je m'amuserai à te regarder faire.» + +Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules et il eut un +instant la pensée de le laisser là et de s'en aller. + +«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur, +c'est certain; je dois faire les volontés des maîtres et souffrir les +humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est égoïste et dur; tant +mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.» + +Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles de papier, +et préparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une +grande heure à faire ses préparatifs, à coller les feuilles et à les +fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller, +qu'il n'y eut plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant, +Blaise dit à Jules: + +«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à peindre des figures sur +le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je +ne saurais pas peindre.» + +Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il +s'était endormi. + +«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais +j'aurai fait de mon mieux.» + +Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des hommes et des +animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idée de peinture ni de +dessin, c'était donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux +de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient +l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à des chats, ses oiseaux +pouvaient être pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de +maisons, ses montagnes pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, +dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes +et attendait avec impatience le réveil de Jules pour les lui faire +admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit les bras en bâillant et +appela Blaise. + +BLAISE + +Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout à fait +beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de +belles peintures. + +JULES + +Qu'est-ce que ces horreurs-là ? Qui a peint ces affreuses figures? + +--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait +que c'était bien et joli. + +--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce +cerf-volant.» + +Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand Jules le tint entre +ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il +creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la +queue en pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation. + +«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu! +L'ouvrage de trois heures? + +--Ne voilà -t-il pas un grand malheur! Recommence, et tâche de faire +mieux. + +--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre +Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus +de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout à fait +impossible. + +--Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre +cerf-volant.» + +Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, la tête +cachée dans ses mains; sa patience et sa résignation étaient vaincues +par la dureté et l'égoïsme de Jules; la tristesse de son coeur, +longtemps comprimée, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes. + +«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en chez toi, et +reviens demain de bonne heure.» + +Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler +et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à un petit bois contre +lequel était adossé sa maison; là il s'assit au pied d'un arbre et +pleura quelque temps encore. + +«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si méchant pour +moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire plaisir, il tourne tout contre +moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonté, +de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de +l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses +sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonté soit faite +et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur, +rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le +voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques. +Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi êtes-vous parti? +j'étais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il +en séchant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me +trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et +pour ressembler à Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du +courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais +reprendre ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai que +je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne voilà -t-il pas +un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'était pas +joli tout de même, se dit-il en souriant; les peintures étaient toutes +drôles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois +clair maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir pas été +admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en +demanderai pardon au bon Dieu.» + +Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en +chantant à la maison. + +«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui rentre gaiement. +Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garçon? + +MADAME ANFRY + +Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as +pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as pleuré! + +BLAISE, _riant_ + +C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est ma faute; je +suis un nigaud et un orgueilleux. + +ANFRY + +Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non. + +BLAISE + +Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez.» + +Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, supprimant +seulement les épithètes injurieuses de Jules. + +Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise +pendant son récit. Quand il eut fini, il l'attira à lui et l'embrassa +à plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long +de ses joues. + +«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je +comprends tout,... même ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs +que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des +générosités aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables de +vol; ne nous faisons jamais leurs complices. + +BLAISE + +Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas même un morceau +de sucre ou de gâteau. + +ANFRY + +Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites choses, tu le +seras dans les grandes.» + + + +XII + +L'ACCENT DE VÉRITÉ + + +Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, Blaise alla +au château et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les +domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la +veille, le reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion. +Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, le valet de chambre +qui la veille avait promis tant de choses à Blaise lui demanda s'il +avait déjeuné. + +«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mangé +avant de partir. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Qu'as-tu mangé? + +BLAISE + +Du pain et des radis, Monsieur. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner un meilleur: une +bonne tasse de café au lait avec une tartine de pain et de beurre. + +BLAISE + +Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai +pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim. + +BLAISE + +Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit? + +BLAISE + +Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance. + +--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en plaçant +devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin», ajouta-t-il +en mettant à côté un verre de frontignan. + +Au moment où il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte +bien connu; c'était celle du comte; en une seconde le valet de +chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la +bouteille de frontignan et les biscuits. + +Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son +étonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et +le frontignan et les biscuits devant lui. + +«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise. +Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? Belle conduite, en vérité! Tu ne +manques pas de front ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour +voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est très +bien! très bien! + +--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux +yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai +sorti ce vin et ces biscuits! + +LE COMTE + +Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard? + +BLAISE + +Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en +ma parole, ce n'est pas moi non plus. + +LE COMTE + +Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces +armoires ouvertes, cette bouteille posée devant toi, et ce verre plein +placé pour être bu? + +BLAISE + +Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache. +Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant à M. Jules, qui +m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable, +et je vous supplie de me croire. + +--Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à mi-voix; il vous +domine malgré vous: me voici disposé et obligé à le croire, malgré +ma raison et l'évidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui +t'attend, ajouta-t-il à haute voix. + +BLAISE + +Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour +rester dans votre maison et surtout près de votre fils. + +--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly avec vivacité, +après un instant d'hésitation. Je te crois, puisque je ne puis faire +autrement, et que malgré moi je t'estime. + +--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de +bonheur. Que le bon Dieu vous récompense en votre fils de la bonne +parole que vous avez dite! Merci.» + +Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trénilly ému +et surpris de l'impression que ce garçon produisait sur lui et de +l'autorité qu'exerçait sa parole. + +«Comment, te voilà , Blaise! s'écria Jules en le voyant entrer. Je +croyais que tu ne viendrais pas.» + +BLAISE + +Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer ma sottise +d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant? + +JULES + +C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu serais fâché +de ce que je t'avais dit. + +BLAISE + +Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., pas +fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré encore +longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant fini par comprendre +que j'étais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici prêt à +vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux... + +--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules. + +--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il +faut convenir que c'était bien laid ce que j'avais fait, et que vous +avez eu raison de le déchirer. + +--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant, +touché malgré lui de l'humilité et de la bonté de Blaise; on aurait pu +l'arranger, le couvrir, le repeindre. + +--Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu faire du défunt et +commençons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules? +cela ira plus vite. + +--Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que d'habitude. + +Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant que Jules +préparait le papier; il le fit d'assez bonne grâce, et avant une heure +le cerf-volant fut terminé; il ne restait plus à faire que la queue, +et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. +Blaise les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs et de +formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, devint de plus +en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse +devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent +à sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant. + +JULES + +Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin. + +BLAISE + +Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle +traînait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser.» + +Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le prit à deux +mains et fit quelques pas pour faire traîner la queue et la rouler +à son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas +qu'elle était accrochée à un des candélabres de la cheminée; il sentit +de la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre +roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et bronze, tout était +brisé. + +«Là , mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; tout est +cassé! quel dommage! que c'est malheureux! + +JULES + +Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais +pleurer pour un méchant candélabre. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute? + +JULES + +Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi +qu'il grondera, et il aura bien raison. + +--Moi! dit Blaise stupéfait. + +JULES + +Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une queue si longue +et si entortillée qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu +faire le savant et montrer ton habileté, il n'y aurait pas eu de +queue, et le candélabre ne serait pas cassé. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette +queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant. +Et si vous y aviez regardé, vous auriez tiré plus doucement et vous +n'auriez rien cassé. + +--Là ! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec colère et tapant +du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais +toi-même tout à l'heure que tu étais sot et orgueilleux! c'est très +vrai. + +BLAISE + +Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur Jules; +mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui. + +JULES + +Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu +es désagréable et insupportable. + +BLAISE + +Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules? +Ce n'est pas moi qui le demande, bien sûr; je n'y ai pas déjà tant +d'agrément? + +JULES + +Qu'est-ce que tu veux dire par là ? Que je suis méchant, que je te +rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en +colère et qui m'ennuies avec tes airs bêtes. + +BLAISE + +Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter; +bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus +revenir, puisque je ne vous suis point utile. + +--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi», dit +Jules en mettant en pièces le cerf-volant et le jetant à la tête de +Blaise. + +Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son canapé en +criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly entra précipitamment +dans la chambre de Jules et fut effrayé de le voir dans cet état, +qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candélabre brisé et les +débris du cerf-volant, que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne +fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude ce qu'il avait. + +Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia enfin: + +«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise. + +--Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il arrivé? Parle, +Blaise.» + +Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, Jules s'empressa +de prendre la parole: + +«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: il a fait une si +longue queue au cerf-volant qu'elle a accroché le candélabre, qui +s'est cassé. Et voilà à présent qu'il se fâche, qu'il ne veut pas +arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne +reviendra plus jamais, parce que je suis un méchant, un insupportable. +Il m'a abîmé hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse +tout, puis il se fâche encore! + +LE COMTE + +Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, je te ferai +fouetter par mes gens. + +BLAISE + +Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne +crois mériter aucune punition. Et quant à me faire fouetter par vos +gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas +faire. + +LE COMTE + +C'est ce que nous verrons, petit drôle. + +JULES + +Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie; +une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais, +aujourd'hui je ne veux pas. + +LE COMTE + +Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son +insolence, et j'aime à croire qu'il ne recommencera pas. + +--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout +mon coeur, et à vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous +êtes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez à savoir la +vérité, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés, +sincèrement pardonnés.» + +Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fût +revenu de sa stupéfaction. + +Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant +souvent Jules, dont l'attitude embarrassée et l'air craintif +indiquaient une mauvaise conscience. + +«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; Jules, je t'en +conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise +est innocent et si tu l'as calomnié par un premier mouvement d'humeur +et de dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que Blaise a +raison et que tu me trompes.» + +Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles de son père; car +lui-même commençait à avoir parfois des remords de son injustice et +de sa cruauté envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la +confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, arrêta l'aveu +prêt à lui échapper, et il dit d'une voix basse et hésitante: + +«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et +pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas +aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de +portier, un paysan. + +--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans +tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me +donne une estime, une confiance qui augmentent à chaque démêlé que +j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec +instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose à nous pardonner à +toi et à moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets; +est-ce oui ou non? + +--... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête et les yeux. + +Quand Jules releva la tête, son père était parti. Inquiet, effrayé, il +alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un +domestique. + +«Où est papa? dit-il; est-il sorti? + +--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu +l'avenue du côté d'Anfry.» + +L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était allé faire chez +Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise. + +«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est passé, se dit +Jules, et papa va être furieux contre moi. Il est impossible que +Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai été un peu méchant pour lui, et +il sera enchanté de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, +je ne sais pas pourquoi,... c'est-à -dire je sais bien pourquoi... Il +est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un +air si honnête,... et véritablement il est bon,... le pauvre garçon! +Comme je l'ai traité hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a +été orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre +Blaise!» + +Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly marchait à +pas précipités vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux +rouges, l'air triste, qui était en train de raconter à son père la +cause de son nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers Blaise, +à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour +éviter le contact du comte. Il fut très surpris quand il vit le comte +lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix émue: + +«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je +t'en remercie; tu es un brave et honnête garçon, je te l'ai dit ce +matin; je t'estime et je te crois. Reviens au château sans crainte, +quand tu voudras et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir, +et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite d'avoir un fils +pareil. + +--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous +faites.» + +Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garçon, tremblant +et ému, se permit de presser à son tour la main qui pressait la +sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il +saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le +comte, ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, et sortit +sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut +parti, Anfry s'écria: + +«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau d'être venu lui-même +et tout de suite reconnaître ses torts. C'est le bon Dieu qui +récompense ta patience et ton humilité, mon Blaisot. + +--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant le plaisir que m'a +fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main +qu'il me serrait à la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air +si sévère, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M. +Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!» + +Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur était plein de +reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne +se souvenait plus des sévérités du comte, des méchancetés et des +calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait +reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. Il se réveilla +donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse était remplacée par un +sourire radieux: son père et sa mère, heureux de cette transformation, +l'embrassèrent avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au +château. + +«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de revoir M. le comte +et de remercier M. Jules de sa franchise.» + + + +XIII + +LE REMORDS + + +Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules levé, habillé +et prêt à le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant +l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'était +pourtant l'heure où ils étaient tous occupés à faire les appartements. +En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement +extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il +poussa la porte, entra et vit M. de Trénilly assis près du lit de +Jules, qui paraissait en proie à une fièvre violente, et qui parlait +avec une vivacité tenant du délire. + +«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout. +Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. Ne dites rien à papa... Je +vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je +suis sûr qu'il m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, +j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.» + +Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus +rien; il tournait la tête de tous côtés. + +«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,... +c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut? +il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme +lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde... Non, c'est +impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... +tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle +honte!... Je ne peux pas.» + +Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait à +la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou +s'en aller. M. de Trénilly attendait avec impatience le médecin qu'il +avait envoyé chercher. + +La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à +Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air +sévère et préoccupé de son père. + +«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?» + +Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père, +pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit: + +«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta +conduite et repens-toi.» + +«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si sévère? +Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour +Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant +Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilà -t-il pas un grand +malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa +n'est pas son père! il aurait peut-être chassé les Anfry, voilà +tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai +peur! Je m'ennuie tant, déjà ! Ce sera bien pis!» + +Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude, +Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du +délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets +et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle +le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya +immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et +s'établit près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui +donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause +de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il +ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui +l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et +ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se +retourna comme pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours +immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis. + +«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui +t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau malade de mon pauvre +Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il +t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me +pardonnes. Dieu te venge en m'éclairant.» + +Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte, +l'attirant, le serra contre son coeur. + +«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlève pas +mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts à moi, +qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal +qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais +prier.» + +Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont les fréquents +gémissements, les paroles entrecoupées lui brisaient le coeur. + +Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il pria et +pleura; sa prière fervente et généreuse obtint du bon Dieu un léger +adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva, +Jules dormait d'un sommeil assez calme. + +Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il releva Blaise, +toujours agenouillé près du lit de Jules, lui serra les mains dans les +siennes et lui dit à voix basse: + +«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il +s'éveille, viens me chercher.» + +Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu s'établir près +de son lit, gardant Blaise près de lui. Le médecin n'arrivait pas; +le comte ne savait que faire pour dégager la tête si évidemment +embarrassée. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly +était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion +d'Hélène. + +Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son père et Blaise +sans les reconnaître. + +«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez +pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez +Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma tête brûlera moins;... c'est +si lourd dans ma tête... Tout ce que je veux dire pèse tantôt dans ma +tête, tantôt dans mon coeur. + +--Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise en s'approchant +timidement. + +--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise. + +--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner. + +--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu sais bien tout +ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était pas vrai... Tout, tout +était faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais +noyés... Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les +siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été +bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui +ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu +sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!... +Blaise a été si bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,... +non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a +pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonné!... Papa a été +méchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! +ma tête!... Blaise! je veux Blaise!» + +Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était +pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre +injustice et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les +mains, il sanglotait à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à +travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Blaise +à genoux près de lui. + +«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce pauvre M. le comte; +mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez-lui +le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le +repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance +afin qu'il puisse décharger son coeur en avouant les fautes qui +l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre +pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre +père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, mon bon Dieu, vous +savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense +était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui, +il se repent.» + +Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas être repoussée. +Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa +guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit +attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa +faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle. + +Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et +intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale. Après +avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée, +il recommanda que le malade ne fût soigné que par les deux personnes +qui préoccupaient constamment son imagination frappée, afin qu'au +premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne +pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite +de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux +mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de +l'air dans la chambre, diète absolue, une demi-obscurité et pas de +bruit. + +La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules +passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices; il +apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le +repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le +coup terrible porté à son amour et à son amour-propre de père. Plus il +découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité, +la bonté si chrétienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait +contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait +pardon pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains du comte, +l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait +la prière du coeur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait +calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et +disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient +toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance. + +L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de +l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième +jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte +et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et +appela Blaise comme de coutume. + +«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et +prenant sa main. + +JULES + +Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir +et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été méchant pour toi! Comment +peux-tu me pardonner? + +BLAISE + +Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je +vous ai pardonné depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas +pardonné à tous ceux qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire +de même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous +parlerons de cela plus tard. + +JULES + +Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble? + +BLAISE + +Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez encore.» + +Jules but de l'orangeade. + +«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester près de +moi! J'ai été si méchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela +me brûlait la tête et le coeur! + +--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal.» + +Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, ne pouvant +maîtriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son +enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tête et dit à +Blaise: + +«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le laisse pas venir; +si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur. + +BLAISE + +Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille; +mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne +devez pas en avoir peur. + +JULES + +Mais la honte, Blaise, la honte? + +BLAISE + +Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera +beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci: +ainsi tâchez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard.» + +Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de Jules la première +pensée de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen +d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu. + +Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise mêlée de +satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout réparer; mais, +trop faible pour réfléchir sérieusement, il se laissa aller au sommeil +et dormit encore deux bonnes heures. + +M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait peur de troubler le +repos de Jules; il désirait dire quelques mots à Blaise, et il n'osait +parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, +arriva jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la portée +du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le serra vivement dans +ses bras et lui dit bas à l'oreille: + +«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que +c'est toi qui as changé mon coeur, que tu es son frère, mon second +enfant. + +--Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le comte, répondit +Blaise tout bas. + +LE COMTE + +Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait +plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue. + +BLAISE + +J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte; +ayez confiance, vous en serez récompensé.» + +Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans ses mains, il +réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus véritablement admirables +de cet enfant. + +«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce +pauvre enfant de portier a les sentiments élevés d'un prince, la +science d'un savant, la générosité, la charité d'un saint. Quand il +me parle, il m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent mon +coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquiétudes ni +mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait +autorité sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce +qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du +catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, parce qu'il +est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules, +qu'est-il auprès de cet enfant? Un malheureux pécheur, un misérable +comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me +confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près de lui, et je +m'améliorerai avec lui, et notre maître à tous deux sera ce pauvre +enfant calomnié, outragé, maltraité par nous... J'aime cet enfant; +je l'aime à l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon +modèle et mon guide.» + +Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'était +rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien +le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se plaça près du lit de +Jules, et contempla avec une pénible émotion son visage contracté et +agité. + +«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et +pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. Que je sois seul puni, et que +mon fils soit épargné!» + +Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec anxiété ses +moindres mouvements, prêt à se cacher à son premier réveil. Jules +dormit longtemps encore; évidemment il était mieux. Il s'éveilla +enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise +de dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière le +rideau du lit. + +«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé sans doute, +ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous côtés... Je croyais +qu'il était là ... J'ai eu peur, bien peur. + +BLAISE + +Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules? +Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder après vous avoir vu +si malade? + +JULES + +Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi +la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup. + +BLAISE + +Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne +regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous étiez si mal, +que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que +vous avez fait; vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous +embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous +sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas. + +--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement. + +BLAISE + +Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que +nous deux qui approchions de vous. + +JULES + +Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser! + +--Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable de résister +plus longtemps au désir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours; +plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en +estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est +moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui t'ai donné un si +triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton père qui a +besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!» + +Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait à +l'étreinte passionnée de son père en le couvrant de larmes. Le comte +eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs étaient un baume +pour l'âme malade de Jules; ces larmes le soulageaient. + +«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son père, qui +cherchait à s'éloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font +ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur +de n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous connaissez la +vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise! + +--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous l'aimerons tant, +nous tâcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre +Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est à lui que je dois +le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier. +Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a +donné des sentiments de repentir; il t'a touché par sa patience, sa +charité, sa générosité, son admirable humilité. + +--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en +souriant. + +--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de ce sourire, le +premier qu'il eût vu sur les lèvres de Jules depuis plusieurs +semaines. Et à présent que tu es tranquille sur mes sentiments à ton +égard, tâche de te reposer, tu es faible, bien faible encore. + +--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai +mieux. + +--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher +une petite tasse de bouillon de poule.» + +Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il courut +annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un +bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement. + +Pendant son absence, Jules prit la main de son père, la baisa à +plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hésitation: + +«Papa,... papa, Blaise est mon frère. + +--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir +devancer ma pensée.» + +Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidité. A +partir de ce moment la convalescence s'établit et marcha rapidement. +M. de Trénilly continua à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas +souffrir que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. Il le +renvoya coucher ce même soir chez son père. Blaise avait réellement +besoin de repos; il avait à peine sommeillé pendant les sept jours +du danger de Jules; la nuit comme le jour, il était avec le comte, +toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois +l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait +toujours refusé; il se bornait à y courir matin et soir pour +donner des nouvelles de Jules. pour se débarbouiller et changer de +vêtements.--Blaise raconta à ses parents tout ce qui s'était passé ce +jour-là ; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après avoir remercié +le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas à s'endormir et ne se +réveilla que le lendemain au grand jour. + + + +XIV + +LES DOMESTIQUES + + +Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra +dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le +rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le +reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les +veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour +reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le +sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin +de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le médecin, qui +sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en +train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à lui +et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui +avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui +augmenta l'étonnement du domestique. + +«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office, +voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M. +le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main +et qui lui sourit! + +--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui +est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se +croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! +Du nouveau, comme tu dis, Adrien. + +--Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il +devenir insolent! + +--C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage! + +--Et le servir comme un maître! comme M. Jules! + +--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là -dessus, +moi, du même avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa +manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant. + +--Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié toutes ses histoires +de l'année dernière. + +--Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je +n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M. +Jules et de quoi il est capable. + +--Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant. + +--Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il +orgueilleux! + +--Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant! + +--Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment +aurait-il embrassé le petit du concierge? + +--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain, +c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même +aimables pour ce nouveau favori. + +--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamin. + +--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du +cerf-volant. + +--Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête. + +--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons +prudents à l'avenir. De la politesse, des égards. + +--D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra. + +--Et moi des liqueurs! + +--Et moi des sucreries! + +--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour +_les restes_ du dîner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une +cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement. + +--Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot +entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement +entamé à la bouchère. Ce matin, une livre de beurre à la voisine. + +--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as +bien porté, l'autre jour, un panier de vin au village! + +--Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que +donnait l'épicier.» + +La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime; +un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel. + +«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte +de Jules. + +--Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise déjeune avec moi. + +--Oui, Monsieur le comte; tout de suite.» + +Cinq minutes après, le domestique apportait une petite table avec +deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des +fruits. + +LE COMTE + +Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je +mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules. + +BLAISE + +Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, je n'ai pas +faim. + +LE COMTE + +Qu'as-tu mangé à ton déjeuner? + +BLAISE + +Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude. + +LE COMTE + +Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes +les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées? + +--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y +paraît plus. + +--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai +besoin de vous, je sonnerai. + +--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant +accepté et reçu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit +encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement +la main sur la tête et sur la joue de Blaise. + +--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je +recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait +même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un +air pensif, je sais que votre coeur déborde de reconnaissance pour les +soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour +me le témoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter. +Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me +fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens +comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant +à la volaille, vraiment je n'ai pas faim. + +--Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; oui, tu as bien +deviné avec ton excellent coeur le besoin que j'éprouve de t'exprimer +ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui +te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à +celui de Jules. + +BLAISE + +Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait +pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le +maître; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; +laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis +c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu? + +LE COMTE + +Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage. + +BLAISE + +Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne +vous fâchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise, +tu es trop ambitieux. + +LE COMTE + +Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis, +mon enfant, dis. + +BLAISE + +Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de +vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là ... comme je +l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime... + +--Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en ouvrant les bras +pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le +comte à plusieurs reprises. + +Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son +tour embrasser Blaise comme un frère, un ami. + +«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais? + +--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton +camarade d'études et de jeux. + +--C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, impossible. J'ai +un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois +rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le +seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait, +mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne +serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, +je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous +témoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous +suivre à Paris, jamais!» + +Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par +les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse. + +«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison, +toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas +humilié. + +«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et +sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te +consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout +à l'heure pour tes habits.» + +Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau. +Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé. + +«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle +merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas +déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été +touchés. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de +pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne +pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il +m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et +des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à +propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne +l'avons jamais su. + +--Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le +comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est +introduit dans le château pour n'en plus sortir. + +--Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un +homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça +n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui +l'invite à déjeuner! + +--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser! +on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour +un rien, il lui aurait sauté au cou. + +--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que +M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que +nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. +Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y +toucher. + +--Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du +collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année +le voilà un sage! un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour +de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne +nous découvrons pas trop.» + +Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur ouvrage, Blaise +parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village +chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser. + +«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en +apporterai un cent. + +--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules. + +--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise. + +--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi +les payer. + +--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le +domestique. On les portera sur le compte de M. Jules. + +--Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il +aurait raison. + +--M. Jules ne le saura pas, nigaud. + +--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte. + +--Est-il innocent, celui-là ? On ne les portera pas sur le compte de +M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra: demi-cent de +billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les +siennes. + +--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un +vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite +qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que +je serais malheureux et méprisable. + +--Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à monsieur Blaise! Tu as +oublié tes friponneries de l'année dernière. + +--Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Blaise avec calme et +dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal. + +--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je +te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud. + +--Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en se retirant. + +«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là , dirent les domestiques au bout +de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il +demande. Nous nous compromettrions.» + + + +XV + +L'AVEU PUBLIC + + +La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une +gaieté qui l'avait abandonné depuis longtemps; souvent il causait avec +son père de sa vie passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, +de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne +trouvait pas avoir suffisamment réparé ses torts envers Blaise; il +semblait méditer un projet qu'il ne voulait découvrir à personne. + +«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hélène pour +achever ma réparation à Blaise: ce sera une bonne manière de me +préparer à la première communion que nous devons faire ensemble. + +LE COMTE + +Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon +pauvre Jules? Blaise semble être parfaitement heureux. + +JULES + +Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup +parlé, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les +hommes et envers lui-même; il m'a expliqué sur les motifs de sa +conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le curé, +qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez, +papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car, +vous aussi, cher papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez +dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez +en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le curé; c'est tout cela +qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes +pensées que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier. + +LE COMTE + +Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai dit le jour où je +me suis montré pour la première fois près de ton lit de mourant, c'est +moi qui étais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. +Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; ta maladie, +en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses +envers ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et par mon +irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire de Blaise, et tu as +fait comme ton père, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton +changement. + +Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; Blaise arriva peu de +temps après; il continuait à passer tout son après-midi avec Jules et +le comte. + +Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait à faire +d'assez longues promenades dans la campagne; on s'étonnait au village +de voir que Blaise l'accompagnait toujours et était traité amicalement +par le comte. + +Mme de Trénilly était attendu très prochainement avec Hélène; ni l'une +ni l'autre n'avaient su ni la gravité de la maladie de Jules, ni le +retour de Blaise dans le château, ni le changement du comte et de +Jules. Hélène avait renouvelé sa première communion avec une grande +piété et avait ardemment prié pour la conversion de son père et de +Jules. On s'apprêtait au château à les recevoir avec une affection +inaccoutumée. Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda à son +père de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivée +de la comtesse et d'Hélène; son père lui avait vainement demandé +quelle était son intention en convoquant ainsi tous les gens, y +compris Anfry, sa femme et Blaise. + +«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception de maman et +d'Hélène; vous serez tous contents, j'en suis sûr.» + +Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir qu'à la +convocation générale. + +«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger et de +ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets: +seulement les premières heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. +Après tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie. + +BLAISE + +Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce +n'est plus comme avant. Je répondrais de vous comme de moi-même. + +JULES + +Hélène sera étonnée et contente de notre amitié. + +BLAISE + +Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a consolé quand elle +me voyait pleurer! + +JULES + +Pauvre Blaise, tu pleurais donc? + +BLAISE + +Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais +aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur. + +--Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul qui étais cause de tout +le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus décidé que +jamais. + +BLAISE + +Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous? +Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux +maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me paraît +drôle de penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne +craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand +il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre à l'étouffer. + +JULES + +Mon bon Blaise, comme je t'aime! + +BLAISE + +Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car +je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, +comme mon frère en Dieu. + +JULES + +En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons +fait notre première communion ensemble, rien ne pourra plus nous +séparer. + +BLAISE + +Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur Jules, nous +serons réunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.» + +Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent ainsi au +château; là Jules dit adieu à son ami, qui attendit avec impatience la +convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules. + +L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, en se +promenant devant le château, l'arrivée de Mme de Trénilly et d'Hélène. +La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. +Hélène sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant que sa mère +descendait plus posément. M. de Trénilly reçut sa fille dans ses bras +et l'embrassa avec une effusion qui surprit agréablement Hélène, peu +habituée aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda +avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut et l'embrassa encore en +souriant. + +«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après la sainte cérémonie à +laquelle je n'ai pu malheureusement assister.» + +La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de n'en rien +témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait déjà dit +bonjour à sa mère. Ce fut bien un autre étonnement quand elle vit +Jules se jeter à son cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant +des paroles affectueuses. + +«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour manquait à ma joie. Je +suis si content de te revoir! Je t'aime bien, à présent que je sais +mieux t'apprécier. + +HÉLÈNE + +Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc été plus malade que +nous ne le pensions? + +JULES + +Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du corps et de +l'âme. Mais je suis guéri maintenant, grâce à Dieu... et à Blaise», +ajouta-t-il en lui-même. + +Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; ses yeux semblaient +chercher quelqu'un; elle se hasarda à demander timidement: + +«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne le vois pas +parmi les gens de la maison. + +--Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner. + +--Ah! il vient donc au château, maintenant? + +--Oui, quelquefois», dit Jules en souriant. + +Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas le sourire +moqueur et méchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle +n'avait jamais vu à son frère. Elle remarqua alors combien Jules était +embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa +physionomie. + +«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air +tout autre. + +--La maladie change, répondit Jules avec gravité. + +--Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première communion, +dit Hélène avec hésitation. + +JULES + +Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; je compte pour cela +sur toi, ma chère soeur, et aussi sur un ami que je te présenterai ce +soir. + +HÉLÈNE + +Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays? + +JULES + +Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans mon coeur que +s'est fait le changement. + +HÉLÈNE + +Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es +maintenant!» + +Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient la chambre +d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené sa femme et lui racontait la +terrible maladie de Jules, les pénibles révélations qui en avaient été +la conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme de Jules +et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus +Blaise, la bonté, la piété admirable de cet enfant, et l'impression +que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien. + +Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari, +sembla mécontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils, +et se montra incrédule quant aux vertus extraordinaires de Blaise. + +«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé votre coeur à +l'attendrissement et à la crédulité; le petit bonhomme, qui n'est +pas bête, en a profité pour vous fasciner et s'impatroniser dans la +maison. J'espère que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun +reprendra sa place. + +LE COMTE + +Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur et cette +injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et même d'user de son +ascendant sur moi et sur Jules, a refusé les offres avantageuses que +nous lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu d'hommes +faits eussent été capables. + +LA COMTESSE + +Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaître les +offres que vous lui avez faites, je présume qu'elles étaient de nature +à ne pas être agréées par moi. + +LE COMTE + +Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous +me peinez profondément, combien vous blessez tous mes sentiments +paternels! + +LA COMTESSE + +Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à gâter vos enfants, +surtout Jules, que vous avez rendu odieux. + +LE COMTE + +En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu méchant et odieux; +Blaise l'a rendu bon et aimable. + +LA COMTESSE + +En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne +me débitez donc pas de semblables sornettes. + +--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit le comte avec un +geste de désolation en quittant la chambre. + +La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on +servît le dîner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui +était habituel. + +Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla +et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda à son père +l'exécution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit après lui +avoir dit à l'oreille: + +«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.» + +Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la +maison entrèrent à la suite du comte, qui avait Blaise à ses côtés. La +comtesse et Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, lorsque +Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena +au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'émotion: + +«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa, +pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu +coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise... + +--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un +air suppliant. + +--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma +conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman, +devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement +trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes +actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours +noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en +m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans +le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours +pris parti pour toi, c'est-à -dire pour la vérité, pour la bonté, pour +la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on +sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis +aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je +veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les +personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes +exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux +de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je +dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon +repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.» + +Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières +phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta +dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques +pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là , ne put +comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de +Blaise, les prit tous deux dans ses bras: + +«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le +bon Dieu te récompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est à toi que je +dois cette douce joie!» + +Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur +jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec +effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger. + +Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules, +elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une +humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action +de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans +la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait +au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et +lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le +mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile, +retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son +frère et qui pleurait à chaudes larmes. + +Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse +admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée; +plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer +complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs. + +Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules +avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec +effusion, puis se tournant vers le comte: + +«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause +première de tout ce bien? + +--Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; il doit être +pour toi un second frère.» + +Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, dont il baisa la +main avec tendresse. + +La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant d'Hélène, elle +la retira violemment en disant: + +«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier que vous vous +permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scène +ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et +laissez votre père et votre frère faire leur ami et leur confident de +ce garçon sans éducation.» + +Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié. + +«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux! + +--Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle en quittant la +chambre et entraînant Hélène. + +Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché dans ses mains. La +dureté orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours +reproché de la sécheresse et du manque de coeur; mais, sec et égoïste +lui-même, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour où tout était +changé en lui. + +Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; les reproches +qui devaient à l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et +si pur qu'il avait goûté entre Jules et Blaise depuis environ un mois +était passé pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient privés +de la société de Blaise, dont la piété leur était si utile, dont la +gaieté, l'affection, la complaisance leur étaient si agréables. + +La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise +destiné à rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte. + +Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation inattendue, +quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en même temps que ses +mains étaient effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants +pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise sentait qu'il +redeviendrait _pauvre Blaise_. + +JULES + +Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et où pourrai-je +passer mes après-midi avec Blaise et avec vous? + +LE COMTE + +Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta mère jusqu'à ce +qu'elle ajoute foi à ce que nous croyons si bien, nous qui en avons +profité; je veux dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise +et à la reconnaissance que nous lui devons. + +BLAISE + +Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance; +après ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute +de mon côté... + +JULES + +Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as pardonné et tu +t'es dévoué avant la réparation. + +LE COMTE + +Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers +toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais être: nous souffrirons +toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant +souvent privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu par celle +qui devrait t'apprécier mieux que tout autre. + +BLAISE + +Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce +qui arrive est peut-être pour notre bien à tous. Et d'abord n'est-ce +pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande +récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous +aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mérite d'accepter +avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie? +Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la +tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à ne plus jamais vous +voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous +embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus! + +--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon +enfant», dit le comte en le serrant contre son coeur. + +Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée; +il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et +au comte et se retira en sanglotant. + +«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je +vous aie toujours près de moi? + +--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles, +je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait +bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon +Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être +condamnés en nous privant de Blaise. + +--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement. + +--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon +ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons +ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse +nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de +faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation. +Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta +mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le +resserrer.» + + + +XVI + +L'OBÉISSANCE + + +Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire +bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant. + +«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait +perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre +dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas +une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui +signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez +Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en +empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi +ni chez mes enfants. + +--Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que +vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation. + +LA COMTESSE + +Depuis quand as-tu besoin de consolation? + +JULES + +Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais +offensé le bon Dieu. + +LA COMTESSE, _souriant_ + +A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton +père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de +me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore +arrivée au point de vous comprendre. + +--Oh! maman! s'écria involontairement Hélène. + +LA COMTESSE + +Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne +supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie +avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni +l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguée.» + +Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se +touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui +les attendait. + +LE COMTE + +Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première +impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton +aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise +dans notre amélioration? + +JULES + +Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène +a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif. + +--Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à +plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et +pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci. + +HÉLÈNE + +Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes +compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là -bas. + +LE COMTE + +Et ici? + +HÉLÈNE + +Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de +Jules. + +LE COMTE + +Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera +fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille +humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu +n'auras plus peur de moi, je pense? + +--Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous +aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte. + +JULES + +Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il +était son vrai père. + +--Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je +voudrais voir cela. + +LE COMTE + +Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry. + +HÉLÈNE + +Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que +Blaise osât embrasser papa! + +JULES + +Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons +à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un +véritable ami. + +LE COMTE + +A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être +fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée. + +JULES + +Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher. + +HÉLÈNE + +Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher +papa, bonne nuit et à demain. + +LE COMTE + +A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu +Hélène.» + +Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara. + +Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement +dans ses bras et lui dit: + +«Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la +change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa, +n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis +m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être +comme elle a été ce soir.» + +Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux +firent voir à Jules que son père pensait comme lui. + +«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son +fils. + +Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de +ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait +témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle +d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari +à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La +comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après +quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute +pensive dans sa chambre. + +«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement +altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et +je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me +parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils +vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les +empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!... +Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage +en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de +Jules; je ne puis m'en aller avant.» + +Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de +laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever +Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse. + +Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils +entrèrent chez Anfry. + +«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte. +Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut +pas venir chez nous.» + +Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au +jardin. + +LE COMTE + +Où est Blaise? Serait-il déjà sorti? + +ANFRY + +Il y a longtemps, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Où est-il allé? + +ANFRY + +A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été +chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude, +vous savez. + +LE COMTE + +Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de +force et de consolations.» + +Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près +de là . Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et +aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et +paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un +mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais +Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait. +Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à +mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai; +je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares +intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve +d'un serviteur vis-à -vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces +maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez, +mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne +Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le +coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela +vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.» + +Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de +larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en +aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il +fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de +Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même +temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise. +Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri +de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande +satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant. + +HÉLÈNE + +Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise? + +BLAISE + +Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on +avoir peur de ceux qu'on aime tant? + +--Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en +lui serrant les mains. + +--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout +haut? + +LE COMTE + +Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu. + +BLAISE + +Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire +de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne +chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je +les éviterai, je les fuirai, s'il le faut... + +JULES + +Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas? + +BLAISE + +Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce, +je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution; +aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a +suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte +n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est +le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et +vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? +Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes +pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi, +ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène. + +--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est +bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très +souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne +m'échappent en route. + +JULES + +Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant +de Blaise. + +LE COMTE + +Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois +heures. + +BLAISE + +C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous +aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain. + +LE COMTE + +Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon +ami.» + + + +XVII + +LA CORRESPONDANCE + + +«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à +Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet. + +Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la +décacheter, tout surpris d'en recevoir une. + +«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature. + +--Ah! voyons donc! Que te dit-il?» + +Blaise lut tout haut: + +«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés +que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et +je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si +lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai +neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il +est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de +chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, +comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues +blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité; +avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait +pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit +chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que +toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.--Je m'amuse +assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon +comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont +tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent +jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à +toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde +me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et +quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi +ce jour-là . Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les +enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi, +s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même +était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi +qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du +mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je +pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon +coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman. + +«Ton ami, JACQUES DE BERNE.» + +«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre +M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me +demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien +embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a +une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il +le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu +changer la couleur des souris. + +ANFRY + +C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois +à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que, +lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les +maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui +couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs. + +BLAISE + +C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des +animaux. + +ANFRY + +Vas-tu répondre à M. Jacques? + +BLAISE + +Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le +comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps. + +ANFRY + +Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés. + +BLAISE + +Je n'y manquerai point, papa.» + +Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques +la réponse suivante: + +«Mon cher Monsieur Jacques, + +«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable +lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien +pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis +consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous +fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma +première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne +pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à +Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage +dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin +que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et +que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir. +Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de +mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres; +priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et +que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre +papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon +comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son +fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. +M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois +semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et +Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là , ce qui +vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très +heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu +veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous +remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs +respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien +que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre +de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la +plus dévouée. + +«Votre humble et obéissant serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un +domestique entra chez Anfry. + +«Mme la comtesse demande Blaise. + +--Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné. + +--Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise, +m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.» + +--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon +Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire +ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille. + +--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et +quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il +pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux +de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins +que je pourrai.» + +Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus +vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui +l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit +signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un +air froid et hautain: + +«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit +de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois +que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une +promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour +leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux. +Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à +faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je +t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta +loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui +pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer +ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je +m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié +de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu +veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir; +je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente +qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu? + +--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me +faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte +de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à +l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous +me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas +sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai +mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu, +j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni +ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe +en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et +de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne +sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés +de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené +tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de +m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma +première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je +ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.» + +En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à +conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques +mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. +Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter, +Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant +à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un +dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un +pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage +de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle +reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa +visite. + +Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux +domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à +l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les +premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les +larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir. + +«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au +château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant. + +Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en +donnant un libre cours à ses sanglots. + +«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le +comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle +sans crainte. + +--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit +Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas... +j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je +vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné. + +--Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu? + +--Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et +j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et +m'affliger. + +--Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce +noble et généreux enfant!» + +Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours +Blaise de ses deux mains. + +«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti +prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis +forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de +désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier, +ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable. + +--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la +permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais +que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour +moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher +Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation? +Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. +Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission +l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me +croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne +corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur +le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à +plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte, +promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous +n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la +comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois +bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour +moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à +une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher +Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant +qu'en résistant. + +--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent +les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder, +c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à +toi-même, tu souffriras. + +--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher +Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me +donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle +Hélène, toujours si bonne pour moi. + +--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin +pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne +pourrais t'aimer davantage.» + +Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla +fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du +comte. + +«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit. + +--Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus. + +--Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te +feront mourir de peine! + +--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y +a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la +réflexion, on se résigne... + +ANFRY + +Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise? + +BLAISE + +Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous +ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le +bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien! + +ANFRY + +Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les +larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries. + +BLAISE + +Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai +fait une petite visite au bon Dieu dans son église.» + +Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en +atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses +de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait +assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui +cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à +plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller +chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les +chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge. + + + +XVIII + +LA COMTESSE DE TRÉNILLY + + +La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et +troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait +dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé +ses paroles. + +«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir... +et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une +certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils +de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée... +Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari +et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue, +presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau +et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils +de portier... C'est absurde!...» + +La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin +à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à +agir en conséquence. + +«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à +voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le +chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il +accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose, +dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.» + +Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise. +Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de +son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et +désolé. + +Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte, +dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis. +Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en +lui demandant la cause de sa tristesse. + +«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte +en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de +vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis +d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse; +je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit +cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous +communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi, +ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le +faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin +en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui +offririez. + +--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux +pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons +pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir. +Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même +rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou +le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet +effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à +lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre +de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment +maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait +l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu... + +LE COMTE + +Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres +sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous +avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je +défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a +tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait +encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui. + +JULES + +Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés, +de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et +respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je +l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que +j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait +ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr +que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur... +et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il +pas vrai, papa, que nous sommes bien changés? + + +LE COMTE + +Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta +mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait +pour nous.» + +Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon, +où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même +temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les +enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs +visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir +devant sa physionomie sévère et pensive. + +«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini. + +--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble +que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude. + +--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner +fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi. + +--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement. + +LA COMTESSE + +Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui +vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et +attristées. + +LE COMTE + +En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines? + +--En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur. +N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous +êtes tous trois comme des âmes en peine? + +--Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre +connaissance, interrompit le comte en riant. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que +Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que +je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, +parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que +je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et +que je saurai faire respecter. + +--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme, +car Hélène et Jules sont très décidés... + +--A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec +vivacité. + +--A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise, +par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il +m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a +porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait, +mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa +souffrance.» + +La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger. +Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager +la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son +habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari. + +«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en +rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous +ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir. + +--Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant +ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et +que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus +que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous +me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez +alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.» + +La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle +rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers +Jules, elle lui dit avec effort: + +«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de +Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son +intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier +ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... +que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...» + +La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en +avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses +enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance. + +«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce +que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.» + +Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta +troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte +son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans +savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement +qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté. + + + +XIX + +L'ENTORSE + + +Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement +passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs; +il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne +nommait jamais la comtesse dans ses entretiens. + +Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba +et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva +difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez +lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de +lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour +le retirer, tant le pied était enflé. + +«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon +médecin? demanda le comte avec anxiété. + +--Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je +ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas. + +LE COMTE + +Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal +en voulant le guérir sans médecin. + +MADAME ANFRY + +Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède +Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses. + +LE COMTE + +Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez +besoin. + +MADAME ANFRY + +Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est +nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y +verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je +n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud, +j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout. + +--C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que +mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup! + +BLAISE + +Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien; +ne vous en tourmentez pas. + +LE COMTE + +Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part +de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés. + +BLAISE + +Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous +savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été +si pénible, ajouta-t-il avec un soupir. + +LE COMTE + +Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la +récompense.» + +Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut +éloigné, Blaise appela sa mère. + +«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à +dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains +d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis. + +MADAME ANFRY + +Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille +chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il +aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions +déjà . + +BLAISE + +Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se +serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène. + +MADAME ANFRY + +Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon +Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le +jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir +le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le +chagriner, et il souffre l'impossible.» + +Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit +précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement +chez lui et l'emmena voir son fils. + +Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré +l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était +démis; il fallait le remettre. + +«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à +Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire: +ce ne sera pas long. + +--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur; +vous pouvez commencer quand vous voudrez.» + +Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux. + +Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter +l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant +qu'on tirait le pied pour le mettre en place. + +Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de +la plus vive douleur. + +«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu +un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un +cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille +opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est +évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner +les tempes et le front.» + +Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur +une chaise; l'émotion avait été trop vive. + +«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M. +Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en +passant.» + +Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une +bouteille. + +«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin? +J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied. + +--Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un +cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en +sortit pâle et le visage baigné de larmes. + +--Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le +cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le +front et les tempes avec du vinaigre.» + +Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta +de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre +connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour +de lui pour rappeler ses souvenirs. + +«Là ! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de +nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours. + +--Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma +retraite de première communion qui commence dans huit jours! + +--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours +vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze +jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon: +sans quoi la fièvre s'en mêlera.» + +Et M. Taillefort salua et s'en alla. + +Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout +pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq +minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté. + +«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je +souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort, +dans huit jours je serai sur pied. + +--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours, +n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de +cataplasme qu'il t'as mis là , et je le remplacerai par le cataplasme +Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en +réponds. + +--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec +inquiétude. + +--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais +pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre +garçon.» + +Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de +chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu +nommer. + +Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède +Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint +après le dîner savoir des nouvelles du malade. + +«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où +dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant... +Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme +il est pâle! + +MADAME ANFRY + +Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous +a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour +lui remettre le pied. + +LE COMTE, _avec inquiétude_ + +Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et +il m'avait dit qu'il souffrait moins. + +MADAME ANFRY + +C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous +a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M. +Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé +pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est +pourquoi il est si pâle. + +LE COMTE, _d'une voix émue_ + +Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise +dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les +volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!» + +Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise. +Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit +l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir, +au réveil de Blaise, comment il se trouvait. + + + +XX + +L'EPREUVE + + +Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants; +il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son +courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et +Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir +de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer +chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur. + +La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle +avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de +ses enfants. + +«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et +de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.» + +Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa +mère, elle obéit sans hésiter. + +HÉLÈNE + +Je suis prête, maman. + +LA COMTESSE, _dictant_ + +«Mon cher Blaise...» + +Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le +comte regarde sa femme avec surprise. + +LA COMTESSE + +As-tu écrit: «Mon cher Blaise»? + +HÉLÈNE + +Non, maman; j'ai été surprise... + +LA COMTESSE, _avec calme_ + +Ecris et n'interromps pas, si tu peux. + +«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage; +Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous +ne résistons plus au désir de te voir...» + +Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules +reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement +surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux. + +LA COMTESSE + +Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir, +et que demain...» + +Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le +comte se lève. + +LA COMTESSE, _toujours avec calme_ + +«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman +ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les +jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous +t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons +demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui +pourra t'amuser.» + +La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de +la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion: + +«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en +remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous +leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur. + +LA COMTESSE + +Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien +que les enfants ne feront pas la visite dont je parle. + +LE COMTE, _d'un air de reproche_ + +Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la +proposer? C'est un jeu cruel, Julie. + +LA COMTESSE + +Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est +réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite +des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, +j'aurai eu raison. + +LE COMTE + +Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant +aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal +et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que +vous lui tendez. + +LA COMTESSE + +Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène. + +HÉLÈNE + +Oh! maman! de grâce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait +dire oui. + +JULES + +Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que +lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien. + + +LA COMTESSE + +Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton +d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne +heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment, +dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, +qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de +lui. + +--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que +votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter +ce pauvre enfant.» + +La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna +à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la +porter à Blaise le lendemain de bonne heure. + +Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage; +Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne +voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on +lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui +dormait encore paisiblement. + +La soirée était avancée; peu de temps après le comte avertit les +enfants que l'heure du repos était arrivée; il se retira avec eux, +laissant sa femme à ses réflexions. + +Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette +et se disposait à aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un +domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la +lettre que la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une +autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui suit: + +«Cher Monsieur le comte, + +«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer +ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle +Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien +cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire +en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je +suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. +Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les +remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que +je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma +parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon +Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez +mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire +à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de +tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher +Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur +visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une +grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils +me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis +retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me +donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la +couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui +bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si +respectueux. + +«Votre tout dévoué et très humble serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +«P.-S.--Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils +pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du +chagrin de l'entendre blâmer.» + +Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre; +l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait +l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les +larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour +lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le +rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules +la noble et belle réponse de leur ami. + +«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise, +papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours +avec honneur et gloire. + +--Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir! + +--Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu +et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra +produire la première communion de Jules!» + +En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme. + +«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont +les sentiments de cet admirable enfant.» + +La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte +l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une émotion +sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le +long de sa joue et venir se mêler aux traces des larmes du pauvre +Blaise. + +Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur l'oeil qui avait +laissé échapper cette larme. + +«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller à son émotion; +pauvre garçon! Comme j'ai été injuste envers lui! + +LE COMTE + +Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous avons tous été méchants +pour lui à l'exception d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui +a su démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui l'ont +déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le mal que vous avez +fait. + +LA COMTESSE + +Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et +redit? + +LE COMTE + +Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une erreur, Julie. Il +n'y a de difficile que le premier moment. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de +réfléchir, de me décider. + +LE COMTE + +Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, mais n'oubliez pas +que vous avez planté des épines dans le coeur de Blaise et dans ceux +de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies +que vous avez faites. + +LA COMTESSE + +C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire? + +LE COMTE + +Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde que vous venez +d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger +dans votre retour de justice; il ne vous fera pas défaut. + +--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria la comtesse +en se jetant au cou de son mari. + +LE COMTE + +Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais +pas prier quand Jules a été si malade; Blaise a été mon maître; par +lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le +vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la +consolation que donne la prière. Julie, chère Julie, je serai à mon +tour votre maître, si vous le voulez. + +LA COMTESSE + +Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout +changé, amolli; je commence à comprendre et à aimer votre changement, +celui de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer celles +du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu? + +LE COMTE + +J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais à vous faire lire. + +LA COMTESSE + +Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon que je...; non, non, +ne dites rien; je lui dirai moi-même; mais pas encore, pas encore... +Je veux seulement lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu son +accident, je lève la défense et que je lui laisse voir mes enfants. +Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur +dise moi-même.» + +Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en +l'embrassant à plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre +de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas +voir leur cher Blaise. + +--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers +enfants. + +JULES + +Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de +nouveau, de bon? + +LE COMTE + +Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman. + +HÉLÈNE + +Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez +elle trop tôt. + +LE COMTE, _riant_ + +Sont-ils entêtés, ces nigauds-là ! Puisque je vous dis d'y aller vite, +vite; c'est que... + +JULES + +C'est que quoi, papa? + +--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que +je bénis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous +remercier le bon Dieu de tout notre coeur!» s'écria le comte +en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un +redoublement de tendresse. + +Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants surpris de cette +explosion si joyeuse, qui ne lui était plus habituelle depuis le +retour de la comtesse. + +«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous expliquera-t-elle l'air +radieux de papa. + +JULES + +N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler +devant maman: j'ai toujours peur d'être grondé. + +HÉLÈNE + +C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait +se trouver changée comme papa et toi, nous serions si heureux! + +JULES + +Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent Blaise, qu'elle +écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! Malheureusement elle le +déteste.» + +Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de leur maman. A leur +grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et +les embrassa à plusieurs reprises avec vivacité. + +«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie émue, +votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...» + +A cette épithète de _pauvre_ Blaise, Hélène et Jules écoutèrent avec +anxiété. + +LA COMTESSE, _continuant_ + +J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une +fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage +à aller le voir... + +--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les enfants avec +transport. + +--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous +pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui +expliquerez que c'est sa réponse à la lettre que j'ai fait écrire par +Hélène qui a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir votre +intimité avec lui. + +--Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène et Jules en se jetant +à son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous +nous donnez à nous et à notre pauvre Blaise! + +--Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis quelque temps déjà . +Plusieurs, fois j'ai été sur le point de lever ma défense, mais je +n'étais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez, +courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre +cher malade.» + +Les enfants embrassèrent encore la comtesse et coururent chez Anfry. +Jules entra le premier, se précipita dans la chambre en criant: + +«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et moi.» + +Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien +dit, lui trouvant un peu de fièvre, et craignant qu'une émotion +nouvelle ne redoublât son agitation. Aux premiers mots de Jules, +Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de détresse, il lui +dit: + +«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi! + +LE COMTE + +Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, après la lecture de ta +lettre, t'envoie elle-même ses enfants. + +BLAISE + +Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon +Dieu, je vous remercie!» + +Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise; +tous deux lui racontèrent, lui expliquèrent le changement survenu dans +le sentiment de la comtesse. Blaise était aussi heureux que le comte +et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de sentir la douleur de son +pied et l'agitation de la fièvre. Le comte dut user d'autorité pour +emmener Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât par +l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; il promit à Blaise +de les ramener dans l'après-midi, et lui recommanda, en le quittant, +de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de +remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et, +tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; à son +réveil, la fièvre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé +presque entièrement la douleur de son pied: il se livra donc sans +réserve à la joie qui inondait son coeur. + +Peu de temps après son réveil, un domestique vint apporter à Blaise la +lettre suivante, en demandant la réponse: + +«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes +procédés, la vertu que tu as déployée dans les événements récents, que +j'ai provoqués et que je regrette, ont entièrement changé l'opinion +que je m'étais formée de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de +méchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux, +bon, patient, généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les +excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les miennes, et +pardonne-moi la peine que je t'ai causée et que je me reproche +vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinée +d'ajouter une contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je +t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bénis des soins que tu as +donnés à Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de +croire intéressés. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à +mon mari, à mes enfants et à toi-même. + +«Comtesse DE TRÉNILLY.» + +Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait dû beaucoup +coûter à l'orgueil de la comtesse, porta ses lèvres sur la signature, +demanda à son père une plume et du papier, et fit la réponse suivante: + +«Madame la comtesse, + +«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je +souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquée +sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des +bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous +daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que +joyeux; je vous unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. à +Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse, +d'avoir bien voulu donner à vos enfants la permission de venir me +voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fièvre et +m'empêche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de +votre bonté, Madame la comtesse. + +«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au profond respect de +votre très humble et obéissant serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter à la +comtesse, qui était dans le salon avec son mari et ses enfants, tous +attendant avec impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine à +deviner. + +JULES + +Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman? + +--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible +qu'il me demande d'attendre son rétablissement. + +HÉLÈNE + +Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui +procurer? + +LA COMTESSE + +La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, le chagrin que je +lui ai fait, et tous mes dédains, et les humiliations que je lui ai +fait subir. + +LE COMTE + +Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain. + +«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement chrétienne! + +JULES + +Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.» + +La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la +lettre, l'ouvrit précipitamment. Après l'avoir lue, elle la présenta à +son mari. + +«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si +humble dans son triomphe. Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que +la reconnaissance doive venir de lui. + +--Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en passant la lettre aux +enfants. Toujours le même, jamais de rancune; le coeur toujours plein +de charité et de tendresse... Quel beau modèle à suivre! + +--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hâte +d'embrasser ce pauvre garçon et de lui entendre dire qu'il ne m'en +veut pas.» + +Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir tendrement embrassée, +et tous se dirigèrent vers la demeure de Blaise, où ils ne tardèrent +pas à arriver. + +«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», dit le comte d'un air +joyeux en entrant. + +Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit +en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser à plusieurs +reprises. + +«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnié et +outragé; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni +assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions. + +--Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites pas cela! Non, non, je +vous en prie, ne le répétez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse +s'apprêtait à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au +sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre +bonté. Et que deviendrait ma première communion sans esprit +d'humilité? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes +bonne! vous m'avez rendu si heureux! + +LA COMTESSE + +Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur +à te donner. Comme je te l'ai écrit, prie Dieu pour que mes yeux +s'ouvrent tout à fait à ce qui est bon et chrétien. + +--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air +affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux. + +--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien à +oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernière plaie. + +--Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en +souriant. + +--Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en saisissant la tête de +Blaise et la tournant de son côté; tu n'en as que pour papa et pour +maman, et nous sommes là comme les dindons égarés qui cherchent un +regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas. + +--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hélène; j'étais occupé +avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous +savez que le général passe avant les officiers. + +HÉLÈNE, _riant_ + +Et où sont les soldats? + +BLAISE + +C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos commandements. + +LE COMTE + +Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la +croix. + +BLAISE + +Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et qui a bien ses +douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hélène?» + +Hélène ne répondit que par un signe de tête et un sourire; elle ne +voulut pas dire devant sa mère qu'elle avait souffert de sa froideur, +de sa sévérité passée; mais la comtesse la devina, et, l'attirant à +elle, l'embrassa et lui dit: + +«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma pauvre enfant. +Mais à quand la première communion? M. le curé a-t-il fixé le jour? + +JULES + +Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des +habits que papa a promis à Blaise. + +LE COMTE + +Ils sont déjà commandés d'après les indications de Blaise; les tiens +aussi, Jules. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise? + +BLAISE + +Des choses superbes, pour faire honneur à M. le comte: une redingote +en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien +solides et une cravate blanche. + +JULES + +Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote? + +BLAISE + +Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait +au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules. + +HÉLÈNE + +Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la première +communion? + +BLAISE + +Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le curé, et qui est +béni par le pape, m'a-t-il dit. + +HÉLÈNE + +Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_. +C'est un si beau et si bon livre! + +LA COMTESSE + +Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trésorier; tu +puiseras dans ma caisse. + +LE COMTE + +Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, qui lui fera +passer le temps dans les longues soirées d'hiver. + +BLAISE + +Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je désirais. +J'aime tant à lire! M. le curé me prête quelques livres, mais il n'en +a guère qui soient à ma portée. + +LE COMTE + +Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai +plaisir de satisfaire ce goût si sage et si utile. + +BLAISE + +Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que +j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence à mes désirs. + +LE COMTE + +Tu auras tes livres pour ta première communion, mon pauvre garçon. Je +suis content d'avoir si bien trouvé.» + +Le comte et la comtesse restèrent quelque temps encore près de Blaise; +ils se retirèrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hélène et +Jules obtinrent sans peine de rester près de leur cher malade. Hélène +lui proposa de faire une lecture intéressante, ce qu'il accepta avec +reconnaissance. + +Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du +bonheur qu'il lui avait envoyé dans cette journée. Il causa longuement +avec son père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit +tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur à son pied, +il demanda à se lever; sa mère enleva le cataplasme et vit avec +plaisir que l'enflure était disparue; elle lui banda le pied avant +de le lui laisser poser à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de +s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il voulut +faire quelques pas, appuyé sur le bras de son père. Cet essai lui +ayant réussi, il demanda à rester levé; et à partir de ce jour la +guérison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il +put aller à l'église avec les autres enfants de la première communion, +et la suivre jusqu'à la fin. + +Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses +repas. Aidés du comte et d'Hélène, ils avaient arrangé dans la chambre +de Jules une petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un +crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour +ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prières +qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondément le coeur du comte +et d'Hélène, qui avaient demandé d'y assister. + +La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient été +apportés, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à préparer leurs coeurs à +recevoir avec humilité et amour le corps de leur divin Sauveur. + + + +XXI + +LE GRAND JOUR + + +Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient +en branle depuis le matin; le village lui-même semblait être une +fourmilière en pleine activité; on allait, on courait dans les rues; +on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des +bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à tout; +d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour la toilette et pour +le repas qui devait suivre la sainte cérémonie. Le château était +calme; le comte n'avait voulu aucun déploiement de luxe; tous devaient +aller à pied à l'église. Jules avait demandé à se placer près de +Blaise; Hélène devait rester près de son père et de sa mère. Jules se +tenait avec son père dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait +promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf +heures précises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se +mettant à genoux devant lui et malgré lui, il lui dit: + +«Monsieur le comte, je viens vous demander votre bénédiction; je vous +la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitié dont vous +voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un +père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur le comte, bénissez +le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus dévoué, le plus +respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon +Dieu pour votre bonheur éternel. + +--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses +bras, reçois la bénédiction d'un chrétien que tu as ramené au bon +Dieu, d'un père dont tu as sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te +la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours +d'une affection toute paternelle, de veiller à ton bien-être, à ton +bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frère, plus que jamais +ton frère en Dieu, aujourd'hui que tu recevras à ses côtés le +Seigneur, qui est notre père à tous.» + +Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une +amitié fidèle et un constant souvenir devant le bon Dieu. + +«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et +voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant à Blaise un beau +_Paroissien_, relié en beau maroquin noir, doré sur tranches et avec +un fermoir en or. + +--Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux +livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre +petite _Journée du chrétien_ à moitié usée. + +--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie +de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter. + +--Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise rouge et les yeux +brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce +livre donné par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les +vôtres. + +--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir, +recevez une dernière bénédiction.» + +Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les bénit tous deux; +puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna à chacun un +baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissée +tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route +pour l'église. + +Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse et Hélène +étaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre +après avoir mené Jules et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous +les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa +fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit le son +lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant +processionnellement. Ils entrèrent deux à deux, le curé en tête; Jules +et Blaise le suivaient immédiatement. Après le défilé des dix-huit +garçons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui +était assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits +sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service +divin commença d'abord par la procession, que suivirent les enfants de +la première communion; ensuite vint la première partie de la messe, +puis l'instruction ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de +ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin la dernière +partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et +Blaise furent très recueillis pendant toute la cérémonie. Au moment +de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit +vivement la main de Blaise et lui dit tout bas: + +«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.» + +Blaise répondit avec simplicité et douceur: + +«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.» + +Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux appuyés l'un sur +l'autre, le Dieu de miséricorde et de paix, le Dieu consolateur. + +Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut tous les coeurs. +Il y eut dans l'église un mouvement général de surprise lorsque, après +la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène +quitter leurs places et s'approcher de la sainte table. + +«Le comte communie, disait-on tout bas. + +--La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi. + +--Comme ils ont l'air ému! + +--Le comte est tout changé, dit-on. + +--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous +changés. + +--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont +amendés. + +--C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de garder la fermière +Françoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et +ils sont bien contents. + +--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.» + +Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près vide, il y +resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne +songeaient pas au temps qui s'écoulait. + +Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller une +dernière fois devant l'autel; il vit les deux enfants à genoux sur la +dalle, les mains jointes, les yeux fermés, l'air si recueilli qu'il +s'arrêta pour les contempler. + +«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prière +à genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu +dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir +une prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du +bon Dieu.» + +Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le curé, qui +se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premières paroles de +félicitation du curé, le comte releva son visage baigné de larmes, et, +voyant l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre: + +«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et marchant près du +curé, sont le trop-plein d'un coeur inondé de joie et de bonheur. +C'est à Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente à mesure +que j'avance dans la voie où il m'a fait entrer. + +LE CURÉ + +Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je +suis à même d'apprécier la grandeur de ses vertus et la beauté de +ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne +prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a la +sagesse, la vertu et l'onction d'un saint. + +LE COMTE + +C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui une si mauvaise +et si injuste opinion, j'ai éprouvé la puissance de sa parole, de son +accent, de son regard même. Ma femme a ressenti la même impression +chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier sa +conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu.» + +Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène suivait d'un +peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient silencieux, mais leurs +visages rayonnaient de bonheur. + +Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer +chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les +contemplaient avec tendresse. + +«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, dit la comtesse en +essuyant ses yeux encore humides. + +--Et quelle vie différente et heureuse nous allons mener; ma chère +Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous +avions tous les éléments du bonheur, et nous ne savions pas en user; +nos coeurs dormaient en nous, et nous végétions misérablement. + +LA COMTESSE, _avec gaieté_ + +Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; ne laissons pas +revenir le sommeil. + +LE COMTE + +Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à l'avenir tout au +bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.» + +En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise +un va-et-vient des domestiques du château. Blaise en fut touché. + +«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter mes parents pour +ma première communion; je ne les croyais pas si attentifs.» + +Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table +dressée dans la salle. Le couvert était très simple; c'était la +vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossière, des +assiettes en faïence, des verres communs, des pots au lieu de carafes, +des couverts en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises +de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette +demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient +la table des plats qu'ils apportaient du château. + +BLAISE + +Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi +sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats? + +LE COMTE, _souriant_ + +Parce que nous nous sommes invités à dîner chez tes parents, mon cher +enfant; nous avons pensé, ta mère et moi, qu'un jour de première +communion on doit avoir la force de supporter des contrariétés, et +nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, Blaise. + +--Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois enfants en perdant +toute leur gravité et en sautant autour de la table. + +--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je +vous embrasse de toutes mes forces.» + +Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le +comte était heureux du succès de son invention. + +«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage. + +--Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les trois enfants. + +Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas approcher de la +table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en +riant: + +«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner le bras pour me +mener à ma place, à votre droite.» + +Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse +l'entraîna à la place d'honneur et se mit à sa droite. + +Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit comme elle et +enleva Mme Anfry, qui s'était collée contre le mur, fort embarrassée +de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la +plaçant en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit le +bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commença. + +Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'aperçurent +pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inondé de sueur, +et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restée +pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la +timidité. + +Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, se penchant +vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle Hélène, mon pauvre +papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en +suis sûr.» + +Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air +malheureux. Se penchant à son tour vers l'oreille de son père, elle +lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage +avec un redoublement de timidité. + +«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au +repas de première communion de nos enfants! Allons, allons, pas de +timidité, pas de fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui +plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je +vais vous donner du courage.» + +Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, la déboucha +lui-même et en versa un verre à Anfry et à Mme Anfry; après en avoir +offert à sa femme et en avoir versé un peu à chacun des enfants, il +emplit son verre, et, le portant à ses lèvres: + +«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il. + +--A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant à son tour. + +--A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules. + +--A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier. + +--Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la santé du bon curé, +auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry, +vous voilà plus à l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et +continuons notre dîner sagement et comme des gens qui conservent dans +leur coeur le souvenir des premières heures de la matinée.» + +Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent beaucoup de +leurs impressions avant et après la sainte communion. La comtesse et +le comte les écoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments +développés par les enfants un saint et heureux avenir. + +Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient à peine, tant +ils étaient impressionnés de l'excellence des mets et de la bonté +des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras était +entièrement dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry +ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait lui faire dans +le pays ce repas donné par elle, chez elle, à ses maîtres. Dans son +extase intérieure, elle se figurait avoir régalé le comte et la +comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un +juste payement de la peine que lui avait donnée l'organisation du +repas. + +Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir sur un banc +devant la maison, après avoir donné ordre à leurs gens de laisser aux +Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla +la joie et la reconnaissance de Mme Anfry. + +Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque que le comte +avait donnée à Blaise, en tête de laquelle figure avec honneur un +superbe volume de l'_Imitation de Jésus-Christ_, donné par Hélène. +Après avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules +dit à Blaise: + +«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit présent; le +voici; accepte-le comme la preuve d'une amitié qui durera aussi +longtemps que moi.» + +En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaîne d'or avec +un petit crucifix et une médaille en or de la sainte Vierge. + +«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement aveugle, et +qui donne à tous l'exemple d'une résignation si calme et si douce, +qu'on se sent touché rien qu'en le voyant. + +--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était donné par vous et béni +par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espère que le +crucifix me fera souvenir de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de +la bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin Sauveur comme +elle l'a aimé en ce monde et comme elle l'aime dans l'éternité.» + +Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant dans son sein, +il dit à Jules: + +«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette +croix et devant cette médaille.» + +Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse, +présentant à Blaise une petite boîte, lui dit en le baisant au front: + +«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant; +voici un très petit objet, mais qui te sera agréable et utile, je n'en +doute pas.» + +Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boîte +qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une +joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, une belle montre en or avec sa +chaîne. + +Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche pour faire partager +son bonheur à son père et à sa mère. + +«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné Mme la comtesse.» + +Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de Blaise à la vue de +la montre et de la chaîne. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher, +de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de +quelques minutes qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son +beau cadeau. + +«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'écria Blaise, +tant j'étais content. Vite que j'y coure. + +--Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le comte, qui l'avait +rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fût aperçu; fais ton +remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse, +qui le reçut en souriant et l'embrassa bien affectueusement. + +--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous êtes trop +bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais comment exprimer mon +bonheur et ma reconnaissance.» + +Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le +comte. Il se sentait si ému de tant de bontés, qu'il eut de la peine à +contenir l'élan de sa reconnaissance.» + +«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes +trop bons,... tous,... tous... Je ne mérite pas... Que le bon Dieu +vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon +Dieu m'exaucera. Il est si bon!» + +Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; quand il y fut parvenu, +il rappela aux enfants que l'heure des vêpres approchait. + +«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on +croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se +peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois +par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses +créatures, c'est plus que je ne puis supporter. + +--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as +souffert; et récompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait +envoyées. Tu le remercieras à l'église, et nous joindrons nos +remerciements aux tiens.» + +Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé son air de +fête; les cloches sonnaient à grande volée; de tous côtés on voyait +des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'église. Chacun +saluait le comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se +termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette belle et +heureuse journée laissa des impressions chrétiennes et salutaires dans +plus d'un coeur rebelle jusque-là à l'appel du bon Dieu. + + + +XXII + +CONCLUSION + + +Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du +comte: la vie qu'on menait au château était calme et heureuse; le +service de Dieu n'y fut jamais négligé, non plus que le service des +pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La +fortune du comte passait tout entière à secourir les misères de ses +semblables; il les considérait comme des frères appelés à partager les +richesses qu'il tenait de la bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, +il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son +homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit +le respect qu'il devait à ses maîtres, qui étaient en même temps ses +meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en +grandissant, le modèle des jeunes personnes. + +Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. Jacques lui +proposa avec l'autorisation de son père, de venir prendre la direction +de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, +qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous +les ans, passer quelques jours près de Jacques, qui le voyait toujours +avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte. +Un jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux familles +par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait +rencontrée souvent dans le monde, à Paris. Il lui dit que toute sa +famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait déjà exprimé le +même désir à Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les +rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de +Trénilly. + +Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les paroles qu'il +avait entendues. Le comte et Jules les reçurent avec joie, et cette +union, désirée par les deux familles, ne tarda pas à s'accomplir. + +Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au château de +Trénilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas +son ancien ami Blaise; tous deux étaient devenus des hommes, des +chrétiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise +était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les démêlés du +pays; ce que M. Blaise avait décidé était religieusement exécuté. +On le citait comme exemple à tous les jeunes gens du village et des +environs; on recherchait son amitié, et on se sentait fier de son +approbation. + +Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; il épousa la +petite nièce du curé, qui lui apporta trente mille francs, dot +considérable pour sa condition; elle avait été demandée par des jeunes +gens bien plus riches et plus élevés en condition que Blaise, mais +elle les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle +n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités aimables +avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de +la dot de Blaise, et la comtesse des présents de noce et de +l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée +à une jolie maison au bout du village, tout près du château. La +comtesse meubla la maison et donna à la mariée toutes ses belles +toilettes des fêtes et dimanches. + +Le repas de noce fut donné par le comte dans son château. + +Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une vive affection à +un frère aîné de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments, +consentit avec plaisir à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent +fort heureux pendant plusieurs années, après lesquelles Hélène eut la +douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle résolut de se +consacrer entièrement au service des pauvres, en fondant des oeuvres +de charité. Elle établit une salle d'asile et une école dirigées +par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures +entières, aidée et accompagnée par ses parents. + +C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, heureuse et +unie, aimée et estimée de tous. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES + +CHAPITRE II.--PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU + +CHAPITRE III.--LA RÉPARATION ET LA RECHUTE + +CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME + +CHAPITRE V.--UN MALHEUR + +CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT + +CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES + +CHAPITRE VIII.--LES FLEURS + +CHAPITRE IX.--LES POULETS + +CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES + +CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT + +CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VÉRITÉ + +CHAPITRE XIII.--LE REMORDS + +CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES + +CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC + +CHAPITRE XVI.--L'OBÉISSANCE + +CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE + +CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRÉNILLY + +CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE + +CHAPITRE XX.--L'ÉPREUVE + +CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR + +CHAPITRE XXII.--CONCLUSION + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 *** diff --git a/11434-h/11434-h.htm b/11434-h/11434-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e3bb787 --- /dev/null +++ b/11434-h/11434-h.htm @@ -0,0 +1,9410 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Pauvre Blaise</title> + <meta name="author" content="Comtesse de Ségur"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 28pt; font-family: serif; text-align: center;} +H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;} +H3 {font size:16pt; font-family: serif; text-align: center;} +p {font size:14pt; font-family: serif; text-align: justify} +p.STDIT {font size:14pt; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:12pt; font-family: sans-serif; text-align: justify} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);"> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***</div> + + <br><br><br> + +<h1>PAUVRE BLAISE</h1> + + <br><br><br> + +<h2>COMTESSE DE SÉGUR</h2> +<h3>NÉE ROSTOPCHINE</h3> + + +<br><br><br> + + + +<p>A +MON PETIT-FILS +PIERRE DE SÉGUR</p> + +<p><i>Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et +pieux comme toi, qui te demande une place dans +ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa prière et +tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de +ses vertus et de ta grand'mère.</i></p> + +<p>COMTESSE DE SÉGUR, +née ROSTOPCHINE.</p> + +<p>Paris, 1861.</p> +<br><br><br> + + + + + + + +<h2>I</h2> + +<h3>LES NOUVEAUX MAITRES</h3> + + +<p>Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé +dans sa main gauche. Il réfléchissait si profondément +qu'il ne pensait pas à mordre dans une tartine +de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée +pour son déjeuner.</p> + +<p>«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. +Tu laisses couler à terre ton lait caillé, et ton pain +ne sera plus bon.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, +maman, et je cherche à deviner s'ils sont bons ou +mauvais.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce +que sont des maîtres que personne de chez nous ne +connaît?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie +qui sont arrivés hier avec les chevaux les connaissent, +et ils ne les aiment pas.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Comment sais-tu cela?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Parce que je les ai entendus causer pendant que +je les aidais à arranger leurs harnais; ils disaient +que M. Jules, le fils de M. le comte et de Mme la comtesse, +les ferait gronder s'il ne trouvait pas son poney +et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient +l'air d'avoir peur de lui.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que +les maîtres sont mauvais?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie +ont peur d'un petit garçon de onze ans, c'est qu'il +leur fait du mal.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! voilà ! C'est qu'il va se plaindre, et que son +père et sa mère l'écoutent, et qu'ils grondent les +pauvres domestiques. Je dis, moi, que c'est méchant.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur +domestique; tu n'as pas à te mêler de leurs affaires. +Reste tranquille chez toi, et ne va pas te fourrer au +château comme tu faisais toujours du temps de +M. Jacques.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon +et aimable comme on n'en voit pas souvent. Il partageait +tout avec moi; il avait toujours une petite friandise +à me donner: une poire, un gâteau, des cerises, +des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! +je l'aimais!... Je ne me consolerai jamais de son départ.»</p> + +<p>Et Blaise se mit à pleurer.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout +ce que tu as de larmes dans le corps, ce n'est pas cela +qui les ferait revenir. Puisque son père a vendu aux +nouveaux maîtres, c'est une affaire faite, et tes larmes +n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je regrette +bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant +pas pleurer...»</p> + +<p>Mme Anfry fut interrompue par le claquement +d'un fouet et une voix forte qui appelait:</p> + +<p>«Holà ! le concierge! Personne ici?»</p> + +<p>Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et +en livrée était à la grille fermée.</p> + +<p>«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille +ouverte; M. le comte arrive dans cinq minutes, dit-il +d'un air insolent.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.</p> + +<p>—Tout est-il en état au château?</p> + +<p>—Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour +satisfaire les maîtres, répondit timidement Mme Anfry.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en +fouettant son cheval.</p> + +<p>Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux +le domestique, qui galopait vers le château.</p> + +<p>«Il n'est guère poli, celui-là , murmura-t-elle; il aurait +pu tout de même parler plus honnêtement. Blaise, +mon garçon, continua-t-elle plus haut, cours au château +et préviens ton père que les nouveaux maîtres +arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir +à la grille.</p> + +<p>—Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.</p> + +<p>—Dans les chambres du château, qu'il arrange et +nettoie depuis ce matin; va, mon garçon, va vite.»</p> + +<p>Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, +où il trouva cinq ou six domestiques qui allaient et +venaient d'un air effaré.</p> + +<p>«Halte-là , petit! lui cria un des domestiques; les +blouses ne passent pas. Qui demandes-tu?</p> + +<p>—Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir +les maîtres, répondit Blaise. Maman m'a dit qu'il était +au château.»</p> + +<p>Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique +le saisit par le bras:</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. +Ton père n'est pas au château; ce n'est pas sa place +ni la tienne non plus. Va le chercher ailleurs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais pourtant maman m'a dit...</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes +un mot, je t'époussetterai les épaules du manche de +mon plumeau.»</p> + +<p>Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et +retourna tristement à la grille, où l'attendait sa mère.</p> + +<p>«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils +ont dit que papa n'était pas au château, et que je n'y +pouvais pas entrer en blouse. Du temps de M. Jacques, +j'y entrais bien, pourtant.</p> + +<p>—Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre +Blaise, dit Mme Anfry en soupirant. On dit: <i>tels maîtres, +tels valets</i>. Les valets ne sont pas bons, il se +pourrait que les maîtres ne le fussent pas non plus... +Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents +si ton père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge +doit être à sa grille.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Voulez-vous que je retourne au château, maman? +Je le trouverai peut-être aux écuries.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer +des fouets. Ce sont les maîtres qui arrivent.»</p> + +<p>Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, +essoufflé et suant, juste au moment où un nuage +de poussière annonçait l'approche de la voiture de +poste.</p> + +<p>Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté +de la grille; Mme Anfry se rangea avec Blaise de +l'autre côté: la berline attelée de quatre chevaux de +poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue du +château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à +peine le temps d'apercevoir un monsieur et une dame +au fond de la voiture, un petit garçon et une petite +fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre aux révérences +de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la +petite fille seule salua.</p> + +<p>Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la +femme se regardèrent d'un air chagrin; ils fermèrent +lentement la grille, rentrèrent sans mot dire dans leur +maison et s'assirent près d'une table sur laquelle était +préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, +de même que ses parents, se plaça silencieusement +près de la table.</p> + +<p>«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu +les domestiques des nouveaux maîtres?</p> + +<p>—Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises +langues. Mauvais, répéta-t-il en soupirant.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec +les anciens qui n'y sont plus. Blaise, mon garçon, +ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne va pas au château; +n'y va que si on te demande, et restes-y le +moins possible.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas +du tout envie d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques +y demeurait, c'était bien différent; je l'aimais et +il voulait toujours m'avoir... Je ne le reverrai peut-être +jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc +triste d'aimer des gens qui vous quittent.»</p> + +<p>Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? +tu le reverras peut-être plus tôt que tu ne penses. +M. de Berne m'a bien promis qu'il tâcherait de me +placer dans son autre terre, où il va habiter.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore +changer de maîtres.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu +savais. L'autre terre est une terre de famille, qui ne +doit jamais être vendue; tandis que celle-ci était de la +famille de Madame, et ils ne pouvaient pas habiter +deux terres à la fois. Est-ce vrai?</p> + +<p>—A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. +Mangeons notre dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, +en attendant la salade aux oeufs durs?»</p> + +<p>Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout +en soupirant, il mangea de bon appétit, car, à onze +ans, on pleure et on mange tout à la fois.</p> + +<p>Le reste du jour se passa tranquillement pour la +famille du concierge; personne ne les demanda. Quand +la nuit fut venue, ils mirent les verrous à la grille, le +concierge fit sa tournée pour voir si tout était bien +fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son +fils dormaient déjà profondément.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>II</h2> + +<h3>PREMIERE VISITE AU CHATEAU</h3> + + +<p>«M. le comte demande le concierge», dit d'une +voix impérieuse un des domestiques du château.</p> + +<p>C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, +Blaise nettoyait la vaisselle, et Anfry était allé +scier du bois pour les fourneaux de la cuisine et de +la lingerie.</p> + +<p>Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et +restait sur le seuil; il regardait le modeste mobilier +du concierge.</p> + +<p>«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens +maîtres, dit le valet en ricanant; si M. le comte +passait par ici, il vous ferait bien vite changer tout +cela.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui +parle contre les anciens maîtres? répondit vivement +Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque quelque chose? +Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres, +ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de +meilleurs au bon Dieu.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un +concierge et de son mobilier.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge +tout comme d'un prince et d'un roi; et je n'entends +pas qu'on se raille du bon Dieu chez moi, entendez-vous +bien!</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut +pas vous emporter pour un mot dit en plaisanterie; +mais M. le comte demande le concierge et je ne le vois +pas ici.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Il est au château à scier du bois; allez le chercher +là -bas, vous lui ferez la commission.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait +le temps d'aller faire un tour au village et de +faire connaissance avec les cafés.</p> + +<p>MADAME ANFRY.</p> + +<p>Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit +hier qu'on n'y entrait pas en blouse; il ne se mettra +pas en prince pour y aller, et il n'ira pas.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais +prenez-y garde, on pourrait bien chercher à vous +remplacer et à vous faire partir.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme +les valets, je ne tiens pas à y rester; nous sommes +connus dans le pays, et nous ne manquerons pas de +travail ni de place, mon mari et moi.»</p> + +<p>Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en +continuant la conversation; il se retira en grommelant, +et remonta lentement l'avenue du château. Il +trouva le concierge au bûcher, comme le lui avait dit +Mme Anfry.</p> + +<p>«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.</p> + +<p>—Je ne suis guère en toilette pour me présenter +chez M. le comte, répondit Anfry.</p> + +<p>—Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut +comme vous êtes, reprit le domestique d'un ton +bourru.</p> + +<p>—C'est vrai», se borna à répondre Anfry.</p> + +<p>Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la +poussière de ses pieds, et se dirigea vers le château.</p> + +<p>«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique +qui balayait l'escalier.</p> + +<p>—M. le comte m'a fait demander.</p> + +<p>—Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous +soyez bien mal vêtu pour paraître devant M. le +comte.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y +aller.»</p> + +<p>Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il +avait monté à moitié.</p> + +<p>«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte +vous a demandé, c'est qu'il veut vous voir.</p> + +<p>—Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit +Anfry en remontant l'escalier.</p> + +<p>Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa +discrètement.</p> + +<p>«Entrez!» lui cria-t-on.</p> + +<p>Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à +trente-six ans, d'assez belle apparence, l'air hautain, +mais le regard assez doux. Anfry salua; le comte répondit +par un léger signe de tête.</p> + +<p>«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Un seul, monsieur le comte.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Garçon ou fille?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Garçon.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quel âge?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Onze ans.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Envoyez-le au château.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pour quel service, Monsieur le comte?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me +l'envoyer.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends +pas comment mon garçon de onze ans pourrait faire +le service de Monsieur le comte. Et s'il faut tout dire, +je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos +gens.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge +est-il trop grand seigneur pour se trouver avec +mes gens?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas +assez grand seigneur pour eux; ils l'ont chassé hier, +ils le chasseraient bien encore.</p> + +<p>—Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec +colère, quand ce serait par mon ordre qu'il viendrait +ici.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait +voir et entendre des choses qui me feraient de la +peine en lui faisant du mal, et j'aime autant qu'il +reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»</p> + +<p>Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda +attentivement le concierge et parut frappé de l'air +décidé, mais franc, ouvert et honnête, qui donnait à +toute sa personne quelque chose qui commandait le +respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un +ton plus doux:</p> + +<p>«C'était pour mon fils que je vous demandais le +vôtre; mais peut-être avez-vous raison... Quand mon +fils voudra jouer avec votre garçon, il ira le chercher +chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la main +un geste d'adieu. Quel est votre nom?</p> + +<p>—Anfry, Monsieur le comte, à votre service, +quand il vous plaira.»</p> + +<p>Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté +dans le vestibule par des domestiques, curieux de savoir +ce que leur maître avait pu vouloir à un homme +d'aussi petite importance qu'un concierge de château; +Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et +rentra chez lui.</p> + +<p>Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait +quand son père rentra.</p> + +<p>«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda +Anfry.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, +qui est venu me dire d'aller voir M. Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu n'y as pas été, j'espère bien?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je +n'ai guère envie de lier connaissance avec ce M. Jules. +Je me figure qu'il ne doit pas être bon.</p> + +<p>—Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, +ce sera mieux pour toi que courailler et paresser +toute la journée. En attendant, va me chercher ma +serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches +qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. +Je veux les couper.»</p> + +<p>Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; +il entra au bûcher et y trouva Jules de Trénilly, qui +essayait de couper des rognures de bois avec la serpe, +qu'il avait ramassée.</p> + +<p>«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? +lui dit Blaise poliment.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé +pour la chercher.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»</p> + +<p>Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules +continuait à la refuser; Blaise s'approcha pour la +retirer des mains de Jules, qui se mit en colère et +menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en +effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, +retomba sur son pied et lui fit une entaille au soulier, +au bas et à la peau; Jules se mit à crier; Michel, +le garçon d'écurie, accourut et s'effraya en voyant du +sang au pied de son jeune maître.</p> + +<p>«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? +lui demanda-t-il.</p> + +<p>JULES, <i>criant</i></p> + +<p>C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a +coupé avec la serpe.</p> + +<p>MICHEL, <i>avec rudesse</i></p> + +<p>Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es +le fils du concierge; va à ta niche et n'en sors pas... +Ne pleurez pas, pauvre Monsieur Jules; nous allons +bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait mal.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.</p> + +<p>MICHEL</p> + +<p>Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu +ne veux pas, je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.</p> + +<p>MICHEL</p> + +<p>Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas +me faire chasser; je dirai comme vous me l'ordonnez.»</p> + +<p>Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au +château.</p> + +<p>Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. +Enfin il ramassa la serpe et se dit:</p> + +<p>«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite +tout raconter à papa, pour qu'il connaisse la vérité +et qu'il sache bien que ce n'est pas moi qui l'ai +blessé.»</p> + +<p>Il courut vers la grille; son père l'attendait avec +impatience.</p> + +<p>«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant +la serpe. Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»</p> + +<p>Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui +s'était passé; il avait à peine terminé son récit, que +M. de Trénilly parut en haut de l'avenue, marchant +d'un pas précipité vers la grille.</p> + +<p>«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit +drôle, qui s'est caché dans la maison quand il m'a +aperçu.»</p> + +<p>Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, +je crois savoir ce qui vous amène ici, et je sais que +mon fils n'est pas coupable de ce qui est arrivé.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une +grande entaille que lui a faite votre garçon avec sa +serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas coupable?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est +faite lui-même.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire +que mon fils s'est coupé pour le plaisir d'avoir une +plaie et d'en souffrir pendant huit jours.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et +par colère.»</p> + +<p>Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait +de lui apprendre Blaise.</p> + +<p>«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre +raconter à lui-même.»</p> + +<p>Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière +un rideau.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut +que tu lui racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me +battre.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là , +moi; s'il fait mine de te toucher, je t'emmène et +nous quitterons la maison, seulement le temps d'emporter +nos effets.»</p> + +<p>Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit +son père, qui l'emmena devant M. de Trénilly. +Blaise n'osait lever les yeux; M. de Trénilly le regardait +avec colère.</p> + +<p>«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, +dit-il enfin avec dureté.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa +m'avait envoyé chercher, Monsieur; j'ai insisté, il +s'est fâché, il a voulu m'en donner un coup; la serpe +est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé +au pied.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Tu mens! je te dis que tu mens!</p> + +<p>BLAISE, <i>vivement</i></p> + +<p>Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. +Si j'avais blessé M. Jules, je l'aurais dit sans +attendre qu'on me le demandât.»</p> + +<p>L'honnête indignation de Blaise parut faire impression +sur M. de Trénilly; il regarda alternativement +Blaise et Anfry, et s'en alla en se disant à mi-voix:</p> + +<p>«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais +pourquoi Jules aurait-il fait ce conte, et pourquoi +Michel l'aurait-il soutenu?... C'est ce que je vais tâcher +de me faire expliquer...»</p> + +<p>Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui +répéta la défense d'aller au château sans nécessité.</p> + + +<br><br><br> + +<h2>III</h2> + +<h3>LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</h3> + + +<p>Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec +son père; ils bêchaient tous deux une plate-bande de +salades, lorsque la voix de M. de Trénilly se fit entendre; +il appelait Anfry.</p> + +<p>«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il +courut vers le comte, qui tenait Jules par la main.</p> + +<p>«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire +ses excuses à votre garçon pour ce qui s'est passé la +semaine dernière: votre garçon avait raison, c'est +Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il +l'a avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort +votre garçon; de peur d'être grondé pour avoir touché +la serpe, il a fait un mensonge et une méchanceté, mal +conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon service +et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera +pas, il me l'a bien promis. Jules, va chercher +Blaise; tu le lui diras toi-même.»</p> + +<p>Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait +Blaise; il était honteux des excuses que son père lui +avait ordonné de faire, et il ne savait de quelle +manière commencer. Il restait immobile et silencieux +devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? +lui demanda-t-il enfin.</p> + +<p>—Rien, répondit Jules.</p> + +<p>—Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, +Monsieur Jules, c'est que vous avez besoin de moi.</p> + +<p>—Non, répondit Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, +Monsieur Jules. Papa n'aime pas que je perde +mon temps.</p> + +<p>JULES, <i>avec embarras</i></p> + +<p>Blaise!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES, <i>très embarrassé</i></p> + +<p>Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais +pas comment dire... Je veux..., non, je dois... te demander +pardon.</p> + +<p>BLAISE, <i>avec surprise</i></p> + +<p>A moi, pardon! et de quoi donc?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens +bien?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. +Je ne vous en veux pas bien sûr, Monsieur Jules, et +je suis bien fâché que vous ayez pris la peine de faire +des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela coûte, +et je vous en remercie.»</p> + +<p>Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette +tâche pénible, releva la tête, qu'il avait tenue baissée, +et, regardant la bonne figure réjouie de Blaise, il lui +proposa de venir jouer avec lui au château.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a +défendu d'y aller.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi donc?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas +m'habituer à fainéanter, mais à l'aider par mon travail.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander +à papa.»</p> + +<p>Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la +permission d'emmener Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien +aise que tu joues avec Blaise, qui me semble être un +bon et brave garçon.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut +pas qu'il vienne au château.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Son père a raison, mais il lui donnera bien un +congé pour terminer votre raccommodement.—Nous +donnez-vous Blaise pour l'après-midi, Anfry; nous +vous le renverrons ce soir.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu +que Blaise ne gêne pas. Je vais l'amener tout à l'heure, +quand il sera nettoyé et qu'il aura changé de vêtements.</p> + + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui +sa blouse; ce n'est pas fête aujourd'hui.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est +la première fois qu'il est admis près de Monsieur le +comte et de M. Jules. Mais, puisque Monsieur le comte +l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»</p> + +<p>Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.</p> + +<p>«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, +et donner un coup de peigne à tes cheveux. Tu +vas accompagner M. Jules et jouer avec lui au château.»</p> + +<p>Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et +courut se débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, +peigné, il alla rejoindre Jules et le comte, qui l'attendaient +dans l'avenue. Ils marchaient devant; Blaise +suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, et +il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son +jardin. En arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse +avec sa fille qui les attendaient.</p> + +<p>«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant +vers eux. Je suis bien aise de le connaître; on +m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, petit, ajouta-t-elle, +Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content +de jouer avec un garçon de son âge.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement +je ne suis pas à mon aise.</p> + +<p>—Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à +bêcher et à arranger notre jardin, Blaise, dit Hélène +avec un sourire aimable. Venez avec moi, Jules et +Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»</p> + +<p>Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun +par la main et courut vers un petit jardin que M. de +Trénilly leur avait fait arranger près du château.</p> + +<p>«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est précisément pour cela que nous voulons +l'arranger: tu vas nous aider.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou +des légumes?</p> + +<p>—Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!</p> + +<p>—Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient +plus vite.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je +veux des légumes, et si tu mets des fleurs; je les arracherai.</p> + +<p>HÉLÈNE.</p> + +<p>Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours +te céder.</p> + +<p>BLAISE.</p> + +<p>Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, +qui croit tout ce que Jules lui dit.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant +que je vais chercher des graines au jardin.»</p> + +<p>Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir +Hélène; mais il n'osa pas, et, prenant une bêche, il +se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur que le jardin +fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène l'aidait, +mais moins vivement.</p> + +<p>Jules revint avec un sac plein de graines de toute +espèce de légumes.</p> + +<p>«Voilà , dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, +des asperges, des navets, des carottes, des laitues, +des cardons, des épinards...</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur +couche et repiqué quand c'est levé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les +graines dans mon jardin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra +les attendre bien longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»</p> + +<p>Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices +de son frère; sa bonté et sa douceur la portaient +à toujours lui céder pour éviter les disputes. Blaise +hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène consentir +de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle +avait désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites +rigoles, dans lesquelles Jules semait la graine.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais comment sauras-tu où sont les radis, les +choux-fleurs, les carottes, et le reste?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais quand nous voudrons manger des radis, comment +les trouverons-nous?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; +ce ne sera pas un jardin, cela; on n'y verra +rien pendant plus d'une quinzaine. Laissez votre soeur +y mettre quelques fleurs.</p> + +<p>JULES, <i>frappant du pied</i></p> + +<p>Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les +fleurs, et je n'en mettrai pas.»</p> + +<p>Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise +en eut pitié et lui dit:</p> + +<p>«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai +un autre jardin, et je vous y planterai de belles +fleurs toutes venues.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Merci, Blaise, tu es bien bon.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et moi! je suis donc mauvais, moi?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.</p> + +<p>JULES, <i>avec colère</i></p> + +<p>Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je +ne veux pas que tu le dises.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...</p> + +<p>JULES, <i>de même</i></p> + +<p>Mais quoi?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais... Blaise est très bien.»</p> + +<p>Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut +pour battre Hélène; elle se sauva; il s'élança sur Blaise, +qui esquiva le coup en sautant lestement de côté. Jules +tomba sur le nez et redoubla ses cris; la bonne d'Hélène +accourut.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?</p> + +<p>JULES, <i>pleurant</i></p> + +<p>Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes +pour mettre des fleurs; ils disent que je suis méchant; +c'est lui qui est méchant, il veut arracher mes légumes.</p> + +<p>LA BONNE</p> + +<p>Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous +lui arracher ses légumes, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, +et que je ne veux pas contrarier M. Jules. C'est +lui-même qui se contrarie.</p> + +<p>LA BONNE</p> + +<p>C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules +qui se fait pleurer lui-même, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en +laissa pas le temps; elle le saisit par le bras, le fit +pirouetter et lui ordonna de s'en aller chez lui et de +ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se promettant +bien de refuser à l'avenir toute invitation du +château.</p> + + + + +<br><br><br> +<h2>IV</h2> + +<h3>LE CHAT-FANTOME</h3> + + +<p>Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, +et, quand il faisait beau, il aimait à se promener +tout seul, le soir, dans les prairies traversées par +un joli ruisseau.</p> + +<p>Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?</p> + +<p>D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, +en suivant le chemin qui bordait le ruisseau, il voyait +une longue rangée de fours à plâtre creusés dans la +montagne qui borde les prés et la grande route. Ces +fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des +gerbes d'étincelles; les hommes occupés à enfourner +du bois dans ces brasiers lui semblaient être des +diables au milieu des flammes de l'enfer. Un autre +enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile +à effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces +feux allumés, ces longues traînées d'étincelles, ces +hommes armés de fourches attisant le feu. Il suivait +tout doucement la rivière jusqu'au moulin, dont il +traversait la cour pour revenir par la grande route, +en longeant les fours à chaux.</p> + +<p>Quelques jours après sa première visite au château, +Blaise se préparait à faire sa promenade favorite, +lorsqu'il vit accourir Jules.</p> + +<p>«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer +avec moi? Je suis seul, je m'ennuie.</p> + +<p>—Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais +me promener dans la prairie; je ne veux pas venir +chez vous, pour que vous inventiez encore quelque +histoire qui me fasse gronder!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, +je ne dirai rien du tout à personne.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener +que jouer.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors j'irai avec toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne veux pas vous emmener sans la permission +de votre papa, Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et +maman me tiennent en laisse comme un chien de +chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»</p> + +<p>Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, +se décida à le laisser venir, et ils partirent ensemble, +Jules enchanté de sortir du jardin, qui l'ennuyait, +et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.</p> + +<p>La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. +Les fours étaient tous allumés; Jules eut peur +d'abord; mais les explications de Blaise le rassurèrent; +il ne se lassait pas de regarder les fours et les +hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent +ainsi au moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour +traverser la cour, comme il en avait l'habitude; deux +énormes dogues accoururent en aboyant dès qu'il mit +la main sur la grille; ils montraient deux rangées +de dents formidables. Jules eut peur; Blaise appela, +personne ne répondit; il passa la main dans les barreaux +de la grille pour les flatter et obtenir passage; +les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent à +mordre la main, que Blaise retira promptement.</p> + +<p>Comment revenir sans passer par le même chemin? +Il y en avait bien un autre, mais Blaise n'aimait pas +à le prendre, parce qu'il longeait le cimetière du village; +le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient +enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il +avait du chagrin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur +Jules; les chiens gardent le passage; ils nous dévoreraient +si nous entrions dans la cour.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je +voudrais passer près des fours à chaux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous +allez avoir peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi? Y a-t-il du danger?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons +sur la grande route, juste à l'endroit où +commencent les fours.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»</p> + +<p>Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le +moulin. Ils marchaient et approchaient rapidement. +Les yeux fixés sur le mur et sur la porte du cimetière, +Jules sentait battre son coeur; ses grands yeux ouverts +ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et +poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement +vers le cimetière et désigna l'objet qui +le terrifiait.</p> + +<p>Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction +de la main, vit une grande forme blanche, un fantôme +qui s'élevait lentement au-dessus du mur, et qui +resta immobile quand sa tête et le haut de son corps +eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna +vers lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous +ses membres; Blaise n'était pas trop rassuré et restait +immobile comme le fantôme; il rassembla enfin tout +son courage et fit le signe de la croix. Le fantôme ne +bougea pas.</p> + +<p>«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, +car s'il avait été un mauvais esprit, le signe de la croix +l'aurait fait fuir. En tout cas, je vais lui jeter une +pierre.»</p> + +<p>Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre +aiguë et la lança de toute sa force et avec une grande +adresse à la tête du fantôme, qui poussa une espèce +de hurlement effroyable et vint tomber au pied du +mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en +continuant ses cris. Blaise crut reconnaître des miaulements +de chat, et voulut courir à lui pour s'en assurer; +mais Jules, pâle et tremblant, le tenait par sa +blouse et l'empêchait d'avancer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller +voir.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses +seul; j'ai peur, j'ai peur du fantôme.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est +pas un fantôme, je crois que c'est un chat. Venez avec +moi si vous avez peur de rester seul.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non, je ne veux pas y aller.</p> + +<p>—Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, +et, donnant une secousse pour arracher sa blouse des +mains, de Jules, il courut vers la forme blanche étendue +par terre.</p> + +<p>Jules aimait mieux encore approcher du fantôme +avec Blaise que de rester seul; il courut après lui et +le rejoignit au moment où Blaise, s'étant baissé, poussa +un cri en faisant un saut en arrière; il s'était senti +égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut de +Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme +qui, poussant un dernier hurlement, griffa le visage +de Jules comme il avait fait de la main de Blaise. La +terreur de Jules fut à son comble; il voulut crier, sa +voix ne put sortir de son gosier; il voulut se lever, la +force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.</p> + +<p>Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea +pas à Jules, et il examina la forme étendue devant +lui; la lune venant il sortir de derrière un nuage, il +vit distinctement un chat blanc d'une grosseur extraordinaire. +C'était lui qui avait grimpé sur le mur du +cimetière; la demi-obscurité l'avait fait paraître encore +plus gros et plus blanc, et avait donné à sa tête +et à son corps l'apparence d'une tête et d'épaules +d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal +avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne +brisé; ses convulsions avaient cessé; il ne remuait +plus.</p> + +<p>«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant +le chat, continuons notre route; je n'ai pas fait de +bonne besogne en lançant ma pierre; je vais demander +aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient +cet animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez +pas?»</p> + +<p>Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par +terre, pâle et sans mouvement.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu +connaissance! Que vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi +pourquoi l'ai-je laissé venir avec moi; ces enfants de +château, c'est poltron comme tout; je vous demande +un peu, là ! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer +seulement?»</p> + +<p>Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait +sur la figure, lui tapait le dedans des mains, lui +jetait de l'eau sur le visage. Enfin Jules soupira, fit +un mouvement; Blaise lui souleva la tête; il ouvrit +les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc +étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.</p> + +<p>«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, +rien qu'un pauvre chat, que j'ai tué d'un coup de +pierre, et qui, avant de mourir, s'est vengé sur votre +joue et sur ma main.»</p> + +<p>Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit +la main de Blaise pour s'éloigner au plus vite de ce +chat qu'il avait pris pour un fantôme, et qui lui avait +occasionné une si grande frayeur.</p> + +<p>«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi +emporter le mort, pour que je le fasse reconnaître par +quelqu'un. Un beau chat, ajouta-t-il en le ramassant.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. +Nous ne pouvons pas aller par la cour du moulin, les +chiens nous barrent le passage.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne veux point passer par le cimetière..., non, +non..., je ne le veux pas, j'ai trop peur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, +puisque vous voyez que notre fantôme n'en est pas +un? Ce n'était qu'un chat.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je veux retourner par le chemin de la rivière, par +lequel nous sommes venus.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas +devant? C'est le plus joli de la promenade.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout +de suite. Si tu ne viens pas avec moi, je vais crier si +fort que je vais faire accourir tout le monde.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour +rien du tout. Mais, tout de même, comme on pourrait +croire que c'est moi qui vous fais crier, il faut bien +que je m'en retourne avec vous, et que je laisse mon +chat sans demander à qui il appartient.»</p> + +<p>Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours +à chaux, suivit Jules, qui marchait très vite pour rentrer +à la maison le plus tôt possible. A cent pas de +l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène et sa +bonne, qui les cherchaient de tous côtés.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle +a su que tu étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il +ne te soit arrivé quelque accident; il est très tard, +nous devrions être couchés depuis longtemps; allons, +mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené +bien loin; il m'a mené dans des chemins dangereux, +j'ai manqué d'être mangé par des chiens énormes, +et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes +du cimetière!</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! +Tu sais bien qu'il n'y a pas de fantômes.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, +nous n'avons vu qu'un gros chat blanc monté sur +le mur du cimetière. Je l'ai malheureusement tué d'un +coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, c'est +bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et +j'aurais mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait +pour l'empêcher de m'accompagner.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne +sont pas vraies; c'est très mal; ne répète pas à maman +ce que tu m'as dit, parce que tu ferais injustement +gronder le pauvre Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules +peut rapporter de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»</p> + +<p>Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que +Jules mentait souvent, et elle craignait qu'il ne fît +gronder le pauvre Blaise, qu'elle savait innocent.</p> + +<p>Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour +avoir des nouvelles de Jules, dont elle était inquiète; +en le voyant revenir avec sa soeur, elle alla à eux et +demanda avec inquiétude ce qui l'avait retenu si longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; +j'avais très peur, mais il ne voulait pas revenir, et +m'a fait aller au cimetière.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à +ton habit? Le dos est plein de poussière, comme si tu +t'étais roulé par terre. Serais-tu tombé? T'es-tu fait +mal?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe +chat blanc.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait +tomber en le tuant? Il est donc méchant, ce Blaise?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent +ou plutôt toujours.</p> + +<p>—Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise +est très bon et ne ment pas. C'est Jules qui ment et +qui est méchant. Blaise m'a dit que Jules avait voulu +absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce +chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il +ne voulait pas le tuer, et il en est très fâché.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi +excuser un étranger pour accuser ton frère?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il +ment souvent.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable +et plus indulgente pour ton frère. Montons au +salon; je tâcherai demain de savoir quel est le menteur, +et je promets qu'il sera puni comme il le mérite.»</p> + +<p>Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus +de cette affaire; mais Hélène, qui avait pitié du pauvre +Blaise calomnié, fut au contraire satisfaite de la +promesse de sa mère. En allant se coucher, elle reprocha +à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme +à son ordinaire, par des injures et des coups de pied.</p> + +<p>Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; +elle fit venir Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et +elle acquit la certitude de l'innocence de Blaise et de +la méchanceté de Jules; mais la crainte de rabaisser +son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha +de punir Jules comme il le méritait.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>V</h2> + +<h3>UN MALHEUR</h3> + + +<p>Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, +lorsqu'ils entendirent des cris perçants qui provenaient +d'une maison placée de l'autre côté du chemin, +et habitée par une pauvre femme et ses cinq +enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison +d'où partaient les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent +au moment où la pauvre femme retirait d'une +mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, qu'elle +avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel +était la maison. Dans un coin du verger elle avait +creusé une petite mare pour y laver le linge de son +plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle était rentrée +pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant +cette courte absence, celui de deux ans était tombé +dans la mare; il n'avait pas pu en sortir et il avait +été noyé. La mère poussait des cris perçants. Les voisins +accoururent; les uns soutenaient la mère, qui se +débattait en convulsions; les autres avaient ramassé +l'enfant, le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait +de ses cheveux et de tout son corps. Blaise courut +à toutes jambes chercher un médecin. Hélène, quoique +saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à +l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite +que d'autres voisines de la pauvre femme pourraient, +en attendant le médecin, aider à rappeler la +vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et +elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. +Deux habitants du voisinage, M. et Mme Renou, prirent +chez eux différents remèdes qui pouvaient être +utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que +Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la +malheureuse mère, M. Renou fit étendre l'enfant sur +une couverture de laine, devant le feu; on le frotta +d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer +des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités +en de pareils accidents, mais sans succès: l'enfant +était sans vie et glacé. Quand son malheur fut certain, +la pauvre femme se jeta à genoux devant le corps +de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le +serra dans ses bras en l'appelant des noms les plus +tendres. On voulut vainement la relever, lui enlever +son enfant; elle le retenait avec force et ne voulait +pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et +tomba dans les bras des personnes qui l'entouraient. +On profita de son évanouissement pour la déshabiller, +la coucher dans son lit et porter l'enfant dans une +chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait pas +été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait +et soignait le petit enfant de trois mois, dont personne +ne s'occupait, et qui criait pitoyablement dans +son berceau. Hélène finit par le calmer et l'endormir.</p> + +<p>Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut +posé sur un lit, enveloppé de couvertures, le médecin +arriva.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?</p> + +<p>—Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait +peut-être à employer des moyens que je ne +connais pas; essayez, Monsieur, et tâchez de rappeler +cet enfant à la vie.»</p> + +<p>Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille +contre le coeur; après un examen de quelques minutes, +il se releva.</p> + +<p>«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas +les battements de son coeur.</p> + +<p>—Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait +le ranimer?</p> + +<p>—Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez +déjà fait: soufflez de l'air dans la bouche, frottez le +corps d'alcali, mettez des sinapismes, tâchez de ranimer +les battements du coeur; mais je crois que tout +sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»</p> + +<p>En disant ces mots, jetant à la mère désolée un +regard de compassion, il quitta la chambre et alla voir +d'autres malades. Mme Renou, désolée de cet arrêt +du médecin et de son prompt départ, s'écria:</p> + +<p>«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir +des noyés après deux heures de soins; nous n'avons +pas réussi jusqu'à présent, mais nous serons peut-être +plus heureux en continuant.»</p> + +<p>Mme Renou, aidée des voisins charitables qui +n'avaient cessé de donner tous leurs soins à la mère +et à l'enfant, recommença ce qui avait été vainement +essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque +espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée +du médecin avait interrompus.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de +frictionner, réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun +bon résultat. Quand Mme Renou vit l'inutilité de +leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans des linges +qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le +lit de la chambre où il avait été transporté.</p> + +<p>«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en +voyant revenir Mme Renou, vous l'avez abandonné.</p> + +<p>—Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. +Le Bon Dieu a repris votre enfant pour son plus +grand bonheur; il est au ciel, où il prie pour vous et +pour ses frères et soeurs.</p> + +<p>—Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre +mère en sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir +sous mes yeux, à dix pas de moi! Oh! c'est trop +affreux! J'aurais été moins désolée de le voir mourir +dans son lit.</p> + +<p>—Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant +était mort dans son lit, c'eût été par maladie, et que +vous l'auriez vu souffrir cruellement pendant plusieurs +jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu vous +a épargné cette douleur.»</p> + +<p>Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près +de la pauvre femme sans pouvoir calmer son désespoir. +Elle la quitta enfin, la laissant aux mains des +voisines, dont les consolations furent des plus rudes, +mais des plus efficaces.</p> + +<p>«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes +pas raisonnable; puisque le bon Dieu le veut, vous ne +pouvez l'empêcher.</p> + +<p>—A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit +l'autre; ce ne sont pas vos cris ni vos pleurs qui feront +revivre l'enfant.</p> + +<p>—Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc +qu'il vous reste encore quatre enfants; il y en a tant +qui n'en ont pas.</p> + +<p>—Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura +besoin de votre lait; quelle nourriture vous lui donnerez +en vous chagrinant comme vous le faites!</p> + +<p>—On fera de son mieux pour vous soulager, ma +pauvre Marie; tenez, voyez Mme Désiré qui prend +votre enfant et qui va le nourrir avec le sien.»</p> + +<p>En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune +femme qui demeurait tout près, et qui avait un enfant +au maillot, était accourue à la première nouvelle du +malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec bonté et +intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant +noyé; au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, +elle le prit, l'enveloppa de langes et l'emporta chez +elle pour le nourrir et le soigner avec le sien; elle ne +le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère, +revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres +enfants, demanda ce dernier petit, le seul qui pût être +près d'elle; les autres étaient à l'école ou dans une +ferme, où on les employait à garder des dindes et des +oies.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le +temps agit enfin sur son chagrin comme il agit sur +tout: il l'usa et le diminua insensiblement. Mme Renou +et Hélène allèrent tous les jours et plusieurs fois +par jour lui donner des consolations, adoucir sa douleur +et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. +Hélène s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; +elle rangeait les vêtements épars, mettait de l'ordre +dans le ménage, pendant que Mme Renou causait avec +Marie et cherchait à lui donner la résignation d'une +pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.</p> + +<p>Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène +pour multiplier ses sottises, dont le pauvre Blaise était +toujours l'innocente victime, comme on va le voir dans +les chapitres suivants.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VI</h2> + +<h3>VENGEANCE D'UN ELEPHANT</h3> + + +<p>«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, +l'animal le plus grand de tous les animaux +créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande taille, le +plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames, +admirer cet animal et son savoir-faire; deux +sous par tête, deux sous.»</p> + +<p>L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour +du château avec son éléphant, un des plus gros de son +espèce et, comme le disait son maître, un des plus doux. +En un instant une douzaine de têtes se firent voir aux +fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut aussitôt +pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa +mère le suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. +Quand il y eut dans la cour assez de monde +pour donner une représentation du savoir-faire de +l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes +les personnes présentes, et chacun y déposa son +offrande. La sébile se trouvant suffisamment remplie, +le maître fit déployer à l'éléphant tous ses talents. Il +lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de +sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher +une bouteille de vin, en verser un verre plein, l'avaler +sans en répandre une goutte, en verser un second verre +et y tremper une tranche de pain qu'il avala comme +une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied +de devant; il lui fit transporter en tas des pierres que +deux hommes pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant +enleva avec la même facilité qu'un enfant aurait +mise à manier une noix; et il lui fit exécuter beaucoup +d'autres tours plus ou moins difficiles, qui excitaient +l'admiration de tous les spectateurs.</p> + +<p>Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha +de M. de Trénilly et lui demanda la permission +de coucher dans une de ses granges. M. de Trénilly y +consentit, à la grande joie des enfants, qui comptaient +bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui +apporter à manger.</p> + +<p>«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda +Jules au maître.</p> + +<p>—Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un +baquet de son avec des choux et des carottes.</p> + +<p>—Où sont vos boulettes? demanda Jules.</p> + +<p>—Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas +encore faites.</p> + +<p>—Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de +l'éléphant, et nous regarderons comment il les mange.</p> + +<p>—Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai +de l'ouvrage pour le maître d'école qui m'a commandé +des modèles d'écriture pour les enfants qui commencent.</p> + +<p>—Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!</p> + +<p>—Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas +le temps.</p> + +<p>—Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à +Blaise de venir jouer avec moi; il croit que vous le +gronderez s'il quitte son travail.</p> + +<p>—Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras +un autre jour.</p> + +<p>—Mais, Monsieur le comte...</p> + +<p>—Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly +avec quelque impatience: il est bon d'aimer à travailler, +mais il faut aussi savoir jouer; chaque chose +en son temps.»</p> + +<p>Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et +à pas lents Jules qui courait à la ferme pour voir faire +les boulettes et la soupe de l'éléphant.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on +met dans les boulettes de l'éléphant.»</p> + +<p>Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes +étaient à moitié faites; c'étaient des boules, +grosses comme des melons; dans chacune d'elles il y +avait douze oeufs, une bouteille de lait, une livre de +beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri +et roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau +d'eau dans laquelle on faisait cuire deux énormes paniers +de choux, de carottes, de navets, de pommes de +terre, avec une forte poignée de sel et une livre de +beurre.</p> + +<p>«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, +il mange à un seul repas ce qui nous suffirait pour huit +jours à papa, maman et moi.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous +faut de la viande pour vivre, je suppose.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons +que le dimanche, et il ne nous en faut pas beaucoup; +avec un morceau gros comme le poing nous en avons +de reste pour le lendemain.</p> + +<p>—Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, +je ne mange que de la viande; que manges-tu donc les +jours de la semaine?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, +bien entendu. Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je +ne mangerais rien du tout.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car +vous souffririez de la faim; et quand on a faim on +trouve bon tout ce qui se mange. Mais voyez, voilà +qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour +le voir avaler ses boulettes.»</p> + +<p>Jules courut à la grange; il voulut entrer.</p> + +<p>«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; +quand l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, +il n'est pas commode; il pourrait vous faire du mal.</p> + +<p>—C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais +voulu le voir quand il mange.</p> + +<p>—Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce +banc de pierre qui est sous la fenêtre; vous verrez très +bien dans la grange sans courir aucun danger.»</p> + +<p>Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange +était ouverte; il vit parfaitement l'éléphant saisir les +boules avec sa trompe et les porter à sa bouche; de +même pour la soupe; sa trompe lui servait de cuillère +et de fourchette.</p> + +<p>Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules +et Blaise, qui restaient à la fenêtre, et allongea vers +eux sa trompe comme pour demander quelque chose.</p> + +<p>«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; +j'ai tout juste dans ma poche une demi-douzaine de +pommes que j'ai ramassées devant notre porte; je vais +voir s'il les aime.»</p> + +<p>Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; +l'animal la flaira un moment, la saisit et l'avala; +une autre, puis une troisième eurent le même succès; +quand toutes les six furent mangées et qu'il continua à +allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira +de sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait +les pauvres papillons et hannetons qu'il attrapait, +et piqua fortement le bout de la trompe de l'éléphant. +Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe et sa tête, leva +les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le mouvement +d'écraser quelque chose; mais il se calma +promptement et allongea encore une fois sa trompe, la +dirigeant vers Blaise.</p> + +<p>«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui +faisant voir ses deux mains vides et en lui caressant +la trompe.</p> + +<p>—Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon +cher, s'écria Jules. Tiens, tiens, tiens.»</p> + +<p>Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup +d'épingle sur sa trompe allongée.</p> + +<p>Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda +autour de lui comme pour chercher un moyen de +se venger. Puis il se retourna vers un énorme cuvier, +plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.</p> + +<p>«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité +d'eau il avale!»</p> + +<p>Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se +retourna vers la fenêtre où étaient toujours Jules et +Blaise; il allongea sa trompe vers Jules et lui lança un +jet d'eau avec une telle force, que Jules fut jeté de dessus +le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant +le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle +façon, qu'il ne pouvait ni crier ni se relever.</p> + +<p>Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de +Jules, et ne sachant comment faire finir la vengeance +de l'éléphant, s'élança vers le bout de la trompe en joignant +les mains et en criant:</p> + +<p>«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en +prie! tu vas le faire étouffer.»</p> + +<p>Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant +Jules, allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, +rentrant sa trompe; il reversa l'eau qui y était encore +dans le cuvier d'où il l'avait tirée.</p> + +<p>Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, +qu'il repoussa Blaise avec colère en criant:</p> + +<p>«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as +fait monter sur ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant +en lui donnant de vilaines pommes, que tu nous +a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à papa.</p> + +<p>—Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout +surpris. Qu'ai-je donc fait? Je vous ai fait monter sur +le banc pour que vous voyiez mieux; j'ai donné mes +pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les +pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un +pommier qui est à papa.»</p> + +<p>Jules continuait à crier et à repousser à coups de +pied et à coups de poing le pauvre Blaise, qui voulait +l'aider à marcher avec ses habits ruisselants d'eau.</p> + +<p>Toute la maison était accourue aux cris de Jules: +quand Hélène le vit trempé des pieds à la tête, elle eut +peur et crut à un accident.</p> + +<p>«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, +pleurant pendant qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout +fait.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules +rejette la faute sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je +sache.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de +l'eau à la figure.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela +devait être drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère +tout de même, et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, +l'eau aurait fini par l'étouffer, car il ne pouvait pas +respirer.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne +t'a-t-il pas jeté de l'eau comme à Jules?»</p> + +<p>Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène +lui promit de le redire à sa maman, pour qu'elle ne +crût pas les mensonges de Jules.</p> + +<p>A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait +tristement à la maison, qu'elle rencontra son +père qui avait l'air irrité.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit +drôle pour lui tirer les oreilles; il ne fait que des sottises +et des méchancetés.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et qu'a-t-il donc fait, papa?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant +à monter sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus +descendre, et puis ce mauvais garnement s'est mis à +exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en colère, +Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était +pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, +qui lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser +dans sa trompe.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; +Blaise vient de me raconter comment la chose +s'est passée, et il n'a aucun tort.»</p> + +<p>Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui +dire le pauvre Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, +car, cette fois encore, l'un des deux mentait; et +comment savoir lequel? Après quelques instants de +réflexion, il dit:</p> + +<p>«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque +fois que Jules sort avec Blaise, il lui arrive quelque +fâcheuse aventure; et quand il sort seul ou avec d'autres, +il ne se passe rien d'extraordinaire.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise +n'a aucun tort et que Jules invente.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, +j'engagerai Jules à jouer le moins possible avec +ce Blaise, que je crois être un vaurien.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VII</h2> + +<h3>LA MARE AUX SANGSUES</h3> + + +<p>Jules resta effectivement quelques jours sans faire +venir Blaise; mais M. de Trénilly venait de lui donner +un âne, et il avait besoin de quelqu'un pour l'accompagner +dans ses promenades.</p> + +<p>«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher +Blaise pour jouer avec moi?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec +Blaise; il t'arrive chaque fois une aventure désagréable.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin +de lui pour m'accompagner.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien +passé de Blaise.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais +je voudrais aller dans les champs, et maman ne veut +pas que j'y aille seul.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne +l'écoute pas et ne souffre pas qu'il te fasse quelque +sottise.</p> + +<p>—Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant +hors de la chambre pour courir chez Blaise.</p> + +<p>Il arriva tout essoufflé chez Anfry.</p> + +<p>«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.</p> + +<p>—Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un +ton sec.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des +pommes de terre.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Allez le chercher.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas +laisser Blaise venir avec moi, et papa vous grondera, et +je serai bien content.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne +crains rien, parce que je fais mon devoir.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>De quel côté est Blaise?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Du côté de la mare aux sangsues?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?</p> + +<p>Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»</p> + +<p>Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il +rentra à la maison, fit seller son âne, et partit comme +pour se promener dans le parc. Mais il sortit par une +petite barrière et fit galoper son âne du côté de la mare +aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et +assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le +chemin, il mit près d'une heure pour y arriver. Il y +trouva effectivement Blaise qui travaillait avec ardeur +à arracher les pommes de terre de son père; il les mettait +en tas pour les emporter dans des paniers ou dans +des sacs qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si +activement qu'il n'entendit ni ne vit arriver Jules et +l'âne.</p> + +<p>«Blaise! Blaise!» cria Jules.</p> + +<p>Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans +répondre.</p> + +<p>«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu +pas que je t'appelle?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez +rien, alors je n'avais pas à vous répondre.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage +pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman +ne veut pas que j'aille seul dans les champs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous +êtes venu seul, vous pouvez bien vous en retourner de +même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le +dirai à papa.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la +première fois que vous aurez fait des contes; je ne puis +pas vous en empêcher; d'ailleurs, le bon Dieu est là +pour me protéger.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu +bien, je ne te laisserai monter mon âne.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux +jambes qui valent mieux que les quatre de votre âne.</p> + +<p>—Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.</p> + +<p>Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de +Jules, et Jules reprit sa promenade en pestant contre +Blaise. Il cherchait, sans le trouver, le moyen de le +faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il avait désobéi +en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas +dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque +les domestiques l'avaient vu sortir seul.</p> + +<p>«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; +je voudrais bien en voir quelques-unes.»</p> + +<p>Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y +regarder, il n'en vit pas une seule. La pente qui y descendait +était douce; il fit entrer son âne dans l'eau, +pensant que les sangsues auraient peur du clapotement +produit par les jambes de l'âne et qu'elles se montreraient; +mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu +plus son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; +il commença alors à voir des bêtes noires, plates, longues +comme le doigt, qui nageaient autour de l'âne, et +qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à les +regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque +l'âne se mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, +tomba dans l'eau, et l'âne sortit de la mare et se dirigea +vers le château en courant de toutes ses forces.</p> + +<p>Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où +était tombé Jules; il se releva lentement, et sentit trois +ou quatre piqûres au visage; il crut que c'était une +guêpe et y porta la main pour la chasser; sa main rencontra +quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et +les piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; +il en sentit une à la main, et vit avec effroi que c'était +une sangsue qui s'y était attachée; il en était de même +à la figure. Jules poussa des cris perçants. Blaise, oubliant +ses menaces, accourut à son aide; en le voyant +sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux +joues, il s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze +autres qui s'étaient posées sur ses vêtements, et +grimpaient pour arriver au cou, aux mains, au visage.</p> + +<p>«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait +y en avoir dans votre pantalon.»</p> + +<p>Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements +sans le secours de Blaise, qui en deux secondes, +lui enleva tout ce qu'il avait sur le corps; il +trouva encore quelques sangsues dans le bas du pantalon +et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau +des vêtements mouillés, il se déshabilla lui-même, passa +à Jules sa chemise sèche, sa blouse, son pantalon et +ses sabots, et revêtit lui-même la chemise glacée et le +pantalon trempé de Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous +habiller si grossièrement, mais vous êtes du moins dans +des vêtements secs et chauds, et vous ne prendrez pas +froid. Maintenant, ce que nous pouvons faire de mieux, +c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer bien +vite.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les +sangsues me piquent.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur +Jules, pour qu'on vous porte secours et qu'on fasse +tomber les sangsues.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au +lieu de venir avec moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et +j'avais mes pommes de terre à rentrer; je ne pouvais +pas deviner que vous iriez vous jeter dans la mare aux +sangsues.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de +tomber.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne +m'auriez pas écouté.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, +tu l'aurais tenu par la bride, et tu l'aurais doucement +fait sortir de la mare.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir +cinquante sangsues aux jambes? Grand merci!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes +piquées! Moi, je n'aurais pas eu de morsures au visage +et à la main.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me +donnez pour vous avoir empêché d'avoir encore une +quinzaine de sangsues après vous, et pour vous avoir +donné des habits secs en place des vôtres qui me +glacent le corps!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, +un mauvais pantalon rapiécé, une vieille blouse et +d'affreux sabots qui me gênent. Tu es bien heureux +d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu de chemise +si fine et un si joli pantalon!</p> + +<p>—Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise +en s'arrêtant, indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et +d'ingratitude; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.</p> + +<p>—Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait +de grelotter dans ses beaux habits mouillés. Je me +déshabillerai à la maison.»</p> + +<p>Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais +il ne voulut pas infliger cette punition à Jules, et, +sentant le froid le gagner, il se mit à marcher bon +train pour entrer chez lui, sans faire attention aux +cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:</p> + +<p>«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes habits! je te les ferai reprendre +par papa. Tu vas voir ce que je vais lui raconter!»</p> + +<p>Blaise rentra chez son père par une petite porte du +parc, pendant que Jules revenait chez lui honteux et +inquiet. Les sangsues étaient tombées en route, et le +sang qui coulait des piqûres lui inondait le visage.</p> + +<p>Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce +pitoyable état.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est Blaise, papa; c'est sa faute.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas +vouloir te laisser aller avec lui. Mon pauvre enfant, +dans quel état tu es!</p> + +<p>Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa +chambre, où la bonne Hélène lui prodigua les premiers +soins. En lavant le sang qui couvrait son visage, +elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.</p> + +<p>«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? +s'écria M. de Trénilly étonné.</p> + +<p>—C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux +sangsues, qui m'a jeté dedans après y avoir fait entrer +le pauvre âne, et qui m'a forcé de mettre ses +vieux habits pour prendre les miens, dont il veut +faire ses habits de dimanche.</p> + +<p>—Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément +irrité. Je l'obligerai bien vite de tout rendre, +et je lui ferai donner le fouet par son père.»</p> + +<p>Un domestique frappa à la porte.</p> + +<p>«Entrez, dit la bonne.</p> + +<p>—Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry +vient de rapporter; il demande ceux de Blaise et +des nouvelles de M. Jules.</p> + +<p>—Tes habits! dit avec quelque émotion M. de +Trénilly. Tu disais, Jules, que Blaise voulait les garder!</p> + +<p>JULES, <i>avec embarras</i></p> + +<p>C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. +Il aura eu peur de vous; j'avais dit à Blaise +que je vous raconterais tout.</p> + +<p>—Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma +chambre», dit M. de Trénilly au domestique.</p> + +<p>Le domestique sortit.</p> + +<p>La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de +colophane et avait rhabillé Jules. Son père voulait +l'emmener, mais Jules eut peur de se trouver en présence +d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.</p> + +<p>«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit +Anfry en entrant. Blaise m'a raconté l'accident qui lui +est arrivé, et je craignais qu'il ne fût indisposé.</p> + +<p>—Sans être malade, il n'est pas bien, répondit +M. de Trénilly; mais je m'étonne que votre fils ait osé +vous parler d'un accident dont il a été la seule cause +et dans le but ignoble de s'approprier les habits de +Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le +comte; Blaise n'a rien fait qui puisse mériter des reproches; +au contraire, c'est lui qui est venu au secours +de M. Jules.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une +mare pleine de sangsues!</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser +M. Jules, puisqu'il n'était pas avec lui?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange +des habits prouve clairement qu'ils étaient ensemble.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise +a donné ses vêtements à M. Jules, qui grelottait dans +les siens tout trempés, lorsque, l'entendant crier, il +est venu à son secours; mais ils étaient si peu ensemble, +que M. Jules a été du côté de la mare aux sangsues +pour le chercher.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et +vous le croyez, en père faible que vous êtes?</p> + +<p>ANFRY, <i>avec émotion</i></p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et +je suis le serviteur, et je ne puis répondre comme je +le ferais à mon égal, pour justifier mon fils; mais je +puis, sans manquer au respect que je dois à Monsieur +le comte, protester que Blaise est innocent des accusations fausses que M. Jules à portées contre lui.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec colère</i></p> + +<p>C'est-à -dire que Jules a menti?...</p> + +<p>ANFRY, <i>avec calme</i></p> + +<p>Je le crains, Monsieur le comte.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec ironie et une colère contenue</i></p> + +<p>C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais +dites-moi donc, Monsieur Anfry, que vous a raconté +M. Blaise pour vous donner une si pauvre opinion de +la sincérité de mon fils?</p> + +<p>ANFRY, <i>avec calme et fermeté</i></p> + +<p>Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»</p> + +<p>Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était +passé, sans oublier la visite que lui avait faite Jules +à la recherche de Blaise et le départ de Jules tout +seul, monté sur son âne.</p> + +<p>Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur +M. de Trénilly, qui commença lui-même à douter de +la vérité du récit de Jules, mais sans pouvoir admettre +chez son fils une pareille fausseté.</p> + +<p>«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; +je saurai la vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez +vous retirer. Anfry, ajouta-t-il en le rappelant, si +Blaise est coupable, comme je le crois et comme il +l'a déjà été plus d'une fois vis-à -vis de mon fils, j'exige, +sous peine de quitter mon service, que vous le +fouettiez vigoureusement.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le +recommander, s'il s'était rendu coupable de méchanceté, +de calomnie, de mensonge. Si je voyais mon fils +dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par la +force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon +fils est franc et honnête, et je n'ai pas à rougir de +lui.»</p> + +<p>En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein +d'indignation et d'irritation contre les mensonges de +Jules et la faiblesse du père.</p> + +<p>M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna +de nouveau et lui redit ce qu'il avait appris +d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite chez Anfry +et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux +circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de +peur d'être grondé pour avoir été seul dans les +champs; mais il soutint qu'ayant trouvé Blaise à l'endroit +indiqué par Anfry, tout s'était passé comme il +l'avait d'abord raconté.</p> + +<p>M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. +Il y avait dans les aveux tardifs de Jules quelque chose +qui ébranlait sa confiance pour le reste; mais il ne +pouvait, il n'osait admettre tant de fausseté et de méchanceté +dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il n'en +parla plus, ne voulant pas faire punir injustement +Blaise et ne pouvant lui donner raison.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VIII</h2> + +<h3>LES FLEURS</h3> + + +<p>Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la +défense expresse de jouer avec Blaise, que les gens +du château regardaient d'un air de méfiance. Personne +ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il +venait faire une commission au château; on refusait +sèchement ses offres de service. Hélène était la seule +qui lui dit un bonjour amical en passant devant la +grille. M. de Trénilly le repoussait durement quand +Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir +la porte.</p> + +<p>Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise +opinion qu'on avait de lui; il allait plus souvent que +jamais faire sa promenade favorite et solitaire le long +de la petite rivière longeant les fours à chaux. Arrivé +là , il s'asseyait et il pleurait.</p> + +<p>«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent +de ce dont on m'accuse; mais j'ai commis bien des +fautes dans ma vie, et le bon Dieu me les faits expier... +Je dois l'en remercier au lieu de me révolter... +Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en +vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait +tant de mal... Pauvre M. Jules: il est bien malheureux +d'être si mauvais; il doit toujours craindre que +la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais bien +prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... +Papa me croit, heureusement; j'en dois bien remercier +le bon Dieu! C'est là où j'aurais eu du chagrin, +si papa et maman m'avaient cru méchant et menteur.</p> + +<p>Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il était triste malgré lui, et il songeait +au temps heureux où il avait le bon petit Jacques +pour maître et pour ami.</p> + +<p>Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il +jouait peu avec Hélène, à laquelle il faisait sans cesse +des méchancetés, et qui aimait mieux jouer seule ou +travailler et causer avec sa mère.</p> + +<p>Deux mois au moins après sa dernière aventure +avec Blaise, Jules demanda un jour si instamment à +son père de faire venir Blaise pour l'aider à bêcher +son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules n'osa +pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, +mais il dit à un domestique de faire venir Blaise +de la part de M. de Trénilly et de l'amener dans le +petit jardin.</p> + +<p>Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le +comte; son père lui dit qu'il devait obéir, et malgré sa +répugnance il se dirigea vers le jardin de Jules et +d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En apercevant +Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et +l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:</p> + +<p>«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher +tout cela et d'y planter des fleurs du potager.</p> + +<p>—Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.</p> + +<p>—Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», +dit Jules avec joie et empressement, car il s'était attendu +à un refus, sentant bien que Blaise devait se +trouver gravement offensé.</p> + +<p>Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un +ordre qu'on lui donnait de la part de M. de Trénilly, +prit la bêche sans mot dire et commença son travail.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours +si gai et si disposé à causer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne le suis plus, Monsieur.</p> + +<p>—Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait +que trop la cause du silence et du sérieux de +Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; +mais je ne vous en veux pas pour cela; seulement je +prie le bon Dieu de vous corriger, et je n'aime pas à +me trouver seul avec vous.</p> + +<p>—Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules +en ricanant.</p> + +<p>—Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous +ne disiez encore contre moi quelque chose qui ne soit +pas vrai, et cela me fait de la peine par rapport à papa +et à maman, et puis...»</p> + +<p>Blaise se tut.</p> + +<p>«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à +vous, parce que vous offensez le bon Dieu en me calomniant, +et que le bon Dieu vous punira un jour +ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander +pardon au bon Dieu et prendre la résolution de ne plus +jamais l'offenser.»</p> + +<p>Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments +de Blaise et la vérité de ses paroles; mais son orgueil +se révolta.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon +sujet et de ne pas faire le saint en priant pour moi. Je +sais bien prier pour moi-même.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous +saviez prier, le bon Dieu vous écouterait, et vous vous +corrigeriez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots +de fleurs pour remplir le carré.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quelles fleurs faudra-t-il demander?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des +reines-marguerites, des pensées.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur +Jules; en tout cas, je ferai de mon mieux.»</p> + +<p>Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une +brouette pleine de toutes sortes de fleurs.</p> + +<p>«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher +des pensées.»</p> + +<p>Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, +mais pas de pensées.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! +Quelles horreurs m'apportes-tu là ?</p> + + +<p>BLAISE</p> + +<p>Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; +elles sont passées; mais il vous a envoyé en place les +plus belles fleurs de son jardin. Il vous demande de les +bien soigner pour les remettre dans le jardin quand +vous n'en voudrez plus.</p> + +<p>—Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se +jetant sur les fleurs, les piétinant et les brisant avec +colère.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier +m'avait tant dit d'en avoir grand soin, parce que +ce sont des fleurs rares, que votre papa lui a bien recommandées!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le +jardinier n'a pas le droit de me refuser les fleurs que +mon père paye, et qui sont à moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. +Comme vous dites, c'est votre papa qui paye les fleurs: +c'est tant pis pour lui. Moi, je ne les vois seulement +pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; c'est +lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me +concerne pas; c'est lui qui te les a données, et c'est +toi qui les as demandées et emportées.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour +vous obéir que je les ai demandées, et que je n'en +avais que faire, moi; j'ai seulement eu la peine de les +brouetter et de décharger la brouette.</p> + + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. +Si papa gronde, tant pis pour toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui +m'avez commandé de vous apporter ces fleurs.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous +croyais pas capable de tant de méchanceté.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais +des pensées? Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai +que, lorsque tu m'as apporté ces autres fleurs, je me +suis fâché et j'ai tout écrasé.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que +le jardinier a cru bien faire de vous les envoyer, et +moi aussi j'ai cru que ces jolies fleurs vous plairaient +plus que les pensées que vous demandiez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu +veux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où +elles sont, écrasées et brisées.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon +jardin. Je te les donne; fais-en ce que tu voudras.</p> + +<p>Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.</p> + +<p>«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, +je n'oserais; il pourrait croire que c'est moi +qui les ai fait tomber et qui les ai écrasées en route.</p> + +<p>J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre +jardin; peut-être que papa pourra les faire revenir, +et, quand elles auront bien repris, je les redonnerai au +jardinier... Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à +faire pour épargner une gronderie à ce pauvre +homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me +faire quelque mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est +qu'il est méchant, en vérité!»</p> + +<p>Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les +fleurs, les enveloppait de terre humide, et les replaçait +dans sa brouette. Il les amena près de son jardin, où +travaillait son père.</p> + +<p>«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous +apporte; des fleurs à remettre en état, si c'est possible.</p> + +<p>—Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant +dans la brouette. Mais que leur est-il arrivé? comme +les voilà brisées et abîmées!</p> + +<p>—C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; +c'est encore un tour de M. Jules, que je voudrais déjouer.»</p> + +<p>Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.</p> + +<p>«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort +d'emporter les fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir +là -bas.</p> + +<p>—Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit +M. Jules, je craignais que le pauvre jardinier ne fût +grondé. M. de Trénilly ne regarde pas souvent ses +fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les +mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout +serait bien, et le jardinier ne serait pas grondé.</p> + +<p>—Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que +cette affaire tournera mal pour nous. Enfin le bon +Dieu est là . Il faut faire pour le mieux et laisser aller +les choses.»</p> + +<p>Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds +dans le meilleur terrain de leur jardin; ils y placèrent +les fleurs avec précaution, après avoir enveloppé les +tiges brisées de bouse de vache. Anfry les arrosa et +en laissa ensuite le soin à Blaise.</p> + +<p>Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement +repris, et Blaise résolut de les porter au jardinier +dans la soirée.</p> + +<p>Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin +de fleurs, accompagné du jardinier.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que +j'avais fait venir de Paris? Je ne les vois nulle part.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données +à M. Jules pour son jardin.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous +êtes-vous permis de donner à un enfant des fleurs +fort rares et que je fais venir à grands frais?</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, +qui m'a envoyé deux fois Blaise pour demander de +jolies fleurs.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence +pas! Quand j'achète des fleurs, j'entends qu'elles +soient pour moi seul. Allez les chercher et rapportez-les +tout de suite; je vous attends.»</p> + +<p>Le jardinier partit immédiatement et revint tout +penaud dire à M. de Trénilly que les fleurs étaient +disparues, qu'il n'y en avait plus trace. M. de Trénilly, +fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il le +vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il +avait fait des fleurs que le jardinier lui avait envoyées +il y avait trois jours.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y +sont.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans +votre jardin que les dahlias, reines-marguerites et autres +fleurs communes.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander +des pensées, que vous n'avez pas voulu me donner; +je n'ai pas eu d'autres fleurs.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé +la brouette de Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que +ce garçon! Je ne sais en vérité d'où cela vient, mais, +partout où il est, il y a du mal de fait.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur +le comte; je le connais depuis qu'il est né, et personne +n'a jamais eu à se plaindre de lui.</p> + +<p>—Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec +hauteur, et ce n'est pas sans raison. Mais, Jules, +qu'a-t-il fait de ces fleurs?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il +ne les a pas rapportées au jardinier, et qu'elles ne +sont pas dans mon jardin.»</p> + +<p>M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques +paroles de reproche, et sortit précipitamment, se dirigeant +vers la maison d'Anfry. Ne le trouvant pas +chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait +réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment +où Anfry et Blaise ,rangeaient les pots de fleurs +pour les charger sur la brouette.</p> + +<p>«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, +mauvais polisson, dit M. de Trénilly, s'avançant vers +Blaise avec colère.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant +respectueusement, mais résolument devant +Blaise, pour le mettre à l'abri du premier mouvement +de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un +voleur ni un polisson. Monsieur le comte a encore une +fois été induit en erreur.</p> + +<p>—Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? +dit le comte, frémissant de colère.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la +liberté de vous demander ce que vous supposez!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un +insolent. Ces fleurs sont à moi, volées par votre fils, +qui vous a fait je ne sais quel conte pour expliquer +leur possession.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, +Monsieur le comte, et la preuve c'est que les voilà +prêtes à être placées sur cette brouette, pour les ramener +au jardinier de M. le comte; Blaise les a ramassées +lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées +par M. Jules, et il me les a apportées pour les +mettre en bon état et les rendre à votre jardinier +avant que vous vous soyez aperçu de l'accident arrivé +à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le comte; +et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les +tiges, vous verrez encore la place des brisures.»</p> + +<p>M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation +précipitée; il entrevit quelque chose de défavorable +à Jules, et, ne voulant pas approfondir davantage +l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en alla +aussi vite qu'il était venu.</p> + +<p>«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; +sans vous il m'aurait battu avec sa canne.</p> + +<p>—S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même +quitté son service, répondit Anfry, et je ne dis pas +que j'y resterai longtemps; le fils te joue de mauvais +tours toutes les fois qu'il te demande pour s'amuser +avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de +vieux os ici.»</p> + +<p>Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune +invitation de Jules.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>IX</h2> + +<h3>LES POULETS</h3> + + +<p>«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un +buisson quatre oeufs de poule; la fermière dit que +ce sont les poules Crève-Coeur qui perdent leurs +oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous +mangerons ce soir, Jules et moi.</p> + +<p>—Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement +pas frais, tu ferais mieux, Hélène, de les +faire couver, répondit Mme de Trénilly.</p> + +<p>—C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais +vite les porter à la ferme pour les faire couver.»</p> + +<p>Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle +fut désappointée en apprenant par la fermière que +dans le moment il n'y avait pas une poule qui voulût +couver.</p> + +<p>«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos +oeufs chez Anfry, Mademoiselle; il a une excellente +couveuse qui vous fera bien éclore vos oeufs; on +n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver sur-le-champ.»</p> + +<p>Hélène remercia et courut chez Anfry.</p> + +<p>«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre +oeufs, que je vous prie de vouloir bien faire couver +à votre poule. J'espère que cela ne vous dérangera +pas.</p> + +<p>—Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma +poule demande depuis ce matin à couver, et je n'ai +pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez venir, Mademoiselle, +nous allons tout de suite la faire commencer.»</p> + +<p>Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. +La poule accourut à l'appel de sa maîtresse, qui lui +montra les oeufs et les mit dans un panier à couver; +la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et commença +sa besogne de la meilleure grâce du monde.</p> + +<p>Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.</p> + +<p>«Combien de jours faut-il pour faire éclore les +oeufs? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez +voir sans doute comment se comporte la couveuse?</p> + +<p>—Oui, certainement je viendrai tous les jours lui +apporter de l'orge et de l'avoine. A demain, Madame +Anfry; bien des amitiés à Blaise.»</p> + +<p>Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir +des nouvelles de ses oeufs; elle avait soin d'apporter +chaque fois un panier plein d'orge et d'avoine. +Elle avait prié sa mère de ne parler de rien à Jules, +pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable +raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui +jouât quelque mauvais tour, en écrasant les oeufs ou +en empêchant la poule de couver.</p> + +<p>Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours +Hélène à la porte, lui annonça que deux poulets +étaient éclos. Hélène courut à la cabane où couvait +la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui +faire quitter son panier, et vit avec grande joie les +deux petits poussins venir manger les grains d'orge +que la poule leur écrasait avec son bec avant de les +leur laisser manger.</p> + +<p>Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, +avec une huppe noire et blanche.</p> + +<p>«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront +bien sûr, dit Blaise.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne +pourrai pas les emporter chez moi?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur +mère jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour se +passer d'elle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Combien de temps faudra-t-il attendre?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, +parce qu'à la maison...»</p> + +<p>Hélène n'acheva pas.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous +puissiez les loger pour la nuit, Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais +que Jules...»</p> + +<p>Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant +sa pensée, ne la questionna plus; il lui dit seulement: +«Ils seront mieux ici que partout ailleurs, Mademoiselle; +nous les soignerons de notre mieux, maman +et moi, pour vous être agréables, car nous ne +pourrons jamais oublier que vous seule avez toujours +cru à mes paroles et à mon innocence, quand tout le +monde m'accusait et me croyait coupable. Je n'oublierai +pas votre bonté, Mademoiselle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce +n'est que de la justice. J'aurais voulu que tout le +monde pensât comme moi à ton égard, et ce m'est +un grand regret de penser que c'est mon frère qui a +donné mauvaise opinion de toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, +Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, +le plus obligeant et aimable garçon qu'il soit possible +de voir, et je crois que Jules t'a indignement calomnié.»</p> + +<p>Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans +les yeux de Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu +me récompense de n'avoir pas murmuré contre le +mal qu'il a permis. Je le prie tous les jours de vous +bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité +de prier pour Jules, qui est la cause de tout le mal +qu'on dit et qu'on pense de toi!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune +contre lui; il fait ce qu'il fait parce qu'il n'y +pense pas. S'il savait combien il offense le bon Dieu, +il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi je prie +le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout +ce que tu viens de me dire; ils ne pourront pas douter +de ta sincérité.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne +me fait pas grand'chose à présent. Depuis que je vais +au catéchisme pour ma première communion l'an +prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des +méchants, et cela me console de souffrir un peu.»</p> + +<p>Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia +encore avec reconnaissance et affection; elle retourna +lentement à la maison. En rentrant, elle raconta à +son père et à sa mère ce que Blaise lui avait dit, et +elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.</p> + +<p>«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, +et je serais bien heureuse de vous voir changer +d'opinion et de sentiments à son égard.</p> + +<p>—Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit +M. de Trénilly avec froideur, que nous pensassions +bien mal de ton frère, qui dit juste le contraire de +Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un calomniateur, +un méchant. J'aime mieux avoir cette +mauvaise opinion de Blaise que de mon fils.</p> + +<p>HÉLÈNE, <i>avec feu</i></p> + +<p>Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si +pourtant Blaise est innocent, voyez quel mal vous lui +faites, et quelle injustice vous commettez.</p> + +<p>—Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit +Mme de Trénilly avec sévérité.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à +papa, mais je suis si peinée de voir mon frère si mal +agir, et le pauvre Blaise tant souffrir!...</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y +pense seulement pas.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant +qu'il travaillait et qu'il était tout seul, et il +cherchait à me le cacher et à sourire quand il me +voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi il pleurait; +il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait +rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils +lui dissent qu'il était un voleur, un menteur, un malheureux; +et personne ne veut ni jouer ni se promener +avec lui.</p> + +<p>—Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement +M. de Trénilly.</p> + +<p>Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne +ferait qu'irriter son père en continuant à défendre +Blaise, et elle se retira dans sa chambre pour travailler +seule comme d'habitude.</p> + +<p>Les poulets devenaient grands et forts; Hélène +avait décidé avec Blaise qu'ils pouvaient se passer de +la poule, et qu'on les porterait dans la cour du château, +où ils coucheraient dans une niche de chien +qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les +apporter et leur arranger la niche en poulailler. Par +une fatalité malheureuse, Jules rencontra le pauvre +Blaise portant les poulets dans un panier pour les +mettre dans leur nouvelle demeure.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu as dans ton panier?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est une commission, Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Montre-moi ce que c'est.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce qui te presse tant?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.»</p> + +<p>Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce +qu'il craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les +fît échapper; il voulut donc continuer son chemin, +mais Jules saisit l'anse du panier et chercha à le lui +arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et il +allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, +se sentant le plus faible, ramassa une poignée de sable +et la lui jeta dans les yeux. La douleur fit lâcher +prise à Blaise; Jules saisit le panier et l'emporta en +triomphe. Il courut dans un massif, près d'une +mare, pour examiner ce que contenait le panier. +Quelle ne fut pas sa surprise en voyant les poulets +qui y étaient renfermés!»</p> + +<p>«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi +il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il emportait +dans son panier. Ce sont des poulets qu'il a volés +dans notre basse-cour, et qu'il portait à son voleur de +père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu +mangeras mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens +chercher ton déjeuner.»</p> + +<p>En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets +du panier les uns après les autres et les jeta dans +la mare. Les pauvres bêtes se débattirent quelques +instants, puis restèrent immobiles, les ailes étendues, +flottant sur l'eau.</p> + +<p>Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement +à la maison. Il entra chez son père.</p> + +<p>«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de +mettre les pieds dans notre basse-cour; je viens de +le surprendre emportant, bien cachés dans un panier, +quatre poulets qu'il venait de voler dans notre poulailler.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY +Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni +poulets ni poulailler.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les +lui ai arrachés.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Qu'en as-tu fait?»</p> + +<p>Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint +rouge et embarrassé, car il ne voulait pas avouer +qu'il avait noyé les pauvres bêtes.</p> + +<p>«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly +en l'examinant avec surprise. Est-ce que tu les a rendus +à Blaise, par hasard?</p> + +<p>—Oui, papa, balbutia Jules.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer +d'où il tenait ces poulets, et les apporter à la fermière, +s'ils sont à elle. Et Blaise les a-t-il emportés?»</p> + +<p>Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les +poulets dans l'eau; il voulut en rejeter la faute sur +Blaise et dit:</p> + +<p>«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; +où est-il?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»</p> + +<p>Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, +mais il croyait empêcher par là son père de questionner +lui-même Blaise et Anfry.</p> + +<p>Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le +sable, ne pouvait quitter la place où il était tombé; +et à force pourtant de frotter ses yeux, que le sable +faisait pleurer, il parvint à les tenir entr'ouverts, et +il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau +dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que +tout le sable fût parti. Il pensa alors à se mettre à la +recherche de Jules et de son panier. Mais, en cherchant +Jules, il rencontra Hélène, qui allait voir si son +petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets +Crève-Coeur.</p> + +<p>Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges +et bouffis de Blaise.</p> + +<p>«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec +compassion. Pourquoi as-tu pleuré?</p> + +<p>—Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable +que M. Jules m'a jeté dans les yeux: mais ce qui +est le plus triste, c'est que lorsqu'il m'a vu aveuglé, +il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos +poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il +ne leur soit arrivé malheur.</p> + +<p>—Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria +Hélène. Oh! Blaise, mon cher Blaise, aide-moi à +les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai pas tués ou +lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»</p> + +<p>Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; +en cherchant dans les massifs, Blaise trouva son panier +vide.</p> + +<p>«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, +mais rien dedans.</p> + +<p>—C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; +pour le coup, papa ne prendra pas parti pour lui; +je vais le prier de faire chercher mes petits Crève-Coeur.»</p> + +<p>A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra son père.</p> + +<p>«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes jolis Crève-Coeur; Blaise les +apportait dans un panier. Jules le lui a arraché et +s'est sauvé avec.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait +que Blaise les avait pris à la ferme. Mais si ce sont +tes Crève-Coeur qu'apportait Blaise, pourquoi les +a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère probable +que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé +enlever son panier sans le défendre.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; +mais Jules lui a jeté du sable dans les yeux, et le +pauvre Blaise a lâché le panier.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au +contraire que Blaise avait jeté les poulets dans la +mare.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets +depuis qu'ils sont éclos; il leur avait préparé un poulailler +dans une des vieilles niches à chien, et il me +les apportait pour que nous les y missions.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas +les poulets.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon +Dieu, mon Dieu, est-ce que Jules a été assez méchant +pour les jeter à la mare?</p> + +<p>La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son +père, courut du côté de la mare, appelant Blaise de +toutes ses forces; en approchant de la mare, elle le +vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui +quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; +aussitôt qu'il aperçut Hélène, il lui cria:</p> + +<p>«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire +revivre les pauvres poulets que je viens de trouver +dans la mare. J'en ai retiré trois; je cherche à atteindre +le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a encore +coulé sous ma perche... Tenez, le voilà ! Je l'ai, pour +cette fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième +Crève-Coeur, qu'il avait rapproché du bord avec sa +perche.</p> + +<p>Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés +à terre sans mouvement, le bec ouvert, les ailes +étendues, les yeux entr'ouverts. Blaise les porta sur +l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de la +mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il +eut beau les frotter, les rouler sur le sable chaud, les +poulets restèrent sans vie. Voyant tous leurs efforts +inutiles, Hélène et Blaise se relevèrent.</p> + +<p>«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit +Blaise. Des poulets si jeunes, ce n'est pas bon à manger; +d'ailleurs, ça fait mal au coeur de manger des +bêtes qu'on a soignées.</p> + +<p>—Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne +les laissons pas ici; les chats les dévoreraient.</p> + +<p>—Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une +chose; j'ai entendu dire à un médecin qu'on faisait +revenir des noyés en les couvrant de cendre tiède; il +y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout +près: plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout +cas, cela ne leur fera pas de mal, et peut-être... qui +sait,... la cendre tiède, en les réchauffant, les ranimera-t-elle.</p> + +<p>—Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de +les enterrer demain.»</p> + +<p>Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils +les portèrent à la buanderie, où ils trouvèrent effectivement +un tonneau de cendre; on venait d'en remettre +de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, Hélène +y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre +jusqu'à la tête, ne laissant passer que le bec et +les yeux. Ils fermèrent ensuite la buanderie et s'en +allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de la +mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du +chagrin d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté +de Jules. Quand Hélène revint dans sa chambre, elle +y trouva Jules qui l'attendait avec un peu d'inquiétude, +pour savoir ce qu'avait dit son père.</p> + +<p>«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui +dit-elle, et tu as encore fait une méchanceté au pauvre +Blaise.</p> + +<p>—Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air +innocent; qu'ai-je donc fait, Hélène? tu m'accuses +toujours sans savoir comment les choses se sont +passées.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, +que tu les as arrachés à Blaise après lui avoir +jeté du sable dans les yeux, et que tu as conté des +mensonges à papa.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est +Blaise qui avait volé des poulets; je ne savais pas +qu'ils fussent à toi; j'ai voulu les lui enlever, et, pour +que je ne les aie pas, il les a jetés dans la mare.</p> + +<p>—Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est +abominable de mentir avec autant d'effronterie! Tu +pourrais bien réserver tes mensonges pour papa, qui +a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te +connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu +dis.</p> + +<p>JULES, <i>avec colère</i></p> + +<p>Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me +dis cinquante sottises pour excuser Blaise, qui est un +sot et un impertinent; je le ferai chasser avec son +vilain père.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta +part. C'est bien triste pour moi d'avoir un si méchant +frère.»</p> + +<p>Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour +écrire. Jules resta un instant indécis s'il resterait chez +Hélène pour la contrarier, ou s'il irait se plaindre à +son père; il finit par quitter la chambre, et il se dirigea +vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors +occupé à lire.</p> + +<p>«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que +c'est bien triste pour moi d'avoir une si mauvaise +soeur; elle croit tous les mensonges que lui fait +Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, +prétendant que je mentais, que Blaise valait cent +fois mieux que moi, qu'elle voudrait bien l'avoir pour +frère, et qu'elle serait enchantée si vous me chassiez +pour me mettre au collège.</p> + +<p>—Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; +elle est entichée de ce mauvais garnement de Blaise; +mais, aujourd'hui, j'excuse son humeur, et je ne lui +en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir perdu +ses poulets.</p> + +<p>—Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a +volé ses poulets. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui +reçoive des injures, parce que son Blaise a menti?</p> + +<p>—Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais +que je ne me mêle pas de l'éducation de ta soeur; +va te plaindre à ta mère, si tu veux, et laisse-moi +finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette +semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»</p> + +<p>Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire +gronder sa soeur, et il n'avait pas réussi. Il ne voulait +pas aller se plaindre à sa mère; elle n'était pas +toujours disposée à le croire et à l'approuver, comme +M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse +pour son fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune +crainte qu'elle le dénonçât, parce qu'il la savait trop +bonne pour le faire gronder. Il résolut donc de se +taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni +d'Hélène.</p> + +<p>Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda +à sa mère la permission d'enterrer les poulets et de +faire venir Blaise pour l'aider. Mme de Trénilly y +consentit, à la condition que Blaise ne mettrait pas +les pieds au château ni dans le jardin de Jules. +Hélène le promit et ajouta en souriant que la défense +serait probablement très bien reçue, car le pauvre +Blaise ne devait avoir nulle envie de se retrouver avec +Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; il +venait chercher les poulets pour leur préparer une +fosse.</p> + +<p>«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce +pas, mon cher Blaise? Ne passons pas devant le château, +pour que Jules ne te voie pas et ne vienne pas +nous rejoindre.</p> + +<p>—Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je +vous assure bien. Il me demanderait de venir avec +lui que je refuserais, car, je suis fâché de vous le +dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais je +n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour +moi que l'est M. Jules... Mais nous voici arrivés; +allons prendre nos pauvres morts.»</p> + +<p>Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri +de surprise que répéta immédiatement Hélène, entrée +avec lui. Les poulets qu'on avait cru morts étaient +vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de +cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.</p> + +<p>«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait +raison.</p> + +<p>—C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. +Quel bonheur de revoir mes pauvres poulets vivants, +et quelle bonne idée tu as eue, mon bon Blaise! Sans +ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais +enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je +vais pendant ce temps les porter à leur poulailler, où +tu me trouveras.</p> + +<p>—Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander +du pain et du lait?</p> + +<p>—Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a +défendu que tu entres au château.</p> + +<p>—Ainsi on me croit toujours un vaurien, un +voleur, dit Blaise en soupirant. C'est triste, mais c'est +bon, car j'en ferai mieux ma première communion, +en supportant ces affronts avec courage et douceur... +Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour +les poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, +si je suis un peu longtemps; il y a loin d'ici chez +nous, l'avenue est longue.»</p> + +<p>Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était +triste, car elle sentait combien était injuste la mauvaise +opinion qu'on avait de Blaise, et elle s'affligeait +que ce fût son frère qui eût fait tout ce mal.</p> + +<p>«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. +Le bon Dieu fera sans doute connaître son innocence; +mais en attendant il souffre et Jules triomphe. +Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est mauvais! +L'année prochaine il doit faire sa première communion; +comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît +pas ses torts?...»</p> + +<p>Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint +qu'au bout d'une demi-heure.</p> + +<p>«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée +faite par maman. J'ai été longtemps, car il a fallu +la préparer, puis revenir pas trop vite pour ne pas +renverser l'assiette; elle est bien pleine, les poulets +vont se régaler.»</p> + +<p>Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les +quatre poulets affamés se précipitèrent dessus et +picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en restât miette.</p> + +<p>Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés +pendant deux ou trois jours, pour qu'ils pussent +s'habituer à leur nouvelle demeure. En peu de +semaines ils devinrent de beaux poulets gras et forts. +Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; +Hélène lui en sut gré et crut que c'était un commencement +de repentir et d'amélioration. Un jour que +Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules lui dit:</p> + +<p>«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? +Le cuisinier en ferait volontiers une fricassée.</p> + +<p>—Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, +j'espère bien, maman, que vous n'y avez pas songé, +et que c'est une invention de Jules.</p> + +<p>—Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour +les manger, Hélène, dit Mme de Trénilly.</p> + +<p>—Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée +de les manger. Je veux garder ces jolies volailles pour +qu'elles pondent et qu'elles couvent; je veux les laisser +mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise +et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la +mort.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? +Il a dû être bien attrapé quand il a vu qu'au lieu +de les manger pour son dîner il aurait encore à les +soigner!»</p> + +<p>Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, +mais elle se contint, et, jetant sur son frère un regard +qui le fit rougir, elle se contenta de dire:</p> + +<p>«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; +tu sais la bonne opinion que j'en ai et l'amitié que +j'ai pour lui. Je la lui doit en compensation du tort +que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on le +calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et +sans dire les choses comme je les sais.»</p> + +<p>Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de +sa soeur. Il se borna à dire, en levant les épaules:</p> + +<p>«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.</p> + +<p>Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier +le déjeuner et le dîner; elle ne fit pas attention +à la fin de la discussion d'Hélène et de Jules, et +reprit sa lecture interrompue.</p> + +<p>Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait +transportés chez Mme Anfry, de peur que Jules n'eût +la fantaisie de les attraper et de les faire manger. A +l'automne, les poulets étaient devenus des poules qui +se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent +leurs oeufs et eurent à leur tour des poulets à conduire. +Hélène finit par en faire cadeau à Mme Anfry, +qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps à +autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses +poules. Ils étaient toujours tendres et gras, et chacun +en appréciait la qualité.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>X</h2> + +<h3>LE RETOUR DE JULES</h3> + + +<p>A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti +pour Paris avec toute sa maison. Anfry, sa femme et +Blaise furent enchantés de se retrouver seuls; l'hiver +se passa plus agréablement pour Blaise, dont chacun +commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté. +Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance +pour faire des parties de jeu et de promenade +avec ses camarades d'école; mais il préférait travailler +à la maison avec son père et sa mère. Ils causaient +souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne +faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas +de bien à en dire, et Blaise avait demandé à ses parents +de n'en pas parler plutôt que d'en dire du mal.</p> + +<p>«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, +papa, je ne pourrais peut-être pas m'empêcher de leur +en vouloir de leur injustice, surtout à M. Jules, et je +me sentirais de la colère, de la haine peut-être. Et +comment pourrais-je faire ma première communion et +recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon +coeur à ceux qui m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a +bien pardonné à ses bourreaux; il a même prié pour +eux. Je veux tâcher de faire comme lui.</p> + +<p>—C'est bien, ce que tu dis là , mon Blaisot, lui dit +son père en l'embrassant. Tu es plus sage que moi et +ta mère... C'est qu'il ne nous est pas facile de pardonner +à ceux qui ont fait du mal à notre enfant, qui l'ont +fait passer pour un voleur, un méchant, un...</p> + +<p>—Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air +suppliant, ne parlez que de Mlle Hélène, qui a été si +bonne pour moi.</p> + +<p>—Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne +risque rien d'en parler; pas de danger de dire une méchanceté.»</p> + +<p>«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et +il en remit une à Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:</p> + +<p>«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; +j'arrive avec mon fils lundi prochain. Soignez particulièrement +la chambre de Jules, qui est souffrant depuis +une chute de cheval. Je vous salue.</p> + +<p>«Comte de TRÉNILLY.»</p> + +<p>«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. +Je n'ai guère de temps pour tout préparer. Il faut +nous y mettre tous dès aujourd'hui.</p> + +<p>—C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de +M. Jules et pas de Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait +pas, par hasard?</p> + +<p>—Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La +place d'une jeune fille n'est-elle pas près de sa mère! +Au surplus, nous le verrons bien quand ils seront +arrivés.»</p> + +<p>Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant +quatre jours ils ne firent que frotter, essuyer et +ranger. Enfin, tout se trouva terminé le lundi dans la +journée.</p> + +<p>«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour +soigner particulièrement l'appartement de M. Jules. Je +l'ai frotté, essuyé, comme les autres; je ne peux pas +faire mieux.</p> + +<p>—Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais +y mettre des fleurs, qui le rendront plus gai.»</p> + +<p>En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules +avait pris un autre aspect; il y avait des fleurs dans +les vases, des corbeilles de fleurs sur les croisées, sur +la commode. Blaise avait fait de son mieux, et il avait +réussi.</p> + +<p>Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez +eux, ils n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. +Comme l'année d'avant, un courrier à cheval l'annonça; +la grille fut ouverte et la voiture roula dans l'avenue. +Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près de +lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène +n'y étaient pas. Blaise avait déjà su par des gens qui +avaient précédé M. de Trénilly qu'Hélène était au couvent +pour renouveler sa première communion, et que +sa mère ne la ramènerait que dans le courant de juillet, +deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air +encore plus sombre et plus sévère que l'année précédente.</p> + +<p>«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à +sa femme en refermant la grille.</p> + +<p>—Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot +pour désennuyer M. Jules, répondit Mme Anfry. +C'est qu'il ne serait pas possible de le refuser.</p> + +<p>—Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit +Anfry. Tu as donc oublié ce qu'ils en disaient?...»</p> + +<p>Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un +domestique vint demander Blaise au château.</p> + +<p>«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte +m'a bien recommandé de le ramener avec moi.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour +dîner.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et +M. Jules va être plus maussade que d'habitude.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié +le mal qu'il en disait l'année dernière.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a +changé d'idées depuis, et M. Jules ne rêve plus que +Blaise. Mlle Hélène a raconté bien des choses qu'on ne +savait pas; elle a tant parlé de la piété de Blaise et de +ses bons sentiments pour sa première communion, que +Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie +pour M. Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais +autant que chacun restât chez soi.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours +dire à M. le comte que Blaise est sorti.»</p> + +<p>Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme +fort contrariés de cette lubie de Jules.</p> + +<p>Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était +venu le demander au château, le pauvre garçon eut +peur et supplia son père de le laisser aller aux champs +tout de suite après son dîner.</p> + +<p>«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?</p> + +<p>—J'irai travailler aux champs avec les garçons de +ferme, papa; le fermier m'a tout justement demandé +si je ne voulais pas venir en journée chez lui pour +toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon maintenant; +je puis bien travailler comme un autre.</p> + +<p>—Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici +le domestique que j'aperçois enfilant l'avenue; bien +sûr, c'est encore pour toi.»</p> + +<p>Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une +porte de derrière pour ne pas être vu du domestique. Il +courut à toutes jambes à la ferme et demanda de l'ouvrage; +on lui donna des vaches à mener à l'herbe et à +garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry +cinq minutes après que Blaise en était parti.</p> + +<p>«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant +de tous côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? +M. le comte l'envoie chercher.</p> + +<p>—Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller +travailler à la ferme, où il est retenu pour l'été, dit +Anfry d'un air satisfait et légèrement moqueur.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous +avais prévenu que M. le comte le demandait?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à +gagner sa vie. Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter +comme les enfants de M. le comte.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner +un galop, et vous en aurez les éclaboussures bien certainement.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies +quand je ne les mérite pas.»</p> + +<p>Le domestique s'en retourna encore une fois en +grommelant, et Anfry alla à son jardin; tout en bêchant, +il souriait en se disant:</p> + +<p>«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est +qu'il n'est pas bête, ce garçon!»</p> + +<p>Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; +il voyait bien que Blaise ne venait pas parce +qu'il ne s'en souciait pas, et que le travail à la ferme +n'était qu'un prétexte. Cette résistance l'irritait sans le +surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène +pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu +de l'estime pour lui, et il commençait à croire que +Jules avait pu être trompé par les apparences et s'être +mépris sur les intentions de Blaise. Jules, de son côté, +qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la +complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il +avait de le revoir et de l'avoir pour compagnon de +jeux. M. de Trénilly admirait la générosité de son fils, +qui oubliait les méfaits de Blaise, et il se promettait de +satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à la +campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une +chute de cheval dans une partie de cerises à Montmorency +hâta ce retour. Jules demanda Blaise dès son +arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au +lendemain.</p> + +<p>Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise +était au catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. +Mais quand il vit une seconde fois revenir le domestique +sans Blaise, et qu'il sut qu'il en serait de même +tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son père +lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce +qui pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait +toute distraction, et ne cessait de demander Blaise. +M. de Trénilly, qui l'aimait avec une faiblesse qu'il +n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de sa +tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager +Blaise de son travail de ferme et de le ramener dans +une heure avec lui. Jules se calma d'après cette assurance, +et resta tranquillement étendu dans son fauteuil. +M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison +d'Anfry: mais Anfry était sorti pour faire des fagots +dans le bois.</p> + +<p>De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, +M. de Trénilly alla à la ferme et demanda Blaise. +On lui dit qu'il était dans les prés à garder les vaches.</p> + +<p>«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le +par quelqu'un, j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends +ici.»</p> + +<p>Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, +non sans quelque crainte; l'air sombre et mécontent +du comte la terrifiait; aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, +sous un léger prétexte; elle prévint ses enfants +de ne pas entrer dans la salle, de peur de se faire gronder +par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, disait-elle, +et elle alla voir qui on pourrait mettre à la +place de Blaise.</p> + +<p>Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit +ans et le plus jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer +dans la salle; mais la crainte fit bientôt place à la +curiosité; l'aîné, Robert, alla tout doucement regarder +à la fenêtre pour voir comment était la figure peu aimable +de M. le comte. Il recommanda à ses frères de +l'attendre dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes +après il revint et leur dit à voix basse:</p> + +<p>«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à +fait. Il a levé les yeux, je me suis sauvé bien vite.</p> + +<p>—Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il +doit être effrayant.</p> + +<p>—Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende +pas, dit Robert; il te battrait.»</p> + +<p>François partit aussitôt et revint comme son frère, +mais bien plus effrayé.</p> + +<p>«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je +crois qu'il m'a vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre +comme s'il voulait sauter au travers; je me suis sauvé; +j'ai eu bien peur.</p> + +<p>—Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; +j'ai tant envie de voir ses yeux qui brillent!</p> + +<p>—Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te +voie. Reviens tout de suite.»</p> + +<p>Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de +frayeur. Il marcha sur la pointe des pieds en approchant +de la fenêtre et chercha à voir, mais il était trop +petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper sur le +rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. +Le bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, +qui se leva et se dirigea vers la fenêtre au moment où +Alcine parvenait à y monter. Le pauvre enfant poussa +un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce terrible +croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. +Le comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit +précipitamment la fenêtre et le saisit par le corps. +Le pauvre Alcine crut que c'était pour le dévorer, et il +se mit à crier plus fort en appelant ses frères à son +secours.</p> + +<p>«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! +Robert, François, au secours!»</p> + +<p>Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa +l'enfant par terre au moment où les frères, bravant le +danger, accouraient, armés, l'un d'une fourche, l'autre +d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la porte et +s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette +attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement +au fond de la chambre. Il s'arma d'une chaise pour +s'en faire un bouclier contre la fourche et le râteau qui +cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, pendant +qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert +et François, voyant leur frère en sûreté, fondirent +une dernière fois sur le comte, toujours armé de sa +chaise; la fourche et le râteau restèrent pris dans la +paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, entraîna +son frère qui se trouvait également sans armes, et tous +deux se précipitèrent hors de la chambre avec autant +d'agilité qu'ils y étaient entrés. Le comte, revenu de sa +surprise, voulut savoir ce qui avait causé cette attaque +inexplicable; il sortit, tourna autour de la maison, +visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. +Les enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru +tous les trois rejoindre leur mère, qui revenait avec +Blaise; ils lui racontèrent que le comte était si méchant +et si furieux qu'il avait voulu manger Alcine.</p> + +<p>«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous +n'étions arrivés avec une fourche et un râteau...</p> + +<p>—Une fourche, un râteau! contre M. le comte! +s'écria la mère effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce +qui va advenir de nous?</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche +énorme, et il avait de grandes dents blanches +comme celles d'un loup!</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!</p> + + +<p>ALCINE</p> + +<p>Et des grandes mains énormes qui me serraient +d'une force!...</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous +fait? Prendre M. le comte pour un loup. Mais +est-ce croyable, cette sottise-là ?... Jamais il ne nous le +pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma +foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, +après ce qui s'est passé.</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez +peur.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. +Je n'aurais pas eu peur sans cela.</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous +dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il +ne nous fît du mal.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il +t'a demandé; va le trouver dans la salle et raconte-nous +ce qu'il t'aura dit; tu nous retrouveras dans la +grange.»</p> + +<p>Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins +ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres +du comte et de la fermière et il se dirigea vers la +ferme sans trop hâter le pas... Il arriva jusqu'à la salle +et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.</p> + +<p>«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière +et aux enfants; vous pouvez venir, il n'y a plus de +danger.»</p> + +<p>A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à +dix pas de lui le comte sortant d'une bergerie. Il avait +reconnu la voix de Blaise et s'empressait de lui parler +pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la +famille du fermier.</p> + +<p>«Ah çà ! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me +prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber +du haut de la fenêtre croit que je vais le manger; +deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau +comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, +Blaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il +n'y a plus de danger! Qu'est-ce que tout cela veut dire?</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, +les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et...</p> + +<p>LE COMTE, <i>avec colère et ironie</i></p> + +<p>Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu +m'assommer?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu +défendre leur petit frère.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du +mal? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, +et...</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on +ne se lance pas contre un homme à coups de fourche, +surtout quand cet homme est le maître de la maison. +Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants.»</p> + +<p>Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation +aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière, +qu'il trouva blottie dans un coin de la grange, +entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Madame François, M. le comte vous demande, et les +enfants aussi.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? +que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, +il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne.»</p> + +<p>Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur +mère en s'accrochant à son tablier; elle entra dans la +salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand +ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les +attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés +et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia +quelques mots d'excuses, et attendit que le comte +parlât.</p> + +<p>«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix +brève; comment avez-vous osé me menacer de vos +fourches?</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors +que nous avons foncé sur vous pour le dégager.</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air +sauvage et... mécontent.</p> + +<p>LE COMTE, <i>à la fermière</i></p> + +<p>Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; +je vous fais compliment de votre succès. Vous pouvez +dire à votre mari qu'il n'a pas besoin de se déranger +pour venir signer la continuation de son bail. Je +vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, +je leur apprendrai à me respecter.»</p> + +<p>Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques +coups en disant: «Chacun son tour; voici pour la +fourche, voilà pour le râteau!»</p> + +<p>Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère +les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à +quitter sous peu un si mauvais maître.</p> + +<p>M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le +suivre. Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister +et suivit silencieusement, la tête baissée.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XI</h2> + +<h3>LE CERF-VOLANT</h3> + + +<p>Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly +se retourna, et, voyant l'air malheureux de Blaise, il ne +put s'empêcher de sourire et de lui demander s'il +croyait aussi devoir être dévoré.</p> + +<p>Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.</p> + +<p>«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans +doute que mon pauvre Jules est malade et que j'ai besoin +de toi pour le distraire?»</p> + +<p>Blaise ne répondit pas; le comte reprit:</p> + +<p>«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques +sottises, mais je veux les oublier en raison des bons +sentiments que tu as manifestés depuis, d'après ce que +m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous les jours +chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son +compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus +à la ferme. Acceptes-tu?</p> + +<p>—Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, +je suis fâché... Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, +que je gagne...</p> + +<p>—Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y +perdras pas; je te donnerai le double de ce que tu reçois +à la ferme.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu +courage, je ne pourrais pas entrer au château avec l'opinion +que vous avez de moi. Je n'ai pas mérité les reproches +que vous m'adressiez l'année dernière, et je +ne puis vous promettre de faire autrement cette année. +M. Jules ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; +mais je ne crois pas possible que je reste près de lui +dans les sentiments que je lui connais.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te +demande; quant au passé, le mieux est de n'en pas +parler. Nous voici bientôt arrivés; viens avec moi chez +Jules, il sera bien content de te voir.»</p> + +<p>Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour +ce jour-là , se proposant bien de demander à son père +de refuser toutes les propositions du comte.</p> + +<p>Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de +son père avec une vive impatience.</p> + +<p>«Eh bien, papa, Blaise vient-il?</p> + +<p>—Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le +trouver. Tu vois, Blaise, que Jules t'attendait.</p> + +<p>—Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien +nous amuser. Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai +lorsque je pourrai sortir.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous +savoir malade.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, +de la colle, des couleurs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur +Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Au cuisinier, au valet de chambre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: +«C'est M. Jules qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»</p> + +<p>Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire +un cerf-volant; mais il oublia de dire qu'il venait de la +part de Jules. Tous les domestiques qui se trouvaient +dans l'antichambre éclatèrent de rire.</p> + +<p>«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! +Il fait des cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends +pour ton fournisseur? C'est bien de l'honneur, en vérité!—Servez +donc Monsieur, camarades! dépêchez-vous! +Monsieur attend, Monsieur est pressé!</p> + +<p>—Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un +des domestiques en lui tournant autour de la tête un +papier sale et huileux.</p> + +<p>—Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre +en lui versant sur la tête une tasse d'eau sale.</p> + +<p>—Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième +en lui remplissant de cirage le visage et les +mains.</p> + +<p>Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les +mains de ces domestiques méchants et grossiers. Il ne +crut pas convenable de rentrer ainsi fait chez Jules, et +courut chez lui pour se débarbouiller et changer de vêtements. +Son père et sa mère furent effrayés de le voir +revenir mouillé, noirci; mais il les rassura en leur expliquant +qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des +mauvais traitements dont il leur rendit compte.</p> + +<p>«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, +puisque Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement +humilier pour me sauver.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne +retourneras plus dans cette maison de malheur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien +me permettre d'y retourner, parce que, cette fois, ce +n'est pas la faute de M. Jules; il m'attend toujours, et +il doit trouver que je mets bien du temps à faire sa +commission.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, +mon garçon, crois-moi. Laisse-moi aller trouver +M. le comte, que je lui dise pourquoi je t'empêche d'y +retourner.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, +on les renverrait peut-être.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont +faites à toi, pauvre Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait +attendre M. Jules, qui se sera sans doute impatienté.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais +était pour M. Jules?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières +paroles j'ai perdu la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer +de M. Jules. Il y a tout de même de ma faute là -dedans. +C'eût été un peu sot si j'avais réellement demandé +à ces messieurs de me servir comme si j'étais +leur maître.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser +les autres. C'est bien, mais tous ne font pas comme +toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison +pour que je n'avoue pas quand j'ai tort. Au revoir, papa +et maman; je tâcherai de ne pas rester trop longtemps.»</p> + +<p>Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château +et rentra chez Jules sans passer par l'antichambre. +Il le trouva maussade et en colère d'avoir attendu si +longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je +t'avais commandé? Qu'est-ce que cette belle toilette? +Est-ce que j'avais besoin que tu changeasses d'habits? +C'était bien la peine de me faire attendre mon cerf-volant +depuis une heure!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je +m'étais sali dans l'antichambre, et je ne pouvais me +présenter plein de cirage devant vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends +de quoi faire un cerf-volant! Et où sont le papier, +la colle, l'osier, les couleurs, la ficelle?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu +me les donner.</p> + +<p>—On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, +rouge de colère. On n'a pas voulu! quand c'est moi qui +les demande! Ils vont voir! Je les ferai tous chasser.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des +domestiques, c'est la mienne, parce que je n'ai pas +pensé à dire que c'était pour vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu +avais droit à quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre +et rapporte tout ce qu'il faut.</p> + +<p>BLAISE, <i>avec embarras</i></p> + +<p>Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher +un des domestiques et vous lui expliqueriez vous-même +ce que vous voulez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. +Va tout de suite. Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir +affaire à un garçon bête et entêté comme toi! Je suis +fatigué de te répéter la même chose.»</p> + +<p>Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas +voulu faire gronder les domestiques, dont il avait tant +à se plaindre depuis un an, et, malgré sa répugnance, il +retourna à l'antichambre répéter sa demande, mais en +ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.</p> + +<p>«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, +donne-moi le papier... Pas celui-ci! Le plus beau, +le plus grand... Cours à la cuisine faire de la colle et +rapporte une pelote de ficelle. Georges, va vite au jardin +demander au jardinier de l'osier pour faire un cerf-volant +pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant +précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt +demander de quoi faire un cerf-volant, est-ce que +c'était pour M. Jules?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous +voilà dans de beaux draps. M. Jules va nous faire tous +partir pour avoir coiffé, arrosé et peint son messager.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur, pas du tout.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement +d'habits?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne +rapportais pas de quoi faire un cerf-volant parce que +j'avais oublié de dire que c'était pour M. Jules.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut +avouer que tu n'as pas de méchanceté. J'ai eu une +belle peur! La place est bonne; non pas que les maîtres +soient bons; ils sont au contraire détestables, mais +ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait de +beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, +Blaise, puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons +quelquefois d'une bouteille de vin, de liqueur, de café, +de gâteaux, d'une moitié de volaille, de toutes sortes +de choses.»</p> + +<p>Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, +mais il vit qu'il y avait une intention aimable, +et il remercia, tout en emportant les objets qu'on +s'était empressé d'apporter.</p> + +<p>«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, +dit-il en posant le tout sur une table.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence +donc.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous +amuser à le faire vous-même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains +à couper des bâtons d'osier, me salir les doigts à coller +des papiers, me fatiguer et m'ennuyer à arranger tout +cela? C'est pour que tu le fasses que je t'ai fait venir; +je m'amuserai à te regarder faire.»</p> + +<p>Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules +et il eut un instant la pensée de le laisser là et de s'en +aller.</p> + +<p>«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le +serviteur, c'est certain; je dois faire les volontés des +maîtres et souffrir les humiliations. Tant pis pour +M. Jules s'il est égoïste et dur; tant mieux pour moi si +je le sers avec soumission et patience.»</p> + +<p>Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles +de papier, et préparait l'osier pour l'attacher en forme +de coeur. Il passa une grande heure à faire ses préparatifs, +à coller les feuilles et à les fixer sur les baguettes +d'osier. Quand il eut fini de tout coller, qu'il n'y eut +plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant, +Blaise dit à Jules:</p> + +<p>«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à +peindre des figures sur le papier blanc du cerf-volant? +je ferai la queue pendant ce temps; je ne saurais pas +peindre.»</p> + +<p>Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, +vit qu'il s'était endormi.</p> + +<p>«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne +sera pas bien, mais j'aurai fait de mon mieux.»</p> + +<p>Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des +hommes et des animaux sur le cerf-volant. Il n'avait +aucune idée de peinture ni de dessin, c'était donc fort +laid; ses hommes avaient l'air de poteaux de grande +route, montrant le chemin aux passants; ses lapins +avaient l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à +des chats, ses oiseaux pouvaient être pris pour des papillons, +ses arbres pour des toits de maisons, ses montagnes +pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, dans +sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures +superbes et attendait avec impatience le réveil de Jules +pour les lui faire admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit +les bras en bâillant et appela Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il +est tout à fait beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez +comme il est couvert de belles peintures.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que ces horreurs-là ? Qui a peint ces affreuses +figures?</p> + +<p>—C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon +mieux, il me semblait que c'était bien et joli.</p> + +<p>—Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi +ce cerf-volant.»</p> + +<p>Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand +Jules le tint entre ses mains, il donna un grand coup +de poing dans le papier, qu'il creva, mit le tout en lambeaux, +brisa les baguettes d'osier et mit la queue en +pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.</p> + +<p>«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon +travail perdu! L'ouvrage de trois heures?</p> + +<p>—Ne voilà -t-il pas un grand malheur! Recommence, +et tâche de faire mieux.</p> + +<p>—Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur +Jules, dit le pauvre Blaise en sanglotant... j'ai fait de +mon mieux... Je n'ai plus de courage... Je ne peux pas +recommencer; cela m'est tout à fait impossible.</p> + +<p>—Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je +veux un autre cerf-volant.»</p> + +<p>Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, +la tête cachée dans ses mains; sa patience et sa +résignation étaient vaincues par la dureté et l'égoïsme +de Jules; la tristesse de son coeur, longtemps comprimée, +se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.</p> + +<p>«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en +chez toi, et reviens demain de bonne heure.»</p> + +<p>Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans +pouvoir parler et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à +un petit bois contre lequel était adossé sa maison; +là il s'assit au pied d'un arbre et pleura quelque +temps encore.</p> + +<p>«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si +méchant pour moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire +plaisir, il tourne tout contre moi; jamais je n'entends +sortir de sa bouche une parole de bonté, de remerciement! +Toujours des reproches, des injures, de +l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant +ses sanglots, pardonnez-moi ces murmures; +que votre volonté soit faite et non la mienne. Corrigez +ce pauvre M. Jules, changez son coeur, rendez-le bon +et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le +voudrais et le servir avec affection comme mon bon +petit M. Jacques. Mon bon, mon cher petit Monsieur +Jacques, pourquoi êtes-vous parti? j'étais si heureux +avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il en séchant +ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je +pas me trouver heureux de souffrir pour expier les +fautes que je commets et pour ressembler à Notre-Seigneur? +Voyons, pas de faiblesse,... du courage! Je vais +laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais reprendre +ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai +que je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne +voilà -t-il pas un grand malheur! J'en referai un autre +demain... L'autre n'était pas joli tout de même, se dit-il +en souriant; les peintures étaient toutes drôles... C'est +naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois clair +maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir +pas été admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en +me couchant, j'en demanderai pardon au bon Dieu.»</p> + +<p>Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, +et rentra en chantant à la maison.</p> + +<p>«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui +rentre gaiement. Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, +mon garçon?</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on +dirait que tu as pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as +pleuré!</p> + +<p>BLAISE, <i>riant</i></p> + +<p>C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est +ma faute; je suis un nigaud et un orgueilleux.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous +ne pensez.»</p> + +<p>Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, +supprimant seulement les épithètes injurieuses de +Jules.</p> + +<p>Anfry examinait attentivement la physionomie expressive +de Blaise pendant son récit. Quand il eut fini, +il l'attira à lui et l'embrassa à plusieurs reprises, pendant +que de grosses larmes roulaient le long de ses +joues.</p> + +<p>«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon +bon Blaise; je comprends tout,... même ce que tu n'as +pas dit. Quant aux douceurs que te promettent les domestiques, +n'accepte rien; en faisant des générosités +aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables +de vol; ne nous faisons jamais leurs complices.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas +même un morceau de sucre ou de gâteau.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites +choses, tu le seras dans les grandes.»</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XII</h2> + +<h3>L'ACCENT DE VÉRITÉ</h3> + + +<p>Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, +Blaise alla au château et demanda encore de +quoi faire un cerf-volant. Les domestiques, au lieu de +le maltraiter comme ils l'avaient fait la veille, le +reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion. +Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, +le valet de chambre qui la veille avait promis +tant de choses à Blaise lui demanda s'il avait +déjeuné.</p> + +<p>«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; +j'ai mangé avant de partir.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Qu'as-tu mangé?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du pain et des radis, Monsieur.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner +un meilleur: une bonne tasse de café au lait avec +une tartine de pain et de beurre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; +je n'en mangerai pas.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement +pas.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de +votre obligeance.</p> + +<p>—Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, +dit-il en plaçant devant Blaise une assiette de biscuits; +et voici le vin», ajouta-t-il en mettant à côté un verre +de frontignan.</p> + +<p>Au moment où il posait la bouteille, il entendit le +bruit d'une porte bien connu; c'était celle du comte; +en une seconde le valet de chambre et ses camarades +disparurent, laissant Blaise seul, devant la bouteille +de frontignan et les biscuits.</p> + +<p>Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que +Jules demandait. Son étonnement fut grand en le +voyant tout seul, les armoires ouvertes et le frontignan +et les biscuits devant lui.</p> + +<p>«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu +de sa surprise. Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? +Belle conduite, en vérité! Tu ne manques pas de front +ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour voler +mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est +très bien! très bien!</p> + + +<p>—Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise +les larmes aux yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est +certainement pas moi qui ai sorti ce vin et ces biscuits!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas +vous; mais, croyez-en ma parole, ce n'est pas moi non +plus.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu +seul devant ces armoires ouvertes, cette bouteille posée +devant toi, et ce verre plein placé pour être bu?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique +je le sache. Je suis ici pour avoir de quoi faire un +cerf-volant à M. Jules, qui m'attend. Quant aux armoires +et au reste, je n'en suis pas coupable, et je vous +supplie de me croire.</p> + +<p>—Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à +mi-voix; il vous domine malgré vous: me voici disposé +et obligé à le croire, malgré ma raison et l'évidence des +faits.—C'est bon, va chez Jules qui t'attend, ajouta-t-il +à haute voix.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le +savoir pour rester dans votre maison et surtout près +de votre fils.</p> + +<p>—Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly +avec vivacité, après un instant d'hésitation. Je te crois, +puisque je ne puis faire autrement, et que malgré moi +je t'estime.</p> + +<p>—Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les +yeux brillants de bonheur. Que le bon Dieu vous récompense +en votre fils de la bonne parole que vous avez +dite! Merci.»</p> + +<p>Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de +Trénilly ému et surpris de l'impression que ce garçon +produisait sur lui et de l'autorité qu'exerçait sa parole.</p> + +<p>«Comment, te voilà , Blaise! s'écria Jules en le +voyant entrer. Je croyais que tu ne viendrais pas.»</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer +ma sottise d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu +serais fâché de ce que je t'avais dit.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., +pas fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré +encore longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant +fini par comprendre que j'étais un orgueilleux et, +de plus, un sot, et me voici prêt à vous faire un cerf-volant, +que je soignerai de mon mieux...</p> + +<p>—Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.</p> + +<p>—Et que je me garderai bien de peindre, reprit +Blaise en souriant. Il faut convenir que c'était bien +laid ce que j'avais fait, et que vous avez eu raison de +le déchirer.</p> + +<p>—Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en +balbutiant, touché malgré lui de l'humilité et de la +bonté de Blaise; on aurait pu l'arranger, le couvrir, le +repeindre.</p> + +<p>—Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu +faire du défunt et commençons le nouveau. Voulez-vous +m'aider un peu, Monsieur Jules? cela ira plus +vite.</p> + +<p>—Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que +d'habitude.</p> + +<p>Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant +que Jules préparait le papier; il le fit d'assez bonne +grâce, et avant une heure le cerf-volant fut terminé; il +ne restait plus à faire que la queue, et Jules essaya de +barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. Blaise +les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs +et de formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, +devint de plus en plus aimable et lui proposa de lancer +le cerf-volant sur la pelouse devant la maison. Blaise +n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent à sortir. +Blaise offrit de porter le cerf-volant.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur +Jules; si elle traînait et que vous missiez le pied dessus, +vous la feriez casser.»</p> + +<p>Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le +prit à deux mains et fit quelques pas pour faire traîner +la queue et la rouler à son bras. En tirant la queue +pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas qu'elle était accrochée +à un des candélabres de la cheminée; il sentit de +la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre +roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et +bronze, tout était brisé.</p> + +<p>«Là , mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; +tout est cassé! quel dommage! que c'est malheureux!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; +crois-tu que je vais pleurer pour un méchant candélabre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans +doute?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut +gronder, ce sera toi qu'il grondera, et il aura bien raison.</p> + +<p>—Moi! dit Blaise stupéfait.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une +queue si longue et si entortillée qu'on ne sait qu'en +faire? Si tu n'avais pas voulu faire le savant et montrer +ton habileté, il n'y aurait pas eu de queue, et le candélabre +ne serait pas cassé.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que +j'ai fait cette queue, c'est pour vous faire plaisir, pour +embellir votre cerf-volant. Et si vous y aviez regardé, +vous auriez tiré plus doucement et vous n'auriez rien +cassé.</p> + +<p>—Là ! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec +colère et tapant du pied. Je te dis que c'est la tienne; +tu es un maladroit; tu disais toi-même tout à l'heure +que tu étais sot et orgueilleux! c'est très vrai.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur +Jules; mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi +je te dis que tu es désagréable et insupportable.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, +Monsieur Jules? Ce n'est pas moi qui le demande, bien +sûr; je n'y ai pas déjà tant d'agrément?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu veux dire par là ? Que je suis méchant, +que je te rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; +c'est toi qui me mets en colère et qui m'ennuies avec tes +airs bêtes.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de +vous contenter; bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette +fois c'est pour ne plus revenir, puisque je ne vous suis +point utile.</p> + +<p>—Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne +de toi», dit Jules en mettant en pièces le cerf-volant +et le jetant à la tête de Blaise.</p> + +<p>Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son +canapé en criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly +entra précipitamment dans la chambre de Jules et fut +effrayé de le voir dans cet état, qu'il prenait pour du +chagrin. Il vit le candélabre brisé et les débris du cerf-volant, +que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne +fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude +ce qu'il avait.</p> + +<p>Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia +enfin:</p> + +<p>«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.</p> + +<p>—Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il +arrivé? Parle, Blaise.»</p> + +<p>Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, +Jules s'empressa de prendre la parole:</p> + +<p>«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: +il a fait une si longue queue au cerf-volant qu'elle a +accroché le candélabre, qui s'est cassé. Et voilà à présent +qu'il se fâche, qu'il ne veut pas arranger mon +cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne reviendra +plus jamais, parce que je suis un méchant, un +insupportable. Il m'a abîmé hier mes couleurs et un +cerf-volant; aujourd'hui il casse tout, puis il se fâche +encore!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, +je te ferai fouetter par mes gens.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le +comte; je ne crois mériter aucune punition. Et quant +à me faire fouetter par vos gens, ils n'ont pas le droit +de me frapper et je ne me laisserai pas faire.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est ce que nous verrons, petit drôle.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je +vous en supplie; une autre fois, s'il recommence, je le +laisserai fouetter; mais, aujourd'hui je ne veux pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que +je lui pardonne son insolence, et j'aime à croire qu'il +ne recommencera pas.</p> + +<p>—Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous +pardonne de tout mon coeur, et à vous aussi, Monsieur +le comte, tout-puissant que vous êtes et tout petit que +je suis. Si jamais vous venez à savoir la vérité, dites-vous +bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement +pardonnés.»</p> + +<p>Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant +que le comte fût revenu de sa stupéfaction.</p> + +<p>Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps +pensif, regardant souvent Jules, dont l'attitude embarrassée +et l'air craintif indiquaient une mauvaise conscience.</p> + +<p>«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; +Jules, je t'en conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne +d'avance; dis-moi si Blaise est innocent et si tu l'as +calomnié par un premier mouvement d'humeur et de +dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que +Blaise a raison et que tu me trompes.»</p> + +<p>Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles +de son père; car lui-même commençait à avoir +parfois des remords de son injustice et de sa cruauté +envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la +confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, +arrêta l'aveu prêt à lui échapper, et il dit d'une voix +basse et hésitante:</p> + +<p>«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous +croyez que je mens, et pourquoi vous ajoutez foi aux +impertinentes paroles de Blaise et pas aux miennes; +je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de +portier, un paysan.</p> + +<p>—C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans +sa voix, dans tout son air quelque chose que je ne puis +m'expliquer, mais qui me donne une estime, une confiance +qui augmentent à chaque démêlé que j'ai avec +lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore +avec instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque +chose à nous pardonner à toi et à moi? Je ne t'en demanderai +pas davantage, je te le promets; est-ce oui ou +non?</p> + +<p>—... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête +et les yeux.</p> + +<p>Quand Jules releva la tête, son père était parti. +Inquiet, effrayé, il alla le chercher dans sa chambre; +il n'y trouva personne. Il sonna un domestique.</p> + +<p>«Où est papa? dit-il; est-il sorti?</p> + +<p>—Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; +il a descendu l'avenue du côté d'Anfry.»</p> + +<p>L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était +allé faire chez Anfry? Il aura voulu sans doute questionner +Blaise.</p> + +<p>«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est +passé, se dit Jules, et papa va être furieux contre moi. +Il est impossible que Blaise ne lui raconte pas tout; +j'ai été un peu méchant pour lui, et il sera enchanté de +se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, je ne +sais pas pourquoi,... c'est-à -dire je sais bien pourquoi... +Il est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il +parle, il a un air si honnête,... et véritablement il est +bon,... le pauvre garçon! Comme je l'ai traité hier!... +Et c'est lui qui vient me dire qu'il a été orgueilleux et +sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre +Blaise!»</p> + +<p>Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly +marchait à pas précipités vers la maison d'Anfry. +Il y trouva Blaise, les yeux rouges, l'air triste, qui +était en train de raconter à son père la cause de son +nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers +Blaise, à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de +quelques pas pour éviter le contact du comte. Il fut +très surpris quand il vit le comte lui saisir la main, la +presser fortement, et lui dire d'une voix émue:</p> + +<p>«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte +ton pardon et je t'en remercie; tu es un brave et honnête +garçon, je te l'ai dit ce matin; je t'estime et je te +crois. Reviens au château sans crainte, quand tu voudras +et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir, +et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite +d'avoir un fils pareil.</p> + +<p>—Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur +que vous nous faites.»</p> + +<p>Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre +garçon, tremblant et ému, se permit de presser à son +tour la main qui pressait la sienne. Quand il sentit +que le comte lui rendait cette pression, il saisit la main +du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le comte, +ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, +et sortit sans ajouter une parole, mais en saluant d'un +air amical. Quand il fut parti, Anfry s'écria:</p> + +<p>«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau +d'être venu lui-même et tout de suite reconnaître ses +torts. C'est le bon Dieu qui récompense ta patience et +ton humilité, mon Blaisot.</p> + +<p>—Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant +le plaisir que m'a fait la visite de M. le comte et +tout ce qu'il m'a dit; et la main qu'il me serrait à la +briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air si sévère, +il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc +M. Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de +sa part!»</p> + +<p>Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur +était plein de reconnaissance pour le bon Dieu, pour +le comte, pour Jules. Il ne se souvenait plus des sévérités +du comte, des méchancetés et des calomnies de +Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait +reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. +Il se réveilla donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse +était remplacée par un sourire radieux: son père +et sa mère, heureux de cette transformation, l'embrassèrent +avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au +château.</p> + +<p>«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de +revoir M. le comte et de remercier M. Jules de sa franchise.»</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XIII</h2> + +<h3>LE REMORDS</h3> + + +<p>Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules +levé, habillé et prêt à le recevoir. En entrant dans le +vestibule et en montant l'escalier, il fut surpris de ne +pas voir de domestiques; c'était pourtant l'heure où ils +étaient tous occupés à faire les appartements. En approchant +de la chambre de Jules, il entendit un mouvement +extraordinaire et un bruit confus de voix qui +s'entr'appelaient. Il poussa la porte, entra et vit M. de +Trénilly assis près du lit de Jules, qui paraissait en +proie à une fièvre violente, et qui parlait avec une vivacité +tenant du délire.</p> + +<p>«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... +il dirait tout. Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. +Ne dites rien à papa... Je vous ferai tous chasser... Ce +pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je suis sûr qu'il +m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, j'ai +honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»</p> + +<p>Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; +il ne dit plus rien; il tournait la tête de tous côtés.</p> + +<p>«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa +faute,... c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! +qu'est-ce qu'il veut? il ne dit pas..., mais je vois bien... +il veut que je devienne comme lui,... que je dise tout à +papa, à tout le monde... Non, c'est impossible,... impossible... +Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... tu vois +bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle +honte!... Je ne peux pas.»</p> + +<p>Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. +Blaise restait à la porte, tremblant, effrayé, ne sachant +pas s'il devait se montrer ou s'en aller. M. de Trénilly +attendait avec impatience le médecin qu'il avait envoyé +chercher.</p> + +<p>La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il +n'avait rien dit à Jules, dont l'inquiétude augmentait +d'heure en heure en voyant l'air sévère et préoccupé +de son père.</p> + +<p>«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il +dit?»</p> + +<p>Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant +adieu, son père, pour la première fois de sa vie, refusa +de l'embrasser et lui dit:</p> + +<p>«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, +réfléchis à ta conduite et repens-toi.»</p> + +<p>«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui +est si sévère? Je vais être très malheureux; il sera pour +moi, comme il est pour Hélène et pour tout le monde, +sévère à faire trembler. Ce méchant Blaise! qu'avait-il +besoin de se justifier! Ne voilà -t-il pas un grand malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? +Papa n'est pas son père! il aurait peut-être chassé +les Anfry, voilà tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver +demain? J'ai peur! Oh! j'ai peur! Je m'ennuie tant, +déjà ! Ce sera bien pis!»</p> + +<p>Après avoir passé une partie de la nuit dans cette +cruelle inquiétude, Jules, à peine rétabli de sa maladie, +fut pris de la fièvre et du délire. Quand la bonne d'Hélène +vint le lendemain ouvrir ses volets et lui apporter +ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle le trouva +si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya +immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville +voisine, et s'établit près de son fils sans savoir quels +soins, quels remèdes lui donner. Les paroles incohérentes +de Jules lui découvrirent la cause de sa maladie; +quelque chose de grave troublait sa conscience; il ne +savait quel moyen employer pour la décharger du +poids qui l'oppressait. Personne dans la maison n'avait +d'empire sur Jules et ne possédait son affection. Dans +sa détresse, le malheureux comte se retourna comme +pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours +immobile, debout à la porte; les domestiques étaient +tous sortis.</p> + +<p>«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est +Dieu qui t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau +malade de mon pauvre Jules. Viens; c'est le remords +qui le tue; le remords du mal qu'il t'a fait. Dis-lui que +tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me pardonnes. +Dieu te venge en m'éclairant.»</p> + +<p>Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, +mais le comte, l'attirant, le serra contre son coeur.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il +ne m'enlève pas mon fils, qu'il lui ouvre les yeux +comme il me les a ouverts à moi, qu'il lui donne le +temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal qu'il t'a +fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais +prier.»</p> + +<p>Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont +les fréquents gémissements, les paroles entrecoupées +lui brisaient le coeur.</p> + +<p>Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il +pria et pleura; sa prière fervente et généreuse obtint +du bon Dieu un léger adoucissement aux souffrances +de Jules; quand le comte se releva, Jules dormait d'un +sommeil assez calme.</p> + +<p>Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il +releva Blaise, toujours agenouillé près du lit de Jules, +lui serra les mains dans les siennes et lui dit à voix +basse:</p> + +<p>«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais +m'habiller. S'il s'éveille, viens me chercher.»</p> + +<p>Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu +s'établir près de son lit, gardant Blaise près de lui. Le +médecin n'arrivait pas; le comte ne savait que faire +pour dégager la tête si évidemment embarrassée. La +bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly +était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion d'Hélène.</p> + +<p>Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son +père et Blaise sans les reconnaître.</p> + +<p>«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne +laissez pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je +dirai... Appelez Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma +tête brûlera moins;... c'est si lourd dans ma tête... Tout +ce que je veux dire pèse tantôt dans ma tête, tantôt +dans mon coeur.</p> + +<p>—Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise +en s'approchant timidement.</p> + +<p>—Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.</p> + +<p>—C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens +vous soigner.</p> + +<p>—Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu +sais bien tout ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était +pas vrai... Tout, tout était faux... Tu sais bien les poulets?... +c'est moi qui les avais noyés... Tu sais bien les +habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les siens; c'est +lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été +bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? +c'est moi qui ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander +par Blaise... Tu sais bien le cerf-volant? c'est +moi qui ai été méchant, si méchant!... Blaise a été si +bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,... +non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu +comme il m'a pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui +a pardonné!... Papa a été méchant pour Blaise!... C'est +ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! ma tête!... +Blaise! je veux Blaise!»</p> + +<p>Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque +parole était pour lui une affreuse révélation de sa +propre faiblesse, de sa propre injustice et de la méchanceté +de son fils. La tête cachée dans les mains, il sanglotait +à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à travers +ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête +de Blaise à genoux près de lui.</p> + +<p>«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce +pauvre M. le comte; mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez +à ce pauvre M. Jules, donnez-lui le repentir de +ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le +repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui +la connaissance afin qu'il puisse décharger son coeur +en avouant les fautes qui l'oppressent. Mon Dieu, ne le +laissez pas mourir sans pardon; votre pardon à vous, +bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre +père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, +mon bon Dieu, vous savez que je lui ai pardonné depuis +bien longtemps, dès que l'offense était commise. +Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui, +il se repent.»</p> + +<p>Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas +être repoussée. Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et +Jules devait être sauvé; sa guérison devait être complète, +comme on le verra, mais elle se fit attendre; le +père devait expier par ses angoisses les torts de sa faiblesse. +Dieu permit que la maladie de Jules fût longue +et cruelle.</p> + +<p>Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen +prolongé et intelligent, que Jules était atteint d'une +fièvre cérébrale. Après avoir entendu quelques phrases +qui décelaient une conscience troublée, il recommanda +que le malade ne fût soigné que par les deux personnes +qui préoccupaient constamment son imagination frappée, +afin qu'au premier retour de raison il ne vît que +ces deux personnes, et qu'il ne pût pas craindre d'avoir +été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite de fréquentes +applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, +aux mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons +rafraîchissantes, de l'air dans la chambre, diète +absolue, une demi-obscurité et pas de bruit.</p> + +<p>La journée fut terrible; d'un accablement semblable +à la mort, Jules passait à une agitation et à un flot de +paroles accusatrices; il apprit ainsi à son malheureux +père toute la noirceur de son âme. Le repentir que Jules +témoignait de plus en plus adoucissait un peu le coup +terrible porté à son amour et à son amour-propre de +père. Plus il découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait +et admirait la charité, la bonté si chrétienne de +Blaise. Dix fois par jour il le serrait contre son coeur, +il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait pardon +pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains +du comte, l'encourageait, le consolait, lui parlait du +bon Dieu, lui enseignait la prière du coeur, la vraie +prière du chrétien. Quand il ne pouvait calmer le désespoir +du comte, il se mettait à genoux près de lui et +disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient +toujours par diminuer l'agitation du comte +et lui rendre l'espérance.</p> + +<p>L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de +fièvre. Le septième jour, après un sommeil de trois +heures, dont avaient profité le comte et Blaise pour s'assoupir +dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et appela +Blaise comme de coutume.</p> + +<p>«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur +ses pieds et prenant sa main.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant +besoin de te voir et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été +méchant pour toi! Comment peux-tu me pardonner?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond +de mon coeur, je vous ai pardonné depuis bien longtemps. +Notre-Seigneur n'a-t-il pas pardonné à tous ceux +qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire de +même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez +pas; nous parlerons de cela plus tard.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez +encore.»</p> + +<p>Jules but de l'orangeade.</p> + +<p>«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon +de rester près de moi! J'ai été si méchant pour toi! +Oh! si tu savais, comme tout cela me brûlait la tête et +le coeur!</p> + +<p>—Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous +ferez mal.»</p> + +<p>Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, +ne pouvant maîtriser sa joie, fut sur le point de se +montrer et d'embrasser son enfant, qu'il avait cru perdu, +quand Jules retourna la tête et dit à Blaise:</p> + +<p>«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le +laisse pas venir; si je le vois, je mourrai de honte et +de frayeur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez +bien tranquille; mais votre papa est si bon pour vous, +il vous aime tant, que vous ne devez pas en avoir peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Mais la honte, Blaise, la honte?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre +faute: ce sera beau de tout avouer. Mais vous avez le +temps d'y penser, Dieu merci: ainsi tâchez de dormir +encore; nous causerons de cela plus tard.»</p> + +<p>Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de +Jules la première pensée de l'aveu comme expiation; +il mettait entre ses mains le moyen d'apaiser sa conscience, +de retrouver le calme qu'il avait perdu.</p> + +<p>Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise +mêlée de satisfaction; il sentait vaguement qu'il +pouvait tout réparer; mais, trop faible pour réfléchir +sérieusement, il se laissa aller au sommeil et dormit +encore deux bonnes heures.</p> + +<p>M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait +peur de troubler le repos de Jules; il désirait dire +quelques mots à Blaise, et il n'osait parler. Blaise, +s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, arriva +jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la +portée du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le +serra vivement dans ses bras et lui dit bas à l'oreille:</p> + +<p>«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je +l'aime, que c'est toi qui as changé mon coeur, que tu +es son frère, mon second enfant.</p> + +<p>—Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le +comte, répondit Blaise tout bas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, +afin qu'il n'ait plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon +Monsieur le comte; ayez confiance, vous en serez récompensé.»</p> + +<p>Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans +ses mains, il réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus +véritablement admirables de cet enfant.</p> + +<p>«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il +avec surprise. Ce pauvre enfant de portier a les sentiments +élevés d'un prince, la science d'un savant, la +générosité, la charité d'un saint. Quand il me parle, il +m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent +mon coeur de si doux sentiments que je ne sens plus +mes inquiétudes ni mon malheur. Quand il me reprend, +il me fait rougir comme s'il avait autorité sur moi. +Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce qu'il +est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions +du catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, +parce qu'il est un saint enfant de Dieu... Et +mon Jules, mon pauvre Jules, qu'est-il auprès de cet +enfant? Un malheureux pécheur, un misérable comme +moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je +me confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près +de lui, et je m'améliorerai avec lui, et notre maître à +tous deux sera ce pauvre enfant calomnié, outragé, +maltraité par nous... J'aime cet enfant; je l'aime à +l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon +modèle et mon guide.»</p> + +<p>Le comte regarda avec attendrissement le pauvre +Blaise, qui s'était rendormi dans un fauteuil, et dont la +physionomie exprimait si bien le calme d'une bonne +conscience. Il se leva, se plaça près du lit de Jules, et +contempla avec une pénible émotion son visage contracté +et agité.</p> + +<p>«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et +sage Blaise, et pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. +Que je sois seul puni, et que mon fils soit épargné!»</p> + +<p>Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec +anxiété ses moindres mouvements, prêt à se cacher à +son premier réveil. Jules dormit longtemps encore; +évidemment il était mieux. Il s'éveilla enfin, ouvrit les +yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise de +dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière +le rideau du lit.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé +sans doute, ajouta-t-il en se soulevant et regardant de +tous côtés... Je croyais qu'il était là ... J'ai eu peur, bien +peur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur +Jules? Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous +gronder après vous avoir vu si malade?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma +maladie? Dis-moi la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens +que je parlais beaucoup.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez +de rien, ne regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant +que vous étiez si mal, que nous craignions de vous +voir mourir, vous avez dit tout ce que vous avez fait; +vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous embrassait, +vous serrait dans ses bras et priait le bon +Dieu de vous sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en +voulait pas.</p> + +<p>—Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules +avec accablement.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa +et moi. Il n'y a que nous deux qui approchions de vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!</p> + +<p>—Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable +de résister plus longtemps au désir de le rassurer; +Jules! je t'aime toujours; plus qu'avant ta maladie, +parce que je vois tes remords et que je t'en estime +davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, +c'est moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui +t'ai donné un si triste exemple. Jules! pardonne-moi, +mon enfant; c'est ton père qui a besoin de pardon, +parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»</p> + +<p>Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait +à l'étreinte passionnée de son père en le couvrant +de larmes. Le comte eut peur en le voyant ainsi +pleurer; mais ces pleurs étaient un baume pour l'âme +malade de Jules; ces larmes le soulageaient.</p> + +<p>«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant +son père, qui cherchait à s'éloigner, pleurer dans +vos bras!... Quel bien me font ces larmes! Comme je +me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur de +n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous +connaissez la vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!</p> + +<p>—Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous +l'aimerons tant, nous tâcherons de le rendre si heureux, +qu'il ne sera plus pauvre Blaise! Je lui ai de +grandes obligations, car c'est à lui que je dois le changement +de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu +et prier. Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui +qui le premier t'a donné des sentiments de repentir; il +t'a touché par sa patience, sa charité, sa générosité, son +admirable humilité.</p> + +<p>—C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? +ajouta Jules en souriant.</p> + +<p>—Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de +ce sourire, le premier qu'il eût vu sur les lèvres de +Jules depuis plusieurs semaines. Et à présent que tu es +tranquille sur mes sentiments à ton égard, tâche de te +reposer, tu es faible, bien faible encore.</p> + +<p>—Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, +je reposerai mieux.</p> + +<p>—Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon +ami, va lui chercher une petite tasse de bouillon de +poule.»</p> + +<p>Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il +courut annoncer la bonne nouvelle de la convalescence +de Jules, et demanda un bouillon, qu'on fit chauffer +avec empressement.</p> + +<p>Pendant son absence, Jules prit la main de son père, +la baisa à plusieurs reprises, le regarda fixement et dit +avec hésitation:</p> + +<p>«Papa,... papa, Blaise est mon frère.</p> + +<p>—Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir devancer ma pensée.»</p> + +<p>Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but +avec avidité. A partir de ce moment la convalescence +s'établit et marcha rapidement. M. de Trénilly continua +à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas souffrir +que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. +Il le renvoya coucher ce même soir chez son père. +Blaise avait réellement besoin de repos; il avait à peine +sommeillé pendant les sept jours du danger de Jules; +la nuit comme le jour, il était avec le comte, toujours +au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois +l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, +mais Blaise avait toujours refusé; il se bornait à y +courir matin et soir pour donner des nouvelles de Jules. +pour se débarbouiller et changer de vêtements.—Blaise +raconta à ses parents tout ce qui s'était passé +ce jour-là ; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après +avoir remercié le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda +pas à s'endormir et ne se réveilla que le lendemain au +grand jour.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XIV</h2> + +<h3>LES DOMESTIQUES</h3> + + +<p>Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner +quand il entra dans la cuisine, un peu honteux +de sa longue nuit; mais son père le rassura en +lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le +reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude +et les veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner +et courut au château pour reprendre son poste +près de Jules. La nuit avait été excellente, et le sommeil +de Jules n'avait été interrompu que deux fois, +par le besoin de prendre de la nourriture; il avait bu +du bouillon; le médecin, qui sortait d'auprès de lui, +avait permis des soupes, et Jules était en train d'en +manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à +lui et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise +du domestique qui avait apporté la soupe. Jules lui +tendit la main en souriant, ce qui augmenta l'étonnement +du domestique.</p> + +<p>«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant +à l'office, voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas +vu, je ne le croirais pas! M. le comte qui embrasse +le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main et qui +lui sourit!</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, +M. le comte, qui est si fier qu'il ne vous regarde +seulement pas, et qu'il semble se croire au-dessus de +tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! Du +nouveau, comme tu dis, Adrien.</p> + +<p>—Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et +le petit, va-t-il devenir insolent!</p> + +<p>—C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!</p> + +<p>—Et le servir comme un maître! comme M. Jules!</p> + +<p>—Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne +suis pas là -dessus, moi, du même avis que vous: je +ne crois pas que le petit change sa manière pour cela. +Il est bon et honnête, cet enfant.</p> + +<p>—Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié +toutes ses histoires de l'année dernière.</p> + +<p>—Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh +bien, entre nous, je n'ai jamais beaucoup cru à ces +histoires. Nous connaissons bien M. Jules et de quoi +il est capable.</p> + +<p>—Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que +c'en est répugnant.</p> + +<p>—Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non +plus. Est-il orgueilleux!</p> + +<p>—Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!</p> + +<p>—Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte +Adrien! Comment aurait-il embrassé le petit du +concierge?</p> + +<p>—Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, +mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait. Attention à +nous et soyons polis et même aimables pour ce nouveau +favori.</p> + +<p>—Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, +à ce gamin.</p> + +<p>—Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de +cirage le jour du cerf-volant.</p> + +<p>—Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein +la tête.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes +amis, et soyons prudents à l'avenir. De la politesse, +des égards.</p> + +<p>—D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il +en voudra.</p> + +<p>—Et moi des liqueurs!</p> + +<p>—Et moi des sucreries!</p> + +<p>—Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à +emporter chaque jour <i>les restes</i> du dîner. On sait bien +ce que sont <i>les restes</i> d'une cuisine pour les amis; de +quoi nourrir toute la famille et largement.</p> + +<p>—Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre +jour un gigot entier à la petite Lucie, la repasseuse. +Hier un gâteau pas seulement entamé à la bouchère. +Ce matin, une livre de beurre à la voisine.</p> + +<p>—Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef +avec humeur. Tu as bien porté, l'autre jour, un panier +de vin au village!</p> + +<p>—Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur +au repas que donnait l'épicier.»</p> + +<p>La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation +intime; un des domestiques se précipita pour +répondre à l'appel.</p> + +<p>«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec +précaution la porte de Jules.</p> + +<p>—Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise +déjeune avec moi.</p> + +<p>—Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»</p> + +<p>Cinq minutes après, le domestique apportait une +petite table avec deux couverts, une volaille froide, +du jambon, du beurre frais et des fruits.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première +fois que je mangerai avec appétit depuis la +maladie de mon pauvre Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, +je n'ai pas faim.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme +d'habitude.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner +cela, après toutes les fatigues que tu as eues, toutes +les nuits que tu as passées?</p> + +<p>—Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé +cette nuit; il n'y paraît plus.</p> + +<p>—Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; +si j'ai besoin de vous, je sonnerai.</p> + +<p>—Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, +de moi qui ait tant accepté et reçu de toi, continua le +comte. Prends garde que ce ne soit encore de l'orgueil, +ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement +la main sur la tête et sur la joue de Blaise.</p> + +<p>—Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de +l'orgueil; je recevrais de vous plus volontiers que de +tout autre; cela me ferait même plaisir de vous donner +cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un air pensif, +je sais que votre coeur déborde de reconnaissance +pour les soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous +ne savez que faire pour me le témoigner... Attendez... +attendez,... je vais vous contenter. Habillez-moi de +neuf pour la première communion, dans un mois. +Cela me fera un grand plaisir et à papa aussi, car +c'est cher pour des gens comme nous... Voulez-vous? +voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant à la volaille, +vraiment je n'ai pas faim.</p> + +<p>—Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; +oui, tu as bien deviné avec ton excellent coeur +le besoin que j'éprouve de t'exprimer ma reconnaissance; +je te remercie de me dire si franchement ce +qui te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement +complet pareil à celui de Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas +si beau! ce ne serait pas bien, voyez-vous. Le serviteur +ne doit pas se vêtir comme le maître; je serais moi-même +mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; laissez-moi +commander mes habits comme si papa devait payer, +et puis c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que +tu dis est sage.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une +chose;... mais... ne vous fâchez pas si j'en demande +trop... Dites seulement: non, Blaise, tu es trop ambitieux.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... +parle donc! Dis, mon enfant, dis.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi +de vous embrasser non pas du bout des lèvres, +mais là ... comme je l'entends,... comme j'embrasse +quand j'aime...</p> + +<p>—Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en +ouvrant les bras pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec +transport et qui embrassa le comte à plusieurs reprises.</p> + +<p>Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, +il voulut à son tour embrasser Blaise comme un frère, +un ami.</p> + +<p>«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne +nous quitte jamais?</p> + +<p>—C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second +fils, ton camarade d'études et de jeux.</p> + +<p>—C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, +impossible. J'ai un père moi aussi, et une mère; je +suis leur seul enfant; je dois rester près d'eux, +et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le +seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non +seulement de fait, mais d'habitudes, d'éducation, de +vêtements et de manières. Je ne serais plus comme +leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, +je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous +servir et à vous témoigner mon affection et mon +respect: mais quitter mes parents, vous suivre à Paris, +jamais!»</p> + +<p>Le comte considérait avec émotion la belle figure +de Blaise animée par les sentiments qu'il exprimait +avec énergie et noblesse.</p> + +<p>«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; +mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend, +c'est que je ne m'en sente pas humilié.</p> + +<p>«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il +dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose; et +nous ne ferons rien sans te consulter, Blaise. C'est +toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure +pour tes habits.»</p> + +<p>Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit +emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise +que Blaise n'avait pas mangé.</p> + +<p>«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: +une nouvelle merveille! M. Blaise a refusé l'invitation +de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son +couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, +ce mangeur de pain et de fromage, refuse de +la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc +pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien +qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon +vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais +rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propos de ce +vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous +ne l'avons jamais su.</p> + +<p>—Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien +avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner +M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour +n'en plus sortir.</p> + +<p>—Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est +implanté près d'un homme riche et grand seigneur +comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus... +Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite +à déjeuner!</p> + +<p>—Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est +laissé embrasser! on aurait dit qu'il voulait rendre à +M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait +sauté au cou.</p> + +<p>—La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a +pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être +le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien +nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous +aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir +l'air d'y toucher.</p> + +<p>—Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout +ça n'est pas franc du collier; l'année dernière il fait +cinquante infamies, et cette année le voilà un sage! +un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour +de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur +nos gardes; ne nous découvrons pas trop.»</p> + +<p>Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur +ouvrage, Blaise parut à la porte et dit que M. Jules +demandait qu'on allât au village chercher un demi-cent +de jolies billes pour s'amuser.</p> + +<p>«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un +des gens. J'en apporterai un cent.</p> + +<p>—Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.</p> + +<p>—Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, +mon petit Blaise.</p> + +<p>—Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je +n'aurais pas de quoi les payer.</p> + +<p>—Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! +répondit le domestique. On les portera sur le compte +de M. Jules.</p> + +<p>—Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules +me gronderait, et il aurait raison.</p> + +<p>—M. Jules ne le saura pas, nigaud.</p> + +<p>—Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur +son compte.</p> + +<p>—Est-il innocent, celui-là ? On ne les portera pas +sur le compte de M. Jules; si le cent a coûté trois +francs, on mettra: demi-cent de billes, trois +francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les +siennes.</p> + +<p>—Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est +tout simplement un vol. Je ne prêterai jamais les +mains à une friponnerie, quelque petite qu'elle soit. +Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors +que je serais malheureux et méprisable.</p> + +<p>—Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à +monsieur Blaise! Tu as oublié tes friponneries de +l'année dernière.</p> + +<p>—Je n'ai pas commis de friponneries, répondit +Blaise avec calme et dignité. Le bon Dieu m'a toujours +protégé contre le mal.</p> + +<p>—Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à +la fin. Ce que je te disais était pour rire; tu l'as pris +au sérieux comme un nigaud.</p> + +<p>—Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en +se retirant.</p> + +<p>«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là , dirent les +domestiques au bout de quelques instants. Il ne faut +plus rien lui offrir. Attendons qu'il demande. Nous +nous compromettrions.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XV</h2> + +<h3>L'AVEU PUBLIC</h3> + + +<p>La convalescence de Jules marcha rapidement; il +avait repris une gaieté qui l'avait abandonné depuis +longtemps; souvent il causait avec son père de sa vie +passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, de +ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et +douce. Il ne trouvait pas avoir suffisamment réparé +ses torts envers Blaise; il semblait méditer un projet +qu'il ne voulait découvrir à personne.</p> + +<p>«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et +d'Hélène pour achever ma réparation à Blaise: ce +sera une bonne manière de me préparer à la première +communion que nous devons faire ensemble.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais +maintenant, mon pauvre Jules? Blaise semble être +parfaitement heureux.</p> + + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais +il m'a beaucoup parlé, depuis ma maladie, de ses +devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers lui-même; +il m'a expliqué sur les motifs de sa conduite +des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le +curé, qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes +choses; vous verrez, papa, que ce que je veux faire +sera bon et vous fera plaisir. Car, vous aussi, cher +papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez +dans ma chambre, je vois bien comme vous priez +et comme vous pleurez en priant; j'ai bien vu que +vous causiez avec le curé; c'est tout cela qui fait du +bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de +bonnes pensées que je n'avais jamais eues auparavant... +C'est singulier.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai +dit le jour où je me suis montré pour la première fois +près de ton lit de mourant, c'est moi qui étais coupable +de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. +Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; +ta maladie, en amollissant mon coeur, m'a +permis de comprendre mes torts immenses envers +ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et +par mon irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire +de Blaise, et tu as fait comme ton père, que tu aimes +et que tu rends bien heureux par ton changement.</p> + +<p>Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; +Blaise arriva peu de temps après; il continuait à passer +tout son après-midi avec Jules et le comte.</p> + +<p>Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait +à faire d'assez longues promenades dans la +campagne; on s'étonnait au village de voir que Blaise +l'accompagnait toujours et était traité amicalement +par le comte.</p> + +<p>Mme de Trénilly était attendu très prochainement +avec Hélène; ni l'une ni l'autre n'avaient su ni la gravité +de la maladie de Jules, ni le retour de Blaise dans +le château, ni le changement du comte et de Jules. +Hélène avait renouvelé sa première communion avec +une grande piété et avait ardemment prié pour la +conversion de son père et de Jules. On s'apprêtait au +château à les recevoir avec une affection inaccoutumée. +Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda +à son père de rassembler toute la maison dans le salon, +le soir de l'arrivée de la comtesse et d'Hélène; +son père lui avait vainement demandé quelle était son +intention en convoquant ainsi tous les gens, y compris +Anfry, sa femme et Blaise.</p> + +<p>«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception +de maman et d'Hélène; vous serez tous contents, +j'en suis sûr.»</p> + +<p>Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir +qu'à la convocation générale.</p> + +<p>«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger +et de ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera +pas, je te le promets: seulement les premières +heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. Après tu +seras avec moi le plus possible, comme depuis ma +maladie.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance +en vous, ce n'est plus comme avant. Je répondrais +de vous comme de moi-même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.</p> + + +<p>BLAISE</p> + +<p>Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a +consolé quand elle me voyait pleurer!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pauvre Blaise, tu pleurais donc?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez +donc que je passais aux yeux de tous pour un vaurien, +un menteur, un voleur.</p> + +<p>—Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul +qui étais cause de tout le mal. Mais je te vengerai. +sois tranquille! J'y suis plus décidé que jamais.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me +vengerez-vous? Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! +Ne suis-je pas bien heureux maintenant, entre vous +et l'excellent M. le comte? Cela me paraît drôle de +penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne +craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par +jour! et quand il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le +serre à l'étouffer.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Mon bon Blaise, comme je t'aime!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je +vous aime bien, car je vous aime en Dieu. Je vous aime +comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, comme mon frère +en Dieu.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, +quand nous aurons fait notre première communion +ensemble, rien ne pourra plus nous séparer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur +Jules, nous serons réunis en Dieu et nous nous +retrouverons dans le ciel.»</p> + +<p>Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent +ainsi au château; là Jules dit adieu à son ami, +qui attendit avec impatience la convocation du soir +pour savoir ce que ferait Jules.</p> + +<p>L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, +en se promenant devant le château, l'arrivée +de Mme de Trénilly et d'Hélène. La voiture parut enfin +dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. Hélène +sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant +que sa mère descendait plus posément. M. de Trénilly +reçut sa fille dans ses bras et l'embrassa avec une effusion +qui surprit agréablement Hélène, peu habituée +aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda +avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut +et l'embrassa encore en souriant.</p> + +<p>«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après +la sainte cérémonie à laquelle je n'ai pu malheureusement +assister.»</p> + +<p>La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de +n'en rien témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, +qui avait déjà dit bonjour à sa mère. Ce fut bien un +autre étonnement quand elle vit Jules se jeter à son +cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant des +paroles affectueuses.</p> + +<p>«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour +manquait à ma joie. Je suis si content de te revoir! +Je t'aime bien, à présent que je sais mieux t'apprécier.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc +été plus malade que nous ne le pensions?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du +corps et de l'âme. Mais je suis guéri maintenant, +grâce à Dieu... et à Blaise», ajouta-t-il en lui-même.</p> + +<p>Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; +ses yeux semblaient chercher quelqu'un; elle se hasarda +à demander timidement:</p> + +<p>«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, +je ne le vois pas parmi les gens de la maison.</p> + +<p>—Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.</p> + +<p>—Ah! il vient donc au château, maintenant?</p> + +<p>—Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.</p> + +<p>Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas +le sourire moqueur et méchant d'autrefois, mais un +sourire doux et bon qu'elle n'avait jamais vu à son +frère. Elle remarqua alors combien Jules était embelli +et le changement qu'avait subi toute sa personne +et surtout sa physionomie.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu +ainsi. Tu as l'air tout autre.</p> + +<p>—La maladie change, répondit Jules avec gravité.</p> + +<p>—Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première +communion, dit Hélène avec hésitation.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; +je compte pour cela sur toi, ma chère soeur, et aussi +sur un ami que je te présenterai ce soir.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins +dans le pays?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans +mon coeur que s'est fait le changement.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mon bon Jules, que je suis contente de te voir +comme tu es maintenant!»</p> + +<p>Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient +la chambre d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené +sa femme et lui racontait la terrible maladie de +Jules, les pénibles révélations qui en avaient été la +conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme +de Jules et dans la sienne propre, les services immenses +que leur avait rendus Blaise, la bonté, la piété +admirable de cet enfant, et l'impression que ses vertus +avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.</p> + +<p>Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui +disait son mari, sembla mécontente de n'avoir pas su +le danger qu'avait couru son fils, et se montra incrédule +quant aux vertus extraordinaires de Blaise.</p> + +<p>«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé +votre coeur à l'attendrissement et à la crédulité; le +petit bonhomme, qui n'est pas bête, en a profité pour +vous fasciner et s'impatroniser dans la maison. J'espère +que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun +reprendra sa place.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur +et cette injustice. Le pauvre Blaise, bien loin +d'abuser et même d'user de son ascendant sur moi et +sur Jules, a refusé les offres avantageuses que nous +lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu +d'hommes faits eussent été capables.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans +connaître les offres que vous lui avez faites, je présume +qu'elles étaient de nature à ne pas être agréées par +moi.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez +combien vous me peinez profondément, combien +vous blessez tous mes sentiments paternels!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à +gâter vos enfants, surtout Jules, que vous avez rendu +odieux.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu +méchant et odieux; Blaise l'a rendu bon et aimable.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait +perdre la raison; ne me débitez donc pas de semblables +sornettes.</p> + +<p>—Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit +le comte avec un geste de désolation en quittant la +chambre.</p> + +<p>La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, +commanda qu'on servît le dîner et entra au salon avec +l'air froid et calme qui lui était habituel.</p> + +<p>Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte +troubla et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda +à son père l'exécution de sa promesse. Le +comte l'embrassa et sortit après lui avoir dit à l'oreille:</p> + +<p>«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»</p> + +<p>Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et +tous les gens de la maison entrèrent à la suite du +comte, qui avait Blaise à ses côtés. La comtesse et +Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, +lorsque Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le +prit par la main, l'amena au milieu du salon et dit +d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:</p> + +<p>«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation +de papa, pour réparer autant qu'il est en +moi l'injustice dont je me suis rendu coupable depuis +deux ans envers mon pauvre Blaise...</p> + +<p>—Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit +Blaise d'un air suppliant.</p> + +<p>—Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le +repos de ma conscience, pour la satisfaction de mon +coeur, dire ici devant maman, devant Hélène, devant +tous, combien je les ai méchamment, indignement +trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes +tes bonnes actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! +Tu m'as toujours noblement et généreusement pardonné. +Au lieu de te justifier en m'accusant, tu t'es +laissé perdre de réputation dans la maison et dans le +pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a +toujours pris parti pour toi, c'est-à -dire pour la vérité, +pour la bonté, pour la réunion de toutes les vertus. +Je désire que dans tout le pays on sache l'aveu que +m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis +aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et +admirable. Je veux que tous sachent qu'ici, devant +papa, maman, devant toutes les personnes de la maison +que j'ai tant et si souvent offensées par mes exigences, +mes insolences, mes méchancetés, je demande +pardon à genoux de toute ma vie passée. Je veux +qu'on sache que c'est à Blaise que je dois ma conversion; +sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon +repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»</p> + +<p>Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant +ces dernières phrases: Blaise se précipita +vers lui pour le relever; Jules se jeta dans ses bras +et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques +pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là , +ne put comprimer plus longtemps son émotion; +il s'approcha de Jules et de Blaise, les prit tous +deux dans ses bras:</p> + +<p>«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, +quel courage! Le bon Dieu te récompensera! cher enfant!—Bon +Blaise, c'est à toi que je dois cette douce +joie!»</p> + +<p>Les domestiques demandèrent la permission de serrer +la main de leur jeune maître. Jules courut à eux +et leur prit les mains à tous avec effusion. Il était +heureux, il se sentait le coeur léger.</p> + +<p>Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles +de Jules, elle s'était sentie courroucée contre ce +qu'elle trouvait être une humiliation ridicule. A mesure +qu'il parlait, la noblesse de l'action de son fils, +l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans +la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. +Elle en voulait au pauvre Blaise, cause bien innocente +de cette confession, et lorsqu'elle le vit dans les bras +de Jules et puis du comte, le mécontentement reprit +le dessus et elle resta froide et immobile, retenant +Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de +son frère et qui pleurait à chaudes larmes.</p> + +<p>Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards +d'affectueuse admiration, ils ne parlèrent pas +d'autre chose toute la soirée; plusieurs d'entre eux +furent assez profondément touchés pour changer complètement +de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles +serviteurs.</p> + +<p>Quand le comte et Jules restèrent en famille avec +Blaise, que Jules avait retenu, Hélène s'élança vers son +frère, qu'elle embrassa avec effusion, puis se tournant +vers le comte:</p> + +<p>«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon +Blaise, qui a été la cause première de tout ce bien?</p> + +<p>—Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; +il doit être pour toi un second frère.»</p> + +<p>Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, +dont il baisa la main avec tendresse.</p> + +<p>La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant +d'Hélène, elle la retira violemment en disant:</p> + +<p>«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier +que vous vous permettez d'embrasser sous mes yeux. +Je n'entends pas que cette scène ridicule se prolonge +plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et laissez +votre père et votre frère faire leur ami et leur confident +de ce garçon sans éducation.»</p> + +<p>Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.</p> + +<p>«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!</p> + +<p>—Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle +en quittant la chambre et entraînant Hélène.</p> + +<p>Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché +dans ses mains. La dureté orgueilleuse de sa femme +le navrait. Il lui avait toujours reproché de la sécheresse +et du manque de coeur; mais, sec et égoïste lui-même, +il n'en avait jamais souffert comme en ce jour +où tout était changé en lui.</p> + +<p>Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; +les reproches qui devaient à l'avenir empoisonner sa +vie. Le bonheur si nouveau et si pur qu'il avait goûté +entre Jules et Blaise depuis environ un mois était passé +pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient +privés de la société de Blaise, dont la piété leur +était si utile, dont la gaieté, l'affection, la complaisance +leur étaient si agréables.</p> + +<p>La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, +ce pauvre Blaise destiné à rencontrer toujours des ingrats +dans la famille du comte.</p> + +<p>Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation +inattendue, quand il se sentit serrer dans les +bras de Jules en même temps que ses mains étaient +effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants +pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise +sentait qu'il redeviendrait <i>pauvre Blaise</i>.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment +et où pourrai-je passer mes après-midi avec +Blaise et avec vous?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta +mère jusqu'à ce qu'elle ajoute foi à ce que nous +croyons si bien, nous qui en avons profité; je veux +dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise et +à la reconnaissance que nous lui devons.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez +pas de reconnaissance; après ce que M. Jules a fait +aujourd'hui, la reconnaissance est toute de mon côté...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as +pardonné et tu t'es dévoué avant la réparation.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous +soyons quittes envers toi, ce qui n'est pas et ne pourra +jamais être: nous souffrirons toujours dans notre +affection pour toi, d'abord en nous trouvant souvent +privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu +par celle qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout +ce qu'il fait; ce qui arrive est peut-être pour notre bien +à tous. Et d'abord n'est-ce pas un bonheur de souffrir +en ce monde pour recevoir une plus grande récompense +dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer +à nous aimer sans nous voir autant, et en nous donnant +le mérite d'accepter avec résignation et douceur +cette peine que le bon Dieu nous envoie? Cher Monsieur +le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute +la tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à +ne plus jamais vous voir si c'était la volonté du bon +Dieu! Hélas! peut-être ne vous embrasserai-je plus +jamais, jamais, ni M. Jules non plus!</p> + +<p>—Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que +tu voudras, mon enfant», dit le comte en le serrant +contre son coeur.</p> + +<p>Blaise usa largement de la permission; mais la soirée +était avancée; il était temps de se séparer. Blaise +dit un dernier adieu à Jules et au comte et se retira +en sanglotant.</p> + +<p>«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans +ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?</p> + +<p>—Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta +santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher +enfant; quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai +ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon +Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel +nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.</p> + +<p>—C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.</p> + +<p>—Et ce ne sera probablement pas le dernier ni +le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta +mère et à la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher. +N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse +nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu +le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi +d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois +aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin +de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de +le resserrer.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XVI</h2> + +<h3>L'OBÉISSANCE</h3> + + +<p>Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand +il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en +souriant.</p> + +<p>«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon +sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne recommenceras +pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée +ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas une +société convenable pour toi, je te prie d'aller dès +demain lui signifier que je lui défends de mettre les +pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut +le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne laisserai +pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez +mes enfants.</p> + +<p>—Je vous obéirai, maman, répondit Jules +avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez +m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Depuis quand as-tu besoin de consolation?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais +et combien j'avais offensé le bon Dieu.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>souriant</i></p> + +<p>A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus +bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que +pour prêcher. Mais je te prie de me faire grâce de tes +sentences religieuses; je ne suis pas encore arrivée au +point de vous comprendre.</p> + +<p>—Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu +sais que je ne supporte pas tes remontrances. Pense +comme ton père et ton frère, prie avec eux si cela te +fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni l'entende. +Adieu mes enfants. laissez-moi seule; je suis +fatiguée.»</p> + +<p>Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; +leurs chambres se touchaient. En entrant dans celle de +Jules, ils virent le comte qui les attendait.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue +sur sa première impression? A-t-elle enfin compris la +beauté et la noblesse de ton aveu, Jules, et pardonne-t-elle +au pauvre Blaise la part qu'il a prise dans notre +amélioration?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je crois que non, papa; maman a parlé comme au +salon; la pauvre Hélène a même été grondée pour +avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.</p> + +<p>—Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la +main sur la tête à plusieurs reprises. Pauvre Hélène. +répéta-t-il d'un air triste et pensif, tu as dû souffrir +tous ces temps-ci.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses +et si bonnes! mes compagnes étaient si bonnes aussi! +J'étais heureuse là -bas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et ici?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de +vous et de Jules.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour +ton bonheur sera fait; tu dois voir le changement qui +s'est opéré en moi. Ma vieille humeur, mon ancienne +sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu n'auras +plus peur de moi, je pense?</p> + +<p>—Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans +ses bras; je vous aimerai de tout mon coeur et je vous +le dirai sans crainte.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent +comme s'il était son vrai père.</p> + +<p>—Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! +que c'est drôle! Je voudrais voir cela.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous +chez Anfry.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais +cru possible que Blaise osât embrasser papa!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté +ce que nous devons à Blaise et quelles sont ses admirables +vertus; pour moi il a été un véritable ami.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>A demain le reste de la conversation, mes chers +enfants. Tu dois être fatiguée du voyage, mon Hélène, +et toi, mon ami, de toute ta soirée.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché +de me coucher.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. +Bonsoir, mon cher papa, bonne nuit et à demain.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! +Adieu, Jules; adieu Hélène.»</p> + +<p>Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.</p> + +<p>Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, +l'enlaça tendrement dans ses bras et lui dit:</p> + +<p>«Papa, prions ensemble pour maman; demandons +au bon Dieu qu'il la change comme il nous a changés... +Je puis bien vous dire cela, papa, n'est-il pas +vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis +m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur +pour maman que d'être comme elle a été ce soir.»</p> + +<p>Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent +dans ses yeux firent voir à Jules que son père +pensait comme lui.</p> + +<p>«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à +genoux près de son fils.</p> + +<p>Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un +peu inquiète de ne pas avoir vu son mari depuis le +mécontentement qu'il lui avait témoigné, et l'ayant +inutilement cherché dans sa chambre et dans celle +d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue +de son mari à genoux près de son fils; aucun des deux +ne l'entendit entrer. La comtesse resta quelques +minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après quelque +hésitation, elle referma doucement la porte et se retira +toute pensive dans sa chambre.</p> + +<p>«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a +positivement altéré leur raison... Je ferai venir mon +médecin un de ces jours et je les ferai soigner... +Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me parlait-elle +pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils +vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais +les empêcher de la voir, mais c'est impossible!... +Un père et un frère!... Il y aurait bien un moyen!... +Ce serait de l'emmener faire un voyage en Suisse... +Oui... Mais il faut attendre la première communion de +Jules; je ne puis m'en aller avant.»</p> + +<p>Et la comtesse se coucha avec la résolution de +prendre patience, de laisser faire jusqu'après la première +communion, et ensuite d'enlever Hélène à cette +influence qu'elle croyait fâcheuse.</p> + +<p>Le comte emmena le lendemain ses enfants pour +voir Blaise. Ils entrèrent chez Anfry.</p> + +<p>«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus +arriver, dit le comte. Il aurait dû penser que nous +viendrions chez lui, puisqu'il ne peut pas venir chez +nous.»</p> + +<p>Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, +qui travaillait au jardin.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il y a longtemps, monsieur le comte.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où est-il allé?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste +nuit, et il a été chercher sa consolation près du bon +Dieu; c'est assez son habitude, vous savez.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous +avons besoin de force et de consolations.»</p> + +<p>Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, +qui se trouvait près de là . Ils y entrèrent sans bruit, +s'agenouillèrent dans un banc et aperçurent Blaise à +genoux sur la dalle, la tête dans les mains et paraissant +ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps +un mouvement qui indiquât qu'il avait terminé +sa fervente prière, mais Blaise ne bougeait pas; il ne +calculait pas le temps quand il priait. Enfin, il laissa +retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à +mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher +Sauveur, j'obéirai; je ferai le sacrifice, je ne chercherai +plus à les voir qu'à de rares intervalles; je mettrai +dans mes paroles, dans mes actions, la réserve d'un +serviteur vis-à -vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, +ces maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon +bon M. Jules! continuez, mon Dieu, à les éclairer, à +les diriger vers le bien. Et cette bonne Mlle Hélène! +qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez +le coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, +mon bon Jésus! cela vous est facile! Faites qu'elle +vous aime, et tout sera bien.»</p> + +<p>Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses +yeux bouffis de larmes, fit un grand signe de croix, +et, se retournant pour s'en aller, il aperçut le comte et +ses enfants. Son visage s'éclaira; il fut sur le point de +courir à eux, mais le respect pour la maison de Dieu +contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé +en même temps; il se dirigea vers la porte, suivi de +ses enfants et de Blaise. Ce ne fut qu'après être sorti +de l'église que Blaise, poussant un cri de joie, se jeta +dans les bras que lui tendait le comte, à la grande +satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle +Hélène. Peur? Peut-on avoir peur de ceux qu'on aime +tant?</p> + +<p>—Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui +dit le comte en lui serrant les mains.</p> + +<p>—Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. +J'ai donc parlé tout haut?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous +t'ayons entendu.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, je viens de promettre au bon +Dieu de ne rien faire de ce qui pourrait déplaire à +Mme la comtesse; non seulement je ne chercherai +pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais +encore je les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur +Jules! De grâce, je vous le demande avec instance, +n'ébranlez pas ma résolution; aidez-moi, au contraire, +à la tenir. Mais voici la pensée que m'a suggérée le +bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur +le comte n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, +lui qui commande, qui est le maître. Alors, monsieur +le comte, vous viendrez me voir, et vous amènerez +quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? Pardonnez-moi +si j'en demande trop; c'est que je ne vous +cache pas mes pensées, et il me semble que celle-ci +n'est pas coupable ni pour moi, ni pour M. Jules, ni +pour Mlle Hélène.</p> + +<p>—Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon +ami, ta pensée est bonne, et je la mettrai à exécution; +je viendrai te voir souvent, très souvent, et j'amènerai +parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne +m'échappent en route.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera +pour courir au-devant de Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de +midi à deux ou trois heures.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; +quand je ne vous aurai pas vus, je vous espérerai +pour le lendemain.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans +ton attente, mon ami.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XVII</h2> + +<h3>LA CORRESPONDANCE</h3> + + +<p>«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur +en présentant à Anfry une lettre sous enveloppe, +avec un beau cachet.</p> + +<p>Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa +de la décacheter, tout surpris d'en recevoir +une.</p> + +<p>«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la +signature.</p> + +<p>—Ah! voyons donc! Que te dit-il?»</p> + +<p>Blaise lut tout haut:</p> + +<p>«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous +nous sommes quittés que tu m'as peut-être oublié; +mais moi, je pense souvent à toi et je t'aime toujours. +Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si lentement +que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, +j'ai neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à +devenir savant. Il est arrivé une chose très drôle chez +un monsieur qui demeure près de chez nous: sa maison +a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, comme tu +penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues +blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a +encore une quantité; avant, elles étaient grises, +comme toutes les souris. Papa ne voulait pas le +croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un +petit chien qui est très habile pour cela, et papa et moi +nous avons vu que toutes les souris attrapées étaient +réellement blanches.—Je m'amuse assez, mais pas +tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon +comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, +c'est qu'ils sont tous un peu menteurs; quand ils ont +fait une sottise, ils ne veulent jamais l'avouer, et ils +disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à toujours +dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le +monde me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première +communion, et quel jour ce sera, pour que je +pense à toi et que je prie pour toi ce jour-là . Dis-moi +aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les enfants +du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour +toi, s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le +monsieur lui-même était méchant; cela m'a fait peur +pour toi, mon pauvre Blaise, toi qui es si bon. Ne va +pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du mal.—Raconte-moi +ce que tu fais, et pense souvent à moi, +comme je pense souvent à toi. Adieu, mon cher +Blaise, je t'embrasse de tout mon coeur; embrasse +pour moi ton papa et ta maman.</p> + +<p>«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»</p> + +<p>«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie +pas, ce pauvre M. Jacques! S'il m'avait interrogé +l'année dernière sur ce qu'il me demande aujourd'hui +pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien +embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... +Il y a une chose, dans la lettre de M. Jacques, +qui me paraît drôle, comme il le dit lui-même, +ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu +changer la couleur des souris.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter +bien des fois à ton grand-père, qui a été soldat +sous l'empereur Napoléon Ier, que, lors de l'incendie +de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les maisons +que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris +qui couraient au travers étaient blanches comme des +lapins blancs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est singulier que la frayeur puisse produire un +pareil effet sur des animaux.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Vas-tu répondre à M. Jacques?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer +de visite de M. le comte ni de M. Jules; ainsi j'ai +bien le temps.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects +et nos amitiés.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'y manquerai point, papa.»</p> + +<p>Et Blaise, prenant du papier, une plume et de +l'encre, fit à Jacques la réponse suivante:</p> + +<p>«Mon cher Monsieur Jacques,</p> + +<p>«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre +chère et aimable lettre. Je vous remercie de ne pas +m'oublier; moi aussi, j'ai bien pensé à vous, et j'ai +plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis consolé +par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu +que nous fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il +me demande pour ma première communion. Merci, +mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne pensée de +prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez +à Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, +de me donner du courage dans les temps de tristesse, +de la force pour résister à la joie, afin que je n'oublie +pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et +que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne +pourrai plus mourir. Priez, mon bon monsieur Jacques, +pour que je n'oublie jamais aucun de mes +devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer +aux autres; priez pour que je ne conserve aucun souvenir +du mal qu'on me fait, et que je n'oublie jamais +les bienfaits que je reçois. On a trompé votre papa +en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; +il est bon comme le meilleur des hommes; je l'aime +comme s'il était mon père. Son fils, M. Jules, est excellent +aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. M. Jules et +moi, nous ferons notre première communion dans +trois semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. +M. le comte et Mlle Hélène nous ont promis de communier +avec nous ce jour-là , ce qui vous prouve combien +ils sont réellement bons et pieux. Je suis très heureux, +mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce +que le bon Dieu veut bien m'envoyer, des peines +comme de la joie. Papa et maman vous remercient +bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs +respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, +je sais bien que ma position me défend de vous +embrasser, mais je puis me permettre de vous assurer +que je vous aime de l'affection la plus tendre et la plus +dévouée.</p> + +<p>«Votre humble et obéissant serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, +qu'un domestique entra chez Anfry.</p> + +<p>«Mme la comtesse demande Blaise.</p> + +<p>—Moi? Mme la comtesse me demande? répéta +Blaise fort étonné.</p> + +<p>—Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me +chercher Blaise, m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le +plus vite possible.»</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec +inquiétude. Vas-y, mon Blaisot; va, tu ne peux faire +autrement,... et reviens vite nous dire ce qui se sera +passé, car je ne suis pas tranquille.</p> + +<p>—Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous +qui m'arrive? Et quand même il m'arriverait des +choses pénibles, le bon Dieu n'est-il pas là pour me +protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux +de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je +resterai le moins que je pourrai.»</p> + +<p>Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour +être plus vite revenu. On le fit entrer immédiatement +chez la comtesse, qui l'attendait avec impatience. Il +salua; la comtesse lui fit un petit signe de tête, renvoya +le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un air +froid et hautain:</p> + +<p>«Je sais que tu as profité de mon absence pour +t'emparer de l'esprit de mon mari et de mon fils; tu +as réussi on ne peut mieux; je ne vois que des visages +allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une +promenade extraordinaire pour te faire leur visite; +il faudrait pour leur rendre leur bonne humeur que +M. Blaise fût toujours près d'eux. Je sais que ma fille +est entraînée par son père et par son frère à faire +comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut +durer. Je t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore +assez bonne opinion de ta loyauté pour espérer être +obéie en t'interdisant toute démarche qui pourrait te +rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux +passer ta vie à lui baiser les mains et lui faire des +platitudes sans que je m'en préoccupe aucunement; +mais je ne veux pas de cette sotte amitié de mes +enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. +Si tu veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai +de ton avenir; je te ferai donner une bonne éducation, +et je t'assurerai une rente qui te mettra à l'abri +de la pauvreté. Acceptes-tu?</p> + +<p>—Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la +défense que vous me faites, quelque chagrin que j'en +éprouve; je prierai M. le comte de vouloir bien m'aider +à suivre vos ordres. Quant à la pension, à l'éducation +et aux avantages que vous voulez bien me promettre, +vous me permettrez de tout refuser. Je n'ai +besoin de rien; je ne veux pas sortir de ma condition, +ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai mon pain +comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu, +j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu +ni mon coeur ni ma conscience. Je puis affirmer à +madame la comtesse qu'elle se trompe en pensant que +j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et de +M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout +seul, je ne sais comment, car je sens combien je suis +loin de mériter les bontés de M. le comte, de M. Jules +et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené tout cela. Peut-être +m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de +m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au +moment de ma première communion... Mais, je vous +le promets, Madame la comtesse, je ne verrai vos +enfants qu'avec votre permission.»</p> + +<p>En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait +réussi jusque-là à conserver son sang-froid, fondit en +larmes. Il voulut dire quelques mots d'excuse, mais +les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. Honteux +de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter, +Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, +et, saluant à la hâte, il s'avança vers la porte. +Avant de l'ouvrir il jeta un dernier regard sur la comtesse, +qui s'était levée et qui avait fait un pas vers lui; +un certain attendrissement se manifestait sur le +visage de la comtesse; au mouvement que fit Blaise +pour s'arrêter, elle reprit son air hautain et fit un +geste impérieux qui termina sa visite.</p> + +<p>Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher +ses larmes aux domestiques, et sortit par un petit +escalier qui communiquait à l'appartement du comte +et des enfants. A peine avait-il franchi les premières +marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que +les larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché +d'apercevoir.</p> + +<p>«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et +comment es-tu rentré au château?» lui dit M. de Trénilly +en le retenant.</p> + +<p>Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine +du comte et en donnant un libre cours à ses sanglots.</p> + +<p>«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? +lui dit le comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il +de fâcheux? Dis-le moi; parle sans crainte.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur +le comte, répondit Blaise en retenant ses sanglots. +C'est que je ne m'attendais pas... j'ai été pris par surprise... +et je me suis laissé aller;... mais je vais tâcher +d'être plus raisonnable,... plus résigné.</p> + +<p>—Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi +parles-tu?</p> + +<p>—Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules +et Mlle Hélène, et j'ai promis de lui obéir. Vous voyez +que j'ai de quoi pleurer et m'affliger.</p> + +<p>—Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette +haine contre ce noble et généreux enfant!»</p> + +<p>Le comte resta quelque temps immobile et pensif, +tenant toujours Blaise de ses deux mains.</p> + +<p>«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne +sais quel parti prendre pour épargner à toi et à Jules +ce nouveau chagrin. Je ne puis forcer la volonté de +ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de +désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir +les sacrifier, ainsi que toi, à cette volonté impérieuse +et déraisonnable.</p> + +<p>—Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce +qui nous vient par la permission du bon Dieu. C'est +bien, bien pénible, il est vrai; je sais que c'est triste +pour vous et pour M. Jules presque autant que pour +moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon +coeur. Mais, mon cher Monsieur le comte, savons-nous +le temps que durera cette séparation? Peut-être le bon +Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. Aidez-moi, +aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre +soumission l'adoucira et changera ses idées à mon +égard. Pensez donc qu'elle me croit faux, hypocrite, +intrigant; elle craint peut-être que je ne corrompe +M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur +le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle +est plus à plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, +Monsieur le comte, promettez-moi que vous m'aiderez +à tenir ma promesse, et que vous n'amènerez plus +M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme +la comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du +courage! Je vois bien qu'il vous en coûte, d'abord +par amitié pour M. Jules et pour moi; et puis... parce +qu'il en coûte toujours de céder, surtout à une +femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, +cher Monsieur le comte. Croyez-moi, nous +serons plus heureux en cédant qu'en résistant.</p> + +<p>—Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de +toi que viennent les sages avis et le bien. Je crois +que tu as raison;... céder, c'est mieux... Mais toi, toi, +pauvre enfant, qui ne penses jamais à toi-même, tu +souffriras.</p> + +<p>—Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous +verrai, vous, cher Monsieur le comte,... car... vous continuerez +à me visiter et à me donner des nouvelles de +ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle Hélène, toujours +si bonne pour moi.</p> + +<p>—Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! +c'est un besoin pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! +Tu serais mon fils, je ne pourrais t'aimer davantage.»</p> + +<p>Le comte embrassa une dernière fois le pauvre +Blaise, qui s'en alla fort triste, mais un peu consolé +par les paroles affectueuses du comte.</p> + +<p>«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus +loin qu'il le vit.</p> + +<p>—Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas +trop mauvais non plus.</p> + +<p>—Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces +satanés gens te feront mourir de peine!</p> + +<p>—Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de +sourire. Il n'y a que le premier moment qui vous +emporte quelquefois... Avec la réflexion, on se résigne...</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre +Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le +chagrin; cela vous ramène toujours au bon Dieu: on +prie mieux en apprenant à souffrir; le bon Dieu est là +qui vous aide et qui vous console si bien!</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... +Tiens, tiens, les larmes roulent sur tes pauvres joues +amaigries.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller +quand j'aurai fait une petite visite au bon Dieu dans +son église.»</p> + +<p>Blaise raconta à son père la cause de son nouveau +chagrin, en atténuant avec sa bonté accoutumée les +paroles dures et injurieuses de la comtesse. Anfry +contenait avec peine sa colère; il connaissait assez la +comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui +cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses +bras à plusieurs reprises, mais sans dire une parole, +et le laissa aller chercher près du bon Dieu sa consolation +accoutumée contre les chagrins qu'il supportait +avec une fermeté au-dessus de son âge.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XVIII</h2> + +<h3>LA COMTESSE DE TRÉNILLY</h3> + + +<p>La comtesse était restée debout au milieu de sa +chambre, surprise et troublée des paroles de Blaise, +de l'accent digne et ferme qui l'avait dominée malgré +elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé ses +paroles.</p> + +<p>«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout +un avenir... et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté +mes propositions avec une certaine indignation... C'est +dommage que tout cela vienne d'un fils de portier... +Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée... +Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il +exerce sur mon mari et sur mes enfants... En vérité, +j'ai moi-même été presque convaincue, presque attendrie... +Me serais-je trompée? serait-il vraiment le +beau et noble coeur que me dit mon mari?... Mais +non! impossible! Un fils de portier... C'est absurde!...»</p> + +<p>La comtesse resta longtemps pensive et indécise, +elle se résolut enfin à laisser aller les choses, à observer +Blaise et ses enfants, et à agir en conséquence.</p> + +<p>«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, +s'il cherche à voir mes enfants à mon insu, je n'aurai +aucune pitié pour lui: je le chasserai avec ses parents... +Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il accepte avec +loyauté et résignation le chagrin que je lui impose, +dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»</p> + +<p>Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus +penser à Blaise. Elle prit un livre et se mit à lire, sans +pouvoir toutefois chasser de son esprit l'image de +Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et désolé.</p> + +<p>Au retour de la promenade, les enfants avaient couru +chez le comte, dont ils recherchaient la compagnie +autant qu'ils l'évitaient jadis. Ils le trouvèrent triste +et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en lui demandant +la cause de sa tristesse.</p> + +<p>«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, +dit le comte en les embrassant avec tendresse; +votre maman a défendu à Blaise de vous voir, soit +chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis +d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir +sa promesse; je le lui ai promis, quelque pénible et +douloureuse que me soit cette contrainte. Je ne crois +pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous communiquant +cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi, +ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne +chercherez à le faire manquer à sa parole, et que vous +n'augmenterez pas son chagrin en l'obligeant à repousser +les occasions de rapprochement que vous lui +offririez.</p> + +<p>—Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène +et Jules, les yeux pleins de larmes. Vous avez raison, +papa, ajouta Jules; nous ne devons pas rendre son +sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir. +Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne +lui ferons même rien dire par vous, pour ne pas lui +donner la tentation de répondre ou le chagrin de ne +pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet +effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret +je penserai à lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. +Pauvre Blaise! il souffre de cette séparation +injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment maman +peut être si injuste pour cet excellent garçon. +Elle devrait l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, +au lieu...</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi +à ses ordres sans les juger, sans les blâmer. +Souviens-toi que nous-mêmes nous avons partagé ses +préventions; qu'il y a peu de semaines encore je défendais +à Blaise l'entrée du château; que c'est ta +maladie qui a tout changé, et que, sans tes aveux, +le pauvre garçon souffrirait encore de l'opinion si +fausse que j'avais de lui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de +mes méchancetés, de mes calomnies contre ce bon +Blaise. Je l'ai toujours estimé et respecté, parce que +je l'ai connu dès le commencement; mais je l'ai +perdu de réputation par jalousie et par la malveillance +que j'éprouvais contre tous ceux qui étaient +bons. La pauvre Hélène sait ce que j'étais; c'est le +remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr que ce +sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé +mon coeur... et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant +tendrement son père. N'est-il pas vrai, papa, que nous +sommes bien changés?</p> + + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de +nous irriter contre ta mère, prions le bon Dieu qu'il +lui ouvre les yeux, comme il l'a fait pour nous.»</p> + +<p>Quelques instants après, le comte et les enfants +entrèrent au salon, où ils trouvèrent la comtesse qui +les attendait pour entrer en même temps qu'eux dans +la salle à manger. Elle regarda attentivement les enfants, +baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges +et leurs visages attristés; levant les yeux sur son +mari, elle se sentit rougir devant sa physionomie sévère +et pensive.</p> + +<p>«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte +d'avoir fini.</p> + +<p>—Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le +comte. Il me semble que nous sommes exacts à +l'heure comme d'habitude.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je +désire voir le dîner fini, mais pour pouvoir me retirer +chez moi.</p> + +<p>—Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec +empressement.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce +petit Blaise, qui vous a tous ensorcelés, et qui est +cause de vos mines allongées et attristées.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?</p> + +<p>—En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la +comtesse avec chaleur. N'est-ce pas depuis que je lui +ai défendu de venir au château que vous êtes tous +trois comme des âmes en peine?</p> + +<p>—Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame +de votre connaissance, interrompit le comte en riant.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront +pas de dire que Blaise est un sot, qu'il vous +a rendus tous aussi sots que lui, et que je vois très +bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, +parce que ce petit bonhomme a été se plaindre +à vous de la défense que je lui ai faite de voir mes +enfants, défense que je maintiendrai et que je saurai +faire respecter.</p> + +<p>—Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit +le comte avec calme, car Hélène et Jules sont +très décidés...</p> + +<p>—A me désobéir sous votre protection? interrompit +la comtesse avec vivacité.</p> + +<p>—A vous obéir, répondit le comte avec froideur, +et à aider Blaise, par leur obéissance, à exécuter vos +ordres, qu'il respecte, et dont il m'a donné connaissance, +comme c'était son devoir de le faire. Il n'a +porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce +qu'il souffrait, mais sans aucun sentiment amer contre +vous, qui causiez sa souffrance.»</p> + +<p>La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans +la salle à manger. Le dîner fut silencieux; la comtesse +chercha plusieurs fois à engager la conversation; +elle fut aimable et prévenante, contrairement à +son habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et +à dérider son mari.</p> + +<p>«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, +dit-elle à son mari en rentrant au salon; vous l'aviez +perdu à mon retour; j'espère que vous ne le garderez +pas; vous me faites peur, ce soir.</p> + +<p>—Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit +le comte en serrant ses enfants dans ses bras; ils +savent que tout est changé en moi, et que mon air +sévère que je regrette et que je me reproche, n'est +plus que le symptôme extérieur d'une tristesse que +je ne puis vaincre. Vous me comprendrez un jour, +je l'espère, ma chère Julie, et vous serez alors, +comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»</p> + +<p>La comtesse répondit légèrement au serrement de +main du comte; elle rougit encore, réfléchit quelques +instants, et, se tournant vers Jules, elle lui dit avec +effort:</p> + +<p>«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te +cause; si j'avais de Blaise l'opinion qu'en a ton père, +je n'aurais jamais défendu son intimité avec toi... +quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier ajouta-t-elle +par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... que je crains..., que je crois..., que je veux +éviter...»</p> + +<p>La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever +et craignant d'en avoir trop dit; son mari l'encourageait +par un affectueux sourire; ses enfants la +regardaient avec des visages pleins d'espérance.</p> + +<p>«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de +décision, jusqu'à ce que j'aie éprouvé l'obéissance de +Blaise.»</p> + +<p>Les visages perdirent leur expression joyeuse; la +comtesse resta troublée et gênée; Hélène prit son +ouvrage, Jules son crayon, le comte son journal, et +la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans +savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au +bon mouvement qu'elle avait repoussé et au regret +de ne pas l'avoir écouté.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XIX</h2> + +<h3>L'ENTORSE</h3> + + +<p>Le lendemain et les jours suivants, le comte alla +très exactement passer une heure avec Blaise, qu'il +emmenait promener dans les champs; il lui rendait +compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il +ne nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.</p> + +<p>Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une +pierre, tomba et ressentit une violente douleur à +la cheville. Il se releva difficilement avec l'aide du +comte, et retourna à grand'peine chez lui, soutenu +et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa +de lui enlever son soulier et son bas, qu'elle +fut obligée de couper pour le retirer, tant le pied +était enflé.</p> + +<p>«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame +Anfry, en attendant mon médecin? demanda le +comte avec anxiété.</p> + +<p>—Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur +le comte, et je ne veux pas de votre médecin. +Dans trois jours il n'y paraîtra pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quel remède allez-vous donc employer? Prenez +garde d'augmenter son mal en voulant le guérir sans +médecin.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire +le remède Valdajou; c'est bien simple et bien connu +pour les entorses.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce +dont vous aurez besoin.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce +qui m'est nécessaire. Je prends du son, que je mets +dans une casserole, j'y verse, pour en faire un cataplasme, +de..., de..., un liquide que je n'ose nommer +monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est +chaud, j'y fais fondre une chandelle en la tenant par +la mèche; voilà tout.</p> + +<p>—C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. +Dieu veuille que mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, +car il souffre beaucoup!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; +ce ne sera rien; ne vous en tourmentez pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je +vais faire part de ton accident à Hélène et à Jules, qui +en seront bien fâchés.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais +rien dire, mais vous savez que je pense bien souvent +à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été si pénible, ajouta-t-il +avec un soupir.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras +certainement la récompense.»</p> + +<p>Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand +il se fut éloigné, Blaise appela sa mère.</p> + +<p>«Maman, je souffre cruellement; devant M. le +comte, j'ai cherché à dissimuler ma souffrance pour +ne pas l'inquiéter; mais je crains d'avoir plus qu'une +entorse: il me semble que j'ai le pied démis.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père +pour qu'il aille chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu +pas dit à M. le comte? Il aurait envoyé un cabriolet +pour chercher le médecin; nous l'aurions déjà .</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime +bien; il se serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules +et Mlle Hélène.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; +c'est trop, mon Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle +en allant dans le jardin, va vite chercher +le médecin pour notre garçon; il croit avoir le pied +démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne +pas le chagriner, et il souffre l'impossible.»</p> + +<p>Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son +pied et sortit précipitamment pour aller chez le médecin. +Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena +voir son fils.</p> + +<p>Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, +malgré l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus +qu'une entorse; le pied était démis; il fallait le remettre.</p> + +<p>«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre +garçon, dit-il à Blaise, mais ce sera vite fait; prenez +courage et laissez-moi faire: ce ne sera pas long.</p> + +<p>—Le courage ne me manquera pas avec l'aide du +bon Dieu, monsieur; vous pouvez commencer quand +vous voudrez.»</p> + +<p>Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant +les yeux.</p> + +<p>Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la +force d'exécuter l'ordre du médecin, de tenir fortement +la jambe de Blaise pendant qu'on tirait le pied pour le +mettre en place.</p> + +<p>Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui +échappa au moment de la plus vive douleur.</p> + +<p>«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. +Vous avez eu un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en +enveloppant la cheville d'un cataplasme. Il n'y en a pas +beaucoup qui supportent une pareille opération sans +crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est +évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, +pour bassiner les tempes et le front.»</p> + +<p>Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; +il retomba sur une chaise; l'émotion avait été +trop vive.</p> + +<p>«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, +reprit M. Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? +Je vous en arroserai en passant.»</p> + +<p>Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit +et en tira une bouteille.</p> + +<p>«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par +terre dans quelque coin? J'ai besoin d'une serviette +pour envelopper le pied.</p> + +<p>—Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui +s'était réfugiée dans un cabinet pour ne pas être témoin +des souffrances de son fils. Elle en sortit pâle et +le visage baigné de larmes.</p> + +<p>—Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir +pour maintenir le cataplasme; pendant que je banderai +le pied, vous lui bassinerez le front et les tempes +avec du vinaigre.»</p> + +<p>Mme Anfry donna la serviette que demandait +M. Taillefort, et frotta de vinaigre le visage décoloré +de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre connaissance. Il +poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour de +lui pour rappeler ses souvenirs.</p> + +<p>«Là ! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, +du calme, peu de nourriture, et ce sera l'affaire de huit +jours.</p> + +<p>—Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans +marcher! Et ma retraite de première communion qui +commence dans huit jours!</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas +fini. Dans huit jours vous pourrez essayer de vous +traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze jours vous +marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon +garçon: sans quoi la fièvre s'en mêlera.»</p> + +<p>Et M. Taillefort salua et s'en alla.</p> + +<p>Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et +répétait tout pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit +faite et non la mienne!» Cinq minutes après, il avait +repris son calme et sa gaieté.</p> + +<p>«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui +pleurait; je souffre bien moins qu'avant l'opération; +et, comme dit M. Taillefort, dans huit jours je serai sur +pied.</p> + +<p>—Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied +dans quatre jours, n'en déplaise à ce monsieur; je vais +t'enlever cette saleté de cataplasme qu'il t'as mis là , et +je le remplacerai par le cataplasme Valdajou. Ce ne +sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en +réponds.</p> + +<p>—Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce +qu'il a? dit Anfry avec inquiétude.</p> + +<p>—Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien +que tu ne le connais pas, mon ami; tu y auras plus de +confiance quand il aura guéri notre garçon.»</p> + +<p>Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme +de son, de chandelle et... Nous laissons deviner +ce que Mme Anfry n'a pas voulu nommer.</p> + +<p>Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué +son remède Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit +pas le comte qui vint après le dîner savoir des +nouvelles du malade.</p> + +<p>«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard +sur le lit où dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent +pas son mal en dormant... Pauvre enfant! ajouta-t-il +après l'avoir regardé attentivement; comme il est +pâle!</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez +été parti, il nous a avoué qu'il souffrait horriblement, +et il a demandé le médecin pour lui remettre le pied.</p> + +<p>LE COMTE, <i>avec inquiétude</i></p> + +<p>Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et il m'avait dit qu'il souffrait moins.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le +comte, qu'il vous a caché sa souffrance. Son pied était +bien réellement démis. M. Taillefort le lui a remis. +Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé pendant +l'opération; seulement il a perdu connaissance après. +C'est pourquoi il est si pâle.</p> + +<p>LE COMTE, <i>d'une voix émue</i></p> + +<p>Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! +Il le puise dans sa grande confiance et dans sa +parfaite soumission à toutes les volontés du bon Dieu... +Quel bel exemple nous donne cet enfant!»</p> + +<p>Le comte resta quelques minutes silencieux près du +lit de Blaise. Avant de le quitter, il effleura de ses +lèvres son front pâle, bénit l'enfant dans son sommeil, +et recommanda à Anfry de lui faire savoir, au réveil +de Blaise, comment il se trouvait.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XX</h2> + +<h3>L'EPREUVE</h3> + + +<p>Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et +les enfants; il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, +ses souffrances et son courage pour dissimuler son mal +et pour subir l'opération. Hélène et Jules se désolaient +et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir de +le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et +leur amer chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu +de leur coeur.</p> + +<p>La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur +son ouvrage, elle avait semblé impassible au récit de +son mari et aux lamentations de ses enfants.</p> + +<p>«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, +une plume et de l'encre pour écrire une lettre +sous ma dictée.»</p> + +<p>Quoique Hélène ne fût guère en train de faire +la correspondance de sa mère, elle obéit sans hésiter.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je suis prête, maman.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>dictant</i></p> + +<p>«Mon cher Blaise...»</p> + +<p>Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus +sa chaise, le comte regarde sa femme avec surprise.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Non, maman; j'ai été surprise...</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>avec calme</i></p> + +<p>Ecris et n'interromps pas, si tu peux.</p> + +<p>«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident +et ton courage; Jules et moi, nous sommes si +tristes de te savoir souffrant, que nous ne résistons +plus au désir de te voir...»</p> + +<p>Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère +d'un air ébahi; Jules reste debout, l'oeil fixe, l'oreille +tendue; le comte, extrêmement surpris et non moins +intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus +au désir de te voir, et que demain...</p> + +<p>Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules +et d'Hélène; le comte se lève.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>toujours avec calme</i></p> + +<p>«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, +pour que maman ne le sache pas. Si tu veux, nous +pourrons y retourner tous les jours, matin et soir, en +mettant papa dans notre confidence. Nous t'embrassons +bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons +demain des livres, des couleurs, des images à +peindre, et tout ce qui pourra t'amuser.»</p> + +<p>La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le +comte s'approcha de la comtesse, lui prit la main et lui +dit avec émotion:</p> + +<p>«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, +je vous en remercie; mais vous proposez aux enfants +une action déloyale, et vous leur faites jouer près du +pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. +Je compte bien que les enfants ne feront pas la visite +dont je parle.</p> + +<p>LE COMTE, <i>d'un air de reproche</i></p> + +<p>Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le +crève-coeur de la proposer? C'est un jeu cruel, Julie.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir +si Blaise est réellement ce que vous pensez: s'il a le +courage de refuser la visite des enfants, je serai bien +ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, j'aurai eu raison.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans +un enfant aimant et affaibli par la souffrance. Mais +je connais assez ce loyal et noble caractère pour espérer +qu'il sortira victorieux du piège que vous lui tendez.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! maman! de grâce. ce pauvre Blaise! il nous +aime tant! s'il allait dire oui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien +des épreuves que lui amenait ma méchanceté, il a toujours +agi noblement et bien.</p> + + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un +ton d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain +matin, de bonne heure, je lui ferai parvenir cette lettre, +et je vous prie instamment, dit-elle en s'adressant à +son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, qui est +dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs +de lui.</p> + +<p>—Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; +mais je répète que votre jeu est cruel, et que le moment +est mal choisi pour tourmenter ce pauvre +enfant.»</p> + +<p>La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la +cacheta et ordonna à sa fille de la remettre à un domestique, +avec recommandation de la porter à Blaise +le lendemain de bonne heure.</p> + +<p>Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement +son ouvrage; Jules dessina sans dire mot; le +comte resta pensif et silencieux. Ne voyant pas venir +Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on lui +dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son +fils, qui dormait encore paisiblement.</p> + +<p>La soirée était avancée; peu de temps après le comte +avertit les enfants que l'heure du repos était arrivée; +il se retira avec eux, laissant sa femme à ses réflexions.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, comme le comte +achevait sa toilette et se disposait à aller savoir des +nouvelles du pauvre Blaise, un domestique lui remit +un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la lettre que +la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une +autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui +suit:</p> + +<p>«Cher Monsieur le comte,</p> + +<p>«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets +de vous envoyer ci-joint; je suis reconnaissant de +l'amitié que me témoignent Mlle Hélène et M. Jules, +mais je vous supplie instamment, mon cher, bien cher +Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent +me faire en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux +pas les fuir, puisque je suis retenu dans mon lit par +l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. Et comment +aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les +remercier d'une affection dont je suis si profondément +touché, et que je partage si vivement? Comment ferais-je +pour ne pas manquer à ma parole, pour ne pas +enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon +Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela +comme en tout, soyez mon guide, mon protecteur, mon +bon maître. Ne les laissez pas croire à de l'ingratitude +de ma part; non, non, mon coeur est plein de tendresse +et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais +voyez, cher Monsieur le comte, puis-je honnêtement, +loyalement recevoir leur visite, connaissant la défense +de Mme la comtesse? C'est pour moi une grande tristesse, +un terrible effort de les repousser quand ils me +demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que +je ne puis retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur +le comte, venez me donner du courage, venez me +tendre votre main chérie pour que je la couvre de baisers +et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui +bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si +dévoué et si respectueux.</p> + +<p>«Votre tout dévoué et très humble serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>«P.-S.—Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à +maman, parce qu'ils pourraient désapprouver Mlle Hélène +de l'avoir écrite, et j'aurais du chagrin de l'entendre +blâmer.»</p> + +<p>Le coeur du comte battit avec violence à la lecture +de cette lettre; l'admiration, la tendresse se mêlaient à +l'irritation que lui causait l'épreuve cruelle que la comtesse +avait infligée au pauvre Blaise: les larmes de cet +enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour lui +et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et +le rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène +et à Jules la noble et belle réponse de leur ami.</p> + +<p>«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez +jamais de Blaise, papa, et ne craignez pour lui aucune +épreuve; il en sortira toujours avec honneur et gloire.</p> + +<p>—Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne +pas le voir!</p> + +<p>—Espérons que votre maman finira par être touchée +de tant de vertu et de qualités attachantes, dit le +comte. Qui sait quel effet pourra produire la première +communion de Jules!»</p> + +<p>En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa +femme.</p> + +<p>«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, +voyez quels sont les sentiments de cet admirable +enfant.»</p> + +<p>La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le +comte l'examinait pendant cette lecture et vit avec +bonheur une émotion sensible animer le visage de la +comtesse, puis une larme couler le long de sa joue et +venir se mêler aux traces des larmes du pauvre Blaise.</p> + +<p>Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur +l'oeil qui avait laissé échapper cette larme.</p> + +<p>«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller +à son émotion; pauvre garçon! Comme j'ai été injuste +envers lui!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous +avons tous été méchants pour lui à l'exception +d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui a su +démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui +l'ont déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le +mal que vous avez fait.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce +que j'ai tant dit et redit?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une +erreur, Julie. Il n'y a de difficile que le premier moment.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi +le temps de réfléchir, de me décider.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, +mais n'oubliez pas que vous avez planté des épines +dans le coeur de Blaise et dans ceux de vos enfants, et +que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies que +vous avez faites.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde +que vous venez d'invoquer involontairement, de vous +bien inspirer, de vous diriger dans votre retour de +justice; il ne vous fera pas défaut.</p> + +<p>—C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria +la comtesse en se jetant au cou de son mari.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; +moi aussi je ne savais pas prier quand Jules a été si +malade; Blaise a été mon maître; par lui j'ai tout +vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le vrai +bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer +des peines, la consolation que donne la prière. Julie, +chère Julie, je serai à mon tour votre maître, si vous +le voulez.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je +sens mon coeur tout changé, amolli; je commence +à comprendre et à aimer votre changement, celui +de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer +celles du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? +L'avez-vous vu?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais +à vous faire lire.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon +que je...; non, non, ne dites rien; je lui dirai moi-même; +mais pas encore, pas encore... Je veux seulement +lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu +son accident, je lève la défense et que je lui laisse +voir mes enfants. Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur +dites rien; permettez que je le leur dise moi-même.»</p> + +<p>Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme +contre son coeur et en l'embrassant à plusieurs +reprises avec tendresse; il alla sans perdre de temps +chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin +de ne pas voir leur cher Blaise.</p> + +<p>—Votre maman vous demande, mes amis; allez +vite, vite, mes chers enfants.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il +quelque chose de nouveau, de bon?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas +que nous entrions chez elle trop tôt.</p> + +<p>LE COMTE, <i>riant</i></p> + +<p>Sont-ils entêtés, ces nigauds-là ! Puisque je vous dis +d'y aller vite, vite; c'est que...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que quoi, papa?</p> + +<p>—C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon +coeur, et que je bénis le bon Dieu du fond de mon +coeur, et que nous devons tous remercier le bon Dieu +de tout notre coeur!» s'écria le comte en serrant ses +enfants dans ses bras et les embrassant avec un +redoublement de tendresse.</p> + +<p>Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants +surpris de cette explosion si joyeuse, qui ne lui était +plus habituelle depuis le retour de la comtesse.</p> + +<p>«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous +expliquera-t-elle l'air radieux de papa.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais +de quoi parler devant maman: j'ai toujours peur +d'être grondé.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme +papa. Si elle pouvait se trouver changée comme papa +et toi, nous serions si heureux!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent +Blaise, qu'elle écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! +Malheureusement elle le déteste.»</p> + +<p>Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de +leur maman. A leur grande surprise, au lieu de les +attendre, elle alla au-devant d'eux et les embrassa à +plusieurs reprises avec vivacité.</p> + +<p>«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle +d'une voie émue, votre papa m'a fait lire la lettre du +pauvre Blaise...»</p> + +<p>A cette épithète de <i>pauvre</i> Blaise, Hélène et Jules +écoutèrent avec anxiété.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>continuant</i></p> + +<p>J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu +de lui une fausse opinion, et non seulement je vous +permets, mais je vous engage à aller le voir...</p> + +<p>—Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les +enfants avec transport.</p> + +<p>—Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., +le plus que vous pourrez. Vous lui direz que c'est moi +qui vous envoie; vous lui expliquerez que c'est sa +réponse à la lettre que j'ai fait écrire par Hélène qui +a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir +votre intimité avec lui.</p> + +<p>—Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène +et Jules en se jetant à son cou et en l'embrassant +avec effusion. Merci du bonheur que vous nous donnez +à nous et à notre pauvre Blaise!</p> + +<p>—Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis +quelque temps déjà . Plusieurs, fois j'ai été sur le point +de lever ma défense, mais je n'étais pas encore bien +convaincue, et je voulais attendre. Allez, courez, +pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de +votre cher malade.»</p> + +<p>Les enfants embrassèrent encore la comtesse et +coururent chez Anfry. Jules entra le premier, se précipita +dans la chambre en criant:</p> + +<p>«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et +moi.»</p> + +<p>Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait +encore rien dit, lui trouvant un peu de fièvre, et +craignant qu'une émotion nouvelle ne redoublât son +agitation. Aux premiers mots de Jules, Blaise saisit +les mains du comte, et d'un accent de détresse, il +lui dit:</p> + +<p>«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, +secourez-moi, sauvez-moi!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, +après la lecture de ta lettre, t'envoie elle-même ses +enfants.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, +quel bonheur!... Mon Dieu, je vous remercie!»</p> + +<p>Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas +d'embrasser Blaise; tous deux lui racontèrent, lui +expliquèrent le changement survenu dans le sentiment +de la comtesse. Blaise était aussi heureux que +le comte et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de +sentir la douleur de son pied et l'agitation de la +fièvre. Le comte dut user d'autorité pour emmener +Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât +par l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; +il promit à Blaise de les ramener dans l'après-midi, et +lui recommanda, en le quittant, de rester bien tranquille. +En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de remercier +longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui +envoyait, et, tout en priant, il s'endormit. Son sommeil +dura deux heures; à son réveil, la fièvre avait +disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé presque +entièrement la douleur de son pied: il se livra donc +sans réserve à la joie qui inondait son coeur.</p> + +<p>Peu de temps après son réveil, un domestique vint +apporter à Blaise la lettre suivante, en demandant +la réponse:</p> + +<p>«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: +la noblesse de tes procédés, la vertu que tu as +déployée dans les événements récents, que j'ai provoqués +et que je regrette, ont entièrement changé +l'opinion que je m'étais formée de toi. Au lieu de te +qualifier d'intrigant, de méchant, de voleur et de +menteur, je te vois tel que tu es, pieux, bon, patient, +généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les +excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les +miennes, et pardonne-moi la peine que je t'ai causée +et que je me reproche vivement. Ecris-moi si ma +visite te ferait plaisir; je serais peinée d'ajouter une +contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je t'embrasse, +mon pauvre enfant, et je te bénis des soins +que tu as donnés à Jules pendant sa maladie, soins +que j'ai eu l'aveuglement de croire intéressés. Prie +Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à mon +mari, à mes enfants et à toi-même.</p> + +<p>«Comtesse DE TRÉNILLY.»</p> + +<p>Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui +avait dû beaucoup coûter à l'orgueil de la comtesse, +porta ses lèvres sur la signature, demanda à son père +une plume et du papier, et fit la réponse suivante:</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux +sont accomplis. Je souffrais de la mauvaise opinion +que j'avais probablement provoquée sans le vouloir et +sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des +bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien +m'adresser. Si vous daignez m'honorer d'une visite, +j'en serai aussi reconnaissant que joyeux; je vous +unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. +à Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame +la comtesse, d'avoir bien voulu donner à vos enfants +la permission de venir me voir; la joie que j'en ai +ressentie a fait passer ma fièvre et m'empêche de +sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de +votre bonté, Madame la comtesse.</p> + +<p>«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au +profond respect de votre très humble et obéissant +serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa +de la porter à la comtesse, qui était dans le salon +avec son mari et ses enfants, tous attendant avec +impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine +à deviner.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, +maman?</p> + +<p>—Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; +mais il est possible qu'il me demande d'attendre son +rétablissement.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie +que vous voulez lui procurer?</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, +le chagrin que je lui ai fait, et tous mes dédains, et +les humiliations que je lui ai fait subir.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.</p> + +<p>«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement +chrétienne!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»</p> + +<p>La comtesse alla au-devant du domestique qui +entrait et, prenant la lettre, l'ouvrit précipitamment. +Après l'avoir lue, elle la présenta à son mari.</p> + +<p>«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa +grandeur, si modeste, si humble dans son triomphe. +Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que la reconnaissance +doive venir de lui.</p> + +<p>—Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en +passant la lettre aux enfants. Toujours le même, jamais +de rancune; le coeur toujours plein de charité +et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!</p> + +<p>—Partons bien vite, dit la comtesse en mettant +son chapeau: j'ai hâte d'embrasser ce pauvre garçon +et de lui entendre dire qu'il ne m'en veut pas.»</p> + +<p>Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir +tendrement embrassée, et tous se dirigèrent vers la +demeure de Blaise, où ils ne tardèrent pas à arriver.</p> + +<p>«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», +dit le comte d'un air joyeux en entrant.</p> + +<p>Blaise se retourna vivement, son visage devint +radieux, et il rougit en voyant la comtesse s'approcher +de lui et l'embrasser à plusieurs reprises.</p> + +<p>«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre +enfant calomnié et outragé; je n'avais pas assez de +vertu pour comprendre la tienne, ni assez de sagesse +pour deviner le mobile de tes actions.</p> + +<p>—Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites +pas cela! Non, non, je vous en prie, ne le répétez +pas, dit Blaise, voyant que la comtesse s'apprêtait +à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au +sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence +et votre bonté. Et que deviendrait ma première +communion sans esprit d'humilité? Je vous +remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes +bonne! vous m'avez rendu si heureux!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais +que du bonheur à te donner. Comme je te l'ai écrit, +prie Dieu pour que mes yeux s'ouvrent tout à fait à +ce qui est bon et chrétien.</p> + +<p>—Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, +dit le comte d'un air affectueux; c'est le bonheur +qui te fait oublier tes maux.</p> + +<p>—Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je +n'ai plus rien à oublier. Mme la comtesse vient de +fermer ma dernière plaie.</p> + +<p>—Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la +comtesse en souriant.</p> + +<p>—Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en +saisissant la tête de Blaise et la tournant de son côté; +tu n'en as que pour papa et pour maman, et nous +sommes là comme les dindons égarés qui cherchent +un regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle +Hélène; j'étais occupé avec M. le comte et Mme la +comtesse, dit Blaise en souriant; vous savez que le +général passe avant les officiers.</p> + +<p>HÉLÈNE, <i>riant</i></p> + +<p>Et où sont les soldats?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos +commandements.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre +drapeau est la croix.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et +qui a bien ses douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle +Hélène?»</p> + +<p>Hélène ne répondit que par un signe de tête et un +sourire; elle ne voulut pas dire devant sa mère qu'elle +avait souffert de sa froideur, de sa sévérité passée; +mais la comtesse la devina, et, l'attirant à elle, +l'embrassa et lui dit:</p> + +<p>«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma +pauvre enfant. Mais à quand la première communion? +M. le curé a-t-il fixé le jour?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps +de s'occuper des habits que papa a promis à Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Ils sont déjà commandés d'après les indications +de Blaise; les tiens aussi, Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Des choses superbes, pour faire honneur à M. le +comte: une redingote en bon drap noir, un pantalon +et un gilet blancs; des souliers bien solides et une +cravate blanche.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un +habit me mettrait au-dessus des gens de ma classe, +monsieur Jules.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la +première communion?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le +curé, et qui est béni par le pape, m'a-t-il dit.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Maman, permettez-moi de lui donner une <i>Imitation +de Notre-Seigneur</i>. C'est un si beau et si bon livre!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai +ton trésorier; tu puiseras dans ma caisse.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, +qui lui fera passer le temps dans les longues +soirées d'hiver.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce +que je désirais. J'aime tant à lire! M. le curé me prête +quelques livres, mais il n'en a guère qui soient à +ma portée.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me +serais fait un vrai plaisir de satisfaire ce goût si sage +et si utile.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur +le comte, que j'aurais craint d'abuser de votre +trop grande indulgence à mes désirs.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu auras tes livres pour ta première communion, +mon pauvre garçon. Je suis content d'avoir si bien +trouvé.»</p> + +<p>Le comte et la comtesse restèrent quelque temps +encore près de Blaise; ils se retirèrent en lui promettant +de revenir le lendemain. Hélène et Jules +obtinrent sans peine de rester près de leur cher +malade. Hélène lui proposa de faire une lecture intéressante, +ce qu'il accepta avec reconnaissance.</p> + +<p>Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du +fond de son coeur du bonheur qu'il lui avait envoyé +dans cette journée. Il causa longuement avec son +père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit +tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur +à son pied, il demanda à se lever; sa mère enleva le +cataplasme et vit avec plaisir que l'enflure était disparue; +elle lui banda le pied avant de le lui laisser poser +à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de s'appuyer +sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il +voulut faire quelques pas, appuyé sur le bras de son +père. Cet essai lui ayant réussi, il demanda à rester +levé; et à partir de ce jour la guérison marcha rapidement. +Quand le jour de la retraite arriva, il put +aller à l'église avec les autres enfants de la première +communion, et la suivre jusqu'à la fin.</p> + +<p>Pendant la retraite, Jules le quittait seulement +pour prendre ses repas. Aidés du comte et d'Hélène, +ils avaient arrangé dans la chambre de Jules une +petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un +crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois +par jour ils faisaient devant cet autel une lecture +pieuse et des prières qu'improvisait Blaise et qui touchaient +profondément le coeur du comte et d'Hélène, +qui avaient demandé d'y assister.</p> + +<p>La veille de la retraite, les habits de Jules et de +Blaise avaient été apportés, de sorte qu'il n'y avait plus +qu'à préparer leurs coeurs à recevoir avec humilité et +amour le corps de leur divin Sauveur.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XXI</h2> + +<h3>LE GRAND JOUR</h3> + + +<p>Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient en branle depuis le matin; le village lui-même +semblait être une fourmilière en pleine activité; +on allait, on courait dans les rues; on voyait passer des +femmes, des enfants portant des cierges, des bonnets, +des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à +tout; d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour +la toilette et pour le repas qui devait suivre la sainte +cérémonie. Le château était calme; le comte n'avait voulu +aucun déploiement de luxe; tous devaient aller à pied +à l'église. Jules avait demandé à se placer près de Blaise; +Hélène devait rester près de son père et de sa mère. +Jules se tenait avec son père dans sa chambre, en attendant +Blaise, qui avait promis de venir les chercher; il +fut exact au rendez-vous. A neuf heures précises il entra +chez Jules, s'approcha du comte, et, se mettant à genoux +devant lui et malgré lui, il lui dit:</p> + +<p>«Monsieur le comte, je viens vous demander votre +bénédiction; je vous la demande comme une faveur, +comme une preuve de l'amitié dont vous voulez bien +m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle +d'un père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur +le comte, bénissez le pauvre Blaise, qui sera toujours +le plus dévoué, le plus respectueux de vos serviteurs, +et qui priera tous les jours le bon Dieu pour votre +bonheur éternel.</p> + +<p>—Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant +dans ses bras, reçois la bénédiction d'un chrétien +que tu as ramené au bon Dieu, d'un père dont tu as +sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te la donne du +fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours +d'une affection toute paternelle, de veiller à ton +bien-être, à ton bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser +ton frère, plus que jamais ton frère en Dieu, aujourd'hui +que tu recevras à ses côtés le Seigneur, qui +est notre père à tous.»</p> + +<p>Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent +une amitié fidèle et un constant souvenir devant +le bon Dieu.</p> + +<p>«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends +ton livre; et voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant +à Blaise un beau <i>Paroissien</i>, relié en beau +maroquin noir, doré sur tranches et avec un fermoir +en or.</p> + +<p>—Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas +de si beaux livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant +de sa poche une pauvre petite <i>Journée du chrétien</i> +à moitié usée.</p> + +<p>—C'est moi qui te donne ce <i>Paroissien</i>, dit le +comte; il fait partie de la collection que je t'ai promise +et qu'on va t'apporter.</p> + +<p>—Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise +rouge et les yeux brillants de bonheur. Merci; il me +semble que je prierai mieux dans ce livre donné par +vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les +vôtres.</p> + +<p>—Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, +avant de partir, recevez une dernière bénédiction.»</p> + +<p>Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les +bénit tous deux; puis, les prenant ensemble dans ses +bras, il leur donna à chacun un baiser sur le front, essuya +de sa main une larme qu'il y avait laissée tomber, +et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route +pour l'église.</p> + +<p>Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse +et Hélène étaient dans leurs bancs, attendant le +comte, qui devait les rejoindre après avoir mené Jules +et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous les enfants. +Il vint en effet prendre sa place entre sa femme +et sa fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit +le son lointain des cantiques que chantaient les +enfants en marchant processionnellement. Ils entrèrent +deux à deux, le curé en tête; Jules et Blaise le suivaient +immédiatement. Après le défilé des dix-huit garçons et +des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui était +assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits +sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, +et le service divin commença d'abord par la procession, +que suivirent les enfants de la première communion; +ensuite vint la première partie de la messe, puis l'instruction +ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de +ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin +la dernière partie de la messe, celle du sacrifice et de +la communion. Jules et Blaise furent très recueillis +pendant toute la cérémonie. Au moment de quitter sa +place pour approcher de la sainte table, Jules saisit vivement +la main de Blaise et lui dit tout bas:</p> + +<p>«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»</p> + +<p>Blaise répondit avec simplicité et douceur:</p> + +<p>«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»</p> + +<p>Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux +appuyés l'un sur l'autre, le Dieu de miséricorde et de +paix, le Dieu consolateur.</p> + +<p>Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut +tous les coeurs. Il y eut dans l'église un mouvement +général de surprise lorsque, après la communion des +enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène quitter +leurs places et s'approcher de la sainte table.</p> + +<p>«Le comte communie, disait-on tout bas.</p> + +<p>—La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.</p> + +<p>—Comme ils ont l'air ému!</p> + +<p>—Le comte est tout changé, dit-on.</p> + +<p>—La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry +qui les a tous changés.</p> + +<p>—Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien +depuis qu'ils sont amendés.</p> + +<p>—C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de +garder la fermière Françoise, qui devait partir. Ils ont +un nouveau bail de six ans, et ils sont bien contents.</p> + +<p>—Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»</p> + +<p>Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près +vide, il y resta encore cinq personnes, qui priaient avec +ferveur et qui ne songeaient pas au temps qui s'écoulait.</p> + +<p>Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller +une dernière fois devant l'autel; il vit les deux +enfants à genoux sur la dalle, les mains jointes, les +yeux fermés, l'air si recueilli qu'il s'arrêta pour les +contempler.</p> + +<p>«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus +longue prière à genoux sur la pierre pourrait vous +fatiguer; conservez le bon Dieu dans votre coeur, et +souvenez-vous que toute votre vie peut devenir une +prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour +l'amour du bon Dieu.»</p> + +<p>Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le +curé, qui se dirigeait vers le comte et la comtesse. +Aux premières paroles de félicitation du curé, le +comte releva son visage baigné de larmes, et, voyant +l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:</p> + +<p>«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et +marchant près du curé, sont le trop-plein d'un coeur +inondé de joie et de bonheur. C'est à Blaise que je les +dois, et ma reconnaissance augmente à mesure que +j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.</p> + +<p>LE CURÉ</p> + +<p>Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus +qu'aucun autre je suis à même d'apprécier la grandeur +de ses vertus et la beauté de ses sentiments. Je le dis +tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne prenne de +l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a +la sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui +une si mauvaise et si injuste opinion, j'ai éprouvé la +puissance de sa parole, de son accent, de son regard +même. Ma femme a ressenti la même impression chaque +fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier +sa conduite, et Jules a subi aussi la puissance de +cette vertu.»</p> + +<p>Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène +suivait d'un peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient +silencieux, mais leurs visages rayonnaient de bonheur.</p> + +<p>Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en +route pour rentrer chez eux. Les enfants marchaient en +avant; le comte et la comtesse les contemplaient avec +tendresse.</p> + +<p>«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, +dit la comtesse en essuyant ses yeux encore humides.</p> + +<p>—Et quelle vie différente et heureuse nous allons +mener; ma chère Julie! dit le comte en lui serrant les +mains dans les siennes. Nous avions tous les éléments +du bonheur, et nous ne savions pas en user; nos coeurs +dormaient en nous, et nous végétions misérablement.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>avec gaieté</i></p> + +<p>Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; +ne laissons pas revenir le sommeil.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à +l'avenir tout au bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»</p> + +<p>En approchant de la maison d'Anfry, les enfants +virent avec surprise un va-et-vient des domestiques du +château. Blaise en fut touché.</p> + +<p>«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter +mes parents pour ma première communion; je ne les +croyais pas si attentifs.»</p> + +<p>Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise +une table dressée dans la salle. Le couvert était très +simple; c'était la vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; +une nappe grossière, des assiettes en faïence, des verres +communs, des pots au lieu de carafes, des couverts +en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises +de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient +tache dans cette demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, +et les domestiques couvraient la table des plats qu'ils +apportaient du château.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, +et pourquoi sont-ce les domestiques de M. le +comte qui apportent tous ces plats?</p> + +<p>LE COMTE, <i>souriant</i></p> + +<p>Parce que nous nous sommes invités à dîner chez +tes parents, mon cher enfant; nous avons pensé, ta +mère et moi, qu'un jour de première communion on +doit avoir la force de supporter des contrariétés, et +nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, +Blaise.</p> + +<p>—Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois +enfants en perdant toute leur gravité et en sautant autour +de la table.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup +je m'oublie, et je vous embrasse de toutes mes forces.»</p> + +<p>Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs +fois. Le comte était heureux du succès de son +invention.</p> + +<p>«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.</p> + +<p>—Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les +trois enfants.</p> + +<p>Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas +approcher de la table; la comtesse alla vers Anfry et, +lui prenant le bras, lui dit en riant:</p> + +<p>«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner +le bras pour me mener à ma place, à votre droite.»</p> + +<p>Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, +mais la comtesse l'entraîna à la place d'honneur et se +mit à sa droite.</p> + +<p>Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit +comme elle et enleva Mme Anfry, qui s'était collée +contre le mur, fort embarrassée de sa personne. Il lui +donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la plaçant +en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit +le bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le +repas commença.</p> + +<p>Dans les premiers moments, le comte et la comtesse +ne s'aperçurent pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait +son front inondé de sueur, et n'osait ni manger ni lever +les yeux de dessus son assiette restée pleine. Mme +Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la +timidité.</p> + +<p>Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, +se penchant vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle +Hélène, mon pauvre papa a peur; il n'ose pas +manger, et pourtant il a bien faim, j'en suis sûr.»</p> + +<p>Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de +son air malheureux. Se penchant à son tour vers +l'oreille de son père, elle lui fit remarquer le malaise du +pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage avec un redoublement +de timidité.</p> + +<p>«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous +faites honneur au repas de première communion de +nos enfants! Allons, allons, pas de timidité, pas de +fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui +plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. +Attendez, je vais vous donner du courage.»</p> + +<p>Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, +la déboucha lui-même et en versa un verre à Anfry et +à Mme Anfry; après en avoir offert à sa femme et en +avoir versé un peu à chacun des enfants, il emplit son +verre, et, le portant à ses lèvres:</p> + +<p>«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.</p> + +<p>—A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant +à son tour.</p> + +<p>—A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.</p> + +<p>—A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.</p> + +<p>—Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la +santé du bon curé, auquel nous devons tous une grande +reconnaissance. Allons, Anfry, vous voilà plus à l'aise, +maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et continuons +notre dîner sagement et comme des gens qui conservent +dans leur coeur le souvenir des premières heures de la +matinée.»</p> + +<p>Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent +beaucoup de leurs impressions avant et après la +sainte communion. La comtesse et le comte les écoutaient +avec bonheur; il y avait dans les sentiments développés +par les enfants un saint et heureux avenir.</p> + +<p>Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient +à peine, tant ils étaient impressionnés de l'excellence +des mets et de la bonté des vins; ils mangeaient +et reprenaient de tout; leur embarras était entièrement +dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry +ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait +lui faire dans le pays ce repas donné par elle, chez elle, +à ses maîtres. Dans son extase intérieure, elle se figurait +avoir régalé le comte et la comtesse, et pensait que +l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un juste payement +de la peine que lui avait donnée l'organisation du +repas.</p> + +<p>Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir +sur un banc devant la maison, après avoir donné +ordre à leurs gens de laisser aux Anfry tout ce qui restait +des mets et des vins divers, ce qui redoubla la +joie et la reconnaissance de Mme Anfry.</p> + +<p>Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque +que le comte avait donnée à Blaise, en tête de laquelle +figure avec honneur un superbe volume de l'<i>Imitation de +Jésus-Christ</i>, donné par Hélène. Après avoir lu le +titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules +dit à Blaise:</p> + +<p>«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon +petit présent; le voici; accepte-le comme la preuve +d'une amitié qui durera aussi longtemps que moi.»</p> + +<p>En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie +chaîne d'or avec un petit crucifix et une médaille en or +de la sainte Vierge.</p> + +<p>«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement +aveugle, et qui donne à tous l'exemple d'une résignation +si calme et si douce, qu'on se sent touché rien +qu'en le voyant.</p> + +<p>—Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était +donné par vous et béni par un saint, je n'oserais porter +ces belles choses; j'espère que le crucifix me fera souvenir +de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de la +bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin +Sauveur comme elle l'a aimé en ce monde et comme +elle l'aime dans l'éternité.»</p> + +<p>Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant +dans son sein, il dit à Jules:</p> + +<p>«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, +devant cette croix et devant cette médaille.»</p> + +<p>Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: +la comtesse, présentant à Blaise une petite boîte, lui dit +en le baisant au front:</p> + +<p>«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, +mon cher enfant; voici un très petit objet, mais qui te +sera agréable et utile, je n'en doute pas.»</p> + +<p>Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la +petite boîte qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement +et vit, avec une joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, +une belle montre en or avec sa chaîne.</p> + +<p>Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche +pour faire partager son bonheur à son père et à sa +mère.</p> + +<p>«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné +Mme la comtesse.»</p> + +<p>Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de +Blaise à la vue de la montre et de la chaîne. Ni l'un ni +l'autre n'osaient les toucher, de peur de les ternir ou de +les casser. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes +qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son +beau cadeau.</p> + +<p>«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci +s'écria Blaise, tant j'étais content. Vite que j'y coure.</p> + +<p>—Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le +comte, qui l'avait rejoint avec la comtesse sans qu'il +s'en fût aperçu; fais ton remerciement, ajouta-t-il en le +poussant dans les bras de la comtesse, qui le reçut en +souriant et l'embrassa bien affectueusement.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... +vous êtes trop bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais +comment exprimer mon bonheur et ma reconnaissance.»</p> + +<p>Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que +lui tendait le comte. Il se sentait si ému de tant de +bontés, qu'il eut de la peine à contenir l'élan de sa reconnaissance.»</p> + +<p>«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes trop bons,... tous,... tous... Je ne +mérite pas... Que le bon Dieu vous le rende!... Oh oui! +Je prierai tant, tant pour vous, que le bon Dieu m'exaucera. +Il est si bon!»</p> + +<p>Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; +quand il y fut parvenu, il rappela aux enfants que +l'heure des vêpres approchait.</p> + +<p>«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, +dit Blaise; on croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin +un pareil jour! cela ne se peut! Tout est bonheur pour +moi. Mon coeur est si plein que je crois par moments +qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses +créatures, c'est plus que je ne puis supporter.</p> + +<p>—Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te +payer de ce que tu as souffert; et récompenser ta patience +dans les peines qu'il t'avait envoyées. Tu le remercieras +à l'église, et nous joindrons nos remerciements +aux tiens.»</p> + +<p>Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé +son air de fête; les cloches sonnaient à grande +volée; de tous côtés on voyait des groupes silencieux +et recueillis se diriger vers l'église. Chacun saluait le +comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se +termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette +belle et heureuse journée laissa des impressions chrétiennes +et salutaires dans plus d'un coeur rebelle jusque-là +à l'appel du bon Dieu.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XXII</h2> + +<h3>CONCLUSION</h3> + + +<p>Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la +famille du comte: la vie qu'on menait au château était +calme et heureuse; le service de Dieu n'y fut jamais +négligé, non plus que le service des pauvres, qu'on allait +chaque jour visiter, consoler et soulager. La fortune +du comte passait tout entière à secourir les misères +de ses semblables; il les considérait comme des +frères appelés à partager les richesses qu'il tenait de la +bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, il aida le +comte dans l'administration de sa fortune, et devint +son homme de confiance, son conseiller intime. Jamais +Blaise ne perdit le respect qu'il devait à ses maîtres, +qui étaient en même temps ses meilleurs amis. Jules +devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en grandissant, +le modèle des jeunes personnes.</p> + +<p>Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. +Jacques lui proposa avec l'autorisation de son père, +de venir prendre la direction de leur maison; mais +Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, qui +finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, +tous les ans, passer quelques jours près de Jacques, +qui le voyait toujours avec bonheur, et qui le +questionnait beaucoup sur la famille du comte. Un +jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux +familles par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, +que Jules avait rencontrée souvent dans le monde, à +Paris. Il lui dit que toute sa famille serait heureuse de +ce mariage. Jules avait déjà exprimé le même désir à +Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les +rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la +comtesse de Trénilly.</p> + +<p>Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les +paroles qu'il avait entendues. Le comte et Jules les reçurent +avec joie, et cette union, désirée par les deux +familles, ne tarda pas à s'accomplir.</p> + +<p>Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena +au château de Trénilly la famille de M. de Berne. +Jacques ne quittait presque pas son ancien ami Blaise; +tous deux étaient devenus des hommes, des chrétiens +solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise +était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les +démêlés du pays; ce que M. Blaise avait décidé était +religieusement exécuté. On le citait comme exemple à +tous les jeunes gens du village et des environs; on recherchait +son amitié, et on se sentait fier de son approbation.</p> + +<p>Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; +il épousa la petite nièce du curé, qui lui apporta trente +mille francs, dot considérable pour sa condition; elle +avait été demandée par des jeunes gens bien plus +riches et plus élevés en condition que Blaise, mais elle +les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle +n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités +aimables avaient fait sur elle une vive impression. +Le comte se chargea de la dot de Blaise, et la comtesse +des présents de noce et de l'ameublement. La +dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée +à une jolie maison au bout du village, tout près du +château. La comtesse meubla la maison et donna à la +mariée toutes ses belles toilettes des fêtes et dimanches.</p> + +<p>Le repas de noce fut donné par le comte dans son +château.</p> + +<p>Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une +vive affection à un frère aîné de Jacques, et qui semblait +partager ces sentiments, consentit avec plaisir +à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent fort +heureux pendant plusieurs années, après lesquelles +Hélène eut la douleur de perdre son mari. N'ayant pas +d'enfants, elle résolut de se consacrer entièrement au +service des pauvres, en fondant des oeuvres de charité. +Elle établit une salle d'asile et une école dirigées par +des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des +heures entières, aidée et accompagnée par ses parents.</p> + +<p>C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, +heureuse et unie, aimée et estimée de tous.</p> + + + +<br><br><br><br><br><br> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<br><br> + +<p>CHAPITRE I.—LES NOUVEAUX MAITRES</p> + +<p>CHAPITRE II.—PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU</p> + +<p>CHAPITRE III.—LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</p> + +<p>CHAPITRE IV.—LE CHAT-FANTOME</p> + +<p>CHAPITRE V.—UN MALHEUR</p> + +<p>CHAPITRE VI.—VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT</p> + +<p>CHAPITRE VII.—LA MARE AUX SANGSUES</p> + +<p>CHAPITRE VIII.—LES FLEURS</p> + +<p>CHAPITRE IX.—LES POULETS</p> + +<p>CHAPITRE X.—LE RETOUR DE JULES</p> + +<p>CHAPITRE XI.—LE CERF-VOLANT</p> + +<p>CHAPITRE XII.—L'ACCENT DE VÉRITÉ</p> + +<p>CHAPITRE XIII.—LE REMORDS</p> + +<p>CHAPITRE XIV.—LES DOMESTIQUES</p> + +<p>CHAPITRE XV.—L'AVEU PUBLIC</p> + +<p>CHAPITRE XVI.—L'OBÉISSANCE</p> + +<p>CHAPITRE XVII.—LA CORRESPONDANCE</p> + +<p>CHAPITRE XVIII.—LA COMTESSE DE TRÉNILLY</p> + +<p>CHAPITRE XIX.—L'ENTORSE</p> + +<p>CHAPITRE XX.—L'ÉPREUVE</p> + +<p>CHAPITRE XXI.—LE GRAND JOUR</p> + +CHAPITRE XXII.—CONCLUSION + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..b0608fb --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #11434 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11434) diff --git a/old/11434-8.txt b/old/11434-8.txt new file mode 100644 index 0000000..91ad686 --- /dev/null +++ b/old/11434-8.txt @@ -0,0 +1,8592 @@ +The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pauvre Blaise + +Author: Comtesse de Ségur + +Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + +COMTESSE DE SÉGUR NÉE ROSTOPCHINE + + +PAUVRE BLAISE + + + +A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR + +_Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et pieux comme toi, qui +te demande une place dans ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa +prière et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses +vertus et de ta grand'mère._ + +COMTESSE DE SÉGUR, née ROSTOPCHINE. + +Paris, 1861. + + + +PAUVRE BLAISE + + + + +I + +LES NOUVEAUX MAITRES + + +Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé dans sa main gauche. +Il réfléchissait si profondément qu'il ne pensait pas à mordre dans +une tartine de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée +pour son déjeuner. + +«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. Tu laisses couler à +terre ton lait caillé, et ton pain ne sera plus bon. + +BLAISE + +Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, maman, et je cherche +à deviner s'ils sont bons ou mauvais. + +MADAME ANFRY + +Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maîtres que +personne de chez nous ne connaît? + +BLAISE + +On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie qui sont arrivés +hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas. + +MADAME ANFRY + +Comment sais-tu cela? + +BLAISE + +Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais à +arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le +comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas +son poney et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient l'air +d'avoir peur de lui. + +MADAME ANFRY + +Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que les maîtres sont +mauvais? + +BLAISE + +Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie ont peur d'un petit +garçon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal. + +MADAME ANFRY + +Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant? + +BLAISE + +Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son père et sa mère +l'écoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi, +que c'est méchant. + +MADAME ANFRY + +Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur domestique; tu +n'as pas à te mêler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et +ne va pas te fourrer au château comme tu faisais toujours du temps de +M. Jacques. + +BLAISE + +Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon et aimable comme on +n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours +une petite friandise à me donner: une poire, un gâteau, des cerises, +des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!... +Je ne me consolerai jamais de son départ.» + +Et Blaise se mit à pleurer. + +MADAME ANFRY + +Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as +de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir. +Puisque son père a vendu aux nouveaux maîtres, c'est une affaire +faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je +regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas +pleurer...» + +Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix +forte qui appelait: + +«Holà! le concierge! Personne ici?» + +Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et en livrée était à la +grille fermée. + +«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le +comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent. + +--Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant. + +--Tout est-il en état au château? + +--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maîtres, +répondit timidement Mme Anfry. + +--C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en fouettant son cheval. + +Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui +galopait vers le château. + +«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait pu tout de +même parler plus honnêtement. Blaise, mon garçon, continua-t-elle plus +haut, cours au château et préviens ton père que les nouveaux maîtres +arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir à la +grille. + +--Où le trouverai-je, maman? dit Blaise. + +--Dans les chambres du château, qu'il arrange et nettoie depuis ce +matin; va, mon garçon, va vite.» + +Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, où il trouva +cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effaré. + +«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent +pas. Qui demandes-tu? + +--Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir les maîtres, répondit +Blaise. Maman m'a dit qu'il était au château.» + +Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit +par le bras: + +LE DOMESTIQUE + +Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton père n'est +pas au château; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le +chercher ailleurs. + +BLAISE + +Mais pourtant maman m'a dit... + +LE DOMESTIQUE + +Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je +t'époussetterai les épaules du manche de mon plumeau.» + +Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna +tristement à la grille, où l'attendait sa mère. + +«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa +n'était pas au château, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du +temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant. + +--Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre Blaise, dit Mme +Anfry en soupirant. On dit: _tels maîtres, tels valets_. Les valets ne +sont pas bons, il se pourrait que les maîtres ne le fussent pas non +plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton +père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit être à sa +grille. + +BLAISE + +Voulez-vous que je retourne au château, maman? Je le trouverai +peut-être aux écuries. + +MADAME ANFRY + +Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont +les maîtres qui arrivent.» + +Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essoufflé et +suant, juste au moment où un nuage de poussière annonçait l'approche +de la voiture de poste. + +Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté de la grille; Mme +Anfry se rangea avec Blaise de l'autre côté: la berline attelée de +quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue +du château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à peine le temps +d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit +garçon et une petite fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre +aux révérences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite +fille seule salua. + +Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardèrent +d'un air chagrin; ils fermèrent lentement la grille, rentrèrent sans +mot dire dans leur maison et s'assirent près d'une table sur laquelle +était préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, de même +que ses parents, se plaça silencieusement près de la table. + +«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des +nouveaux maîtres? + +--Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais, +répéta-t-il en soupirant. + +MADAME ANFRY + +Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs. + +ANFRY + +Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y +sont plus. Blaise, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne +va pas au château; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins +possible. + +BLAISE + +C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie +d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'était bien +différent; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le +reverrai peut-être jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste +d'aimer des gens qui vous quittent.» + +Et le pauvre Blaise versa quelques larmes. + +ANFRY + +Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? tu le reverras +peut-être plus tôt que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il +tâcherait de me placer dans son autre terre, où il va habiter. + +BLAISE + +Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de +maîtres. + +ANFRY + +Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre +terre est une terre de famille, qui ne doit jamais être vendue; tandis +que celle-ci était de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas +habiter deux terres à la fois. Est-ce vrai? + +--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre +dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs +durs?» + +Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il +mangea de bon appétit, car, à onze ans, on pleure et on mange tout à +la fois. + +Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge; +personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les +verrous à la grille, le concierge fit sa tournée pour voir si tout +était bien fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils +dormaient déjà profondément. + + + +II + +PREMIERE VISITE AU CHATEAU + + +«M. le comte demande le concierge», dit d'une voix impérieuse un des +domestiques du château. + +C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, Blaise nettoyait +la vaisselle, et Anfry était allé scier du bois pour les fourneaux de +la cuisine et de la lingerie. + +Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le +seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge. + +«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens maîtres, dit le +valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien +vite changer tout cela. + +--Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui parle contre les +anciens maîtres? répondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque +quelque chose? Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres, +ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon +Dieu. + +LE DOMESTIQUE + +Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un concierge et de son +mobilier. + +MADAME ANFRY + +Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un +prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu +chez moi, entendez-vous bien! + +LE DOMESTIQUE + +Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour +un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et +je ne le vois pas ici. + +MADAME ANFRY + +Il est au château à scier du bois; allez le chercher là-bas, vous lui +ferez la commission. + +LE DOMESTIQUE + +Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait le temps d'aller +faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafés. + +MADAME ANFRY. + +Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit hier qu'on n'y +entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et +il n'ira pas. + +LE DOMESTIQUE. + +Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on +pourrait bien chercher à vous remplacer et à vous faire partir. + +MADAME ANFRY + +Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme les valets, je ne tiens +pas à y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons +pas de travail ni de place, mon mari et moi.» + +Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en continuant la +conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement +l'avenue du château. Il trouva le concierge au bûcher, comme le lui +avait dit Mme Anfry. + +«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement. + +--Je ne suis guère en toilette pour me présenter chez M. le comte, +répondit Anfry. + +--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous êtes, +reprit le domestique d'un ton bourru. + +--C'est vrai», se borna à répondre Anfry. + +Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussière de +ses pieds, et se dirigea vers le château. + +«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait +l'escalier. + +--M. le comte m'a fait demander. + +--Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vêtu +pour paraître devant M. le comte. + +--Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller.» + +Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il avait monté à moitié. + +«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demandé, +c'est qu'il veut vous voir. + +--Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit Anfry en remontant +l'escalier. + +Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa discrètement. + +«Entrez!» lui cria-t-on. + +Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à trente-six ans, d'assez +belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry +salua; le comte répondit par un léger signe de tête. + +«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref. + +ANFRY + +Un seul, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Garçon ou fille? + +ANFRY + +Garçon. + +LE COMTE + +Quel âge? + +ANFRY + +Onze ans. + +LE COMTE + +Envoyez-le au château. + +ANFRY + +Pour quel service, Monsieur le comte? + +LE COMTE + +Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garçon +de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il +faut tout dire, je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos +gens. + +LE COMTE + +Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge est-il trop +grand seigneur pour se trouver avec mes gens? + +ANFRY + +Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur +pour eux; ils l'ont chassé hier, ils le chasseraient bien encore. + +--Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec colère, quand ce +serait par mon ordre qu'il viendrait ici. + +ANFRY + +Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait voir et entendre des +choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime +autant qu'il reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.» + +Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda attentivement +le concierge et parut frappé de l'air décidé, mais franc, ouvert et +honnête, qui donnait à toute sa personne quelque chose qui commandait +le respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus +doux: + +«C'était pour mon fils que je vous demandais le vôtre; mais peut-être +avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garçon, il +ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la +main un geste d'adieu. Quel est votre nom? + +--Anfry, Monsieur le comte, à votre service, quand il vous plaira.» + +Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté dans le vestibule +par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maître avait pu +vouloir à un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de +château; Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et rentra +chez lui. + +Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait quand son +père rentra. + +«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda Anfry. + +BLAISE + +Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire +d'aller voir M. Jules. + +ANFRY + +Tu n'y as pas été, j'espère bien? + +BLAISE + +Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je n'ai guère envie +de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas +être bon. + +--Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, ce sera mieux +pour toi que courailler et paresser toute la journée. En attendant, va +me chercher ma serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches +qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. Je veux les +couper.» + +Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; il entra au bûcher +et y trouva Jules de Trénilly, qui essayait de couper des rognures de +bois avec la serpe, qu'il avait ramassée. + +«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment. + +JULES + +Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé pour la chercher. + +JULES + +Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille. + +BLAISE + +Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter. + +JULES + +Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.» + +Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait à la +refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se +mit en colère et menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en +effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur +son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et à la peau; +Jules se mit à crier; Michel, le garçon d'écurie, accourut et +s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maître. + +«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? lui demanda-t-il. + +JULES, _criant_ + +C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a coupé avec la serpe. + +MICHEL, _avec rudesse_ + +Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge; +va à ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur +Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait +mal. + +JULES + +Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe. + +MICHEL + +Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi. + +JULES + +C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas, +je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser. + +MICHEL + +Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser; +je dirai comme vous me l'ordonnez.» + +Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au château. + +Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. Enfin il ramassa la +serpe et se dit: + +«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite tout raconter à +papa, pour qu'il connaisse la vérité et qu'il sache bien que ce n'est +pas moi qui l'ai blessé.» + +Il courut vers la grille; son père l'attendait avec impatience. + +«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant la serpe. +Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?» + +Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui s'était passé; il +avait à peine terminé son récit, que M. de Trénilly parut en haut de +l'avenue, marchant d'un pas précipité vers la grille. + +«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit drôle, qui s'est +caché dans la maison quand il m'a aperçu.» + +Anfry marcha seul vers M. de Trénilly. + +«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, je crois savoir ce +qui vous amène ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce +qui est arrivé. + +M. DE TRÉNILLY + +Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui +a faite votre garçon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas +coupable? + +ANFRY + +Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est faite lui-même. + +M. DE TRÉNILLY + +Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est +coupé pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit +jours. + +ANFRY + +Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colère.» + +Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait de lui apprendre +Blaise. + +«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre raconter à +lui-même.» + +Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière un rideau. + +ANFRY + +Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut que tu lui +racontes ce qui s'est passé avec M. Jules. + +BLAISE + +Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me battre. + +ANFRY + +Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là, moi; s'il fait +mine de te toucher, je t'emmène et nous quitterons la maison, +seulement le temps d'emporter nos effets.» + +Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son père, qui +l'emmena devant M. de Trénilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de +Trénilly le regardait avec colère. + +«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, dit-il enfin avec +dureté. + +BLAISE + +Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoyé chercher, +Monsieur; j'ai insisté, il s'est fâché, il a voulu m'en donner un +coup; la serpe est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé +au pied. + +M. DE TRÉNILLY + +Tu mens! je te dis que tu mens! + +BLAISE, _vivement_ + +Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blessé M. +Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandât.» + +L'honnête indignation de Blaise parut faire impression sur M. de +Trénilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en +se disant à mi-voix: + +«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais pourquoi Jules +aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?... +C'est ce que je vais tâcher de me faire expliquer...» + +Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui répéta la défense +d'aller au château sans nécessité. + + + +III + +LA RÉPARATION ET LA RECHUTE + + +Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec son père; ils +bêchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M. +de Trénilly se fit entendre; il appelait Anfry. + +«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il courut vers le +comte, qui tenait Jules par la main. + +«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses à votre +garçon pour ce qui s'est passé la semaine dernière: votre garçon avait +raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il l'a +avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort votre garçon; de +peur d'être grondé pour avoir touché la serpe, il a fait un mensonge +et une méchanceté, mal conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon +service et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera pas, +il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras +toi-même.» + +Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait Blaise; il était +honteux des excuses que son père lui avait ordonné de faire, et il ne +savait de quelle manière commencer. Il restait immobile et silencieux +devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris. + +«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il +enfin. + +--Rien, répondit Jules. + +--Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, Monsieur Jules, c'est +que vous avez besoin de moi. + +--Non, répondit Jules. + +BLAISE + +Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, Monsieur +Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps. + +JULES, _avec embarras_ + +Blaise! + +BLAISE + +Monsieur Jules. + +JULES, _très embarrassé_ + +Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment +dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon. + +BLAISE, _avec surprise_ + +A moi, pardon! et de quoi donc? + +JULES + +Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien? + +BLAISE + +Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux +pas bien sûr, Monsieur Jules, et je suis bien fâché que vous ayez pris +la peine de faire des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela +coûte, et je vous en remercie.» + +Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette tâche pénible, +releva la tête, qu'il avait tenue baissée, et, regardant la bonne +figure réjouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au +château. + +BLAISE + +Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a défendu d'y +aller. + +JULES + +Pourquoi donc? + +BLAISE + +Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer à +fainéanter, mais à l'aider par mon travail. + +JULES + +Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander à papa.» + +Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la permission d'emmener +Blaise. + +LE COMTE + +Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec +Blaise, qui me semble être un bon et brave garçon. + +JULES + +C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne +au château. + +LE COMTE + +Son père a raison, mais il lui donnera bien un congé pour terminer +votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'après-midi, +Anfry; nous vous le renverrons ce soir. + +ANFRY + +Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gêne +pas. Je vais l'amener tout à l'heure, quand il sera nettoyé et qu'il +aura changé de vêtements. + + +LE COMTE + +Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est +pas fête aujourd'hui. + +ANFRY + +C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la première +fois qu'il est admis près de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais, +puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.» + +Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours. + +«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, et donner un +coup de peigne à tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer +avec lui au château.» + +Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et courut se +débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, peigné, il alla rejoindre +Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient +devant; Blaise suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, +et il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son jardin. En +arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse avec sa fille qui les +attendaient. + +«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant vers eux. Je suis +bien aise de le connaître; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, +petit, ajouta-t-elle, Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content +de jouer avec un garçon de son âge. + +--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas à mon +aise. + +--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à bêcher et à arranger +notre jardin, Blaise, dit Hélène avec un sourire aimable. Venez avec +moi, Jules et Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.» + +Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut +vers un petit jardin que M. de Trénilly leur avait fait arranger près +du château. + +«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise. + +HÉLÈNE + +C'est précisément pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous +aider. + +BLAISE + +Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des légumes? + +--Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs! + +--Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient. + +HÉLÈNE + +Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite. + +JULES + +Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des légumes, et +si tu mets des fleurs; je les arracherai. + +HÉLÈNE. + +Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te céder. + +BLAISE. + +Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, qui croit tout ce +que Jules lui dit. + +JULES + +Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant que je vais +chercher des graines au jardin.» + +Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir Hélène; mais il +n'osa pas, et, prenant une bêche, il se mit à l'ouvrage avec une telle +ardeur que le jardin fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène +l'aidait, mais moins vivement. + +Jules revint avec un sac plein de graines de toute espèce de légumes. + +«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges, +des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des épinards... + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur couche et repiqué +quand c'est levé. + +JULES + +Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon +jardin. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien +longtemps. + +JULES + +C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.» + +Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices de son frère; +sa bonté et sa douceur la portaient à toujours lui céder pour éviter +les disputes. Blaise hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène +consentir de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle avait +désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites rigoles, dans +lesquelles Jules semait la graine. + +BLAISE + +Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules? + +JULES + +Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé. + +HÉLÈNE + +Mais comment sauras-tu où sont les radis, les choux-fleurs, les +carottes, et le reste? + +JULES + +Je les reconnaîtrai bien en les mangeant. + +HÉLÈNE + +Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les +trouverons-nous? + +JULES + +Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements. + +BLAISE + +Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; ce ne sera pas +un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine. +Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs. + +JULES, _frappant du pied_ + +Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en +mettrai pas.» + +Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitié +et lui dit: + +«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre +jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues. + +HÉLÈNE + +Merci, Blaise, tu es bien bon. + +JULES + +Et moi! je suis donc mauvais, moi? + +HÉLÈNE + +Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon. + +JULES, _avec colère_ + +Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu +le dises. + +HÉLÈNE + +Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais... + +JULES, _de même_ + +Mais quoi? + +HÉLÈNE + +Mais... Blaise est très bien.» + +Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut pour battre Hélène; +elle se sauva; il s'élança sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant +lestement de côté. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la +bonne d'Hélène accourut. + +«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris? + +JULES, _pleurant_ + +Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes pour mettre des +fleurs; ils disent que je suis méchant; c'est lui qui est méchant, il +veut arracher mes légumes. + +LA BONNE + +Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher +ses légumes, Blaise? + +BLAISE + +Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne +veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-même qui se contrarie. + +LA BONNE + +C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules qui se fait +pleurer lui-même, n'est-ce pas?» + +Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps; +elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en +aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se +promettant bien de refuser à l'avenir toute invitation du château. + + + +IV + +LE CHAT-FANTOME + + +Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, et, quand +il faisait beau, il aimait à se promener tout seul, le soir, dans les +prairies traversées par un joli ruisseau. + +Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie? + +D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, en suivant le +chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangée de fours à +plâtre creusés dans la montagne qui borde les prés et la grande route. +Ces fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes +d'étincelles; les hommes occupés à enfourner du bois dans ces brasiers +lui semblaient être des diables au milieu des flammes de l'enfer. +Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile à +effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces feux allumés, +ces longues traînées d'étincelles, ces hommes armés de fourches +attisant le feu. Il suivait tout doucement la rivière jusqu'au moulin, +dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en +longeant les fours à chaux. + +Quelques jours après sa première visite au château, Blaise se +préparait à faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules. + +«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis +seul, je m'ennuie. + +--Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais me promener dans +la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez +encore quelque histoire qui me fasse gronder! + +JULES + +Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, je ne dirai rien +du tout à personne. + +BLAISE + +Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer. + +JULES + +Alors j'irai avec toi. + +BLAISE + +Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur +Jules. + +JULES + +Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en +laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.» + +Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, se décida à le +laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchanté de sortir du +jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon. + +La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. Les fours +étaient tous allumés; Jules eut peur d'abord; mais les explications de +Blaise le rassurèrent; il ne se lassait pas de regarder les fours et +les hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent ainsi au +moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme +il en avait l'habitude; deux énormes dogues accoururent en aboyant dès +qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangées de dents +formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne répondit; +il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et +obtenir passage; les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent +à mordre la main, que Blaise retira promptement. + +Comment revenir sans passer par le même chemin? Il y en avait bien un +autre, mais Blaise n'aimait pas à le prendre, parce qu'il longeait le +cimetière du village; le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient +enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin. + +BLAISE + +Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens +gardent le passage; ils nous dévoreraient si nous entrions dans la +cour. + +JULES + +C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je voudrais passer près +des fours à chaux. + +BLAISE + +Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur. + +JULES + +Pourquoi? Y a-t-il du danger? + +BLAISE + +Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur. + +JULES + +Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est? + +BLAISE + +Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons sur la +grande route, juste à l'endroit où commencent les fours. + +JULES + +Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant. + +BLAISE + +Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.» + +Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le moulin. Ils +marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixés sur le mur et +sur la porte du cimetière, Jules sentait battre son coeur; ses grands +yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et +poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le +cimetière et désigna l'objet qui le terrifiait. + +Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main, +vit une grande forme blanche, un fantôme qui s'élevait lentement +au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tête et le haut de +son corps eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna vers +lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise +n'était pas trop rassuré et restait immobile comme le fantôme; il +rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le +fantôme ne bougea pas. + +«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, car s'il avait été +un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout +cas, je vais lui jeter une pierre.» + +Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aiguë et la lança de +toute sa force et avec une grande adresse à la tête du fantôme, qui +poussa une espèce de hurlement effroyable et vint tomber au pied du +mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en continuant ses +cris. Blaise crut reconnaître des miaulements de chat, et voulut +courir à lui pour s'en assurer; mais Jules, pâle et tremblant, le +tenait par sa blouse et l'empêchait d'avancer. + +BLAISE + +Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir. + +JULES + +Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur, +j'ai peur du fantôme. + +BLAISE + +C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantôme, +je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester +seul. + +JULES + +Non, non, je ne veux pas y aller. + +--Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, et, donnant une +secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers +la forme blanche étendue par terre. + +Jules aimait mieux encore approcher du fantôme avec Blaise que de +rester seul; il courut après lui et le rejoignit au moment où Blaise, +s'étant baissé, poussa un cri en faisant un saut en arrière; il +s'était senti égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut +de Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme qui, +poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il +avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut à son comble; +il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se +lever, la force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment. + +Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas à Jules, et +il examina la forme étendue devant lui; la lune venant il sortir de +derrière un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur +extraordinaire. C'était lui qui avait grimpé sur le mur du cimetière; +la demi-obscurité l'avait fait paraître encore plus gros et plus +blanc, et avait donné à sa tête et à son corps l'apparence d'une tête +et d'épaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal +avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne brisé; ses +convulsions avaient cessé; il ne remuait plus. + +«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons +notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lançant ma pierre; +je vais demander aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient cet +animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?» + +Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par terre, pâle et +sans mouvement. + +«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que +vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laissé venir +avec moi; ces enfants de château, c'est poltron comme tout; je +vous demande un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer +seulement?» + +Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait sur la +figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le +visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la +tête; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc +étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner. + +«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre +chat, que j'ai tué d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est +vengé sur votre joue et sur ma main.» + +Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit la main de Blaise +pour s'éloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un +fantôme, et qui lui avait occasionné une si grande frayeur. + +«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le +mort, pour que je le fasse reconnaître par quelqu'un. Un beau chat, +ajouta-t-il en le ramassant. + +JULES + +Par où allons-nous donc passer pour aller à la route? + +BLAISE + +Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons +pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage. + +JULES + +Je ne veux point passer par le cimetière..., non, non..., je ne le +veux pas, j'ai trop peur. + +BLAISE + +De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que +notre fantôme n'en est pas un? Ce n'était qu'un chat. + +JULES + +Je veux retourner par le chemin de la rivière, par lequel nous sommes +venus. + +BLAISE + +Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le +plus joli de la promenade. + +JULES + +Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne +viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir +tout le monde. + +BLAISE + +Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais, +tout de même, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais +crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse +mon chat sans demander à qui il appartient.» + +Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours à chaux, suivit +Jules, qui marchait très vite pour rentrer à la maison le plus tôt +possible. A cent pas de l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène +et sa bonne, qui les cherchaient de tous côtés. + +HÉLÈNE + +Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu +étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrivé quelque +accident; il est très tard, nous devrions être couchés depuis +longtemps; allons, mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé. + +JULES + +Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; il m'a +mené dans des chemins dangereux, j'ai manqué d'être mangé par des +chiens énormes, et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes +du cimetière! + +HÉLÈNE + +Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! Tu sais bien qu'il +n'y a pas de fantômes. + +BLAISE + +Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, nous n'avons +vu qu'un gros chat blanc monté sur le mur du cimetière. Je l'ai +malheureusement tué d'un coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, +c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais +mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empêcher de +m'accompagner. + +HÉLÈNE + +Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies; +c'est très mal; ne répète pas à maman ce que tu m'as dit, parce que tu +ferais injustement gronder le pauvre Blaise. + +BLAISE + +Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter +de moi, pourvu qu'il dise la vérité.» + +Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait +souvent, et elle craignait qu'il ne fît gronder le pauvre Blaise, +qu'elle savait innocent. + +Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour avoir des nouvelles +de Jules, dont elle était inquiète; en le voyant revenir avec sa +soeur, elle alla à eux et demanda avec inquiétude ce qui l'avait +retenu si longtemps. + +JULES + +Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; j'avais très peur, mais +il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetière. + +LA COMTESSE + +Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à ton habit? Le dos +est plein de poussière, comme si tu t'étais roulé par terre. Serais-tu +tombé? T'es-tu fait mal? + +JULES + +C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc. + +LA COMTESSE + +Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant? +Il est donc méchant, ce Blaise? + +JULES + +Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent ou plutôt toujours. + +--Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise est très bon et ne +ment pas. C'est Jules qui ment et qui est méchant. Blaise m'a dit que +Jules avait voulu absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce +chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il ne voulait pas +le tuer, et il en est très fâché. + +LA COMTESSE + +Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un étranger +pour accuser ton frère? + +HÉLÈNE + +Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent. + +LA COMTESSE + +Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable et plus +indulgente pour ton frère. Montons au salon; je tâcherai demain de +savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le +mérite.» + +Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus de cette affaire; mais +Hélène, qui avait pitié du pauvre Blaise calomnié, fut au contraire +satisfaite de la promesse de sa mère. En allant se coucher, elle +reprocha à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme à son +ordinaire, par des injures et des coups de pied. + +Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir +Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de +l'innocence de Blaise et de la méchanceté de Jules; mais la crainte de +rabaisser son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha de +punir Jules comme il le méritait. + + + +V + +UN MALHEUR + + +Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, lorsqu'ils +entendirent des cris perçants qui provenaient d'une maison placée de +l'autre côté du chemin, et habitée par une pauvre femme et ses cinq +enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison d'où partaient +les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent au moment où la pauvre +femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, +qu'elle avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel était la +maison. Dans un coin du verger elle avait creusé une petite mare pour +y laver le linge de son plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle +était rentrée pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant +cette courte absence, celui de deux ans était tombé dans la mare; il +n'avait pas pu en sortir et il avait été noyé. La mère poussait des +cris perçants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mère, +qui se débattait en convulsions; les autres avaient ramassé l'enfant, +le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et +de tout son corps. Blaise courut à toutes jambes chercher un médecin. +Hélène, quoique saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à +l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres +voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le médecin, aider +à rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et +elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. Deux habitants +du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux différents remèdes qui +pouvaient être utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que +Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la malheureuse mère, M. +Renou fit étendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu; +on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer +des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités en de pareils +accidents, mais sans succès: l'enfant était sans vie et glacé. Quand +son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta à genoux devant le +corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans +ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement +la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne +voulait pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba +dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son +évanouissement pour la déshabiller, la coucher dans son lit et porter +l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait +pas été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait et +soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait, +et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hélène finit par le +calmer et l'endormir. + +Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut posé sur un lit, +enveloppé de couvertures, le médecin arriva. + +«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore? + +--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-être à +employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et +tâchez de rappeler cet enfant à la vie.» + +Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur; +après un examen de quelques minutes, il se releva. + +«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de +son coeur. + +--Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait le ranimer? + +--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez déjà fait: soufflez +de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des +sinapismes, tâchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois +que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.» + +En disant ces mots, jetant à la mère désolée un regard de compassion, +il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, désolée +de cet arrêt du médecin et de son prompt départ, s'écria: + +«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyés après deux +heures de soins; nous n'avons pas réussi jusqu'à présent, mais nous +serons peut-être plus heureux en continuant.» + +Mme Renou, aidée des voisins charitables qui n'avaient cessé de donner +tous leurs soins à la mère et à l'enfant, recommença ce qui avait +été vainement essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque +espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée du médecin avait +interrompus. + +Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner, +réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon résultat. Quand Mme +Renou vit l'inutilité de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans +des linges qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le +lit de la chambre où il avait été transporté. + +«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en voyant revenir Mme +Renou, vous l'avez abandonné. + +--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris +votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, où il prie +pour vous et pour ses frères et soeurs. + +--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mère en +sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, à dix pas +de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais été moins désolée de le voir +mourir dans son lit. + +--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant était mort dans son lit, +c'eût été par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement +pendant plusieurs jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu +vous a épargné cette douleur.» + +Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près de la pauvre femme sans +pouvoir calmer son désespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux +mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais +des plus efficaces. + +«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable; +puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher. + +--A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas +vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant. + +--Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste +encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas. + +--Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre +lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme +vous le faites! + +--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez, +voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le +sien.» + +En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune femme qui +demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue +à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec +bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé; +au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa +de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le +sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère, +revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda +ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient +à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes +et des oies. + +Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin +sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua +insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et +plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa +douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène +s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les +vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme +Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation +d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu. + +Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier +ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente +victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants. + + + +VI + +VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT + + +«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus +grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande +taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames, +admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux +sous.» + +L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec +son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son +maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se +firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut +aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le +suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans +la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire +de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes +présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant +suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses +talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de +sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de +vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte, +en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala +comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de +devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes +pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même +facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit +exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui +excitaient l'admiration de tous les spectateurs. + +Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de +Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses +granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui +comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter +à manger. + +«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître. + +--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son +avec des choux et des carottes. + +--Où sont vos boulettes? demanda Jules. + +--Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites. + +--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et +nous regarderons comment il les mange. + +--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour +le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les +enfants qui commencent. + +--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite! + +--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps. + +--Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir +jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son +travail. + +--Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour. + +--Mais, Monsieur le comte... + +--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque +impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir +jouer; chaque chose en son temps.» + +Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents +Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe +de l'éléphant. + +«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les +boulettes de l'éléphant.» + +Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à +moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans +chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une +livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et +roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on +faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets, +de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de +beurre. + +«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un +seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi. + +JULES + +Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande +pour vivre, je suppose. + +BLAISE + +De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et +il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing +nous en avons de reste pour le lendemain. + +--Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de +la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine? + +BLAISE + +Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu. +Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux. + +JULES + +Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien +du tout. + +BLAISE + +Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de +la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais +voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le +voir avaler ses boulettes.» + +Jules courut à la grange; il voulut entrer. + +«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand +l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il +pourrait vous faire du mal. + +--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir +quand il mange. + +--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui +est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir +aucun danger.» + +Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il +vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les +porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de +cuillère et de fourchette. + +Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise, +qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour +demander quelque chose. + +«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste +dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant +notre porte; je vais voir s'il les aime.» + +Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la +flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième +eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il +continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de +sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres +papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de +la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe +et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le +mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et +allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise. + +«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses +deux mains vides et en lui caressant la trompe. + +--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria +Jules. Tiens, tiens, tiens.» + +Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe +allongée. + +Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui +comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un +énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire. + +«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il +avale!» + +Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la +fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe +vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules +fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant +le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne +pouvait ni crier ni se relever. + +Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne +sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers +le bout de la trompe en joignant les mains et en criant: + +«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire +étouffer.» + +Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules, +allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il +reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée. + +Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa +Blaise avec colère en criant: + +«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur +ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines +pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à +papa. + +--Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc +fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux; +j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les +pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à +papa.» + +Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de +poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits +ruisselants d'eau. + +Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit +trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident. + +«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant +qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait. + +HÉLÈNE + +Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute +sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache. + +HÉLÈNE + +Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi? + +BLAISE + +C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure. + +HÉLÈNE + +Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être +drôle, car ce n'est certainement pas dangereux. + +BLAISE + +Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même, +et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par +l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer. + +HÉLÈNE + +Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas +jeté de l'eau comme à Jules?» + +Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de +le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules. + +A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait +tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air +irrité. + +LE COMTE + +Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui +tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés. + +HÉLÈNE + +Et qu'a-t-il donc fait, papa? + +LE COMTE + +Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter +sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais +garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en +colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était +pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui +lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa +trompe. + +HÉLÈNE + +Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient +de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.» + +Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre +Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore, +l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques +instants de réflexion, il dit: + +«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort +avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort +seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire. + +HÉLÈNE + +C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort +et que Jules invente. + +LE COMTE + +Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai +Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un +vaurien.» + + + +VII + +LA MARE AUX SANGSUES + + +Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais +M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de +quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades. + +«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour +jouer avec moi? + +LE COMTE + +Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il +t'arrive chaque fois une aventure désagréable. + +JULES + +Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour +m'accompagner. + +LE COMTE + +Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise. + +JULES + +Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais +aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul. + +LE COMTE + +Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne +souffre pas qu'il te fasse quelque sottise. + +--Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la +chambre pour courir chez Blaise. + +Il arriva tout essoufflé chez Anfry. + +«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui. + +--Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec. + +JULES + +Où est-il? je veux l'avoir tout de suite. + +ANFRY + +Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre. + +JULES + +Allez le chercher. + +ANFRY + +Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé. + +JULES + +Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir +avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content. + +ANFRY + +Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que +je fais mon devoir. + +JULES + +De quel côté est Blaise? + +ANFRY + +Du côté de la mare aux sangsues? + +JULES + +Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues? + +Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.» + +Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la +maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le +parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du +côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et +assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit +près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui +travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il +les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs +qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il +n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne. + +«Blaise! Blaise!» cria Jules. + +Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre. + +«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je +t'appelle? + +BLAISE + +Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais +pas à vous répondre. + +JULES + +Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi. + +BLAISE + +Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé. + +JULES + +Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que +j'aille seul dans les champs. + +BLAISE + +Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous +pouvez bien vous en retourner de même. + +JULES + +Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa. + +BLAISE + +Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois +que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher; +d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger. + +JULES + +Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te +laisserai monter mon âne. + +BLAISE + +Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent +mieux que les quatre de votre âne. + +--Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant. + +Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules +reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le +trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il +avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas +dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques +l'avaient vu sortir seul. + +«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais +bien en voir quelques-unes.» + +Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en +vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit +entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur +du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se +montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus +son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors +à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient +autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à +les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se +mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et +l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de +toutes ses forces. + +Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules; +il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage; +il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa +main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les +piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à +la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était +attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris +perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le +voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il +s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient +posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux +mains, au visage. + +«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans +votre pantalon.» + +Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le +secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il +avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du +pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements +mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche, +sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise +glacée et le pantalon trempé de Jules. + +BLAISE + +Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si +grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et +chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons +faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer +bien vite. + +JULES + +Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me +piquent. + +BLAISE + +Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on +vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues. + +JULES + +C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir +avec moi. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes +de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous +jeter dans la mare aux sangsues. + +JULES + +Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber. + +BLAISE + +Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté. + +JULES + +Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu +par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare. + +BLAISE + +Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante +sangsues aux jambes? Grand merci! + +JULES + +Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je +n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main. + +BLAISE + +Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous +avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous, +et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me +glacent le corps! + +JULES + +Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais +pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me +gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu +de chemise si fine et un si joli pantalon! + +--Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant, +indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous +d'affaire comme vous pourrez. + +--Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans +ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.» + +Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas +infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se +mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux +cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant: + +«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes +habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais +lui raconter!» + +Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant +que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient +tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le +visage. + +Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable +état. + +LE COMTE + +Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé? + +JULES + +C'est Blaise, papa; c'est sa faute. + +LE COMTE + +Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser +aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es! + +Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la +bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui +couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues. + +«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly +étonné. + +--C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a +jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé +de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire +ses habits de dimanche. + +--Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je +l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet +par son père.» + +Un domestique frappa à la porte. + +«Entrez, dit la bonne. + +--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter; +il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules. + +--Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais, +Jules, que Blaise voulait les garder! + +JULES, _avec embarras_ + +C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu +peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout. + +--Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de +Trénilly au domestique. + +Le domestique sortit. + +La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait +rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se +trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit. + +«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise +m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne +fût indisposé. + +--Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais +je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a +été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits +de Jules. + +ANFRY + +Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a +rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui +qui est venu au secours de M. Jules. + +LE COMTE + +Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de +sangsues! + +ANFRY + +Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules, +puisqu'il n'était pas avec lui? + +LE COMTE + +Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve +clairement qu'ils étaient ensemble. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses +vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés, +lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils +étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux +sangsues pour le chercher. + +M. DE TRÉNILLY + +C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez, +en père faible que vous êtes? + +ANFRY, _avec émotion_ + +Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et je suis le +serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour +justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois +à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations +fausses que M. Jules à portées contre lui. + +M. DE TRÉNILLY, _avec colère_ + +C'est-à-dire que Jules a menti?... + +ANFRY, _avec calme_ + +Je le crains, Monsieur le comte. + +M. DE TRÉNILLY, _avec ironie et une colère contenue_ + +C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc, +Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si +pauvre opinion de la sincérité de mon fils? + +ANFRY, _avec calme et fermeté_ + +Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.» + +Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la +visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ +de Jules tout seul, monté sur son âne. + +Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui +commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans +pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté. + +«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la +vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry, +ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le +crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, +j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez +vigoureusement. + +ANFRY + +Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il +s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je +voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par +la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et +honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.» + +En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et +d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père. + +M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui +redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite +chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux +circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être +grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant +trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme +il l'avait d'abord raconté. + +M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans +les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance +pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de +fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il +n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne +pouvant lui donner raison. + + + +VIII + +LES FLEURS + + +Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de +jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de +méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il +venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses +offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical +en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement +quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la +porte. + +Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on +avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade +favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours +à chaux. Arrivé là, il s'asseyait et il pleurait. + +«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on +m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon +Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me +révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en +vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal... +Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit +toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais +bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me +croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là +où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et +menteur. + +Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il +était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait +le bon petit Jacques pour maître et pour ami. + +Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec +Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui +aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère. + +Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules +demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour +l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules +n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais +il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de +Trénilly et de l'amener dans le petit jardin. + +Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui +dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers +le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En +apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et +l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant: + +«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y +planter des fleurs du potager. + +--Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise. + +--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec +joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien +que Blaise devait se trouver gravement offensé. + +Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait +de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença +son travail. + +JULES + +Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé +à causer. + +BLAISE + +Je ne le suis plus, Monsieur. + +--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la +cause du silence et du sérieux de Blaise. + +BLAISE + +Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en +veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et +je n'aime pas à me trouver seul avec vous. + +--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant. + +--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre +moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine +par rapport à papa et à maman, et puis...» + +Blaise se tut. + +«Achève, dit Jules; et puis quoi encore? + +--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous +offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira +un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au +bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.» + +Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la +vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta. + +JULES + +Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas +faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même. + +BLAISE + +Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le +bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez. + +JULES + +Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour +remplir le carré. + +BLAISE + +Quelles fleurs faudra-t-il demander? + +JULES + +Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites, +des pensées. + +BLAISE + +Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout +cas, je ferai de mon mieux.» + +Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de +toutes sortes de fleurs. + +«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.» + +Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de +pensées. + +JULES + +Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs +m'apportes-tu là? + + +BLAISE + +Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées; +mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin. +Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin +quand vous n'en voudrez plus. + +--Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les +fleurs, les piétinant et les brisant avec colère. + +BLAISE + +Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit +d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre +papa lui a bien recommandées! + +JULES + +Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a +pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à +moi. + +BLAISE + +Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites, +c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je +ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; +c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé. + +JULES + +Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est +lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et +emportées. + +BLAISE + +Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les +ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu +la peine de les brouetter et de décharger la brouette. + +JULES + +Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant +pis pour toi. + +BLAISE + +Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de +vous apporter ces fleurs. + +JULES + +Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi. + +BLAISE + +Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de +tant de méchanceté. + +JULES + +Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées? +Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté +ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé. + +BLAISE + +Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru +bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies +fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez. + +JULES + +Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux. + +BLAISE + +Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées +et brisées. + +JULES + +Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les +donne; fais-en ce que tu voudras. + +Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné. + +«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je +n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et +qui les ai écrasées en route. + +J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin; +peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront +bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce +qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre +homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque +mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en +vérité!» + +Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les +enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les +amena près de son jardin, où travaillait son père. + +«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des +fleurs à remettre en état, si c'est possible. + +--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais +que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées! + +--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour +de M. Jules, que je voudrais déjouer.» + +Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé. + +«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les +fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là-bas. + +--Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais +que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas +souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les +mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et +le jardinier ne serait pas grondé. + +--Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera +mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là. Il faut faire pour le mieux +et laisser aller les choses.» + +Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur +terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution, +après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les +arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise. + +Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et +Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée. + +Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs, +accompagné du jardinier. + +LE COMTE + +Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de +Paris? Je ne les vois nulle part. + +LE JARDINIER + +Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules +pour son jardin. + +LE COMTE + +Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de +donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands +frais? + +LE JARDINIER + +Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé +deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs. + +LE COMTE + +C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand +j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez +les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.» + +Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de +Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus +trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il +le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des +fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours. + +JULES + +Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont. + +LE JARDINIER + +Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que +les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes. + +JULES + +Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées, +que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs. + +LE JARDINIER + +Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de +Blaise. + +LE COMTE + +Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais +en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de +fait. + +LE JARDINIER + +C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le +connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre +de lui. + +--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est +pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs? + +JULES + +Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas +rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.» + +M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche, +et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le +trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait +réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry +et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la +brouette. + +«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson, +dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère. + +--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement, +mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier +mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un +polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur. + +--Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte, +frémissant de colère. + +ANFRY + +Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous +demander ce que vous supposez! + +LE COMTE + +Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces +fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais +quel conte pour expliquer leur possession. + +ANFRY + +Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte, +et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette +brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a +ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M. +Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et +les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de +l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le +comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges, +vous verrez encore la place des brisures.» + +M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée; +il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas +approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en +alla aussi vite qu'il était venu. + +«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il +m'aurait battu avec sa canne. + +--S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service, +répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le +fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour +s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os +ici.» + +Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules. + + + +IX + +LES POULETS + + +«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs +de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui +perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous +mangerons ce soir, Jules et moi. + +--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu +ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly. + +--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la +ferme pour les faire couver.» + +Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée +en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une +poule qui voulût couver. + +«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry, +Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore +vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver +sur-le-champ.» + +Hélène remercia et courut chez Anfry. + +«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie +de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous +dérangera pas. + +--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce +matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez +venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.» + +Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à +l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un +panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et +commença sa besogne de la meilleure grâce du monde. + +Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry. + +«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle. + +--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute +comment se comporte la couveuse? + +--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge +et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.» + +Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles +de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein +d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien +à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable +raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque +mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de +couver. + +Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la +porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la +cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire +quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins +venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec +avant de les leur laisser manger. + +Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe +noire et blanche. + +«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise. + +HÉLÈNE + +Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les +emporter chez moi? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce +qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle. + +HÉLÈNE + +Combien de temps faudra-t-il attendre? + +BLAISE + +Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle. + +HÉLÈNE + +C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la +maison...» + +Hélène n'acheva pas. + +BLAISE + +Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour +la nuit, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...» + +Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne +la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que +partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux, +maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais +oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon +innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je +n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle. + +HÉLÈNE + +Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la +justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton +égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a +donné mauvaise opinion de toi. + +BLAISE + +Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus +obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois +que Jules t'a indignement calomnié.» + +Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise. + +BLAISE + +Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de +n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les +jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous. + +HÉLÈNE + +Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules, +qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi! + +BLAISE + +Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il +fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il +offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi +je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme. + +HÉLÈNE + +Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de +me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose +à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion +l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et +cela me console de souffrir un peu.» + +Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia encore avec +reconnaissance et affection; elle retourna lentement à la maison. En +rentrant, elle raconta à son père et à sa mère ce que Blaise lui avait +dit, et elle fit part de son impression à l'égard de Blaise. + +«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, et je serais +bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments à son +égard. + +--Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit M. de Trénilly avec +froideur, que nous pensassions bien mal de ton frère, qui dit juste +le contraire de Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un +calomniateur, un méchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de +Blaise que de mon fils. + +HÉLÈNE, _avec feu_ + +Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si pourtant Blaise est +innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous +commettez. + +--Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit Mme de Trénilly +avec sévérité. + +HÉLÈNE + +Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à papa, mais je suis +si peinée de voir mon frère si mal agir, et le pauvre Blaise tant +souffrir!... + +M. DE TRÉNILLY + +Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement +pas. + +HÉLÈNE + +Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant qu'il +travaillait et qu'il était tout seul, et il cherchait à me le cacher +et à sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi +il pleurait; il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait +rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il était +un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni +se promener avec lui. + +--Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement M. de Trénilly. + +Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter +son père en continuant à défendre Blaise, et elle se retira dans sa +chambre pour travailler seule comme d'habitude. + +Les poulets devenaient grands et forts; Hélène avait décidé avec +Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait +dans la cour du château, où ils coucheraient dans une niche de chien +qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur +arranger la niche en poulailler. Par une fatalité malheureuse, Jules +rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les +mettre dans leur nouvelle demeure. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as dans ton panier? + +BLAISE + +C'est une commission, Monsieur Jules. + +JULES + +Montre-moi ce que c'est. + +BLAISE + +Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé. + +JULES + +Qu'est-ce qui te presse tant? + +BLAISE + +Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur. + +JULES + +Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout. + +Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il +craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les fît échapper; il voulut +donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et +chercha à le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et +il allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant +le plus faible, ramassa une poignée de sable et la lui jeta dans les +yeux. La douleur fit lâcher prise à Blaise; Jules saisit le panier et +l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, près d'une mare, pour +examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en +voyant les poulets qui y étaient renfermés!» + +«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi il ne voulait +pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des +poulets qu'il a volés dans notre basse-cour, et qu'il portait à son +voleur de père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras +mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens chercher ton déjeuner.» + +En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets du panier les +uns après les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres bêtes se +débattirent quelques instants, puis restèrent immobiles, les ailes +étendues, flottant sur l'eau. + +Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement à la +maison. Il entra chez son père. + +«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de mettre les pieds dans +notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachés +dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre +poulailler. + +M. DE TRÉNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni +poulets ni poulailler. + +JULES + +C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai +arrachés. + +M. DE TRÉNILLY + +Qu'en as-tu fait?» + +Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint rouge et +embarrassé, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noyé les pauvres +bêtes. + +«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly en l'examinant avec +surprise. Est-ce que tu les a rendus à Blaise, par hasard? + +--Oui, papa, balbutia Jules. + +M. DE TRÉNILLY + +Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'où il tenait ces +poulets, et les apporter à la fermière, s'ils sont à elle. Et Blaise +les a-t-il emportés?» + +Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les poulets dans l'eau; +il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit: + +«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare. + +M. DE TRÉNILLY + +Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; où est-il? + +JULES + +Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.» + +Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, mais il croyait +empêcher par là son père de questionner lui-même Blaise et Anfry. + +Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le sable, ne pouvait +quitter la place où il était tombé; et à force pourtant de frotter +ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint à les tenir +entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau +dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que tout le sable +fût parti. Il pensa alors à se mettre à la recherche de Jules et de +son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hélène, qui allait +voir si son petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets +Crève-Coeur. + +Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges et bouffis de +Blaise. + +«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi +as-tu pleuré? + +--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jeté +dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il +m'a vu aveuglé, il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos +poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il ne leur soit +arrivé malheur. + +--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria Hélène. Oh! Blaise, +mon cher Blaise, aide-moi à les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai +pas tués ou lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!» + +Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; en cherchant dans +les massifs, Blaise trouva son panier vide. + +«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans. + +--C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; pour le coup, papa +ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes +petits Crève-Coeur.» + +A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra +son père. + +«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes +jolis Crève-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a +arraché et s'est sauvé avec. + +M. DE TRÉNILLY + +Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les +avait pris à la ferme. Mais si ce sont tes Crève-Coeur qu'apportait +Blaise, pourquoi les a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère +probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé +enlever son panier sans le défendre. + +HÉLÈNE + +Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; mais Jules lui a +jeté du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lâché le panier. + +M. DE TRÉNILLY + +C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que +Blaise avait jeté les poulets dans la mare. + +HÉLÈNE + +C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets depuis qu'ils +sont éclos; il leur avait préparé un poulailler dans une des vieilles +niches à chien, et il me les apportait pour que nous les y missions. + +M. DE TRÉNILLY + +Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets. + +HÉLÈNE + +Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce +que Jules a été assez méchant pour les jeter à la mare? + +La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son père, courut du côté +de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la +mare, elle le vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui +quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitôt qu'il +aperçut Hélène, il lui cria: + +«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire revivre les pauvres +poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retiré trois; +je cherche à atteindre le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a +encore coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour cette +fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième Crève-Coeur, qu'il +avait rapproché du bord avec sa perche. + +Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés à terre sans +mouvement, le bec ouvert, les ailes étendues, les yeux entr'ouverts. +Blaise les porta sur l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de +la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il eut beau les +frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restèrent +sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hélène et Blaise se +relevèrent. + +«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit Blaise. Des poulets +si jeunes, ce n'est pas bon à manger; d'ailleurs, ça fait mal au coeur +de manger des bêtes qu'on a soignées. + +--Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne les laissons pas +ici; les chats les dévoreraient. + +--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire +à un médecin qu'on faisait revenir des noyés en les couvrant de cendre +tiède; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout près: +plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout cas, cela ne leur fera +pas de mal, et peut-être... qui sait,... la cendre tiède, en les +réchauffant, les ranimera-t-elle. + +--Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de les enterrer +demain.» + +Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portèrent à la +buanderie, où ils trouvèrent effectivement un tonneau de cendre; on +venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, +Hélène y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'à la +tête, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermèrent ensuite +la buanderie et s'en allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de +la mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin +d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté de Jules. Quand Hélène +revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un +peu d'inquiétude, pour savoir ce qu'avait dit son père. + +«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as +encore fait une méchanceté au pauvre Blaise. + +--Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc +fait, Hélène? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se +sont passées. + +HÉLÈNE + +Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, que tu les as +arrachés à Blaise après lui avoir jeté du sable dans les yeux, et que +tu as conté des mensonges à papa. + +JULES + +Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait +volé des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent à toi; j'ai voulu +les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetés dans +la mare. + +--Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est abominable de mentir +avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien réserver tes mensonges +pour papa, qui a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te +connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis. + +JULES, _avec colère_ + +Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me dis cinquante sottises +pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai +chasser avec son vilain père. + +HÉLÈNE + +Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta part. C'est bien +triste pour moi d'avoir un si méchant frère.» + +Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour écrire. Jules resta un +instant indécis s'il resterait chez Hélène pour la contrarier, ou s'il +irait se plaindre à son père; il finit par quitter la chambre, et il +se dirigea vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors occupé à +lire. + +«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste +pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges +que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, +prétendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi, +qu'elle voudrait bien l'avoir pour frère, et qu'elle serait enchantée +si vous me chassiez pour me mettre au collège. + +--Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; elle est entichée +de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son +humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir +perdu ses poulets. + +--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a volé ses poulets. +Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reçoive des injures, parce que +son Blaise a menti? + +--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mêle pas +de l'éducation de ta soeur; va te plaindre à ta mère, si tu veux, et +laisse-moi finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette +semaine. Va, Jules, va, mon garçon.» + +Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire gronder sa soeur, +et il n'avait pas réussi. Il ne voulait pas aller se plaindre à sa +mère; elle n'était pas toujours disposée à le croire et à l'approuver, +comme M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse pour son +fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune crainte qu'elle le dénonçât, +parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il résolut +donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni +d'Hélène. + +Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda à sa mère la +permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour +l'aider. Mme de Trénilly y consentit, à la condition que Blaise ne +mettrait pas les pieds au château ni dans le jardin de Jules. Hélène +le promit et ajouta en souriant que la défense serait probablement +très bien reçue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de +se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; +il venait chercher les poulets pour leur préparer une fosse. + +«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher +Blaise? Ne passons pas devant le château, pour que Jules ne te voie +pas et ne vienne pas nous rejoindre. + +--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien. +Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis +fâché de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais +je n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour moi que l'est M. +Jules... Mais nous voici arrivés; allons prendre nos pauvres morts.» + +Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que +répéta immédiatement Hélène, entrée avec lui. Les poulets qu'on avait +cru morts étaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de +cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger. + +«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait raison. + +--C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. Quel bonheur de revoir +mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idée tu as eue, mon bon +Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais +enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je vais pendant ce +temps les porter à leur poulailler, où tu me trouveras. + +--Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du +lait? + +--Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a défendu que tu entres au +château. + +--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en +soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma +première communion, en supportant ces affronts avec courage et +douceur... Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour les +poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu +longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.» + +Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était triste, car elle +sentait combien était injuste la mauvaise opinion qu'on avait de +Blaise, et elle s'affligeait que ce fût son frère qui eût fait tout ce +mal. + +«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. Le bon Dieu +fera sans doute connaître son innocence; mais en attendant il souffre +et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est +mauvais! L'année prochaine il doit faire sa première communion; +comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît pas ses torts?...» + +Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint qu'au bout +d'une demi-heure. + +«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée faite par maman. +J'ai été longtemps, car il a fallu la préparer, puis revenir pas trop +vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les +poulets vont se régaler.» + +Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets +affamés se précipitèrent dessus et picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en +restât miette. + +Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés pendant +deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer à leur nouvelle +demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et +forts. Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; Hélène +lui en sut gré et crut que c'était un commencement de repentir et +d'amélioration. Un jour que Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules +lui dit: + +«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? Le cuisinier en +ferait volontiers une fricassée. + +--Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, j'espère bien, maman, +que vous n'y avez pas songé, et que c'est une invention de Jules. + +--Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour les manger, Hélène, +dit Mme de Trénilly. + +--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée de les manger. Je veux +garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent; +je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise +et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la mort. + +JULES + +Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a dû être +bien attrapé quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dîner il +aurait encore à les soigner!» + +Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, mais elle se contint, +et, jetant sur son frère un regard qui le fit rougir, elle se contenta +de dire: + +«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne +opinion que j'en ai et l'amitié que j'ai pour lui. Je la lui doit en +compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on +le calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et sans dire les +choses comme je les sais.» + +Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se +borna à dire, en levant les épaules: + +«Que tu es sotte!» et quitta la chambre. + +Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier le déjeuner et le +dîner; elle ne fit pas attention à la fin de la discussion d'Hélène et +de Jules, et reprit sa lecture interrompue. + +Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait transportés chez +Mme Anfry, de peur que Jules n'eût la fantaisie de les attraper et de +les faire manger. A l'automne, les poulets étaient devenus des poules +qui se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent leurs oeufs et +eurent à leur tour des poulets à conduire. Hélène finit par en faire +cadeau à Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps +à autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses poules. Ils +étaient toujours tendres et gras, et chacun en appréciait la qualité. + + + +X + +LE RETOUR DE JULES + + +A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti pour Paris avec +toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantés de se +retrouver seuls; l'hiver se passa plus agréablement pour Blaise, dont +chacun commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté. +Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des +parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'école; mais +il préférait travailler à la maison avec son père et sa mère. Ils +causaient souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne +faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien à en +dire, et Blaise avait demandé à ses parents de n'en pas parler plutôt +que d'en dire du mal. + +«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne +pourrais peut-être pas m'empêcher de leur en vouloir de leur +injustice, surtout à M. Jules, et je me sentirais de la colère, de la +haine peut-être. Et comment pourrais-je faire ma première communion +et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur à ceux qui +m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonné à ses bourreaux; il +a même prié pour eux. Je veux tâcher de faire comme lui. + +--C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit son père en +l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mère... C'est qu'il ne +nous est pas facile de pardonner à ceux qui ont fait du mal à notre +enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un méchant, un... + +--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne +parlez que de Mlle Hélène, qui a été si bonne pour moi. + +--Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en +parler; pas de danger de dire une méchanceté.» + +«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une à +Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit: + +«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon +fils lundi prochain. Soignez particulièrement la chambre de Jules, qui +est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue. + +«Comte de TRÉNILLY.» + +«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guère de +temps pour tout préparer. Il faut nous y mettre tous dès aujourd'hui. + +--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de +Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard? + +--Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune +fille n'est-elle pas près de sa mère! Au surplus, nous le verrons bien +quand ils seront arrivés.» + +Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours +ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva +terminé le lundi dans la journée. + +«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner +particulièrement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotté, essuyé, +comme les autres; je ne peux pas faire mieux. + +--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des +fleurs, qui le rendront plus gai.» + +En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un +autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles +de fleurs sur les croisées, sur la commode. Blaise avait fait de son +mieux, et il avait réussi. + +Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils +n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. Comme l'année d'avant, +un courrier à cheval l'annonça; la grille fut ouverte et la voiture +roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près +de lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène n'y étaient +pas. Blaise avait déjà su par des gens qui avaient précédé M. de +Trénilly qu'Hélène était au couvent pour renouveler sa première +communion, et que sa mère ne la ramènerait que dans le courant de +juillet, deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air encore plus +sombre et plus sévère que l'année précédente. + +«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à sa femme en +refermant la grille. + +--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour désennuyer M. +Jules, répondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le +refuser. + +--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc +oublié ce qu'ils en disaient?...» + +Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un domestique vint +demander Blaise au château. + +«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry. + +LE DOMESTIQUE + +Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommandé +de le ramener avec moi. + +ANFRY + +Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour dîner. + +LE DOMESTIQUE + +Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être +plus maussade que d'habitude. + +ANFRY + +Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en +disait l'année dernière. + +LE DOMESTIQUE + +L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées +depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté +bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété +de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que +Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules. + +ANFRY + +Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant +que chacun restât chez soi. + +LE DOMESTIQUE + +Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le +comte que Blaise est sorti.» + +Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de +cette lubie de Jules. + +Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander +au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le +laisser aller aux champs tout de suite après son dîner. + +«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot? + +--J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le +fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en +journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon +maintenant; je puis bien travailler comme un autre. + +--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que +j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.» + +Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de +derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes +à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener +à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry +cinq minutes après que Blaise en était parti. + +«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous +côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie +chercher. + +--Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la +ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et +légèrement moqueur. + +LE DOMESTIQUE + +Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que +M. le comte le demandait? + +ANFRY + +Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie. +Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le +comte. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous +en aurez les éclaboussures bien certainement. + +ANFRY + +A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les +mérite pas.» + +Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry +alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant: + +«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête, +ce garçon!» + +Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait +bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et +que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance +l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène +pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime +pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par +les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules, +de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la +complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le +revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait +la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il +se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à +la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval +dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda +Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au +lendemain. + +Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au +catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit +une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il +en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son +père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui +pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction, +et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec +une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de +sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son +travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se +calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son +fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry: +mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois. + +De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly +alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les +prés à garder les vaches. + +«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un, +j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.» + +Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans +quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait; +aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle +prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de +se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, +disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de +Blaise. + +Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus +jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la +crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout +doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure +peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre +dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit +à voix basse: + +«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé +les yeux, je me suis sauvé bien vite. + +--Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être +effrayant. + +--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert; +il te battrait.» + +François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus +effrayé. + +«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a +vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter +au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur. + +--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie +de voir ses yeux qui brillent! + +--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de +suite.» + +Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha +sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir, +mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper +sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le +bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se +dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le +pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce +terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le +comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment +la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que +c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant +ses frères à son secours. + +«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert, +François, au secours!» + +Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre +au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un +d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la +porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette +attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la +chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la +fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, +pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et +François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois +sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau +restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, +entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux +se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y +étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui +avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la +maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les +enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois +rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent +que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger +Alcine. + +«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec +une fourche et un râteau... + +--Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère +effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous? + +ROBERT + +Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et +il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup! + +FRANÇOIS + +Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient! + +ALCINE + +Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!... + +LA FERMIÈRE + +Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre +M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là?... +Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? +Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après +ce qui s'est passé. + +ROBERT + +Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur. + +LA FERMIÈRE + +Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas +eu peur sans cela. + +FRANÇOIS + +Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y +aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal. + +LA FERMIÈRE + +Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé; +va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu +nous retrouveras dans la grange.» + +Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller +seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière +et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva +jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus. + +«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants; +vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.» + +A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le +comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et +s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le +joyeux appel à la famille du fermier. + +«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un +des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je +vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau +comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu +appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger! +Qu'est-ce que tout cela veut dire? + +--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu +peur de vous déranger, et..., et... + +LE COMTE, _avec colère et ironie_ + +Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer? + +BLAISE + +Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur +petit frère. + +LE COMTE + +Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit +imbécile criait sans savoir pourquoi. + +BLAISE + +Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et... + +LE COMTE + +Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas +contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le +maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses +enfants.» + +Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu +agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie +dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine +respirer. + +BLAISE + +Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi. + +LA FERMIÈRE + +Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il +faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller +puisqu'il l'ordonne.» + +Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en +s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses +enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du +redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle, +les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua, +balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât. + +«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment +avez-vous osé me menacer de vos fourches? + +ROBERT + +J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons +foncé sur vous pour le dégager. + +FRANÇOIS + +Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et... +mécontent. + +LE COMTE, _à la fermière_ + +Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais +compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a +pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son +bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je +leur apprendrai à me respecter.» + +Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant: +«Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!» + +Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en +murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais +maître. + +M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre. +Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit +silencieusement, la tête baissée. + + + +XI + +LE CERF-VOLANT + + +Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly se retourna, et, +voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empêcher de sourire et +de lui demander s'il croyait aussi devoir être dévoré. + +Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles. + +«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans doute que mon pauvre +Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?» + +Blaise ne répondit pas; le comte reprit: + +«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques sottises, mais je +veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestés +depuis, d'après ce que m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous +les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son +compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus à la ferme. +Acceptes-tu? + +--Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, je suis fâché... +Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, que je gagne... + +--Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te +donnerai le double de ce que tu reçois à la ferme. + +--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne +pourrais pas entrer au château avec l'opinion que vous avez de moi. Je +n'ai pas mérité les reproches que vous m'adressiez l'année dernière, +et je ne puis vous promettre de faire autrement cette année. M. Jules +ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas +possible que je reste près de lui dans les sentiments que je lui +connais. + +LE COMTE + +Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au +passé, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientôt arrivés; +viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.» + +Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour ce jour-là, +se proposant bien de demander à son père de refuser toutes les +propositions du comte. + +Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de son père avec une +vive impatience. + +«Eh bien, papa, Blaise vient-il? + +--Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le trouver. Tu vois, +Blaise, que Jules t'attendait. + +--Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien nous amuser. +Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai lorsque je pourrai sortir. + +BLAISE + +Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous savoir malade. + +JULES + +Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des +couleurs. + +BLAISE + +Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur Jules. + +JULES + +Au cuisinier, au valet de chambre. + +BLAISE + +Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas. + +JULES + +Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: «C'est M. Jules +qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.» + +Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant; +mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les +domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre éclatèrent de rire. + +«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des +cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est +bien de l'honneur, en vérité!--Servez donc Monsieur, camarades! +dépêchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est pressé! + +--Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un des domestiques en +lui tournant autour de la tête un papier sale et huileux. + +--Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre en lui versant sur +la tête une tasse d'eau sale. + +--Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième en lui +remplissant de cirage le visage et les mains. + +Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les mains de ces +domestiques méchants et grossiers. Il ne crut pas convenable +de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se +débarbouiller et changer de vêtements. Son père et sa mère furent +effrayés de le voir revenir mouillé, noirci; mais il les rassura +en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des +mauvais traitements dont il leur rendit compte. + +«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, puisque +Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement humilier pour me sauver. + +ANFRY + +Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne retourneras plus dans +cette maison de malheur. + +BLAISE + +Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y +retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules; +il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps à +faire sa commission. + +ANFRY + +Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, mon garçon, +crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise +pourquoi je t'empêche d'y retourner. + +BLAISE + +Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les +renverrait peut-être. + +ANFRY + +Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont faites à toi, pauvre +Blaise? + +BLAISE + +Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M. +Jules, qui se sera sans doute impatienté. + +ANFRY + +Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais était pour M. +Jules? + +BLAISE + +Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières paroles j'ai perdu +la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de +même de ma faute là-dedans. C'eût été un peu sot si j'avais réellement +demandé à ces messieurs de me servir comme si j'étais leur maître. + +ANFRY + +Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser les autres. +C'est bien, mais tous ne font pas comme toi. + +BLAISE + +Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue +pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tâcherai de ne pas +rester trop longtemps.» + +Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château et rentra +chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en +colère d'avoir attendu si longtemps. + +JULES + +D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commandé? +Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu +changeasses d'habits? C'était bien la peine de me faire attendre mon +cerf-volant depuis une heure! + +BLAISE + +Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'étais sali dans +l'antichambre, et je ne pouvais me présenter plein de cirage devant +vous. + +JULES + +Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire +un cerf-volant! Et où sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs, +la ficelle? + +BLAISE + +Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner. + +--On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, rouge de colère. On +n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les +ferai tous chasser. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est +la mienne, parce que je n'ai pas pensé à dire que c'était pour vous. + +JULES + +Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu avais droit à +quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre et rapporte tout ce +qu'il faut. + +BLAISE, _avec embarras_ + +Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher un des +domestiques et vous lui expliqueriez vous-même ce que vous voulez. + +JULES + +Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite. +Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire à un garçon bête et entêté +comme toi! Je suis fatigué de te répéter la même chose.» + +Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas voulu faire +gronder les domestiques, dont il avait tant à se plaindre depuis un +an, et, malgré sa répugnance, il retourna à l'antichambre répéter sa +demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules. + +«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le +papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours à la +cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges, +va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un +cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant +précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt demander de quoi +faire un cerf-volant, est-ce que c'était pour M. Jules? + +BLAISE + +Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voilà dans de beaux +draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffé, arrosé et +peint son messager. + +BLAISE + +Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur. + +LE DOMESTIQUE + +Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous? + +BLAISE + +Non, Monsieur, pas du tout. + +LE DOMESTIQUE + +Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement d'habits? + +BLAISE + +J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne rapportais pas de +quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublié de dire que c'était +pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut avouer que tu +n'as pas de méchanceté. J'ai eu une belle peur! La place est +bonne; non pas que les maîtres soient bons; ils sont au contraire +détestables, mais ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait +de beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise, +puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons quelquefois d'une +bouteille de vin, de liqueur, de café, de gâteaux, d'une moitié de +volaille, de toutes sortes de choses.» + +Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais +il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en +emportant les objets qu'on s'était empressé d'apporter. + +«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en +posant le tout sur une table. + +JULES + +Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence donc. + +BLAISE + +Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser à le faire +vous-même. + +JULES + +Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains à couper des bâtons +d'osier, me salir les doigts à coller des papiers, me fatiguer et +m'ennuyer à arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je +t'ai fait venir; je m'amuserai à te regarder faire.» + +Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules et il eut un +instant la pensée de le laisser là et de s'en aller. + +«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur, +c'est certain; je dois faire les volontés des maîtres et souffrir les +humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est égoïste et dur; tant +mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.» + +Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles de papier, +et préparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une +grande heure à faire ses préparatifs, à coller les feuilles et à les +fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller, +qu'il n'y eut plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant, +Blaise dit à Jules: + +«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à peindre des figures sur +le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je +ne saurais pas peindre.» + +Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il +s'était endormi. + +«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais +j'aurai fait de mon mieux.» + +Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des hommes et des +animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idée de peinture ni de +dessin, c'était donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux +de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient +l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à des chats, ses oiseaux +pouvaient être pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de +maisons, ses montagnes pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, +dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes +et attendait avec impatience le réveil de Jules pour les lui faire +admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit les bras en bâillant et +appela Blaise. + +BLAISE + +Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout à fait +beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de +belles peintures. + +JULES + +Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses figures? + +--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait +que c'était bien et joli. + +--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce +cerf-volant.» + +Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand Jules le tint entre +ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il +creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la +queue en pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation. + +«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu! +L'ouvrage de trois heures? + +--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tâche de faire +mieux. + +--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre +Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus +de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout à fait +impossible. + +--Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre +cerf-volant.» + +Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, la tête +cachée dans ses mains; sa patience et sa résignation étaient vaincues +par la dureté et l'égoïsme de Jules; la tristesse de son coeur, +longtemps comprimée, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes. + +«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en chez toi, et +reviens demain de bonne heure.» + +Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler +et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à un petit bois contre +lequel était adossé sa maison; là il s'assit au pied d'un arbre et +pleura quelque temps encore. + +«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si méchant pour +moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire plaisir, il tourne tout contre +moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonté, +de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de +l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses +sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonté soit faite +et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur, +rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le +voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques. +Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi êtes-vous parti? +j'étais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il +en séchant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me +trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et +pour ressembler à Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du +courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais +reprendre ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai que +je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne voilà-t-il pas +un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'était pas +joli tout de même, se dit-il en souriant; les peintures étaient toutes +drôles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois +clair maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir pas été +admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en +demanderai pardon au bon Dieu.» + +Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en +chantant à la maison. + +«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui rentre gaiement. +Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garçon? + +MADAME ANFRY + +Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as +pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as pleuré! + +BLAISE, _riant_ + +C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est ma faute; je +suis un nigaud et un orgueilleux. + +ANFRY + +Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non. + +BLAISE + +Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez.» + +Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, supprimant +seulement les épithètes injurieuses de Jules. + +Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise +pendant son récit. Quand il eut fini, il l'attira à lui et l'embrassa +à plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long +de ses joues. + +«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je +comprends tout,... même ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs +que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des +générosités aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables de +vol; ne nous faisons jamais leurs complices. + +BLAISE + +Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas même un morceau +de sucre ou de gâteau. + +ANFRY + +Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites choses, tu le +seras dans les grandes.» + + + +XII + +L'ACCENT DE VÉRITÉ + + +Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, Blaise alla +au château et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les +domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la +veille, le reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion. +Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, le valet de chambre +qui la veille avait promis tant de choses à Blaise lui demanda s'il +avait déjeuné. + +«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mangé +avant de partir. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Qu'as-tu mangé? + +BLAISE + +Du pain et des radis, Monsieur. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner un meilleur: une +bonne tasse de café au lait avec une tartine de pain et de beurre. + +BLAISE + +Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai +pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim. + +BLAISE + +Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit? + +BLAISE + +Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance. + +--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en plaçant +devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin», ajouta-t-il +en mettant à côté un verre de frontignan. + +Au moment où il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte +bien connu; c'était celle du comte; en une seconde le valet de +chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la +bouteille de frontignan et les biscuits. + +Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son +étonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et +le frontignan et les biscuits devant lui. + +«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise. +Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? Belle conduite, en vérité! Tu ne +manques pas de front ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour +voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est très +bien! très bien! + +--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux +yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai +sorti ce vin et ces biscuits! + +LE COMTE + +Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard? + +BLAISE + +Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en +ma parole, ce n'est pas moi non plus. + +LE COMTE + +Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces +armoires ouvertes, cette bouteille posée devant toi, et ce verre plein +placé pour être bu? + +BLAISE + +Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache. +Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant à M. Jules, qui +m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable, +et je vous supplie de me croire. + +--Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à mi-voix; il vous +domine malgré vous: me voici disposé et obligé à le croire, malgré +ma raison et l'évidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui +t'attend, ajouta-t-il à haute voix. + +BLAISE + +Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour +rester dans votre maison et surtout près de votre fils. + +--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly avec vivacité, +après un instant d'hésitation. Je te crois, puisque je ne puis faire +autrement, et que malgré moi je t'estime. + +--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de +bonheur. Que le bon Dieu vous récompense en votre fils de la bonne +parole que vous avez dite! Merci.» + +Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trénilly ému +et surpris de l'impression que ce garçon produisait sur lui et de +l'autorité qu'exerçait sa parole. + +«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le voyant entrer. Je +croyais que tu ne viendrais pas.» + +BLAISE + +Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer ma sottise +d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant? + +JULES + +C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu serais fâché +de ce que je t'avais dit. + +BLAISE + +Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., pas +fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré encore +longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant fini par comprendre +que j'étais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici prêt à +vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux... + +--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules. + +--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il +faut convenir que c'était bien laid ce que j'avais fait, et que vous +avez eu raison de le déchirer. + +--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant, +touché malgré lui de l'humilité et de la bonté de Blaise; on aurait pu +l'arranger, le couvrir, le repeindre. + +--Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu faire du défunt et +commençons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules? +cela ira plus vite. + +--Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que d'habitude. + +Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant que Jules +préparait le papier; il le fit d'assez bonne grâce, et avant une heure +le cerf-volant fut terminé; il ne restait plus à faire que la queue, +et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. +Blaise les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs et de +formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, devint de plus +en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse +devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent +à sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant. + +JULES + +Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin. + +BLAISE + +Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle +traînait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser.» + +Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le prit à deux +mains et fit quelques pas pour faire traîner la queue et la rouler +à son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas +qu'elle était accrochée à un des candélabres de la cheminée; il sentit +de la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre +roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et bronze, tout était +brisé. + +«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; tout est +cassé! quel dommage! que c'est malheureux! + +JULES + +Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais +pleurer pour un méchant candélabre. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute? + +JULES + +Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi +qu'il grondera, et il aura bien raison. + +--Moi! dit Blaise stupéfait. + +JULES + +Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une queue si longue +et si entortillée qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu +faire le savant et montrer ton habileté, il n'y aurait pas eu de +queue, et le candélabre ne serait pas cassé. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette +queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant. +Et si vous y aviez regardé, vous auriez tiré plus doucement et vous +n'auriez rien cassé. + +--Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec colère et tapant +du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais +toi-même tout à l'heure que tu étais sot et orgueilleux! c'est très +vrai. + +BLAISE + +Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur Jules; +mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui. + +JULES + +Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu +es désagréable et insupportable. + +BLAISE + +Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules? +Ce n'est pas moi qui le demande, bien sûr; je n'y ai pas déjà tant +d'agrément? + +JULES + +Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant, que je te +rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en +colère et qui m'ennuies avec tes airs bêtes. + +BLAISE + +Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter; +bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus +revenir, puisque je ne vous suis point utile. + +--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi», dit +Jules en mettant en pièces le cerf-volant et le jetant à la tête de +Blaise. + +Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son canapé en +criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly entra précipitamment +dans la chambre de Jules et fut effrayé de le voir dans cet état, +qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candélabre brisé et les +débris du cerf-volant, que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne +fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude ce qu'il avait. + +Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia enfin: + +«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise. + +--Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il arrivé? Parle, +Blaise.» + +Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, Jules s'empressa +de prendre la parole: + +«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: il a fait une si +longue queue au cerf-volant qu'elle a accroché le candélabre, qui +s'est cassé. Et voilà à présent qu'il se fâche, qu'il ne veut pas +arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne +reviendra plus jamais, parce que je suis un méchant, un insupportable. +Il m'a abîmé hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse +tout, puis il se fâche encore! + +LE COMTE + +Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, je te ferai +fouetter par mes gens. + +BLAISE + +Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne +crois mériter aucune punition. Et quant à me faire fouetter par vos +gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas +faire. + +LE COMTE + +C'est ce que nous verrons, petit drôle. + +JULES + +Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie; +une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais, +aujourd'hui je ne veux pas. + +LE COMTE + +Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son +insolence, et j'aime à croire qu'il ne recommencera pas. + +--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout +mon coeur, et à vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous +êtes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez à savoir la +vérité, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés, +sincèrement pardonnés.» + +Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fût +revenu de sa stupéfaction. + +Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant +souvent Jules, dont l'attitude embarrassée et l'air craintif +indiquaient une mauvaise conscience. + +«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; Jules, je t'en +conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise +est innocent et si tu l'as calomnié par un premier mouvement d'humeur +et de dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que Blaise a +raison et que tu me trompes.» + +Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles de son père; car +lui-même commençait à avoir parfois des remords de son injustice et +de sa cruauté envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la +confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, arrêta l'aveu +prêt à lui échapper, et il dit d'une voix basse et hésitante: + +«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et +pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas +aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de +portier, un paysan. + +--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans +tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me +donne une estime, une confiance qui augmentent à chaque démêlé que +j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec +instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose à nous pardonner à +toi et à moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets; +est-ce oui ou non? + +--... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête et les yeux. + +Quand Jules releva la tête, son père était parti. Inquiet, effrayé, il +alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un +domestique. + +«Où est papa? dit-il; est-il sorti? + +--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu +l'avenue du côté d'Anfry.» + +L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était allé faire chez +Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise. + +«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est passé, se dit +Jules, et papa va être furieux contre moi. Il est impossible que +Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai été un peu méchant pour lui, et +il sera enchanté de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, +je ne sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi... Il +est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un +air si honnête,... et véritablement il est bon,... le pauvre garçon! +Comme je l'ai traité hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a +été orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre +Blaise!» + +Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly marchait à +pas précipités vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux +rouges, l'air triste, qui était en train de raconter à son père la +cause de son nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers Blaise, +à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour +éviter le contact du comte. Il fut très surpris quand il vit le comte +lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix émue: + +«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je +t'en remercie; tu es un brave et honnête garçon, je te l'ai dit ce +matin; je t'estime et je te crois. Reviens au château sans crainte, +quand tu voudras et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir, +et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite d'avoir un fils +pareil. + +--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous +faites.» + +Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garçon, tremblant +et ému, se permit de presser à son tour la main qui pressait la +sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il +saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le +comte, ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, et sortit +sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut +parti, Anfry s'écria: + +«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau d'être venu lui-même +et tout de suite reconnaître ses torts. C'est le bon Dieu qui +récompense ta patience et ton humilité, mon Blaisot. + +--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant le plaisir que m'a +fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main +qu'il me serrait à la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air +si sévère, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M. +Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!» + +Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur était plein de +reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne +se souvenait plus des sévérités du comte, des méchancetés et des +calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait +reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. Il se réveilla +donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse était remplacée par un +sourire radieux: son père et sa mère, heureux de cette transformation, +l'embrassèrent avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au +château. + +«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de revoir M. le comte +et de remercier M. Jules de sa franchise.» + + + +XIII + +LE REMORDS + + +Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules levé, habillé +et prêt à le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant +l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'était +pourtant l'heure où ils étaient tous occupés à faire les appartements. +En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement +extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il +poussa la porte, entra et vit M. de Trénilly assis près du lit de +Jules, qui paraissait en proie à une fièvre violente, et qui parlait +avec une vivacité tenant du délire. + +«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout. +Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. Ne dites rien à papa... Je +vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je +suis sûr qu'il m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, +j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.» + +Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus +rien; il tournait la tête de tous côtés. + +«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,... +c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut? +il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme +lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde... Non, c'est +impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... +tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle +honte!... Je ne peux pas.» + +Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait à +la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou +s'en aller. M. de Trénilly attendait avec impatience le médecin qu'il +avait envoyé chercher. + +La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à +Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air +sévère et préoccupé de son père. + +«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?» + +Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père, +pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit: + +«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta +conduite et repens-toi.» + +«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si sévère? +Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour +Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant +Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand +malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa +n'est pas son père! il aurait peut-être chassé les Anfry, voilà +tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai +peur! Je m'ennuie tant, déjà! Ce sera bien pis!» + +Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude, +Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du +délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets +et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle +le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya +immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et +s'établit près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui +donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause +de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il +ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui +l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et +ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se +retourna comme pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours +immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis. + +«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui +t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau malade de mon pauvre +Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il +t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me +pardonnes. Dieu te venge en m'éclairant.» + +Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte, +l'attirant, le serra contre son coeur. + +«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlève pas +mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts à moi, +qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal +qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais +prier.» + +Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont les fréquents +gémissements, les paroles entrecoupées lui brisaient le coeur. + +Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il pria et +pleura; sa prière fervente et généreuse obtint du bon Dieu un léger +adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva, +Jules dormait d'un sommeil assez calme. + +Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il releva Blaise, +toujours agenouillé près du lit de Jules, lui serra les mains dans les +siennes et lui dit à voix basse: + +«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il +s'éveille, viens me chercher.» + +Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu s'établir près +de son lit, gardant Blaise près de lui. Le médecin n'arrivait pas; +le comte ne savait que faire pour dégager la tête si évidemment +embarrassée. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly +était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion +d'Hélène. + +Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son père et Blaise +sans les reconnaître. + +«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez +pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez +Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma tête brûlera moins;... c'est +si lourd dans ma tête... Tout ce que je veux dire pèse tantôt dans ma +tête, tantôt dans mon coeur. + +--Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise en s'approchant +timidement. + +--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise. + +--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner. + +--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu sais bien tout +ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était pas vrai... Tout, tout +était faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais +noyés... Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les +siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été +bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui +ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu +sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!... +Blaise a été si bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,... +non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a +pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonné!... Papa a été +méchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! +ma tête!... Blaise! je veux Blaise!» + +Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était +pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre +injustice et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les +mains, il sanglotait à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à +travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Blaise +à genoux près de lui. + +«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce pauvre M. le comte; +mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez-lui +le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le +repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance +afin qu'il puisse décharger son coeur en avouant les fautes qui +l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre +pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre +père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, mon bon Dieu, vous +savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense +était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui, +il se repent.» + +Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas être repoussée. +Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa +guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit +attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa +faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle. + +Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et +intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale. Après +avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée, +il recommanda que le malade ne fût soigné que par les deux personnes +qui préoccupaient constamment son imagination frappée, afin qu'au +premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne +pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite +de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux +mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de +l'air dans la chambre, diète absolue, une demi-obscurité et pas de +bruit. + +La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules +passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices; il +apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le +repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le +coup terrible porté à son amour et à son amour-propre de père. Plus il +découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité, +la bonté si chrétienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait +contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait +pardon pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains du comte, +l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait +la prière du coeur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait +calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et +disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient +toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance. + +L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de +l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième +jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte +et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et +appela Blaise comme de coutume. + +«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et +prenant sa main. + +JULES + +Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir +et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été méchant pour toi! Comment +peux-tu me pardonner? + +BLAISE + +Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je +vous ai pardonné depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas +pardonné à tous ceux qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire +de même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous +parlerons de cela plus tard. + +JULES + +Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble? + +BLAISE + +Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez encore.» + +Jules but de l'orangeade. + +«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester près de +moi! J'ai été si méchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela +me brûlait la tête et le coeur! + +--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal.» + +Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, ne pouvant +maîtriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son +enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tête et dit à +Blaise: + +«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le laisse pas venir; +si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur. + +BLAISE + +Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille; +mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne +devez pas en avoir peur. + +JULES + +Mais la honte, Blaise, la honte? + +BLAISE + +Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera +beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci: +ainsi tâchez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard.» + +Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de Jules la première +pensée de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen +d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu. + +Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise mêlée de +satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout réparer; mais, +trop faible pour réfléchir sérieusement, il se laissa aller au sommeil +et dormit encore deux bonnes heures. + +M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait peur de troubler le +repos de Jules; il désirait dire quelques mots à Blaise, et il n'osait +parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, +arriva jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la portée +du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le serra vivement dans +ses bras et lui dit bas à l'oreille: + +«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que +c'est toi qui as changé mon coeur, que tu es son frère, mon second +enfant. + +--Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le comte, répondit +Blaise tout bas. + +LE COMTE + +Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait +plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue. + +BLAISE + +J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte; +ayez confiance, vous en serez récompensé.» + +Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans ses mains, il +réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus véritablement admirables +de cet enfant. + +«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce +pauvre enfant de portier a les sentiments élevés d'un prince, la +science d'un savant, la générosité, la charité d'un saint. Quand il +me parle, il m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent mon +coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquiétudes ni +mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait +autorité sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce +qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du +catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, parce qu'il +est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules, +qu'est-il auprès de cet enfant? Un malheureux pécheur, un misérable +comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me +confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près de lui, et je +m'améliorerai avec lui, et notre maître à tous deux sera ce pauvre +enfant calomnié, outragé, maltraité par nous... J'aime cet enfant; +je l'aime à l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon +modèle et mon guide.» + +Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'était +rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien +le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se plaça près du lit de +Jules, et contempla avec une pénible émotion son visage contracté et +agité. + +«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et +pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. Que je sois seul puni, et que +mon fils soit épargné!» + +Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec anxiété ses +moindres mouvements, prêt à se cacher à son premier réveil. Jules +dormit longtemps encore; évidemment il était mieux. Il s'éveilla +enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise +de dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière le +rideau du lit. + +«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé sans doute, +ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous côtés... Je croyais +qu'il était là... J'ai eu peur, bien peur. + +BLAISE + +Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules? +Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder après vous avoir vu +si malade? + +JULES + +Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi +la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup. + +BLAISE + +Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne +regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous étiez si mal, +que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que +vous avez fait; vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous +embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous +sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas. + +--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement. + +BLAISE + +Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que +nous deux qui approchions de vous. + +JULES + +Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser! + +--Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable de résister +plus longtemps au désir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours; +plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en +estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est +moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui t'ai donné un si +triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton père qui a +besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!» + +Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait à +l'étreinte passionnée de son père en le couvrant de larmes. Le comte +eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs étaient un baume +pour l'âme malade de Jules; ces larmes le soulageaient. + +«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son père, qui +cherchait à s'éloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font +ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur +de n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous connaissez la +vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise! + +--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous l'aimerons tant, +nous tâcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre +Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est à lui que je dois +le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier. +Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a +donné des sentiments de repentir; il t'a touché par sa patience, sa +charité, sa générosité, son admirable humilité. + +--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en +souriant. + +--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de ce sourire, le +premier qu'il eût vu sur les lèvres de Jules depuis plusieurs +semaines. Et à présent que tu es tranquille sur mes sentiments à ton +égard, tâche de te reposer, tu es faible, bien faible encore. + +--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai +mieux. + +--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher +une petite tasse de bouillon de poule.» + +Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il courut +annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un +bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement. + +Pendant son absence, Jules prit la main de son père, la baisa à +plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hésitation: + +«Papa,... papa, Blaise est mon frère. + +--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir +devancer ma pensée.» + +Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidité. A +partir de ce moment la convalescence s'établit et marcha rapidement. +M. de Trénilly continua à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas +souffrir que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. Il le +renvoya coucher ce même soir chez son père. Blaise avait réellement +besoin de repos; il avait à peine sommeillé pendant les sept jours +du danger de Jules; la nuit comme le jour, il était avec le comte, +toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois +l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait +toujours refusé; il se bornait à y courir matin et soir pour +donner des nouvelles de Jules. pour se débarbouiller et changer de +vêtements.--Blaise raconta à ses parents tout ce qui s'était passé ce +jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après avoir remercié +le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas à s'endormir et ne se +réveilla que le lendemain au grand jour. + + + +XIV + +LES DOMESTIQUES + + +Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra +dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le +rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le +reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les +veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour +reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le +sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin +de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le médecin, qui +sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en +train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à lui +et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui +avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui +augmenta l'étonnement du domestique. + +«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office, +voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M. +le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main +et qui lui sourit! + +--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui +est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se +croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! +Du nouveau, comme tu dis, Adrien. + +--Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il +devenir insolent! + +--C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage! + +--Et le servir comme un maître! comme M. Jules! + +--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là-dessus, +moi, du même avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa +manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant. + +--Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié toutes ses histoires +de l'année dernière. + +--Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je +n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M. +Jules et de quoi il est capable. + +--Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant. + +--Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il +orgueilleux! + +--Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant! + +--Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment +aurait-il embrassé le petit du concierge? + +--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain, +c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même +aimables pour ce nouveau favori. + +--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamin. + +--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du +cerf-volant. + +--Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête. + +--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons +prudents à l'avenir. De la politesse, des égards. + +--D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra. + +--Et moi des liqueurs! + +--Et moi des sucreries! + +--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour +_les restes_ du dîner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une +cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement. + +--Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot +entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement +entamé à la bouchère. Ce matin, une livre de beurre à la voisine. + +--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as +bien porté, l'autre jour, un panier de vin au village! + +--Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que +donnait l'épicier.» + +La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime; +un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel. + +«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte +de Jules. + +--Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise déjeune avec moi. + +--Oui, Monsieur le comte; tout de suite.» + +Cinq minutes après, le domestique apportait une petite table avec +deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des +fruits. + +LE COMTE + +Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je +mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules. + +BLAISE + +Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, je n'ai pas +faim. + +LE COMTE + +Qu'as-tu mangé à ton déjeuner? + +BLAISE + +Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude. + +LE COMTE + +Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes +les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées? + +--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y +paraît plus. + +--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai +besoin de vous, je sonnerai. + +--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant +accepté et reçu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit +encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement +la main sur la tête et sur la joue de Blaise. + +--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je +recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait +même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un +air pensif, je sais que votre coeur déborde de reconnaissance pour les +soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour +me le témoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter. +Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me +fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens +comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant +à la volaille, vraiment je n'ai pas faim. + +--Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; oui, tu as bien +deviné avec ton excellent coeur le besoin que j'éprouve de t'exprimer +ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui +te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à +celui de Jules. + +BLAISE + +Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait +pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le +maître; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; +laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis +c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu? + +LE COMTE + +Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage. + +BLAISE + +Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne +vous fâchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise, +tu es trop ambitieux. + +LE COMTE + +Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis, +mon enfant, dis. + +BLAISE + +Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de +vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là... comme je +l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime... + +--Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en ouvrant les bras +pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le +comte à plusieurs reprises. + +Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son +tour embrasser Blaise comme un frère, un ami. + +«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais? + +--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton +camarade d'études et de jeux. + +--C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, impossible. J'ai +un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois +rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le +seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait, +mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne +serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, +je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous +témoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous +suivre à Paris, jamais!» + +Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par +les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse. + +«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison, +toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas +humilié. + +«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et +sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te +consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout +à l'heure pour tes habits.» + +Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau. +Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé. + +«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle +merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas +déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été +touchés. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de +pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne +pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il +m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et +des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à +propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne +l'avons jamais su. + +--Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le +comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est +introduit dans le château pour n'en plus sortir. + +--Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un +homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça +n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui +l'invite à déjeuner! + +--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser! +on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour +un rien, il lui aurait sauté au cou. + +--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que +M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que +nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. +Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y +toucher. + +--Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du +collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année +le voilà un sage! un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour +de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne +nous découvrons pas trop.» + +Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur ouvrage, Blaise +parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village +chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser. + +«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en +apporterai un cent. + +--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules. + +--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise. + +--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi +les payer. + +--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le +domestique. On les portera sur le compte de M. Jules. + +--Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il +aurait raison. + +--M. Jules ne le saura pas, nigaud. + +--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte. + +--Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas sur le compte de +M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra: demi-cent de +billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les +siennes. + +--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un +vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite +qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que +je serais malheureux et méprisable. + +--Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à monsieur Blaise! Tu as +oublié tes friponneries de l'année dernière. + +--Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Blaise avec calme et +dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal. + +--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je +te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud. + +--Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en se retirant. + +«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les domestiques au bout +de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il +demande. Nous nous compromettrions.» + + + +XV + +L'AVEU PUBLIC + + +La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une +gaieté qui l'avait abandonné depuis longtemps; souvent il causait avec +son père de sa vie passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, +de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne +trouvait pas avoir suffisamment réparé ses torts envers Blaise; il +semblait méditer un projet qu'il ne voulait découvrir à personne. + +«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hélène pour +achever ma réparation à Blaise: ce sera une bonne manière de me +préparer à la première communion que nous devons faire ensemble. + +LE COMTE + +Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon +pauvre Jules? Blaise semble être parfaitement heureux. + +JULES + +Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup +parlé, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les +hommes et envers lui-même; il m'a expliqué sur les motifs de sa +conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le curé, +qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez, +papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car, +vous aussi, cher papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez +dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez +en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le curé; c'est tout cela +qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes +pensées que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier. + +LE COMTE + +Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai dit le jour où je +me suis montré pour la première fois près de ton lit de mourant, c'est +moi qui étais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. +Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; ta maladie, +en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses +envers ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et par mon +irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire de Blaise, et tu as +fait comme ton père, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton +changement. + +Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; Blaise arriva peu de +temps après; il continuait à passer tout son après-midi avec Jules et +le comte. + +Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait à faire +d'assez longues promenades dans la campagne; on s'étonnait au village +de voir que Blaise l'accompagnait toujours et était traité amicalement +par le comte. + +Mme de Trénilly était attendu très prochainement avec Hélène; ni l'une +ni l'autre n'avaient su ni la gravité de la maladie de Jules, ni le +retour de Blaise dans le château, ni le changement du comte et de +Jules. Hélène avait renouvelé sa première communion avec une grande +piété et avait ardemment prié pour la conversion de son père et de +Jules. On s'apprêtait au château à les recevoir avec une affection +inaccoutumée. Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda à son +père de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivée +de la comtesse et d'Hélène; son père lui avait vainement demandé +quelle était son intention en convoquant ainsi tous les gens, y +compris Anfry, sa femme et Blaise. + +«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception de maman et +d'Hélène; vous serez tous contents, j'en suis sûr.» + +Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir qu'à la +convocation générale. + +«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger et de +ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets: +seulement les premières heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. +Après tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie. + +BLAISE + +Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce +n'est plus comme avant. Je répondrais de vous comme de moi-même. + +JULES + +Hélène sera étonnée et contente de notre amitié. + +BLAISE + +Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a consolé quand elle +me voyait pleurer! + +JULES + +Pauvre Blaise, tu pleurais donc? + +BLAISE + +Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais +aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur. + +--Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul qui étais cause de tout +le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus décidé que +jamais. + +BLAISE + +Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous? +Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux +maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me paraît +drôle de penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne +craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand +il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre à l'étouffer. + +JULES + +Mon bon Blaise, comme je t'aime! + +BLAISE + +Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car +je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, +comme mon frère en Dieu. + +JULES + +En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons +fait notre première communion ensemble, rien ne pourra plus nous +séparer. + +BLAISE + +Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur Jules, nous +serons réunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.» + +Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent ainsi au +château; là Jules dit adieu à son ami, qui attendit avec impatience la +convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules. + +L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, en se +promenant devant le château, l'arrivée de Mme de Trénilly et d'Hélène. +La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. +Hélène sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant que sa mère +descendait plus posément. M. de Trénilly reçut sa fille dans ses bras +et l'embrassa avec une effusion qui surprit agréablement Hélène, peu +habituée aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda +avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut et l'embrassa encore en +souriant. + +«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après la sainte cérémonie à +laquelle je n'ai pu malheureusement assister.» + +La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de n'en rien +témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait déjà dit +bonjour à sa mère. Ce fut bien un autre étonnement quand elle vit +Jules se jeter à son cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant +des paroles affectueuses. + +«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour manquait à ma joie. Je +suis si content de te revoir! Je t'aime bien, à présent que je sais +mieux t'apprécier. + +HÉLÈNE + +Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc été plus malade que +nous ne le pensions? + +JULES + +Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du corps et de +l'âme. Mais je suis guéri maintenant, grâce à Dieu... et à Blaise», +ajouta-t-il en lui-même. + +Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; ses yeux semblaient +chercher quelqu'un; elle se hasarda à demander timidement: + +«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne le vois pas +parmi les gens de la maison. + +--Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner. + +--Ah! il vient donc au château, maintenant? + +--Oui, quelquefois», dit Jules en souriant. + +Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas le sourire +moqueur et méchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle +n'avait jamais vu à son frère. Elle remarqua alors combien Jules était +embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa +physionomie. + +«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air +tout autre. + +--La maladie change, répondit Jules avec gravité. + +--Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première communion, +dit Hélène avec hésitation. + +JULES + +Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; je compte pour cela +sur toi, ma chère soeur, et aussi sur un ami que je te présenterai ce +soir. + +HÉLÈNE + +Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays? + +JULES + +Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans mon coeur que +s'est fait le changement. + +HÉLÈNE + +Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es +maintenant!» + +Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient la chambre +d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené sa femme et lui racontait la +terrible maladie de Jules, les pénibles révélations qui en avaient été +la conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme de Jules +et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus +Blaise, la bonté, la piété admirable de cet enfant, et l'impression +que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien. + +Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari, +sembla mécontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils, +et se montra incrédule quant aux vertus extraordinaires de Blaise. + +«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé votre coeur à +l'attendrissement et à la crédulité; le petit bonhomme, qui n'est +pas bête, en a profité pour vous fasciner et s'impatroniser dans la +maison. J'espère que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun +reprendra sa place. + +LE COMTE + +Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur et cette +injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et même d'user de son +ascendant sur moi et sur Jules, a refusé les offres avantageuses que +nous lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu d'hommes +faits eussent été capables. + +LA COMTESSE + +Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaître les +offres que vous lui avez faites, je présume qu'elles étaient de nature +à ne pas être agréées par moi. + +LE COMTE + +Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous +me peinez profondément, combien vous blessez tous mes sentiments +paternels! + +LA COMTESSE + +Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à gâter vos enfants, +surtout Jules, que vous avez rendu odieux. + +LE COMTE + +En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu méchant et odieux; +Blaise l'a rendu bon et aimable. + +LA COMTESSE + +En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne +me débitez donc pas de semblables sornettes. + +--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit le comte avec un +geste de désolation en quittant la chambre. + +La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on +servît le dîner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui +était habituel. + +Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla +et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda à son père +l'exécution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit après lui +avoir dit à l'oreille: + +«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.» + +Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la +maison entrèrent à la suite du comte, qui avait Blaise à ses côtés. La +comtesse et Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, lorsque +Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena +au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'émotion: + +«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa, +pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu +coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise... + +--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un +air suppliant. + +--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma +conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman, +devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement +trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes +actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours +noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en +m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans +le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours +pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, pour la bonté, pour +la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on +sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis +aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je +veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les +personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes +exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux +de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je +dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon +repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.» + +Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières +phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta +dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques +pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, ne put +comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de +Blaise, les prit tous deux dans ses bras: + +«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le +bon Dieu te récompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est à toi que je +dois cette douce joie!» + +Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur +jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec +effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger. + +Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules, +elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une +humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action +de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans +la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait +au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et +lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le +mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile, +retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son +frère et qui pleurait à chaudes larmes. + +Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse +admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée; +plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer +complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs. + +Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules +avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec +effusion, puis se tournant vers le comte: + +«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause +première de tout ce bien? + +--Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; il doit être +pour toi un second frère.» + +Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, dont il baisa la +main avec tendresse. + +La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant d'Hélène, elle +la retira violemment en disant: + +«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier que vous vous +permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scène +ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et +laissez votre père et votre frère faire leur ami et leur confident de +ce garçon sans éducation.» + +Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié. + +«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux! + +--Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle en quittant la +chambre et entraînant Hélène. + +Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché dans ses mains. La +dureté orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours +reproché de la sécheresse et du manque de coeur; mais, sec et égoïste +lui-même, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour où tout était +changé en lui. + +Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; les reproches +qui devaient à l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et +si pur qu'il avait goûté entre Jules et Blaise depuis environ un mois +était passé pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient privés +de la société de Blaise, dont la piété leur était si utile, dont la +gaieté, l'affection, la complaisance leur étaient si agréables. + +La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise +destiné à rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte. + +Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation inattendue, +quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en même temps que ses +mains étaient effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants +pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise sentait qu'il +redeviendrait _pauvre Blaise_. + +JULES + +Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et où pourrai-je +passer mes après-midi avec Blaise et avec vous? + +LE COMTE + +Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta mère jusqu'à ce +qu'elle ajoute foi à ce que nous croyons si bien, nous qui en avons +profité; je veux dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise +et à la reconnaissance que nous lui devons. + +BLAISE + +Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance; +après ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute +de mon côté... + +JULES + +Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as pardonné et tu +t'es dévoué avant la réparation. + +LE COMTE + +Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers +toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais être: nous souffrirons +toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant +souvent privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu par celle +qui devrait t'apprécier mieux que tout autre. + +BLAISE + +Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce +qui arrive est peut-être pour notre bien à tous. Et d'abord n'est-ce +pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande +récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous +aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mérite d'accepter +avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie? +Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la +tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à ne plus jamais vous +voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous +embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus! + +--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon +enfant», dit le comte en le serrant contre son coeur. + +Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée; +il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et +au comte et se retira en sanglotant. + +«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je +vous aie toujours près de moi? + +--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles, +je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait +bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon +Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être +condamnés en nous privant de Blaise. + +--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement. + +--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon +ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons +ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse +nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de +faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation. +Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta +mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le +resserrer.» + + + +XVI + +L'OBÉISSANCE + + +Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire +bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant. + +«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait +perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre +dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas +une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui +signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez +Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en +empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi +ni chez mes enfants. + +--Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que +vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation. + +LA COMTESSE + +Depuis quand as-tu besoin de consolation? + +JULES + +Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais +offensé le bon Dieu. + +LA COMTESSE, _souriant_ + +A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton +père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de +me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore +arrivée au point de vous comprendre. + +--Oh! maman! s'écria involontairement Hélène. + +LA COMTESSE + +Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne +supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie +avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni +l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguée.» + +Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se +touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui +les attendait. + +LE COMTE + +Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première +impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton +aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise +dans notre amélioration? + +JULES + +Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène +a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif. + +--Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à +plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et +pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci. + +HÉLÈNE + +Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes +compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là-bas. + +LE COMTE + +Et ici? + +HÉLÈNE + +Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de +Jules. + +LE COMTE + +Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera +fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille +humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu +n'auras plus peur de moi, je pense? + +--Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous +aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte. + +JULES + +Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il +était son vrai père. + +--Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je +voudrais voir cela. + +LE COMTE + +Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry. + +HÉLÈNE + +Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que +Blaise osât embrasser papa! + +JULES + +Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons +à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un +véritable ami. + +LE COMTE + +A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être +fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée. + +JULES + +Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher. + +HÉLÈNE + +Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher +papa, bonne nuit et à demain. + +LE COMTE + +A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu +Hélène.» + +Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara. + +Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement +dans ses bras et lui dit: + +«Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la +change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa, +n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis +m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être +comme elle a été ce soir.» + +Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux +firent voir à Jules que son père pensait comme lui. + +«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son +fils. + +Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de +ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait +témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle +d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari +à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La +comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après +quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute +pensive dans sa chambre. + +«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement +altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et +je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me +parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils +vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les +empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!... +Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage +en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de +Jules; je ne puis m'en aller avant.» + +Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de +laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever +Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse. + +Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils +entrèrent chez Anfry. + +«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte. +Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut +pas venir chez nous.» + +Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au +jardin. + +LE COMTE + +Où est Blaise? Serait-il déjà sorti? + +ANFRY + +Il y a longtemps, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Où est-il allé? + +ANFRY + +A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été +chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude, +vous savez. + +LE COMTE + +Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de +force et de consolations.» + +Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près +de là. Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et +aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et +paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un +mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais +Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait. +Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à +mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai; +je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares +intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve +d'un serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces +maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez, +mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne +Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le +coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela +vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.» + +Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de +larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en +aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il +fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de +Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même +temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise. +Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri +de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande +satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant. + +HÉLÈNE + +Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise? + +BLAISE + +Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on +avoir peur de ceux qu'on aime tant? + +--Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en +lui serrant les mains. + +--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout +haut? + +LE COMTE + +Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu. + +BLAISE + +Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire +de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne +chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je +les éviterai, je les fuirai, s'il le faut... + +JULES + +Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas? + +BLAISE + +Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce, +je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution; +aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a +suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte +n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est +le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et +vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? +Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes +pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi, +ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène. + +--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est +bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très +souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne +m'échappent en route. + +JULES + +Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant +de Blaise. + +LE COMTE + +Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois +heures. + +BLAISE + +C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous +aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain. + +LE COMTE + +Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon +ami.» + + + +XVII + +LA CORRESPONDANCE + + +«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à +Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet. + +Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la +décacheter, tout surpris d'en recevoir une. + +«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature. + +--Ah! voyons donc! Que te dit-il?» + +Blaise lut tout haut: + +«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés +que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et +je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si +lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai +neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il +est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de +chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, +comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues +blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité; +avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait +pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit +chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que +toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.--Je m'amuse +assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon +comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont +tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent +jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à +toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde +me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et +quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi +ce jour-là. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les +enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi, +s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même +était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi +qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du +mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je +pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon +coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman. + +«Ton ami, JACQUES DE BERNE.» + +«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre +M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me +demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien +embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a +une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il +le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu +changer la couleur des souris. + +ANFRY + +C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois +à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que, +lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les +maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui +couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs. + +BLAISE + +C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des +animaux. + +ANFRY + +Vas-tu répondre à M. Jacques? + +BLAISE + +Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le +comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps. + +ANFRY + +Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés. + +BLAISE + +Je n'y manquerai point, papa.» + +Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques +la réponse suivante: + +«Mon cher Monsieur Jacques, + +«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable +lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien +pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis +consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous +fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma +première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne +pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à +Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage +dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin +que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et +que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir. +Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de +mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres; +priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et +que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre +papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon +comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son +fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. +M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois +semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et +Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là, ce qui +vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très +heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu +veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous +remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs +respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien +que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre +de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la +plus dévouée. + +«Votre humble et obéissant serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un +domestique entra chez Anfry. + +«Mme la comtesse demande Blaise. + +--Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné. + +--Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise, +m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.» + +--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon +Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire +ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille. + +--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et +quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il +pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux +de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins +que je pourrai.» + +Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus +vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui +l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit +signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un +air froid et hautain: + +«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit +de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois +que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une +promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour +leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux. +Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à +faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je +t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta +loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui +pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer +ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je +m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié +de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu +veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir; +je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente +qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu? + +--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me +faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte +de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à +l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous +me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas +sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai +mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu, +j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni +ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe +en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et +de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne +sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés +de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené +tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de +m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma +première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je +ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.» + +En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à +conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques +mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. +Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter, +Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant +à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un +dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un +pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage +de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle +reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa +visite. + +Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux +domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à +l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les +premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les +larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir. + +«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au +château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant. + +Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en +donnant un libre cours à ses sanglots. + +«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le +comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle +sans crainte. + +--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit +Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas... +j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je +vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné. + +--Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu? + +--Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et +j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et +m'affliger. + +--Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce +noble et généreux enfant!» + +Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours +Blaise de ses deux mains. + +«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti +prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis +forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de +désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier, +ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable. + +--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la +permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais +que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour +moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher +Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation? +Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. +Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission +l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me +croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne +corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur +le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à +plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte, +promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous +n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la +comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois +bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour +moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à +une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher +Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant +qu'en résistant. + +--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent +les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder, +c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à +toi-même, tu souffriras. + +--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher +Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me +donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle +Hélène, toujours si bonne pour moi. + +--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin +pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne +pourrais t'aimer davantage.» + +Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla +fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du +comte. + +«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit. + +--Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus. + +--Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te +feront mourir de peine! + +--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y +a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la +réflexion, on se résigne... + +ANFRY + +Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise? + +BLAISE + +Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous +ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le +bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien! + +ANFRY + +Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les +larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries. + +BLAISE + +Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai +fait une petite visite au bon Dieu dans son église.» + +Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en +atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses +de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait +assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui +cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à +plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller +chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les +chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge. + + + +XVIII + +LA COMTESSE DE TRÉNILLY + + +La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et +troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait +dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé +ses paroles. + +«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir... +et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une +certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils +de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée... +Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari +et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue, +presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau +et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils +de portier... C'est absurde!...» + +La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin +à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à +agir en conséquence. + +«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à +voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le +chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il +accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose, +dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.» + +Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise. +Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de +son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et +désolé. + +Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte, +dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis. +Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en +lui demandant la cause de sa tristesse. + +«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte +en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de +vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis +d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse; +je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit +cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous +communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi, +ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le +faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin +en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui +offririez. + +--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux +pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons +pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir. +Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même +rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou +le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet +effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à +lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre +de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment +maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait +l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu... + +LE COMTE + +Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres +sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous +avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je +défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a +tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait +encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui. + +JULES + +Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés, +de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et +respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je +l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que +j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait +ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr +que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur... +et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il +pas vrai, papa, que nous sommes bien changés? + + +LE COMTE + +Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta +mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait +pour nous.» + +Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon, +où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même +temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les +enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs +visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir +devant sa physionomie sévère et pensive. + +«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini. + +--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble +que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude. + +--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner +fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi. + +--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement. + +LA COMTESSE + +Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui +vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et +attristées. + +LE COMTE + +En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines? + +--En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur. +N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous +êtes tous trois comme des âmes en peine? + +--Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre +connaissance, interrompit le comte en riant. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que +Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que +je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, +parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que +je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et +que je saurai faire respecter. + +--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme, +car Hélène et Jules sont très décidés... + +--A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec +vivacité. + +--A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise, +par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il +m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a +porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait, +mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa +souffrance.» + +La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger. +Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager +la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son +habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari. + +«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en +rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous +ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir. + +--Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant +ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et +que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus +que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous +me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez +alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.» + +La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle +rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers +Jules, elle lui dit avec effort: + +«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de +Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son +intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier +ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... +que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...» + +La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en +avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses +enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance. + +«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce +que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.» + +Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta +troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte +son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans +savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement +qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté. + + + +XIX + +L'ENTORSE + + +Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement +passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs; +il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne +nommait jamais la comtesse dans ses entretiens. + +Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba +et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva +difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez +lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de +lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour +le retirer, tant le pied était enflé. + +«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon +médecin? demanda le comte avec anxiété. + +--Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je +ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas. + +LE COMTE + +Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal +en voulant le guérir sans médecin. + +MADAME ANFRY + +Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède +Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses. + +LE COMTE + +Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez +besoin. + +MADAME ANFRY + +Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est +nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y +verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je +n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud, +j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout. + +--C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que +mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup! + +BLAISE + +Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien; +ne vous en tourmentez pas. + +LE COMTE + +Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part +de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés. + +BLAISE + +Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous +savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été +si pénible, ajouta-t-il avec un soupir. + +LE COMTE + +Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la +récompense.» + +Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut +éloigné, Blaise appela sa mère. + +«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à +dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains +d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis. + +MADAME ANFRY + +Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille +chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il +aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions +déjà. + +BLAISE + +Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se +serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène. + +MADAME ANFRY + +Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon +Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le +jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir +le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le +chagriner, et il souffre l'impossible.» + +Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit +précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement +chez lui et l'emmena voir son fils. + +Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré +l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était +démis; il fallait le remettre. + +«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à +Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire: +ce ne sera pas long. + +--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur; +vous pouvez commencer quand vous voudrez.» + +Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux. + +Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter +l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant +qu'on tirait le pied pour le mettre en place. + +Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de +la plus vive douleur. + +«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu +un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un +cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille +opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est +évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner +les tempes et le front.» + +Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur +une chaise; l'émotion avait été trop vive. + +«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M. +Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en +passant.» + +Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une +bouteille. + +«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin? +J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied. + +--Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un +cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en +sortit pâle et le visage baigné de larmes. + +--Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le +cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le +front et les tempes avec du vinaigre.» + +Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta +de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre +connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour +de lui pour rappeler ses souvenirs. + +«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de +nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours. + +--Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma +retraite de première communion qui commence dans huit jours! + +--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours +vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze +jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon: +sans quoi la fièvre s'en mêlera.» + +Et M. Taillefort salua et s'en alla. + +Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout +pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq +minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté. + +«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je +souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort, +dans huit jours je serai sur pied. + +--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours, +n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de +cataplasme qu'il t'as mis là, et je le remplacerai par le cataplasme +Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en +réponds. + +--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec +inquiétude. + +--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais +pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre +garçon.» + +Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de +chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu +nommer. + +Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède +Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint +après le dîner savoir des nouvelles du malade. + +«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où +dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant... +Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme +il est pâle! + +MADAME ANFRY + +Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous +a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour +lui remettre le pied. + +LE COMTE, _avec inquiétude_ + +Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et +il m'avait dit qu'il souffrait moins. + +MADAME ANFRY + +C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous +a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M. +Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé +pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est +pourquoi il est si pâle. + +LE COMTE, _d'une voix émue_ + +Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise +dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les +volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!» + +Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise. +Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit +l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir, +au réveil de Blaise, comment il se trouvait. + + + +XX + +L'EPREUVE + + +Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants; +il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son +courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et +Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir +de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer +chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur. + +La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle +avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de +ses enfants. + +«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et +de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.» + +Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa +mère, elle obéit sans hésiter. + +HÉLÈNE + +Je suis prête, maman. + +LA COMTESSE, _dictant_ + +«Mon cher Blaise...» + +Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le +comte regarde sa femme avec surprise. + +LA COMTESSE + +As-tu écrit: «Mon cher Blaise»? + +HÉLÈNE + +Non, maman; j'ai été surprise... + +LA COMTESSE, _avec calme_ + +Ecris et n'interromps pas, si tu peux. + +«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage; +Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous +ne résistons plus au désir de te voir...» + +Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules +reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement +surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux. + +LA COMTESSE + +Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir, +et que demain...» + +Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le +comte se lève. + +LA COMTESSE, _toujours avec calme_ + +«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman +ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les +jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous +t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons +demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui +pourra t'amuser.» + +La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de +la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion: + +«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en +remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous +leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur. + +LA COMTESSE + +Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien +que les enfants ne feront pas la visite dont je parle. + +LE COMTE, _d'un air de reproche_ + +Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la +proposer? C'est un jeu cruel, Julie. + +LA COMTESSE + +Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est +réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite +des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, +j'aurai eu raison. + +LE COMTE + +Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant +aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal +et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que +vous lui tendez. + +LA COMTESSE + +Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène. + +HÉLÈNE + +Oh! maman! de grâce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait +dire oui. + +JULES + +Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que +lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien. + + +LA COMTESSE + +Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton +d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne +heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment, +dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, +qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de +lui. + +--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que +votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter +ce pauvre enfant.» + +La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna +à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la +porter à Blaise le lendemain de bonne heure. + +Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage; +Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne +voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on +lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui +dormait encore paisiblement. + +La soirée était avancée; peu de temps après le comte avertit les +enfants que l'heure du repos était arrivée; il se retira avec eux, +laissant sa femme à ses réflexions. + +Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette +et se disposait à aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un +domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la +lettre que la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une +autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui suit: + +«Cher Monsieur le comte, + +«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer +ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle +Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien +cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire +en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je +suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. +Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les +remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que +je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma +parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon +Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez +mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire +à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de +tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher +Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur +visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une +grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils +me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis +retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me +donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la +couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui +bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si +respectueux. + +«Votre tout dévoué et très humble serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +«P.-S.--Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils +pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du +chagrin de l'entendre blâmer.» + +Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre; +l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait +l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les +larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour +lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le +rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules +la noble et belle réponse de leur ami. + +«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise, +papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours +avec honneur et gloire. + +--Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir! + +--Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu +et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra +produire la première communion de Jules!» + +En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme. + +«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont +les sentiments de cet admirable enfant.» + +La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte +l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une émotion +sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le +long de sa joue et venir se mêler aux traces des larmes du pauvre +Blaise. + +Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur l'oeil qui avait +laissé échapper cette larme. + +«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller à son émotion; +pauvre garçon! Comme j'ai été injuste envers lui! + +LE COMTE + +Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous avons tous été méchants +pour lui à l'exception d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui +a su démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui l'ont +déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le mal que vous avez +fait. + +LA COMTESSE + +Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et +redit? + +LE COMTE + +Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une erreur, Julie. Il +n'y a de difficile que le premier moment. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de +réfléchir, de me décider. + +LE COMTE + +Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, mais n'oubliez pas +que vous avez planté des épines dans le coeur de Blaise et dans ceux +de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies +que vous avez faites. + +LA COMTESSE + +C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire? + +LE COMTE + +Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde que vous venez +d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger +dans votre retour de justice; il ne vous fera pas défaut. + +--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria la comtesse +en se jetant au cou de son mari. + +LE COMTE + +Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais +pas prier quand Jules a été si malade; Blaise a été mon maître; par +lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le +vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la +consolation que donne la prière. Julie, chère Julie, je serai à mon +tour votre maître, si vous le voulez. + +LA COMTESSE + +Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout +changé, amolli; je commence à comprendre et à aimer votre changement, +celui de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer celles +du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu? + +LE COMTE + +J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais à vous faire lire. + +LA COMTESSE + +Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon que je...; non, non, +ne dites rien; je lui dirai moi-même; mais pas encore, pas encore... +Je veux seulement lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu son +accident, je lève la défense et que je lui laisse voir mes enfants. +Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur +dise moi-même.» + +Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en +l'embrassant à plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre +de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas +voir leur cher Blaise. + +--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers +enfants. + +JULES + +Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de +nouveau, de bon? + +LE COMTE + +Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman. + +HÉLÈNE + +Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez +elle trop tôt. + +LE COMTE, _riant_ + +Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis d'y aller vite, +vite; c'est que... + +JULES + +C'est que quoi, papa? + +--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que +je bénis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous +remercier le bon Dieu de tout notre coeur!» s'écria le comte +en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un +redoublement de tendresse. + +Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants surpris de cette +explosion si joyeuse, qui ne lui était plus habituelle depuis le +retour de la comtesse. + +«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous expliquera-t-elle l'air +radieux de papa. + +JULES + +N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler +devant maman: j'ai toujours peur d'être grondé. + +HÉLÈNE + +C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait +se trouver changée comme papa et toi, nous serions si heureux! + +JULES + +Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent Blaise, qu'elle +écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! Malheureusement elle le +déteste.» + +Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de leur maman. A leur +grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et +les embrassa à plusieurs reprises avec vivacité. + +«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie émue, +votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...» + +A cette épithète de _pauvre_ Blaise, Hélène et Jules écoutèrent avec +anxiété. + +LA COMTESSE, _continuant_ + +J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une +fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage +à aller le voir... + +--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les enfants avec +transport. + +--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous +pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui +expliquerez que c'est sa réponse à la lettre que j'ai fait écrire par +Hélène qui a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir votre +intimité avec lui. + +--Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène et Jules en se jetant +à son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous +nous donnez à nous et à notre pauvre Blaise! + +--Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis quelque temps déjà. +Plusieurs, fois j'ai été sur le point de lever ma défense, mais je +n'étais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez, +courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre +cher malade.» + +Les enfants embrassèrent encore la comtesse et coururent chez Anfry. +Jules entra le premier, se précipita dans la chambre en criant: + +«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et moi.» + +Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien +dit, lui trouvant un peu de fièvre, et craignant qu'une émotion +nouvelle ne redoublât son agitation. Aux premiers mots de Jules, +Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de détresse, il lui +dit: + +«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi! + +LE COMTE + +Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, après la lecture de ta +lettre, t'envoie elle-même ses enfants. + +BLAISE + +Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon +Dieu, je vous remercie!» + +Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise; +tous deux lui racontèrent, lui expliquèrent le changement survenu dans +le sentiment de la comtesse. Blaise était aussi heureux que le comte +et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de sentir la douleur de son +pied et l'agitation de la fièvre. Le comte dut user d'autorité pour +emmener Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât par +l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; il promit à Blaise +de les ramener dans l'après-midi, et lui recommanda, en le quittant, +de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de +remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et, +tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; à son +réveil, la fièvre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé +presque entièrement la douleur de son pied: il se livra donc sans +réserve à la joie qui inondait son coeur. + +Peu de temps après son réveil, un domestique vint apporter à Blaise la +lettre suivante, en demandant la réponse: + +«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes +procédés, la vertu que tu as déployée dans les événements récents, que +j'ai provoqués et que je regrette, ont entièrement changé l'opinion +que je m'étais formée de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de +méchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux, +bon, patient, généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les +excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les miennes, et +pardonne-moi la peine que je t'ai causée et que je me reproche +vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinée +d'ajouter une contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je +t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bénis des soins que tu as +donnés à Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de +croire intéressés. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à +mon mari, à mes enfants et à toi-même. + +«Comtesse DE TRÉNILLY.» + +Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait dû beaucoup +coûter à l'orgueil de la comtesse, porta ses lèvres sur la signature, +demanda à son père une plume et du papier, et fit la réponse suivante: + +«Madame la comtesse, + +«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je +souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquée +sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des +bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous +daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que +joyeux; je vous unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. à +Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse, +d'avoir bien voulu donner à vos enfants la permission de venir me +voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fièvre et +m'empêche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de +votre bonté, Madame la comtesse. + +«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au profond respect de +votre très humble et obéissant serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter à la +comtesse, qui était dans le salon avec son mari et ses enfants, tous +attendant avec impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine à +deviner. + +JULES + +Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman? + +--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible +qu'il me demande d'attendre son rétablissement. + +HÉLÈNE + +Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui +procurer? + +LA COMTESSE + +La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, le chagrin que je +lui ai fait, et tous mes dédains, et les humiliations que je lui ai +fait subir. + +LE COMTE + +Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain. + +«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement chrétienne! + +JULES + +Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.» + +La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la +lettre, l'ouvrit précipitamment. Après l'avoir lue, elle la présenta à +son mari. + +«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si +humble dans son triomphe. Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que +la reconnaissance doive venir de lui. + +--Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en passant la lettre aux +enfants. Toujours le même, jamais de rancune; le coeur toujours plein +de charité et de tendresse... Quel beau modèle à suivre! + +--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hâte +d'embrasser ce pauvre garçon et de lui entendre dire qu'il ne m'en +veut pas.» + +Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir tendrement embrassée, +et tous se dirigèrent vers la demeure de Blaise, où ils ne tardèrent +pas à arriver. + +«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», dit le comte d'un air +joyeux en entrant. + +Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit +en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser à plusieurs +reprises. + +«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnié et +outragé; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni +assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions. + +--Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites pas cela! Non, non, je +vous en prie, ne le répétez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse +s'apprêtait à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au +sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre +bonté. Et que deviendrait ma première communion sans esprit +d'humilité? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes +bonne! vous m'avez rendu si heureux! + +LA COMTESSE + +Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur +à te donner. Comme je te l'ai écrit, prie Dieu pour que mes yeux +s'ouvrent tout à fait à ce qui est bon et chrétien. + +--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air +affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux. + +--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien à +oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernière plaie. + +--Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en +souriant. + +--Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en saisissant la tête de +Blaise et la tournant de son côté; tu n'en as que pour papa et pour +maman, et nous sommes là comme les dindons égarés qui cherchent un +regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas. + +--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hélène; j'étais occupé +avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous +savez que le général passe avant les officiers. + +HÉLÈNE, _riant_ + +Et où sont les soldats? + +BLAISE + +C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos commandements. + +LE COMTE + +Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la +croix. + +BLAISE + +Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et qui a bien ses +douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hélène?» + +Hélène ne répondit que par un signe de tête et un sourire; elle ne +voulut pas dire devant sa mère qu'elle avait souffert de sa froideur, +de sa sévérité passée; mais la comtesse la devina, et, l'attirant à +elle, l'embrassa et lui dit: + +«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma pauvre enfant. +Mais à quand la première communion? M. le curé a-t-il fixé le jour? + +JULES + +Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des +habits que papa a promis à Blaise. + +LE COMTE + +Ils sont déjà commandés d'après les indications de Blaise; les tiens +aussi, Jules. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise? + +BLAISE + +Des choses superbes, pour faire honneur à M. le comte: une redingote +en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien +solides et une cravate blanche. + +JULES + +Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote? + +BLAISE + +Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait +au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules. + +HÉLÈNE + +Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la première +communion? + +BLAISE + +Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le curé, et qui est +béni par le pape, m'a-t-il dit. + +HÉLÈNE + +Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_. +C'est un si beau et si bon livre! + +LA COMTESSE + +Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trésorier; tu +puiseras dans ma caisse. + +LE COMTE + +Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, qui lui fera +passer le temps dans les longues soirées d'hiver. + +BLAISE + +Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je désirais. +J'aime tant à lire! M. le curé me prête quelques livres, mais il n'en +a guère qui soient à ma portée. + +LE COMTE + +Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai +plaisir de satisfaire ce goût si sage et si utile. + +BLAISE + +Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que +j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence à mes désirs. + +LE COMTE + +Tu auras tes livres pour ta première communion, mon pauvre garçon. Je +suis content d'avoir si bien trouvé.» + +Le comte et la comtesse restèrent quelque temps encore près de Blaise; +ils se retirèrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hélène et +Jules obtinrent sans peine de rester près de leur cher malade. Hélène +lui proposa de faire une lecture intéressante, ce qu'il accepta avec +reconnaissance. + +Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du +bonheur qu'il lui avait envoyé dans cette journée. Il causa longuement +avec son père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit +tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur à son pied, +il demanda à se lever; sa mère enleva le cataplasme et vit avec +plaisir que l'enflure était disparue; elle lui banda le pied avant +de le lui laisser poser à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de +s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il voulut +faire quelques pas, appuyé sur le bras de son père. Cet essai lui +ayant réussi, il demanda à rester levé; et à partir de ce jour la +guérison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il +put aller à l'église avec les autres enfants de la première communion, +et la suivre jusqu'à la fin. + +Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses +repas. Aidés du comte et d'Hélène, ils avaient arrangé dans la chambre +de Jules une petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un +crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour +ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prières +qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondément le coeur du comte +et d'Hélène, qui avaient demandé d'y assister. + +La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient été +apportés, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à préparer leurs coeurs à +recevoir avec humilité et amour le corps de leur divin Sauveur. + + + +XXI + +LE GRAND JOUR + + +Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient +en branle depuis le matin; le village lui-même semblait être une +fourmilière en pleine activité; on allait, on courait dans les rues; +on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des +bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à tout; +d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour la toilette et pour +le repas qui devait suivre la sainte cérémonie. Le château était +calme; le comte n'avait voulu aucun déploiement de luxe; tous devaient +aller à pied à l'église. Jules avait demandé à se placer près de +Blaise; Hélène devait rester près de son père et de sa mère. Jules se +tenait avec son père dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait +promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf +heures précises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se +mettant à genoux devant lui et malgré lui, il lui dit: + +«Monsieur le comte, je viens vous demander votre bénédiction; je vous +la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitié dont vous +voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un +père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur le comte, bénissez +le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus dévoué, le plus +respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon +Dieu pour votre bonheur éternel. + +--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses +bras, reçois la bénédiction d'un chrétien que tu as ramené au bon +Dieu, d'un père dont tu as sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te +la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours +d'une affection toute paternelle, de veiller à ton bien-être, à ton +bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frère, plus que jamais +ton frère en Dieu, aujourd'hui que tu recevras à ses côtés le +Seigneur, qui est notre père à tous.» + +Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une +amitié fidèle et un constant souvenir devant le bon Dieu. + +«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et +voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant à Blaise un beau +_Paroissien_, relié en beau maroquin noir, doré sur tranches et avec +un fermoir en or. + +--Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux +livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre +petite _Journée du chrétien_ à moitié usée. + +--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie +de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter. + +--Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise rouge et les yeux +brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce +livre donné par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les +vôtres. + +--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir, +recevez une dernière bénédiction.» + +Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les bénit tous deux; +puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna à chacun un +baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissée +tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route +pour l'église. + +Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse et Hélène +étaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre +après avoir mené Jules et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous +les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa +fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit le son +lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant +processionnellement. Ils entrèrent deux à deux, le curé en tête; Jules +et Blaise le suivaient immédiatement. Après le défilé des dix-huit +garçons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui +était assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits +sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service +divin commença d'abord par la procession, que suivirent les enfants de +la première communion; ensuite vint la première partie de la messe, +puis l'instruction ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de +ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin la dernière +partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et +Blaise furent très recueillis pendant toute la cérémonie. Au moment +de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit +vivement la main de Blaise et lui dit tout bas: + +«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.» + +Blaise répondit avec simplicité et douceur: + +«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.» + +Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux appuyés l'un sur +l'autre, le Dieu de miséricorde et de paix, le Dieu consolateur. + +Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut tous les coeurs. +Il y eut dans l'église un mouvement général de surprise lorsque, après +la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène +quitter leurs places et s'approcher de la sainte table. + +«Le comte communie, disait-on tout bas. + +--La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi. + +--Comme ils ont l'air ému! + +--Le comte est tout changé, dit-on. + +--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous +changés. + +--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont +amendés. + +--C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de garder la fermière +Françoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et +ils sont bien contents. + +--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.» + +Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près vide, il y +resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne +songeaient pas au temps qui s'écoulait. + +Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller une +dernière fois devant l'autel; il vit les deux enfants à genoux sur la +dalle, les mains jointes, les yeux fermés, l'air si recueilli qu'il +s'arrêta pour les contempler. + +«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prière +à genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu +dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir +une prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du +bon Dieu.» + +Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le curé, qui +se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premières paroles de +félicitation du curé, le comte releva son visage baigné de larmes, et, +voyant l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre: + +«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et marchant près du +curé, sont le trop-plein d'un coeur inondé de joie et de bonheur. +C'est à Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente à mesure +que j'avance dans la voie où il m'a fait entrer. + +LE CURÉ + +Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je +suis à même d'apprécier la grandeur de ses vertus et la beauté de +ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne +prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a la +sagesse, la vertu et l'onction d'un saint. + +LE COMTE + +C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui une si mauvaise +et si injuste opinion, j'ai éprouvé la puissance de sa parole, de son +accent, de son regard même. Ma femme a ressenti la même impression +chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier sa +conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu.» + +Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène suivait d'un +peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient silencieux, mais leurs +visages rayonnaient de bonheur. + +Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer +chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les +contemplaient avec tendresse. + +«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, dit la comtesse en +essuyant ses yeux encore humides. + +--Et quelle vie différente et heureuse nous allons mener; ma chère +Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous +avions tous les éléments du bonheur, et nous ne savions pas en user; +nos coeurs dormaient en nous, et nous végétions misérablement. + +LA COMTESSE, _avec gaieté_ + +Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; ne laissons pas +revenir le sommeil. + +LE COMTE + +Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à l'avenir tout au +bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.» + +En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise +un va-et-vient des domestiques du château. Blaise en fut touché. + +«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter mes parents pour +ma première communion; je ne les croyais pas si attentifs.» + +Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table +dressée dans la salle. Le couvert était très simple; c'était la +vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossière, des +assiettes en faïence, des verres communs, des pots au lieu de carafes, +des couverts en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises +de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette +demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient +la table des plats qu'ils apportaient du château. + +BLAISE + +Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi +sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats? + +LE COMTE, _souriant_ + +Parce que nous nous sommes invités à dîner chez tes parents, mon cher +enfant; nous avons pensé, ta mère et moi, qu'un jour de première +communion on doit avoir la force de supporter des contrariétés, et +nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, Blaise. + +--Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois enfants en perdant +toute leur gravité et en sautant autour de la table. + +--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je +vous embrasse de toutes mes forces.» + +Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le +comte était heureux du succès de son invention. + +«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage. + +--Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les trois enfants. + +Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas approcher de la +table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en +riant: + +«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner le bras pour me +mener à ma place, à votre droite.» + +Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse +l'entraîna à la place d'honneur et se mit à sa droite. + +Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit comme elle et +enleva Mme Anfry, qui s'était collée contre le mur, fort embarrassée +de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la +plaçant en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit le +bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commença. + +Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'aperçurent +pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inondé de sueur, +et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restée +pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la +timidité. + +Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, se penchant +vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle Hélène, mon pauvre +papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en +suis sûr.» + +Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air +malheureux. Se penchant à son tour vers l'oreille de son père, elle +lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage +avec un redoublement de timidité. + +«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au +repas de première communion de nos enfants! Allons, allons, pas de +timidité, pas de fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui +plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je +vais vous donner du courage.» + +Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, la déboucha +lui-même et en versa un verre à Anfry et à Mme Anfry; après en avoir +offert à sa femme et en avoir versé un peu à chacun des enfants, il +emplit son verre, et, le portant à ses lèvres: + +«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il. + +--A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant à son tour. + +--A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules. + +--A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier. + +--Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la santé du bon curé, +auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry, +vous voilà plus à l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et +continuons notre dîner sagement et comme des gens qui conservent dans +leur coeur le souvenir des premières heures de la matinée.» + +Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent beaucoup de +leurs impressions avant et après la sainte communion. La comtesse et +le comte les écoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments +développés par les enfants un saint et heureux avenir. + +Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient à peine, tant +ils étaient impressionnés de l'excellence des mets et de la bonté +des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras était +entièrement dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry +ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait lui faire dans +le pays ce repas donné par elle, chez elle, à ses maîtres. Dans son +extase intérieure, elle se figurait avoir régalé le comte et la +comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un +juste payement de la peine que lui avait donnée l'organisation du +repas. + +Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir sur un banc +devant la maison, après avoir donné ordre à leurs gens de laisser aux +Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla +la joie et la reconnaissance de Mme Anfry. + +Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque que le comte +avait donnée à Blaise, en tête de laquelle figure avec honneur un +superbe volume de l'_Imitation de Jésus-Christ_, donné par Hélène. +Après avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules +dit à Blaise: + +«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit présent; le +voici; accepte-le comme la preuve d'une amitié qui durera aussi +longtemps que moi.» + +En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaîne d'or avec +un petit crucifix et une médaille en or de la sainte Vierge. + +«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement aveugle, et +qui donne à tous l'exemple d'une résignation si calme et si douce, +qu'on se sent touché rien qu'en le voyant. + +--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était donné par vous et béni +par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espère que le +crucifix me fera souvenir de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de +la bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin Sauveur comme +elle l'a aimé en ce monde et comme elle l'aime dans l'éternité.» + +Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant dans son sein, +il dit à Jules: + +«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette +croix et devant cette médaille.» + +Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse, +présentant à Blaise une petite boîte, lui dit en le baisant au front: + +«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant; +voici un très petit objet, mais qui te sera agréable et utile, je n'en +doute pas.» + +Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boîte +qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une +joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, une belle montre en or avec sa +chaîne. + +Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche pour faire partager +son bonheur à son père et à sa mère. + +«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné Mme la comtesse.» + +Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de Blaise à la vue de +la montre et de la chaîne. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher, +de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de +quelques minutes qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son +beau cadeau. + +«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'écria Blaise, +tant j'étais content. Vite que j'y coure. + +--Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le comte, qui l'avait +rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fût aperçu; fais ton +remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse, +qui le reçut en souriant et l'embrassa bien affectueusement. + +--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous êtes trop +bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais comment exprimer mon +bonheur et ma reconnaissance.» + +Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le +comte. Il se sentait si ému de tant de bontés, qu'il eut de la peine à +contenir l'élan de sa reconnaissance.» + +«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes +trop bons,... tous,... tous... Je ne mérite pas... Que le bon Dieu +vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon +Dieu m'exaucera. Il est si bon!» + +Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; quand il y fut parvenu, +il rappela aux enfants que l'heure des vêpres approchait. + +«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on +croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se +peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois +par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses +créatures, c'est plus que je ne puis supporter. + +--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as +souffert; et récompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait +envoyées. Tu le remercieras à l'église, et nous joindrons nos +remerciements aux tiens.» + +Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé son air de +fête; les cloches sonnaient à grande volée; de tous côtés on voyait +des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'église. Chacun +saluait le comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se +termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette belle et +heureuse journée laissa des impressions chrétiennes et salutaires dans +plus d'un coeur rebelle jusque-là à l'appel du bon Dieu. + + + +XXII + +CONCLUSION + + +Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du +comte: la vie qu'on menait au château était calme et heureuse; le +service de Dieu n'y fut jamais négligé, non plus que le service des +pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La +fortune du comte passait tout entière à secourir les misères de ses +semblables; il les considérait comme des frères appelés à partager les +richesses qu'il tenait de la bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, +il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son +homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit +le respect qu'il devait à ses maîtres, qui étaient en même temps ses +meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en +grandissant, le modèle des jeunes personnes. + +Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. Jacques lui +proposa avec l'autorisation de son père, de venir prendre la direction +de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, +qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous +les ans, passer quelques jours près de Jacques, qui le voyait toujours +avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte. +Un jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux familles +par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait +rencontrée souvent dans le monde, à Paris. Il lui dit que toute sa +famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait déjà exprimé le +même désir à Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les +rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de +Trénilly. + +Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les paroles qu'il +avait entendues. Le comte et Jules les reçurent avec joie, et cette +union, désirée par les deux familles, ne tarda pas à s'accomplir. + +Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au château de +Trénilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas +son ancien ami Blaise; tous deux étaient devenus des hommes, des +chrétiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise +était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les démêlés du +pays; ce que M. Blaise avait décidé était religieusement exécuté. +On le citait comme exemple à tous les jeunes gens du village et des +environs; on recherchait son amitié, et on se sentait fier de son +approbation. + +Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; il épousa la +petite nièce du curé, qui lui apporta trente mille francs, dot +considérable pour sa condition; elle avait été demandée par des jeunes +gens bien plus riches et plus élevés en condition que Blaise, mais +elle les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle +n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités aimables +avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de +la dot de Blaise, et la comtesse des présents de noce et de +l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée +à une jolie maison au bout du village, tout près du château. La +comtesse meubla la maison et donna à la mariée toutes ses belles +toilettes des fêtes et dimanches. + +Le repas de noce fut donné par le comte dans son château. + +Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une vive affection à +un frère aîné de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments, +consentit avec plaisir à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent +fort heureux pendant plusieurs années, après lesquelles Hélène eut la +douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle résolut de se +consacrer entièrement au service des pauvres, en fondant des oeuvres +de charité. Elle établit une salle d'asile et une école dirigées +par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures +entières, aidée et accompagnée par ses parents. + +C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, heureuse et +unie, aimée et estimée de tous. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES + +CHAPITRE II.--PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU + +CHAPITRE III.--LA RÉPARATION ET LA RECHUTE + +CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME + +CHAPITRE V.--UN MALHEUR + +CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT + +CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES + +CHAPITRE VIII.--LES FLEURS + +CHAPITRE IX.--LES POULETS + +CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES + +CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT + +CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VÉRITÉ + +CHAPITRE XIII.--LE REMORDS + +CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES + +CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC + +CHAPITRE XVI.--L'OBÉISSANCE + +CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE + +CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRÉNILLY + +CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE + +CHAPITRE XX.--L'ÉPREUVE + +CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR + +CHAPITRE XXII.--CONCLUSION + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + +***** This file should be named 11434-8.txt or 11434-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/3/11434/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11434-8.zip b/old/11434-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..131c5bf --- /dev/null +++ b/old/11434-8.zip diff --git a/old/11434-h.zip b/old/11434-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..00020bf --- /dev/null +++ b/old/11434-h.zip diff --git a/old/11434-h/11434-h.htm b/old/11434-h/11434-h.htm new file mode 100644 index 0000000..5fc155a --- /dev/null +++ b/old/11434-h/11434-h.htm @@ -0,0 +1,9854 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" + content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Pauvre Blaise</title> + <meta name="author" content="Comtesse de Ségur"> + +<STYLE TYPE="text/css"> +H1 {font-size: 28pt; font-family: serif; text-align: center;} +H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;} +H3 {font size:16pt; font-family: serif; text-align: center;} +p {font size:14pt; font-family: serif; text-align: justify} +p.STDIT {font size:14pt; font-family: serif; font-style: italic;} +p.FTNOTE {font size:12pt; font-family: sans-serif; text-align: justify} +</STYLE> + +</head> + +<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);"> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pauvre Blaise + +Author: Comtesse de Ségur + +Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + + +</pre> + + + <br><br><br> + +<h1>PAUVRE BLAISE</h1> + + <br><br><br> + +<h2>COMTESSE DE SÉGUR</h2> +<h3>NÉE ROSTOPCHINE</h3> + + +<br><br><br> + + + +<p>A +MON PETIT-FILS +PIERRE DE SÉGUR</p> + +<p><i>Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et +pieux comme toi, qui te demande une place dans +ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa prière et +tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de +ses vertus et de ta grand'mère.</i></p> + +<p>COMTESSE DE SÉGUR, +née ROSTOPCHINE.</p> + +<p>Paris, 1861.</p> +<br><br><br> + + + + + + + +<h2>I</h2> + +<h3>LES NOUVEAUX MAITRES</h3> + + +<p>Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé +dans sa main gauche. Il réfléchissait si profondément +qu'il ne pensait pas à mordre dans une tartine +de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée +pour son déjeuner.</p> + +<p>«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. +Tu laisses couler à terre ton lait caillé, et ton pain +ne sera plus bon.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, +maman, et je cherche à deviner s'ils sont bons ou +mauvais.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce +que sont des maîtres que personne de chez nous ne +connaît?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie +qui sont arrivés hier avec les chevaux les connaissent, +et ils ne les aiment pas.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Comment sais-tu cela?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Parce que je les ai entendus causer pendant que +je les aidais à arranger leurs harnais; ils disaient +que M. Jules, le fils de M. le comte et de Mme la comtesse, +les ferait gronder s'il ne trouvait pas son poney +et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient +l'air d'avoir peur de lui.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que +les maîtres sont mauvais?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie +ont peur d'un petit garçon de onze ans, c'est qu'il +leur fait du mal.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son +père et sa mère l'écoutent, et qu'ils grondent les +pauvres domestiques. Je dis, moi, que c'est méchant.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur +domestique; tu n'as pas à te mêler de leurs affaires. +Reste tranquille chez toi, et ne va pas te fourrer au +château comme tu faisais toujours du temps de +M. Jacques.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon +et aimable comme on n'en voit pas souvent. Il partageait +tout avec moi; il avait toujours une petite friandise +à me donner: une poire, un gâteau, des cerises, +des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! +je l'aimais!... Je ne me consolerai jamais de son départ.»</p> + +<p>Et Blaise se mit à pleurer.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout +ce que tu as de larmes dans le corps, ce n'est pas cela +qui les ferait revenir. Puisque son père a vendu aux +nouveaux maîtres, c'est une affaire faite, et tes larmes +n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je regrette +bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant +pas pleurer...»</p> + +<p>Mme Anfry fut interrompue par le claquement +d'un fouet et une voix forte qui appelait:</p> + +<p>«Holà! le concierge! Personne ici?»</p> + +<p>Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et +en livrée était à la grille fermée.</p> + +<p>«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille +ouverte; M. le comte arrive dans cinq minutes, dit-il +d'un air insolent.</p> + +<p>—Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.</p> + +<p>—Tout est-il en état au château?</p> + +<p>—Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour +satisfaire les maîtres, répondit timidement Mme Anfry.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en +fouettant son cheval.</p> + +<p>Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux +le domestique, qui galopait vers le château.</p> + +<p>«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait +pu tout de même parler plus honnêtement. Blaise, +mon garçon, continua-t-elle plus haut, cours au château +et préviens ton père que les nouveaux maîtres +arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir +à la grille.</p> + +<p>—Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.</p> + +<p>—Dans les chambres du château, qu'il arrange et +nettoie depuis ce matin; va, mon garçon, va vite.»</p> + +<p>Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, +où il trouva cinq ou six domestiques qui allaient et +venaient d'un air effaré.</p> + +<p>«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les +blouses ne passent pas. Qui demandes-tu?</p> + +<p>—Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir +les maîtres, répondit Blaise. Maman m'a dit qu'il était +au château.»</p> + +<p>Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique +le saisit par le bras:</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. +Ton père n'est pas au château; ce n'est pas sa place +ni la tienne non plus. Va le chercher ailleurs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais pourtant maman m'a dit...</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes +un mot, je t'époussetterai les épaules du manche de +mon plumeau.»</p> + +<p>Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et +retourna tristement à la grille, où l'attendait sa mère.</p> + +<p>«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils +ont dit que papa n'était pas au château, et que je n'y +pouvais pas entrer en blouse. Du temps de M. Jacques, +j'y entrais bien, pourtant.</p> + +<p>—Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre +Blaise, dit Mme Anfry en soupirant. On dit: <i>tels maîtres, +tels valets</i>. Les valets ne sont pas bons, il se +pourrait que les maîtres ne le fussent pas non plus... +Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents +si ton père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge +doit être à sa grille.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Voulez-vous que je retourne au château, maman? +Je le trouverai peut-être aux écuries.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer +des fouets. Ce sont les maîtres qui arrivent.»</p> + +<p>Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, +essoufflé et suant, juste au moment où un nuage +de poussière annonçait l'approche de la voiture de +poste.</p> + +<p>Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté +de la grille; Mme Anfry se rangea avec Blaise de +l'autre côté: la berline attelée de quatre chevaux de +poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue du +château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à +peine le temps d'apercevoir un monsieur et une dame +au fond de la voiture, un petit garçon et une petite +fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre aux révérences +de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la +petite fille seule salua.</p> + +<p>Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la +femme se regardèrent d'un air chagrin; ils fermèrent +lentement la grille, rentrèrent sans mot dire dans leur +maison et s'assirent près d'une table sur laquelle était +préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, +de même que ses parents, se plaça silencieusement +près de la table.</p> + +<p>«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu +les domestiques des nouveaux maîtres?</p> + +<p>—Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises +langues. Mauvais, répéta-t-il en soupirant.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec +les anciens qui n'y sont plus. Blaise, mon garçon, +ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne va pas au château; +n'y va que si on te demande, et restes-y le +moins possible.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas +du tout envie d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques +y demeurait, c'était bien différent; je l'aimais et +il voulait toujours m'avoir... Je ne le reverrai peut-être +jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc +triste d'aimer des gens qui vous quittent.»</p> + +<p>Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? +tu le reverras peut-être plus tôt que tu ne penses. +M. de Berne m'a bien promis qu'il tâcherait de me +placer dans son autre terre, où il va habiter.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore +changer de maîtres.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu +savais. L'autre terre est une terre de famille, qui ne +doit jamais être vendue; tandis que celle-ci était de la +famille de Madame, et ils ne pouvaient pas habiter +deux terres à la fois. Est-ce vrai?</p> + +<p>—A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. +Mangeons notre dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, +en attendant la salade aux oeufs durs?»</p> + +<p>Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout +en soupirant, il mangea de bon appétit, car, à onze +ans, on pleure et on mange tout à la fois.</p> + +<p>Le reste du jour se passa tranquillement pour la +famille du concierge; personne ne les demanda. Quand +la nuit fut venue, ils mirent les verrous à la grille, le +concierge fit sa tournée pour voir si tout était bien +fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son +fils dormaient déjà profondément.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>II</h2> + +<h3>PREMIERE VISITE AU CHATEAU</h3> + + +<p>«M. le comte demande le concierge», dit d'une +voix impérieuse un des domestiques du château.</p> + +<p>C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, +Blaise nettoyait la vaisselle, et Anfry était allé +scier du bois pour les fourneaux de la cuisine et de +la lingerie.</p> + +<p>Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et +restait sur le seuil; il regardait le modeste mobilier +du concierge.</p> + +<p>«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens +maîtres, dit le valet en ricanant; si M. le comte +passait par ici, il vous ferait bien vite changer tout +cela.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui +parle contre les anciens maîtres? répondit vivement +Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque quelque chose? +Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres, +ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de +meilleurs au bon Dieu.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un +concierge et de son mobilier.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge +tout comme d'un prince et d'un roi; et je n'entends +pas qu'on se raille du bon Dieu chez moi, entendez-vous +bien!</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut +pas vous emporter pour un mot dit en plaisanterie; +mais M. le comte demande le concierge et je ne le vois +pas ici.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Il est au château à scier du bois; allez le chercher +là-bas, vous lui ferez la commission.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait +le temps d'aller faire un tour au village et de +faire connaissance avec les cafés.</p> + +<p>MADAME ANFRY.</p> + +<p>Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit +hier qu'on n'y entrait pas en blouse; il ne se mettra +pas en prince pour y aller, et il n'ira pas.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.</p> + +<p>Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais +prenez-y garde, on pourrait bien chercher à vous +remplacer et à vous faire partir.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme +les valets, je ne tiens pas à y rester; nous sommes +connus dans le pays, et nous ne manquerons pas de +travail ni de place, mon mari et moi.»</p> + +<p>Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en +continuant la conversation; il se retira en grommelant, +et remonta lentement l'avenue du château. Il +trouva le concierge au bûcher, comme le lui avait dit +Mme Anfry.</p> + +<p>«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.</p> + +<p>—Je ne suis guère en toilette pour me présenter +chez M. le comte, répondit Anfry.</p> + +<p>—Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut +comme vous êtes, reprit le domestique d'un ton +bourru.</p> + +<p>—C'est vrai», se borna à répondre Anfry.</p> + +<p>Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la +poussière de ses pieds, et se dirigea vers le château.</p> + +<p>«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique +qui balayait l'escalier.</p> + +<p>—M. le comte m'a fait demander.</p> + +<p>—Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous +soyez bien mal vêtu pour paraître devant M. le +comte.</p> + +<p>—Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y +aller.»</p> + +<p>Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il +avait monté à moitié.</p> + +<p>«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte +vous a demandé, c'est qu'il veut vous voir.</p> + +<p>—Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit +Anfry en remontant l'escalier.</p> + +<p>Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa +discrètement.</p> + +<p>«Entrez!» lui cria-t-on.</p> + +<p>Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à +trente-six ans, d'assez belle apparence, l'air hautain, +mais le regard assez doux. Anfry salua; le comte répondit +par un léger signe de tête.</p> + +<p>«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Un seul, monsieur le comte.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Garçon ou fille?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Garçon.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quel âge?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Onze ans.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Envoyez-le au château.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pour quel service, Monsieur le comte?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me +l'envoyer.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends +pas comment mon garçon de onze ans pourrait faire +le service de Monsieur le comte. Et s'il faut tout dire, +je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos +gens.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge +est-il trop grand seigneur pour se trouver avec +mes gens?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas +assez grand seigneur pour eux; ils l'ont chassé hier, +ils le chasseraient bien encore.</p> + +<p>—Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec +colère, quand ce serait par mon ordre qu'il viendrait +ici.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait +voir et entendre des choses qui me feraient de la +peine en lui faisant du mal, et j'aime autant qu'il +reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»</p> + +<p>Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda +attentivement le concierge et parut frappé de l'air +décidé, mais franc, ouvert et honnête, qui donnait à +toute sa personne quelque chose qui commandait le +respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un +ton plus doux:</p> + +<p>«C'était pour mon fils que je vous demandais le +vôtre; mais peut-être avez-vous raison... Quand mon +fils voudra jouer avec votre garçon, il ira le chercher +chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la main +un geste d'adieu. Quel est votre nom?</p> + +<p>—Anfry, Monsieur le comte, à votre service, +quand il vous plaira.»</p> + +<p>Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté +dans le vestibule par des domestiques, curieux de savoir +ce que leur maître avait pu vouloir à un homme +d'aussi petite importance qu'un concierge de château; +Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et +rentra chez lui.</p> + +<p>Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait +quand son père rentra.</p> + +<p>«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda +Anfry.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, +qui est venu me dire d'aller voir M. Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu n'y as pas été, j'espère bien?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je +n'ai guère envie de lier connaissance avec ce M. Jules. +Je me figure qu'il ne doit pas être bon.</p> + +<p>—Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, +ce sera mieux pour toi que courailler et paresser +toute la journée. En attendant, va me chercher ma +serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches +qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. +Je veux les couper.»</p> + +<p>Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; +il entra au bûcher et y trouva Jules de Trénilly, qui +essayait de couper des rognures de bois avec la serpe, +qu'il avait ramassée.</p> + +<p>«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? +lui dit Blaise poliment.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé +pour la chercher.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»</p> + +<p>Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules +continuait à la refuser; Blaise s'approcha pour la +retirer des mains de Jules, qui se mit en colère et +menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en +effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, +retomba sur son pied et lui fit une entaille au soulier, +au bas et à la peau; Jules se mit à crier; Michel, +le garçon d'écurie, accourut et s'effraya en voyant du +sang au pied de son jeune maître.</p> + +<p>«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? +lui demanda-t-il.</p> + +<p>JULES, <i>criant</i></p> + +<p>C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a +coupé avec la serpe.</p> + +<p>MICHEL, <i>avec rudesse</i></p> + +<p>Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es +le fils du concierge; va à ta niche et n'en sors pas... +Ne pleurez pas, pauvre Monsieur Jules; nous allons +bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait mal.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.</p> + +<p>MICHEL</p> + +<p>Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu +ne veux pas, je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.</p> + +<p>MICHEL</p> + +<p>Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas +me faire chasser; je dirai comme vous me l'ordonnez.»</p> + +<p>Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au +château.</p> + +<p>Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. +Enfin il ramassa la serpe et se dit:</p> + +<p>«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite +tout raconter à papa, pour qu'il connaisse la vérité +et qu'il sache bien que ce n'est pas moi qui l'ai +blessé.»</p> + +<p>Il courut vers la grille; son père l'attendait avec +impatience.</p> + +<p>«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant +la serpe. Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»</p> + +<p>Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui +s'était passé; il avait à peine terminé son récit, que +M. de Trénilly parut en haut de l'avenue, marchant +d'un pas précipité vers la grille.</p> + +<p>«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit +drôle, qui s'est caché dans la maison quand il m'a +aperçu.»</p> + +<p>Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.</p> + +<p>«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, +je crois savoir ce qui vous amène ici, et je sais que +mon fils n'est pas coupable de ce qui est arrivé.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une +grande entaille que lui a faite votre garçon avec sa +serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas coupable?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est +faite lui-même.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire +que mon fils s'est coupé pour le plaisir d'avoir une +plaie et d'en souffrir pendant huit jours.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et +par colère.»</p> + +<p>Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait +de lui apprendre Blaise.</p> + +<p>«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre +raconter à lui-même.»</p> + +<p>Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière +un rideau.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut +que tu lui racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me +battre.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là, +moi; s'il fait mine de te toucher, je t'emmène et +nous quitterons la maison, seulement le temps d'emporter +nos effets.»</p> + +<p>Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit +son père, qui l'emmena devant M. de Trénilly. +Blaise n'osait lever les yeux; M. de Trénilly le regardait +avec colère.</p> + +<p>«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, +dit-il enfin avec dureté.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa +m'avait envoyé chercher, Monsieur; j'ai insisté, il +s'est fâché, il a voulu m'en donner un coup; la serpe +est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé +au pied.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Tu mens! je te dis que tu mens!</p> + +<p>BLAISE, <i>vivement</i></p> + +<p>Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. +Si j'avais blessé M. Jules, je l'aurais dit sans +attendre qu'on me le demandât.»</p> + +<p>L'honnête indignation de Blaise parut faire impression +sur M. de Trénilly; il regarda alternativement +Blaise et Anfry, et s'en alla en se disant à mi-voix:</p> + +<p>«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais +pourquoi Jules aurait-il fait ce conte, et pourquoi +Michel l'aurait-il soutenu?... C'est ce que je vais tâcher +de me faire expliquer...»</p> + +<p>Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui +répéta la défense d'aller au château sans nécessité.</p> + + +<br><br><br> + +<h2>III</h2> + +<h3>LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</h3> + + +<p>Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec +son père; ils bêchaient tous deux une plate-bande de +salades, lorsque la voix de M. de Trénilly se fit entendre; +il appelait Anfry.</p> + +<p>«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il +courut vers le comte, qui tenait Jules par la main.</p> + +<p>«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire +ses excuses à votre garçon pour ce qui s'est passé la +semaine dernière: votre garçon avait raison, c'est +Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il +l'a avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort +votre garçon; de peur d'être grondé pour avoir touché +la serpe, il a fait un mensonge et une méchanceté, mal +conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon service +et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera +pas, il me l'a bien promis. Jules, va chercher +Blaise; tu le lui diras toi-même.»</p> + +<p>Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait +Blaise; il était honteux des excuses que son père lui +avait ordonné de faire, et il ne savait de quelle +manière commencer. Il restait immobile et silencieux +devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? +lui demanda-t-il enfin.</p> + +<p>—Rien, répondit Jules.</p> + +<p>—Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, +Monsieur Jules, c'est que vous avez besoin de moi.</p> + +<p>—Non, répondit Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, +Monsieur Jules. Papa n'aime pas que je perde +mon temps.</p> + +<p>JULES, <i>avec embarras</i></p> + +<p>Blaise!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES, <i>très embarrassé</i></p> + +<p>Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais +pas comment dire... Je veux..., non, je dois... te demander +pardon.</p> + +<p>BLAISE, <i>avec surprise</i></p> + +<p>A moi, pardon! et de quoi donc?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens +bien?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. +Je ne vous en veux pas bien sûr, Monsieur Jules, et +je suis bien fâché que vous ayez pris la peine de faire +des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela coûte, +et je vous en remercie.»</p> + +<p>Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette +tâche pénible, releva la tête, qu'il avait tenue baissée, +et, regardant la bonne figure réjouie de Blaise, il lui +proposa de venir jouer avec lui au château.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a +défendu d'y aller.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi donc?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas +m'habituer à fainéanter, mais à l'aider par mon travail.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander +à papa.»</p> + +<p>Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la +permission d'emmener Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien +aise que tu joues avec Blaise, qui me semble être un +bon et brave garçon.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut +pas qu'il vienne au château.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Son père a raison, mais il lui donnera bien un +congé pour terminer votre raccommodement.—Nous +donnez-vous Blaise pour l'après-midi, Anfry; nous +vous le renverrons ce soir.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu +que Blaise ne gêne pas. Je vais l'amener tout à l'heure, +quand il sera nettoyé et qu'il aura changé de vêtements.</p> + + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui +sa blouse; ce n'est pas fête aujourd'hui.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est +la première fois qu'il est admis près de Monsieur le +comte et de M. Jules. Mais, puisque Monsieur le comte +l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»</p> + +<p>Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.</p> + +<p>«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, +et donner un coup de peigne à tes cheveux. Tu +vas accompagner M. Jules et jouer avec lui au château.»</p> + +<p>Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et +courut se débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, +peigné, il alla rejoindre Jules et le comte, qui l'attendaient +dans l'avenue. Ils marchaient devant; Blaise +suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, et +il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son +jardin. En arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse +avec sa fille qui les attendaient.</p> + +<p>«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant +vers eux. Je suis bien aise de le connaître; on +m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, petit, ajouta-t-elle, +Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content +de jouer avec un garçon de son âge.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement +je ne suis pas à mon aise.</p> + +<p>—Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à +bêcher et à arranger notre jardin, Blaise, dit Hélène +avec un sourire aimable. Venez avec moi, Jules et +Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»</p> + +<p>Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun +par la main et courut vers un petit jardin que M. de +Trénilly leur avait fait arranger près du château.</p> + +<p>«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est précisément pour cela que nous voulons +l'arranger: tu vas nous aider.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou +des légumes?</p> + +<p>—Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!</p> + +<p>—Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient +plus vite.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je +veux des légumes, et si tu mets des fleurs; je les arracherai.</p> + +<p>HÉLÈNE.</p> + +<p>Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours +te céder.</p> + +<p>BLAISE.</p> + +<p>Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, +qui croit tout ce que Jules lui dit.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant +que je vais chercher des graines au jardin.»</p> + +<p>Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir +Hélène; mais il n'osa pas, et, prenant une bêche, il +se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur que le jardin +fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène l'aidait, +mais moins vivement.</p> + +<p>Jules revint avec un sac plein de graines de toute +espèce de légumes.</p> + +<p>«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, +des asperges, des navets, des carottes, des laitues, +des cardons, des épinards...</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur +couche et repiqué quand c'est levé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les +graines dans mon jardin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra +les attendre bien longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»</p> + +<p>Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices +de son frère; sa bonté et sa douceur la portaient +à toujours lui céder pour éviter les disputes. Blaise +hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène consentir +de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle +avait désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites +rigoles, dans lesquelles Jules semait la graine.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais comment sauras-tu où sont les radis, les +choux-fleurs, les carottes, et le reste?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais quand nous voudrons manger des radis, comment +les trouverons-nous?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; +ce ne sera pas un jardin, cela; on n'y verra +rien pendant plus d'une quinzaine. Laissez votre soeur +y mettre quelques fleurs.</p> + +<p>JULES, <i>frappant du pied</i></p> + +<p>Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les +fleurs, et je n'en mettrai pas.»</p> + +<p>Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise +en eut pitié et lui dit:</p> + +<p>«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai +un autre jardin, et je vous y planterai de belles +fleurs toutes venues.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Merci, Blaise, tu es bien bon.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et moi! je suis donc mauvais, moi?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.</p> + +<p>JULES, <i>avec colère</i></p> + +<p>Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je +ne veux pas que tu le dises.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...</p> + +<p>JULES, <i>de même</i></p> + +<p>Mais quoi?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais... Blaise est très bien.»</p> + +<p>Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut +pour battre Hélène; elle se sauva; il s'élança sur Blaise, +qui esquiva le coup en sautant lestement de côté. Jules +tomba sur le nez et redoubla ses cris; la bonne d'Hélène +accourut.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?</p> + +<p>JULES, <i>pleurant</i></p> + +<p>Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes +pour mettre des fleurs; ils disent que je suis méchant; +c'est lui qui est méchant, il veut arracher mes légumes.</p> + +<p>LA BONNE</p> + +<p>Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous +lui arracher ses légumes, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, +et que je ne veux pas contrarier M. Jules. C'est +lui-même qui se contrarie.</p> + +<p>LA BONNE</p> + +<p>C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules +qui se fait pleurer lui-même, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en +laissa pas le temps; elle le saisit par le bras, le fit +pirouetter et lui ordonna de s'en aller chez lui et de +ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se promettant +bien de refuser à l'avenir toute invitation du +château.</p> + + + + +<br><br><br> +<h2>IV</h2> + +<h3>LE CHAT-FANTOME</h3> + + +<p>Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, +et, quand il faisait beau, il aimait à se promener +tout seul, le soir, dans les prairies traversées par +un joli ruisseau.</p> + +<p>Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?</p> + +<p>D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, +en suivant le chemin qui bordait le ruisseau, il voyait +une longue rangée de fours à plâtre creusés dans la +montagne qui borde les prés et la grande route. Ces +fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des +gerbes d'étincelles; les hommes occupés à enfourner +du bois dans ces brasiers lui semblaient être des +diables au milieu des flammes de l'enfer. Un autre +enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile +à effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces +feux allumés, ces longues traînées d'étincelles, ces +hommes armés de fourches attisant le feu. Il suivait +tout doucement la rivière jusqu'au moulin, dont il +traversait la cour pour revenir par la grande route, +en longeant les fours à chaux.</p> + +<p>Quelques jours après sa première visite au château, +Blaise se préparait à faire sa promenade favorite, +lorsqu'il vit accourir Jules.</p> + +<p>«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer +avec moi? Je suis seul, je m'ennuie.</p> + +<p>—Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais +me promener dans la prairie; je ne veux pas venir +chez vous, pour que vous inventiez encore quelque +histoire qui me fasse gronder!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, +je ne dirai rien du tout à personne.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener +que jouer.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors j'irai avec toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne veux pas vous emmener sans la permission +de votre papa, Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et +maman me tiennent en laisse comme un chien de +chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»</p> + +<p>Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, +se décida à le laisser venir, et ils partirent ensemble, +Jules enchanté de sortir du jardin, qui l'ennuyait, +et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.</p> + +<p>La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. +Les fours étaient tous allumés; Jules eut peur +d'abord; mais les explications de Blaise le rassurèrent; +il ne se lassait pas de regarder les fours et les +hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent +ainsi au moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour +traverser la cour, comme il en avait l'habitude; deux +énormes dogues accoururent en aboyant dès qu'il mit +la main sur la grille; ils montraient deux rangées +de dents formidables. Jules eut peur; Blaise appela, +personne ne répondit; il passa la main dans les barreaux +de la grille pour les flatter et obtenir passage; +les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent à +mordre la main, que Blaise retira promptement.</p> + +<p>Comment revenir sans passer par le même chemin? +Il y en avait bien un autre, mais Blaise n'aimait pas +à le prendre, parce qu'il longeait le cimetière du village; +le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient +enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il +avait du chagrin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur +Jules; les chiens gardent le passage; ils nous dévoreraient +si nous entrions dans la cour.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je +voudrais passer près des fours à chaux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous +allez avoir peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi? Y a-t-il du danger?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons +sur la grande route, juste à l'endroit où +commencent les fours.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»</p> + +<p>Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le +moulin. Ils marchaient et approchaient rapidement. +Les yeux fixés sur le mur et sur la porte du cimetière, +Jules sentait battre son coeur; ses grands yeux ouverts +ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et +poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement +vers le cimetière et désigna l'objet qui +le terrifiait.</p> + +<p>Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction +de la main, vit une grande forme blanche, un fantôme +qui s'élevait lentement au-dessus du mur, et qui +resta immobile quand sa tête et le haut de son corps +eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna +vers lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous +ses membres; Blaise n'était pas trop rassuré et restait +immobile comme le fantôme; il rassembla enfin tout +son courage et fit le signe de la croix. Le fantôme ne +bougea pas.</p> + +<p>«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, +car s'il avait été un mauvais esprit, le signe de la croix +l'aurait fait fuir. En tout cas, je vais lui jeter une +pierre.»</p> + +<p>Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre +aiguë et la lança de toute sa force et avec une grande +adresse à la tête du fantôme, qui poussa une espèce +de hurlement effroyable et vint tomber au pied du +mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en +continuant ses cris. Blaise crut reconnaître des miaulements +de chat, et voulut courir à lui pour s'en assurer; +mais Jules, pâle et tremblant, le tenait par sa +blouse et l'empêchait d'avancer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller +voir.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses +seul; j'ai peur, j'ai peur du fantôme.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est +pas un fantôme, je crois que c'est un chat. Venez avec +moi si vous avez peur de rester seul.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non, je ne veux pas y aller.</p> + +<p>—Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, +et, donnant une secousse pour arracher sa blouse des +mains, de Jules, il courut vers la forme blanche étendue +par terre.</p> + +<p>Jules aimait mieux encore approcher du fantôme +avec Blaise que de rester seul; il courut après lui et +le rejoignit au moment où Blaise, s'étant baissé, poussa +un cri en faisant un saut en arrière; il s'était senti +égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut de +Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme +qui, poussant un dernier hurlement, griffa le visage +de Jules comme il avait fait de la main de Blaise. La +terreur de Jules fut à son comble; il voulut crier, sa +voix ne put sortir de son gosier; il voulut se lever, la +force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.</p> + +<p>Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea +pas à Jules, et il examina la forme étendue devant +lui; la lune venant il sortir de derrière un nuage, il +vit distinctement un chat blanc d'une grosseur extraordinaire. +C'était lui qui avait grimpé sur le mur du +cimetière; la demi-obscurité l'avait fait paraître encore +plus gros et plus blanc, et avait donné à sa tête +et à son corps l'apparence d'une tête et d'épaules +d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal +avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne +brisé; ses convulsions avaient cessé; il ne remuait +plus.</p> + +<p>«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant +le chat, continuons notre route; je n'ai pas fait de +bonne besogne en lançant ma pierre; je vais demander +aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient +cet animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez +pas?»</p> + +<p>Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par +terre, pâle et sans mouvement.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu +connaissance! Que vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi +pourquoi l'ai-je laissé venir avec moi; ces enfants de +château, c'est poltron comme tout; je vous demande +un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer +seulement?»</p> + +<p>Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait +sur la figure, lui tapait le dedans des mains, lui +jetait de l'eau sur le visage. Enfin Jules soupira, fit +un mouvement; Blaise lui souleva la tête; il ouvrit +les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc +étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.</p> + +<p>«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, +rien qu'un pauvre chat, que j'ai tué d'un coup de +pierre, et qui, avant de mourir, s'est vengé sur votre +joue et sur ma main.»</p> + +<p>Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit +la main de Blaise pour s'éloigner au plus vite de ce +chat qu'il avait pris pour un fantôme, et qui lui avait +occasionné une si grande frayeur.</p> + +<p>«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi +emporter le mort, pour que je le fasse reconnaître par +quelqu'un. Un beau chat, ajouta-t-il en le ramassant.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. +Nous ne pouvons pas aller par la cour du moulin, les +chiens nous barrent le passage.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne veux point passer par le cimetière..., non, +non..., je ne le veux pas, j'ai trop peur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, +puisque vous voyez que notre fantôme n'en est pas +un? Ce n'était qu'un chat.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je veux retourner par le chemin de la rivière, par +lequel nous sommes venus.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas +devant? C'est le plus joli de la promenade.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout +de suite. Si tu ne viens pas avec moi, je vais crier si +fort que je vais faire accourir tout le monde.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour +rien du tout. Mais, tout de même, comme on pourrait +croire que c'est moi qui vous fais crier, il faut bien +que je m'en retourne avec vous, et que je laisse mon +chat sans demander à qui il appartient.»</p> + +<p>Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours +à chaux, suivit Jules, qui marchait très vite pour rentrer +à la maison le plus tôt possible. A cent pas de +l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène et sa +bonne, qui les cherchaient de tous côtés.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle +a su que tu étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il +ne te soit arrivé quelque accident; il est très tard, +nous devrions être couchés depuis longtemps; allons, +mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené +bien loin; il m'a mené dans des chemins dangereux, +j'ai manqué d'être mangé par des chiens énormes, +et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes +du cimetière!</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! +Tu sais bien qu'il n'y a pas de fantômes.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, +nous n'avons vu qu'un gros chat blanc monté sur +le mur du cimetière. Je l'ai malheureusement tué d'un +coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, c'est +bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et +j'aurais mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait +pour l'empêcher de m'accompagner.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne +sont pas vraies; c'est très mal; ne répète pas à maman +ce que tu m'as dit, parce que tu ferais injustement +gronder le pauvre Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules +peut rapporter de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»</p> + +<p>Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que +Jules mentait souvent, et elle craignait qu'il ne fît +gronder le pauvre Blaise, qu'elle savait innocent.</p> + +<p>Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour +avoir des nouvelles de Jules, dont elle était inquiète; +en le voyant revenir avec sa soeur, elle alla à eux et +demanda avec inquiétude ce qui l'avait retenu si longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; +j'avais très peur, mais il ne voulait pas revenir, et +m'a fait aller au cimetière.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à +ton habit? Le dos est plein de poussière, comme si tu +t'étais roulé par terre. Serais-tu tombé? T'es-tu fait +mal?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe +chat blanc.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait +tomber en le tuant? Il est donc méchant, ce Blaise?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent +ou plutôt toujours.</p> + +<p>—Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise +est très bon et ne ment pas. C'est Jules qui ment et +qui est méchant. Blaise m'a dit que Jules avait voulu +absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce +chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il +ne voulait pas le tuer, et il en est très fâché.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi +excuser un étranger pour accuser ton frère?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il +ment souvent.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable +et plus indulgente pour ton frère. Montons au +salon; je tâcherai demain de savoir quel est le menteur, +et je promets qu'il sera puni comme il le mérite.»</p> + +<p>Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus +de cette affaire; mais Hélène, qui avait pitié du pauvre +Blaise calomnié, fut au contraire satisfaite de la +promesse de sa mère. En allant se coucher, elle reprocha +à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme +à son ordinaire, par des injures et des coups de pied.</p> + +<p>Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; +elle fit venir Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et +elle acquit la certitude de l'innocence de Blaise et de +la méchanceté de Jules; mais la crainte de rabaisser +son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha +de punir Jules comme il le méritait.</p> + + + +<br><br><br> +<h2>V</h2> + +<h3>UN MALHEUR</h3> + + +<p>Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, +lorsqu'ils entendirent des cris perçants qui provenaient +d'une maison placée de l'autre côté du chemin, +et habitée par une pauvre femme et ses cinq +enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison +d'où partaient les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent +au moment où la pauvre femme retirait d'une +mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, qu'elle +avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel +était la maison. Dans un coin du verger elle avait +creusé une petite mare pour y laver le linge de son +plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle était rentrée +pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant +cette courte absence, celui de deux ans était tombé +dans la mare; il n'avait pas pu en sortir et il avait +été noyé. La mère poussait des cris perçants. Les voisins +accoururent; les uns soutenaient la mère, qui se +débattait en convulsions; les autres avaient ramassé +l'enfant, le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait +de ses cheveux et de tout son corps. Blaise courut +à toutes jambes chercher un médecin. Hélène, quoique +saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à +l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite +que d'autres voisines de la pauvre femme pourraient, +en attendant le médecin, aider à rappeler la +vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et +elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. +Deux habitants du voisinage, M. et Mme Renou, prirent +chez eux différents remèdes qui pouvaient être +utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que +Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la +malheureuse mère, M. Renou fit étendre l'enfant sur +une couverture de laine, devant le feu; on le frotta +d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer +des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités +en de pareils accidents, mais sans succès: l'enfant +était sans vie et glacé. Quand son malheur fut certain, +la pauvre femme se jeta à genoux devant le corps +de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le +serra dans ses bras en l'appelant des noms les plus +tendres. On voulut vainement la relever, lui enlever +son enfant; elle le retenait avec force et ne voulait +pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et +tomba dans les bras des personnes qui l'entouraient. +On profita de son évanouissement pour la déshabiller, +la coucher dans son lit et porter l'enfant dans une +chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait pas +été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait +et soignait le petit enfant de trois mois, dont personne +ne s'occupait, et qui criait pitoyablement dans +son berceau. Hélène finit par le calmer et l'endormir.</p> + +<p>Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut +posé sur un lit, enveloppé de couvertures, le médecin +arriva.</p> + +<p>«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?</p> + +<p>—Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait +peut-être à employer des moyens que je ne +connais pas; essayez, Monsieur, et tâchez de rappeler +cet enfant à la vie.»</p> + +<p>Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille +contre le coeur; après un examen de quelques minutes, +il se releva.</p> + +<p>«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas +les battements de son coeur.</p> + +<p>—Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait +le ranimer?</p> + +<p>—Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez +déjà fait: soufflez de l'air dans la bouche, frottez le +corps d'alcali, mettez des sinapismes, tâchez de ranimer +les battements du coeur; mais je crois que tout +sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»</p> + +<p>En disant ces mots, jetant à la mère désolée un +regard de compassion, il quitta la chambre et alla voir +d'autres malades. Mme Renou, désolée de cet arrêt +du médecin et de son prompt départ, s'écria:</p> + +<p>«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir +des noyés après deux heures de soins; nous n'avons +pas réussi jusqu'à présent, mais nous serons peut-être +plus heureux en continuant.»</p> + +<p>Mme Renou, aidée des voisins charitables qui +n'avaient cessé de donner tous leurs soins à la mère +et à l'enfant, recommença ce qui avait été vainement +essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque +espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée +du médecin avait interrompus.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de +frictionner, réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun +bon résultat. Quand Mme Renou vit l'inutilité de +leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans des linges +qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le +lit de la chambre où il avait été transporté.</p> + +<p>«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en +voyant revenir Mme Renou, vous l'avez abandonné.</p> + +<p>—Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. +Le Bon Dieu a repris votre enfant pour son plus +grand bonheur; il est au ciel, où il prie pour vous et +pour ses frères et soeurs.</p> + +<p>—Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre +mère en sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir +sous mes yeux, à dix pas de moi! Oh! c'est trop +affreux! J'aurais été moins désolée de le voir mourir +dans son lit.</p> + +<p>—Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant +était mort dans son lit, c'eût été par maladie, et que +vous l'auriez vu souffrir cruellement pendant plusieurs +jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu vous +a épargné cette douleur.»</p> + +<p>Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près +de la pauvre femme sans pouvoir calmer son désespoir. +Elle la quitta enfin, la laissant aux mains des +voisines, dont les consolations furent des plus rudes, +mais des plus efficaces.</p> + +<p>«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes +pas raisonnable; puisque le bon Dieu le veut, vous ne +pouvez l'empêcher.</p> + +<p>—A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit +l'autre; ce ne sont pas vos cris ni vos pleurs qui feront +revivre l'enfant.</p> + +<p>—Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc +qu'il vous reste encore quatre enfants; il y en a tant +qui n'en ont pas.</p> + +<p>—Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura +besoin de votre lait; quelle nourriture vous lui donnerez +en vous chagrinant comme vous le faites!</p> + +<p>—On fera de son mieux pour vous soulager, ma +pauvre Marie; tenez, voyez Mme Désiré qui prend +votre enfant et qui va le nourrir avec le sien.»</p> + +<p>En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune +femme qui demeurait tout près, et qui avait un enfant +au maillot, était accourue à la première nouvelle du +malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec bonté et +intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant +noyé; au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, +elle le prit, l'enveloppa de langes et l'emporta chez +elle pour le nourrir et le soigner avec le sien; elle ne +le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère, +revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres +enfants, demanda ce dernier petit, le seul qui pût être +près d'elle; les autres étaient à l'école ou dans une +ferme, où on les employait à garder des dindes et des +oies.</p> + +<p>Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le +temps agit enfin sur son chagrin comme il agit sur +tout: il l'usa et le diminua insensiblement. Mme Renou +et Hélène allèrent tous les jours et plusieurs fois +par jour lui donner des consolations, adoucir sa douleur +et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. +Hélène s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; +elle rangeait les vêtements épars, mettait de l'ordre +dans le ménage, pendant que Mme Renou causait avec +Marie et cherchait à lui donner la résignation d'une +pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.</p> + +<p>Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène +pour multiplier ses sottises, dont le pauvre Blaise était +toujours l'innocente victime, comme on va le voir dans +les chapitres suivants.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VI</h2> + +<h3>VENGEANCE D'UN ELEPHANT</h3> + + +<p>«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, +l'animal le plus grand de tous les animaux +créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande taille, le +plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames, +admirer cet animal et son savoir-faire; deux +sous par tête, deux sous.»</p> + +<p>L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour +du château avec son éléphant, un des plus gros de son +espèce et, comme le disait son maître, un des plus doux. +En un instant une douzaine de têtes se firent voir aux +fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut aussitôt +pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa +mère le suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. +Quand il y eut dans la cour assez de monde +pour donner une représentation du savoir-faire de +l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes +les personnes présentes, et chacun y déposa son +offrande. La sébile se trouvant suffisamment remplie, +le maître fit déployer à l'éléphant tous ses talents. Il +lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de +sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher +une bouteille de vin, en verser un verre plein, l'avaler +sans en répandre une goutte, en verser un second verre +et y tremper une tranche de pain qu'il avala comme +une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied +de devant; il lui fit transporter en tas des pierres que +deux hommes pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant +enleva avec la même facilité qu'un enfant aurait +mise à manier une noix; et il lui fit exécuter beaucoup +d'autres tours plus ou moins difficiles, qui excitaient +l'admiration de tous les spectateurs.</p> + +<p>Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha +de M. de Trénilly et lui demanda la permission +de coucher dans une de ses granges. M. de Trénilly y +consentit, à la grande joie des enfants, qui comptaient +bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui +apporter à manger.</p> + +<p>«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda +Jules au maître.</p> + +<p>—Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un +baquet de son avec des choux et des carottes.</p> + +<p>—Où sont vos boulettes? demanda Jules.</p> + +<p>—Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas +encore faites.</p> + +<p>—Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de +l'éléphant, et nous regarderons comment il les mange.</p> + +<p>—Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai +de l'ouvrage pour le maître d'école qui m'a commandé +des modèles d'écriture pour les enfants qui commencent.</p> + +<p>—Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!</p> + +<p>—Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas +le temps.</p> + +<p>—Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à +Blaise de venir jouer avec moi; il croit que vous le +gronderez s'il quitte son travail.</p> + +<p>—Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras +un autre jour.</p> + +<p>—Mais, Monsieur le comte...</p> + +<p>—Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly +avec quelque impatience: il est bon d'aimer à travailler, +mais il faut aussi savoir jouer; chaque chose +en son temps.»</p> + +<p>Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et +à pas lents Jules qui courait à la ferme pour voir faire +les boulettes et la soupe de l'éléphant.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on +met dans les boulettes de l'éléphant.»</p> + +<p>Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes +étaient à moitié faites; c'étaient des boules, +grosses comme des melons; dans chacune d'elles il y +avait douze oeufs, une bouteille de lait, une livre de +beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri +et roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau +d'eau dans laquelle on faisait cuire deux énormes paniers +de choux, de carottes, de navets, de pommes de +terre, avec une forte poignée de sel et une livre de +beurre.</p> + +<p>«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, +il mange à un seul repas ce qui nous suffirait pour huit +jours à papa, maman et moi.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous +faut de la viande pour vivre, je suppose.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons +que le dimanche, et il ne nous en faut pas beaucoup; +avec un morceau gros comme le poing nous en avons +de reste pour le lendemain.</p> + +<p>—Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, +je ne mange que de la viande; que manges-tu donc les +jours de la semaine?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, +bien entendu. Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je +ne mangerais rien du tout.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car +vous souffririez de la faim; et quand on a faim on +trouve bon tout ce qui se mange. Mais voyez, voilà +qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour +le voir avaler ses boulettes.»</p> + +<p>Jules courut à la grange; il voulut entrer.</p> + +<p>«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; +quand l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, +il n'est pas commode; il pourrait vous faire du mal.</p> + +<p>—C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais +voulu le voir quand il mange.</p> + +<p>—Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce +banc de pierre qui est sous la fenêtre; vous verrez très +bien dans la grange sans courir aucun danger.»</p> + +<p>Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange +était ouverte; il vit parfaitement l'éléphant saisir les +boules avec sa trompe et les porter à sa bouche; de +même pour la soupe; sa trompe lui servait de cuillère +et de fourchette.</p> + +<p>Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules +et Blaise, qui restaient à la fenêtre, et allongea vers +eux sa trompe comme pour demander quelque chose.</p> + +<p>«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; +j'ai tout juste dans ma poche une demi-douzaine de +pommes que j'ai ramassées devant notre porte; je vais +voir s'il les aime.»</p> + +<p>Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; +l'animal la flaira un moment, la saisit et l'avala; +une autre, puis une troisième eurent le même succès; +quand toutes les six furent mangées et qu'il continua à +allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira +de sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait +les pauvres papillons et hannetons qu'il attrapait, +et piqua fortement le bout de la trompe de l'éléphant. +Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe et sa tête, leva +les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le mouvement +d'écraser quelque chose; mais il se calma +promptement et allongea encore une fois sa trompe, la +dirigeant vers Blaise.</p> + +<p>«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui +faisant voir ses deux mains vides et en lui caressant +la trompe.</p> + +<p>—Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon +cher, s'écria Jules. Tiens, tiens, tiens.»</p> + +<p>Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup +d'épingle sur sa trompe allongée.</p> + +<p>Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda +autour de lui comme pour chercher un moyen de +se venger. Puis il se retourna vers un énorme cuvier, +plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.</p> + +<p>«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité +d'eau il avale!»</p> + +<p>Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se +retourna vers la fenêtre où étaient toujours Jules et +Blaise; il allongea sa trompe vers Jules et lui lança un +jet d'eau avec une telle force, que Jules fut jeté de dessus +le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant +le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle +façon, qu'il ne pouvait ni crier ni se relever.</p> + +<p>Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de +Jules, et ne sachant comment faire finir la vengeance +de l'éléphant, s'élança vers le bout de la trompe en joignant +les mains et en criant:</p> + +<p>«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en +prie! tu vas le faire étouffer.»</p> + +<p>Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant +Jules, allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, +rentrant sa trompe; il reversa l'eau qui y était encore +dans le cuvier d'où il l'avait tirée.</p> + +<p>Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, +qu'il repoussa Blaise avec colère en criant:</p> + +<p>«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as +fait monter sur ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant +en lui donnant de vilaines pommes, que tu nous +a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à papa.</p> + +<p>—Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout +surpris. Qu'ai-je donc fait? Je vous ai fait monter sur +le banc pour que vous voyiez mieux; j'ai donné mes +pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les +pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un +pommier qui est à papa.»</p> + +<p>Jules continuait à crier et à repousser à coups de +pied et à coups de poing le pauvre Blaise, qui voulait +l'aider à marcher avec ses habits ruisselants d'eau.</p> + +<p>Toute la maison était accourue aux cris de Jules: +quand Hélène le vit trempé des pieds à la tête, elle eut +peur et crut à un accident.</p> + +<p>«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, +pleurant pendant qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout +fait.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules +rejette la faute sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je +sache.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de +l'eau à la figure.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela +devait être drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère +tout de même, et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, +l'eau aurait fini par l'étouffer, car il ne pouvait pas +respirer.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne +t'a-t-il pas jeté de l'eau comme à Jules?»</p> + +<p>Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène +lui promit de le redire à sa maman, pour qu'elle ne +crût pas les mensonges de Jules.</p> + +<p>A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait +tristement à la maison, qu'elle rencontra son +père qui avait l'air irrité.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit +drôle pour lui tirer les oreilles; il ne fait que des sottises +et des méchancetés.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et qu'a-t-il donc fait, papa?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant +à monter sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus +descendre, et puis ce mauvais garnement s'est mis à +exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en colère, +Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était +pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, +qui lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser +dans sa trompe.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; +Blaise vient de me raconter comment la chose +s'est passée, et il n'a aucun tort.»</p> + +<p>Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui +dire le pauvre Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, +car, cette fois encore, l'un des deux mentait; et +comment savoir lequel? Après quelques instants de +réflexion, il dit:</p> + +<p>«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque +fois que Jules sort avec Blaise, il lui arrive quelque +fâcheuse aventure; et quand il sort seul ou avec d'autres, +il ne se passe rien d'extraordinaire.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise +n'a aucun tort et que Jules invente.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, +j'engagerai Jules à jouer le moins possible avec +ce Blaise, que je crois être un vaurien.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VII</h2> + +<h3>LA MARE AUX SANGSUES</h3> + + +<p>Jules resta effectivement quelques jours sans faire +venir Blaise; mais M. de Trénilly venait de lui donner +un âne, et il avait besoin de quelqu'un pour l'accompagner +dans ses promenades.</p> + +<p>«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher +Blaise pour jouer avec moi?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec +Blaise; il t'arrive chaque fois une aventure désagréable.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin +de lui pour m'accompagner.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien +passé de Blaise.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais +je voudrais aller dans les champs, et maman ne veut +pas que j'y aille seul.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne +l'écoute pas et ne souffre pas qu'il te fasse quelque +sottise.</p> + +<p>—Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant +hors de la chambre pour courir chez Blaise.</p> + +<p>Il arriva tout essoufflé chez Anfry.</p> + +<p>«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.</p> + +<p>—Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un +ton sec.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des +pommes de terre.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Allez le chercher.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas +laisser Blaise venir avec moi, et papa vous grondera, et +je serai bien content.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne +crains rien, parce que je fais mon devoir.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>De quel côté est Blaise?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Du côté de la mare aux sangsues?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?</p> + +<p>Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»</p> + +<p>Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il +rentra à la maison, fit seller son âne, et partit comme +pour se promener dans le parc. Mais il sortit par une +petite barrière et fit galoper son âne du côté de la mare +aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et +assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le +chemin, il mit près d'une heure pour y arriver. Il y +trouva effectivement Blaise qui travaillait avec ardeur +à arracher les pommes de terre de son père; il les mettait +en tas pour les emporter dans des paniers ou dans +des sacs qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si +activement qu'il n'entendit ni ne vit arriver Jules et +l'âne.</p> + +<p>«Blaise! Blaise!» cria Jules.</p> + +<p>Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans +répondre.</p> + +<p>«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu +pas que je t'appelle?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez +rien, alors je n'avais pas à vous répondre.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage +pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman +ne veut pas que j'aille seul dans les champs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous +êtes venu seul, vous pouvez bien vous en retourner de +même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le +dirai à papa.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la +première fois que vous aurez fait des contes; je ne puis +pas vous en empêcher; d'ailleurs, le bon Dieu est là +pour me protéger.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu +bien, je ne te laisserai monter mon âne.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux +jambes qui valent mieux que les quatre de votre âne.</p> + +<p>—Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.</p> + +<p>Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de +Jules, et Jules reprit sa promenade en pestant contre +Blaise. Il cherchait, sans le trouver, le moyen de le +faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il avait désobéi +en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas +dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque +les domestiques l'avaient vu sortir seul.</p> + +<p>«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; +je voudrais bien en voir quelques-unes.»</p> + +<p>Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y +regarder, il n'en vit pas une seule. La pente qui y descendait +était douce; il fit entrer son âne dans l'eau, +pensant que les sangsues auraient peur du clapotement +produit par les jambes de l'âne et qu'elles se montreraient; +mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu +plus son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; +il commença alors à voir des bêtes noires, plates, longues +comme le doigt, qui nageaient autour de l'âne, et +qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à les +regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque +l'âne se mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, +tomba dans l'eau, et l'âne sortit de la mare et se dirigea +vers le château en courant de toutes ses forces.</p> + +<p>Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où +était tombé Jules; il se releva lentement, et sentit trois +ou quatre piqûres au visage; il crut que c'était une +guêpe et y porta la main pour la chasser; sa main rencontra +quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et +les piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; +il en sentit une à la main, et vit avec effroi que c'était +une sangsue qui s'y était attachée; il en était de même +à la figure. Jules poussa des cris perçants. Blaise, oubliant +ses menaces, accourut à son aide; en le voyant +sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux +joues, il s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze +autres qui s'étaient posées sur ses vêtements, et +grimpaient pour arriver au cou, aux mains, au visage.</p> + +<p>«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait +y en avoir dans votre pantalon.»</p> + +<p>Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements +sans le secours de Blaise, qui en deux secondes, +lui enleva tout ce qu'il avait sur le corps; il +trouva encore quelques sangsues dans le bas du pantalon +et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau +des vêtements mouillés, il se déshabilla lui-même, passa +à Jules sa chemise sèche, sa blouse, son pantalon et +ses sabots, et revêtit lui-même la chemise glacée et le +pantalon trempé de Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous +habiller si grossièrement, mais vous êtes du moins dans +des vêtements secs et chauds, et vous ne prendrez pas +froid. Maintenant, ce que nous pouvons faire de mieux, +c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer bien +vite.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les +sangsues me piquent.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur +Jules, pour qu'on vous porte secours et qu'on fasse +tomber les sangsues.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au +lieu de venir avec moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et +j'avais mes pommes de terre à rentrer; je ne pouvais +pas deviner que vous iriez vous jeter dans la mare aux +sangsues.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de +tomber.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne +m'auriez pas écouté.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, +tu l'aurais tenu par la bride, et tu l'aurais doucement +fait sortir de la mare.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir +cinquante sangsues aux jambes? Grand merci!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes +piquées! Moi, je n'aurais pas eu de morsures au visage +et à la main.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me +donnez pour vous avoir empêché d'avoir encore une +quinzaine de sangsues après vous, et pour vous avoir +donné des habits secs en place des vôtres qui me +glacent le corps!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, +un mauvais pantalon rapiécé, une vieille blouse et +d'affreux sabots qui me gênent. Tu es bien heureux +d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu de chemise +si fine et un si joli pantalon!</p> + +<p>—Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise +en s'arrêtant, indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et +d'ingratitude; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.</p> + +<p>—Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait +de grelotter dans ses beaux habits mouillés. Je me +déshabillerai à la maison.»</p> + +<p>Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais +il ne voulut pas infliger cette punition à Jules, et, +sentant le froid le gagner, il se mit à marcher bon +train pour entrer chez lui, sans faire attention aux +cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:</p> + +<p>«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes habits! je te les ferai reprendre +par papa. Tu vas voir ce que je vais lui raconter!»</p> + +<p>Blaise rentra chez son père par une petite porte du +parc, pendant que Jules revenait chez lui honteux et +inquiet. Les sangsues étaient tombées en route, et le +sang qui coulait des piqûres lui inondait le visage.</p> + +<p>Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce +pitoyable état.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est Blaise, papa; c'est sa faute.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas +vouloir te laisser aller avec lui. Mon pauvre enfant, +dans quel état tu es!</p> + +<p>Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa +chambre, où la bonne Hélène lui prodigua les premiers +soins. En lavant le sang qui couvrait son visage, +elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.</p> + +<p>«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? +s'écria M. de Trénilly étonné.</p> + +<p>—C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux +sangsues, qui m'a jeté dedans après y avoir fait entrer +le pauvre âne, et qui m'a forcé de mettre ses +vieux habits pour prendre les miens, dont il veut +faire ses habits de dimanche.</p> + +<p>—Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément +irrité. Je l'obligerai bien vite de tout rendre, +et je lui ferai donner le fouet par son père.»</p> + +<p>Un domestique frappa à la porte.</p> + +<p>«Entrez, dit la bonne.</p> + +<p>—Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry +vient de rapporter; il demande ceux de Blaise et +des nouvelles de M. Jules.</p> + +<p>—Tes habits! dit avec quelque émotion M. de +Trénilly. Tu disais, Jules, que Blaise voulait les garder!</p> + +<p>JULES, <i>avec embarras</i></p> + +<p>C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. +Il aura eu peur de vous; j'avais dit à Blaise +que je vous raconterais tout.</p> + +<p>—Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma +chambre», dit M. de Trénilly au domestique.</p> + +<p>Le domestique sortit.</p> + +<p>La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de +colophane et avait rhabillé Jules. Son père voulait +l'emmener, mais Jules eut peur de se trouver en présence +d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.</p> + +<p>«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit +Anfry en entrant. Blaise m'a raconté l'accident qui lui +est arrivé, et je craignais qu'il ne fût indisposé.</p> + +<p>—Sans être malade, il n'est pas bien, répondit +M. de Trénilly; mais je m'étonne que votre fils ait osé +vous parler d'un accident dont il a été la seule cause +et dans le but ignoble de s'approprier les habits de +Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le +comte; Blaise n'a rien fait qui puisse mériter des reproches; +au contraire, c'est lui qui est venu au secours +de M. Jules.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une +mare pleine de sangsues!</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser +M. Jules, puisqu'il n'était pas avec lui?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange +des habits prouve clairement qu'ils étaient ensemble.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise +a donné ses vêtements à M. Jules, qui grelottait dans +les siens tout trempés, lorsque, l'entendant crier, il +est venu à son secours; mais ils étaient si peu ensemble, +que M. Jules a été du côté de la mare aux sangsues +pour le chercher.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et +vous le croyez, en père faible que vous êtes?</p> + +<p>ANFRY, <i>avec émotion</i></p> + +<p>Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et +je suis le serviteur, et je ne puis répondre comme je +le ferais à mon égal, pour justifier mon fils; mais je +puis, sans manquer au respect que je dois à Monsieur +le comte, protester que Blaise est innocent des accusations fausses que M. Jules à portées contre lui.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec colère</i></p> + +<p>C'est-à-dire que Jules a menti?...</p> + +<p>ANFRY, <i>avec calme</i></p> + +<p>Je le crains, Monsieur le comte.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec ironie et une colère contenue</i></p> + +<p>C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais +dites-moi donc, Monsieur Anfry, que vous a raconté +M. Blaise pour vous donner une si pauvre opinion de +la sincérité de mon fils?</p> + +<p>ANFRY, <i>avec calme et fermeté</i></p> + +<p>Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»</p> + +<p>Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était +passé, sans oublier la visite que lui avait faite Jules +à la recherche de Blaise et le départ de Jules tout +seul, monté sur son âne.</p> + +<p>Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur +M. de Trénilly, qui commença lui-même à douter de +la vérité du récit de Jules, mais sans pouvoir admettre +chez son fils une pareille fausseté.</p> + +<p>«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; +je saurai la vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez +vous retirer. Anfry, ajouta-t-il en le rappelant, si +Blaise est coupable, comme je le crois et comme il +l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, j'exige, +sous peine de quitter mon service, que vous le +fouettiez vigoureusement.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le +recommander, s'il s'était rendu coupable de méchanceté, +de calomnie, de mensonge. Si je voyais mon fils +dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par la +force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon +fils est franc et honnête, et je n'ai pas à rougir de +lui.»</p> + +<p>En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein +d'indignation et d'irritation contre les mensonges de +Jules et la faiblesse du père.</p> + +<p>M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna +de nouveau et lui redit ce qu'il avait appris +d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite chez Anfry +et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux +circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de +peur d'être grondé pour avoir été seul dans les +champs; mais il soutint qu'ayant trouvé Blaise à l'endroit +indiqué par Anfry, tout s'était passé comme il +l'avait d'abord raconté.</p> + +<p>M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. +Il y avait dans les aveux tardifs de Jules quelque chose +qui ébranlait sa confiance pour le reste; mais il ne +pouvait, il n'osait admettre tant de fausseté et de méchanceté +dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il n'en +parla plus, ne voulant pas faire punir injustement +Blaise et ne pouvant lui donner raison.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>VIII</h2> + +<h3>LES FLEURS</h3> + + +<p>Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la +défense expresse de jouer avec Blaise, que les gens +du château regardaient d'un air de méfiance. Personne +ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il +venait faire une commission au château; on refusait +sèchement ses offres de service. Hélène était la seule +qui lui dit un bonjour amical en passant devant la +grille. M. de Trénilly le repoussait durement quand +Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir +la porte.</p> + +<p>Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise +opinion qu'on avait de lui; il allait plus souvent que +jamais faire sa promenade favorite et solitaire le long +de la petite rivière longeant les fours à chaux. Arrivé +là, il s'asseyait et il pleurait.</p> + +<p>«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent +de ce dont on m'accuse; mais j'ai commis bien des +fautes dans ma vie, et le bon Dieu me les faits expier... +Je dois l'en remercier au lieu de me révolter... +Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en +vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait +tant de mal... Pauvre M. Jules: il est bien malheureux +d'être si mauvais; il doit toujours craindre que +la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais bien +prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... +Papa me croit, heureusement; j'en dois bien remercier +le bon Dieu! C'est là où j'aurais eu du chagrin, +si papa et maman m'avaient cru méchant et menteur.</p> + +<p>Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il était triste malgré lui, et il songeait +au temps heureux où il avait le bon petit Jacques +pour maître et pour ami.</p> + +<p>Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il +jouait peu avec Hélène, à laquelle il faisait sans cesse +des méchancetés, et qui aimait mieux jouer seule ou +travailler et causer avec sa mère.</p> + +<p>Deux mois au moins après sa dernière aventure +avec Blaise, Jules demanda un jour si instamment à +son père de faire venir Blaise pour l'aider à bêcher +son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules n'osa +pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, +mais il dit à un domestique de faire venir Blaise +de la part de M. de Trénilly et de l'amener dans le +petit jardin.</p> + +<p>Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le +comte; son père lui dit qu'il devait obéir, et malgré sa +répugnance il se dirigea vers le jardin de Jules et +d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En apercevant +Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et +l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:</p> + +<p>«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher +tout cela et d'y planter des fleurs du potager.</p> + +<p>—Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.</p> + +<p>—Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», +dit Jules avec joie et empressement, car il s'était attendu +à un refus, sentant bien que Blaise devait se +trouver gravement offensé.</p> + +<p>Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un +ordre qu'on lui donnait de la part de M. de Trénilly, +prit la bêche sans mot dire et commença son travail.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours +si gai et si disposé à causer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne le suis plus, Monsieur.</p> + +<p>—Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait +que trop la cause du silence et du sérieux de +Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; +mais je ne vous en veux pas pour cela; seulement je +prie le bon Dieu de vous corriger, et je n'aime pas à +me trouver seul avec vous.</p> + +<p>—Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules +en ricanant.</p> + +<p>—Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous +ne disiez encore contre moi quelque chose qui ne soit +pas vrai, et cela me fait de la peine par rapport à papa +et à maman, et puis...»</p> + +<p>Blaise se tut.</p> + +<p>«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?</p> + +<p>—Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à +vous, parce que vous offensez le bon Dieu en me calomniant, +et que le bon Dieu vous punira un jour +ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander +pardon au bon Dieu et prendre la résolution de ne plus +jamais l'offenser.»</p> + +<p>Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments +de Blaise et la vérité de ses paroles; mais son orgueil +se révolta.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon +sujet et de ne pas faire le saint en priant pour moi. Je +sais bien prier pour moi-même.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous +saviez prier, le bon Dieu vous écouterait, et vous vous +corrigeriez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots +de fleurs pour remplir le carré.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quelles fleurs faudra-t-il demander?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des +reines-marguerites, des pensées.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur +Jules; en tout cas, je ferai de mon mieux.»</p> + +<p>Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une +brouette pleine de toutes sortes de fleurs.</p> + +<p>«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher +des pensées.»</p> + +<p>Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, +mais pas de pensées.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! +Quelles horreurs m'apportes-tu là?</p> + + +<p>BLAISE</p> + +<p>Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; +elles sont passées; mais il vous a envoyé en place les +plus belles fleurs de son jardin. Il vous demande de les +bien soigner pour les remettre dans le jardin quand +vous n'en voudrez plus.</p> + +<p>—Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se +jetant sur les fleurs, les piétinant et les brisant avec +colère.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier +m'avait tant dit d'en avoir grand soin, parce que +ce sont des fleurs rares, que votre papa lui a bien recommandées!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le +jardinier n'a pas le droit de me refuser les fleurs que +mon père paye, et qui sont à moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. +Comme vous dites, c'est votre papa qui paye les fleurs: +c'est tant pis pour lui. Moi, je ne les vois seulement +pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; c'est +lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me +concerne pas; c'est lui qui te les a données, et c'est +toi qui les as demandées et emportées.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour +vous obéir que je les ai demandées, et que je n'en +avais que faire, moi; j'ai seulement eu la peine de les +brouetter et de décharger la brouette.</p> + + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. +Si papa gronde, tant pis pour toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui +m'avez commandé de vous apporter ces fleurs.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous +croyais pas capable de tant de méchanceté.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais +des pensées? Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai +que, lorsque tu m'as apporté ces autres fleurs, je me +suis fâché et j'ai tout écrasé.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que +le jardinier a cru bien faire de vous les envoyer, et +moi aussi j'ai cru que ces jolies fleurs vous plairaient +plus que les pensées que vous demandiez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu +veux.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où +elles sont, écrasées et brisées.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon +jardin. Je te les donne; fais-en ce que tu voudras.</p> + +<p>Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.</p> + +<p>«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, +je n'oserais; il pourrait croire que c'est moi +qui les ai fait tomber et qui les ai écrasées en route.</p> + +<p>J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre +jardin; peut-être que papa pourra les faire revenir, +et, quand elles auront bien repris, je les redonnerai au +jardinier... Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à +faire pour épargner une gronderie à ce pauvre +homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me +faire quelque mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est +qu'il est méchant, en vérité!»</p> + +<p>Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les +fleurs, les enveloppait de terre humide, et les replaçait +dans sa brouette. Il les amena près de son jardin, où +travaillait son père.</p> + +<p>«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous +apporte; des fleurs à remettre en état, si c'est possible.</p> + +<p>—Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant +dans la brouette. Mais que leur est-il arrivé? comme +les voilà brisées et abîmées!</p> + +<p>—C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; +c'est encore un tour de M. Jules, que je voudrais déjouer.»</p> + +<p>Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.</p> + +<p>«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort +d'emporter les fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir +là-bas.</p> + +<p>—Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit +M. Jules, je craignais que le pauvre jardinier ne fût +grondé. M. de Trénilly ne regarde pas souvent ses +fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les +mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout +serait bien, et le jardinier ne serait pas grondé.</p> + +<p>—Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que +cette affaire tournera mal pour nous. Enfin le bon +Dieu est là. Il faut faire pour le mieux et laisser aller +les choses.»</p> + +<p>Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds +dans le meilleur terrain de leur jardin; ils y placèrent +les fleurs avec précaution, après avoir enveloppé les +tiges brisées de bouse de vache. Anfry les arrosa et +en laissa ensuite le soin à Blaise.</p> + +<p>Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement +repris, et Blaise résolut de les porter au jardinier +dans la soirée.</p> + +<p>Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin +de fleurs, accompagné du jardinier.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que +j'avais fait venir de Paris? Je ne les vois nulle part.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données +à M. Jules pour son jardin.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous +êtes-vous permis de donner à un enfant des fleurs +fort rares et que je fais venir à grands frais?</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, +qui m'a envoyé deux fois Blaise pour demander de +jolies fleurs.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence +pas! Quand j'achète des fleurs, j'entends qu'elles +soient pour moi seul. Allez les chercher et rapportez-les +tout de suite; je vous attends.»</p> + +<p>Le jardinier partit immédiatement et revint tout +penaud dire à M. de Trénilly que les fleurs étaient +disparues, qu'il n'y en avait plus trace. M. de Trénilly, +fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il le +vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il +avait fait des fleurs que le jardinier lui avait envoyées +il y avait trois jours.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y +sont.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans +votre jardin que les dahlias, reines-marguerites et autres +fleurs communes.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander +des pensées, que vous n'avez pas voulu me donner; +je n'ai pas eu d'autres fleurs.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé +la brouette de Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que +ce garçon! Je ne sais en vérité d'où cela vient, mais, +partout où il est, il y a du mal de fait.</p> + +<p>LE JARDINIER</p> + +<p>C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur +le comte; je le connais depuis qu'il est né, et personne +n'a jamais eu à se plaindre de lui.</p> + +<p>—Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec +hauteur, et ce n'est pas sans raison. Mais, Jules, +qu'a-t-il fait de ces fleurs?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il +ne les a pas rapportées au jardinier, et qu'elles ne +sont pas dans mon jardin.»</p> + +<p>M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques +paroles de reproche, et sortit précipitamment, se dirigeant +vers la maison d'Anfry. Ne le trouvant pas +chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait +réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment +où Anfry et Blaise ,rangeaient les pots de fleurs +pour les charger sur la brouette.</p> + +<p>«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, +mauvais polisson, dit M. de Trénilly, s'avançant vers +Blaise avec colère.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant +respectueusement, mais résolument devant +Blaise, pour le mettre à l'abri du premier mouvement +de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un +voleur ni un polisson. Monsieur le comte a encore une +fois été induit en erreur.</p> + +<p>—Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? +dit le comte, frémissant de colère.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la +liberté de vous demander ce que vous supposez!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un +insolent. Ces fleurs sont à moi, volées par votre fils, +qui vous a fait je ne sais quel conte pour expliquer +leur possession.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, +Monsieur le comte, et la preuve c'est que les voilà +prêtes à être placées sur cette brouette, pour les ramener +au jardinier de M. le comte; Blaise les a ramassées +lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées +par M. Jules, et il me les a apportées pour les +mettre en bon état et les rendre à votre jardinier +avant que vous vous soyez aperçu de l'accident arrivé +à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le comte; +et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les +tiges, vous verrez encore la place des brisures.»</p> + +<p>M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation +précipitée; il entrevit quelque chose de défavorable +à Jules, et, ne voulant pas approfondir davantage +l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en alla +aussi vite qu'il était venu.</p> + +<p>«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; +sans vous il m'aurait battu avec sa canne.</p> + +<p>—S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même +quitté son service, répondit Anfry, et je ne dis pas +que j'y resterai longtemps; le fils te joue de mauvais +tours toutes les fois qu'il te demande pour s'amuser +avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de +vieux os ici.»</p> + +<p>Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune +invitation de Jules.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>IX</h2> + +<h3>LES POULETS</h3> + + +<p>«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un +buisson quatre oeufs de poule; la fermière dit que +ce sont les poules Crève-Coeur qui perdent leurs +oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous +mangerons ce soir, Jules et moi.</p> + +<p>—Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement +pas frais, tu ferais mieux, Hélène, de les +faire couver, répondit Mme de Trénilly.</p> + +<p>—C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais +vite les porter à la ferme pour les faire couver.»</p> + +<p>Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle +fut désappointée en apprenant par la fermière que +dans le moment il n'y avait pas une poule qui voulût +couver.</p> + +<p>«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos +oeufs chez Anfry, Mademoiselle; il a une excellente +couveuse qui vous fera bien éclore vos oeufs; on +n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver sur-le-champ.»</p> + +<p>Hélène remercia et courut chez Anfry.</p> + +<p>«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre +oeufs, que je vous prie de vouloir bien faire couver +à votre poule. J'espère que cela ne vous dérangera +pas.</p> + +<p>—Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma +poule demande depuis ce matin à couver, et je n'ai +pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez venir, Mademoiselle, +nous allons tout de suite la faire commencer.»</p> + +<p>Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. +La poule accourut à l'appel de sa maîtresse, qui lui +montra les oeufs et les mit dans un panier à couver; +la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et commença +sa besogne de la meilleure grâce du monde.</p> + +<p>Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.</p> + +<p>«Combien de jours faut-il pour faire éclore les +oeufs? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez +voir sans doute comment se comporte la couveuse?</p> + +<p>—Oui, certainement je viendrai tous les jours lui +apporter de l'orge et de l'avoine. A demain, Madame +Anfry; bien des amitiés à Blaise.»</p> + +<p>Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir +des nouvelles de ses oeufs; elle avait soin d'apporter +chaque fois un panier plein d'orge et d'avoine. +Elle avait prié sa mère de ne parler de rien à Jules, +pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable +raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui +jouât quelque mauvais tour, en écrasant les oeufs ou +en empêchant la poule de couver.</p> + +<p>Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours +Hélène à la porte, lui annonça que deux poulets +étaient éclos. Hélène courut à la cabane où couvait +la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui +faire quitter son panier, et vit avec grande joie les +deux petits poussins venir manger les grains d'orge +que la poule leur écrasait avec son bec avant de les +leur laisser manger.</p> + +<p>Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, +avec une huppe noire et blanche.</p> + +<p>«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront +bien sûr, dit Blaise.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne +pourrai pas les emporter chez moi?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur +mère jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour se +passer d'elle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Combien de temps faudra-t-il attendre?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, +parce qu'à la maison...»</p> + +<p>Hélène n'acheva pas.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous +puissiez les loger pour la nuit, Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais +que Jules...»</p> + +<p>Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant +sa pensée, ne la questionna plus; il lui dit seulement: +«Ils seront mieux ici que partout ailleurs, Mademoiselle; +nous les soignerons de notre mieux, maman +et moi, pour vous être agréables, car nous ne +pourrons jamais oublier que vous seule avez toujours +cru à mes paroles et à mon innocence, quand tout le +monde m'accusait et me croyait coupable. Je n'oublierai +pas votre bonté, Mademoiselle.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce +n'est que de la justice. J'aurais voulu que tout le +monde pensât comme moi à ton égard, et ce m'est +un grand regret de penser que c'est mon frère qui a +donné mauvaise opinion de toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, +Mademoiselle?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, +le plus obligeant et aimable garçon qu'il soit possible +de voir, et je crois que Jules t'a indignement calomnié.»</p> + +<p>Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans +les yeux de Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu +me récompense de n'avoir pas murmuré contre le +mal qu'il a permis. Je le prie tous les jours de vous +bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité +de prier pour Jules, qui est la cause de tout le mal +qu'on dit et qu'on pense de toi!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune +contre lui; il fait ce qu'il fait parce qu'il n'y +pense pas. S'il savait combien il offense le bon Dieu, +il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi je prie +le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout +ce que tu viens de me dire; ils ne pourront pas douter +de ta sincérité.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne +me fait pas grand'chose à présent. Depuis que je vais +au catéchisme pour ma première communion l'an +prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des +méchants, et cela me console de souffrir un peu.»</p> + +<p>Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia +encore avec reconnaissance et affection; elle retourna +lentement à la maison. En rentrant, elle raconta à +son père et à sa mère ce que Blaise lui avait dit, et +elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.</p> + +<p>«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, +et je serais bien heureuse de vous voir changer +d'opinion et de sentiments à son égard.</p> + +<p>—Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit +M. de Trénilly avec froideur, que nous pensassions +bien mal de ton frère, qui dit juste le contraire de +Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un calomniateur, +un méchant. J'aime mieux avoir cette +mauvaise opinion de Blaise que de mon fils.</p> + +<p>HÉLÈNE, <i>avec feu</i></p> + +<p>Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si +pourtant Blaise est innocent, voyez quel mal vous lui +faites, et quelle injustice vous commettez.</p> + +<p>—Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit +Mme de Trénilly avec sévérité.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à +papa, mais je suis si peinée de voir mon frère si mal +agir, et le pauvre Blaise tant souffrir!...</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y +pense seulement pas.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant +qu'il travaillait et qu'il était tout seul, et il +cherchait à me le cacher et à sourire quand il me +voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi il pleurait; +il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait +rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils +lui dissent qu'il était un voleur, un menteur, un malheureux; +et personne ne veut ni jouer ni se promener +avec lui.</p> + +<p>—Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement +M. de Trénilly.</p> + +<p>Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne +ferait qu'irriter son père en continuant à défendre +Blaise, et elle se retira dans sa chambre pour travailler +seule comme d'habitude.</p> + +<p>Les poulets devenaient grands et forts; Hélène +avait décidé avec Blaise qu'ils pouvaient se passer de +la poule, et qu'on les porterait dans la cour du château, +où ils coucheraient dans une niche de chien +qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les +apporter et leur arranger la niche en poulailler. Par +une fatalité malheureuse, Jules rencontra le pauvre +Blaise portant les poulets dans un panier pour les +mettre dans leur nouvelle demeure.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu as dans ton panier?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est une commission, Monsieur Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Montre-moi ce que c'est.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce qui te presse tant?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.»</p> + +<p>Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce +qu'il craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les +fît échapper; il voulut donc continuer son chemin, +mais Jules saisit l'anse du panier et chercha à le lui +arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et il +allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, +se sentant le plus faible, ramassa une poignée de sable +et la lui jeta dans les yeux. La douleur fit lâcher +prise à Blaise; Jules saisit le panier et l'emporta en +triomphe. Il courut dans un massif, près d'une +mare, pour examiner ce que contenait le panier. +Quelle ne fut pas sa surprise en voyant les poulets +qui y étaient renfermés!»</p> + +<p>«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi +il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il emportait +dans son panier. Ce sont des poulets qu'il a volés +dans notre basse-cour, et qu'il portait à son voleur de +père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu +mangeras mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens +chercher ton déjeuner.»</p> + +<p>En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets +du panier les uns après les autres et les jeta dans +la mare. Les pauvres bêtes se débattirent quelques +instants, puis restèrent immobiles, les ailes étendues, +flottant sur l'eau.</p> + +<p>Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement +à la maison. Il entra chez son père.</p> + +<p>«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de +mettre les pieds dans notre basse-cour; je viens de +le surprendre emportant, bien cachés dans un panier, +quatre poulets qu'il venait de voler dans notre poulailler.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY +Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni +poulets ni poulailler.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les +lui ai arrachés.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Qu'en as-tu fait?»</p> + +<p>Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint +rouge et embarrassé, car il ne voulait pas avouer +qu'il avait noyé les pauvres bêtes.</p> + +<p>«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly +en l'examinant avec surprise. Est-ce que tu les a rendus +à Blaise, par hasard?</p> + +<p>—Oui, papa, balbutia Jules.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer +d'où il tenait ces poulets, et les apporter à la fermière, +s'ils sont à elle. Et Blaise les a-t-il emportés?»</p> + +<p>Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les +poulets dans l'eau; il voulut en rejeter la faute sur +Blaise et dit:</p> + +<p>«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; +où est-il?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»</p> + +<p>Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, +mais il croyait empêcher par là son père de questionner +lui-même Blaise et Anfry.</p> + +<p>Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le +sable, ne pouvait quitter la place où il était tombé; +et à force pourtant de frotter ses yeux, que le sable +faisait pleurer, il parvint à les tenir entr'ouverts, et +il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau +dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que +tout le sable fût parti. Il pensa alors à se mettre à la +recherche de Jules et de son panier. Mais, en cherchant +Jules, il rencontra Hélène, qui allait voir si son +petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets +Crève-Coeur.</p> + +<p>Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges +et bouffis de Blaise.</p> + +<p>«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec +compassion. Pourquoi as-tu pleuré?</p> + +<p>—Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable +que M. Jules m'a jeté dans les yeux: mais ce qui +est le plus triste, c'est que lorsqu'il m'a vu aveuglé, +il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos +poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il +ne leur soit arrivé malheur.</p> + +<p>—Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria +Hélène. Oh! Blaise, mon cher Blaise, aide-moi à +les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai pas tués ou +lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»</p> + +<p>Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; +en cherchant dans les massifs, Blaise trouva son panier +vide.</p> + +<p>«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, +mais rien dedans.</p> + +<p>—C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; +pour le coup, papa ne prendra pas parti pour lui; +je vais le prier de faire chercher mes petits Crève-Coeur.»</p> + +<p>A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra son père.</p> + +<p>«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes jolis Crève-Coeur; Blaise les +apportait dans un panier. Jules le lui a arraché et +s'est sauvé avec.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait +que Blaise les avait pris à la ferme. Mais si ce sont +tes Crève-Coeur qu'apportait Blaise, pourquoi les +a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère probable +que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé +enlever son panier sans le défendre.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; +mais Jules lui a jeté du sable dans les yeux, et le +pauvre Blaise a lâché le panier.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au +contraire que Blaise avait jeté les poulets dans la +mare.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets +depuis qu'ils sont éclos; il leur avait préparé un poulailler +dans une des vieilles niches à chien, et il me +les apportait pour que nous les y missions.</p> + +<p>M. DE TRÉNILLY</p> + +<p>Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas +les poulets.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon +Dieu, mon Dieu, est-ce que Jules a été assez méchant +pour les jeter à la mare?</p> + +<p>La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son +père, courut du côté de la mare, appelant Blaise de +toutes ses forces; en approchant de la mare, elle le +vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui +quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; +aussitôt qu'il aperçut Hélène, il lui cria:</p> + +<p>«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire +revivre les pauvres poulets que je viens de trouver +dans la mare. J'en ai retiré trois; je cherche à atteindre +le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a encore +coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour +cette fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième +Crève-Coeur, qu'il avait rapproché du bord avec sa +perche.</p> + +<p>Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés +à terre sans mouvement, le bec ouvert, les ailes +étendues, les yeux entr'ouverts. Blaise les porta sur +l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de la +mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il +eut beau les frotter, les rouler sur le sable chaud, les +poulets restèrent sans vie. Voyant tous leurs efforts +inutiles, Hélène et Blaise se relevèrent.</p> + +<p>«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit +Blaise. Des poulets si jeunes, ce n'est pas bon à manger; +d'ailleurs, ça fait mal au coeur de manger des +bêtes qu'on a soignées.</p> + +<p>—Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne +les laissons pas ici; les chats les dévoreraient.</p> + +<p>—Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une +chose; j'ai entendu dire à un médecin qu'on faisait +revenir des noyés en les couvrant de cendre tiède; il +y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout +près: plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout +cas, cela ne leur fera pas de mal, et peut-être... qui +sait,... la cendre tiède, en les réchauffant, les ranimera-t-elle.</p> + +<p>—Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de +les enterrer demain.»</p> + +<p>Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils +les portèrent à la buanderie, où ils trouvèrent effectivement +un tonneau de cendre; on venait d'en remettre +de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, Hélène +y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre +jusqu'à la tête, ne laissant passer que le bec et +les yeux. Ils fermèrent ensuite la buanderie et s'en +allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de la +mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du +chagrin d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté +de Jules. Quand Hélène revint dans sa chambre, elle +y trouva Jules qui l'attendait avec un peu d'inquiétude, +pour savoir ce qu'avait dit son père.</p> + +<p>«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui +dit-elle, et tu as encore fait une méchanceté au pauvre +Blaise.</p> + +<p>—Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air +innocent; qu'ai-je donc fait, Hélène? tu m'accuses +toujours sans savoir comment les choses se sont +passées.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, +que tu les as arrachés à Blaise après lui avoir +jeté du sable dans les yeux, et que tu as conté des +mensonges à papa.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est +Blaise qui avait volé des poulets; je ne savais pas +qu'ils fussent à toi; j'ai voulu les lui enlever, et, pour +que je ne les aie pas, il les a jetés dans la mare.</p> + +<p>—Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est +abominable de mentir avec autant d'effronterie! Tu +pourrais bien réserver tes mensonges pour papa, qui +a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te +connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu +dis.</p> + +<p>JULES, <i>avec colère</i></p> + +<p>Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me +dis cinquante sottises pour excuser Blaise, qui est un +sot et un impertinent; je le ferai chasser avec son +vilain père.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta +part. C'est bien triste pour moi d'avoir un si méchant +frère.»</p> + +<p>Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour +écrire. Jules resta un instant indécis s'il resterait chez +Hélène pour la contrarier, ou s'il irait se plaindre à +son père; il finit par quitter la chambre, et il se dirigea +vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors +occupé à lire.</p> + +<p>«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que +c'est bien triste pour moi d'avoir une si mauvaise +soeur; elle croit tous les mensonges que lui fait +Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, +prétendant que je mentais, que Blaise valait cent +fois mieux que moi, qu'elle voudrait bien l'avoir pour +frère, et qu'elle serait enchantée si vous me chassiez +pour me mettre au collège.</p> + +<p>—Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; +elle est entichée de ce mauvais garnement de Blaise; +mais, aujourd'hui, j'excuse son humeur, et je ne lui +en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir perdu +ses poulets.</p> + +<p>—Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a +volé ses poulets. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui +reçoive des injures, parce que son Blaise a menti?</p> + +<p>—Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais +que je ne me mêle pas de l'éducation de ta soeur; +va te plaindre à ta mère, si tu veux, et laisse-moi +finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette +semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»</p> + +<p>Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire +gronder sa soeur, et il n'avait pas réussi. Il ne voulait +pas aller se plaindre à sa mère; elle n'était pas +toujours disposée à le croire et à l'approuver, comme +M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse +pour son fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune +crainte qu'elle le dénonçât, parce qu'il la savait trop +bonne pour le faire gronder. Il résolut donc de se +taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni +d'Hélène.</p> + +<p>Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda +à sa mère la permission d'enterrer les poulets et de +faire venir Blaise pour l'aider. Mme de Trénilly y +consentit, à la condition que Blaise ne mettrait pas +les pieds au château ni dans le jardin de Jules. +Hélène le promit et ajouta en souriant que la défense +serait probablement très bien reçue, car le pauvre +Blaise ne devait avoir nulle envie de se retrouver avec +Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; il +venait chercher les poulets pour leur préparer une +fosse.</p> + +<p>«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce +pas, mon cher Blaise? Ne passons pas devant le château, +pour que Jules ne te voie pas et ne vienne pas +nous rejoindre.</p> + +<p>—Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je +vous assure bien. Il me demanderait de venir avec +lui que je refuserais, car, je suis fâché de vous le +dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais je +n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour +moi que l'est M. Jules... Mais nous voici arrivés; +allons prendre nos pauvres morts.»</p> + +<p>Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri +de surprise que répéta immédiatement Hélène, entrée +avec lui. Les poulets qu'on avait cru morts étaient +vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de +cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.</p> + +<p>«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait +raison.</p> + +<p>—C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. +Quel bonheur de revoir mes pauvres poulets vivants, +et quelle bonne idée tu as eue, mon bon Blaise! Sans +ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais +enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je +vais pendant ce temps les porter à leur poulailler, où +tu me trouveras.</p> + +<p>—Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander +du pain et du lait?</p> + +<p>—Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a +défendu que tu entres au château.</p> + +<p>—Ainsi on me croit toujours un vaurien, un +voleur, dit Blaise en soupirant. C'est triste, mais c'est +bon, car j'en ferai mieux ma première communion, +en supportant ces affronts avec courage et douceur... +Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour +les poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, +si je suis un peu longtemps; il y a loin d'ici chez +nous, l'avenue est longue.»</p> + +<p>Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était +triste, car elle sentait combien était injuste la mauvaise +opinion qu'on avait de Blaise, et elle s'affligeait +que ce fût son frère qui eût fait tout ce mal.</p> + +<p>«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. +Le bon Dieu fera sans doute connaître son innocence; +mais en attendant il souffre et Jules triomphe. +Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est mauvais! +L'année prochaine il doit faire sa première communion; +comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît +pas ses torts?...»</p> + +<p>Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint +qu'au bout d'une demi-heure.</p> + +<p>«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée +faite par maman. J'ai été longtemps, car il a fallu +la préparer, puis revenir pas trop vite pour ne pas +renverser l'assiette; elle est bien pleine, les poulets +vont se régaler.»</p> + +<p>Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les +quatre poulets affamés se précipitèrent dessus et +picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en restât miette.</p> + +<p>Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés +pendant deux ou trois jours, pour qu'ils pussent +s'habituer à leur nouvelle demeure. En peu de +semaines ils devinrent de beaux poulets gras et forts. +Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; +Hélène lui en sut gré et crut que c'était un commencement +de repentir et d'amélioration. Un jour que +Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules lui dit:</p> + +<p>«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? +Le cuisinier en ferait volontiers une fricassée.</p> + +<p>—Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, +j'espère bien, maman, que vous n'y avez pas songé, +et que c'est une invention de Jules.</p> + +<p>—Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour +les manger, Hélène, dit Mme de Trénilly.</p> + +<p>—Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée +de les manger. Je veux garder ces jolies volailles pour +qu'elles pondent et qu'elles couvent; je veux les laisser +mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise +et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la +mort.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? +Il a dû être bien attrapé quand il a vu qu'au lieu +de les manger pour son dîner il aurait encore à les +soigner!»</p> + +<p>Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, +mais elle se contint, et, jetant sur son frère un regard +qui le fit rougir, elle se contenta de dire:</p> + +<p>«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; +tu sais la bonne opinion que j'en ai et l'amitié que +j'ai pour lui. Je la lui doit en compensation du tort +que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on le +calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et +sans dire les choses comme je les sais.»</p> + +<p>Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de +sa soeur. Il se borna à dire, en levant les épaules:</p> + +<p>«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.</p> + +<p>Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier +le déjeuner et le dîner; elle ne fit pas attention +à la fin de la discussion d'Hélène et de Jules, et +reprit sa lecture interrompue.</p> + +<p>Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait +transportés chez Mme Anfry, de peur que Jules n'eût +la fantaisie de les attraper et de les faire manger. A +l'automne, les poulets étaient devenus des poules qui +se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent +leurs oeufs et eurent à leur tour des poulets à conduire. +Hélène finit par en faire cadeau à Mme Anfry, +qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps à +autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses +poules. Ils étaient toujours tendres et gras, et chacun +en appréciait la qualité.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>X</h2> + +<h3>LE RETOUR DE JULES</h3> + + +<p>A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti +pour Paris avec toute sa maison. Anfry, sa femme et +Blaise furent enchantés de se retrouver seuls; l'hiver +se passa plus agréablement pour Blaise, dont chacun +commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté. +Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance +pour faire des parties de jeu et de promenade +avec ses camarades d'école; mais il préférait travailler +à la maison avec son père et sa mère. Ils causaient +souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne +faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas +de bien à en dire, et Blaise avait demandé à ses parents +de n'en pas parler plutôt que d'en dire du mal.</p> + +<p>«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, +papa, je ne pourrais peut-être pas m'empêcher de leur +en vouloir de leur injustice, surtout à M. Jules, et je +me sentirais de la colère, de la haine peut-être. Et +comment pourrais-je faire ma première communion et +recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon +coeur à ceux qui m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a +bien pardonné à ses bourreaux; il a même prié pour +eux. Je veux tâcher de faire comme lui.</p> + +<p>—C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit +son père en l'embrassant. Tu es plus sage que moi et +ta mère... C'est qu'il ne nous est pas facile de pardonner +à ceux qui ont fait du mal à notre enfant, qui l'ont +fait passer pour un voleur, un méchant, un...</p> + +<p>—Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air +suppliant, ne parlez que de Mlle Hélène, qui a été si +bonne pour moi.</p> + +<p>—Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne +risque rien d'en parler; pas de danger de dire une méchanceté.»</p> + +<p>«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et +il en remit une à Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:</p> + +<p>«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; +j'arrive avec mon fils lundi prochain. Soignez particulièrement +la chambre de Jules, qui est souffrant depuis +une chute de cheval. Je vous salue.</p> + +<p>«Comte de TRÉNILLY.»</p> + +<p>«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. +Je n'ai guère de temps pour tout préparer. Il faut +nous y mettre tous dès aujourd'hui.</p> + +<p>—C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de +M. Jules et pas de Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait +pas, par hasard?</p> + +<p>—Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La +place d'une jeune fille n'est-elle pas près de sa mère! +Au surplus, nous le verrons bien quand ils seront +arrivés.»</p> + +<p>Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant +quatre jours ils ne firent que frotter, essuyer et +ranger. Enfin, tout se trouva terminé le lundi dans la +journée.</p> + +<p>«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour +soigner particulièrement l'appartement de M. Jules. Je +l'ai frotté, essuyé, comme les autres; je ne peux pas +faire mieux.</p> + +<p>—Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais +y mettre des fleurs, qui le rendront plus gai.»</p> + +<p>En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules +avait pris un autre aspect; il y avait des fleurs dans +les vases, des corbeilles de fleurs sur les croisées, sur +la commode. Blaise avait fait de son mieux, et il avait +réussi.</p> + +<p>Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez +eux, ils n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. +Comme l'année d'avant, un courrier à cheval l'annonça; +la grille fut ouverte et la voiture roula dans l'avenue. +Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près de +lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène +n'y étaient pas. Blaise avait déjà su par des gens qui +avaient précédé M. de Trénilly qu'Hélène était au couvent +pour renouveler sa première communion, et que +sa mère ne la ramènerait que dans le courant de juillet, +deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air +encore plus sombre et plus sévère que l'année précédente.</p> + +<p>«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à +sa femme en refermant la grille.</p> + +<p>—Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot +pour désennuyer M. Jules, répondit Mme Anfry. +C'est qu'il ne serait pas possible de le refuser.</p> + +<p>—Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit +Anfry. Tu as donc oublié ce qu'ils en disaient?...»</p> + +<p>Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un +domestique vint demander Blaise au château.</p> + +<p>«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte +m'a bien recommandé de le ramener avec moi.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour +dîner.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et +M. Jules va être plus maussade que d'habitude.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié +le mal qu'il en disait l'année dernière.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a +changé d'idées depuis, et M. Jules ne rêve plus que +Blaise. Mlle Hélène a raconté bien des choses qu'on ne +savait pas; elle a tant parlé de la piété de Blaise et de +ses bons sentiments pour sa première communion, que +Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie +pour M. Jules.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais +autant que chacun restât chez soi.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours +dire à M. le comte que Blaise est sorti.»</p> + +<p>Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme +fort contrariés de cette lubie de Jules.</p> + +<p>Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était +venu le demander au château, le pauvre garçon eut +peur et supplia son père de le laisser aller aux champs +tout de suite après son dîner.</p> + +<p>«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?</p> + +<p>—J'irai travailler aux champs avec les garçons de +ferme, papa; le fermier m'a tout justement demandé +si je ne voulais pas venir en journée chez lui pour +toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon maintenant; +je puis bien travailler comme un autre.</p> + +<p>—Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici +le domestique que j'aperçois enfilant l'avenue; bien +sûr, c'est encore pour toi.»</p> + +<p>Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une +porte de derrière pour ne pas être vu du domestique. Il +courut à toutes jambes à la ferme et demanda de l'ouvrage; +on lui donna des vaches à mener à l'herbe et à +garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry +cinq minutes après que Blaise en était parti.</p> + +<p>«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant +de tous côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? +M. le comte l'envoie chercher.</p> + +<p>—Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller +travailler à la ferme, où il est retenu pour l'été, dit +Anfry d'un air satisfait et légèrement moqueur.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous +avais prévenu que M. le comte le demandait?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à +gagner sa vie. Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter +comme les enfants de M. le comte.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner +un galop, et vous en aurez les éclaboussures bien certainement.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies +quand je ne les mérite pas.»</p> + +<p>Le domestique s'en retourna encore une fois en +grommelant, et Anfry alla à son jardin; tout en bêchant, +il souriait en se disant:</p> + +<p>«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est +qu'il n'est pas bête, ce garçon!»</p> + +<p>Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; +il voyait bien que Blaise ne venait pas parce +qu'il ne s'en souciait pas, et que le travail à la ferme +n'était qu'un prétexte. Cette résistance l'irritait sans le +surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène +pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu +de l'estime pour lui, et il commençait à croire que +Jules avait pu être trompé par les apparences et s'être +mépris sur les intentions de Blaise. Jules, de son côté, +qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la +complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il +avait de le revoir et de l'avoir pour compagnon de +jeux. M. de Trénilly admirait la générosité de son fils, +qui oubliait les méfaits de Blaise, et il se promettait de +satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à la +campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une +chute de cheval dans une partie de cerises à Montmorency +hâta ce retour. Jules demanda Blaise dès son +arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au +lendemain.</p> + +<p>Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise +était au catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. +Mais quand il vit une seconde fois revenir le domestique +sans Blaise, et qu'il sut qu'il en serait de même +tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son père +lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce +qui pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait +toute distraction, et ne cessait de demander Blaise. +M. de Trénilly, qui l'aimait avec une faiblesse qu'il +n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de sa +tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager +Blaise de son travail de ferme et de le ramener dans +une heure avec lui. Jules se calma d'après cette assurance, +et resta tranquillement étendu dans son fauteuil. +M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison +d'Anfry: mais Anfry était sorti pour faire des fagots +dans le bois.</p> + +<p>De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, +M. de Trénilly alla à la ferme et demanda Blaise. +On lui dit qu'il était dans les prés à garder les vaches.</p> + +<p>«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le +par quelqu'un, j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends +ici.»</p> + +<p>Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, +non sans quelque crainte; l'air sombre et mécontent +du comte la terrifiait; aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, +sous un léger prétexte; elle prévint ses enfants +de ne pas entrer dans la salle, de peur de se faire gronder +par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, disait-elle, +et elle alla voir qui on pourrait mettre à la +place de Blaise.</p> + +<p>Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit +ans et le plus jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer +dans la salle; mais la crainte fit bientôt place à la +curiosité; l'aîné, Robert, alla tout doucement regarder +à la fenêtre pour voir comment était la figure peu aimable +de M. le comte. Il recommanda à ses frères de +l'attendre dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes +après il revint et leur dit à voix basse:</p> + +<p>«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à +fait. Il a levé les yeux, je me suis sauvé bien vite.</p> + +<p>—Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il +doit être effrayant.</p> + +<p>—Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende +pas, dit Robert; il te battrait.»</p> + +<p>François partit aussitôt et revint comme son frère, +mais bien plus effrayé.</p> + +<p>«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je +crois qu'il m'a vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre +comme s'il voulait sauter au travers; je me suis sauvé; +j'ai eu bien peur.</p> + +<p>—Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; +j'ai tant envie de voir ses yeux qui brillent!</p> + +<p>—Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te +voie. Reviens tout de suite.»</p> + +<p>Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de +frayeur. Il marcha sur la pointe des pieds en approchant +de la fenêtre et chercha à voir, mais il était trop +petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper sur le +rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. +Le bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, +qui se leva et se dirigea vers la fenêtre au moment où +Alcine parvenait à y monter. Le pauvre enfant poussa +un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce terrible +croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. +Le comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit +précipitamment la fenêtre et le saisit par le corps. +Le pauvre Alcine crut que c'était pour le dévorer, et il +se mit à crier plus fort en appelant ses frères à son +secours.</p> + +<p>«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! +Robert, François, au secours!»</p> + +<p>Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa +l'enfant par terre au moment où les frères, bravant le +danger, accouraient, armés, l'un d'une fourche, l'autre +d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la porte et +s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette +attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement +au fond de la chambre. Il s'arma d'une chaise pour +s'en faire un bouclier contre la fourche et le râteau qui +cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, pendant +qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert +et François, voyant leur frère en sûreté, fondirent +une dernière fois sur le comte, toujours armé de sa +chaise; la fourche et le râteau restèrent pris dans la +paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, entraîna +son frère qui se trouvait également sans armes, et tous +deux se précipitèrent hors de la chambre avec autant +d'agilité qu'ils y étaient entrés. Le comte, revenu de sa +surprise, voulut savoir ce qui avait causé cette attaque +inexplicable; il sortit, tourna autour de la maison, +visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. +Les enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru +tous les trois rejoindre leur mère, qui revenait avec +Blaise; ils lui racontèrent que le comte était si méchant +et si furieux qu'il avait voulu manger Alcine.</p> + +<p>«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous +n'étions arrivés avec une fourche et un râteau...</p> + +<p>—Une fourche, un râteau! contre M. le comte! +s'écria la mère effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce +qui va advenir de nous?</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche +énorme, et il avait de grandes dents blanches +comme celles d'un loup!</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!</p> + + +<p>ALCINE</p> + +<p>Et des grandes mains énormes qui me serraient +d'une force!...</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous +fait? Prendre M. le comte pour un loup. Mais +est-ce croyable, cette sottise-là?... Jamais il ne nous le +pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma +foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, +après ce qui s'est passé.</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez +peur.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. +Je n'aurais pas eu peur sans cela.</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous +dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il +ne nous fît du mal.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il +t'a demandé; va le trouver dans la salle et raconte-nous +ce qu'il t'aura dit; tu nous retrouveras dans la +grange.»</p> + +<p>Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins +ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres +du comte et de la fermière et il se dirigea vers la +ferme sans trop hâter le pas... Il arriva jusqu'à la salle +et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.</p> + +<p>«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière +et aux enfants; vous pouvez venir, il n'y a plus de +danger.»</p> + +<p>A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à +dix pas de lui le comte sortant d'une bergerie. Il avait +reconnu la voix de Blaise et s'empressait de lui parler +pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la +famille du fermier.</p> + +<p>«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me +prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber +du haut de la fenêtre croit que je vais le manger; +deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau +comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, +Blaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il +n'y a plus de danger! Qu'est-ce que tout cela veut dire?</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, +les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et...</p> + +<p>LE COMTE, <i>avec colère et ironie</i></p> + +<p>Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu +m'assommer?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu +défendre leur petit frère.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du +mal? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, +et...</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on +ne se lance pas contre un homme à coups de fourche, +surtout quand cet homme est le maître de la maison. +Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants.»</p> + +<p>Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation +aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière, +qu'il trouva blottie dans un coin de la grange, +entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Madame François, M. le comte vous demande, et les +enfants aussi.</p> + +<p>LA FERMIÈRE</p> + +<p>Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? +que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, +il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne.»</p> + +<p>Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur +mère en s'accrochant à son tablier; elle entra dans la +salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand +ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les +attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés +et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia +quelques mots d'excuses, et attendit que le comte +parlât.</p> + +<p>«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix +brève; comment avez-vous osé me menacer de vos +fourches?</p> + +<p>ROBERT</p> + +<p>J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors +que nous avons foncé sur vous pour le dégager.</p> + +<p>FRANÇOIS</p> + +<p>Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air +sauvage et... mécontent.</p> + +<p>LE COMTE, <i>à la fermière</i></p> + +<p>Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; +je vous fais compliment de votre succès. Vous pouvez +dire à votre mari qu'il n'a pas besoin de se déranger +pour venir signer la continuation de son bail. Je +vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, +je leur apprendrai à me respecter.»</p> + +<p>Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques +coups en disant: «Chacun son tour; voici pour la +fourche, voilà pour le râteau!»</p> + +<p>Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère +les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à +quitter sous peu un si mauvais maître.</p> + +<p>M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le +suivre. Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister +et suivit silencieusement, la tête baissée.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XI</h2> + +<h3>LE CERF-VOLANT</h3> + + +<p>Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly +se retourna, et, voyant l'air malheureux de Blaise, il ne +put s'empêcher de sourire et de lui demander s'il +croyait aussi devoir être dévoré.</p> + +<p>Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.</p> + +<p>«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans +doute que mon pauvre Jules est malade et que j'ai besoin +de toi pour le distraire?»</p> + +<p>Blaise ne répondit pas; le comte reprit:</p> + +<p>«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques +sottises, mais je veux les oublier en raison des bons +sentiments que tu as manifestés depuis, d'après ce que +m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous les jours +chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son +compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus +à la ferme. Acceptes-tu?</p> + +<p>—Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, +je suis fâché... Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, +que je gagne...</p> + +<p>—Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y +perdras pas; je te donnerai le double de ce que tu reçois +à la ferme.</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu +courage, je ne pourrais pas entrer au château avec l'opinion +que vous avez de moi. Je n'ai pas mérité les reproches +que vous m'adressiez l'année dernière, et je +ne puis vous promettre de faire autrement cette année. +M. Jules ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; +mais je ne crois pas possible que je reste près de lui +dans les sentiments que je lui connais.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te +demande; quant au passé, le mieux est de n'en pas +parler. Nous voici bientôt arrivés; viens avec moi chez +Jules, il sera bien content de te voir.»</p> + +<p>Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour +ce jour-là, se proposant bien de demander à son père +de refuser toutes les propositions du comte.</p> + +<p>Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de +son père avec une vive impatience.</p> + +<p>«Eh bien, papa, Blaise vient-il?</p> + +<p>—Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le +trouver. Tu vois, Blaise, que Jules t'attendait.</p> + +<p>—Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien +nous amuser. Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai +lorsque je pourrai sortir.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous +savoir malade.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, +de la colle, des couleurs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur +Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Au cuisinier, au valet de chambre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: +«C'est M. Jules qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»</p> + +<p>Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire +un cerf-volant; mais il oublia de dire qu'il venait de la +part de Jules. Tous les domestiques qui se trouvaient +dans l'antichambre éclatèrent de rire.</p> + +<p>«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! +Il fait des cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends +pour ton fournisseur? C'est bien de l'honneur, en vérité!—Servez +donc Monsieur, camarades! dépêchez-vous! +Monsieur attend, Monsieur est pressé!</p> + +<p>—Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un +des domestiques en lui tournant autour de la tête un +papier sale et huileux.</p> + +<p>—Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre +en lui versant sur la tête une tasse d'eau sale.</p> + +<p>—Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième +en lui remplissant de cirage le visage et les +mains.</p> + +<p>Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les +mains de ces domestiques méchants et grossiers. Il ne +crut pas convenable de rentrer ainsi fait chez Jules, et +courut chez lui pour se débarbouiller et changer de vêtements. +Son père et sa mère furent effrayés de le voir +revenir mouillé, noirci; mais il les rassura en leur expliquant +qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des +mauvais traitements dont il leur rendit compte.</p> + +<p>«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, +puisque Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement +humilier pour me sauver.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne +retourneras plus dans cette maison de malheur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien +me permettre d'y retourner, parce que, cette fois, ce +n'est pas la faute de M. Jules; il m'attend toujours, et +il doit trouver que je mets bien du temps à faire sa +commission.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, +mon garçon, crois-moi. Laisse-moi aller trouver +M. le comte, que je lui dise pourquoi je t'empêche d'y +retourner.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, +on les renverrait peut-être.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont +faites à toi, pauvre Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait +attendre M. Jules, qui se sera sans doute impatienté.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais +était pour M. Jules?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières +paroles j'ai perdu la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer +de M. Jules. Il y a tout de même de ma faute là-dedans. +C'eût été un peu sot si j'avais réellement demandé +à ces messieurs de me servir comme si j'étais +leur maître.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser +les autres. C'est bien, mais tous ne font pas comme +toi.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison +pour que je n'avoue pas quand j'ai tort. Au revoir, papa +et maman; je tâcherai de ne pas rester trop longtemps.»</p> + +<p>Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château +et rentra chez Jules sans passer par l'antichambre. +Il le trouva maussade et en colère d'avoir attendu si +longtemps.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je +t'avais commandé? Qu'est-ce que cette belle toilette? +Est-ce que j'avais besoin que tu changeasses d'habits? +C'était bien la peine de me faire attendre mon cerf-volant +depuis une heure!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je +m'étais sali dans l'antichambre, et je ne pouvais me +présenter plein de cirage devant vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends +de quoi faire un cerf-volant! Et où sont le papier, +la colle, l'osier, les couleurs, la ficelle?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu +me les donner.</p> + +<p>—On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, +rouge de colère. On n'a pas voulu! quand c'est moi qui +les demande! Ils vont voir! Je les ferai tous chasser.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des +domestiques, c'est la mienne, parce que je n'ai pas +pensé à dire que c'était pour vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu +avais droit à quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre +et rapporte tout ce qu'il faut.</p> + +<p>BLAISE, <i>avec embarras</i></p> + +<p>Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher +un des domestiques et vous lui expliqueriez vous-même +ce que vous voulez.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. +Va tout de suite. Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir +affaire à un garçon bête et entêté comme toi! Je suis +fatigué de te répéter la même chose.»</p> + +<p>Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas +voulu faire gronder les domestiques, dont il avait tant +à se plaindre depuis un an, et, malgré sa répugnance, il +retourna à l'antichambre répéter sa demande, mais en +ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.</p> + +<p>«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, +donne-moi le papier... Pas celui-ci! Le plus beau, +le plus grand... Cours à la cuisine faire de la colle et +rapporte une pelote de ficelle. Georges, va vite au jardin +demander au jardinier de l'osier pour faire un cerf-volant +pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant +précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt +demander de quoi faire un cerf-volant, est-ce que +c'était pour M. Jules?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous +voilà dans de beaux draps. M. Jules va nous faire tous +partir pour avoir coiffé, arrosé et peint son messager.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur, pas du tout.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement +d'habits?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne +rapportais pas de quoi faire un cerf-volant parce que +j'avais oublié de dire que c'était pour M. Jules.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE</p> + +<p>Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut +avouer que tu n'as pas de méchanceté. J'ai eu une +belle peur! La place est bonne; non pas que les maîtres +soient bons; ils sont au contraire détestables, mais +ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait de +beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, +Blaise, puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons +quelquefois d'une bouteille de vin, de liqueur, de café, +de gâteaux, d'une moitié de volaille, de toutes sortes +de choses.»</p> + +<p>Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, +mais il vit qu'il y avait une intention aimable, +et il remercia, tout en emportant les objets qu'on +s'était empressé d'apporter.</p> + +<p>«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, +dit-il en posant le tout sur une table.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence +donc.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous +amuser à le faire vous-même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains +à couper des bâtons d'osier, me salir les doigts à coller +des papiers, me fatiguer et m'ennuyer à arranger tout +cela? C'est pour que tu le fasses que je t'ai fait venir; +je m'amuserai à te regarder faire.»</p> + +<p>Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules +et il eut un instant la pensée de le laisser là et de s'en +aller.</p> + +<p>«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le +serviteur, c'est certain; je dois faire les volontés des +maîtres et souffrir les humiliations. Tant pis pour +M. Jules s'il est égoïste et dur; tant mieux pour moi si +je le sers avec soumission et patience.»</p> + +<p>Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles +de papier, et préparait l'osier pour l'attacher en forme +de coeur. Il passa une grande heure à faire ses préparatifs, +à coller les feuilles et à les fixer sur les baguettes +d'osier. Quand il eut fini de tout coller, qu'il n'y eut +plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant, +Blaise dit à Jules:</p> + +<p>«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à +peindre des figures sur le papier blanc du cerf-volant? +je ferai la queue pendant ce temps; je ne saurais pas +peindre.»</p> + +<p>Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, +vit qu'il s'était endormi.</p> + +<p>«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne +sera pas bien, mais j'aurai fait de mon mieux.»</p> + +<p>Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des +hommes et des animaux sur le cerf-volant. Il n'avait +aucune idée de peinture ni de dessin, c'était donc fort +laid; ses hommes avaient l'air de poteaux de grande +route, montrant le chemin aux passants; ses lapins +avaient l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à +des chats, ses oiseaux pouvaient être pris pour des papillons, +ses arbres pour des toits de maisons, ses montagnes +pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, dans +sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures +superbes et attendait avec impatience le réveil de Jules +pour les lui faire admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit +les bras en bâillant et appela Blaise.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il +est tout à fait beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez +comme il est couvert de belles peintures.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses +figures?</p> + +<p>—C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon +mieux, il me semblait que c'était bien et joli.</p> + +<p>—Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi +ce cerf-volant.»</p> + +<p>Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand +Jules le tint entre ses mains, il donna un grand coup +de poing dans le papier, qu'il creva, mit le tout en lambeaux, +brisa les baguettes d'osier et mit la queue en +pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.</p> + +<p>«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon +travail perdu! L'ouvrage de trois heures?</p> + +<p>—Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence, +et tâche de faire mieux.</p> + +<p>—Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur +Jules, dit le pauvre Blaise en sanglotant... j'ai fait de +mon mieux... Je n'ai plus de courage... Je ne peux pas +recommencer; cela m'est tout à fait impossible.</p> + +<p>—Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je +veux un autre cerf-volant.»</p> + +<p>Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, +la tête cachée dans ses mains; sa patience et sa +résignation étaient vaincues par la dureté et l'égoïsme +de Jules; la tristesse de son coeur, longtemps comprimée, +se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.</p> + +<p>«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en +chez toi, et reviens demain de bonne heure.»</p> + +<p>Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans +pouvoir parler et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à +un petit bois contre lequel était adossé sa maison; +là il s'assit au pied d'un arbre et pleura quelque +temps encore.</p> + +<p>«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si +méchant pour moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire +plaisir, il tourne tout contre moi; jamais je n'entends +sortir de sa bouche une parole de bonté, de remerciement! +Toujours des reproches, des injures, de +l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant +ses sanglots, pardonnez-moi ces murmures; +que votre volonté soit faite et non la mienne. Corrigez +ce pauvre M. Jules, changez son coeur, rendez-le bon +et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le +voudrais et le servir avec affection comme mon bon +petit M. Jacques. Mon bon, mon cher petit Monsieur +Jacques, pourquoi êtes-vous parti? j'étais si heureux +avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il en séchant +ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je +pas me trouver heureux de souffrir pour expier les +fautes que je commets et pour ressembler à Notre-Seigneur? +Voyons, pas de faiblesse,... du courage! Je vais +laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais reprendre +ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai +que je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne +voilà-t-il pas un grand malheur! J'en referai un autre +demain... L'autre n'était pas joli tout de même, se dit-il +en souriant; les peintures étaient toutes drôles... C'est +naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois clair +maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir +pas été admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en +me couchant, j'en demanderai pardon au bon Dieu.»</p> + +<p>Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, +et rentra en chantant à la maison.</p> + +<p>«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui +rentre gaiement. Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, +mon garçon?</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on +dirait que tu as pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as +pleuré!</p> + +<p>BLAISE, <i>riant</i></p> + +<p>C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est +ma faute; je suis un nigaud et un orgueilleux.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous +ne pensez.»</p> + +<p>Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, +supprimant seulement les épithètes injurieuses de +Jules.</p> + +<p>Anfry examinait attentivement la physionomie expressive +de Blaise pendant son récit. Quand il eut fini, +il l'attira à lui et l'embrassa à plusieurs reprises, pendant +que de grosses larmes roulaient le long de ses +joues.</p> + +<p>«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon +bon Blaise; je comprends tout,... même ce que tu n'as +pas dit. Quant aux douceurs que te promettent les domestiques, +n'accepte rien; en faisant des générosités +aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables +de vol; ne nous faisons jamais leurs complices.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas +même un morceau de sucre ou de gâteau.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites +choses, tu le seras dans les grandes.»</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XII</h2> + +<h3>L'ACCENT DE VÉRITÉ</h3> + + +<p>Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, +Blaise alla au château et demanda encore de +quoi faire un cerf-volant. Les domestiques, au lieu de +le maltraiter comme ils l'avaient fait la veille, le +reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion. +Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, +le valet de chambre qui la veille avait promis +tant de choses à Blaise lui demanda s'il avait +déjeuné.</p> + +<p>«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; +j'ai mangé avant de partir.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Qu'as-tu mangé?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du pain et des radis, Monsieur.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner +un meilleur: une bonne tasse de café au lait avec +une tartine de pain et de beurre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; +je n'en mangerai pas.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement +pas.</p> + +<p>LE VALET DE CHAMBRE</p> + +<p>Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de +votre obligeance.</p> + +<p>—Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, +dit-il en plaçant devant Blaise une assiette de biscuits; +et voici le vin», ajouta-t-il en mettant à côté un verre +de frontignan.</p> + +<p>Au moment où il posait la bouteille, il entendit le +bruit d'une porte bien connu; c'était celle du comte; +en une seconde le valet de chambre et ses camarades +disparurent, laissant Blaise seul, devant la bouteille +de frontignan et les biscuits.</p> + +<p>Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que +Jules demandait. Son étonnement fut grand en le +voyant tout seul, les armoires ouvertes et le frontignan +et les biscuits devant lui.</p> + +<p>«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu +de sa surprise. Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? +Belle conduite, en vérité! Tu ne manques pas de front +ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour voler +mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est +très bien! très bien!</p> + + +<p>—Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise +les larmes aux yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est +certainement pas moi qui ai sorti ce vin et ces biscuits!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas +vous; mais, croyez-en ma parole, ce n'est pas moi non +plus.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu +seul devant ces armoires ouvertes, cette bouteille posée +devant toi, et ce verre plein placé pour être bu?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique +je le sache. Je suis ici pour avoir de quoi faire un +cerf-volant à M. Jules, qui m'attend. Quant aux armoires +et au reste, je n'en suis pas coupable, et je vous +supplie de me croire.</p> + +<p>—Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à +mi-voix; il vous domine malgré vous: me voici disposé +et obligé à le croire, malgré ma raison et l'évidence des +faits.—C'est bon, va chez Jules qui t'attend, ajouta-t-il +à haute voix.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le +savoir pour rester dans votre maison et surtout près +de votre fils.</p> + +<p>—Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly +avec vivacité, après un instant d'hésitation. Je te crois, +puisque je ne puis faire autrement, et que malgré moi +je t'estime.</p> + +<p>—Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les +yeux brillants de bonheur. Que le bon Dieu vous récompense +en votre fils de la bonne parole que vous avez +dite! Merci.»</p> + +<p>Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de +Trénilly ému et surpris de l'impression que ce garçon +produisait sur lui et de l'autorité qu'exerçait sa parole.</p> + +<p>«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le +voyant entrer. Je croyais que tu ne viendrais pas.»</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer +ma sottise d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu +serais fâché de ce que je t'avais dit.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., +pas fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré +encore longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant +fini par comprendre que j'étais un orgueilleux et, +de plus, un sot, et me voici prêt à vous faire un cerf-volant, +que je soignerai de mon mieux...</p> + +<p>—Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.</p> + +<p>—Et que je me garderai bien de peindre, reprit +Blaise en souriant. Il faut convenir que c'était bien +laid ce que j'avais fait, et que vous avez eu raison de +le déchirer.</p> + +<p>—Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en +balbutiant, touché malgré lui de l'humilité et de la +bonté de Blaise; on aurait pu l'arranger, le couvrir, le +repeindre.</p> + +<p>—Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu +faire du défunt et commençons le nouveau. Voulez-vous +m'aider un peu, Monsieur Jules? cela ira plus +vite.</p> + +<p>—Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que +d'habitude.</p> + +<p>Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant +que Jules préparait le papier; il le fit d'assez bonne +grâce, et avant une heure le cerf-volant fut terminé; il +ne restait plus à faire que la queue, et Jules essaya de +barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. Blaise +les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs +et de formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, +devint de plus en plus aimable et lui proposa de lancer +le cerf-volant sur la pelouse devant la maison. Blaise +n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent à sortir. +Blaise offrit de porter le cerf-volant.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur +Jules; si elle traînait et que vous missiez le pied dessus, +vous la feriez casser.»</p> + +<p>Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le +prit à deux mains et fit quelques pas pour faire traîner +la queue et la rouler à son bras. En tirant la queue +pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas qu'elle était accrochée +à un des candélabres de la cheminée; il sentit de +la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre +roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et +bronze, tout était brisé.</p> + +<p>«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; +tout est cassé! quel dommage! que c'est malheureux!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; +crois-tu que je vais pleurer pour un méchant candélabre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans +doute?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut +gronder, ce sera toi qu'il grondera, et il aura bien raison.</p> + +<p>—Moi! dit Blaise stupéfait.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une +queue si longue et si entortillée qu'on ne sait qu'en +faire? Si tu n'avais pas voulu faire le savant et montrer +ton habileté, il n'y aurait pas eu de queue, et le candélabre +ne serait pas cassé.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que +j'ai fait cette queue, c'est pour vous faire plaisir, pour +embellir votre cerf-volant. Et si vous y aviez regardé, +vous auriez tiré plus doucement et vous n'auriez rien +cassé.</p> + +<p>—Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec +colère et tapant du pied. Je te dis que c'est la tienne; +tu es un maladroit; tu disais toi-même tout à l'heure +que tu étais sot et orgueilleux! c'est très vrai.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur +Jules; mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi +je te dis que tu es désagréable et insupportable.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, +Monsieur Jules? Ce n'est pas moi qui le demande, bien +sûr; je n'y ai pas déjà tant d'agrément?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant, +que je te rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; +c'est toi qui me mets en colère et qui m'ennuies avec tes +airs bêtes.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de +vous contenter; bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette +fois c'est pour ne plus revenir, puisque je ne vous suis +point utile.</p> + +<p>—Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne +de toi», dit Jules en mettant en pièces le cerf-volant +et le jetant à la tête de Blaise.</p> + +<p>Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son +canapé en criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly +entra précipitamment dans la chambre de Jules et fut +effrayé de le voir dans cet état, qu'il prenait pour du +chagrin. Il vit le candélabre brisé et les débris du cerf-volant, +que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne +fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude +ce qu'il avait.</p> + +<p>Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia +enfin:</p> + +<p>«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.</p> + +<p>—Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il +arrivé? Parle, Blaise.»</p> + +<p>Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, +Jules s'empressa de prendre la parole:</p> + +<p>«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: +il a fait une si longue queue au cerf-volant qu'elle a +accroché le candélabre, qui s'est cassé. Et voilà à présent +qu'il se fâche, qu'il ne veut pas arranger mon +cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne reviendra +plus jamais, parce que je suis un méchant, un +insupportable. Il m'a abîmé hier mes couleurs et un +cerf-volant; aujourd'hui il casse tout, puis il se fâche +encore!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, +je te ferai fouetter par mes gens.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le +comte; je ne crois mériter aucune punition. Et quant +à me faire fouetter par vos gens, ils n'ont pas le droit +de me frapper et je ne me laisserai pas faire.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est ce que nous verrons, petit drôle.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je +vous en supplie; une autre fois, s'il recommence, je le +laisserai fouetter; mais, aujourd'hui je ne veux pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que +je lui pardonne son insolence, et j'aime à croire qu'il +ne recommencera pas.</p> + +<p>—Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous +pardonne de tout mon coeur, et à vous aussi, Monsieur +le comte, tout-puissant que vous êtes et tout petit que +je suis. Si jamais vous venez à savoir la vérité, dites-vous +bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement +pardonnés.»</p> + +<p>Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant +que le comte fût revenu de sa stupéfaction.</p> + +<p>Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps +pensif, regardant souvent Jules, dont l'attitude embarrassée +et l'air craintif indiquaient une mauvaise conscience.</p> + +<p>«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; +Jules, je t'en conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne +d'avance; dis-moi si Blaise est innocent et si tu l'as +calomnié par un premier mouvement d'humeur et de +dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que +Blaise a raison et que tu me trompes.»</p> + +<p>Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles +de son père; car lui-même commençait à avoir +parfois des remords de son injustice et de sa cruauté +envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la +confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, +arrêta l'aveu prêt à lui échapper, et il dit d'une voix +basse et hésitante:</p> + +<p>«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous +croyez que je mens, et pourquoi vous ajoutez foi aux +impertinentes paroles de Blaise et pas aux miennes; +je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de +portier, un paysan.</p> + +<p>—C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans +sa voix, dans tout son air quelque chose que je ne puis +m'expliquer, mais qui me donne une estime, une confiance +qui augmentent à chaque démêlé que j'ai avec +lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore +avec instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque +chose à nous pardonner à toi et à moi? Je ne t'en demanderai +pas davantage, je te le promets; est-ce oui ou +non?</p> + +<p>—... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête +et les yeux.</p> + +<p>Quand Jules releva la tête, son père était parti. +Inquiet, effrayé, il alla le chercher dans sa chambre; +il n'y trouva personne. Il sonna un domestique.</p> + +<p>«Où est papa? dit-il; est-il sorti?</p> + +<p>—Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; +il a descendu l'avenue du côté d'Anfry.»</p> + +<p>L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était +allé faire chez Anfry? Il aura voulu sans doute questionner +Blaise.</p> + +<p>«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est +passé, se dit Jules, et papa va être furieux contre moi. +Il est impossible que Blaise ne lui raconte pas tout; +j'ai été un peu méchant pour lui, et il sera enchanté de +se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, je ne +sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi... +Il est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il +parle, il a un air si honnête,... et véritablement il est +bon,... le pauvre garçon! Comme je l'ai traité hier!... +Et c'est lui qui vient me dire qu'il a été orgueilleux et +sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre +Blaise!»</p> + +<p>Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly +marchait à pas précipités vers la maison d'Anfry. +Il y trouva Blaise, les yeux rouges, l'air triste, qui +était en train de raconter à son père la cause de son +nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers +Blaise, à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de +quelques pas pour éviter le contact du comte. Il fut +très surpris quand il vit le comte lui saisir la main, la +presser fortement, et lui dire d'une voix émue:</p> + +<p>«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte +ton pardon et je t'en remercie; tu es un brave et honnête +garçon, je te l'ai dit ce matin; je t'estime et je te +crois. Reviens au château sans crainte, quand tu voudras +et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir, +et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite +d'avoir un fils pareil.</p> + +<p>—Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur +que vous nous faites.»</p> + +<p>Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre +garçon, tremblant et ému, se permit de presser à son +tour la main qui pressait la sienne. Quand il sentit +que le comte lui rendait cette pression, il saisit la main +du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le comte, +ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, +et sortit sans ajouter une parole, mais en saluant d'un +air amical. Quand il fut parti, Anfry s'écria:</p> + +<p>«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau +d'être venu lui-même et tout de suite reconnaître ses +torts. C'est le bon Dieu qui récompense ta patience et +ton humilité, mon Blaisot.</p> + +<p>—Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant +le plaisir que m'a fait la visite de M. le comte et +tout ce qu'il m'a dit; et la main qu'il me serrait à la +briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air si sévère, +il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc +M. Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de +sa part!»</p> + +<p>Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur +était plein de reconnaissance pour le bon Dieu, pour +le comte, pour Jules. Il ne se souvenait plus des sévérités +du comte, des méchancetés et des calomnies de +Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait +reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. +Il se réveilla donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse +était remplacée par un sourire radieux: son père +et sa mère, heureux de cette transformation, l'embrassèrent +avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au +château.</p> + +<p>«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de +revoir M. le comte et de remercier M. Jules de sa franchise.»</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XIII</h2> + +<h3>LE REMORDS</h3> + + +<p>Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules +levé, habillé et prêt à le recevoir. En entrant dans le +vestibule et en montant l'escalier, il fut surpris de ne +pas voir de domestiques; c'était pourtant l'heure où ils +étaient tous occupés à faire les appartements. En approchant +de la chambre de Jules, il entendit un mouvement +extraordinaire et un bruit confus de voix qui +s'entr'appelaient. Il poussa la porte, entra et vit M. de +Trénilly assis près du lit de Jules, qui paraissait en +proie à une fièvre violente, et qui parlait avec une vivacité +tenant du délire.</p> + +<p>«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... +il dirait tout. Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. +Ne dites rien à papa... Je vous ferai tous chasser... Ce +pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je suis sûr qu'il +m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, j'ai +honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»</p> + +<p>Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; +il ne dit plus rien; il tournait la tête de tous côtés.</p> + +<p>«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa +faute,... c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! +qu'est-ce qu'il veut? il ne dit pas..., mais je vois bien... +il veut que je devienne comme lui,... que je dise tout à +papa, à tout le monde... Non, c'est impossible,... impossible... +Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... tu vois +bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle +honte!... Je ne peux pas.»</p> + +<p>Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. +Blaise restait à la porte, tremblant, effrayé, ne sachant +pas s'il devait se montrer ou s'en aller. M. de Trénilly +attendait avec impatience le médecin qu'il avait envoyé +chercher.</p> + +<p>La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il +n'avait rien dit à Jules, dont l'inquiétude augmentait +d'heure en heure en voyant l'air sévère et préoccupé +de son père.</p> + +<p>«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il +dit?»</p> + +<p>Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant +adieu, son père, pour la première fois de sa vie, refusa +de l'embrasser et lui dit:</p> + +<p>«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, +réfléchis à ta conduite et repens-toi.»</p> + +<p>«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui +est si sévère? Je vais être très malheureux; il sera pour +moi, comme il est pour Hélène et pour tout le monde, +sévère à faire trembler. Ce méchant Blaise! qu'avait-il +besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? +Papa n'est pas son père! il aurait peut-être chassé +les Anfry, voilà tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver +demain? J'ai peur! Oh! j'ai peur! Je m'ennuie tant, +déjà! Ce sera bien pis!»</p> + +<p>Après avoir passé une partie de la nuit dans cette +cruelle inquiétude, Jules, à peine rétabli de sa maladie, +fut pris de la fièvre et du délire. Quand la bonne d'Hélène +vint le lendemain ouvrir ses volets et lui apporter +ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle le trouva +si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya +immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville +voisine, et s'établit près de son fils sans savoir quels +soins, quels remèdes lui donner. Les paroles incohérentes +de Jules lui découvrirent la cause de sa maladie; +quelque chose de grave troublait sa conscience; il ne +savait quel moyen employer pour la décharger du +poids qui l'oppressait. Personne dans la maison n'avait +d'empire sur Jules et ne possédait son affection. Dans +sa détresse, le malheureux comte se retourna comme +pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours +immobile, debout à la porte; les domestiques étaient +tous sortis.</p> + +<p>«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est +Dieu qui t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau +malade de mon pauvre Jules. Viens; c'est le remords +qui le tue; le remords du mal qu'il t'a fait. Dis-lui que +tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me pardonnes. +Dieu te venge en m'éclairant.»</p> + +<p>Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, +mais le comte, l'attirant, le serra contre son coeur.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il +ne m'enlève pas mon fils, qu'il lui ouvre les yeux +comme il me les a ouverts à moi, qu'il lui donne le +temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal qu'il t'a +fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais +prier.»</p> + +<p>Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont +les fréquents gémissements, les paroles entrecoupées +lui brisaient le coeur.</p> + +<p>Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il +pria et pleura; sa prière fervente et généreuse obtint +du bon Dieu un léger adoucissement aux souffrances +de Jules; quand le comte se releva, Jules dormait d'un +sommeil assez calme.</p> + +<p>Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il +releva Blaise, toujours agenouillé près du lit de Jules, +lui serra les mains dans les siennes et lui dit à voix +basse:</p> + +<p>«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais +m'habiller. S'il s'éveille, viens me chercher.»</p> + +<p>Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu +s'établir près de son lit, gardant Blaise près de lui. Le +médecin n'arrivait pas; le comte ne savait que faire +pour dégager la tête si évidemment embarrassée. La +bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly +était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion d'Hélène.</p> + +<p>Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son +père et Blaise sans les reconnaître.</p> + +<p>«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne +laissez pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je +dirai... Appelez Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma +tête brûlera moins;... c'est si lourd dans ma tête... Tout +ce que je veux dire pèse tantôt dans ma tête, tantôt +dans mon coeur.</p> + +<p>—Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise +en s'approchant timidement.</p> + +<p>—Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.</p> + +<p>—C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens +vous soigner.</p> + +<p>—Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu +sais bien tout ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était +pas vrai... Tout, tout était faux... Tu sais bien les poulets?... +c'est moi qui les avais noyés... Tu sais bien les +habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les siens; c'est +lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été +bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? +c'est moi qui ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander +par Blaise... Tu sais bien le cerf-volant? c'est +moi qui ai été méchant, si méchant!... Blaise a été si +bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,... +non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu +comme il m'a pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui +a pardonné!... Papa a été méchant pour Blaise!... C'est +ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! ma tête!... +Blaise! je veux Blaise!»</p> + +<p>Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque +parole était pour lui une affreuse révélation de sa +propre faiblesse, de sa propre injustice et de la méchanceté +de son fils. La tête cachée dans les mains, il sanglotait +à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à travers +ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête +de Blaise à genoux près de lui.</p> + +<p>«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce +pauvre M. le comte; mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez +à ce pauvre M. Jules, donnez-lui le repentir de +ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le +repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui +la connaissance afin qu'il puisse décharger son coeur +en avouant les fautes qui l'oppressent. Mon Dieu, ne le +laissez pas mourir sans pardon; votre pardon à vous, +bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre +père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, +mon bon Dieu, vous savez que je lui ai pardonné depuis +bien longtemps, dès que l'offense était commise. +Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui, +il se repent.»</p> + +<p>Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas +être repoussée. Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et +Jules devait être sauvé; sa guérison devait être complète, +comme on le verra, mais elle se fit attendre; le +père devait expier par ses angoisses les torts de sa faiblesse. +Dieu permit que la maladie de Jules fût longue +et cruelle.</p> + +<p>Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen +prolongé et intelligent, que Jules était atteint d'une +fièvre cérébrale. Après avoir entendu quelques phrases +qui décelaient une conscience troublée, il recommanda +que le malade ne fût soigné que par les deux personnes +qui préoccupaient constamment son imagination frappée, +afin qu'au premier retour de raison il ne vît que +ces deux personnes, et qu'il ne pût pas craindre d'avoir +été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite de fréquentes +applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, +aux mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons +rafraîchissantes, de l'air dans la chambre, diète +absolue, une demi-obscurité et pas de bruit.</p> + +<p>La journée fut terrible; d'un accablement semblable +à la mort, Jules passait à une agitation et à un flot de +paroles accusatrices; il apprit ainsi à son malheureux +père toute la noirceur de son âme. Le repentir que Jules +témoignait de plus en plus adoucissait un peu le coup +terrible porté à son amour et à son amour-propre de +père. Plus il découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait +et admirait la charité, la bonté si chrétienne de +Blaise. Dix fois par jour il le serrait contre son coeur, +il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait pardon +pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains +du comte, l'encourageait, le consolait, lui parlait du +bon Dieu, lui enseignait la prière du coeur, la vraie +prière du chrétien. Quand il ne pouvait calmer le désespoir +du comte, il se mettait à genoux près de lui et +disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient +toujours par diminuer l'agitation du comte +et lui rendre l'espérance.</p> + +<p>L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de +fièvre. Le septième jour, après un sommeil de trois +heures, dont avaient profité le comte et Blaise pour s'assoupir +dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et appela +Blaise comme de coutume.</p> + +<p>«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur +ses pieds et prenant sa main.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant +besoin de te voir et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été +méchant pour toi! Comment peux-tu me pardonner?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond +de mon coeur, je vous ai pardonné depuis bien longtemps. +Notre-Seigneur n'a-t-il pas pardonné à tous ceux +qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire de +même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez +pas; nous parlerons de cela plus tard.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez +encore.»</p> + +<p>Jules but de l'orangeade.</p> + +<p>«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon +de rester près de moi! J'ai été si méchant pour toi! +Oh! si tu savais, comme tout cela me brûlait la tête et +le coeur!</p> + +<p>—Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous +ferez mal.»</p> + +<p>Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, +ne pouvant maîtriser sa joie, fut sur le point de se +montrer et d'embrasser son enfant, qu'il avait cru perdu, +quand Jules retourna la tête et dit à Blaise:</p> + +<p>«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le +laisse pas venir; si je le vois, je mourrai de honte et +de frayeur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez +bien tranquille; mais votre papa est si bon pour vous, +il vous aime tant, que vous ne devez pas en avoir peur.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Mais la honte, Blaise, la honte?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre +faute: ce sera beau de tout avouer. Mais vous avez le +temps d'y penser, Dieu merci: ainsi tâchez de dormir +encore; nous causerons de cela plus tard.»</p> + +<p>Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de +Jules la première pensée de l'aveu comme expiation; +il mettait entre ses mains le moyen d'apaiser sa conscience, +de retrouver le calme qu'il avait perdu.</p> + +<p>Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise +mêlée de satisfaction; il sentait vaguement qu'il +pouvait tout réparer; mais, trop faible pour réfléchir +sérieusement, il se laissa aller au sommeil et dormit +encore deux bonnes heures.</p> + +<p>M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait +peur de troubler le repos de Jules; il désirait dire +quelques mots à Blaise, et il n'osait parler. Blaise, +s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, arriva +jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la +portée du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le +serra vivement dans ses bras et lui dit bas à l'oreille:</p> + +<p>«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je +l'aime, que c'est toi qui as changé mon coeur, que tu +es son frère, mon second enfant.</p> + +<p>—Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le +comte, répondit Blaise tout bas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, +afin qu'il n'ait plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon +Monsieur le comte; ayez confiance, vous en serez récompensé.»</p> + +<p>Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans +ses mains, il réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus +véritablement admirables de cet enfant.</p> + +<p>«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il +avec surprise. Ce pauvre enfant de portier a les sentiments +élevés d'un prince, la science d'un savant, la +générosité, la charité d'un saint. Quand il me parle, il +m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent +mon coeur de si doux sentiments que je ne sens plus +mes inquiétudes ni mon malheur. Quand il me reprend, +il me fait rougir comme s'il avait autorité sur moi. +Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce qu'il +est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions +du catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, +parce qu'il est un saint enfant de Dieu... Et +mon Jules, mon pauvre Jules, qu'est-il auprès de cet +enfant? Un malheureux pécheur, un misérable comme +moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je +me confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près +de lui, et je m'améliorerai avec lui, et notre maître à +tous deux sera ce pauvre enfant calomnié, outragé, +maltraité par nous... J'aime cet enfant; je l'aime à +l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon +modèle et mon guide.»</p> + +<p>Le comte regarda avec attendrissement le pauvre +Blaise, qui s'était rendormi dans un fauteuil, et dont la +physionomie exprimait si bien le calme d'une bonne +conscience. Il se leva, se plaça près du lit de Jules, et +contempla avec une pénible émotion son visage contracté +et agité.</p> + +<p>«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et +sage Blaise, et pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. +Que je sois seul puni, et que mon fils soit épargné!»</p> + +<p>Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec +anxiété ses moindres mouvements, prêt à se cacher à +son premier réveil. Jules dormit longtemps encore; +évidemment il était mieux. Il s'éveilla enfin, ouvrit les +yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise de +dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière +le rideau du lit.</p> + +<p>«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé +sans doute, ajouta-t-il en se soulevant et regardant de +tous côtés... Je croyais qu'il était là... J'ai eu peur, bien +peur.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur +Jules? Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous +gronder après vous avoir vu si malade?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma +maladie? Dis-moi la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens +que je parlais beaucoup.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez +de rien, ne regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant +que vous étiez si mal, que nous craignions de vous +voir mourir, vous avez dit tout ce que vous avez fait; +vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous embrassait, +vous serrait dans ses bras et priait le bon +Dieu de vous sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en +voulait pas.</p> + +<p>—Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules +avec accablement.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa +et moi. Il n'y a que nous deux qui approchions de vous.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!</p> + +<p>—Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable +de résister plus longtemps au désir de le rassurer; +Jules! je t'aime toujours; plus qu'avant ta maladie, +parce que je vois tes remords et que je t'en estime +davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, +c'est moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui +t'ai donné un si triste exemple. Jules! pardonne-moi, +mon enfant; c'est ton père qui a besoin de pardon, +parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»</p> + +<p>Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait +à l'étreinte passionnée de son père en le couvrant +de larmes. Le comte eut peur en le voyant ainsi +pleurer; mais ces pleurs étaient un baume pour l'âme +malade de Jules; ces larmes le soulageaient.</p> + +<p>«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant +son père, qui cherchait à s'éloigner, pleurer dans +vos bras!... Quel bien me font ces larmes! Comme je +me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur de +n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous +connaissez la vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!</p> + +<p>—Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous +l'aimerons tant, nous tâcherons de le rendre si heureux, +qu'il ne sera plus pauvre Blaise! Je lui ai de +grandes obligations, car c'est à lui que je dois le changement +de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu +et prier. Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui +qui le premier t'a donné des sentiments de repentir; il +t'a touché par sa patience, sa charité, sa générosité, son +admirable humilité.</p> + +<p>—C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? +ajouta Jules en souriant.</p> + +<p>—Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de +ce sourire, le premier qu'il eût vu sur les lèvres de +Jules depuis plusieurs semaines. Et à présent que tu es +tranquille sur mes sentiments à ton égard, tâche de te +reposer, tu es faible, bien faible encore.</p> + +<p>—Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, +je reposerai mieux.</p> + +<p>—Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon +ami, va lui chercher une petite tasse de bouillon de +poule.»</p> + +<p>Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il +courut annoncer la bonne nouvelle de la convalescence +de Jules, et demanda un bouillon, qu'on fit chauffer +avec empressement.</p> + +<p>Pendant son absence, Jules prit la main de son père, +la baisa à plusieurs reprises, le regarda fixement et dit +avec hésitation:</p> + +<p>«Papa,... papa, Blaise est mon frère.</p> + +<p>—Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir devancer ma pensée.»</p> + +<p>Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but +avec avidité. A partir de ce moment la convalescence +s'établit et marcha rapidement. M. de Trénilly continua +à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas souffrir +que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. +Il le renvoya coucher ce même soir chez son père. +Blaise avait réellement besoin de repos; il avait à peine +sommeillé pendant les sept jours du danger de Jules; +la nuit comme le jour, il était avec le comte, toujours +au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois +l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, +mais Blaise avait toujours refusé; il se bornait à y +courir matin et soir pour donner des nouvelles de Jules. +pour se débarbouiller et changer de vêtements.—Blaise +raconta à ses parents tout ce qui s'était passé +ce jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après +avoir remercié le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda +pas à s'endormir et ne se réveilla que le lendemain au +grand jour.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XIV</h2> + +<h3>LES DOMESTIQUES</h3> + + +<p>Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner +quand il entra dans la cuisine, un peu honteux +de sa longue nuit; mais son père le rassura en +lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le +reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude +et les veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner +et courut au château pour reprendre son poste +près de Jules. La nuit avait été excellente, et le sommeil +de Jules n'avait été interrompu que deux fois, +par le besoin de prendre de la nourriture; il avait bu +du bouillon; le médecin, qui sortait d'auprès de lui, +avait permis des soupes, et Jules était en train d'en +manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à +lui et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise +du domestique qui avait apporté la soupe. Jules lui +tendit la main en souriant, ce qui augmenta l'étonnement +du domestique.</p> + +<p>«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant +à l'office, voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas +vu, je ne le croirais pas! M. le comte qui embrasse +le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main et qui +lui sourit!</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, +M. le comte, qui est si fier qu'il ne vous regarde +seulement pas, et qu'il semble se croire au-dessus de +tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! Du +nouveau, comme tu dis, Adrien.</p> + +<p>—Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et +le petit, va-t-il devenir insolent!</p> + +<p>—C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!</p> + +<p>—Et le servir comme un maître! comme M. Jules!</p> + +<p>—Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne +suis pas là-dessus, moi, du même avis que vous: je +ne crois pas que le petit change sa manière pour cela. +Il est bon et honnête, cet enfant.</p> + +<p>—Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié +toutes ses histoires de l'année dernière.</p> + +<p>—Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh +bien, entre nous, je n'ai jamais beaucoup cru à ces +histoires. Nous connaissons bien M. Jules et de quoi +il est capable.</p> + +<p>—Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que +c'en est répugnant.</p> + +<p>—Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non +plus. Est-il orgueilleux!</p> + +<p>—Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!</p> + +<p>—Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte +Adrien! Comment aurait-il embrassé le petit du +concierge?</p> + +<p>—Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, +mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait. Attention à +nous et soyons polis et même aimables pour ce nouveau +favori.</p> + +<p>—Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, +à ce gamin.</p> + +<p>—Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de +cirage le jour du cerf-volant.</p> + +<p>—Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein +la tête.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes +amis, et soyons prudents à l'avenir. De la politesse, +des égards.</p> + +<p>—D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il +en voudra.</p> + +<p>—Et moi des liqueurs!</p> + +<p>—Et moi des sucreries!</p> + +<p>—Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à +emporter chaque jour <i>les restes</i> du dîner. On sait bien +ce que sont <i>les restes</i> d'une cuisine pour les amis; de +quoi nourrir toute la famille et largement.</p> + +<p>—Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre +jour un gigot entier à la petite Lucie, la repasseuse. +Hier un gâteau pas seulement entamé à la bouchère. +Ce matin, une livre de beurre à la voisine.</p> + +<p>—Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef +avec humeur. Tu as bien porté, l'autre jour, un panier +de vin au village!</p> + +<p>—Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur +au repas que donnait l'épicier.»</p> + +<p>La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation +intime; un des domestiques se précipita pour +répondre à l'appel.</p> + +<p>«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec +précaution la porte de Jules.</p> + +<p>—Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise +déjeune avec moi.</p> + +<p>—Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»</p> + +<p>Cinq minutes après, le domestique apportait une +petite table avec deux couverts, une volaille froide, +du jambon, du beurre frais et des fruits.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première +fois que je mangerai avec appétit depuis la +maladie de mon pauvre Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, +je n'ai pas faim.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme +d'habitude.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner +cela, après toutes les fatigues que tu as eues, toutes +les nuits que tu as passées?</p> + +<p>—Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé +cette nuit; il n'y paraît plus.</p> + +<p>—Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; +si j'ai besoin de vous, je sonnerai.</p> + +<p>—Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, +de moi qui ait tant accepté et reçu de toi, continua le +comte. Prends garde que ce ne soit encore de l'orgueil, +ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement +la main sur la tête et sur la joue de Blaise.</p> + +<p>—Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de +l'orgueil; je recevrais de vous plus volontiers que de +tout autre; cela me ferait même plaisir de vous donner +cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un air pensif, +je sais que votre coeur déborde de reconnaissance +pour les soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous +ne savez que faire pour me le témoigner... Attendez... +attendez,... je vais vous contenter. Habillez-moi de +neuf pour la première communion, dans un mois. +Cela me fera un grand plaisir et à papa aussi, car +c'est cher pour des gens comme nous... Voulez-vous? +voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant à la volaille, +vraiment je n'ai pas faim.</p> + +<p>—Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; +oui, tu as bien deviné avec ton excellent coeur +le besoin que j'éprouve de t'exprimer ma reconnaissance; +je te remercie de me dire si franchement ce +qui te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement +complet pareil à celui de Jules.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas +si beau! ce ne serait pas bien, voyez-vous. Le serviteur +ne doit pas se vêtir comme le maître; je serais moi-même +mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; laissez-moi +commander mes habits comme si papa devait payer, +et puis c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que +tu dis est sage.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une +chose;... mais... ne vous fâchez pas si j'en demande +trop... Dites seulement: non, Blaise, tu es trop ambitieux.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... +parle donc! Dis, mon enfant, dis.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi +de vous embrasser non pas du bout des lèvres, +mais là... comme je l'entends,... comme j'embrasse +quand j'aime...</p> + +<p>—Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en +ouvrant les bras pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec +transport et qui embrassa le comte à plusieurs reprises.</p> + +<p>Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, +il voulut à son tour embrasser Blaise comme un frère, +un ami.</p> + +<p>«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne +nous quitte jamais?</p> + +<p>—C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second +fils, ton camarade d'études et de jeux.</p> + +<p>—C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, +impossible. J'ai un père moi aussi, et une mère; je +suis leur seul enfant; je dois rester près d'eux, +et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le +seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non +seulement de fait, mais d'habitudes, d'éducation, de +vêtements et de manières. Je ne serais plus comme +leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, +je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous +servir et à vous témoigner mon affection et mon +respect: mais quitter mes parents, vous suivre à Paris, +jamais!»</p> + +<p>Le comte considérait avec émotion la belle figure +de Blaise animée par les sentiments qu'il exprimait +avec énergie et noblesse.</p> + +<p>«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; +mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend, +c'est que je ne m'en sente pas humilié.</p> + +<p>«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il +dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose; et +nous ne ferons rien sans te consulter, Blaise. C'est +toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure +pour tes habits.»</p> + +<p>Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit +emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise +que Blaise n'avait pas mangé.</p> + +<p>«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: +une nouvelle merveille! M. Blaise a refusé l'invitation +de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son +couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, +ce mangeur de pain et de fromage, refuse de +la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc +pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien +qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon +vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais +rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propos de ce +vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous +ne l'avons jamais su.</p> + +<p>—Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien +avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner +M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour +n'en plus sortir.</p> + +<p>—Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est +implanté près d'un homme riche et grand seigneur +comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus... +Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite +à déjeuner!</p> + +<p>—Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est +laissé embrasser! on aurait dit qu'il voulait rendre à +M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait +sauté au cou.</p> + +<p>—La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a +pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être +le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien +nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous +aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir +l'air d'y toucher.</p> + +<p>—Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout +ça n'est pas franc du collier; l'année dernière il fait +cinquante infamies, et cette année le voilà un sage! +un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour +de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur +nos gardes; ne nous découvrons pas trop.»</p> + +<p>Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur +ouvrage, Blaise parut à la porte et dit que M. Jules +demandait qu'on allât au village chercher un demi-cent +de jolies billes pour s'amuser.</p> + +<p>«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un +des gens. J'en apporterai un cent.</p> + +<p>—Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.</p> + +<p>—Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, +mon petit Blaise.</p> + +<p>—Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je +n'aurais pas de quoi les payer.</p> + +<p>—Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! +répondit le domestique. On les portera sur le compte +de M. Jules.</p> + +<p>—Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules +me gronderait, et il aurait raison.</p> + +<p>—M. Jules ne le saura pas, nigaud.</p> + +<p>—Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur +son compte.</p> + +<p>—Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas +sur le compte de M. Jules; si le cent a coûté trois +francs, on mettra: demi-cent de billes, trois +francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les +siennes.</p> + +<p>—Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est +tout simplement un vol. Je ne prêterai jamais les +mains à une friponnerie, quelque petite qu'elle soit. +Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors +que je serais malheureux et méprisable.</p> + +<p>—Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à +monsieur Blaise! Tu as oublié tes friponneries de +l'année dernière.</p> + +<p>—Je n'ai pas commis de friponneries, répondit +Blaise avec calme et dignité. Le bon Dieu m'a toujours +protégé contre le mal.</p> + +<p>—Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à +la fin. Ce que je te disais était pour rire; tu l'as pris +au sérieux comme un nigaud.</p> + +<p>—Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en +se retirant.</p> + +<p>«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les +domestiques au bout de quelques instants. Il ne faut +plus rien lui offrir. Attendons qu'il demande. Nous +nous compromettrions.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XV</h2> + +<h3>L'AVEU PUBLIC</h3> + + +<p>La convalescence de Jules marcha rapidement; il +avait repris une gaieté qui l'avait abandonné depuis +longtemps; souvent il causait avec son père de sa vie +passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, de +ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et +douce. Il ne trouvait pas avoir suffisamment réparé +ses torts envers Blaise; il semblait méditer un projet +qu'il ne voulait découvrir à personne.</p> + +<p>«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et +d'Hélène pour achever ma réparation à Blaise: ce +sera une bonne manière de me préparer à la première +communion que nous devons faire ensemble.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais +maintenant, mon pauvre Jules? Blaise semble être +parfaitement heureux.</p> + + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais +il m'a beaucoup parlé, depuis ma maladie, de ses +devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers lui-même; +il m'a expliqué sur les motifs de sa conduite +des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le +curé, qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes +choses; vous verrez, papa, que ce que je veux faire +sera bon et vous fera plaisir. Car, vous aussi, cher +papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez +dans ma chambre, je vois bien comme vous priez +et comme vous pleurez en priant; j'ai bien vu que +vous causiez avec le curé; c'est tout cela qui fait du +bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de +bonnes pensées que je n'avais jamais eues auparavant... +C'est singulier.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai +dit le jour où je me suis montré pour la première fois +près de ton lit de mourant, c'est moi qui étais coupable +de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. +Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; +ta maladie, en amollissant mon coeur, m'a +permis de comprendre mes torts immenses envers +ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et +par mon irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire +de Blaise, et tu as fait comme ton père, que tu aimes +et que tu rends bien heureux par ton changement.</p> + +<p>Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; +Blaise arriva peu de temps après; il continuait à passer +tout son après-midi avec Jules et le comte.</p> + +<p>Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait +à faire d'assez longues promenades dans la +campagne; on s'étonnait au village de voir que Blaise +l'accompagnait toujours et était traité amicalement +par le comte.</p> + +<p>Mme de Trénilly était attendu très prochainement +avec Hélène; ni l'une ni l'autre n'avaient su ni la gravité +de la maladie de Jules, ni le retour de Blaise dans +le château, ni le changement du comte et de Jules. +Hélène avait renouvelé sa première communion avec +une grande piété et avait ardemment prié pour la +conversion de son père et de Jules. On s'apprêtait au +château à les recevoir avec une affection inaccoutumée. +Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda +à son père de rassembler toute la maison dans le salon, +le soir de l'arrivée de la comtesse et d'Hélène; +son père lui avait vainement demandé quelle était son +intention en convoquant ainsi tous les gens, y compris +Anfry, sa femme et Blaise.</p> + +<p>«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception +de maman et d'Hélène; vous serez tous contents, +j'en suis sûr.»</p> + +<p>Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir +qu'à la convocation générale.</p> + +<p>«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger +et de ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera +pas, je te le promets: seulement les premières +heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. Après tu +seras avec moi le plus possible, comme depuis ma +maladie.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance +en vous, ce n'est plus comme avant. Je répondrais +de vous comme de moi-même.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.</p> + + +<p>BLAISE</p> + +<p>Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a +consolé quand elle me voyait pleurer!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pauvre Blaise, tu pleurais donc?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez +donc que je passais aux yeux de tous pour un vaurien, +un menteur, un voleur.</p> + +<p>—Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul +qui étais cause de tout le mal. Mais je te vengerai. +sois tranquille! J'y suis plus décidé que jamais.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me +vengerez-vous? Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! +Ne suis-je pas bien heureux maintenant, entre vous +et l'excellent M. le comte? Cela me paraît drôle de +penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne +craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par +jour! et quand il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le +serre à l'étouffer.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Mon bon Blaise, comme je t'aime!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je +vous aime bien, car je vous aime en Dieu. Je vous aime +comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, comme mon frère +en Dieu.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, +quand nous aurons fait notre première communion +ensemble, rien ne pourra plus nous séparer.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur +Jules, nous serons réunis en Dieu et nous nous +retrouverons dans le ciel.»</p> + +<p>Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent +ainsi au château; là Jules dit adieu à son ami, +qui attendit avec impatience la convocation du soir +pour savoir ce que ferait Jules.</p> + +<p>L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, +en se promenant devant le château, l'arrivée +de Mme de Trénilly et d'Hélène. La voiture parut enfin +dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. Hélène +sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant +que sa mère descendait plus posément. M. de Trénilly +reçut sa fille dans ses bras et l'embrassa avec une effusion +qui surprit agréablement Hélène, peu habituée +aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda +avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut +et l'embrassa encore en souriant.</p> + +<p>«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après +la sainte cérémonie à laquelle je n'ai pu malheureusement +assister.»</p> + +<p>La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de +n'en rien témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, +qui avait déjà dit bonjour à sa mère. Ce fut bien un +autre étonnement quand elle vit Jules se jeter à son +cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant des +paroles affectueuses.</p> + +<p>«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour +manquait à ma joie. Je suis si content de te revoir! +Je t'aime bien, à présent que je sais mieux t'apprécier.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc +été plus malade que nous ne le pensions?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du +corps et de l'âme. Mais je suis guéri maintenant, +grâce à Dieu... et à Blaise», ajouta-t-il en lui-même.</p> + +<p>Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; +ses yeux semblaient chercher quelqu'un; elle se hasarda +à demander timidement:</p> + +<p>«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, +je ne le vois pas parmi les gens de la maison.</p> + +<p>—Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.</p> + +<p>—Ah! il vient donc au château, maintenant?</p> + +<p>—Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.</p> + +<p>Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas +le sourire moqueur et méchant d'autrefois, mais un +sourire doux et bon qu'elle n'avait jamais vu à son +frère. Elle remarqua alors combien Jules était embelli +et le changement qu'avait subi toute sa personne +et surtout sa physionomie.</p> + +<p>«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu +ainsi. Tu as l'air tout autre.</p> + +<p>—La maladie change, répondit Jules avec gravité.</p> + +<p>—Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première +communion, dit Hélène avec hésitation.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; +je compte pour cela sur toi, ma chère soeur, et aussi +sur un ami que je te présenterai ce soir.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins +dans le pays?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans +mon coeur que s'est fait le changement.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mon bon Jules, que je suis contente de te voir +comme tu es maintenant!»</p> + +<p>Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient +la chambre d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené +sa femme et lui racontait la terrible maladie de +Jules, les pénibles révélations qui en avaient été la +conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme +de Jules et dans la sienne propre, les services immenses +que leur avait rendus Blaise, la bonté, la piété +admirable de cet enfant, et l'impression que ses vertus +avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.</p> + +<p>Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui +disait son mari, sembla mécontente de n'avoir pas su +le danger qu'avait couru son fils, et se montra incrédule +quant aux vertus extraordinaires de Blaise.</p> + +<p>«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé +votre coeur à l'attendrissement et à la crédulité; le +petit bonhomme, qui n'est pas bête, en a profité pour +vous fasciner et s'impatroniser dans la maison. J'espère +que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun +reprendra sa place.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur +et cette injustice. Le pauvre Blaise, bien loin +d'abuser et même d'user de son ascendant sur moi et +sur Jules, a refusé les offres avantageuses que nous +lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu +d'hommes faits eussent été capables.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans +connaître les offres que vous lui avez faites, je présume +qu'elles étaient de nature à ne pas être agréées par +moi.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez +combien vous me peinez profondément, combien +vous blessez tous mes sentiments paternels!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à +gâter vos enfants, surtout Jules, que vous avez rendu +odieux.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu +méchant et odieux; Blaise l'a rendu bon et aimable.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait +perdre la raison; ne me débitez donc pas de semblables +sornettes.</p> + +<p>—Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit +le comte avec un geste de désolation en quittant la +chambre.</p> + +<p>La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, +commanda qu'on servît le dîner et entra au salon avec +l'air froid et calme qui lui était habituel.</p> + +<p>Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte +troubla et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda +à son père l'exécution de sa promesse. Le +comte l'embrassa et sortit après lui avoir dit à l'oreille:</p> + +<p>«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»</p> + +<p>Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et +tous les gens de la maison entrèrent à la suite du +comte, qui avait Blaise à ses côtés. La comtesse et +Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, +lorsque Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le +prit par la main, l'amena au milieu du salon et dit +d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:</p> + +<p>«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation +de papa, pour réparer autant qu'il est en +moi l'injustice dont je me suis rendu coupable depuis +deux ans envers mon pauvre Blaise...</p> + +<p>—Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit +Blaise d'un air suppliant.</p> + +<p>—Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le +repos de ma conscience, pour la satisfaction de mon +coeur, dire ici devant maman, devant Hélène, devant +tous, combien je les ai méchamment, indignement +trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes +tes bonnes actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! +Tu m'as toujours noblement et généreusement pardonné. +Au lieu de te justifier en m'accusant, tu t'es +laissé perdre de réputation dans la maison et dans le +pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a +toujours pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, +pour la bonté, pour la réunion de toutes les vertus. +Je désire que dans tout le pays on sache l'aveu que +m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis +aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et +admirable. Je veux que tous sachent qu'ici, devant +papa, maman, devant toutes les personnes de la maison +que j'ai tant et si souvent offensées par mes exigences, +mes insolences, mes méchancetés, je demande +pardon à genoux de toute ma vie passée. Je veux +qu'on sache que c'est à Blaise que je dois ma conversion; +sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon +repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»</p> + +<p>Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant +ces dernières phrases: Blaise se précipita +vers lui pour le relever; Jules se jeta dans ses bras +et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques +pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, +ne put comprimer plus longtemps son émotion; +il s'approcha de Jules et de Blaise, les prit tous +deux dans ses bras:</p> + +<p>«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, +quel courage! Le bon Dieu te récompensera! cher enfant!—Bon +Blaise, c'est à toi que je dois cette douce +joie!»</p> + +<p>Les domestiques demandèrent la permission de serrer +la main de leur jeune maître. Jules courut à eux +et leur prit les mains à tous avec effusion. Il était +heureux, il se sentait le coeur léger.</p> + +<p>Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles +de Jules, elle s'était sentie courroucée contre ce +qu'elle trouvait être une humiliation ridicule. A mesure +qu'il parlait, la noblesse de l'action de son fils, +l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans +la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. +Elle en voulait au pauvre Blaise, cause bien innocente +de cette confession, et lorsqu'elle le vit dans les bras +de Jules et puis du comte, le mécontentement reprit +le dessus et elle resta froide et immobile, retenant +Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de +son frère et qui pleurait à chaudes larmes.</p> + +<p>Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards +d'affectueuse admiration, ils ne parlèrent pas +d'autre chose toute la soirée; plusieurs d'entre eux +furent assez profondément touchés pour changer complètement +de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles +serviteurs.</p> + +<p>Quand le comte et Jules restèrent en famille avec +Blaise, que Jules avait retenu, Hélène s'élança vers son +frère, qu'elle embrassa avec effusion, puis se tournant +vers le comte:</p> + +<p>«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon +Blaise, qui a été la cause première de tout ce bien?</p> + +<p>—Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; +il doit être pour toi un second frère.»</p> + +<p>Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, +dont il baisa la main avec tendresse.</p> + +<p>La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant +d'Hélène, elle la retira violemment en disant:</p> + +<p>«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier +que vous vous permettez d'embrasser sous mes yeux. +Je n'entends pas que cette scène ridicule se prolonge +plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et laissez +votre père et votre frère faire leur ami et leur confident +de ce garçon sans éducation.»</p> + +<p>Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.</p> + +<p>«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!</p> + +<p>—Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle +en quittant la chambre et entraînant Hélène.</p> + +<p>Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché +dans ses mains. La dureté orgueilleuse de sa femme +le navrait. Il lui avait toujours reproché de la sécheresse +et du manque de coeur; mais, sec et égoïste lui-même, +il n'en avait jamais souffert comme en ce jour +où tout était changé en lui.</p> + +<p>Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; +les reproches qui devaient à l'avenir empoisonner sa +vie. Le bonheur si nouveau et si pur qu'il avait goûté +entre Jules et Blaise depuis environ un mois était passé +pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient +privés de la société de Blaise, dont la piété leur +était si utile, dont la gaieté, l'affection, la complaisance +leur étaient si agréables.</p> + +<p>La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, +ce pauvre Blaise destiné à rencontrer toujours des ingrats +dans la famille du comte.</p> + +<p>Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation +inattendue, quand il se sentit serrer dans les +bras de Jules en même temps que ses mains étaient +effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants +pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise +sentait qu'il redeviendrait <i>pauvre Blaise</i>.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment +et où pourrai-je passer mes après-midi avec +Blaise et avec vous?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta +mère jusqu'à ce qu'elle ajoute foi à ce que nous +croyons si bien, nous qui en avons profité; je veux +dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise et +à la reconnaissance que nous lui devons.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez +pas de reconnaissance; après ce que M. Jules a fait +aujourd'hui, la reconnaissance est toute de mon côté...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as +pardonné et tu t'es dévoué avant la réparation.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous +soyons quittes envers toi, ce qui n'est pas et ne pourra +jamais être: nous souffrirons toujours dans notre +affection pour toi, d'abord en nous trouvant souvent +privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu +par celle qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout +ce qu'il fait; ce qui arrive est peut-être pour notre bien +à tous. Et d'abord n'est-ce pas un bonheur de souffrir +en ce monde pour recevoir une plus grande récompense +dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer +à nous aimer sans nous voir autant, et en nous donnant +le mérite d'accepter avec résignation et douceur +cette peine que le bon Dieu nous envoie? Cher Monsieur +le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute +la tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à +ne plus jamais vous voir si c'était la volonté du bon +Dieu! Hélas! peut-être ne vous embrasserai-je plus +jamais, jamais, ni M. Jules non plus!</p> + +<p>—Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que +tu voudras, mon enfant», dit le comte en le serrant +contre son coeur.</p> + +<p>Blaise usa largement de la permission; mais la soirée +était avancée; il était temps de se séparer. Blaise +dit un dernier adieu à Jules et au comte et se retira +en sanglotant.</p> + +<p>«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans +ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?</p> + +<p>—Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta +santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher +enfant; quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai +ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon +Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel +nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.</p> + +<p>—C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.</p> + +<p>—Et ce ne sera probablement pas le dernier ni +le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta +mère et à la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher. +N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse +nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu +le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi +d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois +aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin +de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de +le resserrer.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XVI</h2> + +<h3>L'OBÉISSANCE</h3> + + +<p>Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand +il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en +souriant.</p> + +<p>«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon +sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne recommenceras +pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée +ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas une +société convenable pour toi, je te prie d'aller dès +demain lui signifier que je lui défends de mettre les +pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut +le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne laisserai +pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez +mes enfants.</p> + +<p>—Je vous obéirai, maman, répondit Jules +avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez +m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Depuis quand as-tu besoin de consolation?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais +et combien j'avais offensé le bon Dieu.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>souriant</i></p> + +<p>A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus +bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que +pour prêcher. Mais je te prie de me faire grâce de tes +sentences religieuses; je ne suis pas encore arrivée au +point de vous comprendre.</p> + +<p>—Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu +sais que je ne supporte pas tes remontrances. Pense +comme ton père et ton frère, prie avec eux si cela te +fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni l'entende. +Adieu mes enfants. laissez-moi seule; je suis +fatiguée.»</p> + +<p>Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; +leurs chambres se touchaient. En entrant dans celle de +Jules, ils virent le comte qui les attendait.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue +sur sa première impression? A-t-elle enfin compris la +beauté et la noblesse de ton aveu, Jules, et pardonne-t-elle +au pauvre Blaise la part qu'il a prise dans notre +amélioration?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Je crois que non, papa; maman a parlé comme au +salon; la pauvre Hélène a même été grondée pour +avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.</p> + +<p>—Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la +main sur la tête à plusieurs reprises. Pauvre Hélène. +répéta-t-il d'un air triste et pensif, tu as dû souffrir +tous ces temps-ci.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses +et si bonnes! mes compagnes étaient si bonnes aussi! +J'étais heureuse là-bas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et ici?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de +vous et de Jules.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour +ton bonheur sera fait; tu dois voir le changement qui +s'est opéré en moi. Ma vieille humeur, mon ancienne +sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu n'auras +plus peur de moi, je pense?</p> + +<p>—Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans +ses bras; je vous aimerai de tout mon coeur et je vous +le dirai sans crainte.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent +comme s'il était son vrai père.</p> + +<p>—Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! +que c'est drôle! Je voudrais voir cela.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous +chez Anfry.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais +cru possible que Blaise osât embrasser papa!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté +ce que nous devons à Blaise et quelles sont ses admirables +vertus; pour moi il a été un véritable ami.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>A demain le reste de la conversation, mes chers +enfants. Tu dois être fatiguée du voyage, mon Hélène, +et toi, mon ami, de toute ta soirée.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché +de me coucher.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. +Bonsoir, mon cher papa, bonne nuit et à demain.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! +Adieu, Jules; adieu Hélène.»</p> + +<p>Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.</p> + +<p>Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, +l'enlaça tendrement dans ses bras et lui dit:</p> + +<p>«Papa, prions ensemble pour maman; demandons +au bon Dieu qu'il la change comme il nous a changés... +Je puis bien vous dire cela, papa, n'est-il pas +vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis +m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur +pour maman que d'être comme elle a été ce soir.»</p> + +<p>Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent +dans ses yeux firent voir à Jules que son père +pensait comme lui.</p> + +<p>«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à +genoux près de son fils.</p> + +<p>Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un +peu inquiète de ne pas avoir vu son mari depuis le +mécontentement qu'il lui avait témoigné, et l'ayant +inutilement cherché dans sa chambre et dans celle +d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue +de son mari à genoux près de son fils; aucun des deux +ne l'entendit entrer. La comtesse resta quelques +minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après quelque +hésitation, elle referma doucement la porte et se retira +toute pensive dans sa chambre.</p> + +<p>«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a +positivement altéré leur raison... Je ferai venir mon +médecin un de ces jours et je les ferai soigner... +Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me parlait-elle +pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils +vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais +les empêcher de la voir, mais c'est impossible!... +Un père et un frère!... Il y aurait bien un moyen!... +Ce serait de l'emmener faire un voyage en Suisse... +Oui... Mais il faut attendre la première communion de +Jules; je ne puis m'en aller avant.»</p> + +<p>Et la comtesse se coucha avec la résolution de +prendre patience, de laisser faire jusqu'après la première +communion, et ensuite d'enlever Hélène à cette +influence qu'elle croyait fâcheuse.</p> + +<p>Le comte emmena le lendemain ses enfants pour +voir Blaise. Ils entrèrent chez Anfry.</p> + +<p>«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus +arriver, dit le comte. Il aurait dû penser que nous +viendrions chez lui, puisqu'il ne peut pas venir chez +nous.»</p> + +<p>Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, +qui travaillait au jardin.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Il y a longtemps, monsieur le comte.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Où est-il allé?</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste +nuit, et il a été chercher sa consolation près du bon +Dieu; c'est assez son habitude, vous savez.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous +avons besoin de force et de consolations.»</p> + +<p>Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, +qui se trouvait près de là. Ils y entrèrent sans bruit, +s'agenouillèrent dans un banc et aperçurent Blaise à +genoux sur la dalle, la tête dans les mains et paraissant +ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps +un mouvement qui indiquât qu'il avait terminé +sa fervente prière, mais Blaise ne bougeait pas; il ne +calculait pas le temps quand il priait. Enfin, il laissa +retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à +mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher +Sauveur, j'obéirai; je ferai le sacrifice, je ne chercherai +plus à les voir qu'à de rares intervalles; je mettrai +dans mes paroles, dans mes actions, la réserve d'un +serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, +ces maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon +bon M. Jules! continuez, mon Dieu, à les éclairer, à +les diriger vers le bien. Et cette bonne Mlle Hélène! +qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez +le coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, +mon bon Jésus! cela vous est facile! Faites qu'elle +vous aime, et tout sera bien.»</p> + +<p>Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses +yeux bouffis de larmes, fit un grand signe de croix, +et, se retournant pour s'en aller, il aperçut le comte et +ses enfants. Son visage s'éclaira; il fut sur le point de +courir à eux, mais le respect pour la maison de Dieu +contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé +en même temps; il se dirigea vers la porte, suivi de +ses enfants et de Blaise. Ce ne fut qu'après être sorti +de l'église que Blaise, poussant un cri de joie, se jeta +dans les bras que lui tendait le comte, à la grande +satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle +Hélène. Peur? Peut-on avoir peur de ceux qu'on aime +tant?</p> + +<p>—Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui +dit le comte en lui serrant les mains.</p> + +<p>—Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. +J'ai donc parlé tout haut?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous +t'ayons entendu.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Monsieur le comte, je viens de promettre au bon +Dieu de ne rien faire de ce qui pourrait déplaire à +Mme la comtesse; non seulement je ne chercherai +pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais +encore je les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur +Jules! De grâce, je vous le demande avec instance, +n'ébranlez pas ma résolution; aidez-moi, au contraire, +à la tenir. Mais voici la pensée que m'a suggérée le +bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur +le comte n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, +lui qui commande, qui est le maître. Alors, monsieur +le comte, vous viendrez me voir, et vous amènerez +quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? Pardonnez-moi +si j'en demande trop; c'est que je ne vous +cache pas mes pensées, et il me semble que celle-ci +n'est pas coupable ni pour moi, ni pour M. Jules, ni +pour Mlle Hélène.</p> + +<p>—Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon +ami, ta pensée est bonne, et je la mettrai à exécution; +je viendrai te voir souvent, très souvent, et j'amènerai +parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne +m'échappent en route.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera +pour courir au-devant de Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de +midi à deux ou trois heures.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; +quand je ne vous aurai pas vus, je vous espérerai +pour le lendemain.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans +ton attente, mon ami.»</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XVII</h2> + +<h3>LA CORRESPONDANCE</h3> + + +<p>«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur +en présentant à Anfry une lettre sous enveloppe, +avec un beau cachet.</p> + +<p>Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa +de la décacheter, tout surpris d'en recevoir +une.</p> + +<p>«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la +signature.</p> + +<p>—Ah! voyons donc! Que te dit-il?»</p> + +<p>Blaise lut tout haut:</p> + +<p>«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous +nous sommes quittés que tu m'as peut-être oublié; +mais moi, je pense souvent à toi et je t'aime toujours. +Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si lentement +que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, +j'ai neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à +devenir savant. Il est arrivé une chose très drôle chez +un monsieur qui demeure près de chez nous: sa maison +a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, comme tu +penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues +blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a +encore une quantité; avant, elles étaient grises, +comme toutes les souris. Papa ne voulait pas le +croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un +petit chien qui est très habile pour cela, et papa et moi +nous avons vu que toutes les souris attrapées étaient +réellement blanches.—Je m'amuse assez, mais pas +tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon +comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, +c'est qu'ils sont tous un peu menteurs; quand ils ont +fait une sottise, ils ne veulent jamais l'avouer, et ils +disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à toujours +dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le +monde me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première +communion, et quel jour ce sera, pour que je +pense à toi et que je prie pour toi ce jour-là. Dis-moi +aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les enfants +du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour +toi, s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le +monsieur lui-même était méchant; cela m'a fait peur +pour toi, mon pauvre Blaise, toi qui es si bon. Ne va +pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du mal.—Raconte-moi +ce que tu fais, et pense souvent à moi, +comme je pense souvent à toi. Adieu, mon cher +Blaise, je t'embrasse de tout mon coeur; embrasse +pour moi ton papa et ta maman.</p> + +<p>«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»</p> + +<p>«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie +pas, ce pauvre M. Jacques! S'il m'avait interrogé +l'année dernière sur ce qu'il me demande aujourd'hui +pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien +embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... +Il y a une chose, dans la lettre de M. Jacques, +qui me paraît drôle, comme il le dit lui-même, +ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu +changer la couleur des souris.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter +bien des fois à ton grand-père, qui a été soldat +sous l'empereur Napoléon Ier, que, lors de l'incendie +de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les maisons +que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris +qui couraient au travers étaient blanches comme des +lapins blancs.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est singulier que la frayeur puisse produire un +pareil effet sur des animaux.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Vas-tu répondre à M. Jacques?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer +de visite de M. le comte ni de M. Jules; ainsi j'ai +bien le temps.</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects +et nos amitiés.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'y manquerai point, papa.»</p> + +<p>Et Blaise, prenant du papier, une plume et de +l'encre, fit à Jacques la réponse suivante:</p> + +<p>«Mon cher Monsieur Jacques,</p> + +<p>«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre +chère et aimable lettre. Je vous remercie de ne pas +m'oublier; moi aussi, j'ai bien pensé à vous, et j'ai +plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis consolé +par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu +que nous fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il +me demande pour ma première communion. Merci, +mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne pensée de +prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez +à Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, +de me donner du courage dans les temps de tristesse, +de la force pour résister à la joie, afin que je n'oublie +pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et +que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne +pourrai plus mourir. Priez, mon bon monsieur Jacques, +pour que je n'oublie jamais aucun de mes +devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer +aux autres; priez pour que je ne conserve aucun souvenir +du mal qu'on me fait, et que je n'oublie jamais +les bienfaits que je reçois. On a trompé votre papa +en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; +il est bon comme le meilleur des hommes; je l'aime +comme s'il était mon père. Son fils, M. Jules, est excellent +aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. M. Jules et +moi, nous ferons notre première communion dans +trois semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. +M. le comte et Mlle Hélène nous ont promis de communier +avec nous ce jour-là, ce qui vous prouve combien +ils sont réellement bons et pieux. Je suis très heureux, +mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce +que le bon Dieu veut bien m'envoyer, des peines +comme de la joie. Papa et maman vous remercient +bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs +respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, +je sais bien que ma position me défend de vous +embrasser, mais je puis me permettre de vous assurer +que je vous aime de l'affection la plus tendre et la plus +dévouée.</p> + +<p>«Votre humble et obéissant serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, +qu'un domestique entra chez Anfry.</p> + +<p>«Mme la comtesse demande Blaise.</p> + +<p>—Moi? Mme la comtesse me demande? répéta +Blaise fort étonné.</p> + +<p>—Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me +chercher Blaise, m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le +plus vite possible.»</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec +inquiétude. Vas-y, mon Blaisot; va, tu ne peux faire +autrement,... et reviens vite nous dire ce qui se sera +passé, car je ne suis pas tranquille.</p> + +<p>—Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous +qui m'arrive? Et quand même il m'arriverait des +choses pénibles, le bon Dieu n'est-il pas là pour me +protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux +de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je +resterai le moins que je pourrai.»</p> + +<p>Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour +être plus vite revenu. On le fit entrer immédiatement +chez la comtesse, qui l'attendait avec impatience. Il +salua; la comtesse lui fit un petit signe de tête, renvoya +le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un air +froid et hautain:</p> + +<p>«Je sais que tu as profité de mon absence pour +t'emparer de l'esprit de mon mari et de mon fils; tu +as réussi on ne peut mieux; je ne vois que des visages +allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une +promenade extraordinaire pour te faire leur visite; +il faudrait pour leur rendre leur bonne humeur que +M. Blaise fût toujours près d'eux. Je sais que ma fille +est entraînée par son père et par son frère à faire +comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut +durer. Je t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore +assez bonne opinion de ta loyauté pour espérer être +obéie en t'interdisant toute démarche qui pourrait te +rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux +passer ta vie à lui baiser les mains et lui faire des +platitudes sans que je m'en préoccupe aucunement; +mais je ne veux pas de cette sotte amitié de mes +enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. +Si tu veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai +de ton avenir; je te ferai donner une bonne éducation, +et je t'assurerai une rente qui te mettra à l'abri +de la pauvreté. Acceptes-tu?</p> + +<p>—Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la +défense que vous me faites, quelque chagrin que j'en +éprouve; je prierai M. le comte de vouloir bien m'aider +à suivre vos ordres. Quant à la pension, à l'éducation +et aux avantages que vous voulez bien me promettre, +vous me permettrez de tout refuser. Je n'ai +besoin de rien; je ne veux pas sortir de ma condition, +ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai mon pain +comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu, +j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu +ni mon coeur ni ma conscience. Je puis affirmer à +madame la comtesse qu'elle se trompe en pensant que +j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et de +M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout +seul, je ne sais comment, car je sens combien je suis +loin de mériter les bontés de M. le comte, de M. Jules +et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené tout cela. Peut-être +m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de +m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au +moment de ma première communion... Mais, je vous +le promets, Madame la comtesse, je ne verrai vos +enfants qu'avec votre permission.»</p> + +<p>En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait +réussi jusque-là à conserver son sang-froid, fondit en +larmes. Il voulut dire quelques mots d'excuse, mais +les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. Honteux +de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter, +Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, +et, saluant à la hâte, il s'avança vers la porte. +Avant de l'ouvrir il jeta un dernier regard sur la comtesse, +qui s'était levée et qui avait fait un pas vers lui; +un certain attendrissement se manifestait sur le +visage de la comtesse; au mouvement que fit Blaise +pour s'arrêter, elle reprit son air hautain et fit un +geste impérieux qui termina sa visite.</p> + +<p>Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher +ses larmes aux domestiques, et sortit par un petit +escalier qui communiquait à l'appartement du comte +et des enfants. A peine avait-il franchi les premières +marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que +les larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché +d'apercevoir.</p> + +<p>«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et +comment es-tu rentré au château?» lui dit M. de Trénilly +en le retenant.</p> + +<p>Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine +du comte et en donnant un libre cours à ses sanglots.</p> + +<p>«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? +lui dit le comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il +de fâcheux? Dis-le moi; parle sans crainte.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur +le comte, répondit Blaise en retenant ses sanglots. +C'est que je ne m'attendais pas... j'ai été pris par surprise... +et je me suis laissé aller;... mais je vais tâcher +d'être plus raisonnable,... plus résigné.</p> + +<p>—Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi +parles-tu?</p> + +<p>—Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules +et Mlle Hélène, et j'ai promis de lui obéir. Vous voyez +que j'ai de quoi pleurer et m'affliger.</p> + +<p>—Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette +haine contre ce noble et généreux enfant!»</p> + +<p>Le comte resta quelque temps immobile et pensif, +tenant toujours Blaise de ses deux mains.</p> + +<p>«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne +sais quel parti prendre pour épargner à toi et à Jules +ce nouveau chagrin. Je ne puis forcer la volonté de +ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de +désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir +les sacrifier, ainsi que toi, à cette volonté impérieuse +et déraisonnable.</p> + +<p>—Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce +qui nous vient par la permission du bon Dieu. C'est +bien, bien pénible, il est vrai; je sais que c'est triste +pour vous et pour M. Jules presque autant que pour +moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon +coeur. Mais, mon cher Monsieur le comte, savons-nous +le temps que durera cette séparation? Peut-être le bon +Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. Aidez-moi, +aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre +soumission l'adoucira et changera ses idées à mon +égard. Pensez donc qu'elle me croit faux, hypocrite, +intrigant; elle craint peut-être que je ne corrompe +M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur +le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle +est plus à plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, +Monsieur le comte, promettez-moi que vous m'aiderez +à tenir ma promesse, et que vous n'amènerez plus +M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme +la comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du +courage! Je vois bien qu'il vous en coûte, d'abord +par amitié pour M. Jules et pour moi; et puis... parce +qu'il en coûte toujours de céder, surtout à une +femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, +cher Monsieur le comte. Croyez-moi, nous +serons plus heureux en cédant qu'en résistant.</p> + +<p>—Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de +toi que viennent les sages avis et le bien. Je crois +que tu as raison;... céder, c'est mieux... Mais toi, toi, +pauvre enfant, qui ne penses jamais à toi-même, tu +souffriras.</p> + +<p>—Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous +verrai, vous, cher Monsieur le comte,... car... vous continuerez +à me visiter et à me donner des nouvelles de +ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle Hélène, toujours +si bonne pour moi.</p> + +<p>—Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! +c'est un besoin pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! +Tu serais mon fils, je ne pourrais t'aimer davantage.»</p> + +<p>Le comte embrassa une dernière fois le pauvre +Blaise, qui s'en alla fort triste, mais un peu consolé +par les paroles affectueuses du comte.</p> + +<p>«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus +loin qu'il le vit.</p> + +<p>—Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas +trop mauvais non plus.</p> + +<p>—Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces +satanés gens te feront mourir de peine!</p> + +<p>—Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de +sourire. Il n'y a que le premier moment qui vous +emporte quelquefois... Avec la réflexion, on se résigne...</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre +Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le +chagrin; cela vous ramène toujours au bon Dieu: on +prie mieux en apprenant à souffrir; le bon Dieu est là +qui vous aide et qui vous console si bien!</p> + +<p>ANFRY</p> + +<p>Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... +Tiens, tiens, les larmes roulent sur tes pauvres joues +amaigries.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller +quand j'aurai fait une petite visite au bon Dieu dans +son église.»</p> + +<p>Blaise raconta à son père la cause de son nouveau +chagrin, en atténuant avec sa bonté accoutumée les +paroles dures et injurieuses de la comtesse. Anfry +contenait avec peine sa colère; il connaissait assez la +comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui +cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses +bras à plusieurs reprises, mais sans dire une parole, +et le laissa aller chercher près du bon Dieu sa consolation +accoutumée contre les chagrins qu'il supportait +avec une fermeté au-dessus de son âge.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XVIII</h2> + +<h3>LA COMTESSE DE TRÉNILLY</h3> + + +<p>La comtesse était restée debout au milieu de sa +chambre, surprise et troublée des paroles de Blaise, +de l'accent digne et ferme qui l'avait dominée malgré +elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé ses +paroles.</p> + +<p>«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout +un avenir... et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté +mes propositions avec une certaine indignation... C'est +dommage que tout cela vienne d'un fils de portier... +Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée... +Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il +exerce sur mon mari et sur mes enfants... En vérité, +j'ai moi-même été presque convaincue, presque attendrie... +Me serais-je trompée? serait-il vraiment le +beau et noble coeur que me dit mon mari?... Mais +non! impossible! Un fils de portier... C'est absurde!...»</p> + +<p>La comtesse resta longtemps pensive et indécise, +elle se résolut enfin à laisser aller les choses, à observer +Blaise et ses enfants, et à agir en conséquence.</p> + +<p>«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, +s'il cherche à voir mes enfants à mon insu, je n'aurai +aucune pitié pour lui: je le chasserai avec ses parents... +Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il accepte avec +loyauté et résignation le chagrin que je lui impose, +dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»</p> + +<p>Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus +penser à Blaise. Elle prit un livre et se mit à lire, sans +pouvoir toutefois chasser de son esprit l'image de +Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et désolé.</p> + +<p>Au retour de la promenade, les enfants avaient couru +chez le comte, dont ils recherchaient la compagnie +autant qu'ils l'évitaient jadis. Ils le trouvèrent triste +et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en lui demandant +la cause de sa tristesse.</p> + +<p>«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, +dit le comte en les embrassant avec tendresse; +votre maman a défendu à Blaise de vous voir, soit +chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis +d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir +sa promesse; je le lui ai promis, quelque pénible et +douloureuse que me soit cette contrainte. Je ne crois +pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous communiquant +cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi, +ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne +chercherez à le faire manquer à sa parole, et que vous +n'augmenterez pas son chagrin en l'obligeant à repousser +les occasions de rapprochement que vous lui +offririez.</p> + +<p>—Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène +et Jules, les yeux pleins de larmes. Vous avez raison, +papa, ajouta Jules; nous ne devons pas rendre son +sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir. +Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne +lui ferons même rien dire par vous, pour ne pas lui +donner la tentation de répondre ou le chagrin de ne +pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet +effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret +je penserai à lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. +Pauvre Blaise! il souffre de cette séparation +injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment maman +peut être si injuste pour cet excellent garçon. +Elle devrait l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, +au lieu...</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi +à ses ordres sans les juger, sans les blâmer. +Souviens-toi que nous-mêmes nous avons partagé ses +préventions; qu'il y a peu de semaines encore je défendais +à Blaise l'entrée du château; que c'est ta +maladie qui a tout changé, et que, sans tes aveux, +le pauvre garçon souffrirait encore de l'opinion si +fausse que j'avais de lui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de +mes méchancetés, de mes calomnies contre ce bon +Blaise. Je l'ai toujours estimé et respecté, parce que +je l'ai connu dès le commencement; mais je l'ai +perdu de réputation par jalousie et par la malveillance +que j'éprouvais contre tous ceux qui étaient +bons. La pauvre Hélène sait ce que j'étais; c'est le +remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr que ce +sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé +mon coeur... et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant +tendrement son père. N'est-il pas vrai, papa, que nous +sommes bien changés?</p> + + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de +nous irriter contre ta mère, prions le bon Dieu qu'il +lui ouvre les yeux, comme il l'a fait pour nous.»</p> + +<p>Quelques instants après, le comte et les enfants +entrèrent au salon, où ils trouvèrent la comtesse qui +les attendait pour entrer en même temps qu'eux dans +la salle à manger. Elle regarda attentivement les enfants, +baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges +et leurs visages attristés; levant les yeux sur son +mari, elle se sentit rougir devant sa physionomie sévère +et pensive.</p> + +<p>«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte +d'avoir fini.</p> + +<p>—Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le +comte. Il me semble que nous sommes exacts à +l'heure comme d'habitude.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je +désire voir le dîner fini, mais pour pouvoir me retirer +chez moi.</p> + +<p>—Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec +empressement.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce +petit Blaise, qui vous a tous ensorcelés, et qui est +cause de vos mines allongées et attristées.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?</p> + +<p>—En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la +comtesse avec chaleur. N'est-ce pas depuis que je lui +ai défendu de venir au château que vous êtes tous +trois comme des âmes en peine?</p> + +<p>—Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame +de votre connaissance, interrompit le comte en riant.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront +pas de dire que Blaise est un sot, qu'il vous +a rendus tous aussi sots que lui, et que je vois très +bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, +parce que ce petit bonhomme a été se plaindre +à vous de la défense que je lui ai faite de voir mes +enfants, défense que je maintiendrai et que je saurai +faire respecter.</p> + +<p>—Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit +le comte avec calme, car Hélène et Jules sont +très décidés...</p> + +<p>—A me désobéir sous votre protection? interrompit +la comtesse avec vivacité.</p> + +<p>—A vous obéir, répondit le comte avec froideur, +et à aider Blaise, par leur obéissance, à exécuter vos +ordres, qu'il respecte, et dont il m'a donné connaissance, +comme c'était son devoir de le faire. Il n'a +porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce +qu'il souffrait, mais sans aucun sentiment amer contre +vous, qui causiez sa souffrance.»</p> + +<p>La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans +la salle à manger. Le dîner fut silencieux; la comtesse +chercha plusieurs fois à engager la conversation; +elle fut aimable et prévenante, contrairement à +son habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et +à dérider son mari.</p> + +<p>«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, +dit-elle à son mari en rentrant au salon; vous l'aviez +perdu à mon retour; j'espère que vous ne le garderez +pas; vous me faites peur, ce soir.</p> + +<p>—Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit +le comte en serrant ses enfants dans ses bras; ils +savent que tout est changé en moi, et que mon air +sévère que je regrette et que je me reproche, n'est +plus que le symptôme extérieur d'une tristesse que +je ne puis vaincre. Vous me comprendrez un jour, +je l'espère, ma chère Julie, et vous serez alors, +comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»</p> + +<p>La comtesse répondit légèrement au serrement de +main du comte; elle rougit encore, réfléchit quelques +instants, et, se tournant vers Jules, elle lui dit avec +effort:</p> + +<p>«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te +cause; si j'avais de Blaise l'opinion qu'en a ton père, +je n'aurais jamais défendu son intimité avec toi... +quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier ajouta-t-elle +par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... que je crains..., que je crois..., que je veux +éviter...»</p> + +<p>La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever +et craignant d'en avoir trop dit; son mari l'encourageait +par un affectueux sourire; ses enfants la +regardaient avec des visages pleins d'espérance.</p> + +<p>«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de +décision, jusqu'à ce que j'aie éprouvé l'obéissance de +Blaise.»</p> + +<p>Les visages perdirent leur expression joyeuse; la +comtesse resta troublée et gênée; Hélène prit son +ouvrage, Jules son crayon, le comte son journal, et +la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans +savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au +bon mouvement qu'elle avait repoussé et au regret +de ne pas l'avoir écouté.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XIX</h2> + +<h3>L'ENTORSE</h3> + + +<p>Le lendemain et les jours suivants, le comte alla +très exactement passer une heure avec Blaise, qu'il +emmenait promener dans les champs; il lui rendait +compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il +ne nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.</p> + +<p>Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une +pierre, tomba et ressentit une violente douleur à +la cheville. Il se releva difficilement avec l'aide du +comte, et retourna à grand'peine chez lui, soutenu +et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa +de lui enlever son soulier et son bas, qu'elle +fut obligée de couper pour le retirer, tant le pied +était enflé.</p> + +<p>«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame +Anfry, en attendant mon médecin? demanda le +comte avec anxiété.</p> + +<p>—Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur +le comte, et je ne veux pas de votre médecin. +Dans trois jours il n'y paraîtra pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Quel remède allez-vous donc employer? Prenez +garde d'augmenter son mal en voulant le guérir sans +médecin.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire +le remède Valdajou; c'est bien simple et bien connu +pour les entorses.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce +dont vous aurez besoin.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce +qui m'est nécessaire. Je prends du son, que je mets +dans une casserole, j'y verse, pour en faire un cataplasme, +de..., de..., un liquide que je n'ose nommer +monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est +chaud, j'y fais fondre une chandelle en la tenant par +la mèche; voilà tout.</p> + +<p>—C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. +Dieu veuille que mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, +car il souffre beaucoup!</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; +ce ne sera rien; ne vous en tourmentez pas.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je +vais faire part de ton accident à Hélène et à Jules, qui +en seront bien fâchés.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais +rien dire, mais vous savez que je pense bien souvent +à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été si pénible, ajouta-t-il +avec un soupir.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras +certainement la récompense.»</p> + +<p>Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand +il se fut éloigné, Blaise appela sa mère.</p> + +<p>«Maman, je souffre cruellement; devant M. le +comte, j'ai cherché à dissimuler ma souffrance pour +ne pas l'inquiéter; mais je crains d'avoir plus qu'une +entorse: il me semble que j'ai le pied démis.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père +pour qu'il aille chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu +pas dit à M. le comte? Il aurait envoyé un cabriolet +pour chercher le médecin; nous l'aurions déjà.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime +bien; il se serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules +et Mlle Hélène.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; +c'est trop, mon Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle +en allant dans le jardin, va vite chercher +le médecin pour notre garçon; il croit avoir le pied +démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne +pas le chagriner, et il souffre l'impossible.»</p> + +<p>Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son +pied et sortit précipitamment pour aller chez le médecin. +Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena +voir son fils.</p> + +<p>Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, +malgré l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus +qu'une entorse; le pied était démis; il fallait le remettre.</p> + +<p>«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre +garçon, dit-il à Blaise, mais ce sera vite fait; prenez +courage et laissez-moi faire: ce ne sera pas long.</p> + +<p>—Le courage ne me manquera pas avec l'aide du +bon Dieu, monsieur; vous pouvez commencer quand +vous voudrez.»</p> + +<p>Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant +les yeux.</p> + +<p>Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la +force d'exécuter l'ordre du médecin, de tenir fortement +la jambe de Blaise pendant qu'on tirait le pied pour le +mettre en place.</p> + +<p>Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui +échappa au moment de la plus vive douleur.</p> + +<p>«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. +Vous avez eu un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en +enveloppant la cheville d'un cataplasme. Il n'y en a pas +beaucoup qui supportent une pareille opération sans +crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est +évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, +pour bassiner les tempes et le front.»</p> + +<p>Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; +il retomba sur une chaise; l'émotion avait été +trop vive.</p> + +<p>«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, +reprit M. Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? +Je vous en arroserai en passant.»</p> + +<p>Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit +et en tira une bouteille.</p> + +<p>«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par +terre dans quelque coin? J'ai besoin d'une serviette +pour envelopper le pied.</p> + +<p>—Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui +s'était réfugiée dans un cabinet pour ne pas être témoin +des souffrances de son fils. Elle en sortit pâle et +le visage baigné de larmes.</p> + +<p>—Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir +pour maintenir le cataplasme; pendant que je banderai +le pied, vous lui bassinerez le front et les tempes +avec du vinaigre.»</p> + +<p>Mme Anfry donna la serviette que demandait +M. Taillefort, et frotta de vinaigre le visage décoloré +de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre connaissance. Il +poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour de +lui pour rappeler ses souvenirs.</p> + +<p>«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, +du calme, peu de nourriture, et ce sera l'affaire de huit +jours.</p> + +<p>—Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans +marcher! Et ma retraite de première communion qui +commence dans huit jours!</p> + +<p>—Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas +fini. Dans huit jours vous pourrez essayer de vous +traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze jours vous +marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon +garçon: sans quoi la fièvre s'en mêlera.»</p> + +<p>Et M. Taillefort salua et s'en alla.</p> + +<p>Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et +répétait tout pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit +faite et non la mienne!» Cinq minutes après, il avait +repris son calme et sa gaieté.</p> + +<p>«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui +pleurait; je souffre bien moins qu'avant l'opération; +et, comme dit M. Taillefort, dans huit jours je serai sur +pied.</p> + +<p>—Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied +dans quatre jours, n'en déplaise à ce monsieur; je vais +t'enlever cette saleté de cataplasme qu'il t'as mis là, et +je le remplacerai par le cataplasme Valdajou. Ce ne +sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en +réponds.</p> + +<p>—Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce +qu'il a? dit Anfry avec inquiétude.</p> + +<p>—Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien +que tu ne le connais pas, mon ami; tu y auras plus de +confiance quand il aura guéri notre garçon.»</p> + +<p>Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme +de son, de chandelle et... Nous laissons deviner +ce que Mme Anfry n'a pas voulu nommer.</p> + +<p>Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué +son remède Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit +pas le comte qui vint après le dîner savoir des +nouvelles du malade.</p> + +<p>«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard +sur le lit où dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent +pas son mal en dormant... Pauvre enfant! ajouta-t-il +après l'avoir regardé attentivement; comme il est +pâle!</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez +été parti, il nous a avoué qu'il souffrait horriblement, +et il a demandé le médecin pour lui remettre le pied.</p> + +<p>LE COMTE, <i>avec inquiétude</i></p> + +<p>Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et il m'avait dit qu'il souffrait moins.</p> + +<p>MADAME ANFRY</p> + +<p>C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le +comte, qu'il vous a caché sa souffrance. Son pied était +bien réellement démis. M. Taillefort le lui a remis. +Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé pendant +l'opération; seulement il a perdu connaissance après. +C'est pourquoi il est si pâle.</p> + +<p>LE COMTE, <i>d'une voix émue</i></p> + +<p>Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! +Il le puise dans sa grande confiance et dans sa +parfaite soumission à toutes les volontés du bon Dieu... +Quel bel exemple nous donne cet enfant!»</p> + +<p>Le comte resta quelques minutes silencieux près du +lit de Blaise. Avant de le quitter, il effleura de ses +lèvres son front pâle, bénit l'enfant dans son sommeil, +et recommanda à Anfry de lui faire savoir, au réveil +de Blaise, comment il se trouvait.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XX</h2> + +<h3>L'EPREUVE</h3> + + +<p>Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et +les enfants; il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, +ses souffrances et son courage pour dissimuler son mal +et pour subir l'opération. Hélène et Jules se désolaient +et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir de +le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et +leur amer chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu +de leur coeur.</p> + +<p>La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur +son ouvrage, elle avait semblé impassible au récit de +son mari et aux lamentations de ses enfants.</p> + +<p>«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, +une plume et de l'encre pour écrire une lettre +sous ma dictée.»</p> + +<p>Quoique Hélène ne fût guère en train de faire +la correspondance de sa mère, elle obéit sans hésiter.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Je suis prête, maman.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>dictant</i></p> + +<p>«Mon cher Blaise...»</p> + +<p>Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus +sa chaise, le comte regarde sa femme avec surprise.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Non, maman; j'ai été surprise...</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>avec calme</i></p> + +<p>Ecris et n'interromps pas, si tu peux.</p> + +<p>«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident +et ton courage; Jules et moi, nous sommes si +tristes de te savoir souffrant, que nous ne résistons +plus au désir de te voir...»</p> + +<p>Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère +d'un air ébahi; Jules reste debout, l'oeil fixe, l'oreille +tendue; le comte, extrêmement surpris et non moins +intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus +au désir de te voir, et que demain...</p> + +<p>Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules +et d'Hélène; le comte se lève.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>toujours avec calme</i></p> + +<p>«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, +pour que maman ne le sache pas. Si tu veux, nous +pourrons y retourner tous les jours, matin et soir, en +mettant papa dans notre confidence. Nous t'embrassons +bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons +demain des livres, des couleurs, des images à +peindre, et tout ce qui pourra t'amuser.»</p> + +<p>La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le +comte s'approcha de la comtesse, lui prit la main et lui +dit avec émotion:</p> + +<p>«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, +je vous en remercie; mais vous proposez aux enfants +une action déloyale, et vous leur faites jouer près du +pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. +Je compte bien que les enfants ne feront pas la visite +dont je parle.</p> + +<p>LE COMTE, <i>d'un air de reproche</i></p> + +<p>Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le +crève-coeur de la proposer? C'est un jeu cruel, Julie.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir +si Blaise est réellement ce que vous pensez: s'il a le +courage de refuser la visite des enfants, je serai bien +ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, j'aurai eu raison.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans +un enfant aimant et affaibli par la souffrance. Mais +je connais assez ce loyal et noble caractère pour espérer +qu'il sortira victorieux du piège que vous lui tendez.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! maman! de grâce. ce pauvre Blaise! il nous +aime tant! s'il allait dire oui.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien +des épreuves que lui amenait ma méchanceté, il a toujours +agi noblement et bien.</p> + + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un +ton d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain +matin, de bonne heure, je lui ferai parvenir cette lettre, +et je vous prie instamment, dit-elle en s'adressant à +son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, qui est +dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs +de lui.</p> + +<p>—Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; +mais je répète que votre jeu est cruel, et que le moment +est mal choisi pour tourmenter ce pauvre +enfant.»</p> + +<p>La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la +cacheta et ordonna à sa fille de la remettre à un domestique, +avec recommandation de la porter à Blaise +le lendemain de bonne heure.</p> + +<p>Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement +son ouvrage; Jules dessina sans dire mot; le +comte resta pensif et silencieux. Ne voyant pas venir +Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on lui +dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son +fils, qui dormait encore paisiblement.</p> + +<p>La soirée était avancée; peu de temps après le comte +avertit les enfants que l'heure du repos était arrivée; +il se retira avec eux, laissant sa femme à ses réflexions.</p> + +<p>Le lendemain, de bonne heure, comme le comte +achevait sa toilette et se disposait à aller savoir des +nouvelles du pauvre Blaise, un domestique lui remit +un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la lettre que +la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une +autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui +suit:</p> + +<p>«Cher Monsieur le comte,</p> + +<p>«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets +de vous envoyer ci-joint; je suis reconnaissant de +l'amitié que me témoignent Mlle Hélène et M. Jules, +mais je vous supplie instamment, mon cher, bien cher +Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent +me faire en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux +pas les fuir, puisque je suis retenu dans mon lit par +l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. Et comment +aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les +remercier d'une affection dont je suis si profondément +touché, et que je partage si vivement? Comment ferais-je +pour ne pas manquer à ma parole, pour ne pas +enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon +Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela +comme en tout, soyez mon guide, mon protecteur, mon +bon maître. Ne les laissez pas croire à de l'ingratitude +de ma part; non, non, mon coeur est plein de tendresse +et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais +voyez, cher Monsieur le comte, puis-je honnêtement, +loyalement recevoir leur visite, connaissant la défense +de Mme la comtesse? C'est pour moi une grande tristesse, +un terrible effort de les repousser quand ils me +demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que +je ne puis retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur +le comte, venez me donner du courage, venez me +tendre votre main chérie pour que je la couvre de baisers +et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui +bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si +dévoué et si respectueux.</p> + +<p>«Votre tout dévoué et très humble serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>«P.-S.—Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à +maman, parce qu'ils pourraient désapprouver Mlle Hélène +de l'avoir écrite, et j'aurais du chagrin de l'entendre +blâmer.»</p> + +<p>Le coeur du comte battit avec violence à la lecture +de cette lettre; l'admiration, la tendresse se mêlaient à +l'irritation que lui causait l'épreuve cruelle que la comtesse +avait infligée au pauvre Blaise: les larmes de cet +enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour lui +et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et +le rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène +et à Jules la noble et belle réponse de leur ami.</p> + +<p>«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez +jamais de Blaise, papa, et ne craignez pour lui aucune +épreuve; il en sortira toujours avec honneur et gloire.</p> + +<p>—Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne +pas le voir!</p> + +<p>—Espérons que votre maman finira par être touchée +de tant de vertu et de qualités attachantes, dit le +comte. Qui sait quel effet pourra produire la première +communion de Jules!»</p> + +<p>En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa +femme.</p> + +<p>«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, +voyez quels sont les sentiments de cet admirable +enfant.»</p> + +<p>La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le +comte l'examinait pendant cette lecture et vit avec +bonheur une émotion sensible animer le visage de la +comtesse, puis une larme couler le long de sa joue et +venir se mêler aux traces des larmes du pauvre Blaise.</p> + +<p>Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur +l'oeil qui avait laissé échapper cette larme.</p> + +<p>«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller +à son émotion; pauvre garçon! Comme j'ai été injuste +envers lui!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous +avons tous été méchants pour lui à l'exception +d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui a su +démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui +l'ont déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le +mal que vous avez fait.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce +que j'ai tant dit et redit?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une +erreur, Julie. Il n'y a de difficile que le premier moment.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi +le temps de réfléchir, de me décider.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, +mais n'oubliez pas que vous avez planté des épines +dans le coeur de Blaise et dans ceux de vos enfants, et +que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies que +vous avez faites.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde +que vous venez d'invoquer involontairement, de vous +bien inspirer, de vous diriger dans votre retour de +justice; il ne vous fera pas défaut.</p> + +<p>—C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria +la comtesse en se jetant au cou de son mari.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; +moi aussi je ne savais pas prier quand Jules a été si +malade; Blaise a été mon maître; par lui j'ai tout +vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le vrai +bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer +des peines, la consolation que donne la prière. Julie, +chère Julie, je serai à mon tour votre maître, si vous +le voulez.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je +sens mon coeur tout changé, amolli; je commence +à comprendre et à aimer votre changement, celui +de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer +celles du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? +L'avez-vous vu?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais +à vous faire lire.</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon +que je...; non, non, ne dites rien; je lui dirai moi-même; +mais pas encore, pas encore... Je veux seulement +lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu +son accident, je lève la défense et que je lui laisse +voir mes enfants. Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur +dites rien; permettez que je le leur dise moi-même.»</p> + +<p>Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme +contre son coeur et en l'embrassant à plusieurs +reprises avec tendresse; il alla sans perdre de temps +chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin +de ne pas voir leur cher Blaise.</p> + +<p>—Votre maman vous demande, mes amis; allez +vite, vite, mes chers enfants.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il +quelque chose de nouveau, de bon?</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas +que nous entrions chez elle trop tôt.</p> + +<p>LE COMTE, <i>riant</i></p> + +<p>Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis +d'y aller vite, vite; c'est que...</p> + +<p>JULES</p> + +<p>C'est que quoi, papa?</p> + +<p>—C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon +coeur, et que je bénis le bon Dieu du fond de mon +coeur, et que nous devons tous remercier le bon Dieu +de tout notre coeur!» s'écria le comte en serrant ses +enfants dans ses bras et les embrassant avec un +redoublement de tendresse.</p> + +<p>Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants +surpris de cette explosion si joyeuse, qui ne lui était +plus habituelle depuis le retour de la comtesse.</p> + +<p>«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous +expliquera-t-elle l'air radieux de papa.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais +de quoi parler devant maman: j'ai toujours peur +d'être grondé.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme +papa. Si elle pouvait se trouver changée comme papa +et toi, nous serions si heureux!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent +Blaise, qu'elle écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! +Malheureusement elle le déteste.»</p> + +<p>Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de +leur maman. A leur grande surprise, au lieu de les +attendre, elle alla au-devant d'eux et les embrassa à +plusieurs reprises avec vivacité.</p> + +<p>«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle +d'une voie émue, votre papa m'a fait lire la lettre du +pauvre Blaise...»</p> + +<p>A cette épithète de <i>pauvre</i> Blaise, Hélène et Jules +écoutèrent avec anxiété.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>continuant</i></p> + +<p>J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu +de lui une fausse opinion, et non seulement je vous +permets, mais je vous engage à aller le voir...</p> + +<p>—Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les +enfants avec transport.</p> + +<p>—Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., +le plus que vous pourrez. Vous lui direz que c'est moi +qui vous envoie; vous lui expliquerez que c'est sa +réponse à la lettre que j'ai fait écrire par Hélène qui +a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir +votre intimité avec lui.</p> + +<p>—Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène +et Jules en se jetant à son cou et en l'embrassant +avec effusion. Merci du bonheur que vous nous donnez +à nous et à notre pauvre Blaise!</p> + +<p>—Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis +quelque temps déjà. Plusieurs, fois j'ai été sur le point +de lever ma défense, mais je n'étais pas encore bien +convaincue, et je voulais attendre. Allez, courez, +pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de +votre cher malade.»</p> + +<p>Les enfants embrassèrent encore la comtesse et +coururent chez Anfry. Jules entra le premier, se précipita +dans la chambre en criant:</p> + +<p>«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et +moi.»</p> + +<p>Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait +encore rien dit, lui trouvant un peu de fièvre, et +craignant qu'une émotion nouvelle ne redoublât son +agitation. Aux premiers mots de Jules, Blaise saisit +les mains du comte, et d'un accent de détresse, il +lui dit:</p> + +<p>«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, +secourez-moi, sauvez-moi!</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, +après la lecture de ta lettre, t'envoie elle-même ses +enfants.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, +quel bonheur!... Mon Dieu, je vous remercie!»</p> + +<p>Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas +d'embrasser Blaise; tous deux lui racontèrent, lui +expliquèrent le changement survenu dans le sentiment +de la comtesse. Blaise était aussi heureux que +le comte et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de +sentir la douleur de son pied et l'agitation de la +fièvre. Le comte dut user d'autorité pour emmener +Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât +par l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; +il promit à Blaise de les ramener dans l'après-midi, et +lui recommanda, en le quittant, de rester bien tranquille. +En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de remercier +longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui +envoyait, et, tout en priant, il s'endormit. Son sommeil +dura deux heures; à son réveil, la fièvre avait +disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé presque +entièrement la douleur de son pied: il se livra donc +sans réserve à la joie qui inondait son coeur.</p> + +<p>Peu de temps après son réveil, un domestique vint +apporter à Blaise la lettre suivante, en demandant +la réponse:</p> + +<p>«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: +la noblesse de tes procédés, la vertu que tu as +déployée dans les événements récents, que j'ai provoqués +et que je regrette, ont entièrement changé +l'opinion que je m'étais formée de toi. Au lieu de te +qualifier d'intrigant, de méchant, de voleur et de +menteur, je te vois tel que tu es, pieux, bon, patient, +généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les +excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les +miennes, et pardonne-moi la peine que je t'ai causée +et que je me reproche vivement. Ecris-moi si ma +visite te ferait plaisir; je serais peinée d'ajouter une +contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je t'embrasse, +mon pauvre enfant, et je te bénis des soins +que tu as donnés à Jules pendant sa maladie, soins +que j'ai eu l'aveuglement de croire intéressés. Prie +Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à mon +mari, à mes enfants et à toi-même.</p> + +<p>«Comtesse DE TRÉNILLY.»</p> + +<p>Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui +avait dû beaucoup coûter à l'orgueil de la comtesse, +porta ses lèvres sur la signature, demanda à son père +une plume et du papier, et fit la réponse suivante:</p> + +<p>«Madame la comtesse,</p> + +<p>«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux +sont accomplis. Je souffrais de la mauvaise opinion +que j'avais probablement provoquée sans le vouloir et +sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des +bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien +m'adresser. Si vous daignez m'honorer d'une visite, +j'en serai aussi reconnaissant que joyeux; je vous +unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. +à Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame +la comtesse, d'avoir bien voulu donner à vos enfants +la permission de venir me voir; la joie que j'en ai +ressentie a fait passer ma fièvre et m'empêche de +sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de +votre bonté, Madame la comtesse.</p> + +<p>«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au +profond respect de votre très humble et obéissant +serviteur,</p> + +<p>«BLAISE ANFRY.»</p> + +<p>Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa +de la porter à la comtesse, qui était dans le salon +avec son mari et ses enfants, tous attendant avec +impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine +à deviner.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, +maman?</p> + +<p>—Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; +mais il est possible qu'il me demande d'attendre son +rétablissement.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie +que vous voulez lui procurer?</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, +le chagrin que je lui ai fait, et tous mes dédains, et +les humiliations que je lui ai fait subir.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.</p> + +<p>«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement +chrétienne!</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»</p> + +<p>La comtesse alla au-devant du domestique qui +entrait et, prenant la lettre, l'ouvrit précipitamment. +Après l'avoir lue, elle la présenta à son mari.</p> + +<p>«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa +grandeur, si modeste, si humble dans son triomphe. +Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que la reconnaissance +doive venir de lui.</p> + +<p>—Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en +passant la lettre aux enfants. Toujours le même, jamais +de rancune; le coeur toujours plein de charité +et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!</p> + +<p>—Partons bien vite, dit la comtesse en mettant +son chapeau: j'ai hâte d'embrasser ce pauvre garçon +et de lui entendre dire qu'il ne m'en veut pas.»</p> + +<p>Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir +tendrement embrassée, et tous se dirigèrent vers la +demeure de Blaise, où ils ne tardèrent pas à arriver.</p> + +<p>«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», +dit le comte d'un air joyeux en entrant.</p> + +<p>Blaise se retourna vivement, son visage devint +radieux, et il rougit en voyant la comtesse s'approcher +de lui et l'embrasser à plusieurs reprises.</p> + +<p>«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre +enfant calomnié et outragé; je n'avais pas assez de +vertu pour comprendre la tienne, ni assez de sagesse +pour deviner le mobile de tes actions.</p> + +<p>—Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites +pas cela! Non, non, je vous en prie, ne le répétez +pas, dit Blaise, voyant que la comtesse s'apprêtait +à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au +sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence +et votre bonté. Et que deviendrait ma première +communion sans esprit d'humilité? Je vous +remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes +bonne! vous m'avez rendu si heureux!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais +que du bonheur à te donner. Comme je te l'ai écrit, +prie Dieu pour que mes yeux s'ouvrent tout à fait à +ce qui est bon et chrétien.</p> + +<p>—Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, +dit le comte d'un air affectueux; c'est le bonheur +qui te fait oublier tes maux.</p> + +<p>—Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je +n'ai plus rien à oublier. Mme la comtesse vient de +fermer ma dernière plaie.</p> + +<p>—Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la +comtesse en souriant.</p> + +<p>—Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en +saisissant la tête de Blaise et la tournant de son côté; +tu n'en as que pour papa et pour maman, et nous +sommes là comme les dindons égarés qui cherchent +un regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.</p> + +<p>—Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle +Hélène; j'étais occupé avec M. le comte et Mme la +comtesse, dit Blaise en souriant; vous savez que le +général passe avant les officiers.</p> + +<p>HÉLÈNE, <i>riant</i></p> + +<p>Et où sont les soldats?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos +commandements.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre +drapeau est la croix.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et +qui a bien ses douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle +Hélène?»</p> + +<p>Hélène ne répondit que par un signe de tête et un +sourire; elle ne voulut pas dire devant sa mère qu'elle +avait souffert de sa froideur, de sa sévérité passée; +mais la comtesse la devina, et, l'attirant à elle, +l'embrassa et lui dit:</p> + +<p>«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma +pauvre enfant. Mais à quand la première communion? +M. le curé a-t-il fixé le jour?</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps +de s'occuper des habits que papa a promis à Blaise.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Ils sont déjà commandés d'après les indications +de Blaise; les tiens aussi, Jules.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Des choses superbes, pour faire honneur à M. le +comte: une redingote en bon drap noir, un pantalon +et un gilet blancs; des souliers bien solides et une +cravate blanche.</p> + +<p>JULES</p> + +<p>Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un +habit me mettrait au-dessus des gens de ma classe, +monsieur Jules.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la +première communion?</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le +curé, et qui est béni par le pape, m'a-t-il dit.</p> + +<p>HÉLÈNE</p> + +<p>Maman, permettez-moi de lui donner une <i>Imitation +de Notre-Seigneur</i>. C'est un si beau et si bon livre!</p> + +<p>LA COMTESSE</p> + +<p>Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai +ton trésorier; tu puiseras dans ma caisse.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, +qui lui fera passer le temps dans les longues +soirées d'hiver.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce +que je désirais. J'aime tant à lire! M. le curé me prête +quelques livres, mais il n'en a guère qui soient à +ma portée.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me +serais fait un vrai plaisir de satisfaire ce goût si sage +et si utile.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur +le comte, que j'aurais craint d'abuser de votre +trop grande indulgence à mes désirs.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Tu auras tes livres pour ta première communion, +mon pauvre garçon. Je suis content d'avoir si bien +trouvé.»</p> + +<p>Le comte et la comtesse restèrent quelque temps +encore près de Blaise; ils se retirèrent en lui promettant +de revenir le lendemain. Hélène et Jules +obtinrent sans peine de rester près de leur cher +malade. Hélène lui proposa de faire une lecture intéressante, +ce qu'il accepta avec reconnaissance.</p> + +<p>Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du +fond de son coeur du bonheur qu'il lui avait envoyé +dans cette journée. Il causa longuement avec son +père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit +tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur +à son pied, il demanda à se lever; sa mère enleva le +cataplasme et vit avec plaisir que l'enflure était disparue; +elle lui banda le pied avant de le lui laisser poser +à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de s'appuyer +sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il +voulut faire quelques pas, appuyé sur le bras de son +père. Cet essai lui ayant réussi, il demanda à rester +levé; et à partir de ce jour la guérison marcha rapidement. +Quand le jour de la retraite arriva, il put +aller à l'église avec les autres enfants de la première +communion, et la suivre jusqu'à la fin.</p> + +<p>Pendant la retraite, Jules le quittait seulement +pour prendre ses repas. Aidés du comte et d'Hélène, +ils avaient arrangé dans la chambre de Jules une +petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un +crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois +par jour ils faisaient devant cet autel une lecture +pieuse et des prières qu'improvisait Blaise et qui touchaient +profondément le coeur du comte et d'Hélène, +qui avaient demandé d'y assister.</p> + +<p>La veille de la retraite, les habits de Jules et de +Blaise avaient été apportés, de sorte qu'il n'y avait plus +qu'à préparer leurs coeurs à recevoir avec humilité et +amour le corps de leur divin Sauveur.</p> + + + +<br><br><br> + +<h2>XXI</h2> + +<h3>LE GRAND JOUR</h3> + + +<p>Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient en branle depuis le matin; le village lui-même +semblait être une fourmilière en pleine activité; +on allait, on courait dans les rues; on voyait passer des +femmes, des enfants portant des cierges, des bonnets, +des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à +tout; d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour +la toilette et pour le repas qui devait suivre la sainte +cérémonie. Le château était calme; le comte n'avait voulu +aucun déploiement de luxe; tous devaient aller à pied +à l'église. Jules avait demandé à se placer près de Blaise; +Hélène devait rester près de son père et de sa mère. +Jules se tenait avec son père dans sa chambre, en attendant +Blaise, qui avait promis de venir les chercher; il +fut exact au rendez-vous. A neuf heures précises il entra +chez Jules, s'approcha du comte, et, se mettant à genoux +devant lui et malgré lui, il lui dit:</p> + +<p>«Monsieur le comte, je viens vous demander votre +bénédiction; je vous la demande comme une faveur, +comme une preuve de l'amitié dont vous voulez bien +m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle +d'un père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur +le comte, bénissez le pauvre Blaise, qui sera toujours +le plus dévoué, le plus respectueux de vos serviteurs, +et qui priera tous les jours le bon Dieu pour votre +bonheur éternel.</p> + +<p>—Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant +dans ses bras, reçois la bénédiction d'un chrétien +que tu as ramené au bon Dieu, d'un père dont tu as +sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te la donne du +fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours +d'une affection toute paternelle, de veiller à ton +bien-être, à ton bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser +ton frère, plus que jamais ton frère en Dieu, aujourd'hui +que tu recevras à ses côtés le Seigneur, qui +est notre père à tous.»</p> + +<p>Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent +une amitié fidèle et un constant souvenir devant +le bon Dieu.</p> + +<p>«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends +ton livre; et voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant +à Blaise un beau <i>Paroissien</i>, relié en beau +maroquin noir, doré sur tranches et avec un fermoir +en or.</p> + +<p>—Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas +de si beaux livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant +de sa poche une pauvre petite <i>Journée du chrétien</i> +à moitié usée.</p> + +<p>—C'est moi qui te donne ce <i>Paroissien</i>, dit le +comte; il fait partie de la collection que je t'ai promise +et qu'on va t'apporter.</p> + +<p>—Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise +rouge et les yeux brillants de bonheur. Merci; il me +semble que je prierai mieux dans ce livre donné par +vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les +vôtres.</p> + +<p>—Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, +avant de partir, recevez une dernière bénédiction.»</p> + +<p>Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les +bénit tous deux; puis, les prenant ensemble dans ses +bras, il leur donna à chacun un baiser sur le front, essuya +de sa main une larme qu'il y avait laissée tomber, +et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route +pour l'église.</p> + +<p>Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse +et Hélène étaient dans leurs bancs, attendant le +comte, qui devait les rejoindre après avoir mené Jules +et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous les enfants. +Il vint en effet prendre sa place entre sa femme +et sa fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit +le son lointain des cantiques que chantaient les +enfants en marchant processionnellement. Ils entrèrent +deux à deux, le curé en tête; Jules et Blaise le suivaient +immédiatement. Après le défilé des dix-huit garçons et +des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui était +assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits +sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, +et le service divin commença d'abord par la procession, +que suivirent les enfants de la première communion; +ensuite vint la première partie de la messe, puis l'instruction +ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de +ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin +la dernière partie de la messe, celle du sacrifice et de +la communion. Jules et Blaise furent très recueillis +pendant toute la cérémonie. Au moment de quitter sa +place pour approcher de la sainte table, Jules saisit vivement +la main de Blaise et lui dit tout bas:</p> + +<p>«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»</p> + +<p>Blaise répondit avec simplicité et douceur:</p> + +<p>«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»</p> + +<p>Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux +appuyés l'un sur l'autre, le Dieu de miséricorde et de +paix, le Dieu consolateur.</p> + +<p>Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut +tous les coeurs. Il y eut dans l'église un mouvement +général de surprise lorsque, après la communion des +enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène quitter +leurs places et s'approcher de la sainte table.</p> + +<p>«Le comte communie, disait-on tout bas.</p> + +<p>—La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.</p> + +<p>—Comme ils ont l'air ému!</p> + +<p>—Le comte est tout changé, dit-on.</p> + +<p>—La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry +qui les a tous changés.</p> + +<p>—Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien +depuis qu'ils sont amendés.</p> + +<p>—C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de +garder la fermière Françoise, qui devait partir. Ils ont +un nouveau bail de six ans, et ils sont bien contents.</p> + +<p>—Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»</p> + +<p>Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près +vide, il y resta encore cinq personnes, qui priaient avec +ferveur et qui ne songeaient pas au temps qui s'écoulait.</p> + +<p>Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller +une dernière fois devant l'autel; il vit les deux +enfants à genoux sur la dalle, les mains jointes, les +yeux fermés, l'air si recueilli qu'il s'arrêta pour les +contempler.</p> + +<p>«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus +longue prière à genoux sur la pierre pourrait vous +fatiguer; conservez le bon Dieu dans votre coeur, et +souvenez-vous que toute votre vie peut devenir une +prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour +l'amour du bon Dieu.»</p> + +<p>Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le +curé, qui se dirigeait vers le comte et la comtesse. +Aux premières paroles de félicitation du curé, le +comte releva son visage baigné de larmes, et, voyant +l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:</p> + +<p>«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et +marchant près du curé, sont le trop-plein d'un coeur +inondé de joie et de bonheur. C'est à Blaise que je les +dois, et ma reconnaissance augmente à mesure que +j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.</p> + +<p>LE CURÉ</p> + +<p>Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus +qu'aucun autre je suis à même d'apprécier la grandeur +de ses vertus et la beauté de ses sentiments. Je le dis +tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne prenne de +l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a +la sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui +une si mauvaise et si injuste opinion, j'ai éprouvé la +puissance de sa parole, de son accent, de son regard +même. Ma femme a ressenti la même impression chaque +fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier +sa conduite, et Jules a subi aussi la puissance de +cette vertu.»</p> + +<p>Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène +suivait d'un peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient +silencieux, mais leurs visages rayonnaient de bonheur.</p> + +<p>Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en +route pour rentrer chez eux. Les enfants marchaient en +avant; le comte et la comtesse les contemplaient avec +tendresse.</p> + +<p>«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, +dit la comtesse en essuyant ses yeux encore humides.</p> + +<p>—Et quelle vie différente et heureuse nous allons +mener; ma chère Julie! dit le comte en lui serrant les +mains dans les siennes. Nous avions tous les éléments +du bonheur, et nous ne savions pas en user; nos coeurs +dormaient en nous, et nous végétions misérablement.</p> + +<p>LA COMTESSE, <i>avec gaieté</i></p> + +<p>Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; +ne laissons pas revenir le sommeil.</p> + +<p>LE COMTE</p> + +<p>Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à +l'avenir tout au bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»</p> + +<p>En approchant de la maison d'Anfry, les enfants +virent avec surprise un va-et-vient des domestiques du +château. Blaise en fut touché.</p> + +<p>«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter +mes parents pour ma première communion; je ne les +croyais pas si attentifs.»</p> + +<p>Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise +une table dressée dans la salle. Le couvert était très +simple; c'était la vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; +une nappe grossière, des assiettes en faïence, des verres +communs, des pots au lieu de carafes, des couverts +en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises +de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient +tache dans cette demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, +et les domestiques couvraient la table des plats qu'ils +apportaient du château.</p> + +<p>BLAISE</p> + +<p>Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, +et pourquoi sont-ce les domestiques de M. le +comte qui apportent tous ces plats?</p> + +<p>LE COMTE, <i>souriant</i></p> + +<p>Parce que nous nous sommes invités à dîner chez +tes parents, mon cher enfant; nous avons pensé, ta +mère et moi, qu'un jour de première communion on +doit avoir la force de supporter des contrariétés, et +nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, +Blaise.</p> + +<p>—Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois +enfants en perdant toute leur gravité et en sautant autour +de la table.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup +je m'oublie, et je vous embrasse de toutes mes forces.»</p> + +<p>Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs +fois. Le comte était heureux du succès de son +invention.</p> + +<p>«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.</p> + +<p>—Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les +trois enfants.</p> + +<p>Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas +approcher de la table; la comtesse alla vers Anfry et, +lui prenant le bras, lui dit en riant:</p> + +<p>«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner +le bras pour me mener à ma place, à votre droite.»</p> + +<p>Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, +mais la comtesse l'entraîna à la place d'honneur et se +mit à sa droite.</p> + +<p>Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit +comme elle et enleva Mme Anfry, qui s'était collée +contre le mur, fort embarrassée de sa personne. Il lui +donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la plaçant +en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit +le bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le +repas commença.</p> + +<p>Dans les premiers moments, le comte et la comtesse +ne s'aperçurent pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait +son front inondé de sueur, et n'osait ni manger ni lever +les yeux de dessus son assiette restée pleine. Mme +Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la +timidité.</p> + +<p>Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, +se penchant vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle +Hélène, mon pauvre papa a peur; il n'ose pas +manger, et pourtant il a bien faim, j'en suis sûr.»</p> + +<p>Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de +son air malheureux. Se penchant à son tour vers +l'oreille de son père, elle lui fit remarquer le malaise du +pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage avec un redoublement +de timidité.</p> + +<p>«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous +faites honneur au repas de première communion de +nos enfants! Allons, allons, pas de timidité, pas de +fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui +plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. +Attendez, je vais vous donner du courage.»</p> + +<p>Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, +la déboucha lui-même et en versa un verre à Anfry et +à Mme Anfry; après en avoir offert à sa femme et en +avoir versé un peu à chacun des enfants, il emplit son +verre, et, le portant à ses lèvres:</p> + +<p>«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.</p> + +<p>—A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant +à son tour.</p> + +<p>—A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.</p> + +<p>—A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.</p> + +<p>—Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la +santé du bon curé, auquel nous devons tous une grande +reconnaissance. Allons, Anfry, vous voilà plus à l'aise, +maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et continuons +notre dîner sagement et comme des gens qui conservent +dans leur coeur le souvenir des premières heures de la +matinée.»</p> + +<p>Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent +beaucoup de leurs impressions avant et après la +sainte communion. La comtesse et le comte les écoutaient +avec bonheur; il y avait dans les sentiments développés +par les enfants un saint et heureux avenir.</p> + +<p>Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient +à peine, tant ils étaient impressionnés de l'excellence +des mets et de la bonté des vins; ils mangeaient +et reprenaient de tout; leur embarras était entièrement +dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry +ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait +lui faire dans le pays ce repas donné par elle, chez elle, +à ses maîtres. Dans son extase intérieure, elle se figurait +avoir régalé le comte et la comtesse, et pensait que +l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un juste payement +de la peine que lui avait donnée l'organisation du +repas.</p> + +<p>Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir +sur un banc devant la maison, après avoir donné +ordre à leurs gens de laisser aux Anfry tout ce qui restait +des mets et des vins divers, ce qui redoubla la +joie et la reconnaissance de Mme Anfry.</p> + +<p>Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque +que le comte avait donnée à Blaise, en tête de laquelle +figure avec honneur un superbe volume de l'<i>Imitation de +Jésus-Christ</i>, donné par Hélène. Après avoir lu le +titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules +dit à Blaise:</p> + +<p>«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon +petit présent; le voici; accepte-le comme la preuve +d'une amitié qui durera aussi longtemps que moi.»</p> + +<p>En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie +chaîne d'or avec un petit crucifix et une médaille en or +de la sainte Vierge.</p> + +<p>«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement +aveugle, et qui donne à tous l'exemple d'une résignation +si calme et si douce, qu'on se sent touché rien +qu'en le voyant.</p> + +<p>—Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était +donné par vous et béni par un saint, je n'oserais porter +ces belles choses; j'espère que le crucifix me fera souvenir +de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de la +bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin +Sauveur comme elle l'a aimé en ce monde et comme +elle l'aime dans l'éternité.»</p> + +<p>Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant +dans son sein, il dit à Jules:</p> + +<p>«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, +devant cette croix et devant cette médaille.»</p> + +<p>Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: +la comtesse, présentant à Blaise une petite boîte, lui dit +en le baisant au front:</p> + +<p>«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, +mon cher enfant; voici un très petit objet, mais qui te +sera agréable et utile, je n'en doute pas.»</p> + +<p>Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la +petite boîte qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement +et vit, avec une joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, +une belle montre en or avec sa chaîne.</p> + +<p>Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche +pour faire partager son bonheur à son père et à sa +mère.</p> + +<p>«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné +Mme la comtesse.»</p> + +<p>Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de +Blaise à la vue de la montre et de la chaîne. Ni l'un ni +l'autre n'osaient les toucher, de peur de les ternir ou de +les casser. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes +qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son +beau cadeau.</p> + +<p>«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci +s'écria Blaise, tant j'étais content. Vite que j'y coure.</p> + +<p>—Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le +comte, qui l'avait rejoint avec la comtesse sans qu'il +s'en fût aperçu; fais ton remerciement, ajouta-t-il en le +poussant dans les bras de la comtesse, qui le reçut en +souriant et l'embrassa bien affectueusement.</p> + +<p>—Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... +vous êtes trop bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais +comment exprimer mon bonheur et ma reconnaissance.»</p> + +<p>Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que +lui tendait le comte. Il se sentait si ému de tant de +bontés, qu'il eut de la peine à contenir l'élan de sa reconnaissance.»</p> + +<p>«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes trop bons,... tous,... tous... Je ne +mérite pas... Que le bon Dieu vous le rende!... Oh oui! +Je prierai tant, tant pour vous, que le bon Dieu m'exaucera. +Il est si bon!»</p> + +<p>Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; +quand il y fut parvenu, il rappela aux enfants que +l'heure des vêpres approchait.</p> + +<p>«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, +dit Blaise; on croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin +un pareil jour! cela ne se peut! Tout est bonheur pour +moi. Mon coeur est si plein que je crois par moments +qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses +créatures, c'est plus que je ne puis supporter.</p> + +<p>—Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te +payer de ce que tu as souffert; et récompenser ta patience +dans les peines qu'il t'avait envoyées. Tu le remercieras +à l'église, et nous joindrons nos remerciements +aux tiens.»</p> + +<p>Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé +son air de fête; les cloches sonnaient à grande +volée; de tous côtés on voyait des groupes silencieux +et recueillis se diriger vers l'église. Chacun saluait le +comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se +termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette +belle et heureuse journée laissa des impressions chrétiennes +et salutaires dans plus d'un coeur rebelle jusque-là +à l'appel du bon Dieu.</p> + + +<br><br><br> + + +<h2>XXII</h2> + +<h3>CONCLUSION</h3> + + +<p>Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la +famille du comte: la vie qu'on menait au château était +calme et heureuse; le service de Dieu n'y fut jamais +négligé, non plus que le service des pauvres, qu'on allait +chaque jour visiter, consoler et soulager. La fortune +du comte passait tout entière à secourir les misères +de ses semblables; il les considérait comme des +frères appelés à partager les richesses qu'il tenait de la +bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, il aida le +comte dans l'administration de sa fortune, et devint +son homme de confiance, son conseiller intime. Jamais +Blaise ne perdit le respect qu'il devait à ses maîtres, +qui étaient en même temps ses meilleurs amis. Jules +devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en grandissant, +le modèle des jeunes personnes.</p> + +<p>Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. +Jacques lui proposa avec l'autorisation de son père, +de venir prendre la direction de leur maison; mais +Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, qui +finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, +tous les ans, passer quelques jours près de Jacques, +qui le voyait toujours avec bonheur, et qui le +questionnait beaucoup sur la famille du comte. Un +jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux +familles par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, +que Jules avait rencontrée souvent dans le monde, à +Paris. Il lui dit que toute sa famille serait heureuse de +ce mariage. Jules avait déjà exprimé le même désir à +Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les +rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la +comtesse de Trénilly.</p> + +<p>Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les +paroles qu'il avait entendues. Le comte et Jules les reçurent +avec joie, et cette union, désirée par les deux +familles, ne tarda pas à s'accomplir.</p> + +<p>Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena +au château de Trénilly la famille de M. de Berne. +Jacques ne quittait presque pas son ancien ami Blaise; +tous deux étaient devenus des hommes, des chrétiens +solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise +était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les +démêlés du pays; ce que M. Blaise avait décidé était +religieusement exécuté. On le citait comme exemple à +tous les jeunes gens du village et des environs; on recherchait +son amitié, et on se sentait fier de son approbation.</p> + +<p>Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; +il épousa la petite nièce du curé, qui lui apporta trente +mille francs, dot considérable pour sa condition; elle +avait été demandée par des jeunes gens bien plus +riches et plus élevés en condition que Blaise, mais elle +les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle +n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités +aimables avaient fait sur elle une vive impression. +Le comte se chargea de la dot de Blaise, et la comtesse +des présents de noce et de l'ameublement. La +dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée +à une jolie maison au bout du village, tout près du +château. La comtesse meubla la maison et donna à la +mariée toutes ses belles toilettes des fêtes et dimanches.</p> + +<p>Le repas de noce fut donné par le comte dans son +château.</p> + +<p>Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une +vive affection à un frère aîné de Jacques, et qui semblait +partager ces sentiments, consentit avec plaisir +à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent fort +heureux pendant plusieurs années, après lesquelles +Hélène eut la douleur de perdre son mari. N'ayant pas +d'enfants, elle résolut de se consacrer entièrement au +service des pauvres, en fondant des oeuvres de charité. +Elle établit une salle d'asile et une école dirigées par +des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des +heures entières, aidée et accompagnée par ses parents.</p> + +<p>C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, +heureuse et unie, aimée et estimée de tous.</p> + + + +<br><br><br><br><br><br> + +<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2> +<br><br> + +<p>CHAPITRE I.—LES NOUVEAUX MAITRES</p> + +<p>CHAPITRE II.—PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU</p> + +<p>CHAPITRE III.—LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</p> + +<p>CHAPITRE IV.—LE CHAT-FANTOME</p> + +<p>CHAPITRE V.—UN MALHEUR</p> + +<p>CHAPITRE VI.—VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT</p> + +<p>CHAPITRE VII.—LA MARE AUX SANGSUES</p> + +<p>CHAPITRE VIII.—LES FLEURS</p> + +<p>CHAPITRE IX.—LES POULETS</p> + +<p>CHAPITRE X.—LE RETOUR DE JULES</p> + +<p>CHAPITRE XI.—LE CERF-VOLANT</p> + +<p>CHAPITRE XII.—L'ACCENT DE VÉRITÉ</p> + +<p>CHAPITRE XIII.—LE REMORDS</p> + +<p>CHAPITRE XIV.—LES DOMESTIQUES</p> + +<p>CHAPITRE XV.—L'AVEU PUBLIC</p> + +<p>CHAPITRE XVI.—L'OBÉISSANCE</p> + +<p>CHAPITRE XVII.—LA CORRESPONDANCE</p> + +<p>CHAPITRE XVIII.—LA COMTESSE DE TRÉNILLY</p> + +<p>CHAPITRE XIX.—L'ENTORSE</p> + +<p>CHAPITRE XX.—L'ÉPREUVE</p> + +<p>CHAPITRE XXI.—LE GRAND JOUR</p> + +CHAPITRE XXII.—CONCLUSION + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + +***** This file should be named 11434-h.htm or 11434-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/3/11434/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/11434.txt b/old/11434.txt new file mode 100644 index 0000000..ab99cd9 --- /dev/null +++ b/old/11434.txt @@ -0,0 +1,8592 @@ +The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pauvre Blaise + +Author: Comtesse de Segur + +Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + +COMTESSE DE SEGUR NEE ROSTOPCHINE + + +PAUVRE BLAISE + + + +A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR + +_Cher enfant, voici un excellent garcon, sage et pieux comme toi, qui +te demande une place dans ta bibliotheque. Tu ne repousseras pas sa +priere et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses +vertus et de ta grand'mere._ + +COMTESSE DE SEGUR, nee ROSTOPCHINE. + +Paris, 1861. + + + +PAUVRE BLAISE + + + + +I + +LES NOUVEAUX MAITRES + + +Blaise etait assis sur un banc, le menton appuye dans sa main gauche. +Il reflechissait si profondement qu'il ne pensait pas a mordre dans +une tartine de pain et de lait caille que sa mere lui avait donnee +pour son dejeuner. + +"A quoi penses-tu, mon garcon? lui dit sa mere. Tu laisses couler a +terre ton lait caille, et ton pain ne sera plus bon. + +BLAISE + +Je pensais aux nouveaux maitres qui vont arriver, maman, et je cherche +a deviner s'ils sont bons ou mauvais. + +MADAME ANFRY + +Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maitres que +personne de chez nous ne connait? + +BLAISE + +On ne les connait pas ici, mais les garcons d'ecurie qui sont arrives +hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas. + +MADAME ANFRY + +Comment sais-tu cela? + +BLAISE + +Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais a +arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le +comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas +son poney et sa petite voiture prets a etre atteles; ils avaient l'air +d'avoir peur de lui. + +MADAME ANFRY + +Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit mechant et que les maitres sont +mauvais? + +BLAISE + +Quand de grands garcons comme ces gens d'ecurie ont peur d'un petit +garcon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal. + +MADAME ANFRY + +Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant? + +BLAISE + +Ah! voila! C'est qu'il va se plaindre, et que son pere et sa mere +l'ecoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi, +que c'est mechant. + +MADAME ANFRY + +Et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Tu n'es pas leur domestique; tu +n'as pas a te meler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et +ne va pas te fourrer au chateau comme tu faisais toujours du temps de +M. Jacques. + +BLAISE + +Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voila un bon et aimable comme on +n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours +une petite friandise a me donner: une poire, un gateau, des cerises, +des joujoux; et puis, il etait bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!... +Je ne me consolerai jamais de son depart." + +Et Blaise se mit a pleurer. + +MADAME ANFRY + +Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as +de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir. +Puisque son pere a vendu aux nouveaux maitres, c'est une affaire +faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je +regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas +pleurer..." + +Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix +forte qui appelait: + +"Hola! le concierge! Personne ici?" + +Mme Anfry accourut; un domestique a cheval et en livree etait a la +grille fermee. + +"C'est vous qui etes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le +comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent. + +--Oui, Monsieur, repondit Mme Anfry en saluant. + +--Tout est-il en etat au chateau? + +--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maitres, +repondit timidement Mme Anfry. + +--C'est bon, c'est bon", reprit le domestique en fouettant son cheval. + +Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui +galopait vers le chateau. + +"Il n'est guere poli, celui-la, murmura-t-elle; il aurait pu tout de +meme parler plus honnetement. Blaise, mon garcon, continua-t-elle plus +haut, cours au chateau et previens ton pere que les nouveaux maitres +arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir a la +grille. + +--Ou le trouverai-je, maman? dit Blaise. + +--Dans les chambres du chateau, qu'il arrange et nettoie depuis ce +matin; va, mon garcon, va vite." + +Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, ou il trouva +cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effare. + +"Halte-la, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent +pas. Qui demandes-tu? + +--Je cherche mon pere, Monsieur, pour recevoir les maitres, repondit +Blaise. Maman m'a dit qu'il etait au chateau." + +Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit +par le bras: + +LE DOMESTIQUE + +Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton pere n'est +pas au chateau; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le +chercher ailleurs. + +BLAISE + +Mais pourtant maman m'a dit... + +LE DOMESTIQUE + +Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je +t'epoussetterai les epaules du manche de mon plumeau." + +Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna +tristement a la grille, ou l'attendait sa mere. + +"Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa +n'etait pas au chateau, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du +temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant. + +--Je crains que tu n'aies devine juste, mon pauvre Blaise, dit Mme +Anfry en soupirant. On dit: _tels maitres, tels valets_. Les valets ne +sont pas bons, il se pourrait que les maitres ne le fussent pas non +plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton +pere n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit etre a sa +grille. + +BLAISE + +Voulez-vous que je retourne au chateau, maman? Je le trouverai +peut-etre aux ecuries. + +MADAME ANFRY + +Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont +les maitres qui arrivent." + +Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essouffle et +suant, juste au moment ou un nuage de poussiere annoncait l'approche +de la voiture de poste. + +Anfry se placa, le chapeau a la main, d'un cote de la grille; Mme +Anfry se rangea avec Blaise de l'autre cote: la berline attelee de +quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue +du chateau. Elle passa si rapidement que Blaise eut a peine le temps +d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit +garcon et une petite fille sur le devant. Ils passerent sans repondre +aux reverences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite +fille seule salua. + +Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regarderent +d'un air chagrin; ils fermerent lentement la grille, rentrerent sans +mot dire dans leur maison et s'assirent pres d'une table sur laquelle +etait prepare leur frugal diner. Blaise vint les rejoindre et, de meme +que ses parents, se placa silencieusement pres de la table. + +"Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des +nouveaux maitres? + +--Mauvais, repondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais, +repeta-t-il en soupirant. + +MADAME ANFRY + +Blaise craint que les maitres ne soient guere meilleurs. + +ANFRY + +Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y +sont plus. Blaise, mon garcon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne +va pas au chateau; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins +possible. + +BLAISE + +C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie +d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'etait bien +different; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le +reverrai peut-etre jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste +d'aimer des gens qui vous quittent." + +Et le pauvre Blaise versa quelques larmes. + +ANFRY + +Allons, Blaise, du courage, mon garcon! Qui sait? tu le reverras +peut-etre plus tot que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il +tacherait de me placer dans son autre terre, ou il va habiter. + +BLAISE + +Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de +maitres. + +ANFRY + +Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre +terre est une terre de famille, qui ne doit jamais etre vendue; tandis +que celle-ci etait de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas +habiter deux terres a la fois. Est-ce vrai? + +--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre +diner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs +durs?" + +Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il +mangea de bon appetit, car, a onze ans, on pleure et on mange tout a +la fois. + +Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge; +personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les +verrous a la grille, le concierge fit sa tournee pour voir si tout +etait bien ferme, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils +dormaient deja profondement. + + + +II + +PREMIERE VISITE AU CHATEAU + + +"M. le comte demande le concierge", dit d'une voix imperieuse un des +domestiques du chateau. + +C'etait de grand matin. Mme Anfry faisait son menage, Blaise nettoyait +la vaisselle, et Anfry etait alle scier du bois pour les fourneaux de +la cuisine et de la lingerie. + +Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le +seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge. + +"Votre mobilier ne fait pas honneur a vos anciens maitres, dit le +valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien +vite changer tout cela. + +--Qu'est-ce que vous trouvez a mon mobilier qui parle contre les +anciens maitres? repondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque +quelque chose? Tout n'est-il pas en bon etat? C'etait de bons maitres, +ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon +Dieu. + +LE DOMESTIQUE + +Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se melait d'un concierge et de son +mobilier. + +MADAME ANFRY + +Le bon Dieu se mele de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un +prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu +chez moi, entendez-vous bien! + +LE DOMESTIQUE + +Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour +un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et +je ne le vois pas ici. + +MADAME ANFRY + +Il est au chateau a scier du bois; allez le chercher la-bas, vous lui +ferez la commission. + +LE DOMESTIQUE + +Si vous y envoyiez votre garcon, cela me donnerait le temps d'aller +faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafes. + +MADAME ANFRY. + +Mon garcon n'a que faire au chateau; on lui a dit hier qu'on n'y +entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et +il n'ira pas. + +LE DOMESTIQUE. + +Vous etes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on +pourrait bien chercher a vous remplacer et a vous faire partir. + +MADAME ANFRY + +Comme vous voudrez. Si les maitres sont comme les valets, je ne tiens +pas a y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons +pas de travail ni de place, mon mari et moi." + +Le domestique vit qu'il n'y avait rien a gagner en continuant la +conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement +l'avenue du chateau. Il trouva le concierge au bucher, comme le lui +avait dit Mme Anfry. + +"M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement. + +--Je ne suis guere en toilette pour me presenter chez M. le comte, +repondit Anfry. + +--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous etes, +reprit le domestique d'un ton bourru. + +--C'est vrai", se borna a repondre Anfry. + +Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussiere de +ses pieds, et se dirigea vers le chateau. + +"Ou allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait +l'escalier. + +--M. le comte m'a fait demander. + +--Est-ce bien sur?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vetu +pour paraitre devant M. le comte. + +--Qu'a cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller." + +Et Anfry se mit a redescendre l'escalier qu'il avait monte a moitie. + +"Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demande, +c'est qu'il veut vous voir. + +--Alors, gardez vos reflexions pour vous", dit Anfry en remontant +l'escalier. + +Il arriva a la porte du comte de Trenilly et frappa discretement. + +"Entrez!" lui cria-t-on. + +Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq a trente-six ans, d'assez +belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry +salua; le comte repondit par un leger signe de tete. + +"Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref. + +ANFRY + +Un seul, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Garcon ou fille? + +ANFRY + +Garcon. + +LE COMTE + +Quel age? + +ANFRY + +Onze ans. + +LE COMTE + +Envoyez-le au chateau. + +ANFRY + +Pour quel service, Monsieur le comte? + +LE COMTE + +Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garcon +de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il +faut tout dire, je n'aimerais pas a le mettre en contact avec vos +gens. + +LE COMTE + +Et pourquoi, s'il vous plait? Le fils de mon concierge est-il trop +grand seigneur pour se trouver avec mes gens? + +ANFRY + +Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur +pour eux; ils l'ont chasse hier, ils le chasseraient bien encore. + +--Je voudrais bien voir cela, s'ecria le comte avec colere, quand ce +serait par mon ordre qu'il viendrait ici. + +ANFRY + +Enfin, Monsieur le comte, mon garcon pourrait voir et entendre des +choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime +autant qu'il reste a la maison et qu'il n'entre pas au chateau." + +Le comte fut etonne de cette resistance. Il regarda attentivement +le concierge et parut frappe de l'air decide, mais franc, ouvert et +honnete, qui donnait a toute sa personne quelque chose qui commandait +le respect. Il hesita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus +doux: + +"C'etait pour mon fils que je vous demandais le votre; mais peut-etre +avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garcon, il +ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la +main un geste d'adieu. Quel est votre nom? + +--Anfry, Monsieur le comte, a votre service, quand il vous plaira." + +Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrete dans le vestibule +par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maitre avait pu +vouloir a un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de +chateau; Anfry leur repondit brievement, sans s'arreter, et rentra +chez lui. + +Blaise etait devant la grille; il epoussetait et nettoyait quand son +pere rentra. + +"As-tu vu le garcon de M. le comte? lui demanda Anfry. + +BLAISE + +Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire +d'aller voir M. Jules. + +ANFRY + +Tu n'y as pas ete, j'espere bien? + +BLAISE + +Non, papa, vous me l'aviez defendu; d'ailleurs, je n'ai guere envie +de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas +etre bon. + +--Tu pourrais avoir raison; travaille, va a l'ecole, ce sera mieux +pour toi que courailler et paresser toute la journee. En attendant, va +me chercher ma serpe que j'ai laissee au bucher; il y a des branches +qui avancent sur la grille et qui genent pour l'ouvrir. Je veux les +couper." + +Blaise, toujours prompt a obeir, partit en courant; il entra au bucher +et y trouva Jules de Trenilly, qui essayait de couper des rognures de +bois avec la serpe, qu'il avait ramassee. + +"Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment. + +JULES + +Elle n'est pas a toi, je ne te la rendrai pas. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur, elle est a papa; il m'a envoye pour la chercher. + +JULES + +Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille. + +BLAISE + +Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter. + +JULES + +Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies." + +Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait a la +refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se +mit en colere et menaca de la lancer a la tete de Blaise. Il fit, en +effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur +son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et a la peau; +Jules se mit a crier; Michel, le garcon d'ecurie, accourut et +s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maitre. + +"Comment vous etes-vous blesse, Monsieur Jules? lui demanda-t-il. + +JULES, _criant_ + +C'est ce mechant garcon qui m'a fait mal. Il m'a coupe avec la serpe. + +MICHEL, _avec rudesse_ + +Mechant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge; +va a ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur +Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait +mal. + +JULES + +Tu diras, Michel, qu'il m'a donne un coup de serpe. + +MICHEL + +Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi. + +JULES + +C'est egal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas, +je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser. + +MICHEL + +Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser; +je dirai comme vous me l'ordonnez." + +Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au chateau. + +Le pauvre Blaise etait reste immobile, stupefait. Enfin il ramassa la +serpe et se dit: + +"Faut-il que ce garcon soit mechant! Je vais vite tout raconter a +papa, pour qu'il connaisse la verite et qu'il sache bien que ce n'est +pas moi qui l'ai blesse." + +Il courut vers la grille; son pere l'attendait avec impatience. + +"Tu y as mis du temps, mon garcon, dit-il en recevant la serpe. +Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?" + +Blaise, tout essouffle, raconta a son pere ce qui s'etait passe; il +avait a peine termine son recit, que M. de Trenilly parut en haut de +l'avenue, marchant d'un pas precipite vers la grille. + +"Anfry! cria-t-il avec colere, amenez-moi ce petit drole, qui s'est +cache dans la maison quand il m'a apercu." + +Anfry marcha seul vers M. de Trenilly. + +"Monsieur le comte, dit-il le chapeau a la main, je crois savoir ce +qui vous amene ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce +qui est arrive. + +M. DE TRENILLY + +Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui +a faite votre garcon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas +coupable? + +ANFRY + +Ce n'est pas mon garcon, c'est le votre qui se l'est faite lui-meme. + +M. DE TRENILLY + +Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est +coupe pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit +jours. + +ANFRY + +Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colere." + +Alors Anfry raconta a M. de Trenilly ce que venait de lui apprendre +Blaise. + +"Faites-le venir, dit M. de Trenilly, je veux l'entendre raconter a +lui-meme." + +Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derriere un rideau. + +ANFRY + +Allons, Blaisot, viens parler a M. le comte; il veut que tu lui +racontes ce qui s'est passe avec M. Jules. + +BLAISE + +Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colere; il va me battre. + +ANFRY + +Te battre! Sois tranquille, mon garcon, je suis la, moi; s'il fait +mine de te toucher, je t'emmene et nous quitterons la maison, +seulement le temps d'emporter nos effets." + +Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son pere, qui +l'emmena devant M. de Trenilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de +Trenilly le regardait avec colere. + +"Raconte-moi comment mon fils a recu sa blessure, dit-il enfin avec +durete. + +BLAISE + +Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoye chercher, +Monsieur; j'ai insiste, il s'est fache, il a voulu m'en donner un +coup; la serpe est lourde, elle est retombee malgre lui et l'a blesse +au pied. + +M. DE TRENILLY + +Tu mens! je te dis que tu mens! + +BLAISE, _vivement_ + +Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blesse M. +Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandat." + +L'honnete indignation de Blaise parut faire impression sur M. de +Trenilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en +se disant a mi-voix: + +"C'est singulier! Il a l'air franc et honnete; mais pourquoi Jules +aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?... +C'est ce que je vais tacher de me faire expliquer..." + +Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui repeta la defense +d'aller au chateau sans necessite. + + + +III + +LA REPARATION ET LA RECHUTE + + +Huit jours apres, Blaise etait dans le jardin avec son pere; ils +bechaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M. +de Trenilly se fit entendre; il appelait Anfry. + +"Me voici, Monsieur le comte", repondit Anfry; et il courut vers le +comte, qui tenait Jules par la main. + +"Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses a votre +garcon pour ce qui s'est passe la semaine derniere: votre garcon avait +raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blesse lui-meme, il l'a +avoue, et il est bien fache d'avoir accuse a tort votre garcon; de +peur d'etre gronde pour avoir touche la serpe, il a fait un mensonge +et une mechancete, mal conseille par Michel, que j'ai renvoye de mon +service et qui est retourne dans son pays; Jules ne recommencera pas, +il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras +toi-meme." + +Jules alla a pas lents dans le potager ou travaillait Blaise; il etait +honteux des excuses que son pere lui avait ordonne de faire, et il ne +savait de quelle maniere commencer. Il restait immobile et silencieux +devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris. + +"Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il +enfin. + +--Rien, repondit Jules. + +--Mais puisque vous etes venu ici pres de moi, Monsieur Jules, c'est +que vous avez besoin de moi. + +--Non, repondit Jules. + +BLAISE + +Alors je vais me remettre a becher, sauf votre respect, Monsieur +Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps. + +JULES, _avec embarras_ + +Blaise! + +BLAISE + +Monsieur Jules. + +JULES, _tres embarrasse_ + +Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment +dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon. + +BLAISE, _avec surprise_ + +A moi, pardon! et de quoi donc? + +JULES + +Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien? + +BLAISE + +Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux +pas bien sur, Monsieur Jules, et je suis bien fache que vous ayez pris +la peine de faire des excuses. C'est juste, a la verite, mais cela +coute, et je vous en remercie." + +Jules, enchante de se trouver debarrasse de cette tache penible, +releva la tete, qu'il avait tenue baissee, et, regardant la bonne +figure rejouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au +chateau. + +BLAISE + +Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a defendu d'y +aller. + +JULES + +Pourquoi donc? + +BLAISE + +Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer a +faineanter, mais a l'aider par mon travail. + +JULES + +Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander a papa." + +Jules courut a M. de Trenilly et lui demanda la permission d'emmener +Blaise. + +LE COMTE + +Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec +Blaise, qui me semble etre un bon et brave garcon. + +JULES + +C'est que son pere veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne +au chateau. + +LE COMTE + +Son pere a raison, mais il lui donnera bien un conge pour terminer +votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'apres-midi, +Anfry; nous vous le renverrons ce soir. + +ANFRY + +Je n'ai rien a refuser a Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gene +pas. Je vais l'amener tout a l'heure, quand il sera nettoye et qu'il +aura change de vetements. + + +LE COMTE + +Pourquoi faire, changer de vetements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est +pas fete aujourd'hui. + +ANFRY + +C'est fete pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la premiere +fois qu'il est admis pres de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais, +puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse." + +Et il alla au jardin, ou Blaise bechait toujours. + +"Blaisot, va te debarbouiller les mains et le visage, et donner un +coup de peigne a tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer +avec lui au chateau." + +Blaise rougit, moitie de peur et moitie de plaisir, et courut se +debarbouiller au baquet. Quand il fut lave, peigne, il alla rejoindre +Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient +devant; Blaise suivait; il n'etait pas a son aise, il n'osait parler, +et il aurait voulu pouvoir retourner a sa beche et a son jardin. En +arrivant au perron, ils trouverent la comtesse avec sa fille qui les +attendaient. + +"Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avancant vers eux. Je suis +bien aise de le connaitre; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, +petit, ajouta-t-elle, Helene ne te mangera pas, et Jules sera content +de jouer avec un garcon de son age. + +--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas a mon +aise. + +--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant a becher et a arranger +notre jardin, Blaise, dit Helene avec un sourire aimable. Venez avec +moi, Jules et Blaise, et mettons-nous a l'ouvrage." + +Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut +vers un petit jardin que M. de Trenilly leur avait fait arranger pres +du chateau. + +"Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise. + +HELENE + +C'est precisement pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous +aider. + +BLAISE + +Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des legumes? + +--Des fleurs! s'ecria Helene; j'aime tant les fleurs! + +--Des legumes! s'ecria Jules! les fleurs m'ennuient. + +HELENE + +Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite. + +JULES + +Des legumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des legumes, et +si tu mets des fleurs; je les arracherai. + +HELENE. + +Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te ceder. + +BLAISE. + +Pourquoi faut-il que vous cediez, Mademoiselle? + +HELENE + +Pour ne pas etre battue par lui et grondee par papa, qui croit tout ce +que Jules lui dit. + +JULES + +Allons, vite a l'ouvrage! Bechez, ratissez, pendant que je vais +chercher des graines au jardin." + +Blaise avait envie de resister a Jules et de soutenir Helene; mais il +n'osa pas, et, prenant une beche, il se mit a l'ouvrage avec une telle +ardeur que le jardin fut retourne en moins d'une demi-heure; Helene +l'aidait, mais moins vivement. + +Jules revint avec un sac plein de graines de toute espece de legumes. + +"Voila, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges, +des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des epinards... + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, tout cela doit etre seme sur couche et repique +quand c'est leve. + +JULES + +Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon +jardin. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien +longtemps. + +JULES + +C'est egal, je veux les semer; j'aime mieux attendre." + +Helene ne disait rien; elle etait habituee aux caprices de son frere; +sa bonte et sa douceur la portaient a toujours lui ceder pour eviter +les disputes. Blaise hochait la tete, mais se taisait, voyant Helene +consentir de bonne grace a sacrifier les fleurs qu'elle avait +desirees. Avec sa beche il fit des trainees de petites rigoles, dans +lesquelles Jules semait la graine. + +BLAISE + +Qu'avez-vous seme par ici, Monsieur Jules? + +JULES + +Je n'en sais rien; j'ai tout mele. + +HELENE + +Mais comment sauras-tu ou sont les radis, les choux-fleurs, les +carottes, et le reste? + +JULES + +Je les reconnaitrai bien en les mangeant. + +HELENE + +Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les +trouverons-nous? + +JULES + +Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements. + +BLAISE + +Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'etes pas raisonnable; ce ne sera pas +un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine. +Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs. + +JULES, _frappant du pied_ + +Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en +mettrai pas." + +Helene etait rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitie +et lui dit: + +"Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre +jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues. + +HELENE + +Merci, Blaise, tu es bien bon. + +JULES + +Et moi! je suis donc mauvais, moi? + +HELENE + +Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est tres bon. + +JULES, _avec colere_ + +Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu +le dises. + +HELENE + +Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais... + +JULES, _de meme_ + +Mais quoi? + +HELENE + +Mais... Blaise est tres bien." + +Jules se mit a crier, a taper des pieds; il courut pour battre Helene; +elle se sauva; il s'elanca sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant +lestement de cote. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la +bonne d'Helene accourut. + +"Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris? + +JULES, _pleurant_ + +Blaise est mechant; il veut arracher mes legumes pour mettre des +fleurs; ils disent que je suis mechant; c'est lui qui est mechant, il +veut arracher mes legumes. + +LA BONNE + +Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher +ses legumes, Blaise? + +BLAISE + +Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne +veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-meme qui se contrarie. + +LA BONNE + +C'est cela! toujours la meme chanson! C'est M. Jules qui se fait +pleurer lui-meme, n'est-ce pas?" + +Blaise voulut repondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps; +elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en +aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se +promettant bien de refuser a l'avenir toute invitation du chateau. + + + +IV + +LE CHAT-FANTOME + + +Blaise etait courageux; il n'avait pas peur de l'obscurite, et, quand +il faisait beau, il aimait a se promener tout seul, le soir, dans les +prairies traversees par un joli ruisseau. + +Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie? + +D'abord il etait seul, il allait ou il voulait; ensuite, en suivant le +chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangee de fours a +platre creuses dans la montagne qui borde les pres et la grande route. +Ces fours etaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes +d'etincelles; les hommes occupes a enfourner du bois dans ces brasiers +lui semblaient etre des diables au milieu des flammes de l'enfer. +Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'etait pas si facile a +effrayer; il s'arretait et regardait avec bonheur ces feux allumes, +ces longues trainees d'etincelles, ces hommes armes de fourches +attisant le feu. Il suivait tout doucement la riviere jusqu'au moulin, +dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en +longeant les fours a chaux. + +Quelques jours apres sa premiere visite au chateau, Blaise se +preparait a faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules. + +"Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis +seul, je m'ennuie. + +--Merci, Monsieur Jules, repondit Blaise, je vais me promener dans +la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez +encore quelque histoire qui me fasse gronder! + +JULES + +Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai tres bon, je ne dirai rien +du tout a personne. + +BLAISE + +Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer. + +JULES + +Alors j'irai avec toi. + +BLAISE + +Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur +Jules. + +JULES + +Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en +laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai." + +Blaise, ne pouvant empecher Jules de l'accompagner, se decida a le +laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchante de sortir du +jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuye d'avoir Jules pour compagnon. + +La lune commencait a se lever et a eclairer le sentier. Les fours +etaient tous allumes; Jules eut peur d'abord; mais les explications de +Blaise le rassurerent; il ne se lassait pas de regarder les fours et +les hommes travaillant a entretenir le feu. Ils arriverent ainsi au +moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme +il en avait l'habitude; deux enormes dogues accoururent en aboyant des +qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangees de dents +formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne repondit; +il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et +obtenir passage; les chiens s'elancerent sur la grille et chercherent +a mordre la main, que Blaise retira promptement. + +Comment revenir sans passer par le meme chemin? Il y en avait bien un +autre, mais Blaise n'aimait pas a le prendre, parce qu'il longeait le +cimetiere du village; le grand-pere, la grand'mere de Blaise y etaient +enterres, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin. + +BLAISE + +Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens +gardent le passage; ils nous devoreraient si nous entrions dans la +cour. + +JULES + +C'est ennuyeux de revenir par le meme chemin; je voudrais passer pres +des fours a chaux. + +BLAISE + +Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur. + +JULES + +Pourquoi? Y a-t-il du danger? + +BLAISE + +Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur. + +JULES + +Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est? + +BLAISE + +Ce serait de traverser le cimetiere; nous nous retrouverons sur la +grande route, juste a l'endroit ou commencent les fours. + +JULES + +Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant. + +BLAISE + +Marchons un peu lestement pour etre plus tot arrives." + +Ils prirent le chemin du cimetiere, situe derriere le moulin. Ils +marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixes sur le mur et +sur la porte du cimetiere, Jules sentait battre son coeur; ses grands +yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arreta et +poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le +cimetiere et designa l'objet qui le terrifiait. + +Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main, +vit une grande forme blanche, un fantome qui s'elevait lentement +au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tete et le haut de +son corps eurent depasse le mur. Jules cria; le fantome tourna vers +lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise +n'etait pas trop rassure et restait immobile comme le fantome; il +rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le +fantome ne bougea pas. + +"Ce n'est pas un mechant fantome, Monsieur Jules, car s'il avait ete +un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout +cas, je vais lui jeter une pierre." + +Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aigue et la lanca de +toute sa force et avec une grande adresse a la tete du fantome, qui +poussa une espece de hurlement effroyable et vint tomber au pied du +mur, en dehors du cimetiere; il se roula par terre en continuant ses +cris. Blaise crut reconnaitre des miaulements de chat, et voulut +courir a lui pour s'en assurer; mais Jules, pale et tremblant, le +tenait par sa blouse et l'empechait d'avancer. + +BLAISE + +Lachez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir. + +JULES + +Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur, +j'ai peur du fantome. + +BLAISE + +C'est precisement ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantome, +je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester +seul. + +JULES + +Non, non, je ne veux pas y aller. + +--Alors, faites comme vous voudrez", dit Blaise, et, donnant une +secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers +la forme blanche etendue par terre. + +Jules aimait mieux encore approcher du fantome avec Blaise que de +rester seul; il courut apres lui et le rejoignit au moment ou Blaise, +s'etant baisse, poussa un cri en faisant un saut en arriere; il +s'etait senti egratigne. Jules se trouvait tout pres de lui; le saut +de Blaise le fit trebucher, et il alla tomber sur le fantome qui, +poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il +avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut a son comble; +il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se +lever, la force lui manqua, et il resta a terre prive de sentiment. + +Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas a Jules, et +il examina la forme etendue devant lui; la lune venant il sortir de +derriere un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur +extraordinaire. C'etait lui qui avait grimpe sur le mur du cimetiere; +la demi-obscurite l'avait fait paraitre encore plus gros et plus +blanc, et avait donne a sa tete et a son corps l'apparence d'une tete +et d'epaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal +avait un oeil hors de la tete et un cote du crane brise; ses +convulsions avaient cesse; il ne remuait plus. + +"Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons +notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lancant ma pierre; +je vais demander aux ouvriers des fours a platre a qui appartient cet +animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?" + +Et, se retournant vers Jules, il l'apercut etendu par terre, pale et +sans mouvement. + +"Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que +vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laisse venir +avec moi; ces enfants de chateau, c'est poltron comme tout; je +vous demande un peu, la! Y avait-il de quoi s'evanouir, s'effrayer +seulement?" + +Le pauvre Blaise etait bien embarrasse: il lui soufflait sur la +figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le +visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la +tete; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, apercut le chat blanc +etendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'eloigner. + +"N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre +chat, que j'ai tue d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est +venge sur votre joue et sur ma main." + +Jules, un peu rassure, se leva lentement et saisit la main de Blaise +pour s'eloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un +fantome, et qui lui avait occasionne une si grande frayeur. + +"Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le +mort, pour que je le fasse reconnaitre par quelqu'un. Un beau chat, +ajouta-t-il en le ramassant. + +JULES + +Par ou allons-nous donc passer pour aller a la route? + +BLAISE + +Par le cimetiere, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons +pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage. + +JULES + +Je ne veux point passer par le cimetiere..., non, non..., je ne le +veux pas, j'ai trop peur. + +BLAISE + +De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que +notre fantome n'en est pas un? Ce n'etait qu'un chat. + +JULES + +Je veux retourner par le chemin de la riviere, par lequel nous sommes +venus. + +BLAISE + +Et les fours a chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le +plus joli de la promenade. + +JULES + +Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne +viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir +tout le monde. + +BLAISE + +Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais, +tout de meme, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais +crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse +mon chat sans demander a qui il appartient." + +Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours a chaux, suivit +Jules, qui marchait tres vite pour rentrer a la maison le plus tot +possible. A cent pas de l'avenue du chateau ils rencontrerent Helene +et sa bonne, qui les cherchaient de tous cotes. + +HELENE + +Ou as-tu ete, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu +etais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrive quelque +accident; il est tres tard, nous devrions etre couches depuis +longtemps; allons, mon frere, rentrons vite, tu vas etre gronde. + +JULES + +Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; il m'a +mene dans des chemins dangereux, j'ai manque d'etre mange par des +chiens enormes, et puis j'ai manque d'etre etrangle par les fantomes +du cimetiere! + +HELENE + +Qu'est-ce que tu dis? Les fantomes du cimetiere! Tu sais bien qu'il +n'y a pas de fantomes. + +BLAISE + +Ne l'ecoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantomes, nous n'avons +vu qu'un gros chat blanc monte sur le mur du cimetiere. Je l'ai +malheureusement tue d'un coup de pierre. Et quant a emmener M. Jules, +c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais +mieux aime qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empecher de +m'accompagner. + +HELENE + +Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies; +c'est tres mal; ne repete pas a maman ce que tu m'as dit, parce que tu +ferais injustement gronder le pauvre Blaise. + +BLAISE + +Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter +de moi, pourvu qu'il dise la verite." + +Helene ne repondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait +souvent, et elle craignait qu'il ne fit gronder le pauvre Blaise, +qu'elle savait innocent. + +Mme de Trenilly etait descendue dans la cour pour avoir des nouvelles +de Jules, dont elle etait inquiete; en le voyant revenir avec sa +soeur, elle alla a eux et demanda avec inquietude ce qui l'avait +retenu si longtemps. + +JULES + +Maman, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; j'avais tres peur, mais +il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetiere. + +LA COMTESSE + +Au cimetiere! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc a ton habit? Le dos +est plein de poussiere, comme si tu t'etais roule par terre. Serais-tu +tombe? T'es-tu fait mal? + +JULES + +C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc. + +LA COMTESSE + +Pourquoi a-t-il tue ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant? +Il est donc mechant, ce Blaise? + +JULES + +Oui, maman, il est tres mechant et il ment souvent ou plutot toujours. + +--Maman, reprit Helene avec indignation, Blaise est tres bon et ne +ment pas. C'est Jules qui ment et qui est mechant. Blaise m'a dit que +Jules avait voulu absolument le suivre a la promenade, et il a tue ce +chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantome: mais il ne voulait pas +le tuer, et il en est tres fache. + +LA COMTESSE + +Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un etranger +pour accuser ton frere? + +HELENE + +Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent. + +LA COMTESSE + +Helene, toi qui pretends etre pieuse, sois plus charitable et plus +indulgente pour ton frere. Montons au salon; je tacherai demain de +savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le +merite." + +Jules eut mieux aime que sa mere ne parlat plus de cette affaire; mais +Helene, qui avait pitie du pauvre Blaise calomnie, fut au contraire +satisfaite de la promesse de sa mere. En allant se coucher, elle +reprocha a Jules sa mechante conduite; il repondit, comme a son +ordinaire, par des injures et des coups de pied. + +Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir +Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de +l'innocence de Blaise et de la mechancete de Jules; mais la crainte de +rabaisser son fils en donnant raison a un petit paysan l'empecha de +punir Jules comme il le meritait. + + + +V + +UN MALHEUR + + +Un jour, Blaise bechait et arrosait le jardin d'Helene, lorsqu'ils +entendirent des cris percants qui provenaient d'une maison placee de +l'autre cote du chemin, et habitee par une pauvre femme et ses cinq +enfants. Blaise jeta sa beche et courut vers la maison d'ou partaient +les cris; Helene l'avait suivi; ils arriverent au moment ou la pauvre +femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garcon de deux ans, +qu'elle avait laisse jouer dans un verger au milieu duquel etait la +maison. Dans un coin du verger elle avait creuse une petite mare pour +y laver le linge de son plus jeune enfant, age de trois mois. Elle +etait rentree pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant +cette courte absence, celui de deux ans etait tombe dans la mare; il +n'avait pas pu en sortir et il avait ete noye. La mere poussait des +cris percants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mere, +qui se debattait en convulsions; les autres avaient ramasse l'enfant, +le deshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et +de tout son corps. Blaise courut a toutes jambes chercher un medecin. +Helene, quoique saisie et tremblante, aidait a essuyer l'enfant et a +l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres +voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le medecin, aider +a rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et +elle courut les prevenir du malheur qui etait arrive. Deux habitants +du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux differents remedes qui +pouvaient etre utiles, et entrerent chez la pauvre femme. Pendant que +Mme Renou cherchait a consoler et a encourager la malheureuse mere, M. +Renou fit etendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu; +on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer +des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usites en de pareils +accidents, mais sans succes: l'enfant etait sans vie et glace. Quand +son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta a genoux devant le +corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans +ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement +la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne +voulait pas s'en detacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba +dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son +evanouissement pour la deshabiller, la coucher dans son lit et porter +l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Helene n'avait +pas ete inutile pendant cette scene de desolation: elle bercait et +soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait, +et qui criait pitoyablement dans son berceau. Helene finit par le +calmer et l'endormir. + +Quand tout fut fini pour l'enfant noye et qu'on l'eut pose sur un lit, +enveloppe de couvertures, le medecin arriva. + +"Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore? + +--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-etre a +employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et +tachez de rappeler cet enfant a la vie." + +Le medecin decouvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur; +apres un examen de quelques minutes, il se releva. + +"L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de +son coeur. + +--Mais n'y aurait-il pas quelque remede qui pourrait le ranimer? + +--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez deja fait: soufflez +de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des +sinapismes, tachez de ranimer les battements du coeur; mais je crois +que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute." + +En disant ces mots, jetant a la mere desolee un regard de compassion, +il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, desolee +de cet arret du medecin et de son prompt depart, s'ecria: + +"Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyes apres deux +heures de soins; nous n'avons pas reussi jusqu'a present, mais nous +serons peut-etre plus heureux en continuant." + +Mme Renou, aidee des voisins charitables qui n'avaient cesse de donner +tous leurs soins a la mere et a l'enfant, recommenca ce qui avait +ete vainement essaye depuis une heure. La pauvre mere reprit quelque +espoir en voyant continuer les secours que l'arrivee du medecin avait +interrompus. + +Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner, +rechauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon resultat. Quand Mme +Renou vit l'inutilite de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans +des linges qui devaient etre son linceul, et elle le le laissa sur le +lit de la chambre ou il avait ete transporte. + +"Mon enfant, mon cher enfant! s'ecria la mere en voyant revenir Mme +Renou, vous l'avez abandonne. + +--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris +votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, ou il prie +pour vous et pour ses freres et soeurs. + +--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mere en +sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, a dix pas +de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais ete moins desolee de le voir +mourir dans son lit. + +--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant etait mort dans son lit, +c'eut ete par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement +pendant plusieurs jours; c'eut ete plus terrible encore; le bon Dieu +vous a epargne cette douleur." + +Pendant longtemps encore, Mme Renou resta pres de la pauvre femme sans +pouvoir calmer son desespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux +mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais +des plus efficaces. + +"Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'etes pas raisonnable; +puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empecher. + +--A quoi vous sert de vous desoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas +vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant. + +--Soyez raisonnable, dit la troisieme, et voyez donc qu'il vous reste +encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas. + +--Et le pauvre innocent qui, en se reveillant, aura besoin de votre +lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme +vous le faites! + +--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez, +voyez Mme Desire qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le +sien." + +En effet, Mme Desire Thorel, bonne et gentille jeune femme qui +demeurait tout pres, et qui avait un enfant au maillot, etait accourue +a la premiere nouvelle du malheur arrive a Marie. Elle avait aide avec +bonte et intelligence Mme Renou dans les soins donnes a l'enfant noye; +au reveil du petit, qu'Helene avait endormi, elle le prit, l'enveloppa +de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le +sien; elle ne le reporta que plusieurs heures apres, lorsque la mere, +revenant un peu a elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda +ce dernier petit, le seul qui put etre pres d'elle; les autres etaient +a l'ecole ou dans une ferme, ou on les employait a garder des dindes +et des oies. + +Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin +sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua +insensiblement. Mme Renou et Helene allerent tous les jours et +plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa +douleur et pourvoir a ses besoins et a ceux de sa famille. Helene +s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les +vetements epars, mettait de l'ordre dans le menage, pendant que Mme +Renou causait avec Marie et cherchait a lui donner la resignation +d'une pieuse chretienne soumise aux volontes de Dieu. + +Jules profitait des absences plus frequentes d'Helene pour multiplier +ses sottises, dont le pauvre Blaise etait toujours l'innocente +victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants. + + + +VI + +VENGEANCE D'UN ELEPHANT + + +"Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus +grand de tous les animaux crees par le bon Dieu, et, malgre sa grande +taille, le plus doux, le plus obeissant. Venez, Messieurs, Mesdames, +admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tete, deux +sous." + +L'homme qui parlait ainsi etait entre dans la cour du chateau avec +son elephant, un des plus gros de son espece et, comme le disait son +maitre, un des plus doux. En un instant une douzaine de tetes se +firent voir aux fenetres, entre autres celle de Jules; il accourut +aussitot pour voir l'animal de plus pres; Helene et sa mere le +suivirent bientot, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans +la cour assez de monde pour donner une representation du savoir-faire +de l'elephant, le maitre passa une sebile devant toutes les personnes +presentes, et chacun y deposa son offrande. La sebile se trouvant +suffisamment remplie, le maitre fit deployer a l'elephant tous ses +talents. Il lui fit lancer une enorme boule et la recevoir au bout de +sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; deboucher une bouteille de +vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en repandre une goutte, +en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala +comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de +devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes +pouvaient a peine soulever, et que l'elephant enleva avec la meme +facilite qu'un enfant aurait mise a manier une noix; et il lui fit +executer beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui +excitaient l'admiration de tous les spectateurs. + +Quand la representation fut terminee, le maitre s'approcha de M. de +Trenilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses +granges. M. de Trenilly y consentit, a la grande joie des enfants, qui +comptaient bien revoir l'elephant dans son appartement et lui apporter +a manger. + +"Que donnez-vous a diner a votre elephant? demanda Jules au maitre. + +--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son +avec des choux et des carottes. + +--Ou sont vos boulettes? demanda Jules. + +--Je vais les appreter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites. + +--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'elephant, et +nous regarderons comment il les mange. + +--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour +le maitre d'ecole qui m'a commande des modeles d'ecriture pour les +enfants qui commencent. + +--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite! + +--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps. + +--Papa, papa, dit Jules a M. de Trenilly, dites a Blaise de venir +jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son +travail. + +--Va jouer, Blaise, dit M. de Trenilly, tu travailleras un autre jour. + +--Mais, Monsieur le comte... + +--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trenilly avec quelque +impatience: il est bon d'aimer a travailler, mais il faut aussi savoir +jouer; chaque chose en son temps." + +Blaise n'osa pas repliquer et suivit a contre-coeur et a pas lents +Jules qui courait a la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe +de l'elephant. + +"Blaise, Blaise, depeche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les +boulettes de l'elephant." + +Blaise ne se depechait pas: quand il arriva, les boulettes etaient a +moitie faites; c'etaient des boules, grosses comme des melons; dans +chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une +livre de beurre et deux livres de pain; tout cela etait mele, petri et +roule. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on +faisait cuire deux enormes paniers de choux, de carottes, de navets, +de pommes de terre, avec une forte poignee de sel et une livre de +beurre. + +"Cet elephant doit couter cher a nourrir, dit Blaise, il mange a un +seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours a papa, maman et moi. + +JULES + +Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande +pour vivre, je suppose. + +BLAISE + +De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et +il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing +nous en avons de reste pour le lendemain. + +--Pas possible! s'ecria Jules avec etonnement. Moi, je ne mange que de +la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine? + +BLAISE + +Du fromage, un oeuf dur, des legumes, avec du pain, bien entendu. +Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux. + +JULES + +Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien +du tout. + +BLAISE + +Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de +la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais +voyez, voila qu'on porte a manger a l'elephant; approchons pour le +voir avaler ses boulettes." + +Jules courut a la grange; il voulut entrer. + +"N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand +l'elephant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il +pourrait vous faire du mal. + +--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir +quand il mange. + +--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui +est sous la fenetre; vous verrez tres bien dans la grange sans courir +aucun danger." + +Jules grimpa sur le banc; la fenetre de la grange etait ouverte; il +vit parfaitement l'elephant saisir les boules avec sa trompe et les +porter a sa bouche; de meme pour la soupe; sa trompe lui servait de +cuillere et de fourchette. + +Quand il eut fini son repas, il tourna la tete vers Jules et Blaise, +qui restaient a la fenetre, et allongea vers eux sa trompe comme pour +demander quelque chose. + +"On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste +dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassees devant +notre porte; je vais voir s'il les aime." + +Et Blaise presenta une pomme a la trompe de l'elephant; l'animal la +flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisieme +eurent le meme succes; quand toutes les six furent mangees et qu'il +continua a allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de +sa poche une longue epingle avec laquelle il embrochait les pauvres +papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de +la trompe de l'elephant. Celui-ci parut irrite; il secoua sa trompe +et sa tete, leva les jambes l'une apres l'autre comme s'il faisait le +mouvement d'ecraser quelque chose; mais il se calma promptement et +allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise. + +"Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses +deux mains vides et en lui caressant la trompe. + +--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'ecria +Jules. Tiens, tiens, tiens." + +Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'epingle sur sa trompe +allongee. + +Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui +comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un +enorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versee pour le faire boire. + +"Il boit! il boit! s'ecria Jules. Dieu, quelle quantite d'eau il +avale!" + +Quand l'elephant eut presque vide le cuvier, il se retourna vers la +fenetre ou etaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe +vers Jules et lui lanca un jet d'eau avec une telle force, que Jules +fut jete de dessus le banc ou il etait monte. La trompe de l'elephant +le poursuivit a terre et continua a l'inonder de telle facon, qu'il ne +pouvait ni crier ni se relever. + +Le bon Blaise, effraye des mouvements convulsifs de Jules, et ne +sachant comment faire finir la vengeance de l'elephant, s'elanca vers +le bout de la trompe en joignant les mains et en criant: + +"Oh! elephant, mon cher elephant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire +etouffer." + +Des que l'elephant vit que Blaise, qui s'etait jete devant Jules, +allait etre inonde, il arreta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il +reversa l'eau qui y etait encore dans le cuvier d'ou il l'avait tiree. + +Blaise aida Jules a se relever; a peine fut-il debout, qu'il repoussa +Blaise avec colere en criant: + +"C'est ta faute, mechant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur +ce banc; c'est toi qui as attire l'elephant en lui donnant de vilaines +pommes, que tu nous a volees probablement. Va-t'en; je le dirai a +papa. + +--Comment, Monsieur Jules, repondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc +fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux; +j'ai donne mes pommes a l'elephant pour lui faire plaisir; et les +pommes etaient bien a moi, elles sont tombees d'un pommier qui est a +papa." + +Jules continuait a crier et a repousser a coups de pied et a coups de +poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider a marcher avec ses habits +ruisselants d'eau. + +Toute la maison etait accourue aux cris de Jules: quand Helene le vit +trempe des pieds a la tete, elle eut peur et crut a un accident. + +"Non, c'est la faute de ce mechant Blaise, dit Jules, pleurant pendant +qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait. + +HELENE + +Comment, Blaise, tu as jete Jules dans l'eau? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute +sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache. + +HELENE + +Qu'est-ce qui l'a mouille ainsi? + +BLAISE + +C'est l'elephant, Mademoiselle, qui lui a crache de l'eau a la figure. + +HELENE + +Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait etre +drole, car ce n'est certainement pas dangereux. + +BLAISE + +Ma foi, Mademoiselle, l'elephant etait bien en colere tout de meme, +et si je ne m'etais pas jete devant M. Jules, l'eau aurait fini par +l'etouffer, car il ne pouvait pas respirer. + +HELENE + +Pourquoi l'elephant etait-il en colere et pourquoi ne t'a-t-il pas +jete de l'eau comme a Jules?" + +Blaise raconta a Helene ce qui etait arrive, et Helene lui promit de +le redire a sa maman, pour qu'elle ne crut pas les mensonges de Jules. + +A peine Helene avait-elle quitte Blaise, qui s'en retournait +tristement a la maison, qu'elle rencontra son pere qui avait l'air +irrite. + +LE COMTE + +Sais-tu ou est Blaise, Helene? Je cherche ce petit drole pour lui +tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des mechancetes. + +HELENE + +Et qu'a-t-il donc fait, papa? + +LE COMTE + +Il a manque faire tuer Jules par l'elephant en le forcant a monter +sur une fenetre d'ou il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais +garnement s'est mis a exciter l'elephant; quand celui-ci a ete bien en +colere, Blaise s'est sauve bravement; le pauvre Jules, qui etait +pris sur cette fenetre, a ete jete par terre par l'elephant, qui +lui lancait a la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa +trompe. + +HELENE + +Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient +de me raconter comment la chose s'est passee, et il n'a aucun tort." + +Et Helene raconta a son pere ce que venait de lui dire le pauvre +Blaise. M. de Trenilly fut tres embarrasse, car, cette fois encore, +l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Apres quelques +instants de reflexion, il dit: + +"Je trouve pourtant singulier, Helene, que, chaque fois que Jules sort +avec Blaise, il lui arrive quelque facheuse aventure; et quand il sort +seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire. + +HELENE + +C'est vrai, papa, et pourtant je suis sure que Blaise n'a aucun tort +et que Jules invente. + +LE COMTE + +Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai +Jules a jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois etre un +vaurien." + + + +VII + +LA MARE AUX SANGSUES + + +Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais +M. de Trenilly venait de lui donner un ane, et il avait besoin de +quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades. + +"Papa, dit-il a son pere, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour +jouer avec moi? + +LE COMTE + +Tu sais, Jules, que je n'aime pas a te voir sortir avec Blaise; il +t'arrive chaque fois une aventure desagreable. + +JULES + +Papa, c'est que je voudrais monter a ane, et j'ai besoin de lui pour +m'accompagner. + +LE COMTE + +Tu as monte a ane tous ces jours-ci et tu t'es bien passe de Blaise. + +JULES + +Oui, papa, parce que je suis reste dans le parc, mais je voudrais +aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul. + +LE COMTE + +Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'ecoute pas et ne +souffre pas qu'il te fasse quelque sottise. + +--Oh! papa, soyez tranquille", dit Jules en s'elancant hors de la +chambre pour courir chez Blaise. + +Il arriva tout essouffle chez Anfry. + +"Ou est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui. + +--Blaise n'y est pas, Monsieur, repondit Anfry d'un ton sec. + +JULES + +Ou est-il? je veux l'avoir tout de suite. + +ANFRY + +Il est dans les champs, Monsieur, a arracher des pommes de terre. + +JULES + +Allez le chercher. + +ANFRY + +Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage presse. + +JULES + +Alors je vais dire a papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir +avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content. + +ANFRY + +Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que +je fais mon devoir. + +JULES + +De quel cote est Blaise? + +ANFRY + +Du cote de la mare aux sangsues? + +JULES + +Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues? + +Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement." + +Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra a la +maison, fit seller son ane, et partit comme pour se promener dans le +parc. Mais il sortit par une petite barriere et fit galoper son ane du +cote de la mare aux sangsues; la route etait pierreuse, mauvaise et +assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit +pres d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui +travaillait avec ardeur a arracher les pommes de terre de son pere; il +les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs +qu'il placait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il +n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'ane. + +"Blaise! Blaise!" cria Jules. + +Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans repondre. + +"Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je +t'appelle? + +BLAISE + +Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais +pas a vous repondre. + +JULES + +Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi. + +BLAISE + +Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage presse. + +JULES + +Pour m'accompagner dans ma promenade a ane. Maman ne veut pas que +j'aille seul dans les champs. + +BLAISE + +Alors pourquoi y etes-vous venu? Et puisque vous etes venu seul, vous +pouvez bien vous en retourner de meme. + +JULES + +Tu es un mechant, un grossier, un impertinent, je le dirai a papa. + +BLAISE + +Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la premiere fois +que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empecher; +d'ailleurs, le bon Dieu est la pour me proteger. + +JULES + +Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te +laisserai monter mon ane. + +BLAISE + +Est-ce que j'ai besoin de votre ane, moi? J'ai deux jambes qui valent +mieux que les quatre de votre ane. + +--Imbecile! insolent!" lui cria Jules en s'en allant. + +Blaise reprit son ouvrage en riant de la colere de Jules, et Jules +reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le +trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il +avait desobei en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas +dire que Blaise l'eut accompagne en partant, puisque les domestiques +l'avaient vu sortir seul. + +"Voyons, se dit-il, cette mare ou il y a des sangsues; je voudrais +bien en voir quelques-unes." + +Il approcha tout pres de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en +vit pas une seule. La pente qui y descendait etait douce; il fit +entrer son ane dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur +du clapotement produit par les jambes de l'ane et qu'elles se +montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus +son ane, jusqu'a ce qu'il eut de l'eau a mi-jambes; il commenca alors +a voir des betes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient +autour de l'ane, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait a +les regarder et a les voir accourir de tous cotes, lorsque l'ane se +mit a sauter, a ruer; Jules perdit l'equilibre, tomba dans l'eau, et +l'ane sortit de la mare et se dirigea vers le chateau en courant de +toutes ses forces. + +Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit ou etait tombe Jules; +il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqures au visage; +il crut que c'etait une guepe et y porta la main pour la chasser; sa +main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les +piqures devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une a +la main, et vit avec effroi que c'etait une sangsue qui s'y etait +attachee; il en etait de meme a la figure. Jules poussa des cris +percants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut a son aide; en le +voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il +s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'etaient +posees sur ses vetements, et grimpaient pour arriver au cou, aux +mains, au visage. + +"Deshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans +votre pantalon." + +Jules, tremblant de peur, n'aurait pu defaire ses vetements sans le +secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il +avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du +pantalon et sur la veste. Apres avoir bien exprime l'eau des vetements +mouilles, il se deshabilla lui-meme, passa a Jules sa chemise seche, +sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revetit lui-meme la chemise +glacee et le pantalon trempe de Jules. + +BLAISE + +Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si +grossierement, mais vous etes du moins dans des vetements secs et +chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons +faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer +bien vite. + +JULES + +Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me +piquent. + +BLAISE + +Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on +vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues. + +JULES + +C'est ta faute, aussi. Tu m'as laisse aller seul, au lieu de venir +avec moi. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, vous etiez bien venu seul, et j'avais mes pommes +de terre a rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous +jeter dans la mare aux sangsues. + +JULES + +Si tu etais avec moi, tu m'aurais empeche de tomber. + +BLAISE + +Et comment vous en aurais-je empeche? Vous ne m'auriez pas ecoute. + +JULES + +Non; mais quand l'ane s'est mis a sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu +par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare. + +BLAISE + +Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante +sangsues aux jambes? Grand merci! + +JULES + +Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquees! Moi, je +n'aurais pas eu de morsures au visage et a la main. + +BLAISE + +Ah bien! Monsieur Jules, voila le merci que vous me donnez pour vous +avoir empeche d'avoir encore une quinzaine de sangsues apres vous, +et pour vous avoir donne des habits secs en place des votres qui me +glacent le corps! + +JULES + +Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais +pantalon rapiece, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me +genent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu +de chemise si fine et un si joli pantalon! + +--Ah bien! reprenons chacun le notre, dit Blaise en s'arretant, +indigne de tant d'egoisme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous +d'affaire comme vous pourrez. + +--Non, je ne veux pas! s'ecria Jules, qui craignait de grelotter dans +ses beaux habits mouilles. Je me deshabillerai a la maison." + +Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas +infliger cette punition a Jules, et, sentant le froid le gagner, il se +mit a marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux +cris de Jules qui suivait de loin en trainant ses sabots et criant: + +"Attends-moi, attends-moi, mechant egoiste! Voleur, rends-moi mes +habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais +lui raconter!" + +Blaise rentra chez son pere par une petite porte du parc, pendant +que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues etaient +tombees en route, et le sang qui coulait des piqures lui inondait le +visage. + +Son pere etait a la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable +etat. + +LE COMTE + +Qu'as-tu, Jules, mon garcon? Tu es blesse? + +JULES + +C'est Blaise, papa; c'est sa faute. + +LE COMTE + +Encore ce petit miserable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser +aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel etat tu es! + +Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, ou la +bonne Helene lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui +couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqures de sangsues. + +"Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'ecria M. de Trenilly +etonne. + +--C'est Blaise, qui m'a fait aller a la mare aux sangsues, qui m'a +jete dedans apres y avoir fait entrer le pauvre ane, et qui m'a force +de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire +ses habits de dimanche. + +--Nous verrons bien cela, dit M. de Trenilly, profondement irrite. Je +l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet +par son pere." + +Un domestique frappa a la porte. + +"Entrez, dit la bonne. + +--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter; +il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules. + +--Tes habits! dit avec quelque emotion M. de Trenilly. Tu disais, +Jules, que Blaise voulait les garder! + +JULES, _avec embarras_ + +C'est son papa qui l'aura force a les rendre, probablement. Il aura eu +peur de vous; j'avais dit a Blaise que je vous raconterais tout. + +--Dites a Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre", dit M. de +Trenilly au domestique. + +Le domestique sortit. + +La bonne avait arrete le sang avec de la poudre de colophane et avait +rhabille Jules. Son pere voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se +trouver en presence d'Anfry, et il demanda a rester sur son lit. + +"Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise +m'a raconte l'accident qui lui est arrive, et je craignais qu'il ne +fut indispose. + +--Sans etre malade, il n'est pas bien, repondit M. de Trenilly; mais +je m'etonne que votre fils ait ose vous parler d'un accident dont il a +ete la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits +de Jules. + +ANFRY + +Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a +rien fait qui puisse meriter des reproches; au contraire, c'est lui +qui est venu au secours de M. Jules. + +LE COMTE + +Joli secours, en verite, que de le pousser dans une mare pleine de +sangsues! + +ANFRY + +Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules, +puisqu'il n'etait pas avec lui? + +LE COMTE + +Pas avec lui! Voila qui est fort, quand l'echange des habits prouve +clairement qu'ils etaient ensemble. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donne ses +vetements a M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempes, +lorsque, l'entendant crier, il est venu a son secours; mais ils +etaient si peu ensemble, que M. Jules a ete du cote de la mare aux +sangsues pour le chercher. + +M. DE TRENILLY + +C'est votre vaurien de fils qui vous a conte cela, et vous le croyez, +en pere faible que vous etes? + +ANFRY, _avec emotion_ + +Pardon, Monsieur le comte, vous etes le maitre et je suis le +serviteur, et je ne puis repondre comme je le ferais a mon egal, pour +justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois +a Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations +fausses que M. Jules a portees contre lui. + +M. DE TRENILLY, _avec colere_ + +C'est-a-dire que Jules a menti?... + +ANFRY, _avec calme_ + +Je le crains, Monsieur le comte. + +M. DE TRENILLY, _avec ironie et une colere contenue_ + +C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc, +Monsieur Anfry, que vous a raconte M. Blaise pour vous donner une si +pauvre opinion de la sincerite de mon fils? + +ANFRY, _avec calme et fermete_ + +Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long." + +Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'etait passe, sans oublier la +visite que lui avait faite Jules a la recherche de Blaise et le depart +de Jules tout seul, monte sur son ane. + +Le recit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trenilly, qui +commenca lui-meme a douter de la verite du recit de Jules, mais sans +pouvoir admettre chez son fils une pareille faussete. + +"C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la +verite; je reparlerai a Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry, +ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le +crois et comme il l'a deja ete plus d'une fois vis-a-vis de mon fils, +j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez +vigoureusement. + +ANFRY + +Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il +s'etait rendu coupable de mechancete, de calomnie, de mensonge. Si je +voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par +la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et +honnete, et je n'ai pas a rougir de lui." + +En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et +d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du pere. + +M. de Trenilly retourna pres de Jules, le questionna de nouveau et lui +redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite +chez Anfry et son depart en l'absence de Blaise, avoua ces deux +circonstances, qu'il n'avait pas ose reveler, dit-il, de peur d'etre +gronde pour avoir ete seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant +trouve Blaise a l'endroit indique par Anfry, tout s'etait passe comme +il l'avait d'abord raconte. + +M. de Trenilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans +les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ebranlait sa confiance +pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de +faussete et de mechancete dans son fils bien-aime. Dans le doute, il +n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne +pouvant lui donner raison. + + + +VIII + +LES FLEURS + + +Quelque temps se passa ainsi; Jules avait recu la defense expresse de +jouer avec Blaise, que les gens du chateau regardaient d'un air de +mefiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il +venait faire une commission au chateau; on refusait sechement ses +offres de service. Helene etait la seule qui lui dit un bonjour amical +en passant devant la grille. M. de Trenilly le repoussait durement +quand Blaise, toujours obligeant, se precipitait pour lui ouvrir la +porte. + +Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on +avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade +favorite et solitaire le long de la petite riviere longeant les fours +a chaux. Arrive la, il s'asseyait et il pleurait. + +"Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on +m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon +Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me +revolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en +vouloir a personne, pas meme a M. Jules, qui me fait tant de mal... +Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'etre si mauvais; il doit +toujours craindre que la verite ne se sache!... Pauvre garcon! je vais +bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me +croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est la +ou j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru mechant et +menteur. + +Console par ces reflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il +etait triste malgre lui, et il songeait au temps heureux ou il avait +le bon petit Jacques pour maitre et pour ami. + +Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec +Helene, a laquelle il faisait sans cesse des mechancetes, et qui +aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mere. + +Deux mois au moins apres sa derniere aventure avec Blaise, Jules +demanda un jour si instamment a son pere de faire venir Blaise pour +l'aider a becher son jardin, que M. de Trenilly y consentit. Jules +n'osa pas aller le chercher lui-meme, car il avait peur d'Anfry, mais +il dit a un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de +Trenilly et de l'amener dans le petit jardin. + +Blaise fut tres surpris d'etre demande par M. le comte; son pere lui +dit qu'il devait obeir, et malgre sa repugnance il se dirigea vers +le jardin de Jules et d'Helene, ou il croyait trouver le comte. En +apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut a lui et +l'entraina vers un carre de legumes en lui disant: + +"Papa te fait dire d'arracher ces legumes, de becher tout cela et d'y +planter des fleurs du potager. + +--Je n'ai pas apporte ma beche, dit Blaise. + +--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Helene", dit Jules avec +joie et empressement, car il s'etait attendu a un refus, sentant bien +que Blaise devait se trouver gravement offense. + +Le pauvre Blaise, ne voulant pas desobeir a un ordre qu'on lui donnait +de la part de M. de Trenilly, prit la beche sans mot dire et commenca +son travail. + +JULES + +Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si dispose +a causer. + +BLAISE + +Je ne le suis plus, Monsieur. + +--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la +cause du silence et du serieux de Blaise. + +BLAISE + +Depuis que vous m'avez calomnie, Monsieur Jules; mais je ne vous en +veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et +je n'aime pas a me trouver seul avec vous. + +--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant. + +--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre +moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine +par rapport a papa et a maman, et puis..." + +Blaise se tut. + +"Acheve, dit Jules; et puis quoi encore? + +--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport a vous, parce que vous +offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira +un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au +bon Dieu et prendre la resolution de ne plus jamais l'offenser." + +Jules rougit; il sentait la generosite des sentiments de Blaise et la +verite de ses paroles; mais son orgueil se revolta. + +JULES + +Je te prie de ne pas te donner tant de peine a mon sujet et de ne pas +faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-meme. + +BLAISE + +Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le +bon Dieu vous ecouterait, et vous vous corrigeriez. + +JULES + +Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour +remplir le carre. + +BLAISE + +Quelles fleurs faudra-t-il demander? + +JULES + +Des hortensias, des dahlias, des geraniums, des reines-marguerites, +des pensees. + +BLAISE + +Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout +cas, je ferai de mon mieux." + +Blaise partit et ne tarda pas a revenir avec une brouette pleine de +toutes sortes de fleurs. + +"Il n'y a pas de pensees, dit Jules; va me chercher des pensees." + +Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de +pensees. + +JULES + +Eh bien, je t'avais ordonne d'apporter des pensees! Quelles horreurs +m'apportes-tu la? + + +BLAISE + +Le jardinier n'a plus de pensees. Monsieur Jules; elles sont passees; +mais il vous a envoye en place les plus belles fleurs de son jardin. +Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin +quand vous n'en voudrez plus. + +--Voila comme je les soignerai, s'ecria Jules en se jetant sur les +fleurs, les pietinant et les brisant avec colere. + +BLAISE + +Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit +d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre +papa lui a bien recommandees! + +JULES + +Ca m'est egal; et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Le jardinier n'a +pas le droit de me refuser les fleurs que mon pere paye, et qui sont a +moi. + +BLAISE + +Oh! quant a moi, Monsieur Jules, ca m'est egal. Comme vous dites, +c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je +ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est different; +c'est lui qui en est charge et c'est lui qui va etre gronde. + +JULES + +Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est +lui qui te les a donnees, et c'est toi qui les as demandees et +emportees. + +BLAISE + +Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obeir que je les +ai demandees, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu +la peine de les brouetter et de decharger la brouette. + +JULES + +Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant +pis pour toi. + +BLAISE + +Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commande de +vous apporter ces fleurs. + +JULES + +Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi. + +BLAISE + +Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de +tant de mechancete. + +JULES + +Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensees? +Entends-tu? des pensees! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporte +ces autres fleurs, je me suis fache et j'ai tout ecrase. + +BLAISE + +Quant a cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru +bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies +fleurs vous plairaient plus que les pensees que vous demandiez. + +JULES + +Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux. + +BLAISE + +Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'etat ou elles sont, ecrasees +et brisees. + +JULES + +Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les +donne; fais-en ce que tu voudras. + +Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterne. + +"Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je +n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et +qui les ai ecrasees en route. + +J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin; +peut-etre que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront +bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce +qu'il y a de mieux a faire pour epargner une gronderie a ce pauvre +homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque +mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est mechant, en +verite!" + +Tout en se parlant a lui-meme, Blaise ramassait les fleurs, les +enveloppait de terre humide, et les replacait dans sa brouette. Il les +amena pres de son jardin, ou travaillait son pere. + +"Papa, dit-il, voici de l'ouvrage presse que je vous apporte; des +fleurs a remettre en etat, si c'est possible. + +--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais +que leur est-il arrive? comme les voila brisees et abimees! + +--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour +de M. Jules, que je voudrais dejouer." + +Et Blaise raconta a son pere ce qui s'etait passe. + +"Je crois, mon garcon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les +fleurs; il eut mieux valu les laisser pourrir la-bas. + +--Papa, c'est que, d'apres ce que m'avait dit M. Jules, je craignais +que le pauvre jardinier ne fut gronde. M. de Trenilly ne regarde pas +souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les +mettre en bon etat et les reporter au jardinier, tout serait bien, et +le jardinier ne serait pas gronde. + +--Je veux bien, mon garcon, mais j'ai idee que cette affaire tournera +mal pour nous. Enfin le bon Dieu est la. Il faut faire pour le mieux +et laisser aller les choses." + +Anfry et Blaise preparerent des trous profonds dans le meilleur +terrain de leur jardin; ils y placerent les fleurs avec precaution, +apres avoir enveloppe les tiges brisees de bouse de vache. Anfry les +arrosa et en laissa ensuite le soin a Blaise. + +Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et +Blaise resolut de les porter au jardinier dans la soiree. + +Ce meme jour, M. de Trenilly alla visiter son jardin de fleurs, +accompagne du jardinier. + +LE COMTE + +Ou donc avez-vous mis les dernieres fleurs que j'avais fait venir de +Paris? Je ne les vois nulle part. + +LE JARDINIER + +Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai donnees a M. Jules +pour son jardin. + +LE COMTE + +Pourquoi les avez-vous donnees? Et comment vous etes-vous permis de +donner a un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir a grands +frais? + +LE JARDINIER + +Monsieur le comte, j'avais peur de facher M. Jules, qui m'a envoye +deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs. + +LE COMTE + +C'est une tres mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand +j'achete des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez +les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends." + +Le jardinier partit immediatement et revint tout penaud dire a M. de +Trenilly que les fleurs etaient disparues, qu'il n'y en avait plus +trace. M. de Trenilly, fort mecontent, envoya chercher Jules. Quand il +le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des +fleurs que le jardinier lui avait envoyees il y avait trois jours. + +JULES + +Je les ai plantees dans mon jardin, papa, elles y sont. + +LE JARDINIER + +Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que +les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes. + +JULES + +Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensees, +que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs. + +LE JARDINIER + +Mais, Monsieur Jules, c'est moi-meme qui ai charge la brouette de +Blaise. + +LE COMTE + +Comment, encore Blaise! Mais c'est un demon, que ce garcon! Je ne sais +en verite d'ou cela vient, mais, partout ou il est, il y a du mal de +fait. + +LE JARDINIER + +C'est pourtant un bon et honnete garcon, Monsieur le comte; je le +connais depuis qu'il est ne, et personne n'a jamais eu a se plaindre +de lui. + +--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trenilly avec hauteur, et ce n'est +pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs? + +JULES + +Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas +rapportees au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin." + +M. de Trenilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche, +et sortit precipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le +trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait +reellement ose prendre les fleurs; il y entra au moment ou Anfry +et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la +brouette. + +"Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson, +dit M. de Trenilly, s'avancant vers Blaise avec colere. + +--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se placant respectueusement, +mais resolument devant Blaise, pour le mettre a l'abri du premier +mouvement de colere de M. de Trenilly; Blaise n'est ni un voleur ni un +polisson. Monsieur le comte a encore une fois ete induit en erreur. + +--Erreur, quand la preuve est la sous mes yeux? dit le comte, +fremissant de colere. + +ANFRY + +Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberte de vous +demander ce que vous supposez! + +LE COMTE + +Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces +fleurs sont a moi, volees par votre fils, qui vous a fait je ne sais +quel conte pour expliquer leur possession. + +ANFRY + +Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent a lui, Monsieur le comte, +et la preuve c'est que les voila pretes a etre placees sur cette +brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a +ramassees lorsqu'elles venaient d'etre brisees et pietinees par M. +Jules, et il me les a apportees pour les mettre en bon etat et +les rendre a votre jardinier avant que vous vous soyez apercu de +l'accident arrive a ces fleurs. Voila toute la verite, Monsieur le +comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges, +vous verrez encore la place des brisures." + +M. de Trenilly etait fort embarrasse de son accusation precipitee; +il entrevit quelque chose de defavorable a Jules, et, ne voulant pas +approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en +alla aussi vite qu'il etait venu. + +"Merci, papa, de m'avoir bien defendu, dit Blaise; sans vous il +m'aurait battu avec sa canne. + +--S'il t'avait touche, j'aurais a l'heure meme quitte son service, +repondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le +fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour +s'amuser avec toi, et le pere...; enfin je ne ferai pas de vieux os +ici." + +Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules. + + + +IX + +LES POULETS + + +"Maman, dit un jour Helene, j'ai trouve dans un buisson quatre oeufs +de poule; la fermiere dit que ce sont les poules Creve-Coeur qui +perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous +mangerons ce soir, Jules et moi. + +--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu +ferais mieux, Helene, de les faire couver, repondit Mme de Trenilly. + +--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter a la +ferme pour les faire couver." + +Helene courut porter ses oeufs a la ferme, mais elle fut desappointee +en apprenant par la fermiere que dans le moment il n'y avait pas une +poule qui voulut couver. + +"Mais, ajouta la fermiere, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry, +Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien eclore +vos oeufs; on n'a qu'a les lui faire voir, elle se mettra a couver +sur-le-champ." + +Helene remercia et courut chez Anfry. + +"Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie +de vouloir bien faire couver a votre poule. J'espere que cela ne vous +derangera pas. + +--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce +matin a couver, et je n'ai pas d'oeufs a lui donner. Si vous voulez +venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer." + +Helene suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut a +l'appel de sa maitresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un +panier a couver; la poule sauta dans le panier, etendit ses ailes et +commenca sa besogne de la meilleure grace du monde. + +Helene etait enchantee et remercia Mme Anfry. + +"Combien de jours faut-il pour faire eclore les oeufs? demanda-t-elle. + +--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute +comment se comporte la couveuse? + +--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge +et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amities a Blaise." + +Helene retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles +de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein +d'orge et d'avoine. Elle avait prie sa mere de ne parler de rien +a Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa veritable +raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouat quelque +mauvais tour, en ecrasant les oeufs ou en empechant la poule de +couver. + +Le vingt et unieme jour, Blaise, qui attendait toujours Helene a la +porte, lui annonca que deux poulets etaient eclos. Helene courut a la +cabane ou couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire +quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins +venir manger les grains d'orge que la poule leur ecrasait avec son bec +avant de les leur laisser manger. + +Les poussins etaient fort jolis; ils etaient noirs, avec une huppe +noire et blanche. + +"Demain, Mademoiselle, les deux autres ecloront bien sur, dit Blaise. + +HELENE + +Et quand ils seront tous eclos, est-ce que je ne pourrai pas les +emporter chez moi? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mere jusqu'a ce +qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle. + +HELENE + +Combien de temps faudra-t-il attendre? + +BLAISE + +Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle. + +HELENE + +C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'a la +maison..." + +Helene n'acheva pas. + +BLAISE + +Est-ce que vous n'avez pas, un endroit ou vous puissiez les loger pour +la nuit, Mademoiselle? + +HELENE + +Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules..." + +Helene s'arreta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensee, ne +la questionna plus; il lui dit seulement: "Ils seront mieux ici que +partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux, +maman et moi, pour vous etre agreables, car nous ne pourrons jamais +oublier que vous seule avez toujours cru a mes paroles et a mon +innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je +n'oublierai pas votre bonte, Mademoiselle. + +HELENE + +Ce n'est pas de la bonte, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la +justice. J'aurais voulu que tout le monde pensat comme moi a ton +egard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frere qui a +donne mauvaise opinion de toi. + +BLAISE + +Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle? + +HELENE + +Moi, je crois que tu es le plus honnete, le meilleur, le plus +obligeant et aimable garcon qu'il soit possible de voir, et je crois +que Jules t'a indignement calomnie." + +Un eclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise. + +BLAISE + +Merci, ma bonne et chere demoiselle. Le bon Dieu me recompense de +n'avoir pas murmure contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les +jours de vous benir et de rendre M. Jules semblable a vous. + +HELENE + +Comment, mon pauvre Blaise, tu as la generosite de prier pour Jules, +qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi! + +BLAISE + +Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il +fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il +offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi +je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son ame. + +HELENE + +Excellent Blaise! Je dirai a papa et a maman tout ce que tu viens de +me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincerite. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose +a present. Depuis que je vais au catechisme pour ma premiere communion +l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des mechants, et +cela me console de souffrir un peu." + +Helene tendit la main a Blaise, qui la remercia encore avec +reconnaissance et affection; elle retourna lentement a la maison. En +rentrant, elle raconta a son pere et a sa mere ce que Blaise lui avait +dit, et elle fit part de son impression a l'egard de Blaise. + +"Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garcon, et je serais +bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments a son +egard. + +--Il faudrait pour cela, ma chere Helene, dit M. de Trenilly avec +froideur, que nous pensassions bien mal de ton frere, qui dit juste +le contraire de Blaise, et qui serait d'apres toi un menteur, un +calomniateur, un mechant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de +Blaise que de mon fils. + +HELENE, _avec feu_ + +Cela depend de quel cote est la verite, papa; si pourtant Blaise est +innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous +commettez. + +--Tu oublies que tu parles a ton pere, Helene, dit Mme de Trenilly +avec severite. + +HELENE + +Je n'avais pas l'intention de manquer de respect a papa, mais je suis +si peinee de voir mon frere si mal agir, et le pauvre Blaise tant +souffrir!... + +M. DE TRENILLY + +Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement +pas. + +HELENE + +Je l'ai pourtant souvent trouve tout en larmes, pendant qu'il +travaillait et qu'il etait tout seul, et il cherchait a me le cacher +et a sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demande pourquoi +il pleurait; il m'a repondu que c'etait parce qu'il ne pouvait +rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il etait +un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni +se promener avec lui. + +--Il n'a que ce qu'il merite", dit sechement M. de Trenilly. + +Helene ne repondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter +son pere en continuant a defendre Blaise, et elle se retira dans sa +chambre pour travailler seule comme d'habitude. + +Les poulets devenaient grands et forts; Helene avait decide avec +Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait +dans la cour du chateau, ou ils coucheraient dans une niche de chien +qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur +arranger la niche en poulailler. Par une fatalite malheureuse, Jules +rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les +mettre dans leur nouvelle demeure. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as dans ton panier? + +BLAISE + +C'est une commission, Monsieur Jules. + +JULES + +Montre-moi ce que c'est. + +BLAISE + +Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis presse. + +JULES + +Qu'est-ce qui te presse tant? + +BLAISE + +Maman m'attend pour dejeuner, Monsieur. + +JULES + +Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voila tout. + +Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il +craignait que Jules ne leur fit mal ou ne les fit echapper; il voulut +donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et +chercha a le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et +il allait le degager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant +le plus faible, ramassa une poignee de sable et la lui jeta dans les +yeux. La douleur fit lacher prise a Blaise; Jules saisit le panier et +l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, pres d'une mare, pour +examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en +voyant les poulets qui y etaient renfermes!" + +"Ce voleur de Blaise, s'ecria-t-il, voila pourquoi il ne voulait +pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des +poulets qu'il a voles dans notre basse-cour, et qu'il portait a son +voleur de pere pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras +mes poulets, mauvais garcon! Tiens, viens chercher ton dejeuner." + +En disant ces mots, le mechant Jules tira les poulets du panier les +uns apres les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres betes se +debattirent quelques instants, puis resterent immobiles, les ailes +etendues, flottant sur l'eau. + +Jules fut enchante de son succes et retourna tranquillement a la +maison. Il entra chez son pere. + +"Papa, dit-il, vous devriez defendre a Blaise de mettre les pieds dans +notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien caches +dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre +poulailler. + +M. DE TRENILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni +poulets ni poulailler. + +JULES + +C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai +arraches. + +M. DE TRENILLY + +Qu'en as-tu fait?" + +Jules ne s'attendait pas a cette question; il devint rouge et +embarrasse, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noye les pauvres +betes. + +"Pourquoi ne reponds-tu pas? dit M. de Trenilly en l'examinant avec +surprise. Est-ce que tu les a rendus a Blaise, par hasard? + +--Oui, papa, balbutia Jules. + +M. DE TRENILLY + +Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'ou il tenait ces +poulets, et les apporter a la fermiere, s'ils sont a elle. Et Blaise +les a-t-il emportes?" + +Jules commencait a craindre qu'on ne trouvat les poulets dans l'eau; +il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit: + +"Non papa, il..., il... les a jetes dans la mare. + +M. DE TRENILLY + +Mais la tete lui tourne, a ce mauvais garnement; ou est-il? + +JULES + +Je ne sais pas; je crois qu'il est alle a l'ecole." + +Jules savait bien que Blaise n'allait plus a l'ecole, mais il croyait +empecher par la son pere de questionner lui-meme Blaise et Anfry. + +Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveugle par le sable, ne pouvait +quitter la place ou il etait tombe; et a force pourtant de frotter +ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint a les tenir +entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau +dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'a ce que tout le sable +fut parti. Il pensa alors a se mettre a la recherche de Jules et de +son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Helene, qui allait +voir si son petit poulailler etait pret a recevoir ses chers poulets +Creve-Coeur. + +Helene s'arreta stupefaite a la vue des yeux rouges et bouffis de +Blaise. + +"Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi +as-tu pleure? + +--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jete +dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il +m'a vu aveugle, il m'a arrache le panier dans lequel j'apportais vos +poulets, et comme il s'est sauve avec, je crains qu'il ne leur soit +arrive malheur. + +--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'ecria Helene. Oh! Blaise, +mon cher Blaise, aide-moi a les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai +pas tues ou laches dans le parc! Mes pauvres poulets!" + +Helene et Blaise se mirent a courir de tous cotes; en cherchant dans +les massifs, Blaise trouva son panier vide. + +"Mademoiselle Helene, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans. + +--C'est que Jules les a laches ou tues, dit Helene; pour le coup, papa +ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes +petits Creve-Coeur." + +A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra +son pere. + +"Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes +jolis Creve-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a +arrache et s'est sauve avec. + +M. DE TRENILLY + +Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les +avait pris a la ferme. Mais si ce sont tes Creve-Coeur qu'apportait +Blaise, pourquoi les a-t-il laisse prendre a Jules? Il n'est guere +probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laisse +enlever son panier sans le defendre. + +HELENE + +Aussi a-t-il voulu empecher Jules de les prendre; mais Jules lui a +jete du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lache le panier. + +M. DE TRENILLY + +C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que +Blaise avait jete les poulets dans la mare. + +HELENE + +C'est impossible, papa. Blaise a soigne mes poulets depuis qu'ils +sont eclos; il leur avait prepare un poulailler dans une des vieilles +niches a chien, et il me les apportait pour que nous les y missions. + +M. DE TRENILLY + +Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets. + +HELENE + +Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce +que Jules a ete assez mechant pour les jeter a la mare? + +La pauvre Helene, sans attendre la reponse de son pere, courut du cote +de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la +mare, elle le vit tachant, avec une longue perche, d'attirer a lui +quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitot qu'il +apercut Helene, il lui cria: + +"Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider a faire revivre les pauvres +poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retire trois; +je cherche a atteindre le quatrieme. Le voici, je crois... Non, il a +encore coule sous ma perche... Tenez, le voila! Je l'ai, pour cette +fois." Et, se baissant, il saisit le quatrieme Creve-Coeur, qu'il +avait rapproche du bord avec sa perche. + +Helene pleurait pres de ses pauvres poulets, couches a terre sans +mouvement, le bec ouvert, les ailes etendues, les yeux entr'ouverts. +Blaise les porta sur l'herbe, les secha le mieux qu'il put, avec de +la mousse, avec son mouchoir et celui d'Helene; mais il eut beau les +frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets resterent +sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Helene et Blaise se +releverent. + +"Que ferons-nous de ces pauvres petites betes? dit Blaise. Des poulets +si jeunes, ce n'est pas bon a manger; d'ailleurs, ca fait mal au coeur +de manger des betes qu'on a soignees. + +--Il faut les enterrer, dit tristement Helene; ne les laissons pas +ici; les chats les devoreraient. + +--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire +a un medecin qu'on faisait revenir des noyes en les couvrant de cendre +tiede; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout pres: +plongeons-les dedans jusqu'a demain; en tout cas, cela ne leur fera +pas de mal, et peut-etre... qui sait,... la cendre tiede, en les +rechauffant, les ranimera-t-elle. + +--Essayons, dit Helene; il sera toujours temps de les enterrer +demain." + +Helene et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les porterent a la +buanderie, ou ils trouverent effectivement un tonneau de cendre; on +venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, +Helene y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'a la +tete, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermerent ensuite +la buanderie et s'en allerent chacun chez eux, Helene fort triste de +la mort de ses jolis Creve-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin +d'Helene, tous deux peines de la mechancete de Jules. Quand Helene +revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un +peu d'inquietude, pour savoir ce qu'avait dit son pere. + +"Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as +encore fait une mechancete au pauvre Blaise. + +--Moi, une mechancete? repondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc +fait, Helene? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se +sont passees. + +HELENE + +Je sais tres bien que tu as noye mes pauvres poulets, que tu les as +arraches a Blaise apres lui avoir jete du sable dans les yeux, et que +tu as conte des mensonges a papa. + +JULES + +Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait +vole des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent a toi; j'ai voulu +les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetes dans +la mare. + +--Menteur! s'ecria Helene avec indignation. C'est abominable de mentir +avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien reserver tes mensonges +pour papa, qui a la bonte de te croire; quant a moi, tu sais que je te +connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis. + +JULES, _avec colere_ + +Mechante! vilaine! J'irai dire a papa que tu me dis cinquante sottises +pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai +chasser avec son vilain pere. + +HELENE + +Tu en es bien capable; rien ne m'etonnera de ta part. C'est bien +triste pour moi d'avoir un si mechant frere." + +Helene lui tourna le dos et se mit a table pour ecrire. Jules resta un +instant indecis s'il resterait chez Helene pour la contrarier, ou s'il +irait se plaindre a son pere; il finit par quitter la chambre, et il +se dirigea vers le cabinet de M. de Trenilly, qui etait alors occupe a +lire. + +"Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste +pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges +que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, +pretendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi, +qu'elle voudrait bien l'avoir pour frere, et qu'elle serait enchantee +si vous me chassiez pour me mettre au college. + +--Helene est une sotte, repondit M. de Trenilly; elle est entichee +de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son +humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritee d'avoir +perdu ses poulets. + +--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a vole ses poulets. +Pourquoi faut-il que ce soit moi qui recoive des injures, parce que +son Blaise a menti? + +--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mele pas +de l'education de ta soeur; va te plaindre a ta mere, si tu veux, et +laisse-moi finir un travail tres serieux qui doit etre termine cette +semaine. Va, Jules, va, mon garcon." + +Jules sortit a moitie content: il avait espere faire gronder sa soeur, +et il n'avait pas reussi. Il ne voulait pas aller se plaindre a sa +mere; elle n'etait pas toujours disposee a le croire et a l'approuver, +comme M. de Trenilly, qui etait aveugle par sa tendresse pour son +fils. Quant a Helene, il n'avait aucune crainte qu'elle le denoncat, +parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il resolut +donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni +d'Helene. + +Le lendemain, apres le dejeuner, Helene demanda a sa mere la +permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour +l'aider. Mme de Trenilly y consentit, a la condition que Blaise ne +mettrait pas les pieds au chateau ni dans le jardin de Jules. Helene +le promit et ajouta en souriant que la defense serait probablement +tres bien recue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de +se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; +il venait chercher les poulets pour leur preparer une fosse. + +"Tu viens m'aider a enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher +Blaise? Ne passons pas devant le chateau, pour que Jules ne te voie +pas et ne vienne pas nous rejoindre. + +--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien. +Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis +fache de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frere, mais +je n'ai jamais rencontre de garcon aussi mechant pour moi que l'est M. +Jules... Mais nous voici arrives; allons prendre nos pauvres morts." + +Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que +repeta immediatement Helene, entree avec lui. Les poulets qu'on avait +cru morts etaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de +cendre, et ouvrant le bec pour demander a manger. + +"C'est la cendre! s'ecria Blaise. Le medecin avait raison. + +--C'est evidemment la cendre, repeta Helene. Quel bonheur de revoir +mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idee tu as eue, mon bon +Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais +enterres de suite. Va vite leur chercher a manger. Je vais pendant ce +temps les porter a leur poulailler, ou tu me trouveras. + +--Irai-je a la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du +lait? + +--Non, non, ne va pas a la cuisine. Maman a defendu que tu entres au +chateau. + +--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en +soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma +premiere communion, en supportant ces affronts avec courage et +douceur... Je vais demander a maman ce qu'il nous faut pour les +poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu +longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue." + +Helene resta pres de ses poulets; elle aussi etait triste, car elle +sentait combien etait injuste la mauvaise opinion qu'on avait de +Blaise, et elle s'affligeait que ce fut son frere qui eut fait tout ce +mal. + +"Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'eloigner. Le bon Dieu +fera sans doute connaitre son innocence; mais en attendant il souffre +et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est +mauvais! L'annee prochaine il doit faire sa premiere communion; +comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnait pas ses torts?..." + +Helene eut le temps de reflechir, car Blaise ne revint qu'au bout +d'une demi-heure. + +"Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une patee faite par maman. +J'ai ete longtemps, car il a fallu la preparer, puis revenir pas trop +vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les +poulets vont se regaler." + +Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets +affames se precipiterent dessus et picoterent jusqu'a ce qu'il n'en +restat miette. + +Blaise conseilla a Helene de tenir ses poulets enfermes pendant +deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer a leur nouvelle +demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et +forts. Jules s'en informait avec interet de temps en temps; Helene +lui en sut gre et crut que c'etait un commencement de repentir et +d'amelioration. Un jour que Mme de Trenilly preparait le diner, Jules +lui dit: + +"Quand donc mangerons-nous les poulets d'Helene? Le cuisinier en +ferait volontiers une fricassee. + +--Manger mes poulets! s'ecria Helene effrayee, j'espere bien, maman, +que vous n'y avez pas songe, et que c'est une invention de Jules. + +--Je croyais, comme Jules, que tu les elevais pour les manger, Helene, +dit Mme de Trenilly. + +--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensee de les manger. Je veux +garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent; +je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise +et moi qui les avons elevees, puis sauvees de la mort. + +JULES + +Que tu es bete! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a du etre +bien attrape quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son diner il +aurait encore a les soigner!" + +Helene ouvrit la bouche pour repondre vertement, mais elle se contint, +et, jetant sur son frere un regard qui le fit rougir, elle se contenta +de dire: + +"Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne +opinion que j'en ai et l'amitie que j'ai pour lui. Je la lui doit en +compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on +le calomnie en ma presence, sans prendre sa defense et sans dire les +choses comme je les sais." + +Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se +borna a dire, en levant les epaules: + +"Que tu es sotte!" et quitta la chambre. + +Mme de Trenilly avait fini de commander au cuisinier le dejeuner et le +diner; elle ne fit pas attention a la fin de la discussion d'Helene et +de Jules, et reprit sa lecture interrompue. + +Il ne fut plus question des poulets. Helene les avait transportes chez +Mme Anfry, de peur que Jules n'eut la fantaisie de les attraper et de +les faire manger. A l'automne, les poulets etaient devenus des poules +qui se mirent a pondre; au printemps elles couverent leurs oeufs et +eurent a leur tour des poulets a conduire. Helene finit par en faire +cadeau a Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps +a autre, faisait manger a Helene un des poulets de ses poules. Ils +etaient toujours tendres et gras, et chacun en appreciait la qualite. + + + +X + +LE RETOUR DE JULES + + +A l'approche de l'hiver, M. de Trenilly etait parti pour Paris avec +toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantes de se +retrouver seuls; l'hiver se passa plus agreablement pour Blaise, dont +chacun commencait a reconnaitre la piete, la bonte et l'honnetete. +Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des +parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'ecole; mais +il preferait travailler a la maison avec son pere et sa mere. Ils +causaient souvent de leurs anciens maitres, mais jamais ils ne +faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien a en +dire, et Blaise avait demande a ses parents de n'en pas parler plutot +que d'en dire du mal. + +"Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne +pourrais peut-etre pas m'empecher de leur en vouloir de leur +injustice, surtout a M. Jules, et je me sentirais de la colere, de la +haine peut-etre. Et comment pourrais-je faire ma premiere communion +et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur a ceux qui +m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonne a ses bourreaux; il +a meme prie pour eux. Je veux tacher de faire comme lui. + +--C'est bien, ce que tu dis la, mon Blaisot, lui dit son pere en +l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mere... C'est qu'il ne +nous est pas facile de pardonner a ceux qui ont fait du mal a notre +enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un mechant, un... + +--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne +parlez que de Mlle Helene, qui a ete si bonne pour moi. + +--Ah oui! celle-la est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en +parler; pas de danger de dire une mechancete." + +"Une lettre", dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une a +Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit: + +"Tenez le chateau pret pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon +fils lundi prochain. Soignez particulierement la chambre de Jules, qui +est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue. + +"Comte de TRENILLY." + +"Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guere de +temps pour tout preparer. Il faut nous y mettre tous des aujourd'hui. + +--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de +Mlle Helene; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard? + +--Et ou veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune +fille n'est-elle pas pres de sa mere! Au surplus, nous le verrons bien +quand ils seront arrives." + +Elle monta au chateau avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours +ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva +termine le lundi dans la journee. + +"Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner +particulierement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotte, essuye, +comme les autres; je ne peux pas faire mieux. + +--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des +fleurs, qui le rendront plus gai." + +En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un +autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles +de fleurs sur les croisees, sur la commode. Blaise avait fait de son +mieux, et il avait reussi. + +Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils +n'attendirent pas longtemps l'arrivee du comte. Comme l'annee d'avant, +un courrier a cheval l'annonca; la grille fut ouverte et la voiture +roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trenilly dans le fond; pres +de lui etait Jules, pale et maigre. La comtesse et Helene n'y etaient +pas. Blaise avait deja su par des gens qui avaient precede M. de +Trenilly qu'Helene etait au couvent pour renouveler sa premiere +communion, et que sa mere ne la ramenerait que dans le courant de +juillet, deux mois plus tard. M. de Trenilly avait l'air encore plus +sombre et plus severe que l'annee precedente. + +"Ils n'apportent pas avec eux la gaiete, dit Anfry a sa femme en +refermant la grille. + +--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour desennuyer M. +Jules, repondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le +refuser. + +--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc +oublie ce qu'ils en disaient?..." + +Mme Anfry avait bien devine; des le lendemain, un domestique vint +demander Blaise au chateau. + +"Blaise est sorti, repondit sechement Anfry. + +LE DOMESTIQUE + +Ou est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommande +de le ramener avec moi. + +ANFRY + +Il est au catechisme; il n'en reviendra que pour diner. + +LE DOMESTIQUE + +Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sur, et M. Jules va etre +plus maussade que d'habitude. + +ANFRY + +Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublie le mal qu'il en +disait l'annee derniere. + +LE DOMESTIQUE + +L'annee derniere n'est pas l'annee qui court; on a change d'idees +depuis, et M. Jules ne reve plus que Blaise. Mlle Helene a raconte +bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parle de la piete +de Blaise et de ses bons sentiments pour sa premiere communion, que +Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules. + +ANFRY + +Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant +que chacun restat chez soi. + +LE DOMESTIQUE + +Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire a M. le +comte que Blaise est sorti." + +Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contraries de +cette lubie de Jules. + +Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on etait venu le demander +au chateau, le pauvre garcon eut peur et supplia son pere de le +laisser aller aux champs tout de suite apres son diner. + +"Mais ou iras-tu, mon pauvre Blaisot? + +--J'irai travailler aux champs avec les garcons de ferme, papa; le +fermier m'a tout justement demande si je ne voulais pas venir en +journee chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garcon +maintenant; je puis bien travailler comme un autre. + +--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que +j'apercois enfilant l'avenue; bien sur, c'est encore pour toi." + +Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de +derriere pour ne pas etre vu du domestique. Il courut a toutes jambes +a la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches a mener +a l'herbe et a garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry +cinq minutes apres que Blaise en etait parti. + +"Eh, bien, ou est donc votre garcon? dit-il en regardant de tous +cotes. N'est-il pas encore revenu diner? M. le comte l'envoie +chercher. + +--Blaise est venu diner, et il est reparti pour aller travailler a la +ferme, ou il est retenu pour l'ete, dit Anfry d'un air satisfait et +legerement moqueur. + +LE DOMESTIQUE + +Pourquoi l'avez-vous laisse partir, puisque je vous avais prevenu que +M. le comte le demandait? + +ANFRY + +Il est d'age a travailler, et il faut qu'il s'habitue a gagner sa vie. +Je n'ai pas de quoi le garder a faineanter comme les enfants de M. le +comte. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous +en aurez les eclaboussures bien certainement. + +ANFRY + +A la volonte de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les +merite pas." + +Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry +alla a son jardin; tout en bechant, il souriait en se disant: + +"Blaisot a eu une bonne idee tout de meme! C'est qu'il n'est pas bete, +ce garcon!" + +Mais M. de Trenilly ne se decourageait pas si facilement; il voyait +bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et +que le travail a la ferme n'etait qu'un pretexte. Cette resistance +l'irritait sans le surprendre. D'apres ce que lui avait raconte Helene +pour la justification du pauvre Blaise, il avait concu de l'estime +pour lui, et il commencait a croire que Jules avait pu etre trompe par +les apparences et s'etre mepris sur les intentions de Blaise. Jules, +de son cote, qui ne pouvait s'empecher de reconnaitre la bonte et la +complaisance de Blaise, parlait souvent du desir qu'il avait de le +revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trenilly admirait +la generosite de son fils, qui oubliait les mefaits de Blaise, et il +se promettait de satisfaire son desir des qu'ils seraient de retour a +la campagne. La maladie que fit Jules a la suite d'une chute de cheval +dans une partie de cerises a Montmorency hata ce retour. Jules demanda +Blaise des son arrivee, et il fut tres contrarie de devoir attendre au +lendemain. + +Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise etait au +catechisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'a midi. Mais quand il vit +une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il +en serait de meme tous les jours, il se mit a pleurer amerement. Son +pere lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui +pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction, +et ne cessait de demander Blaise. M. de Trenilly, qui l'aimait avec +une faiblesse qu'il n'avait jamais montree que pour ce fils indigne de +sa tendresse, lui promit de faire en sorte de degager Blaise de son +travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se +calma d'apres cette assurance, et resta tranquillement etendu dans son +fauteuil. M. de Trenilly se rendit precipitamment a la maison d'Anfry: +mais Anfry etait sorti pour faire des fagots dans le bois. + +De plus en plus contrarie, mais contenant son humeur, M. de Trenilly +alla a la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il etait dans les +pres a garder les vaches. + +"Allez le chercher, dit M. de Trenilly; remplacez-le par quelqu'un, +j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici." + +Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermiere, non sans +quelque crainte; l'air sombre et mecontent du comte la terrifiait; +aussi ne tarda-t-elle pas a s'esquiver, sous un leger pretexte; elle +prevint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de +se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, +disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre a la place de +Blaise. + +Les enfants de la ferme, dont le plus age avait huit ans et le plus +jeune quatre, se garderent d'abord d'entrer dans la salle; mais la +crainte fit bientot place a la curiosite; l'aine, Robert, alla tout +doucement regarder a la fenetre pour voir comment etait la figure +peu aimable de M. le comte. Il recommanda a ses freres de l'attendre +dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes apres il revint et leur dit +a voix basse: + +"Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air mechant tout a fait. Il a leve +les yeux, je me suis sauve bien vite. + +--Je vais y aller voir a mon tour, dit Francois; il doit etre +effrayant. + +--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert; +il te battrait." + +Francois partit aussitot et revint comme son frere, mais bien plus +effraye. + +"Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a +vu; il s'est leve et a regarde a la fenetre comme s'il voulait sauter +au travers; je me suis sauve; j'ai eu bien peur. + +--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie +de voir ses yeux qui brillent! + +--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de +suite." + +Alcine partit enchante, quoique son coeur battit de frayeur. Il marcha +sur la pointe des pieds en approchant de la fenetre et chercha a voir, +mais il etait trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper +sur le rebord de la fenetre et y reussit apres beaucoup d'efforts. Le +bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se +dirigea vers la fenetre au moment ou Alcine parvenait a y monter. Le +pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver a lui ce +terrible croquemitaine dont ses grands freres avaient eu peur. Le +comte, voyant l'enfant tout pret a degringoler, ouvrit precipitamment +la fenetre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que +c'etait pour le devorer, et il se mit a crier plus fort en appelant +ses freres a son secours. + +"Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert, +Francois, au secours!" + +Le comte, etonne de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre +au moment ou les freres, bravant le danger, accouraient, armes, l'un +d'une fourche, l'autre d'un rateau. Ils ouvrirent precipitamment la +porte et s'elancerent sur le comte, qui, ne s'attendant pas a cette +attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la +chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la +fourche et le rateau qui cherchaient a l'embrocher et a l'assommer, +pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et +Francois, voyant leur frere en surete, fondirent une derniere fois +sur le comte, toujours arme de sa chaise; la fourche et le rateau +resterent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant desarme, +entraina son frere qui se trouvait egalement sans armes, et tous deux +se precipiterent hors de la chambre avec autant d'agilite qu'ils y +etaient entres. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui +avait cause cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la +maison, visita les batiments de la ferme et n'y trouva personne. Les +enfants etaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois +rejoindre leur mere, qui revenait avec Blaise; ils lui raconterent +que le comte etait si mechant et si furieux qu'il avait voulu manger +Alcine. + +"Il l'aurait mange, maman, si Robert et moi nous n'etions arrives avec +une fourche et un rateau... + +--Une fourche, un rateau! contre M. le comte! s'ecria la mere +effrayee. Jesus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous? + +ROBERT + +Il le tenait deja par terre, maman; il ouvrait une bouche enorme, et +il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup! + +FRANCOIS + +Et des yeux qui semblaient bruler ce qu'ils regardaient! + +ALCINE + +Et des grandes mains enormes qui me serraient d'une force!... + +LA FERMIERE + +Jesus! misericorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre +M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-la?... +Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? +Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, apres +ce qui s'est passe. + +ROBERT + +Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur. + +LA FERMIERE + +Mais c'est par rapport a vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas +eu peur sans cela. + +FRANCOIS + +Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y +aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fit du mal. + +LA FERMIERE + +Helas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demande; +va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu +nous retrouveras dans la grange." + +Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller +seul, mais il n'osa pas desobeir aux ordres du comte et de la fermiere +et il se dirigea vers la ferme sans trop hater le pas... Il arriva +jusqu'a la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y etait plus. + +"Il est parti, il est parti! cria Blaise a la fermiere et aux enfants; +vous pouvez venir, il n'y a plus de danger." + +A peine avait-il acheve ces paroles qu'il apercut a dix pas de lui le +comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et +s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le +joyeux appel a la famille du fermier. + +"Ah ca! dit-il en froncant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un +des marmots que j'empeche de tomber du haut de la fenetre croit que je +vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un rateau +comme si j'etais une bete feroce. Et voila que toi, Blaise, tu +appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger! +Qu'est-ce que tout cela veut dire? + +--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrasse, les enfants ont eu +peur de vous deranger, et..., et... + +LE COMTE, _avec colere et ironie_ + +Et c'est pour ne pas me deranger qu'ils ont voulu m'assommer? + +BLAISE + +Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu defendre leur +petit frere. + +LE COMTE + +Defendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit +imbecile criait sans savoir pourquoi. + +BLAISE + +Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et... + +LE COMTE + +Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas +contre un homme a coups de fourche, surtout quand cet homme est le +maitre de la maison. Mais ou est la mere? Amene-la-moi avec ses +enfants." + +Blaise, enchante d'etre debarrasse d'une conversation aussi peu +agreable, courut a la recherche de la fermiere, qu'il trouva blottie +dans un coin de la grange, entouree des enfants, qui osaient a peine +respirer. + +BLAISE + +Madame Francois, M. le comte vous demande, et les enfants aussi. + +LA FERMIERE + +Jesus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il +faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller +puisqu'il l'ordonne." + +Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mere en +s'accrochant a son tablier; elle entra dans la salle, trainant ses +enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouverent en face du +redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle, +les bras croises et tenant une canne a la main. La fermiere salua, +balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlat. + +"Approchez, polissons! dit le comte d'une voix breve; comment +avez-vous ose me menacer de vos fourches? + +ROBERT + +J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons +fonce sur vous pour le degager. + +FRANCOIS + +Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et... +mecontent. + +LE COMTE, _a la fermiere_ + +Vous leur donnez de jolies idees sur mon compte; je vous fais +compliment de votre succes. Vous pouvez dire a votre mari qu'il n'a +pas besoin de se deranger pour venir signer la continuation de son +bail. Je vous renvoie a Noel. Et quant a ces mauvais garnements, je +leur apprendrai a me respecter." + +Et degageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant: +"Chacun son tour; voici pour la fourche, voila pour le rateau!" + +Les pauvres enfants se sauverent en criant; la mere les suivit en +murmurant et en se felicitant d'avoir a quitter sous peu un si mauvais +maitre. + +M. de Trenilly appela Blaise et lui commanda de le suivre. +Blaise hesita un moment, mais il n'osa pas resister et suivit +silencieusement, la tete baissee. + + + +XI + +LE CERF-VOLANT + + +Apres quelques minutes de marche, M. de Trenilly se retourna, et, +voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empecher de sourire et +de lui demander s'il croyait aussi devoir etre devore. + +Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles. + +"Ecoute, Blaise, dit M. de Trenilly, tu sais sans doute que mon pauvre +Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?" + +Blaise ne repondit pas; le comte reprit: + +"Je sais que tu as fait l'annee derniere quelques sottises, mais je +veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestes +depuis, d'apres ce que m'a dit Helene. Je desire que tu viennes tous +les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour etre son +compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus a la ferme. +Acceptes-tu? + +--Monsieur le comte, repondit Blaise en balbutiant, je suis fache... +Je ne peux pas... Papa desire que je travaille, que je gagne... + +--Oh! quant a ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te +donnerai le double de ce que tu recois a la ferme. + +--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne +pourrais pas entrer au chateau avec l'opinion que vous avez de moi. Je +n'ai pas merite les reproches que vous m'adressiez l'annee derniere, +et je ne puis vous promettre de faire autrement cette annee. M. Jules +ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas +possible que je reste pres de lui dans les sentiments que je lui +connais. + +LE COMTE + +Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au +passe, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientot arrives; +viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir." + +Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se resigna pour ce jour-la, +se proposant bien de demander a son pere de refuser toutes les +propositions du comte. + +Ils entrerent chez Jules, qui attendait le retour de son pere avec une +vive impatience. + +"Eh bien, papa, Blaise vient-il? + +--Le voici, mon garcon; j'ai eu de la peine a le trouver. Tu vois, +Blaise, que Jules t'attendait. + +--Bonjour, Blaise, s'ecria Jules; nous allons bien nous amuser. +Fais-moi un cerf-volant, que j'enleverai lorsque je pourrai sortir. + +BLAISE + +Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fache de vous savoir malade. + +JULES + +Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des +couleurs. + +BLAISE + +Mais je ne sais a qui demander tout cela, Monsieur Jules. + +JULES + +Au cuisinier, au valet de chambre. + +BLAISE + +Jamais je n'oserai; ils ne m'ecouteront pas. + +JULES + +Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'a leur dire: "C'est M. Jules +qui m'envoie", et tu verras s'ils t'enverront promener." + +Blaise alla a l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant; +mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les +domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre eclaterent de rire. + +"Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des +cerfs-volants a Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est +bien de l'honneur, en verite!--Servez donc Monsieur, camarades! +depechez-vous! Monsieur attend, Monsieur est presse! + +--Tenez, Monsieur Blaise, voila du papier, dit un des domestiques en +lui tournant autour de la tete un papier sale et huileux. + +--Monsieur Blaise, voila de la colle, dit un autre en lui versant sur +la tete une tasse d'eau sale. + +--Monsieur Blaise voici des couleurs", dit un troisieme en lui +remplissant de cirage le visage et les mains. + +Le pauvre Blaise parvint a s'arracher d'entre les mains de ces +domestiques mechants et grossiers. Il ne crut pas convenable +de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se +debarbouiller et changer de vetements. Son pere et sa mere furent +effrayes de le voir revenir mouille, noirci; mais il les rassura +en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des +mauvais traitements dont il leur rendit compte. + +"Et quant a cela, papa, dit-il, j'en dois etre heureux, puisque +Notre-Seigneur s'est laisse bien autrement humilier pour me sauver. + +ANFRY + +Cela n'empeche pas, mon pauvre garcon, que tu ne retourneras plus dans +cette maison de malheur. + +BLAISE + +Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y +retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules; +il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps a +faire sa commission. + +ANFRY + +Il t'arrivera encore des desagrements pres de M. Jules, mon garcon, +crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise +pourquoi je t'empeche d'y retourner. + +BLAISE + +Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les +renverrait peut-etre. + +ANFRY + +Les renvoyer! pour des mechancetes qu'ils t'ont faites a toi, pauvre +Blaise? + +BLAISE + +Pas a cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M. +Jules, qui se sera sans doute impatiente. + +ANFRY + +Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais etait pour M. +Jules? + +BLAISE + +Ils ne m'en ont pas laisse le temps; aux premieres paroles j'ai perdu +la tete, et je n'ai plus pense a m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de +meme de ma faute la-dedans. C'eut ete un peu sot si j'avais reellement +demande a ces messieurs de me servir comme si j'etais leur maitre. + +ANFRY + +Tu es toujours pret a t'accuser, mon Blaisot, a excuser les autres. +C'est bien, mais tous ne font pas comme toi. + +BLAISE + +Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue +pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tacherai de ne pas +rester trop longtemps." + +Blaise, qui etait nettoye et rhabille, courut au chateau et rentra +chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en +colere d'avoir attendu si longtemps. + +JULES + +D'ou viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commande? +Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu +changeasses d'habits? C'etait bien la peine de me faire attendre mon +cerf-volant depuis une heure! + +BLAISE + +Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'etais sali dans +l'antichambre, et je ne pouvais me presenter plein de cirage devant +vous. + +JULES + +Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire +un cerf-volant! Et ou sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs, +la ficelle? + +BLAISE + +Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner. + +--On n'a pas voulu te les donner! s'ecria Jules, rouge de colere. On +n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les +ferai tous chasser. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est +la mienne, parce que je n'ai pas pense a dire que c'etait pour vous. + +JULES + +Imbecile! Tu as ete demander pour toi? Comme si tu avais droit a +quelque chose ici? Retourne vite a l'antichambre et rapporte tout ce +qu'il faut. + +BLAISE, _avec embarras_ + +Monsieur Jules, si cela vous etait egal, j'irais chercher un des +domestiques et vous lui expliqueriez vous-meme ce que vous voulez. + +JULES + +Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite. +Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire a un garcon bete et entete +comme toi! Je suis fatigue de te repeter la meme chose." + +Blaise ne repondit pas; l'excellent garcon n'avait pas voulu faire +gronder les domestiques, dont il avait tant a se plaindre depuis un +an, et, malgre sa repugnance, il retourna a l'antichambre repeter sa +demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'etait pour M. Jules. + +"Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le +papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours a la +cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges, +va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un +cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant +precipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantot demander de quoi +faire un cerf-volant, est-ce que c'etait pour M. Jules? + +BLAISE + +Oui, Monsieur, c'etait pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voila dans de beaux +draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffe, arrose et +peint son messager. + +BLAISE + +Je n'ai rien dit a M. Jules, Monsieur. + +LE DOMESTIQUE + +Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous? + +BLAISE + +Non, Monsieur, pas du tout. + +LE DOMESTIQUE + +Comment as-tu explique ton absence et ton changement d'habits? + +BLAISE + +J'ai dit que je m'etais tache de cirage et que je ne rapportais pas de +quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublie de dire que c'etait +pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, tu es un brave garcon tout de meme; il faut avouer que tu +n'as pas de mechancete. J'ai eu une belle peur! La place est +bonne; non pas que les maitres soient bons; ils sont au contraire +detestables, mais ils payent bien et ne regardent a rien; on se fait +de beaux benefices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise, +puisque tu es si bon garcon, nous te regalerons quelquefois d'une +bouteille de vin, de liqueur, de cafe, de gateaux, d'une moitie de +volaille, de toutes sortes de choses." + +Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais +il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en +emportant les objets qu'on s'etait empresse d'apporter. + +"Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en +posant le tout sur une table. + +JULES + +Pourquoi restes-tu la a ne rien faire? Commence donc. + +BLAISE + +Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser a le faire +vous-meme. + +JULES + +Moi-meme? Tu crois que je vais m'abimer les mains a couper des batons +d'osier, me salir les doigts a coller des papiers, me fatiguer et +m'ennuyer a arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je +t'ai fait venir; je m'amuserai a te regarder faire." + +Blaise ne fut pas content du ton meprisant de Jules et il eut un +instant la pensee de le laisser la et de s'en aller. + +"Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur, +c'est certain; je dois faire les volontes des maitres et souffrir les +humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est egoiste et dur; tant +mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience." + +Tout en faisant ces reflexions, il deployait les feuilles de papier, +et preparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une +grande heure a faire ses preparatifs, a coller les feuilles et a les +fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller, +qu'il n'y eut plus qu'a faire la queue et a peindre le cerf-volant, +Blaise dit a Jules: + +"Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser a peindre des figures sur +le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je +ne saurais pas peindre." + +Jules ne repondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il +s'etait endormi. + +"Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais +j'aurai fait de mon mieux." + +Et Blaise se mit a l'ouvrage, cherchant a figurer des hommes et des +animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idee de peinture ni de +dessin, c'etait donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux +de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient +l'air de moutons; ses vaches ressemblaient a des chats, ses oiseaux +pouvaient etre pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de +maisons, ses montagnes pour des niches a chiens, etc. Mais Blaise, +dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes +et attendait avec impatience le reveil de Jules pour les lui faire +admirer. Enfin Jules se reveilla, etendit les bras en baillant et +appela Blaise. + +BLAISE + +Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout a fait +beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de +belles peintures. + +JULES + +Qu'est-ce que ces horreurs-la? Qui a peint ces affreuses figures? + +--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait +que c'etait bien et joli. + +--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce +cerf-volant." + +Blaise le lui remit avec quelque inquietude. Quand Jules le tint entre +ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il +creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la +queue en pieces. Le pauvre Blaise poussa un cri de desolation. + +"Helas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu! +L'ouvrage de trois heures? + +--Ne voila-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tache de faire +mieux. + +--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre +Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus +de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout a fait +impossible. + +--Paresseux! imbecile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre +cerf-volant." + +Blaise etait tombe sur une chaise; il continuait a sangloter, la tete +cachee dans ses mains; sa patience et sa resignation etaient vaincues +par la durete et l'egoisme de Jules; la tristesse de son coeur, +longtemps comprimee, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes. + +"Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le mechant Jules; va-t'en chez toi, et +reviens demain de bonne heure." + +Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler +et sortit precipitamment. Il courut jusqu'a un petit bois contre +lequel etait adosse sa maison; la il s'assit au pied d'un arbre et +pleura quelque temps encore. + +"Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si mechant pour +moi? J'ai beau m'efforcer a lui faire plaisir, il tourne tout contre +moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonte, +de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de +l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses +sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonte soit faite +et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur, +rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le +voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques. +Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi etes-vous parti? +j'etais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il +en sechant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me +trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et +pour ressembler a Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du +courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fosse et je vais +reprendre ma gaiete. C'est que M. Jules a raison! Il est tres vrai que +je suis un imbecile. S'il a brise ce cerf-volant, ne voila-t-il pas +un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'etait pas +joli tout de meme, se dit-il en souriant; les peintures etaient toutes +droles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois +clair maintenant; j'ai ete tout bonnement vexe de n'avoir pas ete +admire; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en +demanderai pardon au bon Dieu." + +Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en +chantant a la maison. + +"A la bonne heure, dit Anfry; voila notre Blaisot qui rentre gaiement. +Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garcon? + +MADAME ANFRY + +Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as +pleure;... mais oui,... bien sur, tu as pleure! + +BLAISE, _riant_ + +C'est vrai, maman, j'ai pleure; mais cette fois, c'est ma faute; je +suis un nigaud et un orgueilleux. + +ANFRY + +Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non. + +BLAISE + +Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez." + +Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'etait passe, supprimant +seulement les epithetes injurieuses de Jules. + +Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise +pendant son recit. Quand il eut fini, il l'attira a lui et l'embrassa +a plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long +de ses joues. + +"Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je +comprends tout,... meme ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs +que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des +generosites aux depens de leurs maitres, ils se rendent coupables de +vol; ne nous faisons jamais leurs complices. + +BLAISE + +Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas meme un morceau +de sucre ou de gateau. + +ANFRY + +Tu feras bien, Blaisot; sois honnete dans les petites choses, tu le +seras dans les grandes." + + + +XII + +L'ACCENT DE VERITE + + +Le lendemain, sans attendre qu'on vint le chercher, Blaise alla +au chateau et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les +domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la +veille, le recurent avec amitie, en reconnaissance de sa discretion. +Pendant qu'on rassemblait les objets necessaires, le valet de chambre +qui la veille avait promis tant de choses a Blaise lui demanda s'il +avait dejeune. + +"Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mange +avant de partir. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Qu'as-tu mange? + +BLAISE + +Du pain et des radis, Monsieur. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Pauvre dejeuner, mon garcon; je vais t'en donner un meilleur: une +bonne tasse de cafe au lait avec une tartine de pain et de beurre. + +BLAISE + +Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai +pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim. + +BLAISE + +Non, Monsieur, en verite, je n'y gouterai seulement pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit? + +BLAISE + +Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance. + +--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en placant +devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin", ajouta-t-il +en mettant a cote un verre de frontignan. + +Au moment ou il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte +bien connu; c'etait celle du comte; en une seconde le valet de +chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la +bouteille de frontignan et les biscuits. + +Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son +etonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et +le frontignan et les biscuits devant lui. + +"Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise. +Saint Blaise enrole dans les voleurs? Belle conduite, en verite! Tu ne +manques pas de front ni de hardiesse, mon garcon. Venir jusqu'ici pour +voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est tres +bien! tres bien! + +--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux +yeux. Je n'ai touche a rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai +sorti ce vin et ces biscuits! + +LE COMTE + +Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard? + +BLAISE + +Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en +ma parole, ce n'est pas moi non plus. + +LE COMTE + +Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces +armoires ouvertes, cette bouteille posee devant toi, et ce verre plein +place pour etre bu? + +BLAISE + +Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache. +Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant a M. Jules, qui +m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable, +et je vous supplie de me croire. + +--Ce garcon-la est incomprehensible, dit le comte a mi-voix; il vous +domine malgre vous: me voici dispose et oblige a le croire, malgre +ma raison et l'evidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui +t'attend, ajouta-t-il a haute voix. + +BLAISE + +Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour +rester dans votre maison et surtout pres de votre fils. + +--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trenilly avec vivacite, +apres un instant d'hesitation. Je te crois, puisque je ne puis faire +autrement, et que malgre moi je t'estime. + +--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de +bonheur. Que le bon Dieu vous recompense en votre fils de la bonne +parole que vous avez dite! Merci." + +Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trenilly emu +et surpris de l'impression que ce garcon produisait sur lui et de +l'autorite qu'exercait sa parole. + +"Comment, te voila, Blaise! s'ecria Jules en le voyant entrer. Je +croyais que tu ne viendrais pas." + +BLAISE + +Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas a reparer ma sottise +d'hier et a vous refaire un autre cerf-volant? + +JULES + +C'est que tu etais parti en pleurant; je croyais que tu serais fache +de ce que je t'avais dit. + +BLAISE + +Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai ete..., pas +fache,... mais... contrarie, peine, et que j'ai pleure encore +longtemps apres vous avoir quitte; j'ai pourtant fini par comprendre +que j'etais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici pret a +vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux... + +--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules. + +--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il +faut convenir que c'etait bien laid ce que j'avais fait, et que vous +avez eu raison de le dechirer. + +--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant, +touche malgre lui de l'humilite et de la bonte de Blaise; on aurait pu +l'arranger, le couvrir, le repeindre. + +--Ah bien! ne pensons plus a ce qu'on aurait pu faire du defunt et +commencons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules? +cela ira plus vite. + +--Je veux bien", dit Jules avec plus de douceur que d'habitude. + +Blaise commenca a ajuster les brins d'osier, pendant que Jules +preparait le papier; il le fit d'assez bonne grace, et avant une heure +le cerf-volant fut termine; il ne restait plus a faire que la queue, +et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. +Blaise les trouva admirables, malgre leur defaut de couleurs et de +formes. Jules, tres flatte de l'admiration de Blaise, devint de plus +en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse +devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'appreterent +a sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant. + +JULES + +Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin. + +BLAISE + +Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle +trainait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser." + +Jules avait pose le cerf-volant sur la cheminee, il le prit a deux +mains et fit quelques pas pour faire trainer la queue et la rouler +a son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'apercut pas +qu'elle etait accrochee a un des candelabres de la cheminee; il sentit +de la resistance, tira fort; la queue se rompit, et le candelabre +roula a terre avec fracas: bougies, bobeches et bronze, tout etait +brise. + +"La, mon Dieu! s'ecria Blaise en courant au candelabre; tout est +casse! quel dommage! que c'est malheureux! + +JULES + +Qu'est-ce que ca fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais +pleurer pour un mechant candelabre. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute? + +JULES + +Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi +qu'il grondera, et il aura bien raison. + +--Moi! dit Blaise stupefait. + +JULES + +Certainement, toi. N'est-ce pas bete d'avoir fait une queue si longue +et si entortillee qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu +faire le savant et montrer ton habilete, il n'y aurait pas eu de +queue, et le candelabre ne serait pas casse. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette +queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant. +Et si vous y aviez regarde, vous auriez tire plus doucement et vous +n'auriez rien casse. + +--La! c'est ma faute maintenant! s'ecria Jules avec colere et tapant +du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais +toi-meme tout a l'heure que tu etais sot et orgueilleux! c'est tres +vrai. + +BLAISE + +Hier j'ai ete sot et orgueilleux, c'est la verite, Monsieur Jules; +mais je ne crois pas l'avoir ete aujourd'hui. + +JULES + +Tu crois toujours etre parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu +es desagreable et insupportable. + +BLAISE + +Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules? +Ce n'est pas moi qui le demande, bien sur; je n'y ai pas deja tant +d'agrement? + +JULES + +Qu'est-ce que tu veux dire par la? Que je suis mechant, que je te +rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en +colere et qui m'ennuies avec tes airs betes. + +BLAISE + +Qu'a cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter; +bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus +revenir, puisque je ne vous suis point utile. + +--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi", dit +Jules en mettant en pieces le cerf-volant et le jetant a la tete de +Blaise. + +Puis, se laissant aller a sa colere, il se roula sur son canape en +criant et en injuriant Blaise. M. de Trenilly entra precipitamment +dans la chambre de Jules et fut effraye de le voir dans cet etat, +qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candelabre brise et les +debris du cerf-volant, que Blaise cherchait a rassembler, mais il ne +fut occupe que de Jules et lui demanda avec inquietude ce qu'il avait. + +Jules fut quelques instants sans repondre; il balbutia enfin: + +"C'est Blaise; c'est la faute de Blaise. + +--Encore! dit M. de Trenilly avec severite. Qu'est-il arrive? Parle, +Blaise." + +Au moment ou Blaise ouvrait la bouche pour repondre, Jules s'empressa +de prendre la parole: + +"C'est Blaise qui a voulu faire voir son habilete: il a fait une si +longue queue au cerf-volant qu'elle a accroche le candelabre, qui +s'est casse. Et voila a present qu'il se fache, qu'il ne veut pas +arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne +reviendra plus jamais, parce que je suis un mechant, un insupportable. +Il m'a abime hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse +tout, puis il se fache encore! + +LE COMTE + +Blaise, ce que tu fais est tres mal; si tu recommences, je te ferai +fouetter par mes gens. + +BLAISE + +Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne +crois meriter aucune punition. Et quant a me faire fouetter par vos +gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas +faire. + +LE COMTE + +C'est ce que nous verrons, petit drole. + +JULES + +Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie; +une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais, +aujourd'hui je ne veux pas. + +LE COMTE + +Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son +insolence, et j'aime a croire qu'il ne recommencera pas. + +--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout +mon coeur, et a vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous +etes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez a savoir la +verite, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnes, +sincerement pardonnes." + +Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fut +revenu de sa stupefaction. + +Apres le depart de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant +souvent Jules, dont l'attitude embarrassee et l'air craintif +indiquaient une mauvaise conscience. + +"Jules, dit enfin le comte en s'asseyant pres de lui; Jules, je t'en +conjure, dis-moi la verite. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise +est innocent et si tu l'as calomnie par un premier mouvement d'humeur +et de depit. Dis-moi la verite; quelque chose me dit que Blaise a +raison et que tu me trompes." + +Jules avait ete fort embarrasse aux premieres paroles de son pere; car +lui-meme commencait a avoir parfois des remords de son injustice et +de sa cruaute envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la +confiance du comte, de ne plus etre cru dans l'avenir, arreta l'aveu +pret a lui echapper, et il dit d'une voix basse et hesitante: + +"En verite, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et +pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas +aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de +portier, un paysan. + +--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans +tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me +donne une estime, une confiance qui augmentent a chaque demele que +j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec +instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose a nous pardonner a +toi et a moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets; +est-ce oui ou non? + +--... Oui", repondit enfin Jules en baissant la tete et les yeux. + +Quand Jules releva la tete, son pere etait parti. Inquiet, effraye, il +alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un +domestique. + +"Ou est papa? dit-il; est-il sorti? + +--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu +l'avenue du cote d'Anfry." + +L'inquietude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il etait alle faire chez +Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise. + +"Ce vilain Blaise lui aura raconte tout ce qui s'est passe, se dit +Jules, et papa va etre furieux contre moi. Il est impossible que +Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai ete un peu mechant pour lui, et +il sera enchante de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, +je ne sais pas pourquoi,... c'est-a-dire je sais bien pourquoi... Il +est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un +air si honnete,... et veritablement il est bon,... le pauvre garcon! +Comme je l'ai traite hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a +ete orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre +Blaise!" + +Pendant que Jules faisait ces reflexions, M. de Trenilly marchait a +pas precipites vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux +rouges, l'air triste, qui etait en train de raconter a son pere la +cause de son nouveau chagrin. M. de Trenilly marcha droit vers Blaise, +a la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour +eviter le contact du comte. Il fut tres surpris quand il vit le comte +lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix emue: + +"Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je +t'en remercie; tu es un brave et honnete garcon, je te l'ai dit ce +matin; je t'estime et je te crois. Reviens au chateau sans crainte, +quand tu voudras et partout ou tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir, +et bientot, j'espere. Bonsoir, Anfry; je vous felicite d'avoir un fils +pareil. + +--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous +faites." + +Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garcon, tremblant +et emu, se permit de presser a son tour la main qui pressait la +sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il +saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le +comte, emu lui-meme, se degagea apres une derniere etreinte, et sortit +sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut +parti, Anfry s'ecria: + +"Eh bien, il a du bon, tout de meme! C'est beau d'etre venu lui-meme +et tout de suite reconnaitre ses torts. C'est le bon Dieu qui +recompense ta patience et ton humilite, mon Blaisot. + +--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est etonnant le plaisir que m'a +fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main +qu'il me serrait a la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air +si severe, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M. +Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!" + +Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur etait plein de +reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne +se souvenait plus des severites du comte, des mechancetes et des +calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait +recues, et qu'il attribuait a un aveu complet de Jules. Il se reveilla +donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse etait remplacee par un +sourire radieux: son pere et sa mere, heureux de cette transformation, +l'embrasserent avec tendresse; le pere lui demanda s'il irait au +chateau. + +"Oui, papa, des que j'aurai dejeune; il me tarde de revoir M. le comte +et de remercier M. Jules de sa franchise." + + + +XIII + +LE REMORDS + + +Blaise se dirigea vers le chateau quand il crut Jules leve, habille +et pret a le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant +l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'etait +pourtant l'heure ou ils etaient tous occupes a faire les appartements. +En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement +extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il +poussa la porte, entra et vit M. de Trenilly assis pres du lit de +Jules, qui paraissait en proie a une fievre violente, et qui parlait +avec une vivacite tenant du delire. + +"Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout. +Chassez Helene; Blaise lui a tout raconte. Ne dites rien a papa... Je +vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je +suis sur qu'il m'a pardonne,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, +j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti." + +Et Jules retomba dans les bras de son pere desole; il ne dit plus +rien; il tournait la tete de tous cotes. + +"J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,... +c'est lui qui me dechire le cerveau... Aie, aie! qu'est-ce qu'il veut? +il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme +lui,... que je dise tout a papa, a tout le monde... Non, c'est +impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... +tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle +honte!... Je ne peux pas." + +Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait a +la porte, tremblant, effraye, ne sachant pas s'il devait se montrer ou +s'en aller. M. de Trenilly attendait avec impatience le medecin qu'il +avait envoye chercher. + +La veille, quand il etait rentre de chez Anfry, il n'avait rien dit a +Jules, dont l'inquietude augmentait d'heure en heure en voyant l'air +severe et preoccupe de son pere. + +"Blaise a-t-il parle a papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?" + +Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son pere, +pour la premiere fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit: + +"Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, reflechis a ta +conduite et repens-toi." + +"Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si severe? +Je vais etre tres malheureux; il sera pour moi, comme il est pour +Helene et pour tout le monde, severe a faire trembler. Ce mechant +Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voila-t-il pas un grand +malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa +n'est pas son pere! il aurait peut-etre chasse les Anfry, voila +tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai +peur! Je m'ennuie tant, deja! Ce sera bien pis!" + +Apres avoir passe une partie de la nuit dans cette cruelle inquietude, +Jules, a peine retabli de sa maladie, fut pris de la fievre et du +delire. Quand la bonne d'Helene vint le lendemain ouvrir ses volets +et lui apporter ce qui lui etait necessaire pour sa toilette, elle +le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya +immediatement chercher le meilleur medecin de la ville voisine, et +s'etablit pres de son fils sans savoir quels soins, quels remedes lui +donner. Les paroles incoherentes de Jules lui decouvrirent la cause +de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il +ne savait quel moyen employer pour la decharger du poids qui +l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et +ne possedait son affection. Dans sa detresse, le malheureux comte se +retourna comme pour chercher du secours; il apercut Blaise, toujours +immobile, debout a la porte; les domestiques etaient tous sortis. + +"Blaise, mon ami, dit a mi-voix M. de Trenilly, c'est Dieu qui +t'envoie. Viens m'aider a guerir le cerveau malade de mon pauvre +Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il +t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me +pardonnes. Dieu te venge en m'eclairant." + +Le comte tendit la main a Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte, +l'attirant, le serra contre son coeur. + +"Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enleve pas +mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts a moi, +qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse reparer le mal +qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais +prier." + +Et le comte tomba a genoux pres du lit de Jules, dont les frequents +gemissements, les paroles entrecoupees lui brisaient le coeur. + +Blaise, lui aussi, se mit a genoux, pres du comte; il pria et +pleura; sa priere fervente et genereuse obtint du bon Dieu un leger +adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva, +Jules dormait d'un sommeil assez calme. + +Le comte le regarda avec esperance et bonheur; il releva Blaise, +toujours agenouille pres du lit de Jules, lui serra les mains dans les +siennes et lui dit a voix basse: + +"Reste pres de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il +s'eveille, viens me chercher." + +Jules dormit pres d'une heure; le comte etait revenu s'etablir pres +de son lit, gardant Blaise pres de lui. Le medecin n'arrivait pas; +le comte ne savait que faire pour degager la tete si evidemment +embarrassee. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trenilly +etait restee a Paris pour le renouvellement de la premiere communion +d'Helene. + +Jules s'eveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son pere et Blaise +sans les reconnaitre. + +"Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez +pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez +Blaise;... quand je lui aurai parle, ma tete brulera moins;... c'est +si lourd dans ma tete... Tout ce que je veux dire pese tantot dans ma +tete, tantot dans mon coeur. + +--Monsieur Jules, je suis pres de vous, dit Blaise en s'approchant +timidement. + +--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise. + +--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner. + +--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me deteste... Tu sais bien tout +ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'etait pas vrai... Tout, tout +etait faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais +noyes... Tu sais bien les habits mouilles? c'est lui qui m'a donne les +siens; c'est lui qui m'a tire de l'eau; c'est lui qui a toujours ete +bon et moi toujours mechant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui +ai tout brise; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu +sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai ete mechant, si mechant!... +Blaise a ete si bon que cela m'a remue le coeur,... mais pas assez,... +non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a +pardonne?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonne!... Papa a ete +mechant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! +ma tete!... Blaise! je veux Blaise!" + +Le pauvre comte etait dans un etat deplorable. Chaque parole etait +pour lui une affreuse revelation de sa propre faiblesse, de sa propre +injustice et de la mechancete de son fils. La tete cachee dans les +mains, il sanglotait a faire pitie; ses larmes se faisaient jour a +travers ses doigts crispes, et venaient retomber sur la tete de Blaise +a genoux pres de lui. + +"Mon Dieu, disait Blaise en lui-meme, consolez ce pauvre M. le comte; +mon Dieu, vous etes si bon! pardonnez a ce pauvre M. Jules, donnez-lui +le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le desole, mais le +repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance +afin qu'il puisse decharger son coeur en avouant les fautes qui +l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre +pardon a vous, bon et misericordieux Jesus, le pardon de son pauvre +pere qu'il a gravement trompe et offense. Pour moi, mon bon Dieu, vous +savez que je lui ai pardonne depuis bien longtemps, des que l'offense +etait commise. Mais vous, mon Dieu, notre pere a tous, pardonnez-lui, +il se repent." + +Cette priere de ce pieux et noble coeur ne devait pas etre repoussee. +Dieu l'accueillit dans sa misericorde, et Jules devait etre sauve; sa +guerison devait etre complete, comme on le verra, mais elle se fit +attendre; le pere devait expier par ses angoisses les torts de sa +faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fut longue et cruelle. + +Quand le medecin arriva, il declara, apres un examen prolonge et +intelligent, que Jules etait atteint d'une fievre cerebrale. Apres +avoir entendu quelques phrases qui decelaient une conscience troublee, +il recommanda que le malade ne fut soigne que par les deux personnes +qui preoccupaient constamment son imagination frappee, afin qu'au +premier retour de raison il ne vit que ces deux personnes, et qu'il ne +put pas craindre d'avoir ete entendu par d'autres. Il ordonna ensuite +de frequentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux +mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraichissantes, de +l'air dans la chambre, diete absolue, une demi-obscurite et pas de +bruit. + +La journee fut terrible; d'un accablement semblable a la mort, Jules +passait a une agitation et a un flot de paroles accusatrices; il +apprit ainsi a son malheureux pere toute la noirceur de son ame. Le +repentir que Jules temoignait de plus en plus adoucissait un peu le +coup terrible porte a son amour et a son amour-propre de pere. Plus il +decouvrait l'iniquite de Jules, plus il aimait et admirait la charite, +la bonte si chretienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait +contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait +pardon pour Jules et pour lui-meme. Blaise baisait les mains du comte, +l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait +la priere du coeur, la vraie priere du chretien. Quand il ne pouvait +calmer le desespoir du comte, il se mettait a genoux pres de lui et +disait tout haut les prieres les plus touchantes, qui finissaient +toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'esperance. + +L'etat de Jules etait le meme depuis six jours: tantot de +l'amelioration, tantot une reprise de delire et de fievre. Le septieme +jour, apres un sommeil de trois heures, dont avaient profite le comte +et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'eveilla et +appela Blaise comme de coutume. + +"Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et +prenant sa main. + +JULES + +Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir +et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai ete mechant pour toi! Comment +peux-tu me pardonner? + +BLAISE + +Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je +vous ai pardonne depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas +pardonne a tous ceux qui l'ont offense? Ne devons-nous pas tous faire +de meme? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous +parlerons de cela plus tard. + +JULES + +Je suis si faible; j'ai ete bien malade, il me semble? + +BLAISE + +Oui, mais vous etes mieux. Buvez un peu et dormez encore." + +Jules but de l'orangeade. + +"C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester pres de +moi! J'ai ete si mechant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela +me brulait la tete et le coeur! + +--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal." + +Le comte, heureux de ce retour de Jules a la raison, ne pouvant +maitriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son +enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tete et dit a +Blaise: + +"Blaise, ne dis pas a papa que je t'ai parle; ne le laisse pas venir; +si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur. + +BLAISE + +Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille; +mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne +devez pas en avoir peur. + +JULES + +Mais la honte, Blaise, la honte? + +BLAISE + +Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera +beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci: +ainsi tachez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard." + +Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'ame de Jules la premiere +pensee de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen +d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu. + +Jules recut les paroles de Blaise avec quelque surprise melee de +satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout reparer; mais, +trop faible pour reflechir serieusement, il se laissa aller au sommeil +et dormit encore deux bonnes heures. + +M. de Trenilly osait a peine remuer, tant il avait peur de troubler le +repos de Jules; il desirait dire quelques mots a Blaise, et il n'osait +parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, +arriva jusqu'a lui sur la pointe des pieds; quand il fut a la portee +du comte, celui-ci l'attira doucement a lui, le serra vivement dans +ses bras et lui dit bas a l'oreille: + +"Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que +c'est toi qui as change mon coeur, que tu es son frere, mon second +enfant. + +--Je lui dirai combien vous etes bon, Monsieur le comte, repondit +Blaise tout bas. + +LE COMTE + +Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait +plus peur de moi. Ah! cette pensee me tue. + +BLAISE + +J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte; +ayez confiance, vous en serez recompense." + +Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tete dans ses mains, il +reflechit a la piete de Blaise et aux vertus veritablement admirables +de cet enfant. + +"Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce +pauvre enfant de portier a les sentiments eleves d'un prince, la +science d'un savant, la generosite, la charite d'un saint. Quand il +me parle, il m'emeut; quand il me console, ses paroles penetrent mon +coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquietudes ni +mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait +autorite sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce +qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du +catechisme, parce qu'il va faire sa premiere communion, parce qu'il +est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules, +qu'est-il aupres de cet enfant? Un malheureux pecheur, un miserable +comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me +confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu pres de lui, et je +m'ameliorerai avec lui, et notre maitre a tous deux sera ce pauvre +enfant calomnie, outrage, maltraite par nous... J'aime cet enfant; +je l'aime a l'egal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon +modele et mon guide." + +Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'etait +rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien +le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se placa pres du lit de +Jules, et contempla avec une penible emotion son visage contracte et +agite. + +"Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et +pardonnez-moi de l'avoir si mal eleve. Que je sois seul puni, et que +mon fils soit epargne!" + +Le comte resta longtemps pres de Jules, suivant avec anxiete ses +moindres mouvements, pret a se cacher a son premier reveil. Jules +dormit longtemps encore; evidemment il etait mieux. Il s'eveilla +enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise +de dessus son fauteuil. Le comte s'etait retire et cache derriere le +rideau du lit. + +"Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai reve sans doute, +ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous cotes... Je croyais +qu'il etait la... J'ai eu peur, bien peur. + +BLAISE + +Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules? +Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder apres vous avoir vu +si malade? + +JULES + +Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi +la verite! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup. + +BLAISE + +Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne +regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous etiez si mal, +que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que +vous avez fait; vous avez tout raconte; votre papa pleurait, vous +embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous +sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas. + +--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement. + +BLAISE + +Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que +nous deux qui approchions de vous. + +JULES + +Et papa sait tout! Comme il doit me mepriser! + +--Jules, mon enfant cheri, s'ecria le comte, incapable de resister +plus longtemps au desir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours; +plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en +estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est +moi, qui ne t'ai jamais parle du bon Dieu et qui t'ai donne un si +triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton pere qui a +besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!" + +Jules, etonne, attendri, ne pouvait parler, mais il repondait a +l'etreinte passionnee de son pere en le couvrant de larmes. Le comte +eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs etaient un baume +pour l'ame malade de Jules; ces larmes le soulageaient. + +"Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son pere, qui +cherchait a s'eloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font +ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur +de n'avoir plus rien a vous cacher, de savoir que vous connaissez la +verite, toute la verite! Pauvre Blaise! + +--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais a l'avenir nous l'aimerons tant, +nous tacherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre +Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est a lui que je dois +le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier. +Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a +donne des sentiments de repentir; il t'a touche par sa patience, sa +charite, sa generosite, son admirable humilite. + +--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en +souriant. + +--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchante de ce sourire, le +premier qu'il eut vu sur les levres de Jules depuis plusieurs +semaines. Et a present que tu es tranquille sur mes sentiments a ton +egard, tache de te reposer, tu es faible, bien faible encore. + +--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai +mieux. + +--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher +une petite tasse de bouillon de poule." + +Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules a la porte; il courut +annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un +bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement. + +Pendant son absence, Jules prit la main de son pere, la baisa a +plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hesitation: + +"Papa,... papa, Blaise est mon frere. + +--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir +devancer ma pensee." + +Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidite. A +partir de ce moment la convalescence s'etablit et marcha rapidement. +M. de Trenilly continua a veiller pres de Jules, mais il ne voulut pas +souffrir que Blaise continuat de nuit le role de garde-malade. Il le +renvoya coucher ce meme soir chez son pere. Blaise avait reellement +besoin de repos; il avait a peine sommeille pendant les sept jours +du danger de Jules; la nuit comme le jour, il etait avec le comte, +toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois +l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait +toujours refuse; il se bornait a y courir matin et soir pour +donner des nouvelles de Jules. pour se debarbouiller et changer de +vetements.--Blaise raconta a ses parents tout ce qui s'etait passe ce +jour-la; il s'etendit avec bonheur dans son lit, apres avoir remercie +le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas a s'endormir et ne se +reveilla que le lendemain au grand jour. + + + +XIV + +LES DOMESTIQUES + + +Les parents de Blaise avaient deja acheve de dejeuner quand il entra +dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son pere le +rassura en lui disant que ce sommeil avait ete necessaire pour le +reposer de tant de jours et de nuits passes dans l'inquietude et les +veilles. Blaise se depecha de dejeuner et courut au chateau pour +reprendre son poste pres de Jules. La nuit avait ete excellente, et le +sommeil de Jules n'avait ete interrompu que deux fois, par le besoin +de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le medecin, qui +sortait d'aupres de lui, avait permis des soupes, et Jules etait en +train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trenilly alla a lui +et l'embrassa avec tendresse, a la grande surprise du domestique qui +avait apporte la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui +augmenta l'etonnement du domestique. + +"Eh bien, mes amis, dit-il a ses camarades en rentrant a l'office, +voila du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M. +le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main +et qui lui sourit! + +--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui +est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se +croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! +Du nouveau, comme tu dis, Adrien. + +--Vont-ils etre fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il +devenir insolent! + +--C'est qu'il faudra le saluer bien bas a son passage! + +--Et le servir comme un maitre! comme M. Jules! + +--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas la-dessus, +moi, du meme avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa +maniere pour cela. Il est bon et honnete, cet enfant. + +--Honnete et bon! laisse donc! Tu as deja oublie toutes ses histoires +de l'annee derniere. + +--Ma foi, mes amis, pour vous dire la verite, eh bien, entre nous, je +n'ai jamais beaucoup cru a ces histoires. Nous connaissons bien M. +Jules et de quoi il est capable. + +--Il est certain qu'il est mauvais et mechant, que c'en est repugnant. + +--Et M. le comte! Il n'est pas deja si bon non plus. Est-il +orgueilleux! + +--Et severe! et dur! et desagreable! et exigeant! + +--Et voila ce qui m'etonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment +aurait-il embrasse le petit du concierge? + +--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain, +c'est qu'il l'a fait. Attention a nous et soyons polis et meme +aimables pour ce nouveau favori. + +--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, a ce gamin. + +--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouille de cirage le jour du +cerf-volant. + +--Tiens, et toi, tu lui as verse de l'eau sale plein la tete. + +--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons +prudents a l'avenir. De la politesse, des egards. + +--D'abord, moi je lui donnerai du cafe tant qu'il en voudra. + +--Et moi des liqueurs! + +--Et moi des sucreries! + +--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai a emporter chaque jour +_les restes_ du diner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une +cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement. + +--Ha! ha! ha! Oui, ils sont droles vos restes. L'autre jour un gigot +entier a la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gateau pas seulement +entame a la bouchere. Ce matin, une livre de beurre a la voisine. + +--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as +bien porte, l'autre jour, un panier de vin au village! + +--Tiens, je crois bien, c'etait pour faire honneur au repas que +donnait l'epicier." + +La sonnette qui se fit entendre mit fin a cette conversation intime; +un des domestiques se precipita pour repondre a l'appel. + +"Monsieur le comte a sonne? dit-il en ouvrant avec precaution la porte +de Jules. + +--Oui, apportez-moi a dejeuner pour deux! Blaise dejeune avec moi. + +--Oui, Monsieur le comte; tout de suite." + +Cinq minutes apres, le domestique apportait une petite table avec +deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des +fruits. + +LE COMTE + +Allons, Blaise, mettons-nous a table, c'est la premiere fois que je +mangerai avec appetit depuis la maladie de mon pauvre Jules. + +BLAISE + +Monsieur le comte est bien bon: je viens de dejeuner, je n'ai pas +faim. + +LE COMTE + +Qu'as-tu mange a ton dejeuner? + +BLAISE + +Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude. + +LE COMTE + +Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un dejeuner cela, apres toutes +les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passees? + +--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien repose cette nuit; il n'y +parait plus. + +--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai +besoin de vous, je sonnerai. + +--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant +accepte et recu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit +encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement +la main sur la tete et sur la joue de Blaise. + +--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je +recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait +meme plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un +air pensif, je sais que votre coeur deborde de reconnaissance pour les +soins que j'ai donnes a M. Jules, et que vous ne savez que faire pour +me le temoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter. +Habillez-moi de neuf pour la premiere communion, dans un mois. Cela me +fera un grand plaisir et a papa aussi, car c'est cher pour des gens +comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacite. Quant +a la volaille, vraiment je n'ai pas faim. + +--Bon et brave garcon, dit M. de Trenilly attendri; oui, tu as bien +devine avec ton excellent coeur le besoin que j'eprouve de t'exprimer +ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui +te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil a +celui de Jules. + +BLAISE + +Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait +pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vetir comme le +maitre; je serais moi-meme mal a l'aise. Non, laissez-moi faire; +laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis +c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu? + +LE COMTE + +Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage. + +BLAISE + +Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne +vous fachez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise, +tu es trop ambitieux. + +LE COMTE + +Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis, +mon enfant, dis. + +BLAISE + +Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de +vous embrasser non pas du bout des levres, mais la... comme je +l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime... + +--Viens, mon cher enfant, viens", dit le comte en ouvrant les bras +pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le +comte a plusieurs reprises. + +Jules avait regarde et ecoute avec attendrissement, il voulut a son +tour embrasser Blaise comme un frere, un ami. + +"Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais? + +--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton +camarade d'etudes et de jeux. + +--C'est impossible, cela, dit Blaise avec resolution, impossible. J'ai +un pere moi aussi, et une mere; je suis leur seul enfant; je dois +rester pres d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le +seraient loin de moi. Je serais separe d'eux non seulement de fait, +mais d'habitudes, d'education, de vetements et de manieres. Je ne +serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, +je vous respecte, je voudrais passer ma vie a vous servir et a vous +temoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous +suivre a Paris, jamais!" + +Le comte considerait avec emotion la belle figure de Blaise animee par +les sentiments qu'il exprimait avec energie et noblesse. + +"Cet enfant est au-dessus de son age, pensa-t-il; mais il a raison, +toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas +humilie. + +"Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et +sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te +consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout +a l'heure pour tes habits." + +Le comte avait fini son dejeuner; il sonna et fit emporter le plateau. +Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mange. + +"Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant a l'office: une nouvelle +merveille! M. Blaise a refuse l'invitation de M. le comte, il n'a pas +dejeune; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas ete +touches. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garcon de concierge, ce mangeur de +pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gateaux! On ne +pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il +m'a refuse il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et +des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sur. Et a +propos de ce vin, comment s'en est-il tire avec M. le comte? nous ne +l'avons jamais su. + +--Mais c'est a partir de ce jour qu'il a ete si bien avec M. le +comte, qu'on lui a permis d'aider a soigner M. Jules, et qu'il s'est +introduit dans le chateau pour n'en plus sortir. + +--Ah oui! un garcon comme cela, quand il s'est implante pres d'un +homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ca +n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui +l'invite a dejeuner! + +--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laisse embrasser! +on aurait dit qu'il voulait rendre a M. le comte son gros baiser! Pour +un rien, il lui aurait saute au cou. + +--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gre, que +M. Jules en a fait autant, qu'il va etre le maitre a la maison et que +nous n'avons qu'a bien nous tenir et a tacher de nous en faire un ami. +Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y +toucher. + +--Bah! bah! ca ne va pas durer longtemps; tout ca n'est pas franc du +collier; l'annee derniere il fait cinquante infamies, et cette annee +le voila un sage! un saint! Nous allons voir d'ici a peu quelque tour +de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne +nous decouvrons pas trop." + +Comme ils allaient se separer pour retourner a leur ouvrage, Blaise +parut a la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allat au village +chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser. + +"Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en +apporterai un cent. + +--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules. + +--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise. + +--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi +les payer. + +--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! repondit le +domestique. On les portera sur le compte de M. Jules. + +--Mais non, ce ne serait pas honnete; M. Jules me gronderait, et il +aurait raison. + +--M. Jules ne le saura pas, nigaud. + +--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte. + +--Est-il innocent, celui-la? On ne les portera pas sur le compte de +M. Jules; si le cent a coute trois francs, on mettra: demi-cent de +billes, trois francs. Voila comme les tiennes seront payees par les +siennes. + +--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un +vol. Je ne preterai jamais les mains a une friponnerie, quelque petite +qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que +je serais malheureux et meprisable. + +--Voyez-vous ce bel exces de vertu qui prend a monsieur Blaise! Tu as +oublie tes friponneries de l'annee derniere. + +--Je n'ai pas commis de friponneries, repondit Blaise avec calme et +dignite. Le bon Dieu m'a toujours protege contre le mal. + +--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies a la fin. Ce que je +te disais etait pour rire; tu l'as pris au serieux comme un nigaud. + +--Tant mieux pour vous, Monsieur", dit Blaise en se retirant. + +"Il n'y a rien a faire de ce garcon-la, dirent les domestiques au bout +de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il +demande. Nous nous compromettrions." + + + +XV + +L'AVEU PUBLIC + + +La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une +gaiete qui l'avait abandonne depuis longtemps; souvent il causait avec +son pere de sa vie passee, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, +de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne +trouvait pas avoir suffisamment repare ses torts envers Blaise; il +semblait mediter un projet qu'il ne voulait decouvrir a personne. + +"Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Helene pour +achever ma reparation a Blaise: ce sera une bonne maniere de me +preparer a la premiere communion que nous devons faire ensemble. + +LE COMTE + +Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon +pauvre Jules? Blaise semble etre parfaitement heureux. + +JULES + +Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup +parle, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les +hommes et envers lui-meme; il m'a explique sur les motifs de sa +conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le cure, +qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez, +papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car, +vous aussi, cher papa, vous etes tout change. Depuis que vous couchez +dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez +en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le cure; c'est tout cela +qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes +pensees que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier. + +LE COMTE + +Non, mon ami. C'est tres naturel. Comme je te l'ai dit le jour ou je +me suis montre pour la premiere fois pres de ton lit de mourant, c'est +moi qui etais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. +Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'eclairer; ta maladie, +en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses +envers ta pauvre ame, que je perdais par ma faiblesse et par mon +irreligion. Dieu m'a touche par l'intermediaire de Blaise, et tu as +fait comme ton pere, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton +changement. + +Le pere et le fils s'embrasserent avec tendresse; Blaise arriva peu de +temps apres; il continuait a passer tout son apres-midi avec Jules et +le comte. + +Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commencait a faire +d'assez longues promenades dans la campagne; on s'etonnait au village +de voir que Blaise l'accompagnait toujours et etait traite amicalement +par le comte. + +Mme de Trenilly etait attendu tres prochainement avec Helene; ni l'une +ni l'autre n'avaient su ni la gravite de la maladie de Jules, ni le +retour de Blaise dans le chateau, ni le changement du comte et de +Jules. Helene avait renouvele sa premiere communion avec une grande +piete et avait ardemment prie pour la conversion de son pere et de +Jules. On s'appretait au chateau a les recevoir avec une affection +inaccoutumee. Le jour de l'arrivee etant fixe, Jules demanda a son +pere de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivee +de la comtesse et d'Helene; son pere lui avait vainement demande +quelle etait son intention en convoquant ainsi tous les gens, y +compris Anfry, sa femme et Blaise. + +"Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la reception de maman et +d'Helene; vous serez tous contents, j'en suis sur." + +Le jour arriva, Jules avait prie Blaise de ne venir qu'a la +convocation generale. + +"Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te negliger et de +ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets: +seulement les premieres heures de l'arrivee de maman et d'Helene. +Apres tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie. + +BLAISE + +Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce +n'est plus comme avant. Je repondrais de vous comme de moi-meme. + +JULES + +Helene sera etonnee et contente de notre amitie. + +BLAISE + +Elle est bonne, Mlle Helene! Que de fois elle m'a console quand elle +me voyait pleurer! + +JULES + +Pauvre Blaise, tu pleurais donc? + +BLAISE + +Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais +aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur. + +--Pauvre Blaise! repeta Jules. C'est moi seul qui etais cause de tout +le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus decide que +jamais. + +BLAISE + +Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous? +Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux +maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me parait +drole de penser que j'avais si peur de lui. A present, si je ne +craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand +il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre a l'etouffer. + +JULES + +Mon bon Blaise, comme je t'aime! + +BLAISE + +Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car +je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, +comme mon frere en Dieu. + +JULES + +En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons +fait notre premiere communion ensemble, rien ne pourra plus nous +separer. + +BLAISE + +Quand meme nous serions separes sur la terre, Monsieur Jules, nous +serons reunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel." + +Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrerent ainsi au +chateau; la Jules dit adieu a son ami, qui attendit avec impatience la +convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules. + +L'heure approchait; M. de Trenilly et Jules attendaient, en se +promenant devant le chateau, l'arrivee de Mme de Trenilly et d'Helene. +La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arreta devant le perron. +Helene sauta a terre avec la legerete de son age, pendant que sa mere +descendait plus posement. M. de Trenilly recut sa fille dans ses bras +et l'embrassa avec une effusion qui surprit agreablement Helene, peu +habituee aux temoignages d'affection de son pere; elle le regarda +avec etonnement; M. de Trenilly s'en apercut et l'embrassa encore en +souriant. + +"Je suis heureux de te revoir, mon enfant, apres la sainte ceremonie a +laquelle je n'ai pu malheureusement assister." + +La surprise d'Helene redoubla, mais elle s'efforca de n'en rien +temoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait deja dit +bonjour a sa mere. Ce fut bien un autre etonnement quand elle vit +Jules se jeter a son cou et l'embrasser a plusieurs reprises en disant +des paroles affectueuses. + +"Ma bonne Helene! ma chere soeur! ton retour manquait a ma joie. Je +suis si content de te revoir! Je t'aime bien, a present que je sais +mieux t'apprecier. + +HELENE + +Comme tu es change, mon pauvre Jules! Tu as donc ete plus malade que +nous ne le pensions? + +JULES + +Oui, j'ai ete bien malade, Helene! bien malade du corps et de +l'ame. Mais je suis gueri maintenant, grace a Dieu... et a Blaise", +ajouta-t-il en lui-meme. + +Helene dit bonjour aux domestiques rassembles; ses yeux semblaient +chercher quelqu'un; elle se hasarda a demander timidement: + +"Ou est Blaise? J'ai beau regarder de tous cotes, je ne le vois pas +parmi les gens de la maison. + +--Tu le verras ce soir; il doit venir apres diner. + +--Ah! il vient donc au chateau, maintenant? + +--Oui, quelquefois", dit Jules en souriant. + +Ce sourire attira l'attention d'Helene; ce n'etait pas le sourire +moqueur et mechant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle +n'avait jamais vu a son frere. Elle remarqua alors combien Jules etait +embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa +physionomie. + +"Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air +tout autre. + +--La maladie change, repondit Jules avec gravite. + +--Et puis,... et puis... tu vas bientot faire ta premiere communion, +dit Helene avec hesitation. + +JULES + +Oui, Helene, et tu m'aideras a la faire dignement; je compte pour cela +sur toi, ma chere soeur, et aussi sur un ami que je te presenterai ce +soir. + +HELENE + +Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays? + +JULES + +Non, rien n'est change dans le voisinage: c'est dans mon coeur que +s'est fait le changement. + +HELENE + +Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es +maintenant!" + +Pendant que le frere et la soeur causaient et arrangeaient la chambre +d'Helene, M. de Trenilly avait emmene sa femme et lui racontait la +terrible maladie de Jules, les penibles revelations qui en avaient ete +la consequence, le changement qui s'etait opere dans l'ame de Jules +et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus +Blaise, la bonte, la piete admirable de cet enfant, et l'impression +que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien. + +Mme de Trenilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari, +sembla mecontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils, +et se montra incredule quant aux vertus extraordinaires de Blaise. + +"Le chagrin et l'inquietude, dit-elle, ont dispose votre coeur a +l'attendrissement et a la credulite; le petit bonhomme, qui n'est +pas bete, en a profite pour vous fasciner et s'impatroniser dans la +maison. J'espere que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun +reprendra sa place. + +LE COMTE + +Vous m'affligez beaucoup, ma chere, par cette froideur et cette +injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et meme d'user de son +ascendant sur moi et sur Jules, a refuse les offres avantageuses que +nous lui avons faites, et se tient dans une reserve dont peu d'hommes +faits eussent ete capables. + +LA COMTESSE + +Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaitre les +offres que vous lui avez faites, je presume qu'elles etaient de nature +a ne pas etre agreees par moi. + +LE COMTE + +Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous +me peinez profondement, combien vous blessez tous mes sentiments +paternels! + +LA COMTESSE + +Vos sentiments paternels vous ont toujours porte a gater vos enfants, +surtout Jules, que vous avez rendu odieux. + +LE COMTE + +En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu mechant et odieux; +Blaise l'a rendu bon et aimable. + +LA COMTESSE + +En verite! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne +me debitez donc pas de semblables sornettes. + +--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai merite!" dit le comte avec un +geste de desolation en quittant la chambre. + +La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on +servit le diner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui +etait habituel. + +Le diner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla +et inquieta les enfants. Le repas fini, Jules demanda a son pere +l'execution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit apres lui +avoir dit a l'oreille: + +"Sois prudent, mon Jules; menage ta mere." + +Peu de minutes apres, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la +maison entrerent a la suite du comte, qui avait Blaise a ses cotes. La +comtesse et Helene n'etaient pas revenues de leur etonnement, lorsque +Jules, pale et emu, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena +au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'emotion: + +"Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa, +pour reparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu +coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise... + +--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grace! interrompit Blaise d'un +air suppliant. + +--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma +conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman, +devant Helene, devant tous, combien je les ai mechamment, indignement +trompes sur ton compte; j'ai tourne contre toi toutes tes bonnes +actions; je t'ai toujours calomnie, injurie! Tu m'as toujours +noblement et genereusement pardonne. Au lieu de te justifier en +m'accusant, tu t'es laisse perdre de reputation dans la maison et dans +le pays. Helene est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours +pris parti pour toi, c'est-a-dire pour la verite, pour la bonte, pour +la reunion de toutes les vertus. Je desire que dans tout le pays on +sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise a tous que je suis +aussi vil, aussi meprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je +veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les +personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensees par mes +exigences, mes insolences, mes mechancetes, je demande pardon a genoux +de toute ma vie passee. Je veux qu'on sache que c'est a Blaise que je +dois ma conversion; sa vertu m'a touche, ses conseils ont excite mon +repentir, son exemple m'a donne l'horreur de moi-meme." + +Jules s'etait effectivement mis a genoux en prononcant ces dernieres +phrases: Blaise se precipita vers lui pour le relever; Jules se jeta +dans ses bras et l'embrassa a plusieurs reprises: tous les domestiques +pleuraient, et le comte, qui s'etait contenu jusque-la, ne put +comprimer plus longtemps son emotion; il s'approcha de Jules et de +Blaise, les prit tous deux dans ses bras: + +"Mon noble Jules! disait-il a travers ses sanglots, quel courage! Le +bon Dieu te recompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est a toi que je +dois cette douce joie!" + +Les domestiques demanderent la permission de serrer la main de leur +jeune maitre. Jules courut a eux et leur prit les mains a tous avec +effusion. Il etait heureux, il se sentait le coeur leger. + +Sa mere n'avait encore rien dit. Aux premieres paroles de Jules, +elle s'etait sentie courroucee contre ce qu'elle trouvait etre une +humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action +de son fils, l'accent sincere de ses paroles la toucherent, mais sans +la disposer a approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait +au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et +lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le +mecontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile, +retenant Helene, qui avait voulu se precipiter dans les bras de son +frere et qui pleurait a chaudes larmes. + +Les domestiques sortirent en jetant a Jules des regards d'affectueuse +admiration, ils ne parlerent pas d'autre chose toute la soiree; +plusieurs d'entre eux furent assez profondement touches pour changer +completement de vie et pour devenir d'honnetes et fideles serviteurs. + +Quand le comte et Jules resterent en famille avec Blaise, que Jules +avait retenu, Helene s'elanca vers son frere, qu'elle embrassa avec +effusion, puis se tournant vers le comte: + +"Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a ete la cause +premiere de tout ce bien? + +--Certainement, ma fille, ma chere Helene; embrasse-le; il doit etre +pour toi un second frere." + +Blaise se laissa timidement embrasser par Helene, dont il baisa la +main avec tendresse. + +La comtesse s'etait levee avec colere, et, s'approchant d'Helene, elle +la retira violemment en disant: + +"Vous oubliez, Helene, que c'est un fils de portier que vous vous +permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scene +ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Helene, suivez-moi, et +laissez votre pere et votre frere faire leur ami et leur confident de +ce garcon sans education." + +Le comte regardait sa femme avec douleur et pitie. + +"Julie, lui dit-il, malheur a l'ingrat et a l'orgueilleux! + +--Malheur aux intrigants et aux sots!" repondit-elle en quittant la +chambre et entrainant Helene. + +Le comte retomba sur un fauteuil, le visage cache dans ses mains. La +durete orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours +reproche de la secheresse et du manque de coeur; mais, sec et egoiste +lui-meme, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour ou tout etait +change en lui. + +Il prevoyait les luttes de tous les jours, les scenes; les reproches +qui devaient a l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et +si pur qu'il avait goute entre Jules et Blaise depuis environ un mois +etait passe pour ne plus revenir; son fils et lui-meme seraient prives +de la societe de Blaise, dont la piete leur etait si utile, dont la +gaiete, l'affection, la complaisance leur etaient si agreables. + +La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise +destine a rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte. + +Il reflechissait avec une peine profonde a cette situation inattendue, +quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en meme temps que ses +mains etaient effleurees par les levres de Blaise; les pauvres enfants +pleuraient, car ils prevoyaient une separation; Blaise sentait qu'il +redeviendrait _pauvre Blaise_. + +JULES + +Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et ou pourrai-je +passer mes apres-midi avec Blaise et avec vous? + +LE COMTE + +Cher enfant, il faudra ceder quelque chose a ta mere jusqu'a ce +qu'elle ajoute foi a ce que nous croyons si bien, nous qui en avons +profite; je veux dire aux excellentes qualites, aux vertus de Blaise +et a la reconnaissance que nous lui devons. + +BLAISE + +Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance; +apres ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute +de mon cote... + +JULES + +Non, non! moi, je n'ai fait que reparer; toi, tu as pardonne et tu +t'es devoue avant la reparation. + +LE COMTE + +Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers +toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais etre: nous souffrirons +toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant +souvent prives de ta presence, ensuite en te sachant meconnu par celle +qui devrait t'apprecier mieux que tout autre. + +BLAISE + +Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce +qui arrive est peut-etre pour notre bien a tous. Et d'abord n'est-ce +pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande +recompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer a nous +aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le merite d'accepter +avec resignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie? +Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la +tendresse de mon coeur; mais je me resignerais a ne plus jamais vous +voir si c'etait la volonte du bon Dieu! Helas! peut-etre ne vous +embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus! + +--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon +enfant", dit le comte en le serrant contre son coeur. + +Blaise usa largement de la permission; mais la soiree etait avancee; +il etait temps de se separer. Blaise dit un dernier adieu a Jules et +au comte et se retira en sanglotant. + +"Papa, dit Jules, vous continuerez a coucher dans ma chambre, que je +vous aie toujours pres de moi? + +--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta sante habituelles, +je coucherai pres de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout a fait +bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon +Jules; celui-la sera moins penible que celui auquel nous allons etre +condamnes en nous privant de Blaise. + +--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement. + +--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon +ami. Mais viens dire adieu a ta mere et a la pauvre Helene, et allons +ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse +nous avons bien a remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de +faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir recu cette consolation. +Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta +mere, afin de lui faire voir que la piete ouvre le coeur au lieu de le +resserrer." + + + +XVI + +L'OBEISSANCE + + +Jules avait ete recu sechement par sa mere quand il alla lui dire +bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant. + +"J'espere, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait +perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de theatre +dont tu m'as gratifiee ce soir. Quant a ton nouvel ami, qui n'est pas +une societe convenable pour toi, je te prie d'aller des demain lui +signifier que je lui defends de mettre les pieds chez moi, chez +Helene, chez toi. Si ton pere veut le recevoir, je ne puis l'en +empecher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'etablir chez moi +ni chez mes enfants. + +--Je vous obeirai, maman, repondit Jules avec tristesse, mais ce que +vous m'ordonnez m'est fort penible et m'enleve une grande consolation. + +LA COMTESSE + +Depuis quand as-tu besoin de consolation? + +JULES + +Depuis que j'ai senti combien j'avais ete mauvais et combien j'avais +offense le bon Dieu. + +LA COMTESSE, _souriant_ + +A merveille, mon ami! vous voila maintenant devenus bien devots, ton +pere et toi! On ne parle plus que pour precher. Mais je te prie de +me faire grace de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore +arrivee au point de vous comprendre. + +--Oh! maman! s'ecria involontairement Helene. + +LA COMTESSE + +Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne +supporte pas tes remontrances. Pense comme ton pere et ton frere, prie +avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni +l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguee." + +Jules et Helene se retirerent dans leur appartement; leurs chambres se +touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui +les attendait. + +LE COMTE + +Eh bien, mes enfants, votre mere est-elle revenue sur sa premiere +impression? A-t-elle enfin compris la beaute et la noblesse de ton +aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise +dans notre amelioration? + +JULES + +Je crois que non, papa; maman a parle comme au salon; la pauvre Helene +a meme ete grondee pour avoir dit un: "Oh! maman!" trop expressif. + +--Pauvre Helene! dit le comte en lui passant la main sur la tete a +plusieurs reprises. Pauvre Helene. repeta-t-il d'un air triste et +pensif, tu as du souffrir tous ces temps-ci. + +HELENE + +Papa, j'etais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes +compagnes etaient si bonnes aussi! J'etais heureuse la-bas. + +LE COMTE + +Et ici? + +HELENE + +Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dependra de vous et de +Jules. + +LE COMTE + +Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera +fait; tu dois voir le changement qui s'est opere en moi. Ma vieille +humeur, mon ancienne severite, ma constante froideur ont disparu. Tu +n'auras plus peur de moi, je pense? + +--Oh non! non, papa, dit Helene en se jetant dans ses bras; je vous +aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte. + +JULES + +Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa a present comme s'il +etait son vrai pere. + +--Blaise embrasse papa? dit Helene en riant. Oh! que c'est drole! Je +voudrais voir cela. + +LE COMTE + +Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry. + +HELENE + +Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que +Blaise osat embrasser papa! + +JULES + +Tu le comprendras, Helene, quand je t'aurai raconte ce que nous devons +a Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a ete un +veritable ami. + +LE COMTE + +A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois etre +fatiguee du voyage, mon Helene, et toi, mon ami, de toute ta soiree. + +JULES + +Oui, papa, je me sens fatigue; je ne serai pas fache de me coucher. + +HELENE + +Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher +papa, bonne nuit et a demain. + +LE COMTE + +A demain, ma fille! que le bon Dieu te benisse! Adieu, Jules; adieu +Helene." + +Puis on se dit bonsoir et l'on se separa. + +Quand Jules fut seul avec son pere, il alla a lui, l'enlaca tendrement +dans ses bras et lui dit: + +"Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la +change comme il nous a changes... Je puis bien vous dire cela, papa, +n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis +m'empecher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'etre +comme elle a ete ce soir." + +Le comte ne repondit pas, mais les larmes qui roulerent dans ses yeux +firent voir a Jules que son pere pensait comme lui. + +"Prions", dit seulement le comte; et il se mit a genoux pres de son +fils. + +Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiete de +ne pas avoir vu son mari depuis le mecontentement qu'il lui avait +temoigne, et l'ayant inutilement cherche dans sa chambre et dans celle +d'Helene, entra chez Jules et resta immobile a la vue de son mari +a genoux pres de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La +comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; apres +quelque hesitation, elle referma doucement la porte et se retira toute +pensive dans sa chambre. + +"Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement +altere leur raison... Je ferai venir mon medecin un de ces jours et +je les ferai soigner... Helene aussi tourne a la bizarrerie. Ne me +parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils +vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les +empecher de la voir, mais c'est impossible!... Un pere et un frere!... +Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage +en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la premiere communion de +Jules; je ne puis m'en aller avant." + +Et la comtesse se coucha avec la resolution de prendre patience, de +laisser faire jusqu'apres la premiere communion, et ensuite d'enlever +Helene a cette influence qu'elle croyait facheuse. + +Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils +entrerent chez Anfry. + +"C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte. +Il aurait du penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut +pas venir chez nous." + +Mais Blaise n'y etait pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au +jardin. + +LE COMTE + +Ou est Blaise? Serait-il deja sorti? + +ANFRY + +Il y a longtemps, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Ou est-il alle? + +ANFRY + +A l'eglise, monsieur le comte. Il a passe une triste nuit, et il a ete +chercher sa consolation pres du bon Dieu; c'est assez son habitude, +vous savez. + +LE COMTE + +Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de +force et de consolations." + +Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'eglise, qui se trouvait pres +de la. Ils y entrerent sans bruit, s'agenouillerent dans un banc et +apercurent Blaise a genoux sur la dalle, la tete dans les mains et +paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un +mouvement qui indiquat qu'il avait termine sa fervente priere, mais +Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait. +Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tete et dit a +mi-voix: "Oui, mon Dieu, mon bon Jesus, mon cher Sauveur, j'obeirai; +je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus a les voir qu'a de rares +intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la reserve +d'un serviteur vis-a-vis de ses maitres. Mon Dieu, protegez-les, ces +maitres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez, +mon Dieu, a les eclairer, a les diriger vers le bien. Et cette bonne +Mlle Helene! qu'elle me remplace pres d'eux! Mon Dieu, changez le +coeur de Mme la comtesse; encore une ame a sauver, mon bon Jesus! cela +vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien." + +Blaise se prosterna a terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de +larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en +aller, il apercut le comte et ses enfants. Son visage s'eclaira; il +fut sur le point de courir a eux, mais le respect pour la maison de +Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'etait leve en meme +temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise. +Ce ne fut qu'apres etre sorti de l'eglise que Blaise, poussant un cri +de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, a la grande +satisfaction d'Helene, qui les regardait en riant. + +HELENE + +Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise? + +BLAISE + +Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Helene. Peur? Peut-on +avoir peur de ceux qu'on aime tant? + +--Je te remercie de ta priere, mon cher enfant, lui dit le comte en +lui serrant les mains. + +--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parle tout +haut? + +LE COMTE + +Pas tout a fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu. + +BLAISE + +Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire +de ce qui pourrait deplaire a Mme la comtesse; non seulement je ne +chercherai pas a voir souvent M. Jules et Mlle Helene, mais encore je +les eviterai, je les fuirai, s'il le faut... + +JULES + +Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas? + +BLAISE + +Si vous saviez ce qu'il m'en coute, cher monsieur Jules! De grace, +je vous le demande avec instance, n'ebranlez pas ma resolution; +aidez-moi, au contraire, a la tenir. Mais voici la pensee que m'a +suggeree le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte +n'est pas oblige d'obeir a Mme la comtesse, lui qui commande, qui est +le maitre. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et +vous amenerez quelquefois M. Jules et Mlle Helene, n'est-ce pas? +Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes +pensees, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi, +ni pour M. Jules, ni pour Mlle Helene. + +--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensee est +bonne, et je la mettrai a execution; je viendrai te voir souvent, tres +souvent, et j'amenerai parfois mes prisonniers, a moins qu'ils ne +m'echappent en route. + +JULES + +Oh! moi, je m'echapperai bien sur, mais ce sera pour courir au-devant +de Blaise. + +LE COMTE + +Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi a deux ou trois +heures. + +BLAISE + +C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous +aurai pas vus, je vous espererai pour le lendemain. + +LE COMTE + +Et je crois que tu ne seras pas souvent trompe dans ton attente, mon +ami." + + + +XVII + +LA CORRESPONDANCE + + +"Une lettre pour M. Blaise", dit un jour le facteur en presentant a +Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet. + +Anfry prit la lettre et la remit a Blaise, qui s'empressa de la +decacheter, tout surpris d'en recevoir une. + +"C'est de M. Jacques, s'ecria-t-il en regardant la signature. + +--Ah! voyons donc! Que te dit-il?" + +Blaise lut tout haut: + +"Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittes +que tu m'as peut-etre oublie; mais moi, je pense souvent a toi et +je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'ecrivais si mal et si +lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; a present, j'ai +neuf ans, je travaille beaucoup et je commence a devenir savant. Il +est arrive une chose tres drole chez un monsieur qui demeure pres de +chez nous: sa maison a brule (ce n'est pas cela qui est drole, +comme tu penses); apres l'incendie, toutes les souris sont devenues +blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantite; +avant, elles etaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait +pas le croire; alors M. Roussel a attrape des souris avec un petit +chien qui est tres habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que +toutes les souris attrapees etaient reellement blanches.--Je m'amuse +assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon +comme toi; ce qui est singulier et tres desagreable, c'est qu'ils sont +tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent +jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue a +toujours dire la verite, comme tu me l'a conseille, et tout le monde +me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta premiere communion, et +quel jour ce sera, pour que je pense a toi et que je prie pour toi +ce jour-la. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les +enfants du monsieur qui a achete notre chateau sont bons pour toi, +s'ils t'aiment. On a dit a papa l'autre jour que le monsieur lui-meme +etait mechant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi +qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est mechant; il te ferait du +mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent a moi, comme je +pense souvent a toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon +coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman. + +"Ton ami, JACQUES DE BERNE." + +"Quelle bonne lettre! s'ecria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre +M. Jacques! S'il m'avait interroge l'annee derniere sur ce qu'il me +demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais ete bien +embarrasse de repondre; mais aujourd'hui... c'est different!... Il y a +une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me parait drole, comme il +le dit lui-meme, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu +changer la couleur des souris. + +ANFRY + +C'est pourtant tres possible, car j'ai entendu raconter bien des fois +a ton grand-pere, qui a ete soldat sous l'empereur Napoleon Ier, que, +lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentre dans les +maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui +couraient au travers etaient blanches comme des lapins blancs. + +BLAISE + +C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des +animaux. + +ANFRY + +Vas-tu repondre a M. Jacques? + +BLAISE + +Oui, papa, aujourd'hui meme, je n'ai plus a esperer de visite de M. le +comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps. + +ANFRY + +Tu lui diras que nous lui presentons bien nos respects et nos amities. + +BLAISE + +Je n'y manquerai point, papa." + +Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit a Jacques +la reponse suivante: + +"Mon cher Monsieur Jacques, + +"J'ai ete bien heureux et bien surpris de votre chere et aimable +lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien +pense a vous, et j'ai plus d'une fois pleure en y songeant. Je me suis +console par la pensee que c'etait la volonte du bon Dieu que nous +fussions separes, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma +premiere communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne +pensee de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez a +Notre-Seigneur de me rendre semblable a lui, de me donner du courage +dans les temps de tristesse, de la force pour resister a la joie, afin +que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et +que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir. +Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de +mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me devouer aux autres; +priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et +que je n'oublie jamais les bienfaits que je recois. On a trompe votre +papa en lui disant que le comte de Trenilly etait mechant; il est bon +comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il etait mon pere. Son +fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Helene. +M. Jules et moi, nous ferons notre premiere communion dans trois +semaines, le 8 septembre, fete de la sainte Vierge. M. le comte et +Mlle Helene nous ont promis de communier avec nous ce jour-la, ce qui +vous prouve combien ils sont reellement bons et pieux. Je suis tres +heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu +veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous +remercient bien de votre bon souvenir, et vous presentent leurs +respects et leurs amities. Quant a moi, Monsieur Jacques, je sais bien +que ma position me defend de vous embrasser, mais je puis me permettre +de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la +plus devouee. + +"Votre humble et obeissant serviteur, + +"BLAISE ANFRY." + +A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un +domestique entra chez Anfry. + +"Mme la comtesse demande Blaise. + +--Moi? Mme la comtesse me demande? repeta Blaise fort etonne. + +--Oui, oui, et tout de suite encore. "Allez me chercher Blaise, +m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible." + +--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquietude. Vas-y, mon +Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire +ce qui se sera passe, car je ne suis pas tranquille. + +--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et +quand meme il m'arriverait des choses penibles, le bon Dieu n'est-il +pas la pour me proteger, me secourir, et ne dois-je pas etre heureux +de me conformer a sa volonte? Au revoir, papa; je resterai le moins +que je pourrai." + +Blaise partit gaiement et se depecha d'arriver pour etre plus +vite revenu. On le fit entrer immediatement chez la comtesse, qui +l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit +signe de tete, renvoya le domestique, s'assit et dit a Blaise, d'un +air froid et hautain: + +"Je sais que tu as profite de mon absence pour t'emparer de l'esprit +de mon mari et de mon fils; tu as reussi on ne peut mieux; je ne vois +que des visages allonges les jours ou ils ne peuvent pretexter une +promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour +leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fut toujours pres d'eux. +Je sais que ma fille est entrainee par son pere et par son frere a +faire comme eux. Cet etat de choses me contrarie et ne peut durer. Je +t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta +loyaute pour esperer etre obeie en t'interdisant toute demarche qui +pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer +ta vie a lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je +m'en preoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitie +de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu +veux obeir a la defense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir; +je te ferai donner une bonne education, et je t'assurerai une rente +qui te mettra a l'abri de la pauvrete. Acceptes-tu? + +--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la defense que vous me +faites, quelque chagrin que j'en eprouve; je prierai M. le comte +de vouloir bien m'aider a suivre vos ordres. Quant a la pension, a +l'education et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous +me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas +sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai +mon pain comme a fait mon pere, et, avec l'aide du bon Dieu, +j'arriverai a la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni +ma conscience. Je puis affirmer a madame la comtesse qu'elle se trompe +en pensant que j'ai intrigue pour gagner l'amitie de M. le comte et +de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne +sais comment, car je sens combien je suis loin de meriter les bontes +de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Helene. Le bon Dieu a mene +tout cela. Peut-etre m'a-t-il donne tant d'amour pour eux afin de +m'eprouver et me donner le merite du sacrifice au moment de ma +premiere communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je +ne verrai vos enfants qu'avec votre permission." + +En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait reussi jusque-la a +conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques +mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses levres. +Honteux de prolonger une scene dont la comtesse pouvait s'irriter, +Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant +a la hate, il s'avanca vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un +dernier regard sur la comtesse, qui s'etait levee et qui avait fait un +pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage +de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arreter, elle +reprit son air hautain et fit un geste imperieux qui termina sa +visite. + +Le pauvre garcon evita l'antichambre pour cacher ses larmes aux +domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait a +l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les +premieres marches, qu'il se heurta contre M. de Trenilly, que les +larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empeche d'apercevoir. + +"Ou vas-tu donc si precipitamment, mon ami, et comment es-tu rentre au +chateau?" lui dit M. de Trenilly en le retenant. + +Blaise ne repondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en +donnant un libre cours a ses sanglots. + +"Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le +comte avec inquietude. Que t'arrive-t-il de facheux? Dis-le moi; parle +sans crainte. + +--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, repondit +Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas... +j'ai ete pris par surprise... et je me suis laisse aller;... mais je +vais tacher d'etre plus raisonnable,... plus resigne. + +--Resigne! a quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu? + +--Mme la comtesse m'a defendu de voir M. Jules et Mlle Helene, et +j'ai promis de lui obeir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et +m'affliger. + +--Encore! dit le comte avec colere. Toujours cette haine contre ce +noble et genereux enfant!" + +Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours +Blaise de ses deux mains. + +"Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti +prendre pour epargner a toi et a Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis +forcer la volonte de ma femme; je ne puis conseiller a mes enfants de +desobeir a leur mere. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier, +ainsi que toi, a cette volonte imperieuse et deraisonnable. + +--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous a ce qui nous vient par la +permission du bon Dieu. C'est bien, bien penible, il est vrai; je sais +que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour +moi-meme, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher +Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette separation? +Peut-etre le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. +Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Helene a lui obeir: notre soumission +l'adoucira et changera ses idees a mon egard. Pensez donc qu'elle me +croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-etre que je ne +corrompe M. Jules et Mlle Helene; une mere, vous savez, Monsieur +le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus a +plaindre qu'a blamer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte, +promettez-moi que vous m'aiderez a tenir ma promesse, et que vous +n'amenerez plus M. Jules et Mlle Helene sans le consentement de Mme la +comtesse... Voyons, tres cher Monsieur le comte, du courage! Je vois +bien qu'il vous en coute, d'abord par amitie pour M. Jules et pour +moi; et puis... parce qu'il en coute toujours de ceder, surtout a +une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher +Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cedant +qu'en resistant. + +--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent +les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... ceder, +c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais a +toi-meme, tu souffriras. + +--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher +Monsieur le comte,... car... vous continuerez a me visiter et a me +donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle +Helene, toujours si bonne pour moi. + +--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin +pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne +pourrais t'aimer davantage." + +Le comte embrassa une derniere fois le pauvre Blaise, qui s'en alla +fort triste, mais un peu console par les paroles affectueuses du +comte. + +"Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit. + +--Rien de bon, papa, repondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus. + +--Encore les yeux rouges, mon pauvre garcon! Ces satanes gens te +feront mourir de peine! + +--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforcant de sourire. Il n'y +a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la +reflexion, on se resigne... + +ANFRY + +Tu passeras donc ta vie a te resigner, mon pauvre Blaise? + +BLAISE + +Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous +ramene toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant a souffrir; le +bon Dieu est la qui vous aide et qui vous console si bien! + +ANFRY + +Et pourtant tu as pleure!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les +larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries. + +BLAISE + +Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai +fait une petite visite au bon Dieu dans son eglise." + +Blaise raconta a son pere la cause de son nouveau chagrin, en +attenuant avec sa bonte accoutumee les paroles dures et injurieuses +de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colere; il connaissait +assez la comtesse pour deviner ce que la charite de Blaise lui +cachait. Quand le recit fut fini, il serra Blaise dans ses bras a +plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller +chercher pres du bon Dieu sa consolation accoutumee contre les +chagrins qu'il supportait avec une fermete au-dessus de son age. + + + +XVIII + +LA COMTESSE DE TRENILLY + + +La comtesse etait restee debout au milieu de sa chambre, surprise et +troublee des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait +dominee malgre elle, et de l'explosion de chagrin qui avait termine +ses paroles. + +"Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir... +et il ne l'accepte pas... Il a meme rejete mes propositions avec une +certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils +de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus elevee... +Je commence pourtant a comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari +et sur mes enfants... En verite, j'ai moi-meme ete presque convaincue, +presque attendrie... Me serais-je trompee? serait-il vraiment le beau +et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils +de portier... C'est absurde!..." + +La comtesse resta longtemps pensive et indecise, elle se resolut enfin +a laisser aller les choses, a observer Blaise et ses enfants, et a +agir en consequence. + +"Si ce garcon ment a la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche a +voir mes enfants a mon insu, je n'aurai aucune pitie pour lui: je le +chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidele a sa parole, s'il +accepte avec loyaute et resignation le chagrin que je lui impose, +dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai a faire." + +Et la comtesse, secouant la tete, chercha a ne plus penser a Blaise. +Elle prit un livre et se mit a lire, sans pouvoir toutefois chasser de +son esprit l'image de Blaise indigne, mais calme, puis sanglotant et +desole. + +Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte, +dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'evitaient jadis. +Ils le trouverent triste et pensif; tous deux se jeterent a son cou en +lui demandant la cause de sa tristesse. + +"C'est encore un sacrifice a faire, mes pauvres enfants, dit le comte +en les embrassant avec tendresse; votre maman a defendu a Blaise de +vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garcon a promis +d'obeir; il m'a demande de lui venir en aide pour tenir sa promesse; +je le lui ai promis, quelque penible et douloureuse que me soit +cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous +communiquant cette resolution si penible. Je suis certain que ni toi, +ma bonne Helene, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez a le +faire manquer a sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin +en l'obligeant a repousser les occasions de rapprochement que vous lui +offririez. + +--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'ecrierent Helene et Jules, les yeux +pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons +pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forcant a nous fuir. +Nous eviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons meme +rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de repondre ou +le chagrin de ne pas repondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet +effort m'est penible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai a +lui, a nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre +de cette separation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment +maman peut etre si injuste pour cet excellent garcon. Elle devrait +l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu... + +LE COMTE + +Jules, Jules, respecte ta mere, mon enfant; conforme-toi a ses ordres +sans les juger, sans les blamer. Souviens-toi que nous-memes nous +avons partage ses preventions; qu'il y a peu de semaines encore je +defendais a Blaise l'entree du chateau; que c'est ta maladie qui a +tout change, et que, sans tes aveux, le pauvre garcon souffrirait +encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui. + +JULES + +Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes mechancetes, +de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estime et +respecte, parce que je l'ai connu des le commencement; mais je +l'ai perdu de reputation par jalousie et par la malveillance que +j'eprouvais contre tous ceux qui etaient bons. La pauvre Helene sait +ce que j'etais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sur +que ce sont les prieres de mon cher Blaise qui ont change mon coeur... +et le votre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son pere. N'est-il +pas vrai, papa, que nous sommes bien changes? + + +LE COMTE + +Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta +mere, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait +pour nous." + +Quelques instants apres, le comte et les enfants entrerent au salon, +ou ils trouverent la comtesse qui les attendait pour entrer en meme +temps qu'eux dans la salle a manger. Elle regarda attentivement les +enfants, baissa les yeux en considerant leurs yeux rouges et leurs +visages attristes; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir +devant sa physionomie severe et pensive. + +"Allons diner, dit-elle en se levant; j'ai hate d'avoir fini. + +--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble +que nous sommes exacts a l'heure comme d'habitude. + +--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je desire voir le diner +fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi. + +--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement. + +LA COMTESSE + +Non, pas souffrante, mais ennuyee, excedee de ce petit Blaise, qui +vous a tous ensorceles, et qui est cause de vos mines allongees et +attristees. + +LE COMTE + +En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines? + +--En quoi? vous demandez en quoi! s'ecria la comtesse avec chaleur. +N'est-ce pas depuis que je lui ai defendu de venir au chateau que vous +etes tous trois comme des ames en peine? + +--Ou des anes en plaine, comme le disait une dame de votre +connaissance, interrompit le comte en riant. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empecheront pas de dire que +Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que +je vois tres bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, +parce que ce petit bonhomme a ete se plaindre a vous de la defense que +je lui ai faite de voir mes enfants, defense que je maintiendrai et +que je saurai faire respecter. + +--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, repondit le comte avec calme, +car Helene et Jules sont tres decides... + +--A me desobeir sous votre protection? interrompit la comtesse avec +vivacite. + +--A vous obeir, repondit le comte avec froideur, et a aider Blaise, +par leur obeissance, a executer vos ordres, qu'il respecte, et dont il +m'a donne connaissance, comme c'etait son devoir de le faire. Il n'a +porte aucune plainte contre vous; il a pleure parce qu'il souffrait, +mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa +souffrance." + +La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle a manger. +Le diner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois a engager +la conversation; elle fut aimable et prevenante, contrairement a son +habitude, cherchant a egayer Helene et Jules, et a derider son mari. + +"Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle a son mari en +rentrant au salon; vous l'aviez perdu a mon retour; j'espere que vous +ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir. + +--Helene et Jules ne me craignent plus, repondit le comte en serrant +ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est change en moi, et +que mon air severe que je regrette et que je me reproche, n'est plus +que le symptome exterieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous +me comprendrez un jour, je l'espere, ma chere Julie, et vous serez +alors, comme moi, triste du passe et heureuse du present." + +La comtesse repondit legerement au serrement de main du comte; elle +rougit encore, reflechit quelques instants, et, se tournant vers +Jules, elle lui dit avec effort: + +"Jules... je suis fachee du chagrin que je te cause; si j'avais de +Blaise l'opinion qu'en a ton pere, je n'aurais jamais defendu son +intimite avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier +ajouta-t-elle par reflexion; mais... c'est pour toi, pour Helene... +que je crains..., que je crois..., que je veux eviter..." + +La comtesse s'arreta, ne sachant comment achever et craignant d'en +avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses +enfants la regardaient avec des visages pleins d'esperance. + +"Je maintiens ma defense, dit-elle avec plus de decision, jusqu'a ce +que j'aie eprouve l'obeissance de Blaise." + +Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta +troublee et genee; Helene prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte +son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans +savoir ce qu'elle avait lu; sa pensee etait toute au bon mouvement +qu'elle avait repousse et au regret de ne pas l'avoir ecoute. + + + +XIX + +L'ENTORSE + + +Le lendemain et les jours suivants, le comte alla tres exactement +passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs; +il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'interesser, mais il ne +nommait jamais la comtesse dans ses entretiens. + +Un jour, Blaise, ayant mis le pied a faux sur une pierre, tomba +et ressentit une violente douleur a la cheville. Il se releva +difficilement avec l'aide du comte, et retourna a grand'peine chez +lui, soutenu et presque porte par le comte. Mme Anfry s'empressa de +lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligee de couper pour +le retirer, tant le pied etait enfle. + +"Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon +medecin? demanda le comte avec anxiete. + +--Je ne suis pas embarrassee du traitement, monsieur le comte, et je +ne veux pas de votre medecin. Dans trois jours il n'y paraitra pas. + +LE COMTE + +Quel remede allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal +en voulant le guerir sans medecin. + +MADAME ANFRY + +Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remede +Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses. + +LE COMTE + +Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez +besoin. + +MADAME ANFRY + +Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est +necessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y +verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je +n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud, +j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la meche; voila tout. + +--C'est facile, en effet, repondit le comte en riant. Dieu veuille que +mon pauvre Blaise s'en trouve soulage, car il souffre beaucoup! + +BLAISE + +Moins depuis que je suis couche, Monsieur le comte; ce ne sera rien; +ne vous en tourmentez pas. + +LE COMTE + +Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part +de ton accident a Helene et a Jules, qui en seront bien faches. + +BLAISE + +Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous +savez que je pense bien souvent a eux. Jamais l'obeissance ne m'a ete +si penible, ajouta-t-il avec un soupir. + +LE COMTE + +Elle n'en est que plus meritoire, mon ami; tu en auras certainement la +recompense." + +Le comte partit, apres lui avoir serre la main. Quand il se fut +eloigne, Blaise appela sa mere. + +"Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherche a +dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquieter; mais je crains +d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied demis. + +MADAME ANFRY + +Demis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton pere pour qu'il aille +chercher le medecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit a M. le comte? Il +aurait envoye un cabriolet pour chercher le medecin; nous l'aurions +deja. + +BLAISE + +Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se +serait tourmente, et il aurait attriste M. Jules et Mlle Helene. + +MADAME ANFRY + +Tu penses toujours aux autres et jamais a toi; c'est trop, mon +Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le +jardin, va vite chercher le medecin pour notre garcon; il croit avoir +le pied demis; il n'a pas voulu le dire a M. le comte, pour ne pas le +chagriner, et il souffre l'impossible." + +Anfry jeta sa beche, courut a Blaise, examina son pied et sortit +precipitamment pour aller chez le medecin. Il le trouva heureusement +chez lui et l'emmena voir son fils. + +Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgre +l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied etait +demis; il fallait le remettre. + +"L'operation sera tres douloureuse, mon pauvre garcon, dit-il a +Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire: +ce ne sera pas long. + +--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur; +vous pouvez commencer quand vous voudrez." + +Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux. + +Anfry etait pale comme un mort; il eut a peine la force d'executer +l'ordre du medecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant +qu'on tirait le pied pour le mettre en place. + +Blaise ne poussa pas un cri; un gemissement lui echappa au moment de +la plus vive douleur. + +"C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu +un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un +cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille +operation sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est +evanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plait, pour bassiner +les tempes et le front." + +Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur +une chaise; l'emotion avait ete trop vive. + +"Tiens! vous ne valez guere mieux que votre garcon, reprit M. +Taillefort. Ou trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en +passant." + +Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une +bouteille. + +"Ou est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin? +J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied. + +--Me voici, Monsieur, repondit Mme Anfry, qui s'etait refugiee dans un +cabinet pour ne pas etre temoin des souffrances de son fils. Elle en +sortit pale et le visage baigne de larmes. + +--Une serviette, s'il vous plait, ou un mouchoir pour maintenir le +cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le +front et les tempes avec du vinaigre." + +Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta +de vinaigre le visage decolore de Blaise. Il ne tarda pas a reprendre +connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour +de lui pour rappeler ses souvenirs. + +"La! c'est fait et parfait, dit le medecin; du repos, du calme, peu de +nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours. + +--Huit jours! s'ecria Blaise effraye. Huit jours sans marcher! Et ma +retraite de premiere communion qui commence dans huit jours! + +--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours +vous pourrez essayer de vous trainer jusqu'a l'eglise. Et dans quinze +jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garcon: +sans quoi la fievre s'en melera." + +Et M. Taillefort salua et s'en alla. + +Le pauvre Blaise etait retombe sur son oreiller et repetait tout +pas: "Mon Dieu! que votre volonte soit faite et non la mienne!" Cinq +minutes apres, il avait repris son calme et sa gaiete. + +"Ne vous affligez pas, maman, dit-il a sa mere qui pleurait; je +souffre bien moins qu'avant l'operation; et, comme dit M. Taillefort, +dans huit jours je serai sur pied. + +--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours, +n'en deplaise a ce monsieur; je vais t'enlever cette salete de +cataplasme qu'il t'as mis la, et je le remplacerai par le cataplasme +Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura gueri, je t'en +reponds. + +--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec +inquietude. + +--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais +pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura gueri notre +garcon." + +Et Mme Anfry se mit en devoir de preparer le cataplasme de son, de +chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu +nommer. + +Blaise s'endormit des que sa mere lui eut applique son remede +Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint +apres le diner savoir des nouvelles du malade. + +"Ah! il dort! dit-il a mi-voix en jetant un regard sur le lit ou +dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant... +Pauvre enfant! ajouta-t-il apres l'avoir regarde attentivement; comme +il est pale! + +MADAME ANFRY + +Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez ete parti, il nous +a avoue qu'il souffrait horriblement, et il a demande le medecin pour +lui remettre le pied. + +LE COMTE, _avec inquietude_ + +Un medecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refuse le medecin, et +il m'avait dit qu'il souffrait moins. + +MADAME ANFRY + +C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous +a cache sa souffrance. Son pied etait bien reellement demis. M. +Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garcon n'a pas meme sourcille +pendant l'operation; seulement il a perdu connaissance apres. C'est +pourquoi il est si pale. + +LE COMTE, _d'une voix emue_ + +Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-meme, et quel courage! Il le puise +dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission a toutes les +volontes du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!" + +Le comte resta quelques minutes silencieux pres du lit de Blaise. +Avant de le quitter, il effleura de ses levres son front pale, benit +l'enfant dans son sommeil, et recommanda a Anfry de lui faire savoir, +au reveil de Blaise, comment il se trouvait. + + + +XX + +L'EPREUVE + + +Le comte entra au salon, ou il trouva la comtesse et les enfants; +il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son +courage pour dissimuler son mal et pour subir l'operation. Helene et +Jules se desolaient et ne pouvaient s'empecher d'exprimer le vif desir +de le soigner et de le distraire pendant sa reclusion, et leur amer +chagrin de ne pouvoir satisfaire a ce voeu de leur coeur. + +La comtesse n'avait rien dit; la tete baissee sur son ouvrage, elle +avait semble impassible au recit de son mari et aux lamentations de +ses enfants. + +"Helene, dit-elle en relevant la tete, prends du papier, une plume et +de l'encre pour ecrire une lettre sous ma dictee." + +Quoique Helene ne fut guere en train de faire la correspondance de sa +mere, elle obeit sans hesiter. + +HELENE + +Je suis prete, maman. + +LA COMTESSE, _dictant_ + +"Mon cher Blaise..." + +Helene releve la tete vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le +comte regarde sa femme avec surprise. + +LA COMTESSE + +As-tu ecrit: "Mon cher Blaise"? + +HELENE + +Non, maman; j'ai ete surprise... + +LA COMTESSE, _avec calme_ + +Ecris et n'interromps pas, si tu peux. + +"Mon cher Blaise, papa nous a raconte ton accident et ton courage; +Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous +ne resistons plus au desir de te voir..." + +Helene quitte encore sa plume et regarde sa mere d'un air ebahi; Jules +reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extremement +surpris et non moins intrigue, ne quitte pas sa femme des yeux. + +LA COMTESSE + +Continue, Helene: "... que nous ne resistons plus au desir de te voir, +et que demain..." + +Deux cris de joie s'echappent des levres de Jules et d'Helene; le +comte se leve. + +LA COMTESSE, _toujours avec calme_ + +"...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman +ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les +jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous +t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons +demain des livres, des couleurs, des images a peindre, et tout ce qui +pourra t'amuser." + +La plume tomba des mains d'Helene stupefaite; le comte s'approcha de +la comtesse, lui prit la main et lui dit avec emotion: + +"Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en +remercie; mais vous proposez aux enfants une action deloyale, et vous +leur faites jouer pres du pauvre Blaise le role du demon tentateur. + +LA COMTESSE + +Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas serieux. Je compte bien +que les enfants ne feront pas la visite dont je parle. + +LE COMTE, _d'un air de reproche_ + +Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'a Blaise, le creve-coeur de la +proposer? C'est un jeu cruel, Julie. + +LA COMTESSE + +Ce n'est pas un jeu, c'est une epreuve. Je veux voir si Blaise est +reellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite +des enfants, je serai bien ebranlee dans mon opinion; s'il accepte, +j'aurai eu raison. + +LE COMTE + +Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant +aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal +et noble caractere pour esperer qu'il sortira victorieux du piege que +vous lui tendez. + +LA COMTESSE + +Nous verrons bien. Signe la lettre, Helene. + +HELENE + +Oh! maman! de grace, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait +dire oui. + +JULES + +Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des epreuves que +lui amenait ma mechancete, il a toujours agi noblement et bien. + + +LA COMTESSE + +Alors signe, Helene... Signe donc, repeta-t-elle d'un ton +d'impatience, voyant l'hesitation d'Helene. Demain matin, de bonne +heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment, +dit-elle en s'adressant a son mari, de ne pas contrarier mon epreuve, +qui est dans l'interet de Blaise; puisque vous etes tous si surs de +lui. + +--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je repete que +votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter +ce pauvre enfant." + +La comtesse prit la lettre des mains d'Helene, la cacheta et ordonna +a sa fille de la remettre a un domestique, avec recommandation de la +porter a Blaise le lendemain de bonne heure. + +Helene executa l'ordre de sa mere et reprit tristement son ouvrage; +Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne +voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on +lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le reveil de son fils, qui +dormait encore paisiblement. + +La soiree etait avancee; peu de temps apres le comte avertit les +enfants que l'heure du repos etait arrivee; il se retira avec eux, +laissant sa femme a ses reflexions. + +Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette +et se disposait a aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un +domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la +lettre que la comtesse avait fait ecrire la veille par Helene; une +autre feuille etait de l'ecriture de Blaise; il lut ce qui suit: + +"Cher Monsieur le comte, + +"Je recois a l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer +ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitie que me temoignent Mlle +Helene et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien +cher Monsieur le comte, d'empecher la visite qu'ils veulent me faire +en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je +suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoye. +Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les +remercier d'une affection dont je suis si profondement touche, et que +je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer a ma +parole, pour ne pas enfreindre la defense de Mme la comtesse? Mon bon +Monsieur le comte, venez a mon secours; en cela comme en tout, soyez +mon guide, mon protecteur, mon bon maitre. Ne les laissez pas croire +a de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de +tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher +Monsieur le comte, puis-je honnetement, loyalement recevoir leur +visite, connaissant la defense de Mme la comtesse? C'est pour moi une +grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils +me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis +retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me +donner du courage, venez me tendre votre main cherie pour que je la +couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui +bat pour vous et les votres d'un amour si profond, si devoue et si +respectueux. + +"Votre tout devoue et tres humble serviteur, + +"BLAISE ANFRY." + +"P.-S.--Je n'ai parle de la lettre ni a papa ni a maman, parce qu'ils +pourraient desapprouver Mlle Helene de l'avoir ecrite, et j'aurais du +chagrin de l'entendre blamer." + +Le coeur du comte battit avec violence a la lecture de cette lettre; +l'admiration, la tendresse se melaient a l'irritation que lui causait +l'epreuve cruelle que la comtesse avait infligee au pauvre Blaise: les +larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour +lui et avec lui. Quoiqu'il fut presse d'aller le consoler et le +rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire a Helene et a Jules +la noble et belle reponse de leur ami. + +"J'en etais sur! s'ecria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise, +papa, et ne craignez pour lui aucune epreuve; il en sortira toujours +avec honneur et gloire. + +--Excellent Blaise, dit Helene, quel chagrin de ne pas le voir! + +--Esperons que votre maman finira par etre touchee de tant de vertu +et de qualites attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra +produire la premiere communion de Jules!" + +En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme. + +"Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont +les sentiments de cet admirable enfant." + +La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte +l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une emotion +sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le +long de sa joue et venir se meler aux traces des larmes du pauvre +Blaise. + +Le comte se pencha vers elle et posa ses levres sur l'oeil qui avait +laisse echapper cette larme. + +"Pauvre garcon! dit la comtesse en se laissant aller a son emotion; +pauvre garcon! Comme j'ai ete injuste envers lui! + +LE COMTE + +Vous avez fait comme moi, ma chere Julie; nous avons tous ete mechants +pour lui a l'exception d'Helene, qui a toujours pris sa defense et qui +a su demeler la verite au milieu de toutes les calomnies qui l'ont +dechire. A notre tour, maintenant, de reparer le mal que vous avez +fait. + +LA COMTESSE + +Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et +redit? + +LE COMTE + +Il est toujours facile de reconnaitre un tort ou une erreur, Julie. Il +n'y a de difficile que le premier moment. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de +reflechir, de me decider. + +LE COMTE + +Prenez tout le temps que vous voudrez, chere amie, mais n'oubliez pas +que vous avez plante des epines dans le coeur de Blaise et dans ceux +de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guerir les plaies +que vous avez faites. + +LA COMTESSE + +C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire? + +LE COMTE + +Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de misericorde que vous venez +d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger +dans votre retour de justice; il ne vous fera pas defaut. + +--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'ecria la comtesse +en se jetant au cou de son mari. + +LE COMTE + +Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais +pas prier quand Jules a ete si malade; Blaise a ete mon maitre; par +lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le +vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la +consolation que donne la priere. Julie, chere Julie, je serai a mon +tour votre maitre, si vous le voulez. + +LA COMTESSE + +Oui, oui, mon maitre, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout +change, amolli; je commence a comprendre et a aimer votre changement, +celui de Jules, a respecter les vertus d'Helene, et a admirer celles +du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu? + +LE COMTE + +J'y allais quand j'ai recu sa lettre, que je tenais a vous faire lire. + +LA COMTESSE + +Merci, mon ami, merci. Dites a ce pauvre garcon que je...; non, non, +ne dites rien; je lui dirai moi-meme; mais pas encore, pas encore... +Je veux seulement lui envoyer les enfants; prevenez-le que, vu son +accident, je leve la defense et que je lui laisse voir mes enfants. +Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur +dise moi-meme." + +Le comte ne repondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en +l'embrassant a plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre +de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas +voir leur cher Blaise. + +--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers +enfants. + +JULES + +Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de +nouveau, de bon? + +LE COMTE + +Vous verrez. Allez dire bonjour a votre maman. + +HELENE + +Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez +elle trop tot. + +LE COMTE, _riant_ + +Sont-ils entetes, ces nigauds-la! Puisque je vous dis d'y aller vite, +vite; c'est que... + +JULES + +C'est que quoi, papa? + +--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que +je benis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous +remercier le bon Dieu de tout notre coeur!" s'ecria le comte +en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un +redoublement de tendresse. + +Le comte s'echappa en riant et laissa les enfants surpris de cette +explosion si joyeuse, qui ne lui etait plus habituelle depuis le +retour de la comtesse. + +"Allons chez maman, dit Helene; peut-etre nous expliquera-t-elle l'air +radieux de papa. + +JULES + +N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler +devant maman: j'ai toujours peur d'etre gronde. + +HELENE + +C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait +se trouver changee comme papa et toi, nous serions si heureux! + +JULES + +Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vit souvent Blaise, qu'elle +ecoutat Blaise, qu'elle aimat Blaise! Malheureusement elle le +deteste." + +Tout en causant, ils etaient arrives a la porte de leur maman. A leur +grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et +les embrassa a plusieurs reprises avec vivacite. + +"Helene et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie emue, +votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise..." + +A cette epithete de _pauvre_ Blaise, Helene et Jules ecouterent avec +anxiete. + +LA COMTESSE, _continuant_ + +J'en ai ete tres touchee; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une +fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage +a aller le voir... + +--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'ecrierent les enfants avec +transport. + +--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous +pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui +expliquerez que c'est sa reponse a la lettre que j'ai fait ecrire par +Helene qui a amene ce changement, et que je verrai avec plaisir votre +intimite avec lui. + +--Merci, merci, maman! s'ecrierent encore Helene et Jules en se jetant +a son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous +nous donnez a nous et a notre pauvre Blaise! + +--Pauvres enfants! vous me faisiez pitie depuis quelque temps deja. +Plusieurs, fois j'ai ete sur le point de lever ma defense, mais je +n'etais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez, +courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre +cher malade." + +Les enfants embrasserent encore la comtesse et coururent chez Anfry. +Jules entra le premier, se precipita dans la chambre en criant: + +"Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Helene et moi." + +Le comte etait pres du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien +dit, lui trouvant un peu de fievre, et craignant qu'une emotion +nouvelle ne redoublat son agitation. Aux premiers mots de Jules, +Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de detresse, il lui +dit: + +"Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi! + +LE COMTE + +Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, apres la lecture de ta +lettre, t'envoie elle-meme ses enfants. + +BLAISE + +Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon +Dieu, je vous remercie!" + +Helene avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise; +tous deux lui raconterent, lui expliquerent le changement survenu dans +le sentiment de la comtesse. Blaise etait aussi heureux que le comte +et ses enfants. Le bonheur l'empechait de sentir la douleur de son +pied et l'agitation de la fievre. Le comte dut user d'autorite pour +emmener Helene et Jules; il craignit que la fievre n'augmentat par +l'emotion que lui donnait la presence de ses amis; il promit a Blaise +de les ramener dans l'apres-midi, et lui recommanda, en le quittant, +de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de +remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et, +tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; a son +reveil, la fievre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enleve +presque entierement la douleur de son pied: il se livra donc sans +reserve a la joie qui inondait son coeur. + +Peu de temps apres son reveil, un domestique vint apporter a Blaise la +lettre suivante, en demandant la reponse: + +"Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes +procedes, la vertu que tu as deployee dans les evenements recents, que +j'ai provoques et que je regrette, ont entierement change l'opinion +que je m'etais formee de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de +mechant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux, +bon, patient, genereux, desinteresse et devoue. Tu as deja recu les +excuses de mon mari et de mon fils; recois encore les miennes, et +pardonne-moi la peine que je t'ai causee et que je me reproche +vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinee +d'ajouter une contrariete a toutes celles que je t'ai causees. Je +t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te benis des soins que tu as +donnes a Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de +croire interesses. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable a +mon mari, a mes enfants et a toi-meme. + +"Comtesse DE TRENILLY." + +Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait du beaucoup +couter a l'orgueil de la comtesse, porta ses levres sur la signature, +demanda a son pere une plume et du papier, et fit la reponse suivante: + +"Madame la comtesse, + +"Votre bonte m'a comble de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je +souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquee +sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des +bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous +daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que +joyeux; je vous unis deja dans mon coeur a mon cher M. le comte. a +Mlle Helene et a M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse, +d'avoir bien voulu donner a vos enfants la permission de venir me +voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fievre et +m'empeche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de +votre bonte, Madame la comtesse. + +"Veuillez croire a la sincere reconnaissance et au profond respect de +votre tres humble et obeissant serviteur, + +"BLAISE ANFRY." + +Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter a la +comtesse, qui etait dans le salon avec son mari et ses enfants, tous +attendant avec impatience la reponse, qu'ils n'avaient pas de peine a +deviner. + +JULES + +Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman? + +--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible +qu'il me demande d'attendre son retablissement. + +HELENE + +Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui +procurer? + +LA COMTESSE + +La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Helene, le chagrin que je +lui ai fait, et tous mes dedains, et les humiliations que je lui ai +fait subir. + +LE COMTE + +Il a tout pardonne, tout oublie, j'en suis certain. + +"C'est une si belle nature, si genereuse, si sincerement chretienne! + +JULES + +Voici la reponse, maman, voici Joseph qui l'apporte." + +La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la +lettre, l'ouvrit precipitamment. Apres l'avoir lue, elle la presenta a +son mari. + +"Genereux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si +humble dans son triomphe. Il semble qu'il recoive un bienfait, et que +la reconnaissance doive venir de lui. + +--Belle et noble ame, en verite, dit le comte en passant la lettre aux +enfants. Toujours le meme, jamais de rancune; le coeur toujours plein +de charite et de tendresse... Quel beau modele a suivre! + +--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hate +d'embrasser ce pauvre garcon et de lui entendre dire qu'il ne m'en +veut pas." + +Le comte donna le bras a sa femme, apres l'avoir tendrement embrassee, +et tous se dirigerent vers la demeure de Blaise, ou ils ne tarderent +pas a arriver. + +"Nous voici au grand complet, mon cher enfant", dit le comte d'un air +joyeux en entrant. + +Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit +en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser a plusieurs +reprises. + +"Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnie et +outrage; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni +assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions. + +--Oh! Madame la comtesse! de grace! ne dites pas cela! Non, non, je +vous en prie, ne le repetez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse +s'appretait a parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au +serieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre +bonte. Et que deviendrait ma premiere communion sans esprit +d'humilite? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous etes +bonne! vous m'avez rendu si heureux! + +LA COMTESSE + +Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur +a te donner. Comme je te l'ai ecrit, prie Dieu pour que mes yeux +s'ouvrent tout a fait a ce qui est bon et chretien. + +--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air +affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux. + +--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien a +oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma derniere plaie. + +--Et j'espere ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en +souriant. + +--Dis-nous donc quelque chose, s'ecria Jules en saisissant la tete de +Blaise et la tournant de son cote; tu n'en as que pour papa et pour +maman, et nous sommes la comme les dindons egares qui cherchent un +regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas. + +--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Helene; j'etais occupe +avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous +savez que le general passe avant les officiers. + +HELENE, _riant_ + +Et ou sont les soldats? + +BLAISE + +C'est moi qui suis le soldat, pret a executer vos commandements. + +LE COMTE + +Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la +croix. + +BLAISE + +Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais deserter et qui a bien ses +douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Helene?" + +Helene ne repondit que par un signe de tete et un sourire; elle ne +voulut pas dire devant sa mere qu'elle avait souffert de sa froideur, +de sa severite passee; mais la comtesse la devina, et, l'attirant a +elle, l'embrassa et lui dit: + +"Je tacherai a l'avenir de t'epargner les croix, ma pauvre enfant. +Mais a quand la premiere communion? M. le cure a-t-il fixe le jour? + +JULES + +Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des +habits que papa a promis a Blaise. + +LE COMTE + +Ils sont deja commandes d'apres les indications de Blaise; les tiens +aussi, Jules. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as demande pour toi, Blaise? + +BLAISE + +Des choses superbes, pour faire honneur a M. le comte: une redingote +en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien +solides et une cravate blanche. + +JULES + +Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote? + +BLAISE + +Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait +au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules. + +HELENE + +Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la premiere +communion? + +BLAISE + +Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donne M. le cure, et qui est +beni par le pape, m'a-t-il dit. + +HELENE + +Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_. +C'est un si beau et si bon livre! + +LA COMTESSE + +Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton tresorier; tu +puiseras dans ma caisse. + +LE COMTE + +Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliotheque, qui lui fera +passer le temps dans les longues soirees d'hiver. + +BLAISE + +Que vous etes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je desirais. +J'aime tant a lire! M. le cure me prete quelques livres, mais il n'en +a guere qui soient a ma portee. + +LE COMTE + +Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai +plaisir de satisfaire ce gout si sage et si utile. + +BLAISE + +Vous avez deja ete si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que +j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence a mes desirs. + +LE COMTE + +Tu auras tes livres pour ta premiere communion, mon pauvre garcon. Je +suis content d'avoir si bien trouve." + +Le comte et la comtesse resterent quelque temps encore pres de Blaise; +ils se retirerent en lui promettant de revenir le lendemain. Helene et +Jules obtinrent sans peine de rester pres de leur cher malade. Helene +lui proposa de faire une lecture interessante, ce qu'il accepta avec +reconnaissance. + +Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du +bonheur qu'il lui avait envoye dans cette journee. Il causa longuement +avec son pere et sa mere, dina avec appetit et passa une nuit +tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur a son pied, +il demanda a se lever; sa mere enleva le cataplasme et vit avec +plaisir que l'enflure etait disparue; elle lui banda le pied avant +de le lui laisser poser a terre. Quand Blaise fut leve, il essaya de +s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si legere, qu'il voulut +faire quelques pas, appuye sur le bras de son pere. Cet essai lui +ayant reussi, il demanda a rester leve; et a partir de ce jour la +guerison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il +put aller a l'eglise avec les autres enfants de la premiere communion, +et la suivre jusqu'a la fin. + +Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses +repas. Aides du comte et d'Helene, ils avaient arrange dans la chambre +de Jules une petite chapelle ornee d'images, de flambeaux, d'un +crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour +ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prieres +qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondement le coeur du comte +et d'Helene, qui avaient demande d'y assister. + +La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient ete +apportes, de sorte qu'il n'y avait plus qu'a preparer leurs coeurs a +recevoir avec humilite et amour le corps de leur divin Sauveur. + + + +XXI + +LE GRAND JOUR + + +Le soleil brillait de tout son eclat, les cloches du village etaient +en branle depuis le matin; le village lui-meme semblait etre une +fourmiliere en pleine activite; on allait, on courait dans les rues; +on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des +bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider a tout; +d'une maison a l'autre on se pretait secours pour la toilette et pour +le repas qui devait suivre la sainte ceremonie. Le chateau etait +calme; le comte n'avait voulu aucun deploiement de luxe; tous devaient +aller a pied a l'eglise. Jules avait demande a se placer pres de +Blaise; Helene devait rester pres de son pere et de sa mere. Jules se +tenait avec son pere dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait +promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf +heures precises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se +mettant a genoux devant lui et malgre lui, il lui dit: + +"Monsieur le comte, je viens vous demander votre benediction; je vous +la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitie dont vous +voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un +pere venere et cheri; benissez-moi, cher Monsieur le comte, benissez +le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus devoue, le plus +respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon +Dieu pour votre bonheur eternel. + +--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses +bras, recois la benediction d'un chretien que tu as ramene au bon +Dieu, d'un pere dont tu as sauve le fils unique et bien-aime. Je te +la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours +d'une affection toute paternelle, de veiller a ton bien-etre, a ton +bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frere, plus que jamais +ton frere en Dieu, aujourd'hui que tu recevras a ses cotes le +Seigneur, qui est notre pere a tous." + +Jules se precipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une +amitie fidele et un constant souvenir devant le bon Dieu. + +"Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et +voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en presentant a Blaise un beau +_Paroissien_, relie en beau maroquin noir, dore sur tranches et avec +un fermoir en or. + +--Il n'est pas a moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux +livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre +petite _Journee du chretien_ a moitie usee. + +--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie +de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter. + +--Oh! merci, Monsieur le comte, repondit Blaise rouge et les yeux +brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce +livre donne par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les +votres. + +--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir, +recevez une derniere benediction." + +Et le comte, mettant les mains sur leurs tetes, les benit tous deux; +puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna a chacun un +baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissee +tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route +pour l'eglise. + +Elle se trouvait deja plus qu'a moitie pleine; la comtesse et Helene +etaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre +apres avoir mene Jules et Blaise chez le cure, ou se reunissaient tous +les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa +fille. L'eglise ne tarda pas a se remplir, et on entendit le son +lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant +processionnellement. Ils entrerent deux a deux, le cure en tete; Jules +et Blaise le suivaient immediatement. Apres le defile des dix-huit +garcons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui +etait assignee. M. le cure alla a la sacristie revetir des habits +sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service +divin commenca d'abord par la procession, que suivirent les enfants de +la premiere communion; ensuite vint la premiere partie de la messe, +puis l'instruction ou sermon, que M. le cure eut le bon esprit de +ne pas prolonger au dela d'un quart d'heure; puis enfin la derniere +partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et +Blaise furent tres recueillis pendant toute la ceremonie. Au moment +de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit +vivement la main de Blaise et lui dit tout bas: + +"Une derniere fois, pardonne-moi, mon frere." + +Blaise repondit avec simplicite et douceur: + +"Je te pardonne, mon frere, et je te benis." + +Peu de minutes apres, ils avaient recu, tous deux appuyes l'un sur +l'autre, le Dieu de misericorde et de paix, le Dieu consolateur. + +Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, emut tous les coeurs. +Il y eut dans l'eglise un mouvement general de surprise lorsque, apres +la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Helene +quitter leurs places et s'approcher de la sainte table. + +"Le comte communie, disait-on tout bas. + +--La comtesse aussi. Et Mlle Helene aussi. + +--Comme ils ont l'air emu! + +--Le comte est tout change, dit-on. + +--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous +changes. + +--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont +amendes. + +--C'est le petit Anfry qui a demande au comte de garder la fermiere +Francoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et +ils sont bien contents. + +--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place." + +Quand la messe fut finie et que l'eglise fut a peu pres vide, il y +resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne +songeaient pas au temps qui s'ecoulait. + +Le cure, au moment de quitter l'eglise, vint s'agenouiller une +derniere fois devant l'autel; il vit les deux enfants a genoux sur la +dalle, les mains jointes, les yeux fermes, l'air si recueilli qu'il +s'arreta pour les contempler. + +"Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue priere +a genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu +dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir +une priere continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du +bon Dieu." + +Jules et Blaise se releverent en silence et suivirent le cure, qui +se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premieres paroles de +felicitation du cure, le comte releva son visage baigne de larmes, et, +voyant l'inquietude qui se peignait sur le visage du bon pretre: + +"Les larmes que je repands, dit-il en se levant et marchant pres du +cure, sont le trop-plein d'un coeur inonde de joie et de bonheur. +C'est a Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente a mesure +que j'avance dans la voie ou il m'a fait entrer. + +LE CURE + +Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je +suis a meme d'apprecier la grandeur de ses vertus et la beaute de +ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne +prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en verite cet enfant a la +sagesse, la vertu et l'onction d'un saint. + +LE COMTE + +C'est bien vrai. Dans le temps ou j'avais concu de lui une si mauvaise +et si injuste opinion, j'ai eprouve la puissance de sa parole, de son +accent, de son regard meme. Ma femme a ressenti la meme impression +chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutot que justifier sa +conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu." + +Tout en causant, ils etaient sortis de l'eglise. Helene suivait d'un +peu loin avec Jules et Blaise; ils etaient silencieux, mais leurs +visages rayonnaient de bonheur. + +Le cure prit conge du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer +chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les +contemplaient avec tendresse. + +"De quel bonheur j'ai manque me priver, mon ami, dit la comtesse en +essuyant ses yeux encore humides. + +--Et quelle vie differente et heureuse nous allons mener; ma chere +Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous +avions tous les elements du bonheur, et nous ne savions pas en user; +nos coeurs dormaient en nous, et nous vegetions miserablement. + +LA COMTESSE, _avec gaiete_ + +Mais les voila bien eveilles, maintenant, mon ami; ne laissons pas +revenir le sommeil. + +LE COMTE + +Je reponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera a l'avenir tout au +bon Dieu, a toi, Julie, et a nos enfants." + +En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise +un va-et-vient des domestiques du chateau. Blaise en fut touche. + +"C'est bien bon a eux, dit-il, de penser a feliciter mes parents pour +ma premiere communion; je ne les croyais pas si attentifs." + +Arrives au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table +dressee dans la salle. Le couvert etait tres simple; c'etait la +vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossiere, des +assiettes en faience, des verres communs, des pots au lieu de carafes, +des couverts en fer etame, des salieres en faience bleue, des chaises +de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette +demi-pauvrete. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient +la table des plats qu'ils apportaient du chateau. + +BLAISE + +Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi +sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats? + +LE COMTE, _souriant_ + +Parce que nous nous sommes invites a diner chez tes parents, mon cher +enfant; nous avons pense, ta mere et moi, qu'un jour de premiere +communion on doit avoir la force de supporter des contrarietes, et +nous vous imposons celle de diner avec nous, chez toi, Blaise. + +--Quel bonheur! quel bonheur! s'ecrierent les trois enfants en perdant +toute leur gravite et en sautant autour de la table. + +--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je +vous embrasse de toutes mes forces." + +Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le +comte etait heureux du succes de son invention. + +"Mettons-nous a table, dit-il; j'ai une faim de sauvage. + +--Et moi donc!" s'ecrierent tout d'une voix les trois enfants. + +Anfry et sa femme se tenaient a l'ecart, n'osant pas approcher de la +table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en +riant: + +"Anfry, je suis chez vous; c'est a vous a me donner le bras pour me +mener a ma place, a votre droite." + +Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse +l'entraina a la place d'honneur et se mit a sa droite. + +Le comte riant de la bonne pensee de sa femme, fit comme elle et +enleva Mme Anfry, qui s'etait collee contre le mur, fort embarrassee +de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraina vers la table, et, la +placant en face d'Anfry, il se mit aussi a sa droite, Helene prit le +bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commenca. + +Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'apercurent +pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inonde de sueur, +et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restee +pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonte la +timidite. + +Blaise s'apercut bien vite du trouble de son pere, et, se penchant +vers Helene, il lui dit tout bas: "Mademoiselle Helene, mon pauvre +papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en +suis sur." + +Helene, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air +malheureux. Se penchant a son tour vers l'oreille de son pere, elle +lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage +avec un redoublement de timidite. + +"Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au +repas de premiere communion de nos enfants! Allons, allons, pas de +timidite, pas de fausse honte; nous sommes tous freres, aujourd'hui +plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je +vais vous donner du courage." + +Et le comte, se levant, prit une bouteille de madere, la deboucha +lui-meme et en versa un verre a Anfry et a Mme Anfry; apres en avoir +offert a sa femme et en avoir verse un peu a chacun des enfants, il +emplit son verre, et, le portant a ses levres: + +"A la sante de Blaise et de Jules! s'ecria-t-il. + +--A la sante de M. le comte! s'ecria Anfry, se levant a son tour. + +--A la sante d'Anfry et de Mme Anfry! s'ecria Jules. + +--A la sante de M. le cure! dit Blaise en dernier. + +--Bien dit, mon garcon, dit le comte. Buvons a la sante du bon cure, +auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry, +vous voila plus a l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout a fait, et +continuons notre diner sagement et comme des gens qui conservent dans +leur coeur le souvenir des premieres heures de la matinee." + +Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlerent beaucoup de +leurs impressions avant et apres la sainte communion. La comtesse et +le comte les ecoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments +developpes par les enfants un saint et heureux avenir. + +Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils ecoutaient a peine, tant +ils etaient impressionnes de l'excellence des mets et de la bonte +des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras etait +entierement dissipe, ils se sentaient heureux et honores. Mme Anfry +ruminait dans sa tete la position honorable qu'allait lui faire dans +le pays ce repas donne par elle, chez elle, a ses maitres. Dans son +extase interieure, elle se figurait avoir regale le comte et la +comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'etait qu'un +juste payement de la peine que lui avait donnee l'organisation du +repas. + +Le diner fini, le comte et la comtesse allerent s'asseoir sur un banc +devant la maison, apres avoir donne ordre a leurs gens de laisser aux +Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla +la joie et la reconnaissance de Mme Anfry. + +Les enfants examinerent avec interet la bibliotheque que le comte +avait donnee a Blaise, en tete de laquelle figure avec honneur un +superbe volume de l'_Imitation de Jesus-Christ_, donne par Helene. +Apres avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules +dit a Blaise: + +"Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit present; le +voici; accepte-le comme la preuve d'une amitie qui durera aussi +longtemps que moi." + +En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaine d'or avec +un petit crucifix et une medaille en or de la sainte Vierge. + +"C'est beni par un saint prelat qui est devenu subitement aveugle, et +qui donne a tous l'exemple d'une resignation si calme et si douce, +qu'on se sent touche rien qu'en le voyant. + +--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'etait donne par vous et beni +par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espere que le +crucifix me fera souvenir de ce que je dois a mon Dieu, et l'image de +la bonne Vierge me donnera le desir d'aimer mon divin Sauveur comme +elle l'a aime en ce monde et comme elle l'aime dans l'eternite." + +Blaise baisa son crucifix, sa medaille, et, les cachant dans son sein, +il dit a Jules: + +"Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette +croix et devant cette medaille." + +Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse, +presentant a Blaise une petite boite, lui dit en le baisant au front: + +"Je ne puis etre la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant; +voici un tres petit objet, mais qui te sera agreable et utile, je n'en +doute pas." + +Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boite +qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une +joie qu'il ne chercha pas a dissimuler, une belle montre en or avec sa +chaine. + +Il poussa un cri joyeux et partit comme une fleche pour faire partager +son bonheur a son pere et a sa mere. + +"Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donne Mme la comtesse." + +Anfry et sa femme manquerent de repeter le cri de Blaise a la vue de +la montre et de la chaine. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher, +de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de +quelques minutes qu'ils penserent a aller remercier la comtesse de son +beau cadeau. + +"Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'ecria Blaise, +tant j'etais content. Vite que j'y coure. + +--Tu n'auras pas loin a aller, mon garcon, dit le comte, qui l'avait +rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fut apercu; fais ton +remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse, +qui le recut en souriant et l'embrassa bien affectueusement. + +--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous etes trop +bons,... trop bons, en verite... Je ne sais comment exprimer mon +bonheur et ma reconnaissance." + +Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le +comte. Il se sentait si emu de tant de bontes, qu'il eut de la peine a +contenir l'elan de sa reconnaissance." + +"Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous etes +trop bons,... tous,... tous... Je ne merite pas... Que le bon Dieu +vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon +Dieu m'exaucera. Il est si bon!" + +Le comte chercha a calmer l'emotion de Blaise; quand il y fut parvenu, +il rappela aux enfants que l'heure des vepres approchait. + +"Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on +croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se +peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois +par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses +creatures, c'est plus que je ne puis supporter. + +--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as +souffert; et recompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait +envoyees. Tu le remercieras a l'eglise, et nous joindrons nos +remerciements aux tiens." + +Ils s'acheminerent tous vers le village, qui avait conserve son air de +fete; les cloches sonnaient a grande volee; de tous cotes on voyait +des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'eglise. Chacun +saluait le comte et la comtesse a leur passage. L'office du soir se +termina par la benediction du Saint Sacrement, et cette belle et +heureuse journee laissa des impressions chretiennes et salutaires dans +plus d'un coeur rebelle jusque-la a l'appel du bon Dieu. + + + +XXII + +CONCLUSION + + +Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du +comte: la vie qu'on menait au chateau etait calme et heureuse; le +service de Dieu n'y fut jamais neglige, non plus que le service des +pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La +fortune du comte passait tout entiere a secourir les miseres de ses +semblables; il les considerait comme des freres appeles a partager les +richesses qu'il tenait de la bonte de Dieu. Quand Blaise devint grand, +il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son +homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit +le respect qu'il devait a ses maitres, qui etaient en meme temps ses +meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Helene fut, en +grandissant, le modele des jeunes personnes. + +Blaise recut plusieurs lettres de son ancien maitre. Jacques lui +proposa avec l'autorisation de son pere, de venir prendre la direction +de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais a quitter ses parents, +qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous +les ans, passer quelques jours pres de Jacques, qui le voyait toujours +avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte. +Un jour, Jacques exprima a Blaise le desir d'unir les deux familles +par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait +rencontree souvent dans le monde, a Paris. Il lui dit que toute sa +famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait deja exprime le +meme desir a Blaise; Jeanne etait charmante et digne, sous tous les +rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de +Trenilly. + +Blaise, a son retour, rapporta au comte et a Jules les paroles qu'il +avait entendues. Le comte et Jules les recurent avec joie, et cette +union, desiree par les deux familles, ne tarda pas a s'accomplir. + +Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au chateau de +Trenilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas +son ancien ami Blaise; tous deux etaient devenus des hommes, des +chretiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise +etait entoure. C'etait lui qui etait l'arbitre de tous les demeles du +pays; ce que M. Blaise avait decide etait religieusement execute. +On le citait comme exemple a tous les jeunes gens du village et des +environs; on recherchait son amitie, et on se sentait fier de son +approbation. + +Blaise lui-meme se maria, a l'age de vingt-huit ans; il epousa la +petite niece du cure, qui lui apporta trente mille francs, dot +considerable pour sa condition; elle avait ete demandee par des jeunes +gens bien plus riches et plus eleves en condition que Blaise, mais +elle les avait refuses, repetant toujours a son oncle qu'elle +n'epouserait que Blaise, dont les vertus et les qualites aimables +avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de +la dot de Blaise, et la comtesse des presents de noce et de +l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutee +a une jolie maison au bout du village, tout pres du chateau. La +comtesse meubla la maison et donna a la mariee toutes ses belles +toilettes des fetes et dimanches. + +Le repas de noce fut donne par le comte dans son chateau. + +Helene, qui avait inspire une grande estime et une vive affection a +un frere aine de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments, +consentit avec plaisir a devenir la compagne de sa vie. Ils vecurent +fort heureux pendant plusieurs annees, apres lesquelles Helene eut la +douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle resolut de se +consacrer entierement au service des pauvres, en fondant des oeuvres +de charite. Elle etablit une salle d'asile et une ecole dirigees +par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures +entieres, aidee et accompagnee par ses parents. + +C'est ainsi que vecut toute cette famille chretienne, heureuse et +unie, aimee et estimee de tous. + + + + + +TABLE DES MATIERES + + +CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES + +CHAPITRE II.--PREMIERE VISITE AU CHATEAU + +CHAPITRE III.--LA REPARATION ET LA RECHUTE + +CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME + +CHAPITRE V.--UN MALHEUR + +CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ELEPHANT + +CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES + +CHAPITRE VIII.--LES FLEURS + +CHAPITRE IX.--LES POULETS + +CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES + +CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT + +CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VERITE + +CHAPITRE XIII.--LE REMORDS + +CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES + +CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC + +CHAPITRE XVI.--L'OBEISSANCE + +CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE + +CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRENILLY + +CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE + +CHAPITRE XX.--L'EPREUVE + +CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR + +CHAPITRE XXII.--CONCLUSION + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + +***** This file should be named 11434.txt or 11434.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/3/11434/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11434.zip b/old/11434.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..81f4d18 --- /dev/null +++ b/old/11434.zip |
