summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/11434.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/11434.txt')
-rw-r--r--old/11434.txt8592
1 files changed, 8592 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/11434.txt b/old/11434.txt
new file mode 100644
index 0000000..ab99cd9
--- /dev/null
+++ b/old/11434.txt
@@ -0,0 +1,8592 @@
+The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pauvre Blaise
+
+Author: Comtesse de Segur
+
+Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+COMTESSE DE SEGUR NEE ROSTOPCHINE
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR
+
+_Cher enfant, voici un excellent garcon, sage et pieux comme toi, qui
+te demande une place dans ta bibliotheque. Tu ne repousseras pas sa
+priere et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
+vertus et de ta grand'mere._
+
+COMTESSE DE SEGUR, nee ROSTOPCHINE.
+
+Paris, 1861.
+
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+
+I
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+
+Blaise etait assis sur un banc, le menton appuye dans sa main gauche.
+Il reflechissait si profondement qu'il ne pensait pas a mordre dans
+une tartine de pain et de lait caille que sa mere lui avait donnee
+pour son dejeuner.
+
+"A quoi penses-tu, mon garcon? lui dit sa mere. Tu laisses couler a
+terre ton lait caille, et ton pain ne sera plus bon.
+
+BLAISE
+
+Je pensais aux nouveaux maitres qui vont arriver, maman, et je cherche
+a deviner s'ils sont bons ou mauvais.
+
+MADAME ANFRY
+
+Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maitres que
+personne de chez nous ne connait?
+
+BLAISE
+
+On ne les connait pas ici, mais les garcons d'ecurie qui sont arrives
+hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comment sais-tu cela?
+
+BLAISE
+
+Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais a
+arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
+comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
+son poney et sa petite voiture prets a etre atteles; ils avaient l'air
+d'avoir peur de lui.
+
+MADAME ANFRY
+
+Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit mechant et que les maitres sont
+mauvais?
+
+BLAISE
+
+Quand de grands garcons comme ces gens d'ecurie ont peur d'un petit
+garcon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.
+
+MADAME ANFRY
+
+Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?
+
+BLAISE
+
+Ah! voila! C'est qu'il va se plaindre, et que son pere et sa mere
+l'ecoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
+que c'est mechant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
+n'as pas a te meler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
+ne va pas te fourrer au chateau comme tu faisais toujours du temps de
+M. Jacques.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voila un bon et aimable comme on
+n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
+une petite friandise a me donner: une poire, un gateau, des cerises,
+des joujoux; et puis, il etait bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
+Je ne me consolerai jamais de son depart."
+
+Et Blaise se mit a pleurer.
+
+MADAME ANFRY
+
+Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
+de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
+Puisque son pere a vendu aux nouveaux maitres, c'est une affaire
+faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
+regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
+pleurer..."
+
+Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
+forte qui appelait:
+
+"Hola! le concierge! Personne ici?"
+
+Mme Anfry accourut; un domestique a cheval et en livree etait a la
+grille fermee.
+
+"C'est vous qui etes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
+comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.
+
+--Oui, Monsieur, repondit Mme Anfry en saluant.
+
+--Tout est-il en etat au chateau?
+
+--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maitres,
+repondit timidement Mme Anfry.
+
+--C'est bon, c'est bon", reprit le domestique en fouettant son cheval.
+
+Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
+galopait vers le chateau.
+
+"Il n'est guere poli, celui-la, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
+meme parler plus honnetement. Blaise, mon garcon, continua-t-elle plus
+haut, cours au chateau et previens ton pere que les nouveaux maitres
+arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir a la
+grille.
+
+--Ou le trouverai-je, maman? dit Blaise.
+
+--Dans les chambres du chateau, qu'il arrange et nettoie depuis ce
+matin; va, mon garcon, va vite."
+
+Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, ou il trouva
+cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effare.
+
+"Halte-la, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
+pas. Qui demandes-tu?
+
+--Je cherche mon pere, Monsieur, pour recevoir les maitres, repondit
+Blaise. Maman m'a dit qu'il etait au chateau."
+
+Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
+par le bras:
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton pere n'est
+pas au chateau; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
+chercher ailleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais pourtant maman m'a dit...
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
+t'epoussetterai les epaules du manche de mon plumeau."
+
+Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
+tristement a la grille, ou l'attendait sa mere.
+
+"Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
+n'etait pas au chateau, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
+temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.
+
+--Je crains que tu n'aies devine juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
+Anfry en soupirant. On dit: _tels maitres, tels valets_. Les valets ne
+sont pas bons, il se pourrait que les maitres ne le fussent pas non
+plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
+pere n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit etre a sa
+grille.
+
+BLAISE
+
+Voulez-vous que je retourne au chateau, maman? Je le trouverai
+peut-etre aux ecuries.
+
+MADAME ANFRY
+
+Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
+les maitres qui arrivent."
+
+Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essouffle et
+suant, juste au moment ou un nuage de poussiere annoncait l'approche
+de la voiture de poste.
+
+Anfry se placa, le chapeau a la main, d'un cote de la grille; Mme
+Anfry se rangea avec Blaise de l'autre cote: la berline attelee de
+quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
+du chateau. Elle passa si rapidement que Blaise eut a peine le temps
+d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
+garcon et une petite fille sur le devant. Ils passerent sans repondre
+aux reverences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
+fille seule salua.
+
+Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regarderent
+d'un air chagrin; ils fermerent lentement la grille, rentrerent sans
+mot dire dans leur maison et s'assirent pres d'une table sur laquelle
+etait prepare leur frugal diner. Blaise vint les rejoindre et, de meme
+que ses parents, se placa silencieusement pres de la table.
+
+"Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
+nouveaux maitres?
+
+--Mauvais, repondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
+repeta-t-il en soupirant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Blaise craint que les maitres ne soient guere meilleurs.
+
+ANFRY
+
+Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
+sont plus. Blaise, mon garcon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
+va pas au chateau; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
+possible.
+
+BLAISE
+
+C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
+d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'etait bien
+different; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
+reverrai peut-etre jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
+d'aimer des gens qui vous quittent."
+
+Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaise, du courage, mon garcon! Qui sait? tu le reverras
+peut-etre plus tot que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
+tacherait de me placer dans son autre terre, ou il va habiter.
+
+BLAISE
+
+Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
+maitres.
+
+ANFRY
+
+Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
+terre est une terre de famille, qui ne doit jamais etre vendue; tandis
+que celle-ci etait de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
+habiter deux terres a la fois. Est-ce vrai?
+
+--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
+diner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
+durs?"
+
+Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
+mangea de bon appetit, car, a onze ans, on pleure et on mange tout a
+la fois.
+
+Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
+personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
+verrous a la grille, le concierge fit sa tournee pour voir si tout
+etait bien ferme, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
+dormaient deja profondement.
+
+
+
+II
+
+PREMIERE VISITE AU CHATEAU
+
+
+"M. le comte demande le concierge", dit d'une voix imperieuse un des
+domestiques du chateau.
+
+C'etait de grand matin. Mme Anfry faisait son menage, Blaise nettoyait
+la vaisselle, et Anfry etait alle scier du bois pour les fourneaux de
+la cuisine et de la lingerie.
+
+Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
+seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.
+
+"Votre mobilier ne fait pas honneur a vos anciens maitres, dit le
+valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
+vite changer tout cela.
+
+--Qu'est-ce que vous trouvez a mon mobilier qui parle contre les
+anciens maitres? repondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
+quelque chose? Tout n'est-il pas en bon etat? C'etait de bons maitres,
+ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
+Dieu.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se melait d'un concierge et de son
+mobilier.
+
+MADAME ANFRY
+
+Le bon Dieu se mele de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
+prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
+chez moi, entendez-vous bien!
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
+un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
+je ne le vois pas ici.
+
+MADAME ANFRY
+
+Il est au chateau a scier du bois; allez le chercher la-bas, vous lui
+ferez la commission.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Si vous y envoyiez votre garcon, cela me donnerait le temps d'aller
+faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafes.
+
+MADAME ANFRY.
+
+Mon garcon n'a que faire au chateau; on lui a dit hier qu'on n'y
+entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
+il n'ira pas.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Vous etes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
+pourrait bien chercher a vous remplacer et a vous faire partir.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comme vous voudrez. Si les maitres sont comme les valets, je ne tiens
+pas a y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
+pas de travail ni de place, mon mari et moi."
+
+Le domestique vit qu'il n'y avait rien a gagner en continuant la
+conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
+l'avenue du chateau. Il trouva le concierge au bucher, comme le lui
+avait dit Mme Anfry.
+
+"M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.
+
+--Je ne suis guere en toilette pour me presenter chez M. le comte,
+repondit Anfry.
+
+--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous etes,
+reprit le domestique d'un ton bourru.
+
+--C'est vrai", se borna a repondre Anfry.
+
+Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussiere de
+ses pieds, et se dirigea vers le chateau.
+
+"Ou allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
+l'escalier.
+
+--M. le comte m'a fait demander.
+
+--Est-ce bien sur?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vetu
+pour paraitre devant M. le comte.
+
+--Qu'a cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller."
+
+Et Anfry se mit a redescendre l'escalier qu'il avait monte a moitie.
+
+"Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demande,
+c'est qu'il veut vous voir.
+
+--Alors, gardez vos reflexions pour vous", dit Anfry en remontant
+l'escalier.
+
+Il arriva a la porte du comte de Trenilly et frappa discretement.
+
+"Entrez!" lui cria-t-on.
+
+Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq a trente-six ans, d'assez
+belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
+salua; le comte repondit par un leger signe de tete.
+
+"Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.
+
+ANFRY
+
+Un seul, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Garcon ou fille?
+
+ANFRY
+
+Garcon.
+
+LE COMTE
+
+Quel age?
+
+ANFRY
+
+Onze ans.
+
+LE COMTE
+
+Envoyez-le au chateau.
+
+ANFRY
+
+Pour quel service, Monsieur le comte?
+
+LE COMTE
+
+Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garcon
+de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
+faut tout dire, je n'aimerais pas a le mettre en contact avec vos
+gens.
+
+LE COMTE
+
+Et pourquoi, s'il vous plait? Le fils de mon concierge est-il trop
+grand seigneur pour se trouver avec mes gens?
+
+ANFRY
+
+Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
+pour eux; ils l'ont chasse hier, ils le chasseraient bien encore.
+
+--Je voudrais bien voir cela, s'ecria le comte avec colere, quand ce
+serait par mon ordre qu'il viendrait ici.
+
+ANFRY
+
+Enfin, Monsieur le comte, mon garcon pourrait voir et entendre des
+choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
+autant qu'il reste a la maison et qu'il n'entre pas au chateau."
+
+Le comte fut etonne de cette resistance. Il regarda attentivement
+le concierge et parut frappe de l'air decide, mais franc, ouvert et
+honnete, qui donnait a toute sa personne quelque chose qui commandait
+le respect. Il hesita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
+doux:
+
+"C'etait pour mon fils que je vous demandais le votre; mais peut-etre
+avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garcon, il
+ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
+main un geste d'adieu. Quel est votre nom?
+
+--Anfry, Monsieur le comte, a votre service, quand il vous plaira."
+
+Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrete dans le vestibule
+par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maitre avait pu
+vouloir a un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
+chateau; Anfry leur repondit brievement, sans s'arreter, et rentra
+chez lui.
+
+Blaise etait devant la grille; il epoussetait et nettoyait quand son
+pere rentra.
+
+"As-tu vu le garcon de M. le comte? lui demanda Anfry.
+
+BLAISE
+
+Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
+d'aller voir M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Tu n'y as pas ete, j'espere bien?
+
+BLAISE
+
+Non, papa, vous me l'aviez defendu; d'ailleurs, je n'ai guere envie
+de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
+etre bon.
+
+--Tu pourrais avoir raison; travaille, va a l'ecole, ce sera mieux
+pour toi que courailler et paresser toute la journee. En attendant, va
+me chercher ma serpe que j'ai laissee au bucher; il y a des branches
+qui avancent sur la grille et qui genent pour l'ouvrir. Je veux les
+couper."
+
+Blaise, toujours prompt a obeir, partit en courant; il entra au bucher
+et y trouva Jules de Trenilly, qui essayait de couper des rognures de
+bois avec la serpe, qu'il avait ramassee.
+
+"Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.
+
+JULES
+
+Elle n'est pas a toi, je ne te la rendrai pas.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur, elle est a papa; il m'a envoye pour la chercher.
+
+JULES
+
+Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.
+
+BLAISE
+
+Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.
+
+JULES
+
+Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies."
+
+Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait a la
+refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
+mit en colere et menaca de la lancer a la tete de Blaise. Il fit, en
+effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
+son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et a la peau;
+Jules se mit a crier; Michel, le garcon d'ecurie, accourut et
+s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maitre.
+
+"Comment vous etes-vous blesse, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.
+
+JULES, _criant_
+
+C'est ce mechant garcon qui m'a fait mal. Il m'a coupe avec la serpe.
+
+MICHEL, _avec rudesse_
+
+Mechant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
+va a ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
+Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
+mal.
+
+JULES
+
+Tu diras, Michel, qu'il m'a donne un coup de serpe.
+
+MICHEL
+
+Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.
+
+JULES
+
+C'est egal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
+je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.
+
+MICHEL
+
+Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
+je dirai comme vous me l'ordonnez."
+
+Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au chateau.
+
+Le pauvre Blaise etait reste immobile, stupefait. Enfin il ramassa la
+serpe et se dit:
+
+"Faut-il que ce garcon soit mechant! Je vais vite tout raconter a
+papa, pour qu'il connaisse la verite et qu'il sache bien que ce n'est
+pas moi qui l'ai blesse."
+
+Il courut vers la grille; son pere l'attendait avec impatience.
+
+"Tu y as mis du temps, mon garcon, dit-il en recevant la serpe.
+Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?"
+
+Blaise, tout essouffle, raconta a son pere ce qui s'etait passe; il
+avait a peine termine son recit, que M. de Trenilly parut en haut de
+l'avenue, marchant d'un pas precipite vers la grille.
+
+"Anfry! cria-t-il avec colere, amenez-moi ce petit drole, qui s'est
+cache dans la maison quand il m'a apercu."
+
+Anfry marcha seul vers M. de Trenilly.
+
+"Monsieur le comte, dit-il le chapeau a la main, je crois savoir ce
+qui vous amene ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
+qui est arrive.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
+a faite votre garcon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
+coupable?
+
+ANFRY
+
+Ce n'est pas mon garcon, c'est le votre qui se l'est faite lui-meme.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
+coupe pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
+jours.
+
+ANFRY
+
+Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colere."
+
+Alors Anfry raconta a M. de Trenilly ce que venait de lui apprendre
+Blaise.
+
+"Faites-le venir, dit M. de Trenilly, je veux l'entendre raconter a
+lui-meme."
+
+Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derriere un rideau.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaisot, viens parler a M. le comte; il veut que tu lui
+racontes ce qui s'est passe avec M. Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colere; il va me battre.
+
+ANFRY
+
+Te battre! Sois tranquille, mon garcon, je suis la, moi; s'il fait
+mine de te toucher, je t'emmene et nous quitterons la maison,
+seulement le temps d'emporter nos effets."
+
+Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son pere, qui
+l'emmena devant M. de Trenilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
+Trenilly le regardait avec colere.
+
+"Raconte-moi comment mon fils a recu sa blessure, dit-il enfin avec
+durete.
+
+BLAISE
+
+Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoye chercher,
+Monsieur; j'ai insiste, il s'est fache, il a voulu m'en donner un
+coup; la serpe est lourde, elle est retombee malgre lui et l'a blesse
+au pied.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Tu mens! je te dis que tu mens!
+
+BLAISE, _vivement_
+
+Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blesse M.
+Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandat."
+
+L'honnete indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
+Trenilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
+se disant a mi-voix:
+
+"C'est singulier! Il a l'air franc et honnete; mais pourquoi Jules
+aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
+C'est ce que je vais tacher de me faire expliquer..."
+
+Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui repeta la defense
+d'aller au chateau sans necessite.
+
+
+
+III
+
+LA REPARATION ET LA RECHUTE
+
+
+Huit jours apres, Blaise etait dans le jardin avec son pere; ils
+bechaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
+de Trenilly se fit entendre; il appelait Anfry.
+
+"Me voici, Monsieur le comte", repondit Anfry; et il courut vers le
+comte, qui tenait Jules par la main.
+
+"Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses a votre
+garcon pour ce qui s'est passe la semaine derniere: votre garcon avait
+raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blesse lui-meme, il l'a
+avoue, et il est bien fache d'avoir accuse a tort votre garcon; de
+peur d'etre gronde pour avoir touche la serpe, il a fait un mensonge
+et une mechancete, mal conseille par Michel, que j'ai renvoye de mon
+service et qui est retourne dans son pays; Jules ne recommencera pas,
+il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
+toi-meme."
+
+Jules alla a pas lents dans le potager ou travaillait Blaise; il etait
+honteux des excuses que son pere lui avait ordonne de faire, et il ne
+savait de quelle maniere commencer. Il restait immobile et silencieux
+devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.
+
+"Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
+enfin.
+
+--Rien, repondit Jules.
+
+--Mais puisque vous etes venu ici pres de moi, Monsieur Jules, c'est
+que vous avez besoin de moi.
+
+--Non, repondit Jules.
+
+BLAISE
+
+Alors je vais me remettre a becher, sauf votre respect, Monsieur
+Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.
+
+JULES, _avec embarras_
+
+Blaise!
+
+BLAISE
+
+Monsieur Jules.
+
+JULES, _tres embarrasse_
+
+Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
+dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.
+
+BLAISE, _avec surprise_
+
+A moi, pardon! et de quoi donc?
+
+JULES
+
+Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?
+
+BLAISE
+
+Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
+pas bien sur, Monsieur Jules, et je suis bien fache que vous ayez pris
+la peine de faire des excuses. C'est juste, a la verite, mais cela
+coute, et je vous en remercie."
+
+Jules, enchante de se trouver debarrasse de cette tache penible,
+releva la tete, qu'il avait tenue baissee, et, regardant la bonne
+figure rejouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
+chateau.
+
+BLAISE
+
+Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a defendu d'y
+aller.
+
+JULES
+
+Pourquoi donc?
+
+BLAISE
+
+Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer a
+faineanter, mais a l'aider par mon travail.
+
+JULES
+
+Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander a papa."
+
+Jules courut a M. de Trenilly et lui demanda la permission d'emmener
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
+Blaise, qui me semble etre un bon et brave garcon.
+
+JULES
+
+C'est que son pere veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
+au chateau.
+
+LE COMTE
+
+Son pere a raison, mais il lui donnera bien un conge pour terminer
+votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'apres-midi,
+Anfry; nous vous le renverrons ce soir.
+
+ANFRY
+
+Je n'ai rien a refuser a Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gene
+pas. Je vais l'amener tout a l'heure, quand il sera nettoye et qu'il
+aura change de vetements.
+
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi faire, changer de vetements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
+pas fete aujourd'hui.
+
+ANFRY
+
+C'est fete pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la premiere
+fois qu'il est admis pres de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
+puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse."
+
+Et il alla au jardin, ou Blaise bechait toujours.
+
+"Blaisot, va te debarbouiller les mains et le visage, et donner un
+coup de peigne a tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
+avec lui au chateau."
+
+Blaise rougit, moitie de peur et moitie de plaisir, et courut se
+debarbouiller au baquet. Quand il fut lave, peigne, il alla rejoindre
+Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
+devant; Blaise suivait; il n'etait pas a son aise, il n'osait parler,
+et il aurait voulu pouvoir retourner a sa beche et a son jardin. En
+arrivant au perron, ils trouverent la comtesse avec sa fille qui les
+attendaient.
+
+"Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avancant vers eux. Je suis
+bien aise de le connaitre; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
+petit, ajouta-t-elle, Helene ne te mangera pas, et Jules sera content
+de jouer avec un garcon de son age.
+
+--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas a mon
+aise.
+
+--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant a becher et a arranger
+notre jardin, Blaise, dit Helene avec un sourire aimable. Venez avec
+moi, Jules et Blaise, et mettons-nous a l'ouvrage."
+
+Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
+vers un petit jardin que M. de Trenilly leur avait fait arranger pres
+du chateau.
+
+"Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.
+
+HELENE
+
+C'est precisement pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
+aider.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des legumes?
+
+--Des fleurs! s'ecria Helene; j'aime tant les fleurs!
+
+--Des legumes! s'ecria Jules! les fleurs m'ennuient.
+
+HELENE
+
+Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.
+
+JULES
+
+Des legumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des legumes, et
+si tu mets des fleurs; je les arracherai.
+
+HELENE.
+
+Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te ceder.
+
+BLAISE.
+
+Pourquoi faut-il que vous cediez, Mademoiselle?
+
+HELENE
+
+Pour ne pas etre battue par lui et grondee par papa, qui croit tout ce
+que Jules lui dit.
+
+JULES
+
+Allons, vite a l'ouvrage! Bechez, ratissez, pendant que je vais
+chercher des graines au jardin."
+
+Blaise avait envie de resister a Jules et de soutenir Helene; mais il
+n'osa pas, et, prenant une beche, il se mit a l'ouvrage avec une telle
+ardeur que le jardin fut retourne en moins d'une demi-heure; Helene
+l'aidait, mais moins vivement.
+
+Jules revint avec un sac plein de graines de toute espece de legumes.
+
+"Voila, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges,
+des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des epinards...
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, tout cela doit etre seme sur couche et repique
+quand c'est leve.
+
+JULES
+
+Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon
+jardin.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien
+longtemps.
+
+JULES
+
+C'est egal, je veux les semer; j'aime mieux attendre."
+
+Helene ne disait rien; elle etait habituee aux caprices de son frere;
+sa bonte et sa douceur la portaient a toujours lui ceder pour eviter
+les disputes. Blaise hochait la tete, mais se taisait, voyant Helene
+consentir de bonne grace a sacrifier les fleurs qu'elle avait
+desirees. Avec sa beche il fit des trainees de petites rigoles, dans
+lesquelles Jules semait la graine.
+
+BLAISE
+
+Qu'avez-vous seme par ici, Monsieur Jules?
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; j'ai tout mele.
+
+HELENE
+
+Mais comment sauras-tu ou sont les radis, les choux-fleurs, les
+carottes, et le reste?
+
+JULES
+
+Je les reconnaitrai bien en les mangeant.
+
+HELENE
+
+Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les
+trouverons-nous?
+
+JULES
+
+Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'etes pas raisonnable; ce ne sera pas
+un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine.
+Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs.
+
+JULES, _frappant du pied_
+
+Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en
+mettrai pas."
+
+Helene etait rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitie
+et lui dit:
+
+"Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre
+jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.
+
+HELENE
+
+Merci, Blaise, tu es bien bon.
+
+JULES
+
+Et moi! je suis donc mauvais, moi?
+
+HELENE
+
+Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est tres bon.
+
+JULES, _avec colere_
+
+Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu
+le dises.
+
+HELENE
+
+Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...
+
+JULES, _de meme_
+
+Mais quoi?
+
+HELENE
+
+Mais... Blaise est tres bien."
+
+Jules se mit a crier, a taper des pieds; il courut pour battre Helene;
+elle se sauva; il s'elanca sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant
+lestement de cote. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la
+bonne d'Helene accourut.
+
+"Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?
+
+JULES, _pleurant_
+
+Blaise est mechant; il veut arracher mes legumes pour mettre des
+fleurs; ils disent que je suis mechant; c'est lui qui est mechant, il
+veut arracher mes legumes.
+
+LA BONNE
+
+Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher
+ses legumes, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne
+veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-meme qui se contrarie.
+
+LA BONNE
+
+C'est cela! toujours la meme chanson! C'est M. Jules qui se fait
+pleurer lui-meme, n'est-ce pas?"
+
+Blaise voulut repondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps;
+elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en
+aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se
+promettant bien de refuser a l'avenir toute invitation du chateau.
+
+
+
+IV
+
+LE CHAT-FANTOME
+
+
+Blaise etait courageux; il n'avait pas peur de l'obscurite, et, quand
+il faisait beau, il aimait a se promener tout seul, le soir, dans les
+prairies traversees par un joli ruisseau.
+
+Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?
+
+D'abord il etait seul, il allait ou il voulait; ensuite, en suivant le
+chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangee de fours a
+platre creuses dans la montagne qui borde les pres et la grande route.
+Ces fours etaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes
+d'etincelles; les hommes occupes a enfourner du bois dans ces brasiers
+lui semblaient etre des diables au milieu des flammes de l'enfer.
+Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'etait pas si facile a
+effrayer; il s'arretait et regardait avec bonheur ces feux allumes,
+ces longues trainees d'etincelles, ces hommes armes de fourches
+attisant le feu. Il suivait tout doucement la riviere jusqu'au moulin,
+dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en
+longeant les fours a chaux.
+
+Quelques jours apres sa premiere visite au chateau, Blaise se
+preparait a faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules.
+
+"Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis
+seul, je m'ennuie.
+
+--Merci, Monsieur Jules, repondit Blaise, je vais me promener dans
+la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez
+encore quelque histoire qui me fasse gronder!
+
+JULES
+
+Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai tres bon, je ne dirai rien
+du tout a personne.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer.
+
+JULES
+
+Alors j'irai avec toi.
+
+BLAISE
+
+Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur
+Jules.
+
+JULES
+
+Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en
+laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai."
+
+Blaise, ne pouvant empecher Jules de l'accompagner, se decida a le
+laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchante de sortir du
+jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuye d'avoir Jules pour compagnon.
+
+La lune commencait a se lever et a eclairer le sentier. Les fours
+etaient tous allumes; Jules eut peur d'abord; mais les explications de
+Blaise le rassurerent; il ne se lassait pas de regarder les fours et
+les hommes travaillant a entretenir le feu. Ils arriverent ainsi au
+moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme
+il en avait l'habitude; deux enormes dogues accoururent en aboyant des
+qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangees de dents
+formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne repondit;
+il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et
+obtenir passage; les chiens s'elancerent sur la grille et chercherent
+a mordre la main, que Blaise retira promptement.
+
+Comment revenir sans passer par le meme chemin? Il y en avait bien un
+autre, mais Blaise n'aimait pas a le prendre, parce qu'il longeait le
+cimetiere du village; le grand-pere, la grand'mere de Blaise y etaient
+enterres, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin.
+
+BLAISE
+
+Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens
+gardent le passage; ils nous devoreraient si nous entrions dans la
+cour.
+
+JULES
+
+C'est ennuyeux de revenir par le meme chemin; je voudrais passer pres
+des fours a chaux.
+
+BLAISE
+
+Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur.
+
+JULES
+
+Pourquoi? Y a-t-il du danger?
+
+BLAISE
+
+Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.
+
+JULES
+
+Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?
+
+BLAISE
+
+Ce serait de traverser le cimetiere; nous nous retrouverons sur la
+grande route, juste a l'endroit ou commencent les fours.
+
+JULES
+
+Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.
+
+BLAISE
+
+Marchons un peu lestement pour etre plus tot arrives."
+
+Ils prirent le chemin du cimetiere, situe derriere le moulin. Ils
+marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixes sur le mur et
+sur la porte du cimetiere, Jules sentait battre son coeur; ses grands
+yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arreta et
+poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le
+cimetiere et designa l'objet qui le terrifiait.
+
+Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main,
+vit une grande forme blanche, un fantome qui s'elevait lentement
+au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tete et le haut de
+son corps eurent depasse le mur. Jules cria; le fantome tourna vers
+lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise
+n'etait pas trop rassure et restait immobile comme le fantome; il
+rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le
+fantome ne bougea pas.
+
+"Ce n'est pas un mechant fantome, Monsieur Jules, car s'il avait ete
+un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout
+cas, je vais lui jeter une pierre."
+
+Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aigue et la lanca de
+toute sa force et avec une grande adresse a la tete du fantome, qui
+poussa une espece de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
+mur, en dehors du cimetiere; il se roula par terre en continuant ses
+cris. Blaise crut reconnaitre des miaulements de chat, et voulut
+courir a lui pour s'en assurer; mais Jules, pale et tremblant, le
+tenait par sa blouse et l'empechait d'avancer.
+
+BLAISE
+
+Lachez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir.
+
+JULES
+
+Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur,
+j'ai peur du fantome.
+
+BLAISE
+
+C'est precisement ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantome,
+je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester
+seul.
+
+JULES
+
+Non, non, je ne veux pas y aller.
+
+--Alors, faites comme vous voudrez", dit Blaise, et, donnant une
+secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers
+la forme blanche etendue par terre.
+
+Jules aimait mieux encore approcher du fantome avec Blaise que de
+rester seul; il courut apres lui et le rejoignit au moment ou Blaise,
+s'etant baisse, poussa un cri en faisant un saut en arriere; il
+s'etait senti egratigne. Jules se trouvait tout pres de lui; le saut
+de Blaise le fit trebucher, et il alla tomber sur le fantome qui,
+poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il
+avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut a son comble;
+il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se
+lever, la force lui manqua, et il resta a terre prive de sentiment.
+
+Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas a Jules, et
+il examina la forme etendue devant lui; la lune venant il sortir de
+derriere un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur
+extraordinaire. C'etait lui qui avait grimpe sur le mur du cimetiere;
+la demi-obscurite l'avait fait paraitre encore plus gros et plus
+blanc, et avait donne a sa tete et a son corps l'apparence d'une tete
+et d'epaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
+avait un oeil hors de la tete et un cote du crane brise; ses
+convulsions avaient cesse; il ne remuait plus.
+
+"Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons
+notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lancant ma pierre;
+je vais demander aux ouvriers des fours a platre a qui appartient cet
+animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?"
+
+Et, se retournant vers Jules, il l'apercut etendu par terre, pale et
+sans mouvement.
+
+"Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que
+vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laisse venir
+avec moi; ces enfants de chateau, c'est poltron comme tout; je
+vous demande un peu, la! Y avait-il de quoi s'evanouir, s'effrayer
+seulement?"
+
+Le pauvre Blaise etait bien embarrasse: il lui soufflait sur la
+figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le
+visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la
+tete; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, apercut le chat blanc
+etendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'eloigner.
+
+"N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre
+chat, que j'ai tue d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est
+venge sur votre joue et sur ma main."
+
+Jules, un peu rassure, se leva lentement et saisit la main de Blaise
+pour s'eloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un
+fantome, et qui lui avait occasionne une si grande frayeur.
+
+"Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le
+mort, pour que je le fasse reconnaitre par quelqu'un. Un beau chat,
+ajouta-t-il en le ramassant.
+
+JULES
+
+Par ou allons-nous donc passer pour aller a la route?
+
+BLAISE
+
+Par le cimetiere, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons
+pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage.
+
+JULES
+
+Je ne veux point passer par le cimetiere..., non, non..., je ne le
+veux pas, j'ai trop peur.
+
+BLAISE
+
+De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que
+notre fantome n'en est pas un? Ce n'etait qu'un chat.
+
+JULES
+
+Je veux retourner par le chemin de la riviere, par lequel nous sommes
+venus.
+
+BLAISE
+
+Et les fours a chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le
+plus joli de la promenade.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne
+viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir
+tout le monde.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais,
+tout de meme, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais
+crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse
+mon chat sans demander a qui il appartient."
+
+Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours a chaux, suivit
+Jules, qui marchait tres vite pour rentrer a la maison le plus tot
+possible. A cent pas de l'avenue du chateau ils rencontrerent Helene
+et sa bonne, qui les cherchaient de tous cotes.
+
+HELENE
+
+Ou as-tu ete, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu
+etais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrive quelque
+accident; il est tres tard, nous devrions etre couches depuis
+longtemps; allons, mon frere, rentrons vite, tu vas etre gronde.
+
+JULES
+
+Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; il m'a
+mene dans des chemins dangereux, j'ai manque d'etre mange par des
+chiens enormes, et puis j'ai manque d'etre etrangle par les fantomes
+du cimetiere!
+
+HELENE
+
+Qu'est-ce que tu dis? Les fantomes du cimetiere! Tu sais bien qu'il
+n'y a pas de fantomes.
+
+BLAISE
+
+Ne l'ecoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantomes, nous n'avons
+vu qu'un gros chat blanc monte sur le mur du cimetiere. Je l'ai
+malheureusement tue d'un coup de pierre. Et quant a emmener M. Jules,
+c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais
+mieux aime qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empecher de
+m'accompagner.
+
+HELENE
+
+Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies;
+c'est tres mal; ne repete pas a maman ce que tu m'as dit, parce que tu
+ferais injustement gronder le pauvre Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter
+de moi, pourvu qu'il dise la verite."
+
+Helene ne repondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait
+souvent, et elle craignait qu'il ne fit gronder le pauvre Blaise,
+qu'elle savait innocent.
+
+Mme de Trenilly etait descendue dans la cour pour avoir des nouvelles
+de Jules, dont elle etait inquiete; en le voyant revenir avec sa
+soeur, elle alla a eux et demanda avec inquietude ce qui l'avait
+retenu si longtemps.
+
+JULES
+
+Maman, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; j'avais tres peur, mais
+il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetiere.
+
+LA COMTESSE
+
+Au cimetiere! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc a ton habit? Le dos
+est plein de poussiere, comme si tu t'etais roule par terre. Serais-tu
+tombe? T'es-tu fait mal?
+
+JULES
+
+C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc.
+
+LA COMTESSE
+
+Pourquoi a-t-il tue ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant?
+Il est donc mechant, ce Blaise?
+
+JULES
+
+Oui, maman, il est tres mechant et il ment souvent ou plutot toujours.
+
+--Maman, reprit Helene avec indignation, Blaise est tres bon et ne
+ment pas. C'est Jules qui ment et qui est mechant. Blaise m'a dit que
+Jules avait voulu absolument le suivre a la promenade, et il a tue ce
+chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantome: mais il ne voulait pas
+le tuer, et il en est tres fache.
+
+LA COMTESSE
+
+Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un etranger
+pour accuser ton frere?
+
+HELENE
+
+Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent.
+
+LA COMTESSE
+
+Helene, toi qui pretends etre pieuse, sois plus charitable et plus
+indulgente pour ton frere. Montons au salon; je tacherai demain de
+savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le
+merite."
+
+Jules eut mieux aime que sa mere ne parlat plus de cette affaire; mais
+Helene, qui avait pitie du pauvre Blaise calomnie, fut au contraire
+satisfaite de la promesse de sa mere. En allant se coucher, elle
+reprocha a Jules sa mechante conduite; il repondit, comme a son
+ordinaire, par des injures et des coups de pied.
+
+Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir
+Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de
+l'innocence de Blaise et de la mechancete de Jules; mais la crainte de
+rabaisser son fils en donnant raison a un petit paysan l'empecha de
+punir Jules comme il le meritait.
+
+
+
+V
+
+UN MALHEUR
+
+
+Un jour, Blaise bechait et arrosait le jardin d'Helene, lorsqu'ils
+entendirent des cris percants qui provenaient d'une maison placee de
+l'autre cote du chemin, et habitee par une pauvre femme et ses cinq
+enfants. Blaise jeta sa beche et courut vers la maison d'ou partaient
+les cris; Helene l'avait suivi; ils arriverent au moment ou la pauvre
+femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garcon de deux ans,
+qu'elle avait laisse jouer dans un verger au milieu duquel etait la
+maison. Dans un coin du verger elle avait creuse une petite mare pour
+y laver le linge de son plus jeune enfant, age de trois mois. Elle
+etait rentree pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
+cette courte absence, celui de deux ans etait tombe dans la mare; il
+n'avait pas pu en sortir et il avait ete noye. La mere poussait des
+cris percants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mere,
+qui se debattait en convulsions; les autres avaient ramasse l'enfant,
+le deshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et
+de tout son corps. Blaise courut a toutes jambes chercher un medecin.
+Helene, quoique saisie et tremblante, aidait a essuyer l'enfant et a
+l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres
+voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le medecin, aider
+a rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
+elle courut les prevenir du malheur qui etait arrive. Deux habitants
+du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux differents remedes qui
+pouvaient etre utiles, et entrerent chez la pauvre femme. Pendant que
+Mme Renou cherchait a consoler et a encourager la malheureuse mere, M.
+Renou fit etendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu;
+on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
+des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usites en de pareils
+accidents, mais sans succes: l'enfant etait sans vie et glace. Quand
+son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta a genoux devant le
+corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans
+ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement
+la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne
+voulait pas s'en detacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba
+dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son
+evanouissement pour la deshabiller, la coucher dans son lit et porter
+l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Helene n'avait
+pas ete inutile pendant cette scene de desolation: elle bercait et
+soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait,
+et qui criait pitoyablement dans son berceau. Helene finit par le
+calmer et l'endormir.
+
+Quand tout fut fini pour l'enfant noye et qu'on l'eut pose sur un lit,
+enveloppe de couvertures, le medecin arriva.
+
+"Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?
+
+--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-etre a
+employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et
+tachez de rappeler cet enfant a la vie."
+
+Le medecin decouvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur;
+apres un examen de quelques minutes, il se releva.
+
+"L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de
+son coeur.
+
+--Mais n'y aurait-il pas quelque remede qui pourrait le ranimer?
+
+--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez deja fait: soufflez
+de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des
+sinapismes, tachez de ranimer les battements du coeur; mais je crois
+que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute."
+
+En disant ces mots, jetant a la mere desolee un regard de compassion,
+il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, desolee
+de cet arret du medecin et de son prompt depart, s'ecria:
+
+"Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyes apres deux
+heures de soins; nous n'avons pas reussi jusqu'a present, mais nous
+serons peut-etre plus heureux en continuant."
+
+Mme Renou, aidee des voisins charitables qui n'avaient cesse de donner
+tous leurs soins a la mere et a l'enfant, recommenca ce qui avait
+ete vainement essaye depuis une heure. La pauvre mere reprit quelque
+espoir en voyant continuer les secours que l'arrivee du medecin avait
+interrompus.
+
+Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner,
+rechauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon resultat. Quand Mme
+Renou vit l'inutilite de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans
+des linges qui devaient etre son linceul, et elle le le laissa sur le
+lit de la chambre ou il avait ete transporte.
+
+"Mon enfant, mon cher enfant! s'ecria la mere en voyant revenir Mme
+Renou, vous l'avez abandonne.
+
+--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris
+votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, ou il prie
+pour vous et pour ses freres et soeurs.
+
+--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mere en
+sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, a dix pas
+de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais ete moins desolee de le voir
+mourir dans son lit.
+
+--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant etait mort dans son lit,
+c'eut ete par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement
+pendant plusieurs jours; c'eut ete plus terrible encore; le bon Dieu
+vous a epargne cette douleur."
+
+Pendant longtemps encore, Mme Renou resta pres de la pauvre femme sans
+pouvoir calmer son desespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux
+mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais
+des plus efficaces.
+
+"Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'etes pas raisonnable;
+puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empecher.
+
+--A quoi vous sert de vous desoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas
+vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.
+
+--Soyez raisonnable, dit la troisieme, et voyez donc qu'il vous reste
+encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.
+
+--Et le pauvre innocent qui, en se reveillant, aura besoin de votre
+lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme
+vous le faites!
+
+--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez,
+voyez Mme Desire qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le
+sien."
+
+En effet, Mme Desire Thorel, bonne et gentille jeune femme qui
+demeurait tout pres, et qui avait un enfant au maillot, etait accourue
+a la premiere nouvelle du malheur arrive a Marie. Elle avait aide avec
+bonte et intelligence Mme Renou dans les soins donnes a l'enfant noye;
+au reveil du petit, qu'Helene avait endormi, elle le prit, l'enveloppa
+de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le
+sien; elle ne le reporta que plusieurs heures apres, lorsque la mere,
+revenant un peu a elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda
+ce dernier petit, le seul qui put etre pres d'elle; les autres etaient
+a l'ecole ou dans une ferme, ou on les employait a garder des dindes
+et des oies.
+
+Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin
+sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua
+insensiblement. Mme Renou et Helene allerent tous les jours et
+plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa
+douleur et pourvoir a ses besoins et a ceux de sa famille. Helene
+s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les
+vetements epars, mettait de l'ordre dans le menage, pendant que Mme
+Renou causait avec Marie et cherchait a lui donner la resignation
+d'une pieuse chretienne soumise aux volontes de Dieu.
+
+Jules profitait des absences plus frequentes d'Helene pour multiplier
+ses sottises, dont le pauvre Blaise etait toujours l'innocente
+victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.
+
+
+
+VI
+
+VENGEANCE D'UN ELEPHANT
+
+
+"Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
+grand de tous les animaux crees par le bon Dieu, et, malgre sa grande
+taille, le plus doux, le plus obeissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
+admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tete, deux
+sous."
+
+L'homme qui parlait ainsi etait entre dans la cour du chateau avec
+son elephant, un des plus gros de son espece et, comme le disait son
+maitre, un des plus doux. En un instant une douzaine de tetes se
+firent voir aux fenetres, entre autres celle de Jules; il accourut
+aussitot pour voir l'animal de plus pres; Helene et sa mere le
+suivirent bientot, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
+la cour assez de monde pour donner une representation du savoir-faire
+de l'elephant, le maitre passa une sebile devant toutes les personnes
+presentes, et chacun y deposa son offrande. La sebile se trouvant
+suffisamment remplie, le maitre fit deployer a l'elephant tous ses
+talents. Il lui fit lancer une enorme boule et la recevoir au bout de
+sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; deboucher une bouteille de
+vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en repandre une goutte,
+en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
+comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
+devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
+pouvaient a peine soulever, et que l'elephant enleva avec la meme
+facilite qu'un enfant aurait mise a manier une noix; et il lui fit
+executer beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
+excitaient l'admiration de tous les spectateurs.
+
+Quand la representation fut terminee, le maitre s'approcha de M. de
+Trenilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
+granges. M. de Trenilly y consentit, a la grande joie des enfants, qui
+comptaient bien revoir l'elephant dans son appartement et lui apporter
+a manger.
+
+"Que donnez-vous a diner a votre elephant? demanda Jules au maitre.
+
+--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
+avec des choux et des carottes.
+
+--Ou sont vos boulettes? demanda Jules.
+
+--Je vais les appreter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.
+
+--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'elephant, et
+nous regarderons comment il les mange.
+
+--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
+le maitre d'ecole qui m'a commande des modeles d'ecriture pour les
+enfants qui commencent.
+
+--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!
+
+--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.
+
+--Papa, papa, dit Jules a M. de Trenilly, dites a Blaise de venir
+jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
+travail.
+
+--Va jouer, Blaise, dit M. de Trenilly, tu travailleras un autre jour.
+
+--Mais, Monsieur le comte...
+
+--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trenilly avec quelque
+impatience: il est bon d'aimer a travailler, mais il faut aussi savoir
+jouer; chaque chose en son temps."
+
+Blaise n'osa pas repliquer et suivit a contre-coeur et a pas lents
+Jules qui courait a la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
+de l'elephant.
+
+"Blaise, Blaise, depeche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
+boulettes de l'elephant."
+
+Blaise ne se depechait pas: quand il arriva, les boulettes etaient a
+moitie faites; c'etaient des boules, grosses comme des melons; dans
+chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
+livre de beurre et deux livres de pain; tout cela etait mele, petri et
+roule. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
+faisait cuire deux enormes paniers de choux, de carottes, de navets,
+de pommes de terre, avec une forte poignee de sel et une livre de
+beurre.
+
+"Cet elephant doit couter cher a nourrir, dit Blaise, il mange a un
+seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours a papa, maman et moi.
+
+JULES
+
+Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
+pour vivre, je suppose.
+
+BLAISE
+
+De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
+il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
+nous en avons de reste pour le lendemain.
+
+--Pas possible! s'ecria Jules avec etonnement. Moi, je ne mange que de
+la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?
+
+BLAISE
+
+Du fromage, un oeuf dur, des legumes, avec du pain, bien entendu.
+Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.
+
+JULES
+
+Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
+du tout.
+
+BLAISE
+
+Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
+la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
+voyez, voila qu'on porte a manger a l'elephant; approchons pour le
+voir avaler ses boulettes."
+
+Jules courut a la grange; il voulut entrer.
+
+"N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
+l'elephant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
+pourrait vous faire du mal.
+
+--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
+quand il mange.
+
+--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
+est sous la fenetre; vous verrez tres bien dans la grange sans courir
+aucun danger."
+
+Jules grimpa sur le banc; la fenetre de la grange etait ouverte; il
+vit parfaitement l'elephant saisir les boules avec sa trompe et les
+porter a sa bouche; de meme pour la soupe; sa trompe lui servait de
+cuillere et de fourchette.
+
+Quand il eut fini son repas, il tourna la tete vers Jules et Blaise,
+qui restaient a la fenetre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
+demander quelque chose.
+
+"On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
+dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassees devant
+notre porte; je vais voir s'il les aime."
+
+Et Blaise presenta une pomme a la trompe de l'elephant; l'animal la
+flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisieme
+eurent le meme succes; quand toutes les six furent mangees et qu'il
+continua a allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
+sa poche une longue epingle avec laquelle il embrochait les pauvres
+papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
+la trompe de l'elephant. Celui-ci parut irrite; il secoua sa trompe
+et sa tete, leva les jambes l'une apres l'autre comme s'il faisait le
+mouvement d'ecraser quelque chose; mais il se calma promptement et
+allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.
+
+"Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
+deux mains vides et en lui caressant la trompe.
+
+--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'ecria
+Jules. Tiens, tiens, tiens."
+
+Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'epingle sur sa trompe
+allongee.
+
+Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
+comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
+enorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versee pour le faire boire.
+
+"Il boit! il boit! s'ecria Jules. Dieu, quelle quantite d'eau il
+avale!"
+
+Quand l'elephant eut presque vide le cuvier, il se retourna vers la
+fenetre ou etaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
+vers Jules et lui lanca un jet d'eau avec une telle force, que Jules
+fut jete de dessus le banc ou il etait monte. La trompe de l'elephant
+le poursuivit a terre et continua a l'inonder de telle facon, qu'il ne
+pouvait ni crier ni se relever.
+
+Le bon Blaise, effraye des mouvements convulsifs de Jules, et ne
+sachant comment faire finir la vengeance de l'elephant, s'elanca vers
+le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:
+
+"Oh! elephant, mon cher elephant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
+etouffer."
+
+Des que l'elephant vit que Blaise, qui s'etait jete devant Jules,
+allait etre inonde, il arreta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
+reversa l'eau qui y etait encore dans le cuvier d'ou il l'avait tiree.
+
+Blaise aida Jules a se relever; a peine fut-il debout, qu'il repoussa
+Blaise avec colere en criant:
+
+"C'est ta faute, mechant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
+ce banc; c'est toi qui as attire l'elephant en lui donnant de vilaines
+pommes, que tu nous a volees probablement. Va-t'en; je le dirai a
+papa.
+
+--Comment, Monsieur Jules, repondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
+fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
+j'ai donne mes pommes a l'elephant pour lui faire plaisir; et les
+pommes etaient bien a moi, elles sont tombees d'un pommier qui est a
+papa."
+
+Jules continuait a crier et a repousser a coups de pied et a coups de
+poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider a marcher avec ses habits
+ruisselants d'eau.
+
+Toute la maison etait accourue aux cris de Jules: quand Helene le vit
+trempe des pieds a la tete, elle eut peur et crut a un accident.
+
+"Non, c'est la faute de ce mechant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
+qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.
+
+HELENE
+
+Comment, Blaise, tu as jete Jules dans l'eau?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
+sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.
+
+HELENE
+
+Qu'est-ce qui l'a mouille ainsi?
+
+BLAISE
+
+C'est l'elephant, Mademoiselle, qui lui a crache de l'eau a la figure.
+
+HELENE
+
+Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait etre
+drole, car ce n'est certainement pas dangereux.
+
+BLAISE
+
+Ma foi, Mademoiselle, l'elephant etait bien en colere tout de meme,
+et si je ne m'etais pas jete devant M. Jules, l'eau aurait fini par
+l'etouffer, car il ne pouvait pas respirer.
+
+HELENE
+
+Pourquoi l'elephant etait-il en colere et pourquoi ne t'a-t-il pas
+jete de l'eau comme a Jules?"
+
+Blaise raconta a Helene ce qui etait arrive, et Helene lui promit de
+le redire a sa maman, pour qu'elle ne crut pas les mensonges de Jules.
+
+A peine Helene avait-elle quitte Blaise, qui s'en retournait
+tristement a la maison, qu'elle rencontra son pere qui avait l'air
+irrite.
+
+LE COMTE
+
+Sais-tu ou est Blaise, Helene? Je cherche ce petit drole pour lui
+tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des mechancetes.
+
+HELENE
+
+Et qu'a-t-il donc fait, papa?
+
+LE COMTE
+
+Il a manque faire tuer Jules par l'elephant en le forcant a monter
+sur une fenetre d'ou il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
+garnement s'est mis a exciter l'elephant; quand celui-ci a ete bien en
+colere, Blaise s'est sauve bravement; le pauvre Jules, qui etait
+pris sur cette fenetre, a ete jete par terre par l'elephant, qui
+lui lancait a la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
+trompe.
+
+HELENE
+
+Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
+de me raconter comment la chose s'est passee, et il n'a aucun tort."
+
+Et Helene raconta a son pere ce que venait de lui dire le pauvre
+Blaise. M. de Trenilly fut tres embarrasse, car, cette fois encore,
+l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Apres quelques
+instants de reflexion, il dit:
+
+"Je trouve pourtant singulier, Helene, que, chaque fois que Jules sort
+avec Blaise, il lui arrive quelque facheuse aventure; et quand il sort
+seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.
+
+HELENE
+
+C'est vrai, papa, et pourtant je suis sure que Blaise n'a aucun tort
+et que Jules invente.
+
+LE COMTE
+
+Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
+Jules a jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois etre un
+vaurien."
+
+
+
+VII
+
+LA MARE AUX SANGSUES
+
+
+Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
+M. de Trenilly venait de lui donner un ane, et il avait besoin de
+quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.
+
+"Papa, dit-il a son pere, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
+jouer avec moi?
+
+LE COMTE
+
+Tu sais, Jules, que je n'aime pas a te voir sortir avec Blaise; il
+t'arrive chaque fois une aventure desagreable.
+
+JULES
+
+Papa, c'est que je voudrais monter a ane, et j'ai besoin de lui pour
+m'accompagner.
+
+LE COMTE
+
+Tu as monte a ane tous ces jours-ci et tu t'es bien passe de Blaise.
+
+JULES
+
+Oui, papa, parce que je suis reste dans le parc, mais je voudrais
+aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.
+
+LE COMTE
+
+Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'ecoute pas et ne
+souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.
+
+--Oh! papa, soyez tranquille", dit Jules en s'elancant hors de la
+chambre pour courir chez Blaise.
+
+Il arriva tout essouffle chez Anfry.
+
+"Ou est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.
+
+--Blaise n'y est pas, Monsieur, repondit Anfry d'un ton sec.
+
+JULES
+
+Ou est-il? je veux l'avoir tout de suite.
+
+ANFRY
+
+Il est dans les champs, Monsieur, a arracher des pommes de terre.
+
+JULES
+
+Allez le chercher.
+
+ANFRY
+
+Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage presse.
+
+JULES
+
+Alors je vais dire a papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
+avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.
+
+ANFRY
+
+Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
+je fais mon devoir.
+
+JULES
+
+De quel cote est Blaise?
+
+ANFRY
+
+Du cote de la mare aux sangsues?
+
+JULES
+
+Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?
+
+Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement."
+
+Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra a la
+maison, fit seller son ane, et partit comme pour se promener dans le
+parc. Mais il sortit par une petite barriere et fit galoper son ane du
+cote de la mare aux sangsues; la route etait pierreuse, mauvaise et
+assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
+pres d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
+travaillait avec ardeur a arracher les pommes de terre de son pere; il
+les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
+qu'il placait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
+n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'ane.
+
+"Blaise! Blaise!" cria Jules.
+
+Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans repondre.
+
+"Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
+t'appelle?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
+pas a vous repondre.
+
+JULES
+
+Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.
+
+BLAISE
+
+Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage presse.
+
+JULES
+
+Pour m'accompagner dans ma promenade a ane. Maman ne veut pas que
+j'aille seul dans les champs.
+
+BLAISE
+
+Alors pourquoi y etes-vous venu? Et puisque vous etes venu seul, vous
+pouvez bien vous en retourner de meme.
+
+JULES
+
+Tu es un mechant, un grossier, un impertinent, je le dirai a papa.
+
+BLAISE
+
+Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la premiere fois
+que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empecher;
+d'ailleurs, le bon Dieu est la pour me proteger.
+
+JULES
+
+Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
+laisserai monter mon ane.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que j'ai besoin de votre ane, moi? J'ai deux jambes qui valent
+mieux que les quatre de votre ane.
+
+--Imbecile! insolent!" lui cria Jules en s'en allant.
+
+Blaise reprit son ouvrage en riant de la colere de Jules, et Jules
+reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
+trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
+avait desobei en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
+dire que Blaise l'eut accompagne en partant, puisque les domestiques
+l'avaient vu sortir seul.
+
+"Voyons, se dit-il, cette mare ou il y a des sangsues; je voudrais
+bien en voir quelques-unes."
+
+Il approcha tout pres de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
+vit pas une seule. La pente qui y descendait etait douce; il fit
+entrer son ane dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
+du clapotement produit par les jambes de l'ane et qu'elles se
+montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
+son ane, jusqu'a ce qu'il eut de l'eau a mi-jambes; il commenca alors
+a voir des betes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
+autour de l'ane, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait a
+les regarder et a les voir accourir de tous cotes, lorsque l'ane se
+mit a sauter, a ruer; Jules perdit l'equilibre, tomba dans l'eau, et
+l'ane sortit de la mare et se dirigea vers le chateau en courant de
+toutes ses forces.
+
+Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit ou etait tombe Jules;
+il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqures au visage;
+il crut que c'etait une guepe et y porta la main pour la chasser; sa
+main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
+piqures devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une a
+la main, et vit avec effroi que c'etait une sangsue qui s'y etait
+attachee; il en etait de meme a la figure. Jules poussa des cris
+percants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut a son aide; en le
+voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
+s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'etaient
+posees sur ses vetements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
+mains, au visage.
+
+"Deshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
+votre pantalon."
+
+Jules, tremblant de peur, n'aurait pu defaire ses vetements sans le
+secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
+avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
+pantalon et sur la veste. Apres avoir bien exprime l'eau des vetements
+mouilles, il se deshabilla lui-meme, passa a Jules sa chemise seche,
+sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revetit lui-meme la chemise
+glacee et le pantalon trempe de Jules.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
+grossierement, mais vous etes du moins dans des vetements secs et
+chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
+faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
+bien vite.
+
+JULES
+
+Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
+piquent.
+
+BLAISE
+
+Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
+vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.
+
+JULES
+
+C'est ta faute, aussi. Tu m'as laisse aller seul, au lieu de venir
+avec moi.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, vous etiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
+de terre a rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
+jeter dans la mare aux sangsues.
+
+JULES
+
+Si tu etais avec moi, tu m'aurais empeche de tomber.
+
+BLAISE
+
+Et comment vous en aurais-je empeche? Vous ne m'auriez pas ecoute.
+
+JULES
+
+Non; mais quand l'ane s'est mis a sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
+par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.
+
+BLAISE
+
+Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
+sangsues aux jambes? Grand merci!
+
+JULES
+
+Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquees! Moi, je
+n'aurais pas eu de morsures au visage et a la main.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! Monsieur Jules, voila le merci que vous me donnez pour vous
+avoir empeche d'avoir encore une quinzaine de sangsues apres vous,
+et pour vous avoir donne des habits secs en place des votres qui me
+glacent le corps!
+
+JULES
+
+Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
+pantalon rapiece, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
+genent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
+de chemise si fine et un si joli pantalon!
+
+--Ah bien! reprenons chacun le notre, dit Blaise en s'arretant,
+indigne de tant d'egoisme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
+d'affaire comme vous pourrez.
+
+--Non, je ne veux pas! s'ecria Jules, qui craignait de grelotter dans
+ses beaux habits mouilles. Je me deshabillerai a la maison."
+
+Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
+infliger cette punition a Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
+mit a marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
+cris de Jules qui suivait de loin en trainant ses sabots et criant:
+
+"Attends-moi, attends-moi, mechant egoiste! Voleur, rends-moi mes
+habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
+lui raconter!"
+
+Blaise rentra chez son pere par une petite porte du parc, pendant
+que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues etaient
+tombees en route, et le sang qui coulait des piqures lui inondait le
+visage.
+
+Son pere etait a la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
+etat.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu, Jules, mon garcon? Tu es blesse?
+
+JULES
+
+C'est Blaise, papa; c'est sa faute.
+
+LE COMTE
+
+Encore ce petit miserable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
+aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel etat tu es!
+
+Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, ou la
+bonne Helene lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
+couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqures de sangsues.
+
+"Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'ecria M. de Trenilly
+etonne.
+
+--C'est Blaise, qui m'a fait aller a la mare aux sangsues, qui m'a
+jete dedans apres y avoir fait entrer le pauvre ane, et qui m'a force
+de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
+ses habits de dimanche.
+
+--Nous verrons bien cela, dit M. de Trenilly, profondement irrite. Je
+l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
+par son pere."
+
+Un domestique frappa a la porte.
+
+"Entrez, dit la bonne.
+
+--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
+il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.
+
+--Tes habits! dit avec quelque emotion M. de Trenilly. Tu disais,
+Jules, que Blaise voulait les garder!
+
+JULES, _avec embarras_
+
+C'est son papa qui l'aura force a les rendre, probablement. Il aura eu
+peur de vous; j'avais dit a Blaise que je vous raconterais tout.
+
+--Dites a Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre", dit M. de
+Trenilly au domestique.
+
+Le domestique sortit.
+
+La bonne avait arrete le sang avec de la poudre de colophane et avait
+rhabille Jules. Son pere voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
+trouver en presence d'Anfry, et il demanda a rester sur son lit.
+
+"Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
+m'a raconte l'accident qui lui est arrive, et je craignais qu'il ne
+fut indispose.
+
+--Sans etre malade, il n'est pas bien, repondit M. de Trenilly; mais
+je m'etonne que votre fils ait ose vous parler d'un accident dont il a
+ete la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
+de Jules.
+
+ANFRY
+
+Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
+rien fait qui puisse meriter des reproches; au contraire, c'est lui
+qui est venu au secours de M. Jules.
+
+LE COMTE
+
+Joli secours, en verite, que de le pousser dans une mare pleine de
+sangsues!
+
+ANFRY
+
+Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
+puisqu'il n'etait pas avec lui?
+
+LE COMTE
+
+Pas avec lui! Voila qui est fort, quand l'echange des habits prouve
+clairement qu'ils etaient ensemble.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donne ses
+vetements a M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempes,
+lorsque, l'entendant crier, il est venu a son secours; mais ils
+etaient si peu ensemble, que M. Jules a ete du cote de la mare aux
+sangsues pour le chercher.
+
+M. DE TRENILLY
+
+C'est votre vaurien de fils qui vous a conte cela, et vous le croyez,
+en pere faible que vous etes?
+
+ANFRY, _avec emotion_
+
+Pardon, Monsieur le comte, vous etes le maitre et je suis le
+serviteur, et je ne puis repondre comme je le ferais a mon egal, pour
+justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
+a Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
+fausses que M. Jules a portees contre lui.
+
+M. DE TRENILLY, _avec colere_
+
+C'est-a-dire que Jules a menti?...
+
+ANFRY, _avec calme_
+
+Je le crains, Monsieur le comte.
+
+M. DE TRENILLY, _avec ironie et une colere contenue_
+
+C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
+Monsieur Anfry, que vous a raconte M. Blaise pour vous donner une si
+pauvre opinion de la sincerite de mon fils?
+
+ANFRY, _avec calme et fermete_
+
+Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long."
+
+Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'etait passe, sans oublier la
+visite que lui avait faite Jules a la recherche de Blaise et le depart
+de Jules tout seul, monte sur son ane.
+
+Le recit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trenilly, qui
+commenca lui-meme a douter de la verite du recit de Jules, mais sans
+pouvoir admettre chez son fils une pareille faussete.
+
+"C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
+verite; je reparlerai a Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
+ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
+crois et comme il l'a deja ete plus d'une fois vis-a-vis de mon fils,
+j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
+vigoureusement.
+
+ANFRY
+
+Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
+s'etait rendu coupable de mechancete, de calomnie, de mensonge. Si je
+voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
+la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
+honnete, et je n'ai pas a rougir de lui."
+
+En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
+d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du pere.
+
+M. de Trenilly retourna pres de Jules, le questionna de nouveau et lui
+redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite
+chez Anfry et son depart en l'absence de Blaise, avoua ces deux
+circonstances, qu'il n'avait pas ose reveler, dit-il, de peur d'etre
+gronde pour avoir ete seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant
+trouve Blaise a l'endroit indique par Anfry, tout s'etait passe comme
+il l'avait d'abord raconte.
+
+M. de Trenilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans
+les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ebranlait sa confiance
+pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de
+faussete et de mechancete dans son fils bien-aime. Dans le doute, il
+n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne
+pouvant lui donner raison.
+
+
+
+VIII
+
+LES FLEURS
+
+
+Quelque temps se passa ainsi; Jules avait recu la defense expresse de
+jouer avec Blaise, que les gens du chateau regardaient d'un air de
+mefiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
+venait faire une commission au chateau; on refusait sechement ses
+offres de service. Helene etait la seule qui lui dit un bonjour amical
+en passant devant la grille. M. de Trenilly le repoussait durement
+quand Blaise, toujours obligeant, se precipitait pour lui ouvrir la
+porte.
+
+Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on
+avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade
+favorite et solitaire le long de la petite riviere longeant les fours
+a chaux. Arrive la, il s'asseyait et il pleurait.
+
+"Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on
+m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon
+Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me
+revolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
+vouloir a personne, pas meme a M. Jules, qui me fait tant de mal...
+Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'etre si mauvais; il doit
+toujours craindre que la verite ne se sache!... Pauvre garcon! je vais
+bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me
+croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est la
+ou j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru mechant et
+menteur.
+
+Console par ces reflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il
+etait triste malgre lui, et il songeait au temps heureux ou il avait
+le bon petit Jacques pour maitre et pour ami.
+
+Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec
+Helene, a laquelle il faisait sans cesse des mechancetes, et qui
+aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mere.
+
+Deux mois au moins apres sa derniere aventure avec Blaise, Jules
+demanda un jour si instamment a son pere de faire venir Blaise pour
+l'aider a becher son jardin, que M. de Trenilly y consentit. Jules
+n'osa pas aller le chercher lui-meme, car il avait peur d'Anfry, mais
+il dit a un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de
+Trenilly et de l'amener dans le petit jardin.
+
+Blaise fut tres surpris d'etre demande par M. le comte; son pere lui
+dit qu'il devait obeir, et malgre sa repugnance il se dirigea vers
+le jardin de Jules et d'Helene, ou il croyait trouver le comte. En
+apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut a lui et
+l'entraina vers un carre de legumes en lui disant:
+
+"Papa te fait dire d'arracher ces legumes, de becher tout cela et d'y
+planter des fleurs du potager.
+
+--Je n'ai pas apporte ma beche, dit Blaise.
+
+--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Helene", dit Jules avec
+joie et empressement, car il s'etait attendu a un refus, sentant bien
+que Blaise devait se trouver gravement offense.
+
+Le pauvre Blaise, ne voulant pas desobeir a un ordre qu'on lui donnait
+de la part de M. de Trenilly, prit la beche sans mot dire et commenca
+son travail.
+
+JULES
+
+Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si dispose
+a causer.
+
+BLAISE
+
+Je ne le suis plus, Monsieur.
+
+--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la
+cause du silence et du serieux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Depuis que vous m'avez calomnie, Monsieur Jules; mais je ne vous en
+veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et
+je n'aime pas a me trouver seul avec vous.
+
+--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.
+
+--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre
+moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine
+par rapport a papa et a maman, et puis..."
+
+Blaise se tut.
+
+"Acheve, dit Jules; et puis quoi encore?
+
+--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport a vous, parce que vous
+offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira
+un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au
+bon Dieu et prendre la resolution de ne plus jamais l'offenser."
+
+Jules rougit; il sentait la generosite des sentiments de Blaise et la
+verite de ses paroles; mais son orgueil se revolta.
+
+JULES
+
+Je te prie de ne pas te donner tant de peine a mon sujet et de ne pas
+faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-meme.
+
+BLAISE
+
+Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le
+bon Dieu vous ecouterait, et vous vous corrigeriez.
+
+JULES
+
+Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour
+remplir le carre.
+
+BLAISE
+
+Quelles fleurs faudra-t-il demander?
+
+JULES
+
+Des hortensias, des dahlias, des geraniums, des reines-marguerites,
+des pensees.
+
+BLAISE
+
+Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout
+cas, je ferai de mon mieux."
+
+Blaise partit et ne tarda pas a revenir avec une brouette pleine de
+toutes sortes de fleurs.
+
+"Il n'y a pas de pensees, dit Jules; va me chercher des pensees."
+
+Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de
+pensees.
+
+JULES
+
+Eh bien, je t'avais ordonne d'apporter des pensees! Quelles horreurs
+m'apportes-tu la?
+
+
+BLAISE
+
+Le jardinier n'a plus de pensees. Monsieur Jules; elles sont passees;
+mais il vous a envoye en place les plus belles fleurs de son jardin.
+Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin
+quand vous n'en voudrez plus.
+
+--Voila comme je les soignerai, s'ecria Jules en se jetant sur les
+fleurs, les pietinant et les brisant avec colere.
+
+BLAISE
+
+Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit
+d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre
+papa lui a bien recommandees!
+
+JULES
+
+Ca m'est egal; et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Le jardinier n'a
+pas le droit de me refuser les fleurs que mon pere paye, et qui sont a
+moi.
+
+BLAISE
+
+Oh! quant a moi, Monsieur Jules, ca m'est egal. Comme vous dites,
+c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je
+ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est different;
+c'est lui qui en est charge et c'est lui qui va etre gronde.
+
+JULES
+
+Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est
+lui qui te les a donnees, et c'est toi qui les as demandees et
+emportees.
+
+BLAISE
+
+Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obeir que je les
+ai demandees, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu
+la peine de les brouetter et de decharger la brouette.
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant
+pis pour toi.
+
+BLAISE
+
+Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commande de
+vous apporter ces fleurs.
+
+JULES
+
+Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.
+
+BLAISE
+
+Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de
+tant de mechancete.
+
+JULES
+
+Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensees?
+Entends-tu? des pensees! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporte
+ces autres fleurs, je me suis fache et j'ai tout ecrase.
+
+BLAISE
+
+Quant a cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru
+bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies
+fleurs vous plairaient plus que les pensees que vous demandiez.
+
+JULES
+
+Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.
+
+BLAISE
+
+Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'etat ou elles sont, ecrasees
+et brisees.
+
+JULES
+
+Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les
+donne; fais-en ce que tu voudras.
+
+Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterne.
+
+"Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je
+n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et
+qui les ai ecrasees en route.
+
+J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin;
+peut-etre que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront
+bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce
+qu'il y a de mieux a faire pour epargner une gronderie a ce pauvre
+homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque
+mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est mechant, en
+verite!"
+
+Tout en se parlant a lui-meme, Blaise ramassait les fleurs, les
+enveloppait de terre humide, et les replacait dans sa brouette. Il les
+amena pres de son jardin, ou travaillait son pere.
+
+"Papa, dit-il, voici de l'ouvrage presse que je vous apporte; des
+fleurs a remettre en etat, si c'est possible.
+
+--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais
+que leur est-il arrive? comme les voila brisees et abimees!
+
+--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour
+de M. Jules, que je voudrais dejouer."
+
+Et Blaise raconta a son pere ce qui s'etait passe.
+
+"Je crois, mon garcon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les
+fleurs; il eut mieux valu les laisser pourrir la-bas.
+
+--Papa, c'est que, d'apres ce que m'avait dit M. Jules, je craignais
+que le pauvre jardinier ne fut gronde. M. de Trenilly ne regarde pas
+souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
+mettre en bon etat et les reporter au jardinier, tout serait bien, et
+le jardinier ne serait pas gronde.
+
+--Je veux bien, mon garcon, mais j'ai idee que cette affaire tournera
+mal pour nous. Enfin le bon Dieu est la. Il faut faire pour le mieux
+et laisser aller les choses."
+
+Anfry et Blaise preparerent des trous profonds dans le meilleur
+terrain de leur jardin; ils y placerent les fleurs avec precaution,
+apres avoir enveloppe les tiges brisees de bouse de vache. Anfry les
+arrosa et en laissa ensuite le soin a Blaise.
+
+Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et
+Blaise resolut de les porter au jardinier dans la soiree.
+
+Ce meme jour, M. de Trenilly alla visiter son jardin de fleurs,
+accompagne du jardinier.
+
+LE COMTE
+
+Ou donc avez-vous mis les dernieres fleurs que j'avais fait venir de
+Paris? Je ne les vois nulle part.
+
+LE JARDINIER
+
+Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai donnees a M. Jules
+pour son jardin.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi les avez-vous donnees? Et comment vous etes-vous permis de
+donner a un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir a grands
+frais?
+
+LE JARDINIER
+
+Monsieur le comte, j'avais peur de facher M. Jules, qui m'a envoye
+deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.
+
+LE COMTE
+
+C'est une tres mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand
+j'achete des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez
+les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends."
+
+Le jardinier partit immediatement et revint tout penaud dire a M. de
+Trenilly que les fleurs etaient disparues, qu'il n'y en avait plus
+trace. M. de Trenilly, fort mecontent, envoya chercher Jules. Quand il
+le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des
+fleurs que le jardinier lui avait envoyees il y avait trois jours.
+
+JULES
+
+Je les ai plantees dans mon jardin, papa, elles y sont.
+
+LE JARDINIER
+
+Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que
+les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.
+
+JULES
+
+Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensees,
+que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.
+
+LE JARDINIER
+
+Mais, Monsieur Jules, c'est moi-meme qui ai charge la brouette de
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Comment, encore Blaise! Mais c'est un demon, que ce garcon! Je ne sais
+en verite d'ou cela vient, mais, partout ou il est, il y a du mal de
+fait.
+
+LE JARDINIER
+
+C'est pourtant un bon et honnete garcon, Monsieur le comte; je le
+connais depuis qu'il est ne, et personne n'a jamais eu a se plaindre
+de lui.
+
+--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trenilly avec hauteur, et ce n'est
+pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?
+
+JULES
+
+Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas
+rapportees au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin."
+
+M. de Trenilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche,
+et sortit precipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le
+trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
+reellement ose prendre les fleurs; il y entra au moment ou Anfry
+et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la
+brouette.
+
+"Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson,
+dit M. de Trenilly, s'avancant vers Blaise avec colere.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se placant respectueusement,
+mais resolument devant Blaise, pour le mettre a l'abri du premier
+mouvement de colere de M. de Trenilly; Blaise n'est ni un voleur ni un
+polisson. Monsieur le comte a encore une fois ete induit en erreur.
+
+--Erreur, quand la preuve est la sous mes yeux? dit le comte,
+fremissant de colere.
+
+ANFRY
+
+Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberte de vous
+demander ce que vous supposez!
+
+LE COMTE
+
+Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces
+fleurs sont a moi, volees par votre fils, qui vous a fait je ne sais
+quel conte pour expliquer leur possession.
+
+ANFRY
+
+Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent a lui, Monsieur le comte,
+et la preuve c'est que les voila pretes a etre placees sur cette
+brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a
+ramassees lorsqu'elles venaient d'etre brisees et pietinees par M.
+Jules, et il me les a apportees pour les mettre en bon etat et
+les rendre a votre jardinier avant que vous vous soyez apercu de
+l'accident arrive a ces fleurs. Voila toute la verite, Monsieur le
+comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges,
+vous verrez encore la place des brisures."
+
+M. de Trenilly etait fort embarrasse de son accusation precipitee;
+il entrevit quelque chose de defavorable a Jules, et, ne voulant pas
+approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en
+alla aussi vite qu'il etait venu.
+
+"Merci, papa, de m'avoir bien defendu, dit Blaise; sans vous il
+m'aurait battu avec sa canne.
+
+--S'il t'avait touche, j'aurais a l'heure meme quitte son service,
+repondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le
+fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour
+s'amuser avec toi, et le pere...; enfin je ne ferai pas de vieux os
+ici."
+
+Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.
+
+
+
+IX
+
+LES POULETS
+
+
+"Maman, dit un jour Helene, j'ai trouve dans un buisson quatre oeufs
+de poule; la fermiere dit que ce sont les poules Creve-Coeur qui
+perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
+mangerons ce soir, Jules et moi.
+
+--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu
+ferais mieux, Helene, de les faire couver, repondit Mme de Trenilly.
+
+--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter a la
+ferme pour les faire couver."
+
+Helene courut porter ses oeufs a la ferme, mais elle fut desappointee
+en apprenant par la fermiere que dans le moment il n'y avait pas une
+poule qui voulut couver.
+
+"Mais, ajouta la fermiere, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry,
+Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien eclore
+vos oeufs; on n'a qu'a les lui faire voir, elle se mettra a couver
+sur-le-champ."
+
+Helene remercia et courut chez Anfry.
+
+"Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie
+de vouloir bien faire couver a votre poule. J'espere que cela ne vous
+derangera pas.
+
+--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce
+matin a couver, et je n'ai pas d'oeufs a lui donner. Si vous voulez
+venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer."
+
+Helene suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut a
+l'appel de sa maitresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un
+panier a couver; la poule sauta dans le panier, etendit ses ailes et
+commenca sa besogne de la meilleure grace du monde.
+
+Helene etait enchantee et remercia Mme Anfry.
+
+"Combien de jours faut-il pour faire eclore les oeufs? demanda-t-elle.
+
+--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute
+comment se comporte la couveuse?
+
+--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge
+et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amities a Blaise."
+
+Helene retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles
+de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein
+d'orge et d'avoine. Elle avait prie sa mere de ne parler de rien
+a Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa veritable
+raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouat quelque
+mauvais tour, en ecrasant les oeufs ou en empechant la poule de
+couver.
+
+Le vingt et unieme jour, Blaise, qui attendait toujours Helene a la
+porte, lui annonca que deux poulets etaient eclos. Helene courut a la
+cabane ou couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire
+quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins
+venir manger les grains d'orge que la poule leur ecrasait avec son bec
+avant de les leur laisser manger.
+
+Les poussins etaient fort jolis; ils etaient noirs, avec une huppe
+noire et blanche.
+
+"Demain, Mademoiselle, les deux autres ecloront bien sur, dit Blaise.
+
+HELENE
+
+Et quand ils seront tous eclos, est-ce que je ne pourrai pas les
+emporter chez moi?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mere jusqu'a ce
+qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.
+
+HELENE
+
+Combien de temps faudra-t-il attendre?
+
+BLAISE
+
+Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.
+
+HELENE
+
+C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'a la
+maison..."
+
+Helene n'acheva pas.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que vous n'avez pas, un endroit ou vous puissiez les loger pour
+la nuit, Mademoiselle?
+
+HELENE
+
+Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules..."
+
+Helene s'arreta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensee, ne
+la questionna plus; il lui dit seulement: "Ils seront mieux ici que
+partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux,
+maman et moi, pour vous etre agreables, car nous ne pourrons jamais
+oublier que vous seule avez toujours cru a mes paroles et a mon
+innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je
+n'oublierai pas votre bonte, Mademoiselle.
+
+HELENE
+
+Ce n'est pas de la bonte, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la
+justice. J'aurais voulu que tout le monde pensat comme moi a ton
+egard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frere qui a
+donne mauvaise opinion de toi.
+
+BLAISE
+
+Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?
+
+HELENE
+
+Moi, je crois que tu es le plus honnete, le meilleur, le plus
+obligeant et aimable garcon qu'il soit possible de voir, et je crois
+que Jules t'a indignement calomnie."
+
+Un eclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, ma bonne et chere demoiselle. Le bon Dieu me recompense de
+n'avoir pas murmure contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les
+jours de vous benir et de rendre M. Jules semblable a vous.
+
+HELENE
+
+Comment, mon pauvre Blaise, tu as la generosite de prier pour Jules,
+qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!
+
+BLAISE
+
+Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il
+fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il
+offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi
+je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son ame.
+
+HELENE
+
+Excellent Blaise! Je dirai a papa et a maman tout ce que tu viens de
+me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincerite.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose
+a present. Depuis que je vais au catechisme pour ma premiere communion
+l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des mechants, et
+cela me console de souffrir un peu."
+
+Helene tendit la main a Blaise, qui la remercia encore avec
+reconnaissance et affection; elle retourna lentement a la maison. En
+rentrant, elle raconta a son pere et a sa mere ce que Blaise lui avait
+dit, et elle fit part de son impression a l'egard de Blaise.
+
+"Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garcon, et je serais
+bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments a son
+egard.
+
+--Il faudrait pour cela, ma chere Helene, dit M. de Trenilly avec
+froideur, que nous pensassions bien mal de ton frere, qui dit juste
+le contraire de Blaise, et qui serait d'apres toi un menteur, un
+calomniateur, un mechant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de
+Blaise que de mon fils.
+
+HELENE, _avec feu_
+
+Cela depend de quel cote est la verite, papa; si pourtant Blaise est
+innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous
+commettez.
+
+--Tu oublies que tu parles a ton pere, Helene, dit Mme de Trenilly
+avec severite.
+
+HELENE
+
+Je n'avais pas l'intention de manquer de respect a papa, mais je suis
+si peinee de voir mon frere si mal agir, et le pauvre Blaise tant
+souffrir!...
+
+M. DE TRENILLY
+
+Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement
+pas.
+
+HELENE
+
+Je l'ai pourtant souvent trouve tout en larmes, pendant qu'il
+travaillait et qu'il etait tout seul, et il cherchait a me le cacher
+et a sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demande pourquoi
+il pleurait; il m'a repondu que c'etait parce qu'il ne pouvait
+rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il etait
+un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni
+se promener avec lui.
+
+--Il n'a que ce qu'il merite", dit sechement M. de Trenilly.
+
+Helene ne repondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter
+son pere en continuant a defendre Blaise, et elle se retira dans sa
+chambre pour travailler seule comme d'habitude.
+
+Les poulets devenaient grands et forts; Helene avait decide avec
+Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait
+dans la cour du chateau, ou ils coucheraient dans une niche de chien
+qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur
+arranger la niche en poulailler. Par une fatalite malheureuse, Jules
+rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les
+mettre dans leur nouvelle demeure.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as dans ton panier?
+
+BLAISE
+
+C'est une commission, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Montre-moi ce que c'est.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis presse.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce qui te presse tant?
+
+BLAISE
+
+Maman m'attend pour dejeuner, Monsieur.
+
+JULES
+
+Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voila tout.
+
+Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il
+craignait que Jules ne leur fit mal ou ne les fit echapper; il voulut
+donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et
+chercha a le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et
+il allait le degager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant
+le plus faible, ramassa une poignee de sable et la lui jeta dans les
+yeux. La douleur fit lacher prise a Blaise; Jules saisit le panier et
+l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, pres d'une mare, pour
+examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en
+voyant les poulets qui y etaient renfermes!"
+
+"Ce voleur de Blaise, s'ecria-t-il, voila pourquoi il ne voulait
+pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des
+poulets qu'il a voles dans notre basse-cour, et qu'il portait a son
+voleur de pere pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras
+mes poulets, mauvais garcon! Tiens, viens chercher ton dejeuner."
+
+En disant ces mots, le mechant Jules tira les poulets du panier les
+uns apres les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres betes se
+debattirent quelques instants, puis resterent immobiles, les ailes
+etendues, flottant sur l'eau.
+
+Jules fut enchante de son succes et retourna tranquillement a la
+maison. Il entra chez son pere.
+
+"Papa, dit-il, vous devriez defendre a Blaise de mettre les pieds dans
+notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien caches
+dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre
+poulailler.
+
+M. DE TRENILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
+poulets ni poulailler.
+
+JULES
+
+C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai
+arraches.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Qu'en as-tu fait?"
+
+Jules ne s'attendait pas a cette question; il devint rouge et
+embarrasse, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noye les pauvres
+betes.
+
+"Pourquoi ne reponds-tu pas? dit M. de Trenilly en l'examinant avec
+surprise. Est-ce que tu les a rendus a Blaise, par hasard?
+
+--Oui, papa, balbutia Jules.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'ou il tenait ces
+poulets, et les apporter a la fermiere, s'ils sont a elle. Et Blaise
+les a-t-il emportes?"
+
+Jules commencait a craindre qu'on ne trouvat les poulets dans l'eau;
+il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:
+
+"Non papa, il..., il... les a jetes dans la mare.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Mais la tete lui tourne, a ce mauvais garnement; ou est-il?
+
+JULES
+
+Je ne sais pas; je crois qu'il est alle a l'ecole."
+
+Jules savait bien que Blaise n'allait plus a l'ecole, mais il croyait
+empecher par la son pere de questionner lui-meme Blaise et Anfry.
+
+Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveugle par le sable, ne pouvait
+quitter la place ou il etait tombe; et a force pourtant de frotter
+ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint a les tenir
+entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
+dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'a ce que tout le sable
+fut parti. Il pensa alors a se mettre a la recherche de Jules et de
+son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Helene, qui allait
+voir si son petit poulailler etait pret a recevoir ses chers poulets
+Creve-Coeur.
+
+Helene s'arreta stupefaite a la vue des yeux rouges et bouffis de
+Blaise.
+
+"Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi
+as-tu pleure?
+
+--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jete
+dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il
+m'a vu aveugle, il m'a arrache le panier dans lequel j'apportais vos
+poulets, et comme il s'est sauve avec, je crains qu'il ne leur soit
+arrive malheur.
+
+--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'ecria Helene. Oh! Blaise,
+mon cher Blaise, aide-moi a les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai
+pas tues ou laches dans le parc! Mes pauvres poulets!"
+
+Helene et Blaise se mirent a courir de tous cotes; en cherchant dans
+les massifs, Blaise trouva son panier vide.
+
+"Mademoiselle Helene, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.
+
+--C'est que Jules les a laches ou tues, dit Helene; pour le coup, papa
+ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes
+petits Creve-Coeur."
+
+A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra
+son pere.
+
+"Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes
+jolis Creve-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a
+arrache et s'est sauve avec.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les
+avait pris a la ferme. Mais si ce sont tes Creve-Coeur qu'apportait
+Blaise, pourquoi les a-t-il laisse prendre a Jules? Il n'est guere
+probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laisse
+enlever son panier sans le defendre.
+
+HELENE
+
+Aussi a-t-il voulu empecher Jules de les prendre; mais Jules lui a
+jete du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lache le panier.
+
+M. DE TRENILLY
+
+C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que
+Blaise avait jete les poulets dans la mare.
+
+HELENE
+
+C'est impossible, papa. Blaise a soigne mes poulets depuis qu'ils
+sont eclos; il leur avait prepare un poulailler dans une des vieilles
+niches a chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.
+
+M. DE TRENILLY
+
+Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.
+
+HELENE
+
+Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce
+que Jules a ete assez mechant pour les jeter a la mare?
+
+La pauvre Helene, sans attendre la reponse de son pere, courut du cote
+de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la
+mare, elle le vit tachant, avec une longue perche, d'attirer a lui
+quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitot qu'il
+apercut Helene, il lui cria:
+
+"Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider a faire revivre les pauvres
+poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retire trois;
+je cherche a atteindre le quatrieme. Le voici, je crois... Non, il a
+encore coule sous ma perche... Tenez, le voila! Je l'ai, pour cette
+fois." Et, se baissant, il saisit le quatrieme Creve-Coeur, qu'il
+avait rapproche du bord avec sa perche.
+
+Helene pleurait pres de ses pauvres poulets, couches a terre sans
+mouvement, le bec ouvert, les ailes etendues, les yeux entr'ouverts.
+Blaise les porta sur l'herbe, les secha le mieux qu'il put, avec de
+la mousse, avec son mouchoir et celui d'Helene; mais il eut beau les
+frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets resterent
+sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Helene et Blaise se
+releverent.
+
+"Que ferons-nous de ces pauvres petites betes? dit Blaise. Des poulets
+si jeunes, ce n'est pas bon a manger; d'ailleurs, ca fait mal au coeur
+de manger des betes qu'on a soignees.
+
+--Il faut les enterrer, dit tristement Helene; ne les laissons pas
+ici; les chats les devoreraient.
+
+--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire
+a un medecin qu'on faisait revenir des noyes en les couvrant de cendre
+tiede; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout pres:
+plongeons-les dedans jusqu'a demain; en tout cas, cela ne leur fera
+pas de mal, et peut-etre... qui sait,... la cendre tiede, en les
+rechauffant, les ranimera-t-elle.
+
+--Essayons, dit Helene; il sera toujours temps de les enterrer
+demain."
+
+Helene et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les porterent a la
+buanderie, ou ils trouverent effectivement un tonneau de cendre; on
+venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous,
+Helene y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'a la
+tete, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermerent ensuite
+la buanderie et s'en allerent chacun chez eux, Helene fort triste de
+la mort de ses jolis Creve-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin
+d'Helene, tous deux peines de la mechancete de Jules. Quand Helene
+revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un
+peu d'inquietude, pour savoir ce qu'avait dit son pere.
+
+"Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as
+encore fait une mechancete au pauvre Blaise.
+
+--Moi, une mechancete? repondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc
+fait, Helene? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se
+sont passees.
+
+HELENE
+
+Je sais tres bien que tu as noye mes pauvres poulets, que tu les as
+arraches a Blaise apres lui avoir jete du sable dans les yeux, et que
+tu as conte des mensonges a papa.
+
+JULES
+
+Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait
+vole des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent a toi; j'ai voulu
+les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetes dans
+la mare.
+
+--Menteur! s'ecria Helene avec indignation. C'est abominable de mentir
+avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien reserver tes mensonges
+pour papa, qui a la bonte de te croire; quant a moi, tu sais que je te
+connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
+
+JULES, _avec colere_
+
+Mechante! vilaine! J'irai dire a papa que tu me dis cinquante sottises
+pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai
+chasser avec son vilain pere.
+
+HELENE
+
+Tu en es bien capable; rien ne m'etonnera de ta part. C'est bien
+triste pour moi d'avoir un si mechant frere."
+
+Helene lui tourna le dos et se mit a table pour ecrire. Jules resta un
+instant indecis s'il resterait chez Helene pour la contrarier, ou s'il
+irait se plaindre a son pere; il finit par quitter la chambre, et il
+se dirigea vers le cabinet de M. de Trenilly, qui etait alors occupe a
+lire.
+
+"Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste
+pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges
+que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
+pretendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi,
+qu'elle voudrait bien l'avoir pour frere, et qu'elle serait enchantee
+si vous me chassiez pour me mettre au college.
+
+--Helene est une sotte, repondit M. de Trenilly; elle est entichee
+de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son
+humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritee d'avoir
+perdu ses poulets.
+
+--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a vole ses poulets.
+Pourquoi faut-il que ce soit moi qui recoive des injures, parce que
+son Blaise a menti?
+
+--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mele pas
+de l'education de ta soeur; va te plaindre a ta mere, si tu veux, et
+laisse-moi finir un travail tres serieux qui doit etre termine cette
+semaine. Va, Jules, va, mon garcon."
+
+Jules sortit a moitie content: il avait espere faire gronder sa soeur,
+et il n'avait pas reussi. Il ne voulait pas aller se plaindre a sa
+mere; elle n'etait pas toujours disposee a le croire et a l'approuver,
+comme M. de Trenilly, qui etait aveugle par sa tendresse pour son
+fils. Quant a Helene, il n'avait aucune crainte qu'elle le denoncat,
+parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il resolut
+donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
+d'Helene.
+
+Le lendemain, apres le dejeuner, Helene demanda a sa mere la
+permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour
+l'aider. Mme de Trenilly y consentit, a la condition que Blaise ne
+mettrait pas les pieds au chateau ni dans le jardin de Jules. Helene
+le promit et ajouta en souriant que la defense serait probablement
+tres bien recue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de
+se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue;
+il venait chercher les poulets pour leur preparer une fosse.
+
+"Tu viens m'aider a enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher
+Blaise? Ne passons pas devant le chateau, pour que Jules ne te voie
+pas et ne vienne pas nous rejoindre.
+
+--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien.
+Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis
+fache de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frere, mais
+je n'ai jamais rencontre de garcon aussi mechant pour moi que l'est M.
+Jules... Mais nous voici arrives; allons prendre nos pauvres morts."
+
+Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que
+repeta immediatement Helene, entree avec lui. Les poulets qu'on avait
+cru morts etaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
+cendre, et ouvrant le bec pour demander a manger.
+
+"C'est la cendre! s'ecria Blaise. Le medecin avait raison.
+
+--C'est evidemment la cendre, repeta Helene. Quel bonheur de revoir
+mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idee tu as eue, mon bon
+Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
+enterres de suite. Va vite leur chercher a manger. Je vais pendant ce
+temps les porter a leur poulailler, ou tu me trouveras.
+
+--Irai-je a la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du
+lait?
+
+--Non, non, ne va pas a la cuisine. Maman a defendu que tu entres au
+chateau.
+
+--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en
+soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma
+premiere communion, en supportant ces affronts avec courage et
+douceur... Je vais demander a maman ce qu'il nous faut pour les
+poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu
+longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue."
+
+Helene resta pres de ses poulets; elle aussi etait triste, car elle
+sentait combien etait injuste la mauvaise opinion qu'on avait de
+Blaise, et elle s'affligeait que ce fut son frere qui eut fait tout ce
+mal.
+
+"Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'eloigner. Le bon Dieu
+fera sans doute connaitre son innocence; mais en attendant il souffre
+et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est
+mauvais! L'annee prochaine il doit faire sa premiere communion;
+comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnait pas ses torts?..."
+
+Helene eut le temps de reflechir, car Blaise ne revint qu'au bout
+d'une demi-heure.
+
+"Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une patee faite par maman.
+J'ai ete longtemps, car il a fallu la preparer, puis revenir pas trop
+vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les
+poulets vont se regaler."
+
+Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets
+affames se precipiterent dessus et picoterent jusqu'a ce qu'il n'en
+restat miette.
+
+Blaise conseilla a Helene de tenir ses poulets enfermes pendant
+deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer a leur nouvelle
+demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et
+forts. Jules s'en informait avec interet de temps en temps; Helene
+lui en sut gre et crut que c'etait un commencement de repentir et
+d'amelioration. Un jour que Mme de Trenilly preparait le diner, Jules
+lui dit:
+
+"Quand donc mangerons-nous les poulets d'Helene? Le cuisinier en
+ferait volontiers une fricassee.
+
+--Manger mes poulets! s'ecria Helene effrayee, j'espere bien, maman,
+que vous n'y avez pas songe, et que c'est une invention de Jules.
+
+--Je croyais, comme Jules, que tu les elevais pour les manger, Helene,
+dit Mme de Trenilly.
+
+--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensee de les manger. Je veux
+garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent;
+je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
+et moi qui les avons elevees, puis sauvees de la mort.
+
+JULES
+
+Que tu es bete! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a du etre
+bien attrape quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son diner il
+aurait encore a les soigner!"
+
+Helene ouvrit la bouche pour repondre vertement, mais elle se contint,
+et, jetant sur son frere un regard qui le fit rougir, elle se contenta
+de dire:
+
+"Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne
+opinion que j'en ai et l'amitie que j'ai pour lui. Je la lui doit en
+compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on
+le calomnie en ma presence, sans prendre sa defense et sans dire les
+choses comme je les sais."
+
+Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se
+borna a dire, en levant les epaules:
+
+"Que tu es sotte!" et quitta la chambre.
+
+Mme de Trenilly avait fini de commander au cuisinier le dejeuner et le
+diner; elle ne fit pas attention a la fin de la discussion d'Helene et
+de Jules, et reprit sa lecture interrompue.
+
+Il ne fut plus question des poulets. Helene les avait transportes chez
+Mme Anfry, de peur que Jules n'eut la fantaisie de les attraper et de
+les faire manger. A l'automne, les poulets etaient devenus des poules
+qui se mirent a pondre; au printemps elles couverent leurs oeufs et
+eurent a leur tour des poulets a conduire. Helene finit par en faire
+cadeau a Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps
+a autre, faisait manger a Helene un des poulets de ses poules. Ils
+etaient toujours tendres et gras, et chacun en appreciait la qualite.
+
+
+
+X
+
+LE RETOUR DE JULES
+
+
+A l'approche de l'hiver, M. de Trenilly etait parti pour Paris avec
+toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantes de se
+retrouver seuls; l'hiver se passa plus agreablement pour Blaise, dont
+chacun commencait a reconnaitre la piete, la bonte et l'honnetete.
+Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des
+parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'ecole; mais
+il preferait travailler a la maison avec son pere et sa mere. Ils
+causaient souvent de leurs anciens maitres, mais jamais ils ne
+faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien a en
+dire, et Blaise avait demande a ses parents de n'en pas parler plutot
+que d'en dire du mal.
+
+"Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne
+pourrais peut-etre pas m'empecher de leur en vouloir de leur
+injustice, surtout a M. Jules, et je me sentirais de la colere, de la
+haine peut-etre. Et comment pourrais-je faire ma premiere communion
+et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur a ceux qui
+m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonne a ses bourreaux; il
+a meme prie pour eux. Je veux tacher de faire comme lui.
+
+--C'est bien, ce que tu dis la, mon Blaisot, lui dit son pere en
+l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mere... C'est qu'il ne
+nous est pas facile de pardonner a ceux qui ont fait du mal a notre
+enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un mechant, un...
+
+--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne
+parlez que de Mlle Helene, qui a ete si bonne pour moi.
+
+--Ah oui! celle-la est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en
+parler; pas de danger de dire une mechancete."
+
+"Une lettre", dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une a
+Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+"Tenez le chateau pret pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon
+fils lundi prochain. Soignez particulierement la chambre de Jules, qui
+est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.
+
+"Comte de TRENILLY."
+
+"Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guere de
+temps pour tout preparer. Il faut nous y mettre tous des aujourd'hui.
+
+--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de
+Mlle Helene; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?
+
+--Et ou veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune
+fille n'est-elle pas pres de sa mere! Au surplus, nous le verrons bien
+quand ils seront arrives."
+
+Elle monta au chateau avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours
+ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva
+termine le lundi dans la journee.
+
+"Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner
+particulierement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotte, essuye,
+comme les autres; je ne peux pas faire mieux.
+
+--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des
+fleurs, qui le rendront plus gai."
+
+En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un
+autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles
+de fleurs sur les croisees, sur la commode. Blaise avait fait de son
+mieux, et il avait reussi.
+
+Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils
+n'attendirent pas longtemps l'arrivee du comte. Comme l'annee d'avant,
+un courrier a cheval l'annonca; la grille fut ouverte et la voiture
+roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trenilly dans le fond; pres
+de lui etait Jules, pale et maigre. La comtesse et Helene n'y etaient
+pas. Blaise avait deja su par des gens qui avaient precede M. de
+Trenilly qu'Helene etait au couvent pour renouveler sa premiere
+communion, et que sa mere ne la ramenerait que dans le courant de
+juillet, deux mois plus tard. M. de Trenilly avait l'air encore plus
+sombre et plus severe que l'annee precedente.
+
+"Ils n'apportent pas avec eux la gaiete, dit Anfry a sa femme en
+refermant la grille.
+
+--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour desennuyer M.
+Jules, repondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le
+refuser.
+
+--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc
+oublie ce qu'ils en disaient?..."
+
+Mme Anfry avait bien devine; des le lendemain, un domestique vint
+demander Blaise au chateau.
+
+"Blaise est sorti, repondit sechement Anfry.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Ou est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommande
+de le ramener avec moi.
+
+ANFRY
+
+Il est au catechisme; il n'en reviendra que pour diner.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sur, et M. Jules va etre
+plus maussade que d'habitude.
+
+ANFRY
+
+Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublie le mal qu'il en
+disait l'annee derniere.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+L'annee derniere n'est pas l'annee qui court; on a change d'idees
+depuis, et M. Jules ne reve plus que Blaise. Mlle Helene a raconte
+bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parle de la piete
+de Blaise et de ses bons sentiments pour sa premiere communion, que
+Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant
+que chacun restat chez soi.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire a M. le
+comte que Blaise est sorti."
+
+Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contraries de
+cette lubie de Jules.
+
+Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on etait venu le demander
+au chateau, le pauvre garcon eut peur et supplia son pere de le
+laisser aller aux champs tout de suite apres son diner.
+
+"Mais ou iras-tu, mon pauvre Blaisot?
+
+--J'irai travailler aux champs avec les garcons de ferme, papa; le
+fermier m'a tout justement demande si je ne voulais pas venir en
+journee chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garcon
+maintenant; je puis bien travailler comme un autre.
+
+--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que
+j'apercois enfilant l'avenue; bien sur, c'est encore pour toi."
+
+Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de
+derriere pour ne pas etre vu du domestique. Il courut a toutes jambes
+a la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches a mener
+a l'herbe et a garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
+cinq minutes apres que Blaise en etait parti.
+
+"Eh, bien, ou est donc votre garcon? dit-il en regardant de tous
+cotes. N'est-il pas encore revenu diner? M. le comte l'envoie
+chercher.
+
+--Blaise est venu diner, et il est reparti pour aller travailler a la
+ferme, ou il est retenu pour l'ete, dit Anfry d'un air satisfait et
+legerement moqueur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Pourquoi l'avez-vous laisse partir, puisque je vous avais prevenu que
+M. le comte le demandait?
+
+ANFRY
+
+Il est d'age a travailler, et il faut qu'il s'habitue a gagner sa vie.
+Je n'ai pas de quoi le garder a faineanter comme les enfants de M. le
+comte.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous
+en aurez les eclaboussures bien certainement.
+
+ANFRY
+
+A la volonte de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les
+merite pas."
+
+Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry
+alla a son jardin; tout en bechant, il souriait en se disant:
+
+"Blaisot a eu une bonne idee tout de meme! C'est qu'il n'est pas bete,
+ce garcon!"
+
+Mais M. de Trenilly ne se decourageait pas si facilement; il voyait
+bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et
+que le travail a la ferme n'etait qu'un pretexte. Cette resistance
+l'irritait sans le surprendre. D'apres ce que lui avait raconte Helene
+pour la justification du pauvre Blaise, il avait concu de l'estime
+pour lui, et il commencait a croire que Jules avait pu etre trompe par
+les apparences et s'etre mepris sur les intentions de Blaise. Jules,
+de son cote, qui ne pouvait s'empecher de reconnaitre la bonte et la
+complaisance de Blaise, parlait souvent du desir qu'il avait de le
+revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trenilly admirait
+la generosite de son fils, qui oubliait les mefaits de Blaise, et il
+se promettait de satisfaire son desir des qu'ils seraient de retour a
+la campagne. La maladie que fit Jules a la suite d'une chute de cheval
+dans une partie de cerises a Montmorency hata ce retour. Jules demanda
+Blaise des son arrivee, et il fut tres contrarie de devoir attendre au
+lendemain.
+
+Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise etait au
+catechisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'a midi. Mais quand il vit
+une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il
+en serait de meme tous les jours, il se mit a pleurer amerement. Son
+pere lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui
+pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction,
+et ne cessait de demander Blaise. M. de Trenilly, qui l'aimait avec
+une faiblesse qu'il n'avait jamais montree que pour ce fils indigne de
+sa tendresse, lui promit de faire en sorte de degager Blaise de son
+travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se
+calma d'apres cette assurance, et resta tranquillement etendu dans son
+fauteuil. M. de Trenilly se rendit precipitamment a la maison d'Anfry:
+mais Anfry etait sorti pour faire des fagots dans le bois.
+
+De plus en plus contrarie, mais contenant son humeur, M. de Trenilly
+alla a la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il etait dans les
+pres a garder les vaches.
+
+"Allez le chercher, dit M. de Trenilly; remplacez-le par quelqu'un,
+j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici."
+
+Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermiere, non sans
+quelque crainte; l'air sombre et mecontent du comte la terrifiait;
+aussi ne tarda-t-elle pas a s'esquiver, sous un leger pretexte; elle
+prevint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de
+se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable,
+disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre a la place de
+Blaise.
+
+Les enfants de la ferme, dont le plus age avait huit ans et le plus
+jeune quatre, se garderent d'abord d'entrer dans la salle; mais la
+crainte fit bientot place a la curiosite; l'aine, Robert, alla tout
+doucement regarder a la fenetre pour voir comment etait la figure
+peu aimable de M. le comte. Il recommanda a ses freres de l'attendre
+dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes apres il revint et leur dit
+a voix basse:
+
+"Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air mechant tout a fait. Il a leve
+les yeux, je me suis sauve bien vite.
+
+--Je vais y aller voir a mon tour, dit Francois; il doit etre
+effrayant.
+
+--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert;
+il te battrait."
+
+Francois partit aussitot et revint comme son frere, mais bien plus
+effraye.
+
+"Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a
+vu; il s'est leve et a regarde a la fenetre comme s'il voulait sauter
+au travers; je me suis sauve; j'ai eu bien peur.
+
+--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie
+de voir ses yeux qui brillent!
+
+--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de
+suite."
+
+Alcine partit enchante, quoique son coeur battit de frayeur. Il marcha
+sur la pointe des pieds en approchant de la fenetre et chercha a voir,
+mais il etait trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper
+sur le rebord de la fenetre et y reussit apres beaucoup d'efforts. Le
+bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se
+dirigea vers la fenetre au moment ou Alcine parvenait a y monter. Le
+pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver a lui ce
+terrible croquemitaine dont ses grands freres avaient eu peur. Le
+comte, voyant l'enfant tout pret a degringoler, ouvrit precipitamment
+la fenetre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que
+c'etait pour le devorer, et il se mit a crier plus fort en appelant
+ses freres a son secours.
+
+"Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert,
+Francois, au secours!"
+
+Le comte, etonne de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre
+au moment ou les freres, bravant le danger, accouraient, armes, l'un
+d'une fourche, l'autre d'un rateau. Ils ouvrirent precipitamment la
+porte et s'elancerent sur le comte, qui, ne s'attendant pas a cette
+attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la
+chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la
+fourche et le rateau qui cherchaient a l'embrocher et a l'assommer,
+pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et
+Francois, voyant leur frere en surete, fondirent une derniere fois
+sur le comte, toujours arme de sa chaise; la fourche et le rateau
+resterent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant desarme,
+entraina son frere qui se trouvait egalement sans armes, et tous deux
+se precipiterent hors de la chambre avec autant d'agilite qu'ils y
+etaient entres. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui
+avait cause cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la
+maison, visita les batiments de la ferme et n'y trouva personne. Les
+enfants etaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois
+rejoindre leur mere, qui revenait avec Blaise; ils lui raconterent
+que le comte etait si mechant et si furieux qu'il avait voulu manger
+Alcine.
+
+"Il l'aurait mange, maman, si Robert et moi nous n'etions arrives avec
+une fourche et un rateau...
+
+--Une fourche, un rateau! contre M. le comte! s'ecria la mere
+effrayee. Jesus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?
+
+ROBERT
+
+Il le tenait deja par terre, maman; il ouvrait une bouche enorme, et
+il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!
+
+FRANCOIS
+
+Et des yeux qui semblaient bruler ce qu'ils regardaient!
+
+ALCINE
+
+Et des grandes mains enormes qui me serraient d'une force!...
+
+LA FERMIERE
+
+Jesus! misericorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre
+M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-la?...
+Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire?
+Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, apres
+ce qui s'est passe.
+
+ROBERT
+
+Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.
+
+LA FERMIERE
+
+Mais c'est par rapport a vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas
+eu peur sans cela.
+
+FRANCOIS
+
+Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y
+aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fit du mal.
+
+LA FERMIERE
+
+Helas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demande;
+va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu
+nous retrouveras dans la grange."
+
+Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller
+seul, mais il n'osa pas desobeir aux ordres du comte et de la fermiere
+et il se dirigea vers la ferme sans trop hater le pas... Il arriva
+jusqu'a la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y etait plus.
+
+"Il est parti, il est parti! cria Blaise a la fermiere et aux enfants;
+vous pouvez venir, il n'y a plus de danger."
+
+A peine avait-il acheve ces paroles qu'il apercut a dix pas de lui le
+comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et
+s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le
+joyeux appel a la famille du fermier.
+
+"Ah ca! dit-il en froncant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un
+des marmots que j'empeche de tomber du haut de la fenetre croit que je
+vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un rateau
+comme si j'etais une bete feroce. Et voila que toi, Blaise, tu
+appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger!
+Qu'est-ce que tout cela veut dire?
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrasse, les enfants ont eu
+peur de vous deranger, et..., et...
+
+LE COMTE, _avec colere et ironie_
+
+Et c'est pour ne pas me deranger qu'ils ont voulu m'assommer?
+
+BLAISE
+
+Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu defendre leur
+petit frere.
+
+LE COMTE
+
+Defendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit
+imbecile criait sans savoir pourquoi.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...
+
+LE COMTE
+
+Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas
+contre un homme a coups de fourche, surtout quand cet homme est le
+maitre de la maison. Mais ou est la mere? Amene-la-moi avec ses
+enfants."
+
+Blaise, enchante d'etre debarrasse d'une conversation aussi peu
+agreable, courut a la recherche de la fermiere, qu'il trouva blottie
+dans un coin de la grange, entouree des enfants, qui osaient a peine
+respirer.
+
+BLAISE
+
+Madame Francois, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.
+
+LA FERMIERE
+
+Jesus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il
+faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller
+puisqu'il l'ordonne."
+
+Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mere en
+s'accrochant a son tablier; elle entra dans la salle, trainant ses
+enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouverent en face du
+redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle,
+les bras croises et tenant une canne a la main. La fermiere salua,
+balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlat.
+
+"Approchez, polissons! dit le comte d'une voix breve; comment
+avez-vous ose me menacer de vos fourches?
+
+ROBERT
+
+J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons
+fonce sur vous pour le degager.
+
+FRANCOIS
+
+Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et...
+mecontent.
+
+LE COMTE, _a la fermiere_
+
+Vous leur donnez de jolies idees sur mon compte; je vous fais
+compliment de votre succes. Vous pouvez dire a votre mari qu'il n'a
+pas besoin de se deranger pour venir signer la continuation de son
+bail. Je vous renvoie a Noel. Et quant a ces mauvais garnements, je
+leur apprendrai a me respecter."
+
+Et degageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant:
+"Chacun son tour; voici pour la fourche, voila pour le rateau!"
+
+Les pauvres enfants se sauverent en criant; la mere les suivit en
+murmurant et en se felicitant d'avoir a quitter sous peu un si mauvais
+maitre.
+
+M. de Trenilly appela Blaise et lui commanda de le suivre.
+Blaise hesita un moment, mais il n'osa pas resister et suivit
+silencieusement, la tete baissee.
+
+
+
+XI
+
+LE CERF-VOLANT
+
+
+Apres quelques minutes de marche, M. de Trenilly se retourna, et,
+voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empecher de sourire et
+de lui demander s'il croyait aussi devoir etre devore.
+
+Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.
+
+"Ecoute, Blaise, dit M. de Trenilly, tu sais sans doute que mon pauvre
+Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?"
+
+Blaise ne repondit pas; le comte reprit:
+
+"Je sais que tu as fait l'annee derniere quelques sottises, mais je
+veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestes
+depuis, d'apres ce que m'a dit Helene. Je desire que tu viennes tous
+les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour etre son
+compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus a la ferme.
+Acceptes-tu?
+
+--Monsieur le comte, repondit Blaise en balbutiant, je suis fache...
+Je ne peux pas... Papa desire que je travaille, que je gagne...
+
+--Oh! quant a ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te
+donnerai le double de ce que tu recois a la ferme.
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne
+pourrais pas entrer au chateau avec l'opinion que vous avez de moi. Je
+n'ai pas merite les reproches que vous m'adressiez l'annee derniere,
+et je ne puis vous promettre de faire autrement cette annee. M. Jules
+ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas
+possible que je reste pres de lui dans les sentiments que je lui
+connais.
+
+LE COMTE
+
+Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au
+passe, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientot arrives;
+viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir."
+
+Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se resigna pour ce jour-la,
+se proposant bien de demander a son pere de refuser toutes les
+propositions du comte.
+
+Ils entrerent chez Jules, qui attendait le retour de son pere avec une
+vive impatience.
+
+"Eh bien, papa, Blaise vient-il?
+
+--Le voici, mon garcon; j'ai eu de la peine a le trouver. Tu vois,
+Blaise, que Jules t'attendait.
+
+--Bonjour, Blaise, s'ecria Jules; nous allons bien nous amuser.
+Fais-moi un cerf-volant, que j'enleverai lorsque je pourrai sortir.
+
+BLAISE
+
+Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fache de vous savoir malade.
+
+JULES
+
+Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des
+couleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais je ne sais a qui demander tout cela, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Au cuisinier, au valet de chambre.
+
+BLAISE
+
+Jamais je n'oserai; ils ne m'ecouteront pas.
+
+JULES
+
+Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'a leur dire: "C'est M. Jules
+qui m'envoie", et tu verras s'ils t'enverront promener."
+
+Blaise alla a l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant;
+mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les
+domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre eclaterent de rire.
+
+"Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des
+cerfs-volants a Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est
+bien de l'honneur, en verite!--Servez donc Monsieur, camarades!
+depechez-vous! Monsieur attend, Monsieur est presse!
+
+--Tenez, Monsieur Blaise, voila du papier, dit un des domestiques en
+lui tournant autour de la tete un papier sale et huileux.
+
+--Monsieur Blaise, voila de la colle, dit un autre en lui versant sur
+la tete une tasse d'eau sale.
+
+--Monsieur Blaise voici des couleurs", dit un troisieme en lui
+remplissant de cirage le visage et les mains.
+
+Le pauvre Blaise parvint a s'arracher d'entre les mains de ces
+domestiques mechants et grossiers. Il ne crut pas convenable
+de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se
+debarbouiller et changer de vetements. Son pere et sa mere furent
+effrayes de le voir revenir mouille, noirci; mais il les rassura
+en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
+mauvais traitements dont il leur rendit compte.
+
+"Et quant a cela, papa, dit-il, j'en dois etre heureux, puisque
+Notre-Seigneur s'est laisse bien autrement humilier pour me sauver.
+
+ANFRY
+
+Cela n'empeche pas, mon pauvre garcon, que tu ne retourneras plus dans
+cette maison de malheur.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y
+retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules;
+il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps a
+faire sa commission.
+
+ANFRY
+
+Il t'arrivera encore des desagrements pres de M. Jules, mon garcon,
+crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise
+pourquoi je t'empeche d'y retourner.
+
+BLAISE
+
+Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les
+renverrait peut-etre.
+
+ANFRY
+
+Les renvoyer! pour des mechancetes qu'ils t'ont faites a toi, pauvre
+Blaise?
+
+BLAISE
+
+Pas a cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M.
+Jules, qui se sera sans doute impatiente.
+
+ANFRY
+
+Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais etait pour M.
+Jules?
+
+BLAISE
+
+Ils ne m'en ont pas laisse le temps; aux premieres paroles j'ai perdu
+la tete, et je n'ai plus pense a m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de
+meme de ma faute la-dedans. C'eut ete un peu sot si j'avais reellement
+demande a ces messieurs de me servir comme si j'etais leur maitre.
+
+ANFRY
+
+Tu es toujours pret a t'accuser, mon Blaisot, a excuser les autres.
+C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.
+
+BLAISE
+
+Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue
+pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tacherai de ne pas
+rester trop longtemps."
+
+Blaise, qui etait nettoye et rhabille, courut au chateau et rentra
+chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en
+colere d'avoir attendu si longtemps.
+
+JULES
+
+D'ou viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commande?
+Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu
+changeasses d'habits? C'etait bien la peine de me faire attendre mon
+cerf-volant depuis une heure!
+
+BLAISE
+
+Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'etais sali dans
+l'antichambre, et je ne pouvais me presenter plein de cirage devant
+vous.
+
+JULES
+
+Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire
+un cerf-volant! Et ou sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs,
+la ficelle?
+
+BLAISE
+
+Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.
+
+--On n'a pas voulu te les donner! s'ecria Jules, rouge de colere. On
+n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les
+ferai tous chasser.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est
+la mienne, parce que je n'ai pas pense a dire que c'etait pour vous.
+
+JULES
+
+Imbecile! Tu as ete demander pour toi? Comme si tu avais droit a
+quelque chose ici? Retourne vite a l'antichambre et rapporte tout ce
+qu'il faut.
+
+BLAISE, _avec embarras_
+
+Monsieur Jules, si cela vous etait egal, j'irais chercher un des
+domestiques et vous lui expliqueriez vous-meme ce que vous voulez.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite.
+Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire a un garcon bete et entete
+comme toi! Je suis fatigue de te repeter la meme chose."
+
+Blaise ne repondit pas; l'excellent garcon n'avait pas voulu faire
+gronder les domestiques, dont il avait tant a se plaindre depuis un
+an, et, malgre sa repugnance, il retourna a l'antichambre repeter sa
+demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'etait pour M. Jules.
+
+"Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le
+papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours a la
+cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges,
+va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un
+cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
+precipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantot demander de quoi
+faire un cerf-volant, est-ce que c'etait pour M. Jules?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur, c'etait pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voila dans de beaux
+draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffe, arrose et
+peint son messager.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien dit a M. Jules, Monsieur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, pas du tout.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comment as-tu explique ton absence et ton changement d'habits?
+
+BLAISE
+
+J'ai dit que je m'etais tache de cirage et que je ne rapportais pas de
+quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublie de dire que c'etait
+pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, tu es un brave garcon tout de meme; il faut avouer que tu
+n'as pas de mechancete. J'ai eu une belle peur! La place est
+bonne; non pas que les maitres soient bons; ils sont au contraire
+detestables, mais ils payent bien et ne regardent a rien; on se fait
+de beaux benefices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise,
+puisque tu es si bon garcon, nous te regalerons quelquefois d'une
+bouteille de vin, de liqueur, de cafe, de gateaux, d'une moitie de
+volaille, de toutes sortes de choses."
+
+Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais
+il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en
+emportant les objets qu'on s'etait empresse d'apporter.
+
+"Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en
+posant le tout sur une table.
+
+JULES
+
+Pourquoi restes-tu la a ne rien faire? Commence donc.
+
+BLAISE
+
+Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser a le faire
+vous-meme.
+
+JULES
+
+Moi-meme? Tu crois que je vais m'abimer les mains a couper des batons
+d'osier, me salir les doigts a coller des papiers, me fatiguer et
+m'ennuyer a arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je
+t'ai fait venir; je m'amuserai a te regarder faire."
+
+Blaise ne fut pas content du ton meprisant de Jules et il eut un
+instant la pensee de le laisser la et de s'en aller.
+
+"Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur,
+c'est certain; je dois faire les volontes des maitres et souffrir les
+humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est egoiste et dur; tant
+mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience."
+
+Tout en faisant ces reflexions, il deployait les feuilles de papier,
+et preparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une
+grande heure a faire ses preparatifs, a coller les feuilles et a les
+fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller,
+qu'il n'y eut plus qu'a faire la queue et a peindre le cerf-volant,
+Blaise dit a Jules:
+
+"Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser a peindre des figures sur
+le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je
+ne saurais pas peindre."
+
+Jules ne repondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il
+s'etait endormi.
+
+"Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais
+j'aurai fait de mon mieux."
+
+Et Blaise se mit a l'ouvrage, cherchant a figurer des hommes et des
+animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idee de peinture ni de
+dessin, c'etait donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux
+de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient
+l'air de moutons; ses vaches ressemblaient a des chats, ses oiseaux
+pouvaient etre pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de
+maisons, ses montagnes pour des niches a chiens, etc. Mais Blaise,
+dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes
+et attendait avec impatience le reveil de Jules pour les lui faire
+admirer. Enfin Jules se reveilla, etendit les bras en baillant et
+appela Blaise.
+
+BLAISE
+
+Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout a fait
+beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de
+belles peintures.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ces horreurs-la? Qui a peint ces affreuses figures?
+
+--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait
+que c'etait bien et joli.
+
+--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce
+cerf-volant."
+
+Blaise le lui remit avec quelque inquietude. Quand Jules le tint entre
+ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il
+creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la
+queue en pieces. Le pauvre Blaise poussa un cri de desolation.
+
+"Helas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu!
+L'ouvrage de trois heures?
+
+--Ne voila-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tache de faire
+mieux.
+
+--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre
+Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus
+de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout a fait
+impossible.
+
+--Paresseux! imbecile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre
+cerf-volant."
+
+Blaise etait tombe sur une chaise; il continuait a sangloter, la tete
+cachee dans ses mains; sa patience et sa resignation etaient vaincues
+par la durete et l'egoisme de Jules; la tristesse de son coeur,
+longtemps comprimee, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.
+
+"Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le mechant Jules; va-t'en chez toi, et
+reviens demain de bonne heure."
+
+Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler
+et sortit precipitamment. Il courut jusqu'a un petit bois contre
+lequel etait adosse sa maison; la il s'assit au pied d'un arbre et
+pleura quelque temps encore.
+
+"Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si mechant pour
+moi? J'ai beau m'efforcer a lui faire plaisir, il tourne tout contre
+moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonte,
+de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de
+l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses
+sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonte soit faite
+et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur,
+rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
+voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques.
+Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi etes-vous parti?
+j'etais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il
+en sechant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me
+trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et
+pour ressembler a Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du
+courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fosse et je vais
+reprendre ma gaiete. C'est que M. Jules a raison! Il est tres vrai que
+je suis un imbecile. S'il a brise ce cerf-volant, ne voila-t-il pas
+un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'etait pas
+joli tout de meme, se dit-il en souriant; les peintures etaient toutes
+droles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois
+clair maintenant; j'ai ete tout bonnement vexe de n'avoir pas ete
+admire; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en
+demanderai pardon au bon Dieu."
+
+Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en
+chantant a la maison.
+
+"A la bonne heure, dit Anfry; voila notre Blaisot qui rentre gaiement.
+Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garcon?
+
+MADAME ANFRY
+
+Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as
+pleure;... mais oui,... bien sur, tu as pleure!
+
+BLAISE, _riant_
+
+C'est vrai, maman, j'ai pleure; mais cette fois, c'est ma faute; je
+suis un nigaud et un orgueilleux.
+
+ANFRY
+
+Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.
+
+BLAISE
+
+Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez."
+
+Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'etait passe, supprimant
+seulement les epithetes injurieuses de Jules.
+
+Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise
+pendant son recit. Quand il eut fini, il l'attira a lui et l'embrassa
+a plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long
+de ses joues.
+
+"Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je
+comprends tout,... meme ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs
+que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des
+generosites aux depens de leurs maitres, ils se rendent coupables de
+vol; ne nous faisons jamais leurs complices.
+
+BLAISE
+
+Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas meme un morceau
+de sucre ou de gateau.
+
+ANFRY
+
+Tu feras bien, Blaisot; sois honnete dans les petites choses, tu le
+seras dans les grandes."
+
+
+
+XII
+
+L'ACCENT DE VERITE
+
+
+Le lendemain, sans attendre qu'on vint le chercher, Blaise alla
+au chateau et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les
+domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la
+veille, le recurent avec amitie, en reconnaissance de sa discretion.
+Pendant qu'on rassemblait les objets necessaires, le valet de chambre
+qui la veille avait promis tant de choses a Blaise lui demanda s'il
+avait dejeune.
+
+"Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mange
+avant de partir.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Qu'as-tu mange?
+
+BLAISE
+
+Du pain et des radis, Monsieur.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Pauvre dejeuner, mon garcon; je vais t'en donner un meilleur: une
+bonne tasse de cafe au lait avec une tartine de pain et de beurre.
+
+BLAISE
+
+Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai
+pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, en verite, je n'y gouterai seulement pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?
+
+BLAISE
+
+Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance.
+
+--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en placant
+devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin", ajouta-t-il
+en mettant a cote un verre de frontignan.
+
+Au moment ou il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte
+bien connu; c'etait celle du comte; en une seconde le valet de
+chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la
+bouteille de frontignan et les biscuits.
+
+Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son
+etonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et
+le frontignan et les biscuits devant lui.
+
+"Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise.
+Saint Blaise enrole dans les voleurs? Belle conduite, en verite! Tu ne
+manques pas de front ni de hardiesse, mon garcon. Venir jusqu'ici pour
+voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est tres
+bien! tres bien!
+
+--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux
+yeux. Je n'ai touche a rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai
+sorti ce vin et ces biscuits!
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en
+ma parole, ce n'est pas moi non plus.
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces
+armoires ouvertes, cette bouteille posee devant toi, et ce verre plein
+place pour etre bu?
+
+BLAISE
+
+Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache.
+Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant a M. Jules, qui
+m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable,
+et je vous supplie de me croire.
+
+--Ce garcon-la est incomprehensible, dit le comte a mi-voix; il vous
+domine malgre vous: me voici dispose et oblige a le croire, malgre
+ma raison et l'evidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui
+t'attend, ajouta-t-il a haute voix.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour
+rester dans votre maison et surtout pres de votre fils.
+
+--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trenilly avec vivacite,
+apres un instant d'hesitation. Je te crois, puisque je ne puis faire
+autrement, et que malgre moi je t'estime.
+
+--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de
+bonheur. Que le bon Dieu vous recompense en votre fils de la bonne
+parole que vous avez dite! Merci."
+
+Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trenilly emu
+et surpris de l'impression que ce garcon produisait sur lui et de
+l'autorite qu'exercait sa parole.
+
+"Comment, te voila, Blaise! s'ecria Jules en le voyant entrer. Je
+croyais que tu ne viendrais pas."
+
+BLAISE
+
+Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas a reparer ma sottise
+d'hier et a vous refaire un autre cerf-volant?
+
+JULES
+
+C'est que tu etais parti en pleurant; je croyais que tu serais fache
+de ce que je t'avais dit.
+
+BLAISE
+
+Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai ete..., pas
+fache,... mais... contrarie, peine, et que j'ai pleure encore
+longtemps apres vous avoir quitte; j'ai pourtant fini par comprendre
+que j'etais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici pret a
+vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux...
+
+--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.
+
+--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il
+faut convenir que c'etait bien laid ce que j'avais fait, et que vous
+avez eu raison de le dechirer.
+
+--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant,
+touche malgre lui de l'humilite et de la bonte de Blaise; on aurait pu
+l'arranger, le couvrir, le repeindre.
+
+--Ah bien! ne pensons plus a ce qu'on aurait pu faire du defunt et
+commencons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules?
+cela ira plus vite.
+
+--Je veux bien", dit Jules avec plus de douceur que d'habitude.
+
+Blaise commenca a ajuster les brins d'osier, pendant que Jules
+preparait le papier; il le fit d'assez bonne grace, et avant une heure
+le cerf-volant fut termine; il ne restait plus a faire que la queue,
+et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant.
+Blaise les trouva admirables, malgre leur defaut de couleurs et de
+formes. Jules, tres flatte de l'admiration de Blaise, devint de plus
+en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse
+devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'appreterent
+a sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant.
+
+JULES
+
+Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.
+
+BLAISE
+
+Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle
+trainait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser."
+
+Jules avait pose le cerf-volant sur la cheminee, il le prit a deux
+mains et fit quelques pas pour faire trainer la queue et la rouler
+a son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'apercut pas
+qu'elle etait accrochee a un des candelabres de la cheminee; il sentit
+de la resistance, tira fort; la queue se rompit, et le candelabre
+roula a terre avec fracas: bougies, bobeches et bronze, tout etait
+brise.
+
+"La, mon Dieu! s'ecria Blaise en courant au candelabre; tout est
+casse! quel dommage! que c'est malheureux!
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ca fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais
+pleurer pour un mechant candelabre.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute?
+
+JULES
+
+Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi
+qu'il grondera, et il aura bien raison.
+
+--Moi! dit Blaise stupefait.
+
+JULES
+
+Certainement, toi. N'est-ce pas bete d'avoir fait une queue si longue
+et si entortillee qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu
+faire le savant et montrer ton habilete, il n'y aurait pas eu de
+queue, et le candelabre ne serait pas casse.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette
+queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant.
+Et si vous y aviez regarde, vous auriez tire plus doucement et vous
+n'auriez rien casse.
+
+--La! c'est ma faute maintenant! s'ecria Jules avec colere et tapant
+du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais
+toi-meme tout a l'heure que tu etais sot et orgueilleux! c'est tres
+vrai.
+
+BLAISE
+
+Hier j'ai ete sot et orgueilleux, c'est la verite, Monsieur Jules;
+mais je ne crois pas l'avoir ete aujourd'hui.
+
+JULES
+
+Tu crois toujours etre parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu
+es desagreable et insupportable.
+
+BLAISE
+
+Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules?
+Ce n'est pas moi qui le demande, bien sur; je n'y ai pas deja tant
+d'agrement?
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu veux dire par la? Que je suis mechant, que je te
+rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en
+colere et qui m'ennuies avec tes airs betes.
+
+BLAISE
+
+Qu'a cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter;
+bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus
+revenir, puisque je ne vous suis point utile.
+
+--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi", dit
+Jules en mettant en pieces le cerf-volant et le jetant a la tete de
+Blaise.
+
+Puis, se laissant aller a sa colere, il se roula sur son canape en
+criant et en injuriant Blaise. M. de Trenilly entra precipitamment
+dans la chambre de Jules et fut effraye de le voir dans cet etat,
+qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candelabre brise et les
+debris du cerf-volant, que Blaise cherchait a rassembler, mais il ne
+fut occupe que de Jules et lui demanda avec inquietude ce qu'il avait.
+
+Jules fut quelques instants sans repondre; il balbutia enfin:
+
+"C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.
+
+--Encore! dit M. de Trenilly avec severite. Qu'est-il arrive? Parle,
+Blaise."
+
+Au moment ou Blaise ouvrait la bouche pour repondre, Jules s'empressa
+de prendre la parole:
+
+"C'est Blaise qui a voulu faire voir son habilete: il a fait une si
+longue queue au cerf-volant qu'elle a accroche le candelabre, qui
+s'est casse. Et voila a present qu'il se fache, qu'il ne veut pas
+arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne
+reviendra plus jamais, parce que je suis un mechant, un insupportable.
+Il m'a abime hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse
+tout, puis il se fache encore!
+
+LE COMTE
+
+Blaise, ce que tu fais est tres mal; si tu recommences, je te ferai
+fouetter par mes gens.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne
+crois meriter aucune punition. Et quant a me faire fouetter par vos
+gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas
+faire.
+
+LE COMTE
+
+C'est ce que nous verrons, petit drole.
+
+JULES
+
+Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie;
+une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais,
+aujourd'hui je ne veux pas.
+
+LE COMTE
+
+Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son
+insolence, et j'aime a croire qu'il ne recommencera pas.
+
+--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout
+mon coeur, et a vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous
+etes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez a savoir la
+verite, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnes,
+sincerement pardonnes."
+
+Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fut
+revenu de sa stupefaction.
+
+Apres le depart de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant
+souvent Jules, dont l'attitude embarrassee et l'air craintif
+indiquaient une mauvaise conscience.
+
+"Jules, dit enfin le comte en s'asseyant pres de lui; Jules, je t'en
+conjure, dis-moi la verite. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise
+est innocent et si tu l'as calomnie par un premier mouvement d'humeur
+et de depit. Dis-moi la verite; quelque chose me dit que Blaise a
+raison et que tu me trompes."
+
+Jules avait ete fort embarrasse aux premieres paroles de son pere; car
+lui-meme commencait a avoir parfois des remords de son injustice et
+de sa cruaute envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
+confiance du comte, de ne plus etre cru dans l'avenir, arreta l'aveu
+pret a lui echapper, et il dit d'une voix basse et hesitante:
+
+"En verite, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et
+pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas
+aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
+portier, un paysan.
+
+--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans
+tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me
+donne une estime, une confiance qui augmentent a chaque demele que
+j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec
+instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose a nous pardonner a
+toi et a moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets;
+est-ce oui ou non?
+
+--... Oui", repondit enfin Jules en baissant la tete et les yeux.
+
+Quand Jules releva la tete, son pere etait parti. Inquiet, effraye, il
+alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un
+domestique.
+
+"Ou est papa? dit-il; est-il sorti?
+
+--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu
+l'avenue du cote d'Anfry."
+
+L'inquietude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il etait alle faire chez
+Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise.
+
+"Ce vilain Blaise lui aura raconte tout ce qui s'est passe, se dit
+Jules, et papa va etre furieux contre moi. Il est impossible que
+Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai ete un peu mechant pour lui, et
+il sera enchante de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit,
+je ne sais pas pourquoi,... c'est-a-dire je sais bien pourquoi... Il
+est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un
+air si honnete,... et veritablement il est bon,... le pauvre garcon!
+Comme je l'ai traite hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a
+ete orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
+Blaise!"
+
+Pendant que Jules faisait ces reflexions, M. de Trenilly marchait a
+pas precipites vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux
+rouges, l'air triste, qui etait en train de raconter a son pere la
+cause de son nouveau chagrin. M. de Trenilly marcha droit vers Blaise,
+a la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour
+eviter le contact du comte. Il fut tres surpris quand il vit le comte
+lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix emue:
+
+"Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je
+t'en remercie; tu es un brave et honnete garcon, je te l'ai dit ce
+matin; je t'estime et je te crois. Reviens au chateau sans crainte,
+quand tu voudras et partout ou tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
+et bientot, j'espere. Bonsoir, Anfry; je vous felicite d'avoir un fils
+pareil.
+
+--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous
+faites."
+
+Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garcon, tremblant
+et emu, se permit de presser a son tour la main qui pressait la
+sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il
+saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le
+comte, emu lui-meme, se degagea apres une derniere etreinte, et sortit
+sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut
+parti, Anfry s'ecria:
+
+"Eh bien, il a du bon, tout de meme! C'est beau d'etre venu lui-meme
+et tout de suite reconnaitre ses torts. C'est le bon Dieu qui
+recompense ta patience et ton humilite, mon Blaisot.
+
+--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est etonnant le plaisir que m'a
+fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main
+qu'il me serrait a la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air
+si severe, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M.
+Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!"
+
+Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur etait plein de
+reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne
+se souvenait plus des severites du comte, des mechancetes et des
+calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
+recues, et qu'il attribuait a un aveu complet de Jules. Il se reveilla
+donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse etait remplacee par un
+sourire radieux: son pere et sa mere, heureux de cette transformation,
+l'embrasserent avec tendresse; le pere lui demanda s'il irait au
+chateau.
+
+"Oui, papa, des que j'aurai dejeune; il me tarde de revoir M. le comte
+et de remercier M. Jules de sa franchise."
+
+
+
+XIII
+
+LE REMORDS
+
+
+Blaise se dirigea vers le chateau quand il crut Jules leve, habille
+et pret a le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant
+l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'etait
+pourtant l'heure ou ils etaient tous occupes a faire les appartements.
+En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
+extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il
+poussa la porte, entra et vit M. de Trenilly assis pres du lit de
+Jules, qui paraissait en proie a une fievre violente, et qui parlait
+avec une vivacite tenant du delire.
+
+"Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout.
+Chassez Helene; Blaise lui a tout raconte. Ne dites rien a papa... Je
+vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je
+suis sur qu'il m'a pardonne,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir,
+j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti."
+
+Et Jules retomba dans les bras de son pere desole; il ne dit plus
+rien; il tournait la tete de tous cotes.
+
+"J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,...
+c'est lui qui me dechire le cerveau... Aie, aie! qu'est-ce qu'il veut?
+il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme
+lui,... que je dise tout a papa, a tout le monde... Non, c'est
+impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,...
+tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
+honte!... Je ne peux pas."
+
+Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait a
+la porte, tremblant, effraye, ne sachant pas s'il devait se montrer ou
+s'en aller. M. de Trenilly attendait avec impatience le medecin qu'il
+avait envoye chercher.
+
+La veille, quand il etait rentre de chez Anfry, il n'avait rien dit a
+Jules, dont l'inquietude augmentait d'heure en heure en voyant l'air
+severe et preoccupe de son pere.
+
+"Blaise a-t-il parle a papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?"
+
+Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son pere,
+pour la premiere fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:
+
+"Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, reflechis a ta
+conduite et repens-toi."
+
+"Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si severe?
+Je vais etre tres malheureux; il sera pour moi, comme il est pour
+Helene et pour tout le monde, severe a faire trembler. Ce mechant
+Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voila-t-il pas un grand
+malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa
+n'est pas son pere! il aurait peut-etre chasse les Anfry, voila
+tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai
+peur! Je m'ennuie tant, deja! Ce sera bien pis!"
+
+Apres avoir passe une partie de la nuit dans cette cruelle inquietude,
+Jules, a peine retabli de sa maladie, fut pris de la fievre et du
+delire. Quand la bonne d'Helene vint le lendemain ouvrir ses volets
+et lui apporter ce qui lui etait necessaire pour sa toilette, elle
+le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
+immediatement chercher le meilleur medecin de la ville voisine, et
+s'etablit pres de son fils sans savoir quels soins, quels remedes lui
+donner. Les paroles incoherentes de Jules lui decouvrirent la cause
+de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il
+ne savait quel moyen employer pour la decharger du poids qui
+l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et
+ne possedait son affection. Dans sa detresse, le malheureux comte se
+retourna comme pour chercher du secours; il apercut Blaise, toujours
+immobile, debout a la porte; les domestiques etaient tous sortis.
+
+"Blaise, mon ami, dit a mi-voix M. de Trenilly, c'est Dieu qui
+t'envoie. Viens m'aider a guerir le cerveau malade de mon pauvre
+Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il
+t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me
+pardonnes. Dieu te venge en m'eclairant."
+
+Le comte tendit la main a Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte,
+l'attirant, le serra contre son coeur.
+
+"Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enleve pas
+mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts a moi,
+qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse reparer le mal
+qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
+prier."
+
+Et le comte tomba a genoux pres du lit de Jules, dont les frequents
+gemissements, les paroles entrecoupees lui brisaient le coeur.
+
+Blaise, lui aussi, se mit a genoux, pres du comte; il pria et
+pleura; sa priere fervente et genereuse obtint du bon Dieu un leger
+adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva,
+Jules dormait d'un sommeil assez calme.
+
+Le comte le regarda avec esperance et bonheur; il releva Blaise,
+toujours agenouille pres du lit de Jules, lui serra les mains dans les
+siennes et lui dit a voix basse:
+
+"Reste pres de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il
+s'eveille, viens me chercher."
+
+Jules dormit pres d'une heure; le comte etait revenu s'etablir pres
+de son lit, gardant Blaise pres de lui. Le medecin n'arrivait pas;
+le comte ne savait que faire pour degager la tete si evidemment
+embarrassee. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trenilly
+etait restee a Paris pour le renouvellement de la premiere communion
+d'Helene.
+
+Jules s'eveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son pere et Blaise
+sans les reconnaitre.
+
+"Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez
+pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez
+Blaise;... quand je lui aurai parle, ma tete brulera moins;... c'est
+si lourd dans ma tete... Tout ce que je veux dire pese tantot dans ma
+tete, tantot dans mon coeur.
+
+--Monsieur Jules, je suis pres de vous, dit Blaise en s'approchant
+timidement.
+
+--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.
+
+--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.
+
+--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me deteste... Tu sais bien tout
+ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'etait pas vrai... Tout, tout
+etait faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais
+noyes... Tu sais bien les habits mouilles? c'est lui qui m'a donne les
+siens; c'est lui qui m'a tire de l'eau; c'est lui qui a toujours ete
+bon et moi toujours mechant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui
+ai tout brise; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu
+sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai ete mechant, si mechant!...
+Blaise a ete si bon que cela m'a remue le coeur,... mais pas assez,...
+non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a
+pardonne?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonne!... Papa a ete
+mechant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh!
+ma tete!... Blaise! je veux Blaise!"
+
+Le pauvre comte etait dans un etat deplorable. Chaque parole etait
+pour lui une affreuse revelation de sa propre faiblesse, de sa propre
+injustice et de la mechancete de son fils. La tete cachee dans les
+mains, il sanglotait a faire pitie; ses larmes se faisaient jour a
+travers ses doigts crispes, et venaient retomber sur la tete de Blaise
+a genoux pres de lui.
+
+"Mon Dieu, disait Blaise en lui-meme, consolez ce pauvre M. le comte;
+mon Dieu, vous etes si bon! pardonnez a ce pauvre M. Jules, donnez-lui
+le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le desole, mais le
+repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance
+afin qu'il puisse decharger son coeur en avouant les fautes qui
+l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre
+pardon a vous, bon et misericordieux Jesus, le pardon de son pauvre
+pere qu'il a gravement trompe et offense. Pour moi, mon bon Dieu, vous
+savez que je lui ai pardonne depuis bien longtemps, des que l'offense
+etait commise. Mais vous, mon Dieu, notre pere a tous, pardonnez-lui,
+il se repent."
+
+Cette priere de ce pieux et noble coeur ne devait pas etre repoussee.
+Dieu l'accueillit dans sa misericorde, et Jules devait etre sauve; sa
+guerison devait etre complete, comme on le verra, mais elle se fit
+attendre; le pere devait expier par ses angoisses les torts de sa
+faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fut longue et cruelle.
+
+Quand le medecin arriva, il declara, apres un examen prolonge et
+intelligent, que Jules etait atteint d'une fievre cerebrale. Apres
+avoir entendu quelques phrases qui decelaient une conscience troublee,
+il recommanda que le malade ne fut soigne que par les deux personnes
+qui preoccupaient constamment son imagination frappee, afin qu'au
+premier retour de raison il ne vit que ces deux personnes, et qu'il ne
+put pas craindre d'avoir ete entendu par d'autres. Il ordonna ensuite
+de frequentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux
+mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraichissantes, de
+l'air dans la chambre, diete absolue, une demi-obscurite et pas de
+bruit.
+
+La journee fut terrible; d'un accablement semblable a la mort, Jules
+passait a une agitation et a un flot de paroles accusatrices; il
+apprit ainsi a son malheureux pere toute la noirceur de son ame. Le
+repentir que Jules temoignait de plus en plus adoucissait un peu le
+coup terrible porte a son amour et a son amour-propre de pere. Plus il
+decouvrait l'iniquite de Jules, plus il aimait et admirait la charite,
+la bonte si chretienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait
+contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait
+pardon pour Jules et pour lui-meme. Blaise baisait les mains du comte,
+l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait
+la priere du coeur, la vraie priere du chretien. Quand il ne pouvait
+calmer le desespoir du comte, il se mettait a genoux pres de lui et
+disait tout haut les prieres les plus touchantes, qui finissaient
+toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'esperance.
+
+L'etat de Jules etait le meme depuis six jours: tantot de
+l'amelioration, tantot une reprise de delire et de fievre. Le septieme
+jour, apres un sommeil de trois heures, dont avaient profite le comte
+et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'eveilla et
+appela Blaise comme de coutume.
+
+"Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et
+prenant sa main.
+
+JULES
+
+Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir
+et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai ete mechant pour toi! Comment
+peux-tu me pardonner?
+
+BLAISE
+
+Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je
+vous ai pardonne depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas
+pardonne a tous ceux qui l'ont offense? Ne devons-nous pas tous faire
+de meme? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous
+parlerons de cela plus tard.
+
+JULES
+
+Je suis si faible; j'ai ete bien malade, il me semble?
+
+BLAISE
+
+Oui, mais vous etes mieux. Buvez un peu et dormez encore."
+
+Jules but de l'orangeade.
+
+"C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester pres de
+moi! J'ai ete si mechant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela
+me brulait la tete et le coeur!
+
+--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal."
+
+Le comte, heureux de ce retour de Jules a la raison, ne pouvant
+maitriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son
+enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tete et dit a
+Blaise:
+
+"Blaise, ne dis pas a papa que je t'ai parle; ne le laisse pas venir;
+si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur.
+
+BLAISE
+
+Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille;
+mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne
+devez pas en avoir peur.
+
+JULES
+
+Mais la honte, Blaise, la honte?
+
+BLAISE
+
+Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera
+beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci:
+ainsi tachez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard."
+
+Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'ame de Jules la premiere
+pensee de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen
+d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.
+
+Jules recut les paroles de Blaise avec quelque surprise melee de
+satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout reparer; mais,
+trop faible pour reflechir serieusement, il se laissa aller au sommeil
+et dormit encore deux bonnes heures.
+
+M. de Trenilly osait a peine remuer, tant il avait peur de troubler le
+repos de Jules; il desirait dire quelques mots a Blaise, et il n'osait
+parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit,
+arriva jusqu'a lui sur la pointe des pieds; quand il fut a la portee
+du comte, celui-ci l'attira doucement a lui, le serra vivement dans
+ses bras et lui dit bas a l'oreille:
+
+"Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que
+c'est toi qui as change mon coeur, que tu es son frere, mon second
+enfant.
+
+--Je lui dirai combien vous etes bon, Monsieur le comte, repondit
+Blaise tout bas.
+
+LE COMTE
+
+Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait
+plus peur de moi. Ah! cette pensee me tue.
+
+BLAISE
+
+J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte;
+ayez confiance, vous en serez recompense."
+
+Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tete dans ses mains, il
+reflechit a la piete de Blaise et aux vertus veritablement admirables
+de cet enfant.
+
+"Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce
+pauvre enfant de portier a les sentiments eleves d'un prince, la
+science d'un savant, la generosite, la charite d'un saint. Quand il
+me parle, il m'emeut; quand il me console, ses paroles penetrent mon
+coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquietudes ni
+mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait
+autorite sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce
+qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du
+catechisme, parce qu'il va faire sa premiere communion, parce qu'il
+est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules,
+qu'est-il aupres de cet enfant? Un malheureux pecheur, un miserable
+comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me
+confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu pres de lui, et je
+m'ameliorerai avec lui, et notre maitre a tous deux sera ce pauvre
+enfant calomnie, outrage, maltraite par nous... J'aime cet enfant;
+je l'aime a l'egal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
+modele et mon guide."
+
+Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'etait
+rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien
+le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se placa pres du lit de
+Jules, et contempla avec une penible emotion son visage contracte et
+agite.
+
+"Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et
+pardonnez-moi de l'avoir si mal eleve. Que je sois seul puni, et que
+mon fils soit epargne!"
+
+Le comte resta longtemps pres de Jules, suivant avec anxiete ses
+moindres mouvements, pret a se cacher a son premier reveil. Jules
+dormit longtemps encore; evidemment il etait mieux. Il s'eveilla
+enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise
+de dessus son fauteuil. Le comte s'etait retire et cache derriere le
+rideau du lit.
+
+"Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai reve sans doute,
+ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous cotes... Je croyais
+qu'il etait la... J'ai eu peur, bien peur.
+
+BLAISE
+
+Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules?
+Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder apres vous avoir vu
+si malade?
+
+JULES
+
+Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi
+la verite! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne
+regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous etiez si mal,
+que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que
+vous avez fait; vous avez tout raconte; votre papa pleurait, vous
+embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous
+sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.
+
+--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.
+
+BLAISE
+
+Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que
+nous deux qui approchions de vous.
+
+JULES
+
+Et papa sait tout! Comme il doit me mepriser!
+
+--Jules, mon enfant cheri, s'ecria le comte, incapable de resister
+plus longtemps au desir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours;
+plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en
+estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est
+moi, qui ne t'ai jamais parle du bon Dieu et qui t'ai donne un si
+triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton pere qui a
+besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!"
+
+Jules, etonne, attendri, ne pouvait parler, mais il repondait a
+l'etreinte passionnee de son pere en le couvrant de larmes. Le comte
+eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs etaient un baume
+pour l'ame malade de Jules; ces larmes le soulageaient.
+
+"Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son pere, qui
+cherchait a s'eloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font
+ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur
+de n'avoir plus rien a vous cacher, de savoir que vous connaissez la
+verite, toute la verite! Pauvre Blaise!
+
+--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais a l'avenir nous l'aimerons tant,
+nous tacherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre
+Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est a lui que je dois
+le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier.
+Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a
+donne des sentiments de repentir; il t'a touche par sa patience, sa
+charite, sa generosite, son admirable humilite.
+
+--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en
+souriant.
+
+--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchante de ce sourire, le
+premier qu'il eut vu sur les levres de Jules depuis plusieurs
+semaines. Et a present que tu es tranquille sur mes sentiments a ton
+egard, tache de te reposer, tu es faible, bien faible encore.
+
+--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai
+mieux.
+
+--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher
+une petite tasse de bouillon de poule."
+
+Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules a la porte; il courut
+annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un
+bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.
+
+Pendant son absence, Jules prit la main de son pere, la baisa a
+plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hesitation:
+
+"Papa,... papa, Blaise est mon frere.
+
+--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir
+devancer ma pensee."
+
+Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidite. A
+partir de ce moment la convalescence s'etablit et marcha rapidement.
+M. de Trenilly continua a veiller pres de Jules, mais il ne voulut pas
+souffrir que Blaise continuat de nuit le role de garde-malade. Il le
+renvoya coucher ce meme soir chez son pere. Blaise avait reellement
+besoin de repos; il avait a peine sommeille pendant les sept jours
+du danger de Jules; la nuit comme le jour, il etait avec le comte,
+toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
+l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait
+toujours refuse; il se bornait a y courir matin et soir pour
+donner des nouvelles de Jules. pour se debarbouiller et changer de
+vetements.--Blaise raconta a ses parents tout ce qui s'etait passe ce
+jour-la; il s'etendit avec bonheur dans son lit, apres avoir remercie
+le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas a s'endormir et ne se
+reveilla que le lendemain au grand jour.
+
+
+
+XIV
+
+LES DOMESTIQUES
+
+
+Les parents de Blaise avaient deja acheve de dejeuner quand il entra
+dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son pere le
+rassura en lui disant que ce sommeil avait ete necessaire pour le
+reposer de tant de jours et de nuits passes dans l'inquietude et les
+veilles. Blaise se depecha de dejeuner et courut au chateau pour
+reprendre son poste pres de Jules. La nuit avait ete excellente, et le
+sommeil de Jules n'avait ete interrompu que deux fois, par le besoin
+de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le medecin, qui
+sortait d'aupres de lui, avait permis des soupes, et Jules etait en
+train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trenilly alla a lui
+et l'embrassa avec tendresse, a la grande surprise du domestique qui
+avait apporte la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui
+augmenta l'etonnement du domestique.
+
+"Eh bien, mes amis, dit-il a ses camarades en rentrant a l'office,
+voila du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M.
+le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main
+et qui lui sourit!
+
+--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui
+est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se
+croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry!
+Du nouveau, comme tu dis, Adrien.
+
+--Vont-ils etre fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il
+devenir insolent!
+
+--C'est qu'il faudra le saluer bien bas a son passage!
+
+--Et le servir comme un maitre! comme M. Jules!
+
+--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas la-dessus,
+moi, du meme avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa
+maniere pour cela. Il est bon et honnete, cet enfant.
+
+--Honnete et bon! laisse donc! Tu as deja oublie toutes ses histoires
+de l'annee derniere.
+
+--Ma foi, mes amis, pour vous dire la verite, eh bien, entre nous, je
+n'ai jamais beaucoup cru a ces histoires. Nous connaissons bien M.
+Jules et de quoi il est capable.
+
+--Il est certain qu'il est mauvais et mechant, que c'en est repugnant.
+
+--Et M. le comte! Il n'est pas deja si bon non plus. Est-il
+orgueilleux!
+
+--Et severe! et dur! et desagreable! et exigeant!
+
+--Et voila ce qui m'etonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment
+aurait-il embrasse le petit du concierge?
+
+--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain,
+c'est qu'il l'a fait. Attention a nous et soyons polis et meme
+aimables pour ce nouveau favori.
+
+--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, a ce gamin.
+
+--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouille de cirage le jour du
+cerf-volant.
+
+--Tiens, et toi, tu lui as verse de l'eau sale plein la tete.
+
+--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons
+prudents a l'avenir. De la politesse, des egards.
+
+--D'abord, moi je lui donnerai du cafe tant qu'il en voudra.
+
+--Et moi des liqueurs!
+
+--Et moi des sucreries!
+
+--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai a emporter chaque jour
+_les restes_ du diner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une
+cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.
+
+--Ha! ha! ha! Oui, ils sont droles vos restes. L'autre jour un gigot
+entier a la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gateau pas seulement
+entame a la bouchere. Ce matin, une livre de beurre a la voisine.
+
+--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as
+bien porte, l'autre jour, un panier de vin au village!
+
+--Tiens, je crois bien, c'etait pour faire honneur au repas que
+donnait l'epicier."
+
+La sonnette qui se fit entendre mit fin a cette conversation intime;
+un des domestiques se precipita pour repondre a l'appel.
+
+"Monsieur le comte a sonne? dit-il en ouvrant avec precaution la porte
+de Jules.
+
+--Oui, apportez-moi a dejeuner pour deux! Blaise dejeune avec moi.
+
+--Oui, Monsieur le comte; tout de suite."
+
+Cinq minutes apres, le domestique apportait une petite table avec
+deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des
+fruits.
+
+LE COMTE
+
+Allons, Blaise, mettons-nous a table, c'est la premiere fois que je
+mangerai avec appetit depuis la maladie de mon pauvre Jules.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte est bien bon: je viens de dejeuner, je n'ai pas
+faim.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu mange a ton dejeuner?
+
+BLAISE
+
+Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.
+
+LE COMTE
+
+Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un dejeuner cela, apres toutes
+les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passees?
+
+--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien repose cette nuit; il n'y
+parait plus.
+
+--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai
+besoin de vous, je sonnerai.
+
+--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant
+accepte et recu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit
+encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
+la main sur la tete et sur la joue de Blaise.
+
+--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je
+recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait
+meme plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un
+air pensif, je sais que votre coeur deborde de reconnaissance pour les
+soins que j'ai donnes a M. Jules, et que vous ne savez que faire pour
+me le temoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter.
+Habillez-moi de neuf pour la premiere communion, dans un mois. Cela me
+fera un grand plaisir et a papa aussi, car c'est cher pour des gens
+comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacite. Quant
+a la volaille, vraiment je n'ai pas faim.
+
+--Bon et brave garcon, dit M. de Trenilly attendri; oui, tu as bien
+devine avec ton excellent coeur le besoin que j'eprouve de t'exprimer
+ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui
+te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil a
+celui de Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait
+pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vetir comme le
+maitre; je serais moi-meme mal a l'aise. Non, laissez-moi faire;
+laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis
+c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.
+
+BLAISE
+
+Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne
+vous fachez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise,
+tu es trop ambitieux.
+
+LE COMTE
+
+Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis,
+mon enfant, dis.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de
+vous embrasser non pas du bout des levres, mais la... comme je
+l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...
+
+--Viens, mon cher enfant, viens", dit le comte en ouvrant les bras
+pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le
+comte a plusieurs reprises.
+
+Jules avait regarde et ecoute avec attendrissement, il voulut a son
+tour embrasser Blaise comme un frere, un ami.
+
+"Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?
+
+--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton
+camarade d'etudes et de jeux.
+
+--C'est impossible, cela, dit Blaise avec resolution, impossible. J'ai
+un pere moi aussi, et une mere; je suis leur seul enfant; je dois
+rester pres d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
+seraient loin de moi. Je serais separe d'eux non seulement de fait,
+mais d'habitudes, d'education, de vetements et de manieres. Je ne
+serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
+je vous respecte, je voudrais passer ma vie a vous servir et a vous
+temoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous
+suivre a Paris, jamais!"
+
+Le comte considerait avec emotion la belle figure de Blaise animee par
+les sentiments qu'il exprimait avec energie et noblesse.
+
+"Cet enfant est au-dessus de son age, pensa-t-il; mais il a raison,
+toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas
+humilie.
+
+"Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et
+sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te
+consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout
+a l'heure pour tes habits."
+
+Le comte avait fini son dejeuner; il sonna et fit emporter le plateau.
+Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mange.
+
+"Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant a l'office: une nouvelle
+merveille! M. Blaise a refuse l'invitation de M. le comte, il n'a pas
+dejeune; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas ete
+touches.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garcon de concierge, ce mangeur de
+pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gateaux! On ne
+pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il
+m'a refuse il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et
+des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sur. Et a
+propos de ce vin, comment s'en est-il tire avec M. le comte? nous ne
+l'avons jamais su.
+
+--Mais c'est a partir de ce jour qu'il a ete si bien avec M. le
+comte, qu'on lui a permis d'aider a soigner M. Jules, et qu'il s'est
+introduit dans le chateau pour n'en plus sortir.
+
+--Ah oui! un garcon comme cela, quand il s'est implante pres d'un
+homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ca
+n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui
+l'invite a dejeuner!
+
+--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laisse embrasser!
+on aurait dit qu'il voulait rendre a M. le comte son gros baiser! Pour
+un rien, il lui aurait saute au cou.
+
+--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gre, que
+M. Jules en a fait autant, qu'il va etre le maitre a la maison et que
+nous n'avons qu'a bien nous tenir et a tacher de nous en faire un ami.
+Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y
+toucher.
+
+--Bah! bah! ca ne va pas durer longtemps; tout ca n'est pas franc du
+collier; l'annee derniere il fait cinquante infamies, et cette annee
+le voila un sage! un saint! Nous allons voir d'ici a peu quelque tour
+de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne
+nous decouvrons pas trop."
+
+Comme ils allaient se separer pour retourner a leur ouvrage, Blaise
+parut a la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allat au village
+chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.
+
+"Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en
+apporterai un cent.
+
+--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.
+
+--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.
+
+--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi
+les payer.
+
+--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! repondit le
+domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.
+
+--Mais non, ce ne serait pas honnete; M. Jules me gronderait, et il
+aurait raison.
+
+--M. Jules ne le saura pas, nigaud.
+
+--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.
+
+--Est-il innocent, celui-la? On ne les portera pas sur le compte de
+M. Jules; si le cent a coute trois francs, on mettra: demi-cent de
+billes, trois francs. Voila comme les tiennes seront payees par les
+siennes.
+
+--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un
+vol. Je ne preterai jamais les mains a une friponnerie, quelque petite
+qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que
+je serais malheureux et meprisable.
+
+--Voyez-vous ce bel exces de vertu qui prend a monsieur Blaise! Tu as
+oublie tes friponneries de l'annee derniere.
+
+--Je n'ai pas commis de friponneries, repondit Blaise avec calme et
+dignite. Le bon Dieu m'a toujours protege contre le mal.
+
+--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies a la fin. Ce que je
+te disais etait pour rire; tu l'as pris au serieux comme un nigaud.
+
+--Tant mieux pour vous, Monsieur", dit Blaise en se retirant.
+
+"Il n'y a rien a faire de ce garcon-la, dirent les domestiques au bout
+de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il
+demande. Nous nous compromettrions."
+
+
+
+XV
+
+L'AVEU PUBLIC
+
+
+La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une
+gaiete qui l'avait abandonne depuis longtemps; souvent il causait avec
+son pere de sa vie passee, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise,
+de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne
+trouvait pas avoir suffisamment repare ses torts envers Blaise; il
+semblait mediter un projet qu'il ne voulait decouvrir a personne.
+
+"Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Helene pour
+achever ma reparation a Blaise: ce sera une bonne maniere de me
+preparer a la premiere communion que nous devons faire ensemble.
+
+LE COMTE
+
+Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon
+pauvre Jules? Blaise semble etre parfaitement heureux.
+
+JULES
+
+Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup
+parle, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les
+hommes et envers lui-meme; il m'a explique sur les motifs de sa
+conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le cure,
+qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez,
+papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car,
+vous aussi, cher papa, vous etes tout change. Depuis que vous couchez
+dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez
+en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le cure; c'est tout cela
+qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes
+pensees que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.
+
+LE COMTE
+
+Non, mon ami. C'est tres naturel. Comme je te l'ai dit le jour ou je
+me suis montre pour la premiere fois pres de ton lit de mourant, c'est
+moi qui etais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
+Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'eclairer; ta maladie,
+en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses
+envers ta pauvre ame, que je perdais par ma faiblesse et par mon
+irreligion. Dieu m'a touche par l'intermediaire de Blaise, et tu as
+fait comme ton pere, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton
+changement.
+
+Le pere et le fils s'embrasserent avec tendresse; Blaise arriva peu de
+temps apres; il continuait a passer tout son apres-midi avec Jules et
+le comte.
+
+Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commencait a faire
+d'assez longues promenades dans la campagne; on s'etonnait au village
+de voir que Blaise l'accompagnait toujours et etait traite amicalement
+par le comte.
+
+Mme de Trenilly etait attendu tres prochainement avec Helene; ni l'une
+ni l'autre n'avaient su ni la gravite de la maladie de Jules, ni le
+retour de Blaise dans le chateau, ni le changement du comte et de
+Jules. Helene avait renouvele sa premiere communion avec une grande
+piete et avait ardemment prie pour la conversion de son pere et de
+Jules. On s'appretait au chateau a les recevoir avec une affection
+inaccoutumee. Le jour de l'arrivee etant fixe, Jules demanda a son
+pere de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivee
+de la comtesse et d'Helene; son pere lui avait vainement demande
+quelle etait son intention en convoquant ainsi tous les gens, y
+compris Anfry, sa femme et Blaise.
+
+"Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la reception de maman et
+d'Helene; vous serez tous contents, j'en suis sur."
+
+Le jour arriva, Jules avait prie Blaise de ne venir qu'a la
+convocation generale.
+
+"Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te negliger et de
+ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets:
+seulement les premieres heures de l'arrivee de maman et d'Helene.
+Apres tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.
+
+BLAISE
+
+Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce
+n'est plus comme avant. Je repondrais de vous comme de moi-meme.
+
+JULES
+
+Helene sera etonnee et contente de notre amitie.
+
+BLAISE
+
+Elle est bonne, Mlle Helene! Que de fois elle m'a console quand elle
+me voyait pleurer!
+
+JULES
+
+Pauvre Blaise, tu pleurais donc?
+
+BLAISE
+
+Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais
+aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.
+
+--Pauvre Blaise! repeta Jules. C'est moi seul qui etais cause de tout
+le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus decide que
+jamais.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous?
+Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux
+maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me parait
+drole de penser que j'avais si peur de lui. A present, si je ne
+craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand
+il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre a l'etouffer.
+
+JULES
+
+Mon bon Blaise, comme je t'aime!
+
+BLAISE
+
+Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car
+je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu,
+comme mon frere en Dieu.
+
+JULES
+
+En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons
+fait notre premiere communion ensemble, rien ne pourra plus nous
+separer.
+
+BLAISE
+
+Quand meme nous serions separes sur la terre, Monsieur Jules, nous
+serons reunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel."
+
+Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrerent ainsi au
+chateau; la Jules dit adieu a son ami, qui attendit avec impatience la
+convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.
+
+L'heure approchait; M. de Trenilly et Jules attendaient, en se
+promenant devant le chateau, l'arrivee de Mme de Trenilly et d'Helene.
+La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arreta devant le perron.
+Helene sauta a terre avec la legerete de son age, pendant que sa mere
+descendait plus posement. M. de Trenilly recut sa fille dans ses bras
+et l'embrassa avec une effusion qui surprit agreablement Helene, peu
+habituee aux temoignages d'affection de son pere; elle le regarda
+avec etonnement; M. de Trenilly s'en apercut et l'embrassa encore en
+souriant.
+
+"Je suis heureux de te revoir, mon enfant, apres la sainte ceremonie a
+laquelle je n'ai pu malheureusement assister."
+
+La surprise d'Helene redoubla, mais elle s'efforca de n'en rien
+temoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait deja dit
+bonjour a sa mere. Ce fut bien un autre etonnement quand elle vit
+Jules se jeter a son cou et l'embrasser a plusieurs reprises en disant
+des paroles affectueuses.
+
+"Ma bonne Helene! ma chere soeur! ton retour manquait a ma joie. Je
+suis si content de te revoir! Je t'aime bien, a present que je sais
+mieux t'apprecier.
+
+HELENE
+
+Comme tu es change, mon pauvre Jules! Tu as donc ete plus malade que
+nous ne le pensions?
+
+JULES
+
+Oui, j'ai ete bien malade, Helene! bien malade du corps et de
+l'ame. Mais je suis gueri maintenant, grace a Dieu... et a Blaise",
+ajouta-t-il en lui-meme.
+
+Helene dit bonjour aux domestiques rassembles; ses yeux semblaient
+chercher quelqu'un; elle se hasarda a demander timidement:
+
+"Ou est Blaise? J'ai beau regarder de tous cotes, je ne le vois pas
+parmi les gens de la maison.
+
+--Tu le verras ce soir; il doit venir apres diner.
+
+--Ah! il vient donc au chateau, maintenant?
+
+--Oui, quelquefois", dit Jules en souriant.
+
+Ce sourire attira l'attention d'Helene; ce n'etait pas le sourire
+moqueur et mechant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle
+n'avait jamais vu a son frere. Elle remarqua alors combien Jules etait
+embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa
+physionomie.
+
+"Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air
+tout autre.
+
+--La maladie change, repondit Jules avec gravite.
+
+--Et puis,... et puis... tu vas bientot faire ta premiere communion,
+dit Helene avec hesitation.
+
+JULES
+
+Oui, Helene, et tu m'aideras a la faire dignement; je compte pour cela
+sur toi, ma chere soeur, et aussi sur un ami que je te presenterai ce
+soir.
+
+HELENE
+
+Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?
+
+JULES
+
+Non, rien n'est change dans le voisinage: c'est dans mon coeur que
+s'est fait le changement.
+
+HELENE
+
+Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es
+maintenant!"
+
+Pendant que le frere et la soeur causaient et arrangeaient la chambre
+d'Helene, M. de Trenilly avait emmene sa femme et lui racontait la
+terrible maladie de Jules, les penibles revelations qui en avaient ete
+la consequence, le changement qui s'etait opere dans l'ame de Jules
+et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus
+Blaise, la bonte, la piete admirable de cet enfant, et l'impression
+que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.
+
+Mme de Trenilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari,
+sembla mecontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils,
+et se montra incredule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.
+
+"Le chagrin et l'inquietude, dit-elle, ont dispose votre coeur a
+l'attendrissement et a la credulite; le petit bonhomme, qui n'est
+pas bete, en a profite pour vous fasciner et s'impatroniser dans la
+maison. J'espere que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
+reprendra sa place.
+
+LE COMTE
+
+Vous m'affligez beaucoup, ma chere, par cette froideur et cette
+injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et meme d'user de son
+ascendant sur moi et sur Jules, a refuse les offres avantageuses que
+nous lui avons faites, et se tient dans une reserve dont peu d'hommes
+faits eussent ete capables.
+
+LA COMTESSE
+
+Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaitre les
+offres que vous lui avez faites, je presume qu'elles etaient de nature
+a ne pas etre agreees par moi.
+
+LE COMTE
+
+Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous
+me peinez profondement, combien vous blessez tous mes sentiments
+paternels!
+
+LA COMTESSE
+
+Vos sentiments paternels vous ont toujours porte a gater vos enfants,
+surtout Jules, que vous avez rendu odieux.
+
+LE COMTE
+
+En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu mechant et odieux;
+Blaise l'a rendu bon et aimable.
+
+LA COMTESSE
+
+En verite! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne
+me debitez donc pas de semblables sornettes.
+
+--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai merite!" dit le comte avec un
+geste de desolation en quittant la chambre.
+
+La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on
+servit le diner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui
+etait habituel.
+
+Le diner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla
+et inquieta les enfants. Le repas fini, Jules demanda a son pere
+l'execution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit apres lui
+avoir dit a l'oreille:
+
+"Sois prudent, mon Jules; menage ta mere."
+
+Peu de minutes apres, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la
+maison entrerent a la suite du comte, qui avait Blaise a ses cotes. La
+comtesse et Helene n'etaient pas revenues de leur etonnement, lorsque
+Jules, pale et emu, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena
+au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'emotion:
+
+"Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa,
+pour reparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu
+coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...
+
+--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grace! interrompit Blaise d'un
+air suppliant.
+
+--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma
+conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman,
+devant Helene, devant tous, combien je les ai mechamment, indignement
+trompes sur ton compte; j'ai tourne contre toi toutes tes bonnes
+actions; je t'ai toujours calomnie, injurie! Tu m'as toujours
+noblement et genereusement pardonne. Au lieu de te justifier en
+m'accusant, tu t'es laisse perdre de reputation dans la maison et dans
+le pays. Helene est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours
+pris parti pour toi, c'est-a-dire pour la verite, pour la bonte, pour
+la reunion de toutes les vertus. Je desire que dans tout le pays on
+sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise a tous que je suis
+aussi vil, aussi meprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je
+veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les
+personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensees par mes
+exigences, mes insolences, mes mechancetes, je demande pardon a genoux
+de toute ma vie passee. Je veux qu'on sache que c'est a Blaise que je
+dois ma conversion; sa vertu m'a touche, ses conseils ont excite mon
+repentir, son exemple m'a donne l'horreur de moi-meme."
+
+Jules s'etait effectivement mis a genoux en prononcant ces dernieres
+phrases: Blaise se precipita vers lui pour le relever; Jules se jeta
+dans ses bras et l'embrassa a plusieurs reprises: tous les domestiques
+pleuraient, et le comte, qui s'etait contenu jusque-la, ne put
+comprimer plus longtemps son emotion; il s'approcha de Jules et de
+Blaise, les prit tous deux dans ses bras:
+
+"Mon noble Jules! disait-il a travers ses sanglots, quel courage! Le
+bon Dieu te recompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est a toi que je
+dois cette douce joie!"
+
+Les domestiques demanderent la permission de serrer la main de leur
+jeune maitre. Jules courut a eux et leur prit les mains a tous avec
+effusion. Il etait heureux, il se sentait le coeur leger.
+
+Sa mere n'avait encore rien dit. Aux premieres paroles de Jules,
+elle s'etait sentie courroucee contre ce qu'elle trouvait etre une
+humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action
+de son fils, l'accent sincere de ses paroles la toucherent, mais sans
+la disposer a approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait
+au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et
+lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le
+mecontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile,
+retenant Helene, qui avait voulu se precipiter dans les bras de son
+frere et qui pleurait a chaudes larmes.
+
+Les domestiques sortirent en jetant a Jules des regards d'affectueuse
+admiration, ils ne parlerent pas d'autre chose toute la soiree;
+plusieurs d'entre eux furent assez profondement touches pour changer
+completement de vie et pour devenir d'honnetes et fideles serviteurs.
+
+Quand le comte et Jules resterent en famille avec Blaise, que Jules
+avait retenu, Helene s'elanca vers son frere, qu'elle embrassa avec
+effusion, puis se tournant vers le comte:
+
+"Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a ete la cause
+premiere de tout ce bien?
+
+--Certainement, ma fille, ma chere Helene; embrasse-le; il doit etre
+pour toi un second frere."
+
+Blaise se laissa timidement embrasser par Helene, dont il baisa la
+main avec tendresse.
+
+La comtesse s'etait levee avec colere, et, s'approchant d'Helene, elle
+la retira violemment en disant:
+
+"Vous oubliez, Helene, que c'est un fils de portier que vous vous
+permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scene
+ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Helene, suivez-moi, et
+laissez votre pere et votre frere faire leur ami et leur confident de
+ce garcon sans education."
+
+Le comte regardait sa femme avec douleur et pitie.
+
+"Julie, lui dit-il, malheur a l'ingrat et a l'orgueilleux!
+
+--Malheur aux intrigants et aux sots!" repondit-elle en quittant la
+chambre et entrainant Helene.
+
+Le comte retomba sur un fauteuil, le visage cache dans ses mains. La
+durete orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours
+reproche de la secheresse et du manque de coeur; mais, sec et egoiste
+lui-meme, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour ou tout etait
+change en lui.
+
+Il prevoyait les luttes de tous les jours, les scenes; les reproches
+qui devaient a l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et
+si pur qu'il avait goute entre Jules et Blaise depuis environ un mois
+etait passe pour ne plus revenir; son fils et lui-meme seraient prives
+de la societe de Blaise, dont la piete leur etait si utile, dont la
+gaiete, l'affection, la complaisance leur etaient si agreables.
+
+La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise
+destine a rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.
+
+Il reflechissait avec une peine profonde a cette situation inattendue,
+quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en meme temps que ses
+mains etaient effleurees par les levres de Blaise; les pauvres enfants
+pleuraient, car ils prevoyaient une separation; Blaise sentait qu'il
+redeviendrait _pauvre Blaise_.
+
+JULES
+
+Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et ou pourrai-je
+passer mes apres-midi avec Blaise et avec vous?
+
+LE COMTE
+
+Cher enfant, il faudra ceder quelque chose a ta mere jusqu'a ce
+qu'elle ajoute foi a ce que nous croyons si bien, nous qui en avons
+profite; je veux dire aux excellentes qualites, aux vertus de Blaise
+et a la reconnaissance que nous lui devons.
+
+BLAISE
+
+Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance;
+apres ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute
+de mon cote...
+
+JULES
+
+Non, non! moi, je n'ai fait que reparer; toi, tu as pardonne et tu
+t'es devoue avant la reparation.
+
+LE COMTE
+
+Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers
+toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais etre: nous souffrirons
+toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant
+souvent prives de ta presence, ensuite en te sachant meconnu par celle
+qui devrait t'apprecier mieux que tout autre.
+
+BLAISE
+
+Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce
+qui arrive est peut-etre pour notre bien a tous. Et d'abord n'est-ce
+pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande
+recompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer a nous
+aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le merite d'accepter
+avec resignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?
+Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la
+tendresse de mon coeur; mais je me resignerais a ne plus jamais vous
+voir si c'etait la volonte du bon Dieu! Helas! peut-etre ne vous
+embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!
+
+--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon
+enfant", dit le comte en le serrant contre son coeur.
+
+Blaise usa largement de la permission; mais la soiree etait avancee;
+il etait temps de se separer. Blaise dit un dernier adieu a Jules et
+au comte et se retira en sanglotant.
+
+"Papa, dit Jules, vous continuerez a coucher dans ma chambre, que je
+vous aie toujours pres de moi?
+
+--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta sante habituelles,
+je coucherai pres de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout a fait
+bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
+Jules; celui-la sera moins penible que celui auquel nous allons etre
+condamnes en nous privant de Blaise.
+
+--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.
+
+--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon
+ami. Mais viens dire adieu a ta mere et a la pauvre Helene, et allons
+ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
+nous avons bien a remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de
+faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir recu cette consolation.
+Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta
+mere, afin de lui faire voir que la piete ouvre le coeur au lieu de le
+resserrer."
+
+
+
+XVI
+
+L'OBEISSANCE
+
+
+Jules avait ete recu sechement par sa mere quand il alla lui dire
+bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.
+
+"J'espere, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait
+perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de theatre
+dont tu m'as gratifiee ce soir. Quant a ton nouvel ami, qui n'est pas
+une societe convenable pour toi, je te prie d'aller des demain lui
+signifier que je lui defends de mettre les pieds chez moi, chez
+Helene, chez toi. Si ton pere veut le recevoir, je ne puis l'en
+empecher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'etablir chez moi
+ni chez mes enfants.
+
+--Je vous obeirai, maman, repondit Jules avec tristesse, mais ce que
+vous m'ordonnez m'est fort penible et m'enleve une grande consolation.
+
+LA COMTESSE
+
+Depuis quand as-tu besoin de consolation?
+
+JULES
+
+Depuis que j'ai senti combien j'avais ete mauvais et combien j'avais
+offense le bon Dieu.
+
+LA COMTESSE, _souriant_
+
+A merveille, mon ami! vous voila maintenant devenus bien devots, ton
+pere et toi! On ne parle plus que pour precher. Mais je te prie de
+me faire grace de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore
+arrivee au point de vous comprendre.
+
+--Oh! maman! s'ecria involontairement Helene.
+
+LA COMTESSE
+
+Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne
+supporte pas tes remontrances. Pense comme ton pere et ton frere, prie
+avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni
+l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguee."
+
+Jules et Helene se retirerent dans leur appartement; leurs chambres se
+touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui
+les attendait.
+
+LE COMTE
+
+Eh bien, mes enfants, votre mere est-elle revenue sur sa premiere
+impression? A-t-elle enfin compris la beaute et la noblesse de ton
+aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise
+dans notre amelioration?
+
+JULES
+
+Je crois que non, papa; maman a parle comme au salon; la pauvre Helene
+a meme ete grondee pour avoir dit un: "Oh! maman!" trop expressif.
+
+--Pauvre Helene! dit le comte en lui passant la main sur la tete a
+plusieurs reprises. Pauvre Helene. repeta-t-il d'un air triste et
+pensif, tu as du souffrir tous ces temps-ci.
+
+HELENE
+
+Papa, j'etais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes
+compagnes etaient si bonnes aussi! J'etais heureuse la-bas.
+
+LE COMTE
+
+Et ici?
+
+HELENE
+
+Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dependra de vous et de
+Jules.
+
+LE COMTE
+
+Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera
+fait; tu dois voir le changement qui s'est opere en moi. Ma vieille
+humeur, mon ancienne severite, ma constante froideur ont disparu. Tu
+n'auras plus peur de moi, je pense?
+
+--Oh non! non, papa, dit Helene en se jetant dans ses bras; je vous
+aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.
+
+JULES
+
+Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa a present comme s'il
+etait son vrai pere.
+
+--Blaise embrasse papa? dit Helene en riant. Oh! que c'est drole! Je
+voudrais voir cela.
+
+LE COMTE
+
+Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.
+
+HELENE
+
+Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que
+Blaise osat embrasser papa!
+
+JULES
+
+Tu le comprendras, Helene, quand je t'aurai raconte ce que nous devons
+a Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a ete un
+veritable ami.
+
+LE COMTE
+
+A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois etre
+fatiguee du voyage, mon Helene, et toi, mon ami, de toute ta soiree.
+
+JULES
+
+Oui, papa, je me sens fatigue; je ne serai pas fache de me coucher.
+
+HELENE
+
+Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher
+papa, bonne nuit et a demain.
+
+LE COMTE
+
+A demain, ma fille! que le bon Dieu te benisse! Adieu, Jules; adieu
+Helene."
+
+Puis on se dit bonsoir et l'on se separa.
+
+Quand Jules fut seul avec son pere, il alla a lui, l'enlaca tendrement
+dans ses bras et lui dit:
+
+"Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la
+change comme il nous a changes... Je puis bien vous dire cela, papa,
+n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
+m'empecher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'etre
+comme elle a ete ce soir."
+
+Le comte ne repondit pas, mais les larmes qui roulerent dans ses yeux
+firent voir a Jules que son pere pensait comme lui.
+
+"Prions", dit seulement le comte; et il se mit a genoux pres de son
+fils.
+
+Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiete de
+ne pas avoir vu son mari depuis le mecontentement qu'il lui avait
+temoigne, et l'ayant inutilement cherche dans sa chambre et dans celle
+d'Helene, entra chez Jules et resta immobile a la vue de son mari
+a genoux pres de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La
+comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; apres
+quelque hesitation, elle referma doucement la porte et se retira toute
+pensive dans sa chambre.
+
+"Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement
+altere leur raison... Je ferai venir mon medecin un de ces jours et
+je les ferai soigner... Helene aussi tourne a la bizarrerie. Ne me
+parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
+vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les
+empecher de la voir, mais c'est impossible!... Un pere et un frere!...
+Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage
+en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la premiere communion de
+Jules; je ne puis m'en aller avant."
+
+Et la comtesse se coucha avec la resolution de prendre patience, de
+laisser faire jusqu'apres la premiere communion, et ensuite d'enlever
+Helene a cette influence qu'elle croyait facheuse.
+
+Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils
+entrerent chez Anfry.
+
+"C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte.
+Il aurait du penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut
+pas venir chez nous."
+
+Mais Blaise n'y etait pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au
+jardin.
+
+LE COMTE
+
+Ou est Blaise? Serait-il deja sorti?
+
+ANFRY
+
+Il y a longtemps, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Ou est-il alle?
+
+ANFRY
+
+A l'eglise, monsieur le comte. Il a passe une triste nuit, et il a ete
+chercher sa consolation pres du bon Dieu; c'est assez son habitude,
+vous savez.
+
+LE COMTE
+
+Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de
+force et de consolations."
+
+Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'eglise, qui se trouvait pres
+de la. Ils y entrerent sans bruit, s'agenouillerent dans un banc et
+apercurent Blaise a genoux sur la dalle, la tete dans les mains et
+paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un
+mouvement qui indiquat qu'il avait termine sa fervente priere, mais
+Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait.
+Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tete et dit a
+mi-voix: "Oui, mon Dieu, mon bon Jesus, mon cher Sauveur, j'obeirai;
+je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus a les voir qu'a de rares
+intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la reserve
+d'un serviteur vis-a-vis de ses maitres. Mon Dieu, protegez-les, ces
+maitres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez,
+mon Dieu, a les eclairer, a les diriger vers le bien. Et cette bonne
+Mlle Helene! qu'elle me remplace pres d'eux! Mon Dieu, changez le
+coeur de Mme la comtesse; encore une ame a sauver, mon bon Jesus! cela
+vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien."
+
+Blaise se prosterna a terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de
+larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en
+aller, il apercut le comte et ses enfants. Son visage s'eclaira; il
+fut sur le point de courir a eux, mais le respect pour la maison de
+Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'etait leve en meme
+temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise.
+Ce ne fut qu'apres etre sorti de l'eglise que Blaise, poussant un cri
+de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, a la grande
+satisfaction d'Helene, qui les regardait en riant.
+
+HELENE
+
+Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Helene. Peur? Peut-on
+avoir peur de ceux qu'on aime tant?
+
+--Je te remercie de ta priere, mon cher enfant, lui dit le comte en
+lui serrant les mains.
+
+--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parle tout
+haut?
+
+LE COMTE
+
+Pas tout a fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire
+de ce qui pourrait deplaire a Mme la comtesse; non seulement je ne
+chercherai pas a voir souvent M. Jules et Mlle Helene, mais encore je
+les eviterai, je les fuirai, s'il le faut...
+
+JULES
+
+Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?
+
+BLAISE
+
+Si vous saviez ce qu'il m'en coute, cher monsieur Jules! De grace,
+je vous le demande avec instance, n'ebranlez pas ma resolution;
+aidez-moi, au contraire, a la tenir. Mais voici la pensee que m'a
+suggeree le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte
+n'est pas oblige d'obeir a Mme la comtesse, lui qui commande, qui est
+le maitre. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et
+vous amenerez quelquefois M. Jules et Mlle Helene, n'est-ce pas?
+Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes
+pensees, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi,
+ni pour M. Jules, ni pour Mlle Helene.
+
+--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensee est
+bonne, et je la mettrai a execution; je viendrai te voir souvent, tres
+souvent, et j'amenerai parfois mes prisonniers, a moins qu'ils ne
+m'echappent en route.
+
+JULES
+
+Oh! moi, je m'echapperai bien sur, mais ce sera pour courir au-devant
+de Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi a deux ou trois
+heures.
+
+BLAISE
+
+C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous
+aurai pas vus, je vous espererai pour le lendemain.
+
+LE COMTE
+
+Et je crois que tu ne seras pas souvent trompe dans ton attente, mon
+ami."
+
+
+
+XVII
+
+LA CORRESPONDANCE
+
+
+"Une lettre pour M. Blaise", dit un jour le facteur en presentant a
+Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.
+
+Anfry prit la lettre et la remit a Blaise, qui s'empressa de la
+decacheter, tout surpris d'en recevoir une.
+
+"C'est de M. Jacques, s'ecria-t-il en regardant la signature.
+
+--Ah! voyons donc! Que te dit-il?"
+
+Blaise lut tout haut:
+
+"Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittes
+que tu m'as peut-etre oublie; mais moi, je pense souvent a toi et
+je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'ecrivais si mal et si
+lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; a present, j'ai
+neuf ans, je travaille beaucoup et je commence a devenir savant. Il
+est arrive une chose tres drole chez un monsieur qui demeure pres de
+chez nous: sa maison a brule (ce n'est pas cela qui est drole,
+comme tu penses); apres l'incendie, toutes les souris sont devenues
+blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantite;
+avant, elles etaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait
+pas le croire; alors M. Roussel a attrape des souris avec un petit
+chien qui est tres habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que
+toutes les souris attrapees etaient reellement blanches.--Je m'amuse
+assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
+comme toi; ce qui est singulier et tres desagreable, c'est qu'ils sont
+tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent
+jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue a
+toujours dire la verite, comme tu me l'a conseille, et tout le monde
+me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta premiere communion, et
+quel jour ce sera, pour que je pense a toi et que je prie pour toi
+ce jour-la. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les
+enfants du monsieur qui a achete notre chateau sont bons pour toi,
+s'ils t'aiment. On a dit a papa l'autre jour que le monsieur lui-meme
+etait mechant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi
+qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est mechant; il te ferait du
+mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent a moi, comme je
+pense souvent a toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon
+coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.
+
+"Ton ami, JACQUES DE BERNE."
+
+"Quelle bonne lettre! s'ecria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre
+M. Jacques! S'il m'avait interroge l'annee derniere sur ce qu'il me
+demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais ete bien
+embarrasse de repondre; mais aujourd'hui... c'est different!... Il y a
+une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me parait drole, comme il
+le dit lui-meme, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
+changer la couleur des souris.
+
+ANFRY
+
+C'est pourtant tres possible, car j'ai entendu raconter bien des fois
+a ton grand-pere, qui a ete soldat sous l'empereur Napoleon Ier, que,
+lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentre dans les
+maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui
+couraient au travers etaient blanches comme des lapins blancs.
+
+BLAISE
+
+C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des
+animaux.
+
+ANFRY
+
+Vas-tu repondre a M. Jacques?
+
+BLAISE
+
+Oui, papa, aujourd'hui meme, je n'ai plus a esperer de visite de M. le
+comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.
+
+ANFRY
+
+Tu lui diras que nous lui presentons bien nos respects et nos amities.
+
+BLAISE
+
+Je n'y manquerai point, papa."
+
+Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit a Jacques
+la reponse suivante:
+
+"Mon cher Monsieur Jacques,
+
+"J'ai ete bien heureux et bien surpris de votre chere et aimable
+lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien
+pense a vous, et j'ai plus d'une fois pleure en y songeant. Je me suis
+console par la pensee que c'etait la volonte du bon Dieu que nous
+fussions separes, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma
+premiere communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne
+pensee de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez a
+Notre-Seigneur de me rendre semblable a lui, de me donner du courage
+dans les temps de tristesse, de la force pour resister a la joie, afin
+que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
+que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir.
+Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de
+mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me devouer aux autres;
+priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et
+que je n'oublie jamais les bienfaits que je recois. On a trompe votre
+papa en lui disant que le comte de Trenilly etait mechant; il est bon
+comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il etait mon pere. Son
+fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Helene.
+M. Jules et moi, nous ferons notre premiere communion dans trois
+semaines, le 8 septembre, fete de la sainte Vierge. M. le comte et
+Mlle Helene nous ont promis de communier avec nous ce jour-la, ce qui
+vous prouve combien ils sont reellement bons et pieux. Je suis tres
+heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu
+veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous
+remercient bien de votre bon souvenir, et vous presentent leurs
+respects et leurs amities. Quant a moi, Monsieur Jacques, je sais bien
+que ma position me defend de vous embrasser, mais je puis me permettre
+de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la
+plus devouee.
+
+"Votre humble et obeissant serviteur,
+
+"BLAISE ANFRY."
+
+A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un
+domestique entra chez Anfry.
+
+"Mme la comtesse demande Blaise.
+
+--Moi? Mme la comtesse me demande? repeta Blaise fort etonne.
+
+--Oui, oui, et tout de suite encore. "Allez me chercher Blaise,
+m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible."
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquietude. Vas-y, mon
+Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire
+ce qui se sera passe, car je ne suis pas tranquille.
+
+--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et
+quand meme il m'arriverait des choses penibles, le bon Dieu n'est-il
+pas la pour me proteger, me secourir, et ne dois-je pas etre heureux
+de me conformer a sa volonte? Au revoir, papa; je resterai le moins
+que je pourrai."
+
+Blaise partit gaiement et se depecha d'arriver pour etre plus
+vite revenu. On le fit entrer immediatement chez la comtesse, qui
+l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit
+signe de tete, renvoya le domestique, s'assit et dit a Blaise, d'un
+air froid et hautain:
+
+"Je sais que tu as profite de mon absence pour t'emparer de l'esprit
+de mon mari et de mon fils; tu as reussi on ne peut mieux; je ne vois
+que des visages allonges les jours ou ils ne peuvent pretexter une
+promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour
+leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fut toujours pres d'eux.
+Je sais que ma fille est entrainee par son pere et par son frere a
+faire comme eux. Cet etat de choses me contrarie et ne peut durer. Je
+t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta
+loyaute pour esperer etre obeie en t'interdisant toute demarche qui
+pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer
+ta vie a lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je
+m'en preoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitie
+de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu
+veux obeir a la defense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir;
+je te ferai donner une bonne education, et je t'assurerai une rente
+qui te mettra a l'abri de la pauvrete. Acceptes-tu?
+
+--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la defense que vous me
+faites, quelque chagrin que j'en eprouve; je prierai M. le comte
+de vouloir bien m'aider a suivre vos ordres. Quant a la pension, a
+l'education et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous
+me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas
+sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai
+mon pain comme a fait mon pere, et, avec l'aide du bon Dieu,
+j'arriverai a la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni
+ma conscience. Je puis affirmer a madame la comtesse qu'elle se trompe
+en pensant que j'ai intrigue pour gagner l'amitie de M. le comte et
+de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne
+sais comment, car je sens combien je suis loin de meriter les bontes
+de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Helene. Le bon Dieu a mene
+tout cela. Peut-etre m'a-t-il donne tant d'amour pour eux afin de
+m'eprouver et me donner le merite du sacrifice au moment de ma
+premiere communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je
+ne verrai vos enfants qu'avec votre permission."
+
+En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait reussi jusque-la a
+conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques
+mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses levres.
+Honteux de prolonger une scene dont la comtesse pouvait s'irriter,
+Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant
+a la hate, il s'avanca vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un
+dernier regard sur la comtesse, qui s'etait levee et qui avait fait un
+pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage
+de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arreter, elle
+reprit son air hautain et fit un geste imperieux qui termina sa
+visite.
+
+Le pauvre garcon evita l'antichambre pour cacher ses larmes aux
+domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait a
+l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les
+premieres marches, qu'il se heurta contre M. de Trenilly, que les
+larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empeche d'apercevoir.
+
+"Ou vas-tu donc si precipitamment, mon ami, et comment es-tu rentre au
+chateau?" lui dit M. de Trenilly en le retenant.
+
+Blaise ne repondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en
+donnant un libre cours a ses sanglots.
+
+"Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le
+comte avec inquietude. Que t'arrive-t-il de facheux? Dis-le moi; parle
+sans crainte.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, repondit
+Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas...
+j'ai ete pris par surprise... et je me suis laisse aller;... mais je
+vais tacher d'etre plus raisonnable,... plus resigne.
+
+--Resigne! a quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?
+
+--Mme la comtesse m'a defendu de voir M. Jules et Mlle Helene, et
+j'ai promis de lui obeir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et
+m'affliger.
+
+--Encore! dit le comte avec colere. Toujours cette haine contre ce
+noble et genereux enfant!"
+
+Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours
+Blaise de ses deux mains.
+
+"Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti
+prendre pour epargner a toi et a Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis
+forcer la volonte de ma femme; je ne puis conseiller a mes enfants de
+desobeir a leur mere. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier,
+ainsi que toi, a cette volonte imperieuse et deraisonnable.
+
+--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous a ce qui nous vient par la
+permission du bon Dieu. C'est bien, bien penible, il est vrai; je sais
+que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
+moi-meme, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher
+Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette separation?
+Peut-etre le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse.
+Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Helene a lui obeir: notre soumission
+l'adoucira et changera ses idees a mon egard. Pensez donc qu'elle me
+croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-etre que je ne
+corrompe M. Jules et Mlle Helene; une mere, vous savez, Monsieur
+le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus a
+plaindre qu'a blamer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte,
+promettez-moi que vous m'aiderez a tenir ma promesse, et que vous
+n'amenerez plus M. Jules et Mlle Helene sans le consentement de Mme la
+comtesse... Voyons, tres cher Monsieur le comte, du courage! Je vois
+bien qu'il vous en coute, d'abord par amitie pour M. Jules et pour
+moi; et puis... parce qu'il en coute toujours de ceder, surtout a
+une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher
+Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cedant
+qu'en resistant.
+
+--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent
+les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... ceder,
+c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais a
+toi-meme, tu souffriras.
+
+--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher
+Monsieur le comte,... car... vous continuerez a me visiter et a me
+donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle
+Helene, toujours si bonne pour moi.
+
+--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin
+pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne
+pourrais t'aimer davantage."
+
+Le comte embrassa une derniere fois le pauvre Blaise, qui s'en alla
+fort triste, mais un peu console par les paroles affectueuses du
+comte.
+
+"Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.
+
+--Rien de bon, papa, repondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.
+
+--Encore les yeux rouges, mon pauvre garcon! Ces satanes gens te
+feront mourir de peine!
+
+--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforcant de sourire. Il n'y
+a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la
+reflexion, on se resigne...
+
+ANFRY
+
+Tu passeras donc ta vie a te resigner, mon pauvre Blaise?
+
+BLAISE
+
+Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous
+ramene toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant a souffrir; le
+bon Dieu est la qui vous aide et qui vous console si bien!
+
+ANFRY
+
+Et pourtant tu as pleure!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les
+larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.
+
+BLAISE
+
+Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai
+fait une petite visite au bon Dieu dans son eglise."
+
+Blaise raconta a son pere la cause de son nouveau chagrin, en
+attenuant avec sa bonte accoutumee les paroles dures et injurieuses
+de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colere; il connaissait
+assez la comtesse pour deviner ce que la charite de Blaise lui
+cachait. Quand le recit fut fini, il serra Blaise dans ses bras a
+plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller
+chercher pres du bon Dieu sa consolation accoutumee contre les
+chagrins qu'il supportait avec une fermete au-dessus de son age.
+
+
+
+XVIII
+
+LA COMTESSE DE TRENILLY
+
+
+La comtesse etait restee debout au milieu de sa chambre, surprise et
+troublee des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait
+dominee malgre elle, et de l'explosion de chagrin qui avait termine
+ses paroles.
+
+"Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir...
+et il ne l'accepte pas... Il a meme rejete mes propositions avec une
+certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils
+de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus elevee...
+Je commence pourtant a comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari
+et sur mes enfants... En verite, j'ai moi-meme ete presque convaincue,
+presque attendrie... Me serais-je trompee? serait-il vraiment le beau
+et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils
+de portier... C'est absurde!..."
+
+La comtesse resta longtemps pensive et indecise, elle se resolut enfin
+a laisser aller les choses, a observer Blaise et ses enfants, et a
+agir en consequence.
+
+"Si ce garcon ment a la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche a
+voir mes enfants a mon insu, je n'aurai aucune pitie pour lui: je le
+chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidele a sa parole, s'il
+accepte avec loyaute et resignation le chagrin que je lui impose,
+dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai a faire."
+
+Et la comtesse, secouant la tete, chercha a ne plus penser a Blaise.
+Elle prit un livre et se mit a lire, sans pouvoir toutefois chasser de
+son esprit l'image de Blaise indigne, mais calme, puis sanglotant et
+desole.
+
+Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte,
+dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'evitaient jadis.
+Ils le trouverent triste et pensif; tous deux se jeterent a son cou en
+lui demandant la cause de sa tristesse.
+
+"C'est encore un sacrifice a faire, mes pauvres enfants, dit le comte
+en les embrassant avec tendresse; votre maman a defendu a Blaise de
+vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garcon a promis
+d'obeir; il m'a demande de lui venir en aide pour tenir sa promesse;
+je le lui ai promis, quelque penible et douloureuse que me soit
+cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous
+communiquant cette resolution si penible. Je suis certain que ni toi,
+ma bonne Helene, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez a le
+faire manquer a sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin
+en l'obligeant a repousser les occasions de rapprochement que vous lui
+offririez.
+
+--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'ecrierent Helene et Jules, les yeux
+pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons
+pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forcant a nous fuir.
+Nous eviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons meme
+rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de repondre ou
+le chagrin de ne pas repondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
+effort m'est penible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai a
+lui, a nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre
+de cette separation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment
+maman peut etre si injuste pour cet excellent garcon. Elle devrait
+l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...
+
+LE COMTE
+
+Jules, Jules, respecte ta mere, mon enfant; conforme-toi a ses ordres
+sans les juger, sans les blamer. Souviens-toi que nous-memes nous
+avons partage ses preventions; qu'il y a peu de semaines encore je
+defendais a Blaise l'entree du chateau; que c'est ta maladie qui a
+tout change, et que, sans tes aveux, le pauvre garcon souffrirait
+encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.
+
+JULES
+
+Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes mechancetes,
+de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estime et
+respecte, parce que je l'ai connu des le commencement; mais je
+l'ai perdu de reputation par jalousie et par la malveillance que
+j'eprouvais contre tous ceux qui etaient bons. La pauvre Helene sait
+ce que j'etais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sur
+que ce sont les prieres de mon cher Blaise qui ont change mon coeur...
+et le votre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son pere. N'est-il
+pas vrai, papa, que nous sommes bien changes?
+
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta
+mere, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait
+pour nous."
+
+Quelques instants apres, le comte et les enfants entrerent au salon,
+ou ils trouverent la comtesse qui les attendait pour entrer en meme
+temps qu'eux dans la salle a manger. Elle regarda attentivement les
+enfants, baissa les yeux en considerant leurs yeux rouges et leurs
+visages attristes; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir
+devant sa physionomie severe et pensive.
+
+"Allons diner, dit-elle en se levant; j'ai hate d'avoir fini.
+
+--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble
+que nous sommes exacts a l'heure comme d'habitude.
+
+--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je desire voir le diner
+fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.
+
+--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.
+
+LA COMTESSE
+
+Non, pas souffrante, mais ennuyee, excedee de ce petit Blaise, qui
+vous a tous ensorceles, et qui est cause de vos mines allongees et
+attristees.
+
+LE COMTE
+
+En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?
+
+--En quoi? vous demandez en quoi! s'ecria la comtesse avec chaleur.
+N'est-ce pas depuis que je lui ai defendu de venir au chateau que vous
+etes tous trois comme des ames en peine?
+
+--Ou des anes en plaine, comme le disait une dame de votre
+connaissance, interrompit le comte en riant.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empecheront pas de dire que
+Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que
+je vois tres bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
+parce que ce petit bonhomme a ete se plaindre a vous de la defense que
+je lui ai faite de voir mes enfants, defense que je maintiendrai et
+que je saurai faire respecter.
+
+--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, repondit le comte avec calme,
+car Helene et Jules sont tres decides...
+
+--A me desobeir sous votre protection? interrompit la comtesse avec
+vivacite.
+
+--A vous obeir, repondit le comte avec froideur, et a aider Blaise,
+par leur obeissance, a executer vos ordres, qu'il respecte, et dont il
+m'a donne connaissance, comme c'etait son devoir de le faire. Il n'a
+porte aucune plainte contre vous; il a pleure parce qu'il souffrait,
+mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa
+souffrance."
+
+La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle a manger.
+Le diner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois a engager
+la conversation; elle fut aimable et prevenante, contrairement a son
+habitude, cherchant a egayer Helene et Jules, et a derider son mari.
+
+"Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle a son mari en
+rentrant au salon; vous l'aviez perdu a mon retour; j'espere que vous
+ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.
+
+--Helene et Jules ne me craignent plus, repondit le comte en serrant
+ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est change en moi, et
+que mon air severe que je regrette et que je me reproche, n'est plus
+que le symptome exterieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous
+me comprendrez un jour, je l'espere, ma chere Julie, et vous serez
+alors, comme moi, triste du passe et heureuse du present."
+
+La comtesse repondit legerement au serrement de main du comte; elle
+rougit encore, reflechit quelques instants, et, se tournant vers
+Jules, elle lui dit avec effort:
+
+"Jules... je suis fachee du chagrin que je te cause; si j'avais de
+Blaise l'opinion qu'en a ton pere, je n'aurais jamais defendu son
+intimite avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier
+ajouta-t-elle par reflexion; mais... c'est pour toi, pour Helene...
+que je crains..., que je crois..., que je veux eviter..."
+
+La comtesse s'arreta, ne sachant comment achever et craignant d'en
+avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses
+enfants la regardaient avec des visages pleins d'esperance.
+
+"Je maintiens ma defense, dit-elle avec plus de decision, jusqu'a ce
+que j'aie eprouve l'obeissance de Blaise."
+
+Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta
+troublee et genee; Helene prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte
+son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
+savoir ce qu'elle avait lu; sa pensee etait toute au bon mouvement
+qu'elle avait repousse et au regret de ne pas l'avoir ecoute.
+
+
+
+XIX
+
+L'ENTORSE
+
+
+Le lendemain et les jours suivants, le comte alla tres exactement
+passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs;
+il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'interesser, mais il ne
+nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.
+
+Un jour, Blaise, ayant mis le pied a faux sur une pierre, tomba
+et ressentit une violente douleur a la cheville. Il se releva
+difficilement avec l'aide du comte, et retourna a grand'peine chez
+lui, soutenu et presque porte par le comte. Mme Anfry s'empressa de
+lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligee de couper pour
+le retirer, tant le pied etait enfle.
+
+"Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon
+medecin? demanda le comte avec anxiete.
+
+--Je ne suis pas embarrassee du traitement, monsieur le comte, et je
+ne veux pas de votre medecin. Dans trois jours il n'y paraitra pas.
+
+LE COMTE
+
+Quel remede allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal
+en voulant le guerir sans medecin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remede
+Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.
+
+LE COMTE
+
+Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez
+besoin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est
+necessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y
+verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je
+n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud,
+j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la meche; voila tout.
+
+--C'est facile, en effet, repondit le comte en riant. Dieu veuille que
+mon pauvre Blaise s'en trouve soulage, car il souffre beaucoup!
+
+BLAISE
+
+Moins depuis que je suis couche, Monsieur le comte; ce ne sera rien;
+ne vous en tourmentez pas.
+
+LE COMTE
+
+Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part
+de ton accident a Helene et a Jules, qui en seront bien faches.
+
+BLAISE
+
+Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous
+savez que je pense bien souvent a eux. Jamais l'obeissance ne m'a ete
+si penible, ajouta-t-il avec un soupir.
+
+LE COMTE
+
+Elle n'en est que plus meritoire, mon ami; tu en auras certainement la
+recompense."
+
+Le comte partit, apres lui avoir serre la main. Quand il se fut
+eloigne, Blaise appela sa mere.
+
+"Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherche a
+dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquieter; mais je crains
+d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied demis.
+
+MADAME ANFRY
+
+Demis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton pere pour qu'il aille
+chercher le medecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit a M. le comte? Il
+aurait envoye un cabriolet pour chercher le medecin; nous l'aurions
+deja.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se
+serait tourmente, et il aurait attriste M. Jules et Mlle Helene.
+
+MADAME ANFRY
+
+Tu penses toujours aux autres et jamais a toi; c'est trop, mon
+Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le
+jardin, va vite chercher le medecin pour notre garcon; il croit avoir
+le pied demis; il n'a pas voulu le dire a M. le comte, pour ne pas le
+chagriner, et il souffre l'impossible."
+
+Anfry jeta sa beche, courut a Blaise, examina son pied et sortit
+precipitamment pour aller chez le medecin. Il le trouva heureusement
+chez lui et l'emmena voir son fils.
+
+Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgre
+l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied etait
+demis; il fallait le remettre.
+
+"L'operation sera tres douloureuse, mon pauvre garcon, dit-il a
+Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire:
+ce ne sera pas long.
+
+--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur;
+vous pouvez commencer quand vous voudrez."
+
+Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.
+
+Anfry etait pale comme un mort; il eut a peine la force d'executer
+l'ordre du medecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant
+qu'on tirait le pied pour le mettre en place.
+
+Blaise ne poussa pas un cri; un gemissement lui echappa au moment de
+la plus vive douleur.
+
+"C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu
+un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un
+cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille
+operation sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
+evanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plait, pour bassiner
+les tempes et le front."
+
+Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur
+une chaise; l'emotion avait ete trop vive.
+
+"Tiens! vous ne valez guere mieux que votre garcon, reprit M.
+Taillefort. Ou trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en
+passant."
+
+Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une
+bouteille.
+
+"Ou est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin?
+J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.
+
+--Me voici, Monsieur, repondit Mme Anfry, qui s'etait refugiee dans un
+cabinet pour ne pas etre temoin des souffrances de son fils. Elle en
+sortit pale et le visage baigne de larmes.
+
+--Une serviette, s'il vous plait, ou un mouchoir pour maintenir le
+cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le
+front et les tempes avec du vinaigre."
+
+Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta
+de vinaigre le visage decolore de Blaise. Il ne tarda pas a reprendre
+connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour
+de lui pour rappeler ses souvenirs.
+
+"La! c'est fait et parfait, dit le medecin; du repos, du calme, peu de
+nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--Huit jours! s'ecria Blaise effraye. Huit jours sans marcher! Et ma
+retraite de premiere communion qui commence dans huit jours!
+
+--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours
+vous pourrez essayer de vous trainer jusqu'a l'eglise. Et dans quinze
+jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garcon:
+sans quoi la fievre s'en melera."
+
+Et M. Taillefort salua et s'en alla.
+
+Le pauvre Blaise etait retombe sur son oreiller et repetait tout
+pas: "Mon Dieu! que votre volonte soit faite et non la mienne!" Cinq
+minutes apres, il avait repris son calme et sa gaiete.
+
+"Ne vous affligez pas, maman, dit-il a sa mere qui pleurait; je
+souffre bien moins qu'avant l'operation; et, comme dit M. Taillefort,
+dans huit jours je serai sur pied.
+
+--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours,
+n'en deplaise a ce monsieur; je vais t'enlever cette salete de
+cataplasme qu'il t'as mis la, et je le remplacerai par le cataplasme
+Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura gueri, je t'en
+reponds.
+
+--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec
+inquietude.
+
+--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais
+pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura gueri notre
+garcon."
+
+Et Mme Anfry se mit en devoir de preparer le cataplasme de son, de
+chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu
+nommer.
+
+Blaise s'endormit des que sa mere lui eut applique son remede
+Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint
+apres le diner savoir des nouvelles du malade.
+
+"Ah! il dort! dit-il a mi-voix en jetant un regard sur le lit ou
+dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant...
+Pauvre enfant! ajouta-t-il apres l'avoir regarde attentivement; comme
+il est pale!
+
+MADAME ANFRY
+
+Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez ete parti, il nous
+a avoue qu'il souffrait horriblement, et il a demande le medecin pour
+lui remettre le pied.
+
+LE COMTE, _avec inquietude_
+
+Un medecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refuse le medecin, et
+il m'avait dit qu'il souffrait moins.
+
+MADAME ANFRY
+
+C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous
+a cache sa souffrance. Son pied etait bien reellement demis. M.
+Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garcon n'a pas meme sourcille
+pendant l'operation; seulement il a perdu connaissance apres. C'est
+pourquoi il est si pale.
+
+LE COMTE, _d'une voix emue_
+
+Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-meme, et quel courage! Il le puise
+dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission a toutes les
+volontes du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!"
+
+Le comte resta quelques minutes silencieux pres du lit de Blaise.
+Avant de le quitter, il effleura de ses levres son front pale, benit
+l'enfant dans son sommeil, et recommanda a Anfry de lui faire savoir,
+au reveil de Blaise, comment il se trouvait.
+
+
+
+XX
+
+L'EPREUVE
+
+
+Le comte entra au salon, ou il trouva la comtesse et les enfants;
+il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son
+courage pour dissimuler son mal et pour subir l'operation. Helene et
+Jules se desolaient et ne pouvaient s'empecher d'exprimer le vif desir
+de le soigner et de le distraire pendant sa reclusion, et leur amer
+chagrin de ne pouvoir satisfaire a ce voeu de leur coeur.
+
+La comtesse n'avait rien dit; la tete baissee sur son ouvrage, elle
+avait semble impassible au recit de son mari et aux lamentations de
+ses enfants.
+
+"Helene, dit-elle en relevant la tete, prends du papier, une plume et
+de l'encre pour ecrire une lettre sous ma dictee."
+
+Quoique Helene ne fut guere en train de faire la correspondance de sa
+mere, elle obeit sans hesiter.
+
+HELENE
+
+Je suis prete, maman.
+
+LA COMTESSE, _dictant_
+
+"Mon cher Blaise..."
+
+Helene releve la tete vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le
+comte regarde sa femme avec surprise.
+
+LA COMTESSE
+
+As-tu ecrit: "Mon cher Blaise"?
+
+HELENE
+
+Non, maman; j'ai ete surprise...
+
+LA COMTESSE, _avec calme_
+
+Ecris et n'interromps pas, si tu peux.
+
+"Mon cher Blaise, papa nous a raconte ton accident et ton courage;
+Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous
+ne resistons plus au desir de te voir..."
+
+Helene quitte encore sa plume et regarde sa mere d'un air ebahi; Jules
+reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extremement
+surpris et non moins intrigue, ne quitte pas sa femme des yeux.
+
+LA COMTESSE
+
+Continue, Helene: "... que nous ne resistons plus au desir de te voir,
+et que demain..."
+
+Deux cris de joie s'echappent des levres de Jules et d'Helene; le
+comte se leve.
+
+LA COMTESSE, _toujours avec calme_
+
+"...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman
+ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les
+jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous
+t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
+demain des livres, des couleurs, des images a peindre, et tout ce qui
+pourra t'amuser."
+
+La plume tomba des mains d'Helene stupefaite; le comte s'approcha de
+la comtesse, lui prit la main et lui dit avec emotion:
+
+"Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en
+remercie; mais vous proposez aux enfants une action deloyale, et vous
+leur faites jouer pres du pauvre Blaise le role du demon tentateur.
+
+LA COMTESSE
+
+Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas serieux. Je compte bien
+que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.
+
+LE COMTE, _d'un air de reproche_
+
+Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'a Blaise, le creve-coeur de la
+proposer? C'est un jeu cruel, Julie.
+
+LA COMTESSE
+
+Ce n'est pas un jeu, c'est une epreuve. Je veux voir si Blaise est
+reellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite
+des enfants, je serai bien ebranlee dans mon opinion; s'il accepte,
+j'aurai eu raison.
+
+LE COMTE
+
+Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant
+aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal
+et noble caractere pour esperer qu'il sortira victorieux du piege que
+vous lui tendez.
+
+LA COMTESSE
+
+Nous verrons bien. Signe la lettre, Helene.
+
+HELENE
+
+Oh! maman! de grace, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait
+dire oui.
+
+JULES
+
+Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des epreuves que
+lui amenait ma mechancete, il a toujours agi noblement et bien.
+
+
+LA COMTESSE
+
+Alors signe, Helene... Signe donc, repeta-t-elle d'un ton
+d'impatience, voyant l'hesitation d'Helene. Demain matin, de bonne
+heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment,
+dit-elle en s'adressant a son mari, de ne pas contrarier mon epreuve,
+qui est dans l'interet de Blaise; puisque vous etes tous si surs de
+lui.
+
+--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je repete que
+votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter
+ce pauvre enfant."
+
+La comtesse prit la lettre des mains d'Helene, la cacheta et ordonna
+a sa fille de la remettre a un domestique, avec recommandation de la
+porter a Blaise le lendemain de bonne heure.
+
+Helene executa l'ordre de sa mere et reprit tristement son ouvrage;
+Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne
+voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on
+lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le reveil de son fils, qui
+dormait encore paisiblement.
+
+La soiree etait avancee; peu de temps apres le comte avertit les
+enfants que l'heure du repos etait arrivee; il se retira avec eux,
+laissant sa femme a ses reflexions.
+
+Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette
+et se disposait a aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un
+domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la
+lettre que la comtesse avait fait ecrire la veille par Helene; une
+autre feuille etait de l'ecriture de Blaise; il lut ce qui suit:
+
+"Cher Monsieur le comte,
+
+"Je recois a l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer
+ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitie que me temoignent Mlle
+Helene et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien
+cher Monsieur le comte, d'empecher la visite qu'ils veulent me faire
+en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je
+suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoye.
+Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
+remercier d'une affection dont je suis si profondement touche, et que
+je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer a ma
+parole, pour ne pas enfreindre la defense de Mme la comtesse? Mon bon
+Monsieur le comte, venez a mon secours; en cela comme en tout, soyez
+mon guide, mon protecteur, mon bon maitre. Ne les laissez pas croire
+a de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de
+tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher
+Monsieur le comte, puis-je honnetement, loyalement recevoir leur
+visite, connaissant la defense de Mme la comtesse? C'est pour moi une
+grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils
+me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis
+retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me
+donner du courage, venez me tendre votre main cherie pour que je la
+couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
+bat pour vous et les votres d'un amour si profond, si devoue et si
+respectueux.
+
+"Votre tout devoue et tres humble serviteur,
+
+"BLAISE ANFRY."
+
+"P.-S.--Je n'ai parle de la lettre ni a papa ni a maman, parce qu'ils
+pourraient desapprouver Mlle Helene de l'avoir ecrite, et j'aurais du
+chagrin de l'entendre blamer."
+
+Le coeur du comte battit avec violence a la lecture de cette lettre;
+l'admiration, la tendresse se melaient a l'irritation que lui causait
+l'epreuve cruelle que la comtesse avait infligee au pauvre Blaise: les
+larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour
+lui et avec lui. Quoiqu'il fut presse d'aller le consoler et le
+rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire a Helene et a Jules
+la noble et belle reponse de leur ami.
+
+"J'en etais sur! s'ecria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise,
+papa, et ne craignez pour lui aucune epreuve; il en sortira toujours
+avec honneur et gloire.
+
+--Excellent Blaise, dit Helene, quel chagrin de ne pas le voir!
+
+--Esperons que votre maman finira par etre touchee de tant de vertu
+et de qualites attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra
+produire la premiere communion de Jules!"
+
+En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.
+
+"Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont
+les sentiments de cet admirable enfant."
+
+La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte
+l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une emotion
+sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le
+long de sa joue et venir se meler aux traces des larmes du pauvre
+Blaise.
+
+Le comte se pencha vers elle et posa ses levres sur l'oeil qui avait
+laisse echapper cette larme.
+
+"Pauvre garcon! dit la comtesse en se laissant aller a son emotion;
+pauvre garcon! Comme j'ai ete injuste envers lui!
+
+LE COMTE
+
+Vous avez fait comme moi, ma chere Julie; nous avons tous ete mechants
+pour lui a l'exception d'Helene, qui a toujours pris sa defense et qui
+a su demeler la verite au milieu de toutes les calomnies qui l'ont
+dechire. A notre tour, maintenant, de reparer le mal que vous avez
+fait.
+
+LA COMTESSE
+
+Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et
+redit?
+
+LE COMTE
+
+Il est toujours facile de reconnaitre un tort ou une erreur, Julie. Il
+n'y a de difficile que le premier moment.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de
+reflechir, de me decider.
+
+LE COMTE
+
+Prenez tout le temps que vous voudrez, chere amie, mais n'oubliez pas
+que vous avez plante des epines dans le coeur de Blaise et dans ceux
+de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guerir les plaies
+que vous avez faites.
+
+LA COMTESSE
+
+C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?
+
+LE COMTE
+
+Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de misericorde que vous venez
+d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger
+dans votre retour de justice; il ne vous fera pas defaut.
+
+--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'ecria la comtesse
+en se jetant au cou de son mari.
+
+LE COMTE
+
+Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais
+pas prier quand Jules a ete si malade; Blaise a ete mon maitre; par
+lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le
+vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la
+consolation que donne la priere. Julie, chere Julie, je serai a mon
+tour votre maitre, si vous le voulez.
+
+LA COMTESSE
+
+Oui, oui, mon maitre, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout
+change, amolli; je commence a comprendre et a aimer votre changement,
+celui de Jules, a respecter les vertus d'Helene, et a admirer celles
+du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?
+
+LE COMTE
+
+J'y allais quand j'ai recu sa lettre, que je tenais a vous faire lire.
+
+LA COMTESSE
+
+Merci, mon ami, merci. Dites a ce pauvre garcon que je...; non, non,
+ne dites rien; je lui dirai moi-meme; mais pas encore, pas encore...
+Je veux seulement lui envoyer les enfants; prevenez-le que, vu son
+accident, je leve la defense et que je lui laisse voir mes enfants.
+Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur
+dise moi-meme."
+
+Le comte ne repondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en
+l'embrassant a plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre
+de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas
+voir leur cher Blaise.
+
+--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers
+enfants.
+
+JULES
+
+Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de
+nouveau, de bon?
+
+LE COMTE
+
+Vous verrez. Allez dire bonjour a votre maman.
+
+HELENE
+
+Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez
+elle trop tot.
+
+LE COMTE, _riant_
+
+Sont-ils entetes, ces nigauds-la! Puisque je vous dis d'y aller vite,
+vite; c'est que...
+
+JULES
+
+C'est que quoi, papa?
+
+--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que
+je benis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous
+remercier le bon Dieu de tout notre coeur!" s'ecria le comte
+en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un
+redoublement de tendresse.
+
+Le comte s'echappa en riant et laissa les enfants surpris de cette
+explosion si joyeuse, qui ne lui etait plus habituelle depuis le
+retour de la comtesse.
+
+"Allons chez maman, dit Helene; peut-etre nous expliquera-t-elle l'air
+radieux de papa.
+
+JULES
+
+N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler
+devant maman: j'ai toujours peur d'etre gronde.
+
+HELENE
+
+C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait
+se trouver changee comme papa et toi, nous serions si heureux!
+
+JULES
+
+Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vit souvent Blaise, qu'elle
+ecoutat Blaise, qu'elle aimat Blaise! Malheureusement elle le
+deteste."
+
+Tout en causant, ils etaient arrives a la porte de leur maman. A leur
+grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et
+les embrassa a plusieurs reprises avec vivacite.
+
+"Helene et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie emue,
+votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise..."
+
+A cette epithete de _pauvre_ Blaise, Helene et Jules ecouterent avec
+anxiete.
+
+LA COMTESSE, _continuant_
+
+J'en ai ete tres touchee; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une
+fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage
+a aller le voir...
+
+--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'ecrierent les enfants avec
+transport.
+
+--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous
+pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui
+expliquerez que c'est sa reponse a la lettre que j'ai fait ecrire par
+Helene qui a amene ce changement, et que je verrai avec plaisir votre
+intimite avec lui.
+
+--Merci, merci, maman! s'ecrierent encore Helene et Jules en se jetant
+a son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous
+nous donnez a nous et a notre pauvre Blaise!
+
+--Pauvres enfants! vous me faisiez pitie depuis quelque temps deja.
+Plusieurs, fois j'ai ete sur le point de lever ma defense, mais je
+n'etais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez,
+courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre
+cher malade."
+
+Les enfants embrasserent encore la comtesse et coururent chez Anfry.
+Jules entra le premier, se precipita dans la chambre en criant:
+
+"Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Helene et moi."
+
+Le comte etait pres du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien
+dit, lui trouvant un peu de fievre, et craignant qu'une emotion
+nouvelle ne redoublat son agitation. Aux premiers mots de Jules,
+Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de detresse, il lui
+dit:
+
+"Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!
+
+LE COMTE
+
+Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, apres la lecture de ta
+lettre, t'envoie elle-meme ses enfants.
+
+BLAISE
+
+Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon
+Dieu, je vous remercie!"
+
+Helene avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise;
+tous deux lui raconterent, lui expliquerent le changement survenu dans
+le sentiment de la comtesse. Blaise etait aussi heureux que le comte
+et ses enfants. Le bonheur l'empechait de sentir la douleur de son
+pied et l'agitation de la fievre. Le comte dut user d'autorite pour
+emmener Helene et Jules; il craignit que la fievre n'augmentat par
+l'emotion que lui donnait la presence de ses amis; il promit a Blaise
+de les ramener dans l'apres-midi, et lui recommanda, en le quittant,
+de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de
+remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et,
+tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; a son
+reveil, la fievre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enleve
+presque entierement la douleur de son pied: il se livra donc sans
+reserve a la joie qui inondait son coeur.
+
+Peu de temps apres son reveil, un domestique vint apporter a Blaise la
+lettre suivante, en demandant la reponse:
+
+"Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes
+procedes, la vertu que tu as deployee dans les evenements recents, que
+j'ai provoques et que je regrette, ont entierement change l'opinion
+que je m'etais formee de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de
+mechant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux,
+bon, patient, genereux, desinteresse et devoue. Tu as deja recu les
+excuses de mon mari et de mon fils; recois encore les miennes, et
+pardonne-moi la peine que je t'ai causee et que je me reproche
+vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinee
+d'ajouter une contrariete a toutes celles que je t'ai causees. Je
+t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te benis des soins que tu as
+donnes a Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de
+croire interesses. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable a
+mon mari, a mes enfants et a toi-meme.
+
+"Comtesse DE TRENILLY."
+
+Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait du beaucoup
+couter a l'orgueil de la comtesse, porta ses levres sur la signature,
+demanda a son pere une plume et du papier, et fit la reponse suivante:
+
+"Madame la comtesse,
+
+"Votre bonte m'a comble de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je
+souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquee
+sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
+bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous
+daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que
+joyeux; je vous unis deja dans mon coeur a mon cher M. le comte. a
+Mlle Helene et a M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse,
+d'avoir bien voulu donner a vos enfants la permission de venir me
+voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fievre et
+m'empeche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
+votre bonte, Madame la comtesse.
+
+"Veuillez croire a la sincere reconnaissance et au profond respect de
+votre tres humble et obeissant serviteur,
+
+"BLAISE ANFRY."
+
+Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter a la
+comtesse, qui etait dans le salon avec son mari et ses enfants, tous
+attendant avec impatience la reponse, qu'ils n'avaient pas de peine a
+deviner.
+
+JULES
+
+Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?
+
+--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible
+qu'il me demande d'attendre son retablissement.
+
+HELENE
+
+Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui
+procurer?
+
+LA COMTESSE
+
+La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Helene, le chagrin que je
+lui ai fait, et tous mes dedains, et les humiliations que je lui ai
+fait subir.
+
+LE COMTE
+
+Il a tout pardonne, tout oublie, j'en suis certain.
+
+"C'est une si belle nature, si genereuse, si sincerement chretienne!
+
+JULES
+
+Voici la reponse, maman, voici Joseph qui l'apporte."
+
+La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la
+lettre, l'ouvrit precipitamment. Apres l'avoir lue, elle la presenta a
+son mari.
+
+"Genereux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si
+humble dans son triomphe. Il semble qu'il recoive un bienfait, et que
+la reconnaissance doive venir de lui.
+
+--Belle et noble ame, en verite, dit le comte en passant la lettre aux
+enfants. Toujours le meme, jamais de rancune; le coeur toujours plein
+de charite et de tendresse... Quel beau modele a suivre!
+
+--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hate
+d'embrasser ce pauvre garcon et de lui entendre dire qu'il ne m'en
+veut pas."
+
+Le comte donna le bras a sa femme, apres l'avoir tendrement embrassee,
+et tous se dirigerent vers la demeure de Blaise, ou ils ne tarderent
+pas a arriver.
+
+"Nous voici au grand complet, mon cher enfant", dit le comte d'un air
+joyeux en entrant.
+
+Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit
+en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser a plusieurs
+reprises.
+
+"Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnie et
+outrage; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni
+assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.
+
+--Oh! Madame la comtesse! de grace! ne dites pas cela! Non, non, je
+vous en prie, ne le repetez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse
+s'appretait a parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
+serieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre
+bonte. Et que deviendrait ma premiere communion sans esprit
+d'humilite? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous etes
+bonne! vous m'avez rendu si heureux!
+
+LA COMTESSE
+
+Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur
+a te donner. Comme je te l'ai ecrit, prie Dieu pour que mes yeux
+s'ouvrent tout a fait a ce qui est bon et chretien.
+
+--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air
+affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.
+
+--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien a
+oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma derniere plaie.
+
+--Et j'espere ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en
+souriant.
+
+--Dis-nous donc quelque chose, s'ecria Jules en saisissant la tete de
+Blaise et la tournant de son cote; tu n'en as que pour papa et pour
+maman, et nous sommes la comme les dindons egares qui cherchent un
+regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.
+
+--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Helene; j'etais occupe
+avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous
+savez que le general passe avant les officiers.
+
+HELENE, _riant_
+
+Et ou sont les soldats?
+
+BLAISE
+
+C'est moi qui suis le soldat, pret a executer vos commandements.
+
+LE COMTE
+
+Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la
+croix.
+
+BLAISE
+
+Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais deserter et qui a bien ses
+douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Helene?"
+
+Helene ne repondit que par un signe de tete et un sourire; elle ne
+voulut pas dire devant sa mere qu'elle avait souffert de sa froideur,
+de sa severite passee; mais la comtesse la devina, et, l'attirant a
+elle, l'embrassa et lui dit:
+
+"Je tacherai a l'avenir de t'epargner les croix, ma pauvre enfant.
+Mais a quand la premiere communion? M. le cure a-t-il fixe le jour?
+
+JULES
+
+Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des
+habits que papa a promis a Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Ils sont deja commandes d'apres les indications de Blaise; les tiens
+aussi, Jules.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as demande pour toi, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Des choses superbes, pour faire honneur a M. le comte: une redingote
+en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien
+solides et une cravate blanche.
+
+JULES
+
+Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?
+
+BLAISE
+
+Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait
+au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.
+
+HELENE
+
+Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la premiere
+communion?
+
+BLAISE
+
+Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donne M. le cure, et qui est
+beni par le pape, m'a-t-il dit.
+
+HELENE
+
+Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_.
+C'est un si beau et si bon livre!
+
+LA COMTESSE
+
+Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton tresorier; tu
+puiseras dans ma caisse.
+
+LE COMTE
+
+Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliotheque, qui lui fera
+passer le temps dans les longues soirees d'hiver.
+
+BLAISE
+
+Que vous etes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je desirais.
+J'aime tant a lire! M. le cure me prete quelques livres, mais il n'en
+a guere qui soient a ma portee.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai
+plaisir de satisfaire ce gout si sage et si utile.
+
+BLAISE
+
+Vous avez deja ete si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que
+j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence a mes desirs.
+
+LE COMTE
+
+Tu auras tes livres pour ta premiere communion, mon pauvre garcon. Je
+suis content d'avoir si bien trouve."
+
+Le comte et la comtesse resterent quelque temps encore pres de Blaise;
+ils se retirerent en lui promettant de revenir le lendemain. Helene et
+Jules obtinrent sans peine de rester pres de leur cher malade. Helene
+lui proposa de faire une lecture interessante, ce qu'il accepta avec
+reconnaissance.
+
+Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du
+bonheur qu'il lui avait envoye dans cette journee. Il causa longuement
+avec son pere et sa mere, dina avec appetit et passa une nuit
+tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur a son pied,
+il demanda a se lever; sa mere enleva le cataplasme et vit avec
+plaisir que l'enflure etait disparue; elle lui banda le pied avant
+de le lui laisser poser a terre. Quand Blaise fut leve, il essaya de
+s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si legere, qu'il voulut
+faire quelques pas, appuye sur le bras de son pere. Cet essai lui
+ayant reussi, il demanda a rester leve; et a partir de ce jour la
+guerison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il
+put aller a l'eglise avec les autres enfants de la premiere communion,
+et la suivre jusqu'a la fin.
+
+Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses
+repas. Aides du comte et d'Helene, ils avaient arrange dans la chambre
+de Jules une petite chapelle ornee d'images, de flambeaux, d'un
+crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour
+ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prieres
+qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondement le coeur du comte
+et d'Helene, qui avaient demande d'y assister.
+
+La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient ete
+apportes, de sorte qu'il n'y avait plus qu'a preparer leurs coeurs a
+recevoir avec humilite et amour le corps de leur divin Sauveur.
+
+
+
+XXI
+
+LE GRAND JOUR
+
+
+Le soleil brillait de tout son eclat, les cloches du village etaient
+en branle depuis le matin; le village lui-meme semblait etre une
+fourmiliere en pleine activite; on allait, on courait dans les rues;
+on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des
+bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider a tout;
+d'une maison a l'autre on se pretait secours pour la toilette et pour
+le repas qui devait suivre la sainte ceremonie. Le chateau etait
+calme; le comte n'avait voulu aucun deploiement de luxe; tous devaient
+aller a pied a l'eglise. Jules avait demande a se placer pres de
+Blaise; Helene devait rester pres de son pere et de sa mere. Jules se
+tenait avec son pere dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait
+promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf
+heures precises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se
+mettant a genoux devant lui et malgre lui, il lui dit:
+
+"Monsieur le comte, je viens vous demander votre benediction; je vous
+la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitie dont vous
+voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un
+pere venere et cheri; benissez-moi, cher Monsieur le comte, benissez
+le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus devoue, le plus
+respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon
+Dieu pour votre bonheur eternel.
+
+--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses
+bras, recois la benediction d'un chretien que tu as ramene au bon
+Dieu, d'un pere dont tu as sauve le fils unique et bien-aime. Je te
+la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
+d'une affection toute paternelle, de veiller a ton bien-etre, a ton
+bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frere, plus que jamais
+ton frere en Dieu, aujourd'hui que tu recevras a ses cotes le
+Seigneur, qui est notre pere a tous."
+
+Jules se precipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une
+amitie fidele et un constant souvenir devant le bon Dieu.
+
+"Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et
+voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en presentant a Blaise un beau
+_Paroissien_, relie en beau maroquin noir, dore sur tranches et avec
+un fermoir en or.
+
+--Il n'est pas a moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux
+livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre
+petite _Journee du chretien_ a moitie usee.
+
+--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie
+de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.
+
+--Oh! merci, Monsieur le comte, repondit Blaise rouge et les yeux
+brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce
+livre donne par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
+votres.
+
+--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir,
+recevez une derniere benediction."
+
+Et le comte, mettant les mains sur leurs tetes, les benit tous deux;
+puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna a chacun un
+baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissee
+tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
+pour l'eglise.
+
+Elle se trouvait deja plus qu'a moitie pleine; la comtesse et Helene
+etaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre
+apres avoir mene Jules et Blaise chez le cure, ou se reunissaient tous
+les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa
+fille. L'eglise ne tarda pas a se remplir, et on entendit le son
+lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant
+processionnellement. Ils entrerent deux a deux, le cure en tete; Jules
+et Blaise le suivaient immediatement. Apres le defile des dix-huit
+garcons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui
+etait assignee. M. le cure alla a la sacristie revetir des habits
+sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service
+divin commenca d'abord par la procession, que suivirent les enfants de
+la premiere communion; ensuite vint la premiere partie de la messe,
+puis l'instruction ou sermon, que M. le cure eut le bon esprit de
+ne pas prolonger au dela d'un quart d'heure; puis enfin la derniere
+partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et
+Blaise furent tres recueillis pendant toute la ceremonie. Au moment
+de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit
+vivement la main de Blaise et lui dit tout bas:
+
+"Une derniere fois, pardonne-moi, mon frere."
+
+Blaise repondit avec simplicite et douceur:
+
+"Je te pardonne, mon frere, et je te benis."
+
+Peu de minutes apres, ils avaient recu, tous deux appuyes l'un sur
+l'autre, le Dieu de misericorde et de paix, le Dieu consolateur.
+
+Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, emut tous les coeurs.
+Il y eut dans l'eglise un mouvement general de surprise lorsque, apres
+la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Helene
+quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.
+
+"Le comte communie, disait-on tout bas.
+
+--La comtesse aussi. Et Mlle Helene aussi.
+
+--Comme ils ont l'air emu!
+
+--Le comte est tout change, dit-on.
+
+--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous
+changes.
+
+--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont
+amendes.
+
+--C'est le petit Anfry qui a demande au comte de garder la fermiere
+Francoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et
+ils sont bien contents.
+
+--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place."
+
+Quand la messe fut finie et que l'eglise fut a peu pres vide, il y
+resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne
+songeaient pas au temps qui s'ecoulait.
+
+Le cure, au moment de quitter l'eglise, vint s'agenouiller une
+derniere fois devant l'autel; il vit les deux enfants a genoux sur la
+dalle, les mains jointes, les yeux fermes, l'air si recueilli qu'il
+s'arreta pour les contempler.
+
+"Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue priere
+a genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu
+dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir
+une priere continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du
+bon Dieu."
+
+Jules et Blaise se releverent en silence et suivirent le cure, qui
+se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premieres paroles de
+felicitation du cure, le comte releva son visage baigne de larmes, et,
+voyant l'inquietude qui se peignait sur le visage du bon pretre:
+
+"Les larmes que je repands, dit-il en se levant et marchant pres du
+cure, sont le trop-plein d'un coeur inonde de joie et de bonheur.
+C'est a Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente a mesure
+que j'avance dans la voie ou il m'a fait entrer.
+
+LE CURE
+
+Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je
+suis a meme d'apprecier la grandeur de ses vertus et la beaute de
+ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne
+prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en verite cet enfant a la
+sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.
+
+LE COMTE
+
+C'est bien vrai. Dans le temps ou j'avais concu de lui une si mauvaise
+et si injuste opinion, j'ai eprouve la puissance de sa parole, de son
+accent, de son regard meme. Ma femme a ressenti la meme impression
+chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutot que justifier sa
+conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu."
+
+Tout en causant, ils etaient sortis de l'eglise. Helene suivait d'un
+peu loin avec Jules et Blaise; ils etaient silencieux, mais leurs
+visages rayonnaient de bonheur.
+
+Le cure prit conge du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer
+chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les
+contemplaient avec tendresse.
+
+"De quel bonheur j'ai manque me priver, mon ami, dit la comtesse en
+essuyant ses yeux encore humides.
+
+--Et quelle vie differente et heureuse nous allons mener; ma chere
+Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous
+avions tous les elements du bonheur, et nous ne savions pas en user;
+nos coeurs dormaient en nous, et nous vegetions miserablement.
+
+LA COMTESSE, _avec gaiete_
+
+Mais les voila bien eveilles, maintenant, mon ami; ne laissons pas
+revenir le sommeil.
+
+LE COMTE
+
+Je reponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera a l'avenir tout au
+bon Dieu, a toi, Julie, et a nos enfants."
+
+En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise
+un va-et-vient des domestiques du chateau. Blaise en fut touche.
+
+"C'est bien bon a eux, dit-il, de penser a feliciter mes parents pour
+ma premiere communion; je ne les croyais pas si attentifs."
+
+Arrives au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table
+dressee dans la salle. Le couvert etait tres simple; c'etait la
+vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossiere, des
+assiettes en faience, des verres communs, des pots au lieu de carafes,
+des couverts en fer etame, des salieres en faience bleue, des chaises
+de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette
+demi-pauvrete. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient
+la table des plats qu'ils apportaient du chateau.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi
+sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats?
+
+LE COMTE, _souriant_
+
+Parce que nous nous sommes invites a diner chez tes parents, mon cher
+enfant; nous avons pense, ta mere et moi, qu'un jour de premiere
+communion on doit avoir la force de supporter des contrarietes, et
+nous vous imposons celle de diner avec nous, chez toi, Blaise.
+
+--Quel bonheur! quel bonheur! s'ecrierent les trois enfants en perdant
+toute leur gravite et en sautant autour de la table.
+
+--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je
+vous embrasse de toutes mes forces."
+
+Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le
+comte etait heureux du succes de son invention.
+
+"Mettons-nous a table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.
+
+--Et moi donc!" s'ecrierent tout d'une voix les trois enfants.
+
+Anfry et sa femme se tenaient a l'ecart, n'osant pas approcher de la
+table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en
+riant:
+
+"Anfry, je suis chez vous; c'est a vous a me donner le bras pour me
+mener a ma place, a votre droite."
+
+Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse
+l'entraina a la place d'honneur et se mit a sa droite.
+
+Le comte riant de la bonne pensee de sa femme, fit comme elle et
+enleva Mme Anfry, qui s'etait collee contre le mur, fort embarrassee
+de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraina vers la table, et, la
+placant en face d'Anfry, il se mit aussi a sa droite, Helene prit le
+bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commenca.
+
+Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'apercurent
+pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inonde de sueur,
+et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restee
+pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonte la
+timidite.
+
+Blaise s'apercut bien vite du trouble de son pere, et, se penchant
+vers Helene, il lui dit tout bas: "Mademoiselle Helene, mon pauvre
+papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en
+suis sur."
+
+Helene, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air
+malheureux. Se penchant a son tour vers l'oreille de son pere, elle
+lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage
+avec un redoublement de timidite.
+
+"Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au
+repas de premiere communion de nos enfants! Allons, allons, pas de
+timidite, pas de fausse honte; nous sommes tous freres, aujourd'hui
+plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je
+vais vous donner du courage."
+
+Et le comte, se levant, prit une bouteille de madere, la deboucha
+lui-meme et en versa un verre a Anfry et a Mme Anfry; apres en avoir
+offert a sa femme et en avoir verse un peu a chacun des enfants, il
+emplit son verre, et, le portant a ses levres:
+
+"A la sante de Blaise et de Jules! s'ecria-t-il.
+
+--A la sante de M. le comte! s'ecria Anfry, se levant a son tour.
+
+--A la sante d'Anfry et de Mme Anfry! s'ecria Jules.
+
+--A la sante de M. le cure! dit Blaise en dernier.
+
+--Bien dit, mon garcon, dit le comte. Buvons a la sante du bon cure,
+auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry,
+vous voila plus a l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout a fait, et
+continuons notre diner sagement et comme des gens qui conservent dans
+leur coeur le souvenir des premieres heures de la matinee."
+
+Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlerent beaucoup de
+leurs impressions avant et apres la sainte communion. La comtesse et
+le comte les ecoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments
+developpes par les enfants un saint et heureux avenir.
+
+Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils ecoutaient a peine, tant
+ils etaient impressionnes de l'excellence des mets et de la bonte
+des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras etait
+entierement dissipe, ils se sentaient heureux et honores. Mme Anfry
+ruminait dans sa tete la position honorable qu'allait lui faire dans
+le pays ce repas donne par elle, chez elle, a ses maitres. Dans son
+extase interieure, elle se figurait avoir regale le comte et la
+comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'etait qu'un
+juste payement de la peine que lui avait donnee l'organisation du
+repas.
+
+Le diner fini, le comte et la comtesse allerent s'asseoir sur un banc
+devant la maison, apres avoir donne ordre a leurs gens de laisser aux
+Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla
+la joie et la reconnaissance de Mme Anfry.
+
+Les enfants examinerent avec interet la bibliotheque que le comte
+avait donnee a Blaise, en tete de laquelle figure avec honneur un
+superbe volume de l'_Imitation de Jesus-Christ_, donne par Helene.
+Apres avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
+dit a Blaise:
+
+"Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit present; le
+voici; accepte-le comme la preuve d'une amitie qui durera aussi
+longtemps que moi."
+
+En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaine d'or avec
+un petit crucifix et une medaille en or de la sainte Vierge.
+
+"C'est beni par un saint prelat qui est devenu subitement aveugle, et
+qui donne a tous l'exemple d'une resignation si calme et si douce,
+qu'on se sent touche rien qu'en le voyant.
+
+--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'etait donne par vous et beni
+par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espere que le
+crucifix me fera souvenir de ce que je dois a mon Dieu, et l'image de
+la bonne Vierge me donnera le desir d'aimer mon divin Sauveur comme
+elle l'a aime en ce monde et comme elle l'aime dans l'eternite."
+
+Blaise baisa son crucifix, sa medaille, et, les cachant dans son sein,
+il dit a Jules:
+
+"Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette
+croix et devant cette medaille."
+
+Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse,
+presentant a Blaise une petite boite, lui dit en le baisant au front:
+
+"Je ne puis etre la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant;
+voici un tres petit objet, mais qui te sera agreable et utile, je n'en
+doute pas."
+
+Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boite
+qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une
+joie qu'il ne chercha pas a dissimuler, une belle montre en or avec sa
+chaine.
+
+Il poussa un cri joyeux et partit comme une fleche pour faire partager
+son bonheur a son pere et a sa mere.
+
+"Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donne Mme la comtesse."
+
+Anfry et sa femme manquerent de repeter le cri de Blaise a la vue de
+la montre et de la chaine. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher,
+de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de
+quelques minutes qu'ils penserent a aller remercier la comtesse de son
+beau cadeau.
+
+"Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'ecria Blaise,
+tant j'etais content. Vite que j'y coure.
+
+--Tu n'auras pas loin a aller, mon garcon, dit le comte, qui l'avait
+rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fut apercu; fais ton
+remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse,
+qui le recut en souriant et l'embrassa bien affectueusement.
+
+--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous etes trop
+bons,... trop bons, en verite... Je ne sais comment exprimer mon
+bonheur et ma reconnaissance."
+
+Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le
+comte. Il se sentait si emu de tant de bontes, qu'il eut de la peine a
+contenir l'elan de sa reconnaissance."
+
+"Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous etes
+trop bons,... tous,... tous... Je ne merite pas... Que le bon Dieu
+vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon
+Dieu m'exaucera. Il est si bon!"
+
+Le comte chercha a calmer l'emotion de Blaise; quand il y fut parvenu,
+il rappela aux enfants que l'heure des vepres approchait.
+
+"Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on
+croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se
+peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois
+par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
+creatures, c'est plus que je ne puis supporter.
+
+--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as
+souffert; et recompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait
+envoyees. Tu le remercieras a l'eglise, et nous joindrons nos
+remerciements aux tiens."
+
+Ils s'acheminerent tous vers le village, qui avait conserve son air de
+fete; les cloches sonnaient a grande volee; de tous cotes on voyait
+des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'eglise. Chacun
+saluait le comte et la comtesse a leur passage. L'office du soir se
+termina par la benediction du Saint Sacrement, et cette belle et
+heureuse journee laissa des impressions chretiennes et salutaires dans
+plus d'un coeur rebelle jusque-la a l'appel du bon Dieu.
+
+
+
+XXII
+
+CONCLUSION
+
+
+Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du
+comte: la vie qu'on menait au chateau etait calme et heureuse; le
+service de Dieu n'y fut jamais neglige, non plus que le service des
+pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La
+fortune du comte passait tout entiere a secourir les miseres de ses
+semblables; il les considerait comme des freres appeles a partager les
+richesses qu'il tenait de la bonte de Dieu. Quand Blaise devint grand,
+il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son
+homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit
+le respect qu'il devait a ses maitres, qui etaient en meme temps ses
+meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Helene fut, en
+grandissant, le modele des jeunes personnes.
+
+Blaise recut plusieurs lettres de son ancien maitre. Jacques lui
+proposa avec l'autorisation de son pere, de venir prendre la direction
+de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais a quitter ses parents,
+qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous
+les ans, passer quelques jours pres de Jacques, qui le voyait toujours
+avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte.
+Un jour, Jacques exprima a Blaise le desir d'unir les deux familles
+par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait
+rencontree souvent dans le monde, a Paris. Il lui dit que toute sa
+famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait deja exprime le
+meme desir a Blaise; Jeanne etait charmante et digne, sous tous les
+rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de
+Trenilly.
+
+Blaise, a son retour, rapporta au comte et a Jules les paroles qu'il
+avait entendues. Le comte et Jules les recurent avec joie, et cette
+union, desiree par les deux familles, ne tarda pas a s'accomplir.
+
+Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au chateau de
+Trenilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas
+son ancien ami Blaise; tous deux etaient devenus des hommes, des
+chretiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
+etait entoure. C'etait lui qui etait l'arbitre de tous les demeles du
+pays; ce que M. Blaise avait decide etait religieusement execute.
+On le citait comme exemple a tous les jeunes gens du village et des
+environs; on recherchait son amitie, et on se sentait fier de son
+approbation.
+
+Blaise lui-meme se maria, a l'age de vingt-huit ans; il epousa la
+petite niece du cure, qui lui apporta trente mille francs, dot
+considerable pour sa condition; elle avait ete demandee par des jeunes
+gens bien plus riches et plus eleves en condition que Blaise, mais
+elle les avait refuses, repetant toujours a son oncle qu'elle
+n'epouserait que Blaise, dont les vertus et les qualites aimables
+avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de
+la dot de Blaise, et la comtesse des presents de noce et de
+l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutee
+a une jolie maison au bout du village, tout pres du chateau. La
+comtesse meubla la maison et donna a la mariee toutes ses belles
+toilettes des fetes et dimanches.
+
+Le repas de noce fut donne par le comte dans son chateau.
+
+Helene, qui avait inspire une grande estime et une vive affection a
+un frere aine de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments,
+consentit avec plaisir a devenir la compagne de sa vie. Ils vecurent
+fort heureux pendant plusieurs annees, apres lesquelles Helene eut la
+douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle resolut de se
+consacrer entierement au service des pauvres, en fondant des oeuvres
+de charite. Elle etablit une salle d'asile et une ecole dirigees
+par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures
+entieres, aidee et accompagnee par ses parents.
+
+C'est ainsi que vecut toute cette famille chretienne, heureuse et
+unie, aimee et estimee de tous.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES
+
+CHAPITRE II.--PREMIERE VISITE AU CHATEAU
+
+CHAPITRE III.--LA REPARATION ET LA RECHUTE
+
+CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME
+
+CHAPITRE V.--UN MALHEUR
+
+CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ELEPHANT
+
+CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES
+
+CHAPITRE VIII.--LES FLEURS
+
+CHAPITRE IX.--LES POULETS
+
+CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES
+
+CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT
+
+CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VERITE
+
+CHAPITRE XIII.--LE REMORDS
+
+CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES
+
+CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC
+
+CHAPITRE XVI.--L'OBEISSANCE
+
+CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE
+
+CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRENILLY
+
+CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE
+
+CHAPITRE XX.--L'EPREUVE
+
+CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR
+
+CHAPITRE XXII.--CONCLUSION
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
+***** This file should be named 11434.txt or 11434.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/4/3/11434/
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+