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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***
+
+COMTESSE DE SÉGUR NÉE ROSTOPCHINE
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR
+
+_Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et pieux comme toi, qui
+te demande une place dans ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa
+prière et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
+vertus et de ta grand'mère._
+
+COMTESSE DE SÉGUR, née ROSTOPCHINE.
+
+Paris, 1861.
+
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+
+I
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+
+Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé dans sa main gauche.
+Il réfléchissait si profondément qu'il ne pensait pas à mordre dans
+une tartine de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée
+pour son déjeuner.
+
+«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. Tu laisses couler à
+terre ton lait caillé, et ton pain ne sera plus bon.
+
+BLAISE
+
+Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, maman, et je cherche
+à deviner s'ils sont bons ou mauvais.
+
+MADAME ANFRY
+
+Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maîtres que
+personne de chez nous ne connaît?
+
+BLAISE
+
+On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie qui sont arrivés
+hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comment sais-tu cela?
+
+BLAISE
+
+Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais à
+arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
+comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
+son poney et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient l'air
+d'avoir peur de lui.
+
+MADAME ANFRY
+
+Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que les maîtres sont
+mauvais?
+
+BLAISE
+
+Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie ont peur d'un petit
+garçon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.
+
+MADAME ANFRY
+
+Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?
+
+BLAISE
+
+Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son père et sa mère
+l'écoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
+que c'est méchant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
+n'as pas à te mêler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
+ne va pas te fourrer au château comme tu faisais toujours du temps de
+M. Jacques.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon et aimable comme on
+n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
+une petite friandise à me donner: une poire, un gâteau, des cerises,
+des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
+Je ne me consolerai jamais de son départ.»
+
+Et Blaise se mit à pleurer.
+
+MADAME ANFRY
+
+Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
+de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
+Puisque son père a vendu aux nouveaux maîtres, c'est une affaire
+faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
+regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
+pleurer...»
+
+Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
+forte qui appelait:
+
+«Holà! le concierge! Personne ici?»
+
+Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et en livrée était à la
+grille fermée.
+
+«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
+comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.
+
+--Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.
+
+--Tout est-il en état au château?
+
+--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maîtres,
+répondit timidement Mme Anfry.
+
+--C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en fouettant son cheval.
+
+Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
+galopait vers le château.
+
+«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
+même parler plus honnêtement. Blaise, mon garçon, continua-t-elle plus
+haut, cours au château et préviens ton père que les nouveaux maîtres
+arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir à la
+grille.
+
+--Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.
+
+--Dans les chambres du château, qu'il arrange et nettoie depuis ce
+matin; va, mon garçon, va vite.»
+
+Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, où il trouva
+cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effaré.
+
+«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
+pas. Qui demandes-tu?
+
+--Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir les maîtres, répondit
+Blaise. Maman m'a dit qu'il était au château.»
+
+Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
+par le bras:
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton père n'est
+pas au château; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
+chercher ailleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais pourtant maman m'a dit...
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
+t'époussetterai les épaules du manche de mon plumeau.»
+
+Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
+tristement à la grille, où l'attendait sa mère.
+
+«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
+n'était pas au château, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
+temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.
+
+--Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
+Anfry en soupirant. On dit: _tels maîtres, tels valets_. Les valets ne
+sont pas bons, il se pourrait que les maîtres ne le fussent pas non
+plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
+père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit être à sa
+grille.
+
+BLAISE
+
+Voulez-vous que je retourne au château, maman? Je le trouverai
+peut-être aux écuries.
+
+MADAME ANFRY
+
+Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
+les maîtres qui arrivent.»
+
+Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essoufflé et
+suant, juste au moment où un nuage de poussière annonçait l'approche
+de la voiture de poste.
+
+Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté de la grille; Mme
+Anfry se rangea avec Blaise de l'autre côté: la berline attelée de
+quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
+du château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à peine le temps
+d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
+garçon et une petite fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre
+aux révérences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
+fille seule salua.
+
+Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardèrent
+d'un air chagrin; ils fermèrent lentement la grille, rentrèrent sans
+mot dire dans leur maison et s'assirent près d'une table sur laquelle
+était préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, de même
+que ses parents, se plaça silencieusement près de la table.
+
+«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
+nouveaux maîtres?
+
+--Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
+répéta-t-il en soupirant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.
+
+ANFRY
+
+Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
+sont plus. Blaise, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
+va pas au château; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
+possible.
+
+BLAISE
+
+C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
+d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'était bien
+différent; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
+reverrai peut-être jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
+d'aimer des gens qui vous quittent.»
+
+Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? tu le reverras
+peut-être plus tôt que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
+tâcherait de me placer dans son autre terre, où il va habiter.
+
+BLAISE
+
+Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
+maîtres.
+
+ANFRY
+
+Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
+terre est une terre de famille, qui ne doit jamais être vendue; tandis
+que celle-ci était de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
+habiter deux terres à la fois. Est-ce vrai?
+
+--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
+dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
+durs?»
+
+Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
+mangea de bon appétit, car, à onze ans, on pleure et on mange tout à
+la fois.
+
+Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
+personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
+verrous à la grille, le concierge fit sa tournée pour voir si tout
+était bien fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
+dormaient déjà profondément.
+
+
+
+II
+
+PREMIERE VISITE AU CHATEAU
+
+
+«M. le comte demande le concierge», dit d'une voix impérieuse un des
+domestiques du château.
+
+C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, Blaise nettoyait
+la vaisselle, et Anfry était allé scier du bois pour les fourneaux de
+la cuisine et de la lingerie.
+
+Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
+seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.
+
+«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens maîtres, dit le
+valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
+vite changer tout cela.
+
+--Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui parle contre les
+anciens maîtres? répondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
+quelque chose? Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres,
+ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
+Dieu.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un concierge et de son
+mobilier.
+
+MADAME ANFRY
+
+Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
+prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
+chez moi, entendez-vous bien!
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
+un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
+je ne le vois pas ici.
+
+MADAME ANFRY
+
+Il est au château à scier du bois; allez le chercher là-bas, vous lui
+ferez la commission.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait le temps d'aller
+faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafés.
+
+MADAME ANFRY.
+
+Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit hier qu'on n'y
+entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
+il n'ira pas.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
+pourrait bien chercher à vous remplacer et à vous faire partir.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme les valets, je ne tiens
+pas à y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
+pas de travail ni de place, mon mari et moi.»
+
+Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en continuant la
+conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
+l'avenue du château. Il trouva le concierge au bûcher, comme le lui
+avait dit Mme Anfry.
+
+«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.
+
+--Je ne suis guère en toilette pour me présenter chez M. le comte,
+répondit Anfry.
+
+--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous êtes,
+reprit le domestique d'un ton bourru.
+
+--C'est vrai», se borna à répondre Anfry.
+
+Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussière de
+ses pieds, et se dirigea vers le château.
+
+«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
+l'escalier.
+
+--M. le comte m'a fait demander.
+
+--Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vêtu
+pour paraître devant M. le comte.
+
+--Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller.»
+
+Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il avait monté à moitié.
+
+«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demandé,
+c'est qu'il veut vous voir.
+
+--Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit Anfry en remontant
+l'escalier.
+
+Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa discrètement.
+
+«Entrez!» lui cria-t-on.
+
+Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à trente-six ans, d'assez
+belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
+salua; le comte répondit par un léger signe de tête.
+
+«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.
+
+ANFRY
+
+Un seul, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Garçon ou fille?
+
+ANFRY
+
+Garçon.
+
+LE COMTE
+
+Quel âge?
+
+ANFRY
+
+Onze ans.
+
+LE COMTE
+
+Envoyez-le au château.
+
+ANFRY
+
+Pour quel service, Monsieur le comte?
+
+LE COMTE
+
+Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garçon
+de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
+faut tout dire, je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos
+gens.
+
+LE COMTE
+
+Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge est-il trop
+grand seigneur pour se trouver avec mes gens?
+
+ANFRY
+
+Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
+pour eux; ils l'ont chassé hier, ils le chasseraient bien encore.
+
+--Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec colère, quand ce
+serait par mon ordre qu'il viendrait ici.
+
+ANFRY
+
+Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait voir et entendre des
+choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
+autant qu'il reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»
+
+Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda attentivement
+le concierge et parut frappé de l'air décidé, mais franc, ouvert et
+honnête, qui donnait à toute sa personne quelque chose qui commandait
+le respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
+doux:
+
+«C'était pour mon fils que je vous demandais le vôtre; mais peut-être
+avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garçon, il
+ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
+main un geste d'adieu. Quel est votre nom?
+
+--Anfry, Monsieur le comte, à votre service, quand il vous plaira.»
+
+Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté dans le vestibule
+par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maître avait pu
+vouloir à un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
+château; Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et rentra
+chez lui.
+
+Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait quand son
+père rentra.
+
+«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda Anfry.
+
+BLAISE
+
+Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
+d'aller voir M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Tu n'y as pas été, j'espère bien?
+
+BLAISE
+
+Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je n'ai guère envie
+de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
+être bon.
+
+--Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, ce sera mieux
+pour toi que courailler et paresser toute la journée. En attendant, va
+me chercher ma serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches
+qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. Je veux les
+couper.»
+
+Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; il entra au bûcher
+et y trouva Jules de Trénilly, qui essayait de couper des rognures de
+bois avec la serpe, qu'il avait ramassée.
+
+«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.
+
+JULES
+
+Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé pour la chercher.
+
+JULES
+
+Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.
+
+BLAISE
+
+Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.
+
+JULES
+
+Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»
+
+Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait à la
+refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
+mit en colère et menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en
+effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
+son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et à la peau;
+Jules se mit à crier; Michel, le garçon d'écurie, accourut et
+s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maître.
+
+«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.
+
+JULES, _criant_
+
+C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a coupé avec la serpe.
+
+MICHEL, _avec rudesse_
+
+Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
+va à ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
+Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
+mal.
+
+JULES
+
+Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.
+
+MICHEL
+
+Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.
+
+JULES
+
+C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
+je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.
+
+MICHEL
+
+Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
+je dirai comme vous me l'ordonnez.»
+
+Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au château.
+
+Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. Enfin il ramassa la
+serpe et se dit:
+
+«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite tout raconter à
+papa, pour qu'il connaisse la vérité et qu'il sache bien que ce n'est
+pas moi qui l'ai blessé.»
+
+Il courut vers la grille; son père l'attendait avec impatience.
+
+«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant la serpe.
+Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»
+
+Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui s'était passé; il
+avait à peine terminé son récit, que M. de Trénilly parut en haut de
+l'avenue, marchant d'un pas précipité vers la grille.
+
+«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit drôle, qui s'est
+caché dans la maison quand il m'a aperçu.»
+
+Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.
+
+«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, je crois savoir ce
+qui vous amène ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
+qui est arrivé.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
+a faite votre garçon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
+coupable?
+
+ANFRY
+
+Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est faite lui-même.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
+coupé pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
+jours.
+
+ANFRY
+
+Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colère.»
+
+Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait de lui apprendre
+Blaise.
+
+«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre raconter à
+lui-même.»
+
+Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière un rideau.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut que tu lui
+racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me battre.
+
+ANFRY
+
+Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là, moi; s'il fait
+mine de te toucher, je t'emmène et nous quitterons la maison,
+seulement le temps d'emporter nos effets.»
+
+Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son père, qui
+l'emmena devant M. de Trénilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
+Trénilly le regardait avec colère.
+
+«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, dit-il enfin avec
+dureté.
+
+BLAISE
+
+Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoyé chercher,
+Monsieur; j'ai insisté, il s'est fâché, il a voulu m'en donner un
+coup; la serpe est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé
+au pied.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Tu mens! je te dis que tu mens!
+
+BLAISE, _vivement_
+
+Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blessé M.
+Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandât.»
+
+L'honnête indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
+Trénilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
+se disant à mi-voix:
+
+«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais pourquoi Jules
+aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
+C'est ce que je vais tâcher de me faire expliquer...»
+
+Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui répéta la défense
+d'aller au château sans nécessité.
+
+
+
+III
+
+LA RÉPARATION ET LA RECHUTE
+
+
+Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec son père; ils
+bêchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
+de Trénilly se fit entendre; il appelait Anfry.
+
+«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il courut vers le
+comte, qui tenait Jules par la main.
+
+«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses à votre
+garçon pour ce qui s'est passé la semaine dernière: votre garçon avait
+raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il l'a
+avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort votre garçon; de
+peur d'être grondé pour avoir touché la serpe, il a fait un mensonge
+et une méchanceté, mal conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon
+service et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera pas,
+il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
+toi-même.»
+
+Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait Blaise; il était
+honteux des excuses que son père lui avait ordonné de faire, et il ne
+savait de quelle manière commencer. Il restait immobile et silencieux
+devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.
+
+«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
+enfin.
+
+--Rien, répondit Jules.
+
+--Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, Monsieur Jules, c'est
+que vous avez besoin de moi.
+
+--Non, répondit Jules.
+
+BLAISE
+
+Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, Monsieur
+Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.
+
+JULES, _avec embarras_
+
+Blaise!
+
+BLAISE
+
+Monsieur Jules.
+
+JULES, _très embarrassé_
+
+Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
+dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.
+
+BLAISE, _avec surprise_
+
+A moi, pardon! et de quoi donc?
+
+JULES
+
+Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?
+
+BLAISE
+
+Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
+pas bien sûr, Monsieur Jules, et je suis bien fâché que vous ayez pris
+la peine de faire des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela
+coûte, et je vous en remercie.»
+
+Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette tâche pénible,
+releva la tête, qu'il avait tenue baissée, et, regardant la bonne
+figure réjouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
+château.
+
+BLAISE
+
+Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a défendu d'y
+aller.
+
+JULES
+
+Pourquoi donc?
+
+BLAISE
+
+Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer à
+fainéanter, mais à l'aider par mon travail.
+
+JULES
+
+Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander à papa.»
+
+Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la permission d'emmener
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
+Blaise, qui me semble être un bon et brave garçon.
+
+JULES
+
+C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
+au château.
+
+LE COMTE
+
+Son père a raison, mais il lui donnera bien un congé pour terminer
+votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'après-midi,
+Anfry; nous vous le renverrons ce soir.
+
+ANFRY
+
+Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gêne
+pas. Je vais l'amener tout à l'heure, quand il sera nettoyé et qu'il
+aura changé de vêtements.
+
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
+pas fête aujourd'hui.
+
+ANFRY
+
+C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la première
+fois qu'il est admis près de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
+puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»
+
+Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.
+
+«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, et donner un
+coup de peigne à tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
+avec lui au château.»
+
+Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et courut se
+débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, peigné, il alla rejoindre
+Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
+devant; Blaise suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler,
+et il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son jardin. En
+arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse avec sa fille qui les
+attendaient.
+
+«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant vers eux. Je suis
+bien aise de le connaître; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
+petit, ajouta-t-elle, Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content
+de jouer avec un garçon de son âge.
+
+--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas à mon
+aise.
+
+--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à bêcher et à arranger
+notre jardin, Blaise, dit Hélène avec un sourire aimable. Venez avec
+moi, Jules et Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»
+
+Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
+vers un petit jardin que M. de Trénilly leur avait fait arranger près
+du château.
+
+«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est précisément pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
+aider.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des légumes?
+
+--Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!
+
+--Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.
+
+HÉLÈNE
+
+Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.
+
+JULES
+
+Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des légumes, et
+si tu mets des fleurs; je les arracherai.
+
+HÉLÈNE.
+
+Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te céder.
+
+BLAISE.
+
+Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, qui croit tout ce
+que Jules lui dit.
+
+JULES
+
+Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant que je vais
+chercher des graines au jardin.»
+
+Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir Hélène; mais il
+n'osa pas, et, prenant une bêche, il se mit à l'ouvrage avec une telle
+ardeur que le jardin fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène
+l'aidait, mais moins vivement.
+
+Jules revint avec un sac plein de graines de toute espèce de légumes.
+
+«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges,
+des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des épinards...
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur couche et repiqué
+quand c'est levé.
+
+JULES
+
+Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon
+jardin.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien
+longtemps.
+
+JULES
+
+C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»
+
+Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices de son frère;
+sa bonté et sa douceur la portaient à toujours lui céder pour éviter
+les disputes. Blaise hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène
+consentir de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle avait
+désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites rigoles, dans
+lesquelles Jules semait la graine.
+
+BLAISE
+
+Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais comment sauras-tu où sont les radis, les choux-fleurs, les
+carottes, et le reste?
+
+JULES
+
+Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les
+trouverons-nous?
+
+JULES
+
+Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; ce ne sera pas
+un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine.
+Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs.
+
+JULES, _frappant du pied_
+
+Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en
+mettrai pas.»
+
+Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitié
+et lui dit:
+
+«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre
+jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.
+
+HÉLÈNE
+
+Merci, Blaise, tu es bien bon.
+
+JULES
+
+Et moi! je suis donc mauvais, moi?
+
+HÉLÈNE
+
+Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.
+
+JULES, _avec colère_
+
+Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu
+le dises.
+
+HÉLÈNE
+
+Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...
+
+JULES, _de même_
+
+Mais quoi?
+
+HÉLÈNE
+
+Mais... Blaise est très bien.»
+
+Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut pour battre Hélène;
+elle se sauva; il s'élança sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant
+lestement de côté. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la
+bonne d'Hélène accourut.
+
+«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?
+
+JULES, _pleurant_
+
+Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes pour mettre des
+fleurs; ils disent que je suis méchant; c'est lui qui est méchant, il
+veut arracher mes légumes.
+
+LA BONNE
+
+Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher
+ses légumes, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne
+veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-même qui se contrarie.
+
+LA BONNE
+
+C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules qui se fait
+pleurer lui-même, n'est-ce pas?»
+
+Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps;
+elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en
+aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se
+promettant bien de refuser à l'avenir toute invitation du château.
+
+
+
+IV
+
+LE CHAT-FANTOME
+
+
+Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, et, quand
+il faisait beau, il aimait à se promener tout seul, le soir, dans les
+prairies traversées par un joli ruisseau.
+
+Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?
+
+D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, en suivant le
+chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangée de fours à
+plâtre creusés dans la montagne qui borde les prés et la grande route.
+Ces fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes
+d'étincelles; les hommes occupés à enfourner du bois dans ces brasiers
+lui semblaient être des diables au milieu des flammes de l'enfer.
+Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile à
+effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces feux allumés,
+ces longues traînées d'étincelles, ces hommes armés de fourches
+attisant le feu. Il suivait tout doucement la rivière jusqu'au moulin,
+dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en
+longeant les fours à chaux.
+
+Quelques jours après sa première visite au château, Blaise se
+préparait à faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules.
+
+«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis
+seul, je m'ennuie.
+
+--Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais me promener dans
+la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez
+encore quelque histoire qui me fasse gronder!
+
+JULES
+
+Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, je ne dirai rien
+du tout à personne.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer.
+
+JULES
+
+Alors j'irai avec toi.
+
+BLAISE
+
+Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur
+Jules.
+
+JULES
+
+Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en
+laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»
+
+Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, se décida à le
+laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchanté de sortir du
+jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.
+
+La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. Les fours
+étaient tous allumés; Jules eut peur d'abord; mais les explications de
+Blaise le rassurèrent; il ne se lassait pas de regarder les fours et
+les hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent ainsi au
+moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme
+il en avait l'habitude; deux énormes dogues accoururent en aboyant dès
+qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangées de dents
+formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne répondit;
+il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et
+obtenir passage; les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent
+à mordre la main, que Blaise retira promptement.
+
+Comment revenir sans passer par le même chemin? Il y en avait bien un
+autre, mais Blaise n'aimait pas à le prendre, parce qu'il longeait le
+cimetière du village; le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient
+enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin.
+
+BLAISE
+
+Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens
+gardent le passage; ils nous dévoreraient si nous entrions dans la
+cour.
+
+JULES
+
+C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je voudrais passer près
+des fours à chaux.
+
+BLAISE
+
+Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur.
+
+JULES
+
+Pourquoi? Y a-t-il du danger?
+
+BLAISE
+
+Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.
+
+JULES
+
+Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?
+
+BLAISE
+
+Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons sur la
+grande route, juste à l'endroit où commencent les fours.
+
+JULES
+
+Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.
+
+BLAISE
+
+Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»
+
+Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le moulin. Ils
+marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixés sur le mur et
+sur la porte du cimetière, Jules sentait battre son coeur; ses grands
+yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et
+poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le
+cimetière et désigna l'objet qui le terrifiait.
+
+Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main,
+vit une grande forme blanche, un fantôme qui s'élevait lentement
+au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tête et le haut de
+son corps eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna vers
+lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise
+n'était pas trop rassuré et restait immobile comme le fantôme; il
+rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le
+fantôme ne bougea pas.
+
+«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, car s'il avait été
+un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout
+cas, je vais lui jeter une pierre.»
+
+Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aiguë et la lança de
+toute sa force et avec une grande adresse à la tête du fantôme, qui
+poussa une espèce de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
+mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en continuant ses
+cris. Blaise crut reconnaître des miaulements de chat, et voulut
+courir à lui pour s'en assurer; mais Jules, pâle et tremblant, le
+tenait par sa blouse et l'empêchait d'avancer.
+
+BLAISE
+
+Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir.
+
+JULES
+
+Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur,
+j'ai peur du fantôme.
+
+BLAISE
+
+C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantôme,
+je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester
+seul.
+
+JULES
+
+Non, non, je ne veux pas y aller.
+
+--Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, et, donnant une
+secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers
+la forme blanche étendue par terre.
+
+Jules aimait mieux encore approcher du fantôme avec Blaise que de
+rester seul; il courut après lui et le rejoignit au moment où Blaise,
+s'étant baissé, poussa un cri en faisant un saut en arrière; il
+s'était senti égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut
+de Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme qui,
+poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il
+avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut à son comble;
+il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se
+lever, la force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.
+
+Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas à Jules, et
+il examina la forme étendue devant lui; la lune venant il sortir de
+derrière un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur
+extraordinaire. C'était lui qui avait grimpé sur le mur du cimetière;
+la demi-obscurité l'avait fait paraître encore plus gros et plus
+blanc, et avait donné à sa tête et à son corps l'apparence d'une tête
+et d'épaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
+avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne brisé; ses
+convulsions avaient cessé; il ne remuait plus.
+
+«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons
+notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lançant ma pierre;
+je vais demander aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient cet
+animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?»
+
+Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par terre, pâle et
+sans mouvement.
+
+«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que
+vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laissé venir
+avec moi; ces enfants de château, c'est poltron comme tout; je
+vous demande un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer
+seulement?»
+
+Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait sur la
+figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le
+visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la
+tête; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc
+étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.
+
+«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre
+chat, que j'ai tué d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est
+vengé sur votre joue et sur ma main.»
+
+Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit la main de Blaise
+pour s'éloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un
+fantôme, et qui lui avait occasionné une si grande frayeur.
+
+«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le
+mort, pour que je le fasse reconnaître par quelqu'un. Un beau chat,
+ajouta-t-il en le ramassant.
+
+JULES
+
+Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?
+
+BLAISE
+
+Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons
+pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage.
+
+JULES
+
+Je ne veux point passer par le cimetière..., non, non..., je ne le
+veux pas, j'ai trop peur.
+
+BLAISE
+
+De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que
+notre fantôme n'en est pas un? Ce n'était qu'un chat.
+
+JULES
+
+Je veux retourner par le chemin de la rivière, par lequel nous sommes
+venus.
+
+BLAISE
+
+Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le
+plus joli de la promenade.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne
+viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir
+tout le monde.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais,
+tout de même, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais
+crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse
+mon chat sans demander à qui il appartient.»
+
+Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours à chaux, suivit
+Jules, qui marchait très vite pour rentrer à la maison le plus tôt
+possible. A cent pas de l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène
+et sa bonne, qui les cherchaient de tous côtés.
+
+HÉLÈNE
+
+Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu
+étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrivé quelque
+accident; il est très tard, nous devrions être couchés depuis
+longtemps; allons, mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.
+
+JULES
+
+Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; il m'a
+mené dans des chemins dangereux, j'ai manqué d'être mangé par des
+chiens énormes, et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes
+du cimetière!
+
+HÉLÈNE
+
+Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! Tu sais bien qu'il
+n'y a pas de fantômes.
+
+BLAISE
+
+Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, nous n'avons
+vu qu'un gros chat blanc monté sur le mur du cimetière. Je l'ai
+malheureusement tué d'un coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules,
+c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais
+mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empêcher de
+m'accompagner.
+
+HÉLÈNE
+
+Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies;
+c'est très mal; ne répète pas à maman ce que tu m'as dit, parce que tu
+ferais injustement gronder le pauvre Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter
+de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»
+
+Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait
+souvent, et elle craignait qu'il ne fît gronder le pauvre Blaise,
+qu'elle savait innocent.
+
+Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour avoir des nouvelles
+de Jules, dont elle était inquiète; en le voyant revenir avec sa
+soeur, elle alla à eux et demanda avec inquiétude ce qui l'avait
+retenu si longtemps.
+
+JULES
+
+Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; j'avais très peur, mais
+il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetière.
+
+LA COMTESSE
+
+Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à ton habit? Le dos
+est plein de poussière, comme si tu t'étais roulé par terre. Serais-tu
+tombé? T'es-tu fait mal?
+
+JULES
+
+C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc.
+
+LA COMTESSE
+
+Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant?
+Il est donc méchant, ce Blaise?
+
+JULES
+
+Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent ou plutôt toujours.
+
+--Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise est très bon et ne
+ment pas. C'est Jules qui ment et qui est méchant. Blaise m'a dit que
+Jules avait voulu absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce
+chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il ne voulait pas
+le tuer, et il en est très fâché.
+
+LA COMTESSE
+
+Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un étranger
+pour accuser ton frère?
+
+HÉLÈNE
+
+Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent.
+
+LA COMTESSE
+
+Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable et plus
+indulgente pour ton frère. Montons au salon; je tâcherai demain de
+savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le
+mérite.»
+
+Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus de cette affaire; mais
+Hélène, qui avait pitié du pauvre Blaise calomnié, fut au contraire
+satisfaite de la promesse de sa mère. En allant se coucher, elle
+reprocha à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme à son
+ordinaire, par des injures et des coups de pied.
+
+Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir
+Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de
+l'innocence de Blaise et de la méchanceté de Jules; mais la crainte de
+rabaisser son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha de
+punir Jules comme il le méritait.
+
+
+
+V
+
+UN MALHEUR
+
+
+Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, lorsqu'ils
+entendirent des cris perçants qui provenaient d'une maison placée de
+l'autre côté du chemin, et habitée par une pauvre femme et ses cinq
+enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison d'où partaient
+les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent au moment où la pauvre
+femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans,
+qu'elle avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel était la
+maison. Dans un coin du verger elle avait creusé une petite mare pour
+y laver le linge de son plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle
+était rentrée pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
+cette courte absence, celui de deux ans était tombé dans la mare; il
+n'avait pas pu en sortir et il avait été noyé. La mère poussait des
+cris perçants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mère,
+qui se débattait en convulsions; les autres avaient ramassé l'enfant,
+le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et
+de tout son corps. Blaise courut à toutes jambes chercher un médecin.
+Hélène, quoique saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à
+l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres
+voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le médecin, aider
+à rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
+elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. Deux habitants
+du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux différents remèdes qui
+pouvaient être utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que
+Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la malheureuse mère, M.
+Renou fit étendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu;
+on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
+des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités en de pareils
+accidents, mais sans succès: l'enfant était sans vie et glacé. Quand
+son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta à genoux devant le
+corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans
+ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement
+la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne
+voulait pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba
+dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son
+évanouissement pour la déshabiller, la coucher dans son lit et porter
+l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait
+pas été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait et
+soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait,
+et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hélène finit par le
+calmer et l'endormir.
+
+Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut posé sur un lit,
+enveloppé de couvertures, le médecin arriva.
+
+«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?
+
+--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-être à
+employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et
+tâchez de rappeler cet enfant à la vie.»
+
+Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur;
+après un examen de quelques minutes, il se releva.
+
+«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de
+son coeur.
+
+--Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait le ranimer?
+
+--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez déjà fait: soufflez
+de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des
+sinapismes, tâchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois
+que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»
+
+En disant ces mots, jetant à la mère désolée un regard de compassion,
+il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, désolée
+de cet arrêt du médecin et de son prompt départ, s'écria:
+
+«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyés après deux
+heures de soins; nous n'avons pas réussi jusqu'à présent, mais nous
+serons peut-être plus heureux en continuant.»
+
+Mme Renou, aidée des voisins charitables qui n'avaient cessé de donner
+tous leurs soins à la mère et à l'enfant, recommença ce qui avait
+été vainement essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque
+espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée du médecin avait
+interrompus.
+
+Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner,
+réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon résultat. Quand Mme
+Renou vit l'inutilité de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans
+des linges qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le
+lit de la chambre où il avait été transporté.
+
+«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en voyant revenir Mme
+Renou, vous l'avez abandonné.
+
+--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris
+votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, où il prie
+pour vous et pour ses frères et soeurs.
+
+--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mère en
+sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, à dix pas
+de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais été moins désolée de le voir
+mourir dans son lit.
+
+--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant était mort dans son lit,
+c'eût été par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement
+pendant plusieurs jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu
+vous a épargné cette douleur.»
+
+Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près de la pauvre femme sans
+pouvoir calmer son désespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux
+mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais
+des plus efficaces.
+
+«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable;
+puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher.
+
+--A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas
+vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.
+
+--Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste
+encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.
+
+--Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre
+lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme
+vous le faites!
+
+--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez,
+voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le
+sien.»
+
+En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune femme qui
+demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue
+à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec
+bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé;
+au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa
+de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le
+sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère,
+revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda
+ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient
+à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes
+et des oies.
+
+Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin
+sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua
+insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et
+plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa
+douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène
+s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les
+vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme
+Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation
+d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.
+
+Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier
+ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente
+victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.
+
+
+
+VI
+
+VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT
+
+
+«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
+grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande
+taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
+admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux
+sous.»
+
+L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec
+son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son
+maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se
+firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut
+aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le
+suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
+la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire
+de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes
+présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant
+suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses
+talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de
+sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de
+vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte,
+en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
+comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
+devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
+pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même
+facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit
+exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
+excitaient l'admiration de tous les spectateurs.
+
+Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de
+Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
+granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui
+comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter
+à manger.
+
+«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître.
+
+--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
+avec des choux et des carottes.
+
+--Où sont vos boulettes? demanda Jules.
+
+--Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.
+
+--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et
+nous regarderons comment il les mange.
+
+--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
+le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les
+enfants qui commencent.
+
+--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!
+
+--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.
+
+--Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir
+jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
+travail.
+
+--Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour.
+
+--Mais, Monsieur le comte...
+
+--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque
+impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir
+jouer; chaque chose en son temps.»
+
+Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents
+Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
+de l'éléphant.
+
+«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
+boulettes de l'éléphant.»
+
+Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à
+moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans
+chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
+livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et
+roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
+faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets,
+de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de
+beurre.
+
+«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un
+seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi.
+
+JULES
+
+Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
+pour vivre, je suppose.
+
+BLAISE
+
+De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
+il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
+nous en avons de reste pour le lendemain.
+
+--Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de
+la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?
+
+BLAISE
+
+Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu.
+Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.
+
+JULES
+
+Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
+du tout.
+
+BLAISE
+
+Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
+la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
+voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le
+voir avaler ses boulettes.»
+
+Jules courut à la grange; il voulut entrer.
+
+«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
+l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
+pourrait vous faire du mal.
+
+--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
+quand il mange.
+
+--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
+est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir
+aucun danger.»
+
+Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il
+vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les
+porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de
+cuillère et de fourchette.
+
+Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise,
+qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
+demander quelque chose.
+
+«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
+dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant
+notre porte; je vais voir s'il les aime.»
+
+Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la
+flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième
+eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il
+continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
+sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres
+papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
+la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe
+et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le
+mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et
+allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.
+
+«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
+deux mains vides et en lui caressant la trompe.
+
+--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria
+Jules. Tiens, tiens, tiens.»
+
+Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe
+allongée.
+
+Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
+comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
+énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.
+
+«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il
+avale!»
+
+Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la
+fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
+vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules
+fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant
+le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne
+pouvait ni crier ni se relever.
+
+Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne
+sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers
+le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:
+
+«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
+étouffer.»
+
+Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules,
+allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
+reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée.
+
+Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa
+Blaise avec colère en criant:
+
+«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
+ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines
+pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à
+papa.
+
+--Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
+fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
+j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les
+pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à
+papa.»
+
+Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de
+poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits
+ruisselants d'eau.
+
+Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit
+trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident.
+
+«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
+qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.
+
+HÉLÈNE
+
+Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
+sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.
+
+HÉLÈNE
+
+Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?
+
+BLAISE
+
+C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure.
+
+HÉLÈNE
+
+Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être
+drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.
+
+BLAISE
+
+Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même,
+et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par
+l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer.
+
+HÉLÈNE
+
+Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas
+jeté de l'eau comme à Jules?»
+
+Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de
+le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules.
+
+A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait
+tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air
+irrité.
+
+LE COMTE
+
+Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui
+tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés.
+
+HÉLÈNE
+
+Et qu'a-t-il donc fait, papa?
+
+LE COMTE
+
+Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter
+sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
+garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en
+colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était
+pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui
+lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
+trompe.
+
+HÉLÈNE
+
+Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
+de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.»
+
+Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre
+Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore,
+l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques
+instants de réflexion, il dit:
+
+«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort
+avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort
+seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort
+et que Jules invente.
+
+LE COMTE
+
+Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
+Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un
+vaurien.»
+
+
+
+VII
+
+LA MARE AUX SANGSUES
+
+
+Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
+M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de
+quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.
+
+«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
+jouer avec moi?
+
+LE COMTE
+
+Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il
+t'arrive chaque fois une aventure désagréable.
+
+JULES
+
+Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour
+m'accompagner.
+
+LE COMTE
+
+Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise.
+
+JULES
+
+Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais
+aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.
+
+LE COMTE
+
+Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne
+souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.
+
+--Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la
+chambre pour courir chez Blaise.
+
+Il arriva tout essoufflé chez Anfry.
+
+«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.
+
+--Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec.
+
+JULES
+
+Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.
+
+ANFRY
+
+Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre.
+
+JULES
+
+Allez le chercher.
+
+ANFRY
+
+Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.
+
+JULES
+
+Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
+avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.
+
+ANFRY
+
+Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
+je fais mon devoir.
+
+JULES
+
+De quel côté est Blaise?
+
+ANFRY
+
+Du côté de la mare aux sangsues?
+
+JULES
+
+Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?
+
+Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»
+
+Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la
+maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le
+parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du
+côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et
+assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
+près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
+travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il
+les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
+qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
+n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne.
+
+«Blaise! Blaise!» cria Jules.
+
+Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre.
+
+«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
+t'appelle?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
+pas à vous répondre.
+
+JULES
+
+Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.
+
+BLAISE
+
+Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé.
+
+JULES
+
+Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que
+j'aille seul dans les champs.
+
+BLAISE
+
+Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous
+pouvez bien vous en retourner de même.
+
+JULES
+
+Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa.
+
+BLAISE
+
+Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois
+que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher;
+d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger.
+
+JULES
+
+Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
+laisserai monter mon âne.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent
+mieux que les quatre de votre âne.
+
+--Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.
+
+Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules
+reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
+trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
+avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
+dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques
+l'avaient vu sortir seul.
+
+«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais
+bien en voir quelques-unes.»
+
+Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
+vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit
+entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
+du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se
+montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
+son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors
+à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
+autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à
+les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se
+mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et
+l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de
+toutes ses forces.
+
+Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules;
+il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage;
+il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa
+main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
+piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à
+la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était
+attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris
+perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le
+voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
+s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient
+posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
+mains, au visage.
+
+«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
+votre pantalon.»
+
+Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le
+secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
+avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
+pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements
+mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche,
+sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise
+glacée et le pantalon trempé de Jules.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
+grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et
+chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
+faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
+bien vite.
+
+JULES
+
+Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
+piquent.
+
+BLAISE
+
+Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
+vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.
+
+JULES
+
+C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir
+avec moi.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
+de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
+jeter dans la mare aux sangsues.
+
+JULES
+
+Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber.
+
+BLAISE
+
+Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté.
+
+JULES
+
+Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
+par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.
+
+BLAISE
+
+Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
+sangsues aux jambes? Grand merci!
+
+JULES
+
+Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je
+n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous
+avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous,
+et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me
+glacent le corps!
+
+JULES
+
+Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
+pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
+gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
+de chemise si fine et un si joli pantalon!
+
+--Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant,
+indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
+d'affaire comme vous pourrez.
+
+--Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans
+ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.»
+
+Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
+infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
+mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
+cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:
+
+«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes
+habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
+lui raconter!»
+
+Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant
+que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient
+tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le
+visage.
+
+Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
+état.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?
+
+JULES
+
+C'est Blaise, papa; c'est sa faute.
+
+LE COMTE
+
+Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
+aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es!
+
+Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la
+bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
+couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.
+
+«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly
+étonné.
+
+--C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a
+jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé
+de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
+ses habits de dimanche.
+
+--Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je
+l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
+par son père.»
+
+Un domestique frappa à la porte.
+
+«Entrez, dit la bonne.
+
+--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
+il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.
+
+--Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais,
+Jules, que Blaise voulait les garder!
+
+JULES, _avec embarras_
+
+C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu
+peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout.
+
+--Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de
+Trénilly au domestique.
+
+Le domestique sortit.
+
+La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait
+rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
+trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.
+
+«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
+m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne
+fût indisposé.
+
+--Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais
+je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a
+été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
+de Jules.
+
+ANFRY
+
+Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
+rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui
+qui est venu au secours de M. Jules.
+
+LE COMTE
+
+Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de
+sangsues!
+
+ANFRY
+
+Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
+puisqu'il n'était pas avec lui?
+
+LE COMTE
+
+Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve
+clairement qu'ils étaient ensemble.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses
+vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés,
+lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils
+étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux
+sangsues pour le chercher.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez,
+en père faible que vous êtes?
+
+ANFRY, _avec émotion_
+
+Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et je suis le
+serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour
+justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
+à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
+fausses que M. Jules à portées contre lui.
+
+M. DE TRÉNILLY, _avec colère_
+
+C'est-à-dire que Jules a menti?...
+
+ANFRY, _avec calme_
+
+Je le crains, Monsieur le comte.
+
+M. DE TRÉNILLY, _avec ironie et une colère contenue_
+
+C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
+Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si
+pauvre opinion de la sincérité de mon fils?
+
+ANFRY, _avec calme et fermeté_
+
+Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»
+
+Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la
+visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ
+de Jules tout seul, monté sur son âne.
+
+Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui
+commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans
+pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté.
+
+«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
+vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
+ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
+crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils,
+j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
+vigoureusement.
+
+ANFRY
+
+Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
+s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je
+voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
+la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
+honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.»
+
+En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
+d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père.
+
+M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui
+redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite
+chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux
+circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être
+grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant
+trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme
+il l'avait d'abord raconté.
+
+M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans
+les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance
+pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de
+fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il
+n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne
+pouvant lui donner raison.
+
+
+
+VIII
+
+LES FLEURS
+
+
+Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de
+jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de
+méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
+venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses
+offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical
+en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement
+quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la
+porte.
+
+Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on
+avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade
+favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours
+à chaux. Arrivé là, il s'asseyait et il pleurait.
+
+«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on
+m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon
+Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me
+révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
+vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal...
+Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit
+toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais
+bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me
+croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là
+où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et
+menteur.
+
+Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il
+était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait
+le bon petit Jacques pour maître et pour ami.
+
+Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec
+Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui
+aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère.
+
+Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules
+demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour
+l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules
+n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais
+il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de
+Trénilly et de l'amener dans le petit jardin.
+
+Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui
+dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers
+le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En
+apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et
+l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:
+
+«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y
+planter des fleurs du potager.
+
+--Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.
+
+--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec
+joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien
+que Blaise devait se trouver gravement offensé.
+
+Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait
+de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença
+son travail.
+
+JULES
+
+Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé
+à causer.
+
+BLAISE
+
+Je ne le suis plus, Monsieur.
+
+--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la
+cause du silence et du sérieux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en
+veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et
+je n'aime pas à me trouver seul avec vous.
+
+--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.
+
+--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre
+moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine
+par rapport à papa et à maman, et puis...»
+
+Blaise se tut.
+
+«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?
+
+--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous
+offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira
+un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au
+bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.»
+
+Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la
+vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta.
+
+JULES
+
+Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas
+faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même.
+
+BLAISE
+
+Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le
+bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez.
+
+JULES
+
+Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour
+remplir le carré.
+
+BLAISE
+
+Quelles fleurs faudra-t-il demander?
+
+JULES
+
+Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites,
+des pensées.
+
+BLAISE
+
+Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout
+cas, je ferai de mon mieux.»
+
+Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de
+toutes sortes de fleurs.
+
+«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.»
+
+Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de
+pensées.
+
+JULES
+
+Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs
+m'apportes-tu là?
+
+
+BLAISE
+
+Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées;
+mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin.
+Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin
+quand vous n'en voudrez plus.
+
+--Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les
+fleurs, les piétinant et les brisant avec colère.
+
+BLAISE
+
+Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit
+d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre
+papa lui a bien recommandées!
+
+JULES
+
+Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a
+pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à
+moi.
+
+BLAISE
+
+Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites,
+c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je
+ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent;
+c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.
+
+JULES
+
+Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est
+lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et
+emportées.
+
+BLAISE
+
+Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les
+ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu
+la peine de les brouetter et de décharger la brouette.
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant
+pis pour toi.
+
+BLAISE
+
+Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de
+vous apporter ces fleurs.
+
+JULES
+
+Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.
+
+BLAISE
+
+Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de
+tant de méchanceté.
+
+JULES
+
+Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées?
+Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté
+ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé.
+
+BLAISE
+
+Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru
+bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies
+fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez.
+
+JULES
+
+Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.
+
+BLAISE
+
+Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées
+et brisées.
+
+JULES
+
+Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les
+donne; fais-en ce que tu voudras.
+
+Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.
+
+«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je
+n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et
+qui les ai écrasées en route.
+
+J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin;
+peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront
+bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce
+qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre
+homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque
+mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en
+vérité!»
+
+Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les
+enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les
+amena près de son jardin, où travaillait son père.
+
+«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des
+fleurs à remettre en état, si c'est possible.
+
+--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais
+que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées!
+
+--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour
+de M. Jules, que je voudrais déjouer.»
+
+Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.
+
+«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les
+fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là-bas.
+
+--Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais
+que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas
+souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
+mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et
+le jardinier ne serait pas grondé.
+
+--Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera
+mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là. Il faut faire pour le mieux
+et laisser aller les choses.»
+
+Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur
+terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution,
+après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les
+arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise.
+
+Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et
+Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée.
+
+Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs,
+accompagné du jardinier.
+
+LE COMTE
+
+Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de
+Paris? Je ne les vois nulle part.
+
+LE JARDINIER
+
+Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules
+pour son jardin.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de
+donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands
+frais?
+
+LE JARDINIER
+
+Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé
+deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.
+
+LE COMTE
+
+C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand
+j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez
+les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.»
+
+Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de
+Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus
+trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il
+le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des
+fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours.
+
+JULES
+
+Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont.
+
+LE JARDINIER
+
+Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que
+les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.
+
+JULES
+
+Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées,
+que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.
+
+LE JARDINIER
+
+Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais
+en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de
+fait.
+
+LE JARDINIER
+
+C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le
+connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre
+de lui.
+
+--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est
+pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?
+
+JULES
+
+Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas
+rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.»
+
+M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche,
+et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le
+trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
+réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry
+et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la
+brouette.
+
+«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson,
+dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement,
+mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier
+mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un
+polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur.
+
+--Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte,
+frémissant de colère.
+
+ANFRY
+
+Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous
+demander ce que vous supposez!
+
+LE COMTE
+
+Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces
+fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais
+quel conte pour expliquer leur possession.
+
+ANFRY
+
+Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte,
+et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette
+brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a
+ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M.
+Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et
+les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de
+l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le
+comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges,
+vous verrez encore la place des brisures.»
+
+M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée;
+il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas
+approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en
+alla aussi vite qu'il était venu.
+
+«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il
+m'aurait battu avec sa canne.
+
+--S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service,
+répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le
+fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour
+s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os
+ici.»
+
+Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.
+
+
+
+IX
+
+LES POULETS
+
+
+«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs
+de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui
+perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
+mangerons ce soir, Jules et moi.
+
+--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu
+ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly.
+
+--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la
+ferme pour les faire couver.»
+
+Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée
+en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une
+poule qui voulût couver.
+
+«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry,
+Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore
+vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver
+sur-le-champ.»
+
+Hélène remercia et courut chez Anfry.
+
+«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie
+de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous
+dérangera pas.
+
+--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce
+matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez
+venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.»
+
+Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à
+l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un
+panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et
+commença sa besogne de la meilleure grâce du monde.
+
+Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.
+
+«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle.
+
+--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute
+comment se comporte la couveuse?
+
+--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge
+et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.»
+
+Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles
+de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein
+d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien
+à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable
+raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque
+mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de
+couver.
+
+Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la
+porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la
+cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire
+quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins
+venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec
+avant de les leur laisser manger.
+
+Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe
+noire et blanche.
+
+«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise.
+
+HÉLÈNE
+
+Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les
+emporter chez moi?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce
+qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.
+
+HÉLÈNE
+
+Combien de temps faudra-t-il attendre?
+
+BLAISE
+
+Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la
+maison...»
+
+Hélène n'acheva pas.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour
+la nuit, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...»
+
+Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne
+la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que
+partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux,
+maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais
+oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon
+innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je
+n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE
+
+Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la
+justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton
+égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a
+donné mauvaise opinion de toi.
+
+BLAISE
+
+Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus
+obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois
+que Jules t'a indignement calomnié.»
+
+Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de
+n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les
+jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.
+
+HÉLÈNE
+
+Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules,
+qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!
+
+BLAISE
+
+Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il
+fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il
+offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi
+je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.
+
+HÉLÈNE
+
+Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de
+me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose
+à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion
+l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et
+cela me console de souffrir un peu.»
+
+Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia encore avec
+reconnaissance et affection; elle retourna lentement à la maison. En
+rentrant, elle raconta à son père et à sa mère ce que Blaise lui avait
+dit, et elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.
+
+«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, et je serais
+bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments à son
+égard.
+
+--Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit M. de Trénilly avec
+froideur, que nous pensassions bien mal de ton frère, qui dit juste
+le contraire de Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un
+calomniateur, un méchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de
+Blaise que de mon fils.
+
+HÉLÈNE, _avec feu_
+
+Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si pourtant Blaise est
+innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous
+commettez.
+
+--Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit Mme de Trénilly
+avec sévérité.
+
+HÉLÈNE
+
+Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à papa, mais je suis
+si peinée de voir mon frère si mal agir, et le pauvre Blaise tant
+souffrir!...
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement
+pas.
+
+HÉLÈNE
+
+Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant qu'il
+travaillait et qu'il était tout seul, et il cherchait à me le cacher
+et à sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi
+il pleurait; il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait
+rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il était
+un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni
+se promener avec lui.
+
+--Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement M. de Trénilly.
+
+Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter
+son père en continuant à défendre Blaise, et elle se retira dans sa
+chambre pour travailler seule comme d'habitude.
+
+Les poulets devenaient grands et forts; Hélène avait décidé avec
+Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait
+dans la cour du château, où ils coucheraient dans une niche de chien
+qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur
+arranger la niche en poulailler. Par une fatalité malheureuse, Jules
+rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les
+mettre dans leur nouvelle demeure.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as dans ton panier?
+
+BLAISE
+
+C'est une commission, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Montre-moi ce que c'est.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce qui te presse tant?
+
+BLAISE
+
+Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.
+
+JULES
+
+Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.
+
+Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il
+craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les fît échapper; il voulut
+donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et
+chercha à le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et
+il allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant
+le plus faible, ramassa une poignée de sable et la lui jeta dans les
+yeux. La douleur fit lâcher prise à Blaise; Jules saisit le panier et
+l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, près d'une mare, pour
+examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en
+voyant les poulets qui y étaient renfermés!»
+
+«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi il ne voulait
+pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des
+poulets qu'il a volés dans notre basse-cour, et qu'il portait à son
+voleur de père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras
+mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens chercher ton déjeuner.»
+
+En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets du panier les
+uns après les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres bêtes se
+débattirent quelques instants, puis restèrent immobiles, les ailes
+étendues, flottant sur l'eau.
+
+Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement à la
+maison. Il entra chez son père.
+
+«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de mettre les pieds dans
+notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachés
+dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre
+poulailler.
+
+M. DE TRÉNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
+poulets ni poulailler.
+
+JULES
+
+C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai
+arrachés.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Qu'en as-tu fait?»
+
+Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint rouge et
+embarrassé, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noyé les pauvres
+bêtes.
+
+«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly en l'examinant avec
+surprise. Est-ce que tu les a rendus à Blaise, par hasard?
+
+--Oui, papa, balbutia Jules.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'où il tenait ces
+poulets, et les apporter à la fermière, s'ils sont à elle. Et Blaise
+les a-t-il emportés?»
+
+Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les poulets dans l'eau;
+il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:
+
+«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; où est-il?
+
+JULES
+
+Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»
+
+Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, mais il croyait
+empêcher par là son père de questionner lui-même Blaise et Anfry.
+
+Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le sable, ne pouvait
+quitter la place où il était tombé; et à force pourtant de frotter
+ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint à les tenir
+entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
+dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que tout le sable
+fût parti. Il pensa alors à se mettre à la recherche de Jules et de
+son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hélène, qui allait
+voir si son petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets
+Crève-Coeur.
+
+Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges et bouffis de
+Blaise.
+
+«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi
+as-tu pleuré?
+
+--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jeté
+dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il
+m'a vu aveuglé, il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos
+poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il ne leur soit
+arrivé malheur.
+
+--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria Hélène. Oh! Blaise,
+mon cher Blaise, aide-moi à les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai
+pas tués ou lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»
+
+Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; en cherchant dans
+les massifs, Blaise trouva son panier vide.
+
+«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.
+
+--C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; pour le coup, papa
+ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes
+petits Crève-Coeur.»
+
+A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra
+son père.
+
+«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes
+jolis Crève-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a
+arraché et s'est sauvé avec.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les
+avait pris à la ferme. Mais si ce sont tes Crève-Coeur qu'apportait
+Blaise, pourquoi les a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère
+probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé
+enlever son panier sans le défendre.
+
+HÉLÈNE
+
+Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; mais Jules lui a
+jeté du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lâché le panier.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que
+Blaise avait jeté les poulets dans la mare.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets depuis qu'ils
+sont éclos; il leur avait préparé un poulailler dans une des vieilles
+niches à chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.
+
+HÉLÈNE
+
+Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce
+que Jules a été assez méchant pour les jeter à la mare?
+
+La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son père, courut du côté
+de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la
+mare, elle le vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui
+quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitôt qu'il
+aperçut Hélène, il lui cria:
+
+«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire revivre les pauvres
+poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retiré trois;
+je cherche à atteindre le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a
+encore coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour cette
+fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième Crève-Coeur, qu'il
+avait rapproché du bord avec sa perche.
+
+Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés à terre sans
+mouvement, le bec ouvert, les ailes étendues, les yeux entr'ouverts.
+Blaise les porta sur l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de
+la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il eut beau les
+frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restèrent
+sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hélène et Blaise se
+relevèrent.
+
+«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit Blaise. Des poulets
+si jeunes, ce n'est pas bon à manger; d'ailleurs, ça fait mal au coeur
+de manger des bêtes qu'on a soignées.
+
+--Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne les laissons pas
+ici; les chats les dévoreraient.
+
+--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire
+à un médecin qu'on faisait revenir des noyés en les couvrant de cendre
+tiède; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout près:
+plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout cas, cela ne leur fera
+pas de mal, et peut-être... qui sait,... la cendre tiède, en les
+réchauffant, les ranimera-t-elle.
+
+--Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de les enterrer
+demain.»
+
+Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portèrent à la
+buanderie, où ils trouvèrent effectivement un tonneau de cendre; on
+venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous,
+Hélène y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'à la
+tête, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermèrent ensuite
+la buanderie et s'en allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de
+la mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin
+d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté de Jules. Quand Hélène
+revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un
+peu d'inquiétude, pour savoir ce qu'avait dit son père.
+
+«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as
+encore fait une méchanceté au pauvre Blaise.
+
+--Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc
+fait, Hélène? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se
+sont passées.
+
+HÉLÈNE
+
+Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, que tu les as
+arrachés à Blaise après lui avoir jeté du sable dans les yeux, et que
+tu as conté des mensonges à papa.
+
+JULES
+
+Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait
+volé des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent à toi; j'ai voulu
+les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetés dans
+la mare.
+
+--Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est abominable de mentir
+avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien réserver tes mensonges
+pour papa, qui a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te
+connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
+
+JULES, _avec colère_
+
+Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me dis cinquante sottises
+pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai
+chasser avec son vilain père.
+
+HÉLÈNE
+
+Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta part. C'est bien
+triste pour moi d'avoir un si méchant frère.»
+
+Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour écrire. Jules resta un
+instant indécis s'il resterait chez Hélène pour la contrarier, ou s'il
+irait se plaindre à son père; il finit par quitter la chambre, et il
+se dirigea vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors occupé à
+lire.
+
+«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste
+pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges
+que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
+prétendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi,
+qu'elle voudrait bien l'avoir pour frère, et qu'elle serait enchantée
+si vous me chassiez pour me mettre au collège.
+
+--Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; elle est entichée
+de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son
+humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir
+perdu ses poulets.
+
+--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a volé ses poulets.
+Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reçoive des injures, parce que
+son Blaise a menti?
+
+--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mêle pas
+de l'éducation de ta soeur; va te plaindre à ta mère, si tu veux, et
+laisse-moi finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette
+semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»
+
+Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire gronder sa soeur,
+et il n'avait pas réussi. Il ne voulait pas aller se plaindre à sa
+mère; elle n'était pas toujours disposée à le croire et à l'approuver,
+comme M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse pour son
+fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune crainte qu'elle le dénonçât,
+parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il résolut
+donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
+d'Hélène.
+
+Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda à sa mère la
+permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour
+l'aider. Mme de Trénilly y consentit, à la condition que Blaise ne
+mettrait pas les pieds au château ni dans le jardin de Jules. Hélène
+le promit et ajouta en souriant que la défense serait probablement
+très bien reçue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de
+se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue;
+il venait chercher les poulets pour leur préparer une fosse.
+
+«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher
+Blaise? Ne passons pas devant le château, pour que Jules ne te voie
+pas et ne vienne pas nous rejoindre.
+
+--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien.
+Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis
+fâché de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais
+je n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour moi que l'est M.
+Jules... Mais nous voici arrivés; allons prendre nos pauvres morts.»
+
+Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que
+répéta immédiatement Hélène, entrée avec lui. Les poulets qu'on avait
+cru morts étaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
+cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.
+
+«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait raison.
+
+--C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. Quel bonheur de revoir
+mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idée tu as eue, mon bon
+Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
+enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je vais pendant ce
+temps les porter à leur poulailler, où tu me trouveras.
+
+--Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du
+lait?
+
+--Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a défendu que tu entres au
+château.
+
+--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en
+soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma
+première communion, en supportant ces affronts avec courage et
+douceur... Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour les
+poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu
+longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.»
+
+Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était triste, car elle
+sentait combien était injuste la mauvaise opinion qu'on avait de
+Blaise, et elle s'affligeait que ce fût son frère qui eût fait tout ce
+mal.
+
+«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. Le bon Dieu
+fera sans doute connaître son innocence; mais en attendant il souffre
+et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est
+mauvais! L'année prochaine il doit faire sa première communion;
+comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît pas ses torts?...»
+
+Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint qu'au bout
+d'une demi-heure.
+
+«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée faite par maman.
+J'ai été longtemps, car il a fallu la préparer, puis revenir pas trop
+vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les
+poulets vont se régaler.»
+
+Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets
+affamés se précipitèrent dessus et picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en
+restât miette.
+
+Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés pendant
+deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer à leur nouvelle
+demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et
+forts. Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; Hélène
+lui en sut gré et crut que c'était un commencement de repentir et
+d'amélioration. Un jour que Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules
+lui dit:
+
+«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? Le cuisinier en
+ferait volontiers une fricassée.
+
+--Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, j'espère bien, maman,
+que vous n'y avez pas songé, et que c'est une invention de Jules.
+
+--Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour les manger, Hélène,
+dit Mme de Trénilly.
+
+--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée de les manger. Je veux
+garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent;
+je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
+et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la mort.
+
+JULES
+
+Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a dû être
+bien attrapé quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dîner il
+aurait encore à les soigner!»
+
+Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, mais elle se contint,
+et, jetant sur son frère un regard qui le fit rougir, elle se contenta
+de dire:
+
+«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne
+opinion que j'en ai et l'amitié que j'ai pour lui. Je la lui doit en
+compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on
+le calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et sans dire les
+choses comme je les sais.»
+
+Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se
+borna à dire, en levant les épaules:
+
+«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.
+
+Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier le déjeuner et le
+dîner; elle ne fit pas attention à la fin de la discussion d'Hélène et
+de Jules, et reprit sa lecture interrompue.
+
+Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait transportés chez
+Mme Anfry, de peur que Jules n'eût la fantaisie de les attraper et de
+les faire manger. A l'automne, les poulets étaient devenus des poules
+qui se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent leurs oeufs et
+eurent à leur tour des poulets à conduire. Hélène finit par en faire
+cadeau à Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps
+à autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses poules. Ils
+étaient toujours tendres et gras, et chacun en appréciait la qualité.
+
+
+
+X
+
+LE RETOUR DE JULES
+
+
+A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti pour Paris avec
+toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantés de se
+retrouver seuls; l'hiver se passa plus agréablement pour Blaise, dont
+chacun commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté.
+Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des
+parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'école; mais
+il préférait travailler à la maison avec son père et sa mère. Ils
+causaient souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne
+faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien à en
+dire, et Blaise avait demandé à ses parents de n'en pas parler plutôt
+que d'en dire du mal.
+
+«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne
+pourrais peut-être pas m'empêcher de leur en vouloir de leur
+injustice, surtout à M. Jules, et je me sentirais de la colère, de la
+haine peut-être. Et comment pourrais-je faire ma première communion
+et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur à ceux qui
+m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonné à ses bourreaux; il
+a même prié pour eux. Je veux tâcher de faire comme lui.
+
+--C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit son père en
+l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mère... C'est qu'il ne
+nous est pas facile de pardonner à ceux qui ont fait du mal à notre
+enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un méchant, un...
+
+--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne
+parlez que de Mlle Hélène, qui a été si bonne pour moi.
+
+--Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en
+parler; pas de danger de dire une méchanceté.»
+
+«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une à
+Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon
+fils lundi prochain. Soignez particulièrement la chambre de Jules, qui
+est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.
+
+«Comte de TRÉNILLY.»
+
+«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guère de
+temps pour tout préparer. Il faut nous y mettre tous dès aujourd'hui.
+
+--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de
+Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?
+
+--Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune
+fille n'est-elle pas près de sa mère! Au surplus, nous le verrons bien
+quand ils seront arrivés.»
+
+Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours
+ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva
+terminé le lundi dans la journée.
+
+«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner
+particulièrement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotté, essuyé,
+comme les autres; je ne peux pas faire mieux.
+
+--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des
+fleurs, qui le rendront plus gai.»
+
+En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un
+autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles
+de fleurs sur les croisées, sur la commode. Blaise avait fait de son
+mieux, et il avait réussi.
+
+Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils
+n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. Comme l'année d'avant,
+un courrier à cheval l'annonça; la grille fut ouverte et la voiture
+roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près
+de lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène n'y étaient
+pas. Blaise avait déjà su par des gens qui avaient précédé M. de
+Trénilly qu'Hélène était au couvent pour renouveler sa première
+communion, et que sa mère ne la ramènerait que dans le courant de
+juillet, deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air encore plus
+sombre et plus sévère que l'année précédente.
+
+«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à sa femme en
+refermant la grille.
+
+--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour désennuyer M.
+Jules, répondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le
+refuser.
+
+--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc
+oublié ce qu'ils en disaient?...»
+
+Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un domestique vint
+demander Blaise au château.
+
+«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommandé
+de le ramener avec moi.
+
+ANFRY
+
+Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour dîner.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être
+plus maussade que d'habitude.
+
+ANFRY
+
+Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en
+disait l'année dernière.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées
+depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté
+bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété
+de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que
+Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant
+que chacun restât chez soi.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le
+comte que Blaise est sorti.»
+
+Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de
+cette lubie de Jules.
+
+Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander
+au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le
+laisser aller aux champs tout de suite après son dîner.
+
+«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?
+
+--J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le
+fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en
+journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon
+maintenant; je puis bien travailler comme un autre.
+
+--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que
+j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.»
+
+Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de
+derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes
+à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener
+à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
+cinq minutes après que Blaise en était parti.
+
+«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous
+côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie
+chercher.
+
+--Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la
+ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et
+légèrement moqueur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que
+M. le comte le demandait?
+
+ANFRY
+
+Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie.
+Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le
+comte.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous
+en aurez les éclaboussures bien certainement.
+
+ANFRY
+
+A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les
+mérite pas.»
+
+Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry
+alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant:
+
+«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête,
+ce garçon!»
+
+Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait
+bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et
+que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance
+l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène
+pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime
+pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par
+les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules,
+de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la
+complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le
+revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait
+la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il
+se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à
+la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval
+dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda
+Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au
+lendemain.
+
+Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au
+catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit
+une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il
+en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son
+père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui
+pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction,
+et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec
+une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de
+sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son
+travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se
+calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son
+fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry:
+mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois.
+
+De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly
+alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les
+prés à garder les vaches.
+
+«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un,
+j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.»
+
+Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans
+quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait;
+aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle
+prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de
+se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable,
+disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de
+Blaise.
+
+Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus
+jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la
+crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout
+doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure
+peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre
+dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit
+à voix basse:
+
+«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé
+les yeux, je me suis sauvé bien vite.
+
+--Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être
+effrayant.
+
+--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert;
+il te battrait.»
+
+François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus
+effrayé.
+
+«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a
+vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter
+au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur.
+
+--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie
+de voir ses yeux qui brillent!
+
+--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de
+suite.»
+
+Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha
+sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir,
+mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper
+sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le
+bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se
+dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le
+pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce
+terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le
+comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment
+la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que
+c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant
+ses frères à son secours.
+
+«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert,
+François, au secours!»
+
+Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre
+au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un
+d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la
+porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette
+attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la
+chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la
+fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer,
+pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et
+François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois
+sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau
+restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé,
+entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux
+se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y
+étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui
+avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la
+maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les
+enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois
+rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent
+que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger
+Alcine.
+
+«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec
+une fourche et un râteau...
+
+--Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère
+effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?
+
+ROBERT
+
+Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et
+il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!
+
+FRANÇOIS
+
+Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!
+
+ALCINE
+
+Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!...
+
+LA FERMIÈRE
+
+Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre
+M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là?...
+Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire?
+Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après
+ce qui s'est passé.
+
+ROBERT
+
+Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas
+eu peur sans cela.
+
+FRANÇOIS
+
+Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y
+aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé;
+va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu
+nous retrouveras dans la grange.»
+
+Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller
+seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière
+et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva
+jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.
+
+«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants;
+vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.»
+
+A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le
+comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et
+s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le
+joyeux appel à la famille du fermier.
+
+«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un
+des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je
+vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau
+comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu
+appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger!
+Qu'est-ce que tout cela veut dire?
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu
+peur de vous déranger, et..., et...
+
+LE COMTE, _avec colère et ironie_
+
+Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer?
+
+BLAISE
+
+Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur
+petit frère.
+
+LE COMTE
+
+Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit
+imbécile criait sans savoir pourquoi.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...
+
+LE COMTE
+
+Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas
+contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le
+maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses
+enfants.»
+
+Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu
+agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie
+dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine
+respirer.
+
+BLAISE
+
+Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il
+faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller
+puisqu'il l'ordonne.»
+
+Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en
+s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses
+enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du
+redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle,
+les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua,
+balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât.
+
+«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment
+avez-vous osé me menacer de vos fourches?
+
+ROBERT
+
+J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons
+foncé sur vous pour le dégager.
+
+FRANÇOIS
+
+Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et...
+mécontent.
+
+LE COMTE, _à la fermière_
+
+Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais
+compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a
+pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son
+bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je
+leur apprendrai à me respecter.»
+
+Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant:
+«Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!»
+
+Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en
+murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais
+maître.
+
+M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre.
+Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit
+silencieusement, la tête baissée.
+
+
+
+XI
+
+LE CERF-VOLANT
+
+
+Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly se retourna, et,
+voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empêcher de sourire et
+de lui demander s'il croyait aussi devoir être dévoré.
+
+Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.
+
+«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans doute que mon pauvre
+Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?»
+
+Blaise ne répondit pas; le comte reprit:
+
+«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques sottises, mais je
+veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestés
+depuis, d'après ce que m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous
+les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son
+compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus à la ferme.
+Acceptes-tu?
+
+--Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, je suis fâché...
+Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, que je gagne...
+
+--Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te
+donnerai le double de ce que tu reçois à la ferme.
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne
+pourrais pas entrer au château avec l'opinion que vous avez de moi. Je
+n'ai pas mérité les reproches que vous m'adressiez l'année dernière,
+et je ne puis vous promettre de faire autrement cette année. M. Jules
+ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas
+possible que je reste près de lui dans les sentiments que je lui
+connais.
+
+LE COMTE
+
+Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au
+passé, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientôt arrivés;
+viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.»
+
+Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour ce jour-là,
+se proposant bien de demander à son père de refuser toutes les
+propositions du comte.
+
+Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de son père avec une
+vive impatience.
+
+«Eh bien, papa, Blaise vient-il?
+
+--Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le trouver. Tu vois,
+Blaise, que Jules t'attendait.
+
+--Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien nous amuser.
+Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai lorsque je pourrai sortir.
+
+BLAISE
+
+Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous savoir malade.
+
+JULES
+
+Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des
+couleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Au cuisinier, au valet de chambre.
+
+BLAISE
+
+Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.
+
+JULES
+
+Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: «C'est M. Jules
+qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»
+
+Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant;
+mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les
+domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre éclatèrent de rire.
+
+«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des
+cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est
+bien de l'honneur, en vérité!--Servez donc Monsieur, camarades!
+dépêchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est pressé!
+
+--Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un des domestiques en
+lui tournant autour de la tête un papier sale et huileux.
+
+--Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre en lui versant sur
+la tête une tasse d'eau sale.
+
+--Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième en lui
+remplissant de cirage le visage et les mains.
+
+Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les mains de ces
+domestiques méchants et grossiers. Il ne crut pas convenable
+de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se
+débarbouiller et changer de vêtements. Son père et sa mère furent
+effrayés de le voir revenir mouillé, noirci; mais il les rassura
+en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
+mauvais traitements dont il leur rendit compte.
+
+«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, puisque
+Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement humilier pour me sauver.
+
+ANFRY
+
+Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne retourneras plus dans
+cette maison de malheur.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y
+retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules;
+il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps à
+faire sa commission.
+
+ANFRY
+
+Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, mon garçon,
+crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise
+pourquoi je t'empêche d'y retourner.
+
+BLAISE
+
+Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les
+renverrait peut-être.
+
+ANFRY
+
+Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont faites à toi, pauvre
+Blaise?
+
+BLAISE
+
+Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M.
+Jules, qui se sera sans doute impatienté.
+
+ANFRY
+
+Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais était pour M.
+Jules?
+
+BLAISE
+
+Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières paroles j'ai perdu
+la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de
+même de ma faute là-dedans. C'eût été un peu sot si j'avais réellement
+demandé à ces messieurs de me servir comme si j'étais leur maître.
+
+ANFRY
+
+Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser les autres.
+C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.
+
+BLAISE
+
+Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue
+pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tâcherai de ne pas
+rester trop longtemps.»
+
+Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château et rentra
+chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en
+colère d'avoir attendu si longtemps.
+
+JULES
+
+D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commandé?
+Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu
+changeasses d'habits? C'était bien la peine de me faire attendre mon
+cerf-volant depuis une heure!
+
+BLAISE
+
+Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'étais sali dans
+l'antichambre, et je ne pouvais me présenter plein de cirage devant
+vous.
+
+JULES
+
+Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire
+un cerf-volant! Et où sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs,
+la ficelle?
+
+BLAISE
+
+Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.
+
+--On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, rouge de colère. On
+n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les
+ferai tous chasser.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est
+la mienne, parce que je n'ai pas pensé à dire que c'était pour vous.
+
+JULES
+
+Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu avais droit à
+quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre et rapporte tout ce
+qu'il faut.
+
+BLAISE, _avec embarras_
+
+Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher un des
+domestiques et vous lui expliqueriez vous-même ce que vous voulez.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite.
+Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire à un garçon bête et entêté
+comme toi! Je suis fatigué de te répéter la même chose.»
+
+Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas voulu faire
+gronder les domestiques, dont il avait tant à se plaindre depuis un
+an, et, malgré sa répugnance, il retourna à l'antichambre répéter sa
+demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.
+
+«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le
+papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours à la
+cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges,
+va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un
+cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
+précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt demander de quoi
+faire un cerf-volant, est-ce que c'était pour M. Jules?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voilà dans de beaux
+draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffé, arrosé et
+peint son messager.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, pas du tout.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement d'habits?
+
+BLAISE
+
+J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne rapportais pas de
+quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublié de dire que c'était
+pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut avouer que tu
+n'as pas de méchanceté. J'ai eu une belle peur! La place est
+bonne; non pas que les maîtres soient bons; ils sont au contraire
+détestables, mais ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait
+de beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise,
+puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons quelquefois d'une
+bouteille de vin, de liqueur, de café, de gâteaux, d'une moitié de
+volaille, de toutes sortes de choses.»
+
+Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais
+il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en
+emportant les objets qu'on s'était empressé d'apporter.
+
+«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en
+posant le tout sur une table.
+
+JULES
+
+Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence donc.
+
+BLAISE
+
+Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser à le faire
+vous-même.
+
+JULES
+
+Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains à couper des bâtons
+d'osier, me salir les doigts à coller des papiers, me fatiguer et
+m'ennuyer à arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je
+t'ai fait venir; je m'amuserai à te regarder faire.»
+
+Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules et il eut un
+instant la pensée de le laisser là et de s'en aller.
+
+«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur,
+c'est certain; je dois faire les volontés des maîtres et souffrir les
+humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est égoïste et dur; tant
+mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.»
+
+Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles de papier,
+et préparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une
+grande heure à faire ses préparatifs, à coller les feuilles et à les
+fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller,
+qu'il n'y eut plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant,
+Blaise dit à Jules:
+
+«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à peindre des figures sur
+le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je
+ne saurais pas peindre.»
+
+Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il
+s'était endormi.
+
+«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais
+j'aurai fait de mon mieux.»
+
+Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des hommes et des
+animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idée de peinture ni de
+dessin, c'était donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux
+de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient
+l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à des chats, ses oiseaux
+pouvaient être pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de
+maisons, ses montagnes pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise,
+dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes
+et attendait avec impatience le réveil de Jules pour les lui faire
+admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit les bras en bâillant et
+appela Blaise.
+
+BLAISE
+
+Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout à fait
+beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de
+belles peintures.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses figures?
+
+--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait
+que c'était bien et joli.
+
+--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce
+cerf-volant.»
+
+Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand Jules le tint entre
+ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il
+creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la
+queue en pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.
+
+«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu!
+L'ouvrage de trois heures?
+
+--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tâche de faire
+mieux.
+
+--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre
+Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus
+de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout à fait
+impossible.
+
+--Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre
+cerf-volant.»
+
+Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, la tête
+cachée dans ses mains; sa patience et sa résignation étaient vaincues
+par la dureté et l'égoïsme de Jules; la tristesse de son coeur,
+longtemps comprimée, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.
+
+«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en chez toi, et
+reviens demain de bonne heure.»
+
+Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler
+et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à un petit bois contre
+lequel était adossé sa maison; là il s'assit au pied d'un arbre et
+pleura quelque temps encore.
+
+«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si méchant pour
+moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire plaisir, il tourne tout contre
+moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonté,
+de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de
+l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses
+sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonté soit faite
+et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur,
+rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
+voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques.
+Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi êtes-vous parti?
+j'étais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il
+en séchant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me
+trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et
+pour ressembler à Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du
+courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais
+reprendre ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai que
+je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne voilà-t-il pas
+un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'était pas
+joli tout de même, se dit-il en souriant; les peintures étaient toutes
+drôles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois
+clair maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir pas été
+admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en
+demanderai pardon au bon Dieu.»
+
+Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en
+chantant à la maison.
+
+«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui rentre gaiement.
+Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garçon?
+
+MADAME ANFRY
+
+Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as
+pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as pleuré!
+
+BLAISE, _riant_
+
+C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est ma faute; je
+suis un nigaud et un orgueilleux.
+
+ANFRY
+
+Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.
+
+BLAISE
+
+Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez.»
+
+Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, supprimant
+seulement les épithètes injurieuses de Jules.
+
+Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise
+pendant son récit. Quand il eut fini, il l'attira à lui et l'embrassa
+à plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long
+de ses joues.
+
+«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je
+comprends tout,... même ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs
+que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des
+générosités aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables de
+vol; ne nous faisons jamais leurs complices.
+
+BLAISE
+
+Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas même un morceau
+de sucre ou de gâteau.
+
+ANFRY
+
+Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites choses, tu le
+seras dans les grandes.»
+
+
+
+XII
+
+L'ACCENT DE VÉRITÉ
+
+
+Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, Blaise alla
+au château et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les
+domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la
+veille, le reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion.
+Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, le valet de chambre
+qui la veille avait promis tant de choses à Blaise lui demanda s'il
+avait déjeuné.
+
+«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mangé
+avant de partir.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Qu'as-tu mangé?
+
+BLAISE
+
+Du pain et des radis, Monsieur.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner un meilleur: une
+bonne tasse de café au lait avec une tartine de pain et de beurre.
+
+BLAISE
+
+Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai
+pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?
+
+BLAISE
+
+Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance.
+
+--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en plaçant
+devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin», ajouta-t-il
+en mettant à côté un verre de frontignan.
+
+Au moment où il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte
+bien connu; c'était celle du comte; en une seconde le valet de
+chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la
+bouteille de frontignan et les biscuits.
+
+Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son
+étonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et
+le frontignan et les biscuits devant lui.
+
+«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise.
+Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? Belle conduite, en vérité! Tu ne
+manques pas de front ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour
+voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est très
+bien! très bien!
+
+--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux
+yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai
+sorti ce vin et ces biscuits!
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en
+ma parole, ce n'est pas moi non plus.
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces
+armoires ouvertes, cette bouteille posée devant toi, et ce verre plein
+placé pour être bu?
+
+BLAISE
+
+Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache.
+Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant à M. Jules, qui
+m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable,
+et je vous supplie de me croire.
+
+--Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à mi-voix; il vous
+domine malgré vous: me voici disposé et obligé à le croire, malgré
+ma raison et l'évidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui
+t'attend, ajouta-t-il à haute voix.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour
+rester dans votre maison et surtout près de votre fils.
+
+--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly avec vivacité,
+après un instant d'hésitation. Je te crois, puisque je ne puis faire
+autrement, et que malgré moi je t'estime.
+
+--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de
+bonheur. Que le bon Dieu vous récompense en votre fils de la bonne
+parole que vous avez dite! Merci.»
+
+Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trénilly ému
+et surpris de l'impression que ce garçon produisait sur lui et de
+l'autorité qu'exerçait sa parole.
+
+«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le voyant entrer. Je
+croyais que tu ne viendrais pas.»
+
+BLAISE
+
+Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer ma sottise
+d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?
+
+JULES
+
+C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu serais fâché
+de ce que je t'avais dit.
+
+BLAISE
+
+Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., pas
+fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré encore
+longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant fini par comprendre
+que j'étais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici prêt à
+vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux...
+
+--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.
+
+--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il
+faut convenir que c'était bien laid ce que j'avais fait, et que vous
+avez eu raison de le déchirer.
+
+--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant,
+touché malgré lui de l'humilité et de la bonté de Blaise; on aurait pu
+l'arranger, le couvrir, le repeindre.
+
+--Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu faire du défunt et
+commençons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules?
+cela ira plus vite.
+
+--Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que d'habitude.
+
+Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant que Jules
+préparait le papier; il le fit d'assez bonne grâce, et avant une heure
+le cerf-volant fut terminé; il ne restait plus à faire que la queue,
+et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant.
+Blaise les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs et de
+formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, devint de plus
+en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse
+devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent
+à sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant.
+
+JULES
+
+Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.
+
+BLAISE
+
+Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle
+traînait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser.»
+
+Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le prit à deux
+mains et fit quelques pas pour faire traîner la queue et la rouler
+à son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas
+qu'elle était accrochée à un des candélabres de la cheminée; il sentit
+de la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre
+roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et bronze, tout était
+brisé.
+
+«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; tout est
+cassé! quel dommage! que c'est malheureux!
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais
+pleurer pour un méchant candélabre.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute?
+
+JULES
+
+Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi
+qu'il grondera, et il aura bien raison.
+
+--Moi! dit Blaise stupéfait.
+
+JULES
+
+Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une queue si longue
+et si entortillée qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu
+faire le savant et montrer ton habileté, il n'y aurait pas eu de
+queue, et le candélabre ne serait pas cassé.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette
+queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant.
+Et si vous y aviez regardé, vous auriez tiré plus doucement et vous
+n'auriez rien cassé.
+
+--Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec colère et tapant
+du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais
+toi-même tout à l'heure que tu étais sot et orgueilleux! c'est très
+vrai.
+
+BLAISE
+
+Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur Jules;
+mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.
+
+JULES
+
+Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu
+es désagréable et insupportable.
+
+BLAISE
+
+Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules?
+Ce n'est pas moi qui le demande, bien sûr; je n'y ai pas déjà tant
+d'agrément?
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant, que je te
+rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en
+colère et qui m'ennuies avec tes airs bêtes.
+
+BLAISE
+
+Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter;
+bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus
+revenir, puisque je ne vous suis point utile.
+
+--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi», dit
+Jules en mettant en pièces le cerf-volant et le jetant à la tête de
+Blaise.
+
+Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son canapé en
+criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly entra précipitamment
+dans la chambre de Jules et fut effrayé de le voir dans cet état,
+qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candélabre brisé et les
+débris du cerf-volant, que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne
+fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude ce qu'il avait.
+
+Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia enfin:
+
+«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.
+
+--Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il arrivé? Parle,
+Blaise.»
+
+Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, Jules s'empressa
+de prendre la parole:
+
+«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: il a fait une si
+longue queue au cerf-volant qu'elle a accroché le candélabre, qui
+s'est cassé. Et voilà à présent qu'il se fâche, qu'il ne veut pas
+arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne
+reviendra plus jamais, parce que je suis un méchant, un insupportable.
+Il m'a abîmé hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse
+tout, puis il se fâche encore!
+
+LE COMTE
+
+Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, je te ferai
+fouetter par mes gens.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne
+crois mériter aucune punition. Et quant à me faire fouetter par vos
+gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas
+faire.
+
+LE COMTE
+
+C'est ce que nous verrons, petit drôle.
+
+JULES
+
+Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie;
+une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais,
+aujourd'hui je ne veux pas.
+
+LE COMTE
+
+Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son
+insolence, et j'aime à croire qu'il ne recommencera pas.
+
+--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout
+mon coeur, et à vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous
+êtes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez à savoir la
+vérité, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés,
+sincèrement pardonnés.»
+
+Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fût
+revenu de sa stupéfaction.
+
+Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant
+souvent Jules, dont l'attitude embarrassée et l'air craintif
+indiquaient une mauvaise conscience.
+
+«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; Jules, je t'en
+conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise
+est innocent et si tu l'as calomnié par un premier mouvement d'humeur
+et de dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que Blaise a
+raison et que tu me trompes.»
+
+Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles de son père; car
+lui-même commençait à avoir parfois des remords de son injustice et
+de sa cruauté envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
+confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, arrêta l'aveu
+prêt à lui échapper, et il dit d'une voix basse et hésitante:
+
+«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et
+pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas
+aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
+portier, un paysan.
+
+--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans
+tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me
+donne une estime, une confiance qui augmentent à chaque démêlé que
+j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec
+instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose à nous pardonner à
+toi et à moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets;
+est-ce oui ou non?
+
+--... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête et les yeux.
+
+Quand Jules releva la tête, son père était parti. Inquiet, effrayé, il
+alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un
+domestique.
+
+«Où est papa? dit-il; est-il sorti?
+
+--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu
+l'avenue du côté d'Anfry.»
+
+L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était allé faire chez
+Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise.
+
+«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est passé, se dit
+Jules, et papa va être furieux contre moi. Il est impossible que
+Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai été un peu méchant pour lui, et
+il sera enchanté de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit,
+je ne sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi... Il
+est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un
+air si honnête,... et véritablement il est bon,... le pauvre garçon!
+Comme je l'ai traité hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a
+été orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
+Blaise!»
+
+Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly marchait à
+pas précipités vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux
+rouges, l'air triste, qui était en train de raconter à son père la
+cause de son nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers Blaise,
+à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour
+éviter le contact du comte. Il fut très surpris quand il vit le comte
+lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix émue:
+
+«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je
+t'en remercie; tu es un brave et honnête garçon, je te l'ai dit ce
+matin; je t'estime et je te crois. Reviens au château sans crainte,
+quand tu voudras et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
+et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite d'avoir un fils
+pareil.
+
+--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous
+faites.»
+
+Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garçon, tremblant
+et ému, se permit de presser à son tour la main qui pressait la
+sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il
+saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le
+comte, ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, et sortit
+sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut
+parti, Anfry s'écria:
+
+«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau d'être venu lui-même
+et tout de suite reconnaître ses torts. C'est le bon Dieu qui
+récompense ta patience et ton humilité, mon Blaisot.
+
+--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant le plaisir que m'a
+fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main
+qu'il me serrait à la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air
+si sévère, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M.
+Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!»
+
+Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur était plein de
+reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne
+se souvenait plus des sévérités du comte, des méchancetés et des
+calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
+reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. Il se réveilla
+donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse était remplacée par un
+sourire radieux: son père et sa mère, heureux de cette transformation,
+l'embrassèrent avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au
+château.
+
+«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de revoir M. le comte
+et de remercier M. Jules de sa franchise.»
+
+
+
+XIII
+
+LE REMORDS
+
+
+Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules levé, habillé
+et prêt à le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant
+l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'était
+pourtant l'heure où ils étaient tous occupés à faire les appartements.
+En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
+extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il
+poussa la porte, entra et vit M. de Trénilly assis près du lit de
+Jules, qui paraissait en proie à une fièvre violente, et qui parlait
+avec une vivacité tenant du délire.
+
+«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout.
+Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. Ne dites rien à papa... Je
+vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je
+suis sûr qu'il m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir,
+j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»
+
+Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus
+rien; il tournait la tête de tous côtés.
+
+«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,...
+c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut?
+il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme
+lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde... Non, c'est
+impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,...
+tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
+honte!... Je ne peux pas.»
+
+Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait à
+la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou
+s'en aller. M. de Trénilly attendait avec impatience le médecin qu'il
+avait envoyé chercher.
+
+La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à
+Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air
+sévère et préoccupé de son père.
+
+«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?»
+
+Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père,
+pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:
+
+«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta
+conduite et repens-toi.»
+
+«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si sévère?
+Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour
+Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant
+Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand
+malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa
+n'est pas son père! il aurait peut-être chassé les Anfry, voilà
+tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai
+peur! Je m'ennuie tant, déjà! Ce sera bien pis!»
+
+Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude,
+Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du
+délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets
+et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle
+le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
+immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et
+s'établit près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui
+donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause
+de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il
+ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui
+l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et
+ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se
+retourna comme pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours
+immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis.
+
+«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui
+t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau malade de mon pauvre
+Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il
+t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me
+pardonnes. Dieu te venge en m'éclairant.»
+
+Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte,
+l'attirant, le serra contre son coeur.
+
+«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlève pas
+mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts à moi,
+qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal
+qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
+prier.»
+
+Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont les fréquents
+gémissements, les paroles entrecoupées lui brisaient le coeur.
+
+Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il pria et
+pleura; sa prière fervente et généreuse obtint du bon Dieu un léger
+adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva,
+Jules dormait d'un sommeil assez calme.
+
+Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il releva Blaise,
+toujours agenouillé près du lit de Jules, lui serra les mains dans les
+siennes et lui dit à voix basse:
+
+«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il
+s'éveille, viens me chercher.»
+
+Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu s'établir près
+de son lit, gardant Blaise près de lui. Le médecin n'arrivait pas;
+le comte ne savait que faire pour dégager la tête si évidemment
+embarrassée. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly
+était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion
+d'Hélène.
+
+Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son père et Blaise
+sans les reconnaître.
+
+«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez
+pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez
+Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma tête brûlera moins;... c'est
+si lourd dans ma tête... Tout ce que je veux dire pèse tantôt dans ma
+tête, tantôt dans mon coeur.
+
+--Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise en s'approchant
+timidement.
+
+--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.
+
+--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.
+
+--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu sais bien tout
+ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était pas vrai... Tout, tout
+était faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais
+noyés... Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les
+siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été
+bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui
+ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu
+sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!...
+Blaise a été si bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,...
+non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a
+pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonné!... Papa a été
+méchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh!
+ma tête!... Blaise! je veux Blaise!»
+
+Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était
+pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre
+injustice et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les
+mains, il sanglotait à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à
+travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Blaise
+à genoux près de lui.
+
+«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce pauvre M. le comte;
+mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez-lui
+le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le
+repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance
+afin qu'il puisse décharger son coeur en avouant les fautes qui
+l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre
+pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre
+père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, mon bon Dieu, vous
+savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense
+était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui,
+il se repent.»
+
+Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas être repoussée.
+Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa
+guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit
+attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa
+faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle.
+
+Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et
+intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale. Après
+avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée,
+il recommanda que le malade ne fût soigné que par les deux personnes
+qui préoccupaient constamment son imagination frappée, afin qu'au
+premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne
+pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite
+de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux
+mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de
+l'air dans la chambre, diète absolue, une demi-obscurité et pas de
+bruit.
+
+La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules
+passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices; il
+apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le
+repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le
+coup terrible porté à son amour et à son amour-propre de père. Plus il
+découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité,
+la bonté si chrétienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait
+contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait
+pardon pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains du comte,
+l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait
+la prière du coeur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait
+calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et
+disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient
+toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance.
+
+L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de
+l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième
+jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte
+et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et
+appela Blaise comme de coutume.
+
+«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et
+prenant sa main.
+
+JULES
+
+Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir
+et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été méchant pour toi! Comment
+peux-tu me pardonner?
+
+BLAISE
+
+Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je
+vous ai pardonné depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas
+pardonné à tous ceux qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire
+de même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous
+parlerons de cela plus tard.
+
+JULES
+
+Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?
+
+BLAISE
+
+Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez encore.»
+
+Jules but de l'orangeade.
+
+«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester près de
+moi! J'ai été si méchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela
+me brûlait la tête et le coeur!
+
+--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal.»
+
+Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, ne pouvant
+maîtriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son
+enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tête et dit à
+Blaise:
+
+«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le laisse pas venir;
+si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur.
+
+BLAISE
+
+Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille;
+mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne
+devez pas en avoir peur.
+
+JULES
+
+Mais la honte, Blaise, la honte?
+
+BLAISE
+
+Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera
+beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci:
+ainsi tâchez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard.»
+
+Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de Jules la première
+pensée de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen
+d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.
+
+Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise mêlée de
+satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout réparer; mais,
+trop faible pour réfléchir sérieusement, il se laissa aller au sommeil
+et dormit encore deux bonnes heures.
+
+M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait peur de troubler le
+repos de Jules; il désirait dire quelques mots à Blaise, et il n'osait
+parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit,
+arriva jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la portée
+du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le serra vivement dans
+ses bras et lui dit bas à l'oreille:
+
+«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que
+c'est toi qui as changé mon coeur, que tu es son frère, mon second
+enfant.
+
+--Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le comte, répondit
+Blaise tout bas.
+
+LE COMTE
+
+Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait
+plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.
+
+BLAISE
+
+J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte;
+ayez confiance, vous en serez récompensé.»
+
+Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans ses mains, il
+réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus véritablement admirables
+de cet enfant.
+
+«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce
+pauvre enfant de portier a les sentiments élevés d'un prince, la
+science d'un savant, la générosité, la charité d'un saint. Quand il
+me parle, il m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent mon
+coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquiétudes ni
+mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait
+autorité sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce
+qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du
+catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, parce qu'il
+est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules,
+qu'est-il auprès de cet enfant? Un malheureux pécheur, un misérable
+comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me
+confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près de lui, et je
+m'améliorerai avec lui, et notre maître à tous deux sera ce pauvre
+enfant calomnié, outragé, maltraité par nous... J'aime cet enfant;
+je l'aime à l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
+modèle et mon guide.»
+
+Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'était
+rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien
+le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se plaça près du lit de
+Jules, et contempla avec une pénible émotion son visage contracté et
+agité.
+
+«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et
+pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. Que je sois seul puni, et que
+mon fils soit épargné!»
+
+Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec anxiété ses
+moindres mouvements, prêt à se cacher à son premier réveil. Jules
+dormit longtemps encore; évidemment il était mieux. Il s'éveilla
+enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise
+de dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière le
+rideau du lit.
+
+«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé sans doute,
+ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous côtés... Je croyais
+qu'il était là... J'ai eu peur, bien peur.
+
+BLAISE
+
+Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules?
+Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder après vous avoir vu
+si malade?
+
+JULES
+
+Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi
+la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne
+regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous étiez si mal,
+que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que
+vous avez fait; vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous
+embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous
+sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.
+
+--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.
+
+BLAISE
+
+Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que
+nous deux qui approchions de vous.
+
+JULES
+
+Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!
+
+--Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable de résister
+plus longtemps au désir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours;
+plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en
+estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est
+moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui t'ai donné un si
+triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton père qui a
+besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»
+
+Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait à
+l'étreinte passionnée de son père en le couvrant de larmes. Le comte
+eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs étaient un baume
+pour l'âme malade de Jules; ces larmes le soulageaient.
+
+«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son père, qui
+cherchait à s'éloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font
+ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur
+de n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous connaissez la
+vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!
+
+--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous l'aimerons tant,
+nous tâcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre
+Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est à lui que je dois
+le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier.
+Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a
+donné des sentiments de repentir; il t'a touché par sa patience, sa
+charité, sa générosité, son admirable humilité.
+
+--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en
+souriant.
+
+--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de ce sourire, le
+premier qu'il eût vu sur les lèvres de Jules depuis plusieurs
+semaines. Et à présent que tu es tranquille sur mes sentiments à ton
+égard, tâche de te reposer, tu es faible, bien faible encore.
+
+--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai
+mieux.
+
+--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher
+une petite tasse de bouillon de poule.»
+
+Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il courut
+annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un
+bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.
+
+Pendant son absence, Jules prit la main de son père, la baisa à
+plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hésitation:
+
+«Papa,... papa, Blaise est mon frère.
+
+--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir
+devancer ma pensée.»
+
+Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidité. A
+partir de ce moment la convalescence s'établit et marcha rapidement.
+M. de Trénilly continua à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas
+souffrir que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. Il le
+renvoya coucher ce même soir chez son père. Blaise avait réellement
+besoin de repos; il avait à peine sommeillé pendant les sept jours
+du danger de Jules; la nuit comme le jour, il était avec le comte,
+toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
+l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait
+toujours refusé; il se bornait à y courir matin et soir pour
+donner des nouvelles de Jules. pour se débarbouiller et changer de
+vêtements.--Blaise raconta à ses parents tout ce qui s'était passé ce
+jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après avoir remercié
+le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas à s'endormir et ne se
+réveilla que le lendemain au grand jour.
+
+
+
+XIV
+
+LES DOMESTIQUES
+
+
+Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra
+dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le
+rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le
+reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les
+veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour
+reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le
+sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin
+de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le médecin, qui
+sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en
+train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à lui
+et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui
+avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui
+augmenta l'étonnement du domestique.
+
+«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office,
+voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M.
+le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main
+et qui lui sourit!
+
+--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui
+est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se
+croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry!
+Du nouveau, comme tu dis, Adrien.
+
+--Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il
+devenir insolent!
+
+--C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!
+
+--Et le servir comme un maître! comme M. Jules!
+
+--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là-dessus,
+moi, du même avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa
+manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant.
+
+--Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié toutes ses histoires
+de l'année dernière.
+
+--Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je
+n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M.
+Jules et de quoi il est capable.
+
+--Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant.
+
+--Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il
+orgueilleux!
+
+--Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!
+
+--Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment
+aurait-il embrassé le petit du concierge?
+
+--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain,
+c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même
+aimables pour ce nouveau favori.
+
+--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamin.
+
+--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du
+cerf-volant.
+
+--Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête.
+
+--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons
+prudents à l'avenir. De la politesse, des égards.
+
+--D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra.
+
+--Et moi des liqueurs!
+
+--Et moi des sucreries!
+
+--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour
+_les restes_ du dîner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une
+cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.
+
+--Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot
+entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement
+entamé à la bouchère. Ce matin, une livre de beurre à la voisine.
+
+--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as
+bien porté, l'autre jour, un panier de vin au village!
+
+--Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que
+donnait l'épicier.»
+
+La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime;
+un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel.
+
+«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte
+de Jules.
+
+--Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise déjeune avec moi.
+
+--Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»
+
+Cinq minutes après, le domestique apportait une petite table avec
+deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des
+fruits.
+
+LE COMTE
+
+Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je
+mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, je n'ai pas
+faim.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?
+
+BLAISE
+
+Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.
+
+LE COMTE
+
+Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes
+les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées?
+
+--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y
+paraît plus.
+
+--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai
+besoin de vous, je sonnerai.
+
+--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant
+accepté et reçu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit
+encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
+la main sur la tête et sur la joue de Blaise.
+
+--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je
+recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait
+même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un
+air pensif, je sais que votre coeur déborde de reconnaissance pour les
+soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour
+me le témoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter.
+Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me
+fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens
+comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant
+à la volaille, vraiment je n'ai pas faim.
+
+--Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; oui, tu as bien
+deviné avec ton excellent coeur le besoin que j'éprouve de t'exprimer
+ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui
+te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à
+celui de Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait
+pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le
+maître; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire;
+laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis
+c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.
+
+BLAISE
+
+Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne
+vous fâchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise,
+tu es trop ambitieux.
+
+LE COMTE
+
+Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis,
+mon enfant, dis.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de
+vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là... comme je
+l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...
+
+--Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en ouvrant les bras
+pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le
+comte à plusieurs reprises.
+
+Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son
+tour embrasser Blaise comme un frère, un ami.
+
+«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?
+
+--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton
+camarade d'études et de jeux.
+
+--C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, impossible. J'ai
+un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois
+rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
+seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait,
+mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne
+serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
+je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous
+témoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous
+suivre à Paris, jamais!»
+
+Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par
+les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse.
+
+«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison,
+toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas
+humilié.
+
+«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et
+sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te
+consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout
+à l'heure pour tes habits.»
+
+Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau.
+Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé.
+
+«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle
+merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas
+déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été
+touchés.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de
+pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne
+pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il
+m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et
+des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à
+propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne
+l'avons jamais su.
+
+--Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le
+comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est
+introduit dans le château pour n'en plus sortir.
+
+--Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un
+homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça
+n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui
+l'invite à déjeuner!
+
+--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser!
+on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour
+un rien, il lui aurait sauté au cou.
+
+--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que
+M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que
+nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami.
+Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y
+toucher.
+
+--Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du
+collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année
+le voilà un sage! un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour
+de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne
+nous découvrons pas trop.»
+
+Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur ouvrage, Blaise
+parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village
+chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.
+
+«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en
+apporterai un cent.
+
+--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.
+
+--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.
+
+--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi
+les payer.
+
+--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le
+domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.
+
+--Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il
+aurait raison.
+
+--M. Jules ne le saura pas, nigaud.
+
+--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.
+
+--Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas sur le compte de
+M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra: demi-cent de
+billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les
+siennes.
+
+--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un
+vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite
+qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que
+je serais malheureux et méprisable.
+
+--Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à monsieur Blaise! Tu as
+oublié tes friponneries de l'année dernière.
+
+--Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Blaise avec calme et
+dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal.
+
+--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je
+te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud.
+
+--Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en se retirant.
+
+«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les domestiques au bout
+de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il
+demande. Nous nous compromettrions.»
+
+
+
+XV
+
+L'AVEU PUBLIC
+
+
+La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une
+gaieté qui l'avait abandonné depuis longtemps; souvent il causait avec
+son père de sa vie passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise,
+de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne
+trouvait pas avoir suffisamment réparé ses torts envers Blaise; il
+semblait méditer un projet qu'il ne voulait découvrir à personne.
+
+«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hélène pour
+achever ma réparation à Blaise: ce sera une bonne manière de me
+préparer à la première communion que nous devons faire ensemble.
+
+LE COMTE
+
+Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon
+pauvre Jules? Blaise semble être parfaitement heureux.
+
+JULES
+
+Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup
+parlé, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les
+hommes et envers lui-même; il m'a expliqué sur les motifs de sa
+conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le curé,
+qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez,
+papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car,
+vous aussi, cher papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez
+dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez
+en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le curé; c'est tout cela
+qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes
+pensées que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.
+
+LE COMTE
+
+Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai dit le jour où je
+me suis montré pour la première fois près de ton lit de mourant, c'est
+moi qui étais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
+Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; ta maladie,
+en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses
+envers ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et par mon
+irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire de Blaise, et tu as
+fait comme ton père, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton
+changement.
+
+Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; Blaise arriva peu de
+temps après; il continuait à passer tout son après-midi avec Jules et
+le comte.
+
+Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait à faire
+d'assez longues promenades dans la campagne; on s'étonnait au village
+de voir que Blaise l'accompagnait toujours et était traité amicalement
+par le comte.
+
+Mme de Trénilly était attendu très prochainement avec Hélène; ni l'une
+ni l'autre n'avaient su ni la gravité de la maladie de Jules, ni le
+retour de Blaise dans le château, ni le changement du comte et de
+Jules. Hélène avait renouvelé sa première communion avec une grande
+piété et avait ardemment prié pour la conversion de son père et de
+Jules. On s'apprêtait au château à les recevoir avec une affection
+inaccoutumée. Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda à son
+père de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivée
+de la comtesse et d'Hélène; son père lui avait vainement demandé
+quelle était son intention en convoquant ainsi tous les gens, y
+compris Anfry, sa femme et Blaise.
+
+«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception de maman et
+d'Hélène; vous serez tous contents, j'en suis sûr.»
+
+Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir qu'à la
+convocation générale.
+
+«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger et de
+ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets:
+seulement les premières heures de l'arrivée de maman et d'Hélène.
+Après tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.
+
+BLAISE
+
+Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce
+n'est plus comme avant. Je répondrais de vous comme de moi-même.
+
+JULES
+
+Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.
+
+BLAISE
+
+Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a consolé quand elle
+me voyait pleurer!
+
+JULES
+
+Pauvre Blaise, tu pleurais donc?
+
+BLAISE
+
+Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais
+aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.
+
+--Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul qui étais cause de tout
+le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus décidé que
+jamais.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous?
+Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux
+maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me paraît
+drôle de penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne
+craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand
+il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre à l'étouffer.
+
+JULES
+
+Mon bon Blaise, comme je t'aime!
+
+BLAISE
+
+Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car
+je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu,
+comme mon frère en Dieu.
+
+JULES
+
+En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons
+fait notre première communion ensemble, rien ne pourra plus nous
+séparer.
+
+BLAISE
+
+Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur Jules, nous
+serons réunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.»
+
+Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent ainsi au
+château; là Jules dit adieu à son ami, qui attendit avec impatience la
+convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.
+
+L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, en se
+promenant devant le château, l'arrivée de Mme de Trénilly et d'Hélène.
+La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrêta devant le perron.
+Hélène sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant que sa mère
+descendait plus posément. M. de Trénilly reçut sa fille dans ses bras
+et l'embrassa avec une effusion qui surprit agréablement Hélène, peu
+habituée aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda
+avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut et l'embrassa encore en
+souriant.
+
+«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après la sainte cérémonie à
+laquelle je n'ai pu malheureusement assister.»
+
+La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de n'en rien
+témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait déjà dit
+bonjour à sa mère. Ce fut bien un autre étonnement quand elle vit
+Jules se jeter à son cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant
+des paroles affectueuses.
+
+«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour manquait à ma joie. Je
+suis si content de te revoir! Je t'aime bien, à présent que je sais
+mieux t'apprécier.
+
+HÉLÈNE
+
+Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc été plus malade que
+nous ne le pensions?
+
+JULES
+
+Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du corps et de
+l'âme. Mais je suis guéri maintenant, grâce à Dieu... et à Blaise»,
+ajouta-t-il en lui-même.
+
+Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; ses yeux semblaient
+chercher quelqu'un; elle se hasarda à demander timidement:
+
+«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne le vois pas
+parmi les gens de la maison.
+
+--Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.
+
+--Ah! il vient donc au château, maintenant?
+
+--Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.
+
+Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas le sourire
+moqueur et méchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle
+n'avait jamais vu à son frère. Elle remarqua alors combien Jules était
+embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa
+physionomie.
+
+«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air
+tout autre.
+
+--La maladie change, répondit Jules avec gravité.
+
+--Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première communion,
+dit Hélène avec hésitation.
+
+JULES
+
+Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; je compte pour cela
+sur toi, ma chère soeur, et aussi sur un ami que je te présenterai ce
+soir.
+
+HÉLÈNE
+
+Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?
+
+JULES
+
+Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans mon coeur que
+s'est fait le changement.
+
+HÉLÈNE
+
+Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es
+maintenant!»
+
+Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient la chambre
+d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené sa femme et lui racontait la
+terrible maladie de Jules, les pénibles révélations qui en avaient été
+la conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme de Jules
+et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus
+Blaise, la bonté, la piété admirable de cet enfant, et l'impression
+que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.
+
+Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari,
+sembla mécontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils,
+et se montra incrédule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.
+
+«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé votre coeur à
+l'attendrissement et à la crédulité; le petit bonhomme, qui n'est
+pas bête, en a profité pour vous fasciner et s'impatroniser dans la
+maison. J'espère que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
+reprendra sa place.
+
+LE COMTE
+
+Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur et cette
+injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et même d'user de son
+ascendant sur moi et sur Jules, a refusé les offres avantageuses que
+nous lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu d'hommes
+faits eussent été capables.
+
+LA COMTESSE
+
+Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaître les
+offres que vous lui avez faites, je présume qu'elles étaient de nature
+à ne pas être agréées par moi.
+
+LE COMTE
+
+Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous
+me peinez profondément, combien vous blessez tous mes sentiments
+paternels!
+
+LA COMTESSE
+
+Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à gâter vos enfants,
+surtout Jules, que vous avez rendu odieux.
+
+LE COMTE
+
+En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu méchant et odieux;
+Blaise l'a rendu bon et aimable.
+
+LA COMTESSE
+
+En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne
+me débitez donc pas de semblables sornettes.
+
+--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit le comte avec un
+geste de désolation en quittant la chambre.
+
+La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on
+servît le dîner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui
+était habituel.
+
+Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla
+et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda à son père
+l'exécution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit après lui
+avoir dit à l'oreille:
+
+«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»
+
+Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la
+maison entrèrent à la suite du comte, qui avait Blaise à ses côtés. La
+comtesse et Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, lorsque
+Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena
+au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:
+
+«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa,
+pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu
+coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...
+
+--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un
+air suppliant.
+
+--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma
+conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman,
+devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement
+trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes
+actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours
+noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en
+m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans
+le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours
+pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, pour la bonté, pour
+la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on
+sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis
+aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je
+veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les
+personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes
+exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux
+de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je
+dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon
+repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»
+
+Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières
+phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta
+dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques
+pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, ne put
+comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de
+Blaise, les prit tous deux dans ses bras:
+
+«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le
+bon Dieu te récompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est à toi que je
+dois cette douce joie!»
+
+Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur
+jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec
+effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger.
+
+Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules,
+elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une
+humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action
+de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans
+la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait
+au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et
+lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le
+mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile,
+retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son
+frère et qui pleurait à chaudes larmes.
+
+Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse
+admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée;
+plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer
+complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs.
+
+Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules
+avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec
+effusion, puis se tournant vers le comte:
+
+«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause
+première de tout ce bien?
+
+--Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; il doit être
+pour toi un second frère.»
+
+Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, dont il baisa la
+main avec tendresse.
+
+La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant d'Hélène, elle
+la retira violemment en disant:
+
+«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier que vous vous
+permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scène
+ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et
+laissez votre père et votre frère faire leur ami et leur confident de
+ce garçon sans éducation.»
+
+Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.
+
+«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!
+
+--Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle en quittant la
+chambre et entraînant Hélène.
+
+Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché dans ses mains. La
+dureté orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours
+reproché de la sécheresse et du manque de coeur; mais, sec et égoïste
+lui-même, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour où tout était
+changé en lui.
+
+Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; les reproches
+qui devaient à l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et
+si pur qu'il avait goûté entre Jules et Blaise depuis environ un mois
+était passé pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient privés
+de la société de Blaise, dont la piété leur était si utile, dont la
+gaieté, l'affection, la complaisance leur étaient si agréables.
+
+La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise
+destiné à rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.
+
+Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation inattendue,
+quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en même temps que ses
+mains étaient effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants
+pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise sentait qu'il
+redeviendrait _pauvre Blaise_.
+
+JULES
+
+Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et où pourrai-je
+passer mes après-midi avec Blaise et avec vous?
+
+LE COMTE
+
+Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta mère jusqu'à ce
+qu'elle ajoute foi à ce que nous croyons si bien, nous qui en avons
+profité; je veux dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise
+et à la reconnaissance que nous lui devons.
+
+BLAISE
+
+Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance;
+après ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute
+de mon côté...
+
+JULES
+
+Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as pardonné et tu
+t'es dévoué avant la réparation.
+
+LE COMTE
+
+Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers
+toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais être: nous souffrirons
+toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant
+souvent privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu par celle
+qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.
+
+BLAISE
+
+Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce
+qui arrive est peut-être pour notre bien à tous. Et d'abord n'est-ce
+pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande
+récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous
+aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mérite d'accepter
+avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?
+Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la
+tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à ne plus jamais vous
+voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous
+embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!
+
+--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon
+enfant», dit le comte en le serrant contre son coeur.
+
+Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée;
+il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et
+au comte et se retira en sanglotant.
+
+«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je
+vous aie toujours près de moi?
+
+--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles,
+je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait
+bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
+Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être
+condamnés en nous privant de Blaise.
+
+--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.
+
+--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon
+ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons
+ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
+nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de
+faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation.
+Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta
+mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le
+resserrer.»
+
+
+
+XVI
+
+L'OBÉISSANCE
+
+
+Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire
+bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.
+
+«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait
+perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre
+dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas
+une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui
+signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez
+Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en
+empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi
+ni chez mes enfants.
+
+--Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que
+vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.
+
+LA COMTESSE
+
+Depuis quand as-tu besoin de consolation?
+
+JULES
+
+Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais
+offensé le bon Dieu.
+
+LA COMTESSE, _souriant_
+
+A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton
+père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de
+me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore
+arrivée au point de vous comprendre.
+
+--Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.
+
+LA COMTESSE
+
+Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne
+supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie
+avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni
+l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguée.»
+
+Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se
+touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui
+les attendait.
+
+LE COMTE
+
+Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première
+impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton
+aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise
+dans notre amélioration?
+
+JULES
+
+Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène
+a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.
+
+--Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à
+plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et
+pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci.
+
+HÉLÈNE
+
+Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes
+compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là-bas.
+
+LE COMTE
+
+Et ici?
+
+HÉLÈNE
+
+Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de
+Jules.
+
+LE COMTE
+
+Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera
+fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille
+humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu
+n'auras plus peur de moi, je pense?
+
+--Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous
+aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.
+
+JULES
+
+Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il
+était son vrai père.
+
+--Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je
+voudrais voir cela.
+
+LE COMTE
+
+Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que
+Blaise osât embrasser papa!
+
+JULES
+
+Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons
+à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un
+véritable ami.
+
+LE COMTE
+
+A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être
+fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée.
+
+JULES
+
+Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher.
+
+HÉLÈNE
+
+Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher
+papa, bonne nuit et à demain.
+
+LE COMTE
+
+A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu
+Hélène.»
+
+Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.
+
+Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement
+dans ses bras et lui dit:
+
+«Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la
+change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa,
+n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
+m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être
+comme elle a été ce soir.»
+
+Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux
+firent voir à Jules que son père pensait comme lui.
+
+«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son
+fils.
+
+Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de
+ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait
+témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle
+d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari
+à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La
+comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après
+quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute
+pensive dans sa chambre.
+
+«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement
+altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et
+je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me
+parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
+vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les
+empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!...
+Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage
+en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de
+Jules; je ne puis m'en aller avant.»
+
+Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de
+laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever
+Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse.
+
+Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils
+entrèrent chez Anfry.
+
+«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte.
+Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut
+pas venir chez nous.»
+
+Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au
+jardin.
+
+LE COMTE
+
+Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?
+
+ANFRY
+
+Il y a longtemps, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Où est-il allé?
+
+ANFRY
+
+A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été
+chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude,
+vous savez.
+
+LE COMTE
+
+Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de
+force et de consolations.»
+
+Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près
+de là. Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et
+aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et
+paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un
+mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais
+Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait.
+Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à
+mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai;
+je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares
+intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve
+d'un serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces
+maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez,
+mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne
+Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le
+coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela
+vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.»
+
+Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de
+larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en
+aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il
+fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de
+Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même
+temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise.
+Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri
+de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande
+satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.
+
+HÉLÈNE
+
+Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on
+avoir peur de ceux qu'on aime tant?
+
+--Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en
+lui serrant les mains.
+
+--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout
+haut?
+
+LE COMTE
+
+Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire
+de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne
+chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je
+les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...
+
+JULES
+
+Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?
+
+BLAISE
+
+Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce,
+je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution;
+aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a
+suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte
+n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est
+le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et
+vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas?
+Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes
+pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi,
+ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène.
+
+--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est
+bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très
+souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne
+m'échappent en route.
+
+JULES
+
+Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant
+de Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois
+heures.
+
+BLAISE
+
+C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous
+aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain.
+
+LE COMTE
+
+Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon
+ami.»
+
+
+
+XVII
+
+LA CORRESPONDANCE
+
+
+«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à
+Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.
+
+Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la
+décacheter, tout surpris d'en recevoir une.
+
+«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature.
+
+--Ah! voyons donc! Que te dit-il?»
+
+Blaise lut tout haut:
+
+«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés
+que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et
+je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si
+lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai
+neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il
+est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de
+chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle,
+comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues
+blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité;
+avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait
+pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit
+chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que
+toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.--Je m'amuse
+assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
+comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont
+tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent
+jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à
+toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde
+me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et
+quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi
+ce jour-là. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les
+enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi,
+s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même
+était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi
+qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du
+mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je
+pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon
+coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.
+
+«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»
+
+«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre
+M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me
+demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien
+embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a
+une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il
+le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
+changer la couleur des souris.
+
+ANFRY
+
+C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois
+à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que,
+lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les
+maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui
+couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs.
+
+BLAISE
+
+C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des
+animaux.
+
+ANFRY
+
+Vas-tu répondre à M. Jacques?
+
+BLAISE
+
+Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le
+comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.
+
+ANFRY
+
+Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés.
+
+BLAISE
+
+Je n'y manquerai point, papa.»
+
+Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques
+la réponse suivante:
+
+«Mon cher Monsieur Jacques,
+
+«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable
+lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien
+pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis
+consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous
+fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma
+première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne
+pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à
+Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage
+dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin
+que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
+que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir.
+Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de
+mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres;
+priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et
+que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre
+papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon
+comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son
+fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène.
+M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois
+semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et
+Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là, ce qui
+vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très
+heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu
+veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous
+remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs
+respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien
+que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre
+de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la
+plus dévouée.
+
+«Votre humble et obéissant serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un
+domestique entra chez Anfry.
+
+«Mme la comtesse demande Blaise.
+
+--Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné.
+
+--Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise,
+m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.»
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon
+Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire
+ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille.
+
+--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et
+quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il
+pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux
+de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins
+que je pourrai.»
+
+Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus
+vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui
+l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit
+signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un
+air froid et hautain:
+
+«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit
+de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois
+que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une
+promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour
+leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux.
+Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à
+faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je
+t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta
+loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui
+pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer
+ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je
+m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié
+de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu
+veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir;
+je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente
+qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu?
+
+--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me
+faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte
+de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à
+l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous
+me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas
+sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai
+mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu,
+j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni
+ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe
+en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et
+de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne
+sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés
+de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené
+tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de
+m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma
+première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je
+ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.»
+
+En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à
+conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques
+mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres.
+Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter,
+Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant
+à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un
+dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un
+pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage
+de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle
+reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa
+visite.
+
+Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux
+domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à
+l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les
+premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les
+larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir.
+
+«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au
+château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant.
+
+Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en
+donnant un libre cours à ses sanglots.
+
+«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le
+comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle
+sans crainte.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit
+Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas...
+j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je
+vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné.
+
+--Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?
+
+--Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et
+j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et
+m'affliger.
+
+--Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce
+noble et généreux enfant!»
+
+Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours
+Blaise de ses deux mains.
+
+«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti
+prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis
+forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de
+désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier,
+ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable.
+
+--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la
+permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais
+que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
+moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher
+Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation?
+Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse.
+Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission
+l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me
+croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne
+corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur
+le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à
+plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte,
+promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous
+n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la
+comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois
+bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour
+moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à
+une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher
+Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant
+qu'en résistant.
+
+--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent
+les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder,
+c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à
+toi-même, tu souffriras.
+
+--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher
+Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me
+donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle
+Hélène, toujours si bonne pour moi.
+
+--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin
+pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne
+pourrais t'aimer davantage.»
+
+Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla
+fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du
+comte.
+
+«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.
+
+--Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.
+
+--Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te
+feront mourir de peine!
+
+--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y
+a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la
+réflexion, on se résigne...
+
+ANFRY
+
+Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise?
+
+BLAISE
+
+Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous
+ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le
+bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien!
+
+ANFRY
+
+Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les
+larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.
+
+BLAISE
+
+Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai
+fait une petite visite au bon Dieu dans son église.»
+
+Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en
+atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses
+de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait
+assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui
+cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à
+plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller
+chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les
+chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge.
+
+
+
+XVIII
+
+LA COMTESSE DE TRÉNILLY
+
+
+La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et
+troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait
+dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé
+ses paroles.
+
+«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir...
+et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une
+certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils
+de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée...
+Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari
+et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue,
+presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau
+et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils
+de portier... C'est absurde!...»
+
+La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin
+à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à
+agir en conséquence.
+
+«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à
+voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le
+chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il
+accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose,
+dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»
+
+Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise.
+Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de
+son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et
+désolé.
+
+Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte,
+dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis.
+Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en
+lui demandant la cause de sa tristesse.
+
+«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte
+en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de
+vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis
+d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse;
+je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit
+cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous
+communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi,
+ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le
+faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin
+en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui
+offririez.
+
+--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux
+pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons
+pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir.
+Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même
+rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou
+le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
+effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à
+lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre
+de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment
+maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait
+l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...
+
+LE COMTE
+
+Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres
+sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous
+avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je
+défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a
+tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait
+encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.
+
+JULES
+
+Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés,
+de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et
+respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je
+l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que
+j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait
+ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr
+que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur...
+et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il
+pas vrai, papa, que nous sommes bien changés?
+
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta
+mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait
+pour nous.»
+
+Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon,
+où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même
+temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les
+enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs
+visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir
+devant sa physionomie sévère et pensive.
+
+«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini.
+
+--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble
+que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude.
+
+--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner
+fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.
+
+--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.
+
+LA COMTESSE
+
+Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui
+vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et
+attristées.
+
+LE COMTE
+
+En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?
+
+--En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur.
+N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous
+êtes tous trois comme des âmes en peine?
+
+--Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre
+connaissance, interrompit le comte en riant.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que
+Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que
+je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
+parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que
+je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et
+que je saurai faire respecter.
+
+--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme,
+car Hélène et Jules sont très décidés...
+
+--A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec
+vivacité.
+
+--A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise,
+par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il
+m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a
+porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait,
+mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa
+souffrance.»
+
+La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger.
+Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager
+la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son
+habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari.
+
+«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en
+rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous
+ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.
+
+--Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant
+ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et
+que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus
+que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous
+me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez
+alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»
+
+La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle
+rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers
+Jules, elle lui dit avec effort:
+
+«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de
+Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son
+intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier
+ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène...
+que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...»
+
+La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en
+avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses
+enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance.
+
+«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce
+que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.»
+
+Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta
+troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte
+son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
+savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement
+qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté.
+
+
+
+XIX
+
+L'ENTORSE
+
+
+Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement
+passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs;
+il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne
+nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.
+
+Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba
+et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva
+difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez
+lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de
+lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour
+le retirer, tant le pied était enflé.
+
+«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon
+médecin? demanda le comte avec anxiété.
+
+--Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je
+ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas.
+
+LE COMTE
+
+Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal
+en voulant le guérir sans médecin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède
+Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.
+
+LE COMTE
+
+Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez
+besoin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est
+nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y
+verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je
+n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud,
+j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout.
+
+--C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que
+mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup!
+
+BLAISE
+
+Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien;
+ne vous en tourmentez pas.
+
+LE COMTE
+
+Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part
+de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés.
+
+BLAISE
+
+Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous
+savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été
+si pénible, ajouta-t-il avec un soupir.
+
+LE COMTE
+
+Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la
+récompense.»
+
+Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut
+éloigné, Blaise appela sa mère.
+
+«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à
+dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains
+d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis.
+
+MADAME ANFRY
+
+Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille
+chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il
+aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions
+déjà.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se
+serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène.
+
+MADAME ANFRY
+
+Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon
+Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le
+jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir
+le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le
+chagriner, et il souffre l'impossible.»
+
+Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit
+précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement
+chez lui et l'emmena voir son fils.
+
+Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré
+l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était
+démis; il fallait le remettre.
+
+«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à
+Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire:
+ce ne sera pas long.
+
+--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur;
+vous pouvez commencer quand vous voudrez.»
+
+Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.
+
+Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter
+l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant
+qu'on tirait le pied pour le mettre en place.
+
+Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de
+la plus vive douleur.
+
+«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu
+un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un
+cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille
+opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
+évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner
+les tempes et le front.»
+
+Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur
+une chaise; l'émotion avait été trop vive.
+
+«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M.
+Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en
+passant.»
+
+Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une
+bouteille.
+
+«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin?
+J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.
+
+--Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un
+cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en
+sortit pâle et le visage baigné de larmes.
+
+--Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le
+cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le
+front et les tempes avec du vinaigre.»
+
+Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta
+de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre
+connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour
+de lui pour rappeler ses souvenirs.
+
+«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de
+nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma
+retraite de première communion qui commence dans huit jours!
+
+--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours
+vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze
+jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon:
+sans quoi la fièvre s'en mêlera.»
+
+Et M. Taillefort salua et s'en alla.
+
+Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout
+pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq
+minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté.
+
+«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je
+souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort,
+dans huit jours je serai sur pied.
+
+--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours,
+n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de
+cataplasme qu'il t'as mis là, et je le remplacerai par le cataplasme
+Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en
+réponds.
+
+--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec
+inquiétude.
+
+--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais
+pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre
+garçon.»
+
+Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de
+chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu
+nommer.
+
+Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède
+Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint
+après le dîner savoir des nouvelles du malade.
+
+«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où
+dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant...
+Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme
+il est pâle!
+
+MADAME ANFRY
+
+Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous
+a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour
+lui remettre le pied.
+
+LE COMTE, _avec inquiétude_
+
+Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et
+il m'avait dit qu'il souffrait moins.
+
+MADAME ANFRY
+
+C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous
+a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M.
+Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé
+pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est
+pourquoi il est si pâle.
+
+LE COMTE, _d'une voix émue_
+
+Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise
+dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les
+volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!»
+
+Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise.
+Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit
+l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir,
+au réveil de Blaise, comment il se trouvait.
+
+
+
+XX
+
+L'EPREUVE
+
+
+Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants;
+il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son
+courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et
+Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir
+de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer
+chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur.
+
+La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle
+avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de
+ses enfants.
+
+«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et
+de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.»
+
+Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa
+mère, elle obéit sans hésiter.
+
+HÉLÈNE
+
+Je suis prête, maman.
+
+LA COMTESSE, _dictant_
+
+«Mon cher Blaise...»
+
+Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le
+comte regarde sa femme avec surprise.
+
+LA COMTESSE
+
+As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?
+
+HÉLÈNE
+
+Non, maman; j'ai été surprise...
+
+LA COMTESSE, _avec calme_
+
+Ecris et n'interromps pas, si tu peux.
+
+«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage;
+Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous
+ne résistons plus au désir de te voir...»
+
+Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules
+reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement
+surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.
+
+LA COMTESSE
+
+Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir,
+et que demain...»
+
+Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le
+comte se lève.
+
+LA COMTESSE, _toujours avec calme_
+
+«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman
+ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les
+jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous
+t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
+demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui
+pourra t'amuser.»
+
+La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de
+la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion:
+
+«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en
+remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous
+leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.
+
+LA COMTESSE
+
+Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien
+que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.
+
+LE COMTE, _d'un air de reproche_
+
+Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la
+proposer? C'est un jeu cruel, Julie.
+
+LA COMTESSE
+
+Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est
+réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite
+des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte,
+j'aurai eu raison.
+
+LE COMTE
+
+Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant
+aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal
+et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que
+vous lui tendez.
+
+LA COMTESSE
+
+Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! maman! de grâce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait
+dire oui.
+
+JULES
+
+Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que
+lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien.
+
+
+LA COMTESSE
+
+Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton
+d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne
+heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment,
+dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve,
+qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de
+lui.
+
+--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que
+votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter
+ce pauvre enfant.»
+
+La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna
+à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la
+porter à Blaise le lendemain de bonne heure.
+
+Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage;
+Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne
+voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on
+lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui
+dormait encore paisiblement.
+
+La soirée était avancée; peu de temps après le comte avertit les
+enfants que l'heure du repos était arrivée; il se retira avec eux,
+laissant sa femme à ses réflexions.
+
+Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette
+et se disposait à aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un
+domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la
+lettre que la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une
+autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui suit:
+
+«Cher Monsieur le comte,
+
+«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer
+ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle
+Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien
+cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire
+en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je
+suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé.
+Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
+remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que
+je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma
+parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon
+Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez
+mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire
+à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de
+tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher
+Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur
+visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une
+grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils
+me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis
+retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me
+donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la
+couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
+bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si
+respectueux.
+
+«Votre tout dévoué et très humble serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+«P.-S.--Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils
+pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du
+chagrin de l'entendre blâmer.»
+
+Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre;
+l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait
+l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les
+larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour
+lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le
+rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules
+la noble et belle réponse de leur ami.
+
+«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise,
+papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours
+avec honneur et gloire.
+
+--Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir!
+
+--Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu
+et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra
+produire la première communion de Jules!»
+
+En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.
+
+«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont
+les sentiments de cet admirable enfant.»
+
+La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte
+l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une émotion
+sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le
+long de sa joue et venir se mêler aux traces des larmes du pauvre
+Blaise.
+
+Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur l'oeil qui avait
+laissé échapper cette larme.
+
+«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller à son émotion;
+pauvre garçon! Comme j'ai été injuste envers lui!
+
+LE COMTE
+
+Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous avons tous été méchants
+pour lui à l'exception d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui
+a su démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui l'ont
+déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le mal que vous avez
+fait.
+
+LA COMTESSE
+
+Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et
+redit?
+
+LE COMTE
+
+Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une erreur, Julie. Il
+n'y a de difficile que le premier moment.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de
+réfléchir, de me décider.
+
+LE COMTE
+
+Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, mais n'oubliez pas
+que vous avez planté des épines dans le coeur de Blaise et dans ceux
+de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies
+que vous avez faites.
+
+LA COMTESSE
+
+C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?
+
+LE COMTE
+
+Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde que vous venez
+d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger
+dans votre retour de justice; il ne vous fera pas défaut.
+
+--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria la comtesse
+en se jetant au cou de son mari.
+
+LE COMTE
+
+Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais
+pas prier quand Jules a été si malade; Blaise a été mon maître; par
+lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le
+vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la
+consolation que donne la prière. Julie, chère Julie, je serai à mon
+tour votre maître, si vous le voulez.
+
+LA COMTESSE
+
+Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout
+changé, amolli; je commence à comprendre et à aimer votre changement,
+celui de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer celles
+du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?
+
+LE COMTE
+
+J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais à vous faire lire.
+
+LA COMTESSE
+
+Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon que je...; non, non,
+ne dites rien; je lui dirai moi-même; mais pas encore, pas encore...
+Je veux seulement lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu son
+accident, je lève la défense et que je lui laisse voir mes enfants.
+Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur
+dise moi-même.»
+
+Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en
+l'embrassant à plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre
+de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas
+voir leur cher Blaise.
+
+--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers
+enfants.
+
+JULES
+
+Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de
+nouveau, de bon?
+
+LE COMTE
+
+Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez
+elle trop tôt.
+
+LE COMTE, _riant_
+
+Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis d'y aller vite,
+vite; c'est que...
+
+JULES
+
+C'est que quoi, papa?
+
+--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que
+je bénis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous
+remercier le bon Dieu de tout notre coeur!» s'écria le comte
+en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un
+redoublement de tendresse.
+
+Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants surpris de cette
+explosion si joyeuse, qui ne lui était plus habituelle depuis le
+retour de la comtesse.
+
+«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous expliquera-t-elle l'air
+radieux de papa.
+
+JULES
+
+N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler
+devant maman: j'ai toujours peur d'être grondé.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait
+se trouver changée comme papa et toi, nous serions si heureux!
+
+JULES
+
+Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent Blaise, qu'elle
+écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! Malheureusement elle le
+déteste.»
+
+Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de leur maman. A leur
+grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et
+les embrassa à plusieurs reprises avec vivacité.
+
+«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie émue,
+votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...»
+
+A cette épithète de _pauvre_ Blaise, Hélène et Jules écoutèrent avec
+anxiété.
+
+LA COMTESSE, _continuant_
+
+J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une
+fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage
+à aller le voir...
+
+--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les enfants avec
+transport.
+
+--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous
+pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui
+expliquerez que c'est sa réponse à la lettre que j'ai fait écrire par
+Hélène qui a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir votre
+intimité avec lui.
+
+--Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène et Jules en se jetant
+à son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous
+nous donnez à nous et à notre pauvre Blaise!
+
+--Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis quelque temps déjà.
+Plusieurs, fois j'ai été sur le point de lever ma défense, mais je
+n'étais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez,
+courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre
+cher malade.»
+
+Les enfants embrassèrent encore la comtesse et coururent chez Anfry.
+Jules entra le premier, se précipita dans la chambre en criant:
+
+«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et moi.»
+
+Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien
+dit, lui trouvant un peu de fièvre, et craignant qu'une émotion
+nouvelle ne redoublât son agitation. Aux premiers mots de Jules,
+Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de détresse, il lui
+dit:
+
+«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!
+
+LE COMTE
+
+Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, après la lecture de ta
+lettre, t'envoie elle-même ses enfants.
+
+BLAISE
+
+Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon
+Dieu, je vous remercie!»
+
+Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise;
+tous deux lui racontèrent, lui expliquèrent le changement survenu dans
+le sentiment de la comtesse. Blaise était aussi heureux que le comte
+et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de sentir la douleur de son
+pied et l'agitation de la fièvre. Le comte dut user d'autorité pour
+emmener Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât par
+l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; il promit à Blaise
+de les ramener dans l'après-midi, et lui recommanda, en le quittant,
+de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de
+remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et,
+tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; à son
+réveil, la fièvre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé
+presque entièrement la douleur de son pied: il se livra donc sans
+réserve à la joie qui inondait son coeur.
+
+Peu de temps après son réveil, un domestique vint apporter à Blaise la
+lettre suivante, en demandant la réponse:
+
+«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes
+procédés, la vertu que tu as déployée dans les événements récents, que
+j'ai provoqués et que je regrette, ont entièrement changé l'opinion
+que je m'étais formée de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de
+méchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux,
+bon, patient, généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les
+excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les miennes, et
+pardonne-moi la peine que je t'ai causée et que je me reproche
+vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinée
+d'ajouter une contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je
+t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bénis des soins que tu as
+donnés à Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de
+croire intéressés. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à
+mon mari, à mes enfants et à toi-même.
+
+«Comtesse DE TRÉNILLY.»
+
+Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait dû beaucoup
+coûter à l'orgueil de la comtesse, porta ses lèvres sur la signature,
+demanda à son père une plume et du papier, et fit la réponse suivante:
+
+«Madame la comtesse,
+
+«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je
+souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquée
+sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
+bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous
+daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que
+joyeux; je vous unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. à
+Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse,
+d'avoir bien voulu donner à vos enfants la permission de venir me
+voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fièvre et
+m'empêche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
+votre bonté, Madame la comtesse.
+
+«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au profond respect de
+votre très humble et obéissant serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter à la
+comtesse, qui était dans le salon avec son mari et ses enfants, tous
+attendant avec impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine à
+deviner.
+
+JULES
+
+Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?
+
+--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible
+qu'il me demande d'attendre son rétablissement.
+
+HÉLÈNE
+
+Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui
+procurer?
+
+LA COMTESSE
+
+La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, le chagrin que je
+lui ai fait, et tous mes dédains, et les humiliations que je lui ai
+fait subir.
+
+LE COMTE
+
+Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.
+
+«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement chrétienne!
+
+JULES
+
+Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»
+
+La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la
+lettre, l'ouvrit précipitamment. Après l'avoir lue, elle la présenta à
+son mari.
+
+«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si
+humble dans son triomphe. Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que
+la reconnaissance doive venir de lui.
+
+--Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en passant la lettre aux
+enfants. Toujours le même, jamais de rancune; le coeur toujours plein
+de charité et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!
+
+--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hâte
+d'embrasser ce pauvre garçon et de lui entendre dire qu'il ne m'en
+veut pas.»
+
+Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir tendrement embrassée,
+et tous se dirigèrent vers la demeure de Blaise, où ils ne tardèrent
+pas à arriver.
+
+«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», dit le comte d'un air
+joyeux en entrant.
+
+Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit
+en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser à plusieurs
+reprises.
+
+«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnié et
+outragé; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni
+assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.
+
+--Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites pas cela! Non, non, je
+vous en prie, ne le répétez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse
+s'apprêtait à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
+sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre
+bonté. Et que deviendrait ma première communion sans esprit
+d'humilité? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes
+bonne! vous m'avez rendu si heureux!
+
+LA COMTESSE
+
+Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur
+à te donner. Comme je te l'ai écrit, prie Dieu pour que mes yeux
+s'ouvrent tout à fait à ce qui est bon et chrétien.
+
+--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air
+affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.
+
+--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien à
+oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernière plaie.
+
+--Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en
+souriant.
+
+--Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en saisissant la tête de
+Blaise et la tournant de son côté; tu n'en as que pour papa et pour
+maman, et nous sommes là comme les dindons égarés qui cherchent un
+regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.
+
+--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hélène; j'étais occupé
+avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous
+savez que le général passe avant les officiers.
+
+HÉLÈNE, _riant_
+
+Et où sont les soldats?
+
+BLAISE
+
+C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos commandements.
+
+LE COMTE
+
+Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la
+croix.
+
+BLAISE
+
+Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et qui a bien ses
+douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hélène?»
+
+Hélène ne répondit que par un signe de tête et un sourire; elle ne
+voulut pas dire devant sa mère qu'elle avait souffert de sa froideur,
+de sa sévérité passée; mais la comtesse la devina, et, l'attirant à
+elle, l'embrassa et lui dit:
+
+«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma pauvre enfant.
+Mais à quand la première communion? M. le curé a-t-il fixé le jour?
+
+JULES
+
+Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des
+habits que papa a promis à Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Ils sont déjà commandés d'après les indications de Blaise; les tiens
+aussi, Jules.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Des choses superbes, pour faire honneur à M. le comte: une redingote
+en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien
+solides et une cravate blanche.
+
+JULES
+
+Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?
+
+BLAISE
+
+Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait
+au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.
+
+HÉLÈNE
+
+Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la première
+communion?
+
+BLAISE
+
+Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le curé, et qui est
+béni par le pape, m'a-t-il dit.
+
+HÉLÈNE
+
+Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_.
+C'est un si beau et si bon livre!
+
+LA COMTESSE
+
+Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trésorier; tu
+puiseras dans ma caisse.
+
+LE COMTE
+
+Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, qui lui fera
+passer le temps dans les longues soirées d'hiver.
+
+BLAISE
+
+Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je désirais.
+J'aime tant à lire! M. le curé me prête quelques livres, mais il n'en
+a guère qui soient à ma portée.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai
+plaisir de satisfaire ce goût si sage et si utile.
+
+BLAISE
+
+Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que
+j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence à mes désirs.
+
+LE COMTE
+
+Tu auras tes livres pour ta première communion, mon pauvre garçon. Je
+suis content d'avoir si bien trouvé.»
+
+Le comte et la comtesse restèrent quelque temps encore près de Blaise;
+ils se retirèrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hélène et
+Jules obtinrent sans peine de rester près de leur cher malade. Hélène
+lui proposa de faire une lecture intéressante, ce qu'il accepta avec
+reconnaissance.
+
+Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du
+bonheur qu'il lui avait envoyé dans cette journée. Il causa longuement
+avec son père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit
+tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur à son pied,
+il demanda à se lever; sa mère enleva le cataplasme et vit avec
+plaisir que l'enflure était disparue; elle lui banda le pied avant
+de le lui laisser poser à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de
+s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il voulut
+faire quelques pas, appuyé sur le bras de son père. Cet essai lui
+ayant réussi, il demanda à rester levé; et à partir de ce jour la
+guérison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il
+put aller à l'église avec les autres enfants de la première communion,
+et la suivre jusqu'à la fin.
+
+Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses
+repas. Aidés du comte et d'Hélène, ils avaient arrangé dans la chambre
+de Jules une petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un
+crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour
+ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prières
+qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondément le coeur du comte
+et d'Hélène, qui avaient demandé d'y assister.
+
+La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient été
+apportés, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à préparer leurs coeurs à
+recevoir avec humilité et amour le corps de leur divin Sauveur.
+
+
+
+XXI
+
+LE GRAND JOUR
+
+
+Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient
+en branle depuis le matin; le village lui-même semblait être une
+fourmilière en pleine activité; on allait, on courait dans les rues;
+on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des
+bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à tout;
+d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour la toilette et pour
+le repas qui devait suivre la sainte cérémonie. Le château était
+calme; le comte n'avait voulu aucun déploiement de luxe; tous devaient
+aller à pied à l'église. Jules avait demandé à se placer près de
+Blaise; Hélène devait rester près de son père et de sa mère. Jules se
+tenait avec son père dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait
+promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf
+heures précises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se
+mettant à genoux devant lui et malgré lui, il lui dit:
+
+«Monsieur le comte, je viens vous demander votre bénédiction; je vous
+la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitié dont vous
+voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un
+père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur le comte, bénissez
+le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus dévoué, le plus
+respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon
+Dieu pour votre bonheur éternel.
+
+--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses
+bras, reçois la bénédiction d'un chrétien que tu as ramené au bon
+Dieu, d'un père dont tu as sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te
+la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
+d'une affection toute paternelle, de veiller à ton bien-être, à ton
+bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frère, plus que jamais
+ton frère en Dieu, aujourd'hui que tu recevras à ses côtés le
+Seigneur, qui est notre père à tous.»
+
+Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une
+amitié fidèle et un constant souvenir devant le bon Dieu.
+
+«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et
+voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant à Blaise un beau
+_Paroissien_, relié en beau maroquin noir, doré sur tranches et avec
+un fermoir en or.
+
+--Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux
+livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre
+petite _Journée du chrétien_ à moitié usée.
+
+--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie
+de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.
+
+--Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise rouge et les yeux
+brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce
+livre donné par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
+vôtres.
+
+--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir,
+recevez une dernière bénédiction.»
+
+Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les bénit tous deux;
+puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna à chacun un
+baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissée
+tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
+pour l'église.
+
+Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse et Hélène
+étaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre
+après avoir mené Jules et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous
+les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa
+fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit le son
+lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant
+processionnellement. Ils entrèrent deux à deux, le curé en tête; Jules
+et Blaise le suivaient immédiatement. Après le défilé des dix-huit
+garçons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui
+était assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits
+sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service
+divin commença d'abord par la procession, que suivirent les enfants de
+la première communion; ensuite vint la première partie de la messe,
+puis l'instruction ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de
+ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin la dernière
+partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et
+Blaise furent très recueillis pendant toute la cérémonie. Au moment
+de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit
+vivement la main de Blaise et lui dit tout bas:
+
+«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»
+
+Blaise répondit avec simplicité et douceur:
+
+«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»
+
+Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux appuyés l'un sur
+l'autre, le Dieu de miséricorde et de paix, le Dieu consolateur.
+
+Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut tous les coeurs.
+Il y eut dans l'église un mouvement général de surprise lorsque, après
+la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène
+quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.
+
+«Le comte communie, disait-on tout bas.
+
+--La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.
+
+--Comme ils ont l'air ému!
+
+--Le comte est tout changé, dit-on.
+
+--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous
+changés.
+
+--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont
+amendés.
+
+--C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de garder la fermière
+Françoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et
+ils sont bien contents.
+
+--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»
+
+Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près vide, il y
+resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne
+songeaient pas au temps qui s'écoulait.
+
+Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller une
+dernière fois devant l'autel; il vit les deux enfants à genoux sur la
+dalle, les mains jointes, les yeux fermés, l'air si recueilli qu'il
+s'arrêta pour les contempler.
+
+«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prière
+à genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu
+dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir
+une prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du
+bon Dieu.»
+
+Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le curé, qui
+se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premières paroles de
+félicitation du curé, le comte releva son visage baigné de larmes, et,
+voyant l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:
+
+«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et marchant près du
+curé, sont le trop-plein d'un coeur inondé de joie et de bonheur.
+C'est à Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente à mesure
+que j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.
+
+LE CURÉ
+
+Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je
+suis à même d'apprécier la grandeur de ses vertus et la beauté de
+ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne
+prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a la
+sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.
+
+LE COMTE
+
+C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui une si mauvaise
+et si injuste opinion, j'ai éprouvé la puissance de sa parole, de son
+accent, de son regard même. Ma femme a ressenti la même impression
+chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier sa
+conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu.»
+
+Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène suivait d'un
+peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient silencieux, mais leurs
+visages rayonnaient de bonheur.
+
+Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer
+chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les
+contemplaient avec tendresse.
+
+«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, dit la comtesse en
+essuyant ses yeux encore humides.
+
+--Et quelle vie différente et heureuse nous allons mener; ma chère
+Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous
+avions tous les éléments du bonheur, et nous ne savions pas en user;
+nos coeurs dormaient en nous, et nous végétions misérablement.
+
+LA COMTESSE, _avec gaieté_
+
+Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; ne laissons pas
+revenir le sommeil.
+
+LE COMTE
+
+Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à l'avenir tout au
+bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»
+
+En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise
+un va-et-vient des domestiques du château. Blaise en fut touché.
+
+«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter mes parents pour
+ma première communion; je ne les croyais pas si attentifs.»
+
+Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table
+dressée dans la salle. Le couvert était très simple; c'était la
+vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossière, des
+assiettes en faïence, des verres communs, des pots au lieu de carafes,
+des couverts en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises
+de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette
+demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient
+la table des plats qu'ils apportaient du château.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi
+sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats?
+
+LE COMTE, _souriant_
+
+Parce que nous nous sommes invités à dîner chez tes parents, mon cher
+enfant; nous avons pensé, ta mère et moi, qu'un jour de première
+communion on doit avoir la force de supporter des contrariétés, et
+nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, Blaise.
+
+--Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois enfants en perdant
+toute leur gravité et en sautant autour de la table.
+
+--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je
+vous embrasse de toutes mes forces.»
+
+Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le
+comte était heureux du succès de son invention.
+
+«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.
+
+--Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les trois enfants.
+
+Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas approcher de la
+table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en
+riant:
+
+«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner le bras pour me
+mener à ma place, à votre droite.»
+
+Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse
+l'entraîna à la place d'honneur et se mit à sa droite.
+
+Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit comme elle et
+enleva Mme Anfry, qui s'était collée contre le mur, fort embarrassée
+de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la
+plaçant en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit le
+bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commença.
+
+Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'aperçurent
+pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inondé de sueur,
+et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restée
+pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la
+timidité.
+
+Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, se penchant
+vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle Hélène, mon pauvre
+papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en
+suis sûr.»
+
+Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air
+malheureux. Se penchant à son tour vers l'oreille de son père, elle
+lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage
+avec un redoublement de timidité.
+
+«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au
+repas de première communion de nos enfants! Allons, allons, pas de
+timidité, pas de fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui
+plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je
+vais vous donner du courage.»
+
+Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, la déboucha
+lui-même et en versa un verre à Anfry et à Mme Anfry; après en avoir
+offert à sa femme et en avoir versé un peu à chacun des enfants, il
+emplit son verre, et, le portant à ses lèvres:
+
+«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.
+
+--A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant à son tour.
+
+--A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.
+
+--A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.
+
+--Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la santé du bon curé,
+auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry,
+vous voilà plus à l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et
+continuons notre dîner sagement et comme des gens qui conservent dans
+leur coeur le souvenir des premières heures de la matinée.»
+
+Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent beaucoup de
+leurs impressions avant et après la sainte communion. La comtesse et
+le comte les écoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments
+développés par les enfants un saint et heureux avenir.
+
+Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient à peine, tant
+ils étaient impressionnés de l'excellence des mets et de la bonté
+des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras était
+entièrement dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry
+ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait lui faire dans
+le pays ce repas donné par elle, chez elle, à ses maîtres. Dans son
+extase intérieure, elle se figurait avoir régalé le comte et la
+comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un
+juste payement de la peine que lui avait donnée l'organisation du
+repas.
+
+Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir sur un banc
+devant la maison, après avoir donné ordre à leurs gens de laisser aux
+Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla
+la joie et la reconnaissance de Mme Anfry.
+
+Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque que le comte
+avait donnée à Blaise, en tête de laquelle figure avec honneur un
+superbe volume de l'_Imitation de Jésus-Christ_, donné par Hélène.
+Après avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
+dit à Blaise:
+
+«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit présent; le
+voici; accepte-le comme la preuve d'une amitié qui durera aussi
+longtemps que moi.»
+
+En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaîne d'or avec
+un petit crucifix et une médaille en or de la sainte Vierge.
+
+«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement aveugle, et
+qui donne à tous l'exemple d'une résignation si calme et si douce,
+qu'on se sent touché rien qu'en le voyant.
+
+--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était donné par vous et béni
+par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espère que le
+crucifix me fera souvenir de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de
+la bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin Sauveur comme
+elle l'a aimé en ce monde et comme elle l'aime dans l'éternité.»
+
+Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant dans son sein,
+il dit à Jules:
+
+«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette
+croix et devant cette médaille.»
+
+Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse,
+présentant à Blaise une petite boîte, lui dit en le baisant au front:
+
+«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant;
+voici un très petit objet, mais qui te sera agréable et utile, je n'en
+doute pas.»
+
+Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boîte
+qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une
+joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, une belle montre en or avec sa
+chaîne.
+
+Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche pour faire partager
+son bonheur à son père et à sa mère.
+
+«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné Mme la comtesse.»
+
+Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de Blaise à la vue de
+la montre et de la chaîne. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher,
+de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de
+quelques minutes qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son
+beau cadeau.
+
+«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'écria Blaise,
+tant j'étais content. Vite que j'y coure.
+
+--Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le comte, qui l'avait
+rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fût aperçu; fais ton
+remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse,
+qui le reçut en souriant et l'embrassa bien affectueusement.
+
+--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous êtes trop
+bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais comment exprimer mon
+bonheur et ma reconnaissance.»
+
+Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le
+comte. Il se sentait si ému de tant de bontés, qu'il eut de la peine à
+contenir l'élan de sa reconnaissance.»
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes
+trop bons,... tous,... tous... Je ne mérite pas... Que le bon Dieu
+vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon
+Dieu m'exaucera. Il est si bon!»
+
+Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; quand il y fut parvenu,
+il rappela aux enfants que l'heure des vêpres approchait.
+
+«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on
+croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se
+peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois
+par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
+créatures, c'est plus que je ne puis supporter.
+
+--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as
+souffert; et récompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait
+envoyées. Tu le remercieras à l'église, et nous joindrons nos
+remerciements aux tiens.»
+
+Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé son air de
+fête; les cloches sonnaient à grande volée; de tous côtés on voyait
+des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'église. Chacun
+saluait le comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se
+termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette belle et
+heureuse journée laissa des impressions chrétiennes et salutaires dans
+plus d'un coeur rebelle jusque-là à l'appel du bon Dieu.
+
+
+
+XXII
+
+CONCLUSION
+
+
+Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du
+comte: la vie qu'on menait au château était calme et heureuse; le
+service de Dieu n'y fut jamais négligé, non plus que le service des
+pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La
+fortune du comte passait tout entière à secourir les misères de ses
+semblables; il les considérait comme des frères appelés à partager les
+richesses qu'il tenait de la bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand,
+il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son
+homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit
+le respect qu'il devait à ses maîtres, qui étaient en même temps ses
+meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en
+grandissant, le modèle des jeunes personnes.
+
+Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. Jacques lui
+proposa avec l'autorisation de son père, de venir prendre la direction
+de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents,
+qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous
+les ans, passer quelques jours près de Jacques, qui le voyait toujours
+avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte.
+Un jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux familles
+par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait
+rencontrée souvent dans le monde, à Paris. Il lui dit que toute sa
+famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait déjà exprimé le
+même désir à Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les
+rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de
+Trénilly.
+
+Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les paroles qu'il
+avait entendues. Le comte et Jules les reçurent avec joie, et cette
+union, désirée par les deux familles, ne tarda pas à s'accomplir.
+
+Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au château de
+Trénilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas
+son ancien ami Blaise; tous deux étaient devenus des hommes, des
+chrétiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
+était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les démêlés du
+pays; ce que M. Blaise avait décidé était religieusement exécuté.
+On le citait comme exemple à tous les jeunes gens du village et des
+environs; on recherchait son amitié, et on se sentait fier de son
+approbation.
+
+Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; il épousa la
+petite nièce du curé, qui lui apporta trente mille francs, dot
+considérable pour sa condition; elle avait été demandée par des jeunes
+gens bien plus riches et plus élevés en condition que Blaise, mais
+elle les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle
+n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités aimables
+avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de
+la dot de Blaise, et la comtesse des présents de noce et de
+l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée
+à une jolie maison au bout du village, tout près du château. La
+comtesse meubla la maison et donna à la mariée toutes ses belles
+toilettes des fêtes et dimanches.
+
+Le repas de noce fut donné par le comte dans son château.
+
+Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une vive affection à
+un frère aîné de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments,
+consentit avec plaisir à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent
+fort heureux pendant plusieurs années, après lesquelles Hélène eut la
+douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle résolut de se
+consacrer entièrement au service des pauvres, en fondant des oeuvres
+de charité. Elle établit une salle d'asile et une école dirigées
+par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures
+entières, aidée et accompagnée par ses parents.
+
+C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, heureuse et
+unie, aimée et estimée de tous.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES
+
+CHAPITRE II.--PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU
+
+CHAPITRE III.--LA RÉPARATION ET LA RECHUTE
+
+CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME
+
+CHAPITRE V.--UN MALHEUR
+
+CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT
+
+CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES
+
+CHAPITRE VIII.--LES FLEURS
+
+CHAPITRE IX.--LES POULETS
+
+CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES
+
+CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT
+
+CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VÉRITÉ
+
+CHAPITRE XIII.--LE REMORDS
+
+CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES
+
+CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC
+
+CHAPITRE XVI.--L'OBÉISSANCE
+
+CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE
+
+CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRÉNILLY
+
+CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE
+
+CHAPITRE XX.--L'ÉPREUVE
+
+CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR
+
+CHAPITRE XXII.--CONCLUSION
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***
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+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
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+ <title>Pauvre Blaise</title>
+ <meta name="author" content="Comtesse de Ségur">
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+
+ <br><br><br>
+
+<h1>PAUVRE BLAISE</h1>
+
+ <br><br><br>
+
+<h2>COMTESSE DE SÉGUR</h2>
+<h3>NÉE ROSTOPCHINE</h3>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<p>A
+MON PETIT-FILS
+PIERRE DE SÉGUR</p>
+
+<p><i>Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et
+pieux comme toi, qui te demande une place dans
+ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa prière et
+tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de
+ses vertus et de ta grand'mère.</i></p>
+
+<p>COMTESSE DE SÉGUR,
+née ROSTOPCHINE.</p>
+
+<p>Paris, 1861.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3>LES NOUVEAUX MAITRES</h3>
+
+
+<p>Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé
+dans sa main gauche. Il réfléchissait si profondément
+qu'il ne pensait pas à mordre dans une tartine
+de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée
+pour son déjeuner.</p>
+
+<p>«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère.
+Tu laisses couler à terre ton lait caillé, et ton pain
+ne sera plus bon.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver,
+maman, et je cherche à deviner s'ils sont bons ou
+mauvais.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce
+que sont des maîtres que personne de chez nous ne
+connaît?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie
+qui sont arrivés hier avec les chevaux les connaissent,
+et ils ne les aiment pas.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Parce que je les ai entendus causer pendant que
+je les aidais à arranger leurs harnais; ils disaient
+que M. Jules, le fils de M. le comte et de Mme la comtesse,
+les ferait gronder s'il ne trouvait pas son poney
+et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient
+l'air d'avoir peur de lui.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que
+les maîtres sont mauvais?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie
+ont peur d'un petit garçon de onze ans, c'est qu'il
+leur fait du mal.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son
+père et sa mère l'écoutent, et qu'ils grondent les
+pauvres domestiques. Je dis, moi, que c'est méchant.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur
+domestique; tu n'as pas à te mêler de leurs affaires.
+Reste tranquille chez toi, et ne va pas te fourrer au
+château comme tu faisais toujours du temps de
+M. Jacques.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon
+et aimable comme on n'en voit pas souvent. Il partageait
+tout avec moi; il avait toujours une petite friandise
+à me donner: une poire, un gâteau, des cerises,
+des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah!
+je l'aimais!... Je ne me consolerai jamais de son départ.»</p>
+
+<p>Et Blaise se mit à pleurer.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout
+ce que tu as de larmes dans le corps, ce n'est pas cela
+qui les ferait revenir. Puisque son père a vendu aux
+nouveaux maîtres, c'est une affaire faite, et tes larmes
+n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je regrette
+bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant
+pas pleurer...»</p>
+
+<p>Mme Anfry fut interrompue par le claquement
+d'un fouet et une voix forte qui appelait:</p>
+
+<p>«Holà! le concierge! Personne ici?»</p>
+
+<p>Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et
+en livrée était à la grille fermée.</p>
+
+<p>«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille
+ouverte; M. le comte arrive dans cinq minutes, dit-il
+d'un air insolent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est-il en état au château?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour
+satisfaire les maîtres, répondit timidement Mme Anfry.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en
+fouettant son cheval.</p>
+
+<p>Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux
+le domestique, qui galopait vers le château.</p>
+
+<p>«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait
+pu tout de même parler plus honnêtement. Blaise,
+mon garçon, continua-t-elle plus haut, cours au château
+et préviens ton père que les nouveaux maîtres
+arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir
+à la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les chambres du château, qu'il arrange et
+nettoie depuis ce matin; va, mon garçon, va vite.»</p>
+
+<p>Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule,
+où il trouva cinq ou six domestiques qui allaient et
+venaient d'un air effaré.</p>
+
+<p>«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les
+blouses ne passent pas. Qui demandes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir
+les maîtres, répondit Blaise. Maman m'a dit qu'il était
+au château.»</p>
+
+<p>Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique
+le saisit par le bras:</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse.
+Ton père n'est pas au château; ce n'est pas sa place
+ni la tienne non plus. Va le chercher ailleurs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais pourtant maman m'a dit...</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes
+un mot, je t'époussetterai les épaules du manche de
+mon plumeau.»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et
+retourna tristement à la grille, où l'attendait sa mère.</p>
+
+<p>«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils
+ont dit que papa n'était pas au château, et que je n'y
+pouvais pas entrer en blouse. Du temps de M. Jacques,
+j'y entrais bien, pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre
+Blaise, dit Mme Anfry en soupirant. On dit: <i>tels maîtres,
+tels valets</i>. Les valets ne sont pas bons, il se
+pourrait que les maîtres ne le fussent pas non plus...
+Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents
+si ton père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge
+doit être à sa grille.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Voulez-vous que je retourne au château, maman?
+Je le trouverai peut-être aux écuries.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer
+des fouets. Ce sont les maîtres qui arrivent.»</p>
+
+<p>Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry,
+essoufflé et suant, juste au moment où un nuage
+de poussière annonçait l'approche de la voiture de
+poste.</p>
+
+<p>Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté
+de la grille; Mme Anfry se rangea avec Blaise de
+l'autre côté: la berline attelée de quatre chevaux de
+poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue du
+château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à
+peine le temps d'apercevoir un monsieur et une dame
+au fond de la voiture, un petit garçon et une petite
+fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre aux révérences
+de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la
+petite fille seule salua.</p>
+
+<p>Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la
+femme se regardèrent d'un air chagrin; ils fermèrent
+lentement la grille, rentrèrent sans mot dire dans leur
+maison et s'assirent près d'une table sur laquelle était
+préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et,
+de même que ses parents, se plaça silencieusement
+près de la table.</p>
+
+<p>«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu
+les domestiques des nouveaux maîtres?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises
+langues. Mauvais, répéta-t-il en soupirant.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec
+les anciens qui n'y sont plus. Blaise, mon garçon,
+ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne va pas au château;
+n'y va que si on te demande, et restes-y le
+moins possible.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas
+du tout envie d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques
+y demeurait, c'était bien différent; je l'aimais et
+il voulait toujours m'avoir... Je ne le reverrai peut-être
+jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc
+triste d'aimer des gens qui vous quittent.»</p>
+
+<p>Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait?
+tu le reverras peut-être plus tôt que tu ne penses.
+M. de Berne m'a bien promis qu'il tâcherait de me
+placer dans son autre terre, où il va habiter.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore
+changer de maîtres.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu
+savais. L'autre terre est une terre de famille, qui ne
+doit jamais être vendue; tandis que celle-ci était de la
+famille de Madame, et ils ne pouvaient pas habiter
+deux terres à la fois. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry.
+Mangeons notre dîner; veux-tu du fromage, Blaisot,
+en attendant la salade aux oeufs durs?»</p>
+
+<p>Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout
+en soupirant, il mangea de bon appétit, car, à onze
+ans, on pleure et on mange tout à la fois.</p>
+
+<p>Le reste du jour se passa tranquillement pour la
+famille du concierge; personne ne les demanda. Quand
+la nuit fut venue, ils mirent les verrous à la grille, le
+concierge fit sa tournée pour voir si tout était bien
+fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son
+fils dormaient déjà profondément.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<h3>PREMIERE VISITE AU CHATEAU</h3>
+
+
+<p>«M. le comte demande le concierge», dit d'une
+voix impérieuse un des domestiques du château.</p>
+
+<p>C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage,
+Blaise nettoyait la vaisselle, et Anfry était allé
+scier du bois pour les fourneaux de la cuisine et de
+la lingerie.</p>
+
+<p>Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et
+restait sur le seuil; il regardait le modeste mobilier
+du concierge.</p>
+
+<p>«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens
+maîtres, dit le valet en ricanant; si M. le comte
+passait par ici, il vous ferait bien vite changer tout
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui
+parle contre les anciens maîtres? répondit vivement
+Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque quelque chose?
+Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres,
+ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de
+meilleurs au bon Dieu.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un
+concierge et de son mobilier.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge
+tout comme d'un prince et d'un roi; et je n'entends
+pas qu'on se raille du bon Dieu chez moi, entendez-vous
+bien!</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut
+pas vous emporter pour un mot dit en plaisanterie;
+mais M. le comte demande le concierge et je ne le vois
+pas ici.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Il est au château à scier du bois; allez le chercher
+là-bas, vous lui ferez la commission.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait
+le temps d'aller faire un tour au village et de
+faire connaissance avec les cafés.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY.</p>
+
+<p>Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit
+hier qu'on n'y entrait pas en blouse; il ne se mettra
+pas en prince pour y aller, et il n'ira pas.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais
+prenez-y garde, on pourrait bien chercher à vous
+remplacer et à vous faire partir.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme
+les valets, je ne tiens pas à y rester; nous sommes
+connus dans le pays, et nous ne manquerons pas de
+travail ni de place, mon mari et moi.»</p>
+
+<p>Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en
+continuant la conversation; il se retira en grommelant,
+et remonta lentement l'avenue du château. Il
+trouva le concierge au bûcher, comme le lui avait dit
+Mme Anfry.</p>
+
+<p>«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis guère en toilette pour me présenter
+chez M. le comte, répondit Anfry.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut
+comme vous êtes, reprit le domestique d'un ton
+bourru.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai», se borna à répondre Anfry.</p>
+
+<p>Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la
+poussière de ses pieds, et se dirigea vers le château.</p>
+
+<p>«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique
+qui balayait l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte m'a fait demander.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous
+soyez bien mal vêtu pour paraître devant M. le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y
+aller.»</p>
+
+<p>Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il
+avait monté à moitié.</p>
+
+<p>«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte
+vous a demandé, c'est qu'il veut vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit
+Anfry en remontant l'escalier.</p>
+
+<p>Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa
+discrètement.</p>
+
+<p>«Entrez!» lui cria-t-on.</p>
+
+<p>Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à
+trente-six ans, d'assez belle apparence, l'air hautain,
+mais le regard assez doux. Anfry salua; le comte répondit
+par un léger signe de tête.</p>
+
+<p>«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Un seul, monsieur le comte.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Garçon ou fille?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Garçon.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quel âge?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Onze ans.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Envoyez-le au château.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pour quel service, Monsieur le comte?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me
+l'envoyer.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends
+pas comment mon garçon de onze ans pourrait faire
+le service de Monsieur le comte. Et s'il faut tout dire,
+je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos
+gens.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge
+est-il trop grand seigneur pour se trouver avec
+mes gens?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas
+assez grand seigneur pour eux; ils l'ont chassé hier,
+ils le chasseraient bien encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec
+colère, quand ce serait par mon ordre qu'il viendrait
+ici.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait
+voir et entendre des choses qui me feraient de la
+peine en lui faisant du mal, et j'aime autant qu'il
+reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»</p>
+
+<p>Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda
+attentivement le concierge et parut frappé de l'air
+décidé, mais franc, ouvert et honnête, qui donnait à
+toute sa personne quelque chose qui commandait le
+respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un
+ton plus doux:</p>
+
+<p>«C'était pour mon fils que je vous demandais le
+vôtre; mais peut-être avez-vous raison... Quand mon
+fils voudra jouer avec votre garçon, il ira le chercher
+chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la main
+un geste d'adieu. Quel est votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Anfry, Monsieur le comte, à votre service,
+quand il vous plaira.»</p>
+
+<p>Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté
+dans le vestibule par des domestiques, curieux de savoir
+ce que leur maître avait pu vouloir à un homme
+d'aussi petite importance qu'un concierge de château;
+Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et
+rentra chez lui.</p>
+
+<p>Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait
+quand son père rentra.</p>
+
+<p>«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda
+Anfry.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique,
+qui est venu me dire d'aller voir M. Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu n'y as pas été, j'espère bien?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je
+n'ai guère envie de lier connaissance avec ce M. Jules.
+Je me figure qu'il ne doit pas être bon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école,
+ce sera mieux pour toi que courailler et paresser
+toute la journée. En attendant, va me chercher ma
+serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches
+qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir.
+Je veux les couper.»</p>
+
+<p>Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant;
+il entra au bûcher et y trouva Jules de Trénilly, qui
+essayait de couper des rognures de bois avec la serpe,
+qu'il avait ramassée.</p>
+
+<p>«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur?
+lui dit Blaise poliment.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé
+pour la chercher.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»</p>
+
+<p>Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules
+continuait à la refuser; Blaise s'approcha pour la
+retirer des mains de Jules, qui se mit en colère et
+menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en
+effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde,
+retomba sur son pied et lui fit une entaille au soulier,
+au bas et à la peau; Jules se mit à crier; Michel,
+le garçon d'écurie, accourut et s'effraya en voyant du
+sang au pied de son jeune maître.</p>
+
+<p>«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules?
+lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>JULES, <i>criant</i></p>
+
+<p>C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a
+coupé avec la serpe.</p>
+
+<p>MICHEL, <i>avec rudesse</i></p>
+
+<p>Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es
+le fils du concierge; va à ta niche et n'en sors pas...
+Ne pleurez pas, pauvre Monsieur Jules; nous allons
+bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait mal.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.</p>
+
+<p>MICHEL</p>
+
+<p>Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu
+ne veux pas, je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.</p>
+
+<p>MICHEL</p>
+
+<p>Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas
+me faire chasser; je dirai comme vous me l'ordonnez.»</p>
+
+<p>Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au
+château.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait.
+Enfin il ramassa la serpe et se dit:</p>
+
+<p>«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite
+tout raconter à papa, pour qu'il connaisse la vérité
+et qu'il sache bien que ce n'est pas moi qui l'ai
+blessé.»</p>
+
+<p>Il courut vers la grille; son père l'attendait avec
+impatience.</p>
+
+<p>«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant
+la serpe. Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»</p>
+
+<p>Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui
+s'était passé; il avait à peine terminé son récit, que
+M. de Trénilly parut en haut de l'avenue, marchant
+d'un pas précipité vers la grille.</p>
+
+<p>«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit
+drôle, qui s'est caché dans la maison quand il m'a
+aperçu.»</p>
+
+<p>Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main,
+je crois savoir ce qui vous amène ici, et je sais que
+mon fils n'est pas coupable de ce qui est arrivé.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une
+grande entaille que lui a faite votre garçon avec sa
+serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas coupable?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est
+faite lui-même.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire
+que mon fils s'est coupé pour le plaisir d'avoir une
+plaie et d'en souffrir pendant huit jours.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et
+par colère.»</p>
+
+<p>Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait
+de lui apprendre Blaise.</p>
+
+<p>«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre
+raconter à lui-même.»</p>
+
+<p>Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière
+un rideau.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut
+que tu lui racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me
+battre.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là,
+moi; s'il fait mine de te toucher, je t'emmène et
+nous quitterons la maison, seulement le temps d'emporter
+nos effets.»</p>
+
+<p>Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit
+son père, qui l'emmena devant M. de Trénilly.
+Blaise n'osait lever les yeux; M. de Trénilly le regardait
+avec colère.</p>
+
+<p>«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure,
+dit-il enfin avec dureté.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa
+m'avait envoyé chercher, Monsieur; j'ai insisté, il
+s'est fâché, il a voulu m'en donner un coup; la serpe
+est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé
+au pied.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Tu mens! je te dis que tu mens!</p>
+
+<p>BLAISE, <i>vivement</i></p>
+
+<p>Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais.
+Si j'avais blessé M. Jules, je l'aurais dit sans
+attendre qu'on me le demandât.»</p>
+
+<p>L'honnête indignation de Blaise parut faire impression
+sur M. de Trénilly; il regarda alternativement
+Blaise et Anfry, et s'en alla en se disant à mi-voix:</p>
+
+<p>«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais
+pourquoi Jules aurait-il fait ce conte, et pourquoi
+Michel l'aurait-il soutenu?... C'est ce que je vais tâcher
+de me faire expliquer...»</p>
+
+<p>Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui
+répéta la défense d'aller au château sans nécessité.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>III</h2>
+
+<h3>LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</h3>
+
+
+<p>Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec
+son père; ils bêchaient tous deux une plate-bande de
+salades, lorsque la voix de M. de Trénilly se fit entendre;
+il appelait Anfry.</p>
+
+<p>«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il
+courut vers le comte, qui tenait Jules par la main.</p>
+
+<p>«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire
+ses excuses à votre garçon pour ce qui s'est passé la
+semaine dernière: votre garçon avait raison, c'est
+Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il
+l'a avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort
+votre garçon; de peur d'être grondé pour avoir touché
+la serpe, il a fait un mensonge et une méchanceté, mal
+conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon service
+et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera
+pas, il me l'a bien promis. Jules, va chercher
+Blaise; tu le lui diras toi-même.»</p>
+
+<p>Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait
+Blaise; il était honteux des excuses que son père lui
+avait ordonné de faire, et il ne savait de quelle
+manière commencer. Il restait immobile et silencieux
+devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules?
+lui demanda-t-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque vous êtes venu ici près de moi,
+Monsieur Jules, c'est que vous avez besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect,
+Monsieur Jules. Papa n'aime pas que je perde
+mon temps.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>Blaise!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES, <i>très embarrassé</i></p>
+
+<p>Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais
+pas comment dire... Je veux..., non, je dois... te demander
+pardon.</p>
+
+<p>BLAISE, <i>avec surprise</i></p>
+
+<p>A moi, pardon! et de quoi donc?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens
+bien?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus.
+Je ne vous en veux pas bien sûr, Monsieur Jules, et
+je suis bien fâché que vous ayez pris la peine de faire
+des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela coûte,
+et je vous en remercie.»</p>
+
+<p>Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette
+tâche pénible, releva la tête, qu'il avait tenue baissée,
+et, regardant la bonne figure réjouie de Blaise, il lui
+proposa de venir jouer avec lui au château.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a
+défendu d'y aller.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi donc?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas
+m'habituer à fainéanter, mais à l'aider par mon travail.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander
+à papa.»</p>
+
+<p>Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la
+permission d'emmener Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien
+aise que tu joues avec Blaise, qui me semble être un
+bon et brave garçon.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut
+pas qu'il vienne au château.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Son père a raison, mais il lui donnera bien un
+congé pour terminer votre raccommodement.&mdash;Nous
+donnez-vous Blaise pour l'après-midi, Anfry; nous
+vous le renverrons ce soir.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu
+que Blaise ne gêne pas. Je vais l'amener tout à l'heure,
+quand il sera nettoyé et qu'il aura changé de vêtements.</p>
+
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui
+sa blouse; ce n'est pas fête aujourd'hui.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est
+la première fois qu'il est admis près de Monsieur le
+comte et de M. Jules. Mais, puisque Monsieur le comte
+l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»</p>
+
+<p>Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.</p>
+
+<p>«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage,
+et donner un coup de peigne à tes cheveux. Tu
+vas accompagner M. Jules et jouer avec lui au château.»</p>
+
+<p>Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et
+courut se débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé,
+peigné, il alla rejoindre Jules et le comte, qui l'attendaient
+dans l'avenue. Ils marchaient devant; Blaise
+suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, et
+il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son
+jardin. En arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse
+avec sa fille qui les attendaient.</p>
+
+<p>«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant
+vers eux. Je suis bien aise de le connaître; on
+m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, petit, ajouta-t-elle,
+Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content
+de jouer avec un garçon de son âge.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement
+je ne suis pas à mon aise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à
+bêcher et à arranger notre jardin, Blaise, dit Hélène
+avec un sourire aimable. Venez avec moi, Jules et
+Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»</p>
+
+<p>Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun
+par la main et courut vers un petit jardin que M. de
+Trénilly leur avait fait arranger près du château.</p>
+
+<p>«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est précisément pour cela que nous voulons
+l'arranger: tu vas nous aider.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou
+des légumes?</p>
+
+<p>&mdash;Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient
+plus vite.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je
+veux des légumes, et si tu mets des fleurs; je les arracherai.</p>
+
+<p>HÉLÈNE.</p>
+
+<p>Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours
+te céder.</p>
+
+<p>BLAISE.</p>
+
+<p>Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa,
+qui croit tout ce que Jules lui dit.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant
+que je vais chercher des graines au jardin.»</p>
+
+<p>Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir
+Hélène; mais il n'osa pas, et, prenant une bêche, il
+se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur que le jardin
+fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène l'aidait,
+mais moins vivement.</p>
+
+<p>Jules revint avec un sac plein de graines de toute
+espèce de légumes.</p>
+
+<p>«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis,
+des asperges, des navets, des carottes, des laitues,
+des cardons, des épinards...</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur
+couche et repiqué quand c'est levé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les
+graines dans mon jardin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra
+les attendre bien longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»</p>
+
+<p>Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices
+de son frère; sa bonté et sa douceur la portaient
+à toujours lui céder pour éviter les disputes. Blaise
+hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène consentir
+de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle
+avait désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites
+rigoles, dans lesquelles Jules semait la graine.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais comment sauras-tu où sont les radis, les
+choux-fleurs, les carottes, et le reste?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais quand nous voudrons manger des radis, comment
+les trouverons-nous?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable;
+ce ne sera pas un jardin, cela; on n'y verra
+rien pendant plus d'une quinzaine. Laissez votre soeur
+y mettre quelques fleurs.</p>
+
+<p>JULES, <i>frappant du pied</i></p>
+
+<p>Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les
+fleurs, et je n'en mettrai pas.»</p>
+
+<p>Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise
+en eut pitié et lui dit:</p>
+
+<p>«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai
+un autre jardin, et je vous y planterai de belles
+fleurs toutes venues.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Merci, Blaise, tu es bien bon.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et moi! je suis donc mauvais, moi?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je
+ne veux pas que tu le dises.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...</p>
+
+<p>JULES, <i>de même</i></p>
+
+<p>Mais quoi?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais... Blaise est très bien.»</p>
+
+<p>Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut
+pour battre Hélène; elle se sauva; il s'élança sur Blaise,
+qui esquiva le coup en sautant lestement de côté. Jules
+tomba sur le nez et redoubla ses cris; la bonne d'Hélène
+accourut.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?</p>
+
+<p>JULES, <i>pleurant</i></p>
+
+<p>Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes
+pour mettre des fleurs; ils disent que je suis méchant;
+c'est lui qui est méchant, il veut arracher mes légumes.</p>
+
+<p>LA BONNE</p>
+
+<p>Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous
+lui arracher ses légumes, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher,
+et que je ne veux pas contrarier M. Jules. C'est
+lui-même qui se contrarie.</p>
+
+<p>LA BONNE</p>
+
+<p>C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules
+qui se fait pleurer lui-même, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en
+laissa pas le temps; elle le saisit par le bras, le fit
+pirouetter et lui ordonna de s'en aller chez lui et de
+ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se promettant
+bien de refuser à l'avenir toute invitation du
+château.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>IV</h2>
+
+<h3>LE CHAT-FANTOME</h3>
+
+
+<p>Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité,
+et, quand il faisait beau, il aimait à se promener
+tout seul, le soir, dans les prairies traversées par
+un joli ruisseau.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?</p>
+
+<p>D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite,
+en suivant le chemin qui bordait le ruisseau, il voyait
+une longue rangée de fours à plâtre creusés dans la
+montagne qui borde les prés et la grande route. Ces
+fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des
+gerbes d'étincelles; les hommes occupés à enfourner
+du bois dans ces brasiers lui semblaient être des
+diables au milieu des flammes de l'enfer. Un autre
+enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile
+à effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces
+feux allumés, ces longues traînées d'étincelles, ces
+hommes armés de fourches attisant le feu. Il suivait
+tout doucement la rivière jusqu'au moulin, dont il
+traversait la cour pour revenir par la grande route,
+en longeant les fours à chaux.</p>
+
+<p>Quelques jours après sa première visite au château,
+Blaise se préparait à faire sa promenade favorite,
+lorsqu'il vit accourir Jules.</p>
+
+<p>«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer
+avec moi? Je suis seul, je m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais
+me promener dans la prairie; je ne veux pas venir
+chez vous, pour que vous inventiez encore quelque
+histoire qui me fasse gronder!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon,
+je ne dirai rien du tout à personne.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener
+que jouer.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors j'irai avec toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne veux pas vous emmener sans la permission
+de votre papa, Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et
+maman me tiennent en laisse comme un chien de
+chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»</p>
+
+<p>Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner,
+se décida à le laisser venir, et ils partirent ensemble,
+Jules enchanté de sortir du jardin, qui l'ennuyait,
+et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.</p>
+
+<p>La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier.
+Les fours étaient tous allumés; Jules eut peur
+d'abord; mais les explications de Blaise le rassurèrent;
+il ne se lassait pas de regarder les fours et les
+hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent
+ainsi au moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour
+traverser la cour, comme il en avait l'habitude; deux
+énormes dogues accoururent en aboyant dès qu'il mit
+la main sur la grille; ils montraient deux rangées
+de dents formidables. Jules eut peur; Blaise appela,
+personne ne répondit; il passa la main dans les barreaux
+de la grille pour les flatter et obtenir passage;
+les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent à
+mordre la main, que Blaise retira promptement.</p>
+
+<p>Comment revenir sans passer par le même chemin?
+Il y en avait bien un autre, mais Blaise n'aimait pas
+à le prendre, parce qu'il longeait le cimetière du village;
+le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient
+enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il
+avait du chagrin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur
+Jules; les chiens gardent le passage; ils nous dévoreraient
+si nous entrions dans la cour.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je
+voudrais passer près des fours à chaux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous
+allez avoir peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi? Y a-t-il du danger?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons
+sur la grande route, juste à l'endroit où
+commencent les fours.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»</p>
+
+<p>Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le
+moulin. Ils marchaient et approchaient rapidement.
+Les yeux fixés sur le mur et sur la porte du cimetière,
+Jules sentait battre son coeur; ses grands yeux ouverts
+ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et
+poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement
+vers le cimetière et désigna l'objet qui
+le terrifiait.</p>
+
+<p>Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction
+de la main, vit une grande forme blanche, un fantôme
+qui s'élevait lentement au-dessus du mur, et qui
+resta immobile quand sa tête et le haut de son corps
+eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna
+vers lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous
+ses membres; Blaise n'était pas trop rassuré et restait
+immobile comme le fantôme; il rassembla enfin tout
+son courage et fit le signe de la croix. Le fantôme ne
+bougea pas.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules,
+car s'il avait été un mauvais esprit, le signe de la croix
+l'aurait fait fuir. En tout cas, je vais lui jeter une
+pierre.»</p>
+
+<p>Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre
+aiguë et la lança de toute sa force et avec une grande
+adresse à la tête du fantôme, qui poussa une espèce
+de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
+mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en
+continuant ses cris. Blaise crut reconnaître des miaulements
+de chat, et voulut courir à lui pour s'en assurer;
+mais Jules, pâle et tremblant, le tenait par sa
+blouse et l'empêchait d'avancer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller
+voir.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses
+seul; j'ai peur, j'ai peur du fantôme.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est
+pas un fantôme, je crois que c'est un chat. Venez avec
+moi si vous avez peur de rester seul.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non, je ne veux pas y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise,
+et, donnant une secousse pour arracher sa blouse des
+mains, de Jules, il courut vers la forme blanche étendue
+par terre.</p>
+
+<p>Jules aimait mieux encore approcher du fantôme
+avec Blaise que de rester seul; il courut après lui et
+le rejoignit au moment où Blaise, s'étant baissé, poussa
+un cri en faisant un saut en arrière; il s'était senti
+égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut de
+Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme
+qui, poussant un dernier hurlement, griffa le visage
+de Jules comme il avait fait de la main de Blaise. La
+terreur de Jules fut à son comble; il voulut crier, sa
+voix ne put sortir de son gosier; il voulut se lever, la
+force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.</p>
+
+<p>Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea
+pas à Jules, et il examina la forme étendue devant
+lui; la lune venant il sortir de derrière un nuage, il
+vit distinctement un chat blanc d'une grosseur extraordinaire.
+C'était lui qui avait grimpé sur le mur du
+cimetière; la demi-obscurité l'avait fait paraître encore
+plus gros et plus blanc, et avait donné à sa tête
+et à son corps l'apparence d'une tête et d'épaules
+d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
+avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne
+brisé; ses convulsions avaient cessé; il ne remuait
+plus.</p>
+
+<p>«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant
+le chat, continuons notre route; je n'ai pas fait de
+bonne besogne en lançant ma pierre; je vais demander
+aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient
+cet animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez
+pas?»</p>
+
+<p>Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par
+terre, pâle et sans mouvement.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu
+connaissance! Que vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi
+pourquoi l'ai-je laissé venir avec moi; ces enfants de
+château, c'est poltron comme tout; je vous demande
+un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer
+seulement?»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait
+sur la figure, lui tapait le dedans des mains, lui
+jetait de l'eau sur le visage. Enfin Jules soupira, fit
+un mouvement; Blaise lui souleva la tête; il ouvrit
+les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc
+étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.</p>
+
+<p>«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat,
+rien qu'un pauvre chat, que j'ai tué d'un coup de
+pierre, et qui, avant de mourir, s'est vengé sur votre
+joue et sur ma main.»</p>
+
+<p>Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit
+la main de Blaise pour s'éloigner au plus vite de ce
+chat qu'il avait pris pour un fantôme, et qui lui avait
+occasionné une si grande frayeur.</p>
+
+<p>«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi
+emporter le mort, pour que je le fasse reconnaître par
+quelqu'un. Un beau chat, ajouta-t-il en le ramassant.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin.
+Nous ne pouvons pas aller par la cour du moulin, les
+chiens nous barrent le passage.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne veux point passer par le cimetière..., non,
+non..., je ne le veux pas, j'ai trop peur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules,
+puisque vous voyez que notre fantôme n'en est pas
+un? Ce n'était qu'un chat.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je veux retourner par le chemin de la rivière, par
+lequel nous sommes venus.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas
+devant? C'est le plus joli de la promenade.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout
+de suite. Si tu ne viens pas avec moi, je vais crier si
+fort que je vais faire accourir tout le monde.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour
+rien du tout. Mais, tout de même, comme on pourrait
+croire que c'est moi qui vous fais crier, il faut bien
+que je m'en retourne avec vous, et que je laisse mon
+chat sans demander à qui il appartient.»</p>
+
+<p>Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours
+à chaux, suivit Jules, qui marchait très vite pour rentrer
+à la maison le plus tôt possible. A cent pas de
+l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène et sa
+bonne, qui les cherchaient de tous côtés.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle
+a su que tu étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il
+ne te soit arrivé quelque accident; il est très tard,
+nous devrions être couchés depuis longtemps; allons,
+mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené
+bien loin; il m'a mené dans des chemins dangereux,
+j'ai manqué d'être mangé par des chiens énormes,
+et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes
+du cimetière!</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière!
+Tu sais bien qu'il n'y a pas de fantômes.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes,
+nous n'avons vu qu'un gros chat blanc monté sur
+le mur du cimetière. Je l'ai malheureusement tué d'un
+coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, c'est
+bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et
+j'aurais mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait
+pour l'empêcher de m'accompagner.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne
+sont pas vraies; c'est très mal; ne répète pas à maman
+ce que tu m'as dit, parce que tu ferais injustement
+gronder le pauvre Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules
+peut rapporter de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»</p>
+
+<p>Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que
+Jules mentait souvent, et elle craignait qu'il ne fît
+gronder le pauvre Blaise, qu'elle savait innocent.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour
+avoir des nouvelles de Jules, dont elle était inquiète;
+en le voyant revenir avec sa soeur, elle alla à eux et
+demanda avec inquiétude ce qui l'avait retenu si longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin;
+j'avais très peur, mais il ne voulait pas revenir, et
+m'a fait aller au cimetière.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à
+ton habit? Le dos est plein de poussière, comme si tu
+t'étais roulé par terre. Serais-tu tombé? T'es-tu fait
+mal?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe
+chat blanc.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait
+tomber en le tuant? Il est donc méchant, ce Blaise?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent
+ou plutôt toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise
+est très bon et ne ment pas. C'est Jules qui ment et
+qui est méchant. Blaise m'a dit que Jules avait voulu
+absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce
+chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il
+ne voulait pas le tuer, et il en est très fâché.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi
+excuser un étranger pour accuser ton frère?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il
+ment souvent.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable
+et plus indulgente pour ton frère. Montons au
+salon; je tâcherai demain de savoir quel est le menteur,
+et je promets qu'il sera puni comme il le mérite.»</p>
+
+<p>Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus
+de cette affaire; mais Hélène, qui avait pitié du pauvre
+Blaise calomnié, fut au contraire satisfaite de la
+promesse de sa mère. En allant se coucher, elle reprocha
+à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme
+à son ordinaire, par des injures et des coups de pied.</p>
+
+<p>Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry;
+elle fit venir Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et
+elle acquit la certitude de l'innocence de Blaise et de
+la méchanceté de Jules; mais la crainte de rabaisser
+son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha
+de punir Jules comme il le méritait.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>V</h2>
+
+<h3>UN MALHEUR</h3>
+
+
+<p>Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène,
+lorsqu'ils entendirent des cris perçants qui provenaient
+d'une maison placée de l'autre côté du chemin,
+et habitée par une pauvre femme et ses cinq
+enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison
+d'où partaient les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent
+au moment où la pauvre femme retirait d'une
+mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, qu'elle
+avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel
+était la maison. Dans un coin du verger elle avait
+creusé une petite mare pour y laver le linge de son
+plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle était rentrée
+pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
+cette courte absence, celui de deux ans était tombé
+dans la mare; il n'avait pas pu en sortir et il avait
+été noyé. La mère poussait des cris perçants. Les voisins
+accoururent; les uns soutenaient la mère, qui se
+débattait en convulsions; les autres avaient ramassé
+l'enfant, le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait
+de ses cheveux et de tout son corps. Blaise courut
+à toutes jambes chercher un médecin. Hélène, quoique
+saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à
+l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite
+que d'autres voisines de la pauvre femme pourraient,
+en attendant le médecin, aider à rappeler la
+vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
+elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé.
+Deux habitants du voisinage, M. et Mme Renou, prirent
+chez eux différents remèdes qui pouvaient être
+utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que
+Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la
+malheureuse mère, M. Renou fit étendre l'enfant sur
+une couverture de laine, devant le feu; on le frotta
+d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
+des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités
+en de pareils accidents, mais sans succès: l'enfant
+était sans vie et glacé. Quand son malheur fut certain,
+la pauvre femme se jeta à genoux devant le corps
+de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le
+serra dans ses bras en l'appelant des noms les plus
+tendres. On voulut vainement la relever, lui enlever
+son enfant; elle le retenait avec force et ne voulait
+pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et
+tomba dans les bras des personnes qui l'entouraient.
+On profita de son évanouissement pour la déshabiller,
+la coucher dans son lit et porter l'enfant dans une
+chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait pas
+été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait
+et soignait le petit enfant de trois mois, dont personne
+ne s'occupait, et qui criait pitoyablement dans
+son berceau. Hélène finit par le calmer et l'endormir.</p>
+
+<p>Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut
+posé sur un lit, enveloppé de couvertures, le médecin
+arriva.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait
+peut-être à employer des moyens que je ne
+connais pas; essayez, Monsieur, et tâchez de rappeler
+cet enfant à la vie.»</p>
+
+<p>Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille
+contre le coeur; après un examen de quelques minutes,
+il se releva.</p>
+
+<p>«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas
+les battements de son coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait
+le ranimer?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez
+déjà fait: soufflez de l'air dans la bouche, frottez le
+corps d'alcali, mettez des sinapismes, tâchez de ranimer
+les battements du coeur; mais je crois que tout
+sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, jetant à la mère désolée un
+regard de compassion, il quitta la chambre et alla voir
+d'autres malades. Mme Renou, désolée de cet arrêt
+du médecin et de son prompt départ, s'écria:</p>
+
+<p>«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir
+des noyés après deux heures de soins; nous n'avons
+pas réussi jusqu'à présent, mais nous serons peut-être
+plus heureux en continuant.»</p>
+
+<p>Mme Renou, aidée des voisins charitables qui
+n'avaient cessé de donner tous leurs soins à la mère
+et à l'enfant, recommença ce qui avait été vainement
+essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque
+espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée
+du médecin avait interrompus.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de
+frictionner, réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun
+bon résultat. Quand Mme Renou vit l'inutilité de
+leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans des linges
+qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le
+lit de la chambre où il avait été transporté.</p>
+
+<p>«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en
+voyant revenir Mme Renou, vous l'avez abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou.
+Le Bon Dieu a repris votre enfant pour son plus
+grand bonheur; il est au ciel, où il prie pour vous et
+pour ses frères et soeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre
+mère en sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir
+sous mes yeux, à dix pas de moi! Oh! c'est trop
+affreux! J'aurais été moins désolée de le voir mourir
+dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant
+était mort dans son lit, c'eût été par maladie, et que
+vous l'auriez vu souffrir cruellement pendant plusieurs
+jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu vous
+a épargné cette douleur.»</p>
+
+<p>Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près
+de la pauvre femme sans pouvoir calmer son désespoir.
+Elle la quitta enfin, la laissant aux mains des
+voisines, dont les consolations furent des plus rudes,
+mais des plus efficaces.</p>
+
+<p>«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes
+pas raisonnable; puisque le bon Dieu le veut, vous ne
+pouvez l'empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit
+l'autre; ce ne sont pas vos cris ni vos pleurs qui feront
+revivre l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc
+qu'il vous reste encore quatre enfants; il y en a tant
+qui n'en ont pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura
+besoin de votre lait; quelle nourriture vous lui donnerez
+en vous chagrinant comme vous le faites!</p>
+
+<p>&mdash;On fera de son mieux pour vous soulager, ma
+pauvre Marie; tenez, voyez Mme Désiré qui prend
+votre enfant et qui va le nourrir avec le sien.»</p>
+
+<p>En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune
+femme qui demeurait tout près, et qui avait un enfant
+au maillot, était accourue à la première nouvelle du
+malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec bonté et
+intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant
+noyé; au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi,
+elle le prit, l'enveloppa de langes et l'emporta chez
+elle pour le nourrir et le soigner avec le sien; elle ne
+le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère,
+revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres
+enfants, demanda ce dernier petit, le seul qui pût être
+près d'elle; les autres étaient à l'école ou dans une
+ferme, où on les employait à garder des dindes et des
+oies.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le
+temps agit enfin sur son chagrin comme il agit sur
+tout: il l'usa et le diminua insensiblement. Mme Renou
+et Hélène allèrent tous les jours et plusieurs fois
+par jour lui donner des consolations, adoucir sa douleur
+et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille.
+Hélène s'occupait des enfants, les peignait, les lavait;
+elle rangeait les vêtements épars, mettait de l'ordre
+dans le ménage, pendant que Mme Renou causait avec
+Marie et cherchait à lui donner la résignation d'une
+pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.</p>
+
+<p>Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène
+pour multiplier ses sottises, dont le pauvre Blaise était
+toujours l'innocente victime, comme on va le voir dans
+les chapitres suivants.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<h3>VENGEANCE D'UN ELEPHANT</h3>
+
+
+<p>«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames,
+l'animal le plus grand de tous les animaux
+créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande taille, le
+plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
+admirer cet animal et son savoir-faire; deux
+sous par tête, deux sous.»</p>
+
+<p>L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour
+du château avec son éléphant, un des plus gros de son
+espèce et, comme le disait son maître, un des plus doux.
+En un instant une douzaine de têtes se firent voir aux
+fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut aussitôt
+pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa
+mère le suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques.
+Quand il y eut dans la cour assez de monde
+pour donner une représentation du savoir-faire de
+l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes
+les personnes présentes, et chacun y déposa son
+offrande. La sébile se trouvant suffisamment remplie,
+le maître fit déployer à l'éléphant tous ses talents. Il
+lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de
+sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher
+une bouteille de vin, en verser un verre plein, l'avaler
+sans en répandre une goutte, en verser un second verre
+et y tremper une tranche de pain qu'il avala comme
+une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied
+de devant; il lui fit transporter en tas des pierres que
+deux hommes pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant
+enleva avec la même facilité qu'un enfant aurait
+mise à manier une noix; et il lui fit exécuter beaucoup
+d'autres tours plus ou moins difficiles, qui excitaient
+l'admiration de tous les spectateurs.</p>
+
+<p>Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha
+de M. de Trénilly et lui demanda la permission
+de coucher dans une de ses granges. M. de Trénilly y
+consentit, à la grande joie des enfants, qui comptaient
+bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui
+apporter à manger.</p>
+
+<p>«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda
+Jules au maître.</p>
+
+<p>&mdash;Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un
+baquet de son avec des choux et des carottes.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont vos boulettes? demanda Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas
+encore faites.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de
+l'éléphant, et nous regarderons comment il les mange.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai
+de l'ouvrage pour le maître d'école qui m'a commandé
+des modèles d'écriture pour les enfants qui commencent.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas
+le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à
+Blaise de venir jouer avec moi; il croit que vous le
+gronderez s'il quitte son travail.</p>
+
+<p>&mdash;Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras
+un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur le comte...</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly
+avec quelque impatience: il est bon d'aimer à travailler,
+mais il faut aussi savoir jouer; chaque chose
+en son temps.»</p>
+
+<p>Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et
+à pas lents Jules qui courait à la ferme pour voir faire
+les boulettes et la soupe de l'éléphant.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on
+met dans les boulettes de l'éléphant.»</p>
+
+<p>Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes
+étaient à moitié faites; c'étaient des boules,
+grosses comme des melons; dans chacune d'elles il y
+avait douze oeufs, une bouteille de lait, une livre de
+beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri
+et roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau
+d'eau dans laquelle on faisait cuire deux énormes paniers
+de choux, de carottes, de navets, de pommes de
+terre, avec une forte poignée de sel et une livre de
+beurre.</p>
+
+<p>«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise,
+il mange à un seul repas ce qui nous suffirait pour huit
+jours à papa, maman et moi.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous
+faut de la viande pour vivre, je suppose.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons
+que le dimanche, et il ne nous en faut pas beaucoup;
+avec un morceau gros comme le poing nous en avons
+de reste pour le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi,
+je ne mange que de la viande; que manges-tu donc les
+jours de la semaine?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain,
+bien entendu. Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je
+ne mangerais rien du tout.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car
+vous souffririez de la faim; et quand on a faim on
+trouve bon tout ce qui se mange. Mais voyez, voilà
+qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour
+le voir avaler ses boulettes.»</p>
+
+<p>Jules courut à la grange; il voulut entrer.</p>
+
+<p>«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien;
+quand l'éléphant va manger et pendant qu'il mange,
+il n'est pas commode; il pourrait vous faire du mal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais
+voulu le voir quand il mange.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce
+banc de pierre qui est sous la fenêtre; vous verrez très
+bien dans la grange sans courir aucun danger.»</p>
+
+<p>Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange
+était ouverte; il vit parfaitement l'éléphant saisir les
+boules avec sa trompe et les porter à sa bouche; de
+même pour la soupe; sa trompe lui servait de cuillère
+et de fourchette.</p>
+
+<p>Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules
+et Blaise, qui restaient à la fenêtre, et allongea vers
+eux sa trompe comme pour demander quelque chose.</p>
+
+<p>«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert;
+j'ai tout juste dans ma poche une demi-douzaine de
+pommes que j'ai ramassées devant notre porte; je vais
+voir s'il les aime.»</p>
+
+<p>Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant;
+l'animal la flaira un moment, la saisit et l'avala;
+une autre, puis une troisième eurent le même succès;
+quand toutes les six furent mangées et qu'il continua à
+allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira
+de sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait
+les pauvres papillons et hannetons qu'il attrapait,
+et piqua fortement le bout de la trompe de l'éléphant.
+Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe et sa tête, leva
+les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le mouvement
+d'écraser quelque chose; mais il se calma
+promptement et allongea encore une fois sa trompe, la
+dirigeant vers Blaise.</p>
+
+<p>«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui
+faisant voir ses deux mains vides et en lui caressant
+la trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon
+cher, s'écria Jules. Tiens, tiens, tiens.»</p>
+
+<p>Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup
+d'épingle sur sa trompe allongée.</p>
+
+<p>Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda
+autour de lui comme pour chercher un moyen de
+se venger. Puis il se retourna vers un énorme cuvier,
+plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.</p>
+
+<p>«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité
+d'eau il avale!»</p>
+
+<p>Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se
+retourna vers la fenêtre où étaient toujours Jules et
+Blaise; il allongea sa trompe vers Jules et lui lança un
+jet d'eau avec une telle force, que Jules fut jeté de dessus
+le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant
+le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle
+façon, qu'il ne pouvait ni crier ni se relever.</p>
+
+<p>Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de
+Jules, et ne sachant comment faire finir la vengeance
+de l'éléphant, s'élança vers le bout de la trompe en joignant
+les mains et en criant:</p>
+
+<p>«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en
+prie! tu vas le faire étouffer.»</p>
+
+<p>Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant
+Jules, allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et,
+rentrant sa trompe; il reversa l'eau qui y était encore
+dans le cuvier d'où il l'avait tirée.</p>
+
+<p>Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout,
+qu'il repoussa Blaise avec colère en criant:</p>
+
+<p>«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as
+fait monter sur ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant
+en lui donnant de vilaines pommes, que tu nous
+a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à papa.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout
+surpris. Qu'ai-je donc fait? Je vous ai fait monter sur
+le banc pour que vous voyiez mieux; j'ai donné mes
+pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les
+pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un
+pommier qui est à papa.»</p>
+
+<p>Jules continuait à crier et à repousser à coups de
+pied et à coups de poing le pauvre Blaise, qui voulait
+l'aider à marcher avec ses habits ruisselants d'eau.</p>
+
+<p>Toute la maison était accourue aux cris de Jules:
+quand Hélène le vit trempé des pieds à la tête, elle eut
+peur et crut à un accident.</p>
+
+<p>«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules,
+pleurant pendant qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout
+fait.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules
+rejette la faute sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je
+sache.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de
+l'eau à la figure.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela
+devait être drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère
+tout de même, et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules,
+l'eau aurait fini par l'étouffer, car il ne pouvait pas
+respirer.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne
+t'a-t-il pas jeté de l'eau comme à Jules?»</p>
+
+<p>Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène
+lui promit de le redire à sa maman, pour qu'elle ne
+crût pas les mensonges de Jules.</p>
+
+<p>A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait
+tristement à la maison, qu'elle rencontra son
+père qui avait l'air irrité.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit
+drôle pour lui tirer les oreilles; il ne fait que des sottises
+et des méchancetés.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et qu'a-t-il donc fait, papa?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant
+à monter sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus
+descendre, et puis ce mauvais garnement s'est mis à
+exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en colère,
+Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était
+pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant,
+qui lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser
+dans sa trompe.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore;
+Blaise vient de me raconter comment la chose
+s'est passée, et il n'a aucun tort.»</p>
+
+<p>Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui
+dire le pauvre Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé,
+car, cette fois encore, l'un des deux mentait; et
+comment savoir lequel? Après quelques instants de
+réflexion, il dit:</p>
+
+<p>«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque
+fois que Jules sort avec Blaise, il lui arrive quelque
+fâcheuse aventure; et quand il sort seul ou avec d'autres,
+il ne se passe rien d'extraordinaire.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise
+n'a aucun tort et que Jules invente.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant,
+j'engagerai Jules à jouer le moins possible avec
+ce Blaise, que je crois être un vaurien.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VII</h2>
+
+<h3>LA MARE AUX SANGSUES</h3>
+
+
+<p>Jules resta effectivement quelques jours sans faire
+venir Blaise; mais M. de Trénilly venait de lui donner
+un âne, et il avait besoin de quelqu'un pour l'accompagner
+dans ses promenades.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher
+Blaise pour jouer avec moi?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec
+Blaise; il t'arrive chaque fois une aventure désagréable.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin
+de lui pour m'accompagner.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien
+passé de Blaise.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais
+je voudrais aller dans les champs, et maman ne veut
+pas que j'y aille seul.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne
+l'écoute pas et ne souffre pas qu'il te fasse quelque
+sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant
+hors de la chambre pour courir chez Blaise.</p>
+
+<p>Il arriva tout essoufflé chez Anfry.</p>
+
+<p>«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un
+ton sec.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des
+pommes de terre.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Allez le chercher.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas
+laisser Blaise venir avec moi, et papa vous grondera, et
+je serai bien content.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne
+crains rien, parce que je fais mon devoir.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>De quel côté est Blaise?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Du côté de la mare aux sangsues?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?</p>
+
+<p>Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»</p>
+
+<p>Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il
+rentra à la maison, fit seller son âne, et partit comme
+pour se promener dans le parc. Mais il sortit par une
+petite barrière et fit galoper son âne du côté de la mare
+aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et
+assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le
+chemin, il mit près d'une heure pour y arriver. Il y
+trouva effectivement Blaise qui travaillait avec ardeur
+à arracher les pommes de terre de son père; il les mettait
+en tas pour les emporter dans des paniers ou dans
+des sacs qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si
+activement qu'il n'entendit ni ne vit arriver Jules et
+l'âne.</p>
+
+<p>«Blaise! Blaise!» cria Jules.</p>
+
+<p>Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans
+répondre.</p>
+
+<p>«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu
+pas que je t'appelle?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez
+rien, alors je n'avais pas à vous répondre.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage
+pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman
+ne veut pas que j'aille seul dans les champs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous
+êtes venu seul, vous pouvez bien vous en retourner de
+même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le
+dirai à papa.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la
+première fois que vous aurez fait des contes; je ne puis
+pas vous en empêcher; d'ailleurs, le bon Dieu est là
+pour me protéger.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu
+bien, je ne te laisserai monter mon âne.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux
+jambes qui valent mieux que les quatre de votre âne.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.</p>
+
+<p>Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de
+Jules, et Jules reprit sa promenade en pestant contre
+Blaise. Il cherchait, sans le trouver, le moyen de le
+faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il avait désobéi
+en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
+dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque
+les domestiques l'avaient vu sortir seul.</p>
+
+<p>«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues;
+je voudrais bien en voir quelques-unes.»</p>
+
+<p>Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y
+regarder, il n'en vit pas une seule. La pente qui y descendait
+était douce; il fit entrer son âne dans l'eau,
+pensant que les sangsues auraient peur du clapotement
+produit par les jambes de l'âne et qu'elles se montreraient;
+mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu
+plus son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes;
+il commença alors à voir des bêtes noires, plates, longues
+comme le doigt, qui nageaient autour de l'âne, et
+qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à les
+regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque
+l'âne se mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre,
+tomba dans l'eau, et l'âne sortit de la mare et se dirigea
+vers le château en courant de toutes ses forces.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où
+était tombé Jules; il se releva lentement, et sentit trois
+ou quatre piqûres au visage; il crut que c'était une
+guêpe et y porta la main pour la chasser; sa main rencontra
+quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et
+les piqûres devenaient de plus en plus douloureuses;
+il en sentit une à la main, et vit avec effroi que c'était
+une sangsue qui s'y était attachée; il en était de même
+à la figure. Jules poussa des cris perçants. Blaise, oubliant
+ses menaces, accourut à son aide; en le voyant
+sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux
+joues, il s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze
+autres qui s'étaient posées sur ses vêtements, et
+grimpaient pour arriver au cou, aux mains, au visage.</p>
+
+<p>«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait
+y en avoir dans votre pantalon.»</p>
+
+<p>Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements
+sans le secours de Blaise, qui en deux secondes,
+lui enleva tout ce qu'il avait sur le corps; il
+trouva encore quelques sangsues dans le bas du pantalon
+et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau
+des vêtements mouillés, il se déshabilla lui-même, passa
+à Jules sa chemise sèche, sa blouse, son pantalon et
+ses sabots, et revêtit lui-même la chemise glacée et le
+pantalon trempé de Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous
+habiller si grossièrement, mais vous êtes du moins dans
+des vêtements secs et chauds, et vous ne prendrez pas
+froid. Maintenant, ce que nous pouvons faire de mieux,
+c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer bien
+vite.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les
+sangsues me piquent.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur
+Jules, pour qu'on vous porte secours et qu'on fasse
+tomber les sangsues.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au
+lieu de venir avec moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et
+j'avais mes pommes de terre à rentrer; je ne pouvais
+pas deviner que vous iriez vous jeter dans la mare aux
+sangsues.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de
+tomber.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne
+m'auriez pas écouté.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau,
+tu l'aurais tenu par la bride, et tu l'aurais doucement
+fait sortir de la mare.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir
+cinquante sangsues aux jambes? Grand merci!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes
+piquées! Moi, je n'aurais pas eu de morsures au visage
+et à la main.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me
+donnez pour vous avoir empêché d'avoir encore une
+quinzaine de sangsues après vous, et pour vous avoir
+donné des habits secs en place des vôtres qui me
+glacent le corps!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise,
+un mauvais pantalon rapiécé, une vieille blouse et
+d'affreux sabots qui me gênent. Tu es bien heureux
+d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu de chemise
+si fine et un si joli pantalon!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise
+en s'arrêtant, indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et
+d'ingratitude; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait
+de grelotter dans ses beaux habits mouillés. Je me
+déshabillerai à la maison.»</p>
+
+<p>Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais
+il ne voulut pas infliger cette punition à Jules, et,
+sentant le froid le gagner, il se mit à marcher bon
+train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
+cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:</p>
+
+<p>«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes habits! je te les ferai reprendre
+par papa. Tu vas voir ce que je vais lui raconter!»</p>
+
+<p>Blaise rentra chez son père par une petite porte du
+parc, pendant que Jules revenait chez lui honteux et
+inquiet. Les sangsues étaient tombées en route, et le
+sang qui coulait des piqûres lui inondait le visage.</p>
+
+<p>Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce
+pitoyable état.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est Blaise, papa; c'est sa faute.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas
+vouloir te laisser aller avec lui. Mon pauvre enfant,
+dans quel état tu es!</p>
+
+<p>Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa
+chambre, où la bonne Hélène lui prodigua les premiers
+soins. En lavant le sang qui couvrait son visage,
+elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage?
+s'écria M. de Trénilly étonné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux
+sangsues, qui m'a jeté dedans après y avoir fait entrer
+le pauvre âne, et qui m'a forcé de mettre ses
+vieux habits pour prendre les miens, dont il veut
+faire ses habits de dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément
+irrité. Je l'obligerai bien vite de tout rendre,
+et je lui ferai donner le fouet par son père.»</p>
+
+<p>Un domestique frappa à la porte.</p>
+
+<p>«Entrez, dit la bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry
+vient de rapporter; il demande ceux de Blaise et
+des nouvelles de M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Tes habits! dit avec quelque émotion M. de
+Trénilly. Tu disais, Jules, que Blaise voulait les garder!</p>
+
+<p>JULES, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement.
+Il aura eu peur de vous; j'avais dit à Blaise
+que je vous raconterais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma
+chambre», dit M. de Trénilly au domestique.</p>
+
+<p>Le domestique sortit.</p>
+
+<p>La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de
+colophane et avait rhabillé Jules. Son père voulait
+l'emmener, mais Jules eut peur de se trouver en présence
+d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.</p>
+
+<p>«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit
+Anfry en entrant. Blaise m'a raconté l'accident qui lui
+est arrivé, et je craignais qu'il ne fût indisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Sans être malade, il n'est pas bien, répondit
+M. de Trénilly; mais je m'étonne que votre fils ait osé
+vous parler d'un accident dont il a été la seule cause
+et dans le but ignoble de s'approprier les habits de
+Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le
+comte; Blaise n'a rien fait qui puisse mériter des reproches;
+au contraire, c'est lui qui est venu au secours
+de M. Jules.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une
+mare pleine de sangsues!</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser
+M. Jules, puisqu'il n'était pas avec lui?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange
+des habits prouve clairement qu'ils étaient ensemble.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise
+a donné ses vêtements à M. Jules, qui grelottait dans
+les siens tout trempés, lorsque, l'entendant crier, il
+est venu à son secours; mais ils étaient si peu ensemble,
+que M. Jules a été du côté de la mare aux sangsues
+pour le chercher.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et
+vous le croyez, en père faible que vous êtes?</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec émotion</i></p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et
+je suis le serviteur, et je ne puis répondre comme je
+le ferais à mon égal, pour justifier mon fils; mais je
+puis, sans manquer au respect que je dois à Monsieur
+le comte, protester que Blaise est innocent des accusations fausses que M. Jules à portées contre lui.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>C'est-à-dire que Jules a menti?...</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec calme</i></p>
+
+<p>Je le crains, Monsieur le comte.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec ironie et une colère contenue</i></p>
+
+<p>C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais
+dites-moi donc, Monsieur Anfry, que vous a raconté
+M. Blaise pour vous donner une si pauvre opinion de
+la sincérité de mon fils?</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec calme et fermeté</i></p>
+
+<p>Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»</p>
+
+<p>Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était
+passé, sans oublier la visite que lui avait faite Jules
+à la recherche de Blaise et le départ de Jules tout
+seul, monté sur son âne.</p>
+
+<p>Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur
+M. de Trénilly, qui commença lui-même à douter de
+la vérité du récit de Jules, mais sans pouvoir admettre
+chez son fils une pareille fausseté.</p>
+
+<p>«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler;
+je saurai la vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez
+vous retirer. Anfry, ajouta-t-il en le rappelant, si
+Blaise est coupable, comme je le crois et comme il
+l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, j'exige,
+sous peine de quitter mon service, que vous le
+fouettiez vigoureusement.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le
+recommander, s'il s'était rendu coupable de méchanceté,
+de calomnie, de mensonge. Si je voyais mon fils
+dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par la
+force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon
+fils est franc et honnête, et je n'ai pas à rougir de
+lui.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein
+d'indignation et d'irritation contre les mensonges de
+Jules et la faiblesse du père.</p>
+
+<p>M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna
+de nouveau et lui redit ce qu'il avait appris
+d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite chez Anfry
+et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux
+circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de
+peur d'être grondé pour avoir été seul dans les
+champs; mais il soutint qu'ayant trouvé Blaise à l'endroit
+indiqué par Anfry, tout s'était passé comme il
+l'avait d'abord raconté.</p>
+
+<p>M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire.
+Il y avait dans les aveux tardifs de Jules quelque chose
+qui ébranlait sa confiance pour le reste; mais il ne
+pouvait, il n'osait admettre tant de fausseté et de méchanceté
+dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il n'en
+parla plus, ne voulant pas faire punir injustement
+Blaise et ne pouvant lui donner raison.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VIII</h2>
+
+<h3>LES FLEURS</h3>
+
+
+<p>Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la
+défense expresse de jouer avec Blaise, que les gens
+du château regardaient d'un air de méfiance. Personne
+ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
+venait faire une commission au château; on refusait
+sèchement ses offres de service. Hélène était la seule
+qui lui dit un bonjour amical en passant devant la
+grille. M. de Trénilly le repoussait durement quand
+Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir
+la porte.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise
+opinion qu'on avait de lui; il allait plus souvent que
+jamais faire sa promenade favorite et solitaire le long
+de la petite rivière longeant les fours à chaux. Arrivé
+là, il s'asseyait et il pleurait.</p>
+
+<p>«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent
+de ce dont on m'accuse; mais j'ai commis bien des
+fautes dans ma vie, et le bon Dieu me les faits expier...
+Je dois l'en remercier au lieu de me révolter...
+Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
+vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait
+tant de mal... Pauvre M. Jules: il est bien malheureux
+d'être si mauvais; il doit toujours craindre que
+la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais bien
+prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon...
+Papa me croit, heureusement; j'en dois bien remercier
+le bon Dieu! C'est là où j'aurais eu du chagrin,
+si papa et maman m'avaient cru méchant et menteur.</p>
+
+<p>Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il était triste malgré lui, et il songeait
+au temps heureux où il avait le bon petit Jacques
+pour maître et pour ami.</p>
+
+<p>Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il
+jouait peu avec Hélène, à laquelle il faisait sans cesse
+des méchancetés, et qui aimait mieux jouer seule ou
+travailler et causer avec sa mère.</p>
+
+<p>Deux mois au moins après sa dernière aventure
+avec Blaise, Jules demanda un jour si instamment à
+son père de faire venir Blaise pour l'aider à bêcher
+son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules n'osa
+pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry,
+mais il dit à un domestique de faire venir Blaise
+de la part de M. de Trénilly et de l'amener dans le
+petit jardin.</p>
+
+<p>Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le
+comte; son père lui dit qu'il devait obéir, et malgré sa
+répugnance il se dirigea vers le jardin de Jules et
+d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En apercevant
+Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et
+l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:</p>
+
+<p>«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher
+tout cela et d'y planter des fleurs du potager.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène»,
+dit Jules avec joie et empressement, car il s'était attendu
+à un refus, sentant bien que Blaise devait se
+trouver gravement offensé.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un
+ordre qu'on lui donnait de la part de M. de Trénilly,
+prit la bêche sans mot dire et commença son travail.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours
+si gai et si disposé à causer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne le suis plus, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait
+que trop la cause du silence et du sérieux de
+Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules;
+mais je ne vous en veux pas pour cela; seulement je
+prie le bon Dieu de vous corriger, et je n'aime pas à
+me trouver seul avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules
+en ricanant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous
+ne disiez encore contre moi quelque chose qui ne soit
+pas vrai, et cela me fait de la peine par rapport à papa
+et à maman, et puis...»</p>
+
+<p>Blaise se tut.</p>
+
+<p>«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à
+vous, parce que vous offensez le bon Dieu en me calomniant,
+et que le bon Dieu vous punira un jour
+ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander
+pardon au bon Dieu et prendre la résolution de ne plus
+jamais l'offenser.»</p>
+
+<p>Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments
+de Blaise et la vérité de ses paroles; mais son orgueil
+se révolta.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon
+sujet et de ne pas faire le saint en priant pour moi. Je
+sais bien prier pour moi-même.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous
+saviez prier, le bon Dieu vous écouterait, et vous vous
+corrigeriez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots
+de fleurs pour remplir le carré.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quelles fleurs faudra-t-il demander?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des
+reines-marguerites, des pensées.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur
+Jules; en tout cas, je ferai de mon mieux.»</p>
+
+<p>Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une
+brouette pleine de toutes sortes de fleurs.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher
+des pensées.»</p>
+
+<p>Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs,
+mais pas de pensées.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées!
+Quelles horreurs m'apportes-tu là?</p>
+
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules;
+elles sont passées; mais il vous a envoyé en place les
+plus belles fleurs de son jardin. Il vous demande de les
+bien soigner pour les remettre dans le jardin quand
+vous n'en voudrez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se
+jetant sur les fleurs, les piétinant et les brisant avec
+colère.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier
+m'avait tant dit d'en avoir grand soin, parce que
+ce sont des fleurs rares, que votre papa lui a bien recommandées!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le
+jardinier n'a pas le droit de me refuser les fleurs que
+mon père paye, et qui sont à moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal.
+Comme vous dites, c'est votre papa qui paye les fleurs:
+c'est tant pis pour lui. Moi, je ne les vois seulement
+pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; c'est
+lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me
+concerne pas; c'est lui qui te les a données, et c'est
+toi qui les as demandées et emportées.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour
+vous obéir que je les ai demandées, et que je n'en
+avais que faire, moi; j'ai seulement eu la peine de les
+brouetter et de décharger la brouette.</p>
+
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras.
+Si papa gronde, tant pis pour toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui
+m'avez commandé de vous apporter ces fleurs.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous
+croyais pas capable de tant de méchanceté.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais
+des pensées? Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai
+que, lorsque tu m'as apporté ces autres fleurs, je me
+suis fâché et j'ai tout écrasé.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que
+le jardinier a cru bien faire de vous les envoyer, et
+moi aussi j'ai cru que ces jolies fleurs vous plairaient
+plus que les pensées que vous demandiez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu
+veux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où
+elles sont, écrasées et brisées.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon
+jardin. Je te les donne; fais-en ce que tu voudras.</p>
+
+<p>Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.</p>
+
+<p>«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier,
+je n'oserais; il pourrait croire que c'est moi
+qui les ai fait tomber et qui les ai écrasées en route.</p>
+
+<p>J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre
+jardin; peut-être que papa pourra les faire revenir,
+et, quand elles auront bien repris, je les redonnerai au
+jardinier... Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à
+faire pour épargner une gronderie à ce pauvre
+homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me
+faire quelque mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est
+qu'il est méchant, en vérité!»</p>
+
+<p>Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les
+fleurs, les enveloppait de terre humide, et les replaçait
+dans sa brouette. Il les amena près de son jardin, où
+travaillait son père.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous
+apporte; des fleurs à remettre en état, si c'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant
+dans la brouette. Mais que leur est-il arrivé? comme
+les voilà brisées et abîmées!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, papa, que je vous les apporte;
+c'est encore un tour de M. Jules, que je voudrais déjouer.»</p>
+
+<p>Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort
+d'emporter les fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir
+là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit
+M. Jules, je craignais que le pauvre jardinier ne fût
+grondé. M. de Trénilly ne regarde pas souvent ses
+fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
+mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout
+serait bien, et le jardinier ne serait pas grondé.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que
+cette affaire tournera mal pour nous. Enfin le bon
+Dieu est là. Il faut faire pour le mieux et laisser aller
+les choses.»</p>
+
+<p>Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds
+dans le meilleur terrain de leur jardin; ils y placèrent
+les fleurs avec précaution, après avoir enveloppé les
+tiges brisées de bouse de vache. Anfry les arrosa et
+en laissa ensuite le soin à Blaise.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement
+repris, et Blaise résolut de les porter au jardinier
+dans la soirée.</p>
+
+<p>Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin
+de fleurs, accompagné du jardinier.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que
+j'avais fait venir de Paris? Je ne les vois nulle part.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données
+à M. Jules pour son jardin.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous
+êtes-vous permis de donner à un enfant des fleurs
+fort rares et que je fais venir à grands frais?</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules,
+qui m'a envoyé deux fois Blaise pour demander de
+jolies fleurs.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence
+pas! Quand j'achète des fleurs, j'entends qu'elles
+soient pour moi seul. Allez les chercher et rapportez-les
+tout de suite; je vous attends.»</p>
+
+<p>Le jardinier partit immédiatement et revint tout
+penaud dire à M. de Trénilly que les fleurs étaient
+disparues, qu'il n'y en avait plus trace. M. de Trénilly,
+fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il le
+vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il
+avait fait des fleurs que le jardinier lui avait envoyées
+il y avait trois jours.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y
+sont.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans
+votre jardin que les dahlias, reines-marguerites et autres
+fleurs communes.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander
+des pensées, que vous n'avez pas voulu me donner;
+je n'ai pas eu d'autres fleurs.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé
+la brouette de Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que
+ce garçon! Je ne sais en vérité d'où cela vient, mais,
+partout où il est, il y a du mal de fait.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur
+le comte; je le connais depuis qu'il est né, et personne
+n'a jamais eu à se plaindre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec
+hauteur, et ce n'est pas sans raison. Mais, Jules,
+qu'a-t-il fait de ces fleurs?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il
+ne les a pas rapportées au jardinier, et qu'elles ne
+sont pas dans mon jardin.»</p>
+
+<p>M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques
+paroles de reproche, et sortit précipitamment, se dirigeant
+vers la maison d'Anfry. Ne le trouvant pas
+chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
+réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment
+où Anfry et Blaise ,rangeaient les pots de fleurs
+pour les charger sur la brouette.</p>
+
+<p>«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur,
+mauvais polisson, dit M. de Trénilly, s'avançant vers
+Blaise avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant
+respectueusement, mais résolument devant
+Blaise, pour le mettre à l'abri du premier mouvement
+de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un
+voleur ni un polisson. Monsieur le comte a encore une
+fois été induit en erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux?
+dit le comte, frémissant de colère.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la
+liberté de vous demander ce que vous supposez!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un
+insolent. Ces fleurs sont à moi, volées par votre fils,
+qui vous a fait je ne sais quel conte pour expliquer
+leur possession.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui,
+Monsieur le comte, et la preuve c'est que les voilà
+prêtes à être placées sur cette brouette, pour les ramener
+au jardinier de M. le comte; Blaise les a ramassées
+lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées
+par M. Jules, et il me les a apportées pour les
+mettre en bon état et les rendre à votre jardinier
+avant que vous vous soyez aperçu de l'accident arrivé
+à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le comte;
+et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les
+tiges, vous verrez encore la place des brisures.»</p>
+
+<p>M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation
+précipitée; il entrevit quelque chose de défavorable
+à Jules, et, ne voulant pas approfondir davantage
+l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en alla
+aussi vite qu'il était venu.</p>
+
+<p>«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise;
+sans vous il m'aurait battu avec sa canne.</p>
+
+<p>&mdash;S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même
+quitté son service, répondit Anfry, et je ne dis pas
+que j'y resterai longtemps; le fils te joue de mauvais
+tours toutes les fois qu'il te demande pour s'amuser
+avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de
+vieux os ici.»</p>
+
+<p>Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune
+invitation de Jules.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>IX</h2>
+
+<h3>LES POULETS</h3>
+
+
+<p>«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un
+buisson quatre oeufs de poule; la fermière dit que
+ce sont les poules Crève-Coeur qui perdent leurs
+oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
+mangerons ce soir, Jules et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement
+pas frais, tu ferais mieux, Hélène, de les
+faire couver, répondit Mme de Trénilly.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais
+vite les porter à la ferme pour les faire couver.»</p>
+
+<p>Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle
+fut désappointée en apprenant par la fermière que
+dans le moment il n'y avait pas une poule qui voulût
+couver.</p>
+
+<p>«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos
+oeufs chez Anfry, Mademoiselle; il a une excellente
+couveuse qui vous fera bien éclore vos oeufs; on
+n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver sur-le-champ.»</p>
+
+<p>Hélène remercia et courut chez Anfry.</p>
+
+<p>«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre
+oeufs, que je vous prie de vouloir bien faire couver
+à votre poule. J'espère que cela ne vous dérangera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma
+poule demande depuis ce matin à couver, et je n'ai
+pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez venir, Mademoiselle,
+nous allons tout de suite la faire commencer.»</p>
+
+<p>Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance.
+La poule accourut à l'appel de sa maîtresse, qui lui
+montra les oeufs et les mit dans un panier à couver;
+la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et commença
+sa besogne de la meilleure grâce du monde.</p>
+
+<p>Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.</p>
+
+<p>«Combien de jours faut-il pour faire éclore les
+oeufs? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez
+voir sans doute comment se comporte la couveuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement je viendrai tous les jours lui
+apporter de l'orge et de l'avoine. A demain, Madame
+Anfry; bien des amitiés à Blaise.»</p>
+
+<p>Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir
+des nouvelles de ses oeufs; elle avait soin d'apporter
+chaque fois un panier plein d'orge et d'avoine.
+Elle avait prié sa mère de ne parler de rien à Jules,
+pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable
+raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui
+jouât quelque mauvais tour, en écrasant les oeufs ou
+en empêchant la poule de couver.</p>
+
+<p>Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours
+Hélène à la porte, lui annonça que deux poulets
+étaient éclos. Hélène courut à la cabane où couvait
+la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui
+faire quitter son panier, et vit avec grande joie les
+deux petits poussins venir manger les grains d'orge
+que la poule leur écrasait avec son bec avant de les
+leur laisser manger.</p>
+
+<p>Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs,
+avec une huppe noire et blanche.</p>
+
+<p>«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront
+bien sûr, dit Blaise.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne
+pourrai pas les emporter chez moi?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur
+mère jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour se
+passer d'elle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Combien de temps faudra-t-il attendre?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici,
+parce qu'à la maison...»</p>
+
+<p>Hélène n'acheva pas.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous
+puissiez les loger pour la nuit, Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais
+que Jules...»</p>
+
+<p>Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant
+sa pensée, ne la questionna plus; il lui dit seulement:
+«Ils seront mieux ici que partout ailleurs, Mademoiselle;
+nous les soignerons de notre mieux, maman
+et moi, pour vous être agréables, car nous ne
+pourrons jamais oublier que vous seule avez toujours
+cru à mes paroles et à mon innocence, quand tout le
+monde m'accusait et me croyait coupable. Je n'oublierai
+pas votre bonté, Mademoiselle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce
+n'est que de la justice. J'aurais voulu que tout le
+monde pensât comme moi à ton égard, et ce m'est
+un grand regret de penser que c'est mon frère qui a
+donné mauvaise opinion de toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion,
+Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur,
+le plus obligeant et aimable garçon qu'il soit possible
+de voir, et je crois que Jules t'a indignement calomnié.»</p>
+
+<p>Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans
+les yeux de Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu
+me récompense de n'avoir pas murmuré contre le
+mal qu'il a permis. Je le prie tous les jours de vous
+bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité
+de prier pour Jules, qui est la cause de tout le mal
+qu'on dit et qu'on pense de toi!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune
+contre lui; il fait ce qu'il fait parce qu'il n'y
+pense pas. S'il savait combien il offense le bon Dieu,
+il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi je prie
+le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout
+ce que tu viens de me dire; ils ne pourront pas douter
+de ta sincérité.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne
+me fait pas grand'chose à présent. Depuis que je vais
+au catéchisme pour ma première communion l'an
+prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des
+méchants, et cela me console de souffrir un peu.»</p>
+
+<p>Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia
+encore avec reconnaissance et affection; elle retourna
+lentement à la maison. En rentrant, elle raconta à
+son père et à sa mère ce que Blaise lui avait dit, et
+elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon,
+et je serais bien heureuse de vous voir changer
+d'opinion et de sentiments à son égard.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit
+M. de Trénilly avec froideur, que nous pensassions
+bien mal de ton frère, qui dit juste le contraire de
+Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un calomniateur,
+un méchant. J'aime mieux avoir cette
+mauvaise opinion de Blaise que de mon fils.</p>
+
+<p>HÉLÈNE, <i>avec feu</i></p>
+
+<p>Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si
+pourtant Blaise est innocent, voyez quel mal vous lui
+faites, et quelle injustice vous commettez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit
+Mme de Trénilly avec sévérité.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à
+papa, mais je suis si peinée de voir mon frère si mal
+agir, et le pauvre Blaise tant souffrir!...</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y
+pense seulement pas.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant
+qu'il travaillait et qu'il était tout seul, et il
+cherchait à me le cacher et à sourire quand il me
+voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi il pleurait;
+il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait
+rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils
+lui dissent qu'il était un voleur, un menteur, un malheureux;
+et personne ne veut ni jouer ni se promener
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement
+M. de Trénilly.</p>
+
+<p>Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne
+ferait qu'irriter son père en continuant à défendre
+Blaise, et elle se retira dans sa chambre pour travailler
+seule comme d'habitude.</p>
+
+<p>Les poulets devenaient grands et forts; Hélène
+avait décidé avec Blaise qu'ils pouvaient se passer de
+la poule, et qu'on les porterait dans la cour du château,
+où ils coucheraient dans une niche de chien
+qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les
+apporter et leur arranger la niche en poulailler. Par
+une fatalité malheureuse, Jules rencontra le pauvre
+Blaise portant les poulets dans un panier pour les
+mettre dans leur nouvelle demeure.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu as dans ton panier?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est une commission, Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Montre-moi ce que c'est.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui te presse tant?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.»</p>
+
+<p>Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce
+qu'il craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les
+fît échapper; il voulut donc continuer son chemin,
+mais Jules saisit l'anse du panier et chercha à le lui
+arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et il
+allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci,
+se sentant le plus faible, ramassa une poignée de sable
+et la lui jeta dans les yeux. La douleur fit lâcher
+prise à Blaise; Jules saisit le panier et l'emporta en
+triomphe. Il courut dans un massif, près d'une
+mare, pour examiner ce que contenait le panier.
+Quelle ne fut pas sa surprise en voyant les poulets
+qui y étaient renfermés!»</p>
+
+<p>«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi
+il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il emportait
+dans son panier. Ce sont des poulets qu'il a volés
+dans notre basse-cour, et qu'il portait à son voleur de
+père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu
+mangeras mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens
+chercher ton déjeuner.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets
+du panier les uns après les autres et les jeta dans
+la mare. Les pauvres bêtes se débattirent quelques
+instants, puis restèrent immobiles, les ailes étendues,
+flottant sur l'eau.</p>
+
+<p>Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement
+à la maison. Il entra chez son père.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de
+mettre les pieds dans notre basse-cour; je viens de
+le surprendre emportant, bien cachés dans un panier,
+quatre poulets qu'il venait de voler dans notre poulailler.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY
+Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
+poulets ni poulailler.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les
+lui ai arrachés.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Qu'en as-tu fait?»</p>
+
+<p>Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint
+rouge et embarrassé, car il ne voulait pas avouer
+qu'il avait noyé les pauvres bêtes.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly
+en l'examinant avec surprise. Est-ce que tu les a rendus
+à Blaise, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa, balbutia Jules.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer
+d'où il tenait ces poulets, et les apporter à la fermière,
+s'ils sont à elle. Et Blaise les a-t-il emportés?»</p>
+
+<p>Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les
+poulets dans l'eau; il voulut en rejeter la faute sur
+Blaise et dit:</p>
+
+<p>«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement;
+où est-il?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»</p>
+
+<p>Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école,
+mais il croyait empêcher par là son père de questionner
+lui-même Blaise et Anfry.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le
+sable, ne pouvait quitter la place où il était tombé;
+et à force pourtant de frotter ses yeux, que le sable
+faisait pleurer, il parvint à les tenir entr'ouverts, et
+il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
+dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que
+tout le sable fût parti. Il pensa alors à se mettre à la
+recherche de Jules et de son panier. Mais, en cherchant
+Jules, il rencontra Hélène, qui allait voir si son
+petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets
+Crève-Coeur.</p>
+
+<p>Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges
+et bouffis de Blaise.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec
+compassion. Pourquoi as-tu pleuré?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable
+que M. Jules m'a jeté dans les yeux: mais ce qui
+est le plus triste, c'est que lorsqu'il m'a vu aveuglé,
+il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos
+poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il
+ne leur soit arrivé malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria
+Hélène. Oh! Blaise, mon cher Blaise, aide-moi à
+les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai pas tués ou
+lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»</p>
+
+<p>Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés;
+en cherchant dans les massifs, Blaise trouva son panier
+vide.</p>
+
+<p>«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier,
+mais rien dedans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène;
+pour le coup, papa ne prendra pas parti pour lui;
+je vais le prier de faire chercher mes petits Crève-Coeur.»</p>
+
+<p>A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra son père.</p>
+
+<p>«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes jolis Crève-Coeur; Blaise les
+apportait dans un panier. Jules le lui a arraché et
+s'est sauvé avec.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait
+que Blaise les avait pris à la ferme. Mais si ce sont
+tes Crève-Coeur qu'apportait Blaise, pourquoi les
+a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère probable
+que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé
+enlever son panier sans le défendre.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre;
+mais Jules lui a jeté du sable dans les yeux, et le
+pauvre Blaise a lâché le panier.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au
+contraire que Blaise avait jeté les poulets dans la
+mare.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets
+depuis qu'ils sont éclos; il leur avait préparé un poulailler
+dans une des vieilles niches à chien, et il me
+les apportait pour que nous les y missions.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas
+les poulets.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon
+Dieu, mon Dieu, est-ce que Jules a été assez méchant
+pour les jeter à la mare?</p>
+
+<p>La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son
+père, courut du côté de la mare, appelant Blaise de
+toutes ses forces; en approchant de la mare, elle le
+vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui
+quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer;
+aussitôt qu'il aperçut Hélène, il lui cria:</p>
+
+<p>«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire
+revivre les pauvres poulets que je viens de trouver
+dans la mare. J'en ai retiré trois; je cherche à atteindre
+le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a encore
+coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour
+cette fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième
+Crève-Coeur, qu'il avait rapproché du bord avec sa
+perche.</p>
+
+<p>Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés
+à terre sans mouvement, le bec ouvert, les ailes
+étendues, les yeux entr'ouverts. Blaise les porta sur
+l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de la
+mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il
+eut beau les frotter, les rouler sur le sable chaud, les
+poulets restèrent sans vie. Voyant tous leurs efforts
+inutiles, Hélène et Blaise se relevèrent.</p>
+
+<p>«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit
+Blaise. Des poulets si jeunes, ce n'est pas bon à manger;
+d'ailleurs, ça fait mal au coeur de manger des
+bêtes qu'on a soignées.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne
+les laissons pas ici; les chats les dévoreraient.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une
+chose; j'ai entendu dire à un médecin qu'on faisait
+revenir des noyés en les couvrant de cendre tiède; il
+y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout
+près: plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout
+cas, cela ne leur fera pas de mal, et peut-être... qui
+sait,... la cendre tiède, en les réchauffant, les ranimera-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de
+les enterrer demain.»</p>
+
+<p>Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils
+les portèrent à la buanderie, où ils trouvèrent effectivement
+un tonneau de cendre; on venait d'en remettre
+de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, Hélène
+y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre
+jusqu'à la tête, ne laissant passer que le bec et
+les yeux. Ils fermèrent ensuite la buanderie et s'en
+allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de la
+mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du
+chagrin d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté
+de Jules. Quand Hélène revint dans sa chambre, elle
+y trouva Jules qui l'attendait avec un peu d'inquiétude,
+pour savoir ce qu'avait dit son père.</p>
+
+<p>«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui
+dit-elle, et tu as encore fait une méchanceté au pauvre
+Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air
+innocent; qu'ai-je donc fait, Hélène? tu m'accuses
+toujours sans savoir comment les choses se sont
+passées.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets,
+que tu les as arrachés à Blaise après lui avoir
+jeté du sable dans les yeux, et que tu as conté des
+mensonges à papa.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est
+Blaise qui avait volé des poulets; je ne savais pas
+qu'ils fussent à toi; j'ai voulu les lui enlever, et, pour
+que je ne les aie pas, il les a jetés dans la mare.</p>
+
+<p>&mdash;Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est
+abominable de mentir avec autant d'effronterie! Tu
+pourrais bien réserver tes mensonges pour papa, qui
+a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te
+connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu
+dis.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me
+dis cinquante sottises pour excuser Blaise, qui est un
+sot et un impertinent; je le ferai chasser avec son
+vilain père.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta
+part. C'est bien triste pour moi d'avoir un si méchant
+frère.»</p>
+
+<p>Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour
+écrire. Jules resta un instant indécis s'il resterait chez
+Hélène pour la contrarier, ou s'il irait se plaindre à
+son père; il finit par quitter la chambre, et il se dirigea
+vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors
+occupé à lire.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que
+c'est bien triste pour moi d'avoir une si mauvaise
+soeur; elle croit tous les mensonges que lui fait
+Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
+prétendant que je mentais, que Blaise valait cent
+fois mieux que moi, qu'elle voudrait bien l'avoir pour
+frère, et qu'elle serait enchantée si vous me chassiez
+pour me mettre au collège.</p>
+
+<p>&mdash;Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly;
+elle est entichée de ce mauvais garnement de Blaise;
+mais, aujourd'hui, j'excuse son humeur, et je ne lui
+en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir perdu
+ses poulets.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a
+volé ses poulets. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui
+reçoive des injures, parce que son Blaise a menti?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais
+que je ne me mêle pas de l'éducation de ta soeur;
+va te plaindre à ta mère, si tu veux, et laisse-moi
+finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette
+semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»</p>
+
+<p>Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire
+gronder sa soeur, et il n'avait pas réussi. Il ne voulait
+pas aller se plaindre à sa mère; elle n'était pas
+toujours disposée à le croire et à l'approuver, comme
+M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse
+pour son fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune
+crainte qu'elle le dénonçât, parce qu'il la savait trop
+bonne pour le faire gronder. Il résolut donc de se
+taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
+d'Hélène.</p>
+
+<p>Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda
+à sa mère la permission d'enterrer les poulets et de
+faire venir Blaise pour l'aider. Mme de Trénilly y
+consentit, à la condition que Blaise ne mettrait pas
+les pieds au château ni dans le jardin de Jules.
+Hélène le promit et ajouta en souriant que la défense
+serait probablement très bien reçue, car le pauvre
+Blaise ne devait avoir nulle envie de se retrouver avec
+Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; il
+venait chercher les poulets pour leur préparer une
+fosse.</p>
+
+<p>«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce
+pas, mon cher Blaise? Ne passons pas devant le château,
+pour que Jules ne te voie pas et ne vienne pas
+nous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je
+vous assure bien. Il me demanderait de venir avec
+lui que je refuserais, car, je suis fâché de vous le
+dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais je
+n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour
+moi que l'est M. Jules... Mais nous voici arrivés;
+allons prendre nos pauvres morts.»</p>
+
+<p>Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri
+de surprise que répéta immédiatement Hélène, entrée
+avec lui. Les poulets qu'on avait cru morts étaient
+vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
+cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.</p>
+
+<p>«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est évidemment la cendre, répéta Hélène.
+Quel bonheur de revoir mes pauvres poulets vivants,
+et quelle bonne idée tu as eue, mon bon Blaise! Sans
+ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
+enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je
+vais pendant ce temps les porter à leur poulailler, où
+tu me trouveras.</p>
+
+<p>&mdash;Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander
+du pain et du lait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a
+défendu que tu entres au château.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi on me croit toujours un vaurien, un
+voleur, dit Blaise en soupirant. C'est triste, mais c'est
+bon, car j'en ferai mieux ma première communion,
+en supportant ces affronts avec courage et douceur...
+Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour
+les poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle,
+si je suis un peu longtemps; il y a loin d'ici chez
+nous, l'avenue est longue.»</p>
+
+<p>Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était
+triste, car elle sentait combien était injuste la mauvaise
+opinion qu'on avait de Blaise, et elle s'affligeait
+que ce fût son frère qui eût fait tout ce mal.</p>
+
+<p>«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner.
+Le bon Dieu fera sans doute connaître son innocence;
+mais en attendant il souffre et Jules triomphe.
+Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est mauvais!
+L'année prochaine il doit faire sa première communion;
+comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît
+pas ses torts?...»</p>
+
+<p>Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint
+qu'au bout d'une demi-heure.</p>
+
+<p>«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée
+faite par maman. J'ai été longtemps, car il a fallu
+la préparer, puis revenir pas trop vite pour ne pas
+renverser l'assiette; elle est bien pleine, les poulets
+vont se régaler.»</p>
+
+<p>Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les
+quatre poulets affamés se précipitèrent dessus et
+picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en restât miette.</p>
+
+<p>Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés
+pendant deux ou trois jours, pour qu'ils pussent
+s'habituer à leur nouvelle demeure. En peu de
+semaines ils devinrent de beaux poulets gras et forts.
+Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps;
+Hélène lui en sut gré et crut que c'était un commencement
+de repentir et d'amélioration. Un jour que
+Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules lui dit:</p>
+
+<p>«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène?
+Le cuisinier en ferait volontiers une fricassée.</p>
+
+<p>&mdash;Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée,
+j'espère bien, maman, que vous n'y avez pas songé,
+et que c'est une invention de Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour
+les manger, Hélène, dit Mme de Trénilly.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée
+de les manger. Je veux garder ces jolies volailles pour
+qu'elles pondent et qu'elles couvent; je veux les laisser
+mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
+et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la
+mort.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver?
+Il a dû être bien attrapé quand il a vu qu'au lieu
+de les manger pour son dîner il aurait encore à les
+soigner!»</p>
+
+<p>Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement,
+mais elle se contint, et, jetant sur son frère un regard
+qui le fit rougir, elle se contenta de dire:</p>
+
+<p>«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules;
+tu sais la bonne opinion que j'en ai et l'amitié que
+j'ai pour lui. Je la lui doit en compensation du tort
+que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on le
+calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et
+sans dire les choses comme je les sais.»</p>
+
+<p>Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de
+sa soeur. Il se borna à dire, en levant les épaules:</p>
+
+<p>«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier
+le déjeuner et le dîner; elle ne fit pas attention
+à la fin de la discussion d'Hélène et de Jules, et
+reprit sa lecture interrompue.</p>
+
+<p>Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait
+transportés chez Mme Anfry, de peur que Jules n'eût
+la fantaisie de les attraper et de les faire manger. A
+l'automne, les poulets étaient devenus des poules qui
+se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent
+leurs oeufs et eurent à leur tour des poulets à conduire.
+Hélène finit par en faire cadeau à Mme Anfry,
+qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps à
+autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses
+poules. Ils étaient toujours tendres et gras, et chacun
+en appréciait la qualité.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>X</h2>
+
+<h3>LE RETOUR DE JULES</h3>
+
+
+<p>A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti
+pour Paris avec toute sa maison. Anfry, sa femme et
+Blaise furent enchantés de se retrouver seuls; l'hiver
+se passa plus agréablement pour Blaise, dont chacun
+commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté.
+Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance
+pour faire des parties de jeu et de promenade
+avec ses camarades d'école; mais il préférait travailler
+à la maison avec son père et sa mère. Ils causaient
+souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne
+faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas
+de bien à en dire, et Blaise avait demandé à ses parents
+de n'en pas parler plutôt que d'en dire du mal.</p>
+
+<p>«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler,
+papa, je ne pourrais peut-être pas m'empêcher de leur
+en vouloir de leur injustice, surtout à M. Jules, et je
+me sentirais de la colère, de la haine peut-être. Et
+comment pourrais-je faire ma première communion et
+recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon
+coeur à ceux qui m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a
+bien pardonné à ses bourreaux; il a même prié pour
+eux. Je veux tâcher de faire comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit
+son père en l'embrassant. Tu es plus sage que moi et
+ta mère... C'est qu'il ne nous est pas facile de pardonner
+à ceux qui ont fait du mal à notre enfant, qui l'ont
+fait passer pour un voleur, un méchant, un...</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air
+suppliant, ne parlez que de Mlle Hélène, qui a été si
+bonne pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne
+risque rien d'en parler; pas de danger de dire une méchanceté.»</p>
+
+<p>«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et
+il en remit une à Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry;
+j'arrive avec mon fils lundi prochain. Soignez particulièrement
+la chambre de Jules, qui est souffrant depuis
+une chute de cheval. Je vous salue.</p>
+
+<p>«Comte de TRÉNILLY.»</p>
+
+<p>«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry.
+Je n'ai guère de temps pour tout préparer. Il faut
+nous y mettre tous dès aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de
+M. Jules et pas de Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait
+pas, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La
+place d'une jeune fille n'est-elle pas près de sa mère!
+Au surplus, nous le verrons bien quand ils seront
+arrivés.»</p>
+
+<p>Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant
+quatre jours ils ne firent que frotter, essuyer et
+ranger. Enfin, tout se trouva terminé le lundi dans la
+journée.</p>
+
+<p>«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour
+soigner particulièrement l'appartement de M. Jules. Je
+l'ai frotté, essuyé, comme les autres; je ne peux pas
+faire mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais
+y mettre des fleurs, qui le rendront plus gai.»</p>
+
+<p>En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules
+avait pris un autre aspect; il y avait des fleurs dans
+les vases, des corbeilles de fleurs sur les croisées, sur
+la commode. Blaise avait fait de son mieux, et il avait
+réussi.</p>
+
+<p>Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez
+eux, ils n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte.
+Comme l'année d'avant, un courrier à cheval l'annonça;
+la grille fut ouverte et la voiture roula dans l'avenue.
+Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près de
+lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène
+n'y étaient pas. Blaise avait déjà su par des gens qui
+avaient précédé M. de Trénilly qu'Hélène était au couvent
+pour renouveler sa première communion, et que
+sa mère ne la ramènerait que dans le courant de juillet,
+deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air
+encore plus sombre et plus sévère que l'année précédente.</p>
+
+<p>«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à
+sa femme en refermant la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot
+pour désennuyer M. Jules, répondit Mme Anfry.
+C'est qu'il ne serait pas possible de le refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit
+Anfry. Tu as donc oublié ce qu'ils en disaient?...»</p>
+
+<p>Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un
+domestique vint demander Blaise au château.</p>
+
+<p>«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte
+m'a bien recommandé de le ramener avec moi.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour
+dîner.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et
+M. Jules va être plus maussade que d'habitude.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié
+le mal qu'il en disait l'année dernière.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a
+changé d'idées depuis, et M. Jules ne rêve plus que
+Blaise. Mlle Hélène a raconté bien des choses qu'on ne
+savait pas; elle a tant parlé de la piété de Blaise et de
+ses bons sentiments pour sa première communion, que
+Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie
+pour M. Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais
+autant que chacun restât chez soi.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours
+dire à M. le comte que Blaise est sorti.»</p>
+
+<p>Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme
+fort contrariés de cette lubie de Jules.</p>
+
+<p>Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était
+venu le demander au château, le pauvre garçon eut
+peur et supplia son père de le laisser aller aux champs
+tout de suite après son dîner.</p>
+
+<p>«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai travailler aux champs avec les garçons de
+ferme, papa; le fermier m'a tout justement demandé
+si je ne voulais pas venir en journée chez lui pour
+toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon maintenant;
+je puis bien travailler comme un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici
+le domestique que j'aperçois enfilant l'avenue; bien
+sûr, c'est encore pour toi.»</p>
+
+<p>Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une
+porte de derrière pour ne pas être vu du domestique. Il
+courut à toutes jambes à la ferme et demanda de l'ouvrage;
+on lui donna des vaches à mener à l'herbe et à
+garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
+cinq minutes après que Blaise en était parti.</p>
+
+<p>«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant
+de tous côtés. N'est-il pas encore revenu dîner?
+M. le comte l'envoie chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller
+travailler à la ferme, où il est retenu pour l'été, dit
+Anfry d'un air satisfait et légèrement moqueur.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous
+avais prévenu que M. le comte le demandait?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à
+gagner sa vie. Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter
+comme les enfants de M. le comte.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner
+un galop, et vous en aurez les éclaboussures bien certainement.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies
+quand je ne les mérite pas.»</p>
+
+<p>Le domestique s'en retourna encore une fois en
+grommelant, et Anfry alla à son jardin; tout en bêchant,
+il souriait en se disant:</p>
+
+<p>«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est
+qu'il n'est pas bête, ce garçon!»</p>
+
+<p>Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement;
+il voyait bien que Blaise ne venait pas parce
+qu'il ne s'en souciait pas, et que le travail à la ferme
+n'était qu'un prétexte. Cette résistance l'irritait sans le
+surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène
+pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu
+de l'estime pour lui, et il commençait à croire que
+Jules avait pu être trompé par les apparences et s'être
+mépris sur les intentions de Blaise. Jules, de son côté,
+qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la
+complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il
+avait de le revoir et de l'avoir pour compagnon de
+jeux. M. de Trénilly admirait la générosité de son fils,
+qui oubliait les méfaits de Blaise, et il se promettait de
+satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à la
+campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une
+chute de cheval dans une partie de cerises à Montmorency
+hâta ce retour. Jules demanda Blaise dès son
+arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au
+lendemain.</p>
+
+<p>Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise
+était au catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi.
+Mais quand il vit une seconde fois revenir le domestique
+sans Blaise, et qu'il sut qu'il en serait de même
+tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son père
+lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce
+qui pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait
+toute distraction, et ne cessait de demander Blaise.
+M. de Trénilly, qui l'aimait avec une faiblesse qu'il
+n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de sa
+tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager
+Blaise de son travail de ferme et de le ramener dans
+une heure avec lui. Jules se calma d'après cette assurance,
+et resta tranquillement étendu dans son fauteuil.
+M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison
+d'Anfry: mais Anfry était sorti pour faire des fagots
+dans le bois.</p>
+
+<p>De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur,
+M. de Trénilly alla à la ferme et demanda Blaise.
+On lui dit qu'il était dans les prés à garder les vaches.</p>
+
+<p>«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le
+par quelqu'un, j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends
+ici.»</p>
+
+<p>Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière,
+non sans quelque crainte; l'air sombre et mécontent
+du comte la terrifiait; aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver,
+sous un léger prétexte; elle prévint ses enfants
+de ne pas entrer dans la salle, de peur de se faire gronder
+par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, disait-elle,
+et elle alla voir qui on pourrait mettre à la
+place de Blaise.</p>
+
+<p>Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit
+ans et le plus jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer
+dans la salle; mais la crainte fit bientôt place à la
+curiosité; l'aîné, Robert, alla tout doucement regarder
+à la fenêtre pour voir comment était la figure peu aimable
+de M. le comte. Il recommanda à ses frères de
+l'attendre dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes
+après il revint et leur dit à voix basse:</p>
+
+<p>«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à
+fait. Il a levé les yeux, je me suis sauvé bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il
+doit être effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende
+pas, dit Robert; il te battrait.»</p>
+
+<p>François partit aussitôt et revint comme son frère,
+mais bien plus effrayé.</p>
+
+<p>«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je
+crois qu'il m'a vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre
+comme s'il voulait sauter au travers; je me suis sauvé;
+j'ai eu bien peur.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune;
+j'ai tant envie de voir ses yeux qui brillent!</p>
+
+<p>&mdash;Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te
+voie. Reviens tout de suite.»</p>
+
+<p>Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de
+frayeur. Il marcha sur la pointe des pieds en approchant
+de la fenêtre et chercha à voir, mais il était trop
+petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper sur le
+rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts.
+Le bruit qu'il faisait attira l'attention du comte,
+qui se leva et se dirigea vers la fenêtre au moment où
+Alcine parvenait à y monter. Le pauvre enfant poussa
+un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce terrible
+croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur.
+Le comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit
+précipitamment la fenêtre et le saisit par le corps.
+Le pauvre Alcine crut que c'était pour le dévorer, et il
+se mit à crier plus fort en appelant ses frères à son
+secours.</p>
+
+<p>«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours!
+Robert, François, au secours!»</p>
+
+<p>Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa
+l'enfant par terre au moment où les frères, bravant le
+danger, accouraient, armés, l'un d'une fourche, l'autre
+d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la porte et
+s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette
+attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement
+au fond de la chambre. Il s'arma d'une chaise pour
+s'en faire un bouclier contre la fourche et le râteau qui
+cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, pendant
+qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert
+et François, voyant leur frère en sûreté, fondirent
+une dernière fois sur le comte, toujours armé de sa
+chaise; la fourche et le râteau restèrent pris dans la
+paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, entraîna
+son frère qui se trouvait également sans armes, et tous
+deux se précipitèrent hors de la chambre avec autant
+d'agilité qu'ils y étaient entrés. Le comte, revenu de sa
+surprise, voulut savoir ce qui avait causé cette attaque
+inexplicable; il sortit, tourna autour de la maison,
+visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne.
+Les enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru
+tous les trois rejoindre leur mère, qui revenait avec
+Blaise; ils lui racontèrent que le comte était si méchant
+et si furieux qu'il avait voulu manger Alcine.</p>
+
+<p>«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous
+n'étions arrivés avec une fourche et un râteau...</p>
+
+<p>&mdash;Une fourche, un râteau! contre M. le comte!
+s'écria la mère effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce
+qui va advenir de nous?</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche
+énorme, et il avait de grandes dents blanches
+comme celles d'un loup!</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!</p>
+
+
+<p>ALCINE</p>
+
+<p>Et des grandes mains énormes qui me serraient
+d'une force!...</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous
+fait? Prendre M. le comte pour un loup. Mais
+est-ce croyable, cette sottise-là?... Jamais il ne nous le
+pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma
+foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais,
+après ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez
+peur.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds.
+Je n'aurais pas eu peur sans cela.</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous
+dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il
+ne nous fît du mal.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il
+t'a demandé; va le trouver dans la salle et raconte-nous
+ce qu'il t'aura dit; tu nous retrouveras dans la
+grange.»</p>
+
+<p>Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins
+ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres
+du comte et de la fermière et il se dirigea vers la
+ferme sans trop hâter le pas... Il arriva jusqu'à la salle
+et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.</p>
+
+<p>«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière
+et aux enfants; vous pouvez venir, il n'y a plus de
+danger.»</p>
+
+<p>A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à
+dix pas de lui le comte sortant d'une bergerie. Il avait
+reconnu la voix de Blaise et s'empressait de lui parler
+pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la
+famille du fermier.</p>
+
+<p>«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me
+prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber
+du haut de la fenêtre croit que je vais le manger;
+deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau
+comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi,
+Blaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il
+n'y a plus de danger! Qu'est-ce que tout cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé,
+les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et...</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>avec colère et ironie</i></p>
+
+<p>Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu
+m'assommer?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu
+défendre leur petit frère.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du
+mal? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune,
+et...</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on
+ne se lance pas contre un homme à coups de fourche,
+surtout quand cet homme est le maître de la maison.
+Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants.»</p>
+
+<p>Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation
+aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière,
+qu'il trouva blottie dans un coin de la grange,
+entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Madame François, M. le comte vous demande, et les
+enfants aussi.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire?
+que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants,
+il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne.»</p>
+
+<p>Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur
+mère en s'accrochant à son tablier; elle entra dans la
+salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand
+ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les
+attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés
+et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia
+quelques mots d'excuses, et attendit que le comte
+parlât.</p>
+
+<p>«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix
+brève; comment avez-vous osé me menacer de vos
+fourches?</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors
+que nous avons foncé sur vous pour le dégager.</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air
+sauvage et... mécontent.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>à la fermière</i></p>
+
+<p>Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte;
+je vous fais compliment de votre succès. Vous pouvez
+dire à votre mari qu'il n'a pas besoin de se déranger
+pour venir signer la continuation de son bail. Je
+vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements,
+je leur apprendrai à me respecter.»</p>
+
+<p>Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques
+coups en disant: «Chacun son tour; voici pour la
+fourche, voilà pour le râteau!»</p>
+
+<p>Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère
+les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à
+quitter sous peu un si mauvais maître.</p>
+
+<p>M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le
+suivre. Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister
+et suivit silencieusement, la tête baissée.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XI</h2>
+
+<h3>LE CERF-VOLANT</h3>
+
+
+<p>Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly
+se retourna, et, voyant l'air malheureux de Blaise, il ne
+put s'empêcher de sourire et de lui demander s'il
+croyait aussi devoir être dévoré.</p>
+
+<p>Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans
+doute que mon pauvre Jules est malade et que j'ai besoin
+de toi pour le distraire?»</p>
+
+<p>Blaise ne répondit pas; le comte reprit:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques
+sottises, mais je veux les oublier en raison des bons
+sentiments que tu as manifestés depuis, d'après ce que
+m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous les jours
+chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son
+compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus
+à la ferme. Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant,
+je suis fâché... Je ne peux pas... Papa désire que je travaille,
+que je gagne...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y
+perdras pas; je te donnerai le double de ce que tu reçois
+à la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu
+courage, je ne pourrais pas entrer au château avec l'opinion
+que vous avez de moi. Je n'ai pas mérité les reproches
+que vous m'adressiez l'année dernière, et je
+ne puis vous promettre de faire autrement cette année.
+M. Jules ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort;
+mais je ne crois pas possible que je reste près de lui
+dans les sentiments que je lui connais.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te
+demande; quant au passé, le mieux est de n'en pas
+parler. Nous voici bientôt arrivés; viens avec moi chez
+Jules, il sera bien content de te voir.»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour
+ce jour-là, se proposant bien de demander à son père
+de refuser toutes les propositions du comte.</p>
+
+<p>Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de
+son père avec une vive impatience.</p>
+
+<p>«Eh bien, papa, Blaise vient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le
+trouver. Tu vois, Blaise, que Jules t'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien
+nous amuser. Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai
+lorsque je pourrai sortir.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous
+savoir malade.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier,
+de la colle, des couleurs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur
+Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Au cuisinier, au valet de chambre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire:
+«C'est M. Jules qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»</p>
+
+<p>Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire
+un cerf-volant; mais il oublia de dire qu'il venait de la
+part de Jules. Tous les domestiques qui se trouvaient
+dans l'antichambre éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants!
+Il fait des cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends
+pour ton fournisseur? C'est bien de l'honneur, en vérité!&mdash;Servez
+donc Monsieur, camarades! dépêchez-vous!
+Monsieur attend, Monsieur est pressé!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un
+des domestiques en lui tournant autour de la tête un
+papier sale et huileux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre
+en lui versant sur la tête une tasse d'eau sale.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième
+en lui remplissant de cirage le visage et les
+mains.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les
+mains de ces domestiques méchants et grossiers. Il ne
+crut pas convenable de rentrer ainsi fait chez Jules, et
+courut chez lui pour se débarbouiller et changer de vêtements.
+Son père et sa mère furent effrayés de le voir
+revenir mouillé, noirci; mais il les rassura en leur expliquant
+qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
+mauvais traitements dont il leur rendit compte.</p>
+
+<p>«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux,
+puisque Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement
+humilier pour me sauver.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne
+retourneras plus dans cette maison de malheur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien
+me permettre d'y retourner, parce que, cette fois, ce
+n'est pas la faute de M. Jules; il m'attend toujours, et
+il doit trouver que je mets bien du temps à faire sa
+commission.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules,
+mon garçon, crois-moi. Laisse-moi aller trouver
+M. le comte, que je lui dise pourquoi je t'empêche d'y
+retourner.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques,
+on les renverrait peut-être.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont
+faites à toi, pauvre Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait
+attendre M. Jules, qui se sera sans doute impatienté.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais
+était pour M. Jules?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières
+paroles j'ai perdu la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer
+de M. Jules. Il y a tout de même de ma faute là-dedans.
+C'eût été un peu sot si j'avais réellement demandé
+à ces messieurs de me servir comme si j'étais
+leur maître.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser
+les autres. C'est bien, mais tous ne font pas comme
+toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison
+pour que je n'avoue pas quand j'ai tort. Au revoir, papa
+et maman; je tâcherai de ne pas rester trop longtemps.»</p>
+
+<p>Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château
+et rentra chez Jules sans passer par l'antichambre.
+Il le trouva maussade et en colère d'avoir attendu si
+longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je
+t'avais commandé? Qu'est-ce que cette belle toilette?
+Est-ce que j'avais besoin que tu changeasses d'habits?
+C'était bien la peine de me faire attendre mon cerf-volant
+depuis une heure!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je
+m'étais sali dans l'antichambre, et je ne pouvais me
+présenter plein de cirage devant vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends
+de quoi faire un cerf-volant! Et où sont le papier,
+la colle, l'osier, les couleurs, la ficelle?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu
+me les donner.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules,
+rouge de colère. On n'a pas voulu! quand c'est moi qui
+les demande! Ils vont voir! Je les ferai tous chasser.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des
+domestiques, c'est la mienne, parce que je n'ai pas
+pensé à dire que c'était pour vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu
+avais droit à quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre
+et rapporte tout ce qu'il faut.</p>
+
+<p>BLAISE, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher
+un des domestiques et vous lui expliqueriez vous-même
+ce que vous voulez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout.
+Va tout de suite. Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir
+affaire à un garçon bête et entêté comme toi! Je suis
+fatigué de te répéter la même chose.»</p>
+
+<p>Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas
+voulu faire gronder les domestiques, dont il avait tant
+à se plaindre depuis un an, et, malgré sa répugnance, il
+retourna à l'antichambre répéter sa demande, mais en
+ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste,
+donne-moi le papier... Pas celui-ci! Le plus beau,
+le plus grand... Cours à la cuisine faire de la colle et
+rapporte une pelote de ficelle. Georges, va vite au jardin
+demander au jardinier de l'osier pour faire un cerf-volant
+pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
+précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt
+demander de quoi faire un cerf-volant, est-ce que
+c'était pour M. Jules?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous
+voilà dans de beaux draps. M. Jules va nous faire tous
+partir pour avoir coiffé, arrosé et peint son messager.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur, pas du tout.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement
+d'habits?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne
+rapportais pas de quoi faire un cerf-volant parce que
+j'avais oublié de dire que c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut
+avouer que tu n'as pas de méchanceté. J'ai eu une
+belle peur! La place est bonne; non pas que les maîtres
+soient bons; ils sont au contraire détestables, mais
+ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait de
+beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi,
+Blaise, puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons
+quelquefois d'une bouteille de vin, de liqueur, de café,
+de gâteaux, d'une moitié de volaille, de toutes sortes
+de choses.»</p>
+
+<p>Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique,
+mais il vit qu'il y avait une intention aimable,
+et il remercia, tout en emportant les objets qu'on
+s'était empressé d'apporter.</p>
+
+<p>«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant,
+dit-il en posant le tout sur une table.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence
+donc.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous
+amuser à le faire vous-même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains
+à couper des bâtons d'osier, me salir les doigts à coller
+des papiers, me fatiguer et m'ennuyer à arranger tout
+cela? C'est pour que tu le fasses que je t'ai fait venir;
+je m'amuserai à te regarder faire.»</p>
+
+<p>Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules
+et il eut un instant la pensée de le laisser là et de s'en
+aller.</p>
+
+<p>«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le
+serviteur, c'est certain; je dois faire les volontés des
+maîtres et souffrir les humiliations. Tant pis pour
+M. Jules s'il est égoïste et dur; tant mieux pour moi si
+je le sers avec soumission et patience.»</p>
+
+<p>Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles
+de papier, et préparait l'osier pour l'attacher en forme
+de coeur. Il passa une grande heure à faire ses préparatifs,
+à coller les feuilles et à les fixer sur les baguettes
+d'osier. Quand il eut fini de tout coller, qu'il n'y eut
+plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant,
+Blaise dit à Jules:</p>
+
+<p>«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à
+peindre des figures sur le papier blanc du cerf-volant?
+je ferai la queue pendant ce temps; je ne saurais pas
+peindre.»</p>
+
+<p>Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui,
+vit qu'il s'était endormi.</p>
+
+<p>«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne
+sera pas bien, mais j'aurai fait de mon mieux.»</p>
+
+<p>Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des
+hommes et des animaux sur le cerf-volant. Il n'avait
+aucune idée de peinture ni de dessin, c'était donc fort
+laid; ses hommes avaient l'air de poteaux de grande
+route, montrant le chemin aux passants; ses lapins
+avaient l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à
+des chats, ses oiseaux pouvaient être pris pour des papillons,
+ses arbres pour des toits de maisons, ses montagnes
+pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, dans
+sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures
+superbes et attendait avec impatience le réveil de Jules
+pour les lui faire admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit
+les bras en bâillant et appela Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il
+est tout à fait beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez
+comme il est couvert de belles peintures.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses
+figures?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon
+mieux, il me semblait que c'était bien et joli.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi
+ce cerf-volant.»</p>
+
+<p>Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand
+Jules le tint entre ses mains, il donna un grand coup
+de poing dans le papier, qu'il creva, mit le tout en lambeaux,
+brisa les baguettes d'osier et mit la queue en
+pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.</p>
+
+<p>«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon
+travail perdu! L'ouvrage de trois heures?</p>
+
+<p>&mdash;Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence,
+et tâche de faire mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur
+Jules, dit le pauvre Blaise en sanglotant... j'ai fait de
+mon mieux... Je n'ai plus de courage... Je ne peux pas
+recommencer; cela m'est tout à fait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je
+veux un autre cerf-volant.»</p>
+
+<p>Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter,
+la tête cachée dans ses mains; sa patience et sa
+résignation étaient vaincues par la dureté et l'égoïsme
+de Jules; la tristesse de son coeur, longtemps comprimée,
+se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.</p>
+
+<p>«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en
+chez toi, et reviens demain de bonne heure.»</p>
+
+<p>Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans
+pouvoir parler et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à
+un petit bois contre lequel était adossé sa maison;
+là il s'assit au pied d'un arbre et pleura quelque
+temps encore.</p>
+
+<p>«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si
+méchant pour moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire
+plaisir, il tourne tout contre moi; jamais je n'entends
+sortir de sa bouche une parole de bonté, de remerciement!
+Toujours des reproches, des injures, de
+l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant
+ses sanglots, pardonnez-moi ces murmures;
+que votre volonté soit faite et non la mienne. Corrigez
+ce pauvre M. Jules, changez son coeur, rendez-le bon
+et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
+voudrais et le servir avec affection comme mon bon
+petit M. Jacques. Mon bon, mon cher petit Monsieur
+Jacques, pourquoi êtes-vous parti? j'étais si heureux
+avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il en séchant
+ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je
+pas me trouver heureux de souffrir pour expier les
+fautes que je commets et pour ressembler à Notre-Seigneur?
+Voyons, pas de faiblesse,... du courage! Je vais
+laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais reprendre
+ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai
+que je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne
+voilà-t-il pas un grand malheur! J'en referai un autre
+demain... L'autre n'était pas joli tout de même, se dit-il
+en souriant; les peintures étaient toutes drôles... C'est
+naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois clair
+maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir
+pas été admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en
+me couchant, j'en demanderai pardon au bon Dieu.»</p>
+
+<p>Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur,
+et rentra en chantant à la maison.</p>
+
+<p>«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui
+rentre gaiement. Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci,
+mon garçon?</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on
+dirait que tu as pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as
+pleuré!</p>
+
+<p>BLAISE, <i>riant</i></p>
+
+<p>C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est
+ma faute; je suis un nigaud et un orgueilleux.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous
+ne pensez.»</p>
+
+<p>Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé,
+supprimant seulement les épithètes injurieuses de
+Jules.</p>
+
+<p>Anfry examinait attentivement la physionomie expressive
+de Blaise pendant son récit. Quand il eut fini,
+il l'attira à lui et l'embrassa à plusieurs reprises, pendant
+que de grosses larmes roulaient le long de ses
+joues.</p>
+
+<p>«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon
+bon Blaise; je comprends tout,... même ce que tu n'as
+pas dit. Quant aux douceurs que te promettent les domestiques,
+n'accepte rien; en faisant des générosités
+aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables
+de vol; ne nous faisons jamais leurs complices.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas
+même un morceau de sucre ou de gâteau.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites
+choses, tu le seras dans les grandes.»</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XII</h2>
+
+<h3>L'ACCENT DE VÉRITÉ</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher,
+Blaise alla au château et demanda encore de
+quoi faire un cerf-volant. Les domestiques, au lieu de
+le maltraiter comme ils l'avaient fait la veille, le
+reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion.
+Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires,
+le valet de chambre qui la veille avait promis
+tant de choses à Blaise lui demanda s'il avait
+déjeuné.</p>
+
+<p>«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment;
+j'ai mangé avant de partir.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Qu'as-tu mangé?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du pain et des radis, Monsieur.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner
+un meilleur: une bonne tasse de café au lait avec
+une tartine de pain et de beurre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim;
+je n'en mangerai pas.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement
+pas.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de
+votre obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits,
+dit-il en plaçant devant Blaise une assiette de biscuits;
+et voici le vin», ajouta-t-il en mettant à côté un verre
+de frontignan.</p>
+
+<p>Au moment où il posait la bouteille, il entendit le
+bruit d'une porte bien connu; c'était celle du comte;
+en une seconde le valet de chambre et ses camarades
+disparurent, laissant Blaise seul, devant la bouteille
+de frontignan et les biscuits.</p>
+
+<p>Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que
+Jules demandait. Son étonnement fut grand en le
+voyant tout seul, les armoires ouvertes et le frontignan
+et les biscuits devant lui.</p>
+
+<p>«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu
+de sa surprise. Saint Blaise enrôlé dans les voleurs?
+Belle conduite, en vérité! Tu ne manques pas de front
+ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour voler
+mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est
+très bien! très bien!</p>
+
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise
+les larmes aux yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est
+certainement pas moi qui ai sorti ce vin et ces biscuits!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas
+vous; mais, croyez-en ma parole, ce n'est pas moi non
+plus.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu
+seul devant ces armoires ouvertes, cette bouteille posée
+devant toi, et ce verre plein placé pour être bu?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique
+je le sache. Je suis ici pour avoir de quoi faire un
+cerf-volant à M. Jules, qui m'attend. Quant aux armoires
+et au reste, je n'en suis pas coupable, et je vous
+supplie de me croire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à
+mi-voix; il vous domine malgré vous: me voici disposé
+et obligé à le croire, malgré ma raison et l'évidence des
+faits.&mdash;C'est bon, va chez Jules qui t'attend, ajouta-t-il
+à haute voix.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le
+savoir pour rester dans votre maison et surtout près
+de votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly
+avec vivacité, après un instant d'hésitation. Je te crois,
+puisque je ne puis faire autrement, et que malgré moi
+je t'estime.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les
+yeux brillants de bonheur. Que le bon Dieu vous récompense
+en votre fils de la bonne parole que vous avez
+dite! Merci.»</p>
+
+<p>Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de
+Trénilly ému et surpris de l'impression que ce garçon
+produisait sur lui et de l'autorité qu'exerçait sa parole.</p>
+
+<p>«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le
+voyant entrer. Je croyais que tu ne viendrais pas.»</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer
+ma sottise d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu
+serais fâché de ce que je t'avais dit.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été...,
+pas fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré
+encore longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant
+fini par comprendre que j'étais un orgueilleux et,
+de plus, un sot, et me voici prêt à vous faire un cerf-volant,
+que je soignerai de mon mieux...</p>
+
+<p>&mdash;Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Et que je me garderai bien de peindre, reprit
+Blaise en souriant. Il faut convenir que c'était bien
+laid ce que j'avais fait, et que vous avez eu raison de
+le déchirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en
+balbutiant, touché malgré lui de l'humilité et de la
+bonté de Blaise; on aurait pu l'arranger, le couvrir, le
+repeindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu
+faire du défunt et commençons le nouveau. Voulez-vous
+m'aider un peu, Monsieur Jules? cela ira plus
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que
+d'habitude.</p>
+
+<p>Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant
+que Jules préparait le papier; il le fit d'assez bonne
+grâce, et avant une heure le cerf-volant fut terminé; il
+ne restait plus à faire que la queue, et Jules essaya de
+barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. Blaise
+les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs
+et de formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise,
+devint de plus en plus aimable et lui proposa de lancer
+le cerf-volant sur la pelouse devant la maison. Blaise
+n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent à sortir.
+Blaise offrit de porter le cerf-volant.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur
+Jules; si elle traînait et que vous missiez le pied dessus,
+vous la feriez casser.»</p>
+
+<p>Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le
+prit à deux mains et fit quelques pas pour faire traîner
+la queue et la rouler à son bras. En tirant la queue
+pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas qu'elle était accrochée
+à un des candélabres de la cheminée; il sentit de
+la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre
+roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et
+bronze, tout était brisé.</p>
+
+<p>«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre;
+tout est cassé! quel dommage! que c'est malheureux!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre;
+crois-tu que je vais pleurer pour un méchant candélabre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans
+doute?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut
+gronder, ce sera toi qu'il grondera, et il aura bien raison.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Blaise stupéfait.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une
+queue si longue et si entortillée qu'on ne sait qu'en
+faire? Si tu n'avais pas voulu faire le savant et montrer
+ton habileté, il n'y aurait pas eu de queue, et le candélabre
+ne serait pas cassé.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que
+j'ai fait cette queue, c'est pour vous faire plaisir, pour
+embellir votre cerf-volant. Et si vous y aviez regardé,
+vous auriez tiré plus doucement et vous n'auriez rien
+cassé.</p>
+
+<p>&mdash;Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec
+colère et tapant du pied. Je te dis que c'est la tienne;
+tu es un maladroit; tu disais toi-même tout à l'heure
+que tu étais sot et orgueilleux! c'est très vrai.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur
+Jules; mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi
+je te dis que tu es désagréable et insupportable.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous,
+Monsieur Jules? Ce n'est pas moi qui le demande, bien
+sûr; je n'y ai pas déjà tant d'agrément?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant,
+que je te rends malheureux?... Ce n'est pas vrai;
+c'est toi qui me mets en colère et qui m'ennuies avec tes
+airs bêtes.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de
+vous contenter; bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette
+fois c'est pour ne plus revenir, puisque je ne vous suis
+point utile.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne
+de toi», dit Jules en mettant en pièces le cerf-volant
+et le jetant à la tête de Blaise.</p>
+
+<p>Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son
+canapé en criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly
+entra précipitamment dans la chambre de Jules et fut
+effrayé de le voir dans cet état, qu'il prenait pour du
+chagrin. Il vit le candélabre brisé et les débris du cerf-volant,
+que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne
+fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude
+ce qu'il avait.</p>
+
+<p>Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia
+enfin:</p>
+
+<p>«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il
+arrivé? Parle, Blaise.»</p>
+
+<p>Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre,
+Jules s'empressa de prendre la parole:</p>
+
+<p>«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté:
+il a fait une si longue queue au cerf-volant qu'elle a
+accroché le candélabre, qui s'est cassé. Et voilà à présent
+qu'il se fâche, qu'il ne veut pas arranger mon
+cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne reviendra
+plus jamais, parce que je suis un méchant, un
+insupportable. Il m'a abîmé hier mes couleurs et un
+cerf-volant; aujourd'hui il casse tout, puis il se fâche
+encore!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences,
+je te ferai fouetter par mes gens.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le
+comte; je ne crois mériter aucune punition. Et quant
+à me faire fouetter par vos gens, ils n'ont pas le droit
+de me frapper et je ne me laisserai pas faire.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est ce que nous verrons, petit drôle.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je
+vous en supplie; une autre fois, s'il recommence, je le
+laisserai fouetter; mais, aujourd'hui je ne veux pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que
+je lui pardonne son insolence, et j'aime à croire qu'il
+ne recommencera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous
+pardonne de tout mon coeur, et à vous aussi, Monsieur
+le comte, tout-puissant que vous êtes et tout petit que
+je suis. Si jamais vous venez à savoir la vérité, dites-vous
+bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement
+pardonnés.»</p>
+
+<p>Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant
+que le comte fût revenu de sa stupéfaction.</p>
+
+<p>Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps
+pensif, regardant souvent Jules, dont l'attitude embarrassée
+et l'air craintif indiquaient une mauvaise conscience.</p>
+
+<p>«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui;
+Jules, je t'en conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne
+d'avance; dis-moi si Blaise est innocent et si tu l'as
+calomnié par un premier mouvement d'humeur et de
+dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que
+Blaise a raison et que tu me trompes.»</p>
+
+<p>Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles
+de son père; car lui-même commençait à avoir
+parfois des remords de son injustice et de sa cruauté
+envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
+confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir,
+arrêta l'aveu prêt à lui échapper, et il dit d'une voix
+basse et hésitante:</p>
+
+<p>«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous
+croyez que je mens, et pourquoi vous ajoutez foi aux
+impertinentes paroles de Blaise et pas aux miennes;
+je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
+portier, un paysan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans
+sa voix, dans tout son air quelque chose que je ne puis
+m'expliquer, mais qui me donne une estime, une confiance
+qui augmentent à chaque démêlé que j'ai avec
+lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore
+avec instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque
+chose à nous pardonner à toi et à moi? Je ne t'en demanderai
+pas davantage, je te le promets; est-ce oui ou
+non?</p>
+
+<p>&mdash;... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête
+et les yeux.</p>
+
+<p>Quand Jules releva la tête, son père était parti.
+Inquiet, effrayé, il alla le chercher dans sa chambre;
+il n'y trouva personne. Il sonna un domestique.</p>
+
+<p>«Où est papa? dit-il; est-il sorti?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir;
+il a descendu l'avenue du côté d'Anfry.»</p>
+
+<p>L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était
+allé faire chez Anfry? Il aura voulu sans doute questionner
+Blaise.</p>
+
+<p>«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est
+passé, se dit Jules, et papa va être furieux contre moi.
+Il est impossible que Blaise ne lui raconte pas tout;
+j'ai été un peu méchant pour lui, et il sera enchanté de
+se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, je ne
+sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi...
+Il est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il
+parle, il a un air si honnête,... et véritablement il est
+bon,... le pauvre garçon! Comme je l'ai traité hier!...
+Et c'est lui qui vient me dire qu'il a été orgueilleux et
+sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
+Blaise!»</p>
+
+<p>Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly
+marchait à pas précipités vers la maison d'Anfry.
+Il y trouva Blaise, les yeux rouges, l'air triste, qui
+était en train de raconter à son père la cause de son
+nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers
+Blaise, à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de
+quelques pas pour éviter le contact du comte. Il fut
+très surpris quand il vit le comte lui saisir la main, la
+presser fortement, et lui dire d'une voix émue:</p>
+
+<p>«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte
+ton pardon et je t'en remercie; tu es un brave et honnête
+garçon, je te l'ai dit ce matin; je t'estime et je te
+crois. Reviens au château sans crainte, quand tu voudras
+et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
+et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite
+d'avoir un fils pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur
+que vous nous faites.»</p>
+
+<p>Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre
+garçon, tremblant et ému, se permit de presser à son
+tour la main qui pressait la sienne. Quand il sentit
+que le comte lui rendait cette pression, il saisit la main
+du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le comte,
+ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte,
+et sortit sans ajouter une parole, mais en saluant d'un
+air amical. Quand il fut parti, Anfry s'écria:</p>
+
+<p>«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau
+d'être venu lui-même et tout de suite reconnaître ses
+torts. C'est le bon Dieu qui récompense ta patience et
+ton humilité, mon Blaisot.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant
+le plaisir que m'a fait la visite de M. le comte et
+tout ce qu'il m'a dit; et la main qu'il me serrait à la
+briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air si sévère,
+il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc
+M. Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de
+sa part!»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur
+était plein de reconnaissance pour le bon Dieu, pour
+le comte, pour Jules. Il ne se souvenait plus des sévérités
+du comte, des méchancetés et des calomnies de
+Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
+reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules.
+Il se réveilla donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse
+était remplacée par un sourire radieux: son père
+et sa mère, heureux de cette transformation, l'embrassèrent
+avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au
+château.</p>
+
+<p>«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de
+revoir M. le comte et de remercier M. Jules de sa franchise.»</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XIII</h2>
+
+<h3>LE REMORDS</h3>
+
+
+<p>Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules
+levé, habillé et prêt à le recevoir. En entrant dans le
+vestibule et en montant l'escalier, il fut surpris de ne
+pas voir de domestiques; c'était pourtant l'heure où ils
+étaient tous occupés à faire les appartements. En approchant
+de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
+extraordinaire et un bruit confus de voix qui
+s'entr'appelaient. Il poussa la porte, entra et vit M. de
+Trénilly assis près du lit de Jules, qui paraissait en
+proie à une fièvre violente, et qui parlait avec une vivacité
+tenant du délire.</p>
+
+<p>«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,...
+il dirait tout. Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté.
+Ne dites rien à papa... Je vous ferai tous chasser... Ce
+pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je suis sûr qu'il
+m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, j'ai
+honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»</p>
+
+<p>Et Jules retomba dans les bras de son père désolé;
+il ne dit plus rien; il tournait la tête de tous côtés.</p>
+
+<p>«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa
+faute,... c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe!
+qu'est-ce qu'il veut? il ne dit pas..., mais je vois bien...
+il veut que je devienne comme lui,... que je dise tout à
+papa, à tout le monde... Non, c'est impossible,... impossible...
+Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... tu vois
+bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
+honte!... Je ne peux pas.»</p>
+
+<p>Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas.
+Blaise restait à la porte, tremblant, effrayé, ne sachant
+pas s'il devait se montrer ou s'en aller. M. de Trénilly
+attendait avec impatience le médecin qu'il avait envoyé
+chercher.</p>
+
+<p>La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il
+n'avait rien dit à Jules, dont l'inquiétude augmentait
+d'heure en heure en voyant l'air sévère et préoccupé
+de son père.</p>
+
+<p>«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il
+dit?»</p>
+
+<p>Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant
+adieu, son père, pour la première fois de sa vie, refusa
+de l'embrasser et lui dit:</p>
+
+<p>«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir,
+réfléchis à ta conduite et repens-toi.»</p>
+
+<p>«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui
+est si sévère? Je vais être très malheureux; il sera pour
+moi, comme il est pour Hélène et pour tout le monde,
+sévère à faire trembler. Ce méchant Blaise! qu'avait-il
+besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur?
+Papa n'est pas son père! il aurait peut-être chassé
+les Anfry, voilà tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver
+demain? J'ai peur! Oh! j'ai peur! Je m'ennuie tant,
+déjà! Ce sera bien pis!»</p>
+
+<p>Après avoir passé une partie de la nuit dans cette
+cruelle inquiétude, Jules, à peine rétabli de sa maladie,
+fut pris de la fièvre et du délire. Quand la bonne d'Hélène
+vint le lendemain ouvrir ses volets et lui apporter
+ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle le trouva
+si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
+immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville
+voisine, et s'établit près de son fils sans savoir quels
+soins, quels remèdes lui donner. Les paroles incohérentes
+de Jules lui découvrirent la cause de sa maladie;
+quelque chose de grave troublait sa conscience; il ne
+savait quel moyen employer pour la décharger du
+poids qui l'oppressait. Personne dans la maison n'avait
+d'empire sur Jules et ne possédait son affection. Dans
+sa détresse, le malheureux comte se retourna comme
+pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours
+immobile, debout à la porte; les domestiques étaient
+tous sortis.</p>
+
+<p>«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est
+Dieu qui t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau
+malade de mon pauvre Jules. Viens; c'est le remords
+qui le tue; le remords du mal qu'il t'a fait. Dis-lui que
+tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me pardonnes.
+Dieu te venge en m'éclairant.»</p>
+
+<p>Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser,
+mais le comte, l'attirant, le serra contre son coeur.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il
+ne m'enlève pas mon fils, qu'il lui ouvre les yeux
+comme il me les a ouverts à moi, qu'il lui donne le
+temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal qu'il t'a
+fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
+prier.»</p>
+
+<p>Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont
+les fréquents gémissements, les paroles entrecoupées
+lui brisaient le coeur.</p>
+
+<p>Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il
+pria et pleura; sa prière fervente et généreuse obtint
+du bon Dieu un léger adoucissement aux souffrances
+de Jules; quand le comte se releva, Jules dormait d'un
+sommeil assez calme.</p>
+
+<p>Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il
+releva Blaise, toujours agenouillé près du lit de Jules,
+lui serra les mains dans les siennes et lui dit à voix
+basse:</p>
+
+<p>«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais
+m'habiller. S'il s'éveille, viens me chercher.»</p>
+
+<p>Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu
+s'établir près de son lit, gardant Blaise près de lui. Le
+médecin n'arrivait pas; le comte ne savait que faire
+pour dégager la tête si évidemment embarrassée. La
+bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly
+était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion d'Hélène.</p>
+
+<p>Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son
+père et Blaise sans les reconnaître.</p>
+
+<p>«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne
+laissez pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je
+dirai... Appelez Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma
+tête brûlera moins;... c'est si lourd dans ma tête... Tout
+ce que je veux dire pèse tantôt dans ma tête, tantôt
+dans mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise
+en s'approchant timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens
+vous soigner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu
+sais bien tout ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était
+pas vrai... Tout, tout était faux... Tu sais bien les poulets?...
+c'est moi qui les avais noyés... Tu sais bien les
+habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les siens; c'est
+lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été
+bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs?
+c'est moi qui ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander
+par Blaise... Tu sais bien le cerf-volant? c'est
+moi qui ai été méchant, si méchant!... Blaise a été si
+bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,...
+non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu
+comme il m'a pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui
+a pardonné!... Papa a été méchant pour Blaise!... C'est
+ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! ma tête!...
+Blaise! je veux Blaise!»</p>
+
+<p>Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque
+parole était pour lui une affreuse révélation de sa
+propre faiblesse, de sa propre injustice et de la méchanceté
+de son fils. La tête cachée dans les mains, il sanglotait
+à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à travers
+ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête
+de Blaise à genoux près de lui.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce
+pauvre M. le comte; mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez
+à ce pauvre M. Jules, donnez-lui le repentir de
+ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le
+repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui
+la connaissance afin qu'il puisse décharger son coeur
+en avouant les fautes qui l'oppressent. Mon Dieu, ne le
+laissez pas mourir sans pardon; votre pardon à vous,
+bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre
+père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi,
+mon bon Dieu, vous savez que je lui ai pardonné depuis
+bien longtemps, dès que l'offense était commise.
+Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui,
+il se repent.»</p>
+
+<p>Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas
+être repoussée. Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et
+Jules devait être sauvé; sa guérison devait être complète,
+comme on le verra, mais elle se fit attendre; le
+père devait expier par ses angoisses les torts de sa faiblesse.
+Dieu permit que la maladie de Jules fût longue
+et cruelle.</p>
+
+<p>Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen
+prolongé et intelligent, que Jules était atteint d'une
+fièvre cérébrale. Après avoir entendu quelques phrases
+qui décelaient une conscience troublée, il recommanda
+que le malade ne fût soigné que par les deux personnes
+qui préoccupaient constamment son imagination frappée,
+afin qu'au premier retour de raison il ne vît que
+ces deux personnes, et qu'il ne pût pas craindre d'avoir
+été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite de fréquentes
+applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles,
+aux mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons
+rafraîchissantes, de l'air dans la chambre, diète
+absolue, une demi-obscurité et pas de bruit.</p>
+
+<p>La journée fut terrible; d'un accablement semblable
+à la mort, Jules passait à une agitation et à un flot de
+paroles accusatrices; il apprit ainsi à son malheureux
+père toute la noirceur de son âme. Le repentir que Jules
+témoignait de plus en plus adoucissait un peu le coup
+terrible porté à son amour et à son amour-propre de
+père. Plus il découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait
+et admirait la charité, la bonté si chrétienne de
+Blaise. Dix fois par jour il le serrait contre son coeur,
+il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait pardon
+pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains
+du comte, l'encourageait, le consolait, lui parlait du
+bon Dieu, lui enseignait la prière du coeur, la vraie
+prière du chrétien. Quand il ne pouvait calmer le désespoir
+du comte, il se mettait à genoux près de lui et
+disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient
+toujours par diminuer l'agitation du comte
+et lui rendre l'espérance.</p>
+
+<p>L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de
+fièvre. Le septième jour, après un sommeil de trois
+heures, dont avaient profité le comte et Blaise pour s'assoupir
+dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et appela
+Blaise comme de coutume.</p>
+
+<p>«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur
+ses pieds et prenant sa main.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant
+besoin de te voir et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été
+méchant pour toi! Comment peux-tu me pardonner?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond
+de mon coeur, je vous ai pardonné depuis bien longtemps.
+Notre-Seigneur n'a-t-il pas pardonné à tous ceux
+qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire de
+même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez
+pas; nous parlerons de cela plus tard.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez
+encore.»</p>
+
+<p>Jules but de l'orangeade.</p>
+
+<p>«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon
+de rester près de moi! J'ai été si méchant pour toi!
+Oh! si tu savais, comme tout cela me brûlait la tête et
+le coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous
+ferez mal.»</p>
+
+<p>Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison,
+ne pouvant maîtriser sa joie, fut sur le point de se
+montrer et d'embrasser son enfant, qu'il avait cru perdu,
+quand Jules retourna la tête et dit à Blaise:</p>
+
+<p>«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le
+laisse pas venir; si je le vois, je mourrai de honte et
+de frayeur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez
+bien tranquille; mais votre papa est si bon pour vous,
+il vous aime tant, que vous ne devez pas en avoir peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Mais la honte, Blaise, la honte?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre
+faute: ce sera beau de tout avouer. Mais vous avez le
+temps d'y penser, Dieu merci: ainsi tâchez de dormir
+encore; nous causerons de cela plus tard.»</p>
+
+<p>Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de
+Jules la première pensée de l'aveu comme expiation;
+il mettait entre ses mains le moyen d'apaiser sa conscience,
+de retrouver le calme qu'il avait perdu.</p>
+
+<p>Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise
+mêlée de satisfaction; il sentait vaguement qu'il
+pouvait tout réparer; mais, trop faible pour réfléchir
+sérieusement, il se laissa aller au sommeil et dormit
+encore deux bonnes heures.</p>
+
+<p>M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait
+peur de troubler le repos de Jules; il désirait dire
+quelques mots à Blaise, et il n'osait parler. Blaise,
+s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, arriva
+jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la
+portée du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le
+serra vivement dans ses bras et lui dit bas à l'oreille:</p>
+
+<p>«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je
+l'aime, que c'est toi qui as changé mon coeur, que tu
+es son frère, mon second enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le
+comte, répondit Blaise tout bas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise,
+afin qu'il n'ait plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon
+Monsieur le comte; ayez confiance, vous en serez récompensé.»</p>
+
+<p>Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans
+ses mains, il réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus
+véritablement admirables de cet enfant.</p>
+
+<p>«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il
+avec surprise. Ce pauvre enfant de portier a les sentiments
+élevés d'un prince, la science d'un savant, la
+générosité, la charité d'un saint. Quand il me parle, il
+m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent
+mon coeur de si doux sentiments que je ne sens plus
+mes inquiétudes ni mon malheur. Quand il me reprend,
+il me fait rougir comme s'il avait autorité sur moi.
+Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce qu'il
+est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions
+du catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion,
+parce qu'il est un saint enfant de Dieu... Et
+mon Jules, mon pauvre Jules, qu'est-il auprès de cet
+enfant? Un malheureux pécheur, un misérable comme
+moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je
+me confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près
+de lui, et je m'améliorerai avec lui, et notre maître à
+tous deux sera ce pauvre enfant calomnié, outragé,
+maltraité par nous... J'aime cet enfant; je l'aime à
+l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
+modèle et mon guide.»</p>
+
+<p>Le comte regarda avec attendrissement le pauvre
+Blaise, qui s'était rendormi dans un fauteuil, et dont la
+physionomie exprimait si bien le calme d'une bonne
+conscience. Il se leva, se plaça près du lit de Jules, et
+contempla avec une pénible émotion son visage contracté
+et agité.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et
+sage Blaise, et pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé.
+Que je sois seul puni, et que mon fils soit épargné!»</p>
+
+<p>Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec
+anxiété ses moindres mouvements, prêt à se cacher à
+son premier réveil. Jules dormit longtemps encore;
+évidemment il était mieux. Il s'éveilla enfin, ouvrit les
+yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise de
+dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière
+le rideau du lit.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé
+sans doute, ajouta-t-il en se soulevant et regardant de
+tous côtés... Je croyais qu'il était là... J'ai eu peur, bien
+peur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur
+Jules? Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous
+gronder après vous avoir vu si malade?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma
+maladie? Dis-moi la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens
+que je parlais beaucoup.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez
+de rien, ne regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant
+que vous étiez si mal, que nous craignions de vous
+voir mourir, vous avez dit tout ce que vous avez fait;
+vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous embrassait,
+vous serrait dans ses bras et priait le bon
+Dieu de vous sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en
+voulait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules
+avec accablement.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa
+et moi. Il n'y a que nous deux qui approchions de vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!</p>
+
+<p>&mdash;Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable
+de résister plus longtemps au désir de le rassurer;
+Jules! je t'aime toujours; plus qu'avant ta maladie,
+parce que je vois tes remords et que je t'en estime
+davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable,
+c'est moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui
+t'ai donné un si triste exemple. Jules! pardonne-moi,
+mon enfant; c'est ton père qui a besoin de pardon,
+parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»</p>
+
+<p>Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait
+à l'étreinte passionnée de son père en le couvrant
+de larmes. Le comte eut peur en le voyant ainsi
+pleurer; mais ces pleurs étaient un baume pour l'âme
+malade de Jules; ces larmes le soulageaient.</p>
+
+<p>«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant
+son père, qui cherchait à s'éloigner, pleurer dans
+vos bras!... Quel bien me font ces larmes! Comme je
+me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur de
+n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous
+connaissez la vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous
+l'aimerons tant, nous tâcherons de le rendre si heureux,
+qu'il ne sera plus pauvre Blaise! Je lui ai de
+grandes obligations, car c'est à lui que je dois le changement
+de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu
+et prier. Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui
+qui le premier t'a donné des sentiments de repentir; il
+t'a touché par sa patience, sa charité, sa générosité, son
+admirable humilité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout?
+ajouta Jules en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de
+ce sourire, le premier qu'il eût vu sur les lèvres de
+Jules depuis plusieurs semaines. Et à présent que tu es
+tranquille sur mes sentiments à ton égard, tâche de te
+reposer, tu es faible, bien faible encore.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose,
+je reposerai mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon
+ami, va lui chercher une petite tasse de bouillon de
+poule.»</p>
+
+<p>Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il
+courut annoncer la bonne nouvelle de la convalescence
+de Jules, et demanda un bouillon, qu'on fit chauffer
+avec empressement.</p>
+
+<p>Pendant son absence, Jules prit la main de son père,
+la baisa à plusieurs reprises, le regarda fixement et dit
+avec hésitation:</p>
+
+<p>«Papa,... papa, Blaise est mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir devancer ma pensée.»</p>
+
+<p>Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but
+avec avidité. A partir de ce moment la convalescence
+s'établit et marcha rapidement. M. de Trénilly continua
+à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas souffrir
+que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade.
+Il le renvoya coucher ce même soir chez son père.
+Blaise avait réellement besoin de repos; il avait à peine
+sommeillé pendant les sept jours du danger de Jules;
+la nuit comme le jour, il était avec le comte, toujours
+au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
+l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents,
+mais Blaise avait toujours refusé; il se bornait à y
+courir matin et soir pour donner des nouvelles de Jules.
+pour se débarbouiller et changer de vêtements.&mdash;Blaise
+raconta à ses parents tout ce qui s'était passé
+ce jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après
+avoir remercié le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda
+pas à s'endormir et ne se réveilla que le lendemain au
+grand jour.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XIV</h2>
+
+<h3>LES DOMESTIQUES</h3>
+
+
+<p>Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner
+quand il entra dans la cuisine, un peu honteux
+de sa longue nuit; mais son père le rassura en
+lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le
+reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude
+et les veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner
+et courut au château pour reprendre son poste
+près de Jules. La nuit avait été excellente, et le sommeil
+de Jules n'avait été interrompu que deux fois,
+par le besoin de prendre de la nourriture; il avait bu
+du bouillon; le médecin, qui sortait d'auprès de lui,
+avait permis des soupes, et Jules était en train d'en
+manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à
+lui et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise
+du domestique qui avait apporté la soupe. Jules lui
+tendit la main en souriant, ce qui augmenta l'étonnement
+du domestique.</p>
+
+<p>«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant
+à l'office, voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas
+vu, je ne le croirais pas! M. le comte qui embrasse
+le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main et qui
+lui sourit!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment,
+M. le comte, qui est si fier qu'il ne vous regarde
+seulement pas, et qu'il semble se croire au-dessus de
+tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! Du
+nouveau, comme tu dis, Adrien.</p>
+
+<p>&mdash;Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et
+le petit, va-t-il devenir insolent!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!</p>
+
+<p>&mdash;Et le servir comme un maître! comme M. Jules!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne
+suis pas là-dessus, moi, du même avis que vous: je
+ne crois pas que le petit change sa manière pour cela.
+Il est bon et honnête, cet enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié
+toutes ses histoires de l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh
+bien, entre nous, je n'ai jamais beaucoup cru à ces
+histoires. Nous connaissons bien M. Jules et de quoi
+il est capable.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que
+c'en est répugnant.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non
+plus. Est-il orgueilleux!</p>
+
+<p>&mdash;Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte
+Adrien! Comment aurait-il embrassé le petit du
+concierge?</p>
+
+<p>&mdash;Comment et pourquoi, nous n'en savons rien,
+mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait. Attention à
+nous et soyons polis et même aimables pour ce nouveau
+favori.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait,
+à ce gamin.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de
+cirage le jour du cerf-volant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes
+amis, et soyons prudents à l'avenir. De la politesse,
+des égards.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il
+en voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi des liqueurs!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi des sucreries!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à
+emporter chaque jour <i>les restes</i> du dîner. On sait bien
+ce que sont <i>les restes</i> d'une cuisine pour les amis; de
+quoi nourrir toute la famille et largement.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre
+jour un gigot entier à la petite Lucie, la repasseuse.
+Hier un gâteau pas seulement entamé à la bouchère.
+Ce matin, une livre de beurre à la voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef
+avec humeur. Tu as bien porté, l'autre jour, un panier
+de vin au village!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur
+au repas que donnait l'épicier.»</p>
+
+<p>La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation
+intime; un des domestiques se précipita pour
+répondre à l'appel.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec
+précaution la porte de Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise
+déjeune avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le domestique apportait une
+petite table avec deux couverts, une volaille froide,
+du jambon, du beurre frais et des fruits.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première
+fois que je mangerai avec appétit depuis la
+maladie de mon pauvre Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner,
+je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme
+d'habitude.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner
+cela, après toutes les fatigues que tu as eues, toutes
+les nuits que tu as passées?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé
+cette nuit; il n'y paraît plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique;
+si j'ai besoin de vous, je sonnerai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise,
+de moi qui ait tant accepté et reçu de toi, continua le
+comte. Prends garde que ce ne soit encore de l'orgueil,
+ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
+la main sur la tête et sur la joue de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de
+l'orgueil; je recevrais de vous plus volontiers que de
+tout autre; cela me ferait même plaisir de vous donner
+cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un air pensif,
+je sais que votre coeur déborde de reconnaissance
+pour les soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous
+ne savez que faire pour me le témoigner... Attendez...
+attendez,... je vais vous contenter. Habillez-moi de
+neuf pour la première communion, dans un mois.
+Cela me fera un grand plaisir et à papa aussi, car
+c'est cher pour des gens comme nous... Voulez-vous?
+voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant à la volaille,
+vraiment je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>&mdash;Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri;
+oui, tu as bien deviné avec ton excellent coeur
+le besoin que j'éprouve de t'exprimer ma reconnaissance;
+je te remercie de me dire si franchement ce
+qui te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement
+complet pareil à celui de Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas
+si beau! ce ne serait pas bien, voyez-vous. Le serviteur
+ne doit pas se vêtir comme le maître; je serais moi-même
+mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; laissez-moi
+commander mes habits comme si papa devait payer,
+et puis c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que
+tu dis est sage.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une
+chose;... mais... ne vous fâchez pas si j'en demande
+trop... Dites seulement: non, Blaise, tu es trop ambitieux.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,...
+parle donc! Dis, mon enfant, dis.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi
+de vous embrasser non pas du bout des lèvres,
+mais là... comme je l'entends,... comme j'embrasse
+quand j'aime...</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en
+ouvrant les bras pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec
+transport et qui embrassa le comte à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>Jules avait regardé et écouté avec attendrissement,
+il voulut à son tour embrasser Blaise comme un frère,
+un ami.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne
+nous quitte jamais?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second
+fils, ton camarade d'études et de jeux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution,
+impossible. J'ai un père moi aussi, et une mère; je
+suis leur seul enfant; je dois rester près d'eux,
+et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
+seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non
+seulement de fait, mais d'habitudes, d'éducation, de
+vêtements et de manières. Je ne serais plus comme
+leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
+je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous
+servir et à vous témoigner mon affection et mon
+respect: mais quitter mes parents, vous suivre à Paris,
+jamais!»</p>
+
+<p>Le comte considérait avec émotion la belle figure
+de Blaise animée par les sentiments qu'il exprimait
+avec énergie et noblesse.</p>
+
+<p>«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il;
+mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend,
+c'est que je ne m'en sente pas humilié.</p>
+
+<p>«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il
+dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose; et
+nous ne ferons rien sans te consulter, Blaise. C'est
+toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure
+pour tes habits.»</p>
+
+<p>Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit
+emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise
+que Blaise n'avait pas mangé.</p>
+
+<p>«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office:
+une nouvelle merveille! M. Blaise a refusé l'invitation
+de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son
+couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge,
+ce mangeur de pain et de fromage, refuse de
+la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc
+pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien
+qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon
+vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais
+rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propos de ce
+vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous
+ne l'avons jamais su.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien
+avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner
+M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour
+n'en plus sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est
+implanté près d'un homme riche et grand seigneur
+comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus...
+Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite
+à déjeuner!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est
+laissé embrasser! on aurait dit qu'il voulait rendre à
+M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait
+sauté au cou.</p>
+
+<p>&mdash;La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a
+pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être
+le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien
+nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous
+aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir
+l'air d'y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout
+ça n'est pas franc du collier; l'année dernière il fait
+cinquante infamies, et cette année le voilà un sage!
+un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour
+de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur
+nos gardes; ne nous découvrons pas trop.»</p>
+
+<p>Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur
+ouvrage, Blaise parut à la porte et dit que M. Jules
+demandait qu'on allât au village chercher un demi-cent
+de jolies billes pour s'amuser.</p>
+
+<p>«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un
+des gens. J'en apporterai un cent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi,
+mon petit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je
+n'aurais pas de quoi les payer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur!
+répondit le domestique. On les portera sur le compte
+de M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules
+me gronderait, et il aurait raison.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jules ne le saura pas, nigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur
+son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas
+sur le compte de M. Jules; si le cent a coûté trois
+francs, on mettra: demi-cent de billes, trois
+francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est
+tout simplement un vol. Je ne prêterai jamais les
+mains à une friponnerie, quelque petite qu'elle soit.
+Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors
+que je serais malheureux et méprisable.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à
+monsieur Blaise! Tu as oublié tes friponneries de
+l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas commis de friponneries, répondit
+Blaise avec calme et dignité. Le bon Dieu m'a toujours
+protégé contre le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à
+la fin. Ce que je te disais était pour rire; tu l'as pris
+au sérieux comme un nigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en
+se retirant.</p>
+
+<p>«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les
+domestiques au bout de quelques instants. Il ne faut
+plus rien lui offrir. Attendons qu'il demande. Nous
+nous compromettrions.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XV</h2>
+
+<h3>L'AVEU PUBLIC</h3>
+
+
+<p>La convalescence de Jules marcha rapidement; il
+avait repris une gaieté qui l'avait abandonné depuis
+longtemps; souvent il causait avec son père de sa vie
+passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, de
+ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et
+douce. Il ne trouvait pas avoir suffisamment réparé
+ses torts envers Blaise; il semblait méditer un projet
+qu'il ne voulait découvrir à personne.</p>
+
+<p>«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et
+d'Hélène pour achever ma réparation à Blaise: ce
+sera une bonne manière de me préparer à la première
+communion que nous devons faire ensemble.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais
+maintenant, mon pauvre Jules? Blaise semble être
+parfaitement heureux.</p>
+
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais
+il m'a beaucoup parlé, depuis ma maladie, de ses
+devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers lui-même;
+il m'a expliqué sur les motifs de sa conduite
+des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le
+curé, qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes
+choses; vous verrez, papa, que ce que je veux faire
+sera bon et vous fera plaisir. Car, vous aussi, cher
+papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez
+dans ma chambre, je vois bien comme vous priez
+et comme vous pleurez en priant; j'ai bien vu que
+vous causiez avec le curé; c'est tout cela qui fait du
+bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de
+bonnes pensées que je n'avais jamais eues auparavant...
+C'est singulier.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai
+dit le jour où je me suis montré pour la première fois
+près de ton lit de mourant, c'est moi qui étais coupable
+de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
+Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer;
+ta maladie, en amollissant mon coeur, m'a
+permis de comprendre mes torts immenses envers
+ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et
+par mon irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire
+de Blaise, et tu as fait comme ton père, que tu aimes
+et que tu rends bien heureux par ton changement.</p>
+
+<p>Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse;
+Blaise arriva peu de temps après; il continuait à passer
+tout son après-midi avec Jules et le comte.</p>
+
+<p>Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait
+à faire d'assez longues promenades dans la
+campagne; on s'étonnait au village de voir que Blaise
+l'accompagnait toujours et était traité amicalement
+par le comte.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly était attendu très prochainement
+avec Hélène; ni l'une ni l'autre n'avaient su ni la gravité
+de la maladie de Jules, ni le retour de Blaise dans
+le château, ni le changement du comte et de Jules.
+Hélène avait renouvelé sa première communion avec
+une grande piété et avait ardemment prié pour la
+conversion de son père et de Jules. On s'apprêtait au
+château à les recevoir avec une affection inaccoutumée.
+Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda
+à son père de rassembler toute la maison dans le salon,
+le soir de l'arrivée de la comtesse et d'Hélène;
+son père lui avait vainement demandé quelle était son
+intention en convoquant ainsi tous les gens, y compris
+Anfry, sa femme et Blaise.</p>
+
+<p>«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception
+de maman et d'Hélène; vous serez tous contents,
+j'en suis sûr.»</p>
+
+<p>Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir
+qu'à la convocation générale.</p>
+
+<p>«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger
+et de ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera
+pas, je te le promets: seulement les premières
+heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. Après tu
+seras avec moi le plus possible, comme depuis ma
+maladie.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance
+en vous, ce n'est plus comme avant. Je répondrais
+de vous comme de moi-même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.</p>
+
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a
+consolé quand elle me voyait pleurer!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pauvre Blaise, tu pleurais donc?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez
+donc que je passais aux yeux de tous pour un vaurien,
+un menteur, un voleur.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul
+qui étais cause de tout le mal. Mais je te vengerai.
+sois tranquille! J'y suis plus décidé que jamais.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me
+vengerez-vous? Je n'ai pas besoin de vengeance, moi!
+Ne suis-je pas bien heureux maintenant, entre vous
+et l'excellent M. le comte? Cela me paraît drôle de
+penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne
+craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par
+jour! et quand il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le
+serre à l'étouffer.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Mon bon Blaise, comme je t'aime!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je
+vous aime bien, car je vous aime en Dieu. Je vous aime
+comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, comme mon frère
+en Dieu.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu,
+quand nous aurons fait notre première communion
+ensemble, rien ne pourra plus nous séparer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur
+Jules, nous serons réunis en Dieu et nous nous
+retrouverons dans le ciel.»</p>
+
+<p>Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent
+ainsi au château; là Jules dit adieu à son ami,
+qui attendit avec impatience la convocation du soir
+pour savoir ce que ferait Jules.</p>
+
+<p>L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient,
+en se promenant devant le château, l'arrivée
+de Mme de Trénilly et d'Hélène. La voiture parut enfin
+dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. Hélène
+sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant
+que sa mère descendait plus posément. M. de Trénilly
+reçut sa fille dans ses bras et l'embrassa avec une effusion
+qui surprit agréablement Hélène, peu habituée
+aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda
+avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut
+et l'embrassa encore en souriant.</p>
+
+<p>«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après
+la sainte cérémonie à laquelle je n'ai pu malheureusement
+assister.»</p>
+
+<p>La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de
+n'en rien témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules,
+qui avait déjà dit bonjour à sa mère. Ce fut bien un
+autre étonnement quand elle vit Jules se jeter à son
+cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant des
+paroles affectueuses.</p>
+
+<p>«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour
+manquait à ma joie. Je suis si content de te revoir!
+Je t'aime bien, à présent que je sais mieux t'apprécier.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc
+été plus malade que nous ne le pensions?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du
+corps et de l'âme. Mais je suis guéri maintenant,
+grâce à Dieu... et à Blaise», ajouta-t-il en lui-même.</p>
+
+<p>Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés;
+ses yeux semblaient chercher quelqu'un; elle se hasarda
+à demander timidement:</p>
+
+<p>«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés,
+je ne le vois pas parmi les gens de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il vient donc au château, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.</p>
+
+<p>Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas
+le sourire moqueur et méchant d'autrefois, mais un
+sourire doux et bon qu'elle n'avait jamais vu à son
+frère. Elle remarqua alors combien Jules était embelli
+et le changement qu'avait subi toute sa personne
+et surtout sa physionomie.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu
+ainsi. Tu as l'air tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;La maladie change, répondit Jules avec gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première
+communion, dit Hélène avec hésitation.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement;
+je compte pour cela sur toi, ma chère soeur, et aussi
+sur un ami que je te présenterai ce soir.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins
+dans le pays?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans
+mon coeur que s'est fait le changement.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mon bon Jules, que je suis contente de te voir
+comme tu es maintenant!»</p>
+
+<p>Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient
+la chambre d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené
+sa femme et lui racontait la terrible maladie de
+Jules, les pénibles révélations qui en avaient été la
+conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme
+de Jules et dans la sienne propre, les services immenses
+que leur avait rendus Blaise, la bonté, la piété
+admirable de cet enfant, et l'impression que ses vertus
+avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui
+disait son mari, sembla mécontente de n'avoir pas su
+le danger qu'avait couru son fils, et se montra incrédule
+quant aux vertus extraordinaires de Blaise.</p>
+
+<p>«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé
+votre coeur à l'attendrissement et à la crédulité; le
+petit bonhomme, qui n'est pas bête, en a profité pour
+vous fasciner et s'impatroniser dans la maison. J'espère
+que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
+reprendra sa place.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur
+et cette injustice. Le pauvre Blaise, bien loin
+d'abuser et même d'user de son ascendant sur moi et
+sur Jules, a refusé les offres avantageuses que nous
+lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu
+d'hommes faits eussent été capables.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans
+connaître les offres que vous lui avez faites, je présume
+qu'elles étaient de nature à ne pas être agréées par
+moi.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez
+combien vous me peinez profondément, combien
+vous blessez tous mes sentiments paternels!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à
+gâter vos enfants, surtout Jules, que vous avez rendu
+odieux.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu
+méchant et odieux; Blaise l'a rendu bon et aimable.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait
+perdre la raison; ne me débitez donc pas de semblables
+sornettes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit
+le comte avec un geste de désolation en quittant la
+chambre.</p>
+
+<p>La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla,
+commanda qu'on servît le dîner et entra au salon avec
+l'air froid et calme qui lui était habituel.</p>
+
+<p>Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte
+troubla et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda
+à son père l'exécution de sa promesse. Le
+comte l'embrassa et sortit après lui avoir dit à l'oreille:</p>
+
+<p>«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»</p>
+
+<p>Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et
+tous les gens de la maison entrèrent à la suite du
+comte, qui avait Blaise à ses côtés. La comtesse et
+Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement,
+lorsque Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le
+prit par la main, l'amena au milieu du salon et dit
+d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:</p>
+
+<p>«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation
+de papa, pour réparer autant qu'il est en
+moi l'injustice dont je me suis rendu coupable depuis
+deux ans envers mon pauvre Blaise...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit
+Blaise d'un air suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le
+repos de ma conscience, pour la satisfaction de mon
+coeur, dire ici devant maman, devant Hélène, devant
+tous, combien je les ai méchamment, indignement
+trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes
+tes bonnes actions; je t'ai toujours calomnié, injurié!
+Tu m'as toujours noblement et généreusement pardonné.
+Au lieu de te justifier en m'accusant, tu t'es
+laissé perdre de réputation dans la maison et dans le
+pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a
+toujours pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité,
+pour la bonté, pour la réunion de toutes les vertus.
+Je désire que dans tout le pays on sache l'aveu que
+m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis
+aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et
+admirable. Je veux que tous sachent qu'ici, devant
+papa, maman, devant toutes les personnes de la maison
+que j'ai tant et si souvent offensées par mes exigences,
+mes insolences, mes méchancetés, je demande
+pardon à genoux de toute ma vie passée. Je veux
+qu'on sache que c'est à Blaise que je dois ma conversion;
+sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon
+repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»</p>
+
+<p>Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant
+ces dernières phrases: Blaise se précipita
+vers lui pour le relever; Jules se jeta dans ses bras
+et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques
+pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là,
+ne put comprimer plus longtemps son émotion;
+il s'approcha de Jules et de Blaise, les prit tous
+deux dans ses bras:</p>
+
+<p>«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots,
+quel courage! Le bon Dieu te récompensera! cher enfant!&mdash;Bon
+Blaise, c'est à toi que je dois cette douce
+joie!»</p>
+
+<p>Les domestiques demandèrent la permission de serrer
+la main de leur jeune maître. Jules courut à eux
+et leur prit les mains à tous avec effusion. Il était
+heureux, il se sentait le coeur léger.</p>
+
+<p>Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles
+de Jules, elle s'était sentie courroucée contre ce
+qu'elle trouvait être une humiliation ridicule. A mesure
+qu'il parlait, la noblesse de l'action de son fils,
+l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans
+la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes.
+Elle en voulait au pauvre Blaise, cause bien innocente
+de cette confession, et lorsqu'elle le vit dans les bras
+de Jules et puis du comte, le mécontentement reprit
+le dessus et elle resta froide et immobile, retenant
+Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de
+son frère et qui pleurait à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards
+d'affectueuse admiration, ils ne parlèrent pas
+d'autre chose toute la soirée; plusieurs d'entre eux
+furent assez profondément touchés pour changer complètement
+de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles
+serviteurs.</p>
+
+<p>Quand le comte et Jules restèrent en famille avec
+Blaise, que Jules avait retenu, Hélène s'élança vers son
+frère, qu'elle embrassa avec effusion, puis se tournant
+vers le comte:</p>
+
+<p>«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon
+Blaise, qui a été la cause première de tout ce bien?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le;
+il doit être pour toi un second frère.»</p>
+
+<p>Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène,
+dont il baisa la main avec tendresse.</p>
+
+<p>La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant
+d'Hélène, elle la retira violemment en disant:</p>
+
+<p>«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier
+que vous vous permettez d'embrasser sous mes yeux.
+Je n'entends pas que cette scène ridicule se prolonge
+plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et laissez
+votre père et votre frère faire leur ami et leur confident
+de ce garçon sans éducation.»</p>
+
+<p>Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.</p>
+
+<p>«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!</p>
+
+<p>&mdash;Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle
+en quittant la chambre et entraînant Hélène.</p>
+
+<p>Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché
+dans ses mains. La dureté orgueilleuse de sa femme
+le navrait. Il lui avait toujours reproché de la sécheresse
+et du manque de coeur; mais, sec et égoïste lui-même,
+il n'en avait jamais souffert comme en ce jour
+où tout était changé en lui.</p>
+
+<p>Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes;
+les reproches qui devaient à l'avenir empoisonner sa
+vie. Le bonheur si nouveau et si pur qu'il avait goûté
+entre Jules et Blaise depuis environ un mois était passé
+pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient
+privés de la société de Blaise, dont la piété leur
+était si utile, dont la gaieté, l'affection, la complaisance
+leur étaient si agréables.</p>
+
+<p>La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise,
+ce pauvre Blaise destiné à rencontrer toujours des ingrats
+dans la famille du comte.</p>
+
+<p>Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation
+inattendue, quand il se sentit serrer dans les
+bras de Jules en même temps que ses mains étaient
+effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants
+pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise
+sentait qu'il redeviendrait <i>pauvre Blaise</i>.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment
+et où pourrai-je passer mes après-midi avec
+Blaise et avec vous?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta
+mère jusqu'à ce qu'elle ajoute foi à ce que nous
+croyons si bien, nous qui en avons profité; je veux
+dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise et
+à la reconnaissance que nous lui devons.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez
+pas de reconnaissance; après ce que M. Jules a fait
+aujourd'hui, la reconnaissance est toute de mon côté...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as
+pardonné et tu t'es dévoué avant la réparation.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous
+soyons quittes envers toi, ce qui n'est pas et ne pourra
+jamais être: nous souffrirons toujours dans notre
+affection pour toi, d'abord en nous trouvant souvent
+privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu
+par celle qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout
+ce qu'il fait; ce qui arrive est peut-être pour notre bien
+à tous. Et d'abord n'est-ce pas un bonheur de souffrir
+en ce monde pour recevoir une plus grande récompense
+dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer
+à nous aimer sans nous voir autant, et en nous donnant
+le mérite d'accepter avec résignation et douceur
+cette peine que le bon Dieu nous envoie? Cher Monsieur
+le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute
+la tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à
+ne plus jamais vous voir si c'était la volonté du bon
+Dieu! Hélas! peut-être ne vous embrasserai-je plus
+jamais, jamais, ni M. Jules non plus!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que
+tu voudras, mon enfant», dit le comte en le serrant
+contre son coeur.</p>
+
+<p>Blaise usa largement de la permission; mais la soirée
+était avancée; il était temps de se séparer. Blaise
+dit un dernier adieu à Jules et au comte et se retira
+en sanglotant.</p>
+
+<p>«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans
+ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta
+santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher
+enfant; quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai
+ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
+Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel
+nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce ne sera probablement pas le dernier ni
+le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta
+mère et à la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher.
+N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
+nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu
+le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi
+d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois
+aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin
+de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de
+le resserrer.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XVI</h2>
+
+<h3>L'OBÉISSANCE</h3>
+
+
+<p>Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand
+il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en
+souriant.</p>
+
+<p>«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon
+sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne recommenceras
+pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée
+ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas une
+société convenable pour toi, je te prie d'aller dès
+demain lui signifier que je lui défends de mettre les
+pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut
+le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne laisserai
+pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez
+mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéirai, maman, répondit Jules
+avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez
+m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Depuis quand as-tu besoin de consolation?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais
+et combien j'avais offensé le bon Dieu.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>souriant</i></p>
+
+<p>A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus
+bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que
+pour prêcher. Mais je te prie de me faire grâce de tes
+sentences religieuses; je ne suis pas encore arrivée au
+point de vous comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu
+sais que je ne supporte pas tes remontrances. Pense
+comme ton père et ton frère, prie avec eux si cela te
+fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni l'entende.
+Adieu mes enfants. laissez-moi seule; je suis
+fatiguée.»</p>
+
+<p>Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement;
+leurs chambres se touchaient. En entrant dans celle de
+Jules, ils virent le comte qui les attendait.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue
+sur sa première impression? A-t-elle enfin compris la
+beauté et la noblesse de ton aveu, Jules, et pardonne-t-elle
+au pauvre Blaise la part qu'il a prise dans notre
+amélioration?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je crois que non, papa; maman a parlé comme au
+salon; la pauvre Hélène a même été grondée pour
+avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la
+main sur la tête à plusieurs reprises. Pauvre Hélène.
+répéta-t-il d'un air triste et pensif, tu as dû souffrir
+tous ces temps-ci.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses
+et si bonnes! mes compagnes étaient si bonnes aussi!
+J'étais heureuse là-bas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et ici?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de
+vous et de Jules.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour
+ton bonheur sera fait; tu dois voir le changement qui
+s'est opéré en moi. Ma vieille humeur, mon ancienne
+sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu n'auras
+plus peur de moi, je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans
+ses bras; je vous aimerai de tout mon coeur et je vous
+le dirai sans crainte.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent
+comme s'il était son vrai père.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh!
+que c'est drôle! Je voudrais voir cela.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous
+chez Anfry.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais
+cru possible que Blaise osât embrasser papa!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté
+ce que nous devons à Blaise et quelles sont ses admirables
+vertus; pour moi il a été un véritable ami.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>A demain le reste de la conversation, mes chers
+enfants. Tu dois être fatiguée du voyage, mon Hélène,
+et toi, mon ami, de toute ta soirée.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché
+de me coucher.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir.
+Bonsoir, mon cher papa, bonne nuit et à demain.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse!
+Adieu, Jules; adieu Hélène.»</p>
+
+<p>Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.</p>
+
+<p>Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui,
+l'enlaça tendrement dans ses bras et lui dit:</p>
+
+<p>«Papa, prions ensemble pour maman; demandons
+au bon Dieu qu'il la change comme il nous a changés...
+Je puis bien vous dire cela, papa, n'est-il pas
+vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
+m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur
+pour maman que d'être comme elle a été ce soir.»</p>
+
+<p>Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent
+dans ses yeux firent voir à Jules que son père
+pensait comme lui.</p>
+
+<p>«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à
+genoux près de son fils.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un
+peu inquiète de ne pas avoir vu son mari depuis le
+mécontentement qu'il lui avait témoigné, et l'ayant
+inutilement cherché dans sa chambre et dans celle
+d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue
+de son mari à genoux près de son fils; aucun des deux
+ne l'entendit entrer. La comtesse resta quelques
+minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après quelque
+hésitation, elle referma doucement la porte et se retira
+toute pensive dans sa chambre.</p>
+
+<p>«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a
+positivement altéré leur raison... Je ferai venir mon
+médecin un de ces jours et je les ferai soigner...
+Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me parlait-elle
+pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
+vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais
+les empêcher de la voir, mais c'est impossible!...
+Un père et un frère!... Il y aurait bien un moyen!...
+Ce serait de l'emmener faire un voyage en Suisse...
+Oui... Mais il faut attendre la première communion de
+Jules; je ne puis m'en aller avant.»</p>
+
+<p>Et la comtesse se coucha avec la résolution de
+prendre patience, de laisser faire jusqu'après la première
+communion, et ensuite d'enlever Hélène à cette
+influence qu'elle croyait fâcheuse.</p>
+
+<p>Le comte emmena le lendemain ses enfants pour
+voir Blaise. Ils entrèrent chez Anfry.</p>
+
+<p>«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus
+arriver, dit le comte. Il aurait dû penser que nous
+viendrions chez lui, puisqu'il ne peut pas venir chez
+nous.»</p>
+
+<p>Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry,
+qui travaillait au jardin.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il y a longtemps, monsieur le comte.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où est-il allé?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste
+nuit, et il a été chercher sa consolation près du bon
+Dieu; c'est assez son habitude, vous savez.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous
+avons besoin de force et de consolations.»</p>
+
+<p>Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église,
+qui se trouvait près de là. Ils y entrèrent sans bruit,
+s'agenouillèrent dans un banc et aperçurent Blaise à
+genoux sur la dalle, la tête dans les mains et paraissant
+ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps
+un mouvement qui indiquât qu'il avait terminé
+sa fervente prière, mais Blaise ne bougeait pas; il ne
+calculait pas le temps quand il priait. Enfin, il laissa
+retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à
+mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher
+Sauveur, j'obéirai; je ferai le sacrifice, je ne chercherai
+plus à les voir qu'à de rares intervalles; je mettrai
+dans mes paroles, dans mes actions, la réserve d'un
+serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les,
+ces maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon
+bon M. Jules! continuez, mon Dieu, à les éclairer, à
+les diriger vers le bien. Et cette bonne Mlle Hélène!
+qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez
+le coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver,
+mon bon Jésus! cela vous est facile! Faites qu'elle
+vous aime, et tout sera bien.»</p>
+
+<p>Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses
+yeux bouffis de larmes, fit un grand signe de croix,
+et, se retournant pour s'en aller, il aperçut le comte et
+ses enfants. Son visage s'éclaira; il fut sur le point de
+courir à eux, mais le respect pour la maison de Dieu
+contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé
+en même temps; il se dirigea vers la porte, suivi de
+ses enfants et de Blaise. Ce ne fut qu'après être sorti
+de l'église que Blaise, poussant un cri de joie, se jeta
+dans les bras que lui tendait le comte, à la grande
+satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle
+Hélène. Peur? Peut-on avoir peur de ceux qu'on aime
+tant?</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui
+dit le comte en lui serrant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant.
+J'ai donc parlé tout haut?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous
+t'ayons entendu.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, je viens de promettre au bon
+Dieu de ne rien faire de ce qui pourrait déplaire à
+Mme la comtesse; non seulement je ne chercherai
+pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais
+encore je les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur
+Jules! De grâce, je vous le demande avec instance,
+n'ébranlez pas ma résolution; aidez-moi, au contraire,
+à la tenir. Mais voici la pensée que m'a suggérée le
+bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur
+le comte n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse,
+lui qui commande, qui est le maître. Alors, monsieur
+le comte, vous viendrez me voir, et vous amènerez
+quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? Pardonnez-moi
+si j'en demande trop; c'est que je ne vous
+cache pas mes pensées, et il me semble que celle-ci
+n'est pas coupable ni pour moi, ni pour M. Jules, ni
+pour Mlle Hélène.</p>
+
+<p>&mdash;Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon
+ami, ta pensée est bonne, et je la mettrai à exécution;
+je viendrai te voir souvent, très souvent, et j'amènerai
+parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne
+m'échappent en route.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera
+pour courir au-devant de Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de
+midi à deux ou trois heures.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai;
+quand je ne vous aurai pas vus, je vous espérerai
+pour le lendemain.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans
+ton attente, mon ami.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XVII</h2>
+
+<h3>LA CORRESPONDANCE</h3>
+
+
+<p>«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur
+en présentant à Anfry une lettre sous enveloppe,
+avec un beau cachet.</p>
+
+<p>Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa
+de la décacheter, tout surpris d'en recevoir
+une.</p>
+
+<p>«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la
+signature.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyons donc! Que te dit-il?»</p>
+
+<p>Blaise lut tout haut:</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous
+nous sommes quittés que tu m'as peut-être oublié;
+mais moi, je pense souvent à toi et je t'aime toujours.
+Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si lentement
+que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent,
+j'ai neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à
+devenir savant. Il est arrivé une chose très drôle chez
+un monsieur qui demeure près de chez nous: sa maison
+a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, comme tu
+penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues
+blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a
+encore une quantité; avant, elles étaient grises,
+comme toutes les souris. Papa ne voulait pas le
+croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un
+petit chien qui est très habile pour cela, et papa et moi
+nous avons vu que toutes les souris attrapées étaient
+réellement blanches.&mdash;Je m'amuse assez, mais pas
+tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
+comme toi; ce qui est singulier et très désagréable,
+c'est qu'ils sont tous un peu menteurs; quand ils ont
+fait une sottise, ils ne veulent jamais l'avouer, et ils
+disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à toujours
+dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le
+monde me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première
+communion, et quel jour ce sera, pour que je
+pense à toi et que je prie pour toi ce jour-là. Dis-moi
+aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les enfants
+du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour
+toi, s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le
+monsieur lui-même était méchant; cela m'a fait peur
+pour toi, mon pauvre Blaise, toi qui es si bon. Ne va
+pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du mal.&mdash;Raconte-moi
+ce que tu fais, et pense souvent à moi,
+comme je pense souvent à toi. Adieu, mon cher
+Blaise, je t'embrasse de tout mon coeur; embrasse
+pour moi ton papa et ta maman.</p>
+
+<p>«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»</p>
+
+<p>«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie
+pas, ce pauvre M. Jacques! S'il m'avait interrogé
+l'année dernière sur ce qu'il me demande aujourd'hui
+pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien
+embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!...
+Il y a une chose, dans la lettre de M. Jacques,
+qui me paraît drôle, comme il le dit lui-même,
+ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
+changer la couleur des souris.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter
+bien des fois à ton grand-père, qui a été soldat
+sous l'empereur Napoléon Ier, que, lors de l'incendie
+de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les maisons
+que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris
+qui couraient au travers étaient blanches comme des
+lapins blancs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est singulier que la frayeur puisse produire un
+pareil effet sur des animaux.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Vas-tu répondre à M. Jacques?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer
+de visite de M. le comte ni de M. Jules; ainsi j'ai
+bien le temps.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects
+et nos amitiés.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'y manquerai point, papa.»</p>
+
+<p>Et Blaise, prenant du papier, une plume et de
+l'encre, fit à Jacques la réponse suivante:</p>
+
+<p>«Mon cher Monsieur Jacques,</p>
+
+<p>«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre
+chère et aimable lettre. Je vous remercie de ne pas
+m'oublier; moi aussi, j'ai bien pensé à vous, et j'ai
+plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis consolé
+par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu
+que nous fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il
+me demande pour ma première communion. Merci,
+mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne pensée de
+prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez
+à Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui,
+de me donner du courage dans les temps de tristesse,
+de la force pour résister à la joie, afin que je n'oublie
+pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
+que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne
+pourrai plus mourir. Priez, mon bon monsieur Jacques,
+pour que je n'oublie jamais aucun de mes
+devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer
+aux autres; priez pour que je ne conserve aucun souvenir
+du mal qu'on me fait, et que je n'oublie jamais
+les bienfaits que je reçois. On a trompé votre papa
+en lui disant que le comte de Trénilly était méchant;
+il est bon comme le meilleur des hommes; je l'aime
+comme s'il était mon père. Son fils, M. Jules, est excellent
+aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. M. Jules et
+moi, nous ferons notre première communion dans
+trois semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge.
+M. le comte et Mlle Hélène nous ont promis de communier
+avec nous ce jour-là, ce qui vous prouve combien
+ils sont réellement bons et pieux. Je suis très heureux,
+mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce
+que le bon Dieu veut bien m'envoyer, des peines
+comme de la joie. Papa et maman vous remercient
+bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs
+respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques,
+je sais bien que ma position me défend de vous
+embrasser, mais je puis me permettre de vous assurer
+que je vous aime de l'affection la plus tendre et la plus
+dévouée.</p>
+
+<p>«Votre humble et obéissant serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre,
+qu'un domestique entra chez Anfry.</p>
+
+<p>«Mme la comtesse demande Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Mme la comtesse me demande? répéta
+Blaise fort étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me
+chercher Blaise, m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le
+plus vite possible.»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec
+inquiétude. Vas-y, mon Blaisot; va, tu ne peux faire
+autrement,... et reviens vite nous dire ce qui se sera
+passé, car je ne suis pas tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous
+qui m'arrive? Et quand même il m'arriverait des
+choses pénibles, le bon Dieu n'est-il pas là pour me
+protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux
+de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je
+resterai le moins que je pourrai.»</p>
+
+<p>Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour
+être plus vite revenu. On le fit entrer immédiatement
+chez la comtesse, qui l'attendait avec impatience. Il
+salua; la comtesse lui fit un petit signe de tête, renvoya
+le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un air
+froid et hautain:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as profité de mon absence pour
+t'emparer de l'esprit de mon mari et de mon fils; tu
+as réussi on ne peut mieux; je ne vois que des visages
+allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une
+promenade extraordinaire pour te faire leur visite;
+il faudrait pour leur rendre leur bonne humeur que
+M. Blaise fût toujours près d'eux. Je sais que ma fille
+est entraînée par son père et par son frère à faire
+comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut
+durer. Je t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore
+assez bonne opinion de ta loyauté pour espérer être
+obéie en t'interdisant toute démarche qui pourrait te
+rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux
+passer ta vie à lui baiser les mains et lui faire des
+platitudes sans que je m'en préoccupe aucunement;
+mais je ne veux pas de cette sotte amitié de mes
+enfants pour un fils de portier et un petit intrigant.
+Si tu veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai
+de ton avenir; je te ferai donner une bonne éducation,
+et je t'assurerai une rente qui te mettra à l'abri
+de la pauvreté. Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la
+défense que vous me faites, quelque chagrin que j'en
+éprouve; je prierai M. le comte de vouloir bien m'aider
+à suivre vos ordres. Quant à la pension, à l'éducation
+et aux avantages que vous voulez bien me promettre,
+vous me permettrez de tout refuser. Je n'ai
+besoin de rien; je ne veux pas sortir de ma condition,
+ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai mon pain
+comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu,
+j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu
+ni mon coeur ni ma conscience. Je puis affirmer à
+madame la comtesse qu'elle se trompe en pensant que
+j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et de
+M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout
+seul, je ne sais comment, car je sens combien je suis
+loin de mériter les bontés de M. le comte, de M. Jules
+et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené tout cela. Peut-être
+m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de
+m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au
+moment de ma première communion... Mais, je vous
+le promets, Madame la comtesse, je ne verrai vos
+enfants qu'avec votre permission.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait
+réussi jusque-là à conserver son sang-froid, fondit en
+larmes. Il voulut dire quelques mots d'excuse, mais
+les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. Honteux
+de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter,
+Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication,
+et, saluant à la hâte, il s'avança vers la porte.
+Avant de l'ouvrir il jeta un dernier regard sur la comtesse,
+qui s'était levée et qui avait fait un pas vers lui;
+un certain attendrissement se manifestait sur le
+visage de la comtesse; au mouvement que fit Blaise
+pour s'arrêter, elle reprit son air hautain et fit un
+geste impérieux qui termina sa visite.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher
+ses larmes aux domestiques, et sortit par un petit
+escalier qui communiquait à l'appartement du comte
+et des enfants. A peine avait-il franchi les premières
+marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que
+les larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché
+d'apercevoir.</p>
+
+<p>«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et
+comment es-tu rentré au château?» lui dit M. de Trénilly
+en le retenant.</p>
+
+<p>Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine
+du comte et en donnant un libre cours à ses sanglots.</p>
+
+<p>«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots?
+lui dit le comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il
+de fâcheux? Dis-le moi; parle sans crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur
+le comte, répondit Blaise en retenant ses sanglots.
+C'est que je ne m'attendais pas... j'ai été pris par surprise...
+et je me suis laissé aller;... mais je vais tâcher
+d'être plus raisonnable,... plus résigné.</p>
+
+<p>&mdash;Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi
+parles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules
+et Mlle Hélène, et j'ai promis de lui obéir. Vous voyez
+que j'ai de quoi pleurer et m'affliger.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette
+haine contre ce noble et généreux enfant!»</p>
+
+<p>Le comte resta quelque temps immobile et pensif,
+tenant toujours Blaise de ses deux mains.</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne
+sais quel parti prendre pour épargner à toi et à Jules
+ce nouveau chagrin. Je ne puis forcer la volonté de
+ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de
+désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir
+les sacrifier, ainsi que toi, à cette volonté impérieuse
+et déraisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce
+qui nous vient par la permission du bon Dieu. C'est
+bien, bien pénible, il est vrai; je sais que c'est triste
+pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
+moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon
+coeur. Mais, mon cher Monsieur le comte, savons-nous
+le temps que durera cette séparation? Peut-être le bon
+Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. Aidez-moi,
+aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre
+soumission l'adoucira et changera ses idées à mon
+égard. Pensez donc qu'elle me croit faux, hypocrite,
+intrigant; elle craint peut-être que je ne corrompe
+M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur
+le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle
+est plus à plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi,
+Monsieur le comte, promettez-moi que vous m'aiderez
+à tenir ma promesse, et que vous n'amènerez plus
+M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme
+la comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du
+courage! Je vois bien qu'il vous en coûte, d'abord
+par amitié pour M. Jules et pour moi; et puis... parce
+qu'il en coûte toujours de céder, surtout à une
+femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur,
+cher Monsieur le comte. Croyez-moi, nous
+serons plus heureux en cédant qu'en résistant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de
+toi que viennent les sages avis et le bien. Je crois
+que tu as raison;... céder, c'est mieux... Mais toi, toi,
+pauvre enfant, qui ne penses jamais à toi-même, tu
+souffriras.</p>
+
+<p>&mdash;Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous
+verrai, vous, cher Monsieur le comte,... car... vous continuerez
+à me visiter et à me donner des nouvelles de
+ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle Hélène, toujours
+si bonne pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours!
+c'est un besoin pour mon coeur. Tu sais si je t'aime!
+Tu serais mon fils, je ne pourrais t'aimer davantage.»</p>
+
+<p>Le comte embrassa une dernière fois le pauvre
+Blaise, qui s'en alla fort triste, mais un peu consolé
+par les paroles affectueuses du comte.</p>
+
+<p>«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus
+loin qu'il le vit.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas
+trop mauvais non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces
+satanés gens te feront mourir de peine!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de
+sourire. Il n'y a que le premier moment qui vous
+emporte quelquefois... Avec la réflexion, on se résigne...</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre
+Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le
+chagrin; cela vous ramène toujours au bon Dieu: on
+prie mieux en apprenant à souffrir; le bon Dieu est là
+qui vous aide et qui vous console si bien!</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore...
+Tiens, tiens, les larmes roulent sur tes pauvres joues
+amaigries.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller
+quand j'aurai fait une petite visite au bon Dieu dans
+son église.»</p>
+
+<p>Blaise raconta à son père la cause de son nouveau
+chagrin, en atténuant avec sa bonté accoutumée les
+paroles dures et injurieuses de la comtesse. Anfry
+contenait avec peine sa colère; il connaissait assez la
+comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui
+cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses
+bras à plusieurs reprises, mais sans dire une parole,
+et le laissa aller chercher près du bon Dieu sa consolation
+accoutumée contre les chagrins qu'il supportait
+avec une fermeté au-dessus de son âge.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XVIII</h2>
+
+<h3>LA COMTESSE DE TRÉNILLY</h3>
+
+
+<p>La comtesse était restée debout au milieu de sa
+chambre, surprise et troublée des paroles de Blaise,
+de l'accent digne et ferme qui l'avait dominée malgré
+elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé ses
+paroles.</p>
+
+<p>«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout
+un avenir... et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté
+mes propositions avec une certaine indignation... C'est
+dommage que tout cela vienne d'un fils de portier...
+Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée...
+Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il
+exerce sur mon mari et sur mes enfants... En vérité,
+j'ai moi-même été presque convaincue, presque attendrie...
+Me serais-je trompée? serait-il vraiment le
+beau et noble coeur que me dit mon mari?... Mais
+non! impossible! Un fils de portier... C'est absurde!...»</p>
+
+<p>La comtesse resta longtemps pensive et indécise,
+elle se résolut enfin à laisser aller les choses, à observer
+Blaise et ses enfants, et à agir en conséquence.</p>
+
+<p>«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite,
+s'il cherche à voir mes enfants à mon insu, je n'aurai
+aucune pitié pour lui: je le chasserai avec ses parents...
+Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il accepte avec
+loyauté et résignation le chagrin que je lui impose,
+dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»</p>
+
+<p>Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus
+penser à Blaise. Elle prit un livre et se mit à lire, sans
+pouvoir toutefois chasser de son esprit l'image de
+Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et désolé.</p>
+
+<p>Au retour de la promenade, les enfants avaient couru
+chez le comte, dont ils recherchaient la compagnie
+autant qu'ils l'évitaient jadis. Ils le trouvèrent triste
+et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en lui demandant
+la cause de sa tristesse.</p>
+
+<p>«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants,
+dit le comte en les embrassant avec tendresse;
+votre maman a défendu à Blaise de vous voir, soit
+chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis
+d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir
+sa promesse; je le lui ai promis, quelque pénible et
+douloureuse que me soit cette contrainte. Je ne crois
+pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous communiquant
+cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi,
+ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne
+chercherez à le faire manquer à sa parole, et que vous
+n'augmenterez pas son chagrin en l'obligeant à repousser
+les occasions de rapprochement que vous lui
+offririez.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène
+et Jules, les yeux pleins de larmes. Vous avez raison,
+papa, ajouta Jules; nous ne devons pas rendre son
+sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir.
+Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne
+lui ferons même rien dire par vous, pour ne pas lui
+donner la tentation de répondre ou le chagrin de ne
+pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
+effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret
+je penserai à lui, à nos bonnes conversations d'autrefois.
+Pauvre Blaise! il souffre de cette séparation
+injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment maman
+peut être si injuste pour cet excellent garçon.
+Elle devrait l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer,
+au lieu...</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi
+à ses ordres sans les juger, sans les blâmer.
+Souviens-toi que nous-mêmes nous avons partagé ses
+préventions; qu'il y a peu de semaines encore je défendais
+à Blaise l'entrée du château; que c'est ta
+maladie qui a tout changé, et que, sans tes aveux,
+le pauvre garçon souffrirait encore de l'opinion si
+fausse que j'avais de lui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de
+mes méchancetés, de mes calomnies contre ce bon
+Blaise. Je l'ai toujours estimé et respecté, parce que
+je l'ai connu dès le commencement; mais je l'ai
+perdu de réputation par jalousie et par la malveillance
+que j'éprouvais contre tous ceux qui étaient
+bons. La pauvre Hélène sait ce que j'étais; c'est le
+remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr que ce
+sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé
+mon coeur... et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant
+tendrement son père. N'est-il pas vrai, papa, que nous
+sommes bien changés?</p>
+
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de
+nous irriter contre ta mère, prions le bon Dieu qu'il
+lui ouvre les yeux, comme il l'a fait pour nous.»</p>
+
+<p>Quelques instants après, le comte et les enfants
+entrèrent au salon, où ils trouvèrent la comtesse qui
+les attendait pour entrer en même temps qu'eux dans
+la salle à manger. Elle regarda attentivement les enfants,
+baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges
+et leurs visages attristés; levant les yeux sur son
+mari, elle se sentit rougir devant sa physionomie sévère
+et pensive.</p>
+
+<p>«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte
+d'avoir fini.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le
+comte. Il me semble que nous sommes exacts à
+l'heure comme d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je
+désire voir le dîner fini, mais pour pouvoir me retirer
+chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec
+empressement.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce
+petit Blaise, qui vous a tous ensorcelés, et qui est
+cause de vos mines allongées et attristées.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?</p>
+
+<p>&mdash;En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la
+comtesse avec chaleur. N'est-ce pas depuis que je lui
+ai défendu de venir au château que vous êtes tous
+trois comme des âmes en peine?</p>
+
+<p>&mdash;Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame
+de votre connaissance, interrompit le comte en riant.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront
+pas de dire que Blaise est un sot, qu'il vous
+a rendus tous aussi sots que lui, et que je vois très
+bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
+parce que ce petit bonhomme a été se plaindre
+à vous de la défense que je lui ai faite de voir mes
+enfants, défense que je maintiendrai et que je saurai
+faire respecter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit
+le comte avec calme, car Hélène et Jules sont
+très décidés...</p>
+
+<p>&mdash;A me désobéir sous votre protection? interrompit
+la comtesse avec vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;A vous obéir, répondit le comte avec froideur,
+et à aider Blaise, par leur obéissance, à exécuter vos
+ordres, qu'il respecte, et dont il m'a donné connaissance,
+comme c'était son devoir de le faire. Il n'a
+porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce
+qu'il souffrait, mais sans aucun sentiment amer contre
+vous, qui causiez sa souffrance.»</p>
+
+<p>La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans
+la salle à manger. Le dîner fut silencieux; la comtesse
+chercha plusieurs fois à engager la conversation;
+elle fut aimable et prévenante, contrairement à
+son habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et
+à dérider son mari.</p>
+
+<p>«Vous avez repris votre air terrible, mon ami,
+dit-elle à son mari en rentrant au salon; vous l'aviez
+perdu à mon retour; j'espère que vous ne le garderez
+pas; vous me faites peur, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit
+le comte en serrant ses enfants dans ses bras; ils
+savent que tout est changé en moi, et que mon air
+sévère que je regrette et que je me reproche, n'est
+plus que le symptôme extérieur d'une tristesse que
+je ne puis vaincre. Vous me comprendrez un jour,
+je l'espère, ma chère Julie, et vous serez alors,
+comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»</p>
+
+<p>La comtesse répondit légèrement au serrement de
+main du comte; elle rougit encore, réfléchit quelques
+instants, et, se tournant vers Jules, elle lui dit avec
+effort:</p>
+
+<p>«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te
+cause; si j'avais de Blaise l'opinion qu'en a ton père,
+je n'aurais jamais défendu son intimité avec toi...
+quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier ajouta-t-elle
+par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... que je crains..., que je crois..., que je veux
+éviter...»</p>
+
+<p>La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever
+et craignant d'en avoir trop dit; son mari l'encourageait
+par un affectueux sourire; ses enfants la
+regardaient avec des visages pleins d'espérance.</p>
+
+<p>«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de
+décision, jusqu'à ce que j'aie éprouvé l'obéissance de
+Blaise.»</p>
+
+<p>Les visages perdirent leur expression joyeuse; la
+comtesse resta troublée et gênée; Hélène prit son
+ouvrage, Jules son crayon, le comte son journal, et
+la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
+savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au
+bon mouvement qu'elle avait repoussé et au regret
+de ne pas l'avoir écouté.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XIX</h2>
+
+<h3>L'ENTORSE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain et les jours suivants, le comte alla
+très exactement passer une heure avec Blaise, qu'il
+emmenait promener dans les champs; il lui rendait
+compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il
+ne nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.</p>
+
+<p>Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une
+pierre, tomba et ressentit une violente douleur à
+la cheville. Il se releva difficilement avec l'aide du
+comte, et retourna à grand'peine chez lui, soutenu
+et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa
+de lui enlever son soulier et son bas, qu'elle
+fut obligée de couper pour le retirer, tant le pied
+était enflé.</p>
+
+<p>«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame
+Anfry, en attendant mon médecin? demanda le
+comte avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur
+le comte, et je ne veux pas de votre médecin.
+Dans trois jours il n'y paraîtra pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quel remède allez-vous donc employer? Prenez
+garde d'augmenter son mal en voulant le guérir sans
+médecin.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire
+le remède Valdajou; c'est bien simple et bien connu
+pour les entorses.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce
+dont vous aurez besoin.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce
+qui m'est nécessaire. Je prends du son, que je mets
+dans une casserole, j'y verse, pour en faire un cataplasme,
+de..., de..., un liquide que je n'ose nommer
+monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est
+chaud, j'y fais fondre une chandelle en la tenant par
+la mèche; voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, en effet, répondit le comte en riant.
+Dieu veuille que mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé,
+car il souffre beaucoup!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte;
+ce ne sera rien; ne vous en tourmentez pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je
+vais faire part de ton accident à Hélène et à Jules, qui
+en seront bien fâchés.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais
+rien dire, mais vous savez que je pense bien souvent
+à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été si pénible, ajouta-t-il
+avec un soupir.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras
+certainement la récompense.»</p>
+
+<p>Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand
+il se fut éloigné, Blaise appela sa mère.</p>
+
+<p>«Maman, je souffre cruellement; devant M. le
+comte, j'ai cherché à dissimuler ma souffrance pour
+ne pas l'inquiéter; mais je crains d'avoir plus qu'une
+entorse: il me semble que j'ai le pied démis.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père
+pour qu'il aille chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu
+pas dit à M. le comte? Il aurait envoyé un cabriolet
+pour chercher le médecin; nous l'aurions déjà.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime
+bien; il se serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules
+et Mlle Hélène.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Tu penses toujours aux autres et jamais à toi;
+c'est trop, mon Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle
+en allant dans le jardin, va vite chercher
+le médecin pour notre garçon; il croit avoir le pied
+démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne
+pas le chagriner, et il souffre l'impossible.»</p>
+
+<p>Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son
+pied et sortit précipitamment pour aller chez le médecin.
+Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena
+voir son fils.</p>
+
+<p>Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut,
+malgré l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus
+qu'une entorse; le pied était démis; il fallait le remettre.</p>
+
+<p>«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre
+garçon, dit-il à Blaise, mais ce sera vite fait; prenez
+courage et laissez-moi faire: ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Le courage ne me manquera pas avec l'aide du
+bon Dieu, monsieur; vous pouvez commencer quand
+vous voudrez.»</p>
+
+<p>Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant
+les yeux.</p>
+
+<p>Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la
+force d'exécuter l'ordre du médecin, de tenir fortement
+la jambe de Blaise pendant qu'on tirait le pied pour le
+mettre en place.</p>
+
+<p>Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui
+échappa au moment de la plus vive douleur.</p>
+
+<p>«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis.
+Vous avez eu un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en
+enveloppant la cheville d'un cataplasme. Il n'y en a pas
+beaucoup qui supportent une pareille opération sans
+crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
+évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît,
+pour bassiner les tempes et le front.»</p>
+
+<p>Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua;
+il retomba sur une chaise; l'émotion avait été
+trop vive.</p>
+
+<p>«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon,
+reprit M. Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre?
+Je vous en arroserai en passant.»</p>
+
+<p>Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit
+et en tira une bouteille.</p>
+
+<p>«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par
+terre dans quelque coin? J'ai besoin d'une serviette
+pour envelopper le pied.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui
+s'était réfugiée dans un cabinet pour ne pas être témoin
+des souffrances de son fils. Elle en sortit pâle et
+le visage baigné de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir
+pour maintenir le cataplasme; pendant que je banderai
+le pied, vous lui bassinerez le front et les tempes
+avec du vinaigre.»</p>
+
+<p>Mme Anfry donna la serviette que demandait
+M. Taillefort, et frotta de vinaigre le visage décoloré
+de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre connaissance. Il
+poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour de
+lui pour rappeler ses souvenirs.</p>
+
+<p>«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos,
+du calme, peu de nourriture, et ce sera l'affaire de huit
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans
+marcher! Et ma retraite de première communion qui
+commence dans huit jours!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas
+fini. Dans huit jours vous pourrez essayer de vous
+traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze jours vous
+marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon
+garçon: sans quoi la fièvre s'en mêlera.»</p>
+
+<p>Et M. Taillefort salua et s'en alla.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et
+répétait tout pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit
+faite et non la mienne!» Cinq minutes après, il avait
+repris son calme et sa gaieté.</p>
+
+<p>«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui
+pleurait; je souffre bien moins qu'avant l'opération;
+et, comme dit M. Taillefort, dans huit jours je serai sur
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied
+dans quatre jours, n'en déplaise à ce monsieur; je vais
+t'enlever cette saleté de cataplasme qu'il t'as mis là, et
+je le remplacerai par le cataplasme Valdajou. Ce ne
+sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en
+réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce
+qu'il a? dit Anfry avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien
+que tu ne le connais pas, mon ami; tu y auras plus de
+confiance quand il aura guéri notre garçon.»</p>
+
+<p>Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme
+de son, de chandelle et... Nous laissons deviner
+ce que Mme Anfry n'a pas voulu nommer.</p>
+
+<p>Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué
+son remède Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit
+pas le comte qui vint après le dîner savoir des
+nouvelles du malade.</p>
+
+<p>«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard
+sur le lit où dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent
+pas son mal en dormant... Pauvre enfant! ajouta-t-il
+après l'avoir regardé attentivement; comme il est
+pâle!</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez
+été parti, il nous a avoué qu'il souffrait horriblement,
+et il a demandé le médecin pour lui remettre le pied.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>avec inquiétude</i></p>
+
+<p>Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et il m'avait dit qu'il souffrait moins.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le
+comte, qu'il vous a caché sa souffrance. Son pied était
+bien réellement démis. M. Taillefort le lui a remis.
+Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé pendant
+l'opération; seulement il a perdu connaissance après.
+C'est pourquoi il est si pâle.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>d'une voix émue</i></p>
+
+<p>Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage!
+Il le puise dans sa grande confiance et dans sa
+parfaite soumission à toutes les volontés du bon Dieu...
+Quel bel exemple nous donne cet enfant!»</p>
+
+<p>Le comte resta quelques minutes silencieux près du
+lit de Blaise. Avant de le quitter, il effleura de ses
+lèvres son front pâle, bénit l'enfant dans son sommeil,
+et recommanda à Anfry de lui faire savoir, au réveil
+de Blaise, comment il se trouvait.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XX</h2>
+
+<h3>L'EPREUVE</h3>
+
+
+<p>Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et
+les enfants; il leur raconta l'accident du pauvre Blaise,
+ses souffrances et son courage pour dissimuler son mal
+et pour subir l'opération. Hélène et Jules se désolaient
+et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir de
+le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et
+leur amer chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu
+de leur coeur.</p>
+
+<p>La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur
+son ouvrage, elle avait semblé impassible au récit de
+son mari et aux lamentations de ses enfants.</p>
+
+<p>«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier,
+une plume et de l'encre pour écrire une lettre
+sous ma dictée.»</p>
+
+<p>Quoique Hélène ne fût guère en train de faire
+la correspondance de sa mère, elle obéit sans hésiter.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je suis prête, maman.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>dictant</i></p>
+
+<p>«Mon cher Blaise...»</p>
+
+<p>Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus
+sa chaise, le comte regarde sa femme avec surprise.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Non, maman; j'ai été surprise...</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>avec calme</i></p>
+
+<p>Ecris et n'interromps pas, si tu peux.</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident
+et ton courage; Jules et moi, nous sommes si
+tristes de te savoir souffrant, que nous ne résistons
+plus au désir de te voir...»</p>
+
+<p>Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère
+d'un air ébahi; Jules reste debout, l'oeil fixe, l'oreille
+tendue; le comte, extrêmement surpris et non moins
+intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus
+au désir de te voir, et que demain...</p>
+
+<p>Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules
+et d'Hélène; le comte se lève.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>toujours avec calme</i></p>
+
+<p>«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures,
+pour que maman ne le sache pas. Si tu veux, nous
+pourrons y retourner tous les jours, matin et soir, en
+mettant papa dans notre confidence. Nous t'embrassons
+bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
+demain des livres, des couleurs, des images à
+peindre, et tout ce qui pourra t'amuser.»</p>
+
+<p>La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le
+comte s'approcha de la comtesse, lui prit la main et lui
+dit avec émotion:</p>
+
+<p>«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas,
+je vous en remercie; mais vous proposez aux enfants
+une action déloyale, et vous leur faites jouer près du
+pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux.
+Je compte bien que les enfants ne feront pas la visite
+dont je parle.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>d'un air de reproche</i></p>
+
+<p>Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le
+crève-coeur de la proposer? C'est un jeu cruel, Julie.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir
+si Blaise est réellement ce que vous pensez: s'il a le
+courage de refuser la visite des enfants, je serai bien
+ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, j'aurai eu raison.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans
+un enfant aimant et affaibli par la souffrance. Mais
+je connais assez ce loyal et noble caractère pour espérer
+qu'il sortira victorieux du piège que vous lui tendez.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! maman! de grâce. ce pauvre Blaise! il nous
+aime tant! s'il allait dire oui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien
+des épreuves que lui amenait ma méchanceté, il a toujours
+agi noblement et bien.</p>
+
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un
+ton d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain
+matin, de bonne heure, je lui ferai parvenir cette lettre,
+et je vous prie instamment, dit-elle en s'adressant à
+son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, qui est
+dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, dit le comte avec froideur et tristesse;
+mais je répète que votre jeu est cruel, et que le moment
+est mal choisi pour tourmenter ce pauvre
+enfant.»</p>
+
+<p>La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la
+cacheta et ordonna à sa fille de la remettre à un domestique,
+avec recommandation de la porter à Blaise
+le lendemain de bonne heure.</p>
+
+<p>Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement
+son ouvrage; Jules dessina sans dire mot; le
+comte resta pensif et silencieux. Ne voyant pas venir
+Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on lui
+dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son
+fils, qui dormait encore paisiblement.</p>
+
+<p>La soirée était avancée; peu de temps après le comte
+avertit les enfants que l'heure du repos était arrivée;
+il se retira avec eux, laissant sa femme à ses réflexions.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, comme le comte
+achevait sa toilette et se disposait à aller savoir des
+nouvelles du pauvre Blaise, un domestique lui remit
+un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la lettre que
+la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une
+autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui
+suit:</p>
+
+<p>«Cher Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets
+de vous envoyer ci-joint; je suis reconnaissant de
+l'amitié que me témoignent Mlle Hélène et M. Jules,
+mais je vous supplie instamment, mon cher, bien cher
+Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent
+me faire en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux
+pas les fuir, puisque je suis retenu dans mon lit par
+l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. Et comment
+aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
+remercier d'une affection dont je suis si profondément
+touché, et que je partage si vivement? Comment ferais-je
+pour ne pas manquer à ma parole, pour ne pas
+enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon
+Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela
+comme en tout, soyez mon guide, mon protecteur, mon
+bon maître. Ne les laissez pas croire à de l'ingratitude
+de ma part; non, non, mon coeur est plein de tendresse
+et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais
+voyez, cher Monsieur le comte, puis-je honnêtement,
+loyalement recevoir leur visite, connaissant la défense
+de Mme la comtesse? C'est pour moi une grande tristesse,
+un terrible effort de les repousser quand ils me
+demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que
+je ne puis retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur
+le comte, venez me donner du courage, venez me
+tendre votre main chérie pour que je la couvre de baisers
+et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
+bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si
+dévoué et si respectueux.</p>
+
+<p>«Votre tout dévoué et très humble serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>«P.-S.&mdash;Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à
+maman, parce qu'ils pourraient désapprouver Mlle Hélène
+de l'avoir écrite, et j'aurais du chagrin de l'entendre
+blâmer.»</p>
+
+<p>Le coeur du comte battit avec violence à la lecture
+de cette lettre; l'admiration, la tendresse se mêlaient à
+l'irritation que lui causait l'épreuve cruelle que la comtesse
+avait infligée au pauvre Blaise: les larmes de cet
+enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour lui
+et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et
+le rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène
+et à Jules la noble et belle réponse de leur ami.</p>
+
+<p>«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez
+jamais de Blaise, papa, et ne craignez pour lui aucune
+épreuve; il en sortira toujours avec honneur et gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne
+pas le voir!</p>
+
+<p>&mdash;Espérons que votre maman finira par être touchée
+de tant de vertu et de qualités attachantes, dit le
+comte. Qui sait quel effet pourra produire la première
+communion de Jules!»</p>
+
+<p>En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa
+femme.</p>
+
+<p>«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise,
+voyez quels sont les sentiments de cet admirable
+enfant.»</p>
+
+<p>La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le
+comte l'examinait pendant cette lecture et vit avec
+bonheur une émotion sensible animer le visage de la
+comtesse, puis une larme couler le long de sa joue et
+venir se mêler aux traces des larmes du pauvre Blaise.</p>
+
+<p>Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur
+l'oeil qui avait laissé échapper cette larme.</p>
+
+<p>«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller
+à son émotion; pauvre garçon! Comme j'ai été injuste
+envers lui!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous
+avons tous été méchants pour lui à l'exception
+d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui a su
+démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui
+l'ont déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le
+mal que vous avez fait.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce
+que j'ai tant dit et redit?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une
+erreur, Julie. Il n'y a de difficile que le premier moment.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi
+le temps de réfléchir, de me décider.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie,
+mais n'oubliez pas que vous avez planté des épines
+dans le coeur de Blaise et dans ceux de vos enfants, et
+que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies que
+vous avez faites.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde
+que vous venez d'invoquer involontairement, de vous
+bien inspirer, de vous diriger dans votre retour de
+justice; il ne vous fera pas défaut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria
+la comtesse en se jetant au cou de son mari.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie;
+moi aussi je ne savais pas prier quand Jules a été si
+malade; Blaise a été mon maître; par lui j'ai tout
+vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le vrai
+bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer
+des peines, la consolation que donne la prière. Julie,
+chère Julie, je serai à mon tour votre maître, si vous
+le voulez.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je
+sens mon coeur tout changé, amolli; je commence
+à comprendre et à aimer votre changement, celui
+de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer
+celles du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui?
+L'avez-vous vu?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais
+à vous faire lire.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon
+que je...; non, non, ne dites rien; je lui dirai moi-même;
+mais pas encore, pas encore... Je veux seulement
+lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu
+son accident, je lève la défense et que je lui laisse
+voir mes enfants. Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur
+dites rien; permettez que je le leur dise moi-même.»</p>
+
+<p>Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme
+contre son coeur et en l'embrassant à plusieurs
+reprises avec tendresse; il alla sans perdre de temps
+chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin
+de ne pas voir leur cher Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maman vous demande, mes amis; allez
+vite, vite, mes chers enfants.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il
+quelque chose de nouveau, de bon?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas
+que nous entrions chez elle trop tôt.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>riant</i></p>
+
+<p>Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis
+d'y aller vite, vite; c'est que...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que quoi, papa?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon
+coeur, et que je bénis le bon Dieu du fond de mon
+coeur, et que nous devons tous remercier le bon Dieu
+de tout notre coeur!» s'écria le comte en serrant ses
+enfants dans ses bras et les embrassant avec un
+redoublement de tendresse.</p>
+
+<p>Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants
+surpris de cette explosion si joyeuse, qui ne lui était
+plus habituelle depuis le retour de la comtesse.</p>
+
+<p>«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous
+expliquera-t-elle l'air radieux de papa.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais
+de quoi parler devant maman: j'ai toujours peur
+d'être grondé.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme
+papa. Si elle pouvait se trouver changée comme papa
+et toi, nous serions si heureux!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent
+Blaise, qu'elle écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise!
+Malheureusement elle le déteste.»</p>
+
+<p>Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de
+leur maman. A leur grande surprise, au lieu de les
+attendre, elle alla au-devant d'eux et les embrassa à
+plusieurs reprises avec vivacité.</p>
+
+<p>«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle
+d'une voie émue, votre papa m'a fait lire la lettre du
+pauvre Blaise...»</p>
+
+<p>A cette épithète de <i>pauvre</i> Blaise, Hélène et Jules
+écoutèrent avec anxiété.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>continuant</i></p>
+
+<p>J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu
+de lui une fausse opinion, et non seulement je vous
+permets, mais je vous engage à aller le voir...</p>
+
+<p>&mdash;Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les
+enfants avec transport.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui...,
+le plus que vous pourrez. Vous lui direz que c'est moi
+qui vous envoie; vous lui expliquerez que c'est sa
+réponse à la lettre que j'ai fait écrire par Hélène qui
+a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir
+votre intimité avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène
+et Jules en se jetant à son cou et en l'embrassant
+avec effusion. Merci du bonheur que vous nous donnez
+à nous et à notre pauvre Blaise!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis
+quelque temps déjà. Plusieurs, fois j'ai été sur le point
+de lever ma défense, mais je n'étais pas encore bien
+convaincue, et je voulais attendre. Allez, courez,
+pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de
+votre cher malade.»</p>
+
+<p>Les enfants embrassèrent encore la comtesse et
+coururent chez Anfry. Jules entra le premier, se précipita
+dans la chambre en criant:</p>
+
+<p>«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et
+moi.»</p>
+
+<p>Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait
+encore rien dit, lui trouvant un peu de fièvre, et
+craignant qu'une émotion nouvelle ne redoublât son
+agitation. Aux premiers mots de Jules, Blaise saisit
+les mains du comte, et d'un accent de détresse, il
+lui dit:</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte,
+secourez-moi, sauvez-moi!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui,
+après la lecture de ta lettre, t'envoie elle-même ses
+enfants.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu,
+quel bonheur!... Mon Dieu, je vous remercie!»</p>
+
+<p>Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas
+d'embrasser Blaise; tous deux lui racontèrent, lui
+expliquèrent le changement survenu dans le sentiment
+de la comtesse. Blaise était aussi heureux que
+le comte et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de
+sentir la douleur de son pied et l'agitation de la
+fièvre. Le comte dut user d'autorité pour emmener
+Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât
+par l'émotion que lui donnait la présence de ses amis;
+il promit à Blaise de les ramener dans l'après-midi, et
+lui recommanda, en le quittant, de rester bien tranquille.
+En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de remercier
+longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui
+envoyait, et, tout en priant, il s'endormit. Son sommeil
+dura deux heures; à son réveil, la fièvre avait
+disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé presque
+entièrement la douleur de son pied: il se livra donc
+sans réserve à la joie qui inondait son coeur.</p>
+
+<p>Peu de temps après son réveil, un domestique vint
+apporter à Blaise la lettre suivante, en demandant
+la réponse:</p>
+
+<p>«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise:
+la noblesse de tes procédés, la vertu que tu as
+déployée dans les événements récents, que j'ai provoqués
+et que je regrette, ont entièrement changé
+l'opinion que je m'étais formée de toi. Au lieu de te
+qualifier d'intrigant, de méchant, de voleur et de
+menteur, je te vois tel que tu es, pieux, bon, patient,
+généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les
+excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les
+miennes, et pardonne-moi la peine que je t'ai causée
+et que je me reproche vivement. Ecris-moi si ma
+visite te ferait plaisir; je serais peinée d'ajouter une
+contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je t'embrasse,
+mon pauvre enfant, et je te bénis des soins
+que tu as donnés à Jules pendant sa maladie, soins
+que j'ai eu l'aveuglement de croire intéressés. Prie
+Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à mon
+mari, à mes enfants et à toi-même.</p>
+
+<p>«Comtesse DE TRÉNILLY.»</p>
+
+<p>Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui
+avait dû beaucoup coûter à l'orgueil de la comtesse,
+porta ses lèvres sur la signature, demanda à son père
+une plume et du papier, et fit la réponse suivante:</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux
+sont accomplis. Je souffrais de la mauvaise opinion
+que j'avais probablement provoquée sans le vouloir et
+sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
+bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien
+m'adresser. Si vous daignez m'honorer d'une visite,
+j'en serai aussi reconnaissant que joyeux; je vous
+unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte.
+à Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame
+la comtesse, d'avoir bien voulu donner à vos enfants
+la permission de venir me voir; la joie que j'en ai
+ressentie a fait passer ma fièvre et m'empêche de
+sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
+votre bonté, Madame la comtesse.</p>
+
+<p>«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au
+profond respect de votre très humble et obéissant
+serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa
+de la porter à la comtesse, qui était dans le salon
+avec son mari et ses enfants, tous attendant avec
+impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine
+à deviner.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas,
+maman?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant;
+mais il est possible qu'il me demande d'attendre son
+rétablissement.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie
+que vous voulez lui procurer?</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène,
+le chagrin que je lui ai fait, et tous mes dédains, et
+les humiliations que je lui ai fait subir.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.</p>
+
+<p>«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement
+chrétienne!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»</p>
+
+<p>La comtesse alla au-devant du domestique qui
+entrait et, prenant la lettre, l'ouvrit précipitamment.
+Après l'avoir lue, elle la présenta à son mari.</p>
+
+<p>«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa
+grandeur, si modeste, si humble dans son triomphe.
+Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que la reconnaissance
+doive venir de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en
+passant la lettre aux enfants. Toujours le même, jamais
+de rancune; le coeur toujours plein de charité
+et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!</p>
+
+<p>&mdash;Partons bien vite, dit la comtesse en mettant
+son chapeau: j'ai hâte d'embrasser ce pauvre garçon
+et de lui entendre dire qu'il ne m'en veut pas.»</p>
+
+<p>Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir
+tendrement embrassée, et tous se dirigèrent vers la
+demeure de Blaise, où ils ne tardèrent pas à arriver.</p>
+
+<p>«Nous voici au grand complet, mon cher enfant»,
+dit le comte d'un air joyeux en entrant.</p>
+
+<p>Blaise se retourna vivement, son visage devint
+radieux, et il rougit en voyant la comtesse s'approcher
+de lui et l'embrasser à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre
+enfant calomnié et outragé; je n'avais pas assez de
+vertu pour comprendre la tienne, ni assez de sagesse
+pour deviner le mobile de tes actions.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites
+pas cela! Non, non, je vous en prie, ne le répétez
+pas, dit Blaise, voyant que la comtesse s'apprêtait
+à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
+sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence
+et votre bonté. Et que deviendrait ma première
+communion sans esprit d'humilité? Je vous
+remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes
+bonne! vous m'avez rendu si heureux!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais
+que du bonheur à te donner. Comme je te l'ai écrit,
+prie Dieu pour que mes yeux s'ouvrent tout à fait à
+ce qui est bon et chrétien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami,
+dit le comte d'un air affectueux; c'est le bonheur
+qui te fait oublier tes maux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je
+n'ai plus rien à oublier. Mme la comtesse vient de
+fermer ma dernière plaie.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la
+comtesse en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en
+saisissant la tête de Blaise et la tournant de son côté;
+tu n'en as que pour papa et pour maman, et nous
+sommes là comme les dindons égarés qui cherchent
+un regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle
+Hélène; j'étais occupé avec M. le comte et Mme la
+comtesse, dit Blaise en souriant; vous savez que le
+général passe avant les officiers.</p>
+
+<p>HÉLÈNE, <i>riant</i></p>
+
+<p>Et où sont les soldats?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos
+commandements.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre
+drapeau est la croix.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et
+qui a bien ses douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle
+Hélène?»</p>
+
+<p>Hélène ne répondit que par un signe de tête et un
+sourire; elle ne voulut pas dire devant sa mère qu'elle
+avait souffert de sa froideur, de sa sévérité passée;
+mais la comtesse la devina, et, l'attirant à elle,
+l'embrassa et lui dit:</p>
+
+<p>«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma
+pauvre enfant. Mais à quand la première communion?
+M. le curé a-t-il fixé le jour?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps
+de s'occuper des habits que papa a promis à Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Ils sont déjà commandés d'après les indications
+de Blaise; les tiens aussi, Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Des choses superbes, pour faire honneur à M. le
+comte: une redingote en bon drap noir, un pantalon
+et un gilet blancs; des souliers bien solides et une
+cravate blanche.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un
+habit me mettrait au-dessus des gens de ma classe,
+monsieur Jules.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la
+première communion?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le
+curé, et qui est béni par le pape, m'a-t-il dit.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Maman, permettez-moi de lui donner une <i>Imitation
+de Notre-Seigneur</i>. C'est un si beau et si bon livre!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai
+ton trésorier; tu puiseras dans ma caisse.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque,
+qui lui fera passer le temps dans les longues
+soirées d'hiver.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce
+que je désirais. J'aime tant à lire! M. le curé me prête
+quelques livres, mais il n'en a guère qui soient à
+ma portée.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me
+serais fait un vrai plaisir de satisfaire ce goût si sage
+et si utile.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur
+le comte, que j'aurais craint d'abuser de votre
+trop grande indulgence à mes désirs.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu auras tes livres pour ta première communion,
+mon pauvre garçon. Je suis content d'avoir si bien
+trouvé.»</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse restèrent quelque temps
+encore près de Blaise; ils se retirèrent en lui promettant
+de revenir le lendemain. Hélène et Jules
+obtinrent sans peine de rester près de leur cher
+malade. Hélène lui proposa de faire une lecture intéressante,
+ce qu'il accepta avec reconnaissance.</p>
+
+<p>Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du
+fond de son coeur du bonheur qu'il lui avait envoyé
+dans cette journée. Il causa longuement avec son
+père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit
+tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur
+à son pied, il demanda à se lever; sa mère enleva le
+cataplasme et vit avec plaisir que l'enflure était disparue;
+elle lui banda le pied avant de le lui laisser poser
+à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de s'appuyer
+sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il
+voulut faire quelques pas, appuyé sur le bras de son
+père. Cet essai lui ayant réussi, il demanda à rester
+levé; et à partir de ce jour la guérison marcha rapidement.
+Quand le jour de la retraite arriva, il put
+aller à l'église avec les autres enfants de la première
+communion, et la suivre jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>Pendant la retraite, Jules le quittait seulement
+pour prendre ses repas. Aidés du comte et d'Hélène,
+ils avaient arrangé dans la chambre de Jules une
+petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un
+crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois
+par jour ils faisaient devant cet autel une lecture
+pieuse et des prières qu'improvisait Blaise et qui touchaient
+profondément le coeur du comte et d'Hélène,
+qui avaient demandé d'y assister.</p>
+
+<p>La veille de la retraite, les habits de Jules et de
+Blaise avaient été apportés, de sorte qu'il n'y avait plus
+qu'à préparer leurs coeurs à recevoir avec humilité et
+amour le corps de leur divin Sauveur.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XXI</h2>
+
+<h3>LE GRAND JOUR</h3>
+
+
+<p>Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient en branle depuis le matin; le village lui-même
+semblait être une fourmilière en pleine activité;
+on allait, on courait dans les rues; on voyait passer des
+femmes, des enfants portant des cierges, des bonnets,
+des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à
+tout; d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour
+la toilette et pour le repas qui devait suivre la sainte
+cérémonie. Le château était calme; le comte n'avait voulu
+aucun déploiement de luxe; tous devaient aller à pied
+à l'église. Jules avait demandé à se placer près de Blaise;
+Hélène devait rester près de son père et de sa mère.
+Jules se tenait avec son père dans sa chambre, en attendant
+Blaise, qui avait promis de venir les chercher; il
+fut exact au rendez-vous. A neuf heures précises il entra
+chez Jules, s'approcha du comte, et, se mettant à genoux
+devant lui et malgré lui, il lui dit:</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, je viens vous demander votre
+bénédiction; je vous la demande comme une faveur,
+comme une preuve de l'amitié dont vous voulez bien
+m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle
+d'un père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur
+le comte, bénissez le pauvre Blaise, qui sera toujours
+le plus dévoué, le plus respectueux de vos serviteurs,
+et qui priera tous les jours le bon Dieu pour votre
+bonheur éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant
+dans ses bras, reçois la bénédiction d'un chrétien
+que tu as ramené au bon Dieu, d'un père dont tu as
+sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te la donne du
+fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
+d'une affection toute paternelle, de veiller à ton
+bien-être, à ton bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser
+ton frère, plus que jamais ton frère en Dieu, aujourd'hui
+que tu recevras à ses côtés le Seigneur, qui
+est notre père à tous.»</p>
+
+<p>Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent
+une amitié fidèle et un constant souvenir devant
+le bon Dieu.</p>
+
+<p>«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends
+ton livre; et voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant
+à Blaise un beau <i>Paroissien</i>, relié en beau
+maroquin noir, doré sur tranches et avec un fermoir
+en or.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas
+de si beaux livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant
+de sa poche une pauvre petite <i>Journée du chrétien</i>
+à moitié usée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui te donne ce <i>Paroissien</i>, dit le
+comte; il fait partie de la collection que je t'ai promise
+et qu'on va t'apporter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise
+rouge et les yeux brillants de bonheur. Merci; il me
+semble que je prierai mieux dans ce livre donné par
+vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
+vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais,
+avant de partir, recevez une dernière bénédiction.»</p>
+
+<p>Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les
+bénit tous deux; puis, les prenant ensemble dans ses
+bras, il leur donna à chacun un baiser sur le front, essuya
+de sa main une larme qu'il y avait laissée tomber,
+et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
+pour l'église.</p>
+
+<p>Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse
+et Hélène étaient dans leurs bancs, attendant le
+comte, qui devait les rejoindre après avoir mené Jules
+et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous les enfants.
+Il vint en effet prendre sa place entre sa femme
+et sa fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit
+le son lointain des cantiques que chantaient les
+enfants en marchant processionnellement. Ils entrèrent
+deux à deux, le curé en tête; Jules et Blaise le suivaient
+immédiatement. Après le défilé des dix-huit garçons et
+des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui était
+assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits
+sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes,
+et le service divin commença d'abord par la procession,
+que suivirent les enfants de la première communion;
+ensuite vint la première partie de la messe, puis l'instruction
+ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de
+ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin
+la dernière partie de la messe, celle du sacrifice et de
+la communion. Jules et Blaise furent très recueillis
+pendant toute la cérémonie. Au moment de quitter sa
+place pour approcher de la sainte table, Jules saisit vivement
+la main de Blaise et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»</p>
+
+<p>Blaise répondit avec simplicité et douceur:</p>
+
+<p>«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»</p>
+
+<p>Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux
+appuyés l'un sur l'autre, le Dieu de miséricorde et de
+paix, le Dieu consolateur.</p>
+
+<p>Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut
+tous les coeurs. Il y eut dans l'église un mouvement
+général de surprise lorsque, après la communion des
+enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène quitter
+leurs places et s'approcher de la sainte table.</p>
+
+<p>«Le comte communie, disait-on tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils ont l'air ému!</p>
+
+<p>&mdash;Le comte est tout changé, dit-on.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry
+qui les a tous changés.</p>
+
+<p>&mdash;Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien
+depuis qu'ils sont amendés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de
+garder la fermière Françoise, qui devait partir. Ils ont
+un nouveau bail de six ans, et ils sont bien contents.</p>
+
+<p>&mdash;Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»</p>
+
+<p>Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près
+vide, il y resta encore cinq personnes, qui priaient avec
+ferveur et qui ne songeaient pas au temps qui s'écoulait.</p>
+
+<p>Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller
+une dernière fois devant l'autel; il vit les deux
+enfants à genoux sur la dalle, les mains jointes, les
+yeux fermés, l'air si recueilli qu'il s'arrêta pour les
+contempler.</p>
+
+<p>«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus
+longue prière à genoux sur la pierre pourrait vous
+fatiguer; conservez le bon Dieu dans votre coeur, et
+souvenez-vous que toute votre vie peut devenir une
+prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour
+l'amour du bon Dieu.»</p>
+
+<p>Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le
+curé, qui se dirigeait vers le comte et la comtesse.
+Aux premières paroles de félicitation du curé, le
+comte releva son visage baigné de larmes, et, voyant
+l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:</p>
+
+<p>«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et
+marchant près du curé, sont le trop-plein d'un coeur
+inondé de joie et de bonheur. C'est à Blaise que je les
+dois, et ma reconnaissance augmente à mesure que
+j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.</p>
+
+<p>LE CURÉ</p>
+
+<p>Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus
+qu'aucun autre je suis à même d'apprécier la grandeur
+de ses vertus et la beauté de ses sentiments. Je le dis
+tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne prenne de
+l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a
+la sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui
+une si mauvaise et si injuste opinion, j'ai éprouvé la
+puissance de sa parole, de son accent, de son regard
+même. Ma femme a ressenti la même impression chaque
+fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier
+sa conduite, et Jules a subi aussi la puissance de
+cette vertu.»</p>
+
+<p>Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène
+suivait d'un peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient
+silencieux, mais leurs visages rayonnaient de bonheur.</p>
+
+<p>Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en
+route pour rentrer chez eux. Les enfants marchaient en
+avant; le comte et la comtesse les contemplaient avec
+tendresse.</p>
+
+<p>«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami,
+dit la comtesse en essuyant ses yeux encore humides.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle vie différente et heureuse nous allons
+mener; ma chère Julie! dit le comte en lui serrant les
+mains dans les siennes. Nous avions tous les éléments
+du bonheur, et nous ne savions pas en user; nos coeurs
+dormaient en nous, et nous végétions misérablement.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>avec gaieté</i></p>
+
+<p>Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami;
+ne laissons pas revenir le sommeil.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à
+l'avenir tout au bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»</p>
+
+<p>En approchant de la maison d'Anfry, les enfants
+virent avec surprise un va-et-vient des domestiques du
+château. Blaise en fut touché.</p>
+
+<p>«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter
+mes parents pour ma première communion; je ne les
+croyais pas si attentifs.»</p>
+
+<p>Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise
+une table dressée dans la salle. Le couvert était très
+simple; c'était la vaisselle d'Anfry qui couvrait la table;
+une nappe grossière, des assiettes en faïence, des verres
+communs, des pots au lieu de carafes, des couverts
+en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises
+de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient
+tache dans cette demi-pauvreté. Il y avait sept couverts,
+et les domestiques couvraient la table des plats qu'ils
+apportaient du château.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts,
+et pourquoi sont-ce les domestiques de M. le
+comte qui apportent tous ces plats?</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>souriant</i></p>
+
+<p>Parce que nous nous sommes invités à dîner chez
+tes parents, mon cher enfant; nous avons pensé, ta
+mère et moi, qu'un jour de première communion on
+doit avoir la force de supporter des contrariétés, et
+nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi,
+Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois
+enfants en perdant toute leur gravité et en sautant autour
+de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup
+je m'oublie, et je vous embrasse de toutes mes forces.»</p>
+
+<p>Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs
+fois. Le comte était heureux du succès de son
+invention.</p>
+
+<p>«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les
+trois enfants.</p>
+
+<p>Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas
+approcher de la table; la comtesse alla vers Anfry et,
+lui prenant le bras, lui dit en riant:</p>
+
+<p>«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner
+le bras pour me mener à ma place, à votre droite.»</p>
+
+<p>Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect,
+mais la comtesse l'entraîna à la place d'honneur et se
+mit à sa droite.</p>
+
+<p>Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit
+comme elle et enleva Mme Anfry, qui s'était collée
+contre le mur, fort embarrassée de sa personne. Il lui
+donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la plaçant
+en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit
+le bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le
+repas commença.</p>
+
+<p>Dans les premiers moments, le comte et la comtesse
+ne s'aperçurent pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait
+son front inondé de sueur, et n'osait ni manger ni lever
+les yeux de dessus son assiette restée pleine. Mme
+Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la
+timidité.</p>
+
+<p>Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et,
+se penchant vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle
+Hélène, mon pauvre papa a peur; il n'ose pas
+manger, et pourtant il a bien faim, j'en suis sûr.»</p>
+
+<p>Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de
+son air malheureux. Se penchant à son tour vers
+l'oreille de son père, elle lui fit remarquer le malaise du
+pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage avec un redoublement
+de timidité.</p>
+
+<p>«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous
+faites honneur au repas de première communion de
+nos enfants! Allons, allons, pas de timidité, pas de
+fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui
+plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry.
+Attendez, je vais vous donner du courage.»</p>
+
+<p>Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère,
+la déboucha lui-même et en versa un verre à Anfry et
+à Mme Anfry; après en avoir offert à sa femme et en
+avoir versé un peu à chacun des enfants, il emplit son
+verre, et, le portant à ses lèvres:</p>
+
+<p>«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la
+santé du bon curé, auquel nous devons tous une grande
+reconnaissance. Allons, Anfry, vous voilà plus à l'aise,
+maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et continuons
+notre dîner sagement et comme des gens qui conservent
+dans leur coeur le souvenir des premières heures de la
+matinée.»</p>
+
+<p>Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent
+beaucoup de leurs impressions avant et après la
+sainte communion. La comtesse et le comte les écoutaient
+avec bonheur; il y avait dans les sentiments développés
+par les enfants un saint et heureux avenir.</p>
+
+<p>Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient
+à peine, tant ils étaient impressionnés de l'excellence
+des mets et de la bonté des vins; ils mangeaient
+et reprenaient de tout; leur embarras était entièrement
+dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry
+ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait
+lui faire dans le pays ce repas donné par elle, chez elle,
+à ses maîtres. Dans son extase intérieure, elle se figurait
+avoir régalé le comte et la comtesse, et pensait que
+l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un juste payement
+de la peine que lui avait donnée l'organisation du
+repas.</p>
+
+<p>Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir
+sur un banc devant la maison, après avoir donné
+ordre à leurs gens de laisser aux Anfry tout ce qui restait
+des mets et des vins divers, ce qui redoubla la
+joie et la reconnaissance de Mme Anfry.</p>
+
+<p>Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque
+que le comte avait donnée à Blaise, en tête de laquelle
+figure avec honneur un superbe volume de l'<i>Imitation de
+Jésus-Christ</i>, donné par Hélène. Après avoir lu le
+titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
+dit à Blaise:</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon
+petit présent; le voici; accepte-le comme la preuve
+d'une amitié qui durera aussi longtemps que moi.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie
+chaîne d'or avec un petit crucifix et une médaille en or
+de la sainte Vierge.</p>
+
+<p>«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement
+aveugle, et qui donne à tous l'exemple d'une résignation
+si calme et si douce, qu'on se sent touché rien
+qu'en le voyant.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était
+donné par vous et béni par un saint, je n'oserais porter
+ces belles choses; j'espère que le crucifix me fera souvenir
+de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de la
+bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin
+Sauveur comme elle l'a aimé en ce monde et comme
+elle l'aime dans l'éternité.»</p>
+
+<p>Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant
+dans son sein, il dit à Jules:</p>
+
+<p>«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous,
+devant cette croix et devant cette médaille.»</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants:
+la comtesse, présentant à Blaise une petite boîte, lui dit
+en le baisant au front:</p>
+
+<p>«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien,
+mon cher enfant; voici un très petit objet, mais qui te
+sera agréable et utile, je n'en doute pas.»</p>
+
+<p>Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la
+petite boîte qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement
+et vit, avec une joie qu'il ne chercha pas à dissimuler,
+une belle montre en or avec sa chaîne.</p>
+
+<p>Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche
+pour faire partager son bonheur à son père et à sa
+mère.</p>
+
+<p>«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné
+Mme la comtesse.»</p>
+
+<p>Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de
+Blaise à la vue de la montre et de la chaîne. Ni l'un ni
+l'autre n'osaient les toucher, de peur de les ternir ou de
+les casser. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes
+qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son
+beau cadeau.</p>
+
+<p>«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci
+s'écria Blaise, tant j'étais content. Vite que j'y coure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le
+comte, qui l'avait rejoint avec la comtesse sans qu'il
+s'en fût aperçu; fais ton remerciement, ajouta-t-il en le
+poussant dans les bras de la comtesse, qui le reçut en
+souriant et l'embrassa bien affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,...
+vous êtes trop bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais
+comment exprimer mon bonheur et ma reconnaissance.»</p>
+
+<p>Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que
+lui tendait le comte. Il se sentait si ému de tant de
+bontés, qu'il eut de la peine à contenir l'élan de sa reconnaissance.»</p>
+
+<p>«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes trop bons,... tous,... tous... Je ne
+mérite pas... Que le bon Dieu vous le rende!... Oh oui!
+Je prierai tant, tant pour vous, que le bon Dieu m'exaucera.
+Il est si bon!»</p>
+
+<p>Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise;
+quand il y fut parvenu, il rappela aux enfants que
+l'heure des vêpres approchait.</p>
+
+<p>«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges,
+dit Blaise; on croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin
+un pareil jour! cela ne se peut! Tout est bonheur pour
+moi. Mon coeur est si plein que je crois par moments
+qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
+créatures, c'est plus que je ne puis supporter.</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te
+payer de ce que tu as souffert; et récompenser ta patience
+dans les peines qu'il t'avait envoyées. Tu le remercieras
+à l'église, et nous joindrons nos remerciements
+aux tiens.»</p>
+
+<p>Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé
+son air de fête; les cloches sonnaient à grande
+volée; de tous côtés on voyait des groupes silencieux
+et recueillis se diriger vers l'église. Chacun saluait le
+comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se
+termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette
+belle et heureuse journée laissa des impressions chrétiennes
+et salutaires dans plus d'un coeur rebelle jusque-là
+à l'appel du bon Dieu.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XXII</h2>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+
+<p>Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la
+famille du comte: la vie qu'on menait au château était
+calme et heureuse; le service de Dieu n'y fut jamais
+négligé, non plus que le service des pauvres, qu'on allait
+chaque jour visiter, consoler et soulager. La fortune
+du comte passait tout entière à secourir les misères
+de ses semblables; il les considérait comme des
+frères appelés à partager les richesses qu'il tenait de la
+bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, il aida le
+comte dans l'administration de sa fortune, et devint
+son homme de confiance, son conseiller intime. Jamais
+Blaise ne perdit le respect qu'il devait à ses maîtres,
+qui étaient en même temps ses meilleurs amis. Jules
+devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en grandissant,
+le modèle des jeunes personnes.</p>
+
+<p>Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître.
+Jacques lui proposa avec l'autorisation de son père,
+de venir prendre la direction de leur maison; mais
+Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, qui
+finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant,
+tous les ans, passer quelques jours près de Jacques,
+qui le voyait toujours avec bonheur, et qui le
+questionnait beaucoup sur la famille du comte. Un
+jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux
+familles par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne,
+que Jules avait rencontrée souvent dans le monde, à
+Paris. Il lui dit que toute sa famille serait heureuse de
+ce mariage. Jules avait déjà exprimé le même désir à
+Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les
+rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la
+comtesse de Trénilly.</p>
+
+<p>Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les
+paroles qu'il avait entendues. Le comte et Jules les reçurent
+avec joie, et cette union, désirée par les deux
+familles, ne tarda pas à s'accomplir.</p>
+
+<p>Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena
+au château de Trénilly la famille de M. de Berne.
+Jacques ne quittait presque pas son ancien ami Blaise;
+tous deux étaient devenus des hommes, des chrétiens
+solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
+était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les
+démêlés du pays; ce que M. Blaise avait décidé était
+religieusement exécuté. On le citait comme exemple à
+tous les jeunes gens du village et des environs; on recherchait
+son amitié, et on se sentait fier de son approbation.</p>
+
+<p>Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans;
+il épousa la petite nièce du curé, qui lui apporta trente
+mille francs, dot considérable pour sa condition; elle
+avait été demandée par des jeunes gens bien plus
+riches et plus élevés en condition que Blaise, mais elle
+les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle
+n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités
+aimables avaient fait sur elle une vive impression.
+Le comte se chargea de la dot de Blaise, et la comtesse
+des présents de noce et de l'ameublement. La
+dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée
+à une jolie maison au bout du village, tout près du
+château. La comtesse meubla la maison et donna à la
+mariée toutes ses belles toilettes des fêtes et dimanches.</p>
+
+<p>Le repas de noce fut donné par le comte dans son
+château.</p>
+
+<p>Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une
+vive affection à un frère aîné de Jacques, et qui semblait
+partager ces sentiments, consentit avec plaisir
+à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent fort
+heureux pendant plusieurs années, après lesquelles
+Hélène eut la douleur de perdre son mari. N'ayant pas
+d'enfants, elle résolut de se consacrer entièrement au
+service des pauvres, en fondant des oeuvres de charité.
+Elle établit une salle d'asile et une école dirigées par
+des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des
+heures entières, aidée et accompagnée par ses parents.</p>
+
+<p>C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne,
+heureuse et unie, aimée et estimée de tous.</p>
+
+
+
+<br><br><br><br><br><br>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<br><br>
+
+<p>CHAPITRE I.&mdash;LES NOUVEAUX MAITRES</p>
+
+<p>CHAPITRE II.&mdash;PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU</p>
+
+<p>CHAPITRE III.&mdash;LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</p>
+
+<p>CHAPITRE IV.&mdash;LE CHAT-FANTOME</p>
+
+<p>CHAPITRE V.&mdash;UN MALHEUR</p>
+
+<p>CHAPITRE VI.&mdash;VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT</p>
+
+<p>CHAPITRE VII.&mdash;LA MARE AUX SANGSUES</p>
+
+<p>CHAPITRE VIII.&mdash;LES FLEURS</p>
+
+<p>CHAPITRE IX.&mdash;LES POULETS</p>
+
+<p>CHAPITRE X.&mdash;LE RETOUR DE JULES</p>
+
+<p>CHAPITRE XI.&mdash;LE CERF-VOLANT</p>
+
+<p>CHAPITRE XII.&mdash;L'ACCENT DE VÉRITÉ</p>
+
+<p>CHAPITRE XIII.&mdash;LE REMORDS</p>
+
+<p>CHAPITRE XIV.&mdash;LES DOMESTIQUES</p>
+
+<p>CHAPITRE XV.&mdash;L'AVEU PUBLIC</p>
+
+<p>CHAPITRE XVI.&mdash;L'OBÉISSANCE</p>
+
+<p>CHAPITRE XVII.&mdash;LA CORRESPONDANCE</p>
+
+<p>CHAPITRE XVIII.&mdash;LA COMTESSE DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>CHAPITRE XIX.&mdash;L'ENTORSE</p>
+
+<p>CHAPITRE XX.&mdash;L'ÉPREUVE</p>
+
+<p>CHAPITRE XXI.&mdash;LE GRAND JOUR</p>
+
+CHAPITRE XXII.&mdash;CONCLUSION
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***</div>
+</body>
+</html>
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #11434 (https://www.gutenberg.org/ebooks/11434)
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+++ b/old/11434-8.txt
@@ -0,0 +1,8592 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pauvre Blaise
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+COMTESSE DE SÉGUR NÉE ROSTOPCHINE
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR
+
+_Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et pieux comme toi, qui
+te demande une place dans ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa
+prière et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
+vertus et de ta grand'mère._
+
+COMTESSE DE SÉGUR, née ROSTOPCHINE.
+
+Paris, 1861.
+
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+
+I
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+
+Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé dans sa main gauche.
+Il réfléchissait si profondément qu'il ne pensait pas à mordre dans
+une tartine de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée
+pour son déjeuner.
+
+«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. Tu laisses couler à
+terre ton lait caillé, et ton pain ne sera plus bon.
+
+BLAISE
+
+Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, maman, et je cherche
+à deviner s'ils sont bons ou mauvais.
+
+MADAME ANFRY
+
+Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maîtres que
+personne de chez nous ne connaît?
+
+BLAISE
+
+On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie qui sont arrivés
+hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comment sais-tu cela?
+
+BLAISE
+
+Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais à
+arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
+comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
+son poney et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient l'air
+d'avoir peur de lui.
+
+MADAME ANFRY
+
+Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que les maîtres sont
+mauvais?
+
+BLAISE
+
+Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie ont peur d'un petit
+garçon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.
+
+MADAME ANFRY
+
+Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?
+
+BLAISE
+
+Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son père et sa mère
+l'écoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
+que c'est méchant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
+n'as pas à te mêler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
+ne va pas te fourrer au château comme tu faisais toujours du temps de
+M. Jacques.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon et aimable comme on
+n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
+une petite friandise à me donner: une poire, un gâteau, des cerises,
+des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
+Je ne me consolerai jamais de son départ.»
+
+Et Blaise se mit à pleurer.
+
+MADAME ANFRY
+
+Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
+de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
+Puisque son père a vendu aux nouveaux maîtres, c'est une affaire
+faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
+regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
+pleurer...»
+
+Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
+forte qui appelait:
+
+«Holà! le concierge! Personne ici?»
+
+Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et en livrée était à la
+grille fermée.
+
+«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
+comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.
+
+--Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.
+
+--Tout est-il en état au château?
+
+--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maîtres,
+répondit timidement Mme Anfry.
+
+--C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en fouettant son cheval.
+
+Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
+galopait vers le château.
+
+«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
+même parler plus honnêtement. Blaise, mon garçon, continua-t-elle plus
+haut, cours au château et préviens ton père que les nouveaux maîtres
+arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir à la
+grille.
+
+--Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.
+
+--Dans les chambres du château, qu'il arrange et nettoie depuis ce
+matin; va, mon garçon, va vite.»
+
+Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, où il trouva
+cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effaré.
+
+«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
+pas. Qui demandes-tu?
+
+--Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir les maîtres, répondit
+Blaise. Maman m'a dit qu'il était au château.»
+
+Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
+par le bras:
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton père n'est
+pas au château; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
+chercher ailleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais pourtant maman m'a dit...
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
+t'époussetterai les épaules du manche de mon plumeau.»
+
+Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
+tristement à la grille, où l'attendait sa mère.
+
+«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
+n'était pas au château, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
+temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.
+
+--Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
+Anfry en soupirant. On dit: _tels maîtres, tels valets_. Les valets ne
+sont pas bons, il se pourrait que les maîtres ne le fussent pas non
+plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
+père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit être à sa
+grille.
+
+BLAISE
+
+Voulez-vous que je retourne au château, maman? Je le trouverai
+peut-être aux écuries.
+
+MADAME ANFRY
+
+Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
+les maîtres qui arrivent.»
+
+Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essoufflé et
+suant, juste au moment où un nuage de poussière annonçait l'approche
+de la voiture de poste.
+
+Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté de la grille; Mme
+Anfry se rangea avec Blaise de l'autre côté: la berline attelée de
+quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
+du château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à peine le temps
+d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
+garçon et une petite fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre
+aux révérences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
+fille seule salua.
+
+Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardèrent
+d'un air chagrin; ils fermèrent lentement la grille, rentrèrent sans
+mot dire dans leur maison et s'assirent près d'une table sur laquelle
+était préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, de même
+que ses parents, se plaça silencieusement près de la table.
+
+«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
+nouveaux maîtres?
+
+--Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
+répéta-t-il en soupirant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.
+
+ANFRY
+
+Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
+sont plus. Blaise, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
+va pas au château; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
+possible.
+
+BLAISE
+
+C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
+d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'était bien
+différent; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
+reverrai peut-être jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
+d'aimer des gens qui vous quittent.»
+
+Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? tu le reverras
+peut-être plus tôt que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
+tâcherait de me placer dans son autre terre, où il va habiter.
+
+BLAISE
+
+Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
+maîtres.
+
+ANFRY
+
+Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
+terre est une terre de famille, qui ne doit jamais être vendue; tandis
+que celle-ci était de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
+habiter deux terres à la fois. Est-ce vrai?
+
+--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
+dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
+durs?»
+
+Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
+mangea de bon appétit, car, à onze ans, on pleure et on mange tout à
+la fois.
+
+Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
+personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
+verrous à la grille, le concierge fit sa tournée pour voir si tout
+était bien fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
+dormaient déjà profondément.
+
+
+
+II
+
+PREMIERE VISITE AU CHATEAU
+
+
+«M. le comte demande le concierge», dit d'une voix impérieuse un des
+domestiques du château.
+
+C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, Blaise nettoyait
+la vaisselle, et Anfry était allé scier du bois pour les fourneaux de
+la cuisine et de la lingerie.
+
+Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
+seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.
+
+«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens maîtres, dit le
+valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
+vite changer tout cela.
+
+--Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui parle contre les
+anciens maîtres? répondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
+quelque chose? Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres,
+ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
+Dieu.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un concierge et de son
+mobilier.
+
+MADAME ANFRY
+
+Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
+prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
+chez moi, entendez-vous bien!
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
+un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
+je ne le vois pas ici.
+
+MADAME ANFRY
+
+Il est au château à scier du bois; allez le chercher là-bas, vous lui
+ferez la commission.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait le temps d'aller
+faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafés.
+
+MADAME ANFRY.
+
+Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit hier qu'on n'y
+entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
+il n'ira pas.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
+pourrait bien chercher à vous remplacer et à vous faire partir.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme les valets, je ne tiens
+pas à y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
+pas de travail ni de place, mon mari et moi.»
+
+Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en continuant la
+conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
+l'avenue du château. Il trouva le concierge au bûcher, comme le lui
+avait dit Mme Anfry.
+
+«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.
+
+--Je ne suis guère en toilette pour me présenter chez M. le comte,
+répondit Anfry.
+
+--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous êtes,
+reprit le domestique d'un ton bourru.
+
+--C'est vrai», se borna à répondre Anfry.
+
+Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussière de
+ses pieds, et se dirigea vers le château.
+
+«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
+l'escalier.
+
+--M. le comte m'a fait demander.
+
+--Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vêtu
+pour paraître devant M. le comte.
+
+--Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller.»
+
+Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il avait monté à moitié.
+
+«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demandé,
+c'est qu'il veut vous voir.
+
+--Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit Anfry en remontant
+l'escalier.
+
+Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa discrètement.
+
+«Entrez!» lui cria-t-on.
+
+Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à trente-six ans, d'assez
+belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
+salua; le comte répondit par un léger signe de tête.
+
+«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.
+
+ANFRY
+
+Un seul, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Garçon ou fille?
+
+ANFRY
+
+Garçon.
+
+LE COMTE
+
+Quel âge?
+
+ANFRY
+
+Onze ans.
+
+LE COMTE
+
+Envoyez-le au château.
+
+ANFRY
+
+Pour quel service, Monsieur le comte?
+
+LE COMTE
+
+Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garçon
+de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
+faut tout dire, je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos
+gens.
+
+LE COMTE
+
+Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge est-il trop
+grand seigneur pour se trouver avec mes gens?
+
+ANFRY
+
+Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
+pour eux; ils l'ont chassé hier, ils le chasseraient bien encore.
+
+--Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec colère, quand ce
+serait par mon ordre qu'il viendrait ici.
+
+ANFRY
+
+Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait voir et entendre des
+choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
+autant qu'il reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»
+
+Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda attentivement
+le concierge et parut frappé de l'air décidé, mais franc, ouvert et
+honnête, qui donnait à toute sa personne quelque chose qui commandait
+le respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
+doux:
+
+«C'était pour mon fils que je vous demandais le vôtre; mais peut-être
+avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garçon, il
+ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
+main un geste d'adieu. Quel est votre nom?
+
+--Anfry, Monsieur le comte, à votre service, quand il vous plaira.»
+
+Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté dans le vestibule
+par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maître avait pu
+vouloir à un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
+château; Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et rentra
+chez lui.
+
+Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait quand son
+père rentra.
+
+«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda Anfry.
+
+BLAISE
+
+Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
+d'aller voir M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Tu n'y as pas été, j'espère bien?
+
+BLAISE
+
+Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je n'ai guère envie
+de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
+être bon.
+
+--Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, ce sera mieux
+pour toi que courailler et paresser toute la journée. En attendant, va
+me chercher ma serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches
+qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. Je veux les
+couper.»
+
+Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; il entra au bûcher
+et y trouva Jules de Trénilly, qui essayait de couper des rognures de
+bois avec la serpe, qu'il avait ramassée.
+
+«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.
+
+JULES
+
+Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé pour la chercher.
+
+JULES
+
+Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.
+
+BLAISE
+
+Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.
+
+JULES
+
+Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»
+
+Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait à la
+refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
+mit en colère et menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en
+effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
+son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et à la peau;
+Jules se mit à crier; Michel, le garçon d'écurie, accourut et
+s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maître.
+
+«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.
+
+JULES, _criant_
+
+C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a coupé avec la serpe.
+
+MICHEL, _avec rudesse_
+
+Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
+va à ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
+Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
+mal.
+
+JULES
+
+Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.
+
+MICHEL
+
+Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.
+
+JULES
+
+C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
+je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.
+
+MICHEL
+
+Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
+je dirai comme vous me l'ordonnez.»
+
+Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au château.
+
+Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. Enfin il ramassa la
+serpe et se dit:
+
+«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite tout raconter à
+papa, pour qu'il connaisse la vérité et qu'il sache bien que ce n'est
+pas moi qui l'ai blessé.»
+
+Il courut vers la grille; son père l'attendait avec impatience.
+
+«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant la serpe.
+Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»
+
+Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui s'était passé; il
+avait à peine terminé son récit, que M. de Trénilly parut en haut de
+l'avenue, marchant d'un pas précipité vers la grille.
+
+«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit drôle, qui s'est
+caché dans la maison quand il m'a aperçu.»
+
+Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.
+
+«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, je crois savoir ce
+qui vous amène ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
+qui est arrivé.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
+a faite votre garçon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
+coupable?
+
+ANFRY
+
+Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est faite lui-même.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
+coupé pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
+jours.
+
+ANFRY
+
+Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colère.»
+
+Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait de lui apprendre
+Blaise.
+
+«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre raconter à
+lui-même.»
+
+Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière un rideau.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut que tu lui
+racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me battre.
+
+ANFRY
+
+Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là, moi; s'il fait
+mine de te toucher, je t'emmène et nous quitterons la maison,
+seulement le temps d'emporter nos effets.»
+
+Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son père, qui
+l'emmena devant M. de Trénilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
+Trénilly le regardait avec colère.
+
+«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, dit-il enfin avec
+dureté.
+
+BLAISE
+
+Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoyé chercher,
+Monsieur; j'ai insisté, il s'est fâché, il a voulu m'en donner un
+coup; la serpe est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé
+au pied.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Tu mens! je te dis que tu mens!
+
+BLAISE, _vivement_
+
+Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blessé M.
+Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandât.»
+
+L'honnête indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
+Trénilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
+se disant à mi-voix:
+
+«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais pourquoi Jules
+aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
+C'est ce que je vais tâcher de me faire expliquer...»
+
+Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui répéta la défense
+d'aller au château sans nécessité.
+
+
+
+III
+
+LA RÉPARATION ET LA RECHUTE
+
+
+Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec son père; ils
+bêchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
+de Trénilly se fit entendre; il appelait Anfry.
+
+«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il courut vers le
+comte, qui tenait Jules par la main.
+
+«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses à votre
+garçon pour ce qui s'est passé la semaine dernière: votre garçon avait
+raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il l'a
+avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort votre garçon; de
+peur d'être grondé pour avoir touché la serpe, il a fait un mensonge
+et une méchanceté, mal conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon
+service et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera pas,
+il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
+toi-même.»
+
+Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait Blaise; il était
+honteux des excuses que son père lui avait ordonné de faire, et il ne
+savait de quelle manière commencer. Il restait immobile et silencieux
+devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.
+
+«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
+enfin.
+
+--Rien, répondit Jules.
+
+--Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, Monsieur Jules, c'est
+que vous avez besoin de moi.
+
+--Non, répondit Jules.
+
+BLAISE
+
+Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, Monsieur
+Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.
+
+JULES, _avec embarras_
+
+Blaise!
+
+BLAISE
+
+Monsieur Jules.
+
+JULES, _très embarrassé_
+
+Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
+dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.
+
+BLAISE, _avec surprise_
+
+A moi, pardon! et de quoi donc?
+
+JULES
+
+Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?
+
+BLAISE
+
+Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
+pas bien sûr, Monsieur Jules, et je suis bien fâché que vous ayez pris
+la peine de faire des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela
+coûte, et je vous en remercie.»
+
+Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette tâche pénible,
+releva la tête, qu'il avait tenue baissée, et, regardant la bonne
+figure réjouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
+château.
+
+BLAISE
+
+Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a défendu d'y
+aller.
+
+JULES
+
+Pourquoi donc?
+
+BLAISE
+
+Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer à
+fainéanter, mais à l'aider par mon travail.
+
+JULES
+
+Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander à papa.»
+
+Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la permission d'emmener
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
+Blaise, qui me semble être un bon et brave garçon.
+
+JULES
+
+C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
+au château.
+
+LE COMTE
+
+Son père a raison, mais il lui donnera bien un congé pour terminer
+votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'après-midi,
+Anfry; nous vous le renverrons ce soir.
+
+ANFRY
+
+Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gêne
+pas. Je vais l'amener tout à l'heure, quand il sera nettoyé et qu'il
+aura changé de vêtements.
+
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
+pas fête aujourd'hui.
+
+ANFRY
+
+C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la première
+fois qu'il est admis près de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
+puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»
+
+Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.
+
+«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, et donner un
+coup de peigne à tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
+avec lui au château.»
+
+Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et courut se
+débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, peigné, il alla rejoindre
+Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
+devant; Blaise suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler,
+et il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son jardin. En
+arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse avec sa fille qui les
+attendaient.
+
+«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant vers eux. Je suis
+bien aise de le connaître; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
+petit, ajouta-t-elle, Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content
+de jouer avec un garçon de son âge.
+
+--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas à mon
+aise.
+
+--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à bêcher et à arranger
+notre jardin, Blaise, dit Hélène avec un sourire aimable. Venez avec
+moi, Jules et Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»
+
+Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
+vers un petit jardin que M. de Trénilly leur avait fait arranger près
+du château.
+
+«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est précisément pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
+aider.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des légumes?
+
+--Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!
+
+--Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.
+
+HÉLÈNE
+
+Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.
+
+JULES
+
+Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des légumes, et
+si tu mets des fleurs; je les arracherai.
+
+HÉLÈNE.
+
+Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te céder.
+
+BLAISE.
+
+Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, qui croit tout ce
+que Jules lui dit.
+
+JULES
+
+Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant que je vais
+chercher des graines au jardin.»
+
+Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir Hélène; mais il
+n'osa pas, et, prenant une bêche, il se mit à l'ouvrage avec une telle
+ardeur que le jardin fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène
+l'aidait, mais moins vivement.
+
+Jules revint avec un sac plein de graines de toute espèce de légumes.
+
+«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges,
+des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des épinards...
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur couche et repiqué
+quand c'est levé.
+
+JULES
+
+Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon
+jardin.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien
+longtemps.
+
+JULES
+
+C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»
+
+Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices de son frère;
+sa bonté et sa douceur la portaient à toujours lui céder pour éviter
+les disputes. Blaise hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène
+consentir de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle avait
+désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites rigoles, dans
+lesquelles Jules semait la graine.
+
+BLAISE
+
+Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais comment sauras-tu où sont les radis, les choux-fleurs, les
+carottes, et le reste?
+
+JULES
+
+Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les
+trouverons-nous?
+
+JULES
+
+Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; ce ne sera pas
+un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine.
+Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs.
+
+JULES, _frappant du pied_
+
+Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en
+mettrai pas.»
+
+Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitié
+et lui dit:
+
+«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre
+jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.
+
+HÉLÈNE
+
+Merci, Blaise, tu es bien bon.
+
+JULES
+
+Et moi! je suis donc mauvais, moi?
+
+HÉLÈNE
+
+Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.
+
+JULES, _avec colère_
+
+Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu
+le dises.
+
+HÉLÈNE
+
+Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...
+
+JULES, _de même_
+
+Mais quoi?
+
+HÉLÈNE
+
+Mais... Blaise est très bien.»
+
+Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut pour battre Hélène;
+elle se sauva; il s'élança sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant
+lestement de côté. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la
+bonne d'Hélène accourut.
+
+«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?
+
+JULES, _pleurant_
+
+Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes pour mettre des
+fleurs; ils disent que je suis méchant; c'est lui qui est méchant, il
+veut arracher mes légumes.
+
+LA BONNE
+
+Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher
+ses légumes, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne
+veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-même qui se contrarie.
+
+LA BONNE
+
+C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules qui se fait
+pleurer lui-même, n'est-ce pas?»
+
+Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps;
+elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en
+aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se
+promettant bien de refuser à l'avenir toute invitation du château.
+
+
+
+IV
+
+LE CHAT-FANTOME
+
+
+Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, et, quand
+il faisait beau, il aimait à se promener tout seul, le soir, dans les
+prairies traversées par un joli ruisseau.
+
+Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?
+
+D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, en suivant le
+chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangée de fours à
+plâtre creusés dans la montagne qui borde les prés et la grande route.
+Ces fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes
+d'étincelles; les hommes occupés à enfourner du bois dans ces brasiers
+lui semblaient être des diables au milieu des flammes de l'enfer.
+Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile à
+effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces feux allumés,
+ces longues traînées d'étincelles, ces hommes armés de fourches
+attisant le feu. Il suivait tout doucement la rivière jusqu'au moulin,
+dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en
+longeant les fours à chaux.
+
+Quelques jours après sa première visite au château, Blaise se
+préparait à faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules.
+
+«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis
+seul, je m'ennuie.
+
+--Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais me promener dans
+la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez
+encore quelque histoire qui me fasse gronder!
+
+JULES
+
+Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, je ne dirai rien
+du tout à personne.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer.
+
+JULES
+
+Alors j'irai avec toi.
+
+BLAISE
+
+Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur
+Jules.
+
+JULES
+
+Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en
+laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»
+
+Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, se décida à le
+laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchanté de sortir du
+jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.
+
+La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. Les fours
+étaient tous allumés; Jules eut peur d'abord; mais les explications de
+Blaise le rassurèrent; il ne se lassait pas de regarder les fours et
+les hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent ainsi au
+moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme
+il en avait l'habitude; deux énormes dogues accoururent en aboyant dès
+qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangées de dents
+formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne répondit;
+il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et
+obtenir passage; les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent
+à mordre la main, que Blaise retira promptement.
+
+Comment revenir sans passer par le même chemin? Il y en avait bien un
+autre, mais Blaise n'aimait pas à le prendre, parce qu'il longeait le
+cimetière du village; le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient
+enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin.
+
+BLAISE
+
+Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens
+gardent le passage; ils nous dévoreraient si nous entrions dans la
+cour.
+
+JULES
+
+C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je voudrais passer près
+des fours à chaux.
+
+BLAISE
+
+Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur.
+
+JULES
+
+Pourquoi? Y a-t-il du danger?
+
+BLAISE
+
+Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.
+
+JULES
+
+Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?
+
+BLAISE
+
+Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons sur la
+grande route, juste à l'endroit où commencent les fours.
+
+JULES
+
+Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.
+
+BLAISE
+
+Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»
+
+Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le moulin. Ils
+marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixés sur le mur et
+sur la porte du cimetière, Jules sentait battre son coeur; ses grands
+yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et
+poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le
+cimetière et désigna l'objet qui le terrifiait.
+
+Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main,
+vit une grande forme blanche, un fantôme qui s'élevait lentement
+au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tête et le haut de
+son corps eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna vers
+lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise
+n'était pas trop rassuré et restait immobile comme le fantôme; il
+rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le
+fantôme ne bougea pas.
+
+«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, car s'il avait été
+un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout
+cas, je vais lui jeter une pierre.»
+
+Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aiguë et la lança de
+toute sa force et avec une grande adresse à la tête du fantôme, qui
+poussa une espèce de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
+mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en continuant ses
+cris. Blaise crut reconnaître des miaulements de chat, et voulut
+courir à lui pour s'en assurer; mais Jules, pâle et tremblant, le
+tenait par sa blouse et l'empêchait d'avancer.
+
+BLAISE
+
+Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir.
+
+JULES
+
+Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur,
+j'ai peur du fantôme.
+
+BLAISE
+
+C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantôme,
+je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester
+seul.
+
+JULES
+
+Non, non, je ne veux pas y aller.
+
+--Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, et, donnant une
+secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers
+la forme blanche étendue par terre.
+
+Jules aimait mieux encore approcher du fantôme avec Blaise que de
+rester seul; il courut après lui et le rejoignit au moment où Blaise,
+s'étant baissé, poussa un cri en faisant un saut en arrière; il
+s'était senti égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut
+de Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme qui,
+poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il
+avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut à son comble;
+il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se
+lever, la force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.
+
+Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas à Jules, et
+il examina la forme étendue devant lui; la lune venant il sortir de
+derrière un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur
+extraordinaire. C'était lui qui avait grimpé sur le mur du cimetière;
+la demi-obscurité l'avait fait paraître encore plus gros et plus
+blanc, et avait donné à sa tête et à son corps l'apparence d'une tête
+et d'épaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
+avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne brisé; ses
+convulsions avaient cessé; il ne remuait plus.
+
+«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons
+notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lançant ma pierre;
+je vais demander aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient cet
+animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?»
+
+Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par terre, pâle et
+sans mouvement.
+
+«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que
+vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laissé venir
+avec moi; ces enfants de château, c'est poltron comme tout; je
+vous demande un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer
+seulement?»
+
+Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait sur la
+figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le
+visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la
+tête; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc
+étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.
+
+«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre
+chat, que j'ai tué d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est
+vengé sur votre joue et sur ma main.»
+
+Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit la main de Blaise
+pour s'éloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un
+fantôme, et qui lui avait occasionné une si grande frayeur.
+
+«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le
+mort, pour que je le fasse reconnaître par quelqu'un. Un beau chat,
+ajouta-t-il en le ramassant.
+
+JULES
+
+Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?
+
+BLAISE
+
+Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons
+pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage.
+
+JULES
+
+Je ne veux point passer par le cimetière..., non, non..., je ne le
+veux pas, j'ai trop peur.
+
+BLAISE
+
+De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que
+notre fantôme n'en est pas un? Ce n'était qu'un chat.
+
+JULES
+
+Je veux retourner par le chemin de la rivière, par lequel nous sommes
+venus.
+
+BLAISE
+
+Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le
+plus joli de la promenade.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne
+viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir
+tout le monde.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais,
+tout de même, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais
+crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse
+mon chat sans demander à qui il appartient.»
+
+Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours à chaux, suivit
+Jules, qui marchait très vite pour rentrer à la maison le plus tôt
+possible. A cent pas de l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène
+et sa bonne, qui les cherchaient de tous côtés.
+
+HÉLÈNE
+
+Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu
+étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrivé quelque
+accident; il est très tard, nous devrions être couchés depuis
+longtemps; allons, mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.
+
+JULES
+
+Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; il m'a
+mené dans des chemins dangereux, j'ai manqué d'être mangé par des
+chiens énormes, et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes
+du cimetière!
+
+HÉLÈNE
+
+Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! Tu sais bien qu'il
+n'y a pas de fantômes.
+
+BLAISE
+
+Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, nous n'avons
+vu qu'un gros chat blanc monté sur le mur du cimetière. Je l'ai
+malheureusement tué d'un coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules,
+c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais
+mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empêcher de
+m'accompagner.
+
+HÉLÈNE
+
+Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies;
+c'est très mal; ne répète pas à maman ce que tu m'as dit, parce que tu
+ferais injustement gronder le pauvre Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter
+de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»
+
+Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait
+souvent, et elle craignait qu'il ne fît gronder le pauvre Blaise,
+qu'elle savait innocent.
+
+Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour avoir des nouvelles
+de Jules, dont elle était inquiète; en le voyant revenir avec sa
+soeur, elle alla à eux et demanda avec inquiétude ce qui l'avait
+retenu si longtemps.
+
+JULES
+
+Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; j'avais très peur, mais
+il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetière.
+
+LA COMTESSE
+
+Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à ton habit? Le dos
+est plein de poussière, comme si tu t'étais roulé par terre. Serais-tu
+tombé? T'es-tu fait mal?
+
+JULES
+
+C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc.
+
+LA COMTESSE
+
+Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant?
+Il est donc méchant, ce Blaise?
+
+JULES
+
+Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent ou plutôt toujours.
+
+--Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise est très bon et ne
+ment pas. C'est Jules qui ment et qui est méchant. Blaise m'a dit que
+Jules avait voulu absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce
+chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il ne voulait pas
+le tuer, et il en est très fâché.
+
+LA COMTESSE
+
+Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un étranger
+pour accuser ton frère?
+
+HÉLÈNE
+
+Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent.
+
+LA COMTESSE
+
+Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable et plus
+indulgente pour ton frère. Montons au salon; je tâcherai demain de
+savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le
+mérite.»
+
+Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus de cette affaire; mais
+Hélène, qui avait pitié du pauvre Blaise calomnié, fut au contraire
+satisfaite de la promesse de sa mère. En allant se coucher, elle
+reprocha à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme à son
+ordinaire, par des injures et des coups de pied.
+
+Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir
+Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de
+l'innocence de Blaise et de la méchanceté de Jules; mais la crainte de
+rabaisser son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha de
+punir Jules comme il le méritait.
+
+
+
+V
+
+UN MALHEUR
+
+
+Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, lorsqu'ils
+entendirent des cris perçants qui provenaient d'une maison placée de
+l'autre côté du chemin, et habitée par une pauvre femme et ses cinq
+enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison d'où partaient
+les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent au moment où la pauvre
+femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans,
+qu'elle avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel était la
+maison. Dans un coin du verger elle avait creusé une petite mare pour
+y laver le linge de son plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle
+était rentrée pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
+cette courte absence, celui de deux ans était tombé dans la mare; il
+n'avait pas pu en sortir et il avait été noyé. La mère poussait des
+cris perçants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mère,
+qui se débattait en convulsions; les autres avaient ramassé l'enfant,
+le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et
+de tout son corps. Blaise courut à toutes jambes chercher un médecin.
+Hélène, quoique saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à
+l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres
+voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le médecin, aider
+à rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
+elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. Deux habitants
+du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux différents remèdes qui
+pouvaient être utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que
+Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la malheureuse mère, M.
+Renou fit étendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu;
+on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
+des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités en de pareils
+accidents, mais sans succès: l'enfant était sans vie et glacé. Quand
+son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta à genoux devant le
+corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans
+ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement
+la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne
+voulait pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba
+dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son
+évanouissement pour la déshabiller, la coucher dans son lit et porter
+l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait
+pas été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait et
+soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait,
+et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hélène finit par le
+calmer et l'endormir.
+
+Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut posé sur un lit,
+enveloppé de couvertures, le médecin arriva.
+
+«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?
+
+--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-être à
+employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et
+tâchez de rappeler cet enfant à la vie.»
+
+Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur;
+après un examen de quelques minutes, il se releva.
+
+«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de
+son coeur.
+
+--Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait le ranimer?
+
+--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez déjà fait: soufflez
+de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des
+sinapismes, tâchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois
+que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»
+
+En disant ces mots, jetant à la mère désolée un regard de compassion,
+il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, désolée
+de cet arrêt du médecin et de son prompt départ, s'écria:
+
+«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyés après deux
+heures de soins; nous n'avons pas réussi jusqu'à présent, mais nous
+serons peut-être plus heureux en continuant.»
+
+Mme Renou, aidée des voisins charitables qui n'avaient cessé de donner
+tous leurs soins à la mère et à l'enfant, recommença ce qui avait
+été vainement essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque
+espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée du médecin avait
+interrompus.
+
+Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner,
+réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon résultat. Quand Mme
+Renou vit l'inutilité de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans
+des linges qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le
+lit de la chambre où il avait été transporté.
+
+«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en voyant revenir Mme
+Renou, vous l'avez abandonné.
+
+--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris
+votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, où il prie
+pour vous et pour ses frères et soeurs.
+
+--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mère en
+sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, à dix pas
+de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais été moins désolée de le voir
+mourir dans son lit.
+
+--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant était mort dans son lit,
+c'eût été par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement
+pendant plusieurs jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu
+vous a épargné cette douleur.»
+
+Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près de la pauvre femme sans
+pouvoir calmer son désespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux
+mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais
+des plus efficaces.
+
+«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable;
+puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher.
+
+--A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas
+vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.
+
+--Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste
+encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.
+
+--Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre
+lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme
+vous le faites!
+
+--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez,
+voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le
+sien.»
+
+En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune femme qui
+demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue
+à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec
+bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé;
+au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa
+de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le
+sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère,
+revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda
+ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient
+à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes
+et des oies.
+
+Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin
+sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua
+insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et
+plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa
+douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène
+s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les
+vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme
+Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation
+d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.
+
+Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier
+ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente
+victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.
+
+
+
+VI
+
+VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT
+
+
+«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
+grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande
+taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
+admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux
+sous.»
+
+L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec
+son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son
+maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se
+firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut
+aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le
+suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
+la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire
+de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes
+présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant
+suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses
+talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de
+sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de
+vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte,
+en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
+comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
+devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
+pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même
+facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit
+exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
+excitaient l'admiration de tous les spectateurs.
+
+Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de
+Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
+granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui
+comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter
+à manger.
+
+«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître.
+
+--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
+avec des choux et des carottes.
+
+--Où sont vos boulettes? demanda Jules.
+
+--Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.
+
+--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et
+nous regarderons comment il les mange.
+
+--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
+le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les
+enfants qui commencent.
+
+--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!
+
+--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.
+
+--Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir
+jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
+travail.
+
+--Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour.
+
+--Mais, Monsieur le comte...
+
+--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque
+impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir
+jouer; chaque chose en son temps.»
+
+Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents
+Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
+de l'éléphant.
+
+«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
+boulettes de l'éléphant.»
+
+Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à
+moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans
+chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
+livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et
+roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
+faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets,
+de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de
+beurre.
+
+«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un
+seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi.
+
+JULES
+
+Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
+pour vivre, je suppose.
+
+BLAISE
+
+De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
+il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
+nous en avons de reste pour le lendemain.
+
+--Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de
+la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?
+
+BLAISE
+
+Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu.
+Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.
+
+JULES
+
+Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
+du tout.
+
+BLAISE
+
+Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
+la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
+voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le
+voir avaler ses boulettes.»
+
+Jules courut à la grange; il voulut entrer.
+
+«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
+l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
+pourrait vous faire du mal.
+
+--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
+quand il mange.
+
+--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
+est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir
+aucun danger.»
+
+Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il
+vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les
+porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de
+cuillère et de fourchette.
+
+Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise,
+qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
+demander quelque chose.
+
+«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
+dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant
+notre porte; je vais voir s'il les aime.»
+
+Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la
+flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième
+eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il
+continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
+sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres
+papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
+la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe
+et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le
+mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et
+allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.
+
+«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
+deux mains vides et en lui caressant la trompe.
+
+--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria
+Jules. Tiens, tiens, tiens.»
+
+Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe
+allongée.
+
+Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
+comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
+énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.
+
+«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il
+avale!»
+
+Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la
+fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
+vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules
+fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant
+le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne
+pouvait ni crier ni se relever.
+
+Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne
+sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers
+le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:
+
+«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
+étouffer.»
+
+Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules,
+allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
+reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée.
+
+Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa
+Blaise avec colère en criant:
+
+«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
+ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines
+pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à
+papa.
+
+--Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
+fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
+j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les
+pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à
+papa.»
+
+Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de
+poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits
+ruisselants d'eau.
+
+Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit
+trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident.
+
+«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
+qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.
+
+HÉLÈNE
+
+Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
+sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.
+
+HÉLÈNE
+
+Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?
+
+BLAISE
+
+C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure.
+
+HÉLÈNE
+
+Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être
+drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.
+
+BLAISE
+
+Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même,
+et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par
+l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer.
+
+HÉLÈNE
+
+Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas
+jeté de l'eau comme à Jules?»
+
+Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de
+le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules.
+
+A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait
+tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air
+irrité.
+
+LE COMTE
+
+Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui
+tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés.
+
+HÉLÈNE
+
+Et qu'a-t-il donc fait, papa?
+
+LE COMTE
+
+Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter
+sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
+garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en
+colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était
+pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui
+lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
+trompe.
+
+HÉLÈNE
+
+Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
+de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.»
+
+Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre
+Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore,
+l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques
+instants de réflexion, il dit:
+
+«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort
+avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort
+seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort
+et que Jules invente.
+
+LE COMTE
+
+Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
+Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un
+vaurien.»
+
+
+
+VII
+
+LA MARE AUX SANGSUES
+
+
+Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
+M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de
+quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.
+
+«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
+jouer avec moi?
+
+LE COMTE
+
+Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il
+t'arrive chaque fois une aventure désagréable.
+
+JULES
+
+Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour
+m'accompagner.
+
+LE COMTE
+
+Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise.
+
+JULES
+
+Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais
+aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.
+
+LE COMTE
+
+Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne
+souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.
+
+--Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la
+chambre pour courir chez Blaise.
+
+Il arriva tout essoufflé chez Anfry.
+
+«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.
+
+--Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec.
+
+JULES
+
+Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.
+
+ANFRY
+
+Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre.
+
+JULES
+
+Allez le chercher.
+
+ANFRY
+
+Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.
+
+JULES
+
+Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
+avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.
+
+ANFRY
+
+Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
+je fais mon devoir.
+
+JULES
+
+De quel côté est Blaise?
+
+ANFRY
+
+Du côté de la mare aux sangsues?
+
+JULES
+
+Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?
+
+Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»
+
+Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la
+maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le
+parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du
+côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et
+assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
+près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
+travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il
+les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
+qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
+n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne.
+
+«Blaise! Blaise!» cria Jules.
+
+Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre.
+
+«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
+t'appelle?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
+pas à vous répondre.
+
+JULES
+
+Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.
+
+BLAISE
+
+Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé.
+
+JULES
+
+Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que
+j'aille seul dans les champs.
+
+BLAISE
+
+Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous
+pouvez bien vous en retourner de même.
+
+JULES
+
+Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa.
+
+BLAISE
+
+Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois
+que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher;
+d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger.
+
+JULES
+
+Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
+laisserai monter mon âne.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent
+mieux que les quatre de votre âne.
+
+--Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.
+
+Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules
+reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
+trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
+avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
+dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques
+l'avaient vu sortir seul.
+
+«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais
+bien en voir quelques-unes.»
+
+Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
+vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit
+entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
+du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se
+montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
+son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors
+à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
+autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à
+les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se
+mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et
+l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de
+toutes ses forces.
+
+Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules;
+il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage;
+il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa
+main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
+piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à
+la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était
+attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris
+perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le
+voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
+s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient
+posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
+mains, au visage.
+
+«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
+votre pantalon.»
+
+Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le
+secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
+avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
+pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements
+mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche,
+sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise
+glacée et le pantalon trempé de Jules.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
+grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et
+chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
+faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
+bien vite.
+
+JULES
+
+Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
+piquent.
+
+BLAISE
+
+Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
+vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.
+
+JULES
+
+C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir
+avec moi.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
+de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
+jeter dans la mare aux sangsues.
+
+JULES
+
+Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber.
+
+BLAISE
+
+Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté.
+
+JULES
+
+Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
+par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.
+
+BLAISE
+
+Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
+sangsues aux jambes? Grand merci!
+
+JULES
+
+Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je
+n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous
+avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous,
+et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me
+glacent le corps!
+
+JULES
+
+Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
+pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
+gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
+de chemise si fine et un si joli pantalon!
+
+--Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant,
+indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
+d'affaire comme vous pourrez.
+
+--Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans
+ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.»
+
+Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
+infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
+mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
+cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:
+
+«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes
+habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
+lui raconter!»
+
+Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant
+que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient
+tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le
+visage.
+
+Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
+état.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?
+
+JULES
+
+C'est Blaise, papa; c'est sa faute.
+
+LE COMTE
+
+Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
+aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es!
+
+Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la
+bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
+couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.
+
+«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly
+étonné.
+
+--C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a
+jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé
+de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
+ses habits de dimanche.
+
+--Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je
+l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
+par son père.»
+
+Un domestique frappa à la porte.
+
+«Entrez, dit la bonne.
+
+--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
+il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.
+
+--Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais,
+Jules, que Blaise voulait les garder!
+
+JULES, _avec embarras_
+
+C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu
+peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout.
+
+--Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de
+Trénilly au domestique.
+
+Le domestique sortit.
+
+La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait
+rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
+trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.
+
+«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
+m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne
+fût indisposé.
+
+--Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais
+je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a
+été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
+de Jules.
+
+ANFRY
+
+Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
+rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui
+qui est venu au secours de M. Jules.
+
+LE COMTE
+
+Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de
+sangsues!
+
+ANFRY
+
+Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
+puisqu'il n'était pas avec lui?
+
+LE COMTE
+
+Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve
+clairement qu'ils étaient ensemble.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses
+vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés,
+lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils
+étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux
+sangsues pour le chercher.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez,
+en père faible que vous êtes?
+
+ANFRY, _avec émotion_
+
+Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et je suis le
+serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour
+justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
+à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
+fausses que M. Jules à portées contre lui.
+
+M. DE TRÉNILLY, _avec colère_
+
+C'est-à-dire que Jules a menti?...
+
+ANFRY, _avec calme_
+
+Je le crains, Monsieur le comte.
+
+M. DE TRÉNILLY, _avec ironie et une colère contenue_
+
+C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
+Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si
+pauvre opinion de la sincérité de mon fils?
+
+ANFRY, _avec calme et fermeté_
+
+Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»
+
+Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la
+visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ
+de Jules tout seul, monté sur son âne.
+
+Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui
+commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans
+pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté.
+
+«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
+vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
+ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
+crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils,
+j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
+vigoureusement.
+
+ANFRY
+
+Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
+s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je
+voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
+la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
+honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.»
+
+En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
+d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père.
+
+M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui
+redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite
+chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux
+circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être
+grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant
+trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme
+il l'avait d'abord raconté.
+
+M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans
+les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance
+pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de
+fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il
+n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne
+pouvant lui donner raison.
+
+
+
+VIII
+
+LES FLEURS
+
+
+Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de
+jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de
+méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
+venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses
+offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical
+en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement
+quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la
+porte.
+
+Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on
+avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade
+favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours
+à chaux. Arrivé là, il s'asseyait et il pleurait.
+
+«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on
+m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon
+Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me
+révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
+vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal...
+Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit
+toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais
+bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me
+croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là
+où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et
+menteur.
+
+Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il
+était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait
+le bon petit Jacques pour maître et pour ami.
+
+Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec
+Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui
+aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère.
+
+Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules
+demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour
+l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules
+n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais
+il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de
+Trénilly et de l'amener dans le petit jardin.
+
+Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui
+dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers
+le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En
+apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et
+l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:
+
+«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y
+planter des fleurs du potager.
+
+--Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.
+
+--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec
+joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien
+que Blaise devait se trouver gravement offensé.
+
+Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait
+de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença
+son travail.
+
+JULES
+
+Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé
+à causer.
+
+BLAISE
+
+Je ne le suis plus, Monsieur.
+
+--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la
+cause du silence et du sérieux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en
+veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et
+je n'aime pas à me trouver seul avec vous.
+
+--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.
+
+--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre
+moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine
+par rapport à papa et à maman, et puis...»
+
+Blaise se tut.
+
+«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?
+
+--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous
+offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira
+un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au
+bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.»
+
+Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la
+vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta.
+
+JULES
+
+Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas
+faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même.
+
+BLAISE
+
+Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le
+bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez.
+
+JULES
+
+Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour
+remplir le carré.
+
+BLAISE
+
+Quelles fleurs faudra-t-il demander?
+
+JULES
+
+Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites,
+des pensées.
+
+BLAISE
+
+Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout
+cas, je ferai de mon mieux.»
+
+Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de
+toutes sortes de fleurs.
+
+«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.»
+
+Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de
+pensées.
+
+JULES
+
+Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs
+m'apportes-tu là?
+
+
+BLAISE
+
+Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées;
+mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin.
+Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin
+quand vous n'en voudrez plus.
+
+--Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les
+fleurs, les piétinant et les brisant avec colère.
+
+BLAISE
+
+Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit
+d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre
+papa lui a bien recommandées!
+
+JULES
+
+Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a
+pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à
+moi.
+
+BLAISE
+
+Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites,
+c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je
+ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent;
+c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.
+
+JULES
+
+Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est
+lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et
+emportées.
+
+BLAISE
+
+Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les
+ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu
+la peine de les brouetter et de décharger la brouette.
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant
+pis pour toi.
+
+BLAISE
+
+Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de
+vous apporter ces fleurs.
+
+JULES
+
+Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.
+
+BLAISE
+
+Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de
+tant de méchanceté.
+
+JULES
+
+Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées?
+Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté
+ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé.
+
+BLAISE
+
+Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru
+bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies
+fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez.
+
+JULES
+
+Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.
+
+BLAISE
+
+Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées
+et brisées.
+
+JULES
+
+Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les
+donne; fais-en ce que tu voudras.
+
+Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.
+
+«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je
+n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et
+qui les ai écrasées en route.
+
+J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin;
+peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront
+bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce
+qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre
+homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque
+mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en
+vérité!»
+
+Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les
+enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les
+amena près de son jardin, où travaillait son père.
+
+«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des
+fleurs à remettre en état, si c'est possible.
+
+--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais
+que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées!
+
+--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour
+de M. Jules, que je voudrais déjouer.»
+
+Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.
+
+«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les
+fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là-bas.
+
+--Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais
+que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas
+souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
+mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et
+le jardinier ne serait pas grondé.
+
+--Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera
+mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là. Il faut faire pour le mieux
+et laisser aller les choses.»
+
+Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur
+terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution,
+après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les
+arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise.
+
+Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et
+Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée.
+
+Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs,
+accompagné du jardinier.
+
+LE COMTE
+
+Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de
+Paris? Je ne les vois nulle part.
+
+LE JARDINIER
+
+Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules
+pour son jardin.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de
+donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands
+frais?
+
+LE JARDINIER
+
+Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé
+deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.
+
+LE COMTE
+
+C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand
+j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez
+les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.»
+
+Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de
+Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus
+trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il
+le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des
+fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours.
+
+JULES
+
+Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont.
+
+LE JARDINIER
+
+Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que
+les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.
+
+JULES
+
+Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées,
+que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.
+
+LE JARDINIER
+
+Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais
+en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de
+fait.
+
+LE JARDINIER
+
+C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le
+connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre
+de lui.
+
+--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est
+pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?
+
+JULES
+
+Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas
+rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.»
+
+M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche,
+et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le
+trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
+réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry
+et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la
+brouette.
+
+«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson,
+dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement,
+mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier
+mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un
+polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur.
+
+--Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte,
+frémissant de colère.
+
+ANFRY
+
+Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous
+demander ce que vous supposez!
+
+LE COMTE
+
+Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces
+fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais
+quel conte pour expliquer leur possession.
+
+ANFRY
+
+Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte,
+et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette
+brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a
+ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M.
+Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et
+les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de
+l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le
+comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges,
+vous verrez encore la place des brisures.»
+
+M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée;
+il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas
+approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en
+alla aussi vite qu'il était venu.
+
+«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il
+m'aurait battu avec sa canne.
+
+--S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service,
+répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le
+fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour
+s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os
+ici.»
+
+Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.
+
+
+
+IX
+
+LES POULETS
+
+
+«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs
+de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui
+perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
+mangerons ce soir, Jules et moi.
+
+--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu
+ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly.
+
+--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la
+ferme pour les faire couver.»
+
+Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée
+en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une
+poule qui voulût couver.
+
+«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry,
+Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore
+vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver
+sur-le-champ.»
+
+Hélène remercia et courut chez Anfry.
+
+«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie
+de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous
+dérangera pas.
+
+--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce
+matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez
+venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.»
+
+Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à
+l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un
+panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et
+commença sa besogne de la meilleure grâce du monde.
+
+Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.
+
+«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle.
+
+--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute
+comment se comporte la couveuse?
+
+--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge
+et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.»
+
+Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles
+de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein
+d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien
+à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable
+raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque
+mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de
+couver.
+
+Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la
+porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la
+cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire
+quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins
+venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec
+avant de les leur laisser manger.
+
+Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe
+noire et blanche.
+
+«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise.
+
+HÉLÈNE
+
+Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les
+emporter chez moi?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce
+qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.
+
+HÉLÈNE
+
+Combien de temps faudra-t-il attendre?
+
+BLAISE
+
+Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la
+maison...»
+
+Hélène n'acheva pas.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour
+la nuit, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...»
+
+Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne
+la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que
+partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux,
+maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais
+oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon
+innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je
+n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE
+
+Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la
+justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton
+égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a
+donné mauvaise opinion de toi.
+
+BLAISE
+
+Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus
+obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois
+que Jules t'a indignement calomnié.»
+
+Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de
+n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les
+jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.
+
+HÉLÈNE
+
+Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules,
+qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!
+
+BLAISE
+
+Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il
+fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il
+offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi
+je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.
+
+HÉLÈNE
+
+Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de
+me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose
+à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion
+l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et
+cela me console de souffrir un peu.»
+
+Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia encore avec
+reconnaissance et affection; elle retourna lentement à la maison. En
+rentrant, elle raconta à son père et à sa mère ce que Blaise lui avait
+dit, et elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.
+
+«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, et je serais
+bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments à son
+égard.
+
+--Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit M. de Trénilly avec
+froideur, que nous pensassions bien mal de ton frère, qui dit juste
+le contraire de Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un
+calomniateur, un méchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de
+Blaise que de mon fils.
+
+HÉLÈNE, _avec feu_
+
+Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si pourtant Blaise est
+innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous
+commettez.
+
+--Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit Mme de Trénilly
+avec sévérité.
+
+HÉLÈNE
+
+Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à papa, mais je suis
+si peinée de voir mon frère si mal agir, et le pauvre Blaise tant
+souffrir!...
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement
+pas.
+
+HÉLÈNE
+
+Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant qu'il
+travaillait et qu'il était tout seul, et il cherchait à me le cacher
+et à sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi
+il pleurait; il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait
+rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il était
+un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni
+se promener avec lui.
+
+--Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement M. de Trénilly.
+
+Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter
+son père en continuant à défendre Blaise, et elle se retira dans sa
+chambre pour travailler seule comme d'habitude.
+
+Les poulets devenaient grands et forts; Hélène avait décidé avec
+Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait
+dans la cour du château, où ils coucheraient dans une niche de chien
+qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur
+arranger la niche en poulailler. Par une fatalité malheureuse, Jules
+rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les
+mettre dans leur nouvelle demeure.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as dans ton panier?
+
+BLAISE
+
+C'est une commission, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Montre-moi ce que c'est.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce qui te presse tant?
+
+BLAISE
+
+Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.
+
+JULES
+
+Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.
+
+Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il
+craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les fît échapper; il voulut
+donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et
+chercha à le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et
+il allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant
+le plus faible, ramassa une poignée de sable et la lui jeta dans les
+yeux. La douleur fit lâcher prise à Blaise; Jules saisit le panier et
+l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, près d'une mare, pour
+examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en
+voyant les poulets qui y étaient renfermés!»
+
+«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi il ne voulait
+pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des
+poulets qu'il a volés dans notre basse-cour, et qu'il portait à son
+voleur de père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras
+mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens chercher ton déjeuner.»
+
+En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets du panier les
+uns après les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres bêtes se
+débattirent quelques instants, puis restèrent immobiles, les ailes
+étendues, flottant sur l'eau.
+
+Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement à la
+maison. Il entra chez son père.
+
+«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de mettre les pieds dans
+notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachés
+dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre
+poulailler.
+
+M. DE TRÉNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
+poulets ni poulailler.
+
+JULES
+
+C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai
+arrachés.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Qu'en as-tu fait?»
+
+Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint rouge et
+embarrassé, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noyé les pauvres
+bêtes.
+
+«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly en l'examinant avec
+surprise. Est-ce que tu les a rendus à Blaise, par hasard?
+
+--Oui, papa, balbutia Jules.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'où il tenait ces
+poulets, et les apporter à la fermière, s'ils sont à elle. Et Blaise
+les a-t-il emportés?»
+
+Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les poulets dans l'eau;
+il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:
+
+«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; où est-il?
+
+JULES
+
+Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»
+
+Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, mais il croyait
+empêcher par là son père de questionner lui-même Blaise et Anfry.
+
+Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le sable, ne pouvait
+quitter la place où il était tombé; et à force pourtant de frotter
+ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint à les tenir
+entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
+dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que tout le sable
+fût parti. Il pensa alors à se mettre à la recherche de Jules et de
+son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hélène, qui allait
+voir si son petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets
+Crève-Coeur.
+
+Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges et bouffis de
+Blaise.
+
+«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi
+as-tu pleuré?
+
+--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jeté
+dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il
+m'a vu aveuglé, il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos
+poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il ne leur soit
+arrivé malheur.
+
+--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria Hélène. Oh! Blaise,
+mon cher Blaise, aide-moi à les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai
+pas tués ou lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»
+
+Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; en cherchant dans
+les massifs, Blaise trouva son panier vide.
+
+«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.
+
+--C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; pour le coup, papa
+ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes
+petits Crève-Coeur.»
+
+A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra
+son père.
+
+«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes
+jolis Crève-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a
+arraché et s'est sauvé avec.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les
+avait pris à la ferme. Mais si ce sont tes Crève-Coeur qu'apportait
+Blaise, pourquoi les a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère
+probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé
+enlever son panier sans le défendre.
+
+HÉLÈNE
+
+Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; mais Jules lui a
+jeté du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lâché le panier.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que
+Blaise avait jeté les poulets dans la mare.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets depuis qu'ils
+sont éclos; il leur avait préparé un poulailler dans une des vieilles
+niches à chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.
+
+HÉLÈNE
+
+Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce
+que Jules a été assez méchant pour les jeter à la mare?
+
+La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son père, courut du côté
+de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la
+mare, elle le vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui
+quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitôt qu'il
+aperçut Hélène, il lui cria:
+
+«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire revivre les pauvres
+poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retiré trois;
+je cherche à atteindre le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a
+encore coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour cette
+fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième Crève-Coeur, qu'il
+avait rapproché du bord avec sa perche.
+
+Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés à terre sans
+mouvement, le bec ouvert, les ailes étendues, les yeux entr'ouverts.
+Blaise les porta sur l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de
+la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il eut beau les
+frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restèrent
+sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hélène et Blaise se
+relevèrent.
+
+«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit Blaise. Des poulets
+si jeunes, ce n'est pas bon à manger; d'ailleurs, ça fait mal au coeur
+de manger des bêtes qu'on a soignées.
+
+--Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne les laissons pas
+ici; les chats les dévoreraient.
+
+--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire
+à un médecin qu'on faisait revenir des noyés en les couvrant de cendre
+tiède; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout près:
+plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout cas, cela ne leur fera
+pas de mal, et peut-être... qui sait,... la cendre tiède, en les
+réchauffant, les ranimera-t-elle.
+
+--Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de les enterrer
+demain.»
+
+Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portèrent à la
+buanderie, où ils trouvèrent effectivement un tonneau de cendre; on
+venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous,
+Hélène y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'à la
+tête, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermèrent ensuite
+la buanderie et s'en allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de
+la mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin
+d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté de Jules. Quand Hélène
+revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un
+peu d'inquiétude, pour savoir ce qu'avait dit son père.
+
+«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as
+encore fait une méchanceté au pauvre Blaise.
+
+--Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc
+fait, Hélène? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se
+sont passées.
+
+HÉLÈNE
+
+Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, que tu les as
+arrachés à Blaise après lui avoir jeté du sable dans les yeux, et que
+tu as conté des mensonges à papa.
+
+JULES
+
+Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait
+volé des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent à toi; j'ai voulu
+les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetés dans
+la mare.
+
+--Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est abominable de mentir
+avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien réserver tes mensonges
+pour papa, qui a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te
+connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
+
+JULES, _avec colère_
+
+Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me dis cinquante sottises
+pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai
+chasser avec son vilain père.
+
+HÉLÈNE
+
+Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta part. C'est bien
+triste pour moi d'avoir un si méchant frère.»
+
+Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour écrire. Jules resta un
+instant indécis s'il resterait chez Hélène pour la contrarier, ou s'il
+irait se plaindre à son père; il finit par quitter la chambre, et il
+se dirigea vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors occupé à
+lire.
+
+«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste
+pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges
+que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
+prétendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi,
+qu'elle voudrait bien l'avoir pour frère, et qu'elle serait enchantée
+si vous me chassiez pour me mettre au collège.
+
+--Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; elle est entichée
+de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son
+humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir
+perdu ses poulets.
+
+--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a volé ses poulets.
+Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reçoive des injures, parce que
+son Blaise a menti?
+
+--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mêle pas
+de l'éducation de ta soeur; va te plaindre à ta mère, si tu veux, et
+laisse-moi finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette
+semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»
+
+Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire gronder sa soeur,
+et il n'avait pas réussi. Il ne voulait pas aller se plaindre à sa
+mère; elle n'était pas toujours disposée à le croire et à l'approuver,
+comme M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse pour son
+fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune crainte qu'elle le dénonçât,
+parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il résolut
+donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
+d'Hélène.
+
+Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda à sa mère la
+permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour
+l'aider. Mme de Trénilly y consentit, à la condition que Blaise ne
+mettrait pas les pieds au château ni dans le jardin de Jules. Hélène
+le promit et ajouta en souriant que la défense serait probablement
+très bien reçue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de
+se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue;
+il venait chercher les poulets pour leur préparer une fosse.
+
+«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher
+Blaise? Ne passons pas devant le château, pour que Jules ne te voie
+pas et ne vienne pas nous rejoindre.
+
+--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien.
+Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis
+fâché de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais
+je n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour moi que l'est M.
+Jules... Mais nous voici arrivés; allons prendre nos pauvres morts.»
+
+Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que
+répéta immédiatement Hélène, entrée avec lui. Les poulets qu'on avait
+cru morts étaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
+cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.
+
+«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait raison.
+
+--C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. Quel bonheur de revoir
+mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idée tu as eue, mon bon
+Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
+enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je vais pendant ce
+temps les porter à leur poulailler, où tu me trouveras.
+
+--Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du
+lait?
+
+--Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a défendu que tu entres au
+château.
+
+--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en
+soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma
+première communion, en supportant ces affronts avec courage et
+douceur... Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour les
+poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu
+longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.»
+
+Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était triste, car elle
+sentait combien était injuste la mauvaise opinion qu'on avait de
+Blaise, et elle s'affligeait que ce fût son frère qui eût fait tout ce
+mal.
+
+«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. Le bon Dieu
+fera sans doute connaître son innocence; mais en attendant il souffre
+et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est
+mauvais! L'année prochaine il doit faire sa première communion;
+comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît pas ses torts?...»
+
+Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint qu'au bout
+d'une demi-heure.
+
+«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée faite par maman.
+J'ai été longtemps, car il a fallu la préparer, puis revenir pas trop
+vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les
+poulets vont se régaler.»
+
+Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets
+affamés se précipitèrent dessus et picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en
+restât miette.
+
+Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés pendant
+deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer à leur nouvelle
+demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et
+forts. Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; Hélène
+lui en sut gré et crut que c'était un commencement de repentir et
+d'amélioration. Un jour que Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules
+lui dit:
+
+«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? Le cuisinier en
+ferait volontiers une fricassée.
+
+--Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, j'espère bien, maman,
+que vous n'y avez pas songé, et que c'est une invention de Jules.
+
+--Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour les manger, Hélène,
+dit Mme de Trénilly.
+
+--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée de les manger. Je veux
+garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent;
+je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
+et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la mort.
+
+JULES
+
+Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a dû être
+bien attrapé quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dîner il
+aurait encore à les soigner!»
+
+Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, mais elle se contint,
+et, jetant sur son frère un regard qui le fit rougir, elle se contenta
+de dire:
+
+«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne
+opinion que j'en ai et l'amitié que j'ai pour lui. Je la lui doit en
+compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on
+le calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et sans dire les
+choses comme je les sais.»
+
+Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se
+borna à dire, en levant les épaules:
+
+«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.
+
+Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier le déjeuner et le
+dîner; elle ne fit pas attention à la fin de la discussion d'Hélène et
+de Jules, et reprit sa lecture interrompue.
+
+Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait transportés chez
+Mme Anfry, de peur que Jules n'eût la fantaisie de les attraper et de
+les faire manger. A l'automne, les poulets étaient devenus des poules
+qui se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent leurs oeufs et
+eurent à leur tour des poulets à conduire. Hélène finit par en faire
+cadeau à Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps
+à autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses poules. Ils
+étaient toujours tendres et gras, et chacun en appréciait la qualité.
+
+
+
+X
+
+LE RETOUR DE JULES
+
+
+A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti pour Paris avec
+toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantés de se
+retrouver seuls; l'hiver se passa plus agréablement pour Blaise, dont
+chacun commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté.
+Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des
+parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'école; mais
+il préférait travailler à la maison avec son père et sa mère. Ils
+causaient souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne
+faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien à en
+dire, et Blaise avait demandé à ses parents de n'en pas parler plutôt
+que d'en dire du mal.
+
+«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne
+pourrais peut-être pas m'empêcher de leur en vouloir de leur
+injustice, surtout à M. Jules, et je me sentirais de la colère, de la
+haine peut-être. Et comment pourrais-je faire ma première communion
+et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur à ceux qui
+m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonné à ses bourreaux; il
+a même prié pour eux. Je veux tâcher de faire comme lui.
+
+--C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit son père en
+l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mère... C'est qu'il ne
+nous est pas facile de pardonner à ceux qui ont fait du mal à notre
+enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un méchant, un...
+
+--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne
+parlez que de Mlle Hélène, qui a été si bonne pour moi.
+
+--Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en
+parler; pas de danger de dire une méchanceté.»
+
+«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une à
+Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon
+fils lundi prochain. Soignez particulièrement la chambre de Jules, qui
+est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.
+
+«Comte de TRÉNILLY.»
+
+«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guère de
+temps pour tout préparer. Il faut nous y mettre tous dès aujourd'hui.
+
+--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de
+Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?
+
+--Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune
+fille n'est-elle pas près de sa mère! Au surplus, nous le verrons bien
+quand ils seront arrivés.»
+
+Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours
+ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva
+terminé le lundi dans la journée.
+
+«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner
+particulièrement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotté, essuyé,
+comme les autres; je ne peux pas faire mieux.
+
+--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des
+fleurs, qui le rendront plus gai.»
+
+En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un
+autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles
+de fleurs sur les croisées, sur la commode. Blaise avait fait de son
+mieux, et il avait réussi.
+
+Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils
+n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. Comme l'année d'avant,
+un courrier à cheval l'annonça; la grille fut ouverte et la voiture
+roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près
+de lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène n'y étaient
+pas. Blaise avait déjà su par des gens qui avaient précédé M. de
+Trénilly qu'Hélène était au couvent pour renouveler sa première
+communion, et que sa mère ne la ramènerait que dans le courant de
+juillet, deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air encore plus
+sombre et plus sévère que l'année précédente.
+
+«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à sa femme en
+refermant la grille.
+
+--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour désennuyer M.
+Jules, répondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le
+refuser.
+
+--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc
+oublié ce qu'ils en disaient?...»
+
+Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un domestique vint
+demander Blaise au château.
+
+«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommandé
+de le ramener avec moi.
+
+ANFRY
+
+Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour dîner.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être
+plus maussade que d'habitude.
+
+ANFRY
+
+Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en
+disait l'année dernière.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées
+depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté
+bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété
+de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que
+Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant
+que chacun restât chez soi.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le
+comte que Blaise est sorti.»
+
+Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de
+cette lubie de Jules.
+
+Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander
+au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le
+laisser aller aux champs tout de suite après son dîner.
+
+«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?
+
+--J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le
+fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en
+journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon
+maintenant; je puis bien travailler comme un autre.
+
+--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que
+j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.»
+
+Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de
+derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes
+à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener
+à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
+cinq minutes après que Blaise en était parti.
+
+«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous
+côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie
+chercher.
+
+--Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la
+ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et
+légèrement moqueur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que
+M. le comte le demandait?
+
+ANFRY
+
+Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie.
+Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le
+comte.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous
+en aurez les éclaboussures bien certainement.
+
+ANFRY
+
+A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les
+mérite pas.»
+
+Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry
+alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant:
+
+«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête,
+ce garçon!»
+
+Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait
+bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et
+que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance
+l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène
+pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime
+pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par
+les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules,
+de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la
+complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le
+revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait
+la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il
+se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à
+la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval
+dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda
+Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au
+lendemain.
+
+Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au
+catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit
+une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il
+en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son
+père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui
+pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction,
+et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec
+une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de
+sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son
+travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se
+calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son
+fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry:
+mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois.
+
+De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly
+alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les
+prés à garder les vaches.
+
+«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un,
+j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.»
+
+Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans
+quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait;
+aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle
+prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de
+se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable,
+disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de
+Blaise.
+
+Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus
+jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la
+crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout
+doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure
+peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre
+dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit
+à voix basse:
+
+«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé
+les yeux, je me suis sauvé bien vite.
+
+--Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être
+effrayant.
+
+--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert;
+il te battrait.»
+
+François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus
+effrayé.
+
+«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a
+vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter
+au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur.
+
+--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie
+de voir ses yeux qui brillent!
+
+--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de
+suite.»
+
+Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha
+sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir,
+mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper
+sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le
+bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se
+dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le
+pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce
+terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le
+comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment
+la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que
+c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant
+ses frères à son secours.
+
+«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert,
+François, au secours!»
+
+Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre
+au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un
+d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la
+porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette
+attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la
+chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la
+fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer,
+pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et
+François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois
+sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau
+restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé,
+entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux
+se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y
+étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui
+avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la
+maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les
+enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois
+rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent
+que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger
+Alcine.
+
+«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec
+une fourche et un râteau...
+
+--Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère
+effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?
+
+ROBERT
+
+Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et
+il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!
+
+FRANÇOIS
+
+Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!
+
+ALCINE
+
+Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!...
+
+LA FERMIÈRE
+
+Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre
+M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là?...
+Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire?
+Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après
+ce qui s'est passé.
+
+ROBERT
+
+Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas
+eu peur sans cela.
+
+FRANÇOIS
+
+Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y
+aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé;
+va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu
+nous retrouveras dans la grange.»
+
+Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller
+seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière
+et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva
+jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.
+
+«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants;
+vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.»
+
+A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le
+comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et
+s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le
+joyeux appel à la famille du fermier.
+
+«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un
+des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je
+vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau
+comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu
+appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger!
+Qu'est-ce que tout cela veut dire?
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu
+peur de vous déranger, et..., et...
+
+LE COMTE, _avec colère et ironie_
+
+Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer?
+
+BLAISE
+
+Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur
+petit frère.
+
+LE COMTE
+
+Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit
+imbécile criait sans savoir pourquoi.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...
+
+LE COMTE
+
+Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas
+contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le
+maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses
+enfants.»
+
+Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu
+agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie
+dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine
+respirer.
+
+BLAISE
+
+Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il
+faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller
+puisqu'il l'ordonne.»
+
+Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en
+s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses
+enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du
+redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle,
+les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua,
+balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât.
+
+«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment
+avez-vous osé me menacer de vos fourches?
+
+ROBERT
+
+J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons
+foncé sur vous pour le dégager.
+
+FRANÇOIS
+
+Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et...
+mécontent.
+
+LE COMTE, _à la fermière_
+
+Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais
+compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a
+pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son
+bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je
+leur apprendrai à me respecter.»
+
+Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant:
+«Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!»
+
+Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en
+murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais
+maître.
+
+M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre.
+Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit
+silencieusement, la tête baissée.
+
+
+
+XI
+
+LE CERF-VOLANT
+
+
+Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly se retourna, et,
+voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empêcher de sourire et
+de lui demander s'il croyait aussi devoir être dévoré.
+
+Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.
+
+«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans doute que mon pauvre
+Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?»
+
+Blaise ne répondit pas; le comte reprit:
+
+«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques sottises, mais je
+veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestés
+depuis, d'après ce que m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous
+les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son
+compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus à la ferme.
+Acceptes-tu?
+
+--Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, je suis fâché...
+Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, que je gagne...
+
+--Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te
+donnerai le double de ce que tu reçois à la ferme.
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne
+pourrais pas entrer au château avec l'opinion que vous avez de moi. Je
+n'ai pas mérité les reproches que vous m'adressiez l'année dernière,
+et je ne puis vous promettre de faire autrement cette année. M. Jules
+ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas
+possible que je reste près de lui dans les sentiments que je lui
+connais.
+
+LE COMTE
+
+Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au
+passé, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientôt arrivés;
+viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.»
+
+Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour ce jour-là,
+se proposant bien de demander à son père de refuser toutes les
+propositions du comte.
+
+Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de son père avec une
+vive impatience.
+
+«Eh bien, papa, Blaise vient-il?
+
+--Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le trouver. Tu vois,
+Blaise, que Jules t'attendait.
+
+--Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien nous amuser.
+Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai lorsque je pourrai sortir.
+
+BLAISE
+
+Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous savoir malade.
+
+JULES
+
+Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des
+couleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Au cuisinier, au valet de chambre.
+
+BLAISE
+
+Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.
+
+JULES
+
+Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: «C'est M. Jules
+qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»
+
+Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant;
+mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les
+domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre éclatèrent de rire.
+
+«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des
+cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est
+bien de l'honneur, en vérité!--Servez donc Monsieur, camarades!
+dépêchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est pressé!
+
+--Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un des domestiques en
+lui tournant autour de la tête un papier sale et huileux.
+
+--Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre en lui versant sur
+la tête une tasse d'eau sale.
+
+--Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième en lui
+remplissant de cirage le visage et les mains.
+
+Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les mains de ces
+domestiques méchants et grossiers. Il ne crut pas convenable
+de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se
+débarbouiller et changer de vêtements. Son père et sa mère furent
+effrayés de le voir revenir mouillé, noirci; mais il les rassura
+en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
+mauvais traitements dont il leur rendit compte.
+
+«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, puisque
+Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement humilier pour me sauver.
+
+ANFRY
+
+Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne retourneras plus dans
+cette maison de malheur.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y
+retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules;
+il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps à
+faire sa commission.
+
+ANFRY
+
+Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, mon garçon,
+crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise
+pourquoi je t'empêche d'y retourner.
+
+BLAISE
+
+Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les
+renverrait peut-être.
+
+ANFRY
+
+Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont faites à toi, pauvre
+Blaise?
+
+BLAISE
+
+Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M.
+Jules, qui se sera sans doute impatienté.
+
+ANFRY
+
+Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais était pour M.
+Jules?
+
+BLAISE
+
+Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières paroles j'ai perdu
+la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de
+même de ma faute là-dedans. C'eût été un peu sot si j'avais réellement
+demandé à ces messieurs de me servir comme si j'étais leur maître.
+
+ANFRY
+
+Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser les autres.
+C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.
+
+BLAISE
+
+Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue
+pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tâcherai de ne pas
+rester trop longtemps.»
+
+Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château et rentra
+chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en
+colère d'avoir attendu si longtemps.
+
+JULES
+
+D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commandé?
+Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu
+changeasses d'habits? C'était bien la peine de me faire attendre mon
+cerf-volant depuis une heure!
+
+BLAISE
+
+Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'étais sali dans
+l'antichambre, et je ne pouvais me présenter plein de cirage devant
+vous.
+
+JULES
+
+Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire
+un cerf-volant! Et où sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs,
+la ficelle?
+
+BLAISE
+
+Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.
+
+--On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, rouge de colère. On
+n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les
+ferai tous chasser.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est
+la mienne, parce que je n'ai pas pensé à dire que c'était pour vous.
+
+JULES
+
+Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu avais droit à
+quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre et rapporte tout ce
+qu'il faut.
+
+BLAISE, _avec embarras_
+
+Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher un des
+domestiques et vous lui expliqueriez vous-même ce que vous voulez.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite.
+Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire à un garçon bête et entêté
+comme toi! Je suis fatigué de te répéter la même chose.»
+
+Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas voulu faire
+gronder les domestiques, dont il avait tant à se plaindre depuis un
+an, et, malgré sa répugnance, il retourna à l'antichambre répéter sa
+demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.
+
+«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le
+papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours à la
+cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges,
+va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un
+cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
+précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt demander de quoi
+faire un cerf-volant, est-ce que c'était pour M. Jules?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voilà dans de beaux
+draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffé, arrosé et
+peint son messager.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, pas du tout.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement d'habits?
+
+BLAISE
+
+J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne rapportais pas de
+quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublié de dire que c'était
+pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut avouer que tu
+n'as pas de méchanceté. J'ai eu une belle peur! La place est
+bonne; non pas que les maîtres soient bons; ils sont au contraire
+détestables, mais ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait
+de beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise,
+puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons quelquefois d'une
+bouteille de vin, de liqueur, de café, de gâteaux, d'une moitié de
+volaille, de toutes sortes de choses.»
+
+Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais
+il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en
+emportant les objets qu'on s'était empressé d'apporter.
+
+«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en
+posant le tout sur une table.
+
+JULES
+
+Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence donc.
+
+BLAISE
+
+Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser à le faire
+vous-même.
+
+JULES
+
+Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains à couper des bâtons
+d'osier, me salir les doigts à coller des papiers, me fatiguer et
+m'ennuyer à arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je
+t'ai fait venir; je m'amuserai à te regarder faire.»
+
+Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules et il eut un
+instant la pensée de le laisser là et de s'en aller.
+
+«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur,
+c'est certain; je dois faire les volontés des maîtres et souffrir les
+humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est égoïste et dur; tant
+mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.»
+
+Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles de papier,
+et préparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une
+grande heure à faire ses préparatifs, à coller les feuilles et à les
+fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller,
+qu'il n'y eut plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant,
+Blaise dit à Jules:
+
+«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à peindre des figures sur
+le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je
+ne saurais pas peindre.»
+
+Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il
+s'était endormi.
+
+«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais
+j'aurai fait de mon mieux.»
+
+Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des hommes et des
+animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idée de peinture ni de
+dessin, c'était donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux
+de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient
+l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à des chats, ses oiseaux
+pouvaient être pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de
+maisons, ses montagnes pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise,
+dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes
+et attendait avec impatience le réveil de Jules pour les lui faire
+admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit les bras en bâillant et
+appela Blaise.
+
+BLAISE
+
+Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout à fait
+beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de
+belles peintures.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses figures?
+
+--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait
+que c'était bien et joli.
+
+--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce
+cerf-volant.»
+
+Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand Jules le tint entre
+ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il
+creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la
+queue en pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.
+
+«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu!
+L'ouvrage de trois heures?
+
+--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tâche de faire
+mieux.
+
+--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre
+Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus
+de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout à fait
+impossible.
+
+--Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre
+cerf-volant.»
+
+Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, la tête
+cachée dans ses mains; sa patience et sa résignation étaient vaincues
+par la dureté et l'égoïsme de Jules; la tristesse de son coeur,
+longtemps comprimée, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.
+
+«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en chez toi, et
+reviens demain de bonne heure.»
+
+Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler
+et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à un petit bois contre
+lequel était adossé sa maison; là il s'assit au pied d'un arbre et
+pleura quelque temps encore.
+
+«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si méchant pour
+moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire plaisir, il tourne tout contre
+moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonté,
+de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de
+l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses
+sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonté soit faite
+et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur,
+rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
+voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques.
+Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi êtes-vous parti?
+j'étais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il
+en séchant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me
+trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et
+pour ressembler à Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du
+courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais
+reprendre ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai que
+je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne voilà-t-il pas
+un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'était pas
+joli tout de même, se dit-il en souriant; les peintures étaient toutes
+drôles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois
+clair maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir pas été
+admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en
+demanderai pardon au bon Dieu.»
+
+Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en
+chantant à la maison.
+
+«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui rentre gaiement.
+Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garçon?
+
+MADAME ANFRY
+
+Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as
+pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as pleuré!
+
+BLAISE, _riant_
+
+C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est ma faute; je
+suis un nigaud et un orgueilleux.
+
+ANFRY
+
+Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.
+
+BLAISE
+
+Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez.»
+
+Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, supprimant
+seulement les épithètes injurieuses de Jules.
+
+Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise
+pendant son récit. Quand il eut fini, il l'attira à lui et l'embrassa
+à plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long
+de ses joues.
+
+«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je
+comprends tout,... même ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs
+que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des
+générosités aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables de
+vol; ne nous faisons jamais leurs complices.
+
+BLAISE
+
+Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas même un morceau
+de sucre ou de gâteau.
+
+ANFRY
+
+Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites choses, tu le
+seras dans les grandes.»
+
+
+
+XII
+
+L'ACCENT DE VÉRITÉ
+
+
+Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, Blaise alla
+au château et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les
+domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la
+veille, le reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion.
+Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, le valet de chambre
+qui la veille avait promis tant de choses à Blaise lui demanda s'il
+avait déjeuné.
+
+«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mangé
+avant de partir.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Qu'as-tu mangé?
+
+BLAISE
+
+Du pain et des radis, Monsieur.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner un meilleur: une
+bonne tasse de café au lait avec une tartine de pain et de beurre.
+
+BLAISE
+
+Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai
+pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?
+
+BLAISE
+
+Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance.
+
+--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en plaçant
+devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin», ajouta-t-il
+en mettant à côté un verre de frontignan.
+
+Au moment où il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte
+bien connu; c'était celle du comte; en une seconde le valet de
+chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la
+bouteille de frontignan et les biscuits.
+
+Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son
+étonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et
+le frontignan et les biscuits devant lui.
+
+«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise.
+Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? Belle conduite, en vérité! Tu ne
+manques pas de front ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour
+voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est très
+bien! très bien!
+
+--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux
+yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai
+sorti ce vin et ces biscuits!
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en
+ma parole, ce n'est pas moi non plus.
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces
+armoires ouvertes, cette bouteille posée devant toi, et ce verre plein
+placé pour être bu?
+
+BLAISE
+
+Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache.
+Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant à M. Jules, qui
+m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable,
+et je vous supplie de me croire.
+
+--Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à mi-voix; il vous
+domine malgré vous: me voici disposé et obligé à le croire, malgré
+ma raison et l'évidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui
+t'attend, ajouta-t-il à haute voix.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour
+rester dans votre maison et surtout près de votre fils.
+
+--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly avec vivacité,
+après un instant d'hésitation. Je te crois, puisque je ne puis faire
+autrement, et que malgré moi je t'estime.
+
+--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de
+bonheur. Que le bon Dieu vous récompense en votre fils de la bonne
+parole que vous avez dite! Merci.»
+
+Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trénilly ému
+et surpris de l'impression que ce garçon produisait sur lui et de
+l'autorité qu'exerçait sa parole.
+
+«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le voyant entrer. Je
+croyais que tu ne viendrais pas.»
+
+BLAISE
+
+Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer ma sottise
+d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?
+
+JULES
+
+C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu serais fâché
+de ce que je t'avais dit.
+
+BLAISE
+
+Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., pas
+fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré encore
+longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant fini par comprendre
+que j'étais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici prêt à
+vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux...
+
+--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.
+
+--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il
+faut convenir que c'était bien laid ce que j'avais fait, et que vous
+avez eu raison de le déchirer.
+
+--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant,
+touché malgré lui de l'humilité et de la bonté de Blaise; on aurait pu
+l'arranger, le couvrir, le repeindre.
+
+--Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu faire du défunt et
+commençons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules?
+cela ira plus vite.
+
+--Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que d'habitude.
+
+Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant que Jules
+préparait le papier; il le fit d'assez bonne grâce, et avant une heure
+le cerf-volant fut terminé; il ne restait plus à faire que la queue,
+et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant.
+Blaise les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs et de
+formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, devint de plus
+en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse
+devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent
+à sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant.
+
+JULES
+
+Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.
+
+BLAISE
+
+Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle
+traînait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser.»
+
+Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le prit à deux
+mains et fit quelques pas pour faire traîner la queue et la rouler
+à son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas
+qu'elle était accrochée à un des candélabres de la cheminée; il sentit
+de la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre
+roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et bronze, tout était
+brisé.
+
+«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; tout est
+cassé! quel dommage! que c'est malheureux!
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais
+pleurer pour un méchant candélabre.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute?
+
+JULES
+
+Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi
+qu'il grondera, et il aura bien raison.
+
+--Moi! dit Blaise stupéfait.
+
+JULES
+
+Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une queue si longue
+et si entortillée qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu
+faire le savant et montrer ton habileté, il n'y aurait pas eu de
+queue, et le candélabre ne serait pas cassé.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette
+queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant.
+Et si vous y aviez regardé, vous auriez tiré plus doucement et vous
+n'auriez rien cassé.
+
+--Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec colère et tapant
+du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais
+toi-même tout à l'heure que tu étais sot et orgueilleux! c'est très
+vrai.
+
+BLAISE
+
+Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur Jules;
+mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.
+
+JULES
+
+Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu
+es désagréable et insupportable.
+
+BLAISE
+
+Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules?
+Ce n'est pas moi qui le demande, bien sûr; je n'y ai pas déjà tant
+d'agrément?
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant, que je te
+rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en
+colère et qui m'ennuies avec tes airs bêtes.
+
+BLAISE
+
+Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter;
+bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus
+revenir, puisque je ne vous suis point utile.
+
+--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi», dit
+Jules en mettant en pièces le cerf-volant et le jetant à la tête de
+Blaise.
+
+Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son canapé en
+criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly entra précipitamment
+dans la chambre de Jules et fut effrayé de le voir dans cet état,
+qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candélabre brisé et les
+débris du cerf-volant, que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne
+fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude ce qu'il avait.
+
+Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia enfin:
+
+«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.
+
+--Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il arrivé? Parle,
+Blaise.»
+
+Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, Jules s'empressa
+de prendre la parole:
+
+«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: il a fait une si
+longue queue au cerf-volant qu'elle a accroché le candélabre, qui
+s'est cassé. Et voilà à présent qu'il se fâche, qu'il ne veut pas
+arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne
+reviendra plus jamais, parce que je suis un méchant, un insupportable.
+Il m'a abîmé hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse
+tout, puis il se fâche encore!
+
+LE COMTE
+
+Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, je te ferai
+fouetter par mes gens.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne
+crois mériter aucune punition. Et quant à me faire fouetter par vos
+gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas
+faire.
+
+LE COMTE
+
+C'est ce que nous verrons, petit drôle.
+
+JULES
+
+Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie;
+une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais,
+aujourd'hui je ne veux pas.
+
+LE COMTE
+
+Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son
+insolence, et j'aime à croire qu'il ne recommencera pas.
+
+--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout
+mon coeur, et à vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous
+êtes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez à savoir la
+vérité, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés,
+sincèrement pardonnés.»
+
+Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fût
+revenu de sa stupéfaction.
+
+Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant
+souvent Jules, dont l'attitude embarrassée et l'air craintif
+indiquaient une mauvaise conscience.
+
+«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; Jules, je t'en
+conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise
+est innocent et si tu l'as calomnié par un premier mouvement d'humeur
+et de dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que Blaise a
+raison et que tu me trompes.»
+
+Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles de son père; car
+lui-même commençait à avoir parfois des remords de son injustice et
+de sa cruauté envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
+confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, arrêta l'aveu
+prêt à lui échapper, et il dit d'une voix basse et hésitante:
+
+«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et
+pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas
+aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
+portier, un paysan.
+
+--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans
+tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me
+donne une estime, une confiance qui augmentent à chaque démêlé que
+j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec
+instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose à nous pardonner à
+toi et à moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets;
+est-ce oui ou non?
+
+--... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête et les yeux.
+
+Quand Jules releva la tête, son père était parti. Inquiet, effrayé, il
+alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un
+domestique.
+
+«Où est papa? dit-il; est-il sorti?
+
+--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu
+l'avenue du côté d'Anfry.»
+
+L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était allé faire chez
+Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise.
+
+«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est passé, se dit
+Jules, et papa va être furieux contre moi. Il est impossible que
+Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai été un peu méchant pour lui, et
+il sera enchanté de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit,
+je ne sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi... Il
+est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un
+air si honnête,... et véritablement il est bon,... le pauvre garçon!
+Comme je l'ai traité hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a
+été orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
+Blaise!»
+
+Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly marchait à
+pas précipités vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux
+rouges, l'air triste, qui était en train de raconter à son père la
+cause de son nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers Blaise,
+à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour
+éviter le contact du comte. Il fut très surpris quand il vit le comte
+lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix émue:
+
+«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je
+t'en remercie; tu es un brave et honnête garçon, je te l'ai dit ce
+matin; je t'estime et je te crois. Reviens au château sans crainte,
+quand tu voudras et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
+et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite d'avoir un fils
+pareil.
+
+--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous
+faites.»
+
+Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garçon, tremblant
+et ému, se permit de presser à son tour la main qui pressait la
+sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il
+saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le
+comte, ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, et sortit
+sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut
+parti, Anfry s'écria:
+
+«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau d'être venu lui-même
+et tout de suite reconnaître ses torts. C'est le bon Dieu qui
+récompense ta patience et ton humilité, mon Blaisot.
+
+--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant le plaisir que m'a
+fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main
+qu'il me serrait à la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air
+si sévère, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M.
+Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!»
+
+Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur était plein de
+reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne
+se souvenait plus des sévérités du comte, des méchancetés et des
+calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
+reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. Il se réveilla
+donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse était remplacée par un
+sourire radieux: son père et sa mère, heureux de cette transformation,
+l'embrassèrent avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au
+château.
+
+«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de revoir M. le comte
+et de remercier M. Jules de sa franchise.»
+
+
+
+XIII
+
+LE REMORDS
+
+
+Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules levé, habillé
+et prêt à le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant
+l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'était
+pourtant l'heure où ils étaient tous occupés à faire les appartements.
+En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
+extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il
+poussa la porte, entra et vit M. de Trénilly assis près du lit de
+Jules, qui paraissait en proie à une fièvre violente, et qui parlait
+avec une vivacité tenant du délire.
+
+«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout.
+Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. Ne dites rien à papa... Je
+vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je
+suis sûr qu'il m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir,
+j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»
+
+Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus
+rien; il tournait la tête de tous côtés.
+
+«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,...
+c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut?
+il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme
+lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde... Non, c'est
+impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,...
+tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
+honte!... Je ne peux pas.»
+
+Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait à
+la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou
+s'en aller. M. de Trénilly attendait avec impatience le médecin qu'il
+avait envoyé chercher.
+
+La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à
+Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air
+sévère et préoccupé de son père.
+
+«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?»
+
+Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père,
+pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:
+
+«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta
+conduite et repens-toi.»
+
+«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si sévère?
+Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour
+Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant
+Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand
+malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa
+n'est pas son père! il aurait peut-être chassé les Anfry, voilà
+tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai
+peur! Je m'ennuie tant, déjà! Ce sera bien pis!»
+
+Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude,
+Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du
+délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets
+et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle
+le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
+immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et
+s'établit près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui
+donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause
+de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il
+ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui
+l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et
+ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se
+retourna comme pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours
+immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis.
+
+«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui
+t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau malade de mon pauvre
+Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il
+t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me
+pardonnes. Dieu te venge en m'éclairant.»
+
+Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte,
+l'attirant, le serra contre son coeur.
+
+«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlève pas
+mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts à moi,
+qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal
+qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
+prier.»
+
+Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont les fréquents
+gémissements, les paroles entrecoupées lui brisaient le coeur.
+
+Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il pria et
+pleura; sa prière fervente et généreuse obtint du bon Dieu un léger
+adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva,
+Jules dormait d'un sommeil assez calme.
+
+Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il releva Blaise,
+toujours agenouillé près du lit de Jules, lui serra les mains dans les
+siennes et lui dit à voix basse:
+
+«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il
+s'éveille, viens me chercher.»
+
+Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu s'établir près
+de son lit, gardant Blaise près de lui. Le médecin n'arrivait pas;
+le comte ne savait que faire pour dégager la tête si évidemment
+embarrassée. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly
+était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion
+d'Hélène.
+
+Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son père et Blaise
+sans les reconnaître.
+
+«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez
+pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez
+Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma tête brûlera moins;... c'est
+si lourd dans ma tête... Tout ce que je veux dire pèse tantôt dans ma
+tête, tantôt dans mon coeur.
+
+--Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise en s'approchant
+timidement.
+
+--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.
+
+--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.
+
+--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu sais bien tout
+ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était pas vrai... Tout, tout
+était faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais
+noyés... Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les
+siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été
+bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui
+ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu
+sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!...
+Blaise a été si bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,...
+non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a
+pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonné!... Papa a été
+méchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh!
+ma tête!... Blaise! je veux Blaise!»
+
+Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était
+pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre
+injustice et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les
+mains, il sanglotait à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à
+travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Blaise
+à genoux près de lui.
+
+«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce pauvre M. le comte;
+mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez-lui
+le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le
+repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance
+afin qu'il puisse décharger son coeur en avouant les fautes qui
+l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre
+pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre
+père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, mon bon Dieu, vous
+savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense
+était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui,
+il se repent.»
+
+Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas être repoussée.
+Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa
+guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit
+attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa
+faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle.
+
+Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et
+intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale. Après
+avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée,
+il recommanda que le malade ne fût soigné que par les deux personnes
+qui préoccupaient constamment son imagination frappée, afin qu'au
+premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne
+pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite
+de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux
+mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de
+l'air dans la chambre, diète absolue, une demi-obscurité et pas de
+bruit.
+
+La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules
+passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices; il
+apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le
+repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le
+coup terrible porté à son amour et à son amour-propre de père. Plus il
+découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité,
+la bonté si chrétienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait
+contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait
+pardon pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains du comte,
+l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait
+la prière du coeur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait
+calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et
+disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient
+toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance.
+
+L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de
+l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième
+jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte
+et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et
+appela Blaise comme de coutume.
+
+«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et
+prenant sa main.
+
+JULES
+
+Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir
+et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été méchant pour toi! Comment
+peux-tu me pardonner?
+
+BLAISE
+
+Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je
+vous ai pardonné depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas
+pardonné à tous ceux qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire
+de même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous
+parlerons de cela plus tard.
+
+JULES
+
+Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?
+
+BLAISE
+
+Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez encore.»
+
+Jules but de l'orangeade.
+
+«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester près de
+moi! J'ai été si méchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela
+me brûlait la tête et le coeur!
+
+--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal.»
+
+Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, ne pouvant
+maîtriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son
+enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tête et dit à
+Blaise:
+
+«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le laisse pas venir;
+si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur.
+
+BLAISE
+
+Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille;
+mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne
+devez pas en avoir peur.
+
+JULES
+
+Mais la honte, Blaise, la honte?
+
+BLAISE
+
+Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera
+beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci:
+ainsi tâchez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard.»
+
+Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de Jules la première
+pensée de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen
+d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.
+
+Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise mêlée de
+satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout réparer; mais,
+trop faible pour réfléchir sérieusement, il se laissa aller au sommeil
+et dormit encore deux bonnes heures.
+
+M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait peur de troubler le
+repos de Jules; il désirait dire quelques mots à Blaise, et il n'osait
+parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit,
+arriva jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la portée
+du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le serra vivement dans
+ses bras et lui dit bas à l'oreille:
+
+«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que
+c'est toi qui as changé mon coeur, que tu es son frère, mon second
+enfant.
+
+--Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le comte, répondit
+Blaise tout bas.
+
+LE COMTE
+
+Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait
+plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.
+
+BLAISE
+
+J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte;
+ayez confiance, vous en serez récompensé.»
+
+Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans ses mains, il
+réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus véritablement admirables
+de cet enfant.
+
+«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce
+pauvre enfant de portier a les sentiments élevés d'un prince, la
+science d'un savant, la générosité, la charité d'un saint. Quand il
+me parle, il m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent mon
+coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquiétudes ni
+mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait
+autorité sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce
+qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du
+catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, parce qu'il
+est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules,
+qu'est-il auprès de cet enfant? Un malheureux pécheur, un misérable
+comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me
+confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près de lui, et je
+m'améliorerai avec lui, et notre maître à tous deux sera ce pauvre
+enfant calomnié, outragé, maltraité par nous... J'aime cet enfant;
+je l'aime à l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
+modèle et mon guide.»
+
+Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'était
+rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien
+le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se plaça près du lit de
+Jules, et contempla avec une pénible émotion son visage contracté et
+agité.
+
+«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et
+pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. Que je sois seul puni, et que
+mon fils soit épargné!»
+
+Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec anxiété ses
+moindres mouvements, prêt à se cacher à son premier réveil. Jules
+dormit longtemps encore; évidemment il était mieux. Il s'éveilla
+enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise
+de dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière le
+rideau du lit.
+
+«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé sans doute,
+ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous côtés... Je croyais
+qu'il était là... J'ai eu peur, bien peur.
+
+BLAISE
+
+Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules?
+Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder après vous avoir vu
+si malade?
+
+JULES
+
+Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi
+la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne
+regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous étiez si mal,
+que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que
+vous avez fait; vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous
+embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous
+sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.
+
+--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.
+
+BLAISE
+
+Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que
+nous deux qui approchions de vous.
+
+JULES
+
+Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!
+
+--Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable de résister
+plus longtemps au désir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours;
+plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en
+estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est
+moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui t'ai donné un si
+triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton père qui a
+besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»
+
+Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait à
+l'étreinte passionnée de son père en le couvrant de larmes. Le comte
+eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs étaient un baume
+pour l'âme malade de Jules; ces larmes le soulageaient.
+
+«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son père, qui
+cherchait à s'éloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font
+ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur
+de n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous connaissez la
+vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!
+
+--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous l'aimerons tant,
+nous tâcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre
+Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est à lui que je dois
+le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier.
+Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a
+donné des sentiments de repentir; il t'a touché par sa patience, sa
+charité, sa générosité, son admirable humilité.
+
+--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en
+souriant.
+
+--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de ce sourire, le
+premier qu'il eût vu sur les lèvres de Jules depuis plusieurs
+semaines. Et à présent que tu es tranquille sur mes sentiments à ton
+égard, tâche de te reposer, tu es faible, bien faible encore.
+
+--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai
+mieux.
+
+--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher
+une petite tasse de bouillon de poule.»
+
+Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il courut
+annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un
+bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.
+
+Pendant son absence, Jules prit la main de son père, la baisa à
+plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hésitation:
+
+«Papa,... papa, Blaise est mon frère.
+
+--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir
+devancer ma pensée.»
+
+Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidité. A
+partir de ce moment la convalescence s'établit et marcha rapidement.
+M. de Trénilly continua à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas
+souffrir que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. Il le
+renvoya coucher ce même soir chez son père. Blaise avait réellement
+besoin de repos; il avait à peine sommeillé pendant les sept jours
+du danger de Jules; la nuit comme le jour, il était avec le comte,
+toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
+l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait
+toujours refusé; il se bornait à y courir matin et soir pour
+donner des nouvelles de Jules. pour se débarbouiller et changer de
+vêtements.--Blaise raconta à ses parents tout ce qui s'était passé ce
+jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après avoir remercié
+le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas à s'endormir et ne se
+réveilla que le lendemain au grand jour.
+
+
+
+XIV
+
+LES DOMESTIQUES
+
+
+Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra
+dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le
+rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le
+reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les
+veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour
+reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le
+sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin
+de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le médecin, qui
+sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en
+train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à lui
+et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui
+avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui
+augmenta l'étonnement du domestique.
+
+«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office,
+voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M.
+le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main
+et qui lui sourit!
+
+--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui
+est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se
+croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry!
+Du nouveau, comme tu dis, Adrien.
+
+--Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il
+devenir insolent!
+
+--C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!
+
+--Et le servir comme un maître! comme M. Jules!
+
+--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là-dessus,
+moi, du même avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa
+manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant.
+
+--Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié toutes ses histoires
+de l'année dernière.
+
+--Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je
+n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M.
+Jules et de quoi il est capable.
+
+--Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant.
+
+--Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il
+orgueilleux!
+
+--Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!
+
+--Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment
+aurait-il embrassé le petit du concierge?
+
+--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain,
+c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même
+aimables pour ce nouveau favori.
+
+--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamin.
+
+--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du
+cerf-volant.
+
+--Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête.
+
+--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons
+prudents à l'avenir. De la politesse, des égards.
+
+--D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra.
+
+--Et moi des liqueurs!
+
+--Et moi des sucreries!
+
+--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour
+_les restes_ du dîner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une
+cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.
+
+--Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot
+entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement
+entamé à la bouchère. Ce matin, une livre de beurre à la voisine.
+
+--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as
+bien porté, l'autre jour, un panier de vin au village!
+
+--Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que
+donnait l'épicier.»
+
+La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime;
+un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel.
+
+«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte
+de Jules.
+
+--Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise déjeune avec moi.
+
+--Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»
+
+Cinq minutes après, le domestique apportait une petite table avec
+deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des
+fruits.
+
+LE COMTE
+
+Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je
+mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, je n'ai pas
+faim.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?
+
+BLAISE
+
+Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.
+
+LE COMTE
+
+Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes
+les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées?
+
+--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y
+paraît plus.
+
+--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai
+besoin de vous, je sonnerai.
+
+--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant
+accepté et reçu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit
+encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
+la main sur la tête et sur la joue de Blaise.
+
+--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je
+recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait
+même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un
+air pensif, je sais que votre coeur déborde de reconnaissance pour les
+soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour
+me le témoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter.
+Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me
+fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens
+comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant
+à la volaille, vraiment je n'ai pas faim.
+
+--Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; oui, tu as bien
+deviné avec ton excellent coeur le besoin que j'éprouve de t'exprimer
+ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui
+te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à
+celui de Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait
+pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le
+maître; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire;
+laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis
+c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.
+
+BLAISE
+
+Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne
+vous fâchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise,
+tu es trop ambitieux.
+
+LE COMTE
+
+Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis,
+mon enfant, dis.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de
+vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là... comme je
+l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...
+
+--Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en ouvrant les bras
+pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le
+comte à plusieurs reprises.
+
+Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son
+tour embrasser Blaise comme un frère, un ami.
+
+«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?
+
+--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton
+camarade d'études et de jeux.
+
+--C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, impossible. J'ai
+un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois
+rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
+seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait,
+mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne
+serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
+je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous
+témoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous
+suivre à Paris, jamais!»
+
+Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par
+les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse.
+
+«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison,
+toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas
+humilié.
+
+«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et
+sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te
+consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout
+à l'heure pour tes habits.»
+
+Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau.
+Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé.
+
+«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle
+merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas
+déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été
+touchés.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de
+pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne
+pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il
+m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et
+des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à
+propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne
+l'avons jamais su.
+
+--Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le
+comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est
+introduit dans le château pour n'en plus sortir.
+
+--Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un
+homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça
+n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui
+l'invite à déjeuner!
+
+--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser!
+on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour
+un rien, il lui aurait sauté au cou.
+
+--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que
+M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que
+nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami.
+Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y
+toucher.
+
+--Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du
+collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année
+le voilà un sage! un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour
+de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne
+nous découvrons pas trop.»
+
+Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur ouvrage, Blaise
+parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village
+chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.
+
+«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en
+apporterai un cent.
+
+--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.
+
+--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.
+
+--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi
+les payer.
+
+--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le
+domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.
+
+--Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il
+aurait raison.
+
+--M. Jules ne le saura pas, nigaud.
+
+--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.
+
+--Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas sur le compte de
+M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra: demi-cent de
+billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les
+siennes.
+
+--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un
+vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite
+qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que
+je serais malheureux et méprisable.
+
+--Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à monsieur Blaise! Tu as
+oublié tes friponneries de l'année dernière.
+
+--Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Blaise avec calme et
+dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal.
+
+--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je
+te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud.
+
+--Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en se retirant.
+
+«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les domestiques au bout
+de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il
+demande. Nous nous compromettrions.»
+
+
+
+XV
+
+L'AVEU PUBLIC
+
+
+La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une
+gaieté qui l'avait abandonné depuis longtemps; souvent il causait avec
+son père de sa vie passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise,
+de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne
+trouvait pas avoir suffisamment réparé ses torts envers Blaise; il
+semblait méditer un projet qu'il ne voulait découvrir à personne.
+
+«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hélène pour
+achever ma réparation à Blaise: ce sera une bonne manière de me
+préparer à la première communion que nous devons faire ensemble.
+
+LE COMTE
+
+Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon
+pauvre Jules? Blaise semble être parfaitement heureux.
+
+JULES
+
+Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup
+parlé, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les
+hommes et envers lui-même; il m'a expliqué sur les motifs de sa
+conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le curé,
+qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez,
+papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car,
+vous aussi, cher papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez
+dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez
+en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le curé; c'est tout cela
+qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes
+pensées que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.
+
+LE COMTE
+
+Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai dit le jour où je
+me suis montré pour la première fois près de ton lit de mourant, c'est
+moi qui étais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
+Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; ta maladie,
+en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses
+envers ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et par mon
+irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire de Blaise, et tu as
+fait comme ton père, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton
+changement.
+
+Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; Blaise arriva peu de
+temps après; il continuait à passer tout son après-midi avec Jules et
+le comte.
+
+Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait à faire
+d'assez longues promenades dans la campagne; on s'étonnait au village
+de voir que Blaise l'accompagnait toujours et était traité amicalement
+par le comte.
+
+Mme de Trénilly était attendu très prochainement avec Hélène; ni l'une
+ni l'autre n'avaient su ni la gravité de la maladie de Jules, ni le
+retour de Blaise dans le château, ni le changement du comte et de
+Jules. Hélène avait renouvelé sa première communion avec une grande
+piété et avait ardemment prié pour la conversion de son père et de
+Jules. On s'apprêtait au château à les recevoir avec une affection
+inaccoutumée. Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda à son
+père de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivée
+de la comtesse et d'Hélène; son père lui avait vainement demandé
+quelle était son intention en convoquant ainsi tous les gens, y
+compris Anfry, sa femme et Blaise.
+
+«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception de maman et
+d'Hélène; vous serez tous contents, j'en suis sûr.»
+
+Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir qu'à la
+convocation générale.
+
+«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger et de
+ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets:
+seulement les premières heures de l'arrivée de maman et d'Hélène.
+Après tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.
+
+BLAISE
+
+Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce
+n'est plus comme avant. Je répondrais de vous comme de moi-même.
+
+JULES
+
+Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.
+
+BLAISE
+
+Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a consolé quand elle
+me voyait pleurer!
+
+JULES
+
+Pauvre Blaise, tu pleurais donc?
+
+BLAISE
+
+Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais
+aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.
+
+--Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul qui étais cause de tout
+le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus décidé que
+jamais.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous?
+Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux
+maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me paraît
+drôle de penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne
+craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand
+il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre à l'étouffer.
+
+JULES
+
+Mon bon Blaise, comme je t'aime!
+
+BLAISE
+
+Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car
+je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu,
+comme mon frère en Dieu.
+
+JULES
+
+En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons
+fait notre première communion ensemble, rien ne pourra plus nous
+séparer.
+
+BLAISE
+
+Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur Jules, nous
+serons réunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.»
+
+Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent ainsi au
+château; là Jules dit adieu à son ami, qui attendit avec impatience la
+convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.
+
+L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, en se
+promenant devant le château, l'arrivée de Mme de Trénilly et d'Hélène.
+La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrêta devant le perron.
+Hélène sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant que sa mère
+descendait plus posément. M. de Trénilly reçut sa fille dans ses bras
+et l'embrassa avec une effusion qui surprit agréablement Hélène, peu
+habituée aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda
+avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut et l'embrassa encore en
+souriant.
+
+«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après la sainte cérémonie à
+laquelle je n'ai pu malheureusement assister.»
+
+La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de n'en rien
+témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait déjà dit
+bonjour à sa mère. Ce fut bien un autre étonnement quand elle vit
+Jules se jeter à son cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant
+des paroles affectueuses.
+
+«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour manquait à ma joie. Je
+suis si content de te revoir! Je t'aime bien, à présent que je sais
+mieux t'apprécier.
+
+HÉLÈNE
+
+Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc été plus malade que
+nous ne le pensions?
+
+JULES
+
+Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du corps et de
+l'âme. Mais je suis guéri maintenant, grâce à Dieu... et à Blaise»,
+ajouta-t-il en lui-même.
+
+Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; ses yeux semblaient
+chercher quelqu'un; elle se hasarda à demander timidement:
+
+«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne le vois pas
+parmi les gens de la maison.
+
+--Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.
+
+--Ah! il vient donc au château, maintenant?
+
+--Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.
+
+Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas le sourire
+moqueur et méchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle
+n'avait jamais vu à son frère. Elle remarqua alors combien Jules était
+embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa
+physionomie.
+
+«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air
+tout autre.
+
+--La maladie change, répondit Jules avec gravité.
+
+--Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première communion,
+dit Hélène avec hésitation.
+
+JULES
+
+Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; je compte pour cela
+sur toi, ma chère soeur, et aussi sur un ami que je te présenterai ce
+soir.
+
+HÉLÈNE
+
+Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?
+
+JULES
+
+Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans mon coeur que
+s'est fait le changement.
+
+HÉLÈNE
+
+Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es
+maintenant!»
+
+Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient la chambre
+d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené sa femme et lui racontait la
+terrible maladie de Jules, les pénibles révélations qui en avaient été
+la conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme de Jules
+et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus
+Blaise, la bonté, la piété admirable de cet enfant, et l'impression
+que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.
+
+Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari,
+sembla mécontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils,
+et se montra incrédule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.
+
+«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé votre coeur à
+l'attendrissement et à la crédulité; le petit bonhomme, qui n'est
+pas bête, en a profité pour vous fasciner et s'impatroniser dans la
+maison. J'espère que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
+reprendra sa place.
+
+LE COMTE
+
+Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur et cette
+injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et même d'user de son
+ascendant sur moi et sur Jules, a refusé les offres avantageuses que
+nous lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu d'hommes
+faits eussent été capables.
+
+LA COMTESSE
+
+Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaître les
+offres que vous lui avez faites, je présume qu'elles étaient de nature
+à ne pas être agréées par moi.
+
+LE COMTE
+
+Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous
+me peinez profondément, combien vous blessez tous mes sentiments
+paternels!
+
+LA COMTESSE
+
+Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à gâter vos enfants,
+surtout Jules, que vous avez rendu odieux.
+
+LE COMTE
+
+En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu méchant et odieux;
+Blaise l'a rendu bon et aimable.
+
+LA COMTESSE
+
+En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne
+me débitez donc pas de semblables sornettes.
+
+--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit le comte avec un
+geste de désolation en quittant la chambre.
+
+La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on
+servît le dîner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui
+était habituel.
+
+Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla
+et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda à son père
+l'exécution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit après lui
+avoir dit à l'oreille:
+
+«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»
+
+Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la
+maison entrèrent à la suite du comte, qui avait Blaise à ses côtés. La
+comtesse et Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, lorsque
+Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena
+au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:
+
+«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa,
+pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu
+coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...
+
+--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un
+air suppliant.
+
+--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma
+conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman,
+devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement
+trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes
+actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours
+noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en
+m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans
+le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours
+pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, pour la bonté, pour
+la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on
+sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis
+aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je
+veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les
+personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes
+exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux
+de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je
+dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon
+repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»
+
+Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières
+phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta
+dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques
+pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, ne put
+comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de
+Blaise, les prit tous deux dans ses bras:
+
+«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le
+bon Dieu te récompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est à toi que je
+dois cette douce joie!»
+
+Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur
+jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec
+effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger.
+
+Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules,
+elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une
+humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action
+de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans
+la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait
+au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et
+lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le
+mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile,
+retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son
+frère et qui pleurait à chaudes larmes.
+
+Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse
+admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée;
+plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer
+complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs.
+
+Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules
+avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec
+effusion, puis se tournant vers le comte:
+
+«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause
+première de tout ce bien?
+
+--Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; il doit être
+pour toi un second frère.»
+
+Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, dont il baisa la
+main avec tendresse.
+
+La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant d'Hélène, elle
+la retira violemment en disant:
+
+«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier que vous vous
+permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scène
+ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et
+laissez votre père et votre frère faire leur ami et leur confident de
+ce garçon sans éducation.»
+
+Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.
+
+«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!
+
+--Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle en quittant la
+chambre et entraînant Hélène.
+
+Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché dans ses mains. La
+dureté orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours
+reproché de la sécheresse et du manque de coeur; mais, sec et égoïste
+lui-même, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour où tout était
+changé en lui.
+
+Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; les reproches
+qui devaient à l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et
+si pur qu'il avait goûté entre Jules et Blaise depuis environ un mois
+était passé pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient privés
+de la société de Blaise, dont la piété leur était si utile, dont la
+gaieté, l'affection, la complaisance leur étaient si agréables.
+
+La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise
+destiné à rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.
+
+Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation inattendue,
+quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en même temps que ses
+mains étaient effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants
+pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise sentait qu'il
+redeviendrait _pauvre Blaise_.
+
+JULES
+
+Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et où pourrai-je
+passer mes après-midi avec Blaise et avec vous?
+
+LE COMTE
+
+Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta mère jusqu'à ce
+qu'elle ajoute foi à ce que nous croyons si bien, nous qui en avons
+profité; je veux dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise
+et à la reconnaissance que nous lui devons.
+
+BLAISE
+
+Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance;
+après ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute
+de mon côté...
+
+JULES
+
+Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as pardonné et tu
+t'es dévoué avant la réparation.
+
+LE COMTE
+
+Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers
+toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais être: nous souffrirons
+toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant
+souvent privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu par celle
+qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.
+
+BLAISE
+
+Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce
+qui arrive est peut-être pour notre bien à tous. Et d'abord n'est-ce
+pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande
+récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous
+aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mérite d'accepter
+avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?
+Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la
+tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à ne plus jamais vous
+voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous
+embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!
+
+--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon
+enfant», dit le comte en le serrant contre son coeur.
+
+Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée;
+il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et
+au comte et se retira en sanglotant.
+
+«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je
+vous aie toujours près de moi?
+
+--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles,
+je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait
+bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
+Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être
+condamnés en nous privant de Blaise.
+
+--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.
+
+--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon
+ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons
+ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
+nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de
+faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation.
+Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta
+mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le
+resserrer.»
+
+
+
+XVI
+
+L'OBÉISSANCE
+
+
+Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire
+bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.
+
+«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait
+perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre
+dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas
+une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui
+signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez
+Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en
+empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi
+ni chez mes enfants.
+
+--Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que
+vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.
+
+LA COMTESSE
+
+Depuis quand as-tu besoin de consolation?
+
+JULES
+
+Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais
+offensé le bon Dieu.
+
+LA COMTESSE, _souriant_
+
+A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton
+père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de
+me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore
+arrivée au point de vous comprendre.
+
+--Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.
+
+LA COMTESSE
+
+Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne
+supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie
+avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni
+l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguée.»
+
+Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se
+touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui
+les attendait.
+
+LE COMTE
+
+Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première
+impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton
+aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise
+dans notre amélioration?
+
+JULES
+
+Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène
+a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.
+
+--Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à
+plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et
+pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci.
+
+HÉLÈNE
+
+Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes
+compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là-bas.
+
+LE COMTE
+
+Et ici?
+
+HÉLÈNE
+
+Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de
+Jules.
+
+LE COMTE
+
+Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera
+fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille
+humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu
+n'auras plus peur de moi, je pense?
+
+--Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous
+aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.
+
+JULES
+
+Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il
+était son vrai père.
+
+--Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je
+voudrais voir cela.
+
+LE COMTE
+
+Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que
+Blaise osât embrasser papa!
+
+JULES
+
+Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons
+à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un
+véritable ami.
+
+LE COMTE
+
+A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être
+fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée.
+
+JULES
+
+Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher.
+
+HÉLÈNE
+
+Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher
+papa, bonne nuit et à demain.
+
+LE COMTE
+
+A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu
+Hélène.»
+
+Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.
+
+Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement
+dans ses bras et lui dit:
+
+«Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la
+change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa,
+n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
+m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être
+comme elle a été ce soir.»
+
+Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux
+firent voir à Jules que son père pensait comme lui.
+
+«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son
+fils.
+
+Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de
+ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait
+témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle
+d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari
+à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La
+comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après
+quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute
+pensive dans sa chambre.
+
+«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement
+altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et
+je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me
+parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
+vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les
+empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!...
+Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage
+en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de
+Jules; je ne puis m'en aller avant.»
+
+Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de
+laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever
+Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse.
+
+Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils
+entrèrent chez Anfry.
+
+«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte.
+Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut
+pas venir chez nous.»
+
+Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au
+jardin.
+
+LE COMTE
+
+Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?
+
+ANFRY
+
+Il y a longtemps, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Où est-il allé?
+
+ANFRY
+
+A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été
+chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude,
+vous savez.
+
+LE COMTE
+
+Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de
+force et de consolations.»
+
+Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près
+de là. Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et
+aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et
+paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un
+mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais
+Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait.
+Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à
+mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai;
+je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares
+intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve
+d'un serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces
+maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez,
+mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne
+Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le
+coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela
+vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.»
+
+Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de
+larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en
+aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il
+fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de
+Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même
+temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise.
+Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri
+de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande
+satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.
+
+HÉLÈNE
+
+Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on
+avoir peur de ceux qu'on aime tant?
+
+--Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en
+lui serrant les mains.
+
+--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout
+haut?
+
+LE COMTE
+
+Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire
+de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne
+chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je
+les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...
+
+JULES
+
+Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?
+
+BLAISE
+
+Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce,
+je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution;
+aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a
+suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte
+n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est
+le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et
+vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas?
+Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes
+pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi,
+ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène.
+
+--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est
+bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très
+souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne
+m'échappent en route.
+
+JULES
+
+Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant
+de Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois
+heures.
+
+BLAISE
+
+C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous
+aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain.
+
+LE COMTE
+
+Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon
+ami.»
+
+
+
+XVII
+
+LA CORRESPONDANCE
+
+
+«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à
+Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.
+
+Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la
+décacheter, tout surpris d'en recevoir une.
+
+«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature.
+
+--Ah! voyons donc! Que te dit-il?»
+
+Blaise lut tout haut:
+
+«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés
+que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et
+je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si
+lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai
+neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il
+est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de
+chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle,
+comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues
+blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité;
+avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait
+pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit
+chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que
+toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.--Je m'amuse
+assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
+comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont
+tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent
+jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à
+toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde
+me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et
+quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi
+ce jour-là. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les
+enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi,
+s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même
+était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi
+qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du
+mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je
+pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon
+coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.
+
+«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»
+
+«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre
+M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me
+demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien
+embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a
+une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il
+le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
+changer la couleur des souris.
+
+ANFRY
+
+C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois
+à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que,
+lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les
+maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui
+couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs.
+
+BLAISE
+
+C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des
+animaux.
+
+ANFRY
+
+Vas-tu répondre à M. Jacques?
+
+BLAISE
+
+Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le
+comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.
+
+ANFRY
+
+Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés.
+
+BLAISE
+
+Je n'y manquerai point, papa.»
+
+Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques
+la réponse suivante:
+
+«Mon cher Monsieur Jacques,
+
+«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable
+lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien
+pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis
+consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous
+fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma
+première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne
+pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à
+Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage
+dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin
+que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
+que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir.
+Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de
+mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres;
+priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et
+que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre
+papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon
+comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son
+fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène.
+M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois
+semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et
+Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là, ce qui
+vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très
+heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu
+veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous
+remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs
+respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien
+que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre
+de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la
+plus dévouée.
+
+«Votre humble et obéissant serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un
+domestique entra chez Anfry.
+
+«Mme la comtesse demande Blaise.
+
+--Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné.
+
+--Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise,
+m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.»
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon
+Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire
+ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille.
+
+--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et
+quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il
+pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux
+de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins
+que je pourrai.»
+
+Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus
+vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui
+l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit
+signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un
+air froid et hautain:
+
+«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit
+de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois
+que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une
+promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour
+leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux.
+Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à
+faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je
+t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta
+loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui
+pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer
+ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je
+m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié
+de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu
+veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir;
+je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente
+qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu?
+
+--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me
+faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte
+de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à
+l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous
+me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas
+sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai
+mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu,
+j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni
+ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe
+en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et
+de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne
+sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés
+de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené
+tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de
+m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma
+première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je
+ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.»
+
+En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à
+conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques
+mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres.
+Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter,
+Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant
+à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un
+dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un
+pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage
+de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle
+reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa
+visite.
+
+Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux
+domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à
+l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les
+premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les
+larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir.
+
+«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au
+château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant.
+
+Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en
+donnant un libre cours à ses sanglots.
+
+«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le
+comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle
+sans crainte.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit
+Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas...
+j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je
+vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné.
+
+--Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?
+
+--Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et
+j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et
+m'affliger.
+
+--Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce
+noble et généreux enfant!»
+
+Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours
+Blaise de ses deux mains.
+
+«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti
+prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis
+forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de
+désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier,
+ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable.
+
+--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la
+permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais
+que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
+moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher
+Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation?
+Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse.
+Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission
+l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me
+croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne
+corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur
+le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à
+plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte,
+promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous
+n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la
+comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois
+bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour
+moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à
+une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher
+Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant
+qu'en résistant.
+
+--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent
+les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder,
+c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à
+toi-même, tu souffriras.
+
+--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher
+Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me
+donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle
+Hélène, toujours si bonne pour moi.
+
+--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin
+pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne
+pourrais t'aimer davantage.»
+
+Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla
+fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du
+comte.
+
+«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.
+
+--Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.
+
+--Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te
+feront mourir de peine!
+
+--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y
+a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la
+réflexion, on se résigne...
+
+ANFRY
+
+Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise?
+
+BLAISE
+
+Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous
+ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le
+bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien!
+
+ANFRY
+
+Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les
+larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.
+
+BLAISE
+
+Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai
+fait une petite visite au bon Dieu dans son église.»
+
+Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en
+atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses
+de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait
+assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui
+cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à
+plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller
+chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les
+chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge.
+
+
+
+XVIII
+
+LA COMTESSE DE TRÉNILLY
+
+
+La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et
+troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait
+dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé
+ses paroles.
+
+«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir...
+et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une
+certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils
+de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée...
+Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari
+et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue,
+presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau
+et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils
+de portier... C'est absurde!...»
+
+La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin
+à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à
+agir en conséquence.
+
+«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à
+voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le
+chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il
+accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose,
+dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»
+
+Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise.
+Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de
+son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et
+désolé.
+
+Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte,
+dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis.
+Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en
+lui demandant la cause de sa tristesse.
+
+«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte
+en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de
+vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis
+d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse;
+je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit
+cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous
+communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi,
+ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le
+faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin
+en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui
+offririez.
+
+--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux
+pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons
+pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir.
+Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même
+rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou
+le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
+effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à
+lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre
+de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment
+maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait
+l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...
+
+LE COMTE
+
+Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres
+sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous
+avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je
+défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a
+tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait
+encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.
+
+JULES
+
+Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés,
+de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et
+respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je
+l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que
+j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait
+ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr
+que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur...
+et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il
+pas vrai, papa, que nous sommes bien changés?
+
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta
+mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait
+pour nous.»
+
+Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon,
+où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même
+temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les
+enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs
+visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir
+devant sa physionomie sévère et pensive.
+
+«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini.
+
+--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble
+que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude.
+
+--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner
+fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.
+
+--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.
+
+LA COMTESSE
+
+Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui
+vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et
+attristées.
+
+LE COMTE
+
+En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?
+
+--En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur.
+N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous
+êtes tous trois comme des âmes en peine?
+
+--Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre
+connaissance, interrompit le comte en riant.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que
+Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que
+je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
+parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que
+je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et
+que je saurai faire respecter.
+
+--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme,
+car Hélène et Jules sont très décidés...
+
+--A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec
+vivacité.
+
+--A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise,
+par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il
+m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a
+porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait,
+mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa
+souffrance.»
+
+La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger.
+Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager
+la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son
+habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari.
+
+«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en
+rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous
+ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.
+
+--Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant
+ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et
+que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus
+que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous
+me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez
+alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»
+
+La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle
+rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers
+Jules, elle lui dit avec effort:
+
+«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de
+Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son
+intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier
+ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène...
+que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...»
+
+La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en
+avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses
+enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance.
+
+«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce
+que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.»
+
+Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta
+troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte
+son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
+savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement
+qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté.
+
+
+
+XIX
+
+L'ENTORSE
+
+
+Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement
+passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs;
+il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne
+nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.
+
+Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba
+et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva
+difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez
+lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de
+lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour
+le retirer, tant le pied était enflé.
+
+«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon
+médecin? demanda le comte avec anxiété.
+
+--Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je
+ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas.
+
+LE COMTE
+
+Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal
+en voulant le guérir sans médecin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède
+Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.
+
+LE COMTE
+
+Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez
+besoin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est
+nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y
+verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je
+n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud,
+j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout.
+
+--C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que
+mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup!
+
+BLAISE
+
+Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien;
+ne vous en tourmentez pas.
+
+LE COMTE
+
+Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part
+de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés.
+
+BLAISE
+
+Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous
+savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été
+si pénible, ajouta-t-il avec un soupir.
+
+LE COMTE
+
+Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la
+récompense.»
+
+Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut
+éloigné, Blaise appela sa mère.
+
+«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à
+dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains
+d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis.
+
+MADAME ANFRY
+
+Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille
+chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il
+aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions
+déjà.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se
+serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène.
+
+MADAME ANFRY
+
+Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon
+Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le
+jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir
+le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le
+chagriner, et il souffre l'impossible.»
+
+Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit
+précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement
+chez lui et l'emmena voir son fils.
+
+Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré
+l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était
+démis; il fallait le remettre.
+
+«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à
+Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire:
+ce ne sera pas long.
+
+--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur;
+vous pouvez commencer quand vous voudrez.»
+
+Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.
+
+Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter
+l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant
+qu'on tirait le pied pour le mettre en place.
+
+Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de
+la plus vive douleur.
+
+«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu
+un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un
+cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille
+opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
+évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner
+les tempes et le front.»
+
+Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur
+une chaise; l'émotion avait été trop vive.
+
+«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M.
+Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en
+passant.»
+
+Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une
+bouteille.
+
+«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin?
+J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.
+
+--Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un
+cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en
+sortit pâle et le visage baigné de larmes.
+
+--Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le
+cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le
+front et les tempes avec du vinaigre.»
+
+Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta
+de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre
+connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour
+de lui pour rappeler ses souvenirs.
+
+«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de
+nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma
+retraite de première communion qui commence dans huit jours!
+
+--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours
+vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze
+jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon:
+sans quoi la fièvre s'en mêlera.»
+
+Et M. Taillefort salua et s'en alla.
+
+Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout
+pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq
+minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté.
+
+«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je
+souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort,
+dans huit jours je serai sur pied.
+
+--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours,
+n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de
+cataplasme qu'il t'as mis là, et je le remplacerai par le cataplasme
+Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en
+réponds.
+
+--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec
+inquiétude.
+
+--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais
+pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre
+garçon.»
+
+Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de
+chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu
+nommer.
+
+Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède
+Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint
+après le dîner savoir des nouvelles du malade.
+
+«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où
+dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant...
+Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme
+il est pâle!
+
+MADAME ANFRY
+
+Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous
+a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour
+lui remettre le pied.
+
+LE COMTE, _avec inquiétude_
+
+Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et
+il m'avait dit qu'il souffrait moins.
+
+MADAME ANFRY
+
+C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous
+a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M.
+Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé
+pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est
+pourquoi il est si pâle.
+
+LE COMTE, _d'une voix émue_
+
+Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise
+dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les
+volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!»
+
+Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise.
+Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit
+l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir,
+au réveil de Blaise, comment il se trouvait.
+
+
+
+XX
+
+L'EPREUVE
+
+
+Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants;
+il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son
+courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et
+Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir
+de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer
+chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur.
+
+La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle
+avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de
+ses enfants.
+
+«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et
+de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.»
+
+Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa
+mère, elle obéit sans hésiter.
+
+HÉLÈNE
+
+Je suis prête, maman.
+
+LA COMTESSE, _dictant_
+
+«Mon cher Blaise...»
+
+Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le
+comte regarde sa femme avec surprise.
+
+LA COMTESSE
+
+As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?
+
+HÉLÈNE
+
+Non, maman; j'ai été surprise...
+
+LA COMTESSE, _avec calme_
+
+Ecris et n'interromps pas, si tu peux.
+
+«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage;
+Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous
+ne résistons plus au désir de te voir...»
+
+Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules
+reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement
+surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.
+
+LA COMTESSE
+
+Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir,
+et que demain...»
+
+Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le
+comte se lève.
+
+LA COMTESSE, _toujours avec calme_
+
+«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman
+ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les
+jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous
+t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
+demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui
+pourra t'amuser.»
+
+La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de
+la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion:
+
+«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en
+remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous
+leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.
+
+LA COMTESSE
+
+Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien
+que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.
+
+LE COMTE, _d'un air de reproche_
+
+Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la
+proposer? C'est un jeu cruel, Julie.
+
+LA COMTESSE
+
+Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est
+réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite
+des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte,
+j'aurai eu raison.
+
+LE COMTE
+
+Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant
+aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal
+et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que
+vous lui tendez.
+
+LA COMTESSE
+
+Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! maman! de grâce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait
+dire oui.
+
+JULES
+
+Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que
+lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien.
+
+
+LA COMTESSE
+
+Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton
+d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne
+heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment,
+dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve,
+qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de
+lui.
+
+--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que
+votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter
+ce pauvre enfant.»
+
+La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna
+à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la
+porter à Blaise le lendemain de bonne heure.
+
+Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage;
+Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne
+voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on
+lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui
+dormait encore paisiblement.
+
+La soirée était avancée; peu de temps après le comte avertit les
+enfants que l'heure du repos était arrivée; il se retira avec eux,
+laissant sa femme à ses réflexions.
+
+Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette
+et se disposait à aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un
+domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la
+lettre que la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une
+autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui suit:
+
+«Cher Monsieur le comte,
+
+«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer
+ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle
+Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien
+cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire
+en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je
+suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé.
+Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
+remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que
+je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma
+parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon
+Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez
+mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire
+à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de
+tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher
+Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur
+visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une
+grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils
+me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis
+retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me
+donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la
+couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
+bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si
+respectueux.
+
+«Votre tout dévoué et très humble serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+«P.-S.--Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils
+pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du
+chagrin de l'entendre blâmer.»
+
+Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre;
+l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait
+l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les
+larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour
+lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le
+rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules
+la noble et belle réponse de leur ami.
+
+«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise,
+papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours
+avec honneur et gloire.
+
+--Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir!
+
+--Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu
+et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra
+produire la première communion de Jules!»
+
+En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.
+
+«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont
+les sentiments de cet admirable enfant.»
+
+La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte
+l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une émotion
+sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le
+long de sa joue et venir se mêler aux traces des larmes du pauvre
+Blaise.
+
+Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur l'oeil qui avait
+laissé échapper cette larme.
+
+«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller à son émotion;
+pauvre garçon! Comme j'ai été injuste envers lui!
+
+LE COMTE
+
+Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous avons tous été méchants
+pour lui à l'exception d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui
+a su démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui l'ont
+déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le mal que vous avez
+fait.
+
+LA COMTESSE
+
+Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et
+redit?
+
+LE COMTE
+
+Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une erreur, Julie. Il
+n'y a de difficile que le premier moment.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de
+réfléchir, de me décider.
+
+LE COMTE
+
+Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, mais n'oubliez pas
+que vous avez planté des épines dans le coeur de Blaise et dans ceux
+de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies
+que vous avez faites.
+
+LA COMTESSE
+
+C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?
+
+LE COMTE
+
+Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde que vous venez
+d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger
+dans votre retour de justice; il ne vous fera pas défaut.
+
+--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria la comtesse
+en se jetant au cou de son mari.
+
+LE COMTE
+
+Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais
+pas prier quand Jules a été si malade; Blaise a été mon maître; par
+lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le
+vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la
+consolation que donne la prière. Julie, chère Julie, je serai à mon
+tour votre maître, si vous le voulez.
+
+LA COMTESSE
+
+Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout
+changé, amolli; je commence à comprendre et à aimer votre changement,
+celui de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer celles
+du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?
+
+LE COMTE
+
+J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais à vous faire lire.
+
+LA COMTESSE
+
+Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon que je...; non, non,
+ne dites rien; je lui dirai moi-même; mais pas encore, pas encore...
+Je veux seulement lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu son
+accident, je lève la défense et que je lui laisse voir mes enfants.
+Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur
+dise moi-même.»
+
+Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en
+l'embrassant à plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre
+de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas
+voir leur cher Blaise.
+
+--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers
+enfants.
+
+JULES
+
+Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de
+nouveau, de bon?
+
+LE COMTE
+
+Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez
+elle trop tôt.
+
+LE COMTE, _riant_
+
+Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis d'y aller vite,
+vite; c'est que...
+
+JULES
+
+C'est que quoi, papa?
+
+--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que
+je bénis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous
+remercier le bon Dieu de tout notre coeur!» s'écria le comte
+en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un
+redoublement de tendresse.
+
+Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants surpris de cette
+explosion si joyeuse, qui ne lui était plus habituelle depuis le
+retour de la comtesse.
+
+«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous expliquera-t-elle l'air
+radieux de papa.
+
+JULES
+
+N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler
+devant maman: j'ai toujours peur d'être grondé.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait
+se trouver changée comme papa et toi, nous serions si heureux!
+
+JULES
+
+Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent Blaise, qu'elle
+écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! Malheureusement elle le
+déteste.»
+
+Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de leur maman. A leur
+grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et
+les embrassa à plusieurs reprises avec vivacité.
+
+«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie émue,
+votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...»
+
+A cette épithète de _pauvre_ Blaise, Hélène et Jules écoutèrent avec
+anxiété.
+
+LA COMTESSE, _continuant_
+
+J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une
+fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage
+à aller le voir...
+
+--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les enfants avec
+transport.
+
+--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous
+pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui
+expliquerez que c'est sa réponse à la lettre que j'ai fait écrire par
+Hélène qui a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir votre
+intimité avec lui.
+
+--Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène et Jules en se jetant
+à son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous
+nous donnez à nous et à notre pauvre Blaise!
+
+--Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis quelque temps déjà.
+Plusieurs, fois j'ai été sur le point de lever ma défense, mais je
+n'étais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez,
+courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre
+cher malade.»
+
+Les enfants embrassèrent encore la comtesse et coururent chez Anfry.
+Jules entra le premier, se précipita dans la chambre en criant:
+
+«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et moi.»
+
+Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien
+dit, lui trouvant un peu de fièvre, et craignant qu'une émotion
+nouvelle ne redoublât son agitation. Aux premiers mots de Jules,
+Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de détresse, il lui
+dit:
+
+«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!
+
+LE COMTE
+
+Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, après la lecture de ta
+lettre, t'envoie elle-même ses enfants.
+
+BLAISE
+
+Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon
+Dieu, je vous remercie!»
+
+Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise;
+tous deux lui racontèrent, lui expliquèrent le changement survenu dans
+le sentiment de la comtesse. Blaise était aussi heureux que le comte
+et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de sentir la douleur de son
+pied et l'agitation de la fièvre. Le comte dut user d'autorité pour
+emmener Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât par
+l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; il promit à Blaise
+de les ramener dans l'après-midi, et lui recommanda, en le quittant,
+de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de
+remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et,
+tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; à son
+réveil, la fièvre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé
+presque entièrement la douleur de son pied: il se livra donc sans
+réserve à la joie qui inondait son coeur.
+
+Peu de temps après son réveil, un domestique vint apporter à Blaise la
+lettre suivante, en demandant la réponse:
+
+«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes
+procédés, la vertu que tu as déployée dans les événements récents, que
+j'ai provoqués et que je regrette, ont entièrement changé l'opinion
+que je m'étais formée de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de
+méchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux,
+bon, patient, généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les
+excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les miennes, et
+pardonne-moi la peine que je t'ai causée et que je me reproche
+vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinée
+d'ajouter une contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je
+t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bénis des soins que tu as
+donnés à Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de
+croire intéressés. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à
+mon mari, à mes enfants et à toi-même.
+
+«Comtesse DE TRÉNILLY.»
+
+Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait dû beaucoup
+coûter à l'orgueil de la comtesse, porta ses lèvres sur la signature,
+demanda à son père une plume et du papier, et fit la réponse suivante:
+
+«Madame la comtesse,
+
+«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je
+souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquée
+sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
+bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous
+daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que
+joyeux; je vous unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. à
+Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse,
+d'avoir bien voulu donner à vos enfants la permission de venir me
+voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fièvre et
+m'empêche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
+votre bonté, Madame la comtesse.
+
+«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au profond respect de
+votre très humble et obéissant serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter à la
+comtesse, qui était dans le salon avec son mari et ses enfants, tous
+attendant avec impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine à
+deviner.
+
+JULES
+
+Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?
+
+--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible
+qu'il me demande d'attendre son rétablissement.
+
+HÉLÈNE
+
+Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui
+procurer?
+
+LA COMTESSE
+
+La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, le chagrin que je
+lui ai fait, et tous mes dédains, et les humiliations que je lui ai
+fait subir.
+
+LE COMTE
+
+Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.
+
+«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement chrétienne!
+
+JULES
+
+Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»
+
+La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la
+lettre, l'ouvrit précipitamment. Après l'avoir lue, elle la présenta à
+son mari.
+
+«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si
+humble dans son triomphe. Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que
+la reconnaissance doive venir de lui.
+
+--Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en passant la lettre aux
+enfants. Toujours le même, jamais de rancune; le coeur toujours plein
+de charité et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!
+
+--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hâte
+d'embrasser ce pauvre garçon et de lui entendre dire qu'il ne m'en
+veut pas.»
+
+Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir tendrement embrassée,
+et tous se dirigèrent vers la demeure de Blaise, où ils ne tardèrent
+pas à arriver.
+
+«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», dit le comte d'un air
+joyeux en entrant.
+
+Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit
+en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser à plusieurs
+reprises.
+
+«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnié et
+outragé; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni
+assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.
+
+--Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites pas cela! Non, non, je
+vous en prie, ne le répétez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse
+s'apprêtait à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
+sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre
+bonté. Et que deviendrait ma première communion sans esprit
+d'humilité? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes
+bonne! vous m'avez rendu si heureux!
+
+LA COMTESSE
+
+Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur
+à te donner. Comme je te l'ai écrit, prie Dieu pour que mes yeux
+s'ouvrent tout à fait à ce qui est bon et chrétien.
+
+--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air
+affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.
+
+--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien à
+oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernière plaie.
+
+--Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en
+souriant.
+
+--Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en saisissant la tête de
+Blaise et la tournant de son côté; tu n'en as que pour papa et pour
+maman, et nous sommes là comme les dindons égarés qui cherchent un
+regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.
+
+--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hélène; j'étais occupé
+avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous
+savez que le général passe avant les officiers.
+
+HÉLÈNE, _riant_
+
+Et où sont les soldats?
+
+BLAISE
+
+C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos commandements.
+
+LE COMTE
+
+Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la
+croix.
+
+BLAISE
+
+Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et qui a bien ses
+douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hélène?»
+
+Hélène ne répondit que par un signe de tête et un sourire; elle ne
+voulut pas dire devant sa mère qu'elle avait souffert de sa froideur,
+de sa sévérité passée; mais la comtesse la devina, et, l'attirant à
+elle, l'embrassa et lui dit:
+
+«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma pauvre enfant.
+Mais à quand la première communion? M. le curé a-t-il fixé le jour?
+
+JULES
+
+Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des
+habits que papa a promis à Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Ils sont déjà commandés d'après les indications de Blaise; les tiens
+aussi, Jules.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Des choses superbes, pour faire honneur à M. le comte: une redingote
+en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien
+solides et une cravate blanche.
+
+JULES
+
+Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?
+
+BLAISE
+
+Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait
+au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.
+
+HÉLÈNE
+
+Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la première
+communion?
+
+BLAISE
+
+Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le curé, et qui est
+béni par le pape, m'a-t-il dit.
+
+HÉLÈNE
+
+Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_.
+C'est un si beau et si bon livre!
+
+LA COMTESSE
+
+Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trésorier; tu
+puiseras dans ma caisse.
+
+LE COMTE
+
+Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, qui lui fera
+passer le temps dans les longues soirées d'hiver.
+
+BLAISE
+
+Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je désirais.
+J'aime tant à lire! M. le curé me prête quelques livres, mais il n'en
+a guère qui soient à ma portée.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai
+plaisir de satisfaire ce goût si sage et si utile.
+
+BLAISE
+
+Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que
+j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence à mes désirs.
+
+LE COMTE
+
+Tu auras tes livres pour ta première communion, mon pauvre garçon. Je
+suis content d'avoir si bien trouvé.»
+
+Le comte et la comtesse restèrent quelque temps encore près de Blaise;
+ils se retirèrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hélène et
+Jules obtinrent sans peine de rester près de leur cher malade. Hélène
+lui proposa de faire une lecture intéressante, ce qu'il accepta avec
+reconnaissance.
+
+Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du
+bonheur qu'il lui avait envoyé dans cette journée. Il causa longuement
+avec son père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit
+tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur à son pied,
+il demanda à se lever; sa mère enleva le cataplasme et vit avec
+plaisir que l'enflure était disparue; elle lui banda le pied avant
+de le lui laisser poser à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de
+s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il voulut
+faire quelques pas, appuyé sur le bras de son père. Cet essai lui
+ayant réussi, il demanda à rester levé; et à partir de ce jour la
+guérison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il
+put aller à l'église avec les autres enfants de la première communion,
+et la suivre jusqu'à la fin.
+
+Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses
+repas. Aidés du comte et d'Hélène, ils avaient arrangé dans la chambre
+de Jules une petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un
+crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour
+ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prières
+qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondément le coeur du comte
+et d'Hélène, qui avaient demandé d'y assister.
+
+La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient été
+apportés, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à préparer leurs coeurs à
+recevoir avec humilité et amour le corps de leur divin Sauveur.
+
+
+
+XXI
+
+LE GRAND JOUR
+
+
+Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient
+en branle depuis le matin; le village lui-même semblait être une
+fourmilière en pleine activité; on allait, on courait dans les rues;
+on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des
+bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à tout;
+d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour la toilette et pour
+le repas qui devait suivre la sainte cérémonie. Le château était
+calme; le comte n'avait voulu aucun déploiement de luxe; tous devaient
+aller à pied à l'église. Jules avait demandé à se placer près de
+Blaise; Hélène devait rester près de son père et de sa mère. Jules se
+tenait avec son père dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait
+promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf
+heures précises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se
+mettant à genoux devant lui et malgré lui, il lui dit:
+
+«Monsieur le comte, je viens vous demander votre bénédiction; je vous
+la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitié dont vous
+voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un
+père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur le comte, bénissez
+le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus dévoué, le plus
+respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon
+Dieu pour votre bonheur éternel.
+
+--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses
+bras, reçois la bénédiction d'un chrétien que tu as ramené au bon
+Dieu, d'un père dont tu as sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te
+la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
+d'une affection toute paternelle, de veiller à ton bien-être, à ton
+bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frère, plus que jamais
+ton frère en Dieu, aujourd'hui que tu recevras à ses côtés le
+Seigneur, qui est notre père à tous.»
+
+Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une
+amitié fidèle et un constant souvenir devant le bon Dieu.
+
+«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et
+voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant à Blaise un beau
+_Paroissien_, relié en beau maroquin noir, doré sur tranches et avec
+un fermoir en or.
+
+--Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux
+livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre
+petite _Journée du chrétien_ à moitié usée.
+
+--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie
+de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.
+
+--Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise rouge et les yeux
+brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce
+livre donné par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
+vôtres.
+
+--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir,
+recevez une dernière bénédiction.»
+
+Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les bénit tous deux;
+puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna à chacun un
+baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissée
+tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
+pour l'église.
+
+Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse et Hélène
+étaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre
+après avoir mené Jules et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous
+les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa
+fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit le son
+lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant
+processionnellement. Ils entrèrent deux à deux, le curé en tête; Jules
+et Blaise le suivaient immédiatement. Après le défilé des dix-huit
+garçons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui
+était assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits
+sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service
+divin commença d'abord par la procession, que suivirent les enfants de
+la première communion; ensuite vint la première partie de la messe,
+puis l'instruction ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de
+ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin la dernière
+partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et
+Blaise furent très recueillis pendant toute la cérémonie. Au moment
+de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit
+vivement la main de Blaise et lui dit tout bas:
+
+«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»
+
+Blaise répondit avec simplicité et douceur:
+
+«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»
+
+Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux appuyés l'un sur
+l'autre, le Dieu de miséricorde et de paix, le Dieu consolateur.
+
+Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut tous les coeurs.
+Il y eut dans l'église un mouvement général de surprise lorsque, après
+la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène
+quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.
+
+«Le comte communie, disait-on tout bas.
+
+--La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.
+
+--Comme ils ont l'air ému!
+
+--Le comte est tout changé, dit-on.
+
+--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous
+changés.
+
+--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont
+amendés.
+
+--C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de garder la fermière
+Françoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et
+ils sont bien contents.
+
+--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»
+
+Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près vide, il y
+resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne
+songeaient pas au temps qui s'écoulait.
+
+Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller une
+dernière fois devant l'autel; il vit les deux enfants à genoux sur la
+dalle, les mains jointes, les yeux fermés, l'air si recueilli qu'il
+s'arrêta pour les contempler.
+
+«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prière
+à genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu
+dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir
+une prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du
+bon Dieu.»
+
+Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le curé, qui
+se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premières paroles de
+félicitation du curé, le comte releva son visage baigné de larmes, et,
+voyant l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:
+
+«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et marchant près du
+curé, sont le trop-plein d'un coeur inondé de joie et de bonheur.
+C'est à Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente à mesure
+que j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.
+
+LE CURÉ
+
+Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je
+suis à même d'apprécier la grandeur de ses vertus et la beauté de
+ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne
+prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a la
+sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.
+
+LE COMTE
+
+C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui une si mauvaise
+et si injuste opinion, j'ai éprouvé la puissance de sa parole, de son
+accent, de son regard même. Ma femme a ressenti la même impression
+chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier sa
+conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu.»
+
+Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène suivait d'un
+peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient silencieux, mais leurs
+visages rayonnaient de bonheur.
+
+Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer
+chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les
+contemplaient avec tendresse.
+
+«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, dit la comtesse en
+essuyant ses yeux encore humides.
+
+--Et quelle vie différente et heureuse nous allons mener; ma chère
+Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous
+avions tous les éléments du bonheur, et nous ne savions pas en user;
+nos coeurs dormaient en nous, et nous végétions misérablement.
+
+LA COMTESSE, _avec gaieté_
+
+Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; ne laissons pas
+revenir le sommeil.
+
+LE COMTE
+
+Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à l'avenir tout au
+bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»
+
+En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise
+un va-et-vient des domestiques du château. Blaise en fut touché.
+
+«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter mes parents pour
+ma première communion; je ne les croyais pas si attentifs.»
+
+Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table
+dressée dans la salle. Le couvert était très simple; c'était la
+vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossière, des
+assiettes en faïence, des verres communs, des pots au lieu de carafes,
+des couverts en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises
+de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette
+demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient
+la table des plats qu'ils apportaient du château.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi
+sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats?
+
+LE COMTE, _souriant_
+
+Parce que nous nous sommes invités à dîner chez tes parents, mon cher
+enfant; nous avons pensé, ta mère et moi, qu'un jour de première
+communion on doit avoir la force de supporter des contrariétés, et
+nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, Blaise.
+
+--Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois enfants en perdant
+toute leur gravité et en sautant autour de la table.
+
+--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je
+vous embrasse de toutes mes forces.»
+
+Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le
+comte était heureux du succès de son invention.
+
+«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.
+
+--Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les trois enfants.
+
+Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas approcher de la
+table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en
+riant:
+
+«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner le bras pour me
+mener à ma place, à votre droite.»
+
+Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse
+l'entraîna à la place d'honneur et se mit à sa droite.
+
+Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit comme elle et
+enleva Mme Anfry, qui s'était collée contre le mur, fort embarrassée
+de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la
+plaçant en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit le
+bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commença.
+
+Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'aperçurent
+pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inondé de sueur,
+et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restée
+pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la
+timidité.
+
+Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, se penchant
+vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle Hélène, mon pauvre
+papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en
+suis sûr.»
+
+Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air
+malheureux. Se penchant à son tour vers l'oreille de son père, elle
+lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage
+avec un redoublement de timidité.
+
+«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au
+repas de première communion de nos enfants! Allons, allons, pas de
+timidité, pas de fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui
+plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je
+vais vous donner du courage.»
+
+Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, la déboucha
+lui-même et en versa un verre à Anfry et à Mme Anfry; après en avoir
+offert à sa femme et en avoir versé un peu à chacun des enfants, il
+emplit son verre, et, le portant à ses lèvres:
+
+«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.
+
+--A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant à son tour.
+
+--A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.
+
+--A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.
+
+--Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la santé du bon curé,
+auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry,
+vous voilà plus à l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et
+continuons notre dîner sagement et comme des gens qui conservent dans
+leur coeur le souvenir des premières heures de la matinée.»
+
+Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent beaucoup de
+leurs impressions avant et après la sainte communion. La comtesse et
+le comte les écoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments
+développés par les enfants un saint et heureux avenir.
+
+Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient à peine, tant
+ils étaient impressionnés de l'excellence des mets et de la bonté
+des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras était
+entièrement dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry
+ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait lui faire dans
+le pays ce repas donné par elle, chez elle, à ses maîtres. Dans son
+extase intérieure, elle se figurait avoir régalé le comte et la
+comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un
+juste payement de la peine que lui avait donnée l'organisation du
+repas.
+
+Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir sur un banc
+devant la maison, après avoir donné ordre à leurs gens de laisser aux
+Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla
+la joie et la reconnaissance de Mme Anfry.
+
+Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque que le comte
+avait donnée à Blaise, en tête de laquelle figure avec honneur un
+superbe volume de l'_Imitation de Jésus-Christ_, donné par Hélène.
+Après avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
+dit à Blaise:
+
+«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit présent; le
+voici; accepte-le comme la preuve d'une amitié qui durera aussi
+longtemps que moi.»
+
+En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaîne d'or avec
+un petit crucifix et une médaille en or de la sainte Vierge.
+
+«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement aveugle, et
+qui donne à tous l'exemple d'une résignation si calme et si douce,
+qu'on se sent touché rien qu'en le voyant.
+
+--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était donné par vous et béni
+par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espère que le
+crucifix me fera souvenir de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de
+la bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin Sauveur comme
+elle l'a aimé en ce monde et comme elle l'aime dans l'éternité.»
+
+Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant dans son sein,
+il dit à Jules:
+
+«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette
+croix et devant cette médaille.»
+
+Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse,
+présentant à Blaise une petite boîte, lui dit en le baisant au front:
+
+«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant;
+voici un très petit objet, mais qui te sera agréable et utile, je n'en
+doute pas.»
+
+Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boîte
+qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une
+joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, une belle montre en or avec sa
+chaîne.
+
+Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche pour faire partager
+son bonheur à son père et à sa mère.
+
+«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné Mme la comtesse.»
+
+Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de Blaise à la vue de
+la montre et de la chaîne. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher,
+de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de
+quelques minutes qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son
+beau cadeau.
+
+«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'écria Blaise,
+tant j'étais content. Vite que j'y coure.
+
+--Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le comte, qui l'avait
+rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fût aperçu; fais ton
+remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse,
+qui le reçut en souriant et l'embrassa bien affectueusement.
+
+--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous êtes trop
+bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais comment exprimer mon
+bonheur et ma reconnaissance.»
+
+Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le
+comte. Il se sentait si ému de tant de bontés, qu'il eut de la peine à
+contenir l'élan de sa reconnaissance.»
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes
+trop bons,... tous,... tous... Je ne mérite pas... Que le bon Dieu
+vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon
+Dieu m'exaucera. Il est si bon!»
+
+Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; quand il y fut parvenu,
+il rappela aux enfants que l'heure des vêpres approchait.
+
+«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on
+croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se
+peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois
+par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
+créatures, c'est plus que je ne puis supporter.
+
+--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as
+souffert; et récompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait
+envoyées. Tu le remercieras à l'église, et nous joindrons nos
+remerciements aux tiens.»
+
+Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé son air de
+fête; les cloches sonnaient à grande volée; de tous côtés on voyait
+des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'église. Chacun
+saluait le comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se
+termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette belle et
+heureuse journée laissa des impressions chrétiennes et salutaires dans
+plus d'un coeur rebelle jusque-là à l'appel du bon Dieu.
+
+
+
+XXII
+
+CONCLUSION
+
+
+Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du
+comte: la vie qu'on menait au château était calme et heureuse; le
+service de Dieu n'y fut jamais négligé, non plus que le service des
+pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La
+fortune du comte passait tout entière à secourir les misères de ses
+semblables; il les considérait comme des frères appelés à partager les
+richesses qu'il tenait de la bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand,
+il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son
+homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit
+le respect qu'il devait à ses maîtres, qui étaient en même temps ses
+meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en
+grandissant, le modèle des jeunes personnes.
+
+Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. Jacques lui
+proposa avec l'autorisation de son père, de venir prendre la direction
+de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents,
+qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous
+les ans, passer quelques jours près de Jacques, qui le voyait toujours
+avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte.
+Un jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux familles
+par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait
+rencontrée souvent dans le monde, à Paris. Il lui dit que toute sa
+famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait déjà exprimé le
+même désir à Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les
+rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de
+Trénilly.
+
+Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les paroles qu'il
+avait entendues. Le comte et Jules les reçurent avec joie, et cette
+union, désirée par les deux familles, ne tarda pas à s'accomplir.
+
+Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au château de
+Trénilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas
+son ancien ami Blaise; tous deux étaient devenus des hommes, des
+chrétiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
+était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les démêlés du
+pays; ce que M. Blaise avait décidé était religieusement exécuté.
+On le citait comme exemple à tous les jeunes gens du village et des
+environs; on recherchait son amitié, et on se sentait fier de son
+approbation.
+
+Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; il épousa la
+petite nièce du curé, qui lui apporta trente mille francs, dot
+considérable pour sa condition; elle avait été demandée par des jeunes
+gens bien plus riches et plus élevés en condition que Blaise, mais
+elle les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle
+n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités aimables
+avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de
+la dot de Blaise, et la comtesse des présents de noce et de
+l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée
+à une jolie maison au bout du village, tout près du château. La
+comtesse meubla la maison et donna à la mariée toutes ses belles
+toilettes des fêtes et dimanches.
+
+Le repas de noce fut donné par le comte dans son château.
+
+Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une vive affection à
+un frère aîné de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments,
+consentit avec plaisir à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent
+fort heureux pendant plusieurs années, après lesquelles Hélène eut la
+douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle résolut de se
+consacrer entièrement au service des pauvres, en fondant des oeuvres
+de charité. Elle établit une salle d'asile et une école dirigées
+par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures
+entières, aidée et accompagnée par ses parents.
+
+C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, heureuse et
+unie, aimée et estimée de tous.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES
+
+CHAPITRE II.--PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU
+
+CHAPITRE III.--LA RÉPARATION ET LA RECHUTE
+
+CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME
+
+CHAPITRE V.--UN MALHEUR
+
+CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT
+
+CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES
+
+CHAPITRE VIII.--LES FLEURS
+
+CHAPITRE IX.--LES POULETS
+
+CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES
+
+CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT
+
+CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VÉRITÉ
+
+CHAPITRE XIII.--LE REMORDS
+
+CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES
+
+CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC
+
+CHAPITRE XVI.--L'OBÉISSANCE
+
+CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE
+
+CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRÉNILLY
+
+CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE
+
+CHAPITRE XX.--L'ÉPREUVE
+
+CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR
+
+CHAPITRE XXII.--CONCLUSION
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
+***** This file should be named 11434-8.txt or 11434-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/4/3/11434/
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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--- /dev/null
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diff --git a/old/11434-h.zip b/old/11434-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..00020bf
--- /dev/null
+++ b/old/11434-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11434-h/11434-h.htm b/old/11434-h/11434-h.htm
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index 0000000..5fc155a
--- /dev/null
+++ b/old/11434-h/11434-h.htm
@@ -0,0 +1,9854 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>Pauvre Blaise</title>
+ <meta name="author" content="Comtesse de Ségur">
+
+<STYLE TYPE="text/css">
+H1 {font-size: 28pt; font-family: serif; text-align: center;}
+H2 {font-size: 18pt; font-family: serif; text-align: center;}
+H3 {font size:16pt; font-family: serif; text-align: center;}
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+</STYLE>
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+</head>
+
+<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);">
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pauvre Blaise
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+ <br><br><br>
+
+<h1>PAUVRE BLAISE</h1>
+
+ <br><br><br>
+
+<h2>COMTESSE DE SÉGUR</h2>
+<h3>NÉE ROSTOPCHINE</h3>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<p>A
+MON PETIT-FILS
+PIERRE DE SÉGUR</p>
+
+<p><i>Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et
+pieux comme toi, qui te demande une place dans
+ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa prière et
+tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de
+ses vertus et de ta grand'mère.</i></p>
+
+<p>COMTESSE DE SÉGUR,
+née ROSTOPCHINE.</p>
+
+<p>Paris, 1861.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3>LES NOUVEAUX MAITRES</h3>
+
+
+<p>Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé
+dans sa main gauche. Il réfléchissait si profondément
+qu'il ne pensait pas à mordre dans une tartine
+de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée
+pour son déjeuner.</p>
+
+<p>«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère.
+Tu laisses couler à terre ton lait caillé, et ton pain
+ne sera plus bon.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver,
+maman, et je cherche à deviner s'ils sont bons ou
+mauvais.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce
+que sont des maîtres que personne de chez nous ne
+connaît?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie
+qui sont arrivés hier avec les chevaux les connaissent,
+et ils ne les aiment pas.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Parce que je les ai entendus causer pendant que
+je les aidais à arranger leurs harnais; ils disaient
+que M. Jules, le fils de M. le comte et de Mme la comtesse,
+les ferait gronder s'il ne trouvait pas son poney
+et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient
+l'air d'avoir peur de lui.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que
+les maîtres sont mauvais?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie
+ont peur d'un petit garçon de onze ans, c'est qu'il
+leur fait du mal.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son
+père et sa mère l'écoutent, et qu'ils grondent les
+pauvres domestiques. Je dis, moi, que c'est méchant.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur
+domestique; tu n'as pas à te mêler de leurs affaires.
+Reste tranquille chez toi, et ne va pas te fourrer au
+château comme tu faisais toujours du temps de
+M. Jacques.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon
+et aimable comme on n'en voit pas souvent. Il partageait
+tout avec moi; il avait toujours une petite friandise
+à me donner: une poire, un gâteau, des cerises,
+des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah!
+je l'aimais!... Je ne me consolerai jamais de son départ.»</p>
+
+<p>Et Blaise se mit à pleurer.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout
+ce que tu as de larmes dans le corps, ce n'est pas cela
+qui les ferait revenir. Puisque son père a vendu aux
+nouveaux maîtres, c'est une affaire faite, et tes larmes
+n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je regrette
+bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant
+pas pleurer...»</p>
+
+<p>Mme Anfry fut interrompue par le claquement
+d'un fouet et une voix forte qui appelait:</p>
+
+<p>«Holà! le concierge! Personne ici?»</p>
+
+<p>Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et
+en livrée était à la grille fermée.</p>
+
+<p>«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille
+ouverte; M. le comte arrive dans cinq minutes, dit-il
+d'un air insolent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est-il en état au château?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour
+satisfaire les maîtres, répondit timidement Mme Anfry.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en
+fouettant son cheval.</p>
+
+<p>Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux
+le domestique, qui galopait vers le château.</p>
+
+<p>«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait
+pu tout de même parler plus honnêtement. Blaise,
+mon garçon, continua-t-elle plus haut, cours au château
+et préviens ton père que les nouveaux maîtres
+arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir
+à la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les chambres du château, qu'il arrange et
+nettoie depuis ce matin; va, mon garçon, va vite.»</p>
+
+<p>Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule,
+où il trouva cinq ou six domestiques qui allaient et
+venaient d'un air effaré.</p>
+
+<p>«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les
+blouses ne passent pas. Qui demandes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir
+les maîtres, répondit Blaise. Maman m'a dit qu'il était
+au château.»</p>
+
+<p>Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique
+le saisit par le bras:</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse.
+Ton père n'est pas au château; ce n'est pas sa place
+ni la tienne non plus. Va le chercher ailleurs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais pourtant maman m'a dit...</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes
+un mot, je t'époussetterai les épaules du manche de
+mon plumeau.»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et
+retourna tristement à la grille, où l'attendait sa mère.</p>
+
+<p>«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils
+ont dit que papa n'était pas au château, et que je n'y
+pouvais pas entrer en blouse. Du temps de M. Jacques,
+j'y entrais bien, pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre
+Blaise, dit Mme Anfry en soupirant. On dit: <i>tels maîtres,
+tels valets</i>. Les valets ne sont pas bons, il se
+pourrait que les maîtres ne le fussent pas non plus...
+Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents
+si ton père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge
+doit être à sa grille.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Voulez-vous que je retourne au château, maman?
+Je le trouverai peut-être aux écuries.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer
+des fouets. Ce sont les maîtres qui arrivent.»</p>
+
+<p>Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry,
+essoufflé et suant, juste au moment où un nuage
+de poussière annonçait l'approche de la voiture de
+poste.</p>
+
+<p>Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté
+de la grille; Mme Anfry se rangea avec Blaise de
+l'autre côté: la berline attelée de quatre chevaux de
+poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue du
+château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à
+peine le temps d'apercevoir un monsieur et une dame
+au fond de la voiture, un petit garçon et une petite
+fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre aux révérences
+de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la
+petite fille seule salua.</p>
+
+<p>Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la
+femme se regardèrent d'un air chagrin; ils fermèrent
+lentement la grille, rentrèrent sans mot dire dans leur
+maison et s'assirent près d'une table sur laquelle était
+préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et,
+de même que ses parents, se plaça silencieusement
+près de la table.</p>
+
+<p>«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu
+les domestiques des nouveaux maîtres?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises
+langues. Mauvais, répéta-t-il en soupirant.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec
+les anciens qui n'y sont plus. Blaise, mon garçon,
+ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne va pas au château;
+n'y va que si on te demande, et restes-y le
+moins possible.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas
+du tout envie d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques
+y demeurait, c'était bien différent; je l'aimais et
+il voulait toujours m'avoir... Je ne le reverrai peut-être
+jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc
+triste d'aimer des gens qui vous quittent.»</p>
+
+<p>Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait?
+tu le reverras peut-être plus tôt que tu ne penses.
+M. de Berne m'a bien promis qu'il tâcherait de me
+placer dans son autre terre, où il va habiter.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore
+changer de maîtres.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu
+savais. L'autre terre est une terre de famille, qui ne
+doit jamais être vendue; tandis que celle-ci était de la
+famille de Madame, et ils ne pouvaient pas habiter
+deux terres à la fois. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry.
+Mangeons notre dîner; veux-tu du fromage, Blaisot,
+en attendant la salade aux oeufs durs?»</p>
+
+<p>Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout
+en soupirant, il mangea de bon appétit, car, à onze
+ans, on pleure et on mange tout à la fois.</p>
+
+<p>Le reste du jour se passa tranquillement pour la
+famille du concierge; personne ne les demanda. Quand
+la nuit fut venue, ils mirent les verrous à la grille, le
+concierge fit sa tournée pour voir si tout était bien
+fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son
+fils dormaient déjà profondément.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<h3>PREMIERE VISITE AU CHATEAU</h3>
+
+
+<p>«M. le comte demande le concierge», dit d'une
+voix impérieuse un des domestiques du château.</p>
+
+<p>C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage,
+Blaise nettoyait la vaisselle, et Anfry était allé
+scier du bois pour les fourneaux de la cuisine et de
+la lingerie.</p>
+
+<p>Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et
+restait sur le seuil; il regardait le modeste mobilier
+du concierge.</p>
+
+<p>«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens
+maîtres, dit le valet en ricanant; si M. le comte
+passait par ici, il vous ferait bien vite changer tout
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui
+parle contre les anciens maîtres? répondit vivement
+Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque quelque chose?
+Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres,
+ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de
+meilleurs au bon Dieu.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un
+concierge et de son mobilier.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge
+tout comme d'un prince et d'un roi; et je n'entends
+pas qu'on se raille du bon Dieu chez moi, entendez-vous
+bien!</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut
+pas vous emporter pour un mot dit en plaisanterie;
+mais M. le comte demande le concierge et je ne le vois
+pas ici.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Il est au château à scier du bois; allez le chercher
+là-bas, vous lui ferez la commission.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait
+le temps d'aller faire un tour au village et de
+faire connaissance avec les cafés.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY.</p>
+
+<p>Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit
+hier qu'on n'y entrait pas en blouse; il ne se mettra
+pas en prince pour y aller, et il n'ira pas.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais
+prenez-y garde, on pourrait bien chercher à vous
+remplacer et à vous faire partir.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme
+les valets, je ne tiens pas à y rester; nous sommes
+connus dans le pays, et nous ne manquerons pas de
+travail ni de place, mon mari et moi.»</p>
+
+<p>Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en
+continuant la conversation; il se retira en grommelant,
+et remonta lentement l'avenue du château. Il
+trouva le concierge au bûcher, comme le lui avait dit
+Mme Anfry.</p>
+
+<p>«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis guère en toilette pour me présenter
+chez M. le comte, répondit Anfry.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut
+comme vous êtes, reprit le domestique d'un ton
+bourru.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai», se borna à répondre Anfry.</p>
+
+<p>Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la
+poussière de ses pieds, et se dirigea vers le château.</p>
+
+<p>«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique
+qui balayait l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte m'a fait demander.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous
+soyez bien mal vêtu pour paraître devant M. le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y
+aller.»</p>
+
+<p>Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il
+avait monté à moitié.</p>
+
+<p>«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte
+vous a demandé, c'est qu'il veut vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit
+Anfry en remontant l'escalier.</p>
+
+<p>Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa
+discrètement.</p>
+
+<p>«Entrez!» lui cria-t-on.</p>
+
+<p>Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à
+trente-six ans, d'assez belle apparence, l'air hautain,
+mais le regard assez doux. Anfry salua; le comte répondit
+par un léger signe de tête.</p>
+
+<p>«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Un seul, monsieur le comte.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Garçon ou fille?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Garçon.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quel âge?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Onze ans.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Envoyez-le au château.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pour quel service, Monsieur le comte?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me
+l'envoyer.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends
+pas comment mon garçon de onze ans pourrait faire
+le service de Monsieur le comte. Et s'il faut tout dire,
+je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos
+gens.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge
+est-il trop grand seigneur pour se trouver avec
+mes gens?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas
+assez grand seigneur pour eux; ils l'ont chassé hier,
+ils le chasseraient bien encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec
+colère, quand ce serait par mon ordre qu'il viendrait
+ici.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait
+voir et entendre des choses qui me feraient de la
+peine en lui faisant du mal, et j'aime autant qu'il
+reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»</p>
+
+<p>Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda
+attentivement le concierge et parut frappé de l'air
+décidé, mais franc, ouvert et honnête, qui donnait à
+toute sa personne quelque chose qui commandait le
+respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un
+ton plus doux:</p>
+
+<p>«C'était pour mon fils que je vous demandais le
+vôtre; mais peut-être avez-vous raison... Quand mon
+fils voudra jouer avec votre garçon, il ira le chercher
+chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la main
+un geste d'adieu. Quel est votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Anfry, Monsieur le comte, à votre service,
+quand il vous plaira.»</p>
+
+<p>Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté
+dans le vestibule par des domestiques, curieux de savoir
+ce que leur maître avait pu vouloir à un homme
+d'aussi petite importance qu'un concierge de château;
+Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et
+rentra chez lui.</p>
+
+<p>Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait
+quand son père rentra.</p>
+
+<p>«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda
+Anfry.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique,
+qui est venu me dire d'aller voir M. Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu n'y as pas été, j'espère bien?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je
+n'ai guère envie de lier connaissance avec ce M. Jules.
+Je me figure qu'il ne doit pas être bon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école,
+ce sera mieux pour toi que courailler et paresser
+toute la journée. En attendant, va me chercher ma
+serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches
+qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir.
+Je veux les couper.»</p>
+
+<p>Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant;
+il entra au bûcher et y trouva Jules de Trénilly, qui
+essayait de couper des rognures de bois avec la serpe,
+qu'il avait ramassée.</p>
+
+<p>«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur?
+lui dit Blaise poliment.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé
+pour la chercher.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»</p>
+
+<p>Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules
+continuait à la refuser; Blaise s'approcha pour la
+retirer des mains de Jules, qui se mit en colère et
+menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en
+effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde,
+retomba sur son pied et lui fit une entaille au soulier,
+au bas et à la peau; Jules se mit à crier; Michel,
+le garçon d'écurie, accourut et s'effraya en voyant du
+sang au pied de son jeune maître.</p>
+
+<p>«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules?
+lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>JULES, <i>criant</i></p>
+
+<p>C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a
+coupé avec la serpe.</p>
+
+<p>MICHEL, <i>avec rudesse</i></p>
+
+<p>Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es
+le fils du concierge; va à ta niche et n'en sors pas...
+Ne pleurez pas, pauvre Monsieur Jules; nous allons
+bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait mal.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.</p>
+
+<p>MICHEL</p>
+
+<p>Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu
+ne veux pas, je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.</p>
+
+<p>MICHEL</p>
+
+<p>Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas
+me faire chasser; je dirai comme vous me l'ordonnez.»</p>
+
+<p>Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au
+château.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait.
+Enfin il ramassa la serpe et se dit:</p>
+
+<p>«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite
+tout raconter à papa, pour qu'il connaisse la vérité
+et qu'il sache bien que ce n'est pas moi qui l'ai
+blessé.»</p>
+
+<p>Il courut vers la grille; son père l'attendait avec
+impatience.</p>
+
+<p>«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant
+la serpe. Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»</p>
+
+<p>Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui
+s'était passé; il avait à peine terminé son récit, que
+M. de Trénilly parut en haut de l'avenue, marchant
+d'un pas précipité vers la grille.</p>
+
+<p>«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit
+drôle, qui s'est caché dans la maison quand il m'a
+aperçu.»</p>
+
+<p>Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main,
+je crois savoir ce qui vous amène ici, et je sais que
+mon fils n'est pas coupable de ce qui est arrivé.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une
+grande entaille que lui a faite votre garçon avec sa
+serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas coupable?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est
+faite lui-même.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire
+que mon fils s'est coupé pour le plaisir d'avoir une
+plaie et d'en souffrir pendant huit jours.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et
+par colère.»</p>
+
+<p>Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait
+de lui apprendre Blaise.</p>
+
+<p>«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre
+raconter à lui-même.»</p>
+
+<p>Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière
+un rideau.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut
+que tu lui racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me
+battre.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là,
+moi; s'il fait mine de te toucher, je t'emmène et
+nous quitterons la maison, seulement le temps d'emporter
+nos effets.»</p>
+
+<p>Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit
+son père, qui l'emmena devant M. de Trénilly.
+Blaise n'osait lever les yeux; M. de Trénilly le regardait
+avec colère.</p>
+
+<p>«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure,
+dit-il enfin avec dureté.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa
+m'avait envoyé chercher, Monsieur; j'ai insisté, il
+s'est fâché, il a voulu m'en donner un coup; la serpe
+est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé
+au pied.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Tu mens! je te dis que tu mens!</p>
+
+<p>BLAISE, <i>vivement</i></p>
+
+<p>Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais.
+Si j'avais blessé M. Jules, je l'aurais dit sans
+attendre qu'on me le demandât.»</p>
+
+<p>L'honnête indignation de Blaise parut faire impression
+sur M. de Trénilly; il regarda alternativement
+Blaise et Anfry, et s'en alla en se disant à mi-voix:</p>
+
+<p>«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais
+pourquoi Jules aurait-il fait ce conte, et pourquoi
+Michel l'aurait-il soutenu?... C'est ce que je vais tâcher
+de me faire expliquer...»</p>
+
+<p>Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui
+répéta la défense d'aller au château sans nécessité.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>III</h2>
+
+<h3>LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</h3>
+
+
+<p>Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec
+son père; ils bêchaient tous deux une plate-bande de
+salades, lorsque la voix de M. de Trénilly se fit entendre;
+il appelait Anfry.</p>
+
+<p>«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il
+courut vers le comte, qui tenait Jules par la main.</p>
+
+<p>«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire
+ses excuses à votre garçon pour ce qui s'est passé la
+semaine dernière: votre garçon avait raison, c'est
+Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il
+l'a avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort
+votre garçon; de peur d'être grondé pour avoir touché
+la serpe, il a fait un mensonge et une méchanceté, mal
+conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon service
+et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera
+pas, il me l'a bien promis. Jules, va chercher
+Blaise; tu le lui diras toi-même.»</p>
+
+<p>Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait
+Blaise; il était honteux des excuses que son père lui
+avait ordonné de faire, et il ne savait de quelle
+manière commencer. Il restait immobile et silencieux
+devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules?
+lui demanda-t-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque vous êtes venu ici près de moi,
+Monsieur Jules, c'est que vous avez besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect,
+Monsieur Jules. Papa n'aime pas que je perde
+mon temps.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>Blaise!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES, <i>très embarrassé</i></p>
+
+<p>Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais
+pas comment dire... Je veux..., non, je dois... te demander
+pardon.</p>
+
+<p>BLAISE, <i>avec surprise</i></p>
+
+<p>A moi, pardon! et de quoi donc?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens
+bien?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus.
+Je ne vous en veux pas bien sûr, Monsieur Jules, et
+je suis bien fâché que vous ayez pris la peine de faire
+des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela coûte,
+et je vous en remercie.»</p>
+
+<p>Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette
+tâche pénible, releva la tête, qu'il avait tenue baissée,
+et, regardant la bonne figure réjouie de Blaise, il lui
+proposa de venir jouer avec lui au château.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a
+défendu d'y aller.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi donc?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas
+m'habituer à fainéanter, mais à l'aider par mon travail.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander
+à papa.»</p>
+
+<p>Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la
+permission d'emmener Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien
+aise que tu joues avec Blaise, qui me semble être un
+bon et brave garçon.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut
+pas qu'il vienne au château.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Son père a raison, mais il lui donnera bien un
+congé pour terminer votre raccommodement.&mdash;Nous
+donnez-vous Blaise pour l'après-midi, Anfry; nous
+vous le renverrons ce soir.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu
+que Blaise ne gêne pas. Je vais l'amener tout à l'heure,
+quand il sera nettoyé et qu'il aura changé de vêtements.</p>
+
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui
+sa blouse; ce n'est pas fête aujourd'hui.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est
+la première fois qu'il est admis près de Monsieur le
+comte et de M. Jules. Mais, puisque Monsieur le comte
+l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»</p>
+
+<p>Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.</p>
+
+<p>«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage,
+et donner un coup de peigne à tes cheveux. Tu
+vas accompagner M. Jules et jouer avec lui au château.»</p>
+
+<p>Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et
+courut se débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé,
+peigné, il alla rejoindre Jules et le comte, qui l'attendaient
+dans l'avenue. Ils marchaient devant; Blaise
+suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, et
+il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son
+jardin. En arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse
+avec sa fille qui les attendaient.</p>
+
+<p>«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant
+vers eux. Je suis bien aise de le connaître; on
+m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, petit, ajouta-t-elle,
+Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content
+de jouer avec un garçon de son âge.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement
+je ne suis pas à mon aise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à
+bêcher et à arranger notre jardin, Blaise, dit Hélène
+avec un sourire aimable. Venez avec moi, Jules et
+Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»</p>
+
+<p>Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun
+par la main et courut vers un petit jardin que M. de
+Trénilly leur avait fait arranger près du château.</p>
+
+<p>«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est précisément pour cela que nous voulons
+l'arranger: tu vas nous aider.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou
+des légumes?</p>
+
+<p>&mdash;Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient
+plus vite.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je
+veux des légumes, et si tu mets des fleurs; je les arracherai.</p>
+
+<p>HÉLÈNE.</p>
+
+<p>Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours
+te céder.</p>
+
+<p>BLAISE.</p>
+
+<p>Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa,
+qui croit tout ce que Jules lui dit.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant
+que je vais chercher des graines au jardin.»</p>
+
+<p>Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir
+Hélène; mais il n'osa pas, et, prenant une bêche, il
+se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur que le jardin
+fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène l'aidait,
+mais moins vivement.</p>
+
+<p>Jules revint avec un sac plein de graines de toute
+espèce de légumes.</p>
+
+<p>«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis,
+des asperges, des navets, des carottes, des laitues,
+des cardons, des épinards...</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur
+couche et repiqué quand c'est levé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les
+graines dans mon jardin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra
+les attendre bien longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»</p>
+
+<p>Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices
+de son frère; sa bonté et sa douceur la portaient
+à toujours lui céder pour éviter les disputes. Blaise
+hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène consentir
+de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle
+avait désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites
+rigoles, dans lesquelles Jules semait la graine.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais comment sauras-tu où sont les radis, les
+choux-fleurs, les carottes, et le reste?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais quand nous voudrons manger des radis, comment
+les trouverons-nous?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable;
+ce ne sera pas un jardin, cela; on n'y verra
+rien pendant plus d'une quinzaine. Laissez votre soeur
+y mettre quelques fleurs.</p>
+
+<p>JULES, <i>frappant du pied</i></p>
+
+<p>Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les
+fleurs, et je n'en mettrai pas.»</p>
+
+<p>Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise
+en eut pitié et lui dit:</p>
+
+<p>«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai
+un autre jardin, et je vous y planterai de belles
+fleurs toutes venues.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Merci, Blaise, tu es bien bon.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et moi! je suis donc mauvais, moi?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je
+ne veux pas que tu le dises.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...</p>
+
+<p>JULES, <i>de même</i></p>
+
+<p>Mais quoi?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais... Blaise est très bien.»</p>
+
+<p>Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut
+pour battre Hélène; elle se sauva; il s'élança sur Blaise,
+qui esquiva le coup en sautant lestement de côté. Jules
+tomba sur le nez et redoubla ses cris; la bonne d'Hélène
+accourut.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?</p>
+
+<p>JULES, <i>pleurant</i></p>
+
+<p>Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes
+pour mettre des fleurs; ils disent que je suis méchant;
+c'est lui qui est méchant, il veut arracher mes légumes.</p>
+
+<p>LA BONNE</p>
+
+<p>Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous
+lui arracher ses légumes, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher,
+et que je ne veux pas contrarier M. Jules. C'est
+lui-même qui se contrarie.</p>
+
+<p>LA BONNE</p>
+
+<p>C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules
+qui se fait pleurer lui-même, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en
+laissa pas le temps; elle le saisit par le bras, le fit
+pirouetter et lui ordonna de s'en aller chez lui et de
+ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se promettant
+bien de refuser à l'avenir toute invitation du
+château.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>IV</h2>
+
+<h3>LE CHAT-FANTOME</h3>
+
+
+<p>Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité,
+et, quand il faisait beau, il aimait à se promener
+tout seul, le soir, dans les prairies traversées par
+un joli ruisseau.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?</p>
+
+<p>D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite,
+en suivant le chemin qui bordait le ruisseau, il voyait
+une longue rangée de fours à plâtre creusés dans la
+montagne qui borde les prés et la grande route. Ces
+fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des
+gerbes d'étincelles; les hommes occupés à enfourner
+du bois dans ces brasiers lui semblaient être des
+diables au milieu des flammes de l'enfer. Un autre
+enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile
+à effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces
+feux allumés, ces longues traînées d'étincelles, ces
+hommes armés de fourches attisant le feu. Il suivait
+tout doucement la rivière jusqu'au moulin, dont il
+traversait la cour pour revenir par la grande route,
+en longeant les fours à chaux.</p>
+
+<p>Quelques jours après sa première visite au château,
+Blaise se préparait à faire sa promenade favorite,
+lorsqu'il vit accourir Jules.</p>
+
+<p>«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer
+avec moi? Je suis seul, je m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais
+me promener dans la prairie; je ne veux pas venir
+chez vous, pour que vous inventiez encore quelque
+histoire qui me fasse gronder!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon,
+je ne dirai rien du tout à personne.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener
+que jouer.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors j'irai avec toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne veux pas vous emmener sans la permission
+de votre papa, Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et
+maman me tiennent en laisse comme un chien de
+chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»</p>
+
+<p>Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner,
+se décida à le laisser venir, et ils partirent ensemble,
+Jules enchanté de sortir du jardin, qui l'ennuyait,
+et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.</p>
+
+<p>La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier.
+Les fours étaient tous allumés; Jules eut peur
+d'abord; mais les explications de Blaise le rassurèrent;
+il ne se lassait pas de regarder les fours et les
+hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent
+ainsi au moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour
+traverser la cour, comme il en avait l'habitude; deux
+énormes dogues accoururent en aboyant dès qu'il mit
+la main sur la grille; ils montraient deux rangées
+de dents formidables. Jules eut peur; Blaise appela,
+personne ne répondit; il passa la main dans les barreaux
+de la grille pour les flatter et obtenir passage;
+les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent à
+mordre la main, que Blaise retira promptement.</p>
+
+<p>Comment revenir sans passer par le même chemin?
+Il y en avait bien un autre, mais Blaise n'aimait pas
+à le prendre, parce qu'il longeait le cimetière du village;
+le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient
+enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il
+avait du chagrin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur
+Jules; les chiens gardent le passage; ils nous dévoreraient
+si nous entrions dans la cour.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je
+voudrais passer près des fours à chaux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous
+allez avoir peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi? Y a-t-il du danger?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons
+sur la grande route, juste à l'endroit où
+commencent les fours.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»</p>
+
+<p>Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le
+moulin. Ils marchaient et approchaient rapidement.
+Les yeux fixés sur le mur et sur la porte du cimetière,
+Jules sentait battre son coeur; ses grands yeux ouverts
+ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et
+poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement
+vers le cimetière et désigna l'objet qui
+le terrifiait.</p>
+
+<p>Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction
+de la main, vit une grande forme blanche, un fantôme
+qui s'élevait lentement au-dessus du mur, et qui
+resta immobile quand sa tête et le haut de son corps
+eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna
+vers lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous
+ses membres; Blaise n'était pas trop rassuré et restait
+immobile comme le fantôme; il rassembla enfin tout
+son courage et fit le signe de la croix. Le fantôme ne
+bougea pas.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules,
+car s'il avait été un mauvais esprit, le signe de la croix
+l'aurait fait fuir. En tout cas, je vais lui jeter une
+pierre.»</p>
+
+<p>Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre
+aiguë et la lança de toute sa force et avec une grande
+adresse à la tête du fantôme, qui poussa une espèce
+de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
+mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en
+continuant ses cris. Blaise crut reconnaître des miaulements
+de chat, et voulut courir à lui pour s'en assurer;
+mais Jules, pâle et tremblant, le tenait par sa
+blouse et l'empêchait d'avancer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller
+voir.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses
+seul; j'ai peur, j'ai peur du fantôme.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est
+pas un fantôme, je crois que c'est un chat. Venez avec
+moi si vous avez peur de rester seul.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non, je ne veux pas y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise,
+et, donnant une secousse pour arracher sa blouse des
+mains, de Jules, il courut vers la forme blanche étendue
+par terre.</p>
+
+<p>Jules aimait mieux encore approcher du fantôme
+avec Blaise que de rester seul; il courut après lui et
+le rejoignit au moment où Blaise, s'étant baissé, poussa
+un cri en faisant un saut en arrière; il s'était senti
+égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut de
+Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme
+qui, poussant un dernier hurlement, griffa le visage
+de Jules comme il avait fait de la main de Blaise. La
+terreur de Jules fut à son comble; il voulut crier, sa
+voix ne put sortir de son gosier; il voulut se lever, la
+force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.</p>
+
+<p>Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea
+pas à Jules, et il examina la forme étendue devant
+lui; la lune venant il sortir de derrière un nuage, il
+vit distinctement un chat blanc d'une grosseur extraordinaire.
+C'était lui qui avait grimpé sur le mur du
+cimetière; la demi-obscurité l'avait fait paraître encore
+plus gros et plus blanc, et avait donné à sa tête
+et à son corps l'apparence d'une tête et d'épaules
+d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
+avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne
+brisé; ses convulsions avaient cessé; il ne remuait
+plus.</p>
+
+<p>«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant
+le chat, continuons notre route; je n'ai pas fait de
+bonne besogne en lançant ma pierre; je vais demander
+aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient
+cet animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez
+pas?»</p>
+
+<p>Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par
+terre, pâle et sans mouvement.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu
+connaissance! Que vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi
+pourquoi l'ai-je laissé venir avec moi; ces enfants de
+château, c'est poltron comme tout; je vous demande
+un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer
+seulement?»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait
+sur la figure, lui tapait le dedans des mains, lui
+jetait de l'eau sur le visage. Enfin Jules soupira, fit
+un mouvement; Blaise lui souleva la tête; il ouvrit
+les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc
+étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.</p>
+
+<p>«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat,
+rien qu'un pauvre chat, que j'ai tué d'un coup de
+pierre, et qui, avant de mourir, s'est vengé sur votre
+joue et sur ma main.»</p>
+
+<p>Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit
+la main de Blaise pour s'éloigner au plus vite de ce
+chat qu'il avait pris pour un fantôme, et qui lui avait
+occasionné une si grande frayeur.</p>
+
+<p>«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi
+emporter le mort, pour que je le fasse reconnaître par
+quelqu'un. Un beau chat, ajouta-t-il en le ramassant.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin.
+Nous ne pouvons pas aller par la cour du moulin, les
+chiens nous barrent le passage.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne veux point passer par le cimetière..., non,
+non..., je ne le veux pas, j'ai trop peur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules,
+puisque vous voyez que notre fantôme n'en est pas
+un? Ce n'était qu'un chat.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je veux retourner par le chemin de la rivière, par
+lequel nous sommes venus.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas
+devant? C'est le plus joli de la promenade.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout
+de suite. Si tu ne viens pas avec moi, je vais crier si
+fort que je vais faire accourir tout le monde.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour
+rien du tout. Mais, tout de même, comme on pourrait
+croire que c'est moi qui vous fais crier, il faut bien
+que je m'en retourne avec vous, et que je laisse mon
+chat sans demander à qui il appartient.»</p>
+
+<p>Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours
+à chaux, suivit Jules, qui marchait très vite pour rentrer
+à la maison le plus tôt possible. A cent pas de
+l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène et sa
+bonne, qui les cherchaient de tous côtés.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle
+a su que tu étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il
+ne te soit arrivé quelque accident; il est très tard,
+nous devrions être couchés depuis longtemps; allons,
+mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené
+bien loin; il m'a mené dans des chemins dangereux,
+j'ai manqué d'être mangé par des chiens énormes,
+et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes
+du cimetière!</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière!
+Tu sais bien qu'il n'y a pas de fantômes.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes,
+nous n'avons vu qu'un gros chat blanc monté sur
+le mur du cimetière. Je l'ai malheureusement tué d'un
+coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, c'est
+bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et
+j'aurais mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait
+pour l'empêcher de m'accompagner.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne
+sont pas vraies; c'est très mal; ne répète pas à maman
+ce que tu m'as dit, parce que tu ferais injustement
+gronder le pauvre Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules
+peut rapporter de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»</p>
+
+<p>Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que
+Jules mentait souvent, et elle craignait qu'il ne fît
+gronder le pauvre Blaise, qu'elle savait innocent.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour
+avoir des nouvelles de Jules, dont elle était inquiète;
+en le voyant revenir avec sa soeur, elle alla à eux et
+demanda avec inquiétude ce qui l'avait retenu si longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin;
+j'avais très peur, mais il ne voulait pas revenir, et
+m'a fait aller au cimetière.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à
+ton habit? Le dos est plein de poussière, comme si tu
+t'étais roulé par terre. Serais-tu tombé? T'es-tu fait
+mal?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe
+chat blanc.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait
+tomber en le tuant? Il est donc méchant, ce Blaise?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent
+ou plutôt toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise
+est très bon et ne ment pas. C'est Jules qui ment et
+qui est méchant. Blaise m'a dit que Jules avait voulu
+absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce
+chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il
+ne voulait pas le tuer, et il en est très fâché.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi
+excuser un étranger pour accuser ton frère?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il
+ment souvent.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable
+et plus indulgente pour ton frère. Montons au
+salon; je tâcherai demain de savoir quel est le menteur,
+et je promets qu'il sera puni comme il le mérite.»</p>
+
+<p>Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus
+de cette affaire; mais Hélène, qui avait pitié du pauvre
+Blaise calomnié, fut au contraire satisfaite de la
+promesse de sa mère. En allant se coucher, elle reprocha
+à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme
+à son ordinaire, par des injures et des coups de pied.</p>
+
+<p>Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry;
+elle fit venir Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et
+elle acquit la certitude de l'innocence de Blaise et de
+la méchanceté de Jules; mais la crainte de rabaisser
+son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha
+de punir Jules comme il le méritait.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>V</h2>
+
+<h3>UN MALHEUR</h3>
+
+
+<p>Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène,
+lorsqu'ils entendirent des cris perçants qui provenaient
+d'une maison placée de l'autre côté du chemin,
+et habitée par une pauvre femme et ses cinq
+enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison
+d'où partaient les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent
+au moment où la pauvre femme retirait d'une
+mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, qu'elle
+avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel
+était la maison. Dans un coin du verger elle avait
+creusé une petite mare pour y laver le linge de son
+plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle était rentrée
+pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
+cette courte absence, celui de deux ans était tombé
+dans la mare; il n'avait pas pu en sortir et il avait
+été noyé. La mère poussait des cris perçants. Les voisins
+accoururent; les uns soutenaient la mère, qui se
+débattait en convulsions; les autres avaient ramassé
+l'enfant, le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait
+de ses cheveux et de tout son corps. Blaise courut
+à toutes jambes chercher un médecin. Hélène, quoique
+saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à
+l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite
+que d'autres voisines de la pauvre femme pourraient,
+en attendant le médecin, aider à rappeler la
+vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
+elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé.
+Deux habitants du voisinage, M. et Mme Renou, prirent
+chez eux différents remèdes qui pouvaient être
+utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que
+Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la
+malheureuse mère, M. Renou fit étendre l'enfant sur
+une couverture de laine, devant le feu; on le frotta
+d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
+des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités
+en de pareils accidents, mais sans succès: l'enfant
+était sans vie et glacé. Quand son malheur fut certain,
+la pauvre femme se jeta à genoux devant le corps
+de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le
+serra dans ses bras en l'appelant des noms les plus
+tendres. On voulut vainement la relever, lui enlever
+son enfant; elle le retenait avec force et ne voulait
+pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et
+tomba dans les bras des personnes qui l'entouraient.
+On profita de son évanouissement pour la déshabiller,
+la coucher dans son lit et porter l'enfant dans une
+chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait pas
+été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait
+et soignait le petit enfant de trois mois, dont personne
+ne s'occupait, et qui criait pitoyablement dans
+son berceau. Hélène finit par le calmer et l'endormir.</p>
+
+<p>Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut
+posé sur un lit, enveloppé de couvertures, le médecin
+arriva.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait
+peut-être à employer des moyens que je ne
+connais pas; essayez, Monsieur, et tâchez de rappeler
+cet enfant à la vie.»</p>
+
+<p>Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille
+contre le coeur; après un examen de quelques minutes,
+il se releva.</p>
+
+<p>«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas
+les battements de son coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait
+le ranimer?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez
+déjà fait: soufflez de l'air dans la bouche, frottez le
+corps d'alcali, mettez des sinapismes, tâchez de ranimer
+les battements du coeur; mais je crois que tout
+sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, jetant à la mère désolée un
+regard de compassion, il quitta la chambre et alla voir
+d'autres malades. Mme Renou, désolée de cet arrêt
+du médecin et de son prompt départ, s'écria:</p>
+
+<p>«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir
+des noyés après deux heures de soins; nous n'avons
+pas réussi jusqu'à présent, mais nous serons peut-être
+plus heureux en continuant.»</p>
+
+<p>Mme Renou, aidée des voisins charitables qui
+n'avaient cessé de donner tous leurs soins à la mère
+et à l'enfant, recommença ce qui avait été vainement
+essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque
+espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée
+du médecin avait interrompus.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de
+frictionner, réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun
+bon résultat. Quand Mme Renou vit l'inutilité de
+leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans des linges
+qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le
+lit de la chambre où il avait été transporté.</p>
+
+<p>«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en
+voyant revenir Mme Renou, vous l'avez abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou.
+Le Bon Dieu a repris votre enfant pour son plus
+grand bonheur; il est au ciel, où il prie pour vous et
+pour ses frères et soeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre
+mère en sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir
+sous mes yeux, à dix pas de moi! Oh! c'est trop
+affreux! J'aurais été moins désolée de le voir mourir
+dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant
+était mort dans son lit, c'eût été par maladie, et que
+vous l'auriez vu souffrir cruellement pendant plusieurs
+jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu vous
+a épargné cette douleur.»</p>
+
+<p>Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près
+de la pauvre femme sans pouvoir calmer son désespoir.
+Elle la quitta enfin, la laissant aux mains des
+voisines, dont les consolations furent des plus rudes,
+mais des plus efficaces.</p>
+
+<p>«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes
+pas raisonnable; puisque le bon Dieu le veut, vous ne
+pouvez l'empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit
+l'autre; ce ne sont pas vos cris ni vos pleurs qui feront
+revivre l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc
+qu'il vous reste encore quatre enfants; il y en a tant
+qui n'en ont pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura
+besoin de votre lait; quelle nourriture vous lui donnerez
+en vous chagrinant comme vous le faites!</p>
+
+<p>&mdash;On fera de son mieux pour vous soulager, ma
+pauvre Marie; tenez, voyez Mme Désiré qui prend
+votre enfant et qui va le nourrir avec le sien.»</p>
+
+<p>En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune
+femme qui demeurait tout près, et qui avait un enfant
+au maillot, était accourue à la première nouvelle du
+malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec bonté et
+intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant
+noyé; au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi,
+elle le prit, l'enveloppa de langes et l'emporta chez
+elle pour le nourrir et le soigner avec le sien; elle ne
+le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère,
+revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres
+enfants, demanda ce dernier petit, le seul qui pût être
+près d'elle; les autres étaient à l'école ou dans une
+ferme, où on les employait à garder des dindes et des
+oies.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le
+temps agit enfin sur son chagrin comme il agit sur
+tout: il l'usa et le diminua insensiblement. Mme Renou
+et Hélène allèrent tous les jours et plusieurs fois
+par jour lui donner des consolations, adoucir sa douleur
+et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille.
+Hélène s'occupait des enfants, les peignait, les lavait;
+elle rangeait les vêtements épars, mettait de l'ordre
+dans le ménage, pendant que Mme Renou causait avec
+Marie et cherchait à lui donner la résignation d'une
+pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.</p>
+
+<p>Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène
+pour multiplier ses sottises, dont le pauvre Blaise était
+toujours l'innocente victime, comme on va le voir dans
+les chapitres suivants.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<h3>VENGEANCE D'UN ELEPHANT</h3>
+
+
+<p>«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames,
+l'animal le plus grand de tous les animaux
+créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande taille, le
+plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
+admirer cet animal et son savoir-faire; deux
+sous par tête, deux sous.»</p>
+
+<p>L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour
+du château avec son éléphant, un des plus gros de son
+espèce et, comme le disait son maître, un des plus doux.
+En un instant une douzaine de têtes se firent voir aux
+fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut aussitôt
+pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa
+mère le suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques.
+Quand il y eut dans la cour assez de monde
+pour donner une représentation du savoir-faire de
+l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes
+les personnes présentes, et chacun y déposa son
+offrande. La sébile se trouvant suffisamment remplie,
+le maître fit déployer à l'éléphant tous ses talents. Il
+lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de
+sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher
+une bouteille de vin, en verser un verre plein, l'avaler
+sans en répandre une goutte, en verser un second verre
+et y tremper une tranche de pain qu'il avala comme
+une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied
+de devant; il lui fit transporter en tas des pierres que
+deux hommes pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant
+enleva avec la même facilité qu'un enfant aurait
+mise à manier une noix; et il lui fit exécuter beaucoup
+d'autres tours plus ou moins difficiles, qui excitaient
+l'admiration de tous les spectateurs.</p>
+
+<p>Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha
+de M. de Trénilly et lui demanda la permission
+de coucher dans une de ses granges. M. de Trénilly y
+consentit, à la grande joie des enfants, qui comptaient
+bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui
+apporter à manger.</p>
+
+<p>«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda
+Jules au maître.</p>
+
+<p>&mdash;Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un
+baquet de son avec des choux et des carottes.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont vos boulettes? demanda Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas
+encore faites.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de
+l'éléphant, et nous regarderons comment il les mange.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai
+de l'ouvrage pour le maître d'école qui m'a commandé
+des modèles d'écriture pour les enfants qui commencent.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas
+le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à
+Blaise de venir jouer avec moi; il croit que vous le
+gronderez s'il quitte son travail.</p>
+
+<p>&mdash;Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras
+un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur le comte...</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly
+avec quelque impatience: il est bon d'aimer à travailler,
+mais il faut aussi savoir jouer; chaque chose
+en son temps.»</p>
+
+<p>Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et
+à pas lents Jules qui courait à la ferme pour voir faire
+les boulettes et la soupe de l'éléphant.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on
+met dans les boulettes de l'éléphant.»</p>
+
+<p>Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes
+étaient à moitié faites; c'étaient des boules,
+grosses comme des melons; dans chacune d'elles il y
+avait douze oeufs, une bouteille de lait, une livre de
+beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri
+et roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau
+d'eau dans laquelle on faisait cuire deux énormes paniers
+de choux, de carottes, de navets, de pommes de
+terre, avec une forte poignée de sel et une livre de
+beurre.</p>
+
+<p>«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise,
+il mange à un seul repas ce qui nous suffirait pour huit
+jours à papa, maman et moi.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous
+faut de la viande pour vivre, je suppose.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons
+que le dimanche, et il ne nous en faut pas beaucoup;
+avec un morceau gros comme le poing nous en avons
+de reste pour le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi,
+je ne mange que de la viande; que manges-tu donc les
+jours de la semaine?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain,
+bien entendu. Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je
+ne mangerais rien du tout.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car
+vous souffririez de la faim; et quand on a faim on
+trouve bon tout ce qui se mange. Mais voyez, voilà
+qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour
+le voir avaler ses boulettes.»</p>
+
+<p>Jules courut à la grange; il voulut entrer.</p>
+
+<p>«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien;
+quand l'éléphant va manger et pendant qu'il mange,
+il n'est pas commode; il pourrait vous faire du mal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais
+voulu le voir quand il mange.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce
+banc de pierre qui est sous la fenêtre; vous verrez très
+bien dans la grange sans courir aucun danger.»</p>
+
+<p>Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange
+était ouverte; il vit parfaitement l'éléphant saisir les
+boules avec sa trompe et les porter à sa bouche; de
+même pour la soupe; sa trompe lui servait de cuillère
+et de fourchette.</p>
+
+<p>Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules
+et Blaise, qui restaient à la fenêtre, et allongea vers
+eux sa trompe comme pour demander quelque chose.</p>
+
+<p>«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert;
+j'ai tout juste dans ma poche une demi-douzaine de
+pommes que j'ai ramassées devant notre porte; je vais
+voir s'il les aime.»</p>
+
+<p>Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant;
+l'animal la flaira un moment, la saisit et l'avala;
+une autre, puis une troisième eurent le même succès;
+quand toutes les six furent mangées et qu'il continua à
+allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira
+de sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait
+les pauvres papillons et hannetons qu'il attrapait,
+et piqua fortement le bout de la trompe de l'éléphant.
+Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe et sa tête, leva
+les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le mouvement
+d'écraser quelque chose; mais il se calma
+promptement et allongea encore une fois sa trompe, la
+dirigeant vers Blaise.</p>
+
+<p>«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui
+faisant voir ses deux mains vides et en lui caressant
+la trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon
+cher, s'écria Jules. Tiens, tiens, tiens.»</p>
+
+<p>Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup
+d'épingle sur sa trompe allongée.</p>
+
+<p>Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda
+autour de lui comme pour chercher un moyen de
+se venger. Puis il se retourna vers un énorme cuvier,
+plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.</p>
+
+<p>«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité
+d'eau il avale!»</p>
+
+<p>Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se
+retourna vers la fenêtre où étaient toujours Jules et
+Blaise; il allongea sa trompe vers Jules et lui lança un
+jet d'eau avec une telle force, que Jules fut jeté de dessus
+le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant
+le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle
+façon, qu'il ne pouvait ni crier ni se relever.</p>
+
+<p>Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de
+Jules, et ne sachant comment faire finir la vengeance
+de l'éléphant, s'élança vers le bout de la trompe en joignant
+les mains et en criant:</p>
+
+<p>«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en
+prie! tu vas le faire étouffer.»</p>
+
+<p>Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant
+Jules, allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et,
+rentrant sa trompe; il reversa l'eau qui y était encore
+dans le cuvier d'où il l'avait tirée.</p>
+
+<p>Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout,
+qu'il repoussa Blaise avec colère en criant:</p>
+
+<p>«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as
+fait monter sur ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant
+en lui donnant de vilaines pommes, que tu nous
+a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à papa.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout
+surpris. Qu'ai-je donc fait? Je vous ai fait monter sur
+le banc pour que vous voyiez mieux; j'ai donné mes
+pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les
+pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un
+pommier qui est à papa.»</p>
+
+<p>Jules continuait à crier et à repousser à coups de
+pied et à coups de poing le pauvre Blaise, qui voulait
+l'aider à marcher avec ses habits ruisselants d'eau.</p>
+
+<p>Toute la maison était accourue aux cris de Jules:
+quand Hélène le vit trempé des pieds à la tête, elle eut
+peur et crut à un accident.</p>
+
+<p>«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules,
+pleurant pendant qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout
+fait.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules
+rejette la faute sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je
+sache.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de
+l'eau à la figure.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela
+devait être drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère
+tout de même, et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules,
+l'eau aurait fini par l'étouffer, car il ne pouvait pas
+respirer.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne
+t'a-t-il pas jeté de l'eau comme à Jules?»</p>
+
+<p>Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène
+lui promit de le redire à sa maman, pour qu'elle ne
+crût pas les mensonges de Jules.</p>
+
+<p>A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait
+tristement à la maison, qu'elle rencontra son
+père qui avait l'air irrité.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit
+drôle pour lui tirer les oreilles; il ne fait que des sottises
+et des méchancetés.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et qu'a-t-il donc fait, papa?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant
+à monter sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus
+descendre, et puis ce mauvais garnement s'est mis à
+exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en colère,
+Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était
+pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant,
+qui lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser
+dans sa trompe.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore;
+Blaise vient de me raconter comment la chose
+s'est passée, et il n'a aucun tort.»</p>
+
+<p>Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui
+dire le pauvre Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé,
+car, cette fois encore, l'un des deux mentait; et
+comment savoir lequel? Après quelques instants de
+réflexion, il dit:</p>
+
+<p>«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque
+fois que Jules sort avec Blaise, il lui arrive quelque
+fâcheuse aventure; et quand il sort seul ou avec d'autres,
+il ne se passe rien d'extraordinaire.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise
+n'a aucun tort et que Jules invente.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant,
+j'engagerai Jules à jouer le moins possible avec
+ce Blaise, que je crois être un vaurien.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VII</h2>
+
+<h3>LA MARE AUX SANGSUES</h3>
+
+
+<p>Jules resta effectivement quelques jours sans faire
+venir Blaise; mais M. de Trénilly venait de lui donner
+un âne, et il avait besoin de quelqu'un pour l'accompagner
+dans ses promenades.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher
+Blaise pour jouer avec moi?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec
+Blaise; il t'arrive chaque fois une aventure désagréable.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin
+de lui pour m'accompagner.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien
+passé de Blaise.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais
+je voudrais aller dans les champs, et maman ne veut
+pas que j'y aille seul.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne
+l'écoute pas et ne souffre pas qu'il te fasse quelque
+sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant
+hors de la chambre pour courir chez Blaise.</p>
+
+<p>Il arriva tout essoufflé chez Anfry.</p>
+
+<p>«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un
+ton sec.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des
+pommes de terre.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Allez le chercher.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas
+laisser Blaise venir avec moi, et papa vous grondera, et
+je serai bien content.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne
+crains rien, parce que je fais mon devoir.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>De quel côté est Blaise?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Du côté de la mare aux sangsues?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?</p>
+
+<p>Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»</p>
+
+<p>Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il
+rentra à la maison, fit seller son âne, et partit comme
+pour se promener dans le parc. Mais il sortit par une
+petite barrière et fit galoper son âne du côté de la mare
+aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et
+assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le
+chemin, il mit près d'une heure pour y arriver. Il y
+trouva effectivement Blaise qui travaillait avec ardeur
+à arracher les pommes de terre de son père; il les mettait
+en tas pour les emporter dans des paniers ou dans
+des sacs qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si
+activement qu'il n'entendit ni ne vit arriver Jules et
+l'âne.</p>
+
+<p>«Blaise! Blaise!» cria Jules.</p>
+
+<p>Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans
+répondre.</p>
+
+<p>«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu
+pas que je t'appelle?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez
+rien, alors je n'avais pas à vous répondre.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage
+pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman
+ne veut pas que j'aille seul dans les champs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous
+êtes venu seul, vous pouvez bien vous en retourner de
+même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le
+dirai à papa.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la
+première fois que vous aurez fait des contes; je ne puis
+pas vous en empêcher; d'ailleurs, le bon Dieu est là
+pour me protéger.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu
+bien, je ne te laisserai monter mon âne.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux
+jambes qui valent mieux que les quatre de votre âne.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.</p>
+
+<p>Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de
+Jules, et Jules reprit sa promenade en pestant contre
+Blaise. Il cherchait, sans le trouver, le moyen de le
+faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il avait désobéi
+en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
+dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque
+les domestiques l'avaient vu sortir seul.</p>
+
+<p>«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues;
+je voudrais bien en voir quelques-unes.»</p>
+
+<p>Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y
+regarder, il n'en vit pas une seule. La pente qui y descendait
+était douce; il fit entrer son âne dans l'eau,
+pensant que les sangsues auraient peur du clapotement
+produit par les jambes de l'âne et qu'elles se montreraient;
+mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu
+plus son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes;
+il commença alors à voir des bêtes noires, plates, longues
+comme le doigt, qui nageaient autour de l'âne, et
+qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à les
+regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque
+l'âne se mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre,
+tomba dans l'eau, et l'âne sortit de la mare et se dirigea
+vers le château en courant de toutes ses forces.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où
+était tombé Jules; il se releva lentement, et sentit trois
+ou quatre piqûres au visage; il crut que c'était une
+guêpe et y porta la main pour la chasser; sa main rencontra
+quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et
+les piqûres devenaient de plus en plus douloureuses;
+il en sentit une à la main, et vit avec effroi que c'était
+une sangsue qui s'y était attachée; il en était de même
+à la figure. Jules poussa des cris perçants. Blaise, oubliant
+ses menaces, accourut à son aide; en le voyant
+sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux
+joues, il s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze
+autres qui s'étaient posées sur ses vêtements, et
+grimpaient pour arriver au cou, aux mains, au visage.</p>
+
+<p>«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait
+y en avoir dans votre pantalon.»</p>
+
+<p>Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements
+sans le secours de Blaise, qui en deux secondes,
+lui enleva tout ce qu'il avait sur le corps; il
+trouva encore quelques sangsues dans le bas du pantalon
+et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau
+des vêtements mouillés, il se déshabilla lui-même, passa
+à Jules sa chemise sèche, sa blouse, son pantalon et
+ses sabots, et revêtit lui-même la chemise glacée et le
+pantalon trempé de Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous
+habiller si grossièrement, mais vous êtes du moins dans
+des vêtements secs et chauds, et vous ne prendrez pas
+froid. Maintenant, ce que nous pouvons faire de mieux,
+c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer bien
+vite.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les
+sangsues me piquent.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur
+Jules, pour qu'on vous porte secours et qu'on fasse
+tomber les sangsues.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au
+lieu de venir avec moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et
+j'avais mes pommes de terre à rentrer; je ne pouvais
+pas deviner que vous iriez vous jeter dans la mare aux
+sangsues.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de
+tomber.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne
+m'auriez pas écouté.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau,
+tu l'aurais tenu par la bride, et tu l'aurais doucement
+fait sortir de la mare.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir
+cinquante sangsues aux jambes? Grand merci!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes
+piquées! Moi, je n'aurais pas eu de morsures au visage
+et à la main.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me
+donnez pour vous avoir empêché d'avoir encore une
+quinzaine de sangsues après vous, et pour vous avoir
+donné des habits secs en place des vôtres qui me
+glacent le corps!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise,
+un mauvais pantalon rapiécé, une vieille blouse et
+d'affreux sabots qui me gênent. Tu es bien heureux
+d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu de chemise
+si fine et un si joli pantalon!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise
+en s'arrêtant, indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et
+d'ingratitude; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait
+de grelotter dans ses beaux habits mouillés. Je me
+déshabillerai à la maison.»</p>
+
+<p>Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais
+il ne voulut pas infliger cette punition à Jules, et,
+sentant le froid le gagner, il se mit à marcher bon
+train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
+cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:</p>
+
+<p>«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes habits! je te les ferai reprendre
+par papa. Tu vas voir ce que je vais lui raconter!»</p>
+
+<p>Blaise rentra chez son père par une petite porte du
+parc, pendant que Jules revenait chez lui honteux et
+inquiet. Les sangsues étaient tombées en route, et le
+sang qui coulait des piqûres lui inondait le visage.</p>
+
+<p>Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce
+pitoyable état.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est Blaise, papa; c'est sa faute.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas
+vouloir te laisser aller avec lui. Mon pauvre enfant,
+dans quel état tu es!</p>
+
+<p>Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa
+chambre, où la bonne Hélène lui prodigua les premiers
+soins. En lavant le sang qui couvrait son visage,
+elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage?
+s'écria M. de Trénilly étonné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux
+sangsues, qui m'a jeté dedans après y avoir fait entrer
+le pauvre âne, et qui m'a forcé de mettre ses
+vieux habits pour prendre les miens, dont il veut
+faire ses habits de dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément
+irrité. Je l'obligerai bien vite de tout rendre,
+et je lui ferai donner le fouet par son père.»</p>
+
+<p>Un domestique frappa à la porte.</p>
+
+<p>«Entrez, dit la bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry
+vient de rapporter; il demande ceux de Blaise et
+des nouvelles de M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Tes habits! dit avec quelque émotion M. de
+Trénilly. Tu disais, Jules, que Blaise voulait les garder!</p>
+
+<p>JULES, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement.
+Il aura eu peur de vous; j'avais dit à Blaise
+que je vous raconterais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma
+chambre», dit M. de Trénilly au domestique.</p>
+
+<p>Le domestique sortit.</p>
+
+<p>La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de
+colophane et avait rhabillé Jules. Son père voulait
+l'emmener, mais Jules eut peur de se trouver en présence
+d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.</p>
+
+<p>«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit
+Anfry en entrant. Blaise m'a raconté l'accident qui lui
+est arrivé, et je craignais qu'il ne fût indisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Sans être malade, il n'est pas bien, répondit
+M. de Trénilly; mais je m'étonne que votre fils ait osé
+vous parler d'un accident dont il a été la seule cause
+et dans le but ignoble de s'approprier les habits de
+Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le
+comte; Blaise n'a rien fait qui puisse mériter des reproches;
+au contraire, c'est lui qui est venu au secours
+de M. Jules.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une
+mare pleine de sangsues!</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser
+M. Jules, puisqu'il n'était pas avec lui?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange
+des habits prouve clairement qu'ils étaient ensemble.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise
+a donné ses vêtements à M. Jules, qui grelottait dans
+les siens tout trempés, lorsque, l'entendant crier, il
+est venu à son secours; mais ils étaient si peu ensemble,
+que M. Jules a été du côté de la mare aux sangsues
+pour le chercher.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et
+vous le croyez, en père faible que vous êtes?</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec émotion</i></p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et
+je suis le serviteur, et je ne puis répondre comme je
+le ferais à mon égal, pour justifier mon fils; mais je
+puis, sans manquer au respect que je dois à Monsieur
+le comte, protester que Blaise est innocent des accusations fausses que M. Jules à portées contre lui.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>C'est-à-dire que Jules a menti?...</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec calme</i></p>
+
+<p>Je le crains, Monsieur le comte.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec ironie et une colère contenue</i></p>
+
+<p>C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais
+dites-moi donc, Monsieur Anfry, que vous a raconté
+M. Blaise pour vous donner une si pauvre opinion de
+la sincérité de mon fils?</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec calme et fermeté</i></p>
+
+<p>Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»</p>
+
+<p>Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était
+passé, sans oublier la visite que lui avait faite Jules
+à la recherche de Blaise et le départ de Jules tout
+seul, monté sur son âne.</p>
+
+<p>Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur
+M. de Trénilly, qui commença lui-même à douter de
+la vérité du récit de Jules, mais sans pouvoir admettre
+chez son fils une pareille fausseté.</p>
+
+<p>«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler;
+je saurai la vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez
+vous retirer. Anfry, ajouta-t-il en le rappelant, si
+Blaise est coupable, comme je le crois et comme il
+l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, j'exige,
+sous peine de quitter mon service, que vous le
+fouettiez vigoureusement.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le
+recommander, s'il s'était rendu coupable de méchanceté,
+de calomnie, de mensonge. Si je voyais mon fils
+dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par la
+force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon
+fils est franc et honnête, et je n'ai pas à rougir de
+lui.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein
+d'indignation et d'irritation contre les mensonges de
+Jules et la faiblesse du père.</p>
+
+<p>M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna
+de nouveau et lui redit ce qu'il avait appris
+d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite chez Anfry
+et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux
+circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de
+peur d'être grondé pour avoir été seul dans les
+champs; mais il soutint qu'ayant trouvé Blaise à l'endroit
+indiqué par Anfry, tout s'était passé comme il
+l'avait d'abord raconté.</p>
+
+<p>M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire.
+Il y avait dans les aveux tardifs de Jules quelque chose
+qui ébranlait sa confiance pour le reste; mais il ne
+pouvait, il n'osait admettre tant de fausseté et de méchanceté
+dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il n'en
+parla plus, ne voulant pas faire punir injustement
+Blaise et ne pouvant lui donner raison.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VIII</h2>
+
+<h3>LES FLEURS</h3>
+
+
+<p>Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la
+défense expresse de jouer avec Blaise, que les gens
+du château regardaient d'un air de méfiance. Personne
+ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
+venait faire une commission au château; on refusait
+sèchement ses offres de service. Hélène était la seule
+qui lui dit un bonjour amical en passant devant la
+grille. M. de Trénilly le repoussait durement quand
+Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir
+la porte.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise
+opinion qu'on avait de lui; il allait plus souvent que
+jamais faire sa promenade favorite et solitaire le long
+de la petite rivière longeant les fours à chaux. Arrivé
+là, il s'asseyait et il pleurait.</p>
+
+<p>«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent
+de ce dont on m'accuse; mais j'ai commis bien des
+fautes dans ma vie, et le bon Dieu me les faits expier...
+Je dois l'en remercier au lieu de me révolter...
+Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
+vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait
+tant de mal... Pauvre M. Jules: il est bien malheureux
+d'être si mauvais; il doit toujours craindre que
+la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais bien
+prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon...
+Papa me croit, heureusement; j'en dois bien remercier
+le bon Dieu! C'est là où j'aurais eu du chagrin,
+si papa et maman m'avaient cru méchant et menteur.</p>
+
+<p>Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il était triste malgré lui, et il songeait
+au temps heureux où il avait le bon petit Jacques
+pour maître et pour ami.</p>
+
+<p>Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il
+jouait peu avec Hélène, à laquelle il faisait sans cesse
+des méchancetés, et qui aimait mieux jouer seule ou
+travailler et causer avec sa mère.</p>
+
+<p>Deux mois au moins après sa dernière aventure
+avec Blaise, Jules demanda un jour si instamment à
+son père de faire venir Blaise pour l'aider à bêcher
+son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules n'osa
+pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry,
+mais il dit à un domestique de faire venir Blaise
+de la part de M. de Trénilly et de l'amener dans le
+petit jardin.</p>
+
+<p>Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le
+comte; son père lui dit qu'il devait obéir, et malgré sa
+répugnance il se dirigea vers le jardin de Jules et
+d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En apercevant
+Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et
+l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:</p>
+
+<p>«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher
+tout cela et d'y planter des fleurs du potager.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène»,
+dit Jules avec joie et empressement, car il s'était attendu
+à un refus, sentant bien que Blaise devait se
+trouver gravement offensé.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un
+ordre qu'on lui donnait de la part de M. de Trénilly,
+prit la bêche sans mot dire et commença son travail.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours
+si gai et si disposé à causer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne le suis plus, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait
+que trop la cause du silence et du sérieux de
+Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules;
+mais je ne vous en veux pas pour cela; seulement je
+prie le bon Dieu de vous corriger, et je n'aime pas à
+me trouver seul avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules
+en ricanant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous
+ne disiez encore contre moi quelque chose qui ne soit
+pas vrai, et cela me fait de la peine par rapport à papa
+et à maman, et puis...»</p>
+
+<p>Blaise se tut.</p>
+
+<p>«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à
+vous, parce que vous offensez le bon Dieu en me calomniant,
+et que le bon Dieu vous punira un jour
+ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander
+pardon au bon Dieu et prendre la résolution de ne plus
+jamais l'offenser.»</p>
+
+<p>Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments
+de Blaise et la vérité de ses paroles; mais son orgueil
+se révolta.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon
+sujet et de ne pas faire le saint en priant pour moi. Je
+sais bien prier pour moi-même.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous
+saviez prier, le bon Dieu vous écouterait, et vous vous
+corrigeriez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots
+de fleurs pour remplir le carré.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quelles fleurs faudra-t-il demander?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des
+reines-marguerites, des pensées.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur
+Jules; en tout cas, je ferai de mon mieux.»</p>
+
+<p>Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une
+brouette pleine de toutes sortes de fleurs.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher
+des pensées.»</p>
+
+<p>Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs,
+mais pas de pensées.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées!
+Quelles horreurs m'apportes-tu là?</p>
+
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules;
+elles sont passées; mais il vous a envoyé en place les
+plus belles fleurs de son jardin. Il vous demande de les
+bien soigner pour les remettre dans le jardin quand
+vous n'en voudrez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se
+jetant sur les fleurs, les piétinant et les brisant avec
+colère.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier
+m'avait tant dit d'en avoir grand soin, parce que
+ce sont des fleurs rares, que votre papa lui a bien recommandées!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le
+jardinier n'a pas le droit de me refuser les fleurs que
+mon père paye, et qui sont à moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal.
+Comme vous dites, c'est votre papa qui paye les fleurs:
+c'est tant pis pour lui. Moi, je ne les vois seulement
+pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; c'est
+lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me
+concerne pas; c'est lui qui te les a données, et c'est
+toi qui les as demandées et emportées.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour
+vous obéir que je les ai demandées, et que je n'en
+avais que faire, moi; j'ai seulement eu la peine de les
+brouetter et de décharger la brouette.</p>
+
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras.
+Si papa gronde, tant pis pour toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui
+m'avez commandé de vous apporter ces fleurs.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous
+croyais pas capable de tant de méchanceté.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais
+des pensées? Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai
+que, lorsque tu m'as apporté ces autres fleurs, je me
+suis fâché et j'ai tout écrasé.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que
+le jardinier a cru bien faire de vous les envoyer, et
+moi aussi j'ai cru que ces jolies fleurs vous plairaient
+plus que les pensées que vous demandiez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu
+veux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où
+elles sont, écrasées et brisées.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon
+jardin. Je te les donne; fais-en ce que tu voudras.</p>
+
+<p>Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.</p>
+
+<p>«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier,
+je n'oserais; il pourrait croire que c'est moi
+qui les ai fait tomber et qui les ai écrasées en route.</p>
+
+<p>J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre
+jardin; peut-être que papa pourra les faire revenir,
+et, quand elles auront bien repris, je les redonnerai au
+jardinier... Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à
+faire pour épargner une gronderie à ce pauvre
+homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me
+faire quelque mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est
+qu'il est méchant, en vérité!»</p>
+
+<p>Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les
+fleurs, les enveloppait de terre humide, et les replaçait
+dans sa brouette. Il les amena près de son jardin, où
+travaillait son père.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous
+apporte; des fleurs à remettre en état, si c'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant
+dans la brouette. Mais que leur est-il arrivé? comme
+les voilà brisées et abîmées!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, papa, que je vous les apporte;
+c'est encore un tour de M. Jules, que je voudrais déjouer.»</p>
+
+<p>Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort
+d'emporter les fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir
+là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit
+M. Jules, je craignais que le pauvre jardinier ne fût
+grondé. M. de Trénilly ne regarde pas souvent ses
+fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
+mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout
+serait bien, et le jardinier ne serait pas grondé.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que
+cette affaire tournera mal pour nous. Enfin le bon
+Dieu est là. Il faut faire pour le mieux et laisser aller
+les choses.»</p>
+
+<p>Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds
+dans le meilleur terrain de leur jardin; ils y placèrent
+les fleurs avec précaution, après avoir enveloppé les
+tiges brisées de bouse de vache. Anfry les arrosa et
+en laissa ensuite le soin à Blaise.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement
+repris, et Blaise résolut de les porter au jardinier
+dans la soirée.</p>
+
+<p>Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin
+de fleurs, accompagné du jardinier.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que
+j'avais fait venir de Paris? Je ne les vois nulle part.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données
+à M. Jules pour son jardin.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous
+êtes-vous permis de donner à un enfant des fleurs
+fort rares et que je fais venir à grands frais?</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules,
+qui m'a envoyé deux fois Blaise pour demander de
+jolies fleurs.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence
+pas! Quand j'achète des fleurs, j'entends qu'elles
+soient pour moi seul. Allez les chercher et rapportez-les
+tout de suite; je vous attends.»</p>
+
+<p>Le jardinier partit immédiatement et revint tout
+penaud dire à M. de Trénilly que les fleurs étaient
+disparues, qu'il n'y en avait plus trace. M. de Trénilly,
+fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il le
+vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il
+avait fait des fleurs que le jardinier lui avait envoyées
+il y avait trois jours.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y
+sont.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans
+votre jardin que les dahlias, reines-marguerites et autres
+fleurs communes.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander
+des pensées, que vous n'avez pas voulu me donner;
+je n'ai pas eu d'autres fleurs.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé
+la brouette de Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que
+ce garçon! Je ne sais en vérité d'où cela vient, mais,
+partout où il est, il y a du mal de fait.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur
+le comte; je le connais depuis qu'il est né, et personne
+n'a jamais eu à se plaindre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec
+hauteur, et ce n'est pas sans raison. Mais, Jules,
+qu'a-t-il fait de ces fleurs?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il
+ne les a pas rapportées au jardinier, et qu'elles ne
+sont pas dans mon jardin.»</p>
+
+<p>M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques
+paroles de reproche, et sortit précipitamment, se dirigeant
+vers la maison d'Anfry. Ne le trouvant pas
+chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
+réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment
+où Anfry et Blaise ,rangeaient les pots de fleurs
+pour les charger sur la brouette.</p>
+
+<p>«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur,
+mauvais polisson, dit M. de Trénilly, s'avançant vers
+Blaise avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant
+respectueusement, mais résolument devant
+Blaise, pour le mettre à l'abri du premier mouvement
+de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un
+voleur ni un polisson. Monsieur le comte a encore une
+fois été induit en erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux?
+dit le comte, frémissant de colère.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la
+liberté de vous demander ce que vous supposez!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un
+insolent. Ces fleurs sont à moi, volées par votre fils,
+qui vous a fait je ne sais quel conte pour expliquer
+leur possession.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui,
+Monsieur le comte, et la preuve c'est que les voilà
+prêtes à être placées sur cette brouette, pour les ramener
+au jardinier de M. le comte; Blaise les a ramassées
+lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées
+par M. Jules, et il me les a apportées pour les
+mettre en bon état et les rendre à votre jardinier
+avant que vous vous soyez aperçu de l'accident arrivé
+à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le comte;
+et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les
+tiges, vous verrez encore la place des brisures.»</p>
+
+<p>M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation
+précipitée; il entrevit quelque chose de défavorable
+à Jules, et, ne voulant pas approfondir davantage
+l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en alla
+aussi vite qu'il était venu.</p>
+
+<p>«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise;
+sans vous il m'aurait battu avec sa canne.</p>
+
+<p>&mdash;S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même
+quitté son service, répondit Anfry, et je ne dis pas
+que j'y resterai longtemps; le fils te joue de mauvais
+tours toutes les fois qu'il te demande pour s'amuser
+avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de
+vieux os ici.»</p>
+
+<p>Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune
+invitation de Jules.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>IX</h2>
+
+<h3>LES POULETS</h3>
+
+
+<p>«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un
+buisson quatre oeufs de poule; la fermière dit que
+ce sont les poules Crève-Coeur qui perdent leurs
+oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
+mangerons ce soir, Jules et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement
+pas frais, tu ferais mieux, Hélène, de les
+faire couver, répondit Mme de Trénilly.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais
+vite les porter à la ferme pour les faire couver.»</p>
+
+<p>Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle
+fut désappointée en apprenant par la fermière que
+dans le moment il n'y avait pas une poule qui voulût
+couver.</p>
+
+<p>«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos
+oeufs chez Anfry, Mademoiselle; il a une excellente
+couveuse qui vous fera bien éclore vos oeufs; on
+n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver sur-le-champ.»</p>
+
+<p>Hélène remercia et courut chez Anfry.</p>
+
+<p>«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre
+oeufs, que je vous prie de vouloir bien faire couver
+à votre poule. J'espère que cela ne vous dérangera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma
+poule demande depuis ce matin à couver, et je n'ai
+pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez venir, Mademoiselle,
+nous allons tout de suite la faire commencer.»</p>
+
+<p>Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance.
+La poule accourut à l'appel de sa maîtresse, qui lui
+montra les oeufs et les mit dans un panier à couver;
+la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et commença
+sa besogne de la meilleure grâce du monde.</p>
+
+<p>Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.</p>
+
+<p>«Combien de jours faut-il pour faire éclore les
+oeufs? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez
+voir sans doute comment se comporte la couveuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement je viendrai tous les jours lui
+apporter de l'orge et de l'avoine. A demain, Madame
+Anfry; bien des amitiés à Blaise.»</p>
+
+<p>Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir
+des nouvelles de ses oeufs; elle avait soin d'apporter
+chaque fois un panier plein d'orge et d'avoine.
+Elle avait prié sa mère de ne parler de rien à Jules,
+pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable
+raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui
+jouât quelque mauvais tour, en écrasant les oeufs ou
+en empêchant la poule de couver.</p>
+
+<p>Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours
+Hélène à la porte, lui annonça que deux poulets
+étaient éclos. Hélène courut à la cabane où couvait
+la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui
+faire quitter son panier, et vit avec grande joie les
+deux petits poussins venir manger les grains d'orge
+que la poule leur écrasait avec son bec avant de les
+leur laisser manger.</p>
+
+<p>Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs,
+avec une huppe noire et blanche.</p>
+
+<p>«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront
+bien sûr, dit Blaise.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne
+pourrai pas les emporter chez moi?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur
+mère jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour se
+passer d'elle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Combien de temps faudra-t-il attendre?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici,
+parce qu'à la maison...»</p>
+
+<p>Hélène n'acheva pas.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous
+puissiez les loger pour la nuit, Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais
+que Jules...»</p>
+
+<p>Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant
+sa pensée, ne la questionna plus; il lui dit seulement:
+«Ils seront mieux ici que partout ailleurs, Mademoiselle;
+nous les soignerons de notre mieux, maman
+et moi, pour vous être agréables, car nous ne
+pourrons jamais oublier que vous seule avez toujours
+cru à mes paroles et à mon innocence, quand tout le
+monde m'accusait et me croyait coupable. Je n'oublierai
+pas votre bonté, Mademoiselle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce
+n'est que de la justice. J'aurais voulu que tout le
+monde pensât comme moi à ton égard, et ce m'est
+un grand regret de penser que c'est mon frère qui a
+donné mauvaise opinion de toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion,
+Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur,
+le plus obligeant et aimable garçon qu'il soit possible
+de voir, et je crois que Jules t'a indignement calomnié.»</p>
+
+<p>Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans
+les yeux de Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu
+me récompense de n'avoir pas murmuré contre le
+mal qu'il a permis. Je le prie tous les jours de vous
+bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité
+de prier pour Jules, qui est la cause de tout le mal
+qu'on dit et qu'on pense de toi!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune
+contre lui; il fait ce qu'il fait parce qu'il n'y
+pense pas. S'il savait combien il offense le bon Dieu,
+il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi je prie
+le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout
+ce que tu viens de me dire; ils ne pourront pas douter
+de ta sincérité.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne
+me fait pas grand'chose à présent. Depuis que je vais
+au catéchisme pour ma première communion l'an
+prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des
+méchants, et cela me console de souffrir un peu.»</p>
+
+<p>Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia
+encore avec reconnaissance et affection; elle retourna
+lentement à la maison. En rentrant, elle raconta à
+son père et à sa mère ce que Blaise lui avait dit, et
+elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon,
+et je serais bien heureuse de vous voir changer
+d'opinion et de sentiments à son égard.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit
+M. de Trénilly avec froideur, que nous pensassions
+bien mal de ton frère, qui dit juste le contraire de
+Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un calomniateur,
+un méchant. J'aime mieux avoir cette
+mauvaise opinion de Blaise que de mon fils.</p>
+
+<p>HÉLÈNE, <i>avec feu</i></p>
+
+<p>Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si
+pourtant Blaise est innocent, voyez quel mal vous lui
+faites, et quelle injustice vous commettez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit
+Mme de Trénilly avec sévérité.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à
+papa, mais je suis si peinée de voir mon frère si mal
+agir, et le pauvre Blaise tant souffrir!...</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y
+pense seulement pas.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant
+qu'il travaillait et qu'il était tout seul, et il
+cherchait à me le cacher et à sourire quand il me
+voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi il pleurait;
+il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait
+rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils
+lui dissent qu'il était un voleur, un menteur, un malheureux;
+et personne ne veut ni jouer ni se promener
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement
+M. de Trénilly.</p>
+
+<p>Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne
+ferait qu'irriter son père en continuant à défendre
+Blaise, et elle se retira dans sa chambre pour travailler
+seule comme d'habitude.</p>
+
+<p>Les poulets devenaient grands et forts; Hélène
+avait décidé avec Blaise qu'ils pouvaient se passer de
+la poule, et qu'on les porterait dans la cour du château,
+où ils coucheraient dans une niche de chien
+qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les
+apporter et leur arranger la niche en poulailler. Par
+une fatalité malheureuse, Jules rencontra le pauvre
+Blaise portant les poulets dans un panier pour les
+mettre dans leur nouvelle demeure.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu as dans ton panier?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est une commission, Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Montre-moi ce que c'est.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui te presse tant?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.»</p>
+
+<p>Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce
+qu'il craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les
+fît échapper; il voulut donc continuer son chemin,
+mais Jules saisit l'anse du panier et chercha à le lui
+arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et il
+allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci,
+se sentant le plus faible, ramassa une poignée de sable
+et la lui jeta dans les yeux. La douleur fit lâcher
+prise à Blaise; Jules saisit le panier et l'emporta en
+triomphe. Il courut dans un massif, près d'une
+mare, pour examiner ce que contenait le panier.
+Quelle ne fut pas sa surprise en voyant les poulets
+qui y étaient renfermés!»</p>
+
+<p>«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi
+il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il emportait
+dans son panier. Ce sont des poulets qu'il a volés
+dans notre basse-cour, et qu'il portait à son voleur de
+père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu
+mangeras mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens
+chercher ton déjeuner.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets
+du panier les uns après les autres et les jeta dans
+la mare. Les pauvres bêtes se débattirent quelques
+instants, puis restèrent immobiles, les ailes étendues,
+flottant sur l'eau.</p>
+
+<p>Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement
+à la maison. Il entra chez son père.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de
+mettre les pieds dans notre basse-cour; je viens de
+le surprendre emportant, bien cachés dans un panier,
+quatre poulets qu'il venait de voler dans notre poulailler.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY
+Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
+poulets ni poulailler.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les
+lui ai arrachés.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Qu'en as-tu fait?»</p>
+
+<p>Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint
+rouge et embarrassé, car il ne voulait pas avouer
+qu'il avait noyé les pauvres bêtes.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly
+en l'examinant avec surprise. Est-ce que tu les a rendus
+à Blaise, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa, balbutia Jules.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer
+d'où il tenait ces poulets, et les apporter à la fermière,
+s'ils sont à elle. Et Blaise les a-t-il emportés?»</p>
+
+<p>Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les
+poulets dans l'eau; il voulut en rejeter la faute sur
+Blaise et dit:</p>
+
+<p>«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement;
+où est-il?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»</p>
+
+<p>Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école,
+mais il croyait empêcher par là son père de questionner
+lui-même Blaise et Anfry.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le
+sable, ne pouvait quitter la place où il était tombé;
+et à force pourtant de frotter ses yeux, que le sable
+faisait pleurer, il parvint à les tenir entr'ouverts, et
+il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
+dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que
+tout le sable fût parti. Il pensa alors à se mettre à la
+recherche de Jules et de son panier. Mais, en cherchant
+Jules, il rencontra Hélène, qui allait voir si son
+petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets
+Crève-Coeur.</p>
+
+<p>Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges
+et bouffis de Blaise.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec
+compassion. Pourquoi as-tu pleuré?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable
+que M. Jules m'a jeté dans les yeux: mais ce qui
+est le plus triste, c'est que lorsqu'il m'a vu aveuglé,
+il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos
+poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il
+ne leur soit arrivé malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria
+Hélène. Oh! Blaise, mon cher Blaise, aide-moi à
+les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai pas tués ou
+lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»</p>
+
+<p>Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés;
+en cherchant dans les massifs, Blaise trouva son panier
+vide.</p>
+
+<p>«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier,
+mais rien dedans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène;
+pour le coup, papa ne prendra pas parti pour lui;
+je vais le prier de faire chercher mes petits Crève-Coeur.»</p>
+
+<p>A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra son père.</p>
+
+<p>«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes jolis Crève-Coeur; Blaise les
+apportait dans un panier. Jules le lui a arraché et
+s'est sauvé avec.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait
+que Blaise les avait pris à la ferme. Mais si ce sont
+tes Crève-Coeur qu'apportait Blaise, pourquoi les
+a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère probable
+que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé
+enlever son panier sans le défendre.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre;
+mais Jules lui a jeté du sable dans les yeux, et le
+pauvre Blaise a lâché le panier.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au
+contraire que Blaise avait jeté les poulets dans la
+mare.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets
+depuis qu'ils sont éclos; il leur avait préparé un poulailler
+dans une des vieilles niches à chien, et il me
+les apportait pour que nous les y missions.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas
+les poulets.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon
+Dieu, mon Dieu, est-ce que Jules a été assez méchant
+pour les jeter à la mare?</p>
+
+<p>La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son
+père, courut du côté de la mare, appelant Blaise de
+toutes ses forces; en approchant de la mare, elle le
+vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui
+quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer;
+aussitôt qu'il aperçut Hélène, il lui cria:</p>
+
+<p>«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire
+revivre les pauvres poulets que je viens de trouver
+dans la mare. J'en ai retiré trois; je cherche à atteindre
+le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a encore
+coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour
+cette fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième
+Crève-Coeur, qu'il avait rapproché du bord avec sa
+perche.</p>
+
+<p>Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés
+à terre sans mouvement, le bec ouvert, les ailes
+étendues, les yeux entr'ouverts. Blaise les porta sur
+l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de la
+mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il
+eut beau les frotter, les rouler sur le sable chaud, les
+poulets restèrent sans vie. Voyant tous leurs efforts
+inutiles, Hélène et Blaise se relevèrent.</p>
+
+<p>«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit
+Blaise. Des poulets si jeunes, ce n'est pas bon à manger;
+d'ailleurs, ça fait mal au coeur de manger des
+bêtes qu'on a soignées.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne
+les laissons pas ici; les chats les dévoreraient.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une
+chose; j'ai entendu dire à un médecin qu'on faisait
+revenir des noyés en les couvrant de cendre tiède; il
+y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout
+près: plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout
+cas, cela ne leur fera pas de mal, et peut-être... qui
+sait,... la cendre tiède, en les réchauffant, les ranimera-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de
+les enterrer demain.»</p>
+
+<p>Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils
+les portèrent à la buanderie, où ils trouvèrent effectivement
+un tonneau de cendre; on venait d'en remettre
+de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, Hélène
+y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre
+jusqu'à la tête, ne laissant passer que le bec et
+les yeux. Ils fermèrent ensuite la buanderie et s'en
+allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de la
+mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du
+chagrin d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté
+de Jules. Quand Hélène revint dans sa chambre, elle
+y trouva Jules qui l'attendait avec un peu d'inquiétude,
+pour savoir ce qu'avait dit son père.</p>
+
+<p>«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui
+dit-elle, et tu as encore fait une méchanceté au pauvre
+Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air
+innocent; qu'ai-je donc fait, Hélène? tu m'accuses
+toujours sans savoir comment les choses se sont
+passées.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets,
+que tu les as arrachés à Blaise après lui avoir
+jeté du sable dans les yeux, et que tu as conté des
+mensonges à papa.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est
+Blaise qui avait volé des poulets; je ne savais pas
+qu'ils fussent à toi; j'ai voulu les lui enlever, et, pour
+que je ne les aie pas, il les a jetés dans la mare.</p>
+
+<p>&mdash;Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est
+abominable de mentir avec autant d'effronterie! Tu
+pourrais bien réserver tes mensonges pour papa, qui
+a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te
+connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu
+dis.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me
+dis cinquante sottises pour excuser Blaise, qui est un
+sot et un impertinent; je le ferai chasser avec son
+vilain père.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta
+part. C'est bien triste pour moi d'avoir un si méchant
+frère.»</p>
+
+<p>Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour
+écrire. Jules resta un instant indécis s'il resterait chez
+Hélène pour la contrarier, ou s'il irait se plaindre à
+son père; il finit par quitter la chambre, et il se dirigea
+vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors
+occupé à lire.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que
+c'est bien triste pour moi d'avoir une si mauvaise
+soeur; elle croit tous les mensonges que lui fait
+Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
+prétendant que je mentais, que Blaise valait cent
+fois mieux que moi, qu'elle voudrait bien l'avoir pour
+frère, et qu'elle serait enchantée si vous me chassiez
+pour me mettre au collège.</p>
+
+<p>&mdash;Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly;
+elle est entichée de ce mauvais garnement de Blaise;
+mais, aujourd'hui, j'excuse son humeur, et je ne lui
+en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir perdu
+ses poulets.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a
+volé ses poulets. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui
+reçoive des injures, parce que son Blaise a menti?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais
+que je ne me mêle pas de l'éducation de ta soeur;
+va te plaindre à ta mère, si tu veux, et laisse-moi
+finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette
+semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»</p>
+
+<p>Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire
+gronder sa soeur, et il n'avait pas réussi. Il ne voulait
+pas aller se plaindre à sa mère; elle n'était pas
+toujours disposée à le croire et à l'approuver, comme
+M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse
+pour son fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune
+crainte qu'elle le dénonçât, parce qu'il la savait trop
+bonne pour le faire gronder. Il résolut donc de se
+taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
+d'Hélène.</p>
+
+<p>Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda
+à sa mère la permission d'enterrer les poulets et de
+faire venir Blaise pour l'aider. Mme de Trénilly y
+consentit, à la condition que Blaise ne mettrait pas
+les pieds au château ni dans le jardin de Jules.
+Hélène le promit et ajouta en souriant que la défense
+serait probablement très bien reçue, car le pauvre
+Blaise ne devait avoir nulle envie de se retrouver avec
+Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; il
+venait chercher les poulets pour leur préparer une
+fosse.</p>
+
+<p>«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce
+pas, mon cher Blaise? Ne passons pas devant le château,
+pour que Jules ne te voie pas et ne vienne pas
+nous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je
+vous assure bien. Il me demanderait de venir avec
+lui que je refuserais, car, je suis fâché de vous le
+dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais je
+n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour
+moi que l'est M. Jules... Mais nous voici arrivés;
+allons prendre nos pauvres morts.»</p>
+
+<p>Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri
+de surprise que répéta immédiatement Hélène, entrée
+avec lui. Les poulets qu'on avait cru morts étaient
+vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
+cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.</p>
+
+<p>«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est évidemment la cendre, répéta Hélène.
+Quel bonheur de revoir mes pauvres poulets vivants,
+et quelle bonne idée tu as eue, mon bon Blaise! Sans
+ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
+enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je
+vais pendant ce temps les porter à leur poulailler, où
+tu me trouveras.</p>
+
+<p>&mdash;Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander
+du pain et du lait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a
+défendu que tu entres au château.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi on me croit toujours un vaurien, un
+voleur, dit Blaise en soupirant. C'est triste, mais c'est
+bon, car j'en ferai mieux ma première communion,
+en supportant ces affronts avec courage et douceur...
+Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour
+les poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle,
+si je suis un peu longtemps; il y a loin d'ici chez
+nous, l'avenue est longue.»</p>
+
+<p>Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était
+triste, car elle sentait combien était injuste la mauvaise
+opinion qu'on avait de Blaise, et elle s'affligeait
+que ce fût son frère qui eût fait tout ce mal.</p>
+
+<p>«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner.
+Le bon Dieu fera sans doute connaître son innocence;
+mais en attendant il souffre et Jules triomphe.
+Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est mauvais!
+L'année prochaine il doit faire sa première communion;
+comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît
+pas ses torts?...»</p>
+
+<p>Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint
+qu'au bout d'une demi-heure.</p>
+
+<p>«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée
+faite par maman. J'ai été longtemps, car il a fallu
+la préparer, puis revenir pas trop vite pour ne pas
+renverser l'assiette; elle est bien pleine, les poulets
+vont se régaler.»</p>
+
+<p>Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les
+quatre poulets affamés se précipitèrent dessus et
+picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en restât miette.</p>
+
+<p>Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés
+pendant deux ou trois jours, pour qu'ils pussent
+s'habituer à leur nouvelle demeure. En peu de
+semaines ils devinrent de beaux poulets gras et forts.
+Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps;
+Hélène lui en sut gré et crut que c'était un commencement
+de repentir et d'amélioration. Un jour que
+Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules lui dit:</p>
+
+<p>«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène?
+Le cuisinier en ferait volontiers une fricassée.</p>
+
+<p>&mdash;Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée,
+j'espère bien, maman, que vous n'y avez pas songé,
+et que c'est une invention de Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour
+les manger, Hélène, dit Mme de Trénilly.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée
+de les manger. Je veux garder ces jolies volailles pour
+qu'elles pondent et qu'elles couvent; je veux les laisser
+mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
+et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la
+mort.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver?
+Il a dû être bien attrapé quand il a vu qu'au lieu
+de les manger pour son dîner il aurait encore à les
+soigner!»</p>
+
+<p>Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement,
+mais elle se contint, et, jetant sur son frère un regard
+qui le fit rougir, elle se contenta de dire:</p>
+
+<p>«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules;
+tu sais la bonne opinion que j'en ai et l'amitié que
+j'ai pour lui. Je la lui doit en compensation du tort
+que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on le
+calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et
+sans dire les choses comme je les sais.»</p>
+
+<p>Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de
+sa soeur. Il se borna à dire, en levant les épaules:</p>
+
+<p>«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier
+le déjeuner et le dîner; elle ne fit pas attention
+à la fin de la discussion d'Hélène et de Jules, et
+reprit sa lecture interrompue.</p>
+
+<p>Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait
+transportés chez Mme Anfry, de peur que Jules n'eût
+la fantaisie de les attraper et de les faire manger. A
+l'automne, les poulets étaient devenus des poules qui
+se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent
+leurs oeufs et eurent à leur tour des poulets à conduire.
+Hélène finit par en faire cadeau à Mme Anfry,
+qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps à
+autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses
+poules. Ils étaient toujours tendres et gras, et chacun
+en appréciait la qualité.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>X</h2>
+
+<h3>LE RETOUR DE JULES</h3>
+
+
+<p>A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti
+pour Paris avec toute sa maison. Anfry, sa femme et
+Blaise furent enchantés de se retrouver seuls; l'hiver
+se passa plus agréablement pour Blaise, dont chacun
+commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté.
+Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance
+pour faire des parties de jeu et de promenade
+avec ses camarades d'école; mais il préférait travailler
+à la maison avec son père et sa mère. Ils causaient
+souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne
+faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas
+de bien à en dire, et Blaise avait demandé à ses parents
+de n'en pas parler plutôt que d'en dire du mal.</p>
+
+<p>«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler,
+papa, je ne pourrais peut-être pas m'empêcher de leur
+en vouloir de leur injustice, surtout à M. Jules, et je
+me sentirais de la colère, de la haine peut-être. Et
+comment pourrais-je faire ma première communion et
+recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon
+coeur à ceux qui m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a
+bien pardonné à ses bourreaux; il a même prié pour
+eux. Je veux tâcher de faire comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit
+son père en l'embrassant. Tu es plus sage que moi et
+ta mère... C'est qu'il ne nous est pas facile de pardonner
+à ceux qui ont fait du mal à notre enfant, qui l'ont
+fait passer pour un voleur, un méchant, un...</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air
+suppliant, ne parlez que de Mlle Hélène, qui a été si
+bonne pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne
+risque rien d'en parler; pas de danger de dire une méchanceté.»</p>
+
+<p>«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et
+il en remit une à Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry;
+j'arrive avec mon fils lundi prochain. Soignez particulièrement
+la chambre de Jules, qui est souffrant depuis
+une chute de cheval. Je vous salue.</p>
+
+<p>«Comte de TRÉNILLY.»</p>
+
+<p>«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry.
+Je n'ai guère de temps pour tout préparer. Il faut
+nous y mettre tous dès aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de
+M. Jules et pas de Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait
+pas, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La
+place d'une jeune fille n'est-elle pas près de sa mère!
+Au surplus, nous le verrons bien quand ils seront
+arrivés.»</p>
+
+<p>Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant
+quatre jours ils ne firent que frotter, essuyer et
+ranger. Enfin, tout se trouva terminé le lundi dans la
+journée.</p>
+
+<p>«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour
+soigner particulièrement l'appartement de M. Jules. Je
+l'ai frotté, essuyé, comme les autres; je ne peux pas
+faire mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais
+y mettre des fleurs, qui le rendront plus gai.»</p>
+
+<p>En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules
+avait pris un autre aspect; il y avait des fleurs dans
+les vases, des corbeilles de fleurs sur les croisées, sur
+la commode. Blaise avait fait de son mieux, et il avait
+réussi.</p>
+
+<p>Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez
+eux, ils n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte.
+Comme l'année d'avant, un courrier à cheval l'annonça;
+la grille fut ouverte et la voiture roula dans l'avenue.
+Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près de
+lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène
+n'y étaient pas. Blaise avait déjà su par des gens qui
+avaient précédé M. de Trénilly qu'Hélène était au couvent
+pour renouveler sa première communion, et que
+sa mère ne la ramènerait que dans le courant de juillet,
+deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air
+encore plus sombre et plus sévère que l'année précédente.</p>
+
+<p>«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à
+sa femme en refermant la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot
+pour désennuyer M. Jules, répondit Mme Anfry.
+C'est qu'il ne serait pas possible de le refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit
+Anfry. Tu as donc oublié ce qu'ils en disaient?...»</p>
+
+<p>Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un
+domestique vint demander Blaise au château.</p>
+
+<p>«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte
+m'a bien recommandé de le ramener avec moi.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour
+dîner.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et
+M. Jules va être plus maussade que d'habitude.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié
+le mal qu'il en disait l'année dernière.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a
+changé d'idées depuis, et M. Jules ne rêve plus que
+Blaise. Mlle Hélène a raconté bien des choses qu'on ne
+savait pas; elle a tant parlé de la piété de Blaise et de
+ses bons sentiments pour sa première communion, que
+Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie
+pour M. Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais
+autant que chacun restât chez soi.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours
+dire à M. le comte que Blaise est sorti.»</p>
+
+<p>Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme
+fort contrariés de cette lubie de Jules.</p>
+
+<p>Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était
+venu le demander au château, le pauvre garçon eut
+peur et supplia son père de le laisser aller aux champs
+tout de suite après son dîner.</p>
+
+<p>«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai travailler aux champs avec les garçons de
+ferme, papa; le fermier m'a tout justement demandé
+si je ne voulais pas venir en journée chez lui pour
+toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon maintenant;
+je puis bien travailler comme un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici
+le domestique que j'aperçois enfilant l'avenue; bien
+sûr, c'est encore pour toi.»</p>
+
+<p>Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une
+porte de derrière pour ne pas être vu du domestique. Il
+courut à toutes jambes à la ferme et demanda de l'ouvrage;
+on lui donna des vaches à mener à l'herbe et à
+garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
+cinq minutes après que Blaise en était parti.</p>
+
+<p>«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant
+de tous côtés. N'est-il pas encore revenu dîner?
+M. le comte l'envoie chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller
+travailler à la ferme, où il est retenu pour l'été, dit
+Anfry d'un air satisfait et légèrement moqueur.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous
+avais prévenu que M. le comte le demandait?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à
+gagner sa vie. Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter
+comme les enfants de M. le comte.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner
+un galop, et vous en aurez les éclaboussures bien certainement.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies
+quand je ne les mérite pas.»</p>
+
+<p>Le domestique s'en retourna encore une fois en
+grommelant, et Anfry alla à son jardin; tout en bêchant,
+il souriait en se disant:</p>
+
+<p>«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est
+qu'il n'est pas bête, ce garçon!»</p>
+
+<p>Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement;
+il voyait bien que Blaise ne venait pas parce
+qu'il ne s'en souciait pas, et que le travail à la ferme
+n'était qu'un prétexte. Cette résistance l'irritait sans le
+surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène
+pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu
+de l'estime pour lui, et il commençait à croire que
+Jules avait pu être trompé par les apparences et s'être
+mépris sur les intentions de Blaise. Jules, de son côté,
+qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la
+complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il
+avait de le revoir et de l'avoir pour compagnon de
+jeux. M. de Trénilly admirait la générosité de son fils,
+qui oubliait les méfaits de Blaise, et il se promettait de
+satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à la
+campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une
+chute de cheval dans une partie de cerises à Montmorency
+hâta ce retour. Jules demanda Blaise dès son
+arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au
+lendemain.</p>
+
+<p>Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise
+était au catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi.
+Mais quand il vit une seconde fois revenir le domestique
+sans Blaise, et qu'il sut qu'il en serait de même
+tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son père
+lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce
+qui pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait
+toute distraction, et ne cessait de demander Blaise.
+M. de Trénilly, qui l'aimait avec une faiblesse qu'il
+n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de sa
+tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager
+Blaise de son travail de ferme et de le ramener dans
+une heure avec lui. Jules se calma d'après cette assurance,
+et resta tranquillement étendu dans son fauteuil.
+M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison
+d'Anfry: mais Anfry était sorti pour faire des fagots
+dans le bois.</p>
+
+<p>De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur,
+M. de Trénilly alla à la ferme et demanda Blaise.
+On lui dit qu'il était dans les prés à garder les vaches.</p>
+
+<p>«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le
+par quelqu'un, j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends
+ici.»</p>
+
+<p>Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière,
+non sans quelque crainte; l'air sombre et mécontent
+du comte la terrifiait; aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver,
+sous un léger prétexte; elle prévint ses enfants
+de ne pas entrer dans la salle, de peur de se faire gronder
+par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, disait-elle,
+et elle alla voir qui on pourrait mettre à la
+place de Blaise.</p>
+
+<p>Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit
+ans et le plus jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer
+dans la salle; mais la crainte fit bientôt place à la
+curiosité; l'aîné, Robert, alla tout doucement regarder
+à la fenêtre pour voir comment était la figure peu aimable
+de M. le comte. Il recommanda à ses frères de
+l'attendre dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes
+après il revint et leur dit à voix basse:</p>
+
+<p>«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à
+fait. Il a levé les yeux, je me suis sauvé bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il
+doit être effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende
+pas, dit Robert; il te battrait.»</p>
+
+<p>François partit aussitôt et revint comme son frère,
+mais bien plus effrayé.</p>
+
+<p>«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je
+crois qu'il m'a vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre
+comme s'il voulait sauter au travers; je me suis sauvé;
+j'ai eu bien peur.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune;
+j'ai tant envie de voir ses yeux qui brillent!</p>
+
+<p>&mdash;Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te
+voie. Reviens tout de suite.»</p>
+
+<p>Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de
+frayeur. Il marcha sur la pointe des pieds en approchant
+de la fenêtre et chercha à voir, mais il était trop
+petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper sur le
+rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts.
+Le bruit qu'il faisait attira l'attention du comte,
+qui se leva et se dirigea vers la fenêtre au moment où
+Alcine parvenait à y monter. Le pauvre enfant poussa
+un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce terrible
+croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur.
+Le comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit
+précipitamment la fenêtre et le saisit par le corps.
+Le pauvre Alcine crut que c'était pour le dévorer, et il
+se mit à crier plus fort en appelant ses frères à son
+secours.</p>
+
+<p>«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours!
+Robert, François, au secours!»</p>
+
+<p>Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa
+l'enfant par terre au moment où les frères, bravant le
+danger, accouraient, armés, l'un d'une fourche, l'autre
+d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la porte et
+s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette
+attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement
+au fond de la chambre. Il s'arma d'une chaise pour
+s'en faire un bouclier contre la fourche et le râteau qui
+cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, pendant
+qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert
+et François, voyant leur frère en sûreté, fondirent
+une dernière fois sur le comte, toujours armé de sa
+chaise; la fourche et le râteau restèrent pris dans la
+paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, entraîna
+son frère qui se trouvait également sans armes, et tous
+deux se précipitèrent hors de la chambre avec autant
+d'agilité qu'ils y étaient entrés. Le comte, revenu de sa
+surprise, voulut savoir ce qui avait causé cette attaque
+inexplicable; il sortit, tourna autour de la maison,
+visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne.
+Les enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru
+tous les trois rejoindre leur mère, qui revenait avec
+Blaise; ils lui racontèrent que le comte était si méchant
+et si furieux qu'il avait voulu manger Alcine.</p>
+
+<p>«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous
+n'étions arrivés avec une fourche et un râteau...</p>
+
+<p>&mdash;Une fourche, un râteau! contre M. le comte!
+s'écria la mère effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce
+qui va advenir de nous?</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche
+énorme, et il avait de grandes dents blanches
+comme celles d'un loup!</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!</p>
+
+
+<p>ALCINE</p>
+
+<p>Et des grandes mains énormes qui me serraient
+d'une force!...</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous
+fait? Prendre M. le comte pour un loup. Mais
+est-ce croyable, cette sottise-là?... Jamais il ne nous le
+pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma
+foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais,
+après ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez
+peur.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds.
+Je n'aurais pas eu peur sans cela.</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous
+dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il
+ne nous fît du mal.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il
+t'a demandé; va le trouver dans la salle et raconte-nous
+ce qu'il t'aura dit; tu nous retrouveras dans la
+grange.»</p>
+
+<p>Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins
+ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres
+du comte et de la fermière et il se dirigea vers la
+ferme sans trop hâter le pas... Il arriva jusqu'à la salle
+et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.</p>
+
+<p>«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière
+et aux enfants; vous pouvez venir, il n'y a plus de
+danger.»</p>
+
+<p>A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à
+dix pas de lui le comte sortant d'une bergerie. Il avait
+reconnu la voix de Blaise et s'empressait de lui parler
+pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la
+famille du fermier.</p>
+
+<p>«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me
+prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber
+du haut de la fenêtre croit que je vais le manger;
+deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau
+comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi,
+Blaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il
+n'y a plus de danger! Qu'est-ce que tout cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé,
+les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et...</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>avec colère et ironie</i></p>
+
+<p>Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu
+m'assommer?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu
+défendre leur petit frère.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du
+mal? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune,
+et...</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on
+ne se lance pas contre un homme à coups de fourche,
+surtout quand cet homme est le maître de la maison.
+Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants.»</p>
+
+<p>Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation
+aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière,
+qu'il trouva blottie dans un coin de la grange,
+entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Madame François, M. le comte vous demande, et les
+enfants aussi.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire?
+que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants,
+il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne.»</p>
+
+<p>Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur
+mère en s'accrochant à son tablier; elle entra dans la
+salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand
+ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les
+attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés
+et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia
+quelques mots d'excuses, et attendit que le comte
+parlât.</p>
+
+<p>«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix
+brève; comment avez-vous osé me menacer de vos
+fourches?</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors
+que nous avons foncé sur vous pour le dégager.</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air
+sauvage et... mécontent.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>à la fermière</i></p>
+
+<p>Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte;
+je vous fais compliment de votre succès. Vous pouvez
+dire à votre mari qu'il n'a pas besoin de se déranger
+pour venir signer la continuation de son bail. Je
+vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements,
+je leur apprendrai à me respecter.»</p>
+
+<p>Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques
+coups en disant: «Chacun son tour; voici pour la
+fourche, voilà pour le râteau!»</p>
+
+<p>Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère
+les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à
+quitter sous peu un si mauvais maître.</p>
+
+<p>M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le
+suivre. Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister
+et suivit silencieusement, la tête baissée.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XI</h2>
+
+<h3>LE CERF-VOLANT</h3>
+
+
+<p>Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly
+se retourna, et, voyant l'air malheureux de Blaise, il ne
+put s'empêcher de sourire et de lui demander s'il
+croyait aussi devoir être dévoré.</p>
+
+<p>Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans
+doute que mon pauvre Jules est malade et que j'ai besoin
+de toi pour le distraire?»</p>
+
+<p>Blaise ne répondit pas; le comte reprit:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques
+sottises, mais je veux les oublier en raison des bons
+sentiments que tu as manifestés depuis, d'après ce que
+m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous les jours
+chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son
+compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus
+à la ferme. Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant,
+je suis fâché... Je ne peux pas... Papa désire que je travaille,
+que je gagne...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y
+perdras pas; je te donnerai le double de ce que tu reçois
+à la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu
+courage, je ne pourrais pas entrer au château avec l'opinion
+que vous avez de moi. Je n'ai pas mérité les reproches
+que vous m'adressiez l'année dernière, et je
+ne puis vous promettre de faire autrement cette année.
+M. Jules ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort;
+mais je ne crois pas possible que je reste près de lui
+dans les sentiments que je lui connais.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te
+demande; quant au passé, le mieux est de n'en pas
+parler. Nous voici bientôt arrivés; viens avec moi chez
+Jules, il sera bien content de te voir.»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour
+ce jour-là, se proposant bien de demander à son père
+de refuser toutes les propositions du comte.</p>
+
+<p>Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de
+son père avec une vive impatience.</p>
+
+<p>«Eh bien, papa, Blaise vient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le
+trouver. Tu vois, Blaise, que Jules t'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien
+nous amuser. Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai
+lorsque je pourrai sortir.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous
+savoir malade.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier,
+de la colle, des couleurs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur
+Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Au cuisinier, au valet de chambre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire:
+«C'est M. Jules qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»</p>
+
+<p>Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire
+un cerf-volant; mais il oublia de dire qu'il venait de la
+part de Jules. Tous les domestiques qui se trouvaient
+dans l'antichambre éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants!
+Il fait des cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends
+pour ton fournisseur? C'est bien de l'honneur, en vérité!&mdash;Servez
+donc Monsieur, camarades! dépêchez-vous!
+Monsieur attend, Monsieur est pressé!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un
+des domestiques en lui tournant autour de la tête un
+papier sale et huileux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre
+en lui versant sur la tête une tasse d'eau sale.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième
+en lui remplissant de cirage le visage et les
+mains.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les
+mains de ces domestiques méchants et grossiers. Il ne
+crut pas convenable de rentrer ainsi fait chez Jules, et
+courut chez lui pour se débarbouiller et changer de vêtements.
+Son père et sa mère furent effrayés de le voir
+revenir mouillé, noirci; mais il les rassura en leur expliquant
+qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
+mauvais traitements dont il leur rendit compte.</p>
+
+<p>«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux,
+puisque Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement
+humilier pour me sauver.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne
+retourneras plus dans cette maison de malheur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien
+me permettre d'y retourner, parce que, cette fois, ce
+n'est pas la faute de M. Jules; il m'attend toujours, et
+il doit trouver que je mets bien du temps à faire sa
+commission.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules,
+mon garçon, crois-moi. Laisse-moi aller trouver
+M. le comte, que je lui dise pourquoi je t'empêche d'y
+retourner.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques,
+on les renverrait peut-être.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont
+faites à toi, pauvre Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait
+attendre M. Jules, qui se sera sans doute impatienté.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais
+était pour M. Jules?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières
+paroles j'ai perdu la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer
+de M. Jules. Il y a tout de même de ma faute là-dedans.
+C'eût été un peu sot si j'avais réellement demandé
+à ces messieurs de me servir comme si j'étais
+leur maître.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser
+les autres. C'est bien, mais tous ne font pas comme
+toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison
+pour que je n'avoue pas quand j'ai tort. Au revoir, papa
+et maman; je tâcherai de ne pas rester trop longtemps.»</p>
+
+<p>Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château
+et rentra chez Jules sans passer par l'antichambre.
+Il le trouva maussade et en colère d'avoir attendu si
+longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je
+t'avais commandé? Qu'est-ce que cette belle toilette?
+Est-ce que j'avais besoin que tu changeasses d'habits?
+C'était bien la peine de me faire attendre mon cerf-volant
+depuis une heure!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je
+m'étais sali dans l'antichambre, et je ne pouvais me
+présenter plein de cirage devant vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends
+de quoi faire un cerf-volant! Et où sont le papier,
+la colle, l'osier, les couleurs, la ficelle?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu
+me les donner.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules,
+rouge de colère. On n'a pas voulu! quand c'est moi qui
+les demande! Ils vont voir! Je les ferai tous chasser.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des
+domestiques, c'est la mienne, parce que je n'ai pas
+pensé à dire que c'était pour vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu
+avais droit à quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre
+et rapporte tout ce qu'il faut.</p>
+
+<p>BLAISE, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher
+un des domestiques et vous lui expliqueriez vous-même
+ce que vous voulez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout.
+Va tout de suite. Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir
+affaire à un garçon bête et entêté comme toi! Je suis
+fatigué de te répéter la même chose.»</p>
+
+<p>Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas
+voulu faire gronder les domestiques, dont il avait tant
+à se plaindre depuis un an, et, malgré sa répugnance, il
+retourna à l'antichambre répéter sa demande, mais en
+ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste,
+donne-moi le papier... Pas celui-ci! Le plus beau,
+le plus grand... Cours à la cuisine faire de la colle et
+rapporte une pelote de ficelle. Georges, va vite au jardin
+demander au jardinier de l'osier pour faire un cerf-volant
+pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
+précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt
+demander de quoi faire un cerf-volant, est-ce que
+c'était pour M. Jules?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous
+voilà dans de beaux draps. M. Jules va nous faire tous
+partir pour avoir coiffé, arrosé et peint son messager.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur, pas du tout.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement
+d'habits?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne
+rapportais pas de quoi faire un cerf-volant parce que
+j'avais oublié de dire que c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut
+avouer que tu n'as pas de méchanceté. J'ai eu une
+belle peur! La place est bonne; non pas que les maîtres
+soient bons; ils sont au contraire détestables, mais
+ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait de
+beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi,
+Blaise, puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons
+quelquefois d'une bouteille de vin, de liqueur, de café,
+de gâteaux, d'une moitié de volaille, de toutes sortes
+de choses.»</p>
+
+<p>Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique,
+mais il vit qu'il y avait une intention aimable,
+et il remercia, tout en emportant les objets qu'on
+s'était empressé d'apporter.</p>
+
+<p>«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant,
+dit-il en posant le tout sur une table.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence
+donc.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous
+amuser à le faire vous-même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains
+à couper des bâtons d'osier, me salir les doigts à coller
+des papiers, me fatiguer et m'ennuyer à arranger tout
+cela? C'est pour que tu le fasses que je t'ai fait venir;
+je m'amuserai à te regarder faire.»</p>
+
+<p>Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules
+et il eut un instant la pensée de le laisser là et de s'en
+aller.</p>
+
+<p>«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le
+serviteur, c'est certain; je dois faire les volontés des
+maîtres et souffrir les humiliations. Tant pis pour
+M. Jules s'il est égoïste et dur; tant mieux pour moi si
+je le sers avec soumission et patience.»</p>
+
+<p>Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles
+de papier, et préparait l'osier pour l'attacher en forme
+de coeur. Il passa une grande heure à faire ses préparatifs,
+à coller les feuilles et à les fixer sur les baguettes
+d'osier. Quand il eut fini de tout coller, qu'il n'y eut
+plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant,
+Blaise dit à Jules:</p>
+
+<p>«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à
+peindre des figures sur le papier blanc du cerf-volant?
+je ferai la queue pendant ce temps; je ne saurais pas
+peindre.»</p>
+
+<p>Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui,
+vit qu'il s'était endormi.</p>
+
+<p>«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne
+sera pas bien, mais j'aurai fait de mon mieux.»</p>
+
+<p>Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des
+hommes et des animaux sur le cerf-volant. Il n'avait
+aucune idée de peinture ni de dessin, c'était donc fort
+laid; ses hommes avaient l'air de poteaux de grande
+route, montrant le chemin aux passants; ses lapins
+avaient l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à
+des chats, ses oiseaux pouvaient être pris pour des papillons,
+ses arbres pour des toits de maisons, ses montagnes
+pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, dans
+sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures
+superbes et attendait avec impatience le réveil de Jules
+pour les lui faire admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit
+les bras en bâillant et appela Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il
+est tout à fait beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez
+comme il est couvert de belles peintures.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses
+figures?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon
+mieux, il me semblait que c'était bien et joli.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi
+ce cerf-volant.»</p>
+
+<p>Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand
+Jules le tint entre ses mains, il donna un grand coup
+de poing dans le papier, qu'il creva, mit le tout en lambeaux,
+brisa les baguettes d'osier et mit la queue en
+pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.</p>
+
+<p>«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon
+travail perdu! L'ouvrage de trois heures?</p>
+
+<p>&mdash;Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence,
+et tâche de faire mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur
+Jules, dit le pauvre Blaise en sanglotant... j'ai fait de
+mon mieux... Je n'ai plus de courage... Je ne peux pas
+recommencer; cela m'est tout à fait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je
+veux un autre cerf-volant.»</p>
+
+<p>Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter,
+la tête cachée dans ses mains; sa patience et sa
+résignation étaient vaincues par la dureté et l'égoïsme
+de Jules; la tristesse de son coeur, longtemps comprimée,
+se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.</p>
+
+<p>«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en
+chez toi, et reviens demain de bonne heure.»</p>
+
+<p>Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans
+pouvoir parler et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à
+un petit bois contre lequel était adossé sa maison;
+là il s'assit au pied d'un arbre et pleura quelque
+temps encore.</p>
+
+<p>«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si
+méchant pour moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire
+plaisir, il tourne tout contre moi; jamais je n'entends
+sortir de sa bouche une parole de bonté, de remerciement!
+Toujours des reproches, des injures, de
+l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant
+ses sanglots, pardonnez-moi ces murmures;
+que votre volonté soit faite et non la mienne. Corrigez
+ce pauvre M. Jules, changez son coeur, rendez-le bon
+et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
+voudrais et le servir avec affection comme mon bon
+petit M. Jacques. Mon bon, mon cher petit Monsieur
+Jacques, pourquoi êtes-vous parti? j'étais si heureux
+avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il en séchant
+ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je
+pas me trouver heureux de souffrir pour expier les
+fautes que je commets et pour ressembler à Notre-Seigneur?
+Voyons, pas de faiblesse,... du courage! Je vais
+laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais reprendre
+ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai
+que je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne
+voilà-t-il pas un grand malheur! J'en referai un autre
+demain... L'autre n'était pas joli tout de même, se dit-il
+en souriant; les peintures étaient toutes drôles... C'est
+naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois clair
+maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir
+pas été admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en
+me couchant, j'en demanderai pardon au bon Dieu.»</p>
+
+<p>Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur,
+et rentra en chantant à la maison.</p>
+
+<p>«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui
+rentre gaiement. Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci,
+mon garçon?</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on
+dirait que tu as pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as
+pleuré!</p>
+
+<p>BLAISE, <i>riant</i></p>
+
+<p>C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est
+ma faute; je suis un nigaud et un orgueilleux.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous
+ne pensez.»</p>
+
+<p>Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé,
+supprimant seulement les épithètes injurieuses de
+Jules.</p>
+
+<p>Anfry examinait attentivement la physionomie expressive
+de Blaise pendant son récit. Quand il eut fini,
+il l'attira à lui et l'embrassa à plusieurs reprises, pendant
+que de grosses larmes roulaient le long de ses
+joues.</p>
+
+<p>«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon
+bon Blaise; je comprends tout,... même ce que tu n'as
+pas dit. Quant aux douceurs que te promettent les domestiques,
+n'accepte rien; en faisant des générosités
+aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables
+de vol; ne nous faisons jamais leurs complices.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas
+même un morceau de sucre ou de gâteau.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites
+choses, tu le seras dans les grandes.»</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XII</h2>
+
+<h3>L'ACCENT DE VÉRITÉ</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher,
+Blaise alla au château et demanda encore de
+quoi faire un cerf-volant. Les domestiques, au lieu de
+le maltraiter comme ils l'avaient fait la veille, le
+reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion.
+Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires,
+le valet de chambre qui la veille avait promis
+tant de choses à Blaise lui demanda s'il avait
+déjeuné.</p>
+
+<p>«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment;
+j'ai mangé avant de partir.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Qu'as-tu mangé?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du pain et des radis, Monsieur.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner
+un meilleur: une bonne tasse de café au lait avec
+une tartine de pain et de beurre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim;
+je n'en mangerai pas.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement
+pas.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de
+votre obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits,
+dit-il en plaçant devant Blaise une assiette de biscuits;
+et voici le vin», ajouta-t-il en mettant à côté un verre
+de frontignan.</p>
+
+<p>Au moment où il posait la bouteille, il entendit le
+bruit d'une porte bien connu; c'était celle du comte;
+en une seconde le valet de chambre et ses camarades
+disparurent, laissant Blaise seul, devant la bouteille
+de frontignan et les biscuits.</p>
+
+<p>Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que
+Jules demandait. Son étonnement fut grand en le
+voyant tout seul, les armoires ouvertes et le frontignan
+et les biscuits devant lui.</p>
+
+<p>«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu
+de sa surprise. Saint Blaise enrôlé dans les voleurs?
+Belle conduite, en vérité! Tu ne manques pas de front
+ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour voler
+mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est
+très bien! très bien!</p>
+
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise
+les larmes aux yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est
+certainement pas moi qui ai sorti ce vin et ces biscuits!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas
+vous; mais, croyez-en ma parole, ce n'est pas moi non
+plus.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu
+seul devant ces armoires ouvertes, cette bouteille posée
+devant toi, et ce verre plein placé pour être bu?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique
+je le sache. Je suis ici pour avoir de quoi faire un
+cerf-volant à M. Jules, qui m'attend. Quant aux armoires
+et au reste, je n'en suis pas coupable, et je vous
+supplie de me croire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à
+mi-voix; il vous domine malgré vous: me voici disposé
+et obligé à le croire, malgré ma raison et l'évidence des
+faits.&mdash;C'est bon, va chez Jules qui t'attend, ajouta-t-il
+à haute voix.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le
+savoir pour rester dans votre maison et surtout près
+de votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly
+avec vivacité, après un instant d'hésitation. Je te crois,
+puisque je ne puis faire autrement, et que malgré moi
+je t'estime.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les
+yeux brillants de bonheur. Que le bon Dieu vous récompense
+en votre fils de la bonne parole que vous avez
+dite! Merci.»</p>
+
+<p>Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de
+Trénilly ému et surpris de l'impression que ce garçon
+produisait sur lui et de l'autorité qu'exerçait sa parole.</p>
+
+<p>«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le
+voyant entrer. Je croyais que tu ne viendrais pas.»</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer
+ma sottise d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu
+serais fâché de ce que je t'avais dit.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été...,
+pas fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré
+encore longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant
+fini par comprendre que j'étais un orgueilleux et,
+de plus, un sot, et me voici prêt à vous faire un cerf-volant,
+que je soignerai de mon mieux...</p>
+
+<p>&mdash;Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Et que je me garderai bien de peindre, reprit
+Blaise en souriant. Il faut convenir que c'était bien
+laid ce que j'avais fait, et que vous avez eu raison de
+le déchirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en
+balbutiant, touché malgré lui de l'humilité et de la
+bonté de Blaise; on aurait pu l'arranger, le couvrir, le
+repeindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu
+faire du défunt et commençons le nouveau. Voulez-vous
+m'aider un peu, Monsieur Jules? cela ira plus
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que
+d'habitude.</p>
+
+<p>Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant
+que Jules préparait le papier; il le fit d'assez bonne
+grâce, et avant une heure le cerf-volant fut terminé; il
+ne restait plus à faire que la queue, et Jules essaya de
+barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. Blaise
+les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs
+et de formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise,
+devint de plus en plus aimable et lui proposa de lancer
+le cerf-volant sur la pelouse devant la maison. Blaise
+n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent à sortir.
+Blaise offrit de porter le cerf-volant.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur
+Jules; si elle traînait et que vous missiez le pied dessus,
+vous la feriez casser.»</p>
+
+<p>Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le
+prit à deux mains et fit quelques pas pour faire traîner
+la queue et la rouler à son bras. En tirant la queue
+pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas qu'elle était accrochée
+à un des candélabres de la cheminée; il sentit de
+la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre
+roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et
+bronze, tout était brisé.</p>
+
+<p>«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre;
+tout est cassé! quel dommage! que c'est malheureux!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre;
+crois-tu que je vais pleurer pour un méchant candélabre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans
+doute?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut
+gronder, ce sera toi qu'il grondera, et il aura bien raison.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Blaise stupéfait.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une
+queue si longue et si entortillée qu'on ne sait qu'en
+faire? Si tu n'avais pas voulu faire le savant et montrer
+ton habileté, il n'y aurait pas eu de queue, et le candélabre
+ne serait pas cassé.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que
+j'ai fait cette queue, c'est pour vous faire plaisir, pour
+embellir votre cerf-volant. Et si vous y aviez regardé,
+vous auriez tiré plus doucement et vous n'auriez rien
+cassé.</p>
+
+<p>&mdash;Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec
+colère et tapant du pied. Je te dis que c'est la tienne;
+tu es un maladroit; tu disais toi-même tout à l'heure
+que tu étais sot et orgueilleux! c'est très vrai.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur
+Jules; mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi
+je te dis que tu es désagréable et insupportable.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous,
+Monsieur Jules? Ce n'est pas moi qui le demande, bien
+sûr; je n'y ai pas déjà tant d'agrément?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant,
+que je te rends malheureux?... Ce n'est pas vrai;
+c'est toi qui me mets en colère et qui m'ennuies avec tes
+airs bêtes.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de
+vous contenter; bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette
+fois c'est pour ne plus revenir, puisque je ne vous suis
+point utile.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne
+de toi», dit Jules en mettant en pièces le cerf-volant
+et le jetant à la tête de Blaise.</p>
+
+<p>Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son
+canapé en criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly
+entra précipitamment dans la chambre de Jules et fut
+effrayé de le voir dans cet état, qu'il prenait pour du
+chagrin. Il vit le candélabre brisé et les débris du cerf-volant,
+que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne
+fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude
+ce qu'il avait.</p>
+
+<p>Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia
+enfin:</p>
+
+<p>«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il
+arrivé? Parle, Blaise.»</p>
+
+<p>Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre,
+Jules s'empressa de prendre la parole:</p>
+
+<p>«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté:
+il a fait une si longue queue au cerf-volant qu'elle a
+accroché le candélabre, qui s'est cassé. Et voilà à présent
+qu'il se fâche, qu'il ne veut pas arranger mon
+cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne reviendra
+plus jamais, parce que je suis un méchant, un
+insupportable. Il m'a abîmé hier mes couleurs et un
+cerf-volant; aujourd'hui il casse tout, puis il se fâche
+encore!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences,
+je te ferai fouetter par mes gens.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le
+comte; je ne crois mériter aucune punition. Et quant
+à me faire fouetter par vos gens, ils n'ont pas le droit
+de me frapper et je ne me laisserai pas faire.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est ce que nous verrons, petit drôle.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je
+vous en supplie; une autre fois, s'il recommence, je le
+laisserai fouetter; mais, aujourd'hui je ne veux pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que
+je lui pardonne son insolence, et j'aime à croire qu'il
+ne recommencera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous
+pardonne de tout mon coeur, et à vous aussi, Monsieur
+le comte, tout-puissant que vous êtes et tout petit que
+je suis. Si jamais vous venez à savoir la vérité, dites-vous
+bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement
+pardonnés.»</p>
+
+<p>Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant
+que le comte fût revenu de sa stupéfaction.</p>
+
+<p>Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps
+pensif, regardant souvent Jules, dont l'attitude embarrassée
+et l'air craintif indiquaient une mauvaise conscience.</p>
+
+<p>«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui;
+Jules, je t'en conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne
+d'avance; dis-moi si Blaise est innocent et si tu l'as
+calomnié par un premier mouvement d'humeur et de
+dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que
+Blaise a raison et que tu me trompes.»</p>
+
+<p>Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles
+de son père; car lui-même commençait à avoir
+parfois des remords de son injustice et de sa cruauté
+envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
+confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir,
+arrêta l'aveu prêt à lui échapper, et il dit d'une voix
+basse et hésitante:</p>
+
+<p>«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous
+croyez que je mens, et pourquoi vous ajoutez foi aux
+impertinentes paroles de Blaise et pas aux miennes;
+je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
+portier, un paysan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans
+sa voix, dans tout son air quelque chose que je ne puis
+m'expliquer, mais qui me donne une estime, une confiance
+qui augmentent à chaque démêlé que j'ai avec
+lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore
+avec instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque
+chose à nous pardonner à toi et à moi? Je ne t'en demanderai
+pas davantage, je te le promets; est-ce oui ou
+non?</p>
+
+<p>&mdash;... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête
+et les yeux.</p>
+
+<p>Quand Jules releva la tête, son père était parti.
+Inquiet, effrayé, il alla le chercher dans sa chambre;
+il n'y trouva personne. Il sonna un domestique.</p>
+
+<p>«Où est papa? dit-il; est-il sorti?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir;
+il a descendu l'avenue du côté d'Anfry.»</p>
+
+<p>L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était
+allé faire chez Anfry? Il aura voulu sans doute questionner
+Blaise.</p>
+
+<p>«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est
+passé, se dit Jules, et papa va être furieux contre moi.
+Il est impossible que Blaise ne lui raconte pas tout;
+j'ai été un peu méchant pour lui, et il sera enchanté de
+se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, je ne
+sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi...
+Il est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il
+parle, il a un air si honnête,... et véritablement il est
+bon,... le pauvre garçon! Comme je l'ai traité hier!...
+Et c'est lui qui vient me dire qu'il a été orgueilleux et
+sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
+Blaise!»</p>
+
+<p>Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly
+marchait à pas précipités vers la maison d'Anfry.
+Il y trouva Blaise, les yeux rouges, l'air triste, qui
+était en train de raconter à son père la cause de son
+nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers
+Blaise, à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de
+quelques pas pour éviter le contact du comte. Il fut
+très surpris quand il vit le comte lui saisir la main, la
+presser fortement, et lui dire d'une voix émue:</p>
+
+<p>«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte
+ton pardon et je t'en remercie; tu es un brave et honnête
+garçon, je te l'ai dit ce matin; je t'estime et je te
+crois. Reviens au château sans crainte, quand tu voudras
+et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
+et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite
+d'avoir un fils pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur
+que vous nous faites.»</p>
+
+<p>Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre
+garçon, tremblant et ému, se permit de presser à son
+tour la main qui pressait la sienne. Quand il sentit
+que le comte lui rendait cette pression, il saisit la main
+du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le comte,
+ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte,
+et sortit sans ajouter une parole, mais en saluant d'un
+air amical. Quand il fut parti, Anfry s'écria:</p>
+
+<p>«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau
+d'être venu lui-même et tout de suite reconnaître ses
+torts. C'est le bon Dieu qui récompense ta patience et
+ton humilité, mon Blaisot.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant
+le plaisir que m'a fait la visite de M. le comte et
+tout ce qu'il m'a dit; et la main qu'il me serrait à la
+briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air si sévère,
+il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc
+M. Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de
+sa part!»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur
+était plein de reconnaissance pour le bon Dieu, pour
+le comte, pour Jules. Il ne se souvenait plus des sévérités
+du comte, des méchancetés et des calomnies de
+Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
+reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules.
+Il se réveilla donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse
+était remplacée par un sourire radieux: son père
+et sa mère, heureux de cette transformation, l'embrassèrent
+avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au
+château.</p>
+
+<p>«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de
+revoir M. le comte et de remercier M. Jules de sa franchise.»</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XIII</h2>
+
+<h3>LE REMORDS</h3>
+
+
+<p>Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules
+levé, habillé et prêt à le recevoir. En entrant dans le
+vestibule et en montant l'escalier, il fut surpris de ne
+pas voir de domestiques; c'était pourtant l'heure où ils
+étaient tous occupés à faire les appartements. En approchant
+de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
+extraordinaire et un bruit confus de voix qui
+s'entr'appelaient. Il poussa la porte, entra et vit M. de
+Trénilly assis près du lit de Jules, qui paraissait en
+proie à une fièvre violente, et qui parlait avec une vivacité
+tenant du délire.</p>
+
+<p>«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,...
+il dirait tout. Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté.
+Ne dites rien à papa... Je vous ferai tous chasser... Ce
+pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je suis sûr qu'il
+m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, j'ai
+honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»</p>
+
+<p>Et Jules retomba dans les bras de son père désolé;
+il ne dit plus rien; il tournait la tête de tous côtés.</p>
+
+<p>«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa
+faute,... c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe!
+qu'est-ce qu'il veut? il ne dit pas..., mais je vois bien...
+il veut que je devienne comme lui,... que je dise tout à
+papa, à tout le monde... Non, c'est impossible,... impossible...
+Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... tu vois
+bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
+honte!... Je ne peux pas.»</p>
+
+<p>Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas.
+Blaise restait à la porte, tremblant, effrayé, ne sachant
+pas s'il devait se montrer ou s'en aller. M. de Trénilly
+attendait avec impatience le médecin qu'il avait envoyé
+chercher.</p>
+
+<p>La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il
+n'avait rien dit à Jules, dont l'inquiétude augmentait
+d'heure en heure en voyant l'air sévère et préoccupé
+de son père.</p>
+
+<p>«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il
+dit?»</p>
+
+<p>Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant
+adieu, son père, pour la première fois de sa vie, refusa
+de l'embrasser et lui dit:</p>
+
+<p>«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir,
+réfléchis à ta conduite et repens-toi.»</p>
+
+<p>«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui
+est si sévère? Je vais être très malheureux; il sera pour
+moi, comme il est pour Hélène et pour tout le monde,
+sévère à faire trembler. Ce méchant Blaise! qu'avait-il
+besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur?
+Papa n'est pas son père! il aurait peut-être chassé
+les Anfry, voilà tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver
+demain? J'ai peur! Oh! j'ai peur! Je m'ennuie tant,
+déjà! Ce sera bien pis!»</p>
+
+<p>Après avoir passé une partie de la nuit dans cette
+cruelle inquiétude, Jules, à peine rétabli de sa maladie,
+fut pris de la fièvre et du délire. Quand la bonne d'Hélène
+vint le lendemain ouvrir ses volets et lui apporter
+ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle le trouva
+si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
+immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville
+voisine, et s'établit près de son fils sans savoir quels
+soins, quels remèdes lui donner. Les paroles incohérentes
+de Jules lui découvrirent la cause de sa maladie;
+quelque chose de grave troublait sa conscience; il ne
+savait quel moyen employer pour la décharger du
+poids qui l'oppressait. Personne dans la maison n'avait
+d'empire sur Jules et ne possédait son affection. Dans
+sa détresse, le malheureux comte se retourna comme
+pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours
+immobile, debout à la porte; les domestiques étaient
+tous sortis.</p>
+
+<p>«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est
+Dieu qui t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau
+malade de mon pauvre Jules. Viens; c'est le remords
+qui le tue; le remords du mal qu'il t'a fait. Dis-lui que
+tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me pardonnes.
+Dieu te venge en m'éclairant.»</p>
+
+<p>Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser,
+mais le comte, l'attirant, le serra contre son coeur.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il
+ne m'enlève pas mon fils, qu'il lui ouvre les yeux
+comme il me les a ouverts à moi, qu'il lui donne le
+temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal qu'il t'a
+fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
+prier.»</p>
+
+<p>Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont
+les fréquents gémissements, les paroles entrecoupées
+lui brisaient le coeur.</p>
+
+<p>Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il
+pria et pleura; sa prière fervente et généreuse obtint
+du bon Dieu un léger adoucissement aux souffrances
+de Jules; quand le comte se releva, Jules dormait d'un
+sommeil assez calme.</p>
+
+<p>Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il
+releva Blaise, toujours agenouillé près du lit de Jules,
+lui serra les mains dans les siennes et lui dit à voix
+basse:</p>
+
+<p>«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais
+m'habiller. S'il s'éveille, viens me chercher.»</p>
+
+<p>Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu
+s'établir près de son lit, gardant Blaise près de lui. Le
+médecin n'arrivait pas; le comte ne savait que faire
+pour dégager la tête si évidemment embarrassée. La
+bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly
+était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion d'Hélène.</p>
+
+<p>Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son
+père et Blaise sans les reconnaître.</p>
+
+<p>«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne
+laissez pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je
+dirai... Appelez Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma
+tête brûlera moins;... c'est si lourd dans ma tête... Tout
+ce que je veux dire pèse tantôt dans ma tête, tantôt
+dans mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise
+en s'approchant timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens
+vous soigner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu
+sais bien tout ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était
+pas vrai... Tout, tout était faux... Tu sais bien les poulets?...
+c'est moi qui les avais noyés... Tu sais bien les
+habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les siens; c'est
+lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été
+bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs?
+c'est moi qui ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander
+par Blaise... Tu sais bien le cerf-volant? c'est
+moi qui ai été méchant, si méchant!... Blaise a été si
+bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,...
+non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu
+comme il m'a pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui
+a pardonné!... Papa a été méchant pour Blaise!... C'est
+ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! ma tête!...
+Blaise! je veux Blaise!»</p>
+
+<p>Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque
+parole était pour lui une affreuse révélation de sa
+propre faiblesse, de sa propre injustice et de la méchanceté
+de son fils. La tête cachée dans les mains, il sanglotait
+à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à travers
+ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête
+de Blaise à genoux près de lui.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce
+pauvre M. le comte; mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez
+à ce pauvre M. Jules, donnez-lui le repentir de
+ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le
+repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui
+la connaissance afin qu'il puisse décharger son coeur
+en avouant les fautes qui l'oppressent. Mon Dieu, ne le
+laissez pas mourir sans pardon; votre pardon à vous,
+bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre
+père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi,
+mon bon Dieu, vous savez que je lui ai pardonné depuis
+bien longtemps, dès que l'offense était commise.
+Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui,
+il se repent.»</p>
+
+<p>Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas
+être repoussée. Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et
+Jules devait être sauvé; sa guérison devait être complète,
+comme on le verra, mais elle se fit attendre; le
+père devait expier par ses angoisses les torts de sa faiblesse.
+Dieu permit que la maladie de Jules fût longue
+et cruelle.</p>
+
+<p>Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen
+prolongé et intelligent, que Jules était atteint d'une
+fièvre cérébrale. Après avoir entendu quelques phrases
+qui décelaient une conscience troublée, il recommanda
+que le malade ne fût soigné que par les deux personnes
+qui préoccupaient constamment son imagination frappée,
+afin qu'au premier retour de raison il ne vît que
+ces deux personnes, et qu'il ne pût pas craindre d'avoir
+été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite de fréquentes
+applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles,
+aux mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons
+rafraîchissantes, de l'air dans la chambre, diète
+absolue, une demi-obscurité et pas de bruit.</p>
+
+<p>La journée fut terrible; d'un accablement semblable
+à la mort, Jules passait à une agitation et à un flot de
+paroles accusatrices; il apprit ainsi à son malheureux
+père toute la noirceur de son âme. Le repentir que Jules
+témoignait de plus en plus adoucissait un peu le coup
+terrible porté à son amour et à son amour-propre de
+père. Plus il découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait
+et admirait la charité, la bonté si chrétienne de
+Blaise. Dix fois par jour il le serrait contre son coeur,
+il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait pardon
+pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains
+du comte, l'encourageait, le consolait, lui parlait du
+bon Dieu, lui enseignait la prière du coeur, la vraie
+prière du chrétien. Quand il ne pouvait calmer le désespoir
+du comte, il se mettait à genoux près de lui et
+disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient
+toujours par diminuer l'agitation du comte
+et lui rendre l'espérance.</p>
+
+<p>L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de
+fièvre. Le septième jour, après un sommeil de trois
+heures, dont avaient profité le comte et Blaise pour s'assoupir
+dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et appela
+Blaise comme de coutume.</p>
+
+<p>«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur
+ses pieds et prenant sa main.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant
+besoin de te voir et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été
+méchant pour toi! Comment peux-tu me pardonner?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond
+de mon coeur, je vous ai pardonné depuis bien longtemps.
+Notre-Seigneur n'a-t-il pas pardonné à tous ceux
+qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire de
+même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez
+pas; nous parlerons de cela plus tard.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez
+encore.»</p>
+
+<p>Jules but de l'orangeade.</p>
+
+<p>«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon
+de rester près de moi! J'ai été si méchant pour toi!
+Oh! si tu savais, comme tout cela me brûlait la tête et
+le coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous
+ferez mal.»</p>
+
+<p>Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison,
+ne pouvant maîtriser sa joie, fut sur le point de se
+montrer et d'embrasser son enfant, qu'il avait cru perdu,
+quand Jules retourna la tête et dit à Blaise:</p>
+
+<p>«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le
+laisse pas venir; si je le vois, je mourrai de honte et
+de frayeur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez
+bien tranquille; mais votre papa est si bon pour vous,
+il vous aime tant, que vous ne devez pas en avoir peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Mais la honte, Blaise, la honte?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre
+faute: ce sera beau de tout avouer. Mais vous avez le
+temps d'y penser, Dieu merci: ainsi tâchez de dormir
+encore; nous causerons de cela plus tard.»</p>
+
+<p>Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de
+Jules la première pensée de l'aveu comme expiation;
+il mettait entre ses mains le moyen d'apaiser sa conscience,
+de retrouver le calme qu'il avait perdu.</p>
+
+<p>Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise
+mêlée de satisfaction; il sentait vaguement qu'il
+pouvait tout réparer; mais, trop faible pour réfléchir
+sérieusement, il se laissa aller au sommeil et dormit
+encore deux bonnes heures.</p>
+
+<p>M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait
+peur de troubler le repos de Jules; il désirait dire
+quelques mots à Blaise, et il n'osait parler. Blaise,
+s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, arriva
+jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la
+portée du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le
+serra vivement dans ses bras et lui dit bas à l'oreille:</p>
+
+<p>«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je
+l'aime, que c'est toi qui as changé mon coeur, que tu
+es son frère, mon second enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le
+comte, répondit Blaise tout bas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise,
+afin qu'il n'ait plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon
+Monsieur le comte; ayez confiance, vous en serez récompensé.»</p>
+
+<p>Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans
+ses mains, il réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus
+véritablement admirables de cet enfant.</p>
+
+<p>«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il
+avec surprise. Ce pauvre enfant de portier a les sentiments
+élevés d'un prince, la science d'un savant, la
+générosité, la charité d'un saint. Quand il me parle, il
+m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent
+mon coeur de si doux sentiments que je ne sens plus
+mes inquiétudes ni mon malheur. Quand il me reprend,
+il me fait rougir comme s'il avait autorité sur moi.
+Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce qu'il
+est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions
+du catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion,
+parce qu'il est un saint enfant de Dieu... Et
+mon Jules, mon pauvre Jules, qu'est-il auprès de cet
+enfant? Un malheureux pécheur, un misérable comme
+moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je
+me confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près
+de lui, et je m'améliorerai avec lui, et notre maître à
+tous deux sera ce pauvre enfant calomnié, outragé,
+maltraité par nous... J'aime cet enfant; je l'aime à
+l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
+modèle et mon guide.»</p>
+
+<p>Le comte regarda avec attendrissement le pauvre
+Blaise, qui s'était rendormi dans un fauteuil, et dont la
+physionomie exprimait si bien le calme d'une bonne
+conscience. Il se leva, se plaça près du lit de Jules, et
+contempla avec une pénible émotion son visage contracté
+et agité.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et
+sage Blaise, et pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé.
+Que je sois seul puni, et que mon fils soit épargné!»</p>
+
+<p>Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec
+anxiété ses moindres mouvements, prêt à se cacher à
+son premier réveil. Jules dormit longtemps encore;
+évidemment il était mieux. Il s'éveilla enfin, ouvrit les
+yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise de
+dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière
+le rideau du lit.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé
+sans doute, ajouta-t-il en se soulevant et regardant de
+tous côtés... Je croyais qu'il était là... J'ai eu peur, bien
+peur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur
+Jules? Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous
+gronder après vous avoir vu si malade?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma
+maladie? Dis-moi la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens
+que je parlais beaucoup.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez
+de rien, ne regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant
+que vous étiez si mal, que nous craignions de vous
+voir mourir, vous avez dit tout ce que vous avez fait;
+vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous embrassait,
+vous serrait dans ses bras et priait le bon
+Dieu de vous sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en
+voulait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules
+avec accablement.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa
+et moi. Il n'y a que nous deux qui approchions de vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!</p>
+
+<p>&mdash;Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable
+de résister plus longtemps au désir de le rassurer;
+Jules! je t'aime toujours; plus qu'avant ta maladie,
+parce que je vois tes remords et que je t'en estime
+davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable,
+c'est moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui
+t'ai donné un si triste exemple. Jules! pardonne-moi,
+mon enfant; c'est ton père qui a besoin de pardon,
+parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»</p>
+
+<p>Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait
+à l'étreinte passionnée de son père en le couvrant
+de larmes. Le comte eut peur en le voyant ainsi
+pleurer; mais ces pleurs étaient un baume pour l'âme
+malade de Jules; ces larmes le soulageaient.</p>
+
+<p>«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant
+son père, qui cherchait à s'éloigner, pleurer dans
+vos bras!... Quel bien me font ces larmes! Comme je
+me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur de
+n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous
+connaissez la vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous
+l'aimerons tant, nous tâcherons de le rendre si heureux,
+qu'il ne sera plus pauvre Blaise! Je lui ai de
+grandes obligations, car c'est à lui que je dois le changement
+de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu
+et prier. Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui
+qui le premier t'a donné des sentiments de repentir; il
+t'a touché par sa patience, sa charité, sa générosité, son
+admirable humilité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout?
+ajouta Jules en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de
+ce sourire, le premier qu'il eût vu sur les lèvres de
+Jules depuis plusieurs semaines. Et à présent que tu es
+tranquille sur mes sentiments à ton égard, tâche de te
+reposer, tu es faible, bien faible encore.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose,
+je reposerai mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon
+ami, va lui chercher une petite tasse de bouillon de
+poule.»</p>
+
+<p>Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il
+courut annoncer la bonne nouvelle de la convalescence
+de Jules, et demanda un bouillon, qu'on fit chauffer
+avec empressement.</p>
+
+<p>Pendant son absence, Jules prit la main de son père,
+la baisa à plusieurs reprises, le regarda fixement et dit
+avec hésitation:</p>
+
+<p>«Papa,... papa, Blaise est mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir devancer ma pensée.»</p>
+
+<p>Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but
+avec avidité. A partir de ce moment la convalescence
+s'établit et marcha rapidement. M. de Trénilly continua
+à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas souffrir
+que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade.
+Il le renvoya coucher ce même soir chez son père.
+Blaise avait réellement besoin de repos; il avait à peine
+sommeillé pendant les sept jours du danger de Jules;
+la nuit comme le jour, il était avec le comte, toujours
+au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
+l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents,
+mais Blaise avait toujours refusé; il se bornait à y
+courir matin et soir pour donner des nouvelles de Jules.
+pour se débarbouiller et changer de vêtements.&mdash;Blaise
+raconta à ses parents tout ce qui s'était passé
+ce jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après
+avoir remercié le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda
+pas à s'endormir et ne se réveilla que le lendemain au
+grand jour.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XIV</h2>
+
+<h3>LES DOMESTIQUES</h3>
+
+
+<p>Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner
+quand il entra dans la cuisine, un peu honteux
+de sa longue nuit; mais son père le rassura en
+lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le
+reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude
+et les veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner
+et courut au château pour reprendre son poste
+près de Jules. La nuit avait été excellente, et le sommeil
+de Jules n'avait été interrompu que deux fois,
+par le besoin de prendre de la nourriture; il avait bu
+du bouillon; le médecin, qui sortait d'auprès de lui,
+avait permis des soupes, et Jules était en train d'en
+manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à
+lui et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise
+du domestique qui avait apporté la soupe. Jules lui
+tendit la main en souriant, ce qui augmenta l'étonnement
+du domestique.</p>
+
+<p>«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant
+à l'office, voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas
+vu, je ne le croirais pas! M. le comte qui embrasse
+le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main et qui
+lui sourit!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment,
+M. le comte, qui est si fier qu'il ne vous regarde
+seulement pas, et qu'il semble se croire au-dessus de
+tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! Du
+nouveau, comme tu dis, Adrien.</p>
+
+<p>&mdash;Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et
+le petit, va-t-il devenir insolent!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!</p>
+
+<p>&mdash;Et le servir comme un maître! comme M. Jules!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne
+suis pas là-dessus, moi, du même avis que vous: je
+ne crois pas que le petit change sa manière pour cela.
+Il est bon et honnête, cet enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié
+toutes ses histoires de l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh
+bien, entre nous, je n'ai jamais beaucoup cru à ces
+histoires. Nous connaissons bien M. Jules et de quoi
+il est capable.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que
+c'en est répugnant.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non
+plus. Est-il orgueilleux!</p>
+
+<p>&mdash;Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte
+Adrien! Comment aurait-il embrassé le petit du
+concierge?</p>
+
+<p>&mdash;Comment et pourquoi, nous n'en savons rien,
+mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait. Attention à
+nous et soyons polis et même aimables pour ce nouveau
+favori.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait,
+à ce gamin.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de
+cirage le jour du cerf-volant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes
+amis, et soyons prudents à l'avenir. De la politesse,
+des égards.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il
+en voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi des liqueurs!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi des sucreries!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à
+emporter chaque jour <i>les restes</i> du dîner. On sait bien
+ce que sont <i>les restes</i> d'une cuisine pour les amis; de
+quoi nourrir toute la famille et largement.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre
+jour un gigot entier à la petite Lucie, la repasseuse.
+Hier un gâteau pas seulement entamé à la bouchère.
+Ce matin, une livre de beurre à la voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef
+avec humeur. Tu as bien porté, l'autre jour, un panier
+de vin au village!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur
+au repas que donnait l'épicier.»</p>
+
+<p>La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation
+intime; un des domestiques se précipita pour
+répondre à l'appel.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec
+précaution la porte de Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise
+déjeune avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le domestique apportait une
+petite table avec deux couverts, une volaille froide,
+du jambon, du beurre frais et des fruits.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première
+fois que je mangerai avec appétit depuis la
+maladie de mon pauvre Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner,
+je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme
+d'habitude.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner
+cela, après toutes les fatigues que tu as eues, toutes
+les nuits que tu as passées?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé
+cette nuit; il n'y paraît plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique;
+si j'ai besoin de vous, je sonnerai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise,
+de moi qui ait tant accepté et reçu de toi, continua le
+comte. Prends garde que ce ne soit encore de l'orgueil,
+ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
+la main sur la tête et sur la joue de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de
+l'orgueil; je recevrais de vous plus volontiers que de
+tout autre; cela me ferait même plaisir de vous donner
+cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un air pensif,
+je sais que votre coeur déborde de reconnaissance
+pour les soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous
+ne savez que faire pour me le témoigner... Attendez...
+attendez,... je vais vous contenter. Habillez-moi de
+neuf pour la première communion, dans un mois.
+Cela me fera un grand plaisir et à papa aussi, car
+c'est cher pour des gens comme nous... Voulez-vous?
+voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant à la volaille,
+vraiment je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>&mdash;Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri;
+oui, tu as bien deviné avec ton excellent coeur
+le besoin que j'éprouve de t'exprimer ma reconnaissance;
+je te remercie de me dire si franchement ce
+qui te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement
+complet pareil à celui de Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas
+si beau! ce ne serait pas bien, voyez-vous. Le serviteur
+ne doit pas se vêtir comme le maître; je serais moi-même
+mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; laissez-moi
+commander mes habits comme si papa devait payer,
+et puis c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que
+tu dis est sage.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une
+chose;... mais... ne vous fâchez pas si j'en demande
+trop... Dites seulement: non, Blaise, tu es trop ambitieux.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,...
+parle donc! Dis, mon enfant, dis.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi
+de vous embrasser non pas du bout des lèvres,
+mais là... comme je l'entends,... comme j'embrasse
+quand j'aime...</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en
+ouvrant les bras pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec
+transport et qui embrassa le comte à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>Jules avait regardé et écouté avec attendrissement,
+il voulut à son tour embrasser Blaise comme un frère,
+un ami.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne
+nous quitte jamais?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second
+fils, ton camarade d'études et de jeux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution,
+impossible. J'ai un père moi aussi, et une mère; je
+suis leur seul enfant; je dois rester près d'eux,
+et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
+seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non
+seulement de fait, mais d'habitudes, d'éducation, de
+vêtements et de manières. Je ne serais plus comme
+leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
+je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous
+servir et à vous témoigner mon affection et mon
+respect: mais quitter mes parents, vous suivre à Paris,
+jamais!»</p>
+
+<p>Le comte considérait avec émotion la belle figure
+de Blaise animée par les sentiments qu'il exprimait
+avec énergie et noblesse.</p>
+
+<p>«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il;
+mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend,
+c'est que je ne m'en sente pas humilié.</p>
+
+<p>«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il
+dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose; et
+nous ne ferons rien sans te consulter, Blaise. C'est
+toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure
+pour tes habits.»</p>
+
+<p>Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit
+emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise
+que Blaise n'avait pas mangé.</p>
+
+<p>«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office:
+une nouvelle merveille! M. Blaise a refusé l'invitation
+de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son
+couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge,
+ce mangeur de pain et de fromage, refuse de
+la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc
+pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien
+qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon
+vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais
+rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propos de ce
+vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous
+ne l'avons jamais su.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien
+avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner
+M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour
+n'en plus sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est
+implanté près d'un homme riche et grand seigneur
+comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus...
+Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite
+à déjeuner!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est
+laissé embrasser! on aurait dit qu'il voulait rendre à
+M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait
+sauté au cou.</p>
+
+<p>&mdash;La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a
+pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être
+le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien
+nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous
+aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir
+l'air d'y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout
+ça n'est pas franc du collier; l'année dernière il fait
+cinquante infamies, et cette année le voilà un sage!
+un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour
+de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur
+nos gardes; ne nous découvrons pas trop.»</p>
+
+<p>Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur
+ouvrage, Blaise parut à la porte et dit que M. Jules
+demandait qu'on allât au village chercher un demi-cent
+de jolies billes pour s'amuser.</p>
+
+<p>«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un
+des gens. J'en apporterai un cent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi,
+mon petit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je
+n'aurais pas de quoi les payer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur!
+répondit le domestique. On les portera sur le compte
+de M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules
+me gronderait, et il aurait raison.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jules ne le saura pas, nigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur
+son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas
+sur le compte de M. Jules; si le cent a coûté trois
+francs, on mettra: demi-cent de billes, trois
+francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est
+tout simplement un vol. Je ne prêterai jamais les
+mains à une friponnerie, quelque petite qu'elle soit.
+Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors
+que je serais malheureux et méprisable.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à
+monsieur Blaise! Tu as oublié tes friponneries de
+l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas commis de friponneries, répondit
+Blaise avec calme et dignité. Le bon Dieu m'a toujours
+protégé contre le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à
+la fin. Ce que je te disais était pour rire; tu l'as pris
+au sérieux comme un nigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en
+se retirant.</p>
+
+<p>«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les
+domestiques au bout de quelques instants. Il ne faut
+plus rien lui offrir. Attendons qu'il demande. Nous
+nous compromettrions.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XV</h2>
+
+<h3>L'AVEU PUBLIC</h3>
+
+
+<p>La convalescence de Jules marcha rapidement; il
+avait repris une gaieté qui l'avait abandonné depuis
+longtemps; souvent il causait avec son père de sa vie
+passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, de
+ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et
+douce. Il ne trouvait pas avoir suffisamment réparé
+ses torts envers Blaise; il semblait méditer un projet
+qu'il ne voulait découvrir à personne.</p>
+
+<p>«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et
+d'Hélène pour achever ma réparation à Blaise: ce
+sera une bonne manière de me préparer à la première
+communion que nous devons faire ensemble.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais
+maintenant, mon pauvre Jules? Blaise semble être
+parfaitement heureux.</p>
+
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais
+il m'a beaucoup parlé, depuis ma maladie, de ses
+devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers lui-même;
+il m'a expliqué sur les motifs de sa conduite
+des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le
+curé, qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes
+choses; vous verrez, papa, que ce que je veux faire
+sera bon et vous fera plaisir. Car, vous aussi, cher
+papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez
+dans ma chambre, je vois bien comme vous priez
+et comme vous pleurez en priant; j'ai bien vu que
+vous causiez avec le curé; c'est tout cela qui fait du
+bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de
+bonnes pensées que je n'avais jamais eues auparavant...
+C'est singulier.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai
+dit le jour où je me suis montré pour la première fois
+près de ton lit de mourant, c'est moi qui étais coupable
+de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
+Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer;
+ta maladie, en amollissant mon coeur, m'a
+permis de comprendre mes torts immenses envers
+ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et
+par mon irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire
+de Blaise, et tu as fait comme ton père, que tu aimes
+et que tu rends bien heureux par ton changement.</p>
+
+<p>Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse;
+Blaise arriva peu de temps après; il continuait à passer
+tout son après-midi avec Jules et le comte.</p>
+
+<p>Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait
+à faire d'assez longues promenades dans la
+campagne; on s'étonnait au village de voir que Blaise
+l'accompagnait toujours et était traité amicalement
+par le comte.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly était attendu très prochainement
+avec Hélène; ni l'une ni l'autre n'avaient su ni la gravité
+de la maladie de Jules, ni le retour de Blaise dans
+le château, ni le changement du comte et de Jules.
+Hélène avait renouvelé sa première communion avec
+une grande piété et avait ardemment prié pour la
+conversion de son père et de Jules. On s'apprêtait au
+château à les recevoir avec une affection inaccoutumée.
+Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda
+à son père de rassembler toute la maison dans le salon,
+le soir de l'arrivée de la comtesse et d'Hélène;
+son père lui avait vainement demandé quelle était son
+intention en convoquant ainsi tous les gens, y compris
+Anfry, sa femme et Blaise.</p>
+
+<p>«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception
+de maman et d'Hélène; vous serez tous contents,
+j'en suis sûr.»</p>
+
+<p>Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir
+qu'à la convocation générale.</p>
+
+<p>«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger
+et de ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera
+pas, je te le promets: seulement les premières
+heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. Après tu
+seras avec moi le plus possible, comme depuis ma
+maladie.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance
+en vous, ce n'est plus comme avant. Je répondrais
+de vous comme de moi-même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.</p>
+
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a
+consolé quand elle me voyait pleurer!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pauvre Blaise, tu pleurais donc?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez
+donc que je passais aux yeux de tous pour un vaurien,
+un menteur, un voleur.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul
+qui étais cause de tout le mal. Mais je te vengerai.
+sois tranquille! J'y suis plus décidé que jamais.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me
+vengerez-vous? Je n'ai pas besoin de vengeance, moi!
+Ne suis-je pas bien heureux maintenant, entre vous
+et l'excellent M. le comte? Cela me paraît drôle de
+penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne
+craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par
+jour! et quand il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le
+serre à l'étouffer.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Mon bon Blaise, comme je t'aime!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je
+vous aime bien, car je vous aime en Dieu. Je vous aime
+comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, comme mon frère
+en Dieu.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu,
+quand nous aurons fait notre première communion
+ensemble, rien ne pourra plus nous séparer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur
+Jules, nous serons réunis en Dieu et nous nous
+retrouverons dans le ciel.»</p>
+
+<p>Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent
+ainsi au château; là Jules dit adieu à son ami,
+qui attendit avec impatience la convocation du soir
+pour savoir ce que ferait Jules.</p>
+
+<p>L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient,
+en se promenant devant le château, l'arrivée
+de Mme de Trénilly et d'Hélène. La voiture parut enfin
+dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. Hélène
+sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant
+que sa mère descendait plus posément. M. de Trénilly
+reçut sa fille dans ses bras et l'embrassa avec une effusion
+qui surprit agréablement Hélène, peu habituée
+aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda
+avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut
+et l'embrassa encore en souriant.</p>
+
+<p>«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après
+la sainte cérémonie à laquelle je n'ai pu malheureusement
+assister.»</p>
+
+<p>La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de
+n'en rien témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules,
+qui avait déjà dit bonjour à sa mère. Ce fut bien un
+autre étonnement quand elle vit Jules se jeter à son
+cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant des
+paroles affectueuses.</p>
+
+<p>«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour
+manquait à ma joie. Je suis si content de te revoir!
+Je t'aime bien, à présent que je sais mieux t'apprécier.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc
+été plus malade que nous ne le pensions?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du
+corps et de l'âme. Mais je suis guéri maintenant,
+grâce à Dieu... et à Blaise», ajouta-t-il en lui-même.</p>
+
+<p>Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés;
+ses yeux semblaient chercher quelqu'un; elle se hasarda
+à demander timidement:</p>
+
+<p>«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés,
+je ne le vois pas parmi les gens de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il vient donc au château, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.</p>
+
+<p>Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas
+le sourire moqueur et méchant d'autrefois, mais un
+sourire doux et bon qu'elle n'avait jamais vu à son
+frère. Elle remarqua alors combien Jules était embelli
+et le changement qu'avait subi toute sa personne
+et surtout sa physionomie.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu
+ainsi. Tu as l'air tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;La maladie change, répondit Jules avec gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première
+communion, dit Hélène avec hésitation.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement;
+je compte pour cela sur toi, ma chère soeur, et aussi
+sur un ami que je te présenterai ce soir.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins
+dans le pays?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans
+mon coeur que s'est fait le changement.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mon bon Jules, que je suis contente de te voir
+comme tu es maintenant!»</p>
+
+<p>Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient
+la chambre d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené
+sa femme et lui racontait la terrible maladie de
+Jules, les pénibles révélations qui en avaient été la
+conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme
+de Jules et dans la sienne propre, les services immenses
+que leur avait rendus Blaise, la bonté, la piété
+admirable de cet enfant, et l'impression que ses vertus
+avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui
+disait son mari, sembla mécontente de n'avoir pas su
+le danger qu'avait couru son fils, et se montra incrédule
+quant aux vertus extraordinaires de Blaise.</p>
+
+<p>«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé
+votre coeur à l'attendrissement et à la crédulité; le
+petit bonhomme, qui n'est pas bête, en a profité pour
+vous fasciner et s'impatroniser dans la maison. J'espère
+que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
+reprendra sa place.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur
+et cette injustice. Le pauvre Blaise, bien loin
+d'abuser et même d'user de son ascendant sur moi et
+sur Jules, a refusé les offres avantageuses que nous
+lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu
+d'hommes faits eussent été capables.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans
+connaître les offres que vous lui avez faites, je présume
+qu'elles étaient de nature à ne pas être agréées par
+moi.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez
+combien vous me peinez profondément, combien
+vous blessez tous mes sentiments paternels!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à
+gâter vos enfants, surtout Jules, que vous avez rendu
+odieux.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu
+méchant et odieux; Blaise l'a rendu bon et aimable.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait
+perdre la raison; ne me débitez donc pas de semblables
+sornettes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit
+le comte avec un geste de désolation en quittant la
+chambre.</p>
+
+<p>La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla,
+commanda qu'on servît le dîner et entra au salon avec
+l'air froid et calme qui lui était habituel.</p>
+
+<p>Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte
+troubla et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda
+à son père l'exécution de sa promesse. Le
+comte l'embrassa et sortit après lui avoir dit à l'oreille:</p>
+
+<p>«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»</p>
+
+<p>Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et
+tous les gens de la maison entrèrent à la suite du
+comte, qui avait Blaise à ses côtés. La comtesse et
+Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement,
+lorsque Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le
+prit par la main, l'amena au milieu du salon et dit
+d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:</p>
+
+<p>«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation
+de papa, pour réparer autant qu'il est en
+moi l'injustice dont je me suis rendu coupable depuis
+deux ans envers mon pauvre Blaise...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit
+Blaise d'un air suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le
+repos de ma conscience, pour la satisfaction de mon
+coeur, dire ici devant maman, devant Hélène, devant
+tous, combien je les ai méchamment, indignement
+trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes
+tes bonnes actions; je t'ai toujours calomnié, injurié!
+Tu m'as toujours noblement et généreusement pardonné.
+Au lieu de te justifier en m'accusant, tu t'es
+laissé perdre de réputation dans la maison et dans le
+pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a
+toujours pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité,
+pour la bonté, pour la réunion de toutes les vertus.
+Je désire que dans tout le pays on sache l'aveu que
+m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis
+aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et
+admirable. Je veux que tous sachent qu'ici, devant
+papa, maman, devant toutes les personnes de la maison
+que j'ai tant et si souvent offensées par mes exigences,
+mes insolences, mes méchancetés, je demande
+pardon à genoux de toute ma vie passée. Je veux
+qu'on sache que c'est à Blaise que je dois ma conversion;
+sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon
+repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»</p>
+
+<p>Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant
+ces dernières phrases: Blaise se précipita
+vers lui pour le relever; Jules se jeta dans ses bras
+et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques
+pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là,
+ne put comprimer plus longtemps son émotion;
+il s'approcha de Jules et de Blaise, les prit tous
+deux dans ses bras:</p>
+
+<p>«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots,
+quel courage! Le bon Dieu te récompensera! cher enfant!&mdash;Bon
+Blaise, c'est à toi que je dois cette douce
+joie!»</p>
+
+<p>Les domestiques demandèrent la permission de serrer
+la main de leur jeune maître. Jules courut à eux
+et leur prit les mains à tous avec effusion. Il était
+heureux, il se sentait le coeur léger.</p>
+
+<p>Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles
+de Jules, elle s'était sentie courroucée contre ce
+qu'elle trouvait être une humiliation ridicule. A mesure
+qu'il parlait, la noblesse de l'action de son fils,
+l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans
+la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes.
+Elle en voulait au pauvre Blaise, cause bien innocente
+de cette confession, et lorsqu'elle le vit dans les bras
+de Jules et puis du comte, le mécontentement reprit
+le dessus et elle resta froide et immobile, retenant
+Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de
+son frère et qui pleurait à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards
+d'affectueuse admiration, ils ne parlèrent pas
+d'autre chose toute la soirée; plusieurs d'entre eux
+furent assez profondément touchés pour changer complètement
+de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles
+serviteurs.</p>
+
+<p>Quand le comte et Jules restèrent en famille avec
+Blaise, que Jules avait retenu, Hélène s'élança vers son
+frère, qu'elle embrassa avec effusion, puis se tournant
+vers le comte:</p>
+
+<p>«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon
+Blaise, qui a été la cause première de tout ce bien?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le;
+il doit être pour toi un second frère.»</p>
+
+<p>Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène,
+dont il baisa la main avec tendresse.</p>
+
+<p>La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant
+d'Hélène, elle la retira violemment en disant:</p>
+
+<p>«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier
+que vous vous permettez d'embrasser sous mes yeux.
+Je n'entends pas que cette scène ridicule se prolonge
+plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et laissez
+votre père et votre frère faire leur ami et leur confident
+de ce garçon sans éducation.»</p>
+
+<p>Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.</p>
+
+<p>«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!</p>
+
+<p>&mdash;Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle
+en quittant la chambre et entraînant Hélène.</p>
+
+<p>Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché
+dans ses mains. La dureté orgueilleuse de sa femme
+le navrait. Il lui avait toujours reproché de la sécheresse
+et du manque de coeur; mais, sec et égoïste lui-même,
+il n'en avait jamais souffert comme en ce jour
+où tout était changé en lui.</p>
+
+<p>Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes;
+les reproches qui devaient à l'avenir empoisonner sa
+vie. Le bonheur si nouveau et si pur qu'il avait goûté
+entre Jules et Blaise depuis environ un mois était passé
+pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient
+privés de la société de Blaise, dont la piété leur
+était si utile, dont la gaieté, l'affection, la complaisance
+leur étaient si agréables.</p>
+
+<p>La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise,
+ce pauvre Blaise destiné à rencontrer toujours des ingrats
+dans la famille du comte.</p>
+
+<p>Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation
+inattendue, quand il se sentit serrer dans les
+bras de Jules en même temps que ses mains étaient
+effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants
+pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise
+sentait qu'il redeviendrait <i>pauvre Blaise</i>.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment
+et où pourrai-je passer mes après-midi avec
+Blaise et avec vous?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta
+mère jusqu'à ce qu'elle ajoute foi à ce que nous
+croyons si bien, nous qui en avons profité; je veux
+dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise et
+à la reconnaissance que nous lui devons.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez
+pas de reconnaissance; après ce que M. Jules a fait
+aujourd'hui, la reconnaissance est toute de mon côté...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as
+pardonné et tu t'es dévoué avant la réparation.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous
+soyons quittes envers toi, ce qui n'est pas et ne pourra
+jamais être: nous souffrirons toujours dans notre
+affection pour toi, d'abord en nous trouvant souvent
+privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu
+par celle qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout
+ce qu'il fait; ce qui arrive est peut-être pour notre bien
+à tous. Et d'abord n'est-ce pas un bonheur de souffrir
+en ce monde pour recevoir une plus grande récompense
+dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer
+à nous aimer sans nous voir autant, et en nous donnant
+le mérite d'accepter avec résignation et douceur
+cette peine que le bon Dieu nous envoie? Cher Monsieur
+le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute
+la tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à
+ne plus jamais vous voir si c'était la volonté du bon
+Dieu! Hélas! peut-être ne vous embrasserai-je plus
+jamais, jamais, ni M. Jules non plus!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que
+tu voudras, mon enfant», dit le comte en le serrant
+contre son coeur.</p>
+
+<p>Blaise usa largement de la permission; mais la soirée
+était avancée; il était temps de se séparer. Blaise
+dit un dernier adieu à Jules et au comte et se retira
+en sanglotant.</p>
+
+<p>«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans
+ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta
+santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher
+enfant; quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai
+ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
+Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel
+nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce ne sera probablement pas le dernier ni
+le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta
+mère et à la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher.
+N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
+nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu
+le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi
+d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois
+aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin
+de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de
+le resserrer.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XVI</h2>
+
+<h3>L'OBÉISSANCE</h3>
+
+
+<p>Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand
+il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en
+souriant.</p>
+
+<p>«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon
+sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne recommenceras
+pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée
+ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas une
+société convenable pour toi, je te prie d'aller dès
+demain lui signifier que je lui défends de mettre les
+pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut
+le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne laisserai
+pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez
+mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéirai, maman, répondit Jules
+avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez
+m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Depuis quand as-tu besoin de consolation?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais
+et combien j'avais offensé le bon Dieu.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>souriant</i></p>
+
+<p>A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus
+bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que
+pour prêcher. Mais je te prie de me faire grâce de tes
+sentences religieuses; je ne suis pas encore arrivée au
+point de vous comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu
+sais que je ne supporte pas tes remontrances. Pense
+comme ton père et ton frère, prie avec eux si cela te
+fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni l'entende.
+Adieu mes enfants. laissez-moi seule; je suis
+fatiguée.»</p>
+
+<p>Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement;
+leurs chambres se touchaient. En entrant dans celle de
+Jules, ils virent le comte qui les attendait.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue
+sur sa première impression? A-t-elle enfin compris la
+beauté et la noblesse de ton aveu, Jules, et pardonne-t-elle
+au pauvre Blaise la part qu'il a prise dans notre
+amélioration?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je crois que non, papa; maman a parlé comme au
+salon; la pauvre Hélène a même été grondée pour
+avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la
+main sur la tête à plusieurs reprises. Pauvre Hélène.
+répéta-t-il d'un air triste et pensif, tu as dû souffrir
+tous ces temps-ci.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses
+et si bonnes! mes compagnes étaient si bonnes aussi!
+J'étais heureuse là-bas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et ici?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de
+vous et de Jules.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour
+ton bonheur sera fait; tu dois voir le changement qui
+s'est opéré en moi. Ma vieille humeur, mon ancienne
+sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu n'auras
+plus peur de moi, je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans
+ses bras; je vous aimerai de tout mon coeur et je vous
+le dirai sans crainte.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent
+comme s'il était son vrai père.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh!
+que c'est drôle! Je voudrais voir cela.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous
+chez Anfry.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais
+cru possible que Blaise osât embrasser papa!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté
+ce que nous devons à Blaise et quelles sont ses admirables
+vertus; pour moi il a été un véritable ami.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>A demain le reste de la conversation, mes chers
+enfants. Tu dois être fatiguée du voyage, mon Hélène,
+et toi, mon ami, de toute ta soirée.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché
+de me coucher.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir.
+Bonsoir, mon cher papa, bonne nuit et à demain.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse!
+Adieu, Jules; adieu Hélène.»</p>
+
+<p>Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.</p>
+
+<p>Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui,
+l'enlaça tendrement dans ses bras et lui dit:</p>
+
+<p>«Papa, prions ensemble pour maman; demandons
+au bon Dieu qu'il la change comme il nous a changés...
+Je puis bien vous dire cela, papa, n'est-il pas
+vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
+m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur
+pour maman que d'être comme elle a été ce soir.»</p>
+
+<p>Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent
+dans ses yeux firent voir à Jules que son père
+pensait comme lui.</p>
+
+<p>«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à
+genoux près de son fils.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un
+peu inquiète de ne pas avoir vu son mari depuis le
+mécontentement qu'il lui avait témoigné, et l'ayant
+inutilement cherché dans sa chambre et dans celle
+d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue
+de son mari à genoux près de son fils; aucun des deux
+ne l'entendit entrer. La comtesse resta quelques
+minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après quelque
+hésitation, elle referma doucement la porte et se retira
+toute pensive dans sa chambre.</p>
+
+<p>«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a
+positivement altéré leur raison... Je ferai venir mon
+médecin un de ces jours et je les ferai soigner...
+Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me parlait-elle
+pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
+vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais
+les empêcher de la voir, mais c'est impossible!...
+Un père et un frère!... Il y aurait bien un moyen!...
+Ce serait de l'emmener faire un voyage en Suisse...
+Oui... Mais il faut attendre la première communion de
+Jules; je ne puis m'en aller avant.»</p>
+
+<p>Et la comtesse se coucha avec la résolution de
+prendre patience, de laisser faire jusqu'après la première
+communion, et ensuite d'enlever Hélène à cette
+influence qu'elle croyait fâcheuse.</p>
+
+<p>Le comte emmena le lendemain ses enfants pour
+voir Blaise. Ils entrèrent chez Anfry.</p>
+
+<p>«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus
+arriver, dit le comte. Il aurait dû penser que nous
+viendrions chez lui, puisqu'il ne peut pas venir chez
+nous.»</p>
+
+<p>Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry,
+qui travaillait au jardin.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il y a longtemps, monsieur le comte.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où est-il allé?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste
+nuit, et il a été chercher sa consolation près du bon
+Dieu; c'est assez son habitude, vous savez.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous
+avons besoin de force et de consolations.»</p>
+
+<p>Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église,
+qui se trouvait près de là. Ils y entrèrent sans bruit,
+s'agenouillèrent dans un banc et aperçurent Blaise à
+genoux sur la dalle, la tête dans les mains et paraissant
+ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps
+un mouvement qui indiquât qu'il avait terminé
+sa fervente prière, mais Blaise ne bougeait pas; il ne
+calculait pas le temps quand il priait. Enfin, il laissa
+retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à
+mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher
+Sauveur, j'obéirai; je ferai le sacrifice, je ne chercherai
+plus à les voir qu'à de rares intervalles; je mettrai
+dans mes paroles, dans mes actions, la réserve d'un
+serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les,
+ces maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon
+bon M. Jules! continuez, mon Dieu, à les éclairer, à
+les diriger vers le bien. Et cette bonne Mlle Hélène!
+qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez
+le coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver,
+mon bon Jésus! cela vous est facile! Faites qu'elle
+vous aime, et tout sera bien.»</p>
+
+<p>Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses
+yeux bouffis de larmes, fit un grand signe de croix,
+et, se retournant pour s'en aller, il aperçut le comte et
+ses enfants. Son visage s'éclaira; il fut sur le point de
+courir à eux, mais le respect pour la maison de Dieu
+contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé
+en même temps; il se dirigea vers la porte, suivi de
+ses enfants et de Blaise. Ce ne fut qu'après être sorti
+de l'église que Blaise, poussant un cri de joie, se jeta
+dans les bras que lui tendait le comte, à la grande
+satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle
+Hélène. Peur? Peut-on avoir peur de ceux qu'on aime
+tant?</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui
+dit le comte en lui serrant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant.
+J'ai donc parlé tout haut?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous
+t'ayons entendu.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, je viens de promettre au bon
+Dieu de ne rien faire de ce qui pourrait déplaire à
+Mme la comtesse; non seulement je ne chercherai
+pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais
+encore je les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur
+Jules! De grâce, je vous le demande avec instance,
+n'ébranlez pas ma résolution; aidez-moi, au contraire,
+à la tenir. Mais voici la pensée que m'a suggérée le
+bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur
+le comte n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse,
+lui qui commande, qui est le maître. Alors, monsieur
+le comte, vous viendrez me voir, et vous amènerez
+quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? Pardonnez-moi
+si j'en demande trop; c'est que je ne vous
+cache pas mes pensées, et il me semble que celle-ci
+n'est pas coupable ni pour moi, ni pour M. Jules, ni
+pour Mlle Hélène.</p>
+
+<p>&mdash;Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon
+ami, ta pensée est bonne, et je la mettrai à exécution;
+je viendrai te voir souvent, très souvent, et j'amènerai
+parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne
+m'échappent en route.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera
+pour courir au-devant de Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de
+midi à deux ou trois heures.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai;
+quand je ne vous aurai pas vus, je vous espérerai
+pour le lendemain.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans
+ton attente, mon ami.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XVII</h2>
+
+<h3>LA CORRESPONDANCE</h3>
+
+
+<p>«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur
+en présentant à Anfry une lettre sous enveloppe,
+avec un beau cachet.</p>
+
+<p>Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa
+de la décacheter, tout surpris d'en recevoir
+une.</p>
+
+<p>«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la
+signature.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyons donc! Que te dit-il?»</p>
+
+<p>Blaise lut tout haut:</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous
+nous sommes quittés que tu m'as peut-être oublié;
+mais moi, je pense souvent à toi et je t'aime toujours.
+Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si lentement
+que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent,
+j'ai neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à
+devenir savant. Il est arrivé une chose très drôle chez
+un monsieur qui demeure près de chez nous: sa maison
+a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, comme tu
+penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues
+blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a
+encore une quantité; avant, elles étaient grises,
+comme toutes les souris. Papa ne voulait pas le
+croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un
+petit chien qui est très habile pour cela, et papa et moi
+nous avons vu que toutes les souris attrapées étaient
+réellement blanches.&mdash;Je m'amuse assez, mais pas
+tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
+comme toi; ce qui est singulier et très désagréable,
+c'est qu'ils sont tous un peu menteurs; quand ils ont
+fait une sottise, ils ne veulent jamais l'avouer, et ils
+disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à toujours
+dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le
+monde me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première
+communion, et quel jour ce sera, pour que je
+pense à toi et que je prie pour toi ce jour-là. Dis-moi
+aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les enfants
+du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour
+toi, s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le
+monsieur lui-même était méchant; cela m'a fait peur
+pour toi, mon pauvre Blaise, toi qui es si bon. Ne va
+pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du mal.&mdash;Raconte-moi
+ce que tu fais, et pense souvent à moi,
+comme je pense souvent à toi. Adieu, mon cher
+Blaise, je t'embrasse de tout mon coeur; embrasse
+pour moi ton papa et ta maman.</p>
+
+<p>«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»</p>
+
+<p>«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie
+pas, ce pauvre M. Jacques! S'il m'avait interrogé
+l'année dernière sur ce qu'il me demande aujourd'hui
+pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien
+embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!...
+Il y a une chose, dans la lettre de M. Jacques,
+qui me paraît drôle, comme il le dit lui-même,
+ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
+changer la couleur des souris.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter
+bien des fois à ton grand-père, qui a été soldat
+sous l'empereur Napoléon Ier, que, lors de l'incendie
+de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les maisons
+que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris
+qui couraient au travers étaient blanches comme des
+lapins blancs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est singulier que la frayeur puisse produire un
+pareil effet sur des animaux.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Vas-tu répondre à M. Jacques?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer
+de visite de M. le comte ni de M. Jules; ainsi j'ai
+bien le temps.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects
+et nos amitiés.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'y manquerai point, papa.»</p>
+
+<p>Et Blaise, prenant du papier, une plume et de
+l'encre, fit à Jacques la réponse suivante:</p>
+
+<p>«Mon cher Monsieur Jacques,</p>
+
+<p>«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre
+chère et aimable lettre. Je vous remercie de ne pas
+m'oublier; moi aussi, j'ai bien pensé à vous, et j'ai
+plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis consolé
+par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu
+que nous fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il
+me demande pour ma première communion. Merci,
+mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne pensée de
+prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez
+à Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui,
+de me donner du courage dans les temps de tristesse,
+de la force pour résister à la joie, afin que je n'oublie
+pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
+que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne
+pourrai plus mourir. Priez, mon bon monsieur Jacques,
+pour que je n'oublie jamais aucun de mes
+devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer
+aux autres; priez pour que je ne conserve aucun souvenir
+du mal qu'on me fait, et que je n'oublie jamais
+les bienfaits que je reçois. On a trompé votre papa
+en lui disant que le comte de Trénilly était méchant;
+il est bon comme le meilleur des hommes; je l'aime
+comme s'il était mon père. Son fils, M. Jules, est excellent
+aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. M. Jules et
+moi, nous ferons notre première communion dans
+trois semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge.
+M. le comte et Mlle Hélène nous ont promis de communier
+avec nous ce jour-là, ce qui vous prouve combien
+ils sont réellement bons et pieux. Je suis très heureux,
+mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce
+que le bon Dieu veut bien m'envoyer, des peines
+comme de la joie. Papa et maman vous remercient
+bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs
+respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques,
+je sais bien que ma position me défend de vous
+embrasser, mais je puis me permettre de vous assurer
+que je vous aime de l'affection la plus tendre et la plus
+dévouée.</p>
+
+<p>«Votre humble et obéissant serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre,
+qu'un domestique entra chez Anfry.</p>
+
+<p>«Mme la comtesse demande Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Mme la comtesse me demande? répéta
+Blaise fort étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me
+chercher Blaise, m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le
+plus vite possible.»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec
+inquiétude. Vas-y, mon Blaisot; va, tu ne peux faire
+autrement,... et reviens vite nous dire ce qui se sera
+passé, car je ne suis pas tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous
+qui m'arrive? Et quand même il m'arriverait des
+choses pénibles, le bon Dieu n'est-il pas là pour me
+protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux
+de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je
+resterai le moins que je pourrai.»</p>
+
+<p>Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour
+être plus vite revenu. On le fit entrer immédiatement
+chez la comtesse, qui l'attendait avec impatience. Il
+salua; la comtesse lui fit un petit signe de tête, renvoya
+le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un air
+froid et hautain:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as profité de mon absence pour
+t'emparer de l'esprit de mon mari et de mon fils; tu
+as réussi on ne peut mieux; je ne vois que des visages
+allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une
+promenade extraordinaire pour te faire leur visite;
+il faudrait pour leur rendre leur bonne humeur que
+M. Blaise fût toujours près d'eux. Je sais que ma fille
+est entraînée par son père et par son frère à faire
+comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut
+durer. Je t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore
+assez bonne opinion de ta loyauté pour espérer être
+obéie en t'interdisant toute démarche qui pourrait te
+rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux
+passer ta vie à lui baiser les mains et lui faire des
+platitudes sans que je m'en préoccupe aucunement;
+mais je ne veux pas de cette sotte amitié de mes
+enfants pour un fils de portier et un petit intrigant.
+Si tu veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai
+de ton avenir; je te ferai donner une bonne éducation,
+et je t'assurerai une rente qui te mettra à l'abri
+de la pauvreté. Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la
+défense que vous me faites, quelque chagrin que j'en
+éprouve; je prierai M. le comte de vouloir bien m'aider
+à suivre vos ordres. Quant à la pension, à l'éducation
+et aux avantages que vous voulez bien me promettre,
+vous me permettrez de tout refuser. Je n'ai
+besoin de rien; je ne veux pas sortir de ma condition,
+ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai mon pain
+comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu,
+j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu
+ni mon coeur ni ma conscience. Je puis affirmer à
+madame la comtesse qu'elle se trompe en pensant que
+j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et de
+M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout
+seul, je ne sais comment, car je sens combien je suis
+loin de mériter les bontés de M. le comte, de M. Jules
+et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené tout cela. Peut-être
+m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de
+m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au
+moment de ma première communion... Mais, je vous
+le promets, Madame la comtesse, je ne verrai vos
+enfants qu'avec votre permission.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait
+réussi jusque-là à conserver son sang-froid, fondit en
+larmes. Il voulut dire quelques mots d'excuse, mais
+les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. Honteux
+de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter,
+Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication,
+et, saluant à la hâte, il s'avança vers la porte.
+Avant de l'ouvrir il jeta un dernier regard sur la comtesse,
+qui s'était levée et qui avait fait un pas vers lui;
+un certain attendrissement se manifestait sur le
+visage de la comtesse; au mouvement que fit Blaise
+pour s'arrêter, elle reprit son air hautain et fit un
+geste impérieux qui termina sa visite.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher
+ses larmes aux domestiques, et sortit par un petit
+escalier qui communiquait à l'appartement du comte
+et des enfants. A peine avait-il franchi les premières
+marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que
+les larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché
+d'apercevoir.</p>
+
+<p>«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et
+comment es-tu rentré au château?» lui dit M. de Trénilly
+en le retenant.</p>
+
+<p>Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine
+du comte et en donnant un libre cours à ses sanglots.</p>
+
+<p>«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots?
+lui dit le comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il
+de fâcheux? Dis-le moi; parle sans crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur
+le comte, répondit Blaise en retenant ses sanglots.
+C'est que je ne m'attendais pas... j'ai été pris par surprise...
+et je me suis laissé aller;... mais je vais tâcher
+d'être plus raisonnable,... plus résigné.</p>
+
+<p>&mdash;Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi
+parles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules
+et Mlle Hélène, et j'ai promis de lui obéir. Vous voyez
+que j'ai de quoi pleurer et m'affliger.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette
+haine contre ce noble et généreux enfant!»</p>
+
+<p>Le comte resta quelque temps immobile et pensif,
+tenant toujours Blaise de ses deux mains.</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne
+sais quel parti prendre pour épargner à toi et à Jules
+ce nouveau chagrin. Je ne puis forcer la volonté de
+ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de
+désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir
+les sacrifier, ainsi que toi, à cette volonté impérieuse
+et déraisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce
+qui nous vient par la permission du bon Dieu. C'est
+bien, bien pénible, il est vrai; je sais que c'est triste
+pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
+moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon
+coeur. Mais, mon cher Monsieur le comte, savons-nous
+le temps que durera cette séparation? Peut-être le bon
+Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. Aidez-moi,
+aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre
+soumission l'adoucira et changera ses idées à mon
+égard. Pensez donc qu'elle me croit faux, hypocrite,
+intrigant; elle craint peut-être que je ne corrompe
+M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur
+le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle
+est plus à plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi,
+Monsieur le comte, promettez-moi que vous m'aiderez
+à tenir ma promesse, et que vous n'amènerez plus
+M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme
+la comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du
+courage! Je vois bien qu'il vous en coûte, d'abord
+par amitié pour M. Jules et pour moi; et puis... parce
+qu'il en coûte toujours de céder, surtout à une
+femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur,
+cher Monsieur le comte. Croyez-moi, nous
+serons plus heureux en cédant qu'en résistant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de
+toi que viennent les sages avis et le bien. Je crois
+que tu as raison;... céder, c'est mieux... Mais toi, toi,
+pauvre enfant, qui ne penses jamais à toi-même, tu
+souffriras.</p>
+
+<p>&mdash;Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous
+verrai, vous, cher Monsieur le comte,... car... vous continuerez
+à me visiter et à me donner des nouvelles de
+ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle Hélène, toujours
+si bonne pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours!
+c'est un besoin pour mon coeur. Tu sais si je t'aime!
+Tu serais mon fils, je ne pourrais t'aimer davantage.»</p>
+
+<p>Le comte embrassa une dernière fois le pauvre
+Blaise, qui s'en alla fort triste, mais un peu consolé
+par les paroles affectueuses du comte.</p>
+
+<p>«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus
+loin qu'il le vit.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas
+trop mauvais non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces
+satanés gens te feront mourir de peine!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de
+sourire. Il n'y a que le premier moment qui vous
+emporte quelquefois... Avec la réflexion, on se résigne...</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre
+Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le
+chagrin; cela vous ramène toujours au bon Dieu: on
+prie mieux en apprenant à souffrir; le bon Dieu est là
+qui vous aide et qui vous console si bien!</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore...
+Tiens, tiens, les larmes roulent sur tes pauvres joues
+amaigries.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller
+quand j'aurai fait une petite visite au bon Dieu dans
+son église.»</p>
+
+<p>Blaise raconta à son père la cause de son nouveau
+chagrin, en atténuant avec sa bonté accoutumée les
+paroles dures et injurieuses de la comtesse. Anfry
+contenait avec peine sa colère; il connaissait assez la
+comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui
+cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses
+bras à plusieurs reprises, mais sans dire une parole,
+et le laissa aller chercher près du bon Dieu sa consolation
+accoutumée contre les chagrins qu'il supportait
+avec une fermeté au-dessus de son âge.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XVIII</h2>
+
+<h3>LA COMTESSE DE TRÉNILLY</h3>
+
+
+<p>La comtesse était restée debout au milieu de sa
+chambre, surprise et troublée des paroles de Blaise,
+de l'accent digne et ferme qui l'avait dominée malgré
+elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé ses
+paroles.</p>
+
+<p>«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout
+un avenir... et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté
+mes propositions avec une certaine indignation... C'est
+dommage que tout cela vienne d'un fils de portier...
+Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée...
+Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il
+exerce sur mon mari et sur mes enfants... En vérité,
+j'ai moi-même été presque convaincue, presque attendrie...
+Me serais-je trompée? serait-il vraiment le
+beau et noble coeur que me dit mon mari?... Mais
+non! impossible! Un fils de portier... C'est absurde!...»</p>
+
+<p>La comtesse resta longtemps pensive et indécise,
+elle se résolut enfin à laisser aller les choses, à observer
+Blaise et ses enfants, et à agir en conséquence.</p>
+
+<p>«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite,
+s'il cherche à voir mes enfants à mon insu, je n'aurai
+aucune pitié pour lui: je le chasserai avec ses parents...
+Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il accepte avec
+loyauté et résignation le chagrin que je lui impose,
+dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»</p>
+
+<p>Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus
+penser à Blaise. Elle prit un livre et se mit à lire, sans
+pouvoir toutefois chasser de son esprit l'image de
+Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et désolé.</p>
+
+<p>Au retour de la promenade, les enfants avaient couru
+chez le comte, dont ils recherchaient la compagnie
+autant qu'ils l'évitaient jadis. Ils le trouvèrent triste
+et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en lui demandant
+la cause de sa tristesse.</p>
+
+<p>«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants,
+dit le comte en les embrassant avec tendresse;
+votre maman a défendu à Blaise de vous voir, soit
+chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis
+d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir
+sa promesse; je le lui ai promis, quelque pénible et
+douloureuse que me soit cette contrainte. Je ne crois
+pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous communiquant
+cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi,
+ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne
+chercherez à le faire manquer à sa parole, et que vous
+n'augmenterez pas son chagrin en l'obligeant à repousser
+les occasions de rapprochement que vous lui
+offririez.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène
+et Jules, les yeux pleins de larmes. Vous avez raison,
+papa, ajouta Jules; nous ne devons pas rendre son
+sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir.
+Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne
+lui ferons même rien dire par vous, pour ne pas lui
+donner la tentation de répondre ou le chagrin de ne
+pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
+effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret
+je penserai à lui, à nos bonnes conversations d'autrefois.
+Pauvre Blaise! il souffre de cette séparation
+injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment maman
+peut être si injuste pour cet excellent garçon.
+Elle devrait l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer,
+au lieu...</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi
+à ses ordres sans les juger, sans les blâmer.
+Souviens-toi que nous-mêmes nous avons partagé ses
+préventions; qu'il y a peu de semaines encore je défendais
+à Blaise l'entrée du château; que c'est ta
+maladie qui a tout changé, et que, sans tes aveux,
+le pauvre garçon souffrirait encore de l'opinion si
+fausse que j'avais de lui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de
+mes méchancetés, de mes calomnies contre ce bon
+Blaise. Je l'ai toujours estimé et respecté, parce que
+je l'ai connu dès le commencement; mais je l'ai
+perdu de réputation par jalousie et par la malveillance
+que j'éprouvais contre tous ceux qui étaient
+bons. La pauvre Hélène sait ce que j'étais; c'est le
+remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr que ce
+sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé
+mon coeur... et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant
+tendrement son père. N'est-il pas vrai, papa, que nous
+sommes bien changés?</p>
+
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de
+nous irriter contre ta mère, prions le bon Dieu qu'il
+lui ouvre les yeux, comme il l'a fait pour nous.»</p>
+
+<p>Quelques instants après, le comte et les enfants
+entrèrent au salon, où ils trouvèrent la comtesse qui
+les attendait pour entrer en même temps qu'eux dans
+la salle à manger. Elle regarda attentivement les enfants,
+baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges
+et leurs visages attristés; levant les yeux sur son
+mari, elle se sentit rougir devant sa physionomie sévère
+et pensive.</p>
+
+<p>«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte
+d'avoir fini.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le
+comte. Il me semble que nous sommes exacts à
+l'heure comme d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je
+désire voir le dîner fini, mais pour pouvoir me retirer
+chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec
+empressement.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce
+petit Blaise, qui vous a tous ensorcelés, et qui est
+cause de vos mines allongées et attristées.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?</p>
+
+<p>&mdash;En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la
+comtesse avec chaleur. N'est-ce pas depuis que je lui
+ai défendu de venir au château que vous êtes tous
+trois comme des âmes en peine?</p>
+
+<p>&mdash;Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame
+de votre connaissance, interrompit le comte en riant.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront
+pas de dire que Blaise est un sot, qu'il vous
+a rendus tous aussi sots que lui, et que je vois très
+bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
+parce que ce petit bonhomme a été se plaindre
+à vous de la défense que je lui ai faite de voir mes
+enfants, défense que je maintiendrai et que je saurai
+faire respecter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit
+le comte avec calme, car Hélène et Jules sont
+très décidés...</p>
+
+<p>&mdash;A me désobéir sous votre protection? interrompit
+la comtesse avec vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;A vous obéir, répondit le comte avec froideur,
+et à aider Blaise, par leur obéissance, à exécuter vos
+ordres, qu'il respecte, et dont il m'a donné connaissance,
+comme c'était son devoir de le faire. Il n'a
+porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce
+qu'il souffrait, mais sans aucun sentiment amer contre
+vous, qui causiez sa souffrance.»</p>
+
+<p>La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans
+la salle à manger. Le dîner fut silencieux; la comtesse
+chercha plusieurs fois à engager la conversation;
+elle fut aimable et prévenante, contrairement à
+son habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et
+à dérider son mari.</p>
+
+<p>«Vous avez repris votre air terrible, mon ami,
+dit-elle à son mari en rentrant au salon; vous l'aviez
+perdu à mon retour; j'espère que vous ne le garderez
+pas; vous me faites peur, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit
+le comte en serrant ses enfants dans ses bras; ils
+savent que tout est changé en moi, et que mon air
+sévère que je regrette et que je me reproche, n'est
+plus que le symptôme extérieur d'une tristesse que
+je ne puis vaincre. Vous me comprendrez un jour,
+je l'espère, ma chère Julie, et vous serez alors,
+comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»</p>
+
+<p>La comtesse répondit légèrement au serrement de
+main du comte; elle rougit encore, réfléchit quelques
+instants, et, se tournant vers Jules, elle lui dit avec
+effort:</p>
+
+<p>«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te
+cause; si j'avais de Blaise l'opinion qu'en a ton père,
+je n'aurais jamais défendu son intimité avec toi...
+quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier ajouta-t-elle
+par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... que je crains..., que je crois..., que je veux
+éviter...»</p>
+
+<p>La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever
+et craignant d'en avoir trop dit; son mari l'encourageait
+par un affectueux sourire; ses enfants la
+regardaient avec des visages pleins d'espérance.</p>
+
+<p>«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de
+décision, jusqu'à ce que j'aie éprouvé l'obéissance de
+Blaise.»</p>
+
+<p>Les visages perdirent leur expression joyeuse; la
+comtesse resta troublée et gênée; Hélène prit son
+ouvrage, Jules son crayon, le comte son journal, et
+la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
+savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au
+bon mouvement qu'elle avait repoussé et au regret
+de ne pas l'avoir écouté.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XIX</h2>
+
+<h3>L'ENTORSE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain et les jours suivants, le comte alla
+très exactement passer une heure avec Blaise, qu'il
+emmenait promener dans les champs; il lui rendait
+compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il
+ne nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.</p>
+
+<p>Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une
+pierre, tomba et ressentit une violente douleur à
+la cheville. Il se releva difficilement avec l'aide du
+comte, et retourna à grand'peine chez lui, soutenu
+et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa
+de lui enlever son soulier et son bas, qu'elle
+fut obligée de couper pour le retirer, tant le pied
+était enflé.</p>
+
+<p>«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame
+Anfry, en attendant mon médecin? demanda le
+comte avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur
+le comte, et je ne veux pas de votre médecin.
+Dans trois jours il n'y paraîtra pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quel remède allez-vous donc employer? Prenez
+garde d'augmenter son mal en voulant le guérir sans
+médecin.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire
+le remède Valdajou; c'est bien simple et bien connu
+pour les entorses.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce
+dont vous aurez besoin.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce
+qui m'est nécessaire. Je prends du son, que je mets
+dans une casserole, j'y verse, pour en faire un cataplasme,
+de..., de..., un liquide que je n'ose nommer
+monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est
+chaud, j'y fais fondre une chandelle en la tenant par
+la mèche; voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, en effet, répondit le comte en riant.
+Dieu veuille que mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé,
+car il souffre beaucoup!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte;
+ce ne sera rien; ne vous en tourmentez pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je
+vais faire part de ton accident à Hélène et à Jules, qui
+en seront bien fâchés.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais
+rien dire, mais vous savez que je pense bien souvent
+à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été si pénible, ajouta-t-il
+avec un soupir.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras
+certainement la récompense.»</p>
+
+<p>Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand
+il se fut éloigné, Blaise appela sa mère.</p>
+
+<p>«Maman, je souffre cruellement; devant M. le
+comte, j'ai cherché à dissimuler ma souffrance pour
+ne pas l'inquiéter; mais je crains d'avoir plus qu'une
+entorse: il me semble que j'ai le pied démis.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père
+pour qu'il aille chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu
+pas dit à M. le comte? Il aurait envoyé un cabriolet
+pour chercher le médecin; nous l'aurions déjà.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime
+bien; il se serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules
+et Mlle Hélène.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Tu penses toujours aux autres et jamais à toi;
+c'est trop, mon Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle
+en allant dans le jardin, va vite chercher
+le médecin pour notre garçon; il croit avoir le pied
+démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne
+pas le chagriner, et il souffre l'impossible.»</p>
+
+<p>Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son
+pied et sortit précipitamment pour aller chez le médecin.
+Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena
+voir son fils.</p>
+
+<p>Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut,
+malgré l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus
+qu'une entorse; le pied était démis; il fallait le remettre.</p>
+
+<p>«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre
+garçon, dit-il à Blaise, mais ce sera vite fait; prenez
+courage et laissez-moi faire: ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Le courage ne me manquera pas avec l'aide du
+bon Dieu, monsieur; vous pouvez commencer quand
+vous voudrez.»</p>
+
+<p>Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant
+les yeux.</p>
+
+<p>Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la
+force d'exécuter l'ordre du médecin, de tenir fortement
+la jambe de Blaise pendant qu'on tirait le pied pour le
+mettre en place.</p>
+
+<p>Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui
+échappa au moment de la plus vive douleur.</p>
+
+<p>«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis.
+Vous avez eu un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en
+enveloppant la cheville d'un cataplasme. Il n'y en a pas
+beaucoup qui supportent une pareille opération sans
+crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
+évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît,
+pour bassiner les tempes et le front.»</p>
+
+<p>Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua;
+il retomba sur une chaise; l'émotion avait été
+trop vive.</p>
+
+<p>«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon,
+reprit M. Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre?
+Je vous en arroserai en passant.»</p>
+
+<p>Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit
+et en tira une bouteille.</p>
+
+<p>«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par
+terre dans quelque coin? J'ai besoin d'une serviette
+pour envelopper le pied.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui
+s'était réfugiée dans un cabinet pour ne pas être témoin
+des souffrances de son fils. Elle en sortit pâle et
+le visage baigné de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir
+pour maintenir le cataplasme; pendant que je banderai
+le pied, vous lui bassinerez le front et les tempes
+avec du vinaigre.»</p>
+
+<p>Mme Anfry donna la serviette que demandait
+M. Taillefort, et frotta de vinaigre le visage décoloré
+de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre connaissance. Il
+poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour de
+lui pour rappeler ses souvenirs.</p>
+
+<p>«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos,
+du calme, peu de nourriture, et ce sera l'affaire de huit
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans
+marcher! Et ma retraite de première communion qui
+commence dans huit jours!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas
+fini. Dans huit jours vous pourrez essayer de vous
+traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze jours vous
+marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon
+garçon: sans quoi la fièvre s'en mêlera.»</p>
+
+<p>Et M. Taillefort salua et s'en alla.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et
+répétait tout pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit
+faite et non la mienne!» Cinq minutes après, il avait
+repris son calme et sa gaieté.</p>
+
+<p>«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui
+pleurait; je souffre bien moins qu'avant l'opération;
+et, comme dit M. Taillefort, dans huit jours je serai sur
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied
+dans quatre jours, n'en déplaise à ce monsieur; je vais
+t'enlever cette saleté de cataplasme qu'il t'as mis là, et
+je le remplacerai par le cataplasme Valdajou. Ce ne
+sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en
+réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce
+qu'il a? dit Anfry avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien
+que tu ne le connais pas, mon ami; tu y auras plus de
+confiance quand il aura guéri notre garçon.»</p>
+
+<p>Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme
+de son, de chandelle et... Nous laissons deviner
+ce que Mme Anfry n'a pas voulu nommer.</p>
+
+<p>Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué
+son remède Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit
+pas le comte qui vint après le dîner savoir des
+nouvelles du malade.</p>
+
+<p>«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard
+sur le lit où dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent
+pas son mal en dormant... Pauvre enfant! ajouta-t-il
+après l'avoir regardé attentivement; comme il est
+pâle!</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez
+été parti, il nous a avoué qu'il souffrait horriblement,
+et il a demandé le médecin pour lui remettre le pied.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>avec inquiétude</i></p>
+
+<p>Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et il m'avait dit qu'il souffrait moins.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le
+comte, qu'il vous a caché sa souffrance. Son pied était
+bien réellement démis. M. Taillefort le lui a remis.
+Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé pendant
+l'opération; seulement il a perdu connaissance après.
+C'est pourquoi il est si pâle.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>d'une voix émue</i></p>
+
+<p>Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage!
+Il le puise dans sa grande confiance et dans sa
+parfaite soumission à toutes les volontés du bon Dieu...
+Quel bel exemple nous donne cet enfant!»</p>
+
+<p>Le comte resta quelques minutes silencieux près du
+lit de Blaise. Avant de le quitter, il effleura de ses
+lèvres son front pâle, bénit l'enfant dans son sommeil,
+et recommanda à Anfry de lui faire savoir, au réveil
+de Blaise, comment il se trouvait.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XX</h2>
+
+<h3>L'EPREUVE</h3>
+
+
+<p>Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et
+les enfants; il leur raconta l'accident du pauvre Blaise,
+ses souffrances et son courage pour dissimuler son mal
+et pour subir l'opération. Hélène et Jules se désolaient
+et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir de
+le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et
+leur amer chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu
+de leur coeur.</p>
+
+<p>La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur
+son ouvrage, elle avait semblé impassible au récit de
+son mari et aux lamentations de ses enfants.</p>
+
+<p>«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier,
+une plume et de l'encre pour écrire une lettre
+sous ma dictée.»</p>
+
+<p>Quoique Hélène ne fût guère en train de faire
+la correspondance de sa mère, elle obéit sans hésiter.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je suis prête, maman.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>dictant</i></p>
+
+<p>«Mon cher Blaise...»</p>
+
+<p>Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus
+sa chaise, le comte regarde sa femme avec surprise.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Non, maman; j'ai été surprise...</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>avec calme</i></p>
+
+<p>Ecris et n'interromps pas, si tu peux.</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident
+et ton courage; Jules et moi, nous sommes si
+tristes de te savoir souffrant, que nous ne résistons
+plus au désir de te voir...»</p>
+
+<p>Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère
+d'un air ébahi; Jules reste debout, l'oeil fixe, l'oreille
+tendue; le comte, extrêmement surpris et non moins
+intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus
+au désir de te voir, et que demain...</p>
+
+<p>Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules
+et d'Hélène; le comte se lève.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>toujours avec calme</i></p>
+
+<p>«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures,
+pour que maman ne le sache pas. Si tu veux, nous
+pourrons y retourner tous les jours, matin et soir, en
+mettant papa dans notre confidence. Nous t'embrassons
+bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
+demain des livres, des couleurs, des images à
+peindre, et tout ce qui pourra t'amuser.»</p>
+
+<p>La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le
+comte s'approcha de la comtesse, lui prit la main et lui
+dit avec émotion:</p>
+
+<p>«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas,
+je vous en remercie; mais vous proposez aux enfants
+une action déloyale, et vous leur faites jouer près du
+pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux.
+Je compte bien que les enfants ne feront pas la visite
+dont je parle.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>d'un air de reproche</i></p>
+
+<p>Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le
+crève-coeur de la proposer? C'est un jeu cruel, Julie.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir
+si Blaise est réellement ce que vous pensez: s'il a le
+courage de refuser la visite des enfants, je serai bien
+ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, j'aurai eu raison.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans
+un enfant aimant et affaibli par la souffrance. Mais
+je connais assez ce loyal et noble caractère pour espérer
+qu'il sortira victorieux du piège que vous lui tendez.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! maman! de grâce. ce pauvre Blaise! il nous
+aime tant! s'il allait dire oui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien
+des épreuves que lui amenait ma méchanceté, il a toujours
+agi noblement et bien.</p>
+
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un
+ton d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain
+matin, de bonne heure, je lui ferai parvenir cette lettre,
+et je vous prie instamment, dit-elle en s'adressant à
+son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, qui est
+dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, dit le comte avec froideur et tristesse;
+mais je répète que votre jeu est cruel, et que le moment
+est mal choisi pour tourmenter ce pauvre
+enfant.»</p>
+
+<p>La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la
+cacheta et ordonna à sa fille de la remettre à un domestique,
+avec recommandation de la porter à Blaise
+le lendemain de bonne heure.</p>
+
+<p>Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement
+son ouvrage; Jules dessina sans dire mot; le
+comte resta pensif et silencieux. Ne voyant pas venir
+Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on lui
+dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son
+fils, qui dormait encore paisiblement.</p>
+
+<p>La soirée était avancée; peu de temps après le comte
+avertit les enfants que l'heure du repos était arrivée;
+il se retira avec eux, laissant sa femme à ses réflexions.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, comme le comte
+achevait sa toilette et se disposait à aller savoir des
+nouvelles du pauvre Blaise, un domestique lui remit
+un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la lettre que
+la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une
+autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui
+suit:</p>
+
+<p>«Cher Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets
+de vous envoyer ci-joint; je suis reconnaissant de
+l'amitié que me témoignent Mlle Hélène et M. Jules,
+mais je vous supplie instamment, mon cher, bien cher
+Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent
+me faire en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux
+pas les fuir, puisque je suis retenu dans mon lit par
+l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. Et comment
+aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
+remercier d'une affection dont je suis si profondément
+touché, et que je partage si vivement? Comment ferais-je
+pour ne pas manquer à ma parole, pour ne pas
+enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon
+Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela
+comme en tout, soyez mon guide, mon protecteur, mon
+bon maître. Ne les laissez pas croire à de l'ingratitude
+de ma part; non, non, mon coeur est plein de tendresse
+et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais
+voyez, cher Monsieur le comte, puis-je honnêtement,
+loyalement recevoir leur visite, connaissant la défense
+de Mme la comtesse? C'est pour moi une grande tristesse,
+un terrible effort de les repousser quand ils me
+demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que
+je ne puis retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur
+le comte, venez me donner du courage, venez me
+tendre votre main chérie pour que je la couvre de baisers
+et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
+bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si
+dévoué et si respectueux.</p>
+
+<p>«Votre tout dévoué et très humble serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>«P.-S.&mdash;Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à
+maman, parce qu'ils pourraient désapprouver Mlle Hélène
+de l'avoir écrite, et j'aurais du chagrin de l'entendre
+blâmer.»</p>
+
+<p>Le coeur du comte battit avec violence à la lecture
+de cette lettre; l'admiration, la tendresse se mêlaient à
+l'irritation que lui causait l'épreuve cruelle que la comtesse
+avait infligée au pauvre Blaise: les larmes de cet
+enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour lui
+et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et
+le rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène
+et à Jules la noble et belle réponse de leur ami.</p>
+
+<p>«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez
+jamais de Blaise, papa, et ne craignez pour lui aucune
+épreuve; il en sortira toujours avec honneur et gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne
+pas le voir!</p>
+
+<p>&mdash;Espérons que votre maman finira par être touchée
+de tant de vertu et de qualités attachantes, dit le
+comte. Qui sait quel effet pourra produire la première
+communion de Jules!»</p>
+
+<p>En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa
+femme.</p>
+
+<p>«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise,
+voyez quels sont les sentiments de cet admirable
+enfant.»</p>
+
+<p>La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le
+comte l'examinait pendant cette lecture et vit avec
+bonheur une émotion sensible animer le visage de la
+comtesse, puis une larme couler le long de sa joue et
+venir se mêler aux traces des larmes du pauvre Blaise.</p>
+
+<p>Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur
+l'oeil qui avait laissé échapper cette larme.</p>
+
+<p>«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller
+à son émotion; pauvre garçon! Comme j'ai été injuste
+envers lui!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous
+avons tous été méchants pour lui à l'exception
+d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui a su
+démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui
+l'ont déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le
+mal que vous avez fait.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce
+que j'ai tant dit et redit?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une
+erreur, Julie. Il n'y a de difficile que le premier moment.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi
+le temps de réfléchir, de me décider.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie,
+mais n'oubliez pas que vous avez planté des épines
+dans le coeur de Blaise et dans ceux de vos enfants, et
+que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies que
+vous avez faites.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde
+que vous venez d'invoquer involontairement, de vous
+bien inspirer, de vous diriger dans votre retour de
+justice; il ne vous fera pas défaut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria
+la comtesse en se jetant au cou de son mari.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie;
+moi aussi je ne savais pas prier quand Jules a été si
+malade; Blaise a été mon maître; par lui j'ai tout
+vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le vrai
+bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer
+des peines, la consolation que donne la prière. Julie,
+chère Julie, je serai à mon tour votre maître, si vous
+le voulez.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je
+sens mon coeur tout changé, amolli; je commence
+à comprendre et à aimer votre changement, celui
+de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer
+celles du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui?
+L'avez-vous vu?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais
+à vous faire lire.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon
+que je...; non, non, ne dites rien; je lui dirai moi-même;
+mais pas encore, pas encore... Je veux seulement
+lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu
+son accident, je lève la défense et que je lui laisse
+voir mes enfants. Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur
+dites rien; permettez que je le leur dise moi-même.»</p>
+
+<p>Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme
+contre son coeur et en l'embrassant à plusieurs
+reprises avec tendresse; il alla sans perdre de temps
+chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin
+de ne pas voir leur cher Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maman vous demande, mes amis; allez
+vite, vite, mes chers enfants.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il
+quelque chose de nouveau, de bon?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas
+que nous entrions chez elle trop tôt.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>riant</i></p>
+
+<p>Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis
+d'y aller vite, vite; c'est que...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que quoi, papa?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon
+coeur, et que je bénis le bon Dieu du fond de mon
+coeur, et que nous devons tous remercier le bon Dieu
+de tout notre coeur!» s'écria le comte en serrant ses
+enfants dans ses bras et les embrassant avec un
+redoublement de tendresse.</p>
+
+<p>Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants
+surpris de cette explosion si joyeuse, qui ne lui était
+plus habituelle depuis le retour de la comtesse.</p>
+
+<p>«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous
+expliquera-t-elle l'air radieux de papa.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais
+de quoi parler devant maman: j'ai toujours peur
+d'être grondé.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme
+papa. Si elle pouvait se trouver changée comme papa
+et toi, nous serions si heureux!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent
+Blaise, qu'elle écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise!
+Malheureusement elle le déteste.»</p>
+
+<p>Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de
+leur maman. A leur grande surprise, au lieu de les
+attendre, elle alla au-devant d'eux et les embrassa à
+plusieurs reprises avec vivacité.</p>
+
+<p>«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle
+d'une voie émue, votre papa m'a fait lire la lettre du
+pauvre Blaise...»</p>
+
+<p>A cette épithète de <i>pauvre</i> Blaise, Hélène et Jules
+écoutèrent avec anxiété.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>continuant</i></p>
+
+<p>J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu
+de lui une fausse opinion, et non seulement je vous
+permets, mais je vous engage à aller le voir...</p>
+
+<p>&mdash;Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les
+enfants avec transport.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui...,
+le plus que vous pourrez. Vous lui direz que c'est moi
+qui vous envoie; vous lui expliquerez que c'est sa
+réponse à la lettre que j'ai fait écrire par Hélène qui
+a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir
+votre intimité avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène
+et Jules en se jetant à son cou et en l'embrassant
+avec effusion. Merci du bonheur que vous nous donnez
+à nous et à notre pauvre Blaise!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis
+quelque temps déjà. Plusieurs, fois j'ai été sur le point
+de lever ma défense, mais je n'étais pas encore bien
+convaincue, et je voulais attendre. Allez, courez,
+pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de
+votre cher malade.»</p>
+
+<p>Les enfants embrassèrent encore la comtesse et
+coururent chez Anfry. Jules entra le premier, se précipita
+dans la chambre en criant:</p>
+
+<p>«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et
+moi.»</p>
+
+<p>Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait
+encore rien dit, lui trouvant un peu de fièvre, et
+craignant qu'une émotion nouvelle ne redoublât son
+agitation. Aux premiers mots de Jules, Blaise saisit
+les mains du comte, et d'un accent de détresse, il
+lui dit:</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte,
+secourez-moi, sauvez-moi!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui,
+après la lecture de ta lettre, t'envoie elle-même ses
+enfants.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu,
+quel bonheur!... Mon Dieu, je vous remercie!»</p>
+
+<p>Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas
+d'embrasser Blaise; tous deux lui racontèrent, lui
+expliquèrent le changement survenu dans le sentiment
+de la comtesse. Blaise était aussi heureux que
+le comte et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de
+sentir la douleur de son pied et l'agitation de la
+fièvre. Le comte dut user d'autorité pour emmener
+Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât
+par l'émotion que lui donnait la présence de ses amis;
+il promit à Blaise de les ramener dans l'après-midi, et
+lui recommanda, en le quittant, de rester bien tranquille.
+En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de remercier
+longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui
+envoyait, et, tout en priant, il s'endormit. Son sommeil
+dura deux heures; à son réveil, la fièvre avait
+disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé presque
+entièrement la douleur de son pied: il se livra donc
+sans réserve à la joie qui inondait son coeur.</p>
+
+<p>Peu de temps après son réveil, un domestique vint
+apporter à Blaise la lettre suivante, en demandant
+la réponse:</p>
+
+<p>«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise:
+la noblesse de tes procédés, la vertu que tu as
+déployée dans les événements récents, que j'ai provoqués
+et que je regrette, ont entièrement changé
+l'opinion que je m'étais formée de toi. Au lieu de te
+qualifier d'intrigant, de méchant, de voleur et de
+menteur, je te vois tel que tu es, pieux, bon, patient,
+généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les
+excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les
+miennes, et pardonne-moi la peine que je t'ai causée
+et que je me reproche vivement. Ecris-moi si ma
+visite te ferait plaisir; je serais peinée d'ajouter une
+contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je t'embrasse,
+mon pauvre enfant, et je te bénis des soins
+que tu as donnés à Jules pendant sa maladie, soins
+que j'ai eu l'aveuglement de croire intéressés. Prie
+Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à mon
+mari, à mes enfants et à toi-même.</p>
+
+<p>«Comtesse DE TRÉNILLY.»</p>
+
+<p>Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui
+avait dû beaucoup coûter à l'orgueil de la comtesse,
+porta ses lèvres sur la signature, demanda à son père
+une plume et du papier, et fit la réponse suivante:</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux
+sont accomplis. Je souffrais de la mauvaise opinion
+que j'avais probablement provoquée sans le vouloir et
+sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
+bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien
+m'adresser. Si vous daignez m'honorer d'une visite,
+j'en serai aussi reconnaissant que joyeux; je vous
+unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte.
+à Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame
+la comtesse, d'avoir bien voulu donner à vos enfants
+la permission de venir me voir; la joie que j'en ai
+ressentie a fait passer ma fièvre et m'empêche de
+sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
+votre bonté, Madame la comtesse.</p>
+
+<p>«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au
+profond respect de votre très humble et obéissant
+serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa
+de la porter à la comtesse, qui était dans le salon
+avec son mari et ses enfants, tous attendant avec
+impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine
+à deviner.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas,
+maman?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant;
+mais il est possible qu'il me demande d'attendre son
+rétablissement.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie
+que vous voulez lui procurer?</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène,
+le chagrin que je lui ai fait, et tous mes dédains, et
+les humiliations que je lui ai fait subir.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.</p>
+
+<p>«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement
+chrétienne!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»</p>
+
+<p>La comtesse alla au-devant du domestique qui
+entrait et, prenant la lettre, l'ouvrit précipitamment.
+Après l'avoir lue, elle la présenta à son mari.</p>
+
+<p>«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa
+grandeur, si modeste, si humble dans son triomphe.
+Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que la reconnaissance
+doive venir de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en
+passant la lettre aux enfants. Toujours le même, jamais
+de rancune; le coeur toujours plein de charité
+et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!</p>
+
+<p>&mdash;Partons bien vite, dit la comtesse en mettant
+son chapeau: j'ai hâte d'embrasser ce pauvre garçon
+et de lui entendre dire qu'il ne m'en veut pas.»</p>
+
+<p>Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir
+tendrement embrassée, et tous se dirigèrent vers la
+demeure de Blaise, où ils ne tardèrent pas à arriver.</p>
+
+<p>«Nous voici au grand complet, mon cher enfant»,
+dit le comte d'un air joyeux en entrant.</p>
+
+<p>Blaise se retourna vivement, son visage devint
+radieux, et il rougit en voyant la comtesse s'approcher
+de lui et l'embrasser à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre
+enfant calomnié et outragé; je n'avais pas assez de
+vertu pour comprendre la tienne, ni assez de sagesse
+pour deviner le mobile de tes actions.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites
+pas cela! Non, non, je vous en prie, ne le répétez
+pas, dit Blaise, voyant que la comtesse s'apprêtait
+à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
+sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence
+et votre bonté. Et que deviendrait ma première
+communion sans esprit d'humilité? Je vous
+remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes
+bonne! vous m'avez rendu si heureux!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais
+que du bonheur à te donner. Comme je te l'ai écrit,
+prie Dieu pour que mes yeux s'ouvrent tout à fait à
+ce qui est bon et chrétien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami,
+dit le comte d'un air affectueux; c'est le bonheur
+qui te fait oublier tes maux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je
+n'ai plus rien à oublier. Mme la comtesse vient de
+fermer ma dernière plaie.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la
+comtesse en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en
+saisissant la tête de Blaise et la tournant de son côté;
+tu n'en as que pour papa et pour maman, et nous
+sommes là comme les dindons égarés qui cherchent
+un regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle
+Hélène; j'étais occupé avec M. le comte et Mme la
+comtesse, dit Blaise en souriant; vous savez que le
+général passe avant les officiers.</p>
+
+<p>HÉLÈNE, <i>riant</i></p>
+
+<p>Et où sont les soldats?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos
+commandements.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre
+drapeau est la croix.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et
+qui a bien ses douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle
+Hélène?»</p>
+
+<p>Hélène ne répondit que par un signe de tête et un
+sourire; elle ne voulut pas dire devant sa mère qu'elle
+avait souffert de sa froideur, de sa sévérité passée;
+mais la comtesse la devina, et, l'attirant à elle,
+l'embrassa et lui dit:</p>
+
+<p>«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma
+pauvre enfant. Mais à quand la première communion?
+M. le curé a-t-il fixé le jour?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps
+de s'occuper des habits que papa a promis à Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Ils sont déjà commandés d'après les indications
+de Blaise; les tiens aussi, Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Des choses superbes, pour faire honneur à M. le
+comte: une redingote en bon drap noir, un pantalon
+et un gilet blancs; des souliers bien solides et une
+cravate blanche.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un
+habit me mettrait au-dessus des gens de ma classe,
+monsieur Jules.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la
+première communion?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le
+curé, et qui est béni par le pape, m'a-t-il dit.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Maman, permettez-moi de lui donner une <i>Imitation
+de Notre-Seigneur</i>. C'est un si beau et si bon livre!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai
+ton trésorier; tu puiseras dans ma caisse.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque,
+qui lui fera passer le temps dans les longues
+soirées d'hiver.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce
+que je désirais. J'aime tant à lire! M. le curé me prête
+quelques livres, mais il n'en a guère qui soient à
+ma portée.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me
+serais fait un vrai plaisir de satisfaire ce goût si sage
+et si utile.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur
+le comte, que j'aurais craint d'abuser de votre
+trop grande indulgence à mes désirs.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu auras tes livres pour ta première communion,
+mon pauvre garçon. Je suis content d'avoir si bien
+trouvé.»</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse restèrent quelque temps
+encore près de Blaise; ils se retirèrent en lui promettant
+de revenir le lendemain. Hélène et Jules
+obtinrent sans peine de rester près de leur cher
+malade. Hélène lui proposa de faire une lecture intéressante,
+ce qu'il accepta avec reconnaissance.</p>
+
+<p>Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du
+fond de son coeur du bonheur qu'il lui avait envoyé
+dans cette journée. Il causa longuement avec son
+père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit
+tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur
+à son pied, il demanda à se lever; sa mère enleva le
+cataplasme et vit avec plaisir que l'enflure était disparue;
+elle lui banda le pied avant de le lui laisser poser
+à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de s'appuyer
+sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il
+voulut faire quelques pas, appuyé sur le bras de son
+père. Cet essai lui ayant réussi, il demanda à rester
+levé; et à partir de ce jour la guérison marcha rapidement.
+Quand le jour de la retraite arriva, il put
+aller à l'église avec les autres enfants de la première
+communion, et la suivre jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>Pendant la retraite, Jules le quittait seulement
+pour prendre ses repas. Aidés du comte et d'Hélène,
+ils avaient arrangé dans la chambre de Jules une
+petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un
+crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois
+par jour ils faisaient devant cet autel une lecture
+pieuse et des prières qu'improvisait Blaise et qui touchaient
+profondément le coeur du comte et d'Hélène,
+qui avaient demandé d'y assister.</p>
+
+<p>La veille de la retraite, les habits de Jules et de
+Blaise avaient été apportés, de sorte qu'il n'y avait plus
+qu'à préparer leurs coeurs à recevoir avec humilité et
+amour le corps de leur divin Sauveur.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XXI</h2>
+
+<h3>LE GRAND JOUR</h3>
+
+
+<p>Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient en branle depuis le matin; le village lui-même
+semblait être une fourmilière en pleine activité;
+on allait, on courait dans les rues; on voyait passer des
+femmes, des enfants portant des cierges, des bonnets,
+des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à
+tout; d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour
+la toilette et pour le repas qui devait suivre la sainte
+cérémonie. Le château était calme; le comte n'avait voulu
+aucun déploiement de luxe; tous devaient aller à pied
+à l'église. Jules avait demandé à se placer près de Blaise;
+Hélène devait rester près de son père et de sa mère.
+Jules se tenait avec son père dans sa chambre, en attendant
+Blaise, qui avait promis de venir les chercher; il
+fut exact au rendez-vous. A neuf heures précises il entra
+chez Jules, s'approcha du comte, et, se mettant à genoux
+devant lui et malgré lui, il lui dit:</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, je viens vous demander votre
+bénédiction; je vous la demande comme une faveur,
+comme une preuve de l'amitié dont vous voulez bien
+m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle
+d'un père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur
+le comte, bénissez le pauvre Blaise, qui sera toujours
+le plus dévoué, le plus respectueux de vos serviteurs,
+et qui priera tous les jours le bon Dieu pour votre
+bonheur éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant
+dans ses bras, reçois la bénédiction d'un chrétien
+que tu as ramené au bon Dieu, d'un père dont tu as
+sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te la donne du
+fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
+d'une affection toute paternelle, de veiller à ton
+bien-être, à ton bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser
+ton frère, plus que jamais ton frère en Dieu, aujourd'hui
+que tu recevras à ses côtés le Seigneur, qui
+est notre père à tous.»</p>
+
+<p>Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent
+une amitié fidèle et un constant souvenir devant
+le bon Dieu.</p>
+
+<p>«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends
+ton livre; et voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant
+à Blaise un beau <i>Paroissien</i>, relié en beau
+maroquin noir, doré sur tranches et avec un fermoir
+en or.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas
+de si beaux livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant
+de sa poche une pauvre petite <i>Journée du chrétien</i>
+à moitié usée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui te donne ce <i>Paroissien</i>, dit le
+comte; il fait partie de la collection que je t'ai promise
+et qu'on va t'apporter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise
+rouge et les yeux brillants de bonheur. Merci; il me
+semble que je prierai mieux dans ce livre donné par
+vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
+vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais,
+avant de partir, recevez une dernière bénédiction.»</p>
+
+<p>Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les
+bénit tous deux; puis, les prenant ensemble dans ses
+bras, il leur donna à chacun un baiser sur le front, essuya
+de sa main une larme qu'il y avait laissée tomber,
+et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
+pour l'église.</p>
+
+<p>Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse
+et Hélène étaient dans leurs bancs, attendant le
+comte, qui devait les rejoindre après avoir mené Jules
+et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous les enfants.
+Il vint en effet prendre sa place entre sa femme
+et sa fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit
+le son lointain des cantiques que chantaient les
+enfants en marchant processionnellement. Ils entrèrent
+deux à deux, le curé en tête; Jules et Blaise le suivaient
+immédiatement. Après le défilé des dix-huit garçons et
+des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui était
+assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits
+sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes,
+et le service divin commença d'abord par la procession,
+que suivirent les enfants de la première communion;
+ensuite vint la première partie de la messe, puis l'instruction
+ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de
+ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin
+la dernière partie de la messe, celle du sacrifice et de
+la communion. Jules et Blaise furent très recueillis
+pendant toute la cérémonie. Au moment de quitter sa
+place pour approcher de la sainte table, Jules saisit vivement
+la main de Blaise et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»</p>
+
+<p>Blaise répondit avec simplicité et douceur:</p>
+
+<p>«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»</p>
+
+<p>Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux
+appuyés l'un sur l'autre, le Dieu de miséricorde et de
+paix, le Dieu consolateur.</p>
+
+<p>Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut
+tous les coeurs. Il y eut dans l'église un mouvement
+général de surprise lorsque, après la communion des
+enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène quitter
+leurs places et s'approcher de la sainte table.</p>
+
+<p>«Le comte communie, disait-on tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils ont l'air ému!</p>
+
+<p>&mdash;Le comte est tout changé, dit-on.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry
+qui les a tous changés.</p>
+
+<p>&mdash;Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien
+depuis qu'ils sont amendés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de
+garder la fermière Françoise, qui devait partir. Ils ont
+un nouveau bail de six ans, et ils sont bien contents.</p>
+
+<p>&mdash;Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»</p>
+
+<p>Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près
+vide, il y resta encore cinq personnes, qui priaient avec
+ferveur et qui ne songeaient pas au temps qui s'écoulait.</p>
+
+<p>Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller
+une dernière fois devant l'autel; il vit les deux
+enfants à genoux sur la dalle, les mains jointes, les
+yeux fermés, l'air si recueilli qu'il s'arrêta pour les
+contempler.</p>
+
+<p>«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus
+longue prière à genoux sur la pierre pourrait vous
+fatiguer; conservez le bon Dieu dans votre coeur, et
+souvenez-vous que toute votre vie peut devenir une
+prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour
+l'amour du bon Dieu.»</p>
+
+<p>Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le
+curé, qui se dirigeait vers le comte et la comtesse.
+Aux premières paroles de félicitation du curé, le
+comte releva son visage baigné de larmes, et, voyant
+l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:</p>
+
+<p>«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et
+marchant près du curé, sont le trop-plein d'un coeur
+inondé de joie et de bonheur. C'est à Blaise que je les
+dois, et ma reconnaissance augmente à mesure que
+j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.</p>
+
+<p>LE CURÉ</p>
+
+<p>Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus
+qu'aucun autre je suis à même d'apprécier la grandeur
+de ses vertus et la beauté de ses sentiments. Je le dis
+tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne prenne de
+l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a
+la sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui
+une si mauvaise et si injuste opinion, j'ai éprouvé la
+puissance de sa parole, de son accent, de son regard
+même. Ma femme a ressenti la même impression chaque
+fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier
+sa conduite, et Jules a subi aussi la puissance de
+cette vertu.»</p>
+
+<p>Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène
+suivait d'un peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient
+silencieux, mais leurs visages rayonnaient de bonheur.</p>
+
+<p>Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en
+route pour rentrer chez eux. Les enfants marchaient en
+avant; le comte et la comtesse les contemplaient avec
+tendresse.</p>
+
+<p>«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami,
+dit la comtesse en essuyant ses yeux encore humides.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle vie différente et heureuse nous allons
+mener; ma chère Julie! dit le comte en lui serrant les
+mains dans les siennes. Nous avions tous les éléments
+du bonheur, et nous ne savions pas en user; nos coeurs
+dormaient en nous, et nous végétions misérablement.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>avec gaieté</i></p>
+
+<p>Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami;
+ne laissons pas revenir le sommeil.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à
+l'avenir tout au bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»</p>
+
+<p>En approchant de la maison d'Anfry, les enfants
+virent avec surprise un va-et-vient des domestiques du
+château. Blaise en fut touché.</p>
+
+<p>«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter
+mes parents pour ma première communion; je ne les
+croyais pas si attentifs.»</p>
+
+<p>Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise
+une table dressée dans la salle. Le couvert était très
+simple; c'était la vaisselle d'Anfry qui couvrait la table;
+une nappe grossière, des assiettes en faïence, des verres
+communs, des pots au lieu de carafes, des couverts
+en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises
+de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient
+tache dans cette demi-pauvreté. Il y avait sept couverts,
+et les domestiques couvraient la table des plats qu'ils
+apportaient du château.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts,
+et pourquoi sont-ce les domestiques de M. le
+comte qui apportent tous ces plats?</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>souriant</i></p>
+
+<p>Parce que nous nous sommes invités à dîner chez
+tes parents, mon cher enfant; nous avons pensé, ta
+mère et moi, qu'un jour de première communion on
+doit avoir la force de supporter des contrariétés, et
+nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi,
+Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois
+enfants en perdant toute leur gravité et en sautant autour
+de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup
+je m'oublie, et je vous embrasse de toutes mes forces.»</p>
+
+<p>Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs
+fois. Le comte était heureux du succès de son
+invention.</p>
+
+<p>«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les
+trois enfants.</p>
+
+<p>Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas
+approcher de la table; la comtesse alla vers Anfry et,
+lui prenant le bras, lui dit en riant:</p>
+
+<p>«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner
+le bras pour me mener à ma place, à votre droite.»</p>
+
+<p>Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect,
+mais la comtesse l'entraîna à la place d'honneur et se
+mit à sa droite.</p>
+
+<p>Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit
+comme elle et enleva Mme Anfry, qui s'était collée
+contre le mur, fort embarrassée de sa personne. Il lui
+donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la plaçant
+en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit
+le bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le
+repas commença.</p>
+
+<p>Dans les premiers moments, le comte et la comtesse
+ne s'aperçurent pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait
+son front inondé de sueur, et n'osait ni manger ni lever
+les yeux de dessus son assiette restée pleine. Mme
+Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la
+timidité.</p>
+
+<p>Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et,
+se penchant vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle
+Hélène, mon pauvre papa a peur; il n'ose pas
+manger, et pourtant il a bien faim, j'en suis sûr.»</p>
+
+<p>Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de
+son air malheureux. Se penchant à son tour vers
+l'oreille de son père, elle lui fit remarquer le malaise du
+pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage avec un redoublement
+de timidité.</p>
+
+<p>«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous
+faites honneur au repas de première communion de
+nos enfants! Allons, allons, pas de timidité, pas de
+fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui
+plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry.
+Attendez, je vais vous donner du courage.»</p>
+
+<p>Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère,
+la déboucha lui-même et en versa un verre à Anfry et
+à Mme Anfry; après en avoir offert à sa femme et en
+avoir versé un peu à chacun des enfants, il emplit son
+verre, et, le portant à ses lèvres:</p>
+
+<p>«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la
+santé du bon curé, auquel nous devons tous une grande
+reconnaissance. Allons, Anfry, vous voilà plus à l'aise,
+maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et continuons
+notre dîner sagement et comme des gens qui conservent
+dans leur coeur le souvenir des premières heures de la
+matinée.»</p>
+
+<p>Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent
+beaucoup de leurs impressions avant et après la
+sainte communion. La comtesse et le comte les écoutaient
+avec bonheur; il y avait dans les sentiments développés
+par les enfants un saint et heureux avenir.</p>
+
+<p>Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient
+à peine, tant ils étaient impressionnés de l'excellence
+des mets et de la bonté des vins; ils mangeaient
+et reprenaient de tout; leur embarras était entièrement
+dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry
+ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait
+lui faire dans le pays ce repas donné par elle, chez elle,
+à ses maîtres. Dans son extase intérieure, elle se figurait
+avoir régalé le comte et la comtesse, et pensait que
+l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un juste payement
+de la peine que lui avait donnée l'organisation du
+repas.</p>
+
+<p>Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir
+sur un banc devant la maison, après avoir donné
+ordre à leurs gens de laisser aux Anfry tout ce qui restait
+des mets et des vins divers, ce qui redoubla la
+joie et la reconnaissance de Mme Anfry.</p>
+
+<p>Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque
+que le comte avait donnée à Blaise, en tête de laquelle
+figure avec honneur un superbe volume de l'<i>Imitation de
+Jésus-Christ</i>, donné par Hélène. Après avoir lu le
+titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
+dit à Blaise:</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon
+petit présent; le voici; accepte-le comme la preuve
+d'une amitié qui durera aussi longtemps que moi.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie
+chaîne d'or avec un petit crucifix et une médaille en or
+de la sainte Vierge.</p>
+
+<p>«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement
+aveugle, et qui donne à tous l'exemple d'une résignation
+si calme et si douce, qu'on se sent touché rien
+qu'en le voyant.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était
+donné par vous et béni par un saint, je n'oserais porter
+ces belles choses; j'espère que le crucifix me fera souvenir
+de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de la
+bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin
+Sauveur comme elle l'a aimé en ce monde et comme
+elle l'aime dans l'éternité.»</p>
+
+<p>Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant
+dans son sein, il dit à Jules:</p>
+
+<p>«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous,
+devant cette croix et devant cette médaille.»</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants:
+la comtesse, présentant à Blaise une petite boîte, lui dit
+en le baisant au front:</p>
+
+<p>«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien,
+mon cher enfant; voici un très petit objet, mais qui te
+sera agréable et utile, je n'en doute pas.»</p>
+
+<p>Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la
+petite boîte qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement
+et vit, avec une joie qu'il ne chercha pas à dissimuler,
+une belle montre en or avec sa chaîne.</p>
+
+<p>Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche
+pour faire partager son bonheur à son père et à sa
+mère.</p>
+
+<p>«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné
+Mme la comtesse.»</p>
+
+<p>Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de
+Blaise à la vue de la montre et de la chaîne. Ni l'un ni
+l'autre n'osaient les toucher, de peur de les ternir ou de
+les casser. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes
+qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son
+beau cadeau.</p>
+
+<p>«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci
+s'écria Blaise, tant j'étais content. Vite que j'y coure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le
+comte, qui l'avait rejoint avec la comtesse sans qu'il
+s'en fût aperçu; fais ton remerciement, ajouta-t-il en le
+poussant dans les bras de la comtesse, qui le reçut en
+souriant et l'embrassa bien affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,...
+vous êtes trop bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais
+comment exprimer mon bonheur et ma reconnaissance.»</p>
+
+<p>Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que
+lui tendait le comte. Il se sentait si ému de tant de
+bontés, qu'il eut de la peine à contenir l'élan de sa reconnaissance.»</p>
+
+<p>«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes trop bons,... tous,... tous... Je ne
+mérite pas... Que le bon Dieu vous le rende!... Oh oui!
+Je prierai tant, tant pour vous, que le bon Dieu m'exaucera.
+Il est si bon!»</p>
+
+<p>Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise;
+quand il y fut parvenu, il rappela aux enfants que
+l'heure des vêpres approchait.</p>
+
+<p>«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges,
+dit Blaise; on croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin
+un pareil jour! cela ne se peut! Tout est bonheur pour
+moi. Mon coeur est si plein que je crois par moments
+qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
+créatures, c'est plus que je ne puis supporter.</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te
+payer de ce que tu as souffert; et récompenser ta patience
+dans les peines qu'il t'avait envoyées. Tu le remercieras
+à l'église, et nous joindrons nos remerciements
+aux tiens.»</p>
+
+<p>Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé
+son air de fête; les cloches sonnaient à grande
+volée; de tous côtés on voyait des groupes silencieux
+et recueillis se diriger vers l'église. Chacun saluait le
+comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se
+termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette
+belle et heureuse journée laissa des impressions chrétiennes
+et salutaires dans plus d'un coeur rebelle jusque-là
+à l'appel du bon Dieu.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XXII</h2>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+
+<p>Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la
+famille du comte: la vie qu'on menait au château était
+calme et heureuse; le service de Dieu n'y fut jamais
+négligé, non plus que le service des pauvres, qu'on allait
+chaque jour visiter, consoler et soulager. La fortune
+du comte passait tout entière à secourir les misères
+de ses semblables; il les considérait comme des
+frères appelés à partager les richesses qu'il tenait de la
+bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, il aida le
+comte dans l'administration de sa fortune, et devint
+son homme de confiance, son conseiller intime. Jamais
+Blaise ne perdit le respect qu'il devait à ses maîtres,
+qui étaient en même temps ses meilleurs amis. Jules
+devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en grandissant,
+le modèle des jeunes personnes.</p>
+
+<p>Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître.
+Jacques lui proposa avec l'autorisation de son père,
+de venir prendre la direction de leur maison; mais
+Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, qui
+finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant,
+tous les ans, passer quelques jours près de Jacques,
+qui le voyait toujours avec bonheur, et qui le
+questionnait beaucoup sur la famille du comte. Un
+jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux
+familles par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne,
+que Jules avait rencontrée souvent dans le monde, à
+Paris. Il lui dit que toute sa famille serait heureuse de
+ce mariage. Jules avait déjà exprimé le même désir à
+Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les
+rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la
+comtesse de Trénilly.</p>
+
+<p>Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les
+paroles qu'il avait entendues. Le comte et Jules les reçurent
+avec joie, et cette union, désirée par les deux
+familles, ne tarda pas à s'accomplir.</p>
+
+<p>Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena
+au château de Trénilly la famille de M. de Berne.
+Jacques ne quittait presque pas son ancien ami Blaise;
+tous deux étaient devenus des hommes, des chrétiens
+solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
+était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les
+démêlés du pays; ce que M. Blaise avait décidé était
+religieusement exécuté. On le citait comme exemple à
+tous les jeunes gens du village et des environs; on recherchait
+son amitié, et on se sentait fier de son approbation.</p>
+
+<p>Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans;
+il épousa la petite nièce du curé, qui lui apporta trente
+mille francs, dot considérable pour sa condition; elle
+avait été demandée par des jeunes gens bien plus
+riches et plus élevés en condition que Blaise, mais elle
+les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle
+n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités
+aimables avaient fait sur elle une vive impression.
+Le comte se chargea de la dot de Blaise, et la comtesse
+des présents de noce et de l'ameublement. La
+dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée
+à une jolie maison au bout du village, tout près du
+château. La comtesse meubla la maison et donna à la
+mariée toutes ses belles toilettes des fêtes et dimanches.</p>
+
+<p>Le repas de noce fut donné par le comte dans son
+château.</p>
+
+<p>Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une
+vive affection à un frère aîné de Jacques, et qui semblait
+partager ces sentiments, consentit avec plaisir
+à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent fort
+heureux pendant plusieurs années, après lesquelles
+Hélène eut la douleur de perdre son mari. N'ayant pas
+d'enfants, elle résolut de se consacrer entièrement au
+service des pauvres, en fondant des oeuvres de charité.
+Elle établit une salle d'asile et une école dirigées par
+des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des
+heures entières, aidée et accompagnée par ses parents.</p>
+
+<p>C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne,
+heureuse et unie, aimée et estimée de tous.</p>
+
+
+
+<br><br><br><br><br><br>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<br><br>
+
+<p>CHAPITRE I.&mdash;LES NOUVEAUX MAITRES</p>
+
+<p>CHAPITRE II.&mdash;PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU</p>
+
+<p>CHAPITRE III.&mdash;LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</p>
+
+<p>CHAPITRE IV.&mdash;LE CHAT-FANTOME</p>
+
+<p>CHAPITRE V.&mdash;UN MALHEUR</p>
+
+<p>CHAPITRE VI.&mdash;VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT</p>
+
+<p>CHAPITRE VII.&mdash;LA MARE AUX SANGSUES</p>
+
+<p>CHAPITRE VIII.&mdash;LES FLEURS</p>
+
+<p>CHAPITRE IX.&mdash;LES POULETS</p>
+
+<p>CHAPITRE X.&mdash;LE RETOUR DE JULES</p>
+
+<p>CHAPITRE XI.&mdash;LE CERF-VOLANT</p>
+
+<p>CHAPITRE XII.&mdash;L'ACCENT DE VÉRITÉ</p>
+
+<p>CHAPITRE XIII.&mdash;LE REMORDS</p>
+
+<p>CHAPITRE XIV.&mdash;LES DOMESTIQUES</p>
+
+<p>CHAPITRE XV.&mdash;L'AVEU PUBLIC</p>
+
+<p>CHAPITRE XVI.&mdash;L'OBÉISSANCE</p>
+
+<p>CHAPITRE XVII.&mdash;LA CORRESPONDANCE</p>
+
+<p>CHAPITRE XVIII.&mdash;LA COMTESSE DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>CHAPITRE XIX.&mdash;L'ENTORSE</p>
+
+<p>CHAPITRE XX.&mdash;L'ÉPREUVE</p>
+
+<p>CHAPITRE XXI.&mdash;LE GRAND JOUR</p>
+
+CHAPITRE XXII.&mdash;CONCLUSION
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/old/11434.txt b/old/11434.txt
new file mode 100644
index 0000000..ab99cd9
--- /dev/null
+++ b/old/11434.txt
@@ -0,0 +1,8592 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pauvre Blaise
+
+Author: Comtesse de Segur
+
+Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+COMTESSE DE SEGUR NEE ROSTOPCHINE
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR
+
+_Cher enfant, voici un excellent garcon, sage et pieux comme toi, qui
+te demande une place dans ta bibliotheque. Tu ne repousseras pas sa
+priere et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
+vertus et de ta grand'mere._
+
+COMTESSE DE SEGUR, nee ROSTOPCHINE.
+
+Paris, 1861.
+
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+
+I
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+
+Blaise etait assis sur un banc, le menton appuye dans sa main gauche.
+Il reflechissait si profondement qu'il ne pensait pas a mordre dans
+une tartine de pain et de lait caille que sa mere lui avait donnee
+pour son dejeuner.
+
+"A quoi penses-tu, mon garcon? lui dit sa mere. Tu laisses couler a
+terre ton lait caille, et ton pain ne sera plus bon.
+
+BLAISE
+
+Je pensais aux nouveaux maitres qui vont arriver, maman, et je cherche
+a deviner s'ils sont bons ou mauvais.
+
+MADAME ANFRY
+
+Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maitres que
+personne de chez nous ne connait?
+
+BLAISE
+
+On ne les connait pas ici, mais les garcons d'ecurie qui sont arrives
+hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comment sais-tu cela?
+
+BLAISE
+
+Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais a
+arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
+comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
+son poney et sa petite voiture prets a etre atteles; ils avaient l'air
+d'avoir peur de lui.
+
+MADAME ANFRY
+
+Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit mechant et que les maitres sont
+mauvais?
+
+BLAISE
+
+Quand de grands garcons comme ces gens d'ecurie ont peur d'un petit
+garcon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.
+
+MADAME ANFRY
+
+Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?
+
+BLAISE
+
+Ah! voila! C'est qu'il va se plaindre, et que son pere et sa mere
+l'ecoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
+que c'est mechant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
+n'as pas a te meler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
+ne va pas te fourrer au chateau comme tu faisais toujours du temps de
+M. Jacques.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voila un bon et aimable comme on
+n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
+une petite friandise a me donner: une poire, un gateau, des cerises,
+des joujoux; et puis, il etait bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
+Je ne me consolerai jamais de son depart."
+
+Et Blaise se mit a pleurer.
+
+MADAME ANFRY
+
+Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
+de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
+Puisque son pere a vendu aux nouveaux maitres, c'est une affaire
+faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
+regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
+pleurer..."
+
+Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
+forte qui appelait:
+
+"Hola! le concierge! Personne ici?"
+
+Mme Anfry accourut; un domestique a cheval et en livree etait a la
+grille fermee.
+
+"C'est vous qui etes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
+comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.
+
+--Oui, Monsieur, repondit Mme Anfry en saluant.
+
+--Tout est-il en etat au chateau?
+
+--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maitres,
+repondit timidement Mme Anfry.
+
+--C'est bon, c'est bon", reprit le domestique en fouettant son cheval.
+
+Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
+galopait vers le chateau.
+
+"Il n'est guere poli, celui-la, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
+meme parler plus honnetement. Blaise, mon garcon, continua-t-elle plus
+haut, cours au chateau et previens ton pere que les nouveaux maitres
+arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir a la
+grille.
+
+--Ou le trouverai-je, maman? dit Blaise.
+
+--Dans les chambres du chateau, qu'il arrange et nettoie depuis ce
+matin; va, mon garcon, va vite."
+
+Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, ou il trouva
+cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effare.
+
+"Halte-la, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
+pas. Qui demandes-tu?
+
+--Je cherche mon pere, Monsieur, pour recevoir les maitres, repondit
+Blaise. Maman m'a dit qu'il etait au chateau."
+
+Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
+par le bras:
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton pere n'est
+pas au chateau; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
+chercher ailleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais pourtant maman m'a dit...
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
+t'epoussetterai les epaules du manche de mon plumeau."
+
+Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
+tristement a la grille, ou l'attendait sa mere.
+
+"Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
+n'etait pas au chateau, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
+temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.
+
+--Je crains que tu n'aies devine juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
+Anfry en soupirant. On dit: _tels maitres, tels valets_. Les valets ne
+sont pas bons, il se pourrait que les maitres ne le fussent pas non
+plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
+pere n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit etre a sa
+grille.
+
+BLAISE
+
+Voulez-vous que je retourne au chateau, maman? Je le trouverai
+peut-etre aux ecuries.
+
+MADAME ANFRY
+
+Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
+les maitres qui arrivent."
+
+Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essouffle et
+suant, juste au moment ou un nuage de poussiere annoncait l'approche
+de la voiture de poste.
+
+Anfry se placa, le chapeau a la main, d'un cote de la grille; Mme
+Anfry se rangea avec Blaise de l'autre cote: la berline attelee de
+quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
+du chateau. Elle passa si rapidement que Blaise eut a peine le temps
+d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
+garcon et une petite fille sur le devant. Ils passerent sans repondre
+aux reverences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
+fille seule salua.
+
+Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regarderent
+d'un air chagrin; ils fermerent lentement la grille, rentrerent sans
+mot dire dans leur maison et s'assirent pres d'une table sur laquelle
+etait prepare leur frugal diner. Blaise vint les rejoindre et, de meme
+que ses parents, se placa silencieusement pres de la table.
+
+"Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
+nouveaux maitres?
+
+--Mauvais, repondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
+repeta-t-il en soupirant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Blaise craint que les maitres ne soient guere meilleurs.
+
+ANFRY
+
+Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
+sont plus. Blaise, mon garcon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
+va pas au chateau; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
+possible.
+
+BLAISE
+
+C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
+d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'etait bien
+different; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
+reverrai peut-etre jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
+d'aimer des gens qui vous quittent."
+
+Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaise, du courage, mon garcon! Qui sait? tu le reverras
+peut-etre plus tot que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
+tacherait de me placer dans son autre terre, ou il va habiter.
+
+BLAISE
+
+Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
+maitres.
+
+ANFRY
+
+Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
+terre est une terre de famille, qui ne doit jamais etre vendue; tandis
+que celle-ci etait de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
+habiter deux terres a la fois. Est-ce vrai?
+
+--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
+diner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
+durs?"
+
+Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
+mangea de bon appetit, car, a onze ans, on pleure et on mange tout a
+la fois.
+
+Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
+personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
+verrous a la grille, le concierge fit sa tournee pour voir si tout
+etait bien ferme, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
+dormaient deja profondement.
+
+
+
+II
+
+PREMIERE VISITE AU CHATEAU
+
+
+"M. le comte demande le concierge", dit d'une voix imperieuse un des
+domestiques du chateau.
+
+C'etait de grand matin. Mme Anfry faisait son menage, Blaise nettoyait
+la vaisselle, et Anfry etait alle scier du bois pour les fourneaux de
+la cuisine et de la lingerie.
+
+Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
+seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.
+
+"Votre mobilier ne fait pas honneur a vos anciens maitres, dit le
+valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
+vite changer tout cela.
+
+--Qu'est-ce que vous trouvez a mon mobilier qui parle contre les
+anciens maitres? repondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
+quelque chose? Tout n'est-il pas en bon etat? C'etait de bons maitres,
+ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
+Dieu.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se melait d'un concierge et de son
+mobilier.
+
+MADAME ANFRY
+
+Le bon Dieu se mele de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
+prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
+chez moi, entendez-vous bien!
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
+un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
+je ne le vois pas ici.
+
+MADAME ANFRY
+
+Il est au chateau a scier du bois; allez le chercher la-bas, vous lui
+ferez la commission.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Si vous y envoyiez votre garcon, cela me donnerait le temps d'aller
+faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafes.
+
+MADAME ANFRY.
+
+Mon garcon n'a que faire au chateau; on lui a dit hier qu'on n'y
+entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
+il n'ira pas.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Vous etes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
+pourrait bien chercher a vous remplacer et a vous faire partir.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comme vous voudrez. Si les maitres sont comme les valets, je ne tiens
+pas a y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
+pas de travail ni de place, mon mari et moi."
+
+Le domestique vit qu'il n'y avait rien a gagner en continuant la
+conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
+l'avenue du chateau. Il trouva le concierge au bucher, comme le lui
+avait dit Mme Anfry.
+
+"M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.
+
+--Je ne suis guere en toilette pour me presenter chez M. le comte,
+repondit Anfry.
+
+--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous etes,
+reprit le domestique d'un ton bourru.
+
+--C'est vrai", se borna a repondre Anfry.
+
+Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussiere de
+ses pieds, et se dirigea vers le chateau.
+
+"Ou allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
+l'escalier.
+
+--M. le comte m'a fait demander.
+
+--Est-ce bien sur?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vetu
+pour paraitre devant M. le comte.
+
+--Qu'a cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller."
+
+Et Anfry se mit a redescendre l'escalier qu'il avait monte a moitie.
+
+"Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demande,
+c'est qu'il veut vous voir.
+
+--Alors, gardez vos reflexions pour vous", dit Anfry en remontant
+l'escalier.
+
+Il arriva a la porte du comte de Trenilly et frappa discretement.
+
+"Entrez!" lui cria-t-on.
+
+Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq a trente-six ans, d'assez
+belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
+salua; le comte repondit par un leger signe de tete.
+
+"Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.
+
+ANFRY
+
+Un seul, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Garcon ou fille?
+
+ANFRY
+
+Garcon.
+
+LE COMTE
+
+Quel age?
+
+ANFRY
+
+Onze ans.
+
+LE COMTE
+
+Envoyez-le au chateau.
+
+ANFRY
+
+Pour quel service, Monsieur le comte?
+
+LE COMTE
+
+Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garcon
+de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
+faut tout dire, je n'aimerais pas a le mettre en contact avec vos
+gens.
+
+LE COMTE
+
+Et pourquoi, s'il vous plait? Le fils de mon concierge est-il trop
+grand seigneur pour se trouver avec mes gens?
+
+ANFRY
+
+Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
+pour eux; ils l'ont chasse hier, ils le chasseraient bien encore.
+
+--Je voudrais bien voir cela, s'ecria le comte avec colere, quand ce
+serait par mon ordre qu'il viendrait ici.
+
+ANFRY
+
+Enfin, Monsieur le comte, mon garcon pourrait voir et entendre des
+choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
+autant qu'il reste a la maison et qu'il n'entre pas au chateau."
+
+Le comte fut etonne de cette resistance. Il regarda attentivement
+le concierge et parut frappe de l'air decide, mais franc, ouvert et
+honnete, qui donnait a toute sa personne quelque chose qui commandait
+le respect. Il hesita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
+doux:
+
+"C'etait pour mon fils que je vous demandais le votre; mais peut-etre
+avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garcon, il
+ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
+main un geste d'adieu. Quel est votre nom?
+
+--Anfry, Monsieur le comte, a votre service, quand il vous plaira."
+
+Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrete dans le vestibule
+par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maitre avait pu
+vouloir a un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
+chateau; Anfry leur repondit brievement, sans s'arreter, et rentra
+chez lui.
+
+Blaise etait devant la grille; il epoussetait et nettoyait quand son
+pere rentra.
+
+"As-tu vu le garcon de M. le comte? lui demanda Anfry.
+
+BLAISE
+
+Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
+d'aller voir M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Tu n'y as pas ete, j'espere bien?
+
+BLAISE
+
+Non, papa, vous me l'aviez defendu; d'ailleurs, je n'ai guere envie
+de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
+etre bon.
+
+--Tu pourrais avoir raison; travaille, va a l'ecole, ce sera mieux
+pour toi que courailler et paresser toute la journee. En attendant, va
+me chercher ma serpe que j'ai laissee au bucher; il y a des branches
+qui avancent sur la grille et qui genent pour l'ouvrir. Je veux les
+couper."
+
+Blaise, toujours prompt a obeir, partit en courant; il entra au bucher
+et y trouva Jules de Trenilly, qui essayait de couper des rognures de
+bois avec la serpe, qu'il avait ramassee.
+
+"Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.
+
+JULES
+
+Elle n'est pas a toi, je ne te la rendrai pas.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur, elle est a papa; il m'a envoye pour la chercher.
+
+JULES
+
+Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.
+
+BLAISE
+
+Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.
+
+JULES
+
+Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies."
+
+Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait a la
+refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
+mit en colere et menaca de la lancer a la tete de Blaise. Il fit, en
+effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
+son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et a la peau;
+Jules se mit a crier; Michel, le garcon d'ecurie, accourut et
+s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maitre.
+
+"Comment vous etes-vous blesse, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.
+
+JULES, _criant_
+
+C'est ce mechant garcon qui m'a fait mal. Il m'a coupe avec la serpe.
+
+MICHEL, _avec rudesse_
+
+Mechant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
+va a ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
+Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
+mal.
+
+JULES
+
+Tu diras, Michel, qu'il m'a donne un coup de serpe.
+
+MICHEL
+
+Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.
+
+JULES
+
+C'est egal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
+je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.
+
+MICHEL
+
+Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
+je dirai comme vous me l'ordonnez."
+
+Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au chateau.
+
+Le pauvre Blaise etait reste immobile, stupefait. Enfin il ramassa la
+serpe et se dit:
+
+"Faut-il que ce garcon soit mechant! Je vais vite tout raconter a
+papa, pour qu'il connaisse la verite et qu'il sache bien que ce n'est
+pas moi qui l'ai blesse."
+
+Il courut vers la grille; son pere l'attendait avec impatience.
+
+"Tu y as mis du temps, mon garcon, dit-il en recevant la serpe.
+Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?"
+
+Blaise, tout essouffle, raconta a son pere ce qui s'etait passe; il
+avait a peine termine son recit, que M. de Trenilly parut en haut de
+l'avenue, marchant d'un pas precipite vers la grille.
+
+"Anfry! cria-t-il avec colere, amenez-moi ce petit drole, qui s'est
+cache dans la maison quand il m'a apercu."
+
+Anfry marcha seul vers M. de Trenilly.
+
+"Monsieur le comte, dit-il le chapeau a la main, je crois savoir ce
+qui vous amene ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
+qui est arrive.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
+a faite votre garcon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
+coupable?
+
+ANFRY
+
+Ce n'est pas mon garcon, c'est le votre qui se l'est faite lui-meme.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
+coupe pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
+jours.
+
+ANFRY
+
+Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colere."
+
+Alors Anfry raconta a M. de Trenilly ce que venait de lui apprendre
+Blaise.
+
+"Faites-le venir, dit M. de Trenilly, je veux l'entendre raconter a
+lui-meme."
+
+Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derriere un rideau.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaisot, viens parler a M. le comte; il veut que tu lui
+racontes ce qui s'est passe avec M. Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colere; il va me battre.
+
+ANFRY
+
+Te battre! Sois tranquille, mon garcon, je suis la, moi; s'il fait
+mine de te toucher, je t'emmene et nous quitterons la maison,
+seulement le temps d'emporter nos effets."
+
+Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son pere, qui
+l'emmena devant M. de Trenilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
+Trenilly le regardait avec colere.
+
+"Raconte-moi comment mon fils a recu sa blessure, dit-il enfin avec
+durete.
+
+BLAISE
+
+Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoye chercher,
+Monsieur; j'ai insiste, il s'est fache, il a voulu m'en donner un
+coup; la serpe est lourde, elle est retombee malgre lui et l'a blesse
+au pied.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Tu mens! je te dis que tu mens!
+
+BLAISE, _vivement_
+
+Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blesse M.
+Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandat."
+
+L'honnete indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
+Trenilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
+se disant a mi-voix:
+
+"C'est singulier! Il a l'air franc et honnete; mais pourquoi Jules
+aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
+C'est ce que je vais tacher de me faire expliquer..."
+
+Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui repeta la defense
+d'aller au chateau sans necessite.
+
+
+
+III
+
+LA REPARATION ET LA RECHUTE
+
+
+Huit jours apres, Blaise etait dans le jardin avec son pere; ils
+bechaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
+de Trenilly se fit entendre; il appelait Anfry.
+
+"Me voici, Monsieur le comte", repondit Anfry; et il courut vers le
+comte, qui tenait Jules par la main.
+
+"Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses a votre
+garcon pour ce qui s'est passe la semaine derniere: votre garcon avait
+raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blesse lui-meme, il l'a
+avoue, et il est bien fache d'avoir accuse a tort votre garcon; de
+peur d'etre gronde pour avoir touche la serpe, il a fait un mensonge
+et une mechancete, mal conseille par Michel, que j'ai renvoye de mon
+service et qui est retourne dans son pays; Jules ne recommencera pas,
+il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
+toi-meme."
+
+Jules alla a pas lents dans le potager ou travaillait Blaise; il etait
+honteux des excuses que son pere lui avait ordonne de faire, et il ne
+savait de quelle maniere commencer. Il restait immobile et silencieux
+devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.
+
+"Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
+enfin.
+
+--Rien, repondit Jules.
+
+--Mais puisque vous etes venu ici pres de moi, Monsieur Jules, c'est
+que vous avez besoin de moi.
+
+--Non, repondit Jules.
+
+BLAISE
+
+Alors je vais me remettre a becher, sauf votre respect, Monsieur
+Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.
+
+JULES, _avec embarras_
+
+Blaise!
+
+BLAISE
+
+Monsieur Jules.
+
+JULES, _tres embarrasse_
+
+Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
+dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.
+
+BLAISE, _avec surprise_
+
+A moi, pardon! et de quoi donc?
+
+JULES
+
+Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?
+
+BLAISE
+
+Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
+pas bien sur, Monsieur Jules, et je suis bien fache que vous ayez pris
+la peine de faire des excuses. C'est juste, a la verite, mais cela
+coute, et je vous en remercie."
+
+Jules, enchante de se trouver debarrasse de cette tache penible,
+releva la tete, qu'il avait tenue baissee, et, regardant la bonne
+figure rejouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
+chateau.
+
+BLAISE
+
+Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a defendu d'y
+aller.
+
+JULES
+
+Pourquoi donc?
+
+BLAISE
+
+Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer a
+faineanter, mais a l'aider par mon travail.
+
+JULES
+
+Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander a papa."
+
+Jules courut a M. de Trenilly et lui demanda la permission d'emmener
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
+Blaise, qui me semble etre un bon et brave garcon.
+
+JULES
+
+C'est que son pere veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
+au chateau.
+
+LE COMTE
+
+Son pere a raison, mais il lui donnera bien un conge pour terminer
+votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'apres-midi,
+Anfry; nous vous le renverrons ce soir.
+
+ANFRY
+
+Je n'ai rien a refuser a Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gene
+pas. Je vais l'amener tout a l'heure, quand il sera nettoye et qu'il
+aura change de vetements.
+
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi faire, changer de vetements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
+pas fete aujourd'hui.
+
+ANFRY
+
+C'est fete pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la premiere
+fois qu'il est admis pres de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
+puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse."
+
+Et il alla au jardin, ou Blaise bechait toujours.
+
+"Blaisot, va te debarbouiller les mains et le visage, et donner un
+coup de peigne a tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
+avec lui au chateau."
+
+Blaise rougit, moitie de peur et moitie de plaisir, et courut se
+debarbouiller au baquet. Quand il fut lave, peigne, il alla rejoindre
+Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
+devant; Blaise suivait; il n'etait pas a son aise, il n'osait parler,
+et il aurait voulu pouvoir retourner a sa beche et a son jardin. En
+arrivant au perron, ils trouverent la comtesse avec sa fille qui les
+attendaient.
+
+"Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avancant vers eux. Je suis
+bien aise de le connaitre; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
+petit, ajouta-t-elle, Helene ne te mangera pas, et Jules sera content
+de jouer avec un garcon de son age.
+
+--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas a mon
+aise.
+
+--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant a becher et a arranger
+notre jardin, Blaise, dit Helene avec un sourire aimable. Venez avec
+moi, Jules et Blaise, et mettons-nous a l'ouvrage."
+
+Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
+vers un petit jardin que M. de Trenilly leur avait fait arranger pres
+du chateau.
+
+"Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.
+
+HELENE
+
+C'est precisement pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
+aider.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des legumes?
+
+--Des fleurs! s'ecria Helene; j'aime tant les fleurs!
+
+--Des legumes! s'ecria Jules! les fleurs m'ennuient.
+
+HELENE
+
+Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.
+
+JULES
+
+Des legumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des legumes, et
+si tu mets des fleurs; je les arracherai.
+
+HELENE.
+
+Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te ceder.
+
+BLAISE.
+
+Pourquoi faut-il que vous cediez, Mademoiselle?
+
+HELENE
+
+Pour ne pas etre battue par lui et grondee par papa, qui croit tout ce
+que Jules lui dit.
+
+JULES
+
+Allons, vite a l'ouvrage! Bechez, ratissez, pendant que je vais
+chercher des graines au jardin."
+
+Blaise avait envie de resister a Jules et de soutenir Helene; mais il
+n'osa pas, et, prenant une beche, il se mit a l'ouvrage avec une telle
+ardeur que le jardin fut retourne en moins d'une demi-heure; Helene
+l'aidait, mais moins vivement.
+
+Jules revint avec un sac plein de graines de toute espece de legumes.
+
+"Voila, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges,
+des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des epinards...
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, tout cela doit etre seme sur couche et repique
+quand c'est leve.
+
+JULES
+
+Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon
+jardin.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien
+longtemps.
+
+JULES
+
+C'est egal, je veux les semer; j'aime mieux attendre."
+
+Helene ne disait rien; elle etait habituee aux caprices de son frere;
+sa bonte et sa douceur la portaient a toujours lui ceder pour eviter
+les disputes. Blaise hochait la tete, mais se taisait, voyant Helene
+consentir de bonne grace a sacrifier les fleurs qu'elle avait
+desirees. Avec sa beche il fit des trainees de petites rigoles, dans
+lesquelles Jules semait la graine.
+
+BLAISE
+
+Qu'avez-vous seme par ici, Monsieur Jules?
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; j'ai tout mele.
+
+HELENE
+
+Mais comment sauras-tu ou sont les radis, les choux-fleurs, les
+carottes, et le reste?
+
+JULES
+
+Je les reconnaitrai bien en les mangeant.
+
+HELENE
+
+Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les
+trouverons-nous?
+
+JULES
+
+Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'etes pas raisonnable; ce ne sera pas
+un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine.
+Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs.
+
+JULES, _frappant du pied_
+
+Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en
+mettrai pas."
+
+Helene etait rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitie
+et lui dit:
+
+"Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre
+jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.
+
+HELENE
+
+Merci, Blaise, tu es bien bon.
+
+JULES
+
+Et moi! je suis donc mauvais, moi?
+
+HELENE
+
+Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est tres bon.
+
+JULES, _avec colere_
+
+Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu
+le dises.
+
+HELENE
+
+Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...
+
+JULES, _de meme_
+
+Mais quoi?
+
+HELENE
+
+Mais... Blaise est tres bien."
+
+Jules se mit a crier, a taper des pieds; il courut pour battre Helene;
+elle se sauva; il s'elanca sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant
+lestement de cote. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la
+bonne d'Helene accourut.
+
+"Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?
+
+JULES, _pleurant_
+
+Blaise est mechant; il veut arracher mes legumes pour mettre des
+fleurs; ils disent que je suis mechant; c'est lui qui est mechant, il
+veut arracher mes legumes.
+
+LA BONNE
+
+Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher
+ses legumes, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne
+veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-meme qui se contrarie.
+
+LA BONNE
+
+C'est cela! toujours la meme chanson! C'est M. Jules qui se fait
+pleurer lui-meme, n'est-ce pas?"
+
+Blaise voulut repondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps;
+elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en
+aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se
+promettant bien de refuser a l'avenir toute invitation du chateau.
+
+
+
+IV
+
+LE CHAT-FANTOME
+
+
+Blaise etait courageux; il n'avait pas peur de l'obscurite, et, quand
+il faisait beau, il aimait a se promener tout seul, le soir, dans les
+prairies traversees par un joli ruisseau.
+
+Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?
+
+D'abord il etait seul, il allait ou il voulait; ensuite, en suivant le
+chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangee de fours a
+platre creuses dans la montagne qui borde les pres et la grande route.
+Ces fours etaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes
+d'etincelles; les hommes occupes a enfourner du bois dans ces brasiers
+lui semblaient etre des diables au milieu des flammes de l'enfer.
+Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'etait pas si facile a
+effrayer; il s'arretait et regardait avec bonheur ces feux allumes,
+ces longues trainees d'etincelles, ces hommes armes de fourches
+attisant le feu. Il suivait tout doucement la riviere jusqu'au moulin,
+dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en
+longeant les fours a chaux.
+
+Quelques jours apres sa premiere visite au chateau, Blaise se
+preparait a faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules.
+
+"Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis
+seul, je m'ennuie.
+
+--Merci, Monsieur Jules, repondit Blaise, je vais me promener dans
+la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez
+encore quelque histoire qui me fasse gronder!
+
+JULES
+
+Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai tres bon, je ne dirai rien
+du tout a personne.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer.
+
+JULES
+
+Alors j'irai avec toi.
+
+BLAISE
+
+Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur
+Jules.
+
+JULES
+
+Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en
+laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai."
+
+Blaise, ne pouvant empecher Jules de l'accompagner, se decida a le
+laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchante de sortir du
+jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuye d'avoir Jules pour compagnon.
+
+La lune commencait a se lever et a eclairer le sentier. Les fours
+etaient tous allumes; Jules eut peur d'abord; mais les explications de
+Blaise le rassurerent; il ne se lassait pas de regarder les fours et
+les hommes travaillant a entretenir le feu. Ils arriverent ainsi au
+moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme
+il en avait l'habitude; deux enormes dogues accoururent en aboyant des
+qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangees de dents
+formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne repondit;
+il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et
+obtenir passage; les chiens s'elancerent sur la grille et chercherent
+a mordre la main, que Blaise retira promptement.
+
+Comment revenir sans passer par le meme chemin? Il y en avait bien un
+autre, mais Blaise n'aimait pas a le prendre, parce qu'il longeait le
+cimetiere du village; le grand-pere, la grand'mere de Blaise y etaient
+enterres, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin.
+
+BLAISE
+
+Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens
+gardent le passage; ils nous devoreraient si nous entrions dans la
+cour.
+
+JULES
+
+C'est ennuyeux de revenir par le meme chemin; je voudrais passer pres
+des fours a chaux.
+
+BLAISE
+
+Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur.
+
+JULES
+
+Pourquoi? Y a-t-il du danger?
+
+BLAISE
+
+Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.
+
+JULES
+
+Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?
+
+BLAISE
+
+Ce serait de traverser le cimetiere; nous nous retrouverons sur la
+grande route, juste a l'endroit ou commencent les fours.
+
+JULES
+
+Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.
+
+BLAISE
+
+Marchons un peu lestement pour etre plus tot arrives."
+
+Ils prirent le chemin du cimetiere, situe derriere le moulin. Ils
+marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixes sur le mur et
+sur la porte du cimetiere, Jules sentait battre son coeur; ses grands
+yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arreta et
+poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le
+cimetiere et designa l'objet qui le terrifiait.
+
+Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main,
+vit une grande forme blanche, un fantome qui s'elevait lentement
+au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tete et le haut de
+son corps eurent depasse le mur. Jules cria; le fantome tourna vers
+lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise
+n'etait pas trop rassure et restait immobile comme le fantome; il
+rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le
+fantome ne bougea pas.
+
+"Ce n'est pas un mechant fantome, Monsieur Jules, car s'il avait ete
+un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout
+cas, je vais lui jeter une pierre."
+
+Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aigue et la lanca de
+toute sa force et avec une grande adresse a la tete du fantome, qui
+poussa une espece de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
+mur, en dehors du cimetiere; il se roula par terre en continuant ses
+cris. Blaise crut reconnaitre des miaulements de chat, et voulut
+courir a lui pour s'en assurer; mais Jules, pale et tremblant, le
+tenait par sa blouse et l'empechait d'avancer.
+
+BLAISE
+
+Lachez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir.
+
+JULES
+
+Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur,
+j'ai peur du fantome.
+
+BLAISE
+
+C'est precisement ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantome,
+je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester
+seul.
+
+JULES
+
+Non, non, je ne veux pas y aller.
+
+--Alors, faites comme vous voudrez", dit Blaise, et, donnant une
+secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers
+la forme blanche etendue par terre.
+
+Jules aimait mieux encore approcher du fantome avec Blaise que de
+rester seul; il courut apres lui et le rejoignit au moment ou Blaise,
+s'etant baisse, poussa un cri en faisant un saut en arriere; il
+s'etait senti egratigne. Jules se trouvait tout pres de lui; le saut
+de Blaise le fit trebucher, et il alla tomber sur le fantome qui,
+poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il
+avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut a son comble;
+il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se
+lever, la force lui manqua, et il resta a terre prive de sentiment.
+
+Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas a Jules, et
+il examina la forme etendue devant lui; la lune venant il sortir de
+derriere un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur
+extraordinaire. C'etait lui qui avait grimpe sur le mur du cimetiere;
+la demi-obscurite l'avait fait paraitre encore plus gros et plus
+blanc, et avait donne a sa tete et a son corps l'apparence d'une tete
+et d'epaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
+avait un oeil hors de la tete et un cote du crane brise; ses
+convulsions avaient cesse; il ne remuait plus.
+
+"Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons
+notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lancant ma pierre;
+je vais demander aux ouvriers des fours a platre a qui appartient cet
+animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?"
+
+Et, se retournant vers Jules, il l'apercut etendu par terre, pale et
+sans mouvement.
+
+"Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que
+vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laisse venir
+avec moi; ces enfants de chateau, c'est poltron comme tout; je
+vous demande un peu, la! Y avait-il de quoi s'evanouir, s'effrayer
+seulement?"
+
+Le pauvre Blaise etait bien embarrasse: il lui soufflait sur la
+figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le
+visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la
+tete; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, apercut le chat blanc
+etendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'eloigner.
+
+"N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre
+chat, que j'ai tue d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est
+venge sur votre joue et sur ma main."
+
+Jules, un peu rassure, se leva lentement et saisit la main de Blaise
+pour s'eloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un
+fantome, et qui lui avait occasionne une si grande frayeur.
+
+"Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le
+mort, pour que je le fasse reconnaitre par quelqu'un. Un beau chat,
+ajouta-t-il en le ramassant.
+
+JULES
+
+Par ou allons-nous donc passer pour aller a la route?
+
+BLAISE
+
+Par le cimetiere, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons
+pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage.
+
+JULES
+
+Je ne veux point passer par le cimetiere..., non, non..., je ne le
+veux pas, j'ai trop peur.
+
+BLAISE
+
+De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que
+notre fantome n'en est pas un? Ce n'etait qu'un chat.
+
+JULES
+
+Je veux retourner par le chemin de la riviere, par lequel nous sommes
+venus.
+
+BLAISE
+
+Et les fours a chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le
+plus joli de la promenade.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne
+viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir
+tout le monde.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais,
+tout de meme, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais
+crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse
+mon chat sans demander a qui il appartient."
+
+Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours a chaux, suivit
+Jules, qui marchait tres vite pour rentrer a la maison le plus tot
+possible. A cent pas de l'avenue du chateau ils rencontrerent Helene
+et sa bonne, qui les cherchaient de tous cotes.
+
+HELENE
+
+Ou as-tu ete, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu
+etais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrive quelque
+accident; il est tres tard, nous devrions etre couches depuis
+longtemps; allons, mon frere, rentrons vite, tu vas etre gronde.
+
+JULES
+
+Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; il m'a
+mene dans des chemins dangereux, j'ai manque d'etre mange par des
+chiens enormes, et puis j'ai manque d'etre etrangle par les fantomes
+du cimetiere!
+
+HELENE
+
+Qu'est-ce que tu dis? Les fantomes du cimetiere! Tu sais bien qu'il
+n'y a pas de fantomes.
+
+BLAISE
+
+Ne l'ecoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantomes, nous n'avons
+vu qu'un gros chat blanc monte sur le mur du cimetiere. Je l'ai
+malheureusement tue d'un coup de pierre. Et quant a emmener M. Jules,
+c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais
+mieux aime qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empecher de
+m'accompagner.
+
+HELENE
+
+Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies;
+c'est tres mal; ne repete pas a maman ce que tu m'as dit, parce que tu
+ferais injustement gronder le pauvre Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter
+de moi, pourvu qu'il dise la verite."
+
+Helene ne repondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait
+souvent, et elle craignait qu'il ne fit gronder le pauvre Blaise,
+qu'elle savait innocent.
+
+Mme de Trenilly etait descendue dans la cour pour avoir des nouvelles
+de Jules, dont elle etait inquiete; en le voyant revenir avec sa
+soeur, elle alla a eux et demanda avec inquietude ce qui l'avait
+retenu si longtemps.
+
+JULES
+
+Maman, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; j'avais tres peur, mais
+il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetiere.
+
+LA COMTESSE
+
+Au cimetiere! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc a ton habit? Le dos
+est plein de poussiere, comme si tu t'etais roule par terre. Serais-tu
+tombe? T'es-tu fait mal?
+
+JULES
+
+C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc.
+
+LA COMTESSE
+
+Pourquoi a-t-il tue ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant?
+Il est donc mechant, ce Blaise?
+
+JULES
+
+Oui, maman, il est tres mechant et il ment souvent ou plutot toujours.
+
+--Maman, reprit Helene avec indignation, Blaise est tres bon et ne
+ment pas. C'est Jules qui ment et qui est mechant. Blaise m'a dit que
+Jules avait voulu absolument le suivre a la promenade, et il a tue ce
+chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantome: mais il ne voulait pas
+le tuer, et il en est tres fache.
+
+LA COMTESSE
+
+Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un etranger
+pour accuser ton frere?
+
+HELENE
+
+Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent.
+
+LA COMTESSE
+
+Helene, toi qui pretends etre pieuse, sois plus charitable et plus
+indulgente pour ton frere. Montons au salon; je tacherai demain de
+savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le
+merite."
+
+Jules eut mieux aime que sa mere ne parlat plus de cette affaire; mais
+Helene, qui avait pitie du pauvre Blaise calomnie, fut au contraire
+satisfaite de la promesse de sa mere. En allant se coucher, elle
+reprocha a Jules sa mechante conduite; il repondit, comme a son
+ordinaire, par des injures et des coups de pied.
+
+Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir
+Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de
+l'innocence de Blaise et de la mechancete de Jules; mais la crainte de
+rabaisser son fils en donnant raison a un petit paysan l'empecha de
+punir Jules comme il le meritait.
+
+
+
+V
+
+UN MALHEUR
+
+
+Un jour, Blaise bechait et arrosait le jardin d'Helene, lorsqu'ils
+entendirent des cris percants qui provenaient d'une maison placee de
+l'autre cote du chemin, et habitee par une pauvre femme et ses cinq
+enfants. Blaise jeta sa beche et courut vers la maison d'ou partaient
+les cris; Helene l'avait suivi; ils arriverent au moment ou la pauvre
+femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garcon de deux ans,
+qu'elle avait laisse jouer dans un verger au milieu duquel etait la
+maison. Dans un coin du verger elle avait creuse une petite mare pour
+y laver le linge de son plus jeune enfant, age de trois mois. Elle
+etait rentree pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
+cette courte absence, celui de deux ans etait tombe dans la mare; il
+n'avait pas pu en sortir et il avait ete noye. La mere poussait des
+cris percants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mere,
+qui se debattait en convulsions; les autres avaient ramasse l'enfant,
+le deshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et
+de tout son corps. Blaise courut a toutes jambes chercher un medecin.
+Helene, quoique saisie et tremblante, aidait a essuyer l'enfant et a
+l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres
+voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le medecin, aider
+a rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
+elle courut les prevenir du malheur qui etait arrive. Deux habitants
+du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux differents remedes qui
+pouvaient etre utiles, et entrerent chez la pauvre femme. Pendant que
+Mme Renou cherchait a consoler et a encourager la malheureuse mere, M.
+Renou fit etendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu;
+on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
+des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usites en de pareils
+accidents, mais sans succes: l'enfant etait sans vie et glace. Quand
+son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta a genoux devant le
+corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans
+ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement
+la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne
+voulait pas s'en detacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba
+dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son
+evanouissement pour la deshabiller, la coucher dans son lit et porter
+l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Helene n'avait
+pas ete inutile pendant cette scene de desolation: elle bercait et
+soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait,
+et qui criait pitoyablement dans son berceau. Helene finit par le
+calmer et l'endormir.
+
+Quand tout fut fini pour l'enfant noye et qu'on l'eut pose sur un lit,
+enveloppe de couvertures, le medecin arriva.
+
+"Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?
+
+--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-etre a
+employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et
+tachez de rappeler cet enfant a la vie."
+
+Le medecin decouvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur;
+apres un examen de quelques minutes, il se releva.
+
+"L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de
+son coeur.
+
+--Mais n'y aurait-il pas quelque remede qui pourrait le ranimer?
+
+--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez deja fait: soufflez
+de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des
+sinapismes, tachez de ranimer les battements du coeur; mais je crois
+que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute."
+
+En disant ces mots, jetant a la mere desolee un regard de compassion,
+il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, desolee
+de cet arret du medecin et de son prompt depart, s'ecria:
+
+"Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyes apres deux
+heures de soins; nous n'avons pas reussi jusqu'a present, mais nous
+serons peut-etre plus heureux en continuant."
+
+Mme Renou, aidee des voisins charitables qui n'avaient cesse de donner
+tous leurs soins a la mere et a l'enfant, recommenca ce qui avait
+ete vainement essaye depuis une heure. La pauvre mere reprit quelque
+espoir en voyant continuer les secours que l'arrivee du medecin avait
+interrompus.
+
+Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner,
+rechauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon resultat. Quand Mme
+Renou vit l'inutilite de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans
+des linges qui devaient etre son linceul, et elle le le laissa sur le
+lit de la chambre ou il avait ete transporte.
+
+"Mon enfant, mon cher enfant! s'ecria la mere en voyant revenir Mme
+Renou, vous l'avez abandonne.
+
+--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris
+votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, ou il prie
+pour vous et pour ses freres et soeurs.
+
+--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mere en
+sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, a dix pas
+de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais ete moins desolee de le voir
+mourir dans son lit.
+
+--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant etait mort dans son lit,
+c'eut ete par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement
+pendant plusieurs jours; c'eut ete plus terrible encore; le bon Dieu
+vous a epargne cette douleur."
+
+Pendant longtemps encore, Mme Renou resta pres de la pauvre femme sans
+pouvoir calmer son desespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux
+mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais
+des plus efficaces.
+
+"Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'etes pas raisonnable;
+puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empecher.
+
+--A quoi vous sert de vous desoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas
+vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.
+
+--Soyez raisonnable, dit la troisieme, et voyez donc qu'il vous reste
+encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.
+
+--Et le pauvre innocent qui, en se reveillant, aura besoin de votre
+lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme
+vous le faites!
+
+--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez,
+voyez Mme Desire qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le
+sien."
+
+En effet, Mme Desire Thorel, bonne et gentille jeune femme qui
+demeurait tout pres, et qui avait un enfant au maillot, etait accourue
+a la premiere nouvelle du malheur arrive a Marie. Elle avait aide avec
+bonte et intelligence Mme Renou dans les soins donnes a l'enfant noye;
+au reveil du petit, qu'Helene avait endormi, elle le prit, l'enveloppa
+de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le
+sien; elle ne le reporta que plusieurs heures apres, lorsque la mere,
+revenant un peu a elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda
+ce dernier petit, le seul qui put etre pres d'elle; les autres etaient
+a l'ecole ou dans une ferme, ou on les employait a garder des dindes
+et des oies.
+
+Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin
+sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua
+insensiblement. Mme Renou et Helene allerent tous les jours et
+plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa
+douleur et pourvoir a ses besoins et a ceux de sa famille. Helene
+s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les
+vetements epars, mettait de l'ordre dans le menage, pendant que Mme
+Renou causait avec Marie et cherchait a lui donner la resignation
+d'une pieuse chretienne soumise aux volontes de Dieu.
+
+Jules profitait des absences plus frequentes d'Helene pour multiplier
+ses sottises, dont le pauvre Blaise etait toujours l'innocente
+victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.
+
+
+
+VI
+
+VENGEANCE D'UN ELEPHANT
+
+
+"Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
+grand de tous les animaux crees par le bon Dieu, et, malgre sa grande
+taille, le plus doux, le plus obeissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
+admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tete, deux
+sous."
+
+L'homme qui parlait ainsi etait entre dans la cour du chateau avec
+son elephant, un des plus gros de son espece et, comme le disait son
+maitre, un des plus doux. En un instant une douzaine de tetes se
+firent voir aux fenetres, entre autres celle de Jules; il accourut
+aussitot pour voir l'animal de plus pres; Helene et sa mere le
+suivirent bientot, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
+la cour assez de monde pour donner une representation du savoir-faire
+de l'elephant, le maitre passa une sebile devant toutes les personnes
+presentes, et chacun y deposa son offrande. La sebile se trouvant
+suffisamment remplie, le maitre fit deployer a l'elephant tous ses
+talents. Il lui fit lancer une enorme boule et la recevoir au bout de
+sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; deboucher une bouteille de
+vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en repandre une goutte,
+en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
+comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
+devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
+pouvaient a peine soulever, et que l'elephant enleva avec la meme
+facilite qu'un enfant aurait mise a manier une noix; et il lui fit
+executer beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
+excitaient l'admiration de tous les spectateurs.
+
+Quand la representation fut terminee, le maitre s'approcha de M. de
+Trenilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
+granges. M. de Trenilly y consentit, a la grande joie des enfants, qui
+comptaient bien revoir l'elephant dans son appartement et lui apporter
+a manger.
+
+"Que donnez-vous a diner a votre elephant? demanda Jules au maitre.
+
+--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
+avec des choux et des carottes.
+
+--Ou sont vos boulettes? demanda Jules.
+
+--Je vais les appreter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.
+
+--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'elephant, et
+nous regarderons comment il les mange.
+
+--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
+le maitre d'ecole qui m'a commande des modeles d'ecriture pour les
+enfants qui commencent.
+
+--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!
+
+--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.
+
+--Papa, papa, dit Jules a M. de Trenilly, dites a Blaise de venir
+jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
+travail.
+
+--Va jouer, Blaise, dit M. de Trenilly, tu travailleras un autre jour.
+
+--Mais, Monsieur le comte...
+
+--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trenilly avec quelque
+impatience: il est bon d'aimer a travailler, mais il faut aussi savoir
+jouer; chaque chose en son temps."
+
+Blaise n'osa pas repliquer et suivit a contre-coeur et a pas lents
+Jules qui courait a la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
+de l'elephant.
+
+"Blaise, Blaise, depeche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
+boulettes de l'elephant."
+
+Blaise ne se depechait pas: quand il arriva, les boulettes etaient a
+moitie faites; c'etaient des boules, grosses comme des melons; dans
+chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
+livre de beurre et deux livres de pain; tout cela etait mele, petri et
+roule. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
+faisait cuire deux enormes paniers de choux, de carottes, de navets,
+de pommes de terre, avec une forte poignee de sel et une livre de
+beurre.
+
+"Cet elephant doit couter cher a nourrir, dit Blaise, il mange a un
+seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours a papa, maman et moi.
+
+JULES
+
+Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
+pour vivre, je suppose.
+
+BLAISE
+
+De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
+il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
+nous en avons de reste pour le lendemain.
+
+--Pas possible! s'ecria Jules avec etonnement. Moi, je ne mange que de
+la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?
+
+BLAISE
+
+Du fromage, un oeuf dur, des legumes, avec du pain, bien entendu.
+Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.
+
+JULES
+
+Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
+du tout.
+
+BLAISE
+
+Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
+la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
+voyez, voila qu'on porte a manger a l'elephant; approchons pour le
+voir avaler ses boulettes."
+
+Jules courut a la grange; il voulut entrer.
+
+"N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
+l'elephant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
+pourrait vous faire du mal.
+
+--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
+quand il mange.
+
+--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
+est sous la fenetre; vous verrez tres bien dans la grange sans courir
+aucun danger."
+
+Jules grimpa sur le banc; la fenetre de la grange etait ouverte; il
+vit parfaitement l'elephant saisir les boules avec sa trompe et les
+porter a sa bouche; de meme pour la soupe; sa trompe lui servait de
+cuillere et de fourchette.
+
+Quand il eut fini son repas, il tourna la tete vers Jules et Blaise,
+qui restaient a la fenetre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
+demander quelque chose.
+
+"On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
+dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassees devant
+notre porte; je vais voir s'il les aime."
+
+Et Blaise presenta une pomme a la trompe de l'elephant; l'animal la
+flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisieme
+eurent le meme succes; quand toutes les six furent mangees et qu'il
+continua a allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
+sa poche une longue epingle avec laquelle il embrochait les pauvres
+papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
+la trompe de l'elephant. Celui-ci parut irrite; il secoua sa trompe
+et sa tete, leva les jambes l'une apres l'autre comme s'il faisait le
+mouvement d'ecraser quelque chose; mais il se calma promptement et
+allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.
+
+"Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
+deux mains vides et en lui caressant la trompe.
+
+--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'ecria
+Jules. Tiens, tiens, tiens."
+
+Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'epingle sur sa trompe
+allongee.
+
+Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
+comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
+enorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versee pour le faire boire.
+
+"Il boit! il boit! s'ecria Jules. Dieu, quelle quantite d'eau il
+avale!"
+
+Quand l'elephant eut presque vide le cuvier, il se retourna vers la
+fenetre ou etaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
+vers Jules et lui lanca un jet d'eau avec une telle force, que Jules
+fut jete de dessus le banc ou il etait monte. La trompe de l'elephant
+le poursuivit a terre et continua a l'inonder de telle facon, qu'il ne
+pouvait ni crier ni se relever.
+
+Le bon Blaise, effraye des mouvements convulsifs de Jules, et ne
+sachant comment faire finir la vengeance de l'elephant, s'elanca vers
+le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:
+
+"Oh! elephant, mon cher elephant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
+etouffer."
+
+Des que l'elephant vit que Blaise, qui s'etait jete devant Jules,
+allait etre inonde, il arreta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
+reversa l'eau qui y etait encore dans le cuvier d'ou il l'avait tiree.
+
+Blaise aida Jules a se relever; a peine fut-il debout, qu'il repoussa
+Blaise avec colere en criant:
+
+"C'est ta faute, mechant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
+ce banc; c'est toi qui as attire l'elephant en lui donnant de vilaines
+pommes, que tu nous a volees probablement. Va-t'en; je le dirai a
+papa.
+
+--Comment, Monsieur Jules, repondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
+fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
+j'ai donne mes pommes a l'elephant pour lui faire plaisir; et les
+pommes etaient bien a moi, elles sont tombees d'un pommier qui est a
+papa."
+
+Jules continuait a crier et a repousser a coups de pied et a coups de
+poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider a marcher avec ses habits
+ruisselants d'eau.
+
+Toute la maison etait accourue aux cris de Jules: quand Helene le vit
+trempe des pieds a la tete, elle eut peur et crut a un accident.
+
+"Non, c'est la faute de ce mechant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
+qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.
+
+HELENE
+
+Comment, Blaise, tu as jete Jules dans l'eau?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
+sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.
+
+HELENE
+
+Qu'est-ce qui l'a mouille ainsi?
+
+BLAISE
+
+C'est l'elephant, Mademoiselle, qui lui a crache de l'eau a la figure.
+
+HELENE
+
+Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait etre
+drole, car ce n'est certainement pas dangereux.
+
+BLAISE
+
+Ma foi, Mademoiselle, l'elephant etait bien en colere tout de meme,
+et si je ne m'etais pas jete devant M. Jules, l'eau aurait fini par
+l'etouffer, car il ne pouvait pas respirer.
+
+HELENE
+
+Pourquoi l'elephant etait-il en colere et pourquoi ne t'a-t-il pas
+jete de l'eau comme a Jules?"
+
+Blaise raconta a Helene ce qui etait arrive, et Helene lui promit de
+le redire a sa maman, pour qu'elle ne crut pas les mensonges de Jules.
+
+A peine Helene avait-elle quitte Blaise, qui s'en retournait
+tristement a la maison, qu'elle rencontra son pere qui avait l'air
+irrite.
+
+LE COMTE
+
+Sais-tu ou est Blaise, Helene? Je cherche ce petit drole pour lui
+tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des mechancetes.
+
+HELENE
+
+Et qu'a-t-il donc fait, papa?
+
+LE COMTE
+
+Il a manque faire tuer Jules par l'elephant en le forcant a monter
+sur une fenetre d'ou il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
+garnement s'est mis a exciter l'elephant; quand celui-ci a ete bien en
+colere, Blaise s'est sauve bravement; le pauvre Jules, qui etait
+pris sur cette fenetre, a ete jete par terre par l'elephant, qui
+lui lancait a la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
+trompe.
+
+HELENE
+
+Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
+de me raconter comment la chose s'est passee, et il n'a aucun tort."
+
+Et Helene raconta a son pere ce que venait de lui dire le pauvre
+Blaise. M. de Trenilly fut tres embarrasse, car, cette fois encore,
+l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Apres quelques
+instants de reflexion, il dit:
+
+"Je trouve pourtant singulier, Helene, que, chaque fois que Jules sort
+avec Blaise, il lui arrive quelque facheuse aventure; et quand il sort
+seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.
+
+HELENE
+
+C'est vrai, papa, et pourtant je suis sure que Blaise n'a aucun tort
+et que Jules invente.
+
+LE COMTE
+
+Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
+Jules a jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois etre un
+vaurien."
+
+
+
+VII
+
+LA MARE AUX SANGSUES
+
+
+Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
+M. de Trenilly venait de lui donner un ane, et il avait besoin de
+quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.
+
+"Papa, dit-il a son pere, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
+jouer avec moi?
+
+LE COMTE
+
+Tu sais, Jules, que je n'aime pas a te voir sortir avec Blaise; il
+t'arrive chaque fois une aventure desagreable.
+
+JULES
+
+Papa, c'est que je voudrais monter a ane, et j'ai besoin de lui pour
+m'accompagner.
+
+LE COMTE
+
+Tu as monte a ane tous ces jours-ci et tu t'es bien passe de Blaise.
+
+JULES
+
+Oui, papa, parce que je suis reste dans le parc, mais je voudrais
+aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.
+
+LE COMTE
+
+Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'ecoute pas et ne
+souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.
+
+--Oh! papa, soyez tranquille", dit Jules en s'elancant hors de la
+chambre pour courir chez Blaise.
+
+Il arriva tout essouffle chez Anfry.
+
+"Ou est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.
+
+--Blaise n'y est pas, Monsieur, repondit Anfry d'un ton sec.
+
+JULES
+
+Ou est-il? je veux l'avoir tout de suite.
+
+ANFRY
+
+Il est dans les champs, Monsieur, a arracher des pommes de terre.
+
+JULES
+
+Allez le chercher.
+
+ANFRY
+
+Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage presse.
+
+JULES
+
+Alors je vais dire a papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
+avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.
+
+ANFRY
+
+Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
+je fais mon devoir.
+
+JULES
+
+De quel cote est Blaise?
+
+ANFRY
+
+Du cote de la mare aux sangsues?
+
+JULES
+
+Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?
+
+Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement."
+
+Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra a la
+maison, fit seller son ane, et partit comme pour se promener dans le
+parc. Mais il sortit par une petite barriere et fit galoper son ane du
+cote de la mare aux sangsues; la route etait pierreuse, mauvaise et
+assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
+pres d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
+travaillait avec ardeur a arracher les pommes de terre de son pere; il
+les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
+qu'il placait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
+n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'ane.
+
+"Blaise! Blaise!" cria Jules.
+
+Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans repondre.
+
+"Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
+t'appelle?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
+pas a vous repondre.
+
+JULES
+
+Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.
+
+BLAISE
+
+Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage presse.
+
+JULES
+
+Pour m'accompagner dans ma promenade a ane. Maman ne veut pas que
+j'aille seul dans les champs.
+
+BLAISE
+
+Alors pourquoi y etes-vous venu? Et puisque vous etes venu seul, vous
+pouvez bien vous en retourner de meme.
+
+JULES
+
+Tu es un mechant, un grossier, un impertinent, je le dirai a papa.
+
+BLAISE
+
+Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la premiere fois
+que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empecher;
+d'ailleurs, le bon Dieu est la pour me proteger.
+
+JULES
+
+Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
+laisserai monter mon ane.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que j'ai besoin de votre ane, moi? J'ai deux jambes qui valent
+mieux que les quatre de votre ane.
+
+--Imbecile! insolent!" lui cria Jules en s'en allant.
+
+Blaise reprit son ouvrage en riant de la colere de Jules, et Jules
+reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
+trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
+avait desobei en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
+dire que Blaise l'eut accompagne en partant, puisque les domestiques
+l'avaient vu sortir seul.
+
+"Voyons, se dit-il, cette mare ou il y a des sangsues; je voudrais
+bien en voir quelques-unes."
+
+Il approcha tout pres de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
+vit pas une seule. La pente qui y descendait etait douce; il fit
+entrer son ane dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
+du clapotement produit par les jambes de l'ane et qu'elles se
+montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
+son ane, jusqu'a ce qu'il eut de l'eau a mi-jambes; il commenca alors
+a voir des betes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
+autour de l'ane, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait a
+les regarder et a les voir accourir de tous cotes, lorsque l'ane se
+mit a sauter, a ruer; Jules perdit l'equilibre, tomba dans l'eau, et
+l'ane sortit de la mare et se dirigea vers le chateau en courant de
+toutes ses forces.
+
+Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit ou etait tombe Jules;
+il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqures au visage;
+il crut que c'etait une guepe et y porta la main pour la chasser; sa
+main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
+piqures devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une a
+la main, et vit avec effroi que c'etait une sangsue qui s'y etait
+attachee; il en etait de meme a la figure. Jules poussa des cris
+percants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut a son aide; en le
+voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
+s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'etaient
+posees sur ses vetements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
+mains, au visage.
+
+"Deshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
+votre pantalon."
+
+Jules, tremblant de peur, n'aurait pu defaire ses vetements sans le
+secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
+avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
+pantalon et sur la veste. Apres avoir bien exprime l'eau des vetements
+mouilles, il se deshabilla lui-meme, passa a Jules sa chemise seche,
+sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revetit lui-meme la chemise
+glacee et le pantalon trempe de Jules.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
+grossierement, mais vous etes du moins dans des vetements secs et
+chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
+faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
+bien vite.
+
+JULES
+
+Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
+piquent.
+
+BLAISE
+
+Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
+vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.
+
+JULES
+
+C'est ta faute, aussi. Tu m'as laisse aller seul, au lieu de venir
+avec moi.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, vous etiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
+de terre a rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
+jeter dans la mare aux sangsues.
+
+JULES
+
+Si tu etais avec moi, tu m'aurais empeche de tomber.
+
+BLAISE
+
+Et comment vous en aurais-je empeche? Vous ne m'auriez pas ecoute.
+
+JULES
+
+Non; mais quand l'ane s'est mis a sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
+par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.
+
+BLAISE
+
+Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
+sangsues aux jambes? Grand merci!
+
+JULES
+
+Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquees! Moi, je
+n'aurais pas eu de morsures au visage et a la main.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! Monsieur Jules, voila le merci que vous me donnez pour vous
+avoir empeche d'avoir encore une quinzaine de sangsues apres vous,
+et pour vous avoir donne des habits secs en place des votres qui me
+glacent le corps!
+
+JULES
+
+Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
+pantalon rapiece, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
+genent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
+de chemise si fine et un si joli pantalon!
+
+--Ah bien! reprenons chacun le notre, dit Blaise en s'arretant,
+indigne de tant d'egoisme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
+d'affaire comme vous pourrez.
+
+--Non, je ne veux pas! s'ecria Jules, qui craignait de grelotter dans
+ses beaux habits mouilles. Je me deshabillerai a la maison."
+
+Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
+infliger cette punition a Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
+mit a marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
+cris de Jules qui suivait de loin en trainant ses sabots et criant:
+
+"Attends-moi, attends-moi, mechant egoiste! Voleur, rends-moi mes
+habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
+lui raconter!"
+
+Blaise rentra chez son pere par une petite porte du parc, pendant
+que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues etaient
+tombees en route, et le sang qui coulait des piqures lui inondait le
+visage.
+
+Son pere etait a la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
+etat.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu, Jules, mon garcon? Tu es blesse?
+
+JULES
+
+C'est Blaise, papa; c'est sa faute.
+
+LE COMTE
+
+Encore ce petit miserable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
+aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel etat tu es!
+
+Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, ou la
+bonne Helene lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
+couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqures de sangsues.
+
+"Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'ecria M. de Trenilly
+etonne.
+
+--C'est Blaise, qui m'a fait aller a la mare aux sangsues, qui m'a
+jete dedans apres y avoir fait entrer le pauvre ane, et qui m'a force
+de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
+ses habits de dimanche.
+
+--Nous verrons bien cela, dit M. de Trenilly, profondement irrite. Je
+l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
+par son pere."
+
+Un domestique frappa a la porte.
+
+"Entrez, dit la bonne.
+
+--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
+il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.
+
+--Tes habits! dit avec quelque emotion M. de Trenilly. Tu disais,
+Jules, que Blaise voulait les garder!
+
+JULES, _avec embarras_
+
+C'est son papa qui l'aura force a les rendre, probablement. Il aura eu
+peur de vous; j'avais dit a Blaise que je vous raconterais tout.
+
+--Dites a Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre", dit M. de
+Trenilly au domestique.
+
+Le domestique sortit.
+
+La bonne avait arrete le sang avec de la poudre de colophane et avait
+rhabille Jules. Son pere voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
+trouver en presence d'Anfry, et il demanda a rester sur son lit.
+
+"Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
+m'a raconte l'accident qui lui est arrive, et je craignais qu'il ne
+fut indispose.
+
+--Sans etre malade, il n'est pas bien, repondit M. de Trenilly; mais
+je m'etonne que votre fils ait ose vous parler d'un accident dont il a
+ete la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
+de Jules.
+
+ANFRY
+
+Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
+rien fait qui puisse meriter des reproches; au contraire, c'est lui
+qui est venu au secours de M. Jules.
+
+LE COMTE
+
+Joli secours, en verite, que de le pousser dans une mare pleine de
+sangsues!
+
+ANFRY
+
+Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
+puisqu'il n'etait pas avec lui?
+
+LE COMTE
+
+Pas avec lui! Voila qui est fort, quand l'echange des habits prouve
+clairement qu'ils etaient ensemble.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donne ses
+vetements a M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempes,
+lorsque, l'entendant crier, il est venu a son secours; mais ils
+etaient si peu ensemble, que M. Jules a ete du cote de la mare aux
+sangsues pour le chercher.
+
+M. DE TRENILLY
+
+C'est votre vaurien de fils qui vous a conte cela, et vous le croyez,
+en pere faible que vous etes?
+
+ANFRY, _avec emotion_
+
+Pardon, Monsieur le comte, vous etes le maitre et je suis le
+serviteur, et je ne puis repondre comme je le ferais a mon egal, pour
+justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
+a Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
+fausses que M. Jules a portees contre lui.
+
+M. DE TRENILLY, _avec colere_
+
+C'est-a-dire que Jules a menti?...
+
+ANFRY, _avec calme_
+
+Je le crains, Monsieur le comte.
+
+M. DE TRENILLY, _avec ironie et une colere contenue_
+
+C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
+Monsieur Anfry, que vous a raconte M. Blaise pour vous donner une si
+pauvre opinion de la sincerite de mon fils?
+
+ANFRY, _avec calme et fermete_
+
+Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long."
+
+Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'etait passe, sans oublier la
+visite que lui avait faite Jules a la recherche de Blaise et le depart
+de Jules tout seul, monte sur son ane.
+
+Le recit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trenilly, qui
+commenca lui-meme a douter de la verite du recit de Jules, mais sans
+pouvoir admettre chez son fils une pareille faussete.
+
+"C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
+verite; je reparlerai a Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
+ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
+crois et comme il l'a deja ete plus d'une fois vis-a-vis de mon fils,
+j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
+vigoureusement.
+
+ANFRY
+
+Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
+s'etait rendu coupable de mechancete, de calomnie, de mensonge. Si je
+voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
+la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
+honnete, et je n'ai pas a rougir de lui."
+
+En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
+d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du pere.
+
+M. de Trenilly retourna pres de Jules, le questionna de nouveau et lui
+redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite
+chez Anfry et son depart en l'absence de Blaise, avoua ces deux
+circonstances, qu'il n'avait pas ose reveler, dit-il, de peur d'etre
+gronde pour avoir ete seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant
+trouve Blaise a l'endroit indique par Anfry, tout s'etait passe comme
+il l'avait d'abord raconte.
+
+M. de Trenilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans
+les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ebranlait sa confiance
+pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de
+faussete et de mechancete dans son fils bien-aime. Dans le doute, il
+n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne
+pouvant lui donner raison.
+
+
+
+VIII
+
+LES FLEURS
+
+
+Quelque temps se passa ainsi; Jules avait recu la defense expresse de
+jouer avec Blaise, que les gens du chateau regardaient d'un air de
+mefiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
+venait faire une commission au chateau; on refusait sechement ses
+offres de service. Helene etait la seule qui lui dit un bonjour amical
+en passant devant la grille. M. de Trenilly le repoussait durement
+quand Blaise, toujours obligeant, se precipitait pour lui ouvrir la
+porte.
+
+Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on
+avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade
+favorite et solitaire le long de la petite riviere longeant les fours
+a chaux. Arrive la, il s'asseyait et il pleurait.
+
+"Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on
+m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon
+Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me
+revolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
+vouloir a personne, pas meme a M. Jules, qui me fait tant de mal...
+Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'etre si mauvais; il doit
+toujours craindre que la verite ne se sache!... Pauvre garcon! je vais
+bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me
+croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est la
+ou j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru mechant et
+menteur.
+
+Console par ces reflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il
+etait triste malgre lui, et il songeait au temps heureux ou il avait
+le bon petit Jacques pour maitre et pour ami.
+
+Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec
+Helene, a laquelle il faisait sans cesse des mechancetes, et qui
+aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mere.
+
+Deux mois au moins apres sa derniere aventure avec Blaise, Jules
+demanda un jour si instamment a son pere de faire venir Blaise pour
+l'aider a becher son jardin, que M. de Trenilly y consentit. Jules
+n'osa pas aller le chercher lui-meme, car il avait peur d'Anfry, mais
+il dit a un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de
+Trenilly et de l'amener dans le petit jardin.
+
+Blaise fut tres surpris d'etre demande par M. le comte; son pere lui
+dit qu'il devait obeir, et malgre sa repugnance il se dirigea vers
+le jardin de Jules et d'Helene, ou il croyait trouver le comte. En
+apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut a lui et
+l'entraina vers un carre de legumes en lui disant:
+
+"Papa te fait dire d'arracher ces legumes, de becher tout cela et d'y
+planter des fleurs du potager.
+
+--Je n'ai pas apporte ma beche, dit Blaise.
+
+--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Helene", dit Jules avec
+joie et empressement, car il s'etait attendu a un refus, sentant bien
+que Blaise devait se trouver gravement offense.
+
+Le pauvre Blaise, ne voulant pas desobeir a un ordre qu'on lui donnait
+de la part de M. de Trenilly, prit la beche sans mot dire et commenca
+son travail.
+
+JULES
+
+Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si dispose
+a causer.
+
+BLAISE
+
+Je ne le suis plus, Monsieur.
+
+--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la
+cause du silence et du serieux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Depuis que vous m'avez calomnie, Monsieur Jules; mais je ne vous en
+veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et
+je n'aime pas a me trouver seul avec vous.
+
+--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.
+
+--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre
+moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine
+par rapport a papa et a maman, et puis..."
+
+Blaise se tut.
+
+"Acheve, dit Jules; et puis quoi encore?
+
+--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport a vous, parce que vous
+offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira
+un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au
+bon Dieu et prendre la resolution de ne plus jamais l'offenser."
+
+Jules rougit; il sentait la generosite des sentiments de Blaise et la
+verite de ses paroles; mais son orgueil se revolta.
+
+JULES
+
+Je te prie de ne pas te donner tant de peine a mon sujet et de ne pas
+faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-meme.
+
+BLAISE
+
+Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le
+bon Dieu vous ecouterait, et vous vous corrigeriez.
+
+JULES
+
+Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour
+remplir le carre.
+
+BLAISE
+
+Quelles fleurs faudra-t-il demander?
+
+JULES
+
+Des hortensias, des dahlias, des geraniums, des reines-marguerites,
+des pensees.
+
+BLAISE
+
+Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout
+cas, je ferai de mon mieux."
+
+Blaise partit et ne tarda pas a revenir avec une brouette pleine de
+toutes sortes de fleurs.
+
+"Il n'y a pas de pensees, dit Jules; va me chercher des pensees."
+
+Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de
+pensees.
+
+JULES
+
+Eh bien, je t'avais ordonne d'apporter des pensees! Quelles horreurs
+m'apportes-tu la?
+
+
+BLAISE
+
+Le jardinier n'a plus de pensees. Monsieur Jules; elles sont passees;
+mais il vous a envoye en place les plus belles fleurs de son jardin.
+Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin
+quand vous n'en voudrez plus.
+
+--Voila comme je les soignerai, s'ecria Jules en se jetant sur les
+fleurs, les pietinant et les brisant avec colere.
+
+BLAISE
+
+Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit
+d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre
+papa lui a bien recommandees!
+
+JULES
+
+Ca m'est egal; et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Le jardinier n'a
+pas le droit de me refuser les fleurs que mon pere paye, et qui sont a
+moi.
+
+BLAISE
+
+Oh! quant a moi, Monsieur Jules, ca m'est egal. Comme vous dites,
+c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je
+ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est different;
+c'est lui qui en est charge et c'est lui qui va etre gronde.
+
+JULES
+
+Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est
+lui qui te les a donnees, et c'est toi qui les as demandees et
+emportees.
+
+BLAISE
+
+Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obeir que je les
+ai demandees, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu
+la peine de les brouetter et de decharger la brouette.
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant
+pis pour toi.
+
+BLAISE
+
+Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commande de
+vous apporter ces fleurs.
+
+JULES
+
+Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.
+
+BLAISE
+
+Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de
+tant de mechancete.
+
+JULES
+
+Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensees?
+Entends-tu? des pensees! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporte
+ces autres fleurs, je me suis fache et j'ai tout ecrase.
+
+BLAISE
+
+Quant a cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru
+bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies
+fleurs vous plairaient plus que les pensees que vous demandiez.
+
+JULES
+
+Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.
+
+BLAISE
+
+Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'etat ou elles sont, ecrasees
+et brisees.
+
+JULES
+
+Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les
+donne; fais-en ce que tu voudras.
+
+Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterne.
+
+"Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je
+n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et
+qui les ai ecrasees en route.
+
+J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin;
+peut-etre que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront
+bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce
+qu'il y a de mieux a faire pour epargner une gronderie a ce pauvre
+homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque
+mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est mechant, en
+verite!"
+
+Tout en se parlant a lui-meme, Blaise ramassait les fleurs, les
+enveloppait de terre humide, et les replacait dans sa brouette. Il les
+amena pres de son jardin, ou travaillait son pere.
+
+"Papa, dit-il, voici de l'ouvrage presse que je vous apporte; des
+fleurs a remettre en etat, si c'est possible.
+
+--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais
+que leur est-il arrive? comme les voila brisees et abimees!
+
+--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour
+de M. Jules, que je voudrais dejouer."
+
+Et Blaise raconta a son pere ce qui s'etait passe.
+
+"Je crois, mon garcon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les
+fleurs; il eut mieux valu les laisser pourrir la-bas.
+
+--Papa, c'est que, d'apres ce que m'avait dit M. Jules, je craignais
+que le pauvre jardinier ne fut gronde. M. de Trenilly ne regarde pas
+souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
+mettre en bon etat et les reporter au jardinier, tout serait bien, et
+le jardinier ne serait pas gronde.
+
+--Je veux bien, mon garcon, mais j'ai idee que cette affaire tournera
+mal pour nous. Enfin le bon Dieu est la. Il faut faire pour le mieux
+et laisser aller les choses."
+
+Anfry et Blaise preparerent des trous profonds dans le meilleur
+terrain de leur jardin; ils y placerent les fleurs avec precaution,
+apres avoir enveloppe les tiges brisees de bouse de vache. Anfry les
+arrosa et en laissa ensuite le soin a Blaise.
+
+Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et
+Blaise resolut de les porter au jardinier dans la soiree.
+
+Ce meme jour, M. de Trenilly alla visiter son jardin de fleurs,
+accompagne du jardinier.
+
+LE COMTE
+
+Ou donc avez-vous mis les dernieres fleurs que j'avais fait venir de
+Paris? Je ne les vois nulle part.
+
+LE JARDINIER
+
+Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai donnees a M. Jules
+pour son jardin.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi les avez-vous donnees? Et comment vous etes-vous permis de
+donner a un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir a grands
+frais?
+
+LE JARDINIER
+
+Monsieur le comte, j'avais peur de facher M. Jules, qui m'a envoye
+deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.
+
+LE COMTE
+
+C'est une tres mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand
+j'achete des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez
+les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends."
+
+Le jardinier partit immediatement et revint tout penaud dire a M. de
+Trenilly que les fleurs etaient disparues, qu'il n'y en avait plus
+trace. M. de Trenilly, fort mecontent, envoya chercher Jules. Quand il
+le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des
+fleurs que le jardinier lui avait envoyees il y avait trois jours.
+
+JULES
+
+Je les ai plantees dans mon jardin, papa, elles y sont.
+
+LE JARDINIER
+
+Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que
+les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.
+
+JULES
+
+Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensees,
+que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.
+
+LE JARDINIER
+
+Mais, Monsieur Jules, c'est moi-meme qui ai charge la brouette de
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Comment, encore Blaise! Mais c'est un demon, que ce garcon! Je ne sais
+en verite d'ou cela vient, mais, partout ou il est, il y a du mal de
+fait.
+
+LE JARDINIER
+
+C'est pourtant un bon et honnete garcon, Monsieur le comte; je le
+connais depuis qu'il est ne, et personne n'a jamais eu a se plaindre
+de lui.
+
+--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trenilly avec hauteur, et ce n'est
+pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?
+
+JULES
+
+Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas
+rapportees au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin."
+
+M. de Trenilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche,
+et sortit precipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le
+trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
+reellement ose prendre les fleurs; il y entra au moment ou Anfry
+et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la
+brouette.
+
+"Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson,
+dit M. de Trenilly, s'avancant vers Blaise avec colere.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se placant respectueusement,
+mais resolument devant Blaise, pour le mettre a l'abri du premier
+mouvement de colere de M. de Trenilly; Blaise n'est ni un voleur ni un
+polisson. Monsieur le comte a encore une fois ete induit en erreur.
+
+--Erreur, quand la preuve est la sous mes yeux? dit le comte,
+fremissant de colere.
+
+ANFRY
+
+Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberte de vous
+demander ce que vous supposez!
+
+LE COMTE
+
+Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces
+fleurs sont a moi, volees par votre fils, qui vous a fait je ne sais
+quel conte pour expliquer leur possession.
+
+ANFRY
+
+Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent a lui, Monsieur le comte,
+et la preuve c'est que les voila pretes a etre placees sur cette
+brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a
+ramassees lorsqu'elles venaient d'etre brisees et pietinees par M.
+Jules, et il me les a apportees pour les mettre en bon etat et
+les rendre a votre jardinier avant que vous vous soyez apercu de
+l'accident arrive a ces fleurs. Voila toute la verite, Monsieur le
+comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges,
+vous verrez encore la place des brisures."
+
+M. de Trenilly etait fort embarrasse de son accusation precipitee;
+il entrevit quelque chose de defavorable a Jules, et, ne voulant pas
+approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en
+alla aussi vite qu'il etait venu.
+
+"Merci, papa, de m'avoir bien defendu, dit Blaise; sans vous il
+m'aurait battu avec sa canne.
+
+--S'il t'avait touche, j'aurais a l'heure meme quitte son service,
+repondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le
+fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour
+s'amuser avec toi, et le pere...; enfin je ne ferai pas de vieux os
+ici."
+
+Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.
+
+
+
+IX
+
+LES POULETS
+
+
+"Maman, dit un jour Helene, j'ai trouve dans un buisson quatre oeufs
+de poule; la fermiere dit que ce sont les poules Creve-Coeur qui
+perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
+mangerons ce soir, Jules et moi.
+
+--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu
+ferais mieux, Helene, de les faire couver, repondit Mme de Trenilly.
+
+--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter a la
+ferme pour les faire couver."
+
+Helene courut porter ses oeufs a la ferme, mais elle fut desappointee
+en apprenant par la fermiere que dans le moment il n'y avait pas une
+poule qui voulut couver.
+
+"Mais, ajouta la fermiere, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry,
+Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien eclore
+vos oeufs; on n'a qu'a les lui faire voir, elle se mettra a couver
+sur-le-champ."
+
+Helene remercia et courut chez Anfry.
+
+"Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie
+de vouloir bien faire couver a votre poule. J'espere que cela ne vous
+derangera pas.
+
+--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce
+matin a couver, et je n'ai pas d'oeufs a lui donner. Si vous voulez
+venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer."
+
+Helene suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut a
+l'appel de sa maitresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un
+panier a couver; la poule sauta dans le panier, etendit ses ailes et
+commenca sa besogne de la meilleure grace du monde.
+
+Helene etait enchantee et remercia Mme Anfry.
+
+"Combien de jours faut-il pour faire eclore les oeufs? demanda-t-elle.
+
+--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute
+comment se comporte la couveuse?
+
+--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge
+et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amities a Blaise."
+
+Helene retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles
+de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein
+d'orge et d'avoine. Elle avait prie sa mere de ne parler de rien
+a Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa veritable
+raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouat quelque
+mauvais tour, en ecrasant les oeufs ou en empechant la poule de
+couver.
+
+Le vingt et unieme jour, Blaise, qui attendait toujours Helene a la
+porte, lui annonca que deux poulets etaient eclos. Helene courut a la
+cabane ou couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire
+quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins
+venir manger les grains d'orge que la poule leur ecrasait avec son bec
+avant de les leur laisser manger.
+
+Les poussins etaient fort jolis; ils etaient noirs, avec une huppe
+noire et blanche.
+
+"Demain, Mademoiselle, les deux autres ecloront bien sur, dit Blaise.
+
+HELENE
+
+Et quand ils seront tous eclos, est-ce que je ne pourrai pas les
+emporter chez moi?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mere jusqu'a ce
+qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.
+
+HELENE
+
+Combien de temps faudra-t-il attendre?
+
+BLAISE
+
+Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.
+
+HELENE
+
+C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'a la
+maison..."
+
+Helene n'acheva pas.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que vous n'avez pas, un endroit ou vous puissiez les loger pour
+la nuit, Mademoiselle?
+
+HELENE
+
+Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules..."
+
+Helene s'arreta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensee, ne
+la questionna plus; il lui dit seulement: "Ils seront mieux ici que
+partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux,
+maman et moi, pour vous etre agreables, car nous ne pourrons jamais
+oublier que vous seule avez toujours cru a mes paroles et a mon
+innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je
+n'oublierai pas votre bonte, Mademoiselle.
+
+HELENE
+
+Ce n'est pas de la bonte, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la
+justice. J'aurais voulu que tout le monde pensat comme moi a ton
+egard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frere qui a
+donne mauvaise opinion de toi.
+
+BLAISE
+
+Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?
+
+HELENE
+
+Moi, je crois que tu es le plus honnete, le meilleur, le plus
+obligeant et aimable garcon qu'il soit possible de voir, et je crois
+que Jules t'a indignement calomnie."
+
+Un eclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, ma bonne et chere demoiselle. Le bon Dieu me recompense de
+n'avoir pas murmure contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les
+jours de vous benir et de rendre M. Jules semblable a vous.
+
+HELENE
+
+Comment, mon pauvre Blaise, tu as la generosite de prier pour Jules,
+qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!
+
+BLAISE
+
+Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il
+fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il
+offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi
+je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son ame.
+
+HELENE
+
+Excellent Blaise! Je dirai a papa et a maman tout ce que tu viens de
+me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincerite.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose
+a present. Depuis que je vais au catechisme pour ma premiere communion
+l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des mechants, et
+cela me console de souffrir un peu."
+
+Helene tendit la main a Blaise, qui la remercia encore avec
+reconnaissance et affection; elle retourna lentement a la maison. En
+rentrant, elle raconta a son pere et a sa mere ce que Blaise lui avait
+dit, et elle fit part de son impression a l'egard de Blaise.
+
+"Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garcon, et je serais
+bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments a son
+egard.
+
+--Il faudrait pour cela, ma chere Helene, dit M. de Trenilly avec
+froideur, que nous pensassions bien mal de ton frere, qui dit juste
+le contraire de Blaise, et qui serait d'apres toi un menteur, un
+calomniateur, un mechant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de
+Blaise que de mon fils.
+
+HELENE, _avec feu_
+
+Cela depend de quel cote est la verite, papa; si pourtant Blaise est
+innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous
+commettez.
+
+--Tu oublies que tu parles a ton pere, Helene, dit Mme de Trenilly
+avec severite.
+
+HELENE
+
+Je n'avais pas l'intention de manquer de respect a papa, mais je suis
+si peinee de voir mon frere si mal agir, et le pauvre Blaise tant
+souffrir!...
+
+M. DE TRENILLY
+
+Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement
+pas.
+
+HELENE
+
+Je l'ai pourtant souvent trouve tout en larmes, pendant qu'il
+travaillait et qu'il etait tout seul, et il cherchait a me le cacher
+et a sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demande pourquoi
+il pleurait; il m'a repondu que c'etait parce qu'il ne pouvait
+rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il etait
+un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni
+se promener avec lui.
+
+--Il n'a que ce qu'il merite", dit sechement M. de Trenilly.
+
+Helene ne repondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter
+son pere en continuant a defendre Blaise, et elle se retira dans sa
+chambre pour travailler seule comme d'habitude.
+
+Les poulets devenaient grands et forts; Helene avait decide avec
+Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait
+dans la cour du chateau, ou ils coucheraient dans une niche de chien
+qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur
+arranger la niche en poulailler. Par une fatalite malheureuse, Jules
+rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les
+mettre dans leur nouvelle demeure.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as dans ton panier?
+
+BLAISE
+
+C'est une commission, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Montre-moi ce que c'est.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis presse.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce qui te presse tant?
+
+BLAISE
+
+Maman m'attend pour dejeuner, Monsieur.
+
+JULES
+
+Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voila tout.
+
+Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il
+craignait que Jules ne leur fit mal ou ne les fit echapper; il voulut
+donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et
+chercha a le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et
+il allait le degager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant
+le plus faible, ramassa une poignee de sable et la lui jeta dans les
+yeux. La douleur fit lacher prise a Blaise; Jules saisit le panier et
+l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, pres d'une mare, pour
+examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en
+voyant les poulets qui y etaient renfermes!"
+
+"Ce voleur de Blaise, s'ecria-t-il, voila pourquoi il ne voulait
+pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des
+poulets qu'il a voles dans notre basse-cour, et qu'il portait a son
+voleur de pere pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras
+mes poulets, mauvais garcon! Tiens, viens chercher ton dejeuner."
+
+En disant ces mots, le mechant Jules tira les poulets du panier les
+uns apres les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres betes se
+debattirent quelques instants, puis resterent immobiles, les ailes
+etendues, flottant sur l'eau.
+
+Jules fut enchante de son succes et retourna tranquillement a la
+maison. Il entra chez son pere.
+
+"Papa, dit-il, vous devriez defendre a Blaise de mettre les pieds dans
+notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien caches
+dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre
+poulailler.
+
+M. DE TRENILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
+poulets ni poulailler.
+
+JULES
+
+C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai
+arraches.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Qu'en as-tu fait?"
+
+Jules ne s'attendait pas a cette question; il devint rouge et
+embarrasse, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noye les pauvres
+betes.
+
+"Pourquoi ne reponds-tu pas? dit M. de Trenilly en l'examinant avec
+surprise. Est-ce que tu les a rendus a Blaise, par hasard?
+
+--Oui, papa, balbutia Jules.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'ou il tenait ces
+poulets, et les apporter a la fermiere, s'ils sont a elle. Et Blaise
+les a-t-il emportes?"
+
+Jules commencait a craindre qu'on ne trouvat les poulets dans l'eau;
+il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:
+
+"Non papa, il..., il... les a jetes dans la mare.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Mais la tete lui tourne, a ce mauvais garnement; ou est-il?
+
+JULES
+
+Je ne sais pas; je crois qu'il est alle a l'ecole."
+
+Jules savait bien que Blaise n'allait plus a l'ecole, mais il croyait
+empecher par la son pere de questionner lui-meme Blaise et Anfry.
+
+Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveugle par le sable, ne pouvait
+quitter la place ou il etait tombe; et a force pourtant de frotter
+ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint a les tenir
+entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
+dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'a ce que tout le sable
+fut parti. Il pensa alors a se mettre a la recherche de Jules et de
+son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Helene, qui allait
+voir si son petit poulailler etait pret a recevoir ses chers poulets
+Creve-Coeur.
+
+Helene s'arreta stupefaite a la vue des yeux rouges et bouffis de
+Blaise.
+
+"Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi
+as-tu pleure?
+
+--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jete
+dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il
+m'a vu aveugle, il m'a arrache le panier dans lequel j'apportais vos
+poulets, et comme il s'est sauve avec, je crains qu'il ne leur soit
+arrive malheur.
+
+--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'ecria Helene. Oh! Blaise,
+mon cher Blaise, aide-moi a les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai
+pas tues ou laches dans le parc! Mes pauvres poulets!"
+
+Helene et Blaise se mirent a courir de tous cotes; en cherchant dans
+les massifs, Blaise trouva son panier vide.
+
+"Mademoiselle Helene, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.
+
+--C'est que Jules les a laches ou tues, dit Helene; pour le coup, papa
+ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes
+petits Creve-Coeur."
+
+A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra
+son pere.
+
+"Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes
+jolis Creve-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a
+arrache et s'est sauve avec.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les
+avait pris a la ferme. Mais si ce sont tes Creve-Coeur qu'apportait
+Blaise, pourquoi les a-t-il laisse prendre a Jules? Il n'est guere
+probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laisse
+enlever son panier sans le defendre.
+
+HELENE
+
+Aussi a-t-il voulu empecher Jules de les prendre; mais Jules lui a
+jete du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lache le panier.
+
+M. DE TRENILLY
+
+C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que
+Blaise avait jete les poulets dans la mare.
+
+HELENE
+
+C'est impossible, papa. Blaise a soigne mes poulets depuis qu'ils
+sont eclos; il leur avait prepare un poulailler dans une des vieilles
+niches a chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.
+
+HELENE
+
+Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce
+que Jules a ete assez mechant pour les jeter a la mare?
+
+La pauvre Helene, sans attendre la reponse de son pere, courut du cote
+de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la
+mare, elle le vit tachant, avec une longue perche, d'attirer a lui
+quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitot qu'il
+apercut Helene, il lui cria:
+
+"Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider a faire revivre les pauvres
+poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retire trois;
+je cherche a atteindre le quatrieme. Le voici, je crois... Non, il a
+encore coule sous ma perche... Tenez, le voila! Je l'ai, pour cette
+fois." Et, se baissant, il saisit le quatrieme Creve-Coeur, qu'il
+avait rapproche du bord avec sa perche.
+
+Helene pleurait pres de ses pauvres poulets, couches a terre sans
+mouvement, le bec ouvert, les ailes etendues, les yeux entr'ouverts.
+Blaise les porta sur l'herbe, les secha le mieux qu'il put, avec de
+la mousse, avec son mouchoir et celui d'Helene; mais il eut beau les
+frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets resterent
+sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Helene et Blaise se
+releverent.
+
+"Que ferons-nous de ces pauvres petites betes? dit Blaise. Des poulets
+si jeunes, ce n'est pas bon a manger; d'ailleurs, ca fait mal au coeur
+de manger des betes qu'on a soignees.
+
+--Il faut les enterrer, dit tristement Helene; ne les laissons pas
+ici; les chats les devoreraient.
+
+--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire
+a un medecin qu'on faisait revenir des noyes en les couvrant de cendre
+tiede; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout pres:
+plongeons-les dedans jusqu'a demain; en tout cas, cela ne leur fera
+pas de mal, et peut-etre... qui sait,... la cendre tiede, en les
+rechauffant, les ranimera-t-elle.
+
+--Essayons, dit Helene; il sera toujours temps de les enterrer
+demain."
+
+Helene et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les porterent a la
+buanderie, ou ils trouverent effectivement un tonneau de cendre; on
+venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous,
+Helene y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'a la
+tete, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermerent ensuite
+la buanderie et s'en allerent chacun chez eux, Helene fort triste de
+la mort de ses jolis Creve-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin
+d'Helene, tous deux peines de la mechancete de Jules. Quand Helene
+revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un
+peu d'inquietude, pour savoir ce qu'avait dit son pere.
+
+"Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as
+encore fait une mechancete au pauvre Blaise.
+
+--Moi, une mechancete? repondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc
+fait, Helene? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se
+sont passees.
+
+HELENE
+
+Je sais tres bien que tu as noye mes pauvres poulets, que tu les as
+arraches a Blaise apres lui avoir jete du sable dans les yeux, et que
+tu as conte des mensonges a papa.
+
+JULES
+
+Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait
+vole des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent a toi; j'ai voulu
+les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetes dans
+la mare.
+
+--Menteur! s'ecria Helene avec indignation. C'est abominable de mentir
+avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien reserver tes mensonges
+pour papa, qui a la bonte de te croire; quant a moi, tu sais que je te
+connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
+
+JULES, _avec colere_
+
+Mechante! vilaine! J'irai dire a papa que tu me dis cinquante sottises
+pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai
+chasser avec son vilain pere.
+
+HELENE
+
+Tu en es bien capable; rien ne m'etonnera de ta part. C'est bien
+triste pour moi d'avoir un si mechant frere."
+
+Helene lui tourna le dos et se mit a table pour ecrire. Jules resta un
+instant indecis s'il resterait chez Helene pour la contrarier, ou s'il
+irait se plaindre a son pere; il finit par quitter la chambre, et il
+se dirigea vers le cabinet de M. de Trenilly, qui etait alors occupe a
+lire.
+
+"Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste
+pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges
+que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
+pretendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi,
+qu'elle voudrait bien l'avoir pour frere, et qu'elle serait enchantee
+si vous me chassiez pour me mettre au college.
+
+--Helene est une sotte, repondit M. de Trenilly; elle est entichee
+de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son
+humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritee d'avoir
+perdu ses poulets.
+
+--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a vole ses poulets.
+Pourquoi faut-il que ce soit moi qui recoive des injures, parce que
+son Blaise a menti?
+
+--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mele pas
+de l'education de ta soeur; va te plaindre a ta mere, si tu veux, et
+laisse-moi finir un travail tres serieux qui doit etre termine cette
+semaine. Va, Jules, va, mon garcon."
+
+Jules sortit a moitie content: il avait espere faire gronder sa soeur,
+et il n'avait pas reussi. Il ne voulait pas aller se plaindre a sa
+mere; elle n'etait pas toujours disposee a le croire et a l'approuver,
+comme M. de Trenilly, qui etait aveugle par sa tendresse pour son
+fils. Quant a Helene, il n'avait aucune crainte qu'elle le denoncat,
+parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il resolut
+donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
+d'Helene.
+
+Le lendemain, apres le dejeuner, Helene demanda a sa mere la
+permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour
+l'aider. Mme de Trenilly y consentit, a la condition que Blaise ne
+mettrait pas les pieds au chateau ni dans le jardin de Jules. Helene
+le promit et ajouta en souriant que la defense serait probablement
+tres bien recue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de
+se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue;
+il venait chercher les poulets pour leur preparer une fosse.
+
+"Tu viens m'aider a enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher
+Blaise? Ne passons pas devant le chateau, pour que Jules ne te voie
+pas et ne vienne pas nous rejoindre.
+
+--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien.
+Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis
+fache de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frere, mais
+je n'ai jamais rencontre de garcon aussi mechant pour moi que l'est M.
+Jules... Mais nous voici arrives; allons prendre nos pauvres morts."
+
+Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que
+repeta immediatement Helene, entree avec lui. Les poulets qu'on avait
+cru morts etaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
+cendre, et ouvrant le bec pour demander a manger.
+
+"C'est la cendre! s'ecria Blaise. Le medecin avait raison.
+
+--C'est evidemment la cendre, repeta Helene. Quel bonheur de revoir
+mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idee tu as eue, mon bon
+Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
+enterres de suite. Va vite leur chercher a manger. Je vais pendant ce
+temps les porter a leur poulailler, ou tu me trouveras.
+
+--Irai-je a la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du
+lait?
+
+--Non, non, ne va pas a la cuisine. Maman a defendu que tu entres au
+chateau.
+
+--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en
+soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma
+premiere communion, en supportant ces affronts avec courage et
+douceur... Je vais demander a maman ce qu'il nous faut pour les
+poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu
+longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue."
+
+Helene resta pres de ses poulets; elle aussi etait triste, car elle
+sentait combien etait injuste la mauvaise opinion qu'on avait de
+Blaise, et elle s'affligeait que ce fut son frere qui eut fait tout ce
+mal.
+
+"Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'eloigner. Le bon Dieu
+fera sans doute connaitre son innocence; mais en attendant il souffre
+et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est
+mauvais! L'annee prochaine il doit faire sa premiere communion;
+comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnait pas ses torts?..."
+
+Helene eut le temps de reflechir, car Blaise ne revint qu'au bout
+d'une demi-heure.
+
+"Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une patee faite par maman.
+J'ai ete longtemps, car il a fallu la preparer, puis revenir pas trop
+vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les
+poulets vont se regaler."
+
+Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets
+affames se precipiterent dessus et picoterent jusqu'a ce qu'il n'en
+restat miette.
+
+Blaise conseilla a Helene de tenir ses poulets enfermes pendant
+deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer a leur nouvelle
+demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et
+forts. Jules s'en informait avec interet de temps en temps; Helene
+lui en sut gre et crut que c'etait un commencement de repentir et
+d'amelioration. Un jour que Mme de Trenilly preparait le diner, Jules
+lui dit:
+
+"Quand donc mangerons-nous les poulets d'Helene? Le cuisinier en
+ferait volontiers une fricassee.
+
+--Manger mes poulets! s'ecria Helene effrayee, j'espere bien, maman,
+que vous n'y avez pas songe, et que c'est une invention de Jules.
+
+--Je croyais, comme Jules, que tu les elevais pour les manger, Helene,
+dit Mme de Trenilly.
+
+--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensee de les manger. Je veux
+garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent;
+je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
+et moi qui les avons elevees, puis sauvees de la mort.
+
+JULES
+
+Que tu es bete! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a du etre
+bien attrape quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son diner il
+aurait encore a les soigner!"
+
+Helene ouvrit la bouche pour repondre vertement, mais elle se contint,
+et, jetant sur son frere un regard qui le fit rougir, elle se contenta
+de dire:
+
+"Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne
+opinion que j'en ai et l'amitie que j'ai pour lui. Je la lui doit en
+compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on
+le calomnie en ma presence, sans prendre sa defense et sans dire les
+choses comme je les sais."
+
+Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se
+borna a dire, en levant les epaules:
+
+"Que tu es sotte!" et quitta la chambre.
+
+Mme de Trenilly avait fini de commander au cuisinier le dejeuner et le
+diner; elle ne fit pas attention a la fin de la discussion d'Helene et
+de Jules, et reprit sa lecture interrompue.
+
+Il ne fut plus question des poulets. Helene les avait transportes chez
+Mme Anfry, de peur que Jules n'eut la fantaisie de les attraper et de
+les faire manger. A l'automne, les poulets etaient devenus des poules
+qui se mirent a pondre; au printemps elles couverent leurs oeufs et
+eurent a leur tour des poulets a conduire. Helene finit par en faire
+cadeau a Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps
+a autre, faisait manger a Helene un des poulets de ses poules. Ils
+etaient toujours tendres et gras, et chacun en appreciait la qualite.
+
+
+
+X
+
+LE RETOUR DE JULES
+
+
+A l'approche de l'hiver, M. de Trenilly etait parti pour Paris avec
+toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantes de se
+retrouver seuls; l'hiver se passa plus agreablement pour Blaise, dont
+chacun commencait a reconnaitre la piete, la bonte et l'honnetete.
+Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des
+parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'ecole; mais
+il preferait travailler a la maison avec son pere et sa mere. Ils
+causaient souvent de leurs anciens maitres, mais jamais ils ne
+faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien a en
+dire, et Blaise avait demande a ses parents de n'en pas parler plutot
+que d'en dire du mal.
+
+"Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne
+pourrais peut-etre pas m'empecher de leur en vouloir de leur
+injustice, surtout a M. Jules, et je me sentirais de la colere, de la
+haine peut-etre. Et comment pourrais-je faire ma premiere communion
+et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur a ceux qui
+m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonne a ses bourreaux; il
+a meme prie pour eux. Je veux tacher de faire comme lui.
+
+--C'est bien, ce que tu dis la, mon Blaisot, lui dit son pere en
+l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mere... C'est qu'il ne
+nous est pas facile de pardonner a ceux qui ont fait du mal a notre
+enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un mechant, un...
+
+--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne
+parlez que de Mlle Helene, qui a ete si bonne pour moi.
+
+--Ah oui! celle-la est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en
+parler; pas de danger de dire une mechancete."
+
+"Une lettre", dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une a
+Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+"Tenez le chateau pret pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon
+fils lundi prochain. Soignez particulierement la chambre de Jules, qui
+est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.
+
+"Comte de TRENILLY."
+
+"Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guere de
+temps pour tout preparer. Il faut nous y mettre tous des aujourd'hui.
+
+--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de
+Mlle Helene; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?
+
+--Et ou veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune
+fille n'est-elle pas pres de sa mere! Au surplus, nous le verrons bien
+quand ils seront arrives."
+
+Elle monta au chateau avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours
+ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva
+termine le lundi dans la journee.
+
+"Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner
+particulierement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotte, essuye,
+comme les autres; je ne peux pas faire mieux.
+
+--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des
+fleurs, qui le rendront plus gai."
+
+En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un
+autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles
+de fleurs sur les croisees, sur la commode. Blaise avait fait de son
+mieux, et il avait reussi.
+
+Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils
+n'attendirent pas longtemps l'arrivee du comte. Comme l'annee d'avant,
+un courrier a cheval l'annonca; la grille fut ouverte et la voiture
+roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trenilly dans le fond; pres
+de lui etait Jules, pale et maigre. La comtesse et Helene n'y etaient
+pas. Blaise avait deja su par des gens qui avaient precede M. de
+Trenilly qu'Helene etait au couvent pour renouveler sa premiere
+communion, et que sa mere ne la ramenerait que dans le courant de
+juillet, deux mois plus tard. M. de Trenilly avait l'air encore plus
+sombre et plus severe que l'annee precedente.
+
+"Ils n'apportent pas avec eux la gaiete, dit Anfry a sa femme en
+refermant la grille.
+
+--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour desennuyer M.
+Jules, repondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le
+refuser.
+
+--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc
+oublie ce qu'ils en disaient?..."
+
+Mme Anfry avait bien devine; des le lendemain, un domestique vint
+demander Blaise au chateau.
+
+"Blaise est sorti, repondit sechement Anfry.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Ou est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommande
+de le ramener avec moi.
+
+ANFRY
+
+Il est au catechisme; il n'en reviendra que pour diner.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sur, et M. Jules va etre
+plus maussade que d'habitude.
+
+ANFRY
+
+Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublie le mal qu'il en
+disait l'annee derniere.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+L'annee derniere n'est pas l'annee qui court; on a change d'idees
+depuis, et M. Jules ne reve plus que Blaise. Mlle Helene a raconte
+bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parle de la piete
+de Blaise et de ses bons sentiments pour sa premiere communion, que
+Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant
+que chacun restat chez soi.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire a M. le
+comte que Blaise est sorti."
+
+Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contraries de
+cette lubie de Jules.
+
+Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on etait venu le demander
+au chateau, le pauvre garcon eut peur et supplia son pere de le
+laisser aller aux champs tout de suite apres son diner.
+
+"Mais ou iras-tu, mon pauvre Blaisot?
+
+--J'irai travailler aux champs avec les garcons de ferme, papa; le
+fermier m'a tout justement demande si je ne voulais pas venir en
+journee chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garcon
+maintenant; je puis bien travailler comme un autre.
+
+--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que
+j'apercois enfilant l'avenue; bien sur, c'est encore pour toi."
+
+Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de
+derriere pour ne pas etre vu du domestique. Il courut a toutes jambes
+a la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches a mener
+a l'herbe et a garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
+cinq minutes apres que Blaise en etait parti.
+
+"Eh, bien, ou est donc votre garcon? dit-il en regardant de tous
+cotes. N'est-il pas encore revenu diner? M. le comte l'envoie
+chercher.
+
+--Blaise est venu diner, et il est reparti pour aller travailler a la
+ferme, ou il est retenu pour l'ete, dit Anfry d'un air satisfait et
+legerement moqueur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Pourquoi l'avez-vous laisse partir, puisque je vous avais prevenu que
+M. le comte le demandait?
+
+ANFRY
+
+Il est d'age a travailler, et il faut qu'il s'habitue a gagner sa vie.
+Je n'ai pas de quoi le garder a faineanter comme les enfants de M. le
+comte.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous
+en aurez les eclaboussures bien certainement.
+
+ANFRY
+
+A la volonte de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les
+merite pas."
+
+Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry
+alla a son jardin; tout en bechant, il souriait en se disant:
+
+"Blaisot a eu une bonne idee tout de meme! C'est qu'il n'est pas bete,
+ce garcon!"
+
+Mais M. de Trenilly ne se decourageait pas si facilement; il voyait
+bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et
+que le travail a la ferme n'etait qu'un pretexte. Cette resistance
+l'irritait sans le surprendre. D'apres ce que lui avait raconte Helene
+pour la justification du pauvre Blaise, il avait concu de l'estime
+pour lui, et il commencait a croire que Jules avait pu etre trompe par
+les apparences et s'etre mepris sur les intentions de Blaise. Jules,
+de son cote, qui ne pouvait s'empecher de reconnaitre la bonte et la
+complaisance de Blaise, parlait souvent du desir qu'il avait de le
+revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trenilly admirait
+la generosite de son fils, qui oubliait les mefaits de Blaise, et il
+se promettait de satisfaire son desir des qu'ils seraient de retour a
+la campagne. La maladie que fit Jules a la suite d'une chute de cheval
+dans une partie de cerises a Montmorency hata ce retour. Jules demanda
+Blaise des son arrivee, et il fut tres contrarie de devoir attendre au
+lendemain.
+
+Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise etait au
+catechisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'a midi. Mais quand il vit
+une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il
+en serait de meme tous les jours, il se mit a pleurer amerement. Son
+pere lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui
+pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction,
+et ne cessait de demander Blaise. M. de Trenilly, qui l'aimait avec
+une faiblesse qu'il n'avait jamais montree que pour ce fils indigne de
+sa tendresse, lui promit de faire en sorte de degager Blaise de son
+travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se
+calma d'apres cette assurance, et resta tranquillement etendu dans son
+fauteuil. M. de Trenilly se rendit precipitamment a la maison d'Anfry:
+mais Anfry etait sorti pour faire des fagots dans le bois.
+
+De plus en plus contrarie, mais contenant son humeur, M. de Trenilly
+alla a la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il etait dans les
+pres a garder les vaches.
+
+"Allez le chercher, dit M. de Trenilly; remplacez-le par quelqu'un,
+j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici."
+
+Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermiere, non sans
+quelque crainte; l'air sombre et mecontent du comte la terrifiait;
+aussi ne tarda-t-elle pas a s'esquiver, sous un leger pretexte; elle
+prevint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de
+se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable,
+disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre a la place de
+Blaise.
+
+Les enfants de la ferme, dont le plus age avait huit ans et le plus
+jeune quatre, se garderent d'abord d'entrer dans la salle; mais la
+crainte fit bientot place a la curiosite; l'aine, Robert, alla tout
+doucement regarder a la fenetre pour voir comment etait la figure
+peu aimable de M. le comte. Il recommanda a ses freres de l'attendre
+dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes apres il revint et leur dit
+a voix basse:
+
+"Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air mechant tout a fait. Il a leve
+les yeux, je me suis sauve bien vite.
+
+--Je vais y aller voir a mon tour, dit Francois; il doit etre
+effrayant.
+
+--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert;
+il te battrait."
+
+Francois partit aussitot et revint comme son frere, mais bien plus
+effraye.
+
+"Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a
+vu; il s'est leve et a regarde a la fenetre comme s'il voulait sauter
+au travers; je me suis sauve; j'ai eu bien peur.
+
+--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie
+de voir ses yeux qui brillent!
+
+--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de
+suite."
+
+Alcine partit enchante, quoique son coeur battit de frayeur. Il marcha
+sur la pointe des pieds en approchant de la fenetre et chercha a voir,
+mais il etait trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper
+sur le rebord de la fenetre et y reussit apres beaucoup d'efforts. Le
+bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se
+dirigea vers la fenetre au moment ou Alcine parvenait a y monter. Le
+pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver a lui ce
+terrible croquemitaine dont ses grands freres avaient eu peur. Le
+comte, voyant l'enfant tout pret a degringoler, ouvrit precipitamment
+la fenetre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que
+c'etait pour le devorer, et il se mit a crier plus fort en appelant
+ses freres a son secours.
+
+"Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert,
+Francois, au secours!"
+
+Le comte, etonne de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre
+au moment ou les freres, bravant le danger, accouraient, armes, l'un
+d'une fourche, l'autre d'un rateau. Ils ouvrirent precipitamment la
+porte et s'elancerent sur le comte, qui, ne s'attendant pas a cette
+attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la
+chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la
+fourche et le rateau qui cherchaient a l'embrocher et a l'assommer,
+pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et
+Francois, voyant leur frere en surete, fondirent une derniere fois
+sur le comte, toujours arme de sa chaise; la fourche et le rateau
+resterent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant desarme,
+entraina son frere qui se trouvait egalement sans armes, et tous deux
+se precipiterent hors de la chambre avec autant d'agilite qu'ils y
+etaient entres. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui
+avait cause cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la
+maison, visita les batiments de la ferme et n'y trouva personne. Les
+enfants etaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois
+rejoindre leur mere, qui revenait avec Blaise; ils lui raconterent
+que le comte etait si mechant et si furieux qu'il avait voulu manger
+Alcine.
+
+"Il l'aurait mange, maman, si Robert et moi nous n'etions arrives avec
+une fourche et un rateau...
+
+--Une fourche, un rateau! contre M. le comte! s'ecria la mere
+effrayee. Jesus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?
+
+ROBERT
+
+Il le tenait deja par terre, maman; il ouvrait une bouche enorme, et
+il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!
+
+FRANCOIS
+
+Et des yeux qui semblaient bruler ce qu'ils regardaient!
+
+ALCINE
+
+Et des grandes mains enormes qui me serraient d'une force!...
+
+LA FERMIERE
+
+Jesus! misericorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre
+M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-la?...
+Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire?
+Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, apres
+ce qui s'est passe.
+
+ROBERT
+
+Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.
+
+LA FERMIERE
+
+Mais c'est par rapport a vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas
+eu peur sans cela.
+
+FRANCOIS
+
+Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y
+aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fit du mal.
+
+LA FERMIERE
+
+Helas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demande;
+va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu
+nous retrouveras dans la grange."
+
+Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller
+seul, mais il n'osa pas desobeir aux ordres du comte et de la fermiere
+et il se dirigea vers la ferme sans trop hater le pas... Il arriva
+jusqu'a la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y etait plus.
+
+"Il est parti, il est parti! cria Blaise a la fermiere et aux enfants;
+vous pouvez venir, il n'y a plus de danger."
+
+A peine avait-il acheve ces paroles qu'il apercut a dix pas de lui le
+comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et
+s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le
+joyeux appel a la famille du fermier.
+
+"Ah ca! dit-il en froncant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un
+des marmots que j'empeche de tomber du haut de la fenetre croit que je
+vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un rateau
+comme si j'etais une bete feroce. Et voila que toi, Blaise, tu
+appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger!
+Qu'est-ce que tout cela veut dire?
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrasse, les enfants ont eu
+peur de vous deranger, et..., et...
+
+LE COMTE, _avec colere et ironie_
+
+Et c'est pour ne pas me deranger qu'ils ont voulu m'assommer?
+
+BLAISE
+
+Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu defendre leur
+petit frere.
+
+LE COMTE
+
+Defendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit
+imbecile criait sans savoir pourquoi.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...
+
+LE COMTE
+
+Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas
+contre un homme a coups de fourche, surtout quand cet homme est le
+maitre de la maison. Mais ou est la mere? Amene-la-moi avec ses
+enfants."
+
+Blaise, enchante d'etre debarrasse d'une conversation aussi peu
+agreable, courut a la recherche de la fermiere, qu'il trouva blottie
+dans un coin de la grange, entouree des enfants, qui osaient a peine
+respirer.
+
+BLAISE
+
+Madame Francois, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.
+
+LA FERMIERE
+
+Jesus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il
+faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller
+puisqu'il l'ordonne."
+
+Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mere en
+s'accrochant a son tablier; elle entra dans la salle, trainant ses
+enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouverent en face du
+redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle,
+les bras croises et tenant une canne a la main. La fermiere salua,
+balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlat.
+
+"Approchez, polissons! dit le comte d'une voix breve; comment
+avez-vous ose me menacer de vos fourches?
+
+ROBERT
+
+J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons
+fonce sur vous pour le degager.
+
+FRANCOIS
+
+Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et...
+mecontent.
+
+LE COMTE, _a la fermiere_
+
+Vous leur donnez de jolies idees sur mon compte; je vous fais
+compliment de votre succes. Vous pouvez dire a votre mari qu'il n'a
+pas besoin de se deranger pour venir signer la continuation de son
+bail. Je vous renvoie a Noel. Et quant a ces mauvais garnements, je
+leur apprendrai a me respecter."
+
+Et degageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant:
+"Chacun son tour; voici pour la fourche, voila pour le rateau!"
+
+Les pauvres enfants se sauverent en criant; la mere les suivit en
+murmurant et en se felicitant d'avoir a quitter sous peu un si mauvais
+maitre.
+
+M. de Trenilly appela Blaise et lui commanda de le suivre.
+Blaise hesita un moment, mais il n'osa pas resister et suivit
+silencieusement, la tete baissee.
+
+
+
+XI
+
+LE CERF-VOLANT
+
+
+Apres quelques minutes de marche, M. de Trenilly se retourna, et,
+voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empecher de sourire et
+de lui demander s'il croyait aussi devoir etre devore.
+
+Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.
+
+"Ecoute, Blaise, dit M. de Trenilly, tu sais sans doute que mon pauvre
+Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?"
+
+Blaise ne repondit pas; le comte reprit:
+
+"Je sais que tu as fait l'annee derniere quelques sottises, mais je
+veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestes
+depuis, d'apres ce que m'a dit Helene. Je desire que tu viennes tous
+les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour etre son
+compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus a la ferme.
+Acceptes-tu?
+
+--Monsieur le comte, repondit Blaise en balbutiant, je suis fache...
+Je ne peux pas... Papa desire que je travaille, que je gagne...
+
+--Oh! quant a ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te
+donnerai le double de ce que tu recois a la ferme.
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne
+pourrais pas entrer au chateau avec l'opinion que vous avez de moi. Je
+n'ai pas merite les reproches que vous m'adressiez l'annee derniere,
+et je ne puis vous promettre de faire autrement cette annee. M. Jules
+ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas
+possible que je reste pres de lui dans les sentiments que je lui
+connais.
+
+LE COMTE
+
+Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au
+passe, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientot arrives;
+viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir."
+
+Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se resigna pour ce jour-la,
+se proposant bien de demander a son pere de refuser toutes les
+propositions du comte.
+
+Ils entrerent chez Jules, qui attendait le retour de son pere avec une
+vive impatience.
+
+"Eh bien, papa, Blaise vient-il?
+
+--Le voici, mon garcon; j'ai eu de la peine a le trouver. Tu vois,
+Blaise, que Jules t'attendait.
+
+--Bonjour, Blaise, s'ecria Jules; nous allons bien nous amuser.
+Fais-moi un cerf-volant, que j'enleverai lorsque je pourrai sortir.
+
+BLAISE
+
+Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fache de vous savoir malade.
+
+JULES
+
+Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des
+couleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais je ne sais a qui demander tout cela, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Au cuisinier, au valet de chambre.
+
+BLAISE
+
+Jamais je n'oserai; ils ne m'ecouteront pas.
+
+JULES
+
+Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'a leur dire: "C'est M. Jules
+qui m'envoie", et tu verras s'ils t'enverront promener."
+
+Blaise alla a l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant;
+mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les
+domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre eclaterent de rire.
+
+"Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des
+cerfs-volants a Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est
+bien de l'honneur, en verite!--Servez donc Monsieur, camarades!
+depechez-vous! Monsieur attend, Monsieur est presse!
+
+--Tenez, Monsieur Blaise, voila du papier, dit un des domestiques en
+lui tournant autour de la tete un papier sale et huileux.
+
+--Monsieur Blaise, voila de la colle, dit un autre en lui versant sur
+la tete une tasse d'eau sale.
+
+--Monsieur Blaise voici des couleurs", dit un troisieme en lui
+remplissant de cirage le visage et les mains.
+
+Le pauvre Blaise parvint a s'arracher d'entre les mains de ces
+domestiques mechants et grossiers. Il ne crut pas convenable
+de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se
+debarbouiller et changer de vetements. Son pere et sa mere furent
+effrayes de le voir revenir mouille, noirci; mais il les rassura
+en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
+mauvais traitements dont il leur rendit compte.
+
+"Et quant a cela, papa, dit-il, j'en dois etre heureux, puisque
+Notre-Seigneur s'est laisse bien autrement humilier pour me sauver.
+
+ANFRY
+
+Cela n'empeche pas, mon pauvre garcon, que tu ne retourneras plus dans
+cette maison de malheur.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y
+retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules;
+il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps a
+faire sa commission.
+
+ANFRY
+
+Il t'arrivera encore des desagrements pres de M. Jules, mon garcon,
+crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise
+pourquoi je t'empeche d'y retourner.
+
+BLAISE
+
+Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les
+renverrait peut-etre.
+
+ANFRY
+
+Les renvoyer! pour des mechancetes qu'ils t'ont faites a toi, pauvre
+Blaise?
+
+BLAISE
+
+Pas a cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M.
+Jules, qui se sera sans doute impatiente.
+
+ANFRY
+
+Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais etait pour M.
+Jules?
+
+BLAISE
+
+Ils ne m'en ont pas laisse le temps; aux premieres paroles j'ai perdu
+la tete, et je n'ai plus pense a m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de
+meme de ma faute la-dedans. C'eut ete un peu sot si j'avais reellement
+demande a ces messieurs de me servir comme si j'etais leur maitre.
+
+ANFRY
+
+Tu es toujours pret a t'accuser, mon Blaisot, a excuser les autres.
+C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.
+
+BLAISE
+
+Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue
+pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tacherai de ne pas
+rester trop longtemps."
+
+Blaise, qui etait nettoye et rhabille, courut au chateau et rentra
+chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en
+colere d'avoir attendu si longtemps.
+
+JULES
+
+D'ou viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commande?
+Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu
+changeasses d'habits? C'etait bien la peine de me faire attendre mon
+cerf-volant depuis une heure!
+
+BLAISE
+
+Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'etais sali dans
+l'antichambre, et je ne pouvais me presenter plein de cirage devant
+vous.
+
+JULES
+
+Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire
+un cerf-volant! Et ou sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs,
+la ficelle?
+
+BLAISE
+
+Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.
+
+--On n'a pas voulu te les donner! s'ecria Jules, rouge de colere. On
+n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les
+ferai tous chasser.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est
+la mienne, parce que je n'ai pas pense a dire que c'etait pour vous.
+
+JULES
+
+Imbecile! Tu as ete demander pour toi? Comme si tu avais droit a
+quelque chose ici? Retourne vite a l'antichambre et rapporte tout ce
+qu'il faut.
+
+BLAISE, _avec embarras_
+
+Monsieur Jules, si cela vous etait egal, j'irais chercher un des
+domestiques et vous lui expliqueriez vous-meme ce que vous voulez.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite.
+Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire a un garcon bete et entete
+comme toi! Je suis fatigue de te repeter la meme chose."
+
+Blaise ne repondit pas; l'excellent garcon n'avait pas voulu faire
+gronder les domestiques, dont il avait tant a se plaindre depuis un
+an, et, malgre sa repugnance, il retourna a l'antichambre repeter sa
+demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'etait pour M. Jules.
+
+"Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le
+papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours a la
+cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges,
+va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un
+cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
+precipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantot demander de quoi
+faire un cerf-volant, est-ce que c'etait pour M. Jules?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur, c'etait pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voila dans de beaux
+draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffe, arrose et
+peint son messager.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien dit a M. Jules, Monsieur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, pas du tout.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comment as-tu explique ton absence et ton changement d'habits?
+
+BLAISE
+
+J'ai dit que je m'etais tache de cirage et que je ne rapportais pas de
+quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublie de dire que c'etait
+pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, tu es un brave garcon tout de meme; il faut avouer que tu
+n'as pas de mechancete. J'ai eu une belle peur! La place est
+bonne; non pas que les maitres soient bons; ils sont au contraire
+detestables, mais ils payent bien et ne regardent a rien; on se fait
+de beaux benefices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise,
+puisque tu es si bon garcon, nous te regalerons quelquefois d'une
+bouteille de vin, de liqueur, de cafe, de gateaux, d'une moitie de
+volaille, de toutes sortes de choses."
+
+Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais
+il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en
+emportant les objets qu'on s'etait empresse d'apporter.
+
+"Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en
+posant le tout sur une table.
+
+JULES
+
+Pourquoi restes-tu la a ne rien faire? Commence donc.
+
+BLAISE
+
+Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser a le faire
+vous-meme.
+
+JULES
+
+Moi-meme? Tu crois que je vais m'abimer les mains a couper des batons
+d'osier, me salir les doigts a coller des papiers, me fatiguer et
+m'ennuyer a arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je
+t'ai fait venir; je m'amuserai a te regarder faire."
+
+Blaise ne fut pas content du ton meprisant de Jules et il eut un
+instant la pensee de le laisser la et de s'en aller.
+
+"Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur,
+c'est certain; je dois faire les volontes des maitres et souffrir les
+humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est egoiste et dur; tant
+mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience."
+
+Tout en faisant ces reflexions, il deployait les feuilles de papier,
+et preparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une
+grande heure a faire ses preparatifs, a coller les feuilles et a les
+fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller,
+qu'il n'y eut plus qu'a faire la queue et a peindre le cerf-volant,
+Blaise dit a Jules:
+
+"Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser a peindre des figures sur
+le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je
+ne saurais pas peindre."
+
+Jules ne repondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il
+s'etait endormi.
+
+"Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais
+j'aurai fait de mon mieux."
+
+Et Blaise se mit a l'ouvrage, cherchant a figurer des hommes et des
+animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idee de peinture ni de
+dessin, c'etait donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux
+de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient
+l'air de moutons; ses vaches ressemblaient a des chats, ses oiseaux
+pouvaient etre pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de
+maisons, ses montagnes pour des niches a chiens, etc. Mais Blaise,
+dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes
+et attendait avec impatience le reveil de Jules pour les lui faire
+admirer. Enfin Jules se reveilla, etendit les bras en baillant et
+appela Blaise.
+
+BLAISE
+
+Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout a fait
+beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de
+belles peintures.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ces horreurs-la? Qui a peint ces affreuses figures?
+
+--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait
+que c'etait bien et joli.
+
+--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce
+cerf-volant."
+
+Blaise le lui remit avec quelque inquietude. Quand Jules le tint entre
+ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il
+creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la
+queue en pieces. Le pauvre Blaise poussa un cri de desolation.
+
+"Helas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu!
+L'ouvrage de trois heures?
+
+--Ne voila-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tache de faire
+mieux.
+
+--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre
+Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus
+de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout a fait
+impossible.
+
+--Paresseux! imbecile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre
+cerf-volant."
+
+Blaise etait tombe sur une chaise; il continuait a sangloter, la tete
+cachee dans ses mains; sa patience et sa resignation etaient vaincues
+par la durete et l'egoisme de Jules; la tristesse de son coeur,
+longtemps comprimee, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.
+
+"Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le mechant Jules; va-t'en chez toi, et
+reviens demain de bonne heure."
+
+Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler
+et sortit precipitamment. Il courut jusqu'a un petit bois contre
+lequel etait adosse sa maison; la il s'assit au pied d'un arbre et
+pleura quelque temps encore.
+
+"Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si mechant pour
+moi? J'ai beau m'efforcer a lui faire plaisir, il tourne tout contre
+moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonte,
+de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de
+l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses
+sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonte soit faite
+et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur,
+rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
+voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques.
+Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi etes-vous parti?
+j'etais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il
+en sechant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me
+trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et
+pour ressembler a Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du
+courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fosse et je vais
+reprendre ma gaiete. C'est que M. Jules a raison! Il est tres vrai que
+je suis un imbecile. S'il a brise ce cerf-volant, ne voila-t-il pas
+un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'etait pas
+joli tout de meme, se dit-il en souriant; les peintures etaient toutes
+droles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois
+clair maintenant; j'ai ete tout bonnement vexe de n'avoir pas ete
+admire; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en
+demanderai pardon au bon Dieu."
+
+Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en
+chantant a la maison.
+
+"A la bonne heure, dit Anfry; voila notre Blaisot qui rentre gaiement.
+Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garcon?
+
+MADAME ANFRY
+
+Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as
+pleure;... mais oui,... bien sur, tu as pleure!
+
+BLAISE, _riant_
+
+C'est vrai, maman, j'ai pleure; mais cette fois, c'est ma faute; je
+suis un nigaud et un orgueilleux.
+
+ANFRY
+
+Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.
+
+BLAISE
+
+Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez."
+
+Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'etait passe, supprimant
+seulement les epithetes injurieuses de Jules.
+
+Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise
+pendant son recit. Quand il eut fini, il l'attira a lui et l'embrassa
+a plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long
+de ses joues.
+
+"Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je
+comprends tout,... meme ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs
+que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des
+generosites aux depens de leurs maitres, ils se rendent coupables de
+vol; ne nous faisons jamais leurs complices.
+
+BLAISE
+
+Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas meme un morceau
+de sucre ou de gateau.
+
+ANFRY
+
+Tu feras bien, Blaisot; sois honnete dans les petites choses, tu le
+seras dans les grandes."
+
+
+
+XII
+
+L'ACCENT DE VERITE
+
+
+Le lendemain, sans attendre qu'on vint le chercher, Blaise alla
+au chateau et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les
+domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la
+veille, le recurent avec amitie, en reconnaissance de sa discretion.
+Pendant qu'on rassemblait les objets necessaires, le valet de chambre
+qui la veille avait promis tant de choses a Blaise lui demanda s'il
+avait dejeune.
+
+"Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mange
+avant de partir.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Qu'as-tu mange?
+
+BLAISE
+
+Du pain et des radis, Monsieur.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Pauvre dejeuner, mon garcon; je vais t'en donner un meilleur: une
+bonne tasse de cafe au lait avec une tartine de pain et de beurre.
+
+BLAISE
+
+Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai
+pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, en verite, je n'y gouterai seulement pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?
+
+BLAISE
+
+Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance.
+
+--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en placant
+devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin", ajouta-t-il
+en mettant a cote un verre de frontignan.
+
+Au moment ou il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte
+bien connu; c'etait celle du comte; en une seconde le valet de
+chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la
+bouteille de frontignan et les biscuits.
+
+Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son
+etonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et
+le frontignan et les biscuits devant lui.
+
+"Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise.
+Saint Blaise enrole dans les voleurs? Belle conduite, en verite! Tu ne
+manques pas de front ni de hardiesse, mon garcon. Venir jusqu'ici pour
+voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est tres
+bien! tres bien!
+
+--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux
+yeux. Je n'ai touche a rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai
+sorti ce vin et ces biscuits!
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en
+ma parole, ce n'est pas moi non plus.
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces
+armoires ouvertes, cette bouteille posee devant toi, et ce verre plein
+place pour etre bu?
+
+BLAISE
+
+Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache.
+Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant a M. Jules, qui
+m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable,
+et je vous supplie de me croire.
+
+--Ce garcon-la est incomprehensible, dit le comte a mi-voix; il vous
+domine malgre vous: me voici dispose et oblige a le croire, malgre
+ma raison et l'evidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui
+t'attend, ajouta-t-il a haute voix.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour
+rester dans votre maison et surtout pres de votre fils.
+
+--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trenilly avec vivacite,
+apres un instant d'hesitation. Je te crois, puisque je ne puis faire
+autrement, et que malgre moi je t'estime.
+
+--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de
+bonheur. Que le bon Dieu vous recompense en votre fils de la bonne
+parole que vous avez dite! Merci."
+
+Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trenilly emu
+et surpris de l'impression que ce garcon produisait sur lui et de
+l'autorite qu'exercait sa parole.
+
+"Comment, te voila, Blaise! s'ecria Jules en le voyant entrer. Je
+croyais que tu ne viendrais pas."
+
+BLAISE
+
+Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas a reparer ma sottise
+d'hier et a vous refaire un autre cerf-volant?
+
+JULES
+
+C'est que tu etais parti en pleurant; je croyais que tu serais fache
+de ce que je t'avais dit.
+
+BLAISE
+
+Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai ete..., pas
+fache,... mais... contrarie, peine, et que j'ai pleure encore
+longtemps apres vous avoir quitte; j'ai pourtant fini par comprendre
+que j'etais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici pret a
+vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux...
+
+--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.
+
+--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il
+faut convenir que c'etait bien laid ce que j'avais fait, et que vous
+avez eu raison de le dechirer.
+
+--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant,
+touche malgre lui de l'humilite et de la bonte de Blaise; on aurait pu
+l'arranger, le couvrir, le repeindre.
+
+--Ah bien! ne pensons plus a ce qu'on aurait pu faire du defunt et
+commencons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules?
+cela ira plus vite.
+
+--Je veux bien", dit Jules avec plus de douceur que d'habitude.
+
+Blaise commenca a ajuster les brins d'osier, pendant que Jules
+preparait le papier; il le fit d'assez bonne grace, et avant une heure
+le cerf-volant fut termine; il ne restait plus a faire que la queue,
+et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant.
+Blaise les trouva admirables, malgre leur defaut de couleurs et de
+formes. Jules, tres flatte de l'admiration de Blaise, devint de plus
+en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse
+devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'appreterent
+a sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant.
+
+JULES
+
+Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.
+
+BLAISE
+
+Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle
+trainait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser."
+
+Jules avait pose le cerf-volant sur la cheminee, il le prit a deux
+mains et fit quelques pas pour faire trainer la queue et la rouler
+a son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'apercut pas
+qu'elle etait accrochee a un des candelabres de la cheminee; il sentit
+de la resistance, tira fort; la queue se rompit, et le candelabre
+roula a terre avec fracas: bougies, bobeches et bronze, tout etait
+brise.
+
+"La, mon Dieu! s'ecria Blaise en courant au candelabre; tout est
+casse! quel dommage! que c'est malheureux!
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ca fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais
+pleurer pour un mechant candelabre.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute?
+
+JULES
+
+Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi
+qu'il grondera, et il aura bien raison.
+
+--Moi! dit Blaise stupefait.
+
+JULES
+
+Certainement, toi. N'est-ce pas bete d'avoir fait une queue si longue
+et si entortillee qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu
+faire le savant et montrer ton habilete, il n'y aurait pas eu de
+queue, et le candelabre ne serait pas casse.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette
+queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant.
+Et si vous y aviez regarde, vous auriez tire plus doucement et vous
+n'auriez rien casse.
+
+--La! c'est ma faute maintenant! s'ecria Jules avec colere et tapant
+du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais
+toi-meme tout a l'heure que tu etais sot et orgueilleux! c'est tres
+vrai.
+
+BLAISE
+
+Hier j'ai ete sot et orgueilleux, c'est la verite, Monsieur Jules;
+mais je ne crois pas l'avoir ete aujourd'hui.
+
+JULES
+
+Tu crois toujours etre parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu
+es desagreable et insupportable.
+
+BLAISE
+
+Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules?
+Ce n'est pas moi qui le demande, bien sur; je n'y ai pas deja tant
+d'agrement?
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu veux dire par la? Que je suis mechant, que je te
+rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en
+colere et qui m'ennuies avec tes airs betes.
+
+BLAISE
+
+Qu'a cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter;
+bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus
+revenir, puisque je ne vous suis point utile.
+
+--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi", dit
+Jules en mettant en pieces le cerf-volant et le jetant a la tete de
+Blaise.
+
+Puis, se laissant aller a sa colere, il se roula sur son canape en
+criant et en injuriant Blaise. M. de Trenilly entra precipitamment
+dans la chambre de Jules et fut effraye de le voir dans cet etat,
+qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candelabre brise et les
+debris du cerf-volant, que Blaise cherchait a rassembler, mais il ne
+fut occupe que de Jules et lui demanda avec inquietude ce qu'il avait.
+
+Jules fut quelques instants sans repondre; il balbutia enfin:
+
+"C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.
+
+--Encore! dit M. de Trenilly avec severite. Qu'est-il arrive? Parle,
+Blaise."
+
+Au moment ou Blaise ouvrait la bouche pour repondre, Jules s'empressa
+de prendre la parole:
+
+"C'est Blaise qui a voulu faire voir son habilete: il a fait une si
+longue queue au cerf-volant qu'elle a accroche le candelabre, qui
+s'est casse. Et voila a present qu'il se fache, qu'il ne veut pas
+arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne
+reviendra plus jamais, parce que je suis un mechant, un insupportable.
+Il m'a abime hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse
+tout, puis il se fache encore!
+
+LE COMTE
+
+Blaise, ce que tu fais est tres mal; si tu recommences, je te ferai
+fouetter par mes gens.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne
+crois meriter aucune punition. Et quant a me faire fouetter par vos
+gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas
+faire.
+
+LE COMTE
+
+C'est ce que nous verrons, petit drole.
+
+JULES
+
+Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie;
+une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais,
+aujourd'hui je ne veux pas.
+
+LE COMTE
+
+Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son
+insolence, et j'aime a croire qu'il ne recommencera pas.
+
+--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout
+mon coeur, et a vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous
+etes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez a savoir la
+verite, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnes,
+sincerement pardonnes."
+
+Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fut
+revenu de sa stupefaction.
+
+Apres le depart de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant
+souvent Jules, dont l'attitude embarrassee et l'air craintif
+indiquaient une mauvaise conscience.
+
+"Jules, dit enfin le comte en s'asseyant pres de lui; Jules, je t'en
+conjure, dis-moi la verite. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise
+est innocent et si tu l'as calomnie par un premier mouvement d'humeur
+et de depit. Dis-moi la verite; quelque chose me dit que Blaise a
+raison et que tu me trompes."
+
+Jules avait ete fort embarrasse aux premieres paroles de son pere; car
+lui-meme commencait a avoir parfois des remords de son injustice et
+de sa cruaute envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
+confiance du comte, de ne plus etre cru dans l'avenir, arreta l'aveu
+pret a lui echapper, et il dit d'une voix basse et hesitante:
+
+"En verite, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et
+pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas
+aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
+portier, un paysan.
+
+--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans
+tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me
+donne une estime, une confiance qui augmentent a chaque demele que
+j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec
+instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose a nous pardonner a
+toi et a moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets;
+est-ce oui ou non?
+
+--... Oui", repondit enfin Jules en baissant la tete et les yeux.
+
+Quand Jules releva la tete, son pere etait parti. Inquiet, effraye, il
+alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un
+domestique.
+
+"Ou est papa? dit-il; est-il sorti?
+
+--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu
+l'avenue du cote d'Anfry."
+
+L'inquietude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il etait alle faire chez
+Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise.
+
+"Ce vilain Blaise lui aura raconte tout ce qui s'est passe, se dit
+Jules, et papa va etre furieux contre moi. Il est impossible que
+Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai ete un peu mechant pour lui, et
+il sera enchante de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit,
+je ne sais pas pourquoi,... c'est-a-dire je sais bien pourquoi... Il
+est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un
+air si honnete,... et veritablement il est bon,... le pauvre garcon!
+Comme je l'ai traite hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a
+ete orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
+Blaise!"
+
+Pendant que Jules faisait ces reflexions, M. de Trenilly marchait a
+pas precipites vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux
+rouges, l'air triste, qui etait en train de raconter a son pere la
+cause de son nouveau chagrin. M. de Trenilly marcha droit vers Blaise,
+a la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour
+eviter le contact du comte. Il fut tres surpris quand il vit le comte
+lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix emue:
+
+"Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je
+t'en remercie; tu es un brave et honnete garcon, je te l'ai dit ce
+matin; je t'estime et je te crois. Reviens au chateau sans crainte,
+quand tu voudras et partout ou tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
+et bientot, j'espere. Bonsoir, Anfry; je vous felicite d'avoir un fils
+pareil.
+
+--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous
+faites."
+
+Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garcon, tremblant
+et emu, se permit de presser a son tour la main qui pressait la
+sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il
+saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le
+comte, emu lui-meme, se degagea apres une derniere etreinte, et sortit
+sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut
+parti, Anfry s'ecria:
+
+"Eh bien, il a du bon, tout de meme! C'est beau d'etre venu lui-meme
+et tout de suite reconnaitre ses torts. C'est le bon Dieu qui
+recompense ta patience et ton humilite, mon Blaisot.
+
+--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est etonnant le plaisir que m'a
+fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main
+qu'il me serrait a la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air
+si severe, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M.
+Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!"
+
+Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur etait plein de
+reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne
+se souvenait plus des severites du comte, des mechancetes et des
+calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
+recues, et qu'il attribuait a un aveu complet de Jules. Il se reveilla
+donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse etait remplacee par un
+sourire radieux: son pere et sa mere, heureux de cette transformation,
+l'embrasserent avec tendresse; le pere lui demanda s'il irait au
+chateau.
+
+"Oui, papa, des que j'aurai dejeune; il me tarde de revoir M. le comte
+et de remercier M. Jules de sa franchise."
+
+
+
+XIII
+
+LE REMORDS
+
+
+Blaise se dirigea vers le chateau quand il crut Jules leve, habille
+et pret a le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant
+l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'etait
+pourtant l'heure ou ils etaient tous occupes a faire les appartements.
+En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
+extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il
+poussa la porte, entra et vit M. de Trenilly assis pres du lit de
+Jules, qui paraissait en proie a une fievre violente, et qui parlait
+avec une vivacite tenant du delire.
+
+"Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout.
+Chassez Helene; Blaise lui a tout raconte. Ne dites rien a papa... Je
+vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je
+suis sur qu'il m'a pardonne,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir,
+j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti."
+
+Et Jules retomba dans les bras de son pere desole; il ne dit plus
+rien; il tournait la tete de tous cotes.
+
+"J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,...
+c'est lui qui me dechire le cerveau... Aie, aie! qu'est-ce qu'il veut?
+il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme
+lui,... que je dise tout a papa, a tout le monde... Non, c'est
+impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,...
+tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
+honte!... Je ne peux pas."
+
+Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait a
+la porte, tremblant, effraye, ne sachant pas s'il devait se montrer ou
+s'en aller. M. de Trenilly attendait avec impatience le medecin qu'il
+avait envoye chercher.
+
+La veille, quand il etait rentre de chez Anfry, il n'avait rien dit a
+Jules, dont l'inquietude augmentait d'heure en heure en voyant l'air
+severe et preoccupe de son pere.
+
+"Blaise a-t-il parle a papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?"
+
+Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son pere,
+pour la premiere fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:
+
+"Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, reflechis a ta
+conduite et repens-toi."
+
+"Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si severe?
+Je vais etre tres malheureux; il sera pour moi, comme il est pour
+Helene et pour tout le monde, severe a faire trembler. Ce mechant
+Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voila-t-il pas un grand
+malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa
+n'est pas son pere! il aurait peut-etre chasse les Anfry, voila
+tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai
+peur! Je m'ennuie tant, deja! Ce sera bien pis!"
+
+Apres avoir passe une partie de la nuit dans cette cruelle inquietude,
+Jules, a peine retabli de sa maladie, fut pris de la fievre et du
+delire. Quand la bonne d'Helene vint le lendemain ouvrir ses volets
+et lui apporter ce qui lui etait necessaire pour sa toilette, elle
+le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
+immediatement chercher le meilleur medecin de la ville voisine, et
+s'etablit pres de son fils sans savoir quels soins, quels remedes lui
+donner. Les paroles incoherentes de Jules lui decouvrirent la cause
+de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il
+ne savait quel moyen employer pour la decharger du poids qui
+l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et
+ne possedait son affection. Dans sa detresse, le malheureux comte se
+retourna comme pour chercher du secours; il apercut Blaise, toujours
+immobile, debout a la porte; les domestiques etaient tous sortis.
+
+"Blaise, mon ami, dit a mi-voix M. de Trenilly, c'est Dieu qui
+t'envoie. Viens m'aider a guerir le cerveau malade de mon pauvre
+Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il
+t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me
+pardonnes. Dieu te venge en m'eclairant."
+
+Le comte tendit la main a Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte,
+l'attirant, le serra contre son coeur.
+
+"Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enleve pas
+mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts a moi,
+qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse reparer le mal
+qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
+prier."
+
+Et le comte tomba a genoux pres du lit de Jules, dont les frequents
+gemissements, les paroles entrecoupees lui brisaient le coeur.
+
+Blaise, lui aussi, se mit a genoux, pres du comte; il pria et
+pleura; sa priere fervente et genereuse obtint du bon Dieu un leger
+adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva,
+Jules dormait d'un sommeil assez calme.
+
+Le comte le regarda avec esperance et bonheur; il releva Blaise,
+toujours agenouille pres du lit de Jules, lui serra les mains dans les
+siennes et lui dit a voix basse:
+
+"Reste pres de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il
+s'eveille, viens me chercher."
+
+Jules dormit pres d'une heure; le comte etait revenu s'etablir pres
+de son lit, gardant Blaise pres de lui. Le medecin n'arrivait pas;
+le comte ne savait que faire pour degager la tete si evidemment
+embarrassee. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trenilly
+etait restee a Paris pour le renouvellement de la premiere communion
+d'Helene.
+
+Jules s'eveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son pere et Blaise
+sans les reconnaitre.
+
+"Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez
+pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez
+Blaise;... quand je lui aurai parle, ma tete brulera moins;... c'est
+si lourd dans ma tete... Tout ce que je veux dire pese tantot dans ma
+tete, tantot dans mon coeur.
+
+--Monsieur Jules, je suis pres de vous, dit Blaise en s'approchant
+timidement.
+
+--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.
+
+--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.
+
+--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me deteste... Tu sais bien tout
+ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'etait pas vrai... Tout, tout
+etait faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais
+noyes... Tu sais bien les habits mouilles? c'est lui qui m'a donne les
+siens; c'est lui qui m'a tire de l'eau; c'est lui qui a toujours ete
+bon et moi toujours mechant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui
+ai tout brise; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu
+sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai ete mechant, si mechant!...
+Blaise a ete si bon que cela m'a remue le coeur,... mais pas assez,...
+non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a
+pardonne?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonne!... Papa a ete
+mechant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh!
+ma tete!... Blaise! je veux Blaise!"
+
+Le pauvre comte etait dans un etat deplorable. Chaque parole etait
+pour lui une affreuse revelation de sa propre faiblesse, de sa propre
+injustice et de la mechancete de son fils. La tete cachee dans les
+mains, il sanglotait a faire pitie; ses larmes se faisaient jour a
+travers ses doigts crispes, et venaient retomber sur la tete de Blaise
+a genoux pres de lui.
+
+"Mon Dieu, disait Blaise en lui-meme, consolez ce pauvre M. le comte;
+mon Dieu, vous etes si bon! pardonnez a ce pauvre M. Jules, donnez-lui
+le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le desole, mais le
+repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance
+afin qu'il puisse decharger son coeur en avouant les fautes qui
+l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre
+pardon a vous, bon et misericordieux Jesus, le pardon de son pauvre
+pere qu'il a gravement trompe et offense. Pour moi, mon bon Dieu, vous
+savez que je lui ai pardonne depuis bien longtemps, des que l'offense
+etait commise. Mais vous, mon Dieu, notre pere a tous, pardonnez-lui,
+il se repent."
+
+Cette priere de ce pieux et noble coeur ne devait pas etre repoussee.
+Dieu l'accueillit dans sa misericorde, et Jules devait etre sauve; sa
+guerison devait etre complete, comme on le verra, mais elle se fit
+attendre; le pere devait expier par ses angoisses les torts de sa
+faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fut longue et cruelle.
+
+Quand le medecin arriva, il declara, apres un examen prolonge et
+intelligent, que Jules etait atteint d'une fievre cerebrale. Apres
+avoir entendu quelques phrases qui decelaient une conscience troublee,
+il recommanda que le malade ne fut soigne que par les deux personnes
+qui preoccupaient constamment son imagination frappee, afin qu'au
+premier retour de raison il ne vit que ces deux personnes, et qu'il ne
+put pas craindre d'avoir ete entendu par d'autres. Il ordonna ensuite
+de frequentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux
+mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraichissantes, de
+l'air dans la chambre, diete absolue, une demi-obscurite et pas de
+bruit.
+
+La journee fut terrible; d'un accablement semblable a la mort, Jules
+passait a une agitation et a un flot de paroles accusatrices; il
+apprit ainsi a son malheureux pere toute la noirceur de son ame. Le
+repentir que Jules temoignait de plus en plus adoucissait un peu le
+coup terrible porte a son amour et a son amour-propre de pere. Plus il
+decouvrait l'iniquite de Jules, plus il aimait et admirait la charite,
+la bonte si chretienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait
+contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait
+pardon pour Jules et pour lui-meme. Blaise baisait les mains du comte,
+l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait
+la priere du coeur, la vraie priere du chretien. Quand il ne pouvait
+calmer le desespoir du comte, il se mettait a genoux pres de lui et
+disait tout haut les prieres les plus touchantes, qui finissaient
+toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'esperance.
+
+L'etat de Jules etait le meme depuis six jours: tantot de
+l'amelioration, tantot une reprise de delire et de fievre. Le septieme
+jour, apres un sommeil de trois heures, dont avaient profite le comte
+et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'eveilla et
+appela Blaise comme de coutume.
+
+"Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et
+prenant sa main.
+
+JULES
+
+Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir
+et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai ete mechant pour toi! Comment
+peux-tu me pardonner?
+
+BLAISE
+
+Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je
+vous ai pardonne depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas
+pardonne a tous ceux qui l'ont offense? Ne devons-nous pas tous faire
+de meme? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous
+parlerons de cela plus tard.
+
+JULES
+
+Je suis si faible; j'ai ete bien malade, il me semble?
+
+BLAISE
+
+Oui, mais vous etes mieux. Buvez un peu et dormez encore."
+
+Jules but de l'orangeade.
+
+"C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester pres de
+moi! J'ai ete si mechant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela
+me brulait la tete et le coeur!
+
+--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal."
+
+Le comte, heureux de ce retour de Jules a la raison, ne pouvant
+maitriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son
+enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tete et dit a
+Blaise:
+
+"Blaise, ne dis pas a papa que je t'ai parle; ne le laisse pas venir;
+si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur.
+
+BLAISE
+
+Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille;
+mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne
+devez pas en avoir peur.
+
+JULES
+
+Mais la honte, Blaise, la honte?
+
+BLAISE
+
+Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera
+beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci:
+ainsi tachez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard."
+
+Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'ame de Jules la premiere
+pensee de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen
+d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.
+
+Jules recut les paroles de Blaise avec quelque surprise melee de
+satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout reparer; mais,
+trop faible pour reflechir serieusement, il se laissa aller au sommeil
+et dormit encore deux bonnes heures.
+
+M. de Trenilly osait a peine remuer, tant il avait peur de troubler le
+repos de Jules; il desirait dire quelques mots a Blaise, et il n'osait
+parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit,
+arriva jusqu'a lui sur la pointe des pieds; quand il fut a la portee
+du comte, celui-ci l'attira doucement a lui, le serra vivement dans
+ses bras et lui dit bas a l'oreille:
+
+"Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que
+c'est toi qui as change mon coeur, que tu es son frere, mon second
+enfant.
+
+--Je lui dirai combien vous etes bon, Monsieur le comte, repondit
+Blaise tout bas.
+
+LE COMTE
+
+Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait
+plus peur de moi. Ah! cette pensee me tue.
+
+BLAISE
+
+J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte;
+ayez confiance, vous en serez recompense."
+
+Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tete dans ses mains, il
+reflechit a la piete de Blaise et aux vertus veritablement admirables
+de cet enfant.
+
+"Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce
+pauvre enfant de portier a les sentiments eleves d'un prince, la
+science d'un savant, la generosite, la charite d'un saint. Quand il
+me parle, il m'emeut; quand il me console, ses paroles penetrent mon
+coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquietudes ni
+mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait
+autorite sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce
+qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du
+catechisme, parce qu'il va faire sa premiere communion, parce qu'il
+est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules,
+qu'est-il aupres de cet enfant? Un malheureux pecheur, un miserable
+comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me
+confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu pres de lui, et je
+m'ameliorerai avec lui, et notre maitre a tous deux sera ce pauvre
+enfant calomnie, outrage, maltraite par nous... J'aime cet enfant;
+je l'aime a l'egal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
+modele et mon guide."
+
+Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'etait
+rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien
+le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se placa pres du lit de
+Jules, et contempla avec une penible emotion son visage contracte et
+agite.
+
+"Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et
+pardonnez-moi de l'avoir si mal eleve. Que je sois seul puni, et que
+mon fils soit epargne!"
+
+Le comte resta longtemps pres de Jules, suivant avec anxiete ses
+moindres mouvements, pret a se cacher a son premier reveil. Jules
+dormit longtemps encore; evidemment il etait mieux. Il s'eveilla
+enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise
+de dessus son fauteuil. Le comte s'etait retire et cache derriere le
+rideau du lit.
+
+"Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai reve sans doute,
+ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous cotes... Je croyais
+qu'il etait la... J'ai eu peur, bien peur.
+
+BLAISE
+
+Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules?
+Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder apres vous avoir vu
+si malade?
+
+JULES
+
+Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi
+la verite! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne
+regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous etiez si mal,
+que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que
+vous avez fait; vous avez tout raconte; votre papa pleurait, vous
+embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous
+sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.
+
+--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.
+
+BLAISE
+
+Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que
+nous deux qui approchions de vous.
+
+JULES
+
+Et papa sait tout! Comme il doit me mepriser!
+
+--Jules, mon enfant cheri, s'ecria le comte, incapable de resister
+plus longtemps au desir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours;
+plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en
+estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est
+moi, qui ne t'ai jamais parle du bon Dieu et qui t'ai donne un si
+triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton pere qui a
+besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!"
+
+Jules, etonne, attendri, ne pouvait parler, mais il repondait a
+l'etreinte passionnee de son pere en le couvrant de larmes. Le comte
+eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs etaient un baume
+pour l'ame malade de Jules; ces larmes le soulageaient.
+
+"Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son pere, qui
+cherchait a s'eloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font
+ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur
+de n'avoir plus rien a vous cacher, de savoir que vous connaissez la
+verite, toute la verite! Pauvre Blaise!
+
+--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais a l'avenir nous l'aimerons tant,
+nous tacherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre
+Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est a lui que je dois
+le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier.
+Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a
+donne des sentiments de repentir; il t'a touche par sa patience, sa
+charite, sa generosite, son admirable humilite.
+
+--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en
+souriant.
+
+--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchante de ce sourire, le
+premier qu'il eut vu sur les levres de Jules depuis plusieurs
+semaines. Et a present que tu es tranquille sur mes sentiments a ton
+egard, tache de te reposer, tu es faible, bien faible encore.
+
+--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai
+mieux.
+
+--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher
+une petite tasse de bouillon de poule."
+
+Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules a la porte; il courut
+annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un
+bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.
+
+Pendant son absence, Jules prit la main de son pere, la baisa a
+plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hesitation:
+
+"Papa,... papa, Blaise est mon frere.
+
+--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir
+devancer ma pensee."
+
+Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidite. A
+partir de ce moment la convalescence s'etablit et marcha rapidement.
+M. de Trenilly continua a veiller pres de Jules, mais il ne voulut pas
+souffrir que Blaise continuat de nuit le role de garde-malade. Il le
+renvoya coucher ce meme soir chez son pere. Blaise avait reellement
+besoin de repos; il avait a peine sommeille pendant les sept jours
+du danger de Jules; la nuit comme le jour, il etait avec le comte,
+toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
+l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait
+toujours refuse; il se bornait a y courir matin et soir pour
+donner des nouvelles de Jules. pour se debarbouiller et changer de
+vetements.--Blaise raconta a ses parents tout ce qui s'etait passe ce
+jour-la; il s'etendit avec bonheur dans son lit, apres avoir remercie
+le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas a s'endormir et ne se
+reveilla que le lendemain au grand jour.
+
+
+
+XIV
+
+LES DOMESTIQUES
+
+
+Les parents de Blaise avaient deja acheve de dejeuner quand il entra
+dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son pere le
+rassura en lui disant que ce sommeil avait ete necessaire pour le
+reposer de tant de jours et de nuits passes dans l'inquietude et les
+veilles. Blaise se depecha de dejeuner et courut au chateau pour
+reprendre son poste pres de Jules. La nuit avait ete excellente, et le
+sommeil de Jules n'avait ete interrompu que deux fois, par le besoin
+de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le medecin, qui
+sortait d'aupres de lui, avait permis des soupes, et Jules etait en
+train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trenilly alla a lui
+et l'embrassa avec tendresse, a la grande surprise du domestique qui
+avait apporte la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui
+augmenta l'etonnement du domestique.
+
+"Eh bien, mes amis, dit-il a ses camarades en rentrant a l'office,
+voila du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M.
+le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main
+et qui lui sourit!
+
+--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui
+est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se
+croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry!
+Du nouveau, comme tu dis, Adrien.
+
+--Vont-ils etre fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il
+devenir insolent!
+
+--C'est qu'il faudra le saluer bien bas a son passage!
+
+--Et le servir comme un maitre! comme M. Jules!
+
+--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas la-dessus,
+moi, du meme avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa
+maniere pour cela. Il est bon et honnete, cet enfant.
+
+--Honnete et bon! laisse donc! Tu as deja oublie toutes ses histoires
+de l'annee derniere.
+
+--Ma foi, mes amis, pour vous dire la verite, eh bien, entre nous, je
+n'ai jamais beaucoup cru a ces histoires. Nous connaissons bien M.
+Jules et de quoi il est capable.
+
+--Il est certain qu'il est mauvais et mechant, que c'en est repugnant.
+
+--Et M. le comte! Il n'est pas deja si bon non plus. Est-il
+orgueilleux!
+
+--Et severe! et dur! et desagreable! et exigeant!
+
+--Et voila ce qui m'etonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment
+aurait-il embrasse le petit du concierge?
+
+--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain,
+c'est qu'il l'a fait. Attention a nous et soyons polis et meme
+aimables pour ce nouveau favori.
+
+--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, a ce gamin.
+
+--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouille de cirage le jour du
+cerf-volant.
+
+--Tiens, et toi, tu lui as verse de l'eau sale plein la tete.
+
+--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons
+prudents a l'avenir. De la politesse, des egards.
+
+--D'abord, moi je lui donnerai du cafe tant qu'il en voudra.
+
+--Et moi des liqueurs!
+
+--Et moi des sucreries!
+
+--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai a emporter chaque jour
+_les restes_ du diner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une
+cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.
+
+--Ha! ha! ha! Oui, ils sont droles vos restes. L'autre jour un gigot
+entier a la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gateau pas seulement
+entame a la bouchere. Ce matin, une livre de beurre a la voisine.
+
+--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as
+bien porte, l'autre jour, un panier de vin au village!
+
+--Tiens, je crois bien, c'etait pour faire honneur au repas que
+donnait l'epicier."
+
+La sonnette qui se fit entendre mit fin a cette conversation intime;
+un des domestiques se precipita pour repondre a l'appel.
+
+"Monsieur le comte a sonne? dit-il en ouvrant avec precaution la porte
+de Jules.
+
+--Oui, apportez-moi a dejeuner pour deux! Blaise dejeune avec moi.
+
+--Oui, Monsieur le comte; tout de suite."
+
+Cinq minutes apres, le domestique apportait une petite table avec
+deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des
+fruits.
+
+LE COMTE
+
+Allons, Blaise, mettons-nous a table, c'est la premiere fois que je
+mangerai avec appetit depuis la maladie de mon pauvre Jules.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte est bien bon: je viens de dejeuner, je n'ai pas
+faim.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu mange a ton dejeuner?
+
+BLAISE
+
+Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.
+
+LE COMTE
+
+Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un dejeuner cela, apres toutes
+les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passees?
+
+--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien repose cette nuit; il n'y
+parait plus.
+
+--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai
+besoin de vous, je sonnerai.
+
+--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant
+accepte et recu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit
+encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
+la main sur la tete et sur la joue de Blaise.
+
+--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je
+recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait
+meme plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un
+air pensif, je sais que votre coeur deborde de reconnaissance pour les
+soins que j'ai donnes a M. Jules, et que vous ne savez que faire pour
+me le temoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter.
+Habillez-moi de neuf pour la premiere communion, dans un mois. Cela me
+fera un grand plaisir et a papa aussi, car c'est cher pour des gens
+comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacite. Quant
+a la volaille, vraiment je n'ai pas faim.
+
+--Bon et brave garcon, dit M. de Trenilly attendri; oui, tu as bien
+devine avec ton excellent coeur le besoin que j'eprouve de t'exprimer
+ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui
+te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil a
+celui de Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait
+pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vetir comme le
+maitre; je serais moi-meme mal a l'aise. Non, laissez-moi faire;
+laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis
+c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.
+
+BLAISE
+
+Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne
+vous fachez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise,
+tu es trop ambitieux.
+
+LE COMTE
+
+Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis,
+mon enfant, dis.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de
+vous embrasser non pas du bout des levres, mais la... comme je
+l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...
+
+--Viens, mon cher enfant, viens", dit le comte en ouvrant les bras
+pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le
+comte a plusieurs reprises.
+
+Jules avait regarde et ecoute avec attendrissement, il voulut a son
+tour embrasser Blaise comme un frere, un ami.
+
+"Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?
+
+--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton
+camarade d'etudes et de jeux.
+
+--C'est impossible, cela, dit Blaise avec resolution, impossible. J'ai
+un pere moi aussi, et une mere; je suis leur seul enfant; je dois
+rester pres d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
+seraient loin de moi. Je serais separe d'eux non seulement de fait,
+mais d'habitudes, d'education, de vetements et de manieres. Je ne
+serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
+je vous respecte, je voudrais passer ma vie a vous servir et a vous
+temoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous
+suivre a Paris, jamais!"
+
+Le comte considerait avec emotion la belle figure de Blaise animee par
+les sentiments qu'il exprimait avec energie et noblesse.
+
+"Cet enfant est au-dessus de son age, pensa-t-il; mais il a raison,
+toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas
+humilie.
+
+"Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et
+sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te
+consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout
+a l'heure pour tes habits."
+
+Le comte avait fini son dejeuner; il sonna et fit emporter le plateau.
+Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mange.
+
+"Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant a l'office: une nouvelle
+merveille! M. Blaise a refuse l'invitation de M. le comte, il n'a pas
+dejeune; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas ete
+touches.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garcon de concierge, ce mangeur de
+pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gateaux! On ne
+pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il
+m'a refuse il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et
+des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sur. Et a
+propos de ce vin, comment s'en est-il tire avec M. le comte? nous ne
+l'avons jamais su.
+
+--Mais c'est a partir de ce jour qu'il a ete si bien avec M. le
+comte, qu'on lui a permis d'aider a soigner M. Jules, et qu'il s'est
+introduit dans le chateau pour n'en plus sortir.
+
+--Ah oui! un garcon comme cela, quand il s'est implante pres d'un
+homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ca
+n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui
+l'invite a dejeuner!
+
+--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laisse embrasser!
+on aurait dit qu'il voulait rendre a M. le comte son gros baiser! Pour
+un rien, il lui aurait saute au cou.
+
+--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gre, que
+M. Jules en a fait autant, qu'il va etre le maitre a la maison et que
+nous n'avons qu'a bien nous tenir et a tacher de nous en faire un ami.
+Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y
+toucher.
+
+--Bah! bah! ca ne va pas durer longtemps; tout ca n'est pas franc du
+collier; l'annee derniere il fait cinquante infamies, et cette annee
+le voila un sage! un saint! Nous allons voir d'ici a peu quelque tour
+de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne
+nous decouvrons pas trop."
+
+Comme ils allaient se separer pour retourner a leur ouvrage, Blaise
+parut a la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allat au village
+chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.
+
+"Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en
+apporterai un cent.
+
+--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.
+
+--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.
+
+--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi
+les payer.
+
+--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! repondit le
+domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.
+
+--Mais non, ce ne serait pas honnete; M. Jules me gronderait, et il
+aurait raison.
+
+--M. Jules ne le saura pas, nigaud.
+
+--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.
+
+--Est-il innocent, celui-la? On ne les portera pas sur le compte de
+M. Jules; si le cent a coute trois francs, on mettra: demi-cent de
+billes, trois francs. Voila comme les tiennes seront payees par les
+siennes.
+
+--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un
+vol. Je ne preterai jamais les mains a une friponnerie, quelque petite
+qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que
+je serais malheureux et meprisable.
+
+--Voyez-vous ce bel exces de vertu qui prend a monsieur Blaise! Tu as
+oublie tes friponneries de l'annee derniere.
+
+--Je n'ai pas commis de friponneries, repondit Blaise avec calme et
+dignite. Le bon Dieu m'a toujours protege contre le mal.
+
+--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies a la fin. Ce que je
+te disais etait pour rire; tu l'as pris au serieux comme un nigaud.
+
+--Tant mieux pour vous, Monsieur", dit Blaise en se retirant.
+
+"Il n'y a rien a faire de ce garcon-la, dirent les domestiques au bout
+de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il
+demande. Nous nous compromettrions."
+
+
+
+XV
+
+L'AVEU PUBLIC
+
+
+La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une
+gaiete qui l'avait abandonne depuis longtemps; souvent il causait avec
+son pere de sa vie passee, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise,
+de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne
+trouvait pas avoir suffisamment repare ses torts envers Blaise; il
+semblait mediter un projet qu'il ne voulait decouvrir a personne.
+
+"Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Helene pour
+achever ma reparation a Blaise: ce sera une bonne maniere de me
+preparer a la premiere communion que nous devons faire ensemble.
+
+LE COMTE
+
+Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon
+pauvre Jules? Blaise semble etre parfaitement heureux.
+
+JULES
+
+Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup
+parle, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les
+hommes et envers lui-meme; il m'a explique sur les motifs de sa
+conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le cure,
+qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez,
+papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car,
+vous aussi, cher papa, vous etes tout change. Depuis que vous couchez
+dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez
+en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le cure; c'est tout cela
+qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes
+pensees que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.
+
+LE COMTE
+
+Non, mon ami. C'est tres naturel. Comme je te l'ai dit le jour ou je
+me suis montre pour la premiere fois pres de ton lit de mourant, c'est
+moi qui etais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
+Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'eclairer; ta maladie,
+en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses
+envers ta pauvre ame, que je perdais par ma faiblesse et par mon
+irreligion. Dieu m'a touche par l'intermediaire de Blaise, et tu as
+fait comme ton pere, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton
+changement.
+
+Le pere et le fils s'embrasserent avec tendresse; Blaise arriva peu de
+temps apres; il continuait a passer tout son apres-midi avec Jules et
+le comte.
+
+Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commencait a faire
+d'assez longues promenades dans la campagne; on s'etonnait au village
+de voir que Blaise l'accompagnait toujours et etait traite amicalement
+par le comte.
+
+Mme de Trenilly etait attendu tres prochainement avec Helene; ni l'une
+ni l'autre n'avaient su ni la gravite de la maladie de Jules, ni le
+retour de Blaise dans le chateau, ni le changement du comte et de
+Jules. Helene avait renouvele sa premiere communion avec une grande
+piete et avait ardemment prie pour la conversion de son pere et de
+Jules. On s'appretait au chateau a les recevoir avec une affection
+inaccoutumee. Le jour de l'arrivee etant fixe, Jules demanda a son
+pere de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivee
+de la comtesse et d'Helene; son pere lui avait vainement demande
+quelle etait son intention en convoquant ainsi tous les gens, y
+compris Anfry, sa femme et Blaise.
+
+"Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la reception de maman et
+d'Helene; vous serez tous contents, j'en suis sur."
+
+Le jour arriva, Jules avait prie Blaise de ne venir qu'a la
+convocation generale.
+
+"Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te negliger et de
+ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets:
+seulement les premieres heures de l'arrivee de maman et d'Helene.
+Apres tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.
+
+BLAISE
+
+Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce
+n'est plus comme avant. Je repondrais de vous comme de moi-meme.
+
+JULES
+
+Helene sera etonnee et contente de notre amitie.
+
+BLAISE
+
+Elle est bonne, Mlle Helene! Que de fois elle m'a console quand elle
+me voyait pleurer!
+
+JULES
+
+Pauvre Blaise, tu pleurais donc?
+
+BLAISE
+
+Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais
+aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.
+
+--Pauvre Blaise! repeta Jules. C'est moi seul qui etais cause de tout
+le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus decide que
+jamais.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous?
+Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux
+maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me parait
+drole de penser que j'avais si peur de lui. A present, si je ne
+craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand
+il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre a l'etouffer.
+
+JULES
+
+Mon bon Blaise, comme je t'aime!
+
+BLAISE
+
+Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car
+je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu,
+comme mon frere en Dieu.
+
+JULES
+
+En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons
+fait notre premiere communion ensemble, rien ne pourra plus nous
+separer.
+
+BLAISE
+
+Quand meme nous serions separes sur la terre, Monsieur Jules, nous
+serons reunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel."
+
+Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrerent ainsi au
+chateau; la Jules dit adieu a son ami, qui attendit avec impatience la
+convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.
+
+L'heure approchait; M. de Trenilly et Jules attendaient, en se
+promenant devant le chateau, l'arrivee de Mme de Trenilly et d'Helene.
+La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arreta devant le perron.
+Helene sauta a terre avec la legerete de son age, pendant que sa mere
+descendait plus posement. M. de Trenilly recut sa fille dans ses bras
+et l'embrassa avec une effusion qui surprit agreablement Helene, peu
+habituee aux temoignages d'affection de son pere; elle le regarda
+avec etonnement; M. de Trenilly s'en apercut et l'embrassa encore en
+souriant.
+
+"Je suis heureux de te revoir, mon enfant, apres la sainte ceremonie a
+laquelle je n'ai pu malheureusement assister."
+
+La surprise d'Helene redoubla, mais elle s'efforca de n'en rien
+temoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait deja dit
+bonjour a sa mere. Ce fut bien un autre etonnement quand elle vit
+Jules se jeter a son cou et l'embrasser a plusieurs reprises en disant
+des paroles affectueuses.
+
+"Ma bonne Helene! ma chere soeur! ton retour manquait a ma joie. Je
+suis si content de te revoir! Je t'aime bien, a present que je sais
+mieux t'apprecier.
+
+HELENE
+
+Comme tu es change, mon pauvre Jules! Tu as donc ete plus malade que
+nous ne le pensions?
+
+JULES
+
+Oui, j'ai ete bien malade, Helene! bien malade du corps et de
+l'ame. Mais je suis gueri maintenant, grace a Dieu... et a Blaise",
+ajouta-t-il en lui-meme.
+
+Helene dit bonjour aux domestiques rassembles; ses yeux semblaient
+chercher quelqu'un; elle se hasarda a demander timidement:
+
+"Ou est Blaise? J'ai beau regarder de tous cotes, je ne le vois pas
+parmi les gens de la maison.
+
+--Tu le verras ce soir; il doit venir apres diner.
+
+--Ah! il vient donc au chateau, maintenant?
+
+--Oui, quelquefois", dit Jules en souriant.
+
+Ce sourire attira l'attention d'Helene; ce n'etait pas le sourire
+moqueur et mechant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle
+n'avait jamais vu a son frere. Elle remarqua alors combien Jules etait
+embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa
+physionomie.
+
+"Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air
+tout autre.
+
+--La maladie change, repondit Jules avec gravite.
+
+--Et puis,... et puis... tu vas bientot faire ta premiere communion,
+dit Helene avec hesitation.
+
+JULES
+
+Oui, Helene, et tu m'aideras a la faire dignement; je compte pour cela
+sur toi, ma chere soeur, et aussi sur un ami que je te presenterai ce
+soir.
+
+HELENE
+
+Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?
+
+JULES
+
+Non, rien n'est change dans le voisinage: c'est dans mon coeur que
+s'est fait le changement.
+
+HELENE
+
+Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es
+maintenant!"
+
+Pendant que le frere et la soeur causaient et arrangeaient la chambre
+d'Helene, M. de Trenilly avait emmene sa femme et lui racontait la
+terrible maladie de Jules, les penibles revelations qui en avaient ete
+la consequence, le changement qui s'etait opere dans l'ame de Jules
+et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus
+Blaise, la bonte, la piete admirable de cet enfant, et l'impression
+que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.
+
+Mme de Trenilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari,
+sembla mecontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils,
+et se montra incredule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.
+
+"Le chagrin et l'inquietude, dit-elle, ont dispose votre coeur a
+l'attendrissement et a la credulite; le petit bonhomme, qui n'est
+pas bete, en a profite pour vous fasciner et s'impatroniser dans la
+maison. J'espere que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
+reprendra sa place.
+
+LE COMTE
+
+Vous m'affligez beaucoup, ma chere, par cette froideur et cette
+injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et meme d'user de son
+ascendant sur moi et sur Jules, a refuse les offres avantageuses que
+nous lui avons faites, et se tient dans une reserve dont peu d'hommes
+faits eussent ete capables.
+
+LA COMTESSE
+
+Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaitre les
+offres que vous lui avez faites, je presume qu'elles etaient de nature
+a ne pas etre agreees par moi.
+
+LE COMTE
+
+Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous
+me peinez profondement, combien vous blessez tous mes sentiments
+paternels!
+
+LA COMTESSE
+
+Vos sentiments paternels vous ont toujours porte a gater vos enfants,
+surtout Jules, que vous avez rendu odieux.
+
+LE COMTE
+
+En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu mechant et odieux;
+Blaise l'a rendu bon et aimable.
+
+LA COMTESSE
+
+En verite! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne
+me debitez donc pas de semblables sornettes.
+
+--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai merite!" dit le comte avec un
+geste de desolation en quittant la chambre.
+
+La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on
+servit le diner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui
+etait habituel.
+
+Le diner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla
+et inquieta les enfants. Le repas fini, Jules demanda a son pere
+l'execution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit apres lui
+avoir dit a l'oreille:
+
+"Sois prudent, mon Jules; menage ta mere."
+
+Peu de minutes apres, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la
+maison entrerent a la suite du comte, qui avait Blaise a ses cotes. La
+comtesse et Helene n'etaient pas revenues de leur etonnement, lorsque
+Jules, pale et emu, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena
+au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'emotion:
+
+"Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa,
+pour reparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu
+coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...
+
+--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grace! interrompit Blaise d'un
+air suppliant.
+
+--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma
+conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman,
+devant Helene, devant tous, combien je les ai mechamment, indignement
+trompes sur ton compte; j'ai tourne contre toi toutes tes bonnes
+actions; je t'ai toujours calomnie, injurie! Tu m'as toujours
+noblement et genereusement pardonne. Au lieu de te justifier en
+m'accusant, tu t'es laisse perdre de reputation dans la maison et dans
+le pays. Helene est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours
+pris parti pour toi, c'est-a-dire pour la verite, pour la bonte, pour
+la reunion de toutes les vertus. Je desire que dans tout le pays on
+sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise a tous que je suis
+aussi vil, aussi meprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je
+veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les
+personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensees par mes
+exigences, mes insolences, mes mechancetes, je demande pardon a genoux
+de toute ma vie passee. Je veux qu'on sache que c'est a Blaise que je
+dois ma conversion; sa vertu m'a touche, ses conseils ont excite mon
+repentir, son exemple m'a donne l'horreur de moi-meme."
+
+Jules s'etait effectivement mis a genoux en prononcant ces dernieres
+phrases: Blaise se precipita vers lui pour le relever; Jules se jeta
+dans ses bras et l'embrassa a plusieurs reprises: tous les domestiques
+pleuraient, et le comte, qui s'etait contenu jusque-la, ne put
+comprimer plus longtemps son emotion; il s'approcha de Jules et de
+Blaise, les prit tous deux dans ses bras:
+
+"Mon noble Jules! disait-il a travers ses sanglots, quel courage! Le
+bon Dieu te recompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est a toi que je
+dois cette douce joie!"
+
+Les domestiques demanderent la permission de serrer la main de leur
+jeune maitre. Jules courut a eux et leur prit les mains a tous avec
+effusion. Il etait heureux, il se sentait le coeur leger.
+
+Sa mere n'avait encore rien dit. Aux premieres paroles de Jules,
+elle s'etait sentie courroucee contre ce qu'elle trouvait etre une
+humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action
+de son fils, l'accent sincere de ses paroles la toucherent, mais sans
+la disposer a approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait
+au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et
+lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le
+mecontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile,
+retenant Helene, qui avait voulu se precipiter dans les bras de son
+frere et qui pleurait a chaudes larmes.
+
+Les domestiques sortirent en jetant a Jules des regards d'affectueuse
+admiration, ils ne parlerent pas d'autre chose toute la soiree;
+plusieurs d'entre eux furent assez profondement touches pour changer
+completement de vie et pour devenir d'honnetes et fideles serviteurs.
+
+Quand le comte et Jules resterent en famille avec Blaise, que Jules
+avait retenu, Helene s'elanca vers son frere, qu'elle embrassa avec
+effusion, puis se tournant vers le comte:
+
+"Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a ete la cause
+premiere de tout ce bien?
+
+--Certainement, ma fille, ma chere Helene; embrasse-le; il doit etre
+pour toi un second frere."
+
+Blaise se laissa timidement embrasser par Helene, dont il baisa la
+main avec tendresse.
+
+La comtesse s'etait levee avec colere, et, s'approchant d'Helene, elle
+la retira violemment en disant:
+
+"Vous oubliez, Helene, que c'est un fils de portier que vous vous
+permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scene
+ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Helene, suivez-moi, et
+laissez votre pere et votre frere faire leur ami et leur confident de
+ce garcon sans education."
+
+Le comte regardait sa femme avec douleur et pitie.
+
+"Julie, lui dit-il, malheur a l'ingrat et a l'orgueilleux!
+
+--Malheur aux intrigants et aux sots!" repondit-elle en quittant la
+chambre et entrainant Helene.
+
+Le comte retomba sur un fauteuil, le visage cache dans ses mains. La
+durete orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours
+reproche de la secheresse et du manque de coeur; mais, sec et egoiste
+lui-meme, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour ou tout etait
+change en lui.
+
+Il prevoyait les luttes de tous les jours, les scenes; les reproches
+qui devaient a l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et
+si pur qu'il avait goute entre Jules et Blaise depuis environ un mois
+etait passe pour ne plus revenir; son fils et lui-meme seraient prives
+de la societe de Blaise, dont la piete leur etait si utile, dont la
+gaiete, l'affection, la complaisance leur etaient si agreables.
+
+La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise
+destine a rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.
+
+Il reflechissait avec une peine profonde a cette situation inattendue,
+quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en meme temps que ses
+mains etaient effleurees par les levres de Blaise; les pauvres enfants
+pleuraient, car ils prevoyaient une separation; Blaise sentait qu'il
+redeviendrait _pauvre Blaise_.
+
+JULES
+
+Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et ou pourrai-je
+passer mes apres-midi avec Blaise et avec vous?
+
+LE COMTE
+
+Cher enfant, il faudra ceder quelque chose a ta mere jusqu'a ce
+qu'elle ajoute foi a ce que nous croyons si bien, nous qui en avons
+profite; je veux dire aux excellentes qualites, aux vertus de Blaise
+et a la reconnaissance que nous lui devons.
+
+BLAISE
+
+Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance;
+apres ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute
+de mon cote...
+
+JULES
+
+Non, non! moi, je n'ai fait que reparer; toi, tu as pardonne et tu
+t'es devoue avant la reparation.
+
+LE COMTE
+
+Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers
+toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais etre: nous souffrirons
+toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant
+souvent prives de ta presence, ensuite en te sachant meconnu par celle
+qui devrait t'apprecier mieux que tout autre.
+
+BLAISE
+
+Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce
+qui arrive est peut-etre pour notre bien a tous. Et d'abord n'est-ce
+pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande
+recompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer a nous
+aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le merite d'accepter
+avec resignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?
+Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la
+tendresse de mon coeur; mais je me resignerais a ne plus jamais vous
+voir si c'etait la volonte du bon Dieu! Helas! peut-etre ne vous
+embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!
+
+--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon
+enfant", dit le comte en le serrant contre son coeur.
+
+Blaise usa largement de la permission; mais la soiree etait avancee;
+il etait temps de se separer. Blaise dit un dernier adieu a Jules et
+au comte et se retira en sanglotant.
+
+"Papa, dit Jules, vous continuerez a coucher dans ma chambre, que je
+vous aie toujours pres de moi?
+
+--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta sante habituelles,
+je coucherai pres de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout a fait
+bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
+Jules; celui-la sera moins penible que celui auquel nous allons etre
+condamnes en nous privant de Blaise.
+
+--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.
+
+--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon
+ami. Mais viens dire adieu a ta mere et a la pauvre Helene, et allons
+ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
+nous avons bien a remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de
+faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir recu cette consolation.
+Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta
+mere, afin de lui faire voir que la piete ouvre le coeur au lieu de le
+resserrer."
+
+
+
+XVI
+
+L'OBEISSANCE
+
+
+Jules avait ete recu sechement par sa mere quand il alla lui dire
+bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.
+
+"J'espere, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait
+perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de theatre
+dont tu m'as gratifiee ce soir. Quant a ton nouvel ami, qui n'est pas
+une societe convenable pour toi, je te prie d'aller des demain lui
+signifier que je lui defends de mettre les pieds chez moi, chez
+Helene, chez toi. Si ton pere veut le recevoir, je ne puis l'en
+empecher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'etablir chez moi
+ni chez mes enfants.
+
+--Je vous obeirai, maman, repondit Jules avec tristesse, mais ce que
+vous m'ordonnez m'est fort penible et m'enleve une grande consolation.
+
+LA COMTESSE
+
+Depuis quand as-tu besoin de consolation?
+
+JULES
+
+Depuis que j'ai senti combien j'avais ete mauvais et combien j'avais
+offense le bon Dieu.
+
+LA COMTESSE, _souriant_
+
+A merveille, mon ami! vous voila maintenant devenus bien devots, ton
+pere et toi! On ne parle plus que pour precher. Mais je te prie de
+me faire grace de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore
+arrivee au point de vous comprendre.
+
+--Oh! maman! s'ecria involontairement Helene.
+
+LA COMTESSE
+
+Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne
+supporte pas tes remontrances. Pense comme ton pere et ton frere, prie
+avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni
+l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguee."
+
+Jules et Helene se retirerent dans leur appartement; leurs chambres se
+touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui
+les attendait.
+
+LE COMTE
+
+Eh bien, mes enfants, votre mere est-elle revenue sur sa premiere
+impression? A-t-elle enfin compris la beaute et la noblesse de ton
+aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise
+dans notre amelioration?
+
+JULES
+
+Je crois que non, papa; maman a parle comme au salon; la pauvre Helene
+a meme ete grondee pour avoir dit un: "Oh! maman!" trop expressif.
+
+--Pauvre Helene! dit le comte en lui passant la main sur la tete a
+plusieurs reprises. Pauvre Helene. repeta-t-il d'un air triste et
+pensif, tu as du souffrir tous ces temps-ci.
+
+HELENE
+
+Papa, j'etais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes
+compagnes etaient si bonnes aussi! J'etais heureuse la-bas.
+
+LE COMTE
+
+Et ici?
+
+HELENE
+
+Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dependra de vous et de
+Jules.
+
+LE COMTE
+
+Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera
+fait; tu dois voir le changement qui s'est opere en moi. Ma vieille
+humeur, mon ancienne severite, ma constante froideur ont disparu. Tu
+n'auras plus peur de moi, je pense?
+
+--Oh non! non, papa, dit Helene en se jetant dans ses bras; je vous
+aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.
+
+JULES
+
+Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa a present comme s'il
+etait son vrai pere.
+
+--Blaise embrasse papa? dit Helene en riant. Oh! que c'est drole! Je
+voudrais voir cela.
+
+LE COMTE
+
+Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.
+
+HELENE
+
+Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que
+Blaise osat embrasser papa!
+
+JULES
+
+Tu le comprendras, Helene, quand je t'aurai raconte ce que nous devons
+a Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a ete un
+veritable ami.
+
+LE COMTE
+
+A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois etre
+fatiguee du voyage, mon Helene, et toi, mon ami, de toute ta soiree.
+
+JULES
+
+Oui, papa, je me sens fatigue; je ne serai pas fache de me coucher.
+
+HELENE
+
+Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher
+papa, bonne nuit et a demain.
+
+LE COMTE
+
+A demain, ma fille! que le bon Dieu te benisse! Adieu, Jules; adieu
+Helene."
+
+Puis on se dit bonsoir et l'on se separa.
+
+Quand Jules fut seul avec son pere, il alla a lui, l'enlaca tendrement
+dans ses bras et lui dit:
+
+"Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la
+change comme il nous a changes... Je puis bien vous dire cela, papa,
+n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
+m'empecher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'etre
+comme elle a ete ce soir."
+
+Le comte ne repondit pas, mais les larmes qui roulerent dans ses yeux
+firent voir a Jules que son pere pensait comme lui.
+
+"Prions", dit seulement le comte; et il se mit a genoux pres de son
+fils.
+
+Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiete de
+ne pas avoir vu son mari depuis le mecontentement qu'il lui avait
+temoigne, et l'ayant inutilement cherche dans sa chambre et dans celle
+d'Helene, entra chez Jules et resta immobile a la vue de son mari
+a genoux pres de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La
+comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; apres
+quelque hesitation, elle referma doucement la porte et se retira toute
+pensive dans sa chambre.
+
+"Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement
+altere leur raison... Je ferai venir mon medecin un de ces jours et
+je les ferai soigner... Helene aussi tourne a la bizarrerie. Ne me
+parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
+vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les
+empecher de la voir, mais c'est impossible!... Un pere et un frere!...
+Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage
+en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la premiere communion de
+Jules; je ne puis m'en aller avant."
+
+Et la comtesse se coucha avec la resolution de prendre patience, de
+laisser faire jusqu'apres la premiere communion, et ensuite d'enlever
+Helene a cette influence qu'elle croyait facheuse.
+
+Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils
+entrerent chez Anfry.
+
+"C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte.
+Il aurait du penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut
+pas venir chez nous."
+
+Mais Blaise n'y etait pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au
+jardin.
+
+LE COMTE
+
+Ou est Blaise? Serait-il deja sorti?
+
+ANFRY
+
+Il y a longtemps, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Ou est-il alle?
+
+ANFRY
+
+A l'eglise, monsieur le comte. Il a passe une triste nuit, et il a ete
+chercher sa consolation pres du bon Dieu; c'est assez son habitude,
+vous savez.
+
+LE COMTE
+
+Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de
+force et de consolations."
+
+Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'eglise, qui se trouvait pres
+de la. Ils y entrerent sans bruit, s'agenouillerent dans un banc et
+apercurent Blaise a genoux sur la dalle, la tete dans les mains et
+paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un
+mouvement qui indiquat qu'il avait termine sa fervente priere, mais
+Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait.
+Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tete et dit a
+mi-voix: "Oui, mon Dieu, mon bon Jesus, mon cher Sauveur, j'obeirai;
+je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus a les voir qu'a de rares
+intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la reserve
+d'un serviteur vis-a-vis de ses maitres. Mon Dieu, protegez-les, ces
+maitres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez,
+mon Dieu, a les eclairer, a les diriger vers le bien. Et cette bonne
+Mlle Helene! qu'elle me remplace pres d'eux! Mon Dieu, changez le
+coeur de Mme la comtesse; encore une ame a sauver, mon bon Jesus! cela
+vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien."
+
+Blaise se prosterna a terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de
+larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en
+aller, il apercut le comte et ses enfants. Son visage s'eclaira; il
+fut sur le point de courir a eux, mais le respect pour la maison de
+Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'etait leve en meme
+temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise.
+Ce ne fut qu'apres etre sorti de l'eglise que Blaise, poussant un cri
+de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, a la grande
+satisfaction d'Helene, qui les regardait en riant.
+
+HELENE
+
+Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Helene. Peur? Peut-on
+avoir peur de ceux qu'on aime tant?
+
+--Je te remercie de ta priere, mon cher enfant, lui dit le comte en
+lui serrant les mains.
+
+--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parle tout
+haut?
+
+LE COMTE
+
+Pas tout a fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire
+de ce qui pourrait deplaire a Mme la comtesse; non seulement je ne
+chercherai pas a voir souvent M. Jules et Mlle Helene, mais encore je
+les eviterai, je les fuirai, s'il le faut...
+
+JULES
+
+Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?
+
+BLAISE
+
+Si vous saviez ce qu'il m'en coute, cher monsieur Jules! De grace,
+je vous le demande avec instance, n'ebranlez pas ma resolution;
+aidez-moi, au contraire, a la tenir. Mais voici la pensee que m'a
+suggeree le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte
+n'est pas oblige d'obeir a Mme la comtesse, lui qui commande, qui est
+le maitre. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et
+vous amenerez quelquefois M. Jules et Mlle Helene, n'est-ce pas?
+Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes
+pensees, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi,
+ni pour M. Jules, ni pour Mlle Helene.
+
+--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensee est
+bonne, et je la mettrai a execution; je viendrai te voir souvent, tres
+souvent, et j'amenerai parfois mes prisonniers, a moins qu'ils ne
+m'echappent en route.
+
+JULES
+
+Oh! moi, je m'echapperai bien sur, mais ce sera pour courir au-devant
+de Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi a deux ou trois
+heures.
+
+BLAISE
+
+C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous
+aurai pas vus, je vous espererai pour le lendemain.
+
+LE COMTE
+
+Et je crois que tu ne seras pas souvent trompe dans ton attente, mon
+ami."
+
+
+
+XVII
+
+LA CORRESPONDANCE
+
+
+"Une lettre pour M. Blaise", dit un jour le facteur en presentant a
+Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.
+
+Anfry prit la lettre et la remit a Blaise, qui s'empressa de la
+decacheter, tout surpris d'en recevoir une.
+
+"C'est de M. Jacques, s'ecria-t-il en regardant la signature.
+
+--Ah! voyons donc! Que te dit-il?"
+
+Blaise lut tout haut:
+
+"Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittes
+que tu m'as peut-etre oublie; mais moi, je pense souvent a toi et
+je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'ecrivais si mal et si
+lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; a present, j'ai
+neuf ans, je travaille beaucoup et je commence a devenir savant. Il
+est arrive une chose tres drole chez un monsieur qui demeure pres de
+chez nous: sa maison a brule (ce n'est pas cela qui est drole,
+comme tu penses); apres l'incendie, toutes les souris sont devenues
+blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantite;
+avant, elles etaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait
+pas le croire; alors M. Roussel a attrape des souris avec un petit
+chien qui est tres habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que
+toutes les souris attrapees etaient reellement blanches.--Je m'amuse
+assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
+comme toi; ce qui est singulier et tres desagreable, c'est qu'ils sont
+tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent
+jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue a
+toujours dire la verite, comme tu me l'a conseille, et tout le monde
+me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta premiere communion, et
+quel jour ce sera, pour que je pense a toi et que je prie pour toi
+ce jour-la. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les
+enfants du monsieur qui a achete notre chateau sont bons pour toi,
+s'ils t'aiment. On a dit a papa l'autre jour que le monsieur lui-meme
+etait mechant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi
+qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est mechant; il te ferait du
+mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent a moi, comme je
+pense souvent a toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon
+coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.
+
+"Ton ami, JACQUES DE BERNE."
+
+"Quelle bonne lettre! s'ecria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre
+M. Jacques! S'il m'avait interroge l'annee derniere sur ce qu'il me
+demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais ete bien
+embarrasse de repondre; mais aujourd'hui... c'est different!... Il y a
+une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me parait drole, comme il
+le dit lui-meme, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
+changer la couleur des souris.
+
+ANFRY
+
+C'est pourtant tres possible, car j'ai entendu raconter bien des fois
+a ton grand-pere, qui a ete soldat sous l'empereur Napoleon Ier, que,
+lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentre dans les
+maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui
+couraient au travers etaient blanches comme des lapins blancs.
+
+BLAISE
+
+C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des
+animaux.
+
+ANFRY
+
+Vas-tu repondre a M. Jacques?
+
+BLAISE
+
+Oui, papa, aujourd'hui meme, je n'ai plus a esperer de visite de M. le
+comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.
+
+ANFRY
+
+Tu lui diras que nous lui presentons bien nos respects et nos amities.
+
+BLAISE
+
+Je n'y manquerai point, papa."
+
+Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit a Jacques
+la reponse suivante:
+
+"Mon cher Monsieur Jacques,
+
+"J'ai ete bien heureux et bien surpris de votre chere et aimable
+lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien
+pense a vous, et j'ai plus d'une fois pleure en y songeant. Je me suis
+console par la pensee que c'etait la volonte du bon Dieu que nous
+fussions separes, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma
+premiere communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne
+pensee de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez a
+Notre-Seigneur de me rendre semblable a lui, de me donner du courage
+dans les temps de tristesse, de la force pour resister a la joie, afin
+que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
+que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir.
+Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de
+mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me devouer aux autres;
+priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et
+que je n'oublie jamais les bienfaits que je recois. On a trompe votre
+papa en lui disant que le comte de Trenilly etait mechant; il est bon
+comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il etait mon pere. Son
+fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Helene.
+M. Jules et moi, nous ferons notre premiere communion dans trois
+semaines, le 8 septembre, fete de la sainte Vierge. M. le comte et
+Mlle Helene nous ont promis de communier avec nous ce jour-la, ce qui
+vous prouve combien ils sont reellement bons et pieux. Je suis tres
+heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu
+veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous
+remercient bien de votre bon souvenir, et vous presentent leurs
+respects et leurs amities. Quant a moi, Monsieur Jacques, je sais bien
+que ma position me defend de vous embrasser, mais je puis me permettre
+de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la
+plus devouee.
+
+"Votre humble et obeissant serviteur,
+
+"BLAISE ANFRY."
+
+A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un
+domestique entra chez Anfry.
+
+"Mme la comtesse demande Blaise.
+
+--Moi? Mme la comtesse me demande? repeta Blaise fort etonne.
+
+--Oui, oui, et tout de suite encore. "Allez me chercher Blaise,
+m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible."
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquietude. Vas-y, mon
+Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire
+ce qui se sera passe, car je ne suis pas tranquille.
+
+--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et
+quand meme il m'arriverait des choses penibles, le bon Dieu n'est-il
+pas la pour me proteger, me secourir, et ne dois-je pas etre heureux
+de me conformer a sa volonte? Au revoir, papa; je resterai le moins
+que je pourrai."
+
+Blaise partit gaiement et se depecha d'arriver pour etre plus
+vite revenu. On le fit entrer immediatement chez la comtesse, qui
+l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit
+signe de tete, renvoya le domestique, s'assit et dit a Blaise, d'un
+air froid et hautain:
+
+"Je sais que tu as profite de mon absence pour t'emparer de l'esprit
+de mon mari et de mon fils; tu as reussi on ne peut mieux; je ne vois
+que des visages allonges les jours ou ils ne peuvent pretexter une
+promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour
+leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fut toujours pres d'eux.
+Je sais que ma fille est entrainee par son pere et par son frere a
+faire comme eux. Cet etat de choses me contrarie et ne peut durer. Je
+t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta
+loyaute pour esperer etre obeie en t'interdisant toute demarche qui
+pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer
+ta vie a lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je
+m'en preoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitie
+de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu
+veux obeir a la defense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir;
+je te ferai donner une bonne education, et je t'assurerai une rente
+qui te mettra a l'abri de la pauvrete. Acceptes-tu?
+
+--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la defense que vous me
+faites, quelque chagrin que j'en eprouve; je prierai M. le comte
+de vouloir bien m'aider a suivre vos ordres. Quant a la pension, a
+l'education et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous
+me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas
+sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai
+mon pain comme a fait mon pere, et, avec l'aide du bon Dieu,
+j'arriverai a la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni
+ma conscience. Je puis affirmer a madame la comtesse qu'elle se trompe
+en pensant que j'ai intrigue pour gagner l'amitie de M. le comte et
+de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne
+sais comment, car je sens combien je suis loin de meriter les bontes
+de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Helene. Le bon Dieu a mene
+tout cela. Peut-etre m'a-t-il donne tant d'amour pour eux afin de
+m'eprouver et me donner le merite du sacrifice au moment de ma
+premiere communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je
+ne verrai vos enfants qu'avec votre permission."
+
+En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait reussi jusque-la a
+conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques
+mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses levres.
+Honteux de prolonger une scene dont la comtesse pouvait s'irriter,
+Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant
+a la hate, il s'avanca vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un
+dernier regard sur la comtesse, qui s'etait levee et qui avait fait un
+pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage
+de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arreter, elle
+reprit son air hautain et fit un geste imperieux qui termina sa
+visite.
+
+Le pauvre garcon evita l'antichambre pour cacher ses larmes aux
+domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait a
+l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les
+premieres marches, qu'il se heurta contre M. de Trenilly, que les
+larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empeche d'apercevoir.
+
+"Ou vas-tu donc si precipitamment, mon ami, et comment es-tu rentre au
+chateau?" lui dit M. de Trenilly en le retenant.
+
+Blaise ne repondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en
+donnant un libre cours a ses sanglots.
+
+"Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le
+comte avec inquietude. Que t'arrive-t-il de facheux? Dis-le moi; parle
+sans crainte.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, repondit
+Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas...
+j'ai ete pris par surprise... et je me suis laisse aller;... mais je
+vais tacher d'etre plus raisonnable,... plus resigne.
+
+--Resigne! a quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?
+
+--Mme la comtesse m'a defendu de voir M. Jules et Mlle Helene, et
+j'ai promis de lui obeir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et
+m'affliger.
+
+--Encore! dit le comte avec colere. Toujours cette haine contre ce
+noble et genereux enfant!"
+
+Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours
+Blaise de ses deux mains.
+
+"Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti
+prendre pour epargner a toi et a Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis
+forcer la volonte de ma femme; je ne puis conseiller a mes enfants de
+desobeir a leur mere. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier,
+ainsi que toi, a cette volonte imperieuse et deraisonnable.
+
+--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous a ce qui nous vient par la
+permission du bon Dieu. C'est bien, bien penible, il est vrai; je sais
+que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
+moi-meme, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher
+Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette separation?
+Peut-etre le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse.
+Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Helene a lui obeir: notre soumission
+l'adoucira et changera ses idees a mon egard. Pensez donc qu'elle me
+croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-etre que je ne
+corrompe M. Jules et Mlle Helene; une mere, vous savez, Monsieur
+le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus a
+plaindre qu'a blamer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte,
+promettez-moi que vous m'aiderez a tenir ma promesse, et que vous
+n'amenerez plus M. Jules et Mlle Helene sans le consentement de Mme la
+comtesse... Voyons, tres cher Monsieur le comte, du courage! Je vois
+bien qu'il vous en coute, d'abord par amitie pour M. Jules et pour
+moi; et puis... parce qu'il en coute toujours de ceder, surtout a
+une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher
+Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cedant
+qu'en resistant.
+
+--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent
+les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... ceder,
+c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais a
+toi-meme, tu souffriras.
+
+--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher
+Monsieur le comte,... car... vous continuerez a me visiter et a me
+donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle
+Helene, toujours si bonne pour moi.
+
+--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin
+pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne
+pourrais t'aimer davantage."
+
+Le comte embrassa une derniere fois le pauvre Blaise, qui s'en alla
+fort triste, mais un peu console par les paroles affectueuses du
+comte.
+
+"Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.
+
+--Rien de bon, papa, repondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.
+
+--Encore les yeux rouges, mon pauvre garcon! Ces satanes gens te
+feront mourir de peine!
+
+--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforcant de sourire. Il n'y
+a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la
+reflexion, on se resigne...
+
+ANFRY
+
+Tu passeras donc ta vie a te resigner, mon pauvre Blaise?
+
+BLAISE
+
+Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous
+ramene toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant a souffrir; le
+bon Dieu est la qui vous aide et qui vous console si bien!
+
+ANFRY
+
+Et pourtant tu as pleure!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les
+larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.
+
+BLAISE
+
+Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai
+fait une petite visite au bon Dieu dans son eglise."
+
+Blaise raconta a son pere la cause de son nouveau chagrin, en
+attenuant avec sa bonte accoutumee les paroles dures et injurieuses
+de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colere; il connaissait
+assez la comtesse pour deviner ce que la charite de Blaise lui
+cachait. Quand le recit fut fini, il serra Blaise dans ses bras a
+plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller
+chercher pres du bon Dieu sa consolation accoutumee contre les
+chagrins qu'il supportait avec une fermete au-dessus de son age.
+
+
+
+XVIII
+
+LA COMTESSE DE TRENILLY
+
+
+La comtesse etait restee debout au milieu de sa chambre, surprise et
+troublee des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait
+dominee malgre elle, et de l'explosion de chagrin qui avait termine
+ses paroles.
+
+"Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir...
+et il ne l'accepte pas... Il a meme rejete mes propositions avec une
+certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils
+de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus elevee...
+Je commence pourtant a comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari
+et sur mes enfants... En verite, j'ai moi-meme ete presque convaincue,
+presque attendrie... Me serais-je trompee? serait-il vraiment le beau
+et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils
+de portier... C'est absurde!..."
+
+La comtesse resta longtemps pensive et indecise, elle se resolut enfin
+a laisser aller les choses, a observer Blaise et ses enfants, et a
+agir en consequence.
+
+"Si ce garcon ment a la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche a
+voir mes enfants a mon insu, je n'aurai aucune pitie pour lui: je le
+chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidele a sa parole, s'il
+accepte avec loyaute et resignation le chagrin que je lui impose,
+dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai a faire."
+
+Et la comtesse, secouant la tete, chercha a ne plus penser a Blaise.
+Elle prit un livre et se mit a lire, sans pouvoir toutefois chasser de
+son esprit l'image de Blaise indigne, mais calme, puis sanglotant et
+desole.
+
+Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte,
+dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'evitaient jadis.
+Ils le trouverent triste et pensif; tous deux se jeterent a son cou en
+lui demandant la cause de sa tristesse.
+
+"C'est encore un sacrifice a faire, mes pauvres enfants, dit le comte
+en les embrassant avec tendresse; votre maman a defendu a Blaise de
+vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garcon a promis
+d'obeir; il m'a demande de lui venir en aide pour tenir sa promesse;
+je le lui ai promis, quelque penible et douloureuse que me soit
+cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous
+communiquant cette resolution si penible. Je suis certain que ni toi,
+ma bonne Helene, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez a le
+faire manquer a sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin
+en l'obligeant a repousser les occasions de rapprochement que vous lui
+offririez.
+
+--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'ecrierent Helene et Jules, les yeux
+pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons
+pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forcant a nous fuir.
+Nous eviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons meme
+rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de repondre ou
+le chagrin de ne pas repondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
+effort m'est penible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai a
+lui, a nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre
+de cette separation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment
+maman peut etre si injuste pour cet excellent garcon. Elle devrait
+l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...
+
+LE COMTE
+
+Jules, Jules, respecte ta mere, mon enfant; conforme-toi a ses ordres
+sans les juger, sans les blamer. Souviens-toi que nous-memes nous
+avons partage ses preventions; qu'il y a peu de semaines encore je
+defendais a Blaise l'entree du chateau; que c'est ta maladie qui a
+tout change, et que, sans tes aveux, le pauvre garcon souffrirait
+encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.
+
+JULES
+
+Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes mechancetes,
+de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estime et
+respecte, parce que je l'ai connu des le commencement; mais je
+l'ai perdu de reputation par jalousie et par la malveillance que
+j'eprouvais contre tous ceux qui etaient bons. La pauvre Helene sait
+ce que j'etais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sur
+que ce sont les prieres de mon cher Blaise qui ont change mon coeur...
+et le votre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son pere. N'est-il
+pas vrai, papa, que nous sommes bien changes?
+
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta
+mere, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait
+pour nous."
+
+Quelques instants apres, le comte et les enfants entrerent au salon,
+ou ils trouverent la comtesse qui les attendait pour entrer en meme
+temps qu'eux dans la salle a manger. Elle regarda attentivement les
+enfants, baissa les yeux en considerant leurs yeux rouges et leurs
+visages attristes; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir
+devant sa physionomie severe et pensive.
+
+"Allons diner, dit-elle en se levant; j'ai hate d'avoir fini.
+
+--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble
+que nous sommes exacts a l'heure comme d'habitude.
+
+--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je desire voir le diner
+fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.
+
+--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.
+
+LA COMTESSE
+
+Non, pas souffrante, mais ennuyee, excedee de ce petit Blaise, qui
+vous a tous ensorceles, et qui est cause de vos mines allongees et
+attristees.
+
+LE COMTE
+
+En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?
+
+--En quoi? vous demandez en quoi! s'ecria la comtesse avec chaleur.
+N'est-ce pas depuis que je lui ai defendu de venir au chateau que vous
+etes tous trois comme des ames en peine?
+
+--Ou des anes en plaine, comme le disait une dame de votre
+connaissance, interrompit le comte en riant.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empecheront pas de dire que
+Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que
+je vois tres bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
+parce que ce petit bonhomme a ete se plaindre a vous de la defense que
+je lui ai faite de voir mes enfants, defense que je maintiendrai et
+que je saurai faire respecter.
+
+--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, repondit le comte avec calme,
+car Helene et Jules sont tres decides...
+
+--A me desobeir sous votre protection? interrompit la comtesse avec
+vivacite.
+
+--A vous obeir, repondit le comte avec froideur, et a aider Blaise,
+par leur obeissance, a executer vos ordres, qu'il respecte, et dont il
+m'a donne connaissance, comme c'etait son devoir de le faire. Il n'a
+porte aucune plainte contre vous; il a pleure parce qu'il souffrait,
+mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa
+souffrance."
+
+La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle a manger.
+Le diner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois a engager
+la conversation; elle fut aimable et prevenante, contrairement a son
+habitude, cherchant a egayer Helene et Jules, et a derider son mari.
+
+"Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle a son mari en
+rentrant au salon; vous l'aviez perdu a mon retour; j'espere que vous
+ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.
+
+--Helene et Jules ne me craignent plus, repondit le comte en serrant
+ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est change en moi, et
+que mon air severe que je regrette et que je me reproche, n'est plus
+que le symptome exterieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous
+me comprendrez un jour, je l'espere, ma chere Julie, et vous serez
+alors, comme moi, triste du passe et heureuse du present."
+
+La comtesse repondit legerement au serrement de main du comte; elle
+rougit encore, reflechit quelques instants, et, se tournant vers
+Jules, elle lui dit avec effort:
+
+"Jules... je suis fachee du chagrin que je te cause; si j'avais de
+Blaise l'opinion qu'en a ton pere, je n'aurais jamais defendu son
+intimite avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier
+ajouta-t-elle par reflexion; mais... c'est pour toi, pour Helene...
+que je crains..., que je crois..., que je veux eviter..."
+
+La comtesse s'arreta, ne sachant comment achever et craignant d'en
+avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses
+enfants la regardaient avec des visages pleins d'esperance.
+
+"Je maintiens ma defense, dit-elle avec plus de decision, jusqu'a ce
+que j'aie eprouve l'obeissance de Blaise."
+
+Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta
+troublee et genee; Helene prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte
+son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
+savoir ce qu'elle avait lu; sa pensee etait toute au bon mouvement
+qu'elle avait repousse et au regret de ne pas l'avoir ecoute.
+
+
+
+XIX
+
+L'ENTORSE
+
+
+Le lendemain et les jours suivants, le comte alla tres exactement
+passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs;
+il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'interesser, mais il ne
+nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.
+
+Un jour, Blaise, ayant mis le pied a faux sur une pierre, tomba
+et ressentit une violente douleur a la cheville. Il se releva
+difficilement avec l'aide du comte, et retourna a grand'peine chez
+lui, soutenu et presque porte par le comte. Mme Anfry s'empressa de
+lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligee de couper pour
+le retirer, tant le pied etait enfle.
+
+"Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon
+medecin? demanda le comte avec anxiete.
+
+--Je ne suis pas embarrassee du traitement, monsieur le comte, et je
+ne veux pas de votre medecin. Dans trois jours il n'y paraitra pas.
+
+LE COMTE
+
+Quel remede allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal
+en voulant le guerir sans medecin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remede
+Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.
+
+LE COMTE
+
+Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez
+besoin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est
+necessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y
+verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je
+n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud,
+j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la meche; voila tout.
+
+--C'est facile, en effet, repondit le comte en riant. Dieu veuille que
+mon pauvre Blaise s'en trouve soulage, car il souffre beaucoup!
+
+BLAISE
+
+Moins depuis que je suis couche, Monsieur le comte; ce ne sera rien;
+ne vous en tourmentez pas.
+
+LE COMTE
+
+Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part
+de ton accident a Helene et a Jules, qui en seront bien faches.
+
+BLAISE
+
+Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous
+savez que je pense bien souvent a eux. Jamais l'obeissance ne m'a ete
+si penible, ajouta-t-il avec un soupir.
+
+LE COMTE
+
+Elle n'en est que plus meritoire, mon ami; tu en auras certainement la
+recompense."
+
+Le comte partit, apres lui avoir serre la main. Quand il se fut
+eloigne, Blaise appela sa mere.
+
+"Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherche a
+dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquieter; mais je crains
+d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied demis.
+
+MADAME ANFRY
+
+Demis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton pere pour qu'il aille
+chercher le medecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit a M. le comte? Il
+aurait envoye un cabriolet pour chercher le medecin; nous l'aurions
+deja.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se
+serait tourmente, et il aurait attriste M. Jules et Mlle Helene.
+
+MADAME ANFRY
+
+Tu penses toujours aux autres et jamais a toi; c'est trop, mon
+Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le
+jardin, va vite chercher le medecin pour notre garcon; il croit avoir
+le pied demis; il n'a pas voulu le dire a M. le comte, pour ne pas le
+chagriner, et il souffre l'impossible."
+
+Anfry jeta sa beche, courut a Blaise, examina son pied et sortit
+precipitamment pour aller chez le medecin. Il le trouva heureusement
+chez lui et l'emmena voir son fils.
+
+Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgre
+l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied etait
+demis; il fallait le remettre.
+
+"L'operation sera tres douloureuse, mon pauvre garcon, dit-il a
+Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire:
+ce ne sera pas long.
+
+--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur;
+vous pouvez commencer quand vous voudrez."
+
+Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.
+
+Anfry etait pale comme un mort; il eut a peine la force d'executer
+l'ordre du medecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant
+qu'on tirait le pied pour le mettre en place.
+
+Blaise ne poussa pas un cri; un gemissement lui echappa au moment de
+la plus vive douleur.
+
+"C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu
+un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un
+cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille
+operation sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
+evanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plait, pour bassiner
+les tempes et le front."
+
+Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur
+une chaise; l'emotion avait ete trop vive.
+
+"Tiens! vous ne valez guere mieux que votre garcon, reprit M.
+Taillefort. Ou trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en
+passant."
+
+Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une
+bouteille.
+
+"Ou est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin?
+J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.
+
+--Me voici, Monsieur, repondit Mme Anfry, qui s'etait refugiee dans un
+cabinet pour ne pas etre temoin des souffrances de son fils. Elle en
+sortit pale et le visage baigne de larmes.
+
+--Une serviette, s'il vous plait, ou un mouchoir pour maintenir le
+cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le
+front et les tempes avec du vinaigre."
+
+Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta
+de vinaigre le visage decolore de Blaise. Il ne tarda pas a reprendre
+connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour
+de lui pour rappeler ses souvenirs.
+
+"La! c'est fait et parfait, dit le medecin; du repos, du calme, peu de
+nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--Huit jours! s'ecria Blaise effraye. Huit jours sans marcher! Et ma
+retraite de premiere communion qui commence dans huit jours!
+
+--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours
+vous pourrez essayer de vous trainer jusqu'a l'eglise. Et dans quinze
+jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garcon:
+sans quoi la fievre s'en melera."
+
+Et M. Taillefort salua et s'en alla.
+
+Le pauvre Blaise etait retombe sur son oreiller et repetait tout
+pas: "Mon Dieu! que votre volonte soit faite et non la mienne!" Cinq
+minutes apres, il avait repris son calme et sa gaiete.
+
+"Ne vous affligez pas, maman, dit-il a sa mere qui pleurait; je
+souffre bien moins qu'avant l'operation; et, comme dit M. Taillefort,
+dans huit jours je serai sur pied.
+
+--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours,
+n'en deplaise a ce monsieur; je vais t'enlever cette salete de
+cataplasme qu'il t'as mis la, et je le remplacerai par le cataplasme
+Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura gueri, je t'en
+reponds.
+
+--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec
+inquietude.
+
+--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais
+pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura gueri notre
+garcon."
+
+Et Mme Anfry se mit en devoir de preparer le cataplasme de son, de
+chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu
+nommer.
+
+Blaise s'endormit des que sa mere lui eut applique son remede
+Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint
+apres le diner savoir des nouvelles du malade.
+
+"Ah! il dort! dit-il a mi-voix en jetant un regard sur le lit ou
+dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant...
+Pauvre enfant! ajouta-t-il apres l'avoir regarde attentivement; comme
+il est pale!
+
+MADAME ANFRY
+
+Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez ete parti, il nous
+a avoue qu'il souffrait horriblement, et il a demande le medecin pour
+lui remettre le pied.
+
+LE COMTE, _avec inquietude_
+
+Un medecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refuse le medecin, et
+il m'avait dit qu'il souffrait moins.
+
+MADAME ANFRY
+
+C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous
+a cache sa souffrance. Son pied etait bien reellement demis. M.
+Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garcon n'a pas meme sourcille
+pendant l'operation; seulement il a perdu connaissance apres. C'est
+pourquoi il est si pale.
+
+LE COMTE, _d'une voix emue_
+
+Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-meme, et quel courage! Il le puise
+dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission a toutes les
+volontes du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!"
+
+Le comte resta quelques minutes silencieux pres du lit de Blaise.
+Avant de le quitter, il effleura de ses levres son front pale, benit
+l'enfant dans son sommeil, et recommanda a Anfry de lui faire savoir,
+au reveil de Blaise, comment il se trouvait.
+
+
+
+XX
+
+L'EPREUVE
+
+
+Le comte entra au salon, ou il trouva la comtesse et les enfants;
+il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son
+courage pour dissimuler son mal et pour subir l'operation. Helene et
+Jules se desolaient et ne pouvaient s'empecher d'exprimer le vif desir
+de le soigner et de le distraire pendant sa reclusion, et leur amer
+chagrin de ne pouvoir satisfaire a ce voeu de leur coeur.
+
+La comtesse n'avait rien dit; la tete baissee sur son ouvrage, elle
+avait semble impassible au recit de son mari et aux lamentations de
+ses enfants.
+
+"Helene, dit-elle en relevant la tete, prends du papier, une plume et
+de l'encre pour ecrire une lettre sous ma dictee."
+
+Quoique Helene ne fut guere en train de faire la correspondance de sa
+mere, elle obeit sans hesiter.
+
+HELENE
+
+Je suis prete, maman.
+
+LA COMTESSE, _dictant_
+
+"Mon cher Blaise..."
+
+Helene releve la tete vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le
+comte regarde sa femme avec surprise.
+
+LA COMTESSE
+
+As-tu ecrit: "Mon cher Blaise"?
+
+HELENE
+
+Non, maman; j'ai ete surprise...
+
+LA COMTESSE, _avec calme_
+
+Ecris et n'interromps pas, si tu peux.
+
+"Mon cher Blaise, papa nous a raconte ton accident et ton courage;
+Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous
+ne resistons plus au desir de te voir..."
+
+Helene quitte encore sa plume et regarde sa mere d'un air ebahi; Jules
+reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extremement
+surpris et non moins intrigue, ne quitte pas sa femme des yeux.
+
+LA COMTESSE
+
+Continue, Helene: "... que nous ne resistons plus au desir de te voir,
+et que demain..."
+
+Deux cris de joie s'echappent des levres de Jules et d'Helene; le
+comte se leve.
+
+LA COMTESSE, _toujours avec calme_
+
+"...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman
+ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les
+jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous
+t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
+demain des livres, des couleurs, des images a peindre, et tout ce qui
+pourra t'amuser."
+
+La plume tomba des mains d'Helene stupefaite; le comte s'approcha de
+la comtesse, lui prit la main et lui dit avec emotion:
+
+"Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en
+remercie; mais vous proposez aux enfants une action deloyale, et vous
+leur faites jouer pres du pauvre Blaise le role du demon tentateur.
+
+LA COMTESSE
+
+Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas serieux. Je compte bien
+que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.
+
+LE COMTE, _d'un air de reproche_
+
+Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'a Blaise, le creve-coeur de la
+proposer? C'est un jeu cruel, Julie.
+
+LA COMTESSE
+
+Ce n'est pas un jeu, c'est une epreuve. Je veux voir si Blaise est
+reellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite
+des enfants, je serai bien ebranlee dans mon opinion; s'il accepte,
+j'aurai eu raison.
+
+LE COMTE
+
+Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant
+aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal
+et noble caractere pour esperer qu'il sortira victorieux du piege que
+vous lui tendez.
+
+LA COMTESSE
+
+Nous verrons bien. Signe la lettre, Helene.
+
+HELENE
+
+Oh! maman! de grace, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait
+dire oui.
+
+JULES
+
+Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des epreuves que
+lui amenait ma mechancete, il a toujours agi noblement et bien.
+
+
+LA COMTESSE
+
+Alors signe, Helene... Signe donc, repeta-t-elle d'un ton
+d'impatience, voyant l'hesitation d'Helene. Demain matin, de bonne
+heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment,
+dit-elle en s'adressant a son mari, de ne pas contrarier mon epreuve,
+qui est dans l'interet de Blaise; puisque vous etes tous si surs de
+lui.
+
+--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je repete que
+votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter
+ce pauvre enfant."
+
+La comtesse prit la lettre des mains d'Helene, la cacheta et ordonna
+a sa fille de la remettre a un domestique, avec recommandation de la
+porter a Blaise le lendemain de bonne heure.
+
+Helene executa l'ordre de sa mere et reprit tristement son ouvrage;
+Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne
+voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on
+lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le reveil de son fils, qui
+dormait encore paisiblement.
+
+La soiree etait avancee; peu de temps apres le comte avertit les
+enfants que l'heure du repos etait arrivee; il se retira avec eux,
+laissant sa femme a ses reflexions.
+
+Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette
+et se disposait a aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un
+domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la
+lettre que la comtesse avait fait ecrire la veille par Helene; une
+autre feuille etait de l'ecriture de Blaise; il lut ce qui suit:
+
+"Cher Monsieur le comte,
+
+"Je recois a l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer
+ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitie que me temoignent Mlle
+Helene et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien
+cher Monsieur le comte, d'empecher la visite qu'ils veulent me faire
+en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je
+suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoye.
+Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
+remercier d'une affection dont je suis si profondement touche, et que
+je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer a ma
+parole, pour ne pas enfreindre la defense de Mme la comtesse? Mon bon
+Monsieur le comte, venez a mon secours; en cela comme en tout, soyez
+mon guide, mon protecteur, mon bon maitre. Ne les laissez pas croire
+a de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de
+tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher
+Monsieur le comte, puis-je honnetement, loyalement recevoir leur
+visite, connaissant la defense de Mme la comtesse? C'est pour moi une
+grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils
+me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis
+retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me
+donner du courage, venez me tendre votre main cherie pour que je la
+couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
+bat pour vous et les votres d'un amour si profond, si devoue et si
+respectueux.
+
+"Votre tout devoue et tres humble serviteur,
+
+"BLAISE ANFRY."
+
+"P.-S.--Je n'ai parle de la lettre ni a papa ni a maman, parce qu'ils
+pourraient desapprouver Mlle Helene de l'avoir ecrite, et j'aurais du
+chagrin de l'entendre blamer."
+
+Le coeur du comte battit avec violence a la lecture de cette lettre;
+l'admiration, la tendresse se melaient a l'irritation que lui causait
+l'epreuve cruelle que la comtesse avait infligee au pauvre Blaise: les
+larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour
+lui et avec lui. Quoiqu'il fut presse d'aller le consoler et le
+rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire a Helene et a Jules
+la noble et belle reponse de leur ami.
+
+"J'en etais sur! s'ecria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise,
+papa, et ne craignez pour lui aucune epreuve; il en sortira toujours
+avec honneur et gloire.
+
+--Excellent Blaise, dit Helene, quel chagrin de ne pas le voir!
+
+--Esperons que votre maman finira par etre touchee de tant de vertu
+et de qualites attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra
+produire la premiere communion de Jules!"
+
+En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.
+
+"Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont
+les sentiments de cet admirable enfant."
+
+La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte
+l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une emotion
+sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le
+long de sa joue et venir se meler aux traces des larmes du pauvre
+Blaise.
+
+Le comte se pencha vers elle et posa ses levres sur l'oeil qui avait
+laisse echapper cette larme.
+
+"Pauvre garcon! dit la comtesse en se laissant aller a son emotion;
+pauvre garcon! Comme j'ai ete injuste envers lui!
+
+LE COMTE
+
+Vous avez fait comme moi, ma chere Julie; nous avons tous ete mechants
+pour lui a l'exception d'Helene, qui a toujours pris sa defense et qui
+a su demeler la verite au milieu de toutes les calomnies qui l'ont
+dechire. A notre tour, maintenant, de reparer le mal que vous avez
+fait.
+
+LA COMTESSE
+
+Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et
+redit?
+
+LE COMTE
+
+Il est toujours facile de reconnaitre un tort ou une erreur, Julie. Il
+n'y a de difficile que le premier moment.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de
+reflechir, de me decider.
+
+LE COMTE
+
+Prenez tout le temps que vous voudrez, chere amie, mais n'oubliez pas
+que vous avez plante des epines dans le coeur de Blaise et dans ceux
+de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guerir les plaies
+que vous avez faites.
+
+LA COMTESSE
+
+C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?
+
+LE COMTE
+
+Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de misericorde que vous venez
+d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger
+dans votre retour de justice; il ne vous fera pas defaut.
+
+--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'ecria la comtesse
+en se jetant au cou de son mari.
+
+LE COMTE
+
+Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais
+pas prier quand Jules a ete si malade; Blaise a ete mon maitre; par
+lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le
+vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la
+consolation que donne la priere. Julie, chere Julie, je serai a mon
+tour votre maitre, si vous le voulez.
+
+LA COMTESSE
+
+Oui, oui, mon maitre, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout
+change, amolli; je commence a comprendre et a aimer votre changement,
+celui de Jules, a respecter les vertus d'Helene, et a admirer celles
+du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?
+
+LE COMTE
+
+J'y allais quand j'ai recu sa lettre, que je tenais a vous faire lire.
+
+LA COMTESSE
+
+Merci, mon ami, merci. Dites a ce pauvre garcon que je...; non, non,
+ne dites rien; je lui dirai moi-meme; mais pas encore, pas encore...
+Je veux seulement lui envoyer les enfants; prevenez-le que, vu son
+accident, je leve la defense et que je lui laisse voir mes enfants.
+Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur
+dise moi-meme."
+
+Le comte ne repondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en
+l'embrassant a plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre
+de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas
+voir leur cher Blaise.
+
+--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers
+enfants.
+
+JULES
+
+Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de
+nouveau, de bon?
+
+LE COMTE
+
+Vous verrez. Allez dire bonjour a votre maman.
+
+HELENE
+
+Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez
+elle trop tot.
+
+LE COMTE, _riant_
+
+Sont-ils entetes, ces nigauds-la! Puisque je vous dis d'y aller vite,
+vite; c'est que...
+
+JULES
+
+C'est que quoi, papa?
+
+--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que
+je benis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous
+remercier le bon Dieu de tout notre coeur!" s'ecria le comte
+en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un
+redoublement de tendresse.
+
+Le comte s'echappa en riant et laissa les enfants surpris de cette
+explosion si joyeuse, qui ne lui etait plus habituelle depuis le
+retour de la comtesse.
+
+"Allons chez maman, dit Helene; peut-etre nous expliquera-t-elle l'air
+radieux de papa.
+
+JULES
+
+N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler
+devant maman: j'ai toujours peur d'etre gronde.
+
+HELENE
+
+C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait
+se trouver changee comme papa et toi, nous serions si heureux!
+
+JULES
+
+Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vit souvent Blaise, qu'elle
+ecoutat Blaise, qu'elle aimat Blaise! Malheureusement elle le
+deteste."
+
+Tout en causant, ils etaient arrives a la porte de leur maman. A leur
+grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et
+les embrassa a plusieurs reprises avec vivacite.
+
+"Helene et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie emue,
+votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise..."
+
+A cette epithete de _pauvre_ Blaise, Helene et Jules ecouterent avec
+anxiete.
+
+LA COMTESSE, _continuant_
+
+J'en ai ete tres touchee; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une
+fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage
+a aller le voir...
+
+--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'ecrierent les enfants avec
+transport.
+
+--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous
+pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui
+expliquerez que c'est sa reponse a la lettre que j'ai fait ecrire par
+Helene qui a amene ce changement, et que je verrai avec plaisir votre
+intimite avec lui.
+
+--Merci, merci, maman! s'ecrierent encore Helene et Jules en se jetant
+a son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous
+nous donnez a nous et a notre pauvre Blaise!
+
+--Pauvres enfants! vous me faisiez pitie depuis quelque temps deja.
+Plusieurs, fois j'ai ete sur le point de lever ma defense, mais je
+n'etais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez,
+courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre
+cher malade."
+
+Les enfants embrasserent encore la comtesse et coururent chez Anfry.
+Jules entra le premier, se precipita dans la chambre en criant:
+
+"Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Helene et moi."
+
+Le comte etait pres du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien
+dit, lui trouvant un peu de fievre, et craignant qu'une emotion
+nouvelle ne redoublat son agitation. Aux premiers mots de Jules,
+Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de detresse, il lui
+dit:
+
+"Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!
+
+LE COMTE
+
+Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, apres la lecture de ta
+lettre, t'envoie elle-meme ses enfants.
+
+BLAISE
+
+Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon
+Dieu, je vous remercie!"
+
+Helene avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise;
+tous deux lui raconterent, lui expliquerent le changement survenu dans
+le sentiment de la comtesse. Blaise etait aussi heureux que le comte
+et ses enfants. Le bonheur l'empechait de sentir la douleur de son
+pied et l'agitation de la fievre. Le comte dut user d'autorite pour
+emmener Helene et Jules; il craignit que la fievre n'augmentat par
+l'emotion que lui donnait la presence de ses amis; il promit a Blaise
+de les ramener dans l'apres-midi, et lui recommanda, en le quittant,
+de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de
+remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et,
+tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; a son
+reveil, la fievre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enleve
+presque entierement la douleur de son pied: il se livra donc sans
+reserve a la joie qui inondait son coeur.
+
+Peu de temps apres son reveil, un domestique vint apporter a Blaise la
+lettre suivante, en demandant la reponse:
+
+"Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes
+procedes, la vertu que tu as deployee dans les evenements recents, que
+j'ai provoques et que je regrette, ont entierement change l'opinion
+que je m'etais formee de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de
+mechant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux,
+bon, patient, genereux, desinteresse et devoue. Tu as deja recu les
+excuses de mon mari et de mon fils; recois encore les miennes, et
+pardonne-moi la peine que je t'ai causee et que je me reproche
+vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinee
+d'ajouter une contrariete a toutes celles que je t'ai causees. Je
+t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te benis des soins que tu as
+donnes a Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de
+croire interesses. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable a
+mon mari, a mes enfants et a toi-meme.
+
+"Comtesse DE TRENILLY."
+
+Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait du beaucoup
+couter a l'orgueil de la comtesse, porta ses levres sur la signature,
+demanda a son pere une plume et du papier, et fit la reponse suivante:
+
+"Madame la comtesse,
+
+"Votre bonte m'a comble de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je
+souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquee
+sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
+bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous
+daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que
+joyeux; je vous unis deja dans mon coeur a mon cher M. le comte. a
+Mlle Helene et a M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse,
+d'avoir bien voulu donner a vos enfants la permission de venir me
+voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fievre et
+m'empeche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
+votre bonte, Madame la comtesse.
+
+"Veuillez croire a la sincere reconnaissance et au profond respect de
+votre tres humble et obeissant serviteur,
+
+"BLAISE ANFRY."
+
+Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter a la
+comtesse, qui etait dans le salon avec son mari et ses enfants, tous
+attendant avec impatience la reponse, qu'ils n'avaient pas de peine a
+deviner.
+
+JULES
+
+Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?
+
+--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible
+qu'il me demande d'attendre son retablissement.
+
+HELENE
+
+Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui
+procurer?
+
+LA COMTESSE
+
+La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Helene, le chagrin que je
+lui ai fait, et tous mes dedains, et les humiliations que je lui ai
+fait subir.
+
+LE COMTE
+
+Il a tout pardonne, tout oublie, j'en suis certain.
+
+"C'est une si belle nature, si genereuse, si sincerement chretienne!
+
+JULES
+
+Voici la reponse, maman, voici Joseph qui l'apporte."
+
+La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la
+lettre, l'ouvrit precipitamment. Apres l'avoir lue, elle la presenta a
+son mari.
+
+"Genereux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si
+humble dans son triomphe. Il semble qu'il recoive un bienfait, et que
+la reconnaissance doive venir de lui.
+
+--Belle et noble ame, en verite, dit le comte en passant la lettre aux
+enfants. Toujours le meme, jamais de rancune; le coeur toujours plein
+de charite et de tendresse... Quel beau modele a suivre!
+
+--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hate
+d'embrasser ce pauvre garcon et de lui entendre dire qu'il ne m'en
+veut pas."
+
+Le comte donna le bras a sa femme, apres l'avoir tendrement embrassee,
+et tous se dirigerent vers la demeure de Blaise, ou ils ne tarderent
+pas a arriver.
+
+"Nous voici au grand complet, mon cher enfant", dit le comte d'un air
+joyeux en entrant.
+
+Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit
+en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser a plusieurs
+reprises.
+
+"Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnie et
+outrage; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni
+assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.
+
+--Oh! Madame la comtesse! de grace! ne dites pas cela! Non, non, je
+vous en prie, ne le repetez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse
+s'appretait a parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
+serieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre
+bonte. Et que deviendrait ma premiere communion sans esprit
+d'humilite? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous etes
+bonne! vous m'avez rendu si heureux!
+
+LA COMTESSE
+
+Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur
+a te donner. Comme je te l'ai ecrit, prie Dieu pour que mes yeux
+s'ouvrent tout a fait a ce qui est bon et chretien.
+
+--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air
+affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.
+
+--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien a
+oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma derniere plaie.
+
+--Et j'espere ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en
+souriant.
+
+--Dis-nous donc quelque chose, s'ecria Jules en saisissant la tete de
+Blaise et la tournant de son cote; tu n'en as que pour papa et pour
+maman, et nous sommes la comme les dindons egares qui cherchent un
+regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.
+
+--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Helene; j'etais occupe
+avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous
+savez que le general passe avant les officiers.
+
+HELENE, _riant_
+
+Et ou sont les soldats?
+
+BLAISE
+
+C'est moi qui suis le soldat, pret a executer vos commandements.
+
+LE COMTE
+
+Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la
+croix.
+
+BLAISE
+
+Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais deserter et qui a bien ses
+douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Helene?"
+
+Helene ne repondit que par un signe de tete et un sourire; elle ne
+voulut pas dire devant sa mere qu'elle avait souffert de sa froideur,
+de sa severite passee; mais la comtesse la devina, et, l'attirant a
+elle, l'embrassa et lui dit:
+
+"Je tacherai a l'avenir de t'epargner les croix, ma pauvre enfant.
+Mais a quand la premiere communion? M. le cure a-t-il fixe le jour?
+
+JULES
+
+Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des
+habits que papa a promis a Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Ils sont deja commandes d'apres les indications de Blaise; les tiens
+aussi, Jules.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as demande pour toi, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Des choses superbes, pour faire honneur a M. le comte: une redingote
+en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien
+solides et une cravate blanche.
+
+JULES
+
+Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?
+
+BLAISE
+
+Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait
+au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.
+
+HELENE
+
+Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la premiere
+communion?
+
+BLAISE
+
+Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donne M. le cure, et qui est
+beni par le pape, m'a-t-il dit.
+
+HELENE
+
+Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_.
+C'est un si beau et si bon livre!
+
+LA COMTESSE
+
+Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton tresorier; tu
+puiseras dans ma caisse.
+
+LE COMTE
+
+Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliotheque, qui lui fera
+passer le temps dans les longues soirees d'hiver.
+
+BLAISE
+
+Que vous etes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je desirais.
+J'aime tant a lire! M. le cure me prete quelques livres, mais il n'en
+a guere qui soient a ma portee.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai
+plaisir de satisfaire ce gout si sage et si utile.
+
+BLAISE
+
+Vous avez deja ete si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que
+j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence a mes desirs.
+
+LE COMTE
+
+Tu auras tes livres pour ta premiere communion, mon pauvre garcon. Je
+suis content d'avoir si bien trouve."
+
+Le comte et la comtesse resterent quelque temps encore pres de Blaise;
+ils se retirerent en lui promettant de revenir le lendemain. Helene et
+Jules obtinrent sans peine de rester pres de leur cher malade. Helene
+lui proposa de faire une lecture interessante, ce qu'il accepta avec
+reconnaissance.
+
+Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du
+bonheur qu'il lui avait envoye dans cette journee. Il causa longuement
+avec son pere et sa mere, dina avec appetit et passa une nuit
+tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur a son pied,
+il demanda a se lever; sa mere enleva le cataplasme et vit avec
+plaisir que l'enflure etait disparue; elle lui banda le pied avant
+de le lui laisser poser a terre. Quand Blaise fut leve, il essaya de
+s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si legere, qu'il voulut
+faire quelques pas, appuye sur le bras de son pere. Cet essai lui
+ayant reussi, il demanda a rester leve; et a partir de ce jour la
+guerison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il
+put aller a l'eglise avec les autres enfants de la premiere communion,
+et la suivre jusqu'a la fin.
+
+Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses
+repas. Aides du comte et d'Helene, ils avaient arrange dans la chambre
+de Jules une petite chapelle ornee d'images, de flambeaux, d'un
+crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour
+ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prieres
+qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondement le coeur du comte
+et d'Helene, qui avaient demande d'y assister.
+
+La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient ete
+apportes, de sorte qu'il n'y avait plus qu'a preparer leurs coeurs a
+recevoir avec humilite et amour le corps de leur divin Sauveur.
+
+
+
+XXI
+
+LE GRAND JOUR
+
+
+Le soleil brillait de tout son eclat, les cloches du village etaient
+en branle depuis le matin; le village lui-meme semblait etre une
+fourmiliere en pleine activite; on allait, on courait dans les rues;
+on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des
+bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider a tout;
+d'une maison a l'autre on se pretait secours pour la toilette et pour
+le repas qui devait suivre la sainte ceremonie. Le chateau etait
+calme; le comte n'avait voulu aucun deploiement de luxe; tous devaient
+aller a pied a l'eglise. Jules avait demande a se placer pres de
+Blaise; Helene devait rester pres de son pere et de sa mere. Jules se
+tenait avec son pere dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait
+promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf
+heures precises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se
+mettant a genoux devant lui et malgre lui, il lui dit:
+
+"Monsieur le comte, je viens vous demander votre benediction; je vous
+la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitie dont vous
+voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un
+pere venere et cheri; benissez-moi, cher Monsieur le comte, benissez
+le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus devoue, le plus
+respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon
+Dieu pour votre bonheur eternel.
+
+--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses
+bras, recois la benediction d'un chretien que tu as ramene au bon
+Dieu, d'un pere dont tu as sauve le fils unique et bien-aime. Je te
+la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
+d'une affection toute paternelle, de veiller a ton bien-etre, a ton
+bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frere, plus que jamais
+ton frere en Dieu, aujourd'hui que tu recevras a ses cotes le
+Seigneur, qui est notre pere a tous."
+
+Jules se precipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une
+amitie fidele et un constant souvenir devant le bon Dieu.
+
+"Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et
+voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en presentant a Blaise un beau
+_Paroissien_, relie en beau maroquin noir, dore sur tranches et avec
+un fermoir en or.
+
+--Il n'est pas a moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux
+livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre
+petite _Journee du chretien_ a moitie usee.
+
+--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie
+de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.
+
+--Oh! merci, Monsieur le comte, repondit Blaise rouge et les yeux
+brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce
+livre donne par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
+votres.
+
+--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir,
+recevez une derniere benediction."
+
+Et le comte, mettant les mains sur leurs tetes, les benit tous deux;
+puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna a chacun un
+baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissee
+tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
+pour l'eglise.
+
+Elle se trouvait deja plus qu'a moitie pleine; la comtesse et Helene
+etaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre
+apres avoir mene Jules et Blaise chez le cure, ou se reunissaient tous
+les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa
+fille. L'eglise ne tarda pas a se remplir, et on entendit le son
+lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant
+processionnellement. Ils entrerent deux a deux, le cure en tete; Jules
+et Blaise le suivaient immediatement. Apres le defile des dix-huit
+garcons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui
+etait assignee. M. le cure alla a la sacristie revetir des habits
+sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service
+divin commenca d'abord par la procession, que suivirent les enfants de
+la premiere communion; ensuite vint la premiere partie de la messe,
+puis l'instruction ou sermon, que M. le cure eut le bon esprit de
+ne pas prolonger au dela d'un quart d'heure; puis enfin la derniere
+partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et
+Blaise furent tres recueillis pendant toute la ceremonie. Au moment
+de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit
+vivement la main de Blaise et lui dit tout bas:
+
+"Une derniere fois, pardonne-moi, mon frere."
+
+Blaise repondit avec simplicite et douceur:
+
+"Je te pardonne, mon frere, et je te benis."
+
+Peu de minutes apres, ils avaient recu, tous deux appuyes l'un sur
+l'autre, le Dieu de misericorde et de paix, le Dieu consolateur.
+
+Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, emut tous les coeurs.
+Il y eut dans l'eglise un mouvement general de surprise lorsque, apres
+la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Helene
+quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.
+
+"Le comte communie, disait-on tout bas.
+
+--La comtesse aussi. Et Mlle Helene aussi.
+
+--Comme ils ont l'air emu!
+
+--Le comte est tout change, dit-on.
+
+--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous
+changes.
+
+--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont
+amendes.
+
+--C'est le petit Anfry qui a demande au comte de garder la fermiere
+Francoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et
+ils sont bien contents.
+
+--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place."
+
+Quand la messe fut finie et que l'eglise fut a peu pres vide, il y
+resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne
+songeaient pas au temps qui s'ecoulait.
+
+Le cure, au moment de quitter l'eglise, vint s'agenouiller une
+derniere fois devant l'autel; il vit les deux enfants a genoux sur la
+dalle, les mains jointes, les yeux fermes, l'air si recueilli qu'il
+s'arreta pour les contempler.
+
+"Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue priere
+a genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu
+dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir
+une priere continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du
+bon Dieu."
+
+Jules et Blaise se releverent en silence et suivirent le cure, qui
+se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premieres paroles de
+felicitation du cure, le comte releva son visage baigne de larmes, et,
+voyant l'inquietude qui se peignait sur le visage du bon pretre:
+
+"Les larmes que je repands, dit-il en se levant et marchant pres du
+cure, sont le trop-plein d'un coeur inonde de joie et de bonheur.
+C'est a Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente a mesure
+que j'avance dans la voie ou il m'a fait entrer.
+
+LE CURE
+
+Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je
+suis a meme d'apprecier la grandeur de ses vertus et la beaute de
+ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne
+prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en verite cet enfant a la
+sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.
+
+LE COMTE
+
+C'est bien vrai. Dans le temps ou j'avais concu de lui une si mauvaise
+et si injuste opinion, j'ai eprouve la puissance de sa parole, de son
+accent, de son regard meme. Ma femme a ressenti la meme impression
+chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutot que justifier sa
+conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu."
+
+Tout en causant, ils etaient sortis de l'eglise. Helene suivait d'un
+peu loin avec Jules et Blaise; ils etaient silencieux, mais leurs
+visages rayonnaient de bonheur.
+
+Le cure prit conge du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer
+chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les
+contemplaient avec tendresse.
+
+"De quel bonheur j'ai manque me priver, mon ami, dit la comtesse en
+essuyant ses yeux encore humides.
+
+--Et quelle vie differente et heureuse nous allons mener; ma chere
+Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous
+avions tous les elements du bonheur, et nous ne savions pas en user;
+nos coeurs dormaient en nous, et nous vegetions miserablement.
+
+LA COMTESSE, _avec gaiete_
+
+Mais les voila bien eveilles, maintenant, mon ami; ne laissons pas
+revenir le sommeil.
+
+LE COMTE
+
+Je reponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera a l'avenir tout au
+bon Dieu, a toi, Julie, et a nos enfants."
+
+En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise
+un va-et-vient des domestiques du chateau. Blaise en fut touche.
+
+"C'est bien bon a eux, dit-il, de penser a feliciter mes parents pour
+ma premiere communion; je ne les croyais pas si attentifs."
+
+Arrives au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table
+dressee dans la salle. Le couvert etait tres simple; c'etait la
+vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossiere, des
+assiettes en faience, des verres communs, des pots au lieu de carafes,
+des couverts en fer etame, des salieres en faience bleue, des chaises
+de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette
+demi-pauvrete. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient
+la table des plats qu'ils apportaient du chateau.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi
+sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats?
+
+LE COMTE, _souriant_
+
+Parce que nous nous sommes invites a diner chez tes parents, mon cher
+enfant; nous avons pense, ta mere et moi, qu'un jour de premiere
+communion on doit avoir la force de supporter des contrarietes, et
+nous vous imposons celle de diner avec nous, chez toi, Blaise.
+
+--Quel bonheur! quel bonheur! s'ecrierent les trois enfants en perdant
+toute leur gravite et en sautant autour de la table.
+
+--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je
+vous embrasse de toutes mes forces."
+
+Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le
+comte etait heureux du succes de son invention.
+
+"Mettons-nous a table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.
+
+--Et moi donc!" s'ecrierent tout d'une voix les trois enfants.
+
+Anfry et sa femme se tenaient a l'ecart, n'osant pas approcher de la
+table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en
+riant:
+
+"Anfry, je suis chez vous; c'est a vous a me donner le bras pour me
+mener a ma place, a votre droite."
+
+Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse
+l'entraina a la place d'honneur et se mit a sa droite.
+
+Le comte riant de la bonne pensee de sa femme, fit comme elle et
+enleva Mme Anfry, qui s'etait collee contre le mur, fort embarrassee
+de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraina vers la table, et, la
+placant en face d'Anfry, il se mit aussi a sa droite, Helene prit le
+bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commenca.
+
+Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'apercurent
+pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inonde de sueur,
+et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restee
+pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonte la
+timidite.
+
+Blaise s'apercut bien vite du trouble de son pere, et, se penchant
+vers Helene, il lui dit tout bas: "Mademoiselle Helene, mon pauvre
+papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en
+suis sur."
+
+Helene, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air
+malheureux. Se penchant a son tour vers l'oreille de son pere, elle
+lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage
+avec un redoublement de timidite.
+
+"Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au
+repas de premiere communion de nos enfants! Allons, allons, pas de
+timidite, pas de fausse honte; nous sommes tous freres, aujourd'hui
+plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je
+vais vous donner du courage."
+
+Et le comte, se levant, prit une bouteille de madere, la deboucha
+lui-meme et en versa un verre a Anfry et a Mme Anfry; apres en avoir
+offert a sa femme et en avoir verse un peu a chacun des enfants, il
+emplit son verre, et, le portant a ses levres:
+
+"A la sante de Blaise et de Jules! s'ecria-t-il.
+
+--A la sante de M. le comte! s'ecria Anfry, se levant a son tour.
+
+--A la sante d'Anfry et de Mme Anfry! s'ecria Jules.
+
+--A la sante de M. le cure! dit Blaise en dernier.
+
+--Bien dit, mon garcon, dit le comte. Buvons a la sante du bon cure,
+auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry,
+vous voila plus a l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout a fait, et
+continuons notre diner sagement et comme des gens qui conservent dans
+leur coeur le souvenir des premieres heures de la matinee."
+
+Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlerent beaucoup de
+leurs impressions avant et apres la sainte communion. La comtesse et
+le comte les ecoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments
+developpes par les enfants un saint et heureux avenir.
+
+Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils ecoutaient a peine, tant
+ils etaient impressionnes de l'excellence des mets et de la bonte
+des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras etait
+entierement dissipe, ils se sentaient heureux et honores. Mme Anfry
+ruminait dans sa tete la position honorable qu'allait lui faire dans
+le pays ce repas donne par elle, chez elle, a ses maitres. Dans son
+extase interieure, elle se figurait avoir regale le comte et la
+comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'etait qu'un
+juste payement de la peine que lui avait donnee l'organisation du
+repas.
+
+Le diner fini, le comte et la comtesse allerent s'asseoir sur un banc
+devant la maison, apres avoir donne ordre a leurs gens de laisser aux
+Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla
+la joie et la reconnaissance de Mme Anfry.
+
+Les enfants examinerent avec interet la bibliotheque que le comte
+avait donnee a Blaise, en tete de laquelle figure avec honneur un
+superbe volume de l'_Imitation de Jesus-Christ_, donne par Helene.
+Apres avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
+dit a Blaise:
+
+"Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit present; le
+voici; accepte-le comme la preuve d'une amitie qui durera aussi
+longtemps que moi."
+
+En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaine d'or avec
+un petit crucifix et une medaille en or de la sainte Vierge.
+
+"C'est beni par un saint prelat qui est devenu subitement aveugle, et
+qui donne a tous l'exemple d'une resignation si calme et si douce,
+qu'on se sent touche rien qu'en le voyant.
+
+--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'etait donne par vous et beni
+par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espere que le
+crucifix me fera souvenir de ce que je dois a mon Dieu, et l'image de
+la bonne Vierge me donnera le desir d'aimer mon divin Sauveur comme
+elle l'a aime en ce monde et comme elle l'aime dans l'eternite."
+
+Blaise baisa son crucifix, sa medaille, et, les cachant dans son sein,
+il dit a Jules:
+
+"Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette
+croix et devant cette medaille."
+
+Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse,
+presentant a Blaise une petite boite, lui dit en le baisant au front:
+
+"Je ne puis etre la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant;
+voici un tres petit objet, mais qui te sera agreable et utile, je n'en
+doute pas."
+
+Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boite
+qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une
+joie qu'il ne chercha pas a dissimuler, une belle montre en or avec sa
+chaine.
+
+Il poussa un cri joyeux et partit comme une fleche pour faire partager
+son bonheur a son pere et a sa mere.
+
+"Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donne Mme la comtesse."
+
+Anfry et sa femme manquerent de repeter le cri de Blaise a la vue de
+la montre et de la chaine. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher,
+de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de
+quelques minutes qu'ils penserent a aller remercier la comtesse de son
+beau cadeau.
+
+"Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'ecria Blaise,
+tant j'etais content. Vite que j'y coure.
+
+--Tu n'auras pas loin a aller, mon garcon, dit le comte, qui l'avait
+rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fut apercu; fais ton
+remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse,
+qui le recut en souriant et l'embrassa bien affectueusement.
+
+--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous etes trop
+bons,... trop bons, en verite... Je ne sais comment exprimer mon
+bonheur et ma reconnaissance."
+
+Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le
+comte. Il se sentait si emu de tant de bontes, qu'il eut de la peine a
+contenir l'elan de sa reconnaissance."
+
+"Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous etes
+trop bons,... tous,... tous... Je ne merite pas... Que le bon Dieu
+vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon
+Dieu m'exaucera. Il est si bon!"
+
+Le comte chercha a calmer l'emotion de Blaise; quand il y fut parvenu,
+il rappela aux enfants que l'heure des vepres approchait.
+
+"Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on
+croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se
+peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois
+par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
+creatures, c'est plus que je ne puis supporter.
+
+--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as
+souffert; et recompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait
+envoyees. Tu le remercieras a l'eglise, et nous joindrons nos
+remerciements aux tiens."
+
+Ils s'acheminerent tous vers le village, qui avait conserve son air de
+fete; les cloches sonnaient a grande volee; de tous cotes on voyait
+des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'eglise. Chacun
+saluait le comte et la comtesse a leur passage. L'office du soir se
+termina par la benediction du Saint Sacrement, et cette belle et
+heureuse journee laissa des impressions chretiennes et salutaires dans
+plus d'un coeur rebelle jusque-la a l'appel du bon Dieu.
+
+
+
+XXII
+
+CONCLUSION
+
+
+Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du
+comte: la vie qu'on menait au chateau etait calme et heureuse; le
+service de Dieu n'y fut jamais neglige, non plus que le service des
+pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La
+fortune du comte passait tout entiere a secourir les miseres de ses
+semblables; il les considerait comme des freres appeles a partager les
+richesses qu'il tenait de la bonte de Dieu. Quand Blaise devint grand,
+il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son
+homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit
+le respect qu'il devait a ses maitres, qui etaient en meme temps ses
+meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Helene fut, en
+grandissant, le modele des jeunes personnes.
+
+Blaise recut plusieurs lettres de son ancien maitre. Jacques lui
+proposa avec l'autorisation de son pere, de venir prendre la direction
+de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais a quitter ses parents,
+qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous
+les ans, passer quelques jours pres de Jacques, qui le voyait toujours
+avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte.
+Un jour, Jacques exprima a Blaise le desir d'unir les deux familles
+par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait
+rencontree souvent dans le monde, a Paris. Il lui dit que toute sa
+famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait deja exprime le
+meme desir a Blaise; Jeanne etait charmante et digne, sous tous les
+rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de
+Trenilly.
+
+Blaise, a son retour, rapporta au comte et a Jules les paroles qu'il
+avait entendues. Le comte et Jules les recurent avec joie, et cette
+union, desiree par les deux familles, ne tarda pas a s'accomplir.
+
+Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au chateau de
+Trenilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas
+son ancien ami Blaise; tous deux etaient devenus des hommes, des
+chretiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
+etait entoure. C'etait lui qui etait l'arbitre de tous les demeles du
+pays; ce que M. Blaise avait decide etait religieusement execute.
+On le citait comme exemple a tous les jeunes gens du village et des
+environs; on recherchait son amitie, et on se sentait fier de son
+approbation.
+
+Blaise lui-meme se maria, a l'age de vingt-huit ans; il epousa la
+petite niece du cure, qui lui apporta trente mille francs, dot
+considerable pour sa condition; elle avait ete demandee par des jeunes
+gens bien plus riches et plus eleves en condition que Blaise, mais
+elle les avait refuses, repetant toujours a son oncle qu'elle
+n'epouserait que Blaise, dont les vertus et les qualites aimables
+avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de
+la dot de Blaise, et la comtesse des presents de noce et de
+l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutee
+a une jolie maison au bout du village, tout pres du chateau. La
+comtesse meubla la maison et donna a la mariee toutes ses belles
+toilettes des fetes et dimanches.
+
+Le repas de noce fut donne par le comte dans son chateau.
+
+Helene, qui avait inspire une grande estime et une vive affection a
+un frere aine de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments,
+consentit avec plaisir a devenir la compagne de sa vie. Ils vecurent
+fort heureux pendant plusieurs annees, apres lesquelles Helene eut la
+douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle resolut de se
+consacrer entierement au service des pauvres, en fondant des oeuvres
+de charite. Elle etablit une salle d'asile et une ecole dirigees
+par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures
+entieres, aidee et accompagnee par ses parents.
+
+C'est ainsi que vecut toute cette famille chretienne, heureuse et
+unie, aimee et estimee de tous.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES
+
+CHAPITRE II.--PREMIERE VISITE AU CHATEAU
+
+CHAPITRE III.--LA REPARATION ET LA RECHUTE
+
+CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME
+
+CHAPITRE V.--UN MALHEUR
+
+CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ELEPHANT
+
+CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES
+
+CHAPITRE VIII.--LES FLEURS
+
+CHAPITRE IX.--LES POULETS
+
+CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES
+
+CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT
+
+CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VERITE
+
+CHAPITRE XIII.--LE REMORDS
+
+CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES
+
+CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC
+
+CHAPITRE XVI.--L'OBEISSANCE
+
+CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE
+
+CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRENILLY
+
+CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE
+
+CHAPITRE XX.--L'EPREUVE
+
+CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR
+
+CHAPITRE XXII.--CONCLUSION
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
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+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
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+
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+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
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+
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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+your equipment.
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+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
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