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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:36:56 -0700
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+++ b/11434-h/11434-h.htm
@@ -0,0 +1,9410 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type"
+ content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Pauvre Blaise</title>
+ <meta name="author" content="Comtesse de Ségur">
+
+<STYLE TYPE="text/css">
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+
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***</div>
+
+ <br><br><br>
+
+<h1>PAUVRE BLAISE</h1>
+
+ <br><br><br>
+
+<h2>COMTESSE DE SÉGUR</h2>
+<h3>NÉE ROSTOPCHINE</h3>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+
+<p>A
+MON PETIT-FILS
+PIERRE DE SÉGUR</p>
+
+<p><i>Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et
+pieux comme toi, qui te demande une place dans
+ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa prière et
+tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de
+ses vertus et de ta grand'mère.</i></p>
+
+<p>COMTESSE DE SÉGUR,
+née ROSTOPCHINE.</p>
+
+<p>Paris, 1861.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3>LES NOUVEAUX MAITRES</h3>
+
+
+<p>Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé
+dans sa main gauche. Il réfléchissait si profondément
+qu'il ne pensait pas à mordre dans une tartine
+de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée
+pour son déjeuner.</p>
+
+<p>«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère.
+Tu laisses couler à terre ton lait caillé, et ton pain
+ne sera plus bon.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver,
+maman, et je cherche à deviner s'ils sont bons ou
+mauvais.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce
+que sont des maîtres que personne de chez nous ne
+connaît?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie
+qui sont arrivés hier avec les chevaux les connaissent,
+et ils ne les aiment pas.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Parce que je les ai entendus causer pendant que
+je les aidais à arranger leurs harnais; ils disaient
+que M. Jules, le fils de M. le comte et de Mme la comtesse,
+les ferait gronder s'il ne trouvait pas son poney
+et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient
+l'air d'avoir peur de lui.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que
+les maîtres sont mauvais?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie
+ont peur d'un petit garçon de onze ans, c'est qu'il
+leur fait du mal.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son
+père et sa mère l'écoutent, et qu'ils grondent les
+pauvres domestiques. Je dis, moi, que c'est méchant.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur
+domestique; tu n'as pas à te mêler de leurs affaires.
+Reste tranquille chez toi, et ne va pas te fourrer au
+château comme tu faisais toujours du temps de
+M. Jacques.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon
+et aimable comme on n'en voit pas souvent. Il partageait
+tout avec moi; il avait toujours une petite friandise
+à me donner: une poire, un gâteau, des cerises,
+des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah!
+je l'aimais!... Je ne me consolerai jamais de son départ.»</p>
+
+<p>Et Blaise se mit à pleurer.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout
+ce que tu as de larmes dans le corps, ce n'est pas cela
+qui les ferait revenir. Puisque son père a vendu aux
+nouveaux maîtres, c'est une affaire faite, et tes larmes
+n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je regrette
+bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant
+pas pleurer...»</p>
+
+<p>Mme Anfry fut interrompue par le claquement
+d'un fouet et une voix forte qui appelait:</p>
+
+<p>«Holà! le concierge! Personne ici?»</p>
+
+<p>Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et
+en livrée était à la grille fermée.</p>
+
+<p>«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille
+ouverte; M. le comte arrive dans cinq minutes, dit-il
+d'un air insolent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est-il en état au château?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour
+satisfaire les maîtres, répondit timidement Mme Anfry.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en
+fouettant son cheval.</p>
+
+<p>Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux
+le domestique, qui galopait vers le château.</p>
+
+<p>«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait
+pu tout de même parler plus honnêtement. Blaise,
+mon garçon, continua-t-elle plus haut, cours au château
+et préviens ton père que les nouveaux maîtres
+arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir
+à la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les chambres du château, qu'il arrange et
+nettoie depuis ce matin; va, mon garçon, va vite.»</p>
+
+<p>Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule,
+où il trouva cinq ou six domestiques qui allaient et
+venaient d'un air effaré.</p>
+
+<p>«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les
+blouses ne passent pas. Qui demandes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir
+les maîtres, répondit Blaise. Maman m'a dit qu'il était
+au château.»</p>
+
+<p>Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique
+le saisit par le bras:</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse.
+Ton père n'est pas au château; ce n'est pas sa place
+ni la tienne non plus. Va le chercher ailleurs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais pourtant maman m'a dit...</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes
+un mot, je t'époussetterai les épaules du manche de
+mon plumeau.»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et
+retourna tristement à la grille, où l'attendait sa mère.</p>
+
+<p>«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils
+ont dit que papa n'était pas au château, et que je n'y
+pouvais pas entrer en blouse. Du temps de M. Jacques,
+j'y entrais bien, pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre
+Blaise, dit Mme Anfry en soupirant. On dit: <i>tels maîtres,
+tels valets</i>. Les valets ne sont pas bons, il se
+pourrait que les maîtres ne le fussent pas non plus...
+Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents
+si ton père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge
+doit être à sa grille.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Voulez-vous que je retourne au château, maman?
+Je le trouverai peut-être aux écuries.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer
+des fouets. Ce sont les maîtres qui arrivent.»</p>
+
+<p>Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry,
+essoufflé et suant, juste au moment où un nuage
+de poussière annonçait l'approche de la voiture de
+poste.</p>
+
+<p>Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté
+de la grille; Mme Anfry se rangea avec Blaise de
+l'autre côté: la berline attelée de quatre chevaux de
+poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue du
+château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à
+peine le temps d'apercevoir un monsieur et une dame
+au fond de la voiture, un petit garçon et une petite
+fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre aux révérences
+de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la
+petite fille seule salua.</p>
+
+<p>Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la
+femme se regardèrent d'un air chagrin; ils fermèrent
+lentement la grille, rentrèrent sans mot dire dans leur
+maison et s'assirent près d'une table sur laquelle était
+préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et,
+de même que ses parents, se plaça silencieusement
+près de la table.</p>
+
+<p>«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu
+les domestiques des nouveaux maîtres?</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises
+langues. Mauvais, répéta-t-il en soupirant.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec
+les anciens qui n'y sont plus. Blaise, mon garçon,
+ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne va pas au château;
+n'y va que si on te demande, et restes-y le
+moins possible.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas
+du tout envie d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques
+y demeurait, c'était bien différent; je l'aimais et
+il voulait toujours m'avoir... Je ne le reverrai peut-être
+jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc
+triste d'aimer des gens qui vous quittent.»</p>
+
+<p>Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait?
+tu le reverras peut-être plus tôt que tu ne penses.
+M. de Berne m'a bien promis qu'il tâcherait de me
+placer dans son autre terre, où il va habiter.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore
+changer de maîtres.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu
+savais. L'autre terre est une terre de famille, qui ne
+doit jamais être vendue; tandis que celle-ci était de la
+famille de Madame, et ils ne pouvaient pas habiter
+deux terres à la fois. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry.
+Mangeons notre dîner; veux-tu du fromage, Blaisot,
+en attendant la salade aux oeufs durs?»</p>
+
+<p>Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout
+en soupirant, il mangea de bon appétit, car, à onze
+ans, on pleure et on mange tout à la fois.</p>
+
+<p>Le reste du jour se passa tranquillement pour la
+famille du concierge; personne ne les demanda. Quand
+la nuit fut venue, ils mirent les verrous à la grille, le
+concierge fit sa tournée pour voir si tout était bien
+fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son
+fils dormaient déjà profondément.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>II</h2>
+
+<h3>PREMIERE VISITE AU CHATEAU</h3>
+
+
+<p>«M. le comte demande le concierge», dit d'une
+voix impérieuse un des domestiques du château.</p>
+
+<p>C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage,
+Blaise nettoyait la vaisselle, et Anfry était allé
+scier du bois pour les fourneaux de la cuisine et de
+la lingerie.</p>
+
+<p>Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et
+restait sur le seuil; il regardait le modeste mobilier
+du concierge.</p>
+
+<p>«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens
+maîtres, dit le valet en ricanant; si M. le comte
+passait par ici, il vous ferait bien vite changer tout
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui
+parle contre les anciens maîtres? répondit vivement
+Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque quelque chose?
+Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres,
+ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de
+meilleurs au bon Dieu.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un
+concierge et de son mobilier.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge
+tout comme d'un prince et d'un roi; et je n'entends
+pas qu'on se raille du bon Dieu chez moi, entendez-vous
+bien!</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut
+pas vous emporter pour un mot dit en plaisanterie;
+mais M. le comte demande le concierge et je ne le vois
+pas ici.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Il est au château à scier du bois; allez le chercher
+là-bas, vous lui ferez la commission.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait
+le temps d'aller faire un tour au village et de
+faire connaissance avec les cafés.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY.</p>
+
+<p>Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit
+hier qu'on n'y entrait pas en blouse; il ne se mettra
+pas en prince pour y aller, et il n'ira pas.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.</p>
+
+<p>Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais
+prenez-y garde, on pourrait bien chercher à vous
+remplacer et à vous faire partir.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme
+les valets, je ne tiens pas à y rester; nous sommes
+connus dans le pays, et nous ne manquerons pas de
+travail ni de place, mon mari et moi.»</p>
+
+<p>Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en
+continuant la conversation; il se retira en grommelant,
+et remonta lentement l'avenue du château. Il
+trouva le concierge au bûcher, comme le lui avait dit
+Mme Anfry.</p>
+
+<p>«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis guère en toilette pour me présenter
+chez M. le comte, répondit Anfry.</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut
+comme vous êtes, reprit le domestique d'un ton
+bourru.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai», se borna à répondre Anfry.</p>
+
+<p>Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la
+poussière de ses pieds, et se dirigea vers le château.</p>
+
+<p>«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique
+qui balayait l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte m'a fait demander.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous
+soyez bien mal vêtu pour paraître devant M. le
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y
+aller.»</p>
+
+<p>Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il
+avait monté à moitié.</p>
+
+<p>«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte
+vous a demandé, c'est qu'il veut vous voir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit
+Anfry en remontant l'escalier.</p>
+
+<p>Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa
+discrètement.</p>
+
+<p>«Entrez!» lui cria-t-on.</p>
+
+<p>Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à
+trente-six ans, d'assez belle apparence, l'air hautain,
+mais le regard assez doux. Anfry salua; le comte répondit
+par un léger signe de tête.</p>
+
+<p>«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Un seul, monsieur le comte.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Garçon ou fille?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Garçon.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quel âge?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Onze ans.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Envoyez-le au château.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pour quel service, Monsieur le comte?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me
+l'envoyer.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends
+pas comment mon garçon de onze ans pourrait faire
+le service de Monsieur le comte. Et s'il faut tout dire,
+je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos
+gens.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge
+est-il trop grand seigneur pour se trouver avec
+mes gens?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas
+assez grand seigneur pour eux; ils l'ont chassé hier,
+ils le chasseraient bien encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec
+colère, quand ce serait par mon ordre qu'il viendrait
+ici.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait
+voir et entendre des choses qui me feraient de la
+peine en lui faisant du mal, et j'aime autant qu'il
+reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»</p>
+
+<p>Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda
+attentivement le concierge et parut frappé de l'air
+décidé, mais franc, ouvert et honnête, qui donnait à
+toute sa personne quelque chose qui commandait le
+respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un
+ton plus doux:</p>
+
+<p>«C'était pour mon fils que je vous demandais le
+vôtre; mais peut-être avez-vous raison... Quand mon
+fils voudra jouer avec votre garçon, il ira le chercher
+chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la main
+un geste d'adieu. Quel est votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Anfry, Monsieur le comte, à votre service,
+quand il vous plaira.»</p>
+
+<p>Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté
+dans le vestibule par des domestiques, curieux de savoir
+ce que leur maître avait pu vouloir à un homme
+d'aussi petite importance qu'un concierge de château;
+Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et
+rentra chez lui.</p>
+
+<p>Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait
+quand son père rentra.</p>
+
+<p>«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda
+Anfry.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique,
+qui est venu me dire d'aller voir M. Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu n'y as pas été, j'espère bien?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je
+n'ai guère envie de lier connaissance avec ce M. Jules.
+Je me figure qu'il ne doit pas être bon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école,
+ce sera mieux pour toi que courailler et paresser
+toute la journée. En attendant, va me chercher ma
+serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches
+qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir.
+Je veux les couper.»</p>
+
+<p>Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant;
+il entra au bûcher et y trouva Jules de Trénilly, qui
+essayait de couper des rognures de bois avec la serpe,
+qu'il avait ramassée.</p>
+
+<p>«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur?
+lui dit Blaise poliment.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé
+pour la chercher.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»</p>
+
+<p>Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules
+continuait à la refuser; Blaise s'approcha pour la
+retirer des mains de Jules, qui se mit en colère et
+menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en
+effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde,
+retomba sur son pied et lui fit une entaille au soulier,
+au bas et à la peau; Jules se mit à crier; Michel,
+le garçon d'écurie, accourut et s'effraya en voyant du
+sang au pied de son jeune maître.</p>
+
+<p>«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules?
+lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>JULES, <i>criant</i></p>
+
+<p>C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a
+coupé avec la serpe.</p>
+
+<p>MICHEL, <i>avec rudesse</i></p>
+
+<p>Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es
+le fils du concierge; va à ta niche et n'en sors pas...
+Ne pleurez pas, pauvre Monsieur Jules; nous allons
+bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait mal.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.</p>
+
+<p>MICHEL</p>
+
+<p>Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu
+ne veux pas, je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.</p>
+
+<p>MICHEL</p>
+
+<p>Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas
+me faire chasser; je dirai comme vous me l'ordonnez.»</p>
+
+<p>Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au
+château.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait.
+Enfin il ramassa la serpe et se dit:</p>
+
+<p>«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite
+tout raconter à papa, pour qu'il connaisse la vérité
+et qu'il sache bien que ce n'est pas moi qui l'ai
+blessé.»</p>
+
+<p>Il courut vers la grille; son père l'attendait avec
+impatience.</p>
+
+<p>«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant
+la serpe. Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»</p>
+
+<p>Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui
+s'était passé; il avait à peine terminé son récit, que
+M. de Trénilly parut en haut de l'avenue, marchant
+d'un pas précipité vers la grille.</p>
+
+<p>«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit
+drôle, qui s'est caché dans la maison quand il m'a
+aperçu.»</p>
+
+<p>Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main,
+je crois savoir ce qui vous amène ici, et je sais que
+mon fils n'est pas coupable de ce qui est arrivé.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une
+grande entaille que lui a faite votre garçon avec sa
+serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas coupable?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est
+faite lui-même.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire
+que mon fils s'est coupé pour le plaisir d'avoir une
+plaie et d'en souffrir pendant huit jours.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et
+par colère.»</p>
+
+<p>Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait
+de lui apprendre Blaise.</p>
+
+<p>«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre
+raconter à lui-même.»</p>
+
+<p>Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière
+un rideau.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut
+que tu lui racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me
+battre.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là,
+moi; s'il fait mine de te toucher, je t'emmène et
+nous quitterons la maison, seulement le temps d'emporter
+nos effets.»</p>
+
+<p>Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit
+son père, qui l'emmena devant M. de Trénilly.
+Blaise n'osait lever les yeux; M. de Trénilly le regardait
+avec colère.</p>
+
+<p>«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure,
+dit-il enfin avec dureté.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa
+m'avait envoyé chercher, Monsieur; j'ai insisté, il
+s'est fâché, il a voulu m'en donner un coup; la serpe
+est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé
+au pied.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Tu mens! je te dis que tu mens!</p>
+
+<p>BLAISE, <i>vivement</i></p>
+
+<p>Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais.
+Si j'avais blessé M. Jules, je l'aurais dit sans
+attendre qu'on me le demandât.»</p>
+
+<p>L'honnête indignation de Blaise parut faire impression
+sur M. de Trénilly; il regarda alternativement
+Blaise et Anfry, et s'en alla en se disant à mi-voix:</p>
+
+<p>«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais
+pourquoi Jules aurait-il fait ce conte, et pourquoi
+Michel l'aurait-il soutenu?... C'est ce que je vais tâcher
+de me faire expliquer...»</p>
+
+<p>Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui
+répéta la défense d'aller au château sans nécessité.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>III</h2>
+
+<h3>LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</h3>
+
+
+<p>Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec
+son père; ils bêchaient tous deux une plate-bande de
+salades, lorsque la voix de M. de Trénilly se fit entendre;
+il appelait Anfry.</p>
+
+<p>«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il
+courut vers le comte, qui tenait Jules par la main.</p>
+
+<p>«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire
+ses excuses à votre garçon pour ce qui s'est passé la
+semaine dernière: votre garçon avait raison, c'est
+Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il
+l'a avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort
+votre garçon; de peur d'être grondé pour avoir touché
+la serpe, il a fait un mensonge et une méchanceté, mal
+conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon service
+et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera
+pas, il me l'a bien promis. Jules, va chercher
+Blaise; tu le lui diras toi-même.»</p>
+
+<p>Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait
+Blaise; il était honteux des excuses que son père lui
+avait ordonné de faire, et il ne savait de quelle
+manière commencer. Il restait immobile et silencieux
+devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules?
+lui demanda-t-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, répondit Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque vous êtes venu ici près de moi,
+Monsieur Jules, c'est que vous avez besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect,
+Monsieur Jules. Papa n'aime pas que je perde
+mon temps.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>Blaise!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES, <i>très embarrassé</i></p>
+
+<p>Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais
+pas comment dire... Je veux..., non, je dois... te demander
+pardon.</p>
+
+<p>BLAISE, <i>avec surprise</i></p>
+
+<p>A moi, pardon! et de quoi donc?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens
+bien?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus.
+Je ne vous en veux pas bien sûr, Monsieur Jules, et
+je suis bien fâché que vous ayez pris la peine de faire
+des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela coûte,
+et je vous en remercie.»</p>
+
+<p>Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette
+tâche pénible, releva la tête, qu'il avait tenue baissée,
+et, regardant la bonne figure réjouie de Blaise, il lui
+proposa de venir jouer avec lui au château.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a
+défendu d'y aller.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi donc?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas
+m'habituer à fainéanter, mais à l'aider par mon travail.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander
+à papa.»</p>
+
+<p>Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la
+permission d'emmener Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien
+aise que tu joues avec Blaise, qui me semble être un
+bon et brave garçon.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut
+pas qu'il vienne au château.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Son père a raison, mais il lui donnera bien un
+congé pour terminer votre raccommodement.&mdash;Nous
+donnez-vous Blaise pour l'après-midi, Anfry; nous
+vous le renverrons ce soir.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu
+que Blaise ne gêne pas. Je vais l'amener tout à l'heure,
+quand il sera nettoyé et qu'il aura changé de vêtements.</p>
+
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui
+sa blouse; ce n'est pas fête aujourd'hui.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est
+la première fois qu'il est admis près de Monsieur le
+comte et de M. Jules. Mais, puisque Monsieur le comte
+l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»</p>
+
+<p>Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.</p>
+
+<p>«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage,
+et donner un coup de peigne à tes cheveux. Tu
+vas accompagner M. Jules et jouer avec lui au château.»</p>
+
+<p>Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et
+courut se débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé,
+peigné, il alla rejoindre Jules et le comte, qui l'attendaient
+dans l'avenue. Ils marchaient devant; Blaise
+suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, et
+il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son
+jardin. En arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse
+avec sa fille qui les attendaient.</p>
+
+<p>«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant
+vers eux. Je suis bien aise de le connaître; on
+m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, petit, ajouta-t-elle,
+Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content
+de jouer avec un garçon de son âge.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement
+je ne suis pas à mon aise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à
+bêcher et à arranger notre jardin, Blaise, dit Hélène
+avec un sourire aimable. Venez avec moi, Jules et
+Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»</p>
+
+<p>Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun
+par la main et courut vers un petit jardin que M. de
+Trénilly leur avait fait arranger près du château.</p>
+
+<p>«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est précisément pour cela que nous voulons
+l'arranger: tu vas nous aider.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou
+des légumes?</p>
+
+<p>&mdash;Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient
+plus vite.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je
+veux des légumes, et si tu mets des fleurs; je les arracherai.</p>
+
+<p>HÉLÈNE.</p>
+
+<p>Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours
+te céder.</p>
+
+<p>BLAISE.</p>
+
+<p>Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa,
+qui croit tout ce que Jules lui dit.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant
+que je vais chercher des graines au jardin.»</p>
+
+<p>Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir
+Hélène; mais il n'osa pas, et, prenant une bêche, il
+se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur que le jardin
+fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène l'aidait,
+mais moins vivement.</p>
+
+<p>Jules revint avec un sac plein de graines de toute
+espèce de légumes.</p>
+
+<p>«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis,
+des asperges, des navets, des carottes, des laitues,
+des cardons, des épinards...</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur
+couche et repiqué quand c'est levé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les
+graines dans mon jardin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra
+les attendre bien longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»</p>
+
+<p>Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices
+de son frère; sa bonté et sa douceur la portaient
+à toujours lui céder pour éviter les disputes. Blaise
+hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène consentir
+de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle
+avait désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites
+rigoles, dans lesquelles Jules semait la graine.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais comment sauras-tu où sont les radis, les
+choux-fleurs, les carottes, et le reste?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais quand nous voudrons manger des radis, comment
+les trouverons-nous?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable;
+ce ne sera pas un jardin, cela; on n'y verra
+rien pendant plus d'une quinzaine. Laissez votre soeur
+y mettre quelques fleurs.</p>
+
+<p>JULES, <i>frappant du pied</i></p>
+
+<p>Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les
+fleurs, et je n'en mettrai pas.»</p>
+
+<p>Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise
+en eut pitié et lui dit:</p>
+
+<p>«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai
+un autre jardin, et je vous y planterai de belles
+fleurs toutes venues.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Merci, Blaise, tu es bien bon.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et moi! je suis donc mauvais, moi?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je
+ne veux pas que tu le dises.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...</p>
+
+<p>JULES, <i>de même</i></p>
+
+<p>Mais quoi?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais... Blaise est très bien.»</p>
+
+<p>Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut
+pour battre Hélène; elle se sauva; il s'élança sur Blaise,
+qui esquiva le coup en sautant lestement de côté. Jules
+tomba sur le nez et redoubla ses cris; la bonne d'Hélène
+accourut.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?</p>
+
+<p>JULES, <i>pleurant</i></p>
+
+<p>Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes
+pour mettre des fleurs; ils disent que je suis méchant;
+c'est lui qui est méchant, il veut arracher mes légumes.</p>
+
+<p>LA BONNE</p>
+
+<p>Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous
+lui arracher ses légumes, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher,
+et que je ne veux pas contrarier M. Jules. C'est
+lui-même qui se contrarie.</p>
+
+<p>LA BONNE</p>
+
+<p>C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules
+qui se fait pleurer lui-même, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en
+laissa pas le temps; elle le saisit par le bras, le fit
+pirouetter et lui ordonna de s'en aller chez lui et de
+ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se promettant
+bien de refuser à l'avenir toute invitation du
+château.</p>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>IV</h2>
+
+<h3>LE CHAT-FANTOME</h3>
+
+
+<p>Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité,
+et, quand il faisait beau, il aimait à se promener
+tout seul, le soir, dans les prairies traversées par
+un joli ruisseau.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?</p>
+
+<p>D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite,
+en suivant le chemin qui bordait le ruisseau, il voyait
+une longue rangée de fours à plâtre creusés dans la
+montagne qui borde les prés et la grande route. Ces
+fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des
+gerbes d'étincelles; les hommes occupés à enfourner
+du bois dans ces brasiers lui semblaient être des
+diables au milieu des flammes de l'enfer. Un autre
+enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile
+à effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces
+feux allumés, ces longues traînées d'étincelles, ces
+hommes armés de fourches attisant le feu. Il suivait
+tout doucement la rivière jusqu'au moulin, dont il
+traversait la cour pour revenir par la grande route,
+en longeant les fours à chaux.</p>
+
+<p>Quelques jours après sa première visite au château,
+Blaise se préparait à faire sa promenade favorite,
+lorsqu'il vit accourir Jules.</p>
+
+<p>«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer
+avec moi? Je suis seul, je m'ennuie.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais
+me promener dans la prairie; je ne veux pas venir
+chez vous, pour que vous inventiez encore quelque
+histoire qui me fasse gronder!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon,
+je ne dirai rien du tout à personne.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener
+que jouer.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors j'irai avec toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne veux pas vous emmener sans la permission
+de votre papa, Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et
+maman me tiennent en laisse comme un chien de
+chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»</p>
+
+<p>Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner,
+se décida à le laisser venir, et ils partirent ensemble,
+Jules enchanté de sortir du jardin, qui l'ennuyait,
+et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.</p>
+
+<p>La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier.
+Les fours étaient tous allumés; Jules eut peur
+d'abord; mais les explications de Blaise le rassurèrent;
+il ne se lassait pas de regarder les fours et les
+hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent
+ainsi au moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour
+traverser la cour, comme il en avait l'habitude; deux
+énormes dogues accoururent en aboyant dès qu'il mit
+la main sur la grille; ils montraient deux rangées
+de dents formidables. Jules eut peur; Blaise appela,
+personne ne répondit; il passa la main dans les barreaux
+de la grille pour les flatter et obtenir passage;
+les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent à
+mordre la main, que Blaise retira promptement.</p>
+
+<p>Comment revenir sans passer par le même chemin?
+Il y en avait bien un autre, mais Blaise n'aimait pas
+à le prendre, parce qu'il longeait le cimetière du village;
+le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient
+enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il
+avait du chagrin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur
+Jules; les chiens gardent le passage; ils nous dévoreraient
+si nous entrions dans la cour.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je
+voudrais passer près des fours à chaux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous
+allez avoir peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi? Y a-t-il du danger?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons
+sur la grande route, juste à l'endroit où
+commencent les fours.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»</p>
+
+<p>Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le
+moulin. Ils marchaient et approchaient rapidement.
+Les yeux fixés sur le mur et sur la porte du cimetière,
+Jules sentait battre son coeur; ses grands yeux ouverts
+ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et
+poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement
+vers le cimetière et désigna l'objet qui
+le terrifiait.</p>
+
+<p>Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction
+de la main, vit une grande forme blanche, un fantôme
+qui s'élevait lentement au-dessus du mur, et qui
+resta immobile quand sa tête et le haut de son corps
+eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna
+vers lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous
+ses membres; Blaise n'était pas trop rassuré et restait
+immobile comme le fantôme; il rassembla enfin tout
+son courage et fit le signe de la croix. Le fantôme ne
+bougea pas.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules,
+car s'il avait été un mauvais esprit, le signe de la croix
+l'aurait fait fuir. En tout cas, je vais lui jeter une
+pierre.»</p>
+
+<p>Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre
+aiguë et la lança de toute sa force et avec une grande
+adresse à la tête du fantôme, qui poussa une espèce
+de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
+mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en
+continuant ses cris. Blaise crut reconnaître des miaulements
+de chat, et voulut courir à lui pour s'en assurer;
+mais Jules, pâle et tremblant, le tenait par sa
+blouse et l'empêchait d'avancer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller
+voir.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses
+seul; j'ai peur, j'ai peur du fantôme.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est
+pas un fantôme, je crois que c'est un chat. Venez avec
+moi si vous avez peur de rester seul.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non, je ne veux pas y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise,
+et, donnant une secousse pour arracher sa blouse des
+mains, de Jules, il courut vers la forme blanche étendue
+par terre.</p>
+
+<p>Jules aimait mieux encore approcher du fantôme
+avec Blaise que de rester seul; il courut après lui et
+le rejoignit au moment où Blaise, s'étant baissé, poussa
+un cri en faisant un saut en arrière; il s'était senti
+égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut de
+Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme
+qui, poussant un dernier hurlement, griffa le visage
+de Jules comme il avait fait de la main de Blaise. La
+terreur de Jules fut à son comble; il voulut crier, sa
+voix ne put sortir de son gosier; il voulut se lever, la
+force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.</p>
+
+<p>Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea
+pas à Jules, et il examina la forme étendue devant
+lui; la lune venant il sortir de derrière un nuage, il
+vit distinctement un chat blanc d'une grosseur extraordinaire.
+C'était lui qui avait grimpé sur le mur du
+cimetière; la demi-obscurité l'avait fait paraître encore
+plus gros et plus blanc, et avait donné à sa tête
+et à son corps l'apparence d'une tête et d'épaules
+d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
+avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne
+brisé; ses convulsions avaient cessé; il ne remuait
+plus.</p>
+
+<p>«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant
+le chat, continuons notre route; je n'ai pas fait de
+bonne besogne en lançant ma pierre; je vais demander
+aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient
+cet animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez
+pas?»</p>
+
+<p>Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par
+terre, pâle et sans mouvement.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu
+connaissance! Que vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi
+pourquoi l'ai-je laissé venir avec moi; ces enfants de
+château, c'est poltron comme tout; je vous demande
+un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer
+seulement?»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait
+sur la figure, lui tapait le dedans des mains, lui
+jetait de l'eau sur le visage. Enfin Jules soupira, fit
+un mouvement; Blaise lui souleva la tête; il ouvrit
+les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc
+étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.</p>
+
+<p>«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat,
+rien qu'un pauvre chat, que j'ai tué d'un coup de
+pierre, et qui, avant de mourir, s'est vengé sur votre
+joue et sur ma main.»</p>
+
+<p>Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit
+la main de Blaise pour s'éloigner au plus vite de ce
+chat qu'il avait pris pour un fantôme, et qui lui avait
+occasionné une si grande frayeur.</p>
+
+<p>«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi
+emporter le mort, pour que je le fasse reconnaître par
+quelqu'un. Un beau chat, ajouta-t-il en le ramassant.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin.
+Nous ne pouvons pas aller par la cour du moulin, les
+chiens nous barrent le passage.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne veux point passer par le cimetière..., non,
+non..., je ne le veux pas, j'ai trop peur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules,
+puisque vous voyez que notre fantôme n'en est pas
+un? Ce n'était qu'un chat.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je veux retourner par le chemin de la rivière, par
+lequel nous sommes venus.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas
+devant? C'est le plus joli de la promenade.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout
+de suite. Si tu ne viens pas avec moi, je vais crier si
+fort que je vais faire accourir tout le monde.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour
+rien du tout. Mais, tout de même, comme on pourrait
+croire que c'est moi qui vous fais crier, il faut bien
+que je m'en retourne avec vous, et que je laisse mon
+chat sans demander à qui il appartient.»</p>
+
+<p>Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours
+à chaux, suivit Jules, qui marchait très vite pour rentrer
+à la maison le plus tôt possible. A cent pas de
+l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène et sa
+bonne, qui les cherchaient de tous côtés.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle
+a su que tu étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il
+ne te soit arrivé quelque accident; il est très tard,
+nous devrions être couchés depuis longtemps; allons,
+mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené
+bien loin; il m'a mené dans des chemins dangereux,
+j'ai manqué d'être mangé par des chiens énormes,
+et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes
+du cimetière!</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière!
+Tu sais bien qu'il n'y a pas de fantômes.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes,
+nous n'avons vu qu'un gros chat blanc monté sur
+le mur du cimetière. Je l'ai malheureusement tué d'un
+coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, c'est
+bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et
+j'aurais mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait
+pour l'empêcher de m'accompagner.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne
+sont pas vraies; c'est très mal; ne répète pas à maman
+ce que tu m'as dit, parce que tu ferais injustement
+gronder le pauvre Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules
+peut rapporter de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»</p>
+
+<p>Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que
+Jules mentait souvent, et elle craignait qu'il ne fît
+gronder le pauvre Blaise, qu'elle savait innocent.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour
+avoir des nouvelles de Jules, dont elle était inquiète;
+en le voyant revenir avec sa soeur, elle alla à eux et
+demanda avec inquiétude ce qui l'avait retenu si longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin;
+j'avais très peur, mais il ne voulait pas revenir, et
+m'a fait aller au cimetière.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à
+ton habit? Le dos est plein de poussière, comme si tu
+t'étais roulé par terre. Serais-tu tombé? T'es-tu fait
+mal?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe
+chat blanc.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait
+tomber en le tuant? Il est donc méchant, ce Blaise?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent
+ou plutôt toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise
+est très bon et ne ment pas. C'est Jules qui ment et
+qui est méchant. Blaise m'a dit que Jules avait voulu
+absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce
+chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il
+ne voulait pas le tuer, et il en est très fâché.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi
+excuser un étranger pour accuser ton frère?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il
+ment souvent.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable
+et plus indulgente pour ton frère. Montons au
+salon; je tâcherai demain de savoir quel est le menteur,
+et je promets qu'il sera puni comme il le mérite.»</p>
+
+<p>Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus
+de cette affaire; mais Hélène, qui avait pitié du pauvre
+Blaise calomnié, fut au contraire satisfaite de la
+promesse de sa mère. En allant se coucher, elle reprocha
+à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme
+à son ordinaire, par des injures et des coups de pied.</p>
+
+<p>Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry;
+elle fit venir Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et
+elle acquit la certitude de l'innocence de Blaise et de
+la méchanceté de Jules; mais la crainte de rabaisser
+son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha
+de punir Jules comme il le méritait.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h2>V</h2>
+
+<h3>UN MALHEUR</h3>
+
+
+<p>Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène,
+lorsqu'ils entendirent des cris perçants qui provenaient
+d'une maison placée de l'autre côté du chemin,
+et habitée par une pauvre femme et ses cinq
+enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison
+d'où partaient les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent
+au moment où la pauvre femme retirait d'une
+mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, qu'elle
+avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel
+était la maison. Dans un coin du verger elle avait
+creusé une petite mare pour y laver le linge de son
+plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle était rentrée
+pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
+cette courte absence, celui de deux ans était tombé
+dans la mare; il n'avait pas pu en sortir et il avait
+été noyé. La mère poussait des cris perçants. Les voisins
+accoururent; les uns soutenaient la mère, qui se
+débattait en convulsions; les autres avaient ramassé
+l'enfant, le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait
+de ses cheveux et de tout son corps. Blaise courut
+à toutes jambes chercher un médecin. Hélène, quoique
+saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à
+l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite
+que d'autres voisines de la pauvre femme pourraient,
+en attendant le médecin, aider à rappeler la
+vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
+elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé.
+Deux habitants du voisinage, M. et Mme Renou, prirent
+chez eux différents remèdes qui pouvaient être
+utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que
+Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la
+malheureuse mère, M. Renou fit étendre l'enfant sur
+une couverture de laine, devant le feu; on le frotta
+d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
+des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités
+en de pareils accidents, mais sans succès: l'enfant
+était sans vie et glacé. Quand son malheur fut certain,
+la pauvre femme se jeta à genoux devant le corps
+de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le
+serra dans ses bras en l'appelant des noms les plus
+tendres. On voulut vainement la relever, lui enlever
+son enfant; elle le retenait avec force et ne voulait
+pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et
+tomba dans les bras des personnes qui l'entouraient.
+On profita de son évanouissement pour la déshabiller,
+la coucher dans son lit et porter l'enfant dans une
+chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait pas
+été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait
+et soignait le petit enfant de trois mois, dont personne
+ne s'occupait, et qui criait pitoyablement dans
+son berceau. Hélène finit par le calmer et l'endormir.</p>
+
+<p>Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut
+posé sur un lit, enveloppé de couvertures, le médecin
+arriva.</p>
+
+<p>«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait
+peut-être à employer des moyens que je ne
+connais pas; essayez, Monsieur, et tâchez de rappeler
+cet enfant à la vie.»</p>
+
+<p>Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille
+contre le coeur; après un examen de quelques minutes,
+il se releva.</p>
+
+<p>«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas
+les battements de son coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait
+le ranimer?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez
+déjà fait: soufflez de l'air dans la bouche, frottez le
+corps d'alcali, mettez des sinapismes, tâchez de ranimer
+les battements du coeur; mais je crois que tout
+sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, jetant à la mère désolée un
+regard de compassion, il quitta la chambre et alla voir
+d'autres malades. Mme Renou, désolée de cet arrêt
+du médecin et de son prompt départ, s'écria:</p>
+
+<p>«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir
+des noyés après deux heures de soins; nous n'avons
+pas réussi jusqu'à présent, mais nous serons peut-être
+plus heureux en continuant.»</p>
+
+<p>Mme Renou, aidée des voisins charitables qui
+n'avaient cessé de donner tous leurs soins à la mère
+et à l'enfant, recommença ce qui avait été vainement
+essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque
+espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée
+du médecin avait interrompus.</p>
+
+<p>Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de
+frictionner, réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun
+bon résultat. Quand Mme Renou vit l'inutilité de
+leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans des linges
+qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le
+lit de la chambre où il avait été transporté.</p>
+
+<p>«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en
+voyant revenir Mme Renou, vous l'avez abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou.
+Le Bon Dieu a repris votre enfant pour son plus
+grand bonheur; il est au ciel, où il prie pour vous et
+pour ses frères et soeurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre
+mère en sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir
+sous mes yeux, à dix pas de moi! Oh! c'est trop
+affreux! J'aurais été moins désolée de le voir mourir
+dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant
+était mort dans son lit, c'eût été par maladie, et que
+vous l'auriez vu souffrir cruellement pendant plusieurs
+jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu vous
+a épargné cette douleur.»</p>
+
+<p>Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près
+de la pauvre femme sans pouvoir calmer son désespoir.
+Elle la quitta enfin, la laissant aux mains des
+voisines, dont les consolations furent des plus rudes,
+mais des plus efficaces.</p>
+
+<p>«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes
+pas raisonnable; puisque le bon Dieu le veut, vous ne
+pouvez l'empêcher.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit
+l'autre; ce ne sont pas vos cris ni vos pleurs qui feront
+revivre l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc
+qu'il vous reste encore quatre enfants; il y en a tant
+qui n'en ont pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura
+besoin de votre lait; quelle nourriture vous lui donnerez
+en vous chagrinant comme vous le faites!</p>
+
+<p>&mdash;On fera de son mieux pour vous soulager, ma
+pauvre Marie; tenez, voyez Mme Désiré qui prend
+votre enfant et qui va le nourrir avec le sien.»</p>
+
+<p>En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune
+femme qui demeurait tout près, et qui avait un enfant
+au maillot, était accourue à la première nouvelle du
+malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec bonté et
+intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant
+noyé; au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi,
+elle le prit, l'enveloppa de langes et l'emporta chez
+elle pour le nourrir et le soigner avec le sien; elle ne
+le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère,
+revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres
+enfants, demanda ce dernier petit, le seul qui pût être
+près d'elle; les autres étaient à l'école ou dans une
+ferme, où on les employait à garder des dindes et des
+oies.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le
+temps agit enfin sur son chagrin comme il agit sur
+tout: il l'usa et le diminua insensiblement. Mme Renou
+et Hélène allèrent tous les jours et plusieurs fois
+par jour lui donner des consolations, adoucir sa douleur
+et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille.
+Hélène s'occupait des enfants, les peignait, les lavait;
+elle rangeait les vêtements épars, mettait de l'ordre
+dans le ménage, pendant que Mme Renou causait avec
+Marie et cherchait à lui donner la résignation d'une
+pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.</p>
+
+<p>Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène
+pour multiplier ses sottises, dont le pauvre Blaise était
+toujours l'innocente victime, comme on va le voir dans
+les chapitres suivants.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VI</h2>
+
+<h3>VENGEANCE D'UN ELEPHANT</h3>
+
+
+<p>«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames,
+l'animal le plus grand de tous les animaux
+créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande taille, le
+plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
+admirer cet animal et son savoir-faire; deux
+sous par tête, deux sous.»</p>
+
+<p>L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour
+du château avec son éléphant, un des plus gros de son
+espèce et, comme le disait son maître, un des plus doux.
+En un instant une douzaine de têtes se firent voir aux
+fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut aussitôt
+pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa
+mère le suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques.
+Quand il y eut dans la cour assez de monde
+pour donner une représentation du savoir-faire de
+l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes
+les personnes présentes, et chacun y déposa son
+offrande. La sébile se trouvant suffisamment remplie,
+le maître fit déployer à l'éléphant tous ses talents. Il
+lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de
+sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher
+une bouteille de vin, en verser un verre plein, l'avaler
+sans en répandre une goutte, en verser un second verre
+et y tremper une tranche de pain qu'il avala comme
+une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied
+de devant; il lui fit transporter en tas des pierres que
+deux hommes pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant
+enleva avec la même facilité qu'un enfant aurait
+mise à manier une noix; et il lui fit exécuter beaucoup
+d'autres tours plus ou moins difficiles, qui excitaient
+l'admiration de tous les spectateurs.</p>
+
+<p>Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha
+de M. de Trénilly et lui demanda la permission
+de coucher dans une de ses granges. M. de Trénilly y
+consentit, à la grande joie des enfants, qui comptaient
+bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui
+apporter à manger.</p>
+
+<p>«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda
+Jules au maître.</p>
+
+<p>&mdash;Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un
+baquet de son avec des choux et des carottes.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont vos boulettes? demanda Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas
+encore faites.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de
+l'éléphant, et nous regarderons comment il les mange.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai
+de l'ouvrage pour le maître d'école qui m'a commandé
+des modèles d'écriture pour les enfants qui commencent.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas
+le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à
+Blaise de venir jouer avec moi; il croit que vous le
+gronderez s'il quitte son travail.</p>
+
+<p>&mdash;Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras
+un autre jour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Monsieur le comte...</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly
+avec quelque impatience: il est bon d'aimer à travailler,
+mais il faut aussi savoir jouer; chaque chose
+en son temps.»</p>
+
+<p>Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et
+à pas lents Jules qui courait à la ferme pour voir faire
+les boulettes et la soupe de l'éléphant.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on
+met dans les boulettes de l'éléphant.»</p>
+
+<p>Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes
+étaient à moitié faites; c'étaient des boules,
+grosses comme des melons; dans chacune d'elles il y
+avait douze oeufs, une bouteille de lait, une livre de
+beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri
+et roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau
+d'eau dans laquelle on faisait cuire deux énormes paniers
+de choux, de carottes, de navets, de pommes de
+terre, avec une forte poignée de sel et une livre de
+beurre.</p>
+
+<p>«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise,
+il mange à un seul repas ce qui nous suffirait pour huit
+jours à papa, maman et moi.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous
+faut de la viande pour vivre, je suppose.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons
+que le dimanche, et il ne nous en faut pas beaucoup;
+avec un morceau gros comme le poing nous en avons
+de reste pour le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi,
+je ne mange que de la viande; que manges-tu donc les
+jours de la semaine?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain,
+bien entendu. Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je
+ne mangerais rien du tout.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car
+vous souffririez de la faim; et quand on a faim on
+trouve bon tout ce qui se mange. Mais voyez, voilà
+qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour
+le voir avaler ses boulettes.»</p>
+
+<p>Jules courut à la grange; il voulut entrer.</p>
+
+<p>«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien;
+quand l'éléphant va manger et pendant qu'il mange,
+il n'est pas commode; il pourrait vous faire du mal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais
+voulu le voir quand il mange.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce
+banc de pierre qui est sous la fenêtre; vous verrez très
+bien dans la grange sans courir aucun danger.»</p>
+
+<p>Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange
+était ouverte; il vit parfaitement l'éléphant saisir les
+boules avec sa trompe et les porter à sa bouche; de
+même pour la soupe; sa trompe lui servait de cuillère
+et de fourchette.</p>
+
+<p>Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules
+et Blaise, qui restaient à la fenêtre, et allongea vers
+eux sa trompe comme pour demander quelque chose.</p>
+
+<p>«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert;
+j'ai tout juste dans ma poche une demi-douzaine de
+pommes que j'ai ramassées devant notre porte; je vais
+voir s'il les aime.»</p>
+
+<p>Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant;
+l'animal la flaira un moment, la saisit et l'avala;
+une autre, puis une troisième eurent le même succès;
+quand toutes les six furent mangées et qu'il continua à
+allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira
+de sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait
+les pauvres papillons et hannetons qu'il attrapait,
+et piqua fortement le bout de la trompe de l'éléphant.
+Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe et sa tête, leva
+les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le mouvement
+d'écraser quelque chose; mais il se calma
+promptement et allongea encore une fois sa trompe, la
+dirigeant vers Blaise.</p>
+
+<p>«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui
+faisant voir ses deux mains vides et en lui caressant
+la trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon
+cher, s'écria Jules. Tiens, tiens, tiens.»</p>
+
+<p>Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup
+d'épingle sur sa trompe allongée.</p>
+
+<p>Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda
+autour de lui comme pour chercher un moyen de
+se venger. Puis il se retourna vers un énorme cuvier,
+plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.</p>
+
+<p>«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité
+d'eau il avale!»</p>
+
+<p>Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se
+retourna vers la fenêtre où étaient toujours Jules et
+Blaise; il allongea sa trompe vers Jules et lui lança un
+jet d'eau avec une telle force, que Jules fut jeté de dessus
+le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant
+le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle
+façon, qu'il ne pouvait ni crier ni se relever.</p>
+
+<p>Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de
+Jules, et ne sachant comment faire finir la vengeance
+de l'éléphant, s'élança vers le bout de la trompe en joignant
+les mains et en criant:</p>
+
+<p>«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en
+prie! tu vas le faire étouffer.»</p>
+
+<p>Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant
+Jules, allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et,
+rentrant sa trompe; il reversa l'eau qui y était encore
+dans le cuvier d'où il l'avait tirée.</p>
+
+<p>Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout,
+qu'il repoussa Blaise avec colère en criant:</p>
+
+<p>«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as
+fait monter sur ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant
+en lui donnant de vilaines pommes, que tu nous
+a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à papa.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout
+surpris. Qu'ai-je donc fait? Je vous ai fait monter sur
+le banc pour que vous voyiez mieux; j'ai donné mes
+pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les
+pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un
+pommier qui est à papa.»</p>
+
+<p>Jules continuait à crier et à repousser à coups de
+pied et à coups de poing le pauvre Blaise, qui voulait
+l'aider à marcher avec ses habits ruisselants d'eau.</p>
+
+<p>Toute la maison était accourue aux cris de Jules:
+quand Hélène le vit trempé des pieds à la tête, elle eut
+peur et crut à un accident.</p>
+
+<p>«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules,
+pleurant pendant qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout
+fait.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules
+rejette la faute sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je
+sache.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de
+l'eau à la figure.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela
+devait être drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère
+tout de même, et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules,
+l'eau aurait fini par l'étouffer, car il ne pouvait pas
+respirer.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne
+t'a-t-il pas jeté de l'eau comme à Jules?»</p>
+
+<p>Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène
+lui promit de le redire à sa maman, pour qu'elle ne
+crût pas les mensonges de Jules.</p>
+
+<p>A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait
+tristement à la maison, qu'elle rencontra son
+père qui avait l'air irrité.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit
+drôle pour lui tirer les oreilles; il ne fait que des sottises
+et des méchancetés.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et qu'a-t-il donc fait, papa?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant
+à monter sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus
+descendre, et puis ce mauvais garnement s'est mis à
+exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en colère,
+Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était
+pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant,
+qui lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser
+dans sa trompe.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore;
+Blaise vient de me raconter comment la chose
+s'est passée, et il n'a aucun tort.»</p>
+
+<p>Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui
+dire le pauvre Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé,
+car, cette fois encore, l'un des deux mentait; et
+comment savoir lequel? Après quelques instants de
+réflexion, il dit:</p>
+
+<p>«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque
+fois que Jules sort avec Blaise, il lui arrive quelque
+fâcheuse aventure; et quand il sort seul ou avec d'autres,
+il ne se passe rien d'extraordinaire.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise
+n'a aucun tort et que Jules invente.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant,
+j'engagerai Jules à jouer le moins possible avec
+ce Blaise, que je crois être un vaurien.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VII</h2>
+
+<h3>LA MARE AUX SANGSUES</h3>
+
+
+<p>Jules resta effectivement quelques jours sans faire
+venir Blaise; mais M. de Trénilly venait de lui donner
+un âne, et il avait besoin de quelqu'un pour l'accompagner
+dans ses promenades.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher
+Blaise pour jouer avec moi?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec
+Blaise; il t'arrive chaque fois une aventure désagréable.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin
+de lui pour m'accompagner.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien
+passé de Blaise.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais
+je voudrais aller dans les champs, et maman ne veut
+pas que j'y aille seul.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne
+l'écoute pas et ne souffre pas qu'il te fasse quelque
+sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant
+hors de la chambre pour courir chez Blaise.</p>
+
+<p>Il arriva tout essoufflé chez Anfry.</p>
+
+<p>«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un
+ton sec.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des
+pommes de terre.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Allez le chercher.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas
+laisser Blaise venir avec moi, et papa vous grondera, et
+je serai bien content.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne
+crains rien, parce que je fais mon devoir.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>De quel côté est Blaise?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Du côté de la mare aux sangsues?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?</p>
+
+<p>Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»</p>
+
+<p>Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il
+rentra à la maison, fit seller son âne, et partit comme
+pour se promener dans le parc. Mais il sortit par une
+petite barrière et fit galoper son âne du côté de la mare
+aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et
+assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le
+chemin, il mit près d'une heure pour y arriver. Il y
+trouva effectivement Blaise qui travaillait avec ardeur
+à arracher les pommes de terre de son père; il les mettait
+en tas pour les emporter dans des paniers ou dans
+des sacs qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si
+activement qu'il n'entendit ni ne vit arriver Jules et
+l'âne.</p>
+
+<p>«Blaise! Blaise!» cria Jules.</p>
+
+<p>Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans
+répondre.</p>
+
+<p>«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu
+pas que je t'appelle?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez
+rien, alors je n'avais pas à vous répondre.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage
+pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman
+ne veut pas que j'aille seul dans les champs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous
+êtes venu seul, vous pouvez bien vous en retourner de
+même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le
+dirai à papa.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la
+première fois que vous aurez fait des contes; je ne puis
+pas vous en empêcher; d'ailleurs, le bon Dieu est là
+pour me protéger.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu
+bien, je ne te laisserai monter mon âne.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux
+jambes qui valent mieux que les quatre de votre âne.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.</p>
+
+<p>Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de
+Jules, et Jules reprit sa promenade en pestant contre
+Blaise. Il cherchait, sans le trouver, le moyen de le
+faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il avait désobéi
+en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
+dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque
+les domestiques l'avaient vu sortir seul.</p>
+
+<p>«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues;
+je voudrais bien en voir quelques-unes.»</p>
+
+<p>Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y
+regarder, il n'en vit pas une seule. La pente qui y descendait
+était douce; il fit entrer son âne dans l'eau,
+pensant que les sangsues auraient peur du clapotement
+produit par les jambes de l'âne et qu'elles se montreraient;
+mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu
+plus son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes;
+il commença alors à voir des bêtes noires, plates, longues
+comme le doigt, qui nageaient autour de l'âne, et
+qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à les
+regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque
+l'âne se mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre,
+tomba dans l'eau, et l'âne sortit de la mare et se dirigea
+vers le château en courant de toutes ses forces.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où
+était tombé Jules; il se releva lentement, et sentit trois
+ou quatre piqûres au visage; il crut que c'était une
+guêpe et y porta la main pour la chasser; sa main rencontra
+quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et
+les piqûres devenaient de plus en plus douloureuses;
+il en sentit une à la main, et vit avec effroi que c'était
+une sangsue qui s'y était attachée; il en était de même
+à la figure. Jules poussa des cris perçants. Blaise, oubliant
+ses menaces, accourut à son aide; en le voyant
+sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux
+joues, il s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze
+autres qui s'étaient posées sur ses vêtements, et
+grimpaient pour arriver au cou, aux mains, au visage.</p>
+
+<p>«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait
+y en avoir dans votre pantalon.»</p>
+
+<p>Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements
+sans le secours de Blaise, qui en deux secondes,
+lui enleva tout ce qu'il avait sur le corps; il
+trouva encore quelques sangsues dans le bas du pantalon
+et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau
+des vêtements mouillés, il se déshabilla lui-même, passa
+à Jules sa chemise sèche, sa blouse, son pantalon et
+ses sabots, et revêtit lui-même la chemise glacée et le
+pantalon trempé de Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous
+habiller si grossièrement, mais vous êtes du moins dans
+des vêtements secs et chauds, et vous ne prendrez pas
+froid. Maintenant, ce que nous pouvons faire de mieux,
+c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer bien
+vite.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les
+sangsues me piquent.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur
+Jules, pour qu'on vous porte secours et qu'on fasse
+tomber les sangsues.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au
+lieu de venir avec moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et
+j'avais mes pommes de terre à rentrer; je ne pouvais
+pas deviner que vous iriez vous jeter dans la mare aux
+sangsues.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de
+tomber.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne
+m'auriez pas écouté.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau,
+tu l'aurais tenu par la bride, et tu l'aurais doucement
+fait sortir de la mare.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir
+cinquante sangsues aux jambes? Grand merci!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes
+piquées! Moi, je n'aurais pas eu de morsures au visage
+et à la main.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me
+donnez pour vous avoir empêché d'avoir encore une
+quinzaine de sangsues après vous, et pour vous avoir
+donné des habits secs en place des vôtres qui me
+glacent le corps!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise,
+un mauvais pantalon rapiécé, une vieille blouse et
+d'affreux sabots qui me gênent. Tu es bien heureux
+d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu de chemise
+si fine et un si joli pantalon!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise
+en s'arrêtant, indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et
+d'ingratitude; et tirez-vous d'affaire comme vous pourrez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait
+de grelotter dans ses beaux habits mouillés. Je me
+déshabillerai à la maison.»</p>
+
+<p>Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais
+il ne voulut pas infliger cette punition à Jules, et,
+sentant le froid le gagner, il se mit à marcher bon
+train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
+cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:</p>
+
+<p>«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes habits! je te les ferai reprendre
+par papa. Tu vas voir ce que je vais lui raconter!»</p>
+
+<p>Blaise rentra chez son père par une petite porte du
+parc, pendant que Jules revenait chez lui honteux et
+inquiet. Les sangsues étaient tombées en route, et le
+sang qui coulait des piqûres lui inondait le visage.</p>
+
+<p>Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce
+pitoyable état.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est Blaise, papa; c'est sa faute.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas
+vouloir te laisser aller avec lui. Mon pauvre enfant,
+dans quel état tu es!</p>
+
+<p>Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa
+chambre, où la bonne Hélène lui prodigua les premiers
+soins. En lavant le sang qui couvrait son visage,
+elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage?
+s'écria M. de Trénilly étonné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux
+sangsues, qui m'a jeté dedans après y avoir fait entrer
+le pauvre âne, et qui m'a forcé de mettre ses
+vieux habits pour prendre les miens, dont il veut
+faire ses habits de dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément
+irrité. Je l'obligerai bien vite de tout rendre,
+et je lui ferai donner le fouet par son père.»</p>
+
+<p>Un domestique frappa à la porte.</p>
+
+<p>«Entrez, dit la bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry
+vient de rapporter; il demande ceux de Blaise et
+des nouvelles de M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Tes habits! dit avec quelque émotion M. de
+Trénilly. Tu disais, Jules, que Blaise voulait les garder!</p>
+
+<p>JULES, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement.
+Il aura eu peur de vous; j'avais dit à Blaise
+que je vous raconterais tout.</p>
+
+<p>&mdash;Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma
+chambre», dit M. de Trénilly au domestique.</p>
+
+<p>Le domestique sortit.</p>
+
+<p>La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de
+colophane et avait rhabillé Jules. Son père voulait
+l'emmener, mais Jules eut peur de se trouver en présence
+d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.</p>
+
+<p>«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit
+Anfry en entrant. Blaise m'a raconté l'accident qui lui
+est arrivé, et je craignais qu'il ne fût indisposé.</p>
+
+<p>&mdash;Sans être malade, il n'est pas bien, répondit
+M. de Trénilly; mais je m'étonne que votre fils ait osé
+vous parler d'un accident dont il a été la seule cause
+et dans le but ignoble de s'approprier les habits de
+Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le
+comte; Blaise n'a rien fait qui puisse mériter des reproches;
+au contraire, c'est lui qui est venu au secours
+de M. Jules.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une
+mare pleine de sangsues!</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser
+M. Jules, puisqu'il n'était pas avec lui?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange
+des habits prouve clairement qu'ils étaient ensemble.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise
+a donné ses vêtements à M. Jules, qui grelottait dans
+les siens tout trempés, lorsque, l'entendant crier, il
+est venu à son secours; mais ils étaient si peu ensemble,
+que M. Jules a été du côté de la mare aux sangsues
+pour le chercher.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et
+vous le croyez, en père faible que vous êtes?</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec émotion</i></p>
+
+<p>Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et
+je suis le serviteur, et je ne puis répondre comme je
+le ferais à mon égal, pour justifier mon fils; mais je
+puis, sans manquer au respect que je dois à Monsieur
+le comte, protester que Blaise est innocent des accusations fausses que M. Jules à portées contre lui.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>C'est-à-dire que Jules a menti?...</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec calme</i></p>
+
+<p>Je le crains, Monsieur le comte.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY, <i>avec ironie et une colère contenue</i></p>
+
+<p>C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais
+dites-moi donc, Monsieur Anfry, que vous a raconté
+M. Blaise pour vous donner une si pauvre opinion de
+la sincérité de mon fils?</p>
+
+<p>ANFRY, <i>avec calme et fermeté</i></p>
+
+<p>Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»</p>
+
+<p>Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était
+passé, sans oublier la visite que lui avait faite Jules
+à la recherche de Blaise et le départ de Jules tout
+seul, monté sur son âne.</p>
+
+<p>Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur
+M. de Trénilly, qui commença lui-même à douter de
+la vérité du récit de Jules, mais sans pouvoir admettre
+chez son fils une pareille fausseté.</p>
+
+<p>«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler;
+je saurai la vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez
+vous retirer. Anfry, ajouta-t-il en le rappelant, si
+Blaise est coupable, comme je le crois et comme il
+l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, j'exige,
+sous peine de quitter mon service, que vous le
+fouettiez vigoureusement.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le
+recommander, s'il s'était rendu coupable de méchanceté,
+de calomnie, de mensonge. Si je voyais mon fils
+dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par la
+force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon
+fils est franc et honnête, et je n'ai pas à rougir de
+lui.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein
+d'indignation et d'irritation contre les mensonges de
+Jules et la faiblesse du père.</p>
+
+<p>M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna
+de nouveau et lui redit ce qu'il avait appris
+d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite chez Anfry
+et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux
+circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de
+peur d'être grondé pour avoir été seul dans les
+champs; mais il soutint qu'ayant trouvé Blaise à l'endroit
+indiqué par Anfry, tout s'était passé comme il
+l'avait d'abord raconté.</p>
+
+<p>M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire.
+Il y avait dans les aveux tardifs de Jules quelque chose
+qui ébranlait sa confiance pour le reste; mais il ne
+pouvait, il n'osait admettre tant de fausseté et de méchanceté
+dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il n'en
+parla plus, ne voulant pas faire punir injustement
+Blaise et ne pouvant lui donner raison.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>VIII</h2>
+
+<h3>LES FLEURS</h3>
+
+
+<p>Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la
+défense expresse de jouer avec Blaise, que les gens
+du château regardaient d'un air de méfiance. Personne
+ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
+venait faire une commission au château; on refusait
+sèchement ses offres de service. Hélène était la seule
+qui lui dit un bonjour amical en passant devant la
+grille. M. de Trénilly le repoussait durement quand
+Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir
+la porte.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise
+opinion qu'on avait de lui; il allait plus souvent que
+jamais faire sa promenade favorite et solitaire le long
+de la petite rivière longeant les fours à chaux. Arrivé
+là, il s'asseyait et il pleurait.</p>
+
+<p>«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent
+de ce dont on m'accuse; mais j'ai commis bien des
+fautes dans ma vie, et le bon Dieu me les faits expier...
+Je dois l'en remercier au lieu de me révolter...
+Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
+vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait
+tant de mal... Pauvre M. Jules: il est bien malheureux
+d'être si mauvais; il doit toujours craindre que
+la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais bien
+prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon...
+Papa me croit, heureusement; j'en dois bien remercier
+le bon Dieu! C'est là où j'aurais eu du chagrin,
+si papa et maman m'avaient cru méchant et menteur.</p>
+
+<p>Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il était triste malgré lui, et il songeait
+au temps heureux où il avait le bon petit Jacques
+pour maître et pour ami.</p>
+
+<p>Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il
+jouait peu avec Hélène, à laquelle il faisait sans cesse
+des méchancetés, et qui aimait mieux jouer seule ou
+travailler et causer avec sa mère.</p>
+
+<p>Deux mois au moins après sa dernière aventure
+avec Blaise, Jules demanda un jour si instamment à
+son père de faire venir Blaise pour l'aider à bêcher
+son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules n'osa
+pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry,
+mais il dit à un domestique de faire venir Blaise
+de la part de M. de Trénilly et de l'amener dans le
+petit jardin.</p>
+
+<p>Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le
+comte; son père lui dit qu'il devait obéir, et malgré sa
+répugnance il se dirigea vers le jardin de Jules et
+d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En apercevant
+Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et
+l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:</p>
+
+<p>«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher
+tout cela et d'y planter des fleurs du potager.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène»,
+dit Jules avec joie et empressement, car il s'était attendu
+à un refus, sentant bien que Blaise devait se
+trouver gravement offensé.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un
+ordre qu'on lui donnait de la part de M. de Trénilly,
+prit la bêche sans mot dire et commença son travail.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours
+si gai et si disposé à causer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne le suis plus, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait
+que trop la cause du silence et du sérieux de
+Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules;
+mais je ne vous en veux pas pour cela; seulement je
+prie le bon Dieu de vous corriger, et je n'aime pas à
+me trouver seul avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules
+en ricanant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous
+ne disiez encore contre moi quelque chose qui ne soit
+pas vrai, et cela me fait de la peine par rapport à papa
+et à maman, et puis...»</p>
+
+<p>Blaise se tut.</p>
+
+<p>«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à
+vous, parce que vous offensez le bon Dieu en me calomniant,
+et que le bon Dieu vous punira un jour
+ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander
+pardon au bon Dieu et prendre la résolution de ne plus
+jamais l'offenser.»</p>
+
+<p>Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments
+de Blaise et la vérité de ses paroles; mais son orgueil
+se révolta.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon
+sujet et de ne pas faire le saint en priant pour moi. Je
+sais bien prier pour moi-même.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous
+saviez prier, le bon Dieu vous écouterait, et vous vous
+corrigeriez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots
+de fleurs pour remplir le carré.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quelles fleurs faudra-t-il demander?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des
+reines-marguerites, des pensées.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur
+Jules; en tout cas, je ferai de mon mieux.»</p>
+
+<p>Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une
+brouette pleine de toutes sortes de fleurs.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher
+des pensées.»</p>
+
+<p>Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs,
+mais pas de pensées.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées!
+Quelles horreurs m'apportes-tu là?</p>
+
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules;
+elles sont passées; mais il vous a envoyé en place les
+plus belles fleurs de son jardin. Il vous demande de les
+bien soigner pour les remettre dans le jardin quand
+vous n'en voudrez plus.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se
+jetant sur les fleurs, les piétinant et les brisant avec
+colère.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier
+m'avait tant dit d'en avoir grand soin, parce que
+ce sont des fleurs rares, que votre papa lui a bien recommandées!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le
+jardinier n'a pas le droit de me refuser les fleurs que
+mon père paye, et qui sont à moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal.
+Comme vous dites, c'est votre papa qui paye les fleurs:
+c'est tant pis pour lui. Moi, je ne les vois seulement
+pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; c'est
+lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me
+concerne pas; c'est lui qui te les a données, et c'est
+toi qui les as demandées et emportées.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour
+vous obéir que je les ai demandées, et que je n'en
+avais que faire, moi; j'ai seulement eu la peine de les
+brouetter et de décharger la brouette.</p>
+
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras.
+Si papa gronde, tant pis pour toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui
+m'avez commandé de vous apporter ces fleurs.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous
+croyais pas capable de tant de méchanceté.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais
+des pensées? Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai
+que, lorsque tu m'as apporté ces autres fleurs, je me
+suis fâché et j'ai tout écrasé.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que
+le jardinier a cru bien faire de vous les envoyer, et
+moi aussi j'ai cru que ces jolies fleurs vous plairaient
+plus que les pensées que vous demandiez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu
+veux.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où
+elles sont, écrasées et brisées.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon
+jardin. Je te les donne; fais-en ce que tu voudras.</p>
+
+<p>Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.</p>
+
+<p>«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier,
+je n'oserais; il pourrait croire que c'est moi
+qui les ai fait tomber et qui les ai écrasées en route.</p>
+
+<p>J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre
+jardin; peut-être que papa pourra les faire revenir,
+et, quand elles auront bien repris, je les redonnerai au
+jardinier... Je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à
+faire pour épargner une gronderie à ce pauvre
+homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me
+faire quelque mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est
+qu'il est méchant, en vérité!»</p>
+
+<p>Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les
+fleurs, les enveloppait de terre humide, et les replaçait
+dans sa brouette. Il les amena près de son jardin, où
+travaillait son père.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous
+apporte; des fleurs à remettre en état, si c'est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant
+dans la brouette. Mais que leur est-il arrivé? comme
+les voilà brisées et abîmées!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela, papa, que je vous les apporte;
+c'est encore un tour de M. Jules, que je voudrais déjouer.»</p>
+
+<p>Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort
+d'emporter les fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir
+là-bas.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit
+M. Jules, je craignais que le pauvre jardinier ne fût
+grondé. M. de Trénilly ne regarde pas souvent ses
+fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
+mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout
+serait bien, et le jardinier ne serait pas grondé.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que
+cette affaire tournera mal pour nous. Enfin le bon
+Dieu est là. Il faut faire pour le mieux et laisser aller
+les choses.»</p>
+
+<p>Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds
+dans le meilleur terrain de leur jardin; ils y placèrent
+les fleurs avec précaution, après avoir enveloppé les
+tiges brisées de bouse de vache. Anfry les arrosa et
+en laissa ensuite le soin à Blaise.</p>
+
+<p>Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement
+repris, et Blaise résolut de les porter au jardinier
+dans la soirée.</p>
+
+<p>Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin
+de fleurs, accompagné du jardinier.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que
+j'avais fait venir de Paris? Je ne les vois nulle part.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données
+à M. Jules pour son jardin.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous
+êtes-vous permis de donner à un enfant des fleurs
+fort rares et que je fais venir à grands frais?</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules,
+qui m'a envoyé deux fois Blaise pour demander de
+jolies fleurs.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence
+pas! Quand j'achète des fleurs, j'entends qu'elles
+soient pour moi seul. Allez les chercher et rapportez-les
+tout de suite; je vous attends.»</p>
+
+<p>Le jardinier partit immédiatement et revint tout
+penaud dire à M. de Trénilly que les fleurs étaient
+disparues, qu'il n'y en avait plus trace. M. de Trénilly,
+fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il le
+vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il
+avait fait des fleurs que le jardinier lui avait envoyées
+il y avait trois jours.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y
+sont.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans
+votre jardin que les dahlias, reines-marguerites et autres
+fleurs communes.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander
+des pensées, que vous n'avez pas voulu me donner;
+je n'ai pas eu d'autres fleurs.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé
+la brouette de Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que
+ce garçon! Je ne sais en vérité d'où cela vient, mais,
+partout où il est, il y a du mal de fait.</p>
+
+<p>LE JARDINIER</p>
+
+<p>C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur
+le comte; je le connais depuis qu'il est né, et personne
+n'a jamais eu à se plaindre de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec
+hauteur, et ce n'est pas sans raison. Mais, Jules,
+qu'a-t-il fait de ces fleurs?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il
+ne les a pas rapportées au jardinier, et qu'elles ne
+sont pas dans mon jardin.»</p>
+
+<p>M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques
+paroles de reproche, et sortit précipitamment, se dirigeant
+vers la maison d'Anfry. Ne le trouvant pas
+chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
+réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment
+où Anfry et Blaise ,rangeaient les pots de fleurs
+pour les charger sur la brouette.</p>
+
+<p>«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur,
+mauvais polisson, dit M. de Trénilly, s'avançant vers
+Blaise avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant
+respectueusement, mais résolument devant
+Blaise, pour le mettre à l'abri du premier mouvement
+de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un
+voleur ni un polisson. Monsieur le comte a encore une
+fois été induit en erreur.</p>
+
+<p>&mdash;Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux?
+dit le comte, frémissant de colère.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la
+liberté de vous demander ce que vous supposez!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un
+insolent. Ces fleurs sont à moi, volées par votre fils,
+qui vous a fait je ne sais quel conte pour expliquer
+leur possession.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui,
+Monsieur le comte, et la preuve c'est que les voilà
+prêtes à être placées sur cette brouette, pour les ramener
+au jardinier de M. le comte; Blaise les a ramassées
+lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées
+par M. Jules, et il me les a apportées pour les
+mettre en bon état et les rendre à votre jardinier
+avant que vous vous soyez aperçu de l'accident arrivé
+à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le comte;
+et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les
+tiges, vous verrez encore la place des brisures.»</p>
+
+<p>M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation
+précipitée; il entrevit quelque chose de défavorable
+à Jules, et, ne voulant pas approfondir davantage
+l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en alla
+aussi vite qu'il était venu.</p>
+
+<p>«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise;
+sans vous il m'aurait battu avec sa canne.</p>
+
+<p>&mdash;S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même
+quitté son service, répondit Anfry, et je ne dis pas
+que j'y resterai longtemps; le fils te joue de mauvais
+tours toutes les fois qu'il te demande pour s'amuser
+avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de
+vieux os ici.»</p>
+
+<p>Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune
+invitation de Jules.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>IX</h2>
+
+<h3>LES POULETS</h3>
+
+
+<p>«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un
+buisson quatre oeufs de poule; la fermière dit que
+ce sont les poules Crève-Coeur qui perdent leurs
+oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
+mangerons ce soir, Jules et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement
+pas frais, tu ferais mieux, Hélène, de les
+faire couver, répondit Mme de Trénilly.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais
+vite les porter à la ferme pour les faire couver.»</p>
+
+<p>Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle
+fut désappointée en apprenant par la fermière que
+dans le moment il n'y avait pas une poule qui voulût
+couver.</p>
+
+<p>«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos
+oeufs chez Anfry, Mademoiselle; il a une excellente
+couveuse qui vous fera bien éclore vos oeufs; on
+n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver sur-le-champ.»</p>
+
+<p>Hélène remercia et courut chez Anfry.</p>
+
+<p>«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre
+oeufs, que je vous prie de vouloir bien faire couver
+à votre poule. J'espère que cela ne vous dérangera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma
+poule demande depuis ce matin à couver, et je n'ai
+pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez venir, Mademoiselle,
+nous allons tout de suite la faire commencer.»</p>
+
+<p>Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance.
+La poule accourut à l'appel de sa maîtresse, qui lui
+montra les oeufs et les mit dans un panier à couver;
+la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et commença
+sa besogne de la meilleure grâce du monde.</p>
+
+<p>Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.</p>
+
+<p>«Combien de jours faut-il pour faire éclore les
+oeufs? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez
+voir sans doute comment se comporte la couveuse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement je viendrai tous les jours lui
+apporter de l'orge et de l'avoine. A demain, Madame
+Anfry; bien des amitiés à Blaise.»</p>
+
+<p>Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir
+des nouvelles de ses oeufs; elle avait soin d'apporter
+chaque fois un panier plein d'orge et d'avoine.
+Elle avait prié sa mère de ne parler de rien à Jules,
+pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable
+raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui
+jouât quelque mauvais tour, en écrasant les oeufs ou
+en empêchant la poule de couver.</p>
+
+<p>Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours
+Hélène à la porte, lui annonça que deux poulets
+étaient éclos. Hélène courut à la cabane où couvait
+la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui
+faire quitter son panier, et vit avec grande joie les
+deux petits poussins venir manger les grains d'orge
+que la poule leur écrasait avec son bec avant de les
+leur laisser manger.</p>
+
+<p>Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs,
+avec une huppe noire et blanche.</p>
+
+<p>«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront
+bien sûr, dit Blaise.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne
+pourrai pas les emporter chez moi?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur
+mère jusqu'à ce qu'ils soient assez grands pour se
+passer d'elle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Combien de temps faudra-t-il attendre?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici,
+parce qu'à la maison...»</p>
+
+<p>Hélène n'acheva pas.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous
+puissiez les loger pour la nuit, Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais
+que Jules...»</p>
+
+<p>Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant
+sa pensée, ne la questionna plus; il lui dit seulement:
+«Ils seront mieux ici que partout ailleurs, Mademoiselle;
+nous les soignerons de notre mieux, maman
+et moi, pour vous être agréables, car nous ne
+pourrons jamais oublier que vous seule avez toujours
+cru à mes paroles et à mon innocence, quand tout le
+monde m'accusait et me croyait coupable. Je n'oublierai
+pas votre bonté, Mademoiselle.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce
+n'est que de la justice. J'aurais voulu que tout le
+monde pensât comme moi à ton égard, et ce m'est
+un grand regret de penser que c'est mon frère qui a
+donné mauvaise opinion de toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion,
+Mademoiselle?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur,
+le plus obligeant et aimable garçon qu'il soit possible
+de voir, et je crois que Jules t'a indignement calomnié.»</p>
+
+<p>Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans
+les yeux de Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu
+me récompense de n'avoir pas murmuré contre le
+mal qu'il a permis. Je le prie tous les jours de vous
+bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité
+de prier pour Jules, qui est la cause de tout le mal
+qu'on dit et qu'on pense de toi!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune
+contre lui; il fait ce qu'il fait parce qu'il n'y
+pense pas. S'il savait combien il offense le bon Dieu,
+il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi je prie
+le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout
+ce que tu viens de me dire; ils ne pourront pas douter
+de ta sincérité.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne
+me fait pas grand'chose à présent. Depuis que je vais
+au catéchisme pour ma première communion l'an
+prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des
+méchants, et cela me console de souffrir un peu.»</p>
+
+<p>Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia
+encore avec reconnaissance et affection; elle retourna
+lentement à la maison. En rentrant, elle raconta à
+son père et à sa mère ce que Blaise lui avait dit, et
+elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.</p>
+
+<p>«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon,
+et je serais bien heureuse de vous voir changer
+d'opinion et de sentiments à son égard.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit
+M. de Trénilly avec froideur, que nous pensassions
+bien mal de ton frère, qui dit juste le contraire de
+Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un calomniateur,
+un méchant. J'aime mieux avoir cette
+mauvaise opinion de Blaise que de mon fils.</p>
+
+<p>HÉLÈNE, <i>avec feu</i></p>
+
+<p>Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si
+pourtant Blaise est innocent, voyez quel mal vous lui
+faites, et quelle injustice vous commettez.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit
+Mme de Trénilly avec sévérité.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à
+papa, mais je suis si peinée de voir mon frère si mal
+agir, et le pauvre Blaise tant souffrir!...</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y
+pense seulement pas.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant
+qu'il travaillait et qu'il était tout seul, et il
+cherchait à me le cacher et à sourire quand il me
+voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi il pleurait;
+il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait
+rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils
+lui dissent qu'il était un voleur, un menteur, un malheureux;
+et personne ne veut ni jouer ni se promener
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement
+M. de Trénilly.</p>
+
+<p>Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne
+ferait qu'irriter son père en continuant à défendre
+Blaise, et elle se retira dans sa chambre pour travailler
+seule comme d'habitude.</p>
+
+<p>Les poulets devenaient grands et forts; Hélène
+avait décidé avec Blaise qu'ils pouvaient se passer de
+la poule, et qu'on les porterait dans la cour du château,
+où ils coucheraient dans une niche de chien
+qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les
+apporter et leur arranger la niche en poulailler. Par
+une fatalité malheureuse, Jules rencontra le pauvre
+Blaise portant les poulets dans un panier pour les
+mettre dans leur nouvelle demeure.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu as dans ton panier?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est une commission, Monsieur Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Montre-moi ce que c'est.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui te presse tant?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.»</p>
+
+<p>Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce
+qu'il craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les
+fît échapper; il voulut donc continuer son chemin,
+mais Jules saisit l'anse du panier et chercha à le lui
+arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et il
+allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci,
+se sentant le plus faible, ramassa une poignée de sable
+et la lui jeta dans les yeux. La douleur fit lâcher
+prise à Blaise; Jules saisit le panier et l'emporta en
+triomphe. Il courut dans un massif, près d'une
+mare, pour examiner ce que contenait le panier.
+Quelle ne fut pas sa surprise en voyant les poulets
+qui y étaient renfermés!»</p>
+
+<p>«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi
+il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il emportait
+dans son panier. Ce sont des poulets qu'il a volés
+dans notre basse-cour, et qu'il portait à son voleur de
+père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu
+mangeras mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens
+chercher ton déjeuner.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets
+du panier les uns après les autres et les jeta dans
+la mare. Les pauvres bêtes se débattirent quelques
+instants, puis restèrent immobiles, les ailes étendues,
+flottant sur l'eau.</p>
+
+<p>Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement
+à la maison. Il entra chez son père.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de
+mettre les pieds dans notre basse-cour; je viens de
+le surprendre emportant, bien cachés dans un panier,
+quatre poulets qu'il venait de voler dans notre poulailler.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY
+Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
+poulets ni poulailler.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les
+lui ai arrachés.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Qu'en as-tu fait?»</p>
+
+<p>Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint
+rouge et embarrassé, car il ne voulait pas avouer
+qu'il avait noyé les pauvres bêtes.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly
+en l'examinant avec surprise. Est-ce que tu les a rendus
+à Blaise, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa, balbutia Jules.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer
+d'où il tenait ces poulets, et les apporter à la fermière,
+s'ils sont à elle. Et Blaise les a-t-il emportés?»</p>
+
+<p>Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les
+poulets dans l'eau; il voulut en rejeter la faute sur
+Blaise et dit:</p>
+
+<p>«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement;
+où est-il?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»</p>
+
+<p>Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école,
+mais il croyait empêcher par là son père de questionner
+lui-même Blaise et Anfry.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le
+sable, ne pouvait quitter la place où il était tombé;
+et à force pourtant de frotter ses yeux, que le sable
+faisait pleurer, il parvint à les tenir entr'ouverts, et
+il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
+dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que
+tout le sable fût parti. Il pensa alors à se mettre à la
+recherche de Jules et de son panier. Mais, en cherchant
+Jules, il rencontra Hélène, qui allait voir si son
+petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets
+Crève-Coeur.</p>
+
+<p>Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges
+et bouffis de Blaise.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec
+compassion. Pourquoi as-tu pleuré?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable
+que M. Jules m'a jeté dans les yeux: mais ce qui
+est le plus triste, c'est que lorsqu'il m'a vu aveuglé,
+il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos
+poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il
+ne leur soit arrivé malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria
+Hélène. Oh! Blaise, mon cher Blaise, aide-moi à
+les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai pas tués ou
+lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»</p>
+
+<p>Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés;
+en cherchant dans les massifs, Blaise trouva son panier
+vide.</p>
+
+<p>«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier,
+mais rien dedans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène;
+pour le coup, papa ne prendra pas parti pour lui;
+je vais le prier de faire chercher mes petits Crève-Coeur.»</p>
+
+<p>A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra son père.</p>
+
+<p>«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes jolis Crève-Coeur; Blaise les
+apportait dans un panier. Jules le lui a arraché et
+s'est sauvé avec.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait
+que Blaise les avait pris à la ferme. Mais si ce sont
+tes Crève-Coeur qu'apportait Blaise, pourquoi les
+a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère probable
+que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé
+enlever son panier sans le défendre.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre;
+mais Jules lui a jeté du sable dans les yeux, et le
+pauvre Blaise a lâché le panier.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au
+contraire que Blaise avait jeté les poulets dans la
+mare.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets
+depuis qu'ils sont éclos; il leur avait préparé un poulailler
+dans une des vieilles niches à chien, et il me
+les apportait pour que nous les y missions.</p>
+
+<p>M. DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas
+les poulets.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon
+Dieu, mon Dieu, est-ce que Jules a été assez méchant
+pour les jeter à la mare?</p>
+
+<p>La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son
+père, courut du côté de la mare, appelant Blaise de
+toutes ses forces; en approchant de la mare, elle le
+vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui
+quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer;
+aussitôt qu'il aperçut Hélène, il lui cria:</p>
+
+<p>«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire
+revivre les pauvres poulets que je viens de trouver
+dans la mare. J'en ai retiré trois; je cherche à atteindre
+le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a encore
+coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour
+cette fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième
+Crève-Coeur, qu'il avait rapproché du bord avec sa
+perche.</p>
+
+<p>Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés
+à terre sans mouvement, le bec ouvert, les ailes
+étendues, les yeux entr'ouverts. Blaise les porta sur
+l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de la
+mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il
+eut beau les frotter, les rouler sur le sable chaud, les
+poulets restèrent sans vie. Voyant tous leurs efforts
+inutiles, Hélène et Blaise se relevèrent.</p>
+
+<p>«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit
+Blaise. Des poulets si jeunes, ce n'est pas bon à manger;
+d'ailleurs, ça fait mal au coeur de manger des
+bêtes qu'on a soignées.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne
+les laissons pas ici; les chats les dévoreraient.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une
+chose; j'ai entendu dire à un médecin qu'on faisait
+revenir des noyés en les couvrant de cendre tiède; il
+y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout
+près: plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout
+cas, cela ne leur fera pas de mal, et peut-être... qui
+sait,... la cendre tiède, en les réchauffant, les ranimera-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de
+les enterrer demain.»</p>
+
+<p>Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils
+les portèrent à la buanderie, où ils trouvèrent effectivement
+un tonneau de cendre; on venait d'en remettre
+de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, Hélène
+y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre
+jusqu'à la tête, ne laissant passer que le bec et
+les yeux. Ils fermèrent ensuite la buanderie et s'en
+allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de la
+mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du
+chagrin d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté
+de Jules. Quand Hélène revint dans sa chambre, elle
+y trouva Jules qui l'attendait avec un peu d'inquiétude,
+pour savoir ce qu'avait dit son père.</p>
+
+<p>«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui
+dit-elle, et tu as encore fait une méchanceté au pauvre
+Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air
+innocent; qu'ai-je donc fait, Hélène? tu m'accuses
+toujours sans savoir comment les choses se sont
+passées.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets,
+que tu les as arrachés à Blaise après lui avoir
+jeté du sable dans les yeux, et que tu as conté des
+mensonges à papa.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est
+Blaise qui avait volé des poulets; je ne savais pas
+qu'ils fussent à toi; j'ai voulu les lui enlever, et, pour
+que je ne les aie pas, il les a jetés dans la mare.</p>
+
+<p>&mdash;Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est
+abominable de mentir avec autant d'effronterie! Tu
+pourrais bien réserver tes mensonges pour papa, qui
+a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te
+connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu
+dis.</p>
+
+<p>JULES, <i>avec colère</i></p>
+
+<p>Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me
+dis cinquante sottises pour excuser Blaise, qui est un
+sot et un impertinent; je le ferai chasser avec son
+vilain père.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta
+part. C'est bien triste pour moi d'avoir un si méchant
+frère.»</p>
+
+<p>Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour
+écrire. Jules resta un instant indécis s'il resterait chez
+Hélène pour la contrarier, ou s'il irait se plaindre à
+son père; il finit par quitter la chambre, et il se dirigea
+vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors
+occupé à lire.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que
+c'est bien triste pour moi d'avoir une si mauvaise
+soeur; elle croit tous les mensonges que lui fait
+Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
+prétendant que je mentais, que Blaise valait cent
+fois mieux que moi, qu'elle voudrait bien l'avoir pour
+frère, et qu'elle serait enchantée si vous me chassiez
+pour me mettre au collège.</p>
+
+<p>&mdash;Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly;
+elle est entichée de ce mauvais garnement de Blaise;
+mais, aujourd'hui, j'excuse son humeur, et je ne lui
+en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir perdu
+ses poulets.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a
+volé ses poulets. Pourquoi faut-il que ce soit moi qui
+reçoive des injures, parce que son Blaise a menti?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais
+que je ne me mêle pas de l'éducation de ta soeur;
+va te plaindre à ta mère, si tu veux, et laisse-moi
+finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette
+semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»</p>
+
+<p>Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire
+gronder sa soeur, et il n'avait pas réussi. Il ne voulait
+pas aller se plaindre à sa mère; elle n'était pas
+toujours disposée à le croire et à l'approuver, comme
+M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse
+pour son fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune
+crainte qu'elle le dénonçât, parce qu'il la savait trop
+bonne pour le faire gronder. Il résolut donc de se
+taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
+d'Hélène.</p>
+
+<p>Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda
+à sa mère la permission d'enterrer les poulets et de
+faire venir Blaise pour l'aider. Mme de Trénilly y
+consentit, à la condition que Blaise ne mettrait pas
+les pieds au château ni dans le jardin de Jules.
+Hélène le promit et ajouta en souriant que la défense
+serait probablement très bien reçue, car le pauvre
+Blaise ne devait avoir nulle envie de se retrouver avec
+Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; il
+venait chercher les poulets pour leur préparer une
+fosse.</p>
+
+<p>«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce
+pas, mon cher Blaise? Ne passons pas devant le château,
+pour que Jules ne te voie pas et ne vienne pas
+nous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je
+vous assure bien. Il me demanderait de venir avec
+lui que je refuserais, car, je suis fâché de vous le
+dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais je
+n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour
+moi que l'est M. Jules... Mais nous voici arrivés;
+allons prendre nos pauvres morts.»</p>
+
+<p>Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri
+de surprise que répéta immédiatement Hélène, entrée
+avec lui. Les poulets qu'on avait cru morts étaient
+vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
+cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.</p>
+
+<p>«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est évidemment la cendre, répéta Hélène.
+Quel bonheur de revoir mes pauvres poulets vivants,
+et quelle bonne idée tu as eue, mon bon Blaise! Sans
+ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
+enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je
+vais pendant ce temps les porter à leur poulailler, où
+tu me trouveras.</p>
+
+<p>&mdash;Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander
+du pain et du lait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a
+défendu que tu entres au château.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi on me croit toujours un vaurien, un
+voleur, dit Blaise en soupirant. C'est triste, mais c'est
+bon, car j'en ferai mieux ma première communion,
+en supportant ces affronts avec courage et douceur...
+Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour
+les poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle,
+si je suis un peu longtemps; il y a loin d'ici chez
+nous, l'avenue est longue.»</p>
+
+<p>Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était
+triste, car elle sentait combien était injuste la mauvaise
+opinion qu'on avait de Blaise, et elle s'affligeait
+que ce fût son frère qui eût fait tout ce mal.</p>
+
+<p>«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner.
+Le bon Dieu fera sans doute connaître son innocence;
+mais en attendant il souffre et Jules triomphe.
+Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est mauvais!
+L'année prochaine il doit faire sa première communion;
+comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît
+pas ses torts?...»</p>
+
+<p>Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint
+qu'au bout d'une demi-heure.</p>
+
+<p>«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée
+faite par maman. J'ai été longtemps, car il a fallu
+la préparer, puis revenir pas trop vite pour ne pas
+renverser l'assiette; elle est bien pleine, les poulets
+vont se régaler.»</p>
+
+<p>Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les
+quatre poulets affamés se précipitèrent dessus et
+picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en restât miette.</p>
+
+<p>Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés
+pendant deux ou trois jours, pour qu'ils pussent
+s'habituer à leur nouvelle demeure. En peu de
+semaines ils devinrent de beaux poulets gras et forts.
+Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps;
+Hélène lui en sut gré et crut que c'était un commencement
+de repentir et d'amélioration. Un jour que
+Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules lui dit:</p>
+
+<p>«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène?
+Le cuisinier en ferait volontiers une fricassée.</p>
+
+<p>&mdash;Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée,
+j'espère bien, maman, que vous n'y avez pas songé,
+et que c'est une invention de Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour
+les manger, Hélène, dit Mme de Trénilly.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée
+de les manger. Je veux garder ces jolies volailles pour
+qu'elles pondent et qu'elles couvent; je veux les laisser
+mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
+et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la
+mort.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver?
+Il a dû être bien attrapé quand il a vu qu'au lieu
+de les manger pour son dîner il aurait encore à les
+soigner!»</p>
+
+<p>Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement,
+mais elle se contint, et, jetant sur son frère un regard
+qui le fit rougir, elle se contenta de dire:</p>
+
+<p>«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules;
+tu sais la bonne opinion que j'en ai et l'amitié que
+j'ai pour lui. Je la lui doit en compensation du tort
+que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on le
+calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et
+sans dire les choses comme je les sais.»</p>
+
+<p>Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de
+sa soeur. Il se borna à dire, en levant les épaules:</p>
+
+<p>«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier
+le déjeuner et le dîner; elle ne fit pas attention
+à la fin de la discussion d'Hélène et de Jules, et
+reprit sa lecture interrompue.</p>
+
+<p>Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait
+transportés chez Mme Anfry, de peur que Jules n'eût
+la fantaisie de les attraper et de les faire manger. A
+l'automne, les poulets étaient devenus des poules qui
+se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent
+leurs oeufs et eurent à leur tour des poulets à conduire.
+Hélène finit par en faire cadeau à Mme Anfry,
+qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps à
+autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses
+poules. Ils étaient toujours tendres et gras, et chacun
+en appréciait la qualité.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>X</h2>
+
+<h3>LE RETOUR DE JULES</h3>
+
+
+<p>A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti
+pour Paris avec toute sa maison. Anfry, sa femme et
+Blaise furent enchantés de se retrouver seuls; l'hiver
+se passa plus agréablement pour Blaise, dont chacun
+commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté.
+Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance
+pour faire des parties de jeu et de promenade
+avec ses camarades d'école; mais il préférait travailler
+à la maison avec son père et sa mère. Ils causaient
+souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne
+faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas
+de bien à en dire, et Blaise avait demandé à ses parents
+de n'en pas parler plutôt que d'en dire du mal.</p>
+
+<p>«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler,
+papa, je ne pourrais peut-être pas m'empêcher de leur
+en vouloir de leur injustice, surtout à M. Jules, et je
+me sentirais de la colère, de la haine peut-être. Et
+comment pourrais-je faire ma première communion et
+recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon
+coeur à ceux qui m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a
+bien pardonné à ses bourreaux; il a même prié pour
+eux. Je veux tâcher de faire comme lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit
+son père en l'embrassant. Tu es plus sage que moi et
+ta mère... C'est qu'il ne nous est pas facile de pardonner
+à ceux qui ont fait du mal à notre enfant, qui l'ont
+fait passer pour un voleur, un méchant, un...</p>
+
+<p>&mdash;Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air
+suppliant, ne parlez que de Mlle Hélène, qui a été si
+bonne pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne
+risque rien d'en parler; pas de danger de dire une méchanceté.»</p>
+
+<p>«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et
+il en remit une à Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry;
+j'arrive avec mon fils lundi prochain. Soignez particulièrement
+la chambre de Jules, qui est souffrant depuis
+une chute de cheval. Je vous salue.</p>
+
+<p>«Comte de TRÉNILLY.»</p>
+
+<p>«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry.
+Je n'ai guère de temps pour tout préparer. Il faut
+nous y mettre tous dès aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de
+M. Jules et pas de Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait
+pas, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La
+place d'une jeune fille n'est-elle pas près de sa mère!
+Au surplus, nous le verrons bien quand ils seront
+arrivés.»</p>
+
+<p>Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant
+quatre jours ils ne firent que frotter, essuyer et
+ranger. Enfin, tout se trouva terminé le lundi dans la
+journée.</p>
+
+<p>«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour
+soigner particulièrement l'appartement de M. Jules. Je
+l'ai frotté, essuyé, comme les autres; je ne peux pas
+faire mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais
+y mettre des fleurs, qui le rendront plus gai.»</p>
+
+<p>En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules
+avait pris un autre aspect; il y avait des fleurs dans
+les vases, des corbeilles de fleurs sur les croisées, sur
+la commode. Blaise avait fait de son mieux, et il avait
+réussi.</p>
+
+<p>Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez
+eux, ils n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte.
+Comme l'année d'avant, un courrier à cheval l'annonça;
+la grille fut ouverte et la voiture roula dans l'avenue.
+Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près de
+lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène
+n'y étaient pas. Blaise avait déjà su par des gens qui
+avaient précédé M. de Trénilly qu'Hélène était au couvent
+pour renouveler sa première communion, et que
+sa mère ne la ramènerait que dans le courant de juillet,
+deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air
+encore plus sombre et plus sévère que l'année précédente.</p>
+
+<p>«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à
+sa femme en refermant la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot
+pour désennuyer M. Jules, répondit Mme Anfry.
+C'est qu'il ne serait pas possible de le refuser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit
+Anfry. Tu as donc oublié ce qu'ils en disaient?...»</p>
+
+<p>Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un
+domestique vint demander Blaise au château.</p>
+
+<p>«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte
+m'a bien recommandé de le ramener avec moi.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour
+dîner.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et
+M. Jules va être plus maussade que d'habitude.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié
+le mal qu'il en disait l'année dernière.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a
+changé d'idées depuis, et M. Jules ne rêve plus que
+Blaise. Mlle Hélène a raconté bien des choses qu'on ne
+savait pas; elle a tant parlé de la piété de Blaise et de
+ses bons sentiments pour sa première communion, que
+Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie
+pour M. Jules.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais
+autant que chacun restât chez soi.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours
+dire à M. le comte que Blaise est sorti.»</p>
+
+<p>Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme
+fort contrariés de cette lubie de Jules.</p>
+
+<p>Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était
+venu le demander au château, le pauvre garçon eut
+peur et supplia son père de le laisser aller aux champs
+tout de suite après son dîner.</p>
+
+<p>«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?</p>
+
+<p>&mdash;J'irai travailler aux champs avec les garçons de
+ferme, papa; le fermier m'a tout justement demandé
+si je ne voulais pas venir en journée chez lui pour
+toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon maintenant;
+je puis bien travailler comme un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici
+le domestique que j'aperçois enfilant l'avenue; bien
+sûr, c'est encore pour toi.»</p>
+
+<p>Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une
+porte de derrière pour ne pas être vu du domestique. Il
+courut à toutes jambes à la ferme et demanda de l'ouvrage;
+on lui donna des vaches à mener à l'herbe et à
+garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
+cinq minutes après que Blaise en était parti.</p>
+
+<p>«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant
+de tous côtés. N'est-il pas encore revenu dîner?
+M. le comte l'envoie chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller
+travailler à la ferme, où il est retenu pour l'été, dit
+Anfry d'un air satisfait et légèrement moqueur.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous
+avais prévenu que M. le comte le demandait?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à
+gagner sa vie. Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter
+comme les enfants de M. le comte.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner
+un galop, et vous en aurez les éclaboussures bien certainement.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies
+quand je ne les mérite pas.»</p>
+
+<p>Le domestique s'en retourna encore une fois en
+grommelant, et Anfry alla à son jardin; tout en bêchant,
+il souriait en se disant:</p>
+
+<p>«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est
+qu'il n'est pas bête, ce garçon!»</p>
+
+<p>Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement;
+il voyait bien que Blaise ne venait pas parce
+qu'il ne s'en souciait pas, et que le travail à la ferme
+n'était qu'un prétexte. Cette résistance l'irritait sans le
+surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène
+pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu
+de l'estime pour lui, et il commençait à croire que
+Jules avait pu être trompé par les apparences et s'être
+mépris sur les intentions de Blaise. Jules, de son côté,
+qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la
+complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il
+avait de le revoir et de l'avoir pour compagnon de
+jeux. M. de Trénilly admirait la générosité de son fils,
+qui oubliait les méfaits de Blaise, et il se promettait de
+satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à la
+campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une
+chute de cheval dans une partie de cerises à Montmorency
+hâta ce retour. Jules demanda Blaise dès son
+arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au
+lendemain.</p>
+
+<p>Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise
+était au catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi.
+Mais quand il vit une seconde fois revenir le domestique
+sans Blaise, et qu'il sut qu'il en serait de même
+tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son père
+lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce
+qui pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait
+toute distraction, et ne cessait de demander Blaise.
+M. de Trénilly, qui l'aimait avec une faiblesse qu'il
+n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de sa
+tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager
+Blaise de son travail de ferme et de le ramener dans
+une heure avec lui. Jules se calma d'après cette assurance,
+et resta tranquillement étendu dans son fauteuil.
+M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison
+d'Anfry: mais Anfry était sorti pour faire des fagots
+dans le bois.</p>
+
+<p>De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur,
+M. de Trénilly alla à la ferme et demanda Blaise.
+On lui dit qu'il était dans les prés à garder les vaches.</p>
+
+<p>«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le
+par quelqu'un, j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends
+ici.»</p>
+
+<p>Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière,
+non sans quelque crainte; l'air sombre et mécontent
+du comte la terrifiait; aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver,
+sous un léger prétexte; elle prévint ses enfants
+de ne pas entrer dans la salle, de peur de se faire gronder
+par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, disait-elle,
+et elle alla voir qui on pourrait mettre à la
+place de Blaise.</p>
+
+<p>Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit
+ans et le plus jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer
+dans la salle; mais la crainte fit bientôt place à la
+curiosité; l'aîné, Robert, alla tout doucement regarder
+à la fenêtre pour voir comment était la figure peu aimable
+de M. le comte. Il recommanda à ses frères de
+l'attendre dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes
+après il revint et leur dit à voix basse:</p>
+
+<p>«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à
+fait. Il a levé les yeux, je me suis sauvé bien vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il
+doit être effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende
+pas, dit Robert; il te battrait.»</p>
+
+<p>François partit aussitôt et revint comme son frère,
+mais bien plus effrayé.</p>
+
+<p>«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je
+crois qu'il m'a vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre
+comme s'il voulait sauter au travers; je me suis sauvé;
+j'ai eu bien peur.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune;
+j'ai tant envie de voir ses yeux qui brillent!</p>
+
+<p>&mdash;Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te
+voie. Reviens tout de suite.»</p>
+
+<p>Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de
+frayeur. Il marcha sur la pointe des pieds en approchant
+de la fenêtre et chercha à voir, mais il était trop
+petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper sur le
+rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts.
+Le bruit qu'il faisait attira l'attention du comte,
+qui se leva et se dirigea vers la fenêtre au moment où
+Alcine parvenait à y monter. Le pauvre enfant poussa
+un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce terrible
+croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur.
+Le comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit
+précipitamment la fenêtre et le saisit par le corps.
+Le pauvre Alcine crut que c'était pour le dévorer, et il
+se mit à crier plus fort en appelant ses frères à son
+secours.</p>
+
+<p>«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours!
+Robert, François, au secours!»</p>
+
+<p>Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa
+l'enfant par terre au moment où les frères, bravant le
+danger, accouraient, armés, l'un d'une fourche, l'autre
+d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la porte et
+s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette
+attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement
+au fond de la chambre. Il s'arma d'une chaise pour
+s'en faire un bouclier contre la fourche et le râteau qui
+cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, pendant
+qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert
+et François, voyant leur frère en sûreté, fondirent
+une dernière fois sur le comte, toujours armé de sa
+chaise; la fourche et le râteau restèrent pris dans la
+paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, entraîna
+son frère qui se trouvait également sans armes, et tous
+deux se précipitèrent hors de la chambre avec autant
+d'agilité qu'ils y étaient entrés. Le comte, revenu de sa
+surprise, voulut savoir ce qui avait causé cette attaque
+inexplicable; il sortit, tourna autour de la maison,
+visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne.
+Les enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru
+tous les trois rejoindre leur mère, qui revenait avec
+Blaise; ils lui racontèrent que le comte était si méchant
+et si furieux qu'il avait voulu manger Alcine.</p>
+
+<p>«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous
+n'étions arrivés avec une fourche et un râteau...</p>
+
+<p>&mdash;Une fourche, un râteau! contre M. le comte!
+s'écria la mère effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce
+qui va advenir de nous?</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche
+énorme, et il avait de grandes dents blanches
+comme celles d'un loup!</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!</p>
+
+
+<p>ALCINE</p>
+
+<p>Et des grandes mains énormes qui me serraient
+d'une force!...</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous
+fait? Prendre M. le comte pour un loup. Mais
+est-ce croyable, cette sottise-là?... Jamais il ne nous le
+pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? Ma
+foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais,
+après ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez
+peur.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds.
+Je n'aurais pas eu peur sans cela.</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous
+dit de ne pas y aller? C'est que vous aviez peur qu'il
+ne nous fît du mal.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il
+t'a demandé; va le trouver dans la salle et raconte-nous
+ce qu'il t'aura dit; tu nous retrouveras dans la
+grange.»</p>
+
+<p>Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins
+ne pas y aller seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres
+du comte et de la fermière et il se dirigea vers la
+ferme sans trop hâter le pas... Il arriva jusqu'à la salle
+et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.</p>
+
+<p>«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière
+et aux enfants; vous pouvez venir, il n'y a plus de
+danger.»</p>
+
+<p>A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à
+dix pas de lui le comte sortant d'une bergerie. Il avait
+reconnu la voix de Blaise et s'empressait de lui parler
+pour l'emmener, lorsqu'il entendit le joyeux appel à la
+famille du fermier.</p>
+
+<p>«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me
+prend-on ici? Un des marmots que j'empêche de tomber
+du haut de la fenêtre croit que je vais le manger;
+deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau
+comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi,
+Blaise, tu appelles, me croyant parti, en criant qu'il
+n'y a plus de danger! Qu'est-ce que tout cela veut dire?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé,
+les enfants ont eu peur de vous déranger, et..., et...</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>avec colère et ironie</i></p>
+
+<p>Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu
+m'assommer?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu
+défendre leur petit frère.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du
+mal? Ce petit imbécile criait sans savoir pourquoi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune,
+et...</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on
+ne se lance pas contre un homme à coups de fourche,
+surtout quand cet homme est le maître de la maison.
+Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses enfants.»</p>
+
+<p>Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation
+aussi peu agréable, courut à la recherche de la fermière,
+qu'il trouva blottie dans un coin de la grange,
+entourée des enfants, qui osaient à peine respirer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Madame François, M. le comte vous demande, et les
+enfants aussi.</p>
+
+<p>LA FERMIÈRE</p>
+
+<p>Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire?
+que va-t-il faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants,
+il faut bien y aller puisqu'il l'ordonne.»</p>
+
+<p>Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur
+mère en s'accrochant à son tablier; elle entra dans la
+salle, traînant ses enfants, dont la peur redoubla quand
+ils se trouvèrent en face du redoutable comte. Il les
+attendait debout au milieu de la salle, les bras croisés
+et tenant une canne à la main. La fermière salua, balbutia
+quelques mots d'excuses, et attendit que le comte
+parlât.</p>
+
+<p>«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix
+brève; comment avez-vous osé me menacer de vos
+fourches?</p>
+
+<p>ROBERT</p>
+
+<p>J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors
+que nous avons foncé sur vous pour le dégager.</p>
+
+<p>FRANÇOIS</p>
+
+<p>Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air
+sauvage et... mécontent.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>à la fermière</i></p>
+
+<p>Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte;
+je vous fais compliment de votre succès. Vous pouvez
+dire à votre mari qu'il n'a pas besoin de se déranger
+pour venir signer la continuation de son bail. Je
+vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements,
+je leur apprendrai à me respecter.»</p>
+
+<p>Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques
+coups en disant: «Chacun son tour; voici pour la
+fourche, voilà pour le râteau!»</p>
+
+<p>Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère
+les suivit en murmurant et en se félicitant d'avoir à
+quitter sous peu un si mauvais maître.</p>
+
+<p>M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le
+suivre. Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister
+et suivit silencieusement, la tête baissée.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XI</h2>
+
+<h3>LE CERF-VOLANT</h3>
+
+
+<p>Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly
+se retourna, et, voyant l'air malheureux de Blaise, il ne
+put s'empêcher de sourire et de lui demander s'il
+croyait aussi devoir être dévoré.</p>
+
+<p>Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.</p>
+
+<p>«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans
+doute que mon pauvre Jules est malade et que j'ai besoin
+de toi pour le distraire?»</p>
+
+<p>Blaise ne répondit pas; le comte reprit:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques
+sottises, mais je veux les oublier en raison des bons
+sentiments que tu as manifestés depuis, d'après ce que
+m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous les jours
+chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son
+compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus
+à la ferme. Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant,
+je suis fâché... Je ne peux pas... Papa désire que je travaille,
+que je gagne...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y
+perdras pas; je te donnerai le double de ce que tu reçois
+à la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu
+courage, je ne pourrais pas entrer au château avec l'opinion
+que vous avez de moi. Je n'ai pas mérité les reproches
+que vous m'adressiez l'année dernière, et je
+ne puis vous promettre de faire autrement cette année.
+M. Jules ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort;
+mais je ne crois pas possible que je reste près de lui
+dans les sentiments que je lui connais.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te
+demande; quant au passé, le mieux est de n'en pas
+parler. Nous voici bientôt arrivés; viens avec moi chez
+Jules, il sera bien content de te voir.»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour
+ce jour-là, se proposant bien de demander à son père
+de refuser toutes les propositions du comte.</p>
+
+<p>Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de
+son père avec une vive impatience.</p>
+
+<p>«Eh bien, papa, Blaise vient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le
+trouver. Tu vois, Blaise, que Jules t'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien
+nous amuser. Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai
+lorsque je pourrai sortir.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous
+savoir malade.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier,
+de la colle, des couleurs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur
+Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Au cuisinier, au valet de chambre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire:
+«C'est M. Jules qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»</p>
+
+<p>Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire
+un cerf-volant; mais il oublia de dire qu'il venait de la
+part de Jules. Tous les domestiques qui se trouvaient
+dans l'antichambre éclatèrent de rire.</p>
+
+<p>«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants!
+Il fait des cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends
+pour ton fournisseur? C'est bien de l'honneur, en vérité!&mdash;Servez
+donc Monsieur, camarades! dépêchez-vous!
+Monsieur attend, Monsieur est pressé!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un
+des domestiques en lui tournant autour de la tête un
+papier sale et huileux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre
+en lui versant sur la tête une tasse d'eau sale.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième
+en lui remplissant de cirage le visage et les
+mains.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les
+mains de ces domestiques méchants et grossiers. Il ne
+crut pas convenable de rentrer ainsi fait chez Jules, et
+courut chez lui pour se débarbouiller et changer de vêtements.
+Son père et sa mère furent effrayés de le voir
+revenir mouillé, noirci; mais il les rassura en leur expliquant
+qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
+mauvais traitements dont il leur rendit compte.</p>
+
+<p>«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux,
+puisque Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement
+humilier pour me sauver.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne
+retourneras plus dans cette maison de malheur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien
+me permettre d'y retourner, parce que, cette fois, ce
+n'est pas la faute de M. Jules; il m'attend toujours, et
+il doit trouver que je mets bien du temps à faire sa
+commission.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules,
+mon garçon, crois-moi. Laisse-moi aller trouver
+M. le comte, que je lui dise pourquoi je t'empêche d'y
+retourner.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques,
+on les renverrait peut-être.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont
+faites à toi, pauvre Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait
+attendre M. Jules, qui se sera sans doute impatienté.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais
+était pour M. Jules?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières
+paroles j'ai perdu la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer
+de M. Jules. Il y a tout de même de ma faute là-dedans.
+C'eût été un peu sot si j'avais réellement demandé
+à ces messieurs de me servir comme si j'étais
+leur maître.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser
+les autres. C'est bien, mais tous ne font pas comme
+toi.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison
+pour que je n'avoue pas quand j'ai tort. Au revoir, papa
+et maman; je tâcherai de ne pas rester trop longtemps.»</p>
+
+<p>Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château
+et rentra chez Jules sans passer par l'antichambre.
+Il le trouva maussade et en colère d'avoir attendu si
+longtemps.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je
+t'avais commandé? Qu'est-ce que cette belle toilette?
+Est-ce que j'avais besoin que tu changeasses d'habits?
+C'était bien la peine de me faire attendre mon cerf-volant
+depuis une heure!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je
+m'étais sali dans l'antichambre, et je ne pouvais me
+présenter plein de cirage devant vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends
+de quoi faire un cerf-volant! Et où sont le papier,
+la colle, l'osier, les couleurs, la ficelle?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu
+me les donner.</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules,
+rouge de colère. On n'a pas voulu! quand c'est moi qui
+les demande! Ils vont voir! Je les ferai tous chasser.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des
+domestiques, c'est la mienne, parce que je n'ai pas
+pensé à dire que c'était pour vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu
+avais droit à quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre
+et rapporte tout ce qu'il faut.</p>
+
+<p>BLAISE, <i>avec embarras</i></p>
+
+<p>Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher
+un des domestiques et vous lui expliqueriez vous-même
+ce que vous voulez.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout.
+Va tout de suite. Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir
+affaire à un garçon bête et entêté comme toi! Je suis
+fatigué de te répéter la même chose.»</p>
+
+<p>Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas
+voulu faire gronder les domestiques, dont il avait tant
+à se plaindre depuis un an, et, malgré sa répugnance, il
+retourna à l'antichambre répéter sa demande, mais en
+ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste,
+donne-moi le papier... Pas celui-ci! Le plus beau,
+le plus grand... Cours à la cuisine faire de la colle et
+rapporte une pelote de ficelle. Georges, va vite au jardin
+demander au jardinier de l'osier pour faire un cerf-volant
+pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
+précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt
+demander de quoi faire un cerf-volant, est-ce que
+c'était pour M. Jules?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous
+voilà dans de beaux draps. M. Jules va nous faire tous
+partir pour avoir coiffé, arrosé et peint son messager.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur, pas du tout.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement
+d'habits?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne
+rapportais pas de quoi faire un cerf-volant parce que
+j'avais oublié de dire que c'était pour M. Jules.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE</p>
+
+<p>Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut
+avouer que tu n'as pas de méchanceté. J'ai eu une
+belle peur! La place est bonne; non pas que les maîtres
+soient bons; ils sont au contraire détestables, mais
+ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait de
+beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi,
+Blaise, puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons
+quelquefois d'une bouteille de vin, de liqueur, de café,
+de gâteaux, d'une moitié de volaille, de toutes sortes
+de choses.»</p>
+
+<p>Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique,
+mais il vit qu'il y avait une intention aimable,
+et il remercia, tout en emportant les objets qu'on
+s'était empressé d'apporter.</p>
+
+<p>«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant,
+dit-il en posant le tout sur une table.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence
+donc.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous
+amuser à le faire vous-même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains
+à couper des bâtons d'osier, me salir les doigts à coller
+des papiers, me fatiguer et m'ennuyer à arranger tout
+cela? C'est pour que tu le fasses que je t'ai fait venir;
+je m'amuserai à te regarder faire.»</p>
+
+<p>Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules
+et il eut un instant la pensée de le laisser là et de s'en
+aller.</p>
+
+<p>«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le
+serviteur, c'est certain; je dois faire les volontés des
+maîtres et souffrir les humiliations. Tant pis pour
+M. Jules s'il est égoïste et dur; tant mieux pour moi si
+je le sers avec soumission et patience.»</p>
+
+<p>Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles
+de papier, et préparait l'osier pour l'attacher en forme
+de coeur. Il passa une grande heure à faire ses préparatifs,
+à coller les feuilles et à les fixer sur les baguettes
+d'osier. Quand il eut fini de tout coller, qu'il n'y eut
+plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant,
+Blaise dit à Jules:</p>
+
+<p>«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à
+peindre des figures sur le papier blanc du cerf-volant?
+je ferai la queue pendant ce temps; je ne saurais pas
+peindre.»</p>
+
+<p>Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui,
+vit qu'il s'était endormi.</p>
+
+<p>«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne
+sera pas bien, mais j'aurai fait de mon mieux.»</p>
+
+<p>Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des
+hommes et des animaux sur le cerf-volant. Il n'avait
+aucune idée de peinture ni de dessin, c'était donc fort
+laid; ses hommes avaient l'air de poteaux de grande
+route, montrant le chemin aux passants; ses lapins
+avaient l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à
+des chats, ses oiseaux pouvaient être pris pour des papillons,
+ses arbres pour des toits de maisons, ses montagnes
+pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, dans
+sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures
+superbes et attendait avec impatience le réveil de Jules
+pour les lui faire admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit
+les bras en bâillant et appela Blaise.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il
+est tout à fait beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez
+comme il est couvert de belles peintures.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses
+figures?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon
+mieux, il me semblait que c'était bien et joli.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi
+ce cerf-volant.»</p>
+
+<p>Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand
+Jules le tint entre ses mains, il donna un grand coup
+de poing dans le papier, qu'il creva, mit le tout en lambeaux,
+brisa les baguettes d'osier et mit la queue en
+pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.</p>
+
+<p>«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon
+travail perdu! L'ouvrage de trois heures?</p>
+
+<p>&mdash;Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence,
+et tâche de faire mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur
+Jules, dit le pauvre Blaise en sanglotant... j'ai fait de
+mon mieux... Je n'ai plus de courage... Je ne peux pas
+recommencer; cela m'est tout à fait impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je
+veux un autre cerf-volant.»</p>
+
+<p>Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter,
+la tête cachée dans ses mains; sa patience et sa
+résignation étaient vaincues par la dureté et l'égoïsme
+de Jules; la tristesse de son coeur, longtemps comprimée,
+se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.</p>
+
+<p>«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en
+chez toi, et reviens demain de bonne heure.»</p>
+
+<p>Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans
+pouvoir parler et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à
+un petit bois contre lequel était adossé sa maison;
+là il s'assit au pied d'un arbre et pleura quelque
+temps encore.</p>
+
+<p>«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si
+méchant pour moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire
+plaisir, il tourne tout contre moi; jamais je n'entends
+sortir de sa bouche une parole de bonté, de remerciement!
+Toujours des reproches, des injures, de
+l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant
+ses sanglots, pardonnez-moi ces murmures;
+que votre volonté soit faite et non la mienne. Corrigez
+ce pauvre M. Jules, changez son coeur, rendez-le bon
+et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
+voudrais et le servir avec affection comme mon bon
+petit M. Jacques. Mon bon, mon cher petit Monsieur
+Jacques, pourquoi êtes-vous parti? j'étais si heureux
+avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il en séchant
+ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je
+pas me trouver heureux de souffrir pour expier les
+fautes que je commets et pour ressembler à Notre-Seigneur?
+Voyons, pas de faiblesse,... du courage! Je vais
+laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais reprendre
+ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai
+que je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne
+voilà-t-il pas un grand malheur! J'en referai un autre
+demain... L'autre n'était pas joli tout de même, se dit-il
+en souriant; les peintures étaient toutes drôles... C'est
+naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois clair
+maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir
+pas été admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en
+me couchant, j'en demanderai pardon au bon Dieu.»</p>
+
+<p>Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur,
+et rentra en chantant à la maison.</p>
+
+<p>«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui
+rentre gaiement. Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci,
+mon garçon?</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on
+dirait que tu as pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as
+pleuré!</p>
+
+<p>BLAISE, <i>riant</i></p>
+
+<p>C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est
+ma faute; je suis un nigaud et un orgueilleux.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous
+ne pensez.»</p>
+
+<p>Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé,
+supprimant seulement les épithètes injurieuses de
+Jules.</p>
+
+<p>Anfry examinait attentivement la physionomie expressive
+de Blaise pendant son récit. Quand il eut fini,
+il l'attira à lui et l'embrassa à plusieurs reprises, pendant
+que de grosses larmes roulaient le long de ses
+joues.</p>
+
+<p>«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon
+bon Blaise; je comprends tout,... même ce que tu n'as
+pas dit. Quant aux douceurs que te promettent les domestiques,
+n'accepte rien; en faisant des générosités
+aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables
+de vol; ne nous faisons jamais leurs complices.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas
+même un morceau de sucre ou de gâteau.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites
+choses, tu le seras dans les grandes.»</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XII</h2>
+
+<h3>L'ACCENT DE VÉRITÉ</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher,
+Blaise alla au château et demanda encore de
+quoi faire un cerf-volant. Les domestiques, au lieu de
+le maltraiter comme ils l'avaient fait la veille, le
+reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion.
+Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires,
+le valet de chambre qui la veille avait promis
+tant de choses à Blaise lui demanda s'il avait
+déjeuné.</p>
+
+<p>«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment;
+j'ai mangé avant de partir.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Qu'as-tu mangé?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du pain et des radis, Monsieur.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner
+un meilleur: une bonne tasse de café au lait avec
+une tartine de pain et de beurre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim;
+je n'en mangerai pas.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement
+pas.</p>
+
+<p>LE VALET DE CHAMBRE</p>
+
+<p>Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de
+votre obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits,
+dit-il en plaçant devant Blaise une assiette de biscuits;
+et voici le vin», ajouta-t-il en mettant à côté un verre
+de frontignan.</p>
+
+<p>Au moment où il posait la bouteille, il entendit le
+bruit d'une porte bien connu; c'était celle du comte;
+en une seconde le valet de chambre et ses camarades
+disparurent, laissant Blaise seul, devant la bouteille
+de frontignan et les biscuits.</p>
+
+<p>Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que
+Jules demandait. Son étonnement fut grand en le
+voyant tout seul, les armoires ouvertes et le frontignan
+et les biscuits devant lui.</p>
+
+<p>«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu
+de sa surprise. Saint Blaise enrôlé dans les voleurs?
+Belle conduite, en vérité! Tu ne manques pas de front
+ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour voler
+mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est
+très bien! très bien!</p>
+
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise
+les larmes aux yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est
+certainement pas moi qui ai sorti ce vin et ces biscuits!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas
+vous; mais, croyez-en ma parole, ce n'est pas moi non
+plus.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu
+seul devant ces armoires ouvertes, cette bouteille posée
+devant toi, et ce verre plein placé pour être bu?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique
+je le sache. Je suis ici pour avoir de quoi faire un
+cerf-volant à M. Jules, qui m'attend. Quant aux armoires
+et au reste, je n'en suis pas coupable, et je vous
+supplie de me croire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à
+mi-voix; il vous domine malgré vous: me voici disposé
+et obligé à le croire, malgré ma raison et l'évidence des
+faits.&mdash;C'est bon, va chez Jules qui t'attend, ajouta-t-il
+à haute voix.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le
+savoir pour rester dans votre maison et surtout près
+de votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly
+avec vivacité, après un instant d'hésitation. Je te crois,
+puisque je ne puis faire autrement, et que malgré moi
+je t'estime.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les
+yeux brillants de bonheur. Que le bon Dieu vous récompense
+en votre fils de la bonne parole que vous avez
+dite! Merci.»</p>
+
+<p>Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de
+Trénilly ému et surpris de l'impression que ce garçon
+produisait sur lui et de l'autorité qu'exerçait sa parole.</p>
+
+<p>«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le
+voyant entrer. Je croyais que tu ne viendrais pas.»</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer
+ma sottise d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu
+serais fâché de ce que je t'avais dit.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été...,
+pas fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré
+encore longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant
+fini par comprendre que j'étais un orgueilleux et,
+de plus, un sot, et me voici prêt à vous faire un cerf-volant,
+que je soignerai de mon mieux...</p>
+
+<p>&mdash;Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Et que je me garderai bien de peindre, reprit
+Blaise en souriant. Il faut convenir que c'était bien
+laid ce que j'avais fait, et que vous avez eu raison de
+le déchirer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en
+balbutiant, touché malgré lui de l'humilité et de la
+bonté de Blaise; on aurait pu l'arranger, le couvrir, le
+repeindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu
+faire du défunt et commençons le nouveau. Voulez-vous
+m'aider un peu, Monsieur Jules? cela ira plus
+vite.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que
+d'habitude.</p>
+
+<p>Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant
+que Jules préparait le papier; il le fit d'assez bonne
+grâce, et avant une heure le cerf-volant fut terminé; il
+ne restait plus à faire que la queue, et Jules essaya de
+barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. Blaise
+les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs
+et de formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise,
+devint de plus en plus aimable et lui proposa de lancer
+le cerf-volant sur la pelouse devant la maison. Blaise
+n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent à sortir.
+Blaise offrit de porter le cerf-volant.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur
+Jules; si elle traînait et que vous missiez le pied dessus,
+vous la feriez casser.»</p>
+
+<p>Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le
+prit à deux mains et fit quelques pas pour faire traîner
+la queue et la rouler à son bras. En tirant la queue
+pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas qu'elle était accrochée
+à un des candélabres de la cheminée; il sentit de
+la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre
+roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et
+bronze, tout était brisé.</p>
+
+<p>«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre;
+tout est cassé! quel dommage! que c'est malheureux!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre;
+crois-tu que je vais pleurer pour un méchant candélabre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans
+doute?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut
+gronder, ce sera toi qu'il grondera, et il aura bien raison.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit Blaise stupéfait.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une
+queue si longue et si entortillée qu'on ne sait qu'en
+faire? Si tu n'avais pas voulu faire le savant et montrer
+ton habileté, il n'y aurait pas eu de queue, et le candélabre
+ne serait pas cassé.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que
+j'ai fait cette queue, c'est pour vous faire plaisir, pour
+embellir votre cerf-volant. Et si vous y aviez regardé,
+vous auriez tiré plus doucement et vous n'auriez rien
+cassé.</p>
+
+<p>&mdash;Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec
+colère et tapant du pied. Je te dis que c'est la tienne;
+tu es un maladroit; tu disais toi-même tout à l'heure
+que tu étais sot et orgueilleux! c'est très vrai.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur
+Jules; mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi
+je te dis que tu es désagréable et insupportable.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous,
+Monsieur Jules? Ce n'est pas moi qui le demande, bien
+sûr; je n'y ai pas déjà tant d'agrément?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant,
+que je te rends malheureux?... Ce n'est pas vrai;
+c'est toi qui me mets en colère et qui m'ennuies avec tes
+airs bêtes.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de
+vous contenter; bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette
+fois c'est pour ne plus revenir, puisque je ne vous suis
+point utile.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne
+de toi», dit Jules en mettant en pièces le cerf-volant
+et le jetant à la tête de Blaise.</p>
+
+<p>Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son
+canapé en criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly
+entra précipitamment dans la chambre de Jules et fut
+effrayé de le voir dans cet état, qu'il prenait pour du
+chagrin. Il vit le candélabre brisé et les débris du cerf-volant,
+que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne
+fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude
+ce qu'il avait.</p>
+
+<p>Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia
+enfin:</p>
+
+<p>«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il
+arrivé? Parle, Blaise.»</p>
+
+<p>Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre,
+Jules s'empressa de prendre la parole:</p>
+
+<p>«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté:
+il a fait une si longue queue au cerf-volant qu'elle a
+accroché le candélabre, qui s'est cassé. Et voilà à présent
+qu'il se fâche, qu'il ne veut pas arranger mon
+cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne reviendra
+plus jamais, parce que je suis un méchant, un
+insupportable. Il m'a abîmé hier mes couleurs et un
+cerf-volant; aujourd'hui il casse tout, puis il se fâche
+encore!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences,
+je te ferai fouetter par mes gens.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le
+comte; je ne crois mériter aucune punition. Et quant
+à me faire fouetter par vos gens, ils n'ont pas le droit
+de me frapper et je ne me laisserai pas faire.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est ce que nous verrons, petit drôle.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je
+vous en supplie; une autre fois, s'il recommence, je le
+laisserai fouetter; mais, aujourd'hui je ne veux pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que
+je lui pardonne son insolence, et j'aime à croire qu'il
+ne recommencera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous
+pardonne de tout mon coeur, et à vous aussi, Monsieur
+le comte, tout-puissant que vous êtes et tout petit que
+je suis. Si jamais vous venez à savoir la vérité, dites-vous
+bien tous les deux que je vous ai pardonnés, sincèrement
+pardonnés.»</p>
+
+<p>Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant
+que le comte fût revenu de sa stupéfaction.</p>
+
+<p>Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps
+pensif, regardant souvent Jules, dont l'attitude embarrassée
+et l'air craintif indiquaient une mauvaise conscience.</p>
+
+<p>«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui;
+Jules, je t'en conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne
+d'avance; dis-moi si Blaise est innocent et si tu l'as
+calomnié par un premier mouvement d'humeur et de
+dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que
+Blaise a raison et que tu me trompes.»</p>
+
+<p>Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles
+de son père; car lui-même commençait à avoir
+parfois des remords de son injustice et de sa cruauté
+envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
+confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir,
+arrêta l'aveu prêt à lui échapper, et il dit d'une voix
+basse et hésitante:</p>
+
+<p>«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous
+croyez que je mens, et pourquoi vous ajoutez foi aux
+impertinentes paroles de Blaise et pas aux miennes;
+je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
+portier, un paysan.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans
+sa voix, dans tout son air quelque chose que je ne puis
+m'expliquer, mais qui me donne une estime, une confiance
+qui augmentent à chaque démêlé que j'ai avec
+lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore
+avec instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque
+chose à nous pardonner à toi et à moi? Je ne t'en demanderai
+pas davantage, je te le promets; est-ce oui ou
+non?</p>
+
+<p>&mdash;... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête
+et les yeux.</p>
+
+<p>Quand Jules releva la tête, son père était parti.
+Inquiet, effrayé, il alla le chercher dans sa chambre;
+il n'y trouva personne. Il sonna un domestique.</p>
+
+<p>«Où est papa? dit-il; est-il sorti?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir;
+il a descendu l'avenue du côté d'Anfry.»</p>
+
+<p>L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était
+allé faire chez Anfry? Il aura voulu sans doute questionner
+Blaise.</p>
+
+<p>«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est
+passé, se dit Jules, et papa va être furieux contre moi.
+Il est impossible que Blaise ne lui raconte pas tout;
+j'ai été un peu méchant pour lui, et il sera enchanté de
+se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, je ne
+sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi...
+Il est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il
+parle, il a un air si honnête,... et véritablement il est
+bon,... le pauvre garçon! Comme je l'ai traité hier!...
+Et c'est lui qui vient me dire qu'il a été orgueilleux et
+sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
+Blaise!»</p>
+
+<p>Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly
+marchait à pas précipités vers la maison d'Anfry.
+Il y trouva Blaise, les yeux rouges, l'air triste, qui
+était en train de raconter à son père la cause de son
+nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers
+Blaise, à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de
+quelques pas pour éviter le contact du comte. Il fut
+très surpris quand il vit le comte lui saisir la main, la
+presser fortement, et lui dire d'une voix émue:</p>
+
+<p>«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte
+ton pardon et je t'en remercie; tu es un brave et honnête
+garçon, je te l'ai dit ce matin; je t'estime et je te
+crois. Reviens au château sans crainte, quand tu voudras
+et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
+et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite
+d'avoir un fils pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur
+que vous nous faites.»</p>
+
+<p>Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre
+garçon, tremblant et ému, se permit de presser à son
+tour la main qui pressait la sienne. Quand il sentit
+que le comte lui rendait cette pression, il saisit la main
+du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le comte,
+ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte,
+et sortit sans ajouter une parole, mais en saluant d'un
+air amical. Quand il fut parti, Anfry s'écria:</p>
+
+<p>«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau
+d'être venu lui-même et tout de suite reconnaître ses
+torts. C'est le bon Dieu qui récompense ta patience et
+ton humilité, mon Blaisot.</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant
+le plaisir que m'a fait la visite de M. le comte et
+tout ce qu'il m'a dit; et la main qu'il me serrait à la
+briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air si sévère,
+il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc
+M. Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de
+sa part!»</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur
+était plein de reconnaissance pour le bon Dieu, pour
+le comte, pour Jules. Il ne se souvenait plus des sévérités
+du comte, des méchancetés et des calomnies de
+Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
+reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules.
+Il se réveilla donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse
+était remplacée par un sourire radieux: son père
+et sa mère, heureux de cette transformation, l'embrassèrent
+avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au
+château.</p>
+
+<p>«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de
+revoir M. le comte et de remercier M. Jules de sa franchise.»</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XIII</h2>
+
+<h3>LE REMORDS</h3>
+
+
+<p>Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules
+levé, habillé et prêt à le recevoir. En entrant dans le
+vestibule et en montant l'escalier, il fut surpris de ne
+pas voir de domestiques; c'était pourtant l'heure où ils
+étaient tous occupés à faire les appartements. En approchant
+de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
+extraordinaire et un bruit confus de voix qui
+s'entr'appelaient. Il poussa la porte, entra et vit M. de
+Trénilly assis près du lit de Jules, qui paraissait en
+proie à une fièvre violente, et qui parlait avec une vivacité
+tenant du délire.</p>
+
+<p>«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,...
+il dirait tout. Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté.
+Ne dites rien à papa... Je vous ferai tous chasser... Ce
+pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je suis sûr qu'il
+m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, j'ai
+honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»</p>
+
+<p>Et Jules retomba dans les bras de son père désolé;
+il ne dit plus rien; il tournait la tête de tous côtés.</p>
+
+<p>«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa
+faute,... c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe!
+qu'est-ce qu'il veut? il ne dit pas..., mais je vois bien...
+il veut que je devienne comme lui,... que je dise tout à
+papa, à tout le monde... Non, c'est impossible,... impossible...
+Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... tu vois
+bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
+honte!... Je ne peux pas.»</p>
+
+<p>Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas.
+Blaise restait à la porte, tremblant, effrayé, ne sachant
+pas s'il devait se montrer ou s'en aller. M. de Trénilly
+attendait avec impatience le médecin qu'il avait envoyé
+chercher.</p>
+
+<p>La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il
+n'avait rien dit à Jules, dont l'inquiétude augmentait
+d'heure en heure en voyant l'air sévère et préoccupé
+de son père.</p>
+
+<p>«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il
+dit?»</p>
+
+<p>Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant
+adieu, son père, pour la première fois de sa vie, refusa
+de l'embrasser et lui dit:</p>
+
+<p>«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir,
+réfléchis à ta conduite et repens-toi.»</p>
+
+<p>«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui
+est si sévère? Je vais être très malheureux; il sera pour
+moi, comme il est pour Hélène et pour tout le monde,
+sévère à faire trembler. Ce méchant Blaise! qu'avait-il
+besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur?
+Papa n'est pas son père! il aurait peut-être chassé
+les Anfry, voilà tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver
+demain? J'ai peur! Oh! j'ai peur! Je m'ennuie tant,
+déjà! Ce sera bien pis!»</p>
+
+<p>Après avoir passé une partie de la nuit dans cette
+cruelle inquiétude, Jules, à peine rétabli de sa maladie,
+fut pris de la fièvre et du délire. Quand la bonne d'Hélène
+vint le lendemain ouvrir ses volets et lui apporter
+ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle le trouva
+si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
+immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville
+voisine, et s'établit près de son fils sans savoir quels
+soins, quels remèdes lui donner. Les paroles incohérentes
+de Jules lui découvrirent la cause de sa maladie;
+quelque chose de grave troublait sa conscience; il ne
+savait quel moyen employer pour la décharger du
+poids qui l'oppressait. Personne dans la maison n'avait
+d'empire sur Jules et ne possédait son affection. Dans
+sa détresse, le malheureux comte se retourna comme
+pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours
+immobile, debout à la porte; les domestiques étaient
+tous sortis.</p>
+
+<p>«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est
+Dieu qui t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau
+malade de mon pauvre Jules. Viens; c'est le remords
+qui le tue; le remords du mal qu'il t'a fait. Dis-lui que
+tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me pardonnes.
+Dieu te venge en m'éclairant.»</p>
+
+<p>Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser,
+mais le comte, l'attirant, le serra contre son coeur.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il
+ne m'enlève pas mon fils, qu'il lui ouvre les yeux
+comme il me les a ouverts à moi, qu'il lui donne le
+temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal qu'il t'a
+fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
+prier.»</p>
+
+<p>Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont
+les fréquents gémissements, les paroles entrecoupées
+lui brisaient le coeur.</p>
+
+<p>Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il
+pria et pleura; sa prière fervente et généreuse obtint
+du bon Dieu un léger adoucissement aux souffrances
+de Jules; quand le comte se releva, Jules dormait d'un
+sommeil assez calme.</p>
+
+<p>Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il
+releva Blaise, toujours agenouillé près du lit de Jules,
+lui serra les mains dans les siennes et lui dit à voix
+basse:</p>
+
+<p>«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais
+m'habiller. S'il s'éveille, viens me chercher.»</p>
+
+<p>Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu
+s'établir près de son lit, gardant Blaise près de lui. Le
+médecin n'arrivait pas; le comte ne savait que faire
+pour dégager la tête si évidemment embarrassée. La
+bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly
+était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion d'Hélène.</p>
+
+<p>Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son
+père et Blaise sans les reconnaître.</p>
+
+<p>«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne
+laissez pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je
+dirai... Appelez Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma
+tête brûlera moins;... c'est si lourd dans ma tête... Tout
+ce que je veux dire pèse tantôt dans ma tête, tantôt
+dans mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise
+en s'approchant timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens
+vous soigner.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu
+sais bien tout ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était
+pas vrai... Tout, tout était faux... Tu sais bien les poulets?...
+c'est moi qui les avais noyés... Tu sais bien les
+habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les siens; c'est
+lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été
+bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs?
+c'est moi qui ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander
+par Blaise... Tu sais bien le cerf-volant? c'est
+moi qui ai été méchant, si méchant!... Blaise a été si
+bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,...
+non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu
+comme il m'a pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui
+a pardonné!... Papa a été méchant pour Blaise!... C'est
+ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! ma tête!...
+Blaise! je veux Blaise!»</p>
+
+<p>Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque
+parole était pour lui une affreuse révélation de sa
+propre faiblesse, de sa propre injustice et de la méchanceté
+de son fils. La tête cachée dans les mains, il sanglotait
+à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à travers
+ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête
+de Blaise à genoux près de lui.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce
+pauvre M. le comte; mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez
+à ce pauvre M. Jules, donnez-lui le repentir de
+ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le
+repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui
+la connaissance afin qu'il puisse décharger son coeur
+en avouant les fautes qui l'oppressent. Mon Dieu, ne le
+laissez pas mourir sans pardon; votre pardon à vous,
+bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre
+père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi,
+mon bon Dieu, vous savez que je lui ai pardonné depuis
+bien longtemps, dès que l'offense était commise.
+Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui,
+il se repent.»</p>
+
+<p>Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas
+être repoussée. Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et
+Jules devait être sauvé; sa guérison devait être complète,
+comme on le verra, mais elle se fit attendre; le
+père devait expier par ses angoisses les torts de sa faiblesse.
+Dieu permit que la maladie de Jules fût longue
+et cruelle.</p>
+
+<p>Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen
+prolongé et intelligent, que Jules était atteint d'une
+fièvre cérébrale. Après avoir entendu quelques phrases
+qui décelaient une conscience troublée, il recommanda
+que le malade ne fût soigné que par les deux personnes
+qui préoccupaient constamment son imagination frappée,
+afin qu'au premier retour de raison il ne vît que
+ces deux personnes, et qu'il ne pût pas craindre d'avoir
+été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite de fréquentes
+applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles,
+aux mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons
+rafraîchissantes, de l'air dans la chambre, diète
+absolue, une demi-obscurité et pas de bruit.</p>
+
+<p>La journée fut terrible; d'un accablement semblable
+à la mort, Jules passait à une agitation et à un flot de
+paroles accusatrices; il apprit ainsi à son malheureux
+père toute la noirceur de son âme. Le repentir que Jules
+témoignait de plus en plus adoucissait un peu le coup
+terrible porté à son amour et à son amour-propre de
+père. Plus il découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait
+et admirait la charité, la bonté si chrétienne de
+Blaise. Dix fois par jour il le serrait contre son coeur,
+il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait pardon
+pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains
+du comte, l'encourageait, le consolait, lui parlait du
+bon Dieu, lui enseignait la prière du coeur, la vraie
+prière du chrétien. Quand il ne pouvait calmer le désespoir
+du comte, il se mettait à genoux près de lui et
+disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient
+toujours par diminuer l'agitation du comte
+et lui rendre l'espérance.</p>
+
+<p>L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de
+fièvre. Le septième jour, après un sommeil de trois
+heures, dont avaient profité le comte et Blaise pour s'assoupir
+dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et appela
+Blaise comme de coutume.</p>
+
+<p>«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur
+ses pieds et prenant sa main.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant
+besoin de te voir et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été
+méchant pour toi! Comment peux-tu me pardonner?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond
+de mon coeur, je vous ai pardonné depuis bien longtemps.
+Notre-Seigneur n'a-t-il pas pardonné à tous ceux
+qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire de
+même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez
+pas; nous parlerons de cela plus tard.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez
+encore.»</p>
+
+<p>Jules but de l'orangeade.</p>
+
+<p>«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon
+de rester près de moi! J'ai été si méchant pour toi!
+Oh! si tu savais, comme tout cela me brûlait la tête et
+le coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous
+ferez mal.»</p>
+
+<p>Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison,
+ne pouvant maîtriser sa joie, fut sur le point de se
+montrer et d'embrasser son enfant, qu'il avait cru perdu,
+quand Jules retourna la tête et dit à Blaise:</p>
+
+<p>«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le
+laisse pas venir; si je le vois, je mourrai de honte et
+de frayeur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez
+bien tranquille; mais votre papa est si bon pour vous,
+il vous aime tant, que vous ne devez pas en avoir peur.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Mais la honte, Blaise, la honte?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre
+faute: ce sera beau de tout avouer. Mais vous avez le
+temps d'y penser, Dieu merci: ainsi tâchez de dormir
+encore; nous causerons de cela plus tard.»</p>
+
+<p>Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de
+Jules la première pensée de l'aveu comme expiation;
+il mettait entre ses mains le moyen d'apaiser sa conscience,
+de retrouver le calme qu'il avait perdu.</p>
+
+<p>Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise
+mêlée de satisfaction; il sentait vaguement qu'il
+pouvait tout réparer; mais, trop faible pour réfléchir
+sérieusement, il se laissa aller au sommeil et dormit
+encore deux bonnes heures.</p>
+
+<p>M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait
+peur de troubler le repos de Jules; il désirait dire
+quelques mots à Blaise, et il n'osait parler. Blaise,
+s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, arriva
+jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la
+portée du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le
+serra vivement dans ses bras et lui dit bas à l'oreille:</p>
+
+<p>«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je
+l'aime, que c'est toi qui as changé mon coeur, que tu
+es son frère, mon second enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le
+comte, répondit Blaise tout bas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise,
+afin qu'il n'ait plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon
+Monsieur le comte; ayez confiance, vous en serez récompensé.»</p>
+
+<p>Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans
+ses mains, il réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus
+véritablement admirables de cet enfant.</p>
+
+<p>«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il
+avec surprise. Ce pauvre enfant de portier a les sentiments
+élevés d'un prince, la science d'un savant, la
+générosité, la charité d'un saint. Quand il me parle, il
+m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent
+mon coeur de si doux sentiments que je ne sens plus
+mes inquiétudes ni mon malheur. Quand il me reprend,
+il me fait rougir comme s'il avait autorité sur moi.
+Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce qu'il
+est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions
+du catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion,
+parce qu'il est un saint enfant de Dieu... Et
+mon Jules, mon pauvre Jules, qu'est-il auprès de cet
+enfant? Un malheureux pécheur, un misérable comme
+moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je
+me confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près
+de lui, et je m'améliorerai avec lui, et notre maître à
+tous deux sera ce pauvre enfant calomnié, outragé,
+maltraité par nous... J'aime cet enfant; je l'aime à
+l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
+modèle et mon guide.»</p>
+
+<p>Le comte regarda avec attendrissement le pauvre
+Blaise, qui s'était rendormi dans un fauteuil, et dont la
+physionomie exprimait si bien le calme d'une bonne
+conscience. Il se leva, se plaça près du lit de Jules, et
+contempla avec une pénible émotion son visage contracté
+et agité.</p>
+
+<p>«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et
+sage Blaise, et pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé.
+Que je sois seul puni, et que mon fils soit épargné!»</p>
+
+<p>Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec
+anxiété ses moindres mouvements, prêt à se cacher à
+son premier réveil. Jules dormit longtemps encore;
+évidemment il était mieux. Il s'éveilla enfin, ouvrit les
+yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise de
+dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière
+le rideau du lit.</p>
+
+<p>«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé
+sans doute, ajouta-t-il en se soulevant et regardant de
+tous côtés... Je croyais qu'il était là... J'ai eu peur, bien
+peur.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur
+Jules? Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous
+gronder après vous avoir vu si malade?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma
+maladie? Dis-moi la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens
+que je parlais beaucoup.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez
+de rien, ne regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant
+que vous étiez si mal, que nous craignions de vous
+voir mourir, vous avez dit tout ce que vous avez fait;
+vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous embrassait,
+vous serrait dans ses bras et priait le bon
+Dieu de vous sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en
+voulait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules
+avec accablement.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa
+et moi. Il n'y a que nous deux qui approchions de vous.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!</p>
+
+<p>&mdash;Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable
+de résister plus longtemps au désir de le rassurer;
+Jules! je t'aime toujours; plus qu'avant ta maladie,
+parce que je vois tes remords et que je t'en estime
+davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable,
+c'est moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui
+t'ai donné un si triste exemple. Jules! pardonne-moi,
+mon enfant; c'est ton père qui a besoin de pardon,
+parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»</p>
+
+<p>Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait
+à l'étreinte passionnée de son père en le couvrant
+de larmes. Le comte eut peur en le voyant ainsi
+pleurer; mais ces pleurs étaient un baume pour l'âme
+malade de Jules; ces larmes le soulageaient.</p>
+
+<p>«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant
+son père, qui cherchait à s'éloigner, pleurer dans
+vos bras!... Quel bien me font ces larmes! Comme je
+me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur de
+n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous
+connaissez la vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous
+l'aimerons tant, nous tâcherons de le rendre si heureux,
+qu'il ne sera plus pauvre Blaise! Je lui ai de
+grandes obligations, car c'est à lui que je dois le changement
+de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu
+et prier. Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui
+qui le premier t'a donné des sentiments de repentir; il
+t'a touché par sa patience, sa charité, sa générosité, son
+admirable humilité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout?
+ajouta Jules en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de
+ce sourire, le premier qu'il eût vu sur les lèvres de
+Jules depuis plusieurs semaines. Et à présent que tu es
+tranquille sur mes sentiments à ton égard, tâche de te
+reposer, tu es faible, bien faible encore.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose,
+je reposerai mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon
+ami, va lui chercher une petite tasse de bouillon de
+poule.»</p>
+
+<p>Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il
+courut annoncer la bonne nouvelle de la convalescence
+de Jules, et demanda un bouillon, qu'on fit chauffer
+avec empressement.</p>
+
+<p>Pendant son absence, Jules prit la main de son père,
+la baisa à plusieurs reprises, le regarda fixement et dit
+avec hésitation:</p>
+
+<p>«Papa,... papa, Blaise est mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir devancer ma pensée.»</p>
+
+<p>Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but
+avec avidité. A partir de ce moment la convalescence
+s'établit et marcha rapidement. M. de Trénilly continua
+à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas souffrir
+que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade.
+Il le renvoya coucher ce même soir chez son père.
+Blaise avait réellement besoin de repos; il avait à peine
+sommeillé pendant les sept jours du danger de Jules;
+la nuit comme le jour, il était avec le comte, toujours
+au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
+l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents,
+mais Blaise avait toujours refusé; il se bornait à y
+courir matin et soir pour donner des nouvelles de Jules.
+pour se débarbouiller et changer de vêtements.&mdash;Blaise
+raconta à ses parents tout ce qui s'était passé
+ce jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après
+avoir remercié le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda
+pas à s'endormir et ne se réveilla que le lendemain au
+grand jour.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XIV</h2>
+
+<h3>LES DOMESTIQUES</h3>
+
+
+<p>Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner
+quand il entra dans la cuisine, un peu honteux
+de sa longue nuit; mais son père le rassura en
+lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le
+reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude
+et les veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner
+et courut au château pour reprendre son poste
+près de Jules. La nuit avait été excellente, et le sommeil
+de Jules n'avait été interrompu que deux fois,
+par le besoin de prendre de la nourriture; il avait bu
+du bouillon; le médecin, qui sortait d'auprès de lui,
+avait permis des soupes, et Jules était en train d'en
+manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à
+lui et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise
+du domestique qui avait apporté la soupe. Jules lui
+tendit la main en souriant, ce qui augmenta l'étonnement
+du domestique.</p>
+
+<p>«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant
+à l'office, voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas
+vu, je ne le croirais pas! M. le comte qui embrasse
+le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main et qui
+lui sourit!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment,
+M. le comte, qui est si fier qu'il ne vous regarde
+seulement pas, et qu'il semble se croire au-dessus de
+tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! Du
+nouveau, comme tu dis, Adrien.</p>
+
+<p>&mdash;Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et
+le petit, va-t-il devenir insolent!</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!</p>
+
+<p>&mdash;Et le servir comme un maître! comme M. Jules!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne
+suis pas là-dessus, moi, du même avis que vous: je
+ne crois pas que le petit change sa manière pour cela.
+Il est bon et honnête, cet enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié
+toutes ses histoires de l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh
+bien, entre nous, je n'ai jamais beaucoup cru à ces
+histoires. Nous connaissons bien M. Jules et de quoi
+il est capable.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que
+c'en est répugnant.</p>
+
+<p>&mdash;Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non
+plus. Est-il orgueilleux!</p>
+
+<p>&mdash;Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte
+Adrien! Comment aurait-il embrassé le petit du
+concierge?</p>
+
+<p>&mdash;Comment et pourquoi, nous n'en savons rien,
+mais ce qui est certain, c'est qu'il l'a fait. Attention à
+nous et soyons polis et même aimables pour ce nouveau
+favori.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait,
+à ce gamin.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de
+cirage le jour du cerf-volant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes
+amis, et soyons prudents à l'avenir. De la politesse,
+des égards.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il
+en voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi des liqueurs!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi des sucreries!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à
+emporter chaque jour <i>les restes</i> du dîner. On sait bien
+ce que sont <i>les restes</i> d'une cuisine pour les amis; de
+quoi nourrir toute la famille et largement.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre
+jour un gigot entier à la petite Lucie, la repasseuse.
+Hier un gâteau pas seulement entamé à la bouchère.
+Ce matin, une livre de beurre à la voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef
+avec humeur. Tu as bien porté, l'autre jour, un panier
+de vin au village!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur
+au repas que donnait l'épicier.»</p>
+
+<p>La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation
+intime; un des domestiques se précipita pour
+répondre à l'appel.</p>
+
+<p>«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec
+précaution la porte de Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise
+déjeune avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»</p>
+
+<p>Cinq minutes après, le domestique apportait une
+petite table avec deux couverts, une volaille froide,
+du jambon, du beurre frais et des fruits.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première
+fois que je mangerai avec appétit depuis la
+maladie de mon pauvre Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner,
+je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme
+d'habitude.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner
+cela, après toutes les fatigues que tu as eues, toutes
+les nuits que tu as passées?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé
+cette nuit; il n'y paraît plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique;
+si j'ai besoin de vous, je sonnerai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise,
+de moi qui ait tant accepté et reçu de toi, continua le
+comte. Prends garde que ce ne soit encore de l'orgueil,
+ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
+la main sur la tête et sur la joue de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de
+l'orgueil; je recevrais de vous plus volontiers que de
+tout autre; cela me ferait même plaisir de vous donner
+cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un air pensif,
+je sais que votre coeur déborde de reconnaissance
+pour les soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous
+ne savez que faire pour me le témoigner... Attendez...
+attendez,... je vais vous contenter. Habillez-moi de
+neuf pour la première communion, dans un mois.
+Cela me fera un grand plaisir et à papa aussi, car
+c'est cher pour des gens comme nous... Voulez-vous?
+voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant à la volaille,
+vraiment je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>&mdash;Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri;
+oui, tu as bien deviné avec ton excellent coeur
+le besoin que j'éprouve de t'exprimer ma reconnaissance;
+je te remercie de me dire si franchement ce
+qui te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement
+complet pareil à celui de Jules.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas
+si beau! ce ne serait pas bien, voyez-vous. Le serviteur
+ne doit pas se vêtir comme le maître; je serais moi-même
+mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; laissez-moi
+commander mes habits comme si papa devait payer,
+et puis c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que
+tu dis est sage.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une
+chose;... mais... ne vous fâchez pas si j'en demande
+trop... Dites seulement: non, Blaise, tu es trop ambitieux.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,...
+parle donc! Dis, mon enfant, dis.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi
+de vous embrasser non pas du bout des lèvres,
+mais là... comme je l'entends,... comme j'embrasse
+quand j'aime...</p>
+
+<p>&mdash;Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en
+ouvrant les bras pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec
+transport et qui embrassa le comte à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>Jules avait regardé et écouté avec attendrissement,
+il voulut à son tour embrasser Blaise comme un frère,
+un ami.</p>
+
+<p>«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne
+nous quitte jamais?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second
+fils, ton camarade d'études et de jeux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution,
+impossible. J'ai un père moi aussi, et une mère; je
+suis leur seul enfant; je dois rester près d'eux,
+et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
+seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non
+seulement de fait, mais d'habitudes, d'éducation, de
+vêtements et de manières. Je ne serais plus comme
+leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
+je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous
+servir et à vous témoigner mon affection et mon
+respect: mais quitter mes parents, vous suivre à Paris,
+jamais!»</p>
+
+<p>Le comte considérait avec émotion la belle figure
+de Blaise animée par les sentiments qu'il exprimait
+avec énergie et noblesse.</p>
+
+<p>«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il;
+mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend,
+c'est que je ne m'en sente pas humilié.</p>
+
+<p>«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il
+dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose; et
+nous ne ferons rien sans te consulter, Blaise. C'est
+toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure
+pour tes habits.»</p>
+
+<p>Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit
+emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise
+que Blaise n'avait pas mangé.</p>
+
+<p>«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office:
+une nouvelle merveille! M. Blaise a refusé l'invitation
+de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son
+couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge,
+ce mangeur de pain et de fromage, refuse de
+la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc
+pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien
+qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon
+vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais
+rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propos de ce
+vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous
+ne l'avons jamais su.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien
+avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner
+M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour
+n'en plus sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est
+implanté près d'un homme riche et grand seigneur
+comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus...
+Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite
+à déjeuner!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est
+laissé embrasser! on aurait dit qu'il voulait rendre à
+M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait
+sauté au cou.</p>
+
+<p>&mdash;La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a
+pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être
+le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien
+nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous
+aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir
+l'air d'y toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout
+ça n'est pas franc du collier; l'année dernière il fait
+cinquante infamies, et cette année le voilà un sage!
+un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour
+de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur
+nos gardes; ne nous découvrons pas trop.»</p>
+
+<p>Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur
+ouvrage, Blaise parut à la porte et dit que M. Jules
+demandait qu'on allât au village chercher un demi-cent
+de jolies billes pour s'amuser.</p>
+
+<p>«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un
+des gens. J'en apporterai un cent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi,
+mon petit Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je
+n'aurais pas de quoi les payer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur!
+répondit le domestique. On les portera sur le compte
+de M. Jules.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules
+me gronderait, et il aurait raison.</p>
+
+<p>&mdash;M. Jules ne le saura pas, nigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur
+son compte.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas
+sur le compte de M. Jules; si le cent a coûté trois
+francs, on mettra: demi-cent de billes, trois
+francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les
+siennes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est
+tout simplement un vol. Je ne prêterai jamais les
+mains à une friponnerie, quelque petite qu'elle soit.
+Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors
+que je serais malheureux et méprisable.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à
+monsieur Blaise! Tu as oublié tes friponneries de
+l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas commis de friponneries, répondit
+Blaise avec calme et dignité. Le bon Dieu m'a toujours
+protégé contre le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à
+la fin. Ce que je te disais était pour rire; tu l'as pris
+au sérieux comme un nigaud.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en
+se retirant.</p>
+
+<p>«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les
+domestiques au bout de quelques instants. Il ne faut
+plus rien lui offrir. Attendons qu'il demande. Nous
+nous compromettrions.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XV</h2>
+
+<h3>L'AVEU PUBLIC</h3>
+
+
+<p>La convalescence de Jules marcha rapidement; il
+avait repris une gaieté qui l'avait abandonné depuis
+longtemps; souvent il causait avec son père de sa vie
+passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, de
+ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et
+douce. Il ne trouvait pas avoir suffisamment réparé
+ses torts envers Blaise; il semblait méditer un projet
+qu'il ne voulait découvrir à personne.</p>
+
+<p>«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et
+d'Hélène pour achever ma réparation à Blaise: ce
+sera une bonne manière de me préparer à la première
+communion que nous devons faire ensemble.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais
+maintenant, mon pauvre Jules? Blaise semble être
+parfaitement heureux.</p>
+
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais
+il m'a beaucoup parlé, depuis ma maladie, de ses
+devoirs envers Dieu, envers les hommes et envers lui-même;
+il m'a expliqué sur les motifs de sa conduite
+des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le
+curé, qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes
+choses; vous verrez, papa, que ce que je veux faire
+sera bon et vous fera plaisir. Car, vous aussi, cher
+papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez
+dans ma chambre, je vois bien comme vous priez
+et comme vous pleurez en priant; j'ai bien vu que
+vous causiez avec le curé; c'est tout cela qui fait du
+bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de
+bonnes pensées que je n'avais jamais eues auparavant...
+C'est singulier.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai
+dit le jour où je me suis montré pour la première fois
+près de ton lit de mourant, c'est moi qui étais coupable
+de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
+Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer;
+ta maladie, en amollissant mon coeur, m'a
+permis de comprendre mes torts immenses envers
+ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et
+par mon irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire
+de Blaise, et tu as fait comme ton père, que tu aimes
+et que tu rends bien heureux par ton changement.</p>
+
+<p>Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse;
+Blaise arriva peu de temps après; il continuait à passer
+tout son après-midi avec Jules et le comte.</p>
+
+<p>Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait
+à faire d'assez longues promenades dans la
+campagne; on s'étonnait au village de voir que Blaise
+l'accompagnait toujours et était traité amicalement
+par le comte.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly était attendu très prochainement
+avec Hélène; ni l'une ni l'autre n'avaient su ni la gravité
+de la maladie de Jules, ni le retour de Blaise dans
+le château, ni le changement du comte et de Jules.
+Hélène avait renouvelé sa première communion avec
+une grande piété et avait ardemment prié pour la
+conversion de son père et de Jules. On s'apprêtait au
+château à les recevoir avec une affection inaccoutumée.
+Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda
+à son père de rassembler toute la maison dans le salon,
+le soir de l'arrivée de la comtesse et d'Hélène;
+son père lui avait vainement demandé quelle était son
+intention en convoquant ainsi tous les gens, y compris
+Anfry, sa femme et Blaise.</p>
+
+<p>«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception
+de maman et d'Hélène; vous serez tous contents,
+j'en suis sûr.»</p>
+
+<p>Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir
+qu'à la convocation générale.</p>
+
+<p>«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger
+et de ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera
+pas, je te le promets: seulement les premières
+heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. Après tu
+seras avec moi le plus possible, comme depuis ma
+maladie.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance
+en vous, ce n'est plus comme avant. Je répondrais
+de vous comme de moi-même.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.</p>
+
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a
+consolé quand elle me voyait pleurer!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pauvre Blaise, tu pleurais donc?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez
+donc que je passais aux yeux de tous pour un vaurien,
+un menteur, un voleur.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul
+qui étais cause de tout le mal. Mais je te vengerai.
+sois tranquille! J'y suis plus décidé que jamais.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me
+vengerez-vous? Je n'ai pas besoin de vengeance, moi!
+Ne suis-je pas bien heureux maintenant, entre vous
+et l'excellent M. le comte? Cela me paraît drôle de
+penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne
+craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par
+jour! et quand il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le
+serre à l'étouffer.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Mon bon Blaise, comme je t'aime!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je
+vous aime bien, car je vous aime en Dieu. Je vous aime
+comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, comme mon frère
+en Dieu.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu,
+quand nous aurons fait notre première communion
+ensemble, rien ne pourra plus nous séparer.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur
+Jules, nous serons réunis en Dieu et nous nous
+retrouverons dans le ciel.»</p>
+
+<p>Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent
+ainsi au château; là Jules dit adieu à son ami,
+qui attendit avec impatience la convocation du soir
+pour savoir ce que ferait Jules.</p>
+
+<p>L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient,
+en se promenant devant le château, l'arrivée
+de Mme de Trénilly et d'Hélène. La voiture parut enfin
+dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. Hélène
+sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant
+que sa mère descendait plus posément. M. de Trénilly
+reçut sa fille dans ses bras et l'embrassa avec une effusion
+qui surprit agréablement Hélène, peu habituée
+aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda
+avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut
+et l'embrassa encore en souriant.</p>
+
+<p>«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après
+la sainte cérémonie à laquelle je n'ai pu malheureusement
+assister.»</p>
+
+<p>La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de
+n'en rien témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules,
+qui avait déjà dit bonjour à sa mère. Ce fut bien un
+autre étonnement quand elle vit Jules se jeter à son
+cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant des
+paroles affectueuses.</p>
+
+<p>«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour
+manquait à ma joie. Je suis si content de te revoir!
+Je t'aime bien, à présent que je sais mieux t'apprécier.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc
+été plus malade que nous ne le pensions?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du
+corps et de l'âme. Mais je suis guéri maintenant,
+grâce à Dieu... et à Blaise», ajouta-t-il en lui-même.</p>
+
+<p>Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés;
+ses yeux semblaient chercher quelqu'un; elle se hasarda
+à demander timidement:</p>
+
+<p>«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés,
+je ne le vois pas parmi les gens de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il vient donc au château, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.</p>
+
+<p>Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas
+le sourire moqueur et méchant d'autrefois, mais un
+sourire doux et bon qu'elle n'avait jamais vu à son
+frère. Elle remarqua alors combien Jules était embelli
+et le changement qu'avait subi toute sa personne
+et surtout sa physionomie.</p>
+
+<p>«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu
+ainsi. Tu as l'air tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;La maladie change, répondit Jules avec gravité.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première
+communion, dit Hélène avec hésitation.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement;
+je compte pour cela sur toi, ma chère soeur, et aussi
+sur un ami que je te présenterai ce soir.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins
+dans le pays?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans
+mon coeur que s'est fait le changement.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mon bon Jules, que je suis contente de te voir
+comme tu es maintenant!»</p>
+
+<p>Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient
+la chambre d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené
+sa femme et lui racontait la terrible maladie de
+Jules, les pénibles révélations qui en avaient été la
+conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme
+de Jules et dans la sienne propre, les services immenses
+que leur avait rendus Blaise, la bonté, la piété
+admirable de cet enfant, et l'impression que ses vertus
+avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.</p>
+
+<p>Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui
+disait son mari, sembla mécontente de n'avoir pas su
+le danger qu'avait couru son fils, et se montra incrédule
+quant aux vertus extraordinaires de Blaise.</p>
+
+<p>«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé
+votre coeur à l'attendrissement et à la crédulité; le
+petit bonhomme, qui n'est pas bête, en a profité pour
+vous fasciner et s'impatroniser dans la maison. J'espère
+que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
+reprendra sa place.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur
+et cette injustice. Le pauvre Blaise, bien loin
+d'abuser et même d'user de son ascendant sur moi et
+sur Jules, a refusé les offres avantageuses que nous
+lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu
+d'hommes faits eussent été capables.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans
+connaître les offres que vous lui avez faites, je présume
+qu'elles étaient de nature à ne pas être agréées par
+moi.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez
+combien vous me peinez profondément, combien
+vous blessez tous mes sentiments paternels!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à
+gâter vos enfants, surtout Jules, que vous avez rendu
+odieux.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu
+méchant et odieux; Blaise l'a rendu bon et aimable.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait
+perdre la raison; ne me débitez donc pas de semblables
+sornettes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit
+le comte avec un geste de désolation en quittant la
+chambre.</p>
+
+<p>La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla,
+commanda qu'on servît le dîner et entra au salon avec
+l'air froid et calme qui lui était habituel.</p>
+
+<p>Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte
+troubla et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda
+à son père l'exécution de sa promesse. Le
+comte l'embrassa et sortit après lui avoir dit à l'oreille:</p>
+
+<p>«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»</p>
+
+<p>Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et
+tous les gens de la maison entrèrent à la suite du
+comte, qui avait Blaise à ses côtés. La comtesse et
+Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement,
+lorsque Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le
+prit par la main, l'amena au milieu du salon et dit
+d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:</p>
+
+<p>«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation
+de papa, pour réparer autant qu'il est en
+moi l'injustice dont je me suis rendu coupable depuis
+deux ans envers mon pauvre Blaise...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit
+Blaise d'un air suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le
+repos de ma conscience, pour la satisfaction de mon
+coeur, dire ici devant maman, devant Hélène, devant
+tous, combien je les ai méchamment, indignement
+trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes
+tes bonnes actions; je t'ai toujours calomnié, injurié!
+Tu m'as toujours noblement et généreusement pardonné.
+Au lieu de te justifier en m'accusant, tu t'es
+laissé perdre de réputation dans la maison et dans le
+pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a
+toujours pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité,
+pour la bonté, pour la réunion de toutes les vertus.
+Je désire que dans tout le pays on sache l'aveu que
+m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis
+aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et
+admirable. Je veux que tous sachent qu'ici, devant
+papa, maman, devant toutes les personnes de la maison
+que j'ai tant et si souvent offensées par mes exigences,
+mes insolences, mes méchancetés, je demande
+pardon à genoux de toute ma vie passée. Je veux
+qu'on sache que c'est à Blaise que je dois ma conversion;
+sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon
+repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»</p>
+
+<p>Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant
+ces dernières phrases: Blaise se précipita
+vers lui pour le relever; Jules se jeta dans ses bras
+et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques
+pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là,
+ne put comprimer plus longtemps son émotion;
+il s'approcha de Jules et de Blaise, les prit tous
+deux dans ses bras:</p>
+
+<p>«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots,
+quel courage! Le bon Dieu te récompensera! cher enfant!&mdash;Bon
+Blaise, c'est à toi que je dois cette douce
+joie!»</p>
+
+<p>Les domestiques demandèrent la permission de serrer
+la main de leur jeune maître. Jules courut à eux
+et leur prit les mains à tous avec effusion. Il était
+heureux, il se sentait le coeur léger.</p>
+
+<p>Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles
+de Jules, elle s'était sentie courroucée contre ce
+qu'elle trouvait être une humiliation ridicule. A mesure
+qu'il parlait, la noblesse de l'action de son fils,
+l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans
+la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes.
+Elle en voulait au pauvre Blaise, cause bien innocente
+de cette confession, et lorsqu'elle le vit dans les bras
+de Jules et puis du comte, le mécontentement reprit
+le dessus et elle resta froide et immobile, retenant
+Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de
+son frère et qui pleurait à chaudes larmes.</p>
+
+<p>Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards
+d'affectueuse admiration, ils ne parlèrent pas
+d'autre chose toute la soirée; plusieurs d'entre eux
+furent assez profondément touchés pour changer complètement
+de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles
+serviteurs.</p>
+
+<p>Quand le comte et Jules restèrent en famille avec
+Blaise, que Jules avait retenu, Hélène s'élança vers son
+frère, qu'elle embrassa avec effusion, puis se tournant
+vers le comte:</p>
+
+<p>«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon
+Blaise, qui a été la cause première de tout ce bien?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le;
+il doit être pour toi un second frère.»</p>
+
+<p>Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène,
+dont il baisa la main avec tendresse.</p>
+
+<p>La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant
+d'Hélène, elle la retira violemment en disant:</p>
+
+<p>«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier
+que vous vous permettez d'embrasser sous mes yeux.
+Je n'entends pas que cette scène ridicule se prolonge
+plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et laissez
+votre père et votre frère faire leur ami et leur confident
+de ce garçon sans éducation.»</p>
+
+<p>Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.</p>
+
+<p>«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!</p>
+
+<p>&mdash;Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle
+en quittant la chambre et entraînant Hélène.</p>
+
+<p>Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché
+dans ses mains. La dureté orgueilleuse de sa femme
+le navrait. Il lui avait toujours reproché de la sécheresse
+et du manque de coeur; mais, sec et égoïste lui-même,
+il n'en avait jamais souffert comme en ce jour
+où tout était changé en lui.</p>
+
+<p>Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes;
+les reproches qui devaient à l'avenir empoisonner sa
+vie. Le bonheur si nouveau et si pur qu'il avait goûté
+entre Jules et Blaise depuis environ un mois était passé
+pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient
+privés de la société de Blaise, dont la piété leur
+était si utile, dont la gaieté, l'affection, la complaisance
+leur étaient si agréables.</p>
+
+<p>La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise,
+ce pauvre Blaise destiné à rencontrer toujours des ingrats
+dans la famille du comte.</p>
+
+<p>Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation
+inattendue, quand il se sentit serrer dans les
+bras de Jules en même temps que ses mains étaient
+effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants
+pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise
+sentait qu'il redeviendrait <i>pauvre Blaise</i>.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment
+et où pourrai-je passer mes après-midi avec
+Blaise et avec vous?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta
+mère jusqu'à ce qu'elle ajoute foi à ce que nous
+croyons si bien, nous qui en avons profité; je veux
+dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise et
+à la reconnaissance que nous lui devons.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez
+pas de reconnaissance; après ce que M. Jules a fait
+aujourd'hui, la reconnaissance est toute de mon côté...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as
+pardonné et tu t'es dévoué avant la réparation.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous
+soyons quittes envers toi, ce qui n'est pas et ne pourra
+jamais être: nous souffrirons toujours dans notre
+affection pour toi, d'abord en nous trouvant souvent
+privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu
+par celle qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout
+ce qu'il fait; ce qui arrive est peut-être pour notre bien
+à tous. Et d'abord n'est-ce pas un bonheur de souffrir
+en ce monde pour recevoir une plus grande récompense
+dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer
+à nous aimer sans nous voir autant, et en nous donnant
+le mérite d'accepter avec résignation et douceur
+cette peine que le bon Dieu nous envoie? Cher Monsieur
+le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute
+la tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à
+ne plus jamais vous voir si c'était la volonté du bon
+Dieu! Hélas! peut-être ne vous embrasserai-je plus
+jamais, jamais, ni M. Jules non plus!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que
+tu voudras, mon enfant», dit le comte en le serrant
+contre son coeur.</p>
+
+<p>Blaise usa largement de la permission; mais la soirée
+était avancée; il était temps de se séparer. Blaise
+dit un dernier adieu à Jules et au comte et se retira
+en sanglotant.</p>
+
+<p>«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans
+ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta
+santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher
+enfant; quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai
+ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
+Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel
+nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce ne sera probablement pas le dernier ni
+le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta
+mère et à la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher.
+N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
+nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu
+le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi
+d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois
+aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin
+de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de
+le resserrer.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XVI</h2>
+
+<h3>L'OBÉISSANCE</h3>
+
+
+<p>Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand
+il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en
+souriant.</p>
+
+<p>«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon
+sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne recommenceras
+pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée
+ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas une
+société convenable pour toi, je te prie d'aller dès
+demain lui signifier que je lui défends de mettre les
+pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut
+le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne laisserai
+pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez
+mes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéirai, maman, répondit Jules
+avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez
+m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Depuis quand as-tu besoin de consolation?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais
+et combien j'avais offensé le bon Dieu.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>souriant</i></p>
+
+<p>A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus
+bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que
+pour prêcher. Mais je te prie de me faire grâce de tes
+sentences religieuses; je ne suis pas encore arrivée au
+point de vous comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu
+sais que je ne supporte pas tes remontrances. Pense
+comme ton père et ton frère, prie avec eux si cela te
+fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni l'entende.
+Adieu mes enfants. laissez-moi seule; je suis
+fatiguée.»</p>
+
+<p>Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement;
+leurs chambres se touchaient. En entrant dans celle de
+Jules, ils virent le comte qui les attendait.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue
+sur sa première impression? A-t-elle enfin compris la
+beauté et la noblesse de ton aveu, Jules, et pardonne-t-elle
+au pauvre Blaise la part qu'il a prise dans notre
+amélioration?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Je crois que non, papa; maman a parlé comme au
+salon; la pauvre Hélène a même été grondée pour
+avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la
+main sur la tête à plusieurs reprises. Pauvre Hélène.
+répéta-t-il d'un air triste et pensif, tu as dû souffrir
+tous ces temps-ci.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses
+et si bonnes! mes compagnes étaient si bonnes aussi!
+J'étais heureuse là-bas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et ici?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de
+vous et de Jules.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour
+ton bonheur sera fait; tu dois voir le changement qui
+s'est opéré en moi. Ma vieille humeur, mon ancienne
+sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu n'auras
+plus peur de moi, je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans
+ses bras; je vous aimerai de tout mon coeur et je vous
+le dirai sans crainte.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent
+comme s'il était son vrai père.</p>
+
+<p>&mdash;Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh!
+que c'est drôle! Je voudrais voir cela.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous
+chez Anfry.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais
+cru possible que Blaise osât embrasser papa!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté
+ce que nous devons à Blaise et quelles sont ses admirables
+vertus; pour moi il a été un véritable ami.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>A demain le reste de la conversation, mes chers
+enfants. Tu dois être fatiguée du voyage, mon Hélène,
+et toi, mon ami, de toute ta soirée.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché
+de me coucher.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir.
+Bonsoir, mon cher papa, bonne nuit et à demain.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse!
+Adieu, Jules; adieu Hélène.»</p>
+
+<p>Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.</p>
+
+<p>Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui,
+l'enlaça tendrement dans ses bras et lui dit:</p>
+
+<p>«Papa, prions ensemble pour maman; demandons
+au bon Dieu qu'il la change comme il nous a changés...
+Je puis bien vous dire cela, papa, n'est-il pas
+vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
+m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur
+pour maman que d'être comme elle a été ce soir.»</p>
+
+<p>Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent
+dans ses yeux firent voir à Jules que son père
+pensait comme lui.</p>
+
+<p>«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à
+genoux près de son fils.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un
+peu inquiète de ne pas avoir vu son mari depuis le
+mécontentement qu'il lui avait témoigné, et l'ayant
+inutilement cherché dans sa chambre et dans celle
+d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue
+de son mari à genoux près de son fils; aucun des deux
+ne l'entendit entrer. La comtesse resta quelques
+minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après quelque
+hésitation, elle referma doucement la porte et se retira
+toute pensive dans sa chambre.</p>
+
+<p>«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a
+positivement altéré leur raison... Je ferai venir mon
+médecin un de ces jours et je les ferai soigner...
+Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me parlait-elle
+pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
+vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais
+les empêcher de la voir, mais c'est impossible!...
+Un père et un frère!... Il y aurait bien un moyen!...
+Ce serait de l'emmener faire un voyage en Suisse...
+Oui... Mais il faut attendre la première communion de
+Jules; je ne puis m'en aller avant.»</p>
+
+<p>Et la comtesse se coucha avec la résolution de
+prendre patience, de laisser faire jusqu'après la première
+communion, et ensuite d'enlever Hélène à cette
+influence qu'elle croyait fâcheuse.</p>
+
+<p>Le comte emmena le lendemain ses enfants pour
+voir Blaise. Ils entrèrent chez Anfry.</p>
+
+<p>«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus
+arriver, dit le comte. Il aurait dû penser que nous
+viendrions chez lui, puisqu'il ne peut pas venir chez
+nous.»</p>
+
+<p>Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry,
+qui travaillait au jardin.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Il y a longtemps, monsieur le comte.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Où est-il allé?</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste
+nuit, et il a été chercher sa consolation près du bon
+Dieu; c'est assez son habitude, vous savez.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous
+avons besoin de force et de consolations.»</p>
+
+<p>Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église,
+qui se trouvait près de là. Ils y entrèrent sans bruit,
+s'agenouillèrent dans un banc et aperçurent Blaise à
+genoux sur la dalle, la tête dans les mains et paraissant
+ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps
+un mouvement qui indiquât qu'il avait terminé
+sa fervente prière, mais Blaise ne bougeait pas; il ne
+calculait pas le temps quand il priait. Enfin, il laissa
+retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à
+mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher
+Sauveur, j'obéirai; je ferai le sacrifice, je ne chercherai
+plus à les voir qu'à de rares intervalles; je mettrai
+dans mes paroles, dans mes actions, la réserve d'un
+serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les,
+ces maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon
+bon M. Jules! continuez, mon Dieu, à les éclairer, à
+les diriger vers le bien. Et cette bonne Mlle Hélène!
+qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez
+le coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver,
+mon bon Jésus! cela vous est facile! Faites qu'elle
+vous aime, et tout sera bien.»</p>
+
+<p>Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses
+yeux bouffis de larmes, fit un grand signe de croix,
+et, se retournant pour s'en aller, il aperçut le comte et
+ses enfants. Son visage s'éclaira; il fut sur le point de
+courir à eux, mais le respect pour la maison de Dieu
+contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé
+en même temps; il se dirigea vers la porte, suivi de
+ses enfants et de Blaise. Ce ne fut qu'après être sorti
+de l'église que Blaise, poussant un cri de joie, se jeta
+dans les bras que lui tendait le comte, à la grande
+satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle
+Hélène. Peur? Peut-on avoir peur de ceux qu'on aime
+tant?</p>
+
+<p>&mdash;Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui
+dit le comte en lui serrant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant.
+J'ai donc parlé tout haut?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous
+t'ayons entendu.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Monsieur le comte, je viens de promettre au bon
+Dieu de ne rien faire de ce qui pourrait déplaire à
+Mme la comtesse; non seulement je ne chercherai
+pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais
+encore je les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur
+Jules! De grâce, je vous le demande avec instance,
+n'ébranlez pas ma résolution; aidez-moi, au contraire,
+à la tenir. Mais voici la pensée que m'a suggérée le
+bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur
+le comte n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse,
+lui qui commande, qui est le maître. Alors, monsieur
+le comte, vous viendrez me voir, et vous amènerez
+quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? Pardonnez-moi
+si j'en demande trop; c'est que je ne vous
+cache pas mes pensées, et il me semble que celle-ci
+n'est pas coupable ni pour moi, ni pour M. Jules, ni
+pour Mlle Hélène.</p>
+
+<p>&mdash;Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon
+ami, ta pensée est bonne, et je la mettrai à exécution;
+je viendrai te voir souvent, très souvent, et j'amènerai
+parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne
+m'échappent en route.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera
+pour courir au-devant de Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de
+midi à deux ou trois heures.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai;
+quand je ne vous aurai pas vus, je vous espérerai
+pour le lendemain.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans
+ton attente, mon ami.»</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XVII</h2>
+
+<h3>LA CORRESPONDANCE</h3>
+
+
+<p>«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur
+en présentant à Anfry une lettre sous enveloppe,
+avec un beau cachet.</p>
+
+<p>Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa
+de la décacheter, tout surpris d'en recevoir
+une.</p>
+
+<p>«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la
+signature.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyons donc! Que te dit-il?»</p>
+
+<p>Blaise lut tout haut:</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous
+nous sommes quittés que tu m'as peut-être oublié;
+mais moi, je pense souvent à toi et je t'aime toujours.
+Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si lentement
+que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent,
+j'ai neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à
+devenir savant. Il est arrivé une chose très drôle chez
+un monsieur qui demeure près de chez nous: sa maison
+a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, comme tu
+penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues
+blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a
+encore une quantité; avant, elles étaient grises,
+comme toutes les souris. Papa ne voulait pas le
+croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un
+petit chien qui est très habile pour cela, et papa et moi
+nous avons vu que toutes les souris attrapées étaient
+réellement blanches.&mdash;Je m'amuse assez, mais pas
+tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
+comme toi; ce qui est singulier et très désagréable,
+c'est qu'ils sont tous un peu menteurs; quand ils ont
+fait une sottise, ils ne veulent jamais l'avouer, et ils
+disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à toujours
+dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le
+monde me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première
+communion, et quel jour ce sera, pour que je
+pense à toi et que je prie pour toi ce jour-là. Dis-moi
+aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les enfants
+du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour
+toi, s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le
+monsieur lui-même était méchant; cela m'a fait peur
+pour toi, mon pauvre Blaise, toi qui es si bon. Ne va
+pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du mal.&mdash;Raconte-moi
+ce que tu fais, et pense souvent à moi,
+comme je pense souvent à toi. Adieu, mon cher
+Blaise, je t'embrasse de tout mon coeur; embrasse
+pour moi ton papa et ta maman.</p>
+
+<p>«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»</p>
+
+<p>«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie
+pas, ce pauvre M. Jacques! S'il m'avait interrogé
+l'année dernière sur ce qu'il me demande aujourd'hui
+pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien
+embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!...
+Il y a une chose, dans la lettre de M. Jacques,
+qui me paraît drôle, comme il le dit lui-même,
+ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
+changer la couleur des souris.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter
+bien des fois à ton grand-père, qui a été soldat
+sous l'empereur Napoléon Ier, que, lors de l'incendie
+de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les maisons
+que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris
+qui couraient au travers étaient blanches comme des
+lapins blancs.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est singulier que la frayeur puisse produire un
+pareil effet sur des animaux.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Vas-tu répondre à M. Jacques?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer
+de visite de M. le comte ni de M. Jules; ainsi j'ai
+bien le temps.</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects
+et nos amitiés.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'y manquerai point, papa.»</p>
+
+<p>Et Blaise, prenant du papier, une plume et de
+l'encre, fit à Jacques la réponse suivante:</p>
+
+<p>«Mon cher Monsieur Jacques,</p>
+
+<p>«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre
+chère et aimable lettre. Je vous remercie de ne pas
+m'oublier; moi aussi, j'ai bien pensé à vous, et j'ai
+plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis consolé
+par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu
+que nous fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il
+me demande pour ma première communion. Merci,
+mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne pensée de
+prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez
+à Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui,
+de me donner du courage dans les temps de tristesse,
+de la force pour résister à la joie, afin que je n'oublie
+pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
+que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne
+pourrai plus mourir. Priez, mon bon monsieur Jacques,
+pour que je n'oublie jamais aucun de mes
+devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer
+aux autres; priez pour que je ne conserve aucun souvenir
+du mal qu'on me fait, et que je n'oublie jamais
+les bienfaits que je reçois. On a trompé votre papa
+en lui disant que le comte de Trénilly était méchant;
+il est bon comme le meilleur des hommes; je l'aime
+comme s'il était mon père. Son fils, M. Jules, est excellent
+aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. M. Jules et
+moi, nous ferons notre première communion dans
+trois semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge.
+M. le comte et Mlle Hélène nous ont promis de communier
+avec nous ce jour-là, ce qui vous prouve combien
+ils sont réellement bons et pieux. Je suis très heureux,
+mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce
+que le bon Dieu veut bien m'envoyer, des peines
+comme de la joie. Papa et maman vous remercient
+bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs
+respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques,
+je sais bien que ma position me défend de vous
+embrasser, mais je puis me permettre de vous assurer
+que je vous aime de l'affection la plus tendre et la plus
+dévouée.</p>
+
+<p>«Votre humble et obéissant serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre,
+qu'un domestique entra chez Anfry.</p>
+
+<p>«Mme la comtesse demande Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Mme la comtesse me demande? répéta
+Blaise fort étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me
+chercher Blaise, m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le
+plus vite possible.»</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec
+inquiétude. Vas-y, mon Blaisot; va, tu ne peux faire
+autrement,... et reviens vite nous dire ce qui se sera
+passé, car je ne suis pas tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous
+qui m'arrive? Et quand même il m'arriverait des
+choses pénibles, le bon Dieu n'est-il pas là pour me
+protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux
+de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je
+resterai le moins que je pourrai.»</p>
+
+<p>Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour
+être plus vite revenu. On le fit entrer immédiatement
+chez la comtesse, qui l'attendait avec impatience. Il
+salua; la comtesse lui fit un petit signe de tête, renvoya
+le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un air
+froid et hautain:</p>
+
+<p>«Je sais que tu as profité de mon absence pour
+t'emparer de l'esprit de mon mari et de mon fils; tu
+as réussi on ne peut mieux; je ne vois que des visages
+allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une
+promenade extraordinaire pour te faire leur visite;
+il faudrait pour leur rendre leur bonne humeur que
+M. Blaise fût toujours près d'eux. Je sais que ma fille
+est entraînée par son père et par son frère à faire
+comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut
+durer. Je t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore
+assez bonne opinion de ta loyauté pour espérer être
+obéie en t'interdisant toute démarche qui pourrait te
+rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux
+passer ta vie à lui baiser les mains et lui faire des
+platitudes sans que je m'en préoccupe aucunement;
+mais je ne veux pas de cette sotte amitié de mes
+enfants pour un fils de portier et un petit intrigant.
+Si tu veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai
+de ton avenir; je te ferai donner une bonne éducation,
+et je t'assurerai une rente qui te mettra à l'abri
+de la pauvreté. Acceptes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la
+défense que vous me faites, quelque chagrin que j'en
+éprouve; je prierai M. le comte de vouloir bien m'aider
+à suivre vos ordres. Quant à la pension, à l'éducation
+et aux avantages que vous voulez bien me promettre,
+vous me permettrez de tout refuser. Je n'ai
+besoin de rien; je ne veux pas sortir de ma condition,
+ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai mon pain
+comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu,
+j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu
+ni mon coeur ni ma conscience. Je puis affirmer à
+madame la comtesse qu'elle se trompe en pensant que
+j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et de
+M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout
+seul, je ne sais comment, car je sens combien je suis
+loin de mériter les bontés de M. le comte, de M. Jules
+et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené tout cela. Peut-être
+m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de
+m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au
+moment de ma première communion... Mais, je vous
+le promets, Madame la comtesse, je ne verrai vos
+enfants qu'avec votre permission.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait
+réussi jusque-là à conserver son sang-froid, fondit en
+larmes. Il voulut dire quelques mots d'excuse, mais
+les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. Honteux
+de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter,
+Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication,
+et, saluant à la hâte, il s'avança vers la porte.
+Avant de l'ouvrir il jeta un dernier regard sur la comtesse,
+qui s'était levée et qui avait fait un pas vers lui;
+un certain attendrissement se manifestait sur le
+visage de la comtesse; au mouvement que fit Blaise
+pour s'arrêter, elle reprit son air hautain et fit un
+geste impérieux qui termina sa visite.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher
+ses larmes aux domestiques, et sortit par un petit
+escalier qui communiquait à l'appartement du comte
+et des enfants. A peine avait-il franchi les premières
+marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que
+les larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché
+d'apercevoir.</p>
+
+<p>«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et
+comment es-tu rentré au château?» lui dit M. de Trénilly
+en le retenant.</p>
+
+<p>Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine
+du comte et en donnant un libre cours à ses sanglots.</p>
+
+<p>«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots?
+lui dit le comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il
+de fâcheux? Dis-le moi; parle sans crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur
+le comte, répondit Blaise en retenant ses sanglots.
+C'est que je ne m'attendais pas... j'ai été pris par surprise...
+et je me suis laissé aller;... mais je vais tâcher
+d'être plus raisonnable,... plus résigné.</p>
+
+<p>&mdash;Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi
+parles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules
+et Mlle Hélène, et j'ai promis de lui obéir. Vous voyez
+que j'ai de quoi pleurer et m'affliger.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette
+haine contre ce noble et généreux enfant!»</p>
+
+<p>Le comte resta quelque temps immobile et pensif,
+tenant toujours Blaise de ses deux mains.</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne
+sais quel parti prendre pour épargner à toi et à Jules
+ce nouveau chagrin. Je ne puis forcer la volonté de
+ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de
+désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir
+les sacrifier, ainsi que toi, à cette volonté impérieuse
+et déraisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce
+qui nous vient par la permission du bon Dieu. C'est
+bien, bien pénible, il est vrai; je sais que c'est triste
+pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
+moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon
+coeur. Mais, mon cher Monsieur le comte, savons-nous
+le temps que durera cette séparation? Peut-être le bon
+Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. Aidez-moi,
+aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre
+soumission l'adoucira et changera ses idées à mon
+égard. Pensez donc qu'elle me croit faux, hypocrite,
+intrigant; elle craint peut-être que je ne corrompe
+M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur
+le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle
+est plus à plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi,
+Monsieur le comte, promettez-moi que vous m'aiderez
+à tenir ma promesse, et que vous n'amènerez plus
+M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme
+la comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du
+courage! Je vois bien qu'il vous en coûte, d'abord
+par amitié pour M. Jules et pour moi; et puis... parce
+qu'il en coûte toujours de céder, surtout à une
+femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur,
+cher Monsieur le comte. Croyez-moi, nous
+serons plus heureux en cédant qu'en résistant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de
+toi que viennent les sages avis et le bien. Je crois
+que tu as raison;... céder, c'est mieux... Mais toi, toi,
+pauvre enfant, qui ne penses jamais à toi-même, tu
+souffriras.</p>
+
+<p>&mdash;Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous
+verrai, vous, cher Monsieur le comte,... car... vous continuerez
+à me visiter et à me donner des nouvelles de
+ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle Hélène, toujours
+si bonne pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours!
+c'est un besoin pour mon coeur. Tu sais si je t'aime!
+Tu serais mon fils, je ne pourrais t'aimer davantage.»</p>
+
+<p>Le comte embrassa une dernière fois le pauvre
+Blaise, qui s'en alla fort triste, mais un peu consolé
+par les paroles affectueuses du comte.</p>
+
+<p>«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus
+loin qu'il le vit.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas
+trop mauvais non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces
+satanés gens te feront mourir de peine!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de
+sourire. Il n'y a que le premier moment qui vous
+emporte quelquefois... Avec la réflexion, on se résigne...</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre
+Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le
+chagrin; cela vous ramène toujours au bon Dieu: on
+prie mieux en apprenant à souffrir; le bon Dieu est là
+qui vous aide et qui vous console si bien!</p>
+
+<p>ANFRY</p>
+
+<p>Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore...
+Tiens, tiens, les larmes roulent sur tes pauvres joues
+amaigries.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller
+quand j'aurai fait une petite visite au bon Dieu dans
+son église.»</p>
+
+<p>Blaise raconta à son père la cause de son nouveau
+chagrin, en atténuant avec sa bonté accoutumée les
+paroles dures et injurieuses de la comtesse. Anfry
+contenait avec peine sa colère; il connaissait assez la
+comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui
+cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses
+bras à plusieurs reprises, mais sans dire une parole,
+et le laissa aller chercher près du bon Dieu sa consolation
+accoutumée contre les chagrins qu'il supportait
+avec une fermeté au-dessus de son âge.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XVIII</h2>
+
+<h3>LA COMTESSE DE TRÉNILLY</h3>
+
+
+<p>La comtesse était restée debout au milieu de sa
+chambre, surprise et troublée des paroles de Blaise,
+de l'accent digne et ferme qui l'avait dominée malgré
+elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé ses
+paroles.</p>
+
+<p>«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout
+un avenir... et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté
+mes propositions avec une certaine indignation... C'est
+dommage que tout cela vienne d'un fils de portier...
+Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée...
+Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il
+exerce sur mon mari et sur mes enfants... En vérité,
+j'ai moi-même été presque convaincue, presque attendrie...
+Me serais-je trompée? serait-il vraiment le
+beau et noble coeur que me dit mon mari?... Mais
+non! impossible! Un fils de portier... C'est absurde!...»</p>
+
+<p>La comtesse resta longtemps pensive et indécise,
+elle se résolut enfin à laisser aller les choses, à observer
+Blaise et ses enfants, et à agir en conséquence.</p>
+
+<p>«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite,
+s'il cherche à voir mes enfants à mon insu, je n'aurai
+aucune pitié pour lui: je le chasserai avec ses parents...
+Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il accepte avec
+loyauté et résignation le chagrin que je lui impose,
+dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»</p>
+
+<p>Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus
+penser à Blaise. Elle prit un livre et se mit à lire, sans
+pouvoir toutefois chasser de son esprit l'image de
+Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et désolé.</p>
+
+<p>Au retour de la promenade, les enfants avaient couru
+chez le comte, dont ils recherchaient la compagnie
+autant qu'ils l'évitaient jadis. Ils le trouvèrent triste
+et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en lui demandant
+la cause de sa tristesse.</p>
+
+<p>«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants,
+dit le comte en les embrassant avec tendresse;
+votre maman a défendu à Blaise de vous voir, soit
+chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis
+d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir
+sa promesse; je le lui ai promis, quelque pénible et
+douloureuse que me soit cette contrainte. Je ne crois
+pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous communiquant
+cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi,
+ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne
+chercherez à le faire manquer à sa parole, et que vous
+n'augmenterez pas son chagrin en l'obligeant à repousser
+les occasions de rapprochement que vous lui
+offririez.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène
+et Jules, les yeux pleins de larmes. Vous avez raison,
+papa, ajouta Jules; nous ne devons pas rendre son
+sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir.
+Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne
+lui ferons même rien dire par vous, pour ne pas lui
+donner la tentation de répondre ou le chagrin de ne
+pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
+effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret
+je penserai à lui, à nos bonnes conversations d'autrefois.
+Pauvre Blaise! il souffre de cette séparation
+injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment maman
+peut être si injuste pour cet excellent garçon.
+Elle devrait l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer,
+au lieu...</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi
+à ses ordres sans les juger, sans les blâmer.
+Souviens-toi que nous-mêmes nous avons partagé ses
+préventions; qu'il y a peu de semaines encore je défendais
+à Blaise l'entrée du château; que c'est ta
+maladie qui a tout changé, et que, sans tes aveux,
+le pauvre garçon souffrirait encore de l'opinion si
+fausse que j'avais de lui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de
+mes méchancetés, de mes calomnies contre ce bon
+Blaise. Je l'ai toujours estimé et respecté, parce que
+je l'ai connu dès le commencement; mais je l'ai
+perdu de réputation par jalousie et par la malveillance
+que j'éprouvais contre tous ceux qui étaient
+bons. La pauvre Hélène sait ce que j'étais; c'est le
+remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr que ce
+sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé
+mon coeur... et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant
+tendrement son père. N'est-il pas vrai, papa, que nous
+sommes bien changés?</p>
+
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de
+nous irriter contre ta mère, prions le bon Dieu qu'il
+lui ouvre les yeux, comme il l'a fait pour nous.»</p>
+
+<p>Quelques instants après, le comte et les enfants
+entrèrent au salon, où ils trouvèrent la comtesse qui
+les attendait pour entrer en même temps qu'eux dans
+la salle à manger. Elle regarda attentivement les enfants,
+baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges
+et leurs visages attristés; levant les yeux sur son
+mari, elle se sentit rougir devant sa physionomie sévère
+et pensive.</p>
+
+<p>«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte
+d'avoir fini.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le
+comte. Il me semble que nous sommes exacts à
+l'heure comme d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je
+désire voir le dîner fini, mais pour pouvoir me retirer
+chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec
+empressement.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce
+petit Blaise, qui vous a tous ensorcelés, et qui est
+cause de vos mines allongées et attristées.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?</p>
+
+<p>&mdash;En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la
+comtesse avec chaleur. N'est-ce pas depuis que je lui
+ai défendu de venir au château que vous êtes tous
+trois comme des âmes en peine?</p>
+
+<p>&mdash;Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame
+de votre connaissance, interrompit le comte en riant.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront
+pas de dire que Blaise est un sot, qu'il vous
+a rendus tous aussi sots que lui, et que je vois très
+bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
+parce que ce petit bonhomme a été se plaindre
+à vous de la défense que je lui ai faite de voir mes
+enfants, défense que je maintiendrai et que je saurai
+faire respecter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit
+le comte avec calme, car Hélène et Jules sont
+très décidés...</p>
+
+<p>&mdash;A me désobéir sous votre protection? interrompit
+la comtesse avec vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;A vous obéir, répondit le comte avec froideur,
+et à aider Blaise, par leur obéissance, à exécuter vos
+ordres, qu'il respecte, et dont il m'a donné connaissance,
+comme c'était son devoir de le faire. Il n'a
+porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce
+qu'il souffrait, mais sans aucun sentiment amer contre
+vous, qui causiez sa souffrance.»</p>
+
+<p>La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans
+la salle à manger. Le dîner fut silencieux; la comtesse
+chercha plusieurs fois à engager la conversation;
+elle fut aimable et prévenante, contrairement à
+son habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et
+à dérider son mari.</p>
+
+<p>«Vous avez repris votre air terrible, mon ami,
+dit-elle à son mari en rentrant au salon; vous l'aviez
+perdu à mon retour; j'espère que vous ne le garderez
+pas; vous me faites peur, ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit
+le comte en serrant ses enfants dans ses bras; ils
+savent que tout est changé en moi, et que mon air
+sévère que je regrette et que je me reproche, n'est
+plus que le symptôme extérieur d'une tristesse que
+je ne puis vaincre. Vous me comprendrez un jour,
+je l'espère, ma chère Julie, et vous serez alors,
+comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»</p>
+
+<p>La comtesse répondit légèrement au serrement de
+main du comte; elle rougit encore, réfléchit quelques
+instants, et, se tournant vers Jules, elle lui dit avec
+effort:</p>
+
+<p>«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te
+cause; si j'avais de Blaise l'opinion qu'en a ton père,
+je n'aurais jamais défendu son intimité avec toi...
+quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier ajouta-t-elle
+par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... que je crains..., que je crois..., que je veux
+éviter...»</p>
+
+<p>La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever
+et craignant d'en avoir trop dit; son mari l'encourageait
+par un affectueux sourire; ses enfants la
+regardaient avec des visages pleins d'espérance.</p>
+
+<p>«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de
+décision, jusqu'à ce que j'aie éprouvé l'obéissance de
+Blaise.»</p>
+
+<p>Les visages perdirent leur expression joyeuse; la
+comtesse resta troublée et gênée; Hélène prit son
+ouvrage, Jules son crayon, le comte son journal, et
+la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
+savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au
+bon mouvement qu'elle avait repoussé et au regret
+de ne pas l'avoir écouté.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XIX</h2>
+
+<h3>L'ENTORSE</h3>
+
+
+<p>Le lendemain et les jours suivants, le comte alla
+très exactement passer une heure avec Blaise, qu'il
+emmenait promener dans les champs; il lui rendait
+compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il
+ne nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.</p>
+
+<p>Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une
+pierre, tomba et ressentit une violente douleur à
+la cheville. Il se releva difficilement avec l'aide du
+comte, et retourna à grand'peine chez lui, soutenu
+et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa
+de lui enlever son soulier et son bas, qu'elle
+fut obligée de couper pour le retirer, tant le pied
+était enflé.</p>
+
+<p>«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame
+Anfry, en attendant mon médecin? demanda le
+comte avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur
+le comte, et je ne veux pas de votre médecin.
+Dans trois jours il n'y paraîtra pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Quel remède allez-vous donc employer? Prenez
+garde d'augmenter son mal en voulant le guérir sans
+médecin.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire
+le remède Valdajou; c'est bien simple et bien connu
+pour les entorses.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce
+dont vous aurez besoin.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce
+qui m'est nécessaire. Je prends du son, que je mets
+dans une casserole, j'y verse, pour en faire un cataplasme,
+de..., de..., un liquide que je n'ose nommer
+monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est
+chaud, j'y fais fondre une chandelle en la tenant par
+la mèche; voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, en effet, répondit le comte en riant.
+Dieu veuille que mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé,
+car il souffre beaucoup!</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte;
+ce ne sera rien; ne vous en tourmentez pas.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je
+vais faire part de ton accident à Hélène et à Jules, qui
+en seront bien fâchés.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais
+rien dire, mais vous savez que je pense bien souvent
+à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été si pénible, ajouta-t-il
+avec un soupir.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras
+certainement la récompense.»</p>
+
+<p>Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand
+il se fut éloigné, Blaise appela sa mère.</p>
+
+<p>«Maman, je souffre cruellement; devant M. le
+comte, j'ai cherché à dissimuler ma souffrance pour
+ne pas l'inquiéter; mais je crains d'avoir plus qu'une
+entorse: il me semble que j'ai le pied démis.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père
+pour qu'il aille chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu
+pas dit à M. le comte? Il aurait envoyé un cabriolet
+pour chercher le médecin; nous l'aurions déjà.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime
+bien; il se serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules
+et Mlle Hélène.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Tu penses toujours aux autres et jamais à toi;
+c'est trop, mon Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle
+en allant dans le jardin, va vite chercher
+le médecin pour notre garçon; il croit avoir le pied
+démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne
+pas le chagriner, et il souffre l'impossible.»</p>
+
+<p>Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son
+pied et sortit précipitamment pour aller chez le médecin.
+Il le trouva heureusement chez lui et l'emmena
+voir son fils.</p>
+
+<p>Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut,
+malgré l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus
+qu'une entorse; le pied était démis; il fallait le remettre.</p>
+
+<p>«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre
+garçon, dit-il à Blaise, mais ce sera vite fait; prenez
+courage et laissez-moi faire: ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>&mdash;Le courage ne me manquera pas avec l'aide du
+bon Dieu, monsieur; vous pouvez commencer quand
+vous voudrez.»</p>
+
+<p>Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant
+les yeux.</p>
+
+<p>Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la
+force d'exécuter l'ordre du médecin, de tenir fortement
+la jambe de Blaise pendant qu'on tirait le pied pour le
+mettre en place.</p>
+
+<p>Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui
+échappa au moment de la plus vive douleur.</p>
+
+<p>«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis.
+Vous avez eu un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en
+enveloppant la cheville d'un cataplasme. Il n'y en a pas
+beaucoup qui supportent une pareille opération sans
+crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
+évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît,
+pour bassiner les tempes et le front.»</p>
+
+<p>Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua;
+il retomba sur une chaise; l'émotion avait été
+trop vive.</p>
+
+<p>«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon,
+reprit M. Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre?
+Je vous en arroserai en passant.»</p>
+
+<p>Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit
+et en tira une bouteille.</p>
+
+<p>«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par
+terre dans quelque coin? J'ai besoin d'une serviette
+pour envelopper le pied.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui
+s'était réfugiée dans un cabinet pour ne pas être témoin
+des souffrances de son fils. Elle en sortit pâle et
+le visage baigné de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir
+pour maintenir le cataplasme; pendant que je banderai
+le pied, vous lui bassinerez le front et les tempes
+avec du vinaigre.»</p>
+
+<p>Mme Anfry donna la serviette que demandait
+M. Taillefort, et frotta de vinaigre le visage décoloré
+de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre connaissance. Il
+poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour de
+lui pour rappeler ses souvenirs.</p>
+
+<p>«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos,
+du calme, peu de nourriture, et ce sera l'affaire de huit
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans
+marcher! Et ma retraite de première communion qui
+commence dans huit jours!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas
+fini. Dans huit jours vous pourrez essayer de vous
+traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze jours vous
+marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon
+garçon: sans quoi la fièvre s'en mêlera.»</p>
+
+<p>Et M. Taillefort salua et s'en alla.</p>
+
+<p>Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et
+répétait tout pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit
+faite et non la mienne!» Cinq minutes après, il avait
+repris son calme et sa gaieté.</p>
+
+<p>«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui
+pleurait; je souffre bien moins qu'avant l'opération;
+et, comme dit M. Taillefort, dans huit jours je serai sur
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied
+dans quatre jours, n'en déplaise à ce monsieur; je vais
+t'enlever cette saleté de cataplasme qu'il t'as mis là, et
+je le remplacerai par le cataplasme Valdajou. Ce ne
+sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en
+réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce
+qu'il a? dit Anfry avec inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien
+que tu ne le connais pas, mon ami; tu y auras plus de
+confiance quand il aura guéri notre garçon.»</p>
+
+<p>Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme
+de son, de chandelle et... Nous laissons deviner
+ce que Mme Anfry n'a pas voulu nommer.</p>
+
+<p>Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué
+son remède Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit
+pas le comte qui vint après le dîner savoir des
+nouvelles du malade.</p>
+
+<p>«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard
+sur le lit où dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent
+pas son mal en dormant... Pauvre enfant! ajouta-t-il
+après l'avoir regardé attentivement; comme il est
+pâle!</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez
+été parti, il nous a avoué qu'il souffrait horriblement,
+et il a demandé le médecin pour lui remettre le pied.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>avec inquiétude</i></p>
+
+<p>Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et il m'avait dit qu'il souffrait moins.</p>
+
+<p>MADAME ANFRY</p>
+
+<p>C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le
+comte, qu'il vous a caché sa souffrance. Son pied était
+bien réellement démis. M. Taillefort le lui a remis.
+Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé pendant
+l'opération; seulement il a perdu connaissance après.
+C'est pourquoi il est si pâle.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>d'une voix émue</i></p>
+
+<p>Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage!
+Il le puise dans sa grande confiance et dans sa
+parfaite soumission à toutes les volontés du bon Dieu...
+Quel bel exemple nous donne cet enfant!»</p>
+
+<p>Le comte resta quelques minutes silencieux près du
+lit de Blaise. Avant de le quitter, il effleura de ses
+lèvres son front pâle, bénit l'enfant dans son sommeil,
+et recommanda à Anfry de lui faire savoir, au réveil
+de Blaise, comment il se trouvait.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XX</h2>
+
+<h3>L'EPREUVE</h3>
+
+
+<p>Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et
+les enfants; il leur raconta l'accident du pauvre Blaise,
+ses souffrances et son courage pour dissimuler son mal
+et pour subir l'opération. Hélène et Jules se désolaient
+et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir de
+le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et
+leur amer chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu
+de leur coeur.</p>
+
+<p>La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur
+son ouvrage, elle avait semblé impassible au récit de
+son mari et aux lamentations de ses enfants.</p>
+
+<p>«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier,
+une plume et de l'encre pour écrire une lettre
+sous ma dictée.»</p>
+
+<p>Quoique Hélène ne fût guère en train de faire
+la correspondance de sa mère, elle obéit sans hésiter.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Je suis prête, maman.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>dictant</i></p>
+
+<p>«Mon cher Blaise...»</p>
+
+<p>Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus
+sa chaise, le comte regarde sa femme avec surprise.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Non, maman; j'ai été surprise...</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>avec calme</i></p>
+
+<p>Ecris et n'interromps pas, si tu peux.</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident
+et ton courage; Jules et moi, nous sommes si
+tristes de te savoir souffrant, que nous ne résistons
+plus au désir de te voir...»</p>
+
+<p>Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère
+d'un air ébahi; Jules reste debout, l'oeil fixe, l'oreille
+tendue; le comte, extrêmement surpris et non moins
+intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus
+au désir de te voir, et que demain...</p>
+
+<p>Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules
+et d'Hélène; le comte se lève.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>toujours avec calme</i></p>
+
+<p>«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures,
+pour que maman ne le sache pas. Si tu veux, nous
+pourrons y retourner tous les jours, matin et soir, en
+mettant papa dans notre confidence. Nous t'embrassons
+bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
+demain des livres, des couleurs, des images à
+peindre, et tout ce qui pourra t'amuser.»</p>
+
+<p>La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le
+comte s'approcha de la comtesse, lui prit la main et lui
+dit avec émotion:</p>
+
+<p>«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas,
+je vous en remercie; mais vous proposez aux enfants
+une action déloyale, et vous leur faites jouer près du
+pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux.
+Je compte bien que les enfants ne feront pas la visite
+dont je parle.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>d'un air de reproche</i></p>
+
+<p>Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le
+crève-coeur de la proposer? C'est un jeu cruel, Julie.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir
+si Blaise est réellement ce que vous pensez: s'il a le
+courage de refuser la visite des enfants, je serai bien
+ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, j'aurai eu raison.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans
+un enfant aimant et affaibli par la souffrance. Mais
+je connais assez ce loyal et noble caractère pour espérer
+qu'il sortira victorieux du piège que vous lui tendez.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! maman! de grâce. ce pauvre Blaise! il nous
+aime tant! s'il allait dire oui.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien
+des épreuves que lui amenait ma méchanceté, il a toujours
+agi noblement et bien.</p>
+
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un
+ton d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain
+matin, de bonne heure, je lui ferai parvenir cette lettre,
+et je vous prie instamment, dit-elle en s'adressant à
+son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, qui est
+dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, dit le comte avec froideur et tristesse;
+mais je répète que votre jeu est cruel, et que le moment
+est mal choisi pour tourmenter ce pauvre
+enfant.»</p>
+
+<p>La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la
+cacheta et ordonna à sa fille de la remettre à un domestique,
+avec recommandation de la porter à Blaise
+le lendemain de bonne heure.</p>
+
+<p>Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement
+son ouvrage; Jules dessina sans dire mot; le
+comte resta pensif et silencieux. Ne voyant pas venir
+Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on lui
+dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son
+fils, qui dormait encore paisiblement.</p>
+
+<p>La soirée était avancée; peu de temps après le comte
+avertit les enfants que l'heure du repos était arrivée;
+il se retira avec eux, laissant sa femme à ses réflexions.</p>
+
+<p>Le lendemain, de bonne heure, comme le comte
+achevait sa toilette et se disposait à aller savoir des
+nouvelles du pauvre Blaise, un domestique lui remit
+un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la lettre que
+la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une
+autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui
+suit:</p>
+
+<p>«Cher Monsieur le comte,</p>
+
+<p>«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets
+de vous envoyer ci-joint; je suis reconnaissant de
+l'amitié que me témoignent Mlle Hélène et M. Jules,
+mais je vous supplie instamment, mon cher, bien cher
+Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent
+me faire en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux
+pas les fuir, puisque je suis retenu dans mon lit par
+l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. Et comment
+aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
+remercier d'une affection dont je suis si profondément
+touché, et que je partage si vivement? Comment ferais-je
+pour ne pas manquer à ma parole, pour ne pas
+enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon
+Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela
+comme en tout, soyez mon guide, mon protecteur, mon
+bon maître. Ne les laissez pas croire à de l'ingratitude
+de ma part; non, non, mon coeur est plein de tendresse
+et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais
+voyez, cher Monsieur le comte, puis-je honnêtement,
+loyalement recevoir leur visite, connaissant la défense
+de Mme la comtesse? C'est pour moi une grande tristesse,
+un terrible effort de les repousser quand ils me
+demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que
+je ne puis retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur
+le comte, venez me donner du courage, venez me
+tendre votre main chérie pour que je la couvre de baisers
+et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
+bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si
+dévoué et si respectueux.</p>
+
+<p>«Votre tout dévoué et très humble serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>«P.-S.&mdash;Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à
+maman, parce qu'ils pourraient désapprouver Mlle Hélène
+de l'avoir écrite, et j'aurais du chagrin de l'entendre
+blâmer.»</p>
+
+<p>Le coeur du comte battit avec violence à la lecture
+de cette lettre; l'admiration, la tendresse se mêlaient à
+l'irritation que lui causait l'épreuve cruelle que la comtesse
+avait infligée au pauvre Blaise: les larmes de cet
+enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour lui
+et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et
+le rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène
+et à Jules la noble et belle réponse de leur ami.</p>
+
+<p>«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez
+jamais de Blaise, papa, et ne craignez pour lui aucune
+épreuve; il en sortira toujours avec honneur et gloire.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne
+pas le voir!</p>
+
+<p>&mdash;Espérons que votre maman finira par être touchée
+de tant de vertu et de qualités attachantes, dit le
+comte. Qui sait quel effet pourra produire la première
+communion de Jules!»</p>
+
+<p>En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa
+femme.</p>
+
+<p>«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise,
+voyez quels sont les sentiments de cet admirable
+enfant.»</p>
+
+<p>La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le
+comte l'examinait pendant cette lecture et vit avec
+bonheur une émotion sensible animer le visage de la
+comtesse, puis une larme couler le long de sa joue et
+venir se mêler aux traces des larmes du pauvre Blaise.</p>
+
+<p>Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur
+l'oeil qui avait laissé échapper cette larme.</p>
+
+<p>«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller
+à son émotion; pauvre garçon! Comme j'ai été injuste
+envers lui!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous
+avons tous été méchants pour lui à l'exception
+d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui a su
+démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui
+l'ont déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le
+mal que vous avez fait.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce
+que j'ai tant dit et redit?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une
+erreur, Julie. Il n'y a de difficile que le premier moment.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi
+le temps de réfléchir, de me décider.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie,
+mais n'oubliez pas que vous avez planté des épines
+dans le coeur de Blaise et dans ceux de vos enfants, et
+que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies que
+vous avez faites.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde
+que vous venez d'invoquer involontairement, de vous
+bien inspirer, de vous diriger dans votre retour de
+justice; il ne vous fera pas défaut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria
+la comtesse en se jetant au cou de son mari.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie;
+moi aussi je ne savais pas prier quand Jules a été si
+malade; Blaise a été mon maître; par lui j'ai tout
+vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le vrai
+bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer
+des peines, la consolation que donne la prière. Julie,
+chère Julie, je serai à mon tour votre maître, si vous
+le voulez.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je
+sens mon coeur tout changé, amolli; je commence
+à comprendre et à aimer votre changement, celui
+de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer
+celles du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui?
+L'avez-vous vu?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais
+à vous faire lire.</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon
+que je...; non, non, ne dites rien; je lui dirai moi-même;
+mais pas encore, pas encore... Je veux seulement
+lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu
+son accident, je lève la défense et que je lui laisse
+voir mes enfants. Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur
+dites rien; permettez que je le leur dise moi-même.»</p>
+
+<p>Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme
+contre son coeur et en l'embrassant à plusieurs
+reprises avec tendresse; il alla sans perdre de temps
+chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin
+de ne pas voir leur cher Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Votre maman vous demande, mes amis; allez
+vite, vite, mes chers enfants.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il
+quelque chose de nouveau, de bon?</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas
+que nous entrions chez elle trop tôt.</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>riant</i></p>
+
+<p>Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis
+d'y aller vite, vite; c'est que...</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>C'est que quoi, papa?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon
+coeur, et que je bénis le bon Dieu du fond de mon
+coeur, et que nous devons tous remercier le bon Dieu
+de tout notre coeur!» s'écria le comte en serrant ses
+enfants dans ses bras et les embrassant avec un
+redoublement de tendresse.</p>
+
+<p>Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants
+surpris de cette explosion si joyeuse, qui ne lui était
+plus habituelle depuis le retour de la comtesse.</p>
+
+<p>«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous
+expliquera-t-elle l'air radieux de papa.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais
+de quoi parler devant maman: j'ai toujours peur
+d'être grondé.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme
+papa. Si elle pouvait se trouver changée comme papa
+et toi, nous serions si heureux!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent
+Blaise, qu'elle écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise!
+Malheureusement elle le déteste.»</p>
+
+<p>Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de
+leur maman. A leur grande surprise, au lieu de les
+attendre, elle alla au-devant d'eux et les embrassa à
+plusieurs reprises avec vivacité.</p>
+
+<p>«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle
+d'une voie émue, votre papa m'a fait lire la lettre du
+pauvre Blaise...»</p>
+
+<p>A cette épithète de <i>pauvre</i> Blaise, Hélène et Jules
+écoutèrent avec anxiété.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>continuant</i></p>
+
+<p>J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu
+de lui une fausse opinion, et non seulement je vous
+permets, mais je vous engage à aller le voir...</p>
+
+<p>&mdash;Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les
+enfants avec transport.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui...,
+le plus que vous pourrez. Vous lui direz que c'est moi
+qui vous envoie; vous lui expliquerez que c'est sa
+réponse à la lettre que j'ai fait écrire par Hélène qui
+a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir
+votre intimité avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène
+et Jules en se jetant à son cou et en l'embrassant
+avec effusion. Merci du bonheur que vous nous donnez
+à nous et à notre pauvre Blaise!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis
+quelque temps déjà. Plusieurs, fois j'ai été sur le point
+de lever ma défense, mais je n'étais pas encore bien
+convaincue, et je voulais attendre. Allez, courez,
+pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de
+votre cher malade.»</p>
+
+<p>Les enfants embrassèrent encore la comtesse et
+coururent chez Anfry. Jules entra le premier, se précipita
+dans la chambre en criant:</p>
+
+<p>«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et
+moi.»</p>
+
+<p>Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait
+encore rien dit, lui trouvant un peu de fièvre, et
+craignant qu'une émotion nouvelle ne redoublât son
+agitation. Aux premiers mots de Jules, Blaise saisit
+les mains du comte, et d'un accent de détresse, il
+lui dit:</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte,
+secourez-moi, sauvez-moi!</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui,
+après la lecture de ta lettre, t'envoie elle-même ses
+enfants.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu,
+quel bonheur!... Mon Dieu, je vous remercie!»</p>
+
+<p>Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas
+d'embrasser Blaise; tous deux lui racontèrent, lui
+expliquèrent le changement survenu dans le sentiment
+de la comtesse. Blaise était aussi heureux que
+le comte et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de
+sentir la douleur de son pied et l'agitation de la
+fièvre. Le comte dut user d'autorité pour emmener
+Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât
+par l'émotion que lui donnait la présence de ses amis;
+il promit à Blaise de les ramener dans l'après-midi, et
+lui recommanda, en le quittant, de rester bien tranquille.
+En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de remercier
+longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui
+envoyait, et, tout en priant, il s'endormit. Son sommeil
+dura deux heures; à son réveil, la fièvre avait
+disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé presque
+entièrement la douleur de son pied: il se livra donc
+sans réserve à la joie qui inondait son coeur.</p>
+
+<p>Peu de temps après son réveil, un domestique vint
+apporter à Blaise la lettre suivante, en demandant
+la réponse:</p>
+
+<p>«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise:
+la noblesse de tes procédés, la vertu que tu as
+déployée dans les événements récents, que j'ai provoqués
+et que je regrette, ont entièrement changé
+l'opinion que je m'étais formée de toi. Au lieu de te
+qualifier d'intrigant, de méchant, de voleur et de
+menteur, je te vois tel que tu es, pieux, bon, patient,
+généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les
+excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les
+miennes, et pardonne-moi la peine que je t'ai causée
+et que je me reproche vivement. Ecris-moi si ma
+visite te ferait plaisir; je serais peinée d'ajouter une
+contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je t'embrasse,
+mon pauvre enfant, et je te bénis des soins
+que tu as donnés à Jules pendant sa maladie, soins
+que j'ai eu l'aveuglement de croire intéressés. Prie
+Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à mon
+mari, à mes enfants et à toi-même.</p>
+
+<p>«Comtesse DE TRÉNILLY.»</p>
+
+<p>Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui
+avait dû beaucoup coûter à l'orgueil de la comtesse,
+porta ses lèvres sur la signature, demanda à son père
+une plume et du papier, et fit la réponse suivante:</p>
+
+<p>«Madame la comtesse,</p>
+
+<p>«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux
+sont accomplis. Je souffrais de la mauvaise opinion
+que j'avais probablement provoquée sans le vouloir et
+sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
+bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien
+m'adresser. Si vous daignez m'honorer d'une visite,
+j'en serai aussi reconnaissant que joyeux; je vous
+unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte.
+à Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame
+la comtesse, d'avoir bien voulu donner à vos enfants
+la permission de venir me voir; la joie que j'en ai
+ressentie a fait passer ma fièvre et m'empêche de
+sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
+votre bonté, Madame la comtesse.</p>
+
+<p>«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au
+profond respect de votre très humble et obéissant
+serviteur,</p>
+
+<p>«BLAISE ANFRY.»</p>
+
+<p>Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa
+de la porter à la comtesse, qui était dans le salon
+avec son mari et ses enfants, tous attendant avec
+impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine
+à deviner.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas,
+maman?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant;
+mais il est possible qu'il me demande d'attendre son
+rétablissement.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie
+que vous voulez lui procurer?</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène,
+le chagrin que je lui ai fait, et tous mes dédains, et
+les humiliations que je lui ai fait subir.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.</p>
+
+<p>«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement
+chrétienne!</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»</p>
+
+<p>La comtesse alla au-devant du domestique qui
+entrait et, prenant la lettre, l'ouvrit précipitamment.
+Après l'avoir lue, elle la présenta à son mari.</p>
+
+<p>«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa
+grandeur, si modeste, si humble dans son triomphe.
+Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que la reconnaissance
+doive venir de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en
+passant la lettre aux enfants. Toujours le même, jamais
+de rancune; le coeur toujours plein de charité
+et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!</p>
+
+<p>&mdash;Partons bien vite, dit la comtesse en mettant
+son chapeau: j'ai hâte d'embrasser ce pauvre garçon
+et de lui entendre dire qu'il ne m'en veut pas.»</p>
+
+<p>Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir
+tendrement embrassée, et tous se dirigèrent vers la
+demeure de Blaise, où ils ne tardèrent pas à arriver.</p>
+
+<p>«Nous voici au grand complet, mon cher enfant»,
+dit le comte d'un air joyeux en entrant.</p>
+
+<p>Blaise se retourna vivement, son visage devint
+radieux, et il rougit en voyant la comtesse s'approcher
+de lui et l'embrasser à plusieurs reprises.</p>
+
+<p>«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre
+enfant calomnié et outragé; je n'avais pas assez de
+vertu pour comprendre la tienne, ni assez de sagesse
+pour deviner le mobile de tes actions.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites
+pas cela! Non, non, je vous en prie, ne le répétez
+pas, dit Blaise, voyant que la comtesse s'apprêtait
+à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
+sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence
+et votre bonté. Et que deviendrait ma première
+communion sans esprit d'humilité? Je vous
+remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes
+bonne! vous m'avez rendu si heureux!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais
+que du bonheur à te donner. Comme je te l'ai écrit,
+prie Dieu pour que mes yeux s'ouvrent tout à fait à
+ce qui est bon et chrétien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami,
+dit le comte d'un air affectueux; c'est le bonheur
+qui te fait oublier tes maux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je
+n'ai plus rien à oublier. Mme la comtesse vient de
+fermer ma dernière plaie.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la
+comtesse en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en
+saisissant la tête de Blaise et la tournant de son côté;
+tu n'en as que pour papa et pour maman, et nous
+sommes là comme les dindons égarés qui cherchent
+un regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle
+Hélène; j'étais occupé avec M. le comte et Mme la
+comtesse, dit Blaise en souriant; vous savez que le
+général passe avant les officiers.</p>
+
+<p>HÉLÈNE, <i>riant</i></p>
+
+<p>Et où sont les soldats?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos
+commandements.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre
+drapeau est la croix.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et
+qui a bien ses douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle
+Hélène?»</p>
+
+<p>Hélène ne répondit que par un signe de tête et un
+sourire; elle ne voulut pas dire devant sa mère qu'elle
+avait souffert de sa froideur, de sa sévérité passée;
+mais la comtesse la devina, et, l'attirant à elle,
+l'embrassa et lui dit:</p>
+
+<p>«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma
+pauvre enfant. Mais à quand la première communion?
+M. le curé a-t-il fixé le jour?</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps
+de s'occuper des habits que papa a promis à Blaise.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Ils sont déjà commandés d'après les indications
+de Blaise; les tiens aussi, Jules.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Des choses superbes, pour faire honneur à M. le
+comte: une redingote en bon drap noir, un pantalon
+et un gilet blancs; des souliers bien solides et une
+cravate blanche.</p>
+
+<p>JULES</p>
+
+<p>Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un
+habit me mettrait au-dessus des gens de ma classe,
+monsieur Jules.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la
+première communion?</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le
+curé, et qui est béni par le pape, m'a-t-il dit.</p>
+
+<p>HÉLÈNE</p>
+
+<p>Maman, permettez-moi de lui donner une <i>Imitation
+de Notre-Seigneur</i>. C'est un si beau et si bon livre!</p>
+
+<p>LA COMTESSE</p>
+
+<p>Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai
+ton trésorier; tu puiseras dans ma caisse.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque,
+qui lui fera passer le temps dans les longues
+soirées d'hiver.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce
+que je désirais. J'aime tant à lire! M. le curé me prête
+quelques livres, mais il n'en a guère qui soient à
+ma portée.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me
+serais fait un vrai plaisir de satisfaire ce goût si sage
+et si utile.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur
+le comte, que j'aurais craint d'abuser de votre
+trop grande indulgence à mes désirs.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Tu auras tes livres pour ta première communion,
+mon pauvre garçon. Je suis content d'avoir si bien
+trouvé.»</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse restèrent quelque temps
+encore près de Blaise; ils se retirèrent en lui promettant
+de revenir le lendemain. Hélène et Jules
+obtinrent sans peine de rester près de leur cher
+malade. Hélène lui proposa de faire une lecture intéressante,
+ce qu'il accepta avec reconnaissance.</p>
+
+<p>Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du
+fond de son coeur du bonheur qu'il lui avait envoyé
+dans cette journée. Il causa longuement avec son
+père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit
+tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur
+à son pied, il demanda à se lever; sa mère enleva le
+cataplasme et vit avec plaisir que l'enflure était disparue;
+elle lui banda le pied avant de le lui laisser poser
+à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de s'appuyer
+sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il
+voulut faire quelques pas, appuyé sur le bras de son
+père. Cet essai lui ayant réussi, il demanda à rester
+levé; et à partir de ce jour la guérison marcha rapidement.
+Quand le jour de la retraite arriva, il put
+aller à l'église avec les autres enfants de la première
+communion, et la suivre jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>Pendant la retraite, Jules le quittait seulement
+pour prendre ses repas. Aidés du comte et d'Hélène,
+ils avaient arrangé dans la chambre de Jules une
+petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un
+crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois
+par jour ils faisaient devant cet autel une lecture
+pieuse et des prières qu'improvisait Blaise et qui touchaient
+profondément le coeur du comte et d'Hélène,
+qui avaient demandé d'y assister.</p>
+
+<p>La veille de la retraite, les habits de Jules et de
+Blaise avaient été apportés, de sorte qu'il n'y avait plus
+qu'à préparer leurs coeurs à recevoir avec humilité et
+amour le corps de leur divin Sauveur.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<h2>XXI</h2>
+
+<h3>LE GRAND JOUR</h3>
+
+
+<p>Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient en branle depuis le matin; le village lui-même
+semblait être une fourmilière en pleine activité;
+on allait, on courait dans les rues; on voyait passer des
+femmes, des enfants portant des cierges, des bonnets,
+des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à
+tout; d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour
+la toilette et pour le repas qui devait suivre la sainte
+cérémonie. Le château était calme; le comte n'avait voulu
+aucun déploiement de luxe; tous devaient aller à pied
+à l'église. Jules avait demandé à se placer près de Blaise;
+Hélène devait rester près de son père et de sa mère.
+Jules se tenait avec son père dans sa chambre, en attendant
+Blaise, qui avait promis de venir les chercher; il
+fut exact au rendez-vous. A neuf heures précises il entra
+chez Jules, s'approcha du comte, et, se mettant à genoux
+devant lui et malgré lui, il lui dit:</p>
+
+<p>«Monsieur le comte, je viens vous demander votre
+bénédiction; je vous la demande comme une faveur,
+comme une preuve de l'amitié dont vous voulez bien
+m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle
+d'un père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur
+le comte, bénissez le pauvre Blaise, qui sera toujours
+le plus dévoué, le plus respectueux de vos serviteurs,
+et qui priera tous les jours le bon Dieu pour votre
+bonheur éternel.</p>
+
+<p>&mdash;Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant
+dans ses bras, reçois la bénédiction d'un chrétien
+que tu as ramené au bon Dieu, d'un père dont tu as
+sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te la donne du
+fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
+d'une affection toute paternelle, de veiller à ton
+bien-être, à ton bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser
+ton frère, plus que jamais ton frère en Dieu, aujourd'hui
+que tu recevras à ses côtés le Seigneur, qui
+est notre père à tous.»</p>
+
+<p>Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent
+une amitié fidèle et un constant souvenir devant
+le bon Dieu.</p>
+
+<p>«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends
+ton livre; et voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant
+à Blaise un beau <i>Paroissien</i>, relié en beau
+maroquin noir, doré sur tranches et avec un fermoir
+en or.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas
+de si beaux livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant
+de sa poche une pauvre petite <i>Journée du chrétien</i>
+à moitié usée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui te donne ce <i>Paroissien</i>, dit le
+comte; il fait partie de la collection que je t'ai promise
+et qu'on va t'apporter.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise
+rouge et les yeux brillants de bonheur. Merci; il me
+semble que je prierai mieux dans ce livre donné par
+vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
+vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais,
+avant de partir, recevez une dernière bénédiction.»</p>
+
+<p>Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les
+bénit tous deux; puis, les prenant ensemble dans ses
+bras, il leur donna à chacun un baiser sur le front, essuya
+de sa main une larme qu'il y avait laissée tomber,
+et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
+pour l'église.</p>
+
+<p>Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse
+et Hélène étaient dans leurs bancs, attendant le
+comte, qui devait les rejoindre après avoir mené Jules
+et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous les enfants.
+Il vint en effet prendre sa place entre sa femme
+et sa fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit
+le son lointain des cantiques que chantaient les
+enfants en marchant processionnellement. Ils entrèrent
+deux à deux, le curé en tête; Jules et Blaise le suivaient
+immédiatement. Après le défilé des dix-huit garçons et
+des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui était
+assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits
+sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes,
+et le service divin commença d'abord par la procession,
+que suivirent les enfants de la première communion;
+ensuite vint la première partie de la messe, puis l'instruction
+ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de
+ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin
+la dernière partie de la messe, celle du sacrifice et de
+la communion. Jules et Blaise furent très recueillis
+pendant toute la cérémonie. Au moment de quitter sa
+place pour approcher de la sainte table, Jules saisit vivement
+la main de Blaise et lui dit tout bas:</p>
+
+<p>«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»</p>
+
+<p>Blaise répondit avec simplicité et douceur:</p>
+
+<p>«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»</p>
+
+<p>Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux
+appuyés l'un sur l'autre, le Dieu de miséricorde et de
+paix, le Dieu consolateur.</p>
+
+<p>Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut
+tous les coeurs. Il y eut dans l'église un mouvement
+général de surprise lorsque, après la communion des
+enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène quitter
+leurs places et s'approcher de la sainte table.</p>
+
+<p>«Le comte communie, disait-on tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils ont l'air ému!</p>
+
+<p>&mdash;Le comte est tout changé, dit-on.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry
+qui les a tous changés.</p>
+
+<p>&mdash;Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien
+depuis qu'ils sont amendés.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de
+garder la fermière Françoise, qui devait partir. Ils ont
+un nouveau bail de six ans, et ils sont bien contents.</p>
+
+<p>&mdash;Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»</p>
+
+<p>Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près
+vide, il y resta encore cinq personnes, qui priaient avec
+ferveur et qui ne songeaient pas au temps qui s'écoulait.</p>
+
+<p>Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller
+une dernière fois devant l'autel; il vit les deux
+enfants à genoux sur la dalle, les mains jointes, les
+yeux fermés, l'air si recueilli qu'il s'arrêta pour les
+contempler.</p>
+
+<p>«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus
+longue prière à genoux sur la pierre pourrait vous
+fatiguer; conservez le bon Dieu dans votre coeur, et
+souvenez-vous que toute votre vie peut devenir une
+prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour
+l'amour du bon Dieu.»</p>
+
+<p>Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le
+curé, qui se dirigeait vers le comte et la comtesse.
+Aux premières paroles de félicitation du curé, le
+comte releva son visage baigné de larmes, et, voyant
+l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:</p>
+
+<p>«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et
+marchant près du curé, sont le trop-plein d'un coeur
+inondé de joie et de bonheur. C'est à Blaise que je les
+dois, et ma reconnaissance augmente à mesure que
+j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.</p>
+
+<p>LE CURÉ</p>
+
+<p>Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus
+qu'aucun autre je suis à même d'apprécier la grandeur
+de ses vertus et la beauté de ses sentiments. Je le dis
+tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne prenne de
+l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a
+la sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui
+une si mauvaise et si injuste opinion, j'ai éprouvé la
+puissance de sa parole, de son accent, de son regard
+même. Ma femme a ressenti la même impression chaque
+fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier
+sa conduite, et Jules a subi aussi la puissance de
+cette vertu.»</p>
+
+<p>Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène
+suivait d'un peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient
+silencieux, mais leurs visages rayonnaient de bonheur.</p>
+
+<p>Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en
+route pour rentrer chez eux. Les enfants marchaient en
+avant; le comte et la comtesse les contemplaient avec
+tendresse.</p>
+
+<p>«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami,
+dit la comtesse en essuyant ses yeux encore humides.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle vie différente et heureuse nous allons
+mener; ma chère Julie! dit le comte en lui serrant les
+mains dans les siennes. Nous avions tous les éléments
+du bonheur, et nous ne savions pas en user; nos coeurs
+dormaient en nous, et nous végétions misérablement.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, <i>avec gaieté</i></p>
+
+<p>Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami;
+ne laissons pas revenir le sommeil.</p>
+
+<p>LE COMTE</p>
+
+<p>Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à
+l'avenir tout au bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»</p>
+
+<p>En approchant de la maison d'Anfry, les enfants
+virent avec surprise un va-et-vient des domestiques du
+château. Blaise en fut touché.</p>
+
+<p>«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter
+mes parents pour ma première communion; je ne les
+croyais pas si attentifs.»</p>
+
+<p>Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise
+une table dressée dans la salle. Le couvert était très
+simple; c'était la vaisselle d'Anfry qui couvrait la table;
+une nappe grossière, des assiettes en faïence, des verres
+communs, des pots au lieu de carafes, des couverts
+en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises
+de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient
+tache dans cette demi-pauvreté. Il y avait sept couverts,
+et les domestiques couvraient la table des plats qu'ils
+apportaient du château.</p>
+
+<p>BLAISE</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts,
+et pourquoi sont-ce les domestiques de M. le
+comte qui apportent tous ces plats?</p>
+
+<p>LE COMTE, <i>souriant</i></p>
+
+<p>Parce que nous nous sommes invités à dîner chez
+tes parents, mon cher enfant; nous avons pensé, ta
+mère et moi, qu'un jour de première communion on
+doit avoir la force de supporter des contrariétés, et
+nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi,
+Blaise.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois
+enfants en perdant toute leur gravité et en sautant autour
+de la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup
+je m'oublie, et je vous embrasse de toutes mes forces.»</p>
+
+<p>Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs
+fois. Le comte était heureux du succès de son
+invention.</p>
+
+<p>«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les
+trois enfants.</p>
+
+<p>Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas
+approcher de la table; la comtesse alla vers Anfry et,
+lui prenant le bras, lui dit en riant:</p>
+
+<p>«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner
+le bras pour me mener à ma place, à votre droite.»</p>
+
+<p>Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect,
+mais la comtesse l'entraîna à la place d'honneur et se
+mit à sa droite.</p>
+
+<p>Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit
+comme elle et enleva Mme Anfry, qui s'était collée
+contre le mur, fort embarrassée de sa personne. Il lui
+donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la plaçant
+en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit
+le bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le
+repas commença.</p>
+
+<p>Dans les premiers moments, le comte et la comtesse
+ne s'aperçurent pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait
+son front inondé de sueur, et n'osait ni manger ni lever
+les yeux de dessus son assiette restée pleine. Mme
+Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la
+timidité.</p>
+
+<p>Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et,
+se penchant vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle
+Hélène, mon pauvre papa a peur; il n'ose pas
+manger, et pourtant il a bien faim, j'en suis sûr.»</p>
+
+<p>Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de
+son air malheureux. Se penchant à son tour vers
+l'oreille de son père, elle lui fit remarquer le malaise du
+pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage avec un redoublement
+de timidité.</p>
+
+<p>«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous
+faites honneur au repas de première communion de
+nos enfants! Allons, allons, pas de timidité, pas de
+fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui
+plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry.
+Attendez, je vais vous donner du courage.»</p>
+
+<p>Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère,
+la déboucha lui-même et en versa un verre à Anfry et
+à Mme Anfry; après en avoir offert à sa femme et en
+avoir versé un peu à chacun des enfants, il emplit son
+verre, et, le portant à ses lèvres:</p>
+
+<p>«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant
+à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.</p>
+
+<p>&mdash;A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la
+santé du bon curé, auquel nous devons tous une grande
+reconnaissance. Allons, Anfry, vous voilà plus à l'aise,
+maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et continuons
+notre dîner sagement et comme des gens qui conservent
+dans leur coeur le souvenir des premières heures de la
+matinée.»</p>
+
+<p>Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent
+beaucoup de leurs impressions avant et après la
+sainte communion. La comtesse et le comte les écoutaient
+avec bonheur; il y avait dans les sentiments développés
+par les enfants un saint et heureux avenir.</p>
+
+<p>Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient
+à peine, tant ils étaient impressionnés de l'excellence
+des mets et de la bonté des vins; ils mangeaient
+et reprenaient de tout; leur embarras était entièrement
+dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry
+ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait
+lui faire dans le pays ce repas donné par elle, chez elle,
+à ses maîtres. Dans son extase intérieure, elle se figurait
+avoir régalé le comte et la comtesse, et pensait que
+l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un juste payement
+de la peine que lui avait donnée l'organisation du
+repas.</p>
+
+<p>Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir
+sur un banc devant la maison, après avoir donné
+ordre à leurs gens de laisser aux Anfry tout ce qui restait
+des mets et des vins divers, ce qui redoubla la
+joie et la reconnaissance de Mme Anfry.</p>
+
+<p>Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque
+que le comte avait donnée à Blaise, en tête de laquelle
+figure avec honneur un superbe volume de l'<i>Imitation de
+Jésus-Christ</i>, donné par Hélène. Après avoir lu le
+titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
+dit à Blaise:</p>
+
+<p>«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon
+petit présent; le voici; accepte-le comme la preuve
+d'une amitié qui durera aussi longtemps que moi.»</p>
+
+<p>En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie
+chaîne d'or avec un petit crucifix et une médaille en or
+de la sainte Vierge.</p>
+
+<p>«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement
+aveugle, et qui donne à tous l'exemple d'une résignation
+si calme et si douce, qu'on se sent touché rien
+qu'en le voyant.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était
+donné par vous et béni par un saint, je n'oserais porter
+ces belles choses; j'espère que le crucifix me fera souvenir
+de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de la
+bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin
+Sauveur comme elle l'a aimé en ce monde et comme
+elle l'aime dans l'éternité.»</p>
+
+<p>Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant
+dans son sein, il dit à Jules:</p>
+
+<p>«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous,
+devant cette croix et devant cette médaille.»</p>
+
+<p>Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants:
+la comtesse, présentant à Blaise une petite boîte, lui dit
+en le baisant au front:</p>
+
+<p>«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien,
+mon cher enfant; voici un très petit objet, mais qui te
+sera agréable et utile, je n'en doute pas.»</p>
+
+<p>Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la
+petite boîte qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement
+et vit, avec une joie qu'il ne chercha pas à dissimuler,
+une belle montre en or avec sa chaîne.</p>
+
+<p>Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche
+pour faire partager son bonheur à son père et à sa
+mère.</p>
+
+<p>«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné
+Mme la comtesse.»</p>
+
+<p>Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de
+Blaise à la vue de la montre et de la chaîne. Ni l'un ni
+l'autre n'osaient les toucher, de peur de les ternir ou de
+les casser. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes
+qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son
+beau cadeau.</p>
+
+<p>«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci
+s'écria Blaise, tant j'étais content. Vite que j'y coure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le
+comte, qui l'avait rejoint avec la comtesse sans qu'il
+s'en fût aperçu; fais ton remerciement, ajouta-t-il en le
+poussant dans les bras de la comtesse, qui le reçut en
+souriant et l'embrassa bien affectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,...
+vous êtes trop bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais
+comment exprimer mon bonheur et ma reconnaissance.»</p>
+
+<p>Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que
+lui tendait le comte. Il se sentait si ému de tant de
+bontés, qu'il eut de la peine à contenir l'élan de sa reconnaissance.»</p>
+
+<p>«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes trop bons,... tous,... tous... Je ne
+mérite pas... Que le bon Dieu vous le rende!... Oh oui!
+Je prierai tant, tant pour vous, que le bon Dieu m'exaucera.
+Il est si bon!»</p>
+
+<p>Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise;
+quand il y fut parvenu, il rappela aux enfants que
+l'heure des vêpres approchait.</p>
+
+<p>«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges,
+dit Blaise; on croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin
+un pareil jour! cela ne se peut! Tout est bonheur pour
+moi. Mon coeur est si plein que je crois par moments
+qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
+créatures, c'est plus que je ne puis supporter.</p>
+
+<p>&mdash;Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te
+payer de ce que tu as souffert; et récompenser ta patience
+dans les peines qu'il t'avait envoyées. Tu le remercieras
+à l'église, et nous joindrons nos remerciements
+aux tiens.»</p>
+
+<p>Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé
+son air de fête; les cloches sonnaient à grande
+volée; de tous côtés on voyait des groupes silencieux
+et recueillis se diriger vers l'église. Chacun saluait le
+comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se
+termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette
+belle et heureuse journée laissa des impressions chrétiennes
+et salutaires dans plus d'un coeur rebelle jusque-là
+à l'appel du bon Dieu.</p>
+
+
+<br><br><br>
+
+
+<h2>XXII</h2>
+
+<h3>CONCLUSION</h3>
+
+
+<p>Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la
+famille du comte: la vie qu'on menait au château était
+calme et heureuse; le service de Dieu n'y fut jamais
+négligé, non plus que le service des pauvres, qu'on allait
+chaque jour visiter, consoler et soulager. La fortune
+du comte passait tout entière à secourir les misères
+de ses semblables; il les considérait comme des
+frères appelés à partager les richesses qu'il tenait de la
+bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, il aida le
+comte dans l'administration de sa fortune, et devint
+son homme de confiance, son conseiller intime. Jamais
+Blaise ne perdit le respect qu'il devait à ses maîtres,
+qui étaient en même temps ses meilleurs amis. Jules
+devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en grandissant,
+le modèle des jeunes personnes.</p>
+
+<p>Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître.
+Jacques lui proposa avec l'autorisation de son père,
+de venir prendre la direction de leur maison; mais
+Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, qui
+finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant,
+tous les ans, passer quelques jours près de Jacques,
+qui le voyait toujours avec bonheur, et qui le
+questionnait beaucoup sur la famille du comte. Un
+jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux
+familles par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne,
+que Jules avait rencontrée souvent dans le monde, à
+Paris. Il lui dit que toute sa famille serait heureuse de
+ce mariage. Jules avait déjà exprimé le même désir à
+Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les
+rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la
+comtesse de Trénilly.</p>
+
+<p>Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les
+paroles qu'il avait entendues. Le comte et Jules les reçurent
+avec joie, et cette union, désirée par les deux
+familles, ne tarda pas à s'accomplir.</p>
+
+<p>Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena
+au château de Trénilly la famille de M. de Berne.
+Jacques ne quittait presque pas son ancien ami Blaise;
+tous deux étaient devenus des hommes, des chrétiens
+solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
+était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les
+démêlés du pays; ce que M. Blaise avait décidé était
+religieusement exécuté. On le citait comme exemple à
+tous les jeunes gens du village et des environs; on recherchait
+son amitié, et on se sentait fier de son approbation.</p>
+
+<p>Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans;
+il épousa la petite nièce du curé, qui lui apporta trente
+mille francs, dot considérable pour sa condition; elle
+avait été demandée par des jeunes gens bien plus
+riches et plus élevés en condition que Blaise, mais elle
+les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle
+n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités
+aimables avaient fait sur elle une vive impression.
+Le comte se chargea de la dot de Blaise, et la comtesse
+des présents de noce et de l'ameublement. La
+dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée
+à une jolie maison au bout du village, tout près du
+château. La comtesse meubla la maison et donna à la
+mariée toutes ses belles toilettes des fêtes et dimanches.</p>
+
+<p>Le repas de noce fut donné par le comte dans son
+château.</p>
+
+<p>Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une
+vive affection à un frère aîné de Jacques, et qui semblait
+partager ces sentiments, consentit avec plaisir
+à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent fort
+heureux pendant plusieurs années, après lesquelles
+Hélène eut la douleur de perdre son mari. N'ayant pas
+d'enfants, elle résolut de se consacrer entièrement au
+service des pauvres, en fondant des oeuvres de charité.
+Elle établit une salle d'asile et une école dirigées par
+des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des
+heures entières, aidée et accompagnée par ses parents.</p>
+
+<p>C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne,
+heureuse et unie, aimée et estimée de tous.</p>
+
+
+
+<br><br><br><br><br><br>
+
+<h2>TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<br><br>
+
+<p>CHAPITRE I.&mdash;LES NOUVEAUX MAITRES</p>
+
+<p>CHAPITRE II.&mdash;PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU</p>
+
+<p>CHAPITRE III.&mdash;LA RÉPARATION ET LA RECHUTE</p>
+
+<p>CHAPITRE IV.&mdash;LE CHAT-FANTOME</p>
+
+<p>CHAPITRE V.&mdash;UN MALHEUR</p>
+
+<p>CHAPITRE VI.&mdash;VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT</p>
+
+<p>CHAPITRE VII.&mdash;LA MARE AUX SANGSUES</p>
+
+<p>CHAPITRE VIII.&mdash;LES FLEURS</p>
+
+<p>CHAPITRE IX.&mdash;LES POULETS</p>
+
+<p>CHAPITRE X.&mdash;LE RETOUR DE JULES</p>
+
+<p>CHAPITRE XI.&mdash;LE CERF-VOLANT</p>
+
+<p>CHAPITRE XII.&mdash;L'ACCENT DE VÉRITÉ</p>
+
+<p>CHAPITRE XIII.&mdash;LE REMORDS</p>
+
+<p>CHAPITRE XIV.&mdash;LES DOMESTIQUES</p>
+
+<p>CHAPITRE XV.&mdash;L'AVEU PUBLIC</p>
+
+<p>CHAPITRE XVI.&mdash;L'OBÉISSANCE</p>
+
+<p>CHAPITRE XVII.&mdash;LA CORRESPONDANCE</p>
+
+<p>CHAPITRE XVIII.&mdash;LA COMTESSE DE TRÉNILLY</p>
+
+<p>CHAPITRE XIX.&mdash;L'ENTORSE</p>
+
+<p>CHAPITRE XX.&mdash;L'ÉPREUVE</p>
+
+<p>CHAPITRE XXI.&mdash;LE GRAND JOUR</p>
+
+CHAPITRE XXII.&mdash;CONCLUSION
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11434 ***</div>
+</body>
+</html>