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diff --git a/old/11434.txt b/old/11434.txt new file mode 100644 index 0000000..ab99cd9 --- /dev/null +++ b/old/11434.txt @@ -0,0 +1,8592 @@ +The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pauvre Blaise + +Author: Comtesse de Segur + +Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + +COMTESSE DE SEGUR NEE ROSTOPCHINE + + +PAUVRE BLAISE + + + +A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR + +_Cher enfant, voici un excellent garcon, sage et pieux comme toi, qui +te demande une place dans ta bibliotheque. Tu ne repousseras pas sa +priere et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses +vertus et de ta grand'mere._ + +COMTESSE DE SEGUR, nee ROSTOPCHINE. + +Paris, 1861. + + + +PAUVRE BLAISE + + + + +I + +LES NOUVEAUX MAITRES + + +Blaise etait assis sur un banc, le menton appuye dans sa main gauche. +Il reflechissait si profondement qu'il ne pensait pas a mordre dans +une tartine de pain et de lait caille que sa mere lui avait donnee +pour son dejeuner. + +"A quoi penses-tu, mon garcon? lui dit sa mere. Tu laisses couler a +terre ton lait caille, et ton pain ne sera plus bon. + +BLAISE + +Je pensais aux nouveaux maitres qui vont arriver, maman, et je cherche +a deviner s'ils sont bons ou mauvais. + +MADAME ANFRY + +Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maitres que +personne de chez nous ne connait? + +BLAISE + +On ne les connait pas ici, mais les garcons d'ecurie qui sont arrives +hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas. + +MADAME ANFRY + +Comment sais-tu cela? + +BLAISE + +Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais a +arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le +comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas +son poney et sa petite voiture prets a etre atteles; ils avaient l'air +d'avoir peur de lui. + +MADAME ANFRY + +Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit mechant et que les maitres sont +mauvais? + +BLAISE + +Quand de grands garcons comme ces gens d'ecurie ont peur d'un petit +garcon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal. + +MADAME ANFRY + +Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant? + +BLAISE + +Ah! voila! C'est qu'il va se plaindre, et que son pere et sa mere +l'ecoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi, +que c'est mechant. + +MADAME ANFRY + +Et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Tu n'es pas leur domestique; tu +n'as pas a te meler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et +ne va pas te fourrer au chateau comme tu faisais toujours du temps de +M. Jacques. + +BLAISE + +Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voila un bon et aimable comme on +n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours +une petite friandise a me donner: une poire, un gateau, des cerises, +des joujoux; et puis, il etait bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!... +Je ne me consolerai jamais de son depart." + +Et Blaise se mit a pleurer. + +MADAME ANFRY + +Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as +de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir. +Puisque son pere a vendu aux nouveaux maitres, c'est une affaire +faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je +regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas +pleurer..." + +Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix +forte qui appelait: + +"Hola! le concierge! Personne ici?" + +Mme Anfry accourut; un domestique a cheval et en livree etait a la +grille fermee. + +"C'est vous qui etes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le +comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent. + +--Oui, Monsieur, repondit Mme Anfry en saluant. + +--Tout est-il en etat au chateau? + +--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maitres, +repondit timidement Mme Anfry. + +--C'est bon, c'est bon", reprit le domestique en fouettant son cheval. + +Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui +galopait vers le chateau. + +"Il n'est guere poli, celui-la, murmura-t-elle; il aurait pu tout de +meme parler plus honnetement. Blaise, mon garcon, continua-t-elle plus +haut, cours au chateau et previens ton pere que les nouveaux maitres +arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir a la +grille. + +--Ou le trouverai-je, maman? dit Blaise. + +--Dans les chambres du chateau, qu'il arrange et nettoie depuis ce +matin; va, mon garcon, va vite." + +Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, ou il trouva +cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effare. + +"Halte-la, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent +pas. Qui demandes-tu? + +--Je cherche mon pere, Monsieur, pour recevoir les maitres, repondit +Blaise. Maman m'a dit qu'il etait au chateau." + +Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit +par le bras: + +LE DOMESTIQUE + +Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton pere n'est +pas au chateau; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le +chercher ailleurs. + +BLAISE + +Mais pourtant maman m'a dit... + +LE DOMESTIQUE + +Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je +t'epoussetterai les epaules du manche de mon plumeau." + +Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna +tristement a la grille, ou l'attendait sa mere. + +"Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa +n'etait pas au chateau, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du +temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant. + +--Je crains que tu n'aies devine juste, mon pauvre Blaise, dit Mme +Anfry en soupirant. On dit: _tels maitres, tels valets_. Les valets ne +sont pas bons, il se pourrait que les maitres ne le fussent pas non +plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton +pere n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit etre a sa +grille. + +BLAISE + +Voulez-vous que je retourne au chateau, maman? Je le trouverai +peut-etre aux ecuries. + +MADAME ANFRY + +Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont +les maitres qui arrivent." + +Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essouffle et +suant, juste au moment ou un nuage de poussiere annoncait l'approche +de la voiture de poste. + +Anfry se placa, le chapeau a la main, d'un cote de la grille; Mme +Anfry se rangea avec Blaise de l'autre cote: la berline attelee de +quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue +du chateau. Elle passa si rapidement que Blaise eut a peine le temps +d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit +garcon et une petite fille sur le devant. Ils passerent sans repondre +aux reverences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite +fille seule salua. + +Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regarderent +d'un air chagrin; ils fermerent lentement la grille, rentrerent sans +mot dire dans leur maison et s'assirent pres d'une table sur laquelle +etait prepare leur frugal diner. Blaise vint les rejoindre et, de meme +que ses parents, se placa silencieusement pres de la table. + +"Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des +nouveaux maitres? + +--Mauvais, repondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais, +repeta-t-il en soupirant. + +MADAME ANFRY + +Blaise craint que les maitres ne soient guere meilleurs. + +ANFRY + +Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y +sont plus. Blaise, mon garcon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne +va pas au chateau; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins +possible. + +BLAISE + +C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie +d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'etait bien +different; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le +reverrai peut-etre jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste +d'aimer des gens qui vous quittent." + +Et le pauvre Blaise versa quelques larmes. + +ANFRY + +Allons, Blaise, du courage, mon garcon! Qui sait? tu le reverras +peut-etre plus tot que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il +tacherait de me placer dans son autre terre, ou il va habiter. + +BLAISE + +Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de +maitres. + +ANFRY + +Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre +terre est une terre de famille, qui ne doit jamais etre vendue; tandis +que celle-ci etait de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas +habiter deux terres a la fois. Est-ce vrai? + +--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre +diner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs +durs?" + +Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il +mangea de bon appetit, car, a onze ans, on pleure et on mange tout a +la fois. + +Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge; +personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les +verrous a la grille, le concierge fit sa tournee pour voir si tout +etait bien ferme, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils +dormaient deja profondement. + + + +II + +PREMIERE VISITE AU CHATEAU + + +"M. le comte demande le concierge", dit d'une voix imperieuse un des +domestiques du chateau. + +C'etait de grand matin. Mme Anfry faisait son menage, Blaise nettoyait +la vaisselle, et Anfry etait alle scier du bois pour les fourneaux de +la cuisine et de la lingerie. + +Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le +seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge. + +"Votre mobilier ne fait pas honneur a vos anciens maitres, dit le +valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien +vite changer tout cela. + +--Qu'est-ce que vous trouvez a mon mobilier qui parle contre les +anciens maitres? repondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque +quelque chose? Tout n'est-il pas en bon etat? C'etait de bons maitres, +ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon +Dieu. + +LE DOMESTIQUE + +Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se melait d'un concierge et de son +mobilier. + +MADAME ANFRY + +Le bon Dieu se mele de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un +prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu +chez moi, entendez-vous bien! + +LE DOMESTIQUE + +Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour +un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et +je ne le vois pas ici. + +MADAME ANFRY + +Il est au chateau a scier du bois; allez le chercher la-bas, vous lui +ferez la commission. + +LE DOMESTIQUE + +Si vous y envoyiez votre garcon, cela me donnerait le temps d'aller +faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafes. + +MADAME ANFRY. + +Mon garcon n'a que faire au chateau; on lui a dit hier qu'on n'y +entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et +il n'ira pas. + +LE DOMESTIQUE. + +Vous etes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on +pourrait bien chercher a vous remplacer et a vous faire partir. + +MADAME ANFRY + +Comme vous voudrez. Si les maitres sont comme les valets, je ne tiens +pas a y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons +pas de travail ni de place, mon mari et moi." + +Le domestique vit qu'il n'y avait rien a gagner en continuant la +conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement +l'avenue du chateau. Il trouva le concierge au bucher, comme le lui +avait dit Mme Anfry. + +"M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement. + +--Je ne suis guere en toilette pour me presenter chez M. le comte, +repondit Anfry. + +--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous etes, +reprit le domestique d'un ton bourru. + +--C'est vrai", se borna a repondre Anfry. + +Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussiere de +ses pieds, et se dirigea vers le chateau. + +"Ou allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait +l'escalier. + +--M. le comte m'a fait demander. + +--Est-ce bien sur?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vetu +pour paraitre devant M. le comte. + +--Qu'a cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller." + +Et Anfry se mit a redescendre l'escalier qu'il avait monte a moitie. + +"Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demande, +c'est qu'il veut vous voir. + +--Alors, gardez vos reflexions pour vous", dit Anfry en remontant +l'escalier. + +Il arriva a la porte du comte de Trenilly et frappa discretement. + +"Entrez!" lui cria-t-on. + +Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq a trente-six ans, d'assez +belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry +salua; le comte repondit par un leger signe de tete. + +"Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref. + +ANFRY + +Un seul, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Garcon ou fille? + +ANFRY + +Garcon. + +LE COMTE + +Quel age? + +ANFRY + +Onze ans. + +LE COMTE + +Envoyez-le au chateau. + +ANFRY + +Pour quel service, Monsieur le comte? + +LE COMTE + +Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garcon +de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il +faut tout dire, je n'aimerais pas a le mettre en contact avec vos +gens. + +LE COMTE + +Et pourquoi, s'il vous plait? Le fils de mon concierge est-il trop +grand seigneur pour se trouver avec mes gens? + +ANFRY + +Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur +pour eux; ils l'ont chasse hier, ils le chasseraient bien encore. + +--Je voudrais bien voir cela, s'ecria le comte avec colere, quand ce +serait par mon ordre qu'il viendrait ici. + +ANFRY + +Enfin, Monsieur le comte, mon garcon pourrait voir et entendre des +choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime +autant qu'il reste a la maison et qu'il n'entre pas au chateau." + +Le comte fut etonne de cette resistance. Il regarda attentivement +le concierge et parut frappe de l'air decide, mais franc, ouvert et +honnete, qui donnait a toute sa personne quelque chose qui commandait +le respect. Il hesita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus +doux: + +"C'etait pour mon fils que je vous demandais le votre; mais peut-etre +avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garcon, il +ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la +main un geste d'adieu. Quel est votre nom? + +--Anfry, Monsieur le comte, a votre service, quand il vous plaira." + +Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrete dans le vestibule +par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maitre avait pu +vouloir a un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de +chateau; Anfry leur repondit brievement, sans s'arreter, et rentra +chez lui. + +Blaise etait devant la grille; il epoussetait et nettoyait quand son +pere rentra. + +"As-tu vu le garcon de M. le comte? lui demanda Anfry. + +BLAISE + +Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire +d'aller voir M. Jules. + +ANFRY + +Tu n'y as pas ete, j'espere bien? + +BLAISE + +Non, papa, vous me l'aviez defendu; d'ailleurs, je n'ai guere envie +de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas +etre bon. + +--Tu pourrais avoir raison; travaille, va a l'ecole, ce sera mieux +pour toi que courailler et paresser toute la journee. En attendant, va +me chercher ma serpe que j'ai laissee au bucher; il y a des branches +qui avancent sur la grille et qui genent pour l'ouvrir. Je veux les +couper." + +Blaise, toujours prompt a obeir, partit en courant; il entra au bucher +et y trouva Jules de Trenilly, qui essayait de couper des rognures de +bois avec la serpe, qu'il avait ramassee. + +"Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment. + +JULES + +Elle n'est pas a toi, je ne te la rendrai pas. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur, elle est a papa; il m'a envoye pour la chercher. + +JULES + +Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille. + +BLAISE + +Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter. + +JULES + +Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies." + +Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait a la +refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se +mit en colere et menaca de la lancer a la tete de Blaise. Il fit, en +effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur +son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et a la peau; +Jules se mit a crier; Michel, le garcon d'ecurie, accourut et +s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maitre. + +"Comment vous etes-vous blesse, Monsieur Jules? lui demanda-t-il. + +JULES, _criant_ + +C'est ce mechant garcon qui m'a fait mal. Il m'a coupe avec la serpe. + +MICHEL, _avec rudesse_ + +Mechant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge; +va a ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur +Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait +mal. + +JULES + +Tu diras, Michel, qu'il m'a donne un coup de serpe. + +MICHEL + +Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi. + +JULES + +C'est egal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas, +je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser. + +MICHEL + +Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser; +je dirai comme vous me l'ordonnez." + +Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au chateau. + +Le pauvre Blaise etait reste immobile, stupefait. Enfin il ramassa la +serpe et se dit: + +"Faut-il que ce garcon soit mechant! Je vais vite tout raconter a +papa, pour qu'il connaisse la verite et qu'il sache bien que ce n'est +pas moi qui l'ai blesse." + +Il courut vers la grille; son pere l'attendait avec impatience. + +"Tu y as mis du temps, mon garcon, dit-il en recevant la serpe. +Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?" + +Blaise, tout essouffle, raconta a son pere ce qui s'etait passe; il +avait a peine termine son recit, que M. de Trenilly parut en haut de +l'avenue, marchant d'un pas precipite vers la grille. + +"Anfry! cria-t-il avec colere, amenez-moi ce petit drole, qui s'est +cache dans la maison quand il m'a apercu." + +Anfry marcha seul vers M. de Trenilly. + +"Monsieur le comte, dit-il le chapeau a la main, je crois savoir ce +qui vous amene ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce +qui est arrive. + +M. DE TRENILLY + +Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui +a faite votre garcon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas +coupable? + +ANFRY + +Ce n'est pas mon garcon, c'est le votre qui se l'est faite lui-meme. + +M. DE TRENILLY + +Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est +coupe pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit +jours. + +ANFRY + +Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colere." + +Alors Anfry raconta a M. de Trenilly ce que venait de lui apprendre +Blaise. + +"Faites-le venir, dit M. de Trenilly, je veux l'entendre raconter a +lui-meme." + +Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derriere un rideau. + +ANFRY + +Allons, Blaisot, viens parler a M. le comte; il veut que tu lui +racontes ce qui s'est passe avec M. Jules. + +BLAISE + +Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colere; il va me battre. + +ANFRY + +Te battre! Sois tranquille, mon garcon, je suis la, moi; s'il fait +mine de te toucher, je t'emmene et nous quitterons la maison, +seulement le temps d'emporter nos effets." + +Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son pere, qui +l'emmena devant M. de Trenilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de +Trenilly le regardait avec colere. + +"Raconte-moi comment mon fils a recu sa blessure, dit-il enfin avec +durete. + +BLAISE + +Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoye chercher, +Monsieur; j'ai insiste, il s'est fache, il a voulu m'en donner un +coup; la serpe est lourde, elle est retombee malgre lui et l'a blesse +au pied. + +M. DE TRENILLY + +Tu mens! je te dis que tu mens! + +BLAISE, _vivement_ + +Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blesse M. +Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandat." + +L'honnete indignation de Blaise parut faire impression sur M. de +Trenilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en +se disant a mi-voix: + +"C'est singulier! Il a l'air franc et honnete; mais pourquoi Jules +aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?... +C'est ce que je vais tacher de me faire expliquer..." + +Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui repeta la defense +d'aller au chateau sans necessite. + + + +III + +LA REPARATION ET LA RECHUTE + + +Huit jours apres, Blaise etait dans le jardin avec son pere; ils +bechaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M. +de Trenilly se fit entendre; il appelait Anfry. + +"Me voici, Monsieur le comte", repondit Anfry; et il courut vers le +comte, qui tenait Jules par la main. + +"Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses a votre +garcon pour ce qui s'est passe la semaine derniere: votre garcon avait +raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blesse lui-meme, il l'a +avoue, et il est bien fache d'avoir accuse a tort votre garcon; de +peur d'etre gronde pour avoir touche la serpe, il a fait un mensonge +et une mechancete, mal conseille par Michel, que j'ai renvoye de mon +service et qui est retourne dans son pays; Jules ne recommencera pas, +il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras +toi-meme." + +Jules alla a pas lents dans le potager ou travaillait Blaise; il etait +honteux des excuses que son pere lui avait ordonne de faire, et il ne +savait de quelle maniere commencer. Il restait immobile et silencieux +devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris. + +"Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il +enfin. + +--Rien, repondit Jules. + +--Mais puisque vous etes venu ici pres de moi, Monsieur Jules, c'est +que vous avez besoin de moi. + +--Non, repondit Jules. + +BLAISE + +Alors je vais me remettre a becher, sauf votre respect, Monsieur +Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps. + +JULES, _avec embarras_ + +Blaise! + +BLAISE + +Monsieur Jules. + +JULES, _tres embarrasse_ + +Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment +dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon. + +BLAISE, _avec surprise_ + +A moi, pardon! et de quoi donc? + +JULES + +Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien? + +BLAISE + +Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux +pas bien sur, Monsieur Jules, et je suis bien fache que vous ayez pris +la peine de faire des excuses. C'est juste, a la verite, mais cela +coute, et je vous en remercie." + +Jules, enchante de se trouver debarrasse de cette tache penible, +releva la tete, qu'il avait tenue baissee, et, regardant la bonne +figure rejouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au +chateau. + +BLAISE + +Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a defendu d'y +aller. + +JULES + +Pourquoi donc? + +BLAISE + +Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer a +faineanter, mais a l'aider par mon travail. + +JULES + +Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander a papa." + +Jules courut a M. de Trenilly et lui demanda la permission d'emmener +Blaise. + +LE COMTE + +Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec +Blaise, qui me semble etre un bon et brave garcon. + +JULES + +C'est que son pere veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne +au chateau. + +LE COMTE + +Son pere a raison, mais il lui donnera bien un conge pour terminer +votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'apres-midi, +Anfry; nous vous le renverrons ce soir. + +ANFRY + +Je n'ai rien a refuser a Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gene +pas. Je vais l'amener tout a l'heure, quand il sera nettoye et qu'il +aura change de vetements. + + +LE COMTE + +Pourquoi faire, changer de vetements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est +pas fete aujourd'hui. + +ANFRY + +C'est fete pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la premiere +fois qu'il est admis pres de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais, +puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse." + +Et il alla au jardin, ou Blaise bechait toujours. + +"Blaisot, va te debarbouiller les mains et le visage, et donner un +coup de peigne a tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer +avec lui au chateau." + +Blaise rougit, moitie de peur et moitie de plaisir, et courut se +debarbouiller au baquet. Quand il fut lave, peigne, il alla rejoindre +Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient +devant; Blaise suivait; il n'etait pas a son aise, il n'osait parler, +et il aurait voulu pouvoir retourner a sa beche et a son jardin. En +arrivant au perron, ils trouverent la comtesse avec sa fille qui les +attendaient. + +"Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avancant vers eux. Je suis +bien aise de le connaitre; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, +petit, ajouta-t-elle, Helene ne te mangera pas, et Jules sera content +de jouer avec un garcon de son age. + +--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas a mon +aise. + +--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant a becher et a arranger +notre jardin, Blaise, dit Helene avec un sourire aimable. Venez avec +moi, Jules et Blaise, et mettons-nous a l'ouvrage." + +Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut +vers un petit jardin que M. de Trenilly leur avait fait arranger pres +du chateau. + +"Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise. + +HELENE + +C'est precisement pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous +aider. + +BLAISE + +Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des legumes? + +--Des fleurs! s'ecria Helene; j'aime tant les fleurs! + +--Des legumes! s'ecria Jules! les fleurs m'ennuient. + +HELENE + +Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite. + +JULES + +Des legumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des legumes, et +si tu mets des fleurs; je les arracherai. + +HELENE. + +Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te ceder. + +BLAISE. + +Pourquoi faut-il que vous cediez, Mademoiselle? + +HELENE + +Pour ne pas etre battue par lui et grondee par papa, qui croit tout ce +que Jules lui dit. + +JULES + +Allons, vite a l'ouvrage! Bechez, ratissez, pendant que je vais +chercher des graines au jardin." + +Blaise avait envie de resister a Jules et de soutenir Helene; mais il +n'osa pas, et, prenant une beche, il se mit a l'ouvrage avec une telle +ardeur que le jardin fut retourne en moins d'une demi-heure; Helene +l'aidait, mais moins vivement. + +Jules revint avec un sac plein de graines de toute espece de legumes. + +"Voila, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges, +des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des epinards... + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, tout cela doit etre seme sur couche et repique +quand c'est leve. + +JULES + +Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon +jardin. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien +longtemps. + +JULES + +C'est egal, je veux les semer; j'aime mieux attendre." + +Helene ne disait rien; elle etait habituee aux caprices de son frere; +sa bonte et sa douceur la portaient a toujours lui ceder pour eviter +les disputes. Blaise hochait la tete, mais se taisait, voyant Helene +consentir de bonne grace a sacrifier les fleurs qu'elle avait +desirees. Avec sa beche il fit des trainees de petites rigoles, dans +lesquelles Jules semait la graine. + +BLAISE + +Qu'avez-vous seme par ici, Monsieur Jules? + +JULES + +Je n'en sais rien; j'ai tout mele. + +HELENE + +Mais comment sauras-tu ou sont les radis, les choux-fleurs, les +carottes, et le reste? + +JULES + +Je les reconnaitrai bien en les mangeant. + +HELENE + +Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les +trouverons-nous? + +JULES + +Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements. + +BLAISE + +Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'etes pas raisonnable; ce ne sera pas +un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine. +Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs. + +JULES, _frappant du pied_ + +Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en +mettrai pas." + +Helene etait rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitie +et lui dit: + +"Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre +jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues. + +HELENE + +Merci, Blaise, tu es bien bon. + +JULES + +Et moi! je suis donc mauvais, moi? + +HELENE + +Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est tres bon. + +JULES, _avec colere_ + +Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu +le dises. + +HELENE + +Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais... + +JULES, _de meme_ + +Mais quoi? + +HELENE + +Mais... Blaise est tres bien." + +Jules se mit a crier, a taper des pieds; il courut pour battre Helene; +elle se sauva; il s'elanca sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant +lestement de cote. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la +bonne d'Helene accourut. + +"Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris? + +JULES, _pleurant_ + +Blaise est mechant; il veut arracher mes legumes pour mettre des +fleurs; ils disent que je suis mechant; c'est lui qui est mechant, il +veut arracher mes legumes. + +LA BONNE + +Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher +ses legumes, Blaise? + +BLAISE + +Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne +veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-meme qui se contrarie. + +LA BONNE + +C'est cela! toujours la meme chanson! C'est M. Jules qui se fait +pleurer lui-meme, n'est-ce pas?" + +Blaise voulut repondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps; +elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en +aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se +promettant bien de refuser a l'avenir toute invitation du chateau. + + + +IV + +LE CHAT-FANTOME + + +Blaise etait courageux; il n'avait pas peur de l'obscurite, et, quand +il faisait beau, il aimait a se promener tout seul, le soir, dans les +prairies traversees par un joli ruisseau. + +Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie? + +D'abord il etait seul, il allait ou il voulait; ensuite, en suivant le +chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangee de fours a +platre creuses dans la montagne qui borde les pres et la grande route. +Ces fours etaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes +d'etincelles; les hommes occupes a enfourner du bois dans ces brasiers +lui semblaient etre des diables au milieu des flammes de l'enfer. +Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'etait pas si facile a +effrayer; il s'arretait et regardait avec bonheur ces feux allumes, +ces longues trainees d'etincelles, ces hommes armes de fourches +attisant le feu. Il suivait tout doucement la riviere jusqu'au moulin, +dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en +longeant les fours a chaux. + +Quelques jours apres sa premiere visite au chateau, Blaise se +preparait a faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules. + +"Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis +seul, je m'ennuie. + +--Merci, Monsieur Jules, repondit Blaise, je vais me promener dans +la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez +encore quelque histoire qui me fasse gronder! + +JULES + +Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai tres bon, je ne dirai rien +du tout a personne. + +BLAISE + +Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer. + +JULES + +Alors j'irai avec toi. + +BLAISE + +Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur +Jules. + +JULES + +Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en +laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai." + +Blaise, ne pouvant empecher Jules de l'accompagner, se decida a le +laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchante de sortir du +jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuye d'avoir Jules pour compagnon. + +La lune commencait a se lever et a eclairer le sentier. Les fours +etaient tous allumes; Jules eut peur d'abord; mais les explications de +Blaise le rassurerent; il ne se lassait pas de regarder les fours et +les hommes travaillant a entretenir le feu. Ils arriverent ainsi au +moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme +il en avait l'habitude; deux enormes dogues accoururent en aboyant des +qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangees de dents +formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne repondit; +il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et +obtenir passage; les chiens s'elancerent sur la grille et chercherent +a mordre la main, que Blaise retira promptement. + +Comment revenir sans passer par le meme chemin? Il y en avait bien un +autre, mais Blaise n'aimait pas a le prendre, parce qu'il longeait le +cimetiere du village; le grand-pere, la grand'mere de Blaise y etaient +enterres, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin. + +BLAISE + +Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens +gardent le passage; ils nous devoreraient si nous entrions dans la +cour. + +JULES + +C'est ennuyeux de revenir par le meme chemin; je voudrais passer pres +des fours a chaux. + +BLAISE + +Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur. + +JULES + +Pourquoi? Y a-t-il du danger? + +BLAISE + +Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur. + +JULES + +Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est? + +BLAISE + +Ce serait de traverser le cimetiere; nous nous retrouverons sur la +grande route, juste a l'endroit ou commencent les fours. + +JULES + +Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant. + +BLAISE + +Marchons un peu lestement pour etre plus tot arrives." + +Ils prirent le chemin du cimetiere, situe derriere le moulin. Ils +marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixes sur le mur et +sur la porte du cimetiere, Jules sentait battre son coeur; ses grands +yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arreta et +poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le +cimetiere et designa l'objet qui le terrifiait. + +Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main, +vit une grande forme blanche, un fantome qui s'elevait lentement +au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tete et le haut de +son corps eurent depasse le mur. Jules cria; le fantome tourna vers +lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise +n'etait pas trop rassure et restait immobile comme le fantome; il +rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le +fantome ne bougea pas. + +"Ce n'est pas un mechant fantome, Monsieur Jules, car s'il avait ete +un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout +cas, je vais lui jeter une pierre." + +Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aigue et la lanca de +toute sa force et avec une grande adresse a la tete du fantome, qui +poussa une espece de hurlement effroyable et vint tomber au pied du +mur, en dehors du cimetiere; il se roula par terre en continuant ses +cris. Blaise crut reconnaitre des miaulements de chat, et voulut +courir a lui pour s'en assurer; mais Jules, pale et tremblant, le +tenait par sa blouse et l'empechait d'avancer. + +BLAISE + +Lachez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir. + +JULES + +Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur, +j'ai peur du fantome. + +BLAISE + +C'est precisement ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantome, +je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester +seul. + +JULES + +Non, non, je ne veux pas y aller. + +--Alors, faites comme vous voudrez", dit Blaise, et, donnant une +secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers +la forme blanche etendue par terre. + +Jules aimait mieux encore approcher du fantome avec Blaise que de +rester seul; il courut apres lui et le rejoignit au moment ou Blaise, +s'etant baisse, poussa un cri en faisant un saut en arriere; il +s'etait senti egratigne. Jules se trouvait tout pres de lui; le saut +de Blaise le fit trebucher, et il alla tomber sur le fantome qui, +poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il +avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut a son comble; +il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se +lever, la force lui manqua, et il resta a terre prive de sentiment. + +Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas a Jules, et +il examina la forme etendue devant lui; la lune venant il sortir de +derriere un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur +extraordinaire. C'etait lui qui avait grimpe sur le mur du cimetiere; +la demi-obscurite l'avait fait paraitre encore plus gros et plus +blanc, et avait donne a sa tete et a son corps l'apparence d'une tete +et d'epaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal +avait un oeil hors de la tete et un cote du crane brise; ses +convulsions avaient cesse; il ne remuait plus. + +"Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons +notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lancant ma pierre; +je vais demander aux ouvriers des fours a platre a qui appartient cet +animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?" + +Et, se retournant vers Jules, il l'apercut etendu par terre, pale et +sans mouvement. + +"Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que +vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laisse venir +avec moi; ces enfants de chateau, c'est poltron comme tout; je +vous demande un peu, la! Y avait-il de quoi s'evanouir, s'effrayer +seulement?" + +Le pauvre Blaise etait bien embarrasse: il lui soufflait sur la +figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le +visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la +tete; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, apercut le chat blanc +etendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'eloigner. + +"N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre +chat, que j'ai tue d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est +venge sur votre joue et sur ma main." + +Jules, un peu rassure, se leva lentement et saisit la main de Blaise +pour s'eloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un +fantome, et qui lui avait occasionne une si grande frayeur. + +"Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le +mort, pour que je le fasse reconnaitre par quelqu'un. Un beau chat, +ajouta-t-il en le ramassant. + +JULES + +Par ou allons-nous donc passer pour aller a la route? + +BLAISE + +Par le cimetiere, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons +pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage. + +JULES + +Je ne veux point passer par le cimetiere..., non, non..., je ne le +veux pas, j'ai trop peur. + +BLAISE + +De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que +notre fantome n'en est pas un? Ce n'etait qu'un chat. + +JULES + +Je veux retourner par le chemin de la riviere, par lequel nous sommes +venus. + +BLAISE + +Et les fours a chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le +plus joli de la promenade. + +JULES + +Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne +viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir +tout le monde. + +BLAISE + +Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais, +tout de meme, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais +crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse +mon chat sans demander a qui il appartient." + +Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours a chaux, suivit +Jules, qui marchait tres vite pour rentrer a la maison le plus tot +possible. A cent pas de l'avenue du chateau ils rencontrerent Helene +et sa bonne, qui les cherchaient de tous cotes. + +HELENE + +Ou as-tu ete, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu +etais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrive quelque +accident; il est tres tard, nous devrions etre couches depuis +longtemps; allons, mon frere, rentrons vite, tu vas etre gronde. + +JULES + +Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; il m'a +mene dans des chemins dangereux, j'ai manque d'etre mange par des +chiens enormes, et puis j'ai manque d'etre etrangle par les fantomes +du cimetiere! + +HELENE + +Qu'est-ce que tu dis? Les fantomes du cimetiere! Tu sais bien qu'il +n'y a pas de fantomes. + +BLAISE + +Ne l'ecoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantomes, nous n'avons +vu qu'un gros chat blanc monte sur le mur du cimetiere. Je l'ai +malheureusement tue d'un coup de pierre. Et quant a emmener M. Jules, +c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais +mieux aime qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empecher de +m'accompagner. + +HELENE + +Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies; +c'est tres mal; ne repete pas a maman ce que tu m'as dit, parce que tu +ferais injustement gronder le pauvre Blaise. + +BLAISE + +Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter +de moi, pourvu qu'il dise la verite." + +Helene ne repondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait +souvent, et elle craignait qu'il ne fit gronder le pauvre Blaise, +qu'elle savait innocent. + +Mme de Trenilly etait descendue dans la cour pour avoir des nouvelles +de Jules, dont elle etait inquiete; en le voyant revenir avec sa +soeur, elle alla a eux et demanda avec inquietude ce qui l'avait +retenu si longtemps. + +JULES + +Maman, c'est Blaise qui m'a emmene bien loin; j'avais tres peur, mais +il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetiere. + +LA COMTESSE + +Au cimetiere! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc a ton habit? Le dos +est plein de poussiere, comme si tu t'etais roule par terre. Serais-tu +tombe? T'es-tu fait mal? + +JULES + +C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc. + +LA COMTESSE + +Pourquoi a-t-il tue ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant? +Il est donc mechant, ce Blaise? + +JULES + +Oui, maman, il est tres mechant et il ment souvent ou plutot toujours. + +--Maman, reprit Helene avec indignation, Blaise est tres bon et ne +ment pas. C'est Jules qui ment et qui est mechant. Blaise m'a dit que +Jules avait voulu absolument le suivre a la promenade, et il a tue ce +chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantome: mais il ne voulait pas +le tuer, et il en est tres fache. + +LA COMTESSE + +Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un etranger +pour accuser ton frere? + +HELENE + +Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent. + +LA COMTESSE + +Helene, toi qui pretends etre pieuse, sois plus charitable et plus +indulgente pour ton frere. Montons au salon; je tacherai demain de +savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le +merite." + +Jules eut mieux aime que sa mere ne parlat plus de cette affaire; mais +Helene, qui avait pitie du pauvre Blaise calomnie, fut au contraire +satisfaite de la promesse de sa mere. En allant se coucher, elle +reprocha a Jules sa mechante conduite; il repondit, comme a son +ordinaire, par des injures et des coups de pied. + +Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir +Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de +l'innocence de Blaise et de la mechancete de Jules; mais la crainte de +rabaisser son fils en donnant raison a un petit paysan l'empecha de +punir Jules comme il le meritait. + + + +V + +UN MALHEUR + + +Un jour, Blaise bechait et arrosait le jardin d'Helene, lorsqu'ils +entendirent des cris percants qui provenaient d'une maison placee de +l'autre cote du chemin, et habitee par une pauvre femme et ses cinq +enfants. Blaise jeta sa beche et courut vers la maison d'ou partaient +les cris; Helene l'avait suivi; ils arriverent au moment ou la pauvre +femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garcon de deux ans, +qu'elle avait laisse jouer dans un verger au milieu duquel etait la +maison. Dans un coin du verger elle avait creuse une petite mare pour +y laver le linge de son plus jeune enfant, age de trois mois. Elle +etait rentree pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant +cette courte absence, celui de deux ans etait tombe dans la mare; il +n'avait pas pu en sortir et il avait ete noye. La mere poussait des +cris percants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mere, +qui se debattait en convulsions; les autres avaient ramasse l'enfant, +le deshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et +de tout son corps. Blaise courut a toutes jambes chercher un medecin. +Helene, quoique saisie et tremblante, aidait a essuyer l'enfant et a +l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres +voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le medecin, aider +a rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et +elle courut les prevenir du malheur qui etait arrive. Deux habitants +du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux differents remedes qui +pouvaient etre utiles, et entrerent chez la pauvre femme. Pendant que +Mme Renou cherchait a consoler et a encourager la malheureuse mere, M. +Renou fit etendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu; +on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer +des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usites en de pareils +accidents, mais sans succes: l'enfant etait sans vie et glace. Quand +son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta a genoux devant le +corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans +ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement +la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne +voulait pas s'en detacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba +dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son +evanouissement pour la deshabiller, la coucher dans son lit et porter +l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Helene n'avait +pas ete inutile pendant cette scene de desolation: elle bercait et +soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait, +et qui criait pitoyablement dans son berceau. Helene finit par le +calmer et l'endormir. + +Quand tout fut fini pour l'enfant noye et qu'on l'eut pose sur un lit, +enveloppe de couvertures, le medecin arriva. + +"Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore? + +--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-etre a +employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et +tachez de rappeler cet enfant a la vie." + +Le medecin decouvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur; +apres un examen de quelques minutes, il se releva. + +"L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de +son coeur. + +--Mais n'y aurait-il pas quelque remede qui pourrait le ranimer? + +--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez deja fait: soufflez +de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des +sinapismes, tachez de ranimer les battements du coeur; mais je crois +que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute." + +En disant ces mots, jetant a la mere desolee un regard de compassion, +il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, desolee +de cet arret du medecin et de son prompt depart, s'ecria: + +"Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyes apres deux +heures de soins; nous n'avons pas reussi jusqu'a present, mais nous +serons peut-etre plus heureux en continuant." + +Mme Renou, aidee des voisins charitables qui n'avaient cesse de donner +tous leurs soins a la mere et a l'enfant, recommenca ce qui avait +ete vainement essaye depuis une heure. La pauvre mere reprit quelque +espoir en voyant continuer les secours que l'arrivee du medecin avait +interrompus. + +Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner, +rechauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon resultat. Quand Mme +Renou vit l'inutilite de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans +des linges qui devaient etre son linceul, et elle le le laissa sur le +lit de la chambre ou il avait ete transporte. + +"Mon enfant, mon cher enfant! s'ecria la mere en voyant revenir Mme +Renou, vous l'avez abandonne. + +--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris +votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, ou il prie +pour vous et pour ses freres et soeurs. + +--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mere en +sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, a dix pas +de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais ete moins desolee de le voir +mourir dans son lit. + +--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant etait mort dans son lit, +c'eut ete par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement +pendant plusieurs jours; c'eut ete plus terrible encore; le bon Dieu +vous a epargne cette douleur." + +Pendant longtemps encore, Mme Renou resta pres de la pauvre femme sans +pouvoir calmer son desespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux +mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais +des plus efficaces. + +"Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'etes pas raisonnable; +puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empecher. + +--A quoi vous sert de vous desoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas +vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant. + +--Soyez raisonnable, dit la troisieme, et voyez donc qu'il vous reste +encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas. + +--Et le pauvre innocent qui, en se reveillant, aura besoin de votre +lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme +vous le faites! + +--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez, +voyez Mme Desire qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le +sien." + +En effet, Mme Desire Thorel, bonne et gentille jeune femme qui +demeurait tout pres, et qui avait un enfant au maillot, etait accourue +a la premiere nouvelle du malheur arrive a Marie. Elle avait aide avec +bonte et intelligence Mme Renou dans les soins donnes a l'enfant noye; +au reveil du petit, qu'Helene avait endormi, elle le prit, l'enveloppa +de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le +sien; elle ne le reporta que plusieurs heures apres, lorsque la mere, +revenant un peu a elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda +ce dernier petit, le seul qui put etre pres d'elle; les autres etaient +a l'ecole ou dans une ferme, ou on les employait a garder des dindes +et des oies. + +Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin +sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua +insensiblement. Mme Renou et Helene allerent tous les jours et +plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa +douleur et pourvoir a ses besoins et a ceux de sa famille. Helene +s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les +vetements epars, mettait de l'ordre dans le menage, pendant que Mme +Renou causait avec Marie et cherchait a lui donner la resignation +d'une pieuse chretienne soumise aux volontes de Dieu. + +Jules profitait des absences plus frequentes d'Helene pour multiplier +ses sottises, dont le pauvre Blaise etait toujours l'innocente +victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants. + + + +VI + +VENGEANCE D'UN ELEPHANT + + +"Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus +grand de tous les animaux crees par le bon Dieu, et, malgre sa grande +taille, le plus doux, le plus obeissant. Venez, Messieurs, Mesdames, +admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tete, deux +sous." + +L'homme qui parlait ainsi etait entre dans la cour du chateau avec +son elephant, un des plus gros de son espece et, comme le disait son +maitre, un des plus doux. En un instant une douzaine de tetes se +firent voir aux fenetres, entre autres celle de Jules; il accourut +aussitot pour voir l'animal de plus pres; Helene et sa mere le +suivirent bientot, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans +la cour assez de monde pour donner une representation du savoir-faire +de l'elephant, le maitre passa une sebile devant toutes les personnes +presentes, et chacun y deposa son offrande. La sebile se trouvant +suffisamment remplie, le maitre fit deployer a l'elephant tous ses +talents. Il lui fit lancer une enorme boule et la recevoir au bout de +sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; deboucher une bouteille de +vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en repandre une goutte, +en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala +comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de +devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes +pouvaient a peine soulever, et que l'elephant enleva avec la meme +facilite qu'un enfant aurait mise a manier une noix; et il lui fit +executer beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui +excitaient l'admiration de tous les spectateurs. + +Quand la representation fut terminee, le maitre s'approcha de M. de +Trenilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses +granges. M. de Trenilly y consentit, a la grande joie des enfants, qui +comptaient bien revoir l'elephant dans son appartement et lui apporter +a manger. + +"Que donnez-vous a diner a votre elephant? demanda Jules au maitre. + +--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son +avec des choux et des carottes. + +--Ou sont vos boulettes? demanda Jules. + +--Je vais les appreter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites. + +--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'elephant, et +nous regarderons comment il les mange. + +--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour +le maitre d'ecole qui m'a commande des modeles d'ecriture pour les +enfants qui commencent. + +--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite! + +--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps. + +--Papa, papa, dit Jules a M. de Trenilly, dites a Blaise de venir +jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son +travail. + +--Va jouer, Blaise, dit M. de Trenilly, tu travailleras un autre jour. + +--Mais, Monsieur le comte... + +--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trenilly avec quelque +impatience: il est bon d'aimer a travailler, mais il faut aussi savoir +jouer; chaque chose en son temps." + +Blaise n'osa pas repliquer et suivit a contre-coeur et a pas lents +Jules qui courait a la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe +de l'elephant. + +"Blaise, Blaise, depeche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les +boulettes de l'elephant." + +Blaise ne se depechait pas: quand il arriva, les boulettes etaient a +moitie faites; c'etaient des boules, grosses comme des melons; dans +chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une +livre de beurre et deux livres de pain; tout cela etait mele, petri et +roule. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on +faisait cuire deux enormes paniers de choux, de carottes, de navets, +de pommes de terre, avec une forte poignee de sel et une livre de +beurre. + +"Cet elephant doit couter cher a nourrir, dit Blaise, il mange a un +seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours a papa, maman et moi. + +JULES + +Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande +pour vivre, je suppose. + +BLAISE + +De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et +il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing +nous en avons de reste pour le lendemain. + +--Pas possible! s'ecria Jules avec etonnement. Moi, je ne mange que de +la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine? + +BLAISE + +Du fromage, un oeuf dur, des legumes, avec du pain, bien entendu. +Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux. + +JULES + +Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien +du tout. + +BLAISE + +Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de +la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais +voyez, voila qu'on porte a manger a l'elephant; approchons pour le +voir avaler ses boulettes." + +Jules courut a la grange; il voulut entrer. + +"N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand +l'elephant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il +pourrait vous faire du mal. + +--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir +quand il mange. + +--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui +est sous la fenetre; vous verrez tres bien dans la grange sans courir +aucun danger." + +Jules grimpa sur le banc; la fenetre de la grange etait ouverte; il +vit parfaitement l'elephant saisir les boules avec sa trompe et les +porter a sa bouche; de meme pour la soupe; sa trompe lui servait de +cuillere et de fourchette. + +Quand il eut fini son repas, il tourna la tete vers Jules et Blaise, +qui restaient a la fenetre, et allongea vers eux sa trompe comme pour +demander quelque chose. + +"On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste +dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassees devant +notre porte; je vais voir s'il les aime." + +Et Blaise presenta une pomme a la trompe de l'elephant; l'animal la +flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisieme +eurent le meme succes; quand toutes les six furent mangees et qu'il +continua a allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de +sa poche une longue epingle avec laquelle il embrochait les pauvres +papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de +la trompe de l'elephant. Celui-ci parut irrite; il secoua sa trompe +et sa tete, leva les jambes l'une apres l'autre comme s'il faisait le +mouvement d'ecraser quelque chose; mais il se calma promptement et +allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise. + +"Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses +deux mains vides et en lui caressant la trompe. + +--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'ecria +Jules. Tiens, tiens, tiens." + +Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'epingle sur sa trompe +allongee. + +Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui +comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un +enorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versee pour le faire boire. + +"Il boit! il boit! s'ecria Jules. Dieu, quelle quantite d'eau il +avale!" + +Quand l'elephant eut presque vide le cuvier, il se retourna vers la +fenetre ou etaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe +vers Jules et lui lanca un jet d'eau avec une telle force, que Jules +fut jete de dessus le banc ou il etait monte. La trompe de l'elephant +le poursuivit a terre et continua a l'inonder de telle facon, qu'il ne +pouvait ni crier ni se relever. + +Le bon Blaise, effraye des mouvements convulsifs de Jules, et ne +sachant comment faire finir la vengeance de l'elephant, s'elanca vers +le bout de la trompe en joignant les mains et en criant: + +"Oh! elephant, mon cher elephant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire +etouffer." + +Des que l'elephant vit que Blaise, qui s'etait jete devant Jules, +allait etre inonde, il arreta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il +reversa l'eau qui y etait encore dans le cuvier d'ou il l'avait tiree. + +Blaise aida Jules a se relever; a peine fut-il debout, qu'il repoussa +Blaise avec colere en criant: + +"C'est ta faute, mechant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur +ce banc; c'est toi qui as attire l'elephant en lui donnant de vilaines +pommes, que tu nous a volees probablement. Va-t'en; je le dirai a +papa. + +--Comment, Monsieur Jules, repondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc +fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux; +j'ai donne mes pommes a l'elephant pour lui faire plaisir; et les +pommes etaient bien a moi, elles sont tombees d'un pommier qui est a +papa." + +Jules continuait a crier et a repousser a coups de pied et a coups de +poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider a marcher avec ses habits +ruisselants d'eau. + +Toute la maison etait accourue aux cris de Jules: quand Helene le vit +trempe des pieds a la tete, elle eut peur et crut a un accident. + +"Non, c'est la faute de ce mechant Blaise, dit Jules, pleurant pendant +qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait. + +HELENE + +Comment, Blaise, tu as jete Jules dans l'eau? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute +sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache. + +HELENE + +Qu'est-ce qui l'a mouille ainsi? + +BLAISE + +C'est l'elephant, Mademoiselle, qui lui a crache de l'eau a la figure. + +HELENE + +Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait etre +drole, car ce n'est certainement pas dangereux. + +BLAISE + +Ma foi, Mademoiselle, l'elephant etait bien en colere tout de meme, +et si je ne m'etais pas jete devant M. Jules, l'eau aurait fini par +l'etouffer, car il ne pouvait pas respirer. + +HELENE + +Pourquoi l'elephant etait-il en colere et pourquoi ne t'a-t-il pas +jete de l'eau comme a Jules?" + +Blaise raconta a Helene ce qui etait arrive, et Helene lui promit de +le redire a sa maman, pour qu'elle ne crut pas les mensonges de Jules. + +A peine Helene avait-elle quitte Blaise, qui s'en retournait +tristement a la maison, qu'elle rencontra son pere qui avait l'air +irrite. + +LE COMTE + +Sais-tu ou est Blaise, Helene? Je cherche ce petit drole pour lui +tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des mechancetes. + +HELENE + +Et qu'a-t-il donc fait, papa? + +LE COMTE + +Il a manque faire tuer Jules par l'elephant en le forcant a monter +sur une fenetre d'ou il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais +garnement s'est mis a exciter l'elephant; quand celui-ci a ete bien en +colere, Blaise s'est sauve bravement; le pauvre Jules, qui etait +pris sur cette fenetre, a ete jete par terre par l'elephant, qui +lui lancait a la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa +trompe. + +HELENE + +Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient +de me raconter comment la chose s'est passee, et il n'a aucun tort." + +Et Helene raconta a son pere ce que venait de lui dire le pauvre +Blaise. M. de Trenilly fut tres embarrasse, car, cette fois encore, +l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Apres quelques +instants de reflexion, il dit: + +"Je trouve pourtant singulier, Helene, que, chaque fois que Jules sort +avec Blaise, il lui arrive quelque facheuse aventure; et quand il sort +seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire. + +HELENE + +C'est vrai, papa, et pourtant je suis sure que Blaise n'a aucun tort +et que Jules invente. + +LE COMTE + +Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai +Jules a jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois etre un +vaurien." + + + +VII + +LA MARE AUX SANGSUES + + +Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais +M. de Trenilly venait de lui donner un ane, et il avait besoin de +quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades. + +"Papa, dit-il a son pere, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour +jouer avec moi? + +LE COMTE + +Tu sais, Jules, que je n'aime pas a te voir sortir avec Blaise; il +t'arrive chaque fois une aventure desagreable. + +JULES + +Papa, c'est que je voudrais monter a ane, et j'ai besoin de lui pour +m'accompagner. + +LE COMTE + +Tu as monte a ane tous ces jours-ci et tu t'es bien passe de Blaise. + +JULES + +Oui, papa, parce que je suis reste dans le parc, mais je voudrais +aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul. + +LE COMTE + +Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'ecoute pas et ne +souffre pas qu'il te fasse quelque sottise. + +--Oh! papa, soyez tranquille", dit Jules en s'elancant hors de la +chambre pour courir chez Blaise. + +Il arriva tout essouffle chez Anfry. + +"Ou est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui. + +--Blaise n'y est pas, Monsieur, repondit Anfry d'un ton sec. + +JULES + +Ou est-il? je veux l'avoir tout de suite. + +ANFRY + +Il est dans les champs, Monsieur, a arracher des pommes de terre. + +JULES + +Allez le chercher. + +ANFRY + +Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage presse. + +JULES + +Alors je vais dire a papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir +avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content. + +ANFRY + +Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que +je fais mon devoir. + +JULES + +De quel cote est Blaise? + +ANFRY + +Du cote de la mare aux sangsues? + +JULES + +Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues? + +Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement." + +Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra a la +maison, fit seller son ane, et partit comme pour se promener dans le +parc. Mais il sortit par une petite barriere et fit galoper son ane du +cote de la mare aux sangsues; la route etait pierreuse, mauvaise et +assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit +pres d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui +travaillait avec ardeur a arracher les pommes de terre de son pere; il +les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs +qu'il placait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il +n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'ane. + +"Blaise! Blaise!" cria Jules. + +Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans repondre. + +"Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je +t'appelle? + +BLAISE + +Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais +pas a vous repondre. + +JULES + +Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi. + +BLAISE + +Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage presse. + +JULES + +Pour m'accompagner dans ma promenade a ane. Maman ne veut pas que +j'aille seul dans les champs. + +BLAISE + +Alors pourquoi y etes-vous venu? Et puisque vous etes venu seul, vous +pouvez bien vous en retourner de meme. + +JULES + +Tu es un mechant, un grossier, un impertinent, je le dirai a papa. + +BLAISE + +Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la premiere fois +que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empecher; +d'ailleurs, le bon Dieu est la pour me proteger. + +JULES + +Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te +laisserai monter mon ane. + +BLAISE + +Est-ce que j'ai besoin de votre ane, moi? J'ai deux jambes qui valent +mieux que les quatre de votre ane. + +--Imbecile! insolent!" lui cria Jules en s'en allant. + +Blaise reprit son ouvrage en riant de la colere de Jules, et Jules +reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le +trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il +avait desobei en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas +dire que Blaise l'eut accompagne en partant, puisque les domestiques +l'avaient vu sortir seul. + +"Voyons, se dit-il, cette mare ou il y a des sangsues; je voudrais +bien en voir quelques-unes." + +Il approcha tout pres de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en +vit pas une seule. La pente qui y descendait etait douce; il fit +entrer son ane dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur +du clapotement produit par les jambes de l'ane et qu'elles se +montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus +son ane, jusqu'a ce qu'il eut de l'eau a mi-jambes; il commenca alors +a voir des betes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient +autour de l'ane, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait a +les regarder et a les voir accourir de tous cotes, lorsque l'ane se +mit a sauter, a ruer; Jules perdit l'equilibre, tomba dans l'eau, et +l'ane sortit de la mare et se dirigea vers le chateau en courant de +toutes ses forces. + +Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit ou etait tombe Jules; +il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqures au visage; +il crut que c'etait une guepe et y porta la main pour la chasser; sa +main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les +piqures devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une a +la main, et vit avec effroi que c'etait une sangsue qui s'y etait +attachee; il en etait de meme a la figure. Jules poussa des cris +percants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut a son aide; en le +voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il +s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'etaient +posees sur ses vetements, et grimpaient pour arriver au cou, aux +mains, au visage. + +"Deshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans +votre pantalon." + +Jules, tremblant de peur, n'aurait pu defaire ses vetements sans le +secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il +avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du +pantalon et sur la veste. Apres avoir bien exprime l'eau des vetements +mouilles, il se deshabilla lui-meme, passa a Jules sa chemise seche, +sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revetit lui-meme la chemise +glacee et le pantalon trempe de Jules. + +BLAISE + +Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si +grossierement, mais vous etes du moins dans des vetements secs et +chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons +faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer +bien vite. + +JULES + +Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me +piquent. + +BLAISE + +Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on +vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues. + +JULES + +C'est ta faute, aussi. Tu m'as laisse aller seul, au lieu de venir +avec moi. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, vous etiez bien venu seul, et j'avais mes pommes +de terre a rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous +jeter dans la mare aux sangsues. + +JULES + +Si tu etais avec moi, tu m'aurais empeche de tomber. + +BLAISE + +Et comment vous en aurais-je empeche? Vous ne m'auriez pas ecoute. + +JULES + +Non; mais quand l'ane s'est mis a sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu +par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare. + +BLAISE + +Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante +sangsues aux jambes? Grand merci! + +JULES + +Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquees! Moi, je +n'aurais pas eu de morsures au visage et a la main. + +BLAISE + +Ah bien! Monsieur Jules, voila le merci que vous me donnez pour vous +avoir empeche d'avoir encore une quinzaine de sangsues apres vous, +et pour vous avoir donne des habits secs en place des votres qui me +glacent le corps! + +JULES + +Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais +pantalon rapiece, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me +genent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu +de chemise si fine et un si joli pantalon! + +--Ah bien! reprenons chacun le notre, dit Blaise en s'arretant, +indigne de tant d'egoisme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous +d'affaire comme vous pourrez. + +--Non, je ne veux pas! s'ecria Jules, qui craignait de grelotter dans +ses beaux habits mouilles. Je me deshabillerai a la maison." + +Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas +infliger cette punition a Jules, et, sentant le froid le gagner, il se +mit a marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux +cris de Jules qui suivait de loin en trainant ses sabots et criant: + +"Attends-moi, attends-moi, mechant egoiste! Voleur, rends-moi mes +habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais +lui raconter!" + +Blaise rentra chez son pere par une petite porte du parc, pendant +que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues etaient +tombees en route, et le sang qui coulait des piqures lui inondait le +visage. + +Son pere etait a la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable +etat. + +LE COMTE + +Qu'as-tu, Jules, mon garcon? Tu es blesse? + +JULES + +C'est Blaise, papa; c'est sa faute. + +LE COMTE + +Encore ce petit miserable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser +aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel etat tu es! + +Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, ou la +bonne Helene lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui +couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqures de sangsues. + +"Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'ecria M. de Trenilly +etonne. + +--C'est Blaise, qui m'a fait aller a la mare aux sangsues, qui m'a +jete dedans apres y avoir fait entrer le pauvre ane, et qui m'a force +de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire +ses habits de dimanche. + +--Nous verrons bien cela, dit M. de Trenilly, profondement irrite. Je +l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet +par son pere." + +Un domestique frappa a la porte. + +"Entrez, dit la bonne. + +--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter; +il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules. + +--Tes habits! dit avec quelque emotion M. de Trenilly. Tu disais, +Jules, que Blaise voulait les garder! + +JULES, _avec embarras_ + +C'est son papa qui l'aura force a les rendre, probablement. Il aura eu +peur de vous; j'avais dit a Blaise que je vous raconterais tout. + +--Dites a Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre", dit M. de +Trenilly au domestique. + +Le domestique sortit. + +La bonne avait arrete le sang avec de la poudre de colophane et avait +rhabille Jules. Son pere voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se +trouver en presence d'Anfry, et il demanda a rester sur son lit. + +"Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise +m'a raconte l'accident qui lui est arrive, et je craignais qu'il ne +fut indispose. + +--Sans etre malade, il n'est pas bien, repondit M. de Trenilly; mais +je m'etonne que votre fils ait ose vous parler d'un accident dont il a +ete la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits +de Jules. + +ANFRY + +Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a +rien fait qui puisse meriter des reproches; au contraire, c'est lui +qui est venu au secours de M. Jules. + +LE COMTE + +Joli secours, en verite, que de le pousser dans une mare pleine de +sangsues! + +ANFRY + +Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules, +puisqu'il n'etait pas avec lui? + +LE COMTE + +Pas avec lui! Voila qui est fort, quand l'echange des habits prouve +clairement qu'ils etaient ensemble. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donne ses +vetements a M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempes, +lorsque, l'entendant crier, il est venu a son secours; mais ils +etaient si peu ensemble, que M. Jules a ete du cote de la mare aux +sangsues pour le chercher. + +M. DE TRENILLY + +C'est votre vaurien de fils qui vous a conte cela, et vous le croyez, +en pere faible que vous etes? + +ANFRY, _avec emotion_ + +Pardon, Monsieur le comte, vous etes le maitre et je suis le +serviteur, et je ne puis repondre comme je le ferais a mon egal, pour +justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois +a Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations +fausses que M. Jules a portees contre lui. + +M. DE TRENILLY, _avec colere_ + +C'est-a-dire que Jules a menti?... + +ANFRY, _avec calme_ + +Je le crains, Monsieur le comte. + +M. DE TRENILLY, _avec ironie et une colere contenue_ + +C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc, +Monsieur Anfry, que vous a raconte M. Blaise pour vous donner une si +pauvre opinion de la sincerite de mon fils? + +ANFRY, _avec calme et fermete_ + +Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long." + +Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'etait passe, sans oublier la +visite que lui avait faite Jules a la recherche de Blaise et le depart +de Jules tout seul, monte sur son ane. + +Le recit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trenilly, qui +commenca lui-meme a douter de la verite du recit de Jules, mais sans +pouvoir admettre chez son fils une pareille faussete. + +"C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la +verite; je reparlerai a Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry, +ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le +crois et comme il l'a deja ete plus d'une fois vis-a-vis de mon fils, +j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez +vigoureusement. + +ANFRY + +Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il +s'etait rendu coupable de mechancete, de calomnie, de mensonge. Si je +voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par +la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et +honnete, et je n'ai pas a rougir de lui." + +En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et +d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du pere. + +M. de Trenilly retourna pres de Jules, le questionna de nouveau et lui +redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite +chez Anfry et son depart en l'absence de Blaise, avoua ces deux +circonstances, qu'il n'avait pas ose reveler, dit-il, de peur d'etre +gronde pour avoir ete seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant +trouve Blaise a l'endroit indique par Anfry, tout s'etait passe comme +il l'avait d'abord raconte. + +M. de Trenilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans +les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ebranlait sa confiance +pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de +faussete et de mechancete dans son fils bien-aime. Dans le doute, il +n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne +pouvant lui donner raison. + + + +VIII + +LES FLEURS + + +Quelque temps se passa ainsi; Jules avait recu la defense expresse de +jouer avec Blaise, que les gens du chateau regardaient d'un air de +mefiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il +venait faire une commission au chateau; on refusait sechement ses +offres de service. Helene etait la seule qui lui dit un bonjour amical +en passant devant la grille. M. de Trenilly le repoussait durement +quand Blaise, toujours obligeant, se precipitait pour lui ouvrir la +porte. + +Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on +avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade +favorite et solitaire le long de la petite riviere longeant les fours +a chaux. Arrive la, il s'asseyait et il pleurait. + +"Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on +m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon +Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me +revolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en +vouloir a personne, pas meme a M. Jules, qui me fait tant de mal... +Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'etre si mauvais; il doit +toujours craindre que la verite ne se sache!... Pauvre garcon! je vais +bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me +croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est la +ou j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru mechant et +menteur. + +Console par ces reflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il +etait triste malgre lui, et il songeait au temps heureux ou il avait +le bon petit Jacques pour maitre et pour ami. + +Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec +Helene, a laquelle il faisait sans cesse des mechancetes, et qui +aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mere. + +Deux mois au moins apres sa derniere aventure avec Blaise, Jules +demanda un jour si instamment a son pere de faire venir Blaise pour +l'aider a becher son jardin, que M. de Trenilly y consentit. Jules +n'osa pas aller le chercher lui-meme, car il avait peur d'Anfry, mais +il dit a un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de +Trenilly et de l'amener dans le petit jardin. + +Blaise fut tres surpris d'etre demande par M. le comte; son pere lui +dit qu'il devait obeir, et malgre sa repugnance il se dirigea vers +le jardin de Jules et d'Helene, ou il croyait trouver le comte. En +apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut a lui et +l'entraina vers un carre de legumes en lui disant: + +"Papa te fait dire d'arracher ces legumes, de becher tout cela et d'y +planter des fleurs du potager. + +--Je n'ai pas apporte ma beche, dit Blaise. + +--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Helene", dit Jules avec +joie et empressement, car il s'etait attendu a un refus, sentant bien +que Blaise devait se trouver gravement offense. + +Le pauvre Blaise, ne voulant pas desobeir a un ordre qu'on lui donnait +de la part de M. de Trenilly, prit la beche sans mot dire et commenca +son travail. + +JULES + +Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si dispose +a causer. + +BLAISE + +Je ne le suis plus, Monsieur. + +--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la +cause du silence et du serieux de Blaise. + +BLAISE + +Depuis que vous m'avez calomnie, Monsieur Jules; mais je ne vous en +veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et +je n'aime pas a me trouver seul avec vous. + +--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant. + +--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre +moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine +par rapport a papa et a maman, et puis..." + +Blaise se tut. + +"Acheve, dit Jules; et puis quoi encore? + +--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport a vous, parce que vous +offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira +un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au +bon Dieu et prendre la resolution de ne plus jamais l'offenser." + +Jules rougit; il sentait la generosite des sentiments de Blaise et la +verite de ses paroles; mais son orgueil se revolta. + +JULES + +Je te prie de ne pas te donner tant de peine a mon sujet et de ne pas +faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-meme. + +BLAISE + +Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le +bon Dieu vous ecouterait, et vous vous corrigeriez. + +JULES + +Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour +remplir le carre. + +BLAISE + +Quelles fleurs faudra-t-il demander? + +JULES + +Des hortensias, des dahlias, des geraniums, des reines-marguerites, +des pensees. + +BLAISE + +Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout +cas, je ferai de mon mieux." + +Blaise partit et ne tarda pas a revenir avec une brouette pleine de +toutes sortes de fleurs. + +"Il n'y a pas de pensees, dit Jules; va me chercher des pensees." + +Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de +pensees. + +JULES + +Eh bien, je t'avais ordonne d'apporter des pensees! Quelles horreurs +m'apportes-tu la? + + +BLAISE + +Le jardinier n'a plus de pensees. Monsieur Jules; elles sont passees; +mais il vous a envoye en place les plus belles fleurs de son jardin. +Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin +quand vous n'en voudrez plus. + +--Voila comme je les soignerai, s'ecria Jules en se jetant sur les +fleurs, les pietinant et les brisant avec colere. + +BLAISE + +Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit +d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre +papa lui a bien recommandees! + +JULES + +Ca m'est egal; et qu'est-ce que ca te fait, a toi? Le jardinier n'a +pas le droit de me refuser les fleurs que mon pere paye, et qui sont a +moi. + +BLAISE + +Oh! quant a moi, Monsieur Jules, ca m'est egal. Comme vous dites, +c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je +ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est different; +c'est lui qui en est charge et c'est lui qui va etre gronde. + +JULES + +Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est +lui qui te les a donnees, et c'est toi qui les as demandees et +emportees. + +BLAISE + +Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obeir que je les +ai demandees, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu +la peine de les brouetter et de decharger la brouette. + +JULES + +Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant +pis pour toi. + +BLAISE + +Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commande de +vous apporter ces fleurs. + +JULES + +Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi. + +BLAISE + +Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de +tant de mechancete. + +JULES + +Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensees? +Entends-tu? des pensees! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporte +ces autres fleurs, je me suis fache et j'ai tout ecrase. + +BLAISE + +Quant a cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru +bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies +fleurs vous plairaient plus que les pensees que vous demandiez. + +JULES + +Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux. + +BLAISE + +Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'etat ou elles sont, ecrasees +et brisees. + +JULES + +Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les +donne; fais-en ce que tu voudras. + +Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterne. + +"Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je +n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et +qui les ai ecrasees en route. + +J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin; +peut-etre que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront +bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce +qu'il y a de mieux a faire pour epargner une gronderie a ce pauvre +homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque +mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est mechant, en +verite!" + +Tout en se parlant a lui-meme, Blaise ramassait les fleurs, les +enveloppait de terre humide, et les replacait dans sa brouette. Il les +amena pres de son jardin, ou travaillait son pere. + +"Papa, dit-il, voici de l'ouvrage presse que je vous apporte; des +fleurs a remettre en etat, si c'est possible. + +--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais +que leur est-il arrive? comme les voila brisees et abimees! + +--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour +de M. Jules, que je voudrais dejouer." + +Et Blaise raconta a son pere ce qui s'etait passe. + +"Je crois, mon garcon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les +fleurs; il eut mieux valu les laisser pourrir la-bas. + +--Papa, c'est que, d'apres ce que m'avait dit M. Jules, je craignais +que le pauvre jardinier ne fut gronde. M. de Trenilly ne regarde pas +souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les +mettre en bon etat et les reporter au jardinier, tout serait bien, et +le jardinier ne serait pas gronde. + +--Je veux bien, mon garcon, mais j'ai idee que cette affaire tournera +mal pour nous. Enfin le bon Dieu est la. Il faut faire pour le mieux +et laisser aller les choses." + +Anfry et Blaise preparerent des trous profonds dans le meilleur +terrain de leur jardin; ils y placerent les fleurs avec precaution, +apres avoir enveloppe les tiges brisees de bouse de vache. Anfry les +arrosa et en laissa ensuite le soin a Blaise. + +Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et +Blaise resolut de les porter au jardinier dans la soiree. + +Ce meme jour, M. de Trenilly alla visiter son jardin de fleurs, +accompagne du jardinier. + +LE COMTE + +Ou donc avez-vous mis les dernieres fleurs que j'avais fait venir de +Paris? Je ne les vois nulle part. + +LE JARDINIER + +Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai donnees a M. Jules +pour son jardin. + +LE COMTE + +Pourquoi les avez-vous donnees? Et comment vous etes-vous permis de +donner a un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir a grands +frais? + +LE JARDINIER + +Monsieur le comte, j'avais peur de facher M. Jules, qui m'a envoye +deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs. + +LE COMTE + +C'est une tres mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand +j'achete des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez +les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends." + +Le jardinier partit immediatement et revint tout penaud dire a M. de +Trenilly que les fleurs etaient disparues, qu'il n'y en avait plus +trace. M. de Trenilly, fort mecontent, envoya chercher Jules. Quand il +le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des +fleurs que le jardinier lui avait envoyees il y avait trois jours. + +JULES + +Je les ai plantees dans mon jardin, papa, elles y sont. + +LE JARDINIER + +Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que +les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes. + +JULES + +Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensees, +que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs. + +LE JARDINIER + +Mais, Monsieur Jules, c'est moi-meme qui ai charge la brouette de +Blaise. + +LE COMTE + +Comment, encore Blaise! Mais c'est un demon, que ce garcon! Je ne sais +en verite d'ou cela vient, mais, partout ou il est, il y a du mal de +fait. + +LE JARDINIER + +C'est pourtant un bon et honnete garcon, Monsieur le comte; je le +connais depuis qu'il est ne, et personne n'a jamais eu a se plaindre +de lui. + +--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trenilly avec hauteur, et ce n'est +pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs? + +JULES + +Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas +rapportees au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin." + +M. de Trenilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche, +et sortit precipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le +trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait +reellement ose prendre les fleurs; il y entra au moment ou Anfry +et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la +brouette. + +"Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson, +dit M. de Trenilly, s'avancant vers Blaise avec colere. + +--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se placant respectueusement, +mais resolument devant Blaise, pour le mettre a l'abri du premier +mouvement de colere de M. de Trenilly; Blaise n'est ni un voleur ni un +polisson. Monsieur le comte a encore une fois ete induit en erreur. + +--Erreur, quand la preuve est la sous mes yeux? dit le comte, +fremissant de colere. + +ANFRY + +Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberte de vous +demander ce que vous supposez! + +LE COMTE + +Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces +fleurs sont a moi, volees par votre fils, qui vous a fait je ne sais +quel conte pour expliquer leur possession. + +ANFRY + +Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent a lui, Monsieur le comte, +et la preuve c'est que les voila pretes a etre placees sur cette +brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a +ramassees lorsqu'elles venaient d'etre brisees et pietinees par M. +Jules, et il me les a apportees pour les mettre en bon etat et +les rendre a votre jardinier avant que vous vous soyez apercu de +l'accident arrive a ces fleurs. Voila toute la verite, Monsieur le +comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges, +vous verrez encore la place des brisures." + +M. de Trenilly etait fort embarrasse de son accusation precipitee; +il entrevit quelque chose de defavorable a Jules, et, ne voulant pas +approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en +alla aussi vite qu'il etait venu. + +"Merci, papa, de m'avoir bien defendu, dit Blaise; sans vous il +m'aurait battu avec sa canne. + +--S'il t'avait touche, j'aurais a l'heure meme quitte son service, +repondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le +fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour +s'amuser avec toi, et le pere...; enfin je ne ferai pas de vieux os +ici." + +Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules. + + + +IX + +LES POULETS + + +"Maman, dit un jour Helene, j'ai trouve dans un buisson quatre oeufs +de poule; la fermiere dit que ce sont les poules Creve-Coeur qui +perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous +mangerons ce soir, Jules et moi. + +--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu +ferais mieux, Helene, de les faire couver, repondit Mme de Trenilly. + +--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter a la +ferme pour les faire couver." + +Helene courut porter ses oeufs a la ferme, mais elle fut desappointee +en apprenant par la fermiere que dans le moment il n'y avait pas une +poule qui voulut couver. + +"Mais, ajouta la fermiere, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry, +Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien eclore +vos oeufs; on n'a qu'a les lui faire voir, elle se mettra a couver +sur-le-champ." + +Helene remercia et courut chez Anfry. + +"Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie +de vouloir bien faire couver a votre poule. J'espere que cela ne vous +derangera pas. + +--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce +matin a couver, et je n'ai pas d'oeufs a lui donner. Si vous voulez +venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer." + +Helene suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut a +l'appel de sa maitresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un +panier a couver; la poule sauta dans le panier, etendit ses ailes et +commenca sa besogne de la meilleure grace du monde. + +Helene etait enchantee et remercia Mme Anfry. + +"Combien de jours faut-il pour faire eclore les oeufs? demanda-t-elle. + +--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute +comment se comporte la couveuse? + +--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge +et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amities a Blaise." + +Helene retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles +de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein +d'orge et d'avoine. Elle avait prie sa mere de ne parler de rien +a Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa veritable +raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouat quelque +mauvais tour, en ecrasant les oeufs ou en empechant la poule de +couver. + +Le vingt et unieme jour, Blaise, qui attendait toujours Helene a la +porte, lui annonca que deux poulets etaient eclos. Helene courut a la +cabane ou couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire +quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins +venir manger les grains d'orge que la poule leur ecrasait avec son bec +avant de les leur laisser manger. + +Les poussins etaient fort jolis; ils etaient noirs, avec une huppe +noire et blanche. + +"Demain, Mademoiselle, les deux autres ecloront bien sur, dit Blaise. + +HELENE + +Et quand ils seront tous eclos, est-ce que je ne pourrai pas les +emporter chez moi? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mere jusqu'a ce +qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle. + +HELENE + +Combien de temps faudra-t-il attendre? + +BLAISE + +Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle. + +HELENE + +C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'a la +maison..." + +Helene n'acheva pas. + +BLAISE + +Est-ce que vous n'avez pas, un endroit ou vous puissiez les loger pour +la nuit, Mademoiselle? + +HELENE + +Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules..." + +Helene s'arreta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensee, ne +la questionna plus; il lui dit seulement: "Ils seront mieux ici que +partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux, +maman et moi, pour vous etre agreables, car nous ne pourrons jamais +oublier que vous seule avez toujours cru a mes paroles et a mon +innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je +n'oublierai pas votre bonte, Mademoiselle. + +HELENE + +Ce n'est pas de la bonte, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la +justice. J'aurais voulu que tout le monde pensat comme moi a ton +egard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frere qui a +donne mauvaise opinion de toi. + +BLAISE + +Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle? + +HELENE + +Moi, je crois que tu es le plus honnete, le meilleur, le plus +obligeant et aimable garcon qu'il soit possible de voir, et je crois +que Jules t'a indignement calomnie." + +Un eclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise. + +BLAISE + +Merci, ma bonne et chere demoiselle. Le bon Dieu me recompense de +n'avoir pas murmure contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les +jours de vous benir et de rendre M. Jules semblable a vous. + +HELENE + +Comment, mon pauvre Blaise, tu as la generosite de prier pour Jules, +qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi! + +BLAISE + +Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il +fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il +offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi +je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son ame. + +HELENE + +Excellent Blaise! Je dirai a papa et a maman tout ce que tu viens de +me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincerite. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose +a present. Depuis que je vais au catechisme pour ma premiere communion +l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des mechants, et +cela me console de souffrir un peu." + +Helene tendit la main a Blaise, qui la remercia encore avec +reconnaissance et affection; elle retourna lentement a la maison. En +rentrant, elle raconta a son pere et a sa mere ce que Blaise lui avait +dit, et elle fit part de son impression a l'egard de Blaise. + +"Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garcon, et je serais +bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments a son +egard. + +--Il faudrait pour cela, ma chere Helene, dit M. de Trenilly avec +froideur, que nous pensassions bien mal de ton frere, qui dit juste +le contraire de Blaise, et qui serait d'apres toi un menteur, un +calomniateur, un mechant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de +Blaise que de mon fils. + +HELENE, _avec feu_ + +Cela depend de quel cote est la verite, papa; si pourtant Blaise est +innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous +commettez. + +--Tu oublies que tu parles a ton pere, Helene, dit Mme de Trenilly +avec severite. + +HELENE + +Je n'avais pas l'intention de manquer de respect a papa, mais je suis +si peinee de voir mon frere si mal agir, et le pauvre Blaise tant +souffrir!... + +M. DE TRENILLY + +Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement +pas. + +HELENE + +Je l'ai pourtant souvent trouve tout en larmes, pendant qu'il +travaillait et qu'il etait tout seul, et il cherchait a me le cacher +et a sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demande pourquoi +il pleurait; il m'a repondu que c'etait parce qu'il ne pouvait +rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il etait +un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni +se promener avec lui. + +--Il n'a que ce qu'il merite", dit sechement M. de Trenilly. + +Helene ne repondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter +son pere en continuant a defendre Blaise, et elle se retira dans sa +chambre pour travailler seule comme d'habitude. + +Les poulets devenaient grands et forts; Helene avait decide avec +Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait +dans la cour du chateau, ou ils coucheraient dans une niche de chien +qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur +arranger la niche en poulailler. Par une fatalite malheureuse, Jules +rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les +mettre dans leur nouvelle demeure. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as dans ton panier? + +BLAISE + +C'est une commission, Monsieur Jules. + +JULES + +Montre-moi ce que c'est. + +BLAISE + +Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis presse. + +JULES + +Qu'est-ce qui te presse tant? + +BLAISE + +Maman m'attend pour dejeuner, Monsieur. + +JULES + +Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voila tout. + +Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il +craignait que Jules ne leur fit mal ou ne les fit echapper; il voulut +donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et +chercha a le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et +il allait le degager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant +le plus faible, ramassa une poignee de sable et la lui jeta dans les +yeux. La douleur fit lacher prise a Blaise; Jules saisit le panier et +l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, pres d'une mare, pour +examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en +voyant les poulets qui y etaient renfermes!" + +"Ce voleur de Blaise, s'ecria-t-il, voila pourquoi il ne voulait +pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des +poulets qu'il a voles dans notre basse-cour, et qu'il portait a son +voleur de pere pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras +mes poulets, mauvais garcon! Tiens, viens chercher ton dejeuner." + +En disant ces mots, le mechant Jules tira les poulets du panier les +uns apres les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres betes se +debattirent quelques instants, puis resterent immobiles, les ailes +etendues, flottant sur l'eau. + +Jules fut enchante de son succes et retourna tranquillement a la +maison. Il entra chez son pere. + +"Papa, dit-il, vous devriez defendre a Blaise de mettre les pieds dans +notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien caches +dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre +poulailler. + +M. DE TRENILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni +poulets ni poulailler. + +JULES + +C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai +arraches. + +M. DE TRENILLY + +Qu'en as-tu fait?" + +Jules ne s'attendait pas a cette question; il devint rouge et +embarrasse, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noye les pauvres +betes. + +"Pourquoi ne reponds-tu pas? dit M. de Trenilly en l'examinant avec +surprise. Est-ce que tu les a rendus a Blaise, par hasard? + +--Oui, papa, balbutia Jules. + +M. DE TRENILLY + +Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'ou il tenait ces +poulets, et les apporter a la fermiere, s'ils sont a elle. Et Blaise +les a-t-il emportes?" + +Jules commencait a craindre qu'on ne trouvat les poulets dans l'eau; +il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit: + +"Non papa, il..., il... les a jetes dans la mare. + +M. DE TRENILLY + +Mais la tete lui tourne, a ce mauvais garnement; ou est-il? + +JULES + +Je ne sais pas; je crois qu'il est alle a l'ecole." + +Jules savait bien que Blaise n'allait plus a l'ecole, mais il croyait +empecher par la son pere de questionner lui-meme Blaise et Anfry. + +Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveugle par le sable, ne pouvait +quitter la place ou il etait tombe; et a force pourtant de frotter +ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint a les tenir +entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau +dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'a ce que tout le sable +fut parti. Il pensa alors a se mettre a la recherche de Jules et de +son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Helene, qui allait +voir si son petit poulailler etait pret a recevoir ses chers poulets +Creve-Coeur. + +Helene s'arreta stupefaite a la vue des yeux rouges et bouffis de +Blaise. + +"Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi +as-tu pleure? + +--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jete +dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il +m'a vu aveugle, il m'a arrache le panier dans lequel j'apportais vos +poulets, et comme il s'est sauve avec, je crains qu'il ne leur soit +arrive malheur. + +--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'ecria Helene. Oh! Blaise, +mon cher Blaise, aide-moi a les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai +pas tues ou laches dans le parc! Mes pauvres poulets!" + +Helene et Blaise se mirent a courir de tous cotes; en cherchant dans +les massifs, Blaise trouva son panier vide. + +"Mademoiselle Helene, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans. + +--C'est que Jules les a laches ou tues, dit Helene; pour le coup, papa +ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes +petits Creve-Coeur." + +A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra +son pere. + +"Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes +jolis Creve-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a +arrache et s'est sauve avec. + +M. DE TRENILLY + +Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les +avait pris a la ferme. Mais si ce sont tes Creve-Coeur qu'apportait +Blaise, pourquoi les a-t-il laisse prendre a Jules? Il n'est guere +probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laisse +enlever son panier sans le defendre. + +HELENE + +Aussi a-t-il voulu empecher Jules de les prendre; mais Jules lui a +jete du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lache le panier. + +M. DE TRENILLY + +C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que +Blaise avait jete les poulets dans la mare. + +HELENE + +C'est impossible, papa. Blaise a soigne mes poulets depuis qu'ils +sont eclos; il leur avait prepare un poulailler dans une des vieilles +niches a chien, et il me les apportait pour que nous les y missions. + +M. DE TRENILLY + +Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets. + +HELENE + +Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce +que Jules a ete assez mechant pour les jeter a la mare? + +La pauvre Helene, sans attendre la reponse de son pere, courut du cote +de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la +mare, elle le vit tachant, avec une longue perche, d'attirer a lui +quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitot qu'il +apercut Helene, il lui cria: + +"Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider a faire revivre les pauvres +poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retire trois; +je cherche a atteindre le quatrieme. Le voici, je crois... Non, il a +encore coule sous ma perche... Tenez, le voila! Je l'ai, pour cette +fois." Et, se baissant, il saisit le quatrieme Creve-Coeur, qu'il +avait rapproche du bord avec sa perche. + +Helene pleurait pres de ses pauvres poulets, couches a terre sans +mouvement, le bec ouvert, les ailes etendues, les yeux entr'ouverts. +Blaise les porta sur l'herbe, les secha le mieux qu'il put, avec de +la mousse, avec son mouchoir et celui d'Helene; mais il eut beau les +frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets resterent +sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Helene et Blaise se +releverent. + +"Que ferons-nous de ces pauvres petites betes? dit Blaise. Des poulets +si jeunes, ce n'est pas bon a manger; d'ailleurs, ca fait mal au coeur +de manger des betes qu'on a soignees. + +--Il faut les enterrer, dit tristement Helene; ne les laissons pas +ici; les chats les devoreraient. + +--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire +a un medecin qu'on faisait revenir des noyes en les couvrant de cendre +tiede; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout pres: +plongeons-les dedans jusqu'a demain; en tout cas, cela ne leur fera +pas de mal, et peut-etre... qui sait,... la cendre tiede, en les +rechauffant, les ranimera-t-elle. + +--Essayons, dit Helene; il sera toujours temps de les enterrer +demain." + +Helene et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les porterent a la +buanderie, ou ils trouverent effectivement un tonneau de cendre; on +venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, +Helene y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'a la +tete, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermerent ensuite +la buanderie et s'en allerent chacun chez eux, Helene fort triste de +la mort de ses jolis Creve-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin +d'Helene, tous deux peines de la mechancete de Jules. Quand Helene +revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un +peu d'inquietude, pour savoir ce qu'avait dit son pere. + +"Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as +encore fait une mechancete au pauvre Blaise. + +--Moi, une mechancete? repondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc +fait, Helene? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se +sont passees. + +HELENE + +Je sais tres bien que tu as noye mes pauvres poulets, que tu les as +arraches a Blaise apres lui avoir jete du sable dans les yeux, et que +tu as conte des mensonges a papa. + +JULES + +Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait +vole des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent a toi; j'ai voulu +les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetes dans +la mare. + +--Menteur! s'ecria Helene avec indignation. C'est abominable de mentir +avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien reserver tes mensonges +pour papa, qui a la bonte de te croire; quant a moi, tu sais que je te +connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis. + +JULES, _avec colere_ + +Mechante! vilaine! J'irai dire a papa que tu me dis cinquante sottises +pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai +chasser avec son vilain pere. + +HELENE + +Tu en es bien capable; rien ne m'etonnera de ta part. C'est bien +triste pour moi d'avoir un si mechant frere." + +Helene lui tourna le dos et se mit a table pour ecrire. Jules resta un +instant indecis s'il resterait chez Helene pour la contrarier, ou s'il +irait se plaindre a son pere; il finit par quitter la chambre, et il +se dirigea vers le cabinet de M. de Trenilly, qui etait alors occupe a +lire. + +"Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste +pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges +que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, +pretendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi, +qu'elle voudrait bien l'avoir pour frere, et qu'elle serait enchantee +si vous me chassiez pour me mettre au college. + +--Helene est une sotte, repondit M. de Trenilly; elle est entichee +de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son +humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritee d'avoir +perdu ses poulets. + +--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a vole ses poulets. +Pourquoi faut-il que ce soit moi qui recoive des injures, parce que +son Blaise a menti? + +--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mele pas +de l'education de ta soeur; va te plaindre a ta mere, si tu veux, et +laisse-moi finir un travail tres serieux qui doit etre termine cette +semaine. Va, Jules, va, mon garcon." + +Jules sortit a moitie content: il avait espere faire gronder sa soeur, +et il n'avait pas reussi. Il ne voulait pas aller se plaindre a sa +mere; elle n'etait pas toujours disposee a le croire et a l'approuver, +comme M. de Trenilly, qui etait aveugle par sa tendresse pour son +fils. Quant a Helene, il n'avait aucune crainte qu'elle le denoncat, +parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il resolut +donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni +d'Helene. + +Le lendemain, apres le dejeuner, Helene demanda a sa mere la +permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour +l'aider. Mme de Trenilly y consentit, a la condition que Blaise ne +mettrait pas les pieds au chateau ni dans le jardin de Jules. Helene +le promit et ajouta en souriant que la defense serait probablement +tres bien recue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de +se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; +il venait chercher les poulets pour leur preparer une fosse. + +"Tu viens m'aider a enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher +Blaise? Ne passons pas devant le chateau, pour que Jules ne te voie +pas et ne vienne pas nous rejoindre. + +--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien. +Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis +fache de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frere, mais +je n'ai jamais rencontre de garcon aussi mechant pour moi que l'est M. +Jules... Mais nous voici arrives; allons prendre nos pauvres morts." + +Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que +repeta immediatement Helene, entree avec lui. Les poulets qu'on avait +cru morts etaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de +cendre, et ouvrant le bec pour demander a manger. + +"C'est la cendre! s'ecria Blaise. Le medecin avait raison. + +--C'est evidemment la cendre, repeta Helene. Quel bonheur de revoir +mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idee tu as eue, mon bon +Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais +enterres de suite. Va vite leur chercher a manger. Je vais pendant ce +temps les porter a leur poulailler, ou tu me trouveras. + +--Irai-je a la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du +lait? + +--Non, non, ne va pas a la cuisine. Maman a defendu que tu entres au +chateau. + +--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en +soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma +premiere communion, en supportant ces affronts avec courage et +douceur... Je vais demander a maman ce qu'il nous faut pour les +poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu +longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue." + +Helene resta pres de ses poulets; elle aussi etait triste, car elle +sentait combien etait injuste la mauvaise opinion qu'on avait de +Blaise, et elle s'affligeait que ce fut son frere qui eut fait tout ce +mal. + +"Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'eloigner. Le bon Dieu +fera sans doute connaitre son innocence; mais en attendant il souffre +et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est +mauvais! L'annee prochaine il doit faire sa premiere communion; +comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnait pas ses torts?..." + +Helene eut le temps de reflechir, car Blaise ne revint qu'au bout +d'une demi-heure. + +"Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une patee faite par maman. +J'ai ete longtemps, car il a fallu la preparer, puis revenir pas trop +vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les +poulets vont se regaler." + +Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets +affames se precipiterent dessus et picoterent jusqu'a ce qu'il n'en +restat miette. + +Blaise conseilla a Helene de tenir ses poulets enfermes pendant +deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer a leur nouvelle +demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et +forts. Jules s'en informait avec interet de temps en temps; Helene +lui en sut gre et crut que c'etait un commencement de repentir et +d'amelioration. Un jour que Mme de Trenilly preparait le diner, Jules +lui dit: + +"Quand donc mangerons-nous les poulets d'Helene? Le cuisinier en +ferait volontiers une fricassee. + +--Manger mes poulets! s'ecria Helene effrayee, j'espere bien, maman, +que vous n'y avez pas songe, et que c'est une invention de Jules. + +--Je croyais, comme Jules, que tu les elevais pour les manger, Helene, +dit Mme de Trenilly. + +--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensee de les manger. Je veux +garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent; +je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise +et moi qui les avons elevees, puis sauvees de la mort. + +JULES + +Que tu es bete! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a du etre +bien attrape quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son diner il +aurait encore a les soigner!" + +Helene ouvrit la bouche pour repondre vertement, mais elle se contint, +et, jetant sur son frere un regard qui le fit rougir, elle se contenta +de dire: + +"Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne +opinion que j'en ai et l'amitie que j'ai pour lui. Je la lui doit en +compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on +le calomnie en ma presence, sans prendre sa defense et sans dire les +choses comme je les sais." + +Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se +borna a dire, en levant les epaules: + +"Que tu es sotte!" et quitta la chambre. + +Mme de Trenilly avait fini de commander au cuisinier le dejeuner et le +diner; elle ne fit pas attention a la fin de la discussion d'Helene et +de Jules, et reprit sa lecture interrompue. + +Il ne fut plus question des poulets. Helene les avait transportes chez +Mme Anfry, de peur que Jules n'eut la fantaisie de les attraper et de +les faire manger. A l'automne, les poulets etaient devenus des poules +qui se mirent a pondre; au printemps elles couverent leurs oeufs et +eurent a leur tour des poulets a conduire. Helene finit par en faire +cadeau a Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps +a autre, faisait manger a Helene un des poulets de ses poules. Ils +etaient toujours tendres et gras, et chacun en appreciait la qualite. + + + +X + +LE RETOUR DE JULES + + +A l'approche de l'hiver, M. de Trenilly etait parti pour Paris avec +toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantes de se +retrouver seuls; l'hiver se passa plus agreablement pour Blaise, dont +chacun commencait a reconnaitre la piete, la bonte et l'honnetete. +Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des +parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'ecole; mais +il preferait travailler a la maison avec son pere et sa mere. Ils +causaient souvent de leurs anciens maitres, mais jamais ils ne +faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien a en +dire, et Blaise avait demande a ses parents de n'en pas parler plutot +que d'en dire du mal. + +"Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne +pourrais peut-etre pas m'empecher de leur en vouloir de leur +injustice, surtout a M. Jules, et je me sentirais de la colere, de la +haine peut-etre. Et comment pourrais-je faire ma premiere communion +et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur a ceux qui +m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonne a ses bourreaux; il +a meme prie pour eux. Je veux tacher de faire comme lui. + +--C'est bien, ce que tu dis la, mon Blaisot, lui dit son pere en +l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mere... C'est qu'il ne +nous est pas facile de pardonner a ceux qui ont fait du mal a notre +enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un mechant, un... + +--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne +parlez que de Mlle Helene, qui a ete si bonne pour moi. + +--Ah oui! celle-la est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en +parler; pas de danger de dire une mechancete." + +"Une lettre", dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une a +Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit: + +"Tenez le chateau pret pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon +fils lundi prochain. Soignez particulierement la chambre de Jules, qui +est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue. + +"Comte de TRENILLY." + +"Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guere de +temps pour tout preparer. Il faut nous y mettre tous des aujourd'hui. + +--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de +Mlle Helene; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard? + +--Et ou veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune +fille n'est-elle pas pres de sa mere! Au surplus, nous le verrons bien +quand ils seront arrives." + +Elle monta au chateau avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours +ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva +termine le lundi dans la journee. + +"Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner +particulierement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotte, essuye, +comme les autres; je ne peux pas faire mieux. + +--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des +fleurs, qui le rendront plus gai." + +En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un +autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles +de fleurs sur les croisees, sur la commode. Blaise avait fait de son +mieux, et il avait reussi. + +Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils +n'attendirent pas longtemps l'arrivee du comte. Comme l'annee d'avant, +un courrier a cheval l'annonca; la grille fut ouverte et la voiture +roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trenilly dans le fond; pres +de lui etait Jules, pale et maigre. La comtesse et Helene n'y etaient +pas. Blaise avait deja su par des gens qui avaient precede M. de +Trenilly qu'Helene etait au couvent pour renouveler sa premiere +communion, et que sa mere ne la ramenerait que dans le courant de +juillet, deux mois plus tard. M. de Trenilly avait l'air encore plus +sombre et plus severe que l'annee precedente. + +"Ils n'apportent pas avec eux la gaiete, dit Anfry a sa femme en +refermant la grille. + +--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour desennuyer M. +Jules, repondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le +refuser. + +--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc +oublie ce qu'ils en disaient?..." + +Mme Anfry avait bien devine; des le lendemain, un domestique vint +demander Blaise au chateau. + +"Blaise est sorti, repondit sechement Anfry. + +LE DOMESTIQUE + +Ou est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommande +de le ramener avec moi. + +ANFRY + +Il est au catechisme; il n'en reviendra que pour diner. + +LE DOMESTIQUE + +Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sur, et M. Jules va etre +plus maussade que d'habitude. + +ANFRY + +Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublie le mal qu'il en +disait l'annee derniere. + +LE DOMESTIQUE + +L'annee derniere n'est pas l'annee qui court; on a change d'idees +depuis, et M. Jules ne reve plus que Blaise. Mlle Helene a raconte +bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parle de la piete +de Blaise et de ses bons sentiments pour sa premiere communion, que +Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules. + +ANFRY + +Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant +que chacun restat chez soi. + +LE DOMESTIQUE + +Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire a M. le +comte que Blaise est sorti." + +Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contraries de +cette lubie de Jules. + +Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on etait venu le demander +au chateau, le pauvre garcon eut peur et supplia son pere de le +laisser aller aux champs tout de suite apres son diner. + +"Mais ou iras-tu, mon pauvre Blaisot? + +--J'irai travailler aux champs avec les garcons de ferme, papa; le +fermier m'a tout justement demande si je ne voulais pas venir en +journee chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garcon +maintenant; je puis bien travailler comme un autre. + +--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que +j'apercois enfilant l'avenue; bien sur, c'est encore pour toi." + +Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de +derriere pour ne pas etre vu du domestique. Il courut a toutes jambes +a la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches a mener +a l'herbe et a garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry +cinq minutes apres que Blaise en etait parti. + +"Eh, bien, ou est donc votre garcon? dit-il en regardant de tous +cotes. N'est-il pas encore revenu diner? M. le comte l'envoie +chercher. + +--Blaise est venu diner, et il est reparti pour aller travailler a la +ferme, ou il est retenu pour l'ete, dit Anfry d'un air satisfait et +legerement moqueur. + +LE DOMESTIQUE + +Pourquoi l'avez-vous laisse partir, puisque je vous avais prevenu que +M. le comte le demandait? + +ANFRY + +Il est d'age a travailler, et il faut qu'il s'habitue a gagner sa vie. +Je n'ai pas de quoi le garder a faineanter comme les enfants de M. le +comte. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous +en aurez les eclaboussures bien certainement. + +ANFRY + +A la volonte de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les +merite pas." + +Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry +alla a son jardin; tout en bechant, il souriait en se disant: + +"Blaisot a eu une bonne idee tout de meme! C'est qu'il n'est pas bete, +ce garcon!" + +Mais M. de Trenilly ne se decourageait pas si facilement; il voyait +bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et +que le travail a la ferme n'etait qu'un pretexte. Cette resistance +l'irritait sans le surprendre. D'apres ce que lui avait raconte Helene +pour la justification du pauvre Blaise, il avait concu de l'estime +pour lui, et il commencait a croire que Jules avait pu etre trompe par +les apparences et s'etre mepris sur les intentions de Blaise. Jules, +de son cote, qui ne pouvait s'empecher de reconnaitre la bonte et la +complaisance de Blaise, parlait souvent du desir qu'il avait de le +revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trenilly admirait +la generosite de son fils, qui oubliait les mefaits de Blaise, et il +se promettait de satisfaire son desir des qu'ils seraient de retour a +la campagne. La maladie que fit Jules a la suite d'une chute de cheval +dans une partie de cerises a Montmorency hata ce retour. Jules demanda +Blaise des son arrivee, et il fut tres contrarie de devoir attendre au +lendemain. + +Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise etait au +catechisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'a midi. Mais quand il vit +une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il +en serait de meme tous les jours, il se mit a pleurer amerement. Son +pere lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui +pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction, +et ne cessait de demander Blaise. M. de Trenilly, qui l'aimait avec +une faiblesse qu'il n'avait jamais montree que pour ce fils indigne de +sa tendresse, lui promit de faire en sorte de degager Blaise de son +travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se +calma d'apres cette assurance, et resta tranquillement etendu dans son +fauteuil. M. de Trenilly se rendit precipitamment a la maison d'Anfry: +mais Anfry etait sorti pour faire des fagots dans le bois. + +De plus en plus contrarie, mais contenant son humeur, M. de Trenilly +alla a la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il etait dans les +pres a garder les vaches. + +"Allez le chercher, dit M. de Trenilly; remplacez-le par quelqu'un, +j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici." + +Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermiere, non sans +quelque crainte; l'air sombre et mecontent du comte la terrifiait; +aussi ne tarda-t-elle pas a s'esquiver, sous un leger pretexte; elle +prevint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de +se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, +disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre a la place de +Blaise. + +Les enfants de la ferme, dont le plus age avait huit ans et le plus +jeune quatre, se garderent d'abord d'entrer dans la salle; mais la +crainte fit bientot place a la curiosite; l'aine, Robert, alla tout +doucement regarder a la fenetre pour voir comment etait la figure +peu aimable de M. le comte. Il recommanda a ses freres de l'attendre +dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes apres il revint et leur dit +a voix basse: + +"Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air mechant tout a fait. Il a leve +les yeux, je me suis sauve bien vite. + +--Je vais y aller voir a mon tour, dit Francois; il doit etre +effrayant. + +--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert; +il te battrait." + +Francois partit aussitot et revint comme son frere, mais bien plus +effraye. + +"Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a +vu; il s'est leve et a regarde a la fenetre comme s'il voulait sauter +au travers; je me suis sauve; j'ai eu bien peur. + +--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie +de voir ses yeux qui brillent! + +--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de +suite." + +Alcine partit enchante, quoique son coeur battit de frayeur. Il marcha +sur la pointe des pieds en approchant de la fenetre et chercha a voir, +mais il etait trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper +sur le rebord de la fenetre et y reussit apres beaucoup d'efforts. Le +bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se +dirigea vers la fenetre au moment ou Alcine parvenait a y monter. Le +pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver a lui ce +terrible croquemitaine dont ses grands freres avaient eu peur. Le +comte, voyant l'enfant tout pret a degringoler, ouvrit precipitamment +la fenetre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que +c'etait pour le devorer, et il se mit a crier plus fort en appelant +ses freres a son secours. + +"Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert, +Francois, au secours!" + +Le comte, etonne de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre +au moment ou les freres, bravant le danger, accouraient, armes, l'un +d'une fourche, l'autre d'un rateau. Ils ouvrirent precipitamment la +porte et s'elancerent sur le comte, qui, ne s'attendant pas a cette +attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la +chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la +fourche et le rateau qui cherchaient a l'embrocher et a l'assommer, +pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et +Francois, voyant leur frere en surete, fondirent une derniere fois +sur le comte, toujours arme de sa chaise; la fourche et le rateau +resterent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant desarme, +entraina son frere qui se trouvait egalement sans armes, et tous deux +se precipiterent hors de la chambre avec autant d'agilite qu'ils y +etaient entres. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui +avait cause cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la +maison, visita les batiments de la ferme et n'y trouva personne. Les +enfants etaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois +rejoindre leur mere, qui revenait avec Blaise; ils lui raconterent +que le comte etait si mechant et si furieux qu'il avait voulu manger +Alcine. + +"Il l'aurait mange, maman, si Robert et moi nous n'etions arrives avec +une fourche et un rateau... + +--Une fourche, un rateau! contre M. le comte! s'ecria la mere +effrayee. Jesus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous? + +ROBERT + +Il le tenait deja par terre, maman; il ouvrait une bouche enorme, et +il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup! + +FRANCOIS + +Et des yeux qui semblaient bruler ce qu'ils regardaient! + +ALCINE + +Et des grandes mains enormes qui me serraient d'une force!... + +LA FERMIERE + +Jesus! misericorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre +M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-la?... +Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? +Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, apres +ce qui s'est passe. + +ROBERT + +Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur. + +LA FERMIERE + +Mais c'est par rapport a vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas +eu peur sans cela. + +FRANCOIS + +Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y +aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fit du mal. + +LA FERMIERE + +Helas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demande; +va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu +nous retrouveras dans la grange." + +Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller +seul, mais il n'osa pas desobeir aux ordres du comte et de la fermiere +et il se dirigea vers la ferme sans trop hater le pas... Il arriva +jusqu'a la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y etait plus. + +"Il est parti, il est parti! cria Blaise a la fermiere et aux enfants; +vous pouvez venir, il n'y a plus de danger." + +A peine avait-il acheve ces paroles qu'il apercut a dix pas de lui le +comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et +s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le +joyeux appel a la famille du fermier. + +"Ah ca! dit-il en froncant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un +des marmots que j'empeche de tomber du haut de la fenetre croit que je +vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un rateau +comme si j'etais une bete feroce. Et voila que toi, Blaise, tu +appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger! +Qu'est-ce que tout cela veut dire? + +--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrasse, les enfants ont eu +peur de vous deranger, et..., et... + +LE COMTE, _avec colere et ironie_ + +Et c'est pour ne pas me deranger qu'ils ont voulu m'assommer? + +BLAISE + +Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu defendre leur +petit frere. + +LE COMTE + +Defendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit +imbecile criait sans savoir pourquoi. + +BLAISE + +Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et... + +LE COMTE + +Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas +contre un homme a coups de fourche, surtout quand cet homme est le +maitre de la maison. Mais ou est la mere? Amene-la-moi avec ses +enfants." + +Blaise, enchante d'etre debarrasse d'une conversation aussi peu +agreable, courut a la recherche de la fermiere, qu'il trouva blottie +dans un coin de la grange, entouree des enfants, qui osaient a peine +respirer. + +BLAISE + +Madame Francois, M. le comte vous demande, et les enfants aussi. + +LA FERMIERE + +Jesus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il +faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller +puisqu'il l'ordonne." + +Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mere en +s'accrochant a son tablier; elle entra dans la salle, trainant ses +enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouverent en face du +redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle, +les bras croises et tenant une canne a la main. La fermiere salua, +balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlat. + +"Approchez, polissons! dit le comte d'une voix breve; comment +avez-vous ose me menacer de vos fourches? + +ROBERT + +J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons +fonce sur vous pour le degager. + +FRANCOIS + +Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et... +mecontent. + +LE COMTE, _a la fermiere_ + +Vous leur donnez de jolies idees sur mon compte; je vous fais +compliment de votre succes. Vous pouvez dire a votre mari qu'il n'a +pas besoin de se deranger pour venir signer la continuation de son +bail. Je vous renvoie a Noel. Et quant a ces mauvais garnements, je +leur apprendrai a me respecter." + +Et degageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant: +"Chacun son tour; voici pour la fourche, voila pour le rateau!" + +Les pauvres enfants se sauverent en criant; la mere les suivit en +murmurant et en se felicitant d'avoir a quitter sous peu un si mauvais +maitre. + +M. de Trenilly appela Blaise et lui commanda de le suivre. +Blaise hesita un moment, mais il n'osa pas resister et suivit +silencieusement, la tete baissee. + + + +XI + +LE CERF-VOLANT + + +Apres quelques minutes de marche, M. de Trenilly se retourna, et, +voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empecher de sourire et +de lui demander s'il croyait aussi devoir etre devore. + +Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles. + +"Ecoute, Blaise, dit M. de Trenilly, tu sais sans doute que mon pauvre +Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?" + +Blaise ne repondit pas; le comte reprit: + +"Je sais que tu as fait l'annee derniere quelques sottises, mais je +veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestes +depuis, d'apres ce que m'a dit Helene. Je desire que tu viennes tous +les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour etre son +compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus a la ferme. +Acceptes-tu? + +--Monsieur le comte, repondit Blaise en balbutiant, je suis fache... +Je ne peux pas... Papa desire que je travaille, que je gagne... + +--Oh! quant a ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te +donnerai le double de ce que tu recois a la ferme. + +--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne +pourrais pas entrer au chateau avec l'opinion que vous avez de moi. Je +n'ai pas merite les reproches que vous m'adressiez l'annee derniere, +et je ne puis vous promettre de faire autrement cette annee. M. Jules +ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas +possible que je reste pres de lui dans les sentiments que je lui +connais. + +LE COMTE + +Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au +passe, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientot arrives; +viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir." + +Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se resigna pour ce jour-la, +se proposant bien de demander a son pere de refuser toutes les +propositions du comte. + +Ils entrerent chez Jules, qui attendait le retour de son pere avec une +vive impatience. + +"Eh bien, papa, Blaise vient-il? + +--Le voici, mon garcon; j'ai eu de la peine a le trouver. Tu vois, +Blaise, que Jules t'attendait. + +--Bonjour, Blaise, s'ecria Jules; nous allons bien nous amuser. +Fais-moi un cerf-volant, que j'enleverai lorsque je pourrai sortir. + +BLAISE + +Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fache de vous savoir malade. + +JULES + +Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des +couleurs. + +BLAISE + +Mais je ne sais a qui demander tout cela, Monsieur Jules. + +JULES + +Au cuisinier, au valet de chambre. + +BLAISE + +Jamais je n'oserai; ils ne m'ecouteront pas. + +JULES + +Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'a leur dire: "C'est M. Jules +qui m'envoie", et tu verras s'ils t'enverront promener." + +Blaise alla a l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant; +mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les +domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre eclaterent de rire. + +"Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des +cerfs-volants a Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est +bien de l'honneur, en verite!--Servez donc Monsieur, camarades! +depechez-vous! Monsieur attend, Monsieur est presse! + +--Tenez, Monsieur Blaise, voila du papier, dit un des domestiques en +lui tournant autour de la tete un papier sale et huileux. + +--Monsieur Blaise, voila de la colle, dit un autre en lui versant sur +la tete une tasse d'eau sale. + +--Monsieur Blaise voici des couleurs", dit un troisieme en lui +remplissant de cirage le visage et les mains. + +Le pauvre Blaise parvint a s'arracher d'entre les mains de ces +domestiques mechants et grossiers. Il ne crut pas convenable +de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se +debarbouiller et changer de vetements. Son pere et sa mere furent +effrayes de le voir revenir mouille, noirci; mais il les rassura +en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des +mauvais traitements dont il leur rendit compte. + +"Et quant a cela, papa, dit-il, j'en dois etre heureux, puisque +Notre-Seigneur s'est laisse bien autrement humilier pour me sauver. + +ANFRY + +Cela n'empeche pas, mon pauvre garcon, que tu ne retourneras plus dans +cette maison de malheur. + +BLAISE + +Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y +retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules; +il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps a +faire sa commission. + +ANFRY + +Il t'arrivera encore des desagrements pres de M. Jules, mon garcon, +crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise +pourquoi je t'empeche d'y retourner. + +BLAISE + +Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les +renverrait peut-etre. + +ANFRY + +Les renvoyer! pour des mechancetes qu'ils t'ont faites a toi, pauvre +Blaise? + +BLAISE + +Pas a cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M. +Jules, qui se sera sans doute impatiente. + +ANFRY + +Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais etait pour M. +Jules? + +BLAISE + +Ils ne m'en ont pas laisse le temps; aux premieres paroles j'ai perdu +la tete, et je n'ai plus pense a m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de +meme de ma faute la-dedans. C'eut ete un peu sot si j'avais reellement +demande a ces messieurs de me servir comme si j'etais leur maitre. + +ANFRY + +Tu es toujours pret a t'accuser, mon Blaisot, a excuser les autres. +C'est bien, mais tous ne font pas comme toi. + +BLAISE + +Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue +pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tacherai de ne pas +rester trop longtemps." + +Blaise, qui etait nettoye et rhabille, courut au chateau et rentra +chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en +colere d'avoir attendu si longtemps. + +JULES + +D'ou viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commande? +Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu +changeasses d'habits? C'etait bien la peine de me faire attendre mon +cerf-volant depuis une heure! + +BLAISE + +Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'etais sali dans +l'antichambre, et je ne pouvais me presenter plein de cirage devant +vous. + +JULES + +Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire +un cerf-volant! Et ou sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs, +la ficelle? + +BLAISE + +Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner. + +--On n'a pas voulu te les donner! s'ecria Jules, rouge de colere. On +n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les +ferai tous chasser. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est +la mienne, parce que je n'ai pas pense a dire que c'etait pour vous. + +JULES + +Imbecile! Tu as ete demander pour toi? Comme si tu avais droit a +quelque chose ici? Retourne vite a l'antichambre et rapporte tout ce +qu'il faut. + +BLAISE, _avec embarras_ + +Monsieur Jules, si cela vous etait egal, j'irais chercher un des +domestiques et vous lui expliqueriez vous-meme ce que vous voulez. + +JULES + +Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite. +Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire a un garcon bete et entete +comme toi! Je suis fatigue de te repeter la meme chose." + +Blaise ne repondit pas; l'excellent garcon n'avait pas voulu faire +gronder les domestiques, dont il avait tant a se plaindre depuis un +an, et, malgre sa repugnance, il retourna a l'antichambre repeter sa +demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'etait pour M. Jules. + +"Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le +papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours a la +cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges, +va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un +cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant +precipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantot demander de quoi +faire un cerf-volant, est-ce que c'etait pour M. Jules? + +BLAISE + +Oui, Monsieur, c'etait pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voila dans de beaux +draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffe, arrose et +peint son messager. + +BLAISE + +Je n'ai rien dit a M. Jules, Monsieur. + +LE DOMESTIQUE + +Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous? + +BLAISE + +Non, Monsieur, pas du tout. + +LE DOMESTIQUE + +Comment as-tu explique ton absence et ton changement d'habits? + +BLAISE + +J'ai dit que je m'etais tache de cirage et que je ne rapportais pas de +quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublie de dire que c'etait +pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, tu es un brave garcon tout de meme; il faut avouer que tu +n'as pas de mechancete. J'ai eu une belle peur! La place est +bonne; non pas que les maitres soient bons; ils sont au contraire +detestables, mais ils payent bien et ne regardent a rien; on se fait +de beaux benefices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise, +puisque tu es si bon garcon, nous te regalerons quelquefois d'une +bouteille de vin, de liqueur, de cafe, de gateaux, d'une moitie de +volaille, de toutes sortes de choses." + +Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais +il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en +emportant les objets qu'on s'etait empresse d'apporter. + +"Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en +posant le tout sur une table. + +JULES + +Pourquoi restes-tu la a ne rien faire? Commence donc. + +BLAISE + +Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser a le faire +vous-meme. + +JULES + +Moi-meme? Tu crois que je vais m'abimer les mains a couper des batons +d'osier, me salir les doigts a coller des papiers, me fatiguer et +m'ennuyer a arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je +t'ai fait venir; je m'amuserai a te regarder faire." + +Blaise ne fut pas content du ton meprisant de Jules et il eut un +instant la pensee de le laisser la et de s'en aller. + +"Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur, +c'est certain; je dois faire les volontes des maitres et souffrir les +humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est egoiste et dur; tant +mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience." + +Tout en faisant ces reflexions, il deployait les feuilles de papier, +et preparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une +grande heure a faire ses preparatifs, a coller les feuilles et a les +fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller, +qu'il n'y eut plus qu'a faire la queue et a peindre le cerf-volant, +Blaise dit a Jules: + +"Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser a peindre des figures sur +le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je +ne saurais pas peindre." + +Jules ne repondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il +s'etait endormi. + +"Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais +j'aurai fait de mon mieux." + +Et Blaise se mit a l'ouvrage, cherchant a figurer des hommes et des +animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idee de peinture ni de +dessin, c'etait donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux +de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient +l'air de moutons; ses vaches ressemblaient a des chats, ses oiseaux +pouvaient etre pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de +maisons, ses montagnes pour des niches a chiens, etc. Mais Blaise, +dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes +et attendait avec impatience le reveil de Jules pour les lui faire +admirer. Enfin Jules se reveilla, etendit les bras en baillant et +appela Blaise. + +BLAISE + +Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout a fait +beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de +belles peintures. + +JULES + +Qu'est-ce que ces horreurs-la? Qui a peint ces affreuses figures? + +--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait +que c'etait bien et joli. + +--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce +cerf-volant." + +Blaise le lui remit avec quelque inquietude. Quand Jules le tint entre +ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il +creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la +queue en pieces. Le pauvre Blaise poussa un cri de desolation. + +"Helas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu! +L'ouvrage de trois heures? + +--Ne voila-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tache de faire +mieux. + +--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre +Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus +de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout a fait +impossible. + +--Paresseux! imbecile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre +cerf-volant." + +Blaise etait tombe sur une chaise; il continuait a sangloter, la tete +cachee dans ses mains; sa patience et sa resignation etaient vaincues +par la durete et l'egoisme de Jules; la tristesse de son coeur, +longtemps comprimee, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes. + +"Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le mechant Jules; va-t'en chez toi, et +reviens demain de bonne heure." + +Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler +et sortit precipitamment. Il courut jusqu'a un petit bois contre +lequel etait adosse sa maison; la il s'assit au pied d'un arbre et +pleura quelque temps encore. + +"Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si mechant pour +moi? J'ai beau m'efforcer a lui faire plaisir, il tourne tout contre +moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonte, +de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de +l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses +sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonte soit faite +et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur, +rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le +voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques. +Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi etes-vous parti? +j'etais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il +en sechant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me +trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et +pour ressembler a Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du +courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fosse et je vais +reprendre ma gaiete. C'est que M. Jules a raison! Il est tres vrai que +je suis un imbecile. S'il a brise ce cerf-volant, ne voila-t-il pas +un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'etait pas +joli tout de meme, se dit-il en souriant; les peintures etaient toutes +droles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois +clair maintenant; j'ai ete tout bonnement vexe de n'avoir pas ete +admire; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en +demanderai pardon au bon Dieu." + +Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en +chantant a la maison. + +"A la bonne heure, dit Anfry; voila notre Blaisot qui rentre gaiement. +Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garcon? + +MADAME ANFRY + +Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as +pleure;... mais oui,... bien sur, tu as pleure! + +BLAISE, _riant_ + +C'est vrai, maman, j'ai pleure; mais cette fois, c'est ma faute; je +suis un nigaud et un orgueilleux. + +ANFRY + +Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non. + +BLAISE + +Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez." + +Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'etait passe, supprimant +seulement les epithetes injurieuses de Jules. + +Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise +pendant son recit. Quand il eut fini, il l'attira a lui et l'embrassa +a plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long +de ses joues. + +"Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je +comprends tout,... meme ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs +que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des +generosites aux depens de leurs maitres, ils se rendent coupables de +vol; ne nous faisons jamais leurs complices. + +BLAISE + +Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas meme un morceau +de sucre ou de gateau. + +ANFRY + +Tu feras bien, Blaisot; sois honnete dans les petites choses, tu le +seras dans les grandes." + + + +XII + +L'ACCENT DE VERITE + + +Le lendemain, sans attendre qu'on vint le chercher, Blaise alla +au chateau et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les +domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la +veille, le recurent avec amitie, en reconnaissance de sa discretion. +Pendant qu'on rassemblait les objets necessaires, le valet de chambre +qui la veille avait promis tant de choses a Blaise lui demanda s'il +avait dejeune. + +"Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mange +avant de partir. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Qu'as-tu mange? + +BLAISE + +Du pain et des radis, Monsieur. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Pauvre dejeuner, mon garcon; je vais t'en donner un meilleur: une +bonne tasse de cafe au lait avec une tartine de pain et de beurre. + +BLAISE + +Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai +pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim. + +BLAISE + +Non, Monsieur, en verite, je n'y gouterai seulement pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit? + +BLAISE + +Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance. + +--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en placant +devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin", ajouta-t-il +en mettant a cote un verre de frontignan. + +Au moment ou il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte +bien connu; c'etait celle du comte; en une seconde le valet de +chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la +bouteille de frontignan et les biscuits. + +Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son +etonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et +le frontignan et les biscuits devant lui. + +"Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise. +Saint Blaise enrole dans les voleurs? Belle conduite, en verite! Tu ne +manques pas de front ni de hardiesse, mon garcon. Venir jusqu'ici pour +voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est tres +bien! tres bien! + +--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux +yeux. Je n'ai touche a rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai +sorti ce vin et ces biscuits! + +LE COMTE + +Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard? + +BLAISE + +Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en +ma parole, ce n'est pas moi non plus. + +LE COMTE + +Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces +armoires ouvertes, cette bouteille posee devant toi, et ce verre plein +place pour etre bu? + +BLAISE + +Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache. +Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant a M. Jules, qui +m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable, +et je vous supplie de me croire. + +--Ce garcon-la est incomprehensible, dit le comte a mi-voix; il vous +domine malgre vous: me voici dispose et oblige a le croire, malgre +ma raison et l'evidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui +t'attend, ajouta-t-il a haute voix. + +BLAISE + +Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour +rester dans votre maison et surtout pres de votre fils. + +--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trenilly avec vivacite, +apres un instant d'hesitation. Je te crois, puisque je ne puis faire +autrement, et que malgre moi je t'estime. + +--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de +bonheur. Que le bon Dieu vous recompense en votre fils de la bonne +parole que vous avez dite! Merci." + +Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trenilly emu +et surpris de l'impression que ce garcon produisait sur lui et de +l'autorite qu'exercait sa parole. + +"Comment, te voila, Blaise! s'ecria Jules en le voyant entrer. Je +croyais que tu ne viendrais pas." + +BLAISE + +Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas a reparer ma sottise +d'hier et a vous refaire un autre cerf-volant? + +JULES + +C'est que tu etais parti en pleurant; je croyais que tu serais fache +de ce que je t'avais dit. + +BLAISE + +Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai ete..., pas +fache,... mais... contrarie, peine, et que j'ai pleure encore +longtemps apres vous avoir quitte; j'ai pourtant fini par comprendre +que j'etais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici pret a +vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux... + +--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules. + +--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il +faut convenir que c'etait bien laid ce que j'avais fait, et que vous +avez eu raison de le dechirer. + +--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant, +touche malgre lui de l'humilite et de la bonte de Blaise; on aurait pu +l'arranger, le couvrir, le repeindre. + +--Ah bien! ne pensons plus a ce qu'on aurait pu faire du defunt et +commencons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules? +cela ira plus vite. + +--Je veux bien", dit Jules avec plus de douceur que d'habitude. + +Blaise commenca a ajuster les brins d'osier, pendant que Jules +preparait le papier; il le fit d'assez bonne grace, et avant une heure +le cerf-volant fut termine; il ne restait plus a faire que la queue, +et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. +Blaise les trouva admirables, malgre leur defaut de couleurs et de +formes. Jules, tres flatte de l'admiration de Blaise, devint de plus +en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse +devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'appreterent +a sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant. + +JULES + +Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin. + +BLAISE + +Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle +trainait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser." + +Jules avait pose le cerf-volant sur la cheminee, il le prit a deux +mains et fit quelques pas pour faire trainer la queue et la rouler +a son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'apercut pas +qu'elle etait accrochee a un des candelabres de la cheminee; il sentit +de la resistance, tira fort; la queue se rompit, et le candelabre +roula a terre avec fracas: bougies, bobeches et bronze, tout etait +brise. + +"La, mon Dieu! s'ecria Blaise en courant au candelabre; tout est +casse! quel dommage! que c'est malheureux! + +JULES + +Qu'est-ce que ca fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais +pleurer pour un mechant candelabre. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute? + +JULES + +Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi +qu'il grondera, et il aura bien raison. + +--Moi! dit Blaise stupefait. + +JULES + +Certainement, toi. N'est-ce pas bete d'avoir fait une queue si longue +et si entortillee qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu +faire le savant et montrer ton habilete, il n'y aurait pas eu de +queue, et le candelabre ne serait pas casse. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette +queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant. +Et si vous y aviez regarde, vous auriez tire plus doucement et vous +n'auriez rien casse. + +--La! c'est ma faute maintenant! s'ecria Jules avec colere et tapant +du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais +toi-meme tout a l'heure que tu etais sot et orgueilleux! c'est tres +vrai. + +BLAISE + +Hier j'ai ete sot et orgueilleux, c'est la verite, Monsieur Jules; +mais je ne crois pas l'avoir ete aujourd'hui. + +JULES + +Tu crois toujours etre parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu +es desagreable et insupportable. + +BLAISE + +Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules? +Ce n'est pas moi qui le demande, bien sur; je n'y ai pas deja tant +d'agrement? + +JULES + +Qu'est-ce que tu veux dire par la? Que je suis mechant, que je te +rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en +colere et qui m'ennuies avec tes airs betes. + +BLAISE + +Qu'a cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter; +bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus +revenir, puisque je ne vous suis point utile. + +--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi", dit +Jules en mettant en pieces le cerf-volant et le jetant a la tete de +Blaise. + +Puis, se laissant aller a sa colere, il se roula sur son canape en +criant et en injuriant Blaise. M. de Trenilly entra precipitamment +dans la chambre de Jules et fut effraye de le voir dans cet etat, +qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candelabre brise et les +debris du cerf-volant, que Blaise cherchait a rassembler, mais il ne +fut occupe que de Jules et lui demanda avec inquietude ce qu'il avait. + +Jules fut quelques instants sans repondre; il balbutia enfin: + +"C'est Blaise; c'est la faute de Blaise. + +--Encore! dit M. de Trenilly avec severite. Qu'est-il arrive? Parle, +Blaise." + +Au moment ou Blaise ouvrait la bouche pour repondre, Jules s'empressa +de prendre la parole: + +"C'est Blaise qui a voulu faire voir son habilete: il a fait une si +longue queue au cerf-volant qu'elle a accroche le candelabre, qui +s'est casse. Et voila a present qu'il se fache, qu'il ne veut pas +arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne +reviendra plus jamais, parce que je suis un mechant, un insupportable. +Il m'a abime hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse +tout, puis il se fache encore! + +LE COMTE + +Blaise, ce que tu fais est tres mal; si tu recommences, je te ferai +fouetter par mes gens. + +BLAISE + +Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne +crois meriter aucune punition. Et quant a me faire fouetter par vos +gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas +faire. + +LE COMTE + +C'est ce que nous verrons, petit drole. + +JULES + +Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie; +une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais, +aujourd'hui je ne veux pas. + +LE COMTE + +Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son +insolence, et j'aime a croire qu'il ne recommencera pas. + +--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout +mon coeur, et a vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous +etes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez a savoir la +verite, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnes, +sincerement pardonnes." + +Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fut +revenu de sa stupefaction. + +Apres le depart de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant +souvent Jules, dont l'attitude embarrassee et l'air craintif +indiquaient une mauvaise conscience. + +"Jules, dit enfin le comte en s'asseyant pres de lui; Jules, je t'en +conjure, dis-moi la verite. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise +est innocent et si tu l'as calomnie par un premier mouvement d'humeur +et de depit. Dis-moi la verite; quelque chose me dit que Blaise a +raison et que tu me trompes." + +Jules avait ete fort embarrasse aux premieres paroles de son pere; car +lui-meme commencait a avoir parfois des remords de son injustice et +de sa cruaute envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la +confiance du comte, de ne plus etre cru dans l'avenir, arreta l'aveu +pret a lui echapper, et il dit d'une voix basse et hesitante: + +"En verite, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et +pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas +aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de +portier, un paysan. + +--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans +tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me +donne une estime, une confiance qui augmentent a chaque demele que +j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec +instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose a nous pardonner a +toi et a moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets; +est-ce oui ou non? + +--... Oui", repondit enfin Jules en baissant la tete et les yeux. + +Quand Jules releva la tete, son pere etait parti. Inquiet, effraye, il +alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un +domestique. + +"Ou est papa? dit-il; est-il sorti? + +--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu +l'avenue du cote d'Anfry." + +L'inquietude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il etait alle faire chez +Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise. + +"Ce vilain Blaise lui aura raconte tout ce qui s'est passe, se dit +Jules, et papa va etre furieux contre moi. Il est impossible que +Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai ete un peu mechant pour lui, et +il sera enchante de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, +je ne sais pas pourquoi,... c'est-a-dire je sais bien pourquoi... Il +est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un +air si honnete,... et veritablement il est bon,... le pauvre garcon! +Comme je l'ai traite hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a +ete orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre +Blaise!" + +Pendant que Jules faisait ces reflexions, M. de Trenilly marchait a +pas precipites vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux +rouges, l'air triste, qui etait en train de raconter a son pere la +cause de son nouveau chagrin. M. de Trenilly marcha droit vers Blaise, +a la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour +eviter le contact du comte. Il fut tres surpris quand il vit le comte +lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix emue: + +"Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je +t'en remercie; tu es un brave et honnete garcon, je te l'ai dit ce +matin; je t'estime et je te crois. Reviens au chateau sans crainte, +quand tu voudras et partout ou tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir, +et bientot, j'espere. Bonsoir, Anfry; je vous felicite d'avoir un fils +pareil. + +--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous +faites." + +Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garcon, tremblant +et emu, se permit de presser a son tour la main qui pressait la +sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il +saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le +comte, emu lui-meme, se degagea apres une derniere etreinte, et sortit +sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut +parti, Anfry s'ecria: + +"Eh bien, il a du bon, tout de meme! C'est beau d'etre venu lui-meme +et tout de suite reconnaitre ses torts. C'est le bon Dieu qui +recompense ta patience et ton humilite, mon Blaisot. + +--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est etonnant le plaisir que m'a +fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main +qu'il me serrait a la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air +si severe, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M. +Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!" + +Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur etait plein de +reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne +se souvenait plus des severites du comte, des mechancetes et des +calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait +recues, et qu'il attribuait a un aveu complet de Jules. Il se reveilla +donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse etait remplacee par un +sourire radieux: son pere et sa mere, heureux de cette transformation, +l'embrasserent avec tendresse; le pere lui demanda s'il irait au +chateau. + +"Oui, papa, des que j'aurai dejeune; il me tarde de revoir M. le comte +et de remercier M. Jules de sa franchise." + + + +XIII + +LE REMORDS + + +Blaise se dirigea vers le chateau quand il crut Jules leve, habille +et pret a le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant +l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'etait +pourtant l'heure ou ils etaient tous occupes a faire les appartements. +En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement +extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il +poussa la porte, entra et vit M. de Trenilly assis pres du lit de +Jules, qui paraissait en proie a une fievre violente, et qui parlait +avec une vivacite tenant du delire. + +"Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout. +Chassez Helene; Blaise lui a tout raconte. Ne dites rien a papa... Je +vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je +suis sur qu'il m'a pardonne,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, +j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti." + +Et Jules retomba dans les bras de son pere desole; il ne dit plus +rien; il tournait la tete de tous cotes. + +"J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,... +c'est lui qui me dechire le cerveau... Aie, aie! qu'est-ce qu'il veut? +il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme +lui,... que je dise tout a papa, a tout le monde... Non, c'est +impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... +tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle +honte!... Je ne peux pas." + +Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait a +la porte, tremblant, effraye, ne sachant pas s'il devait se montrer ou +s'en aller. M. de Trenilly attendait avec impatience le medecin qu'il +avait envoye chercher. + +La veille, quand il etait rentre de chez Anfry, il n'avait rien dit a +Jules, dont l'inquietude augmentait d'heure en heure en voyant l'air +severe et preoccupe de son pere. + +"Blaise a-t-il parle a papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?" + +Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son pere, +pour la premiere fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit: + +"Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, reflechis a ta +conduite et repens-toi." + +"Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si severe? +Je vais etre tres malheureux; il sera pour moi, comme il est pour +Helene et pour tout le monde, severe a faire trembler. Ce mechant +Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voila-t-il pas un grand +malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa +n'est pas son pere! il aurait peut-etre chasse les Anfry, voila +tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai +peur! Je m'ennuie tant, deja! Ce sera bien pis!" + +Apres avoir passe une partie de la nuit dans cette cruelle inquietude, +Jules, a peine retabli de sa maladie, fut pris de la fievre et du +delire. Quand la bonne d'Helene vint le lendemain ouvrir ses volets +et lui apporter ce qui lui etait necessaire pour sa toilette, elle +le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya +immediatement chercher le meilleur medecin de la ville voisine, et +s'etablit pres de son fils sans savoir quels soins, quels remedes lui +donner. Les paroles incoherentes de Jules lui decouvrirent la cause +de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il +ne savait quel moyen employer pour la decharger du poids qui +l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et +ne possedait son affection. Dans sa detresse, le malheureux comte se +retourna comme pour chercher du secours; il apercut Blaise, toujours +immobile, debout a la porte; les domestiques etaient tous sortis. + +"Blaise, mon ami, dit a mi-voix M. de Trenilly, c'est Dieu qui +t'envoie. Viens m'aider a guerir le cerveau malade de mon pauvre +Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il +t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me +pardonnes. Dieu te venge en m'eclairant." + +Le comte tendit la main a Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte, +l'attirant, le serra contre son coeur. + +"Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enleve pas +mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts a moi, +qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse reparer le mal +qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais +prier." + +Et le comte tomba a genoux pres du lit de Jules, dont les frequents +gemissements, les paroles entrecoupees lui brisaient le coeur. + +Blaise, lui aussi, se mit a genoux, pres du comte; il pria et +pleura; sa priere fervente et genereuse obtint du bon Dieu un leger +adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva, +Jules dormait d'un sommeil assez calme. + +Le comte le regarda avec esperance et bonheur; il releva Blaise, +toujours agenouille pres du lit de Jules, lui serra les mains dans les +siennes et lui dit a voix basse: + +"Reste pres de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il +s'eveille, viens me chercher." + +Jules dormit pres d'une heure; le comte etait revenu s'etablir pres +de son lit, gardant Blaise pres de lui. Le medecin n'arrivait pas; +le comte ne savait que faire pour degager la tete si evidemment +embarrassee. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trenilly +etait restee a Paris pour le renouvellement de la premiere communion +d'Helene. + +Jules s'eveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son pere et Blaise +sans les reconnaitre. + +"Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez +pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez +Blaise;... quand je lui aurai parle, ma tete brulera moins;... c'est +si lourd dans ma tete... Tout ce que je veux dire pese tantot dans ma +tete, tantot dans mon coeur. + +--Monsieur Jules, je suis pres de vous, dit Blaise en s'approchant +timidement. + +--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise. + +--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner. + +--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me deteste... Tu sais bien tout +ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'etait pas vrai... Tout, tout +etait faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais +noyes... Tu sais bien les habits mouilles? c'est lui qui m'a donne les +siens; c'est lui qui m'a tire de l'eau; c'est lui qui a toujours ete +bon et moi toujours mechant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui +ai tout brise; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu +sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai ete mechant, si mechant!... +Blaise a ete si bon que cela m'a remue le coeur,... mais pas assez,... +non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a +pardonne?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonne!... Papa a ete +mechant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! +ma tete!... Blaise! je veux Blaise!" + +Le pauvre comte etait dans un etat deplorable. Chaque parole etait +pour lui une affreuse revelation de sa propre faiblesse, de sa propre +injustice et de la mechancete de son fils. La tete cachee dans les +mains, il sanglotait a faire pitie; ses larmes se faisaient jour a +travers ses doigts crispes, et venaient retomber sur la tete de Blaise +a genoux pres de lui. + +"Mon Dieu, disait Blaise en lui-meme, consolez ce pauvre M. le comte; +mon Dieu, vous etes si bon! pardonnez a ce pauvre M. Jules, donnez-lui +le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le desole, mais le +repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance +afin qu'il puisse decharger son coeur en avouant les fautes qui +l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre +pardon a vous, bon et misericordieux Jesus, le pardon de son pauvre +pere qu'il a gravement trompe et offense. Pour moi, mon bon Dieu, vous +savez que je lui ai pardonne depuis bien longtemps, des que l'offense +etait commise. Mais vous, mon Dieu, notre pere a tous, pardonnez-lui, +il se repent." + +Cette priere de ce pieux et noble coeur ne devait pas etre repoussee. +Dieu l'accueillit dans sa misericorde, et Jules devait etre sauve; sa +guerison devait etre complete, comme on le verra, mais elle se fit +attendre; le pere devait expier par ses angoisses les torts de sa +faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fut longue et cruelle. + +Quand le medecin arriva, il declara, apres un examen prolonge et +intelligent, que Jules etait atteint d'une fievre cerebrale. Apres +avoir entendu quelques phrases qui decelaient une conscience troublee, +il recommanda que le malade ne fut soigne que par les deux personnes +qui preoccupaient constamment son imagination frappee, afin qu'au +premier retour de raison il ne vit que ces deux personnes, et qu'il ne +put pas craindre d'avoir ete entendu par d'autres. Il ordonna ensuite +de frequentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux +mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraichissantes, de +l'air dans la chambre, diete absolue, une demi-obscurite et pas de +bruit. + +La journee fut terrible; d'un accablement semblable a la mort, Jules +passait a une agitation et a un flot de paroles accusatrices; il +apprit ainsi a son malheureux pere toute la noirceur de son ame. Le +repentir que Jules temoignait de plus en plus adoucissait un peu le +coup terrible porte a son amour et a son amour-propre de pere. Plus il +decouvrait l'iniquite de Jules, plus il aimait et admirait la charite, +la bonte si chretienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait +contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait +pardon pour Jules et pour lui-meme. Blaise baisait les mains du comte, +l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait +la priere du coeur, la vraie priere du chretien. Quand il ne pouvait +calmer le desespoir du comte, il se mettait a genoux pres de lui et +disait tout haut les prieres les plus touchantes, qui finissaient +toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'esperance. + +L'etat de Jules etait le meme depuis six jours: tantot de +l'amelioration, tantot une reprise de delire et de fievre. Le septieme +jour, apres un sommeil de trois heures, dont avaient profite le comte +et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'eveilla et +appela Blaise comme de coutume. + +"Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et +prenant sa main. + +JULES + +Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir +et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai ete mechant pour toi! Comment +peux-tu me pardonner? + +BLAISE + +Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je +vous ai pardonne depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas +pardonne a tous ceux qui l'ont offense? Ne devons-nous pas tous faire +de meme? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous +parlerons de cela plus tard. + +JULES + +Je suis si faible; j'ai ete bien malade, il me semble? + +BLAISE + +Oui, mais vous etes mieux. Buvez un peu et dormez encore." + +Jules but de l'orangeade. + +"C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester pres de +moi! J'ai ete si mechant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela +me brulait la tete et le coeur! + +--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal." + +Le comte, heureux de ce retour de Jules a la raison, ne pouvant +maitriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son +enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tete et dit a +Blaise: + +"Blaise, ne dis pas a papa que je t'ai parle; ne le laisse pas venir; +si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur. + +BLAISE + +Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille; +mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne +devez pas en avoir peur. + +JULES + +Mais la honte, Blaise, la honte? + +BLAISE + +Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera +beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci: +ainsi tachez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard." + +Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'ame de Jules la premiere +pensee de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen +d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu. + +Jules recut les paroles de Blaise avec quelque surprise melee de +satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout reparer; mais, +trop faible pour reflechir serieusement, il se laissa aller au sommeil +et dormit encore deux bonnes heures. + +M. de Trenilly osait a peine remuer, tant il avait peur de troubler le +repos de Jules; il desirait dire quelques mots a Blaise, et il n'osait +parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, +arriva jusqu'a lui sur la pointe des pieds; quand il fut a la portee +du comte, celui-ci l'attira doucement a lui, le serra vivement dans +ses bras et lui dit bas a l'oreille: + +"Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que +c'est toi qui as change mon coeur, que tu es son frere, mon second +enfant. + +--Je lui dirai combien vous etes bon, Monsieur le comte, repondit +Blaise tout bas. + +LE COMTE + +Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait +plus peur de moi. Ah! cette pensee me tue. + +BLAISE + +J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte; +ayez confiance, vous en serez recompense." + +Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tete dans ses mains, il +reflechit a la piete de Blaise et aux vertus veritablement admirables +de cet enfant. + +"Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce +pauvre enfant de portier a les sentiments eleves d'un prince, la +science d'un savant, la generosite, la charite d'un saint. Quand il +me parle, il m'emeut; quand il me console, ses paroles penetrent mon +coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquietudes ni +mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait +autorite sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce +qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du +catechisme, parce qu'il va faire sa premiere communion, parce qu'il +est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules, +qu'est-il aupres de cet enfant? Un malheureux pecheur, un miserable +comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me +confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu pres de lui, et je +m'ameliorerai avec lui, et notre maitre a tous deux sera ce pauvre +enfant calomnie, outrage, maltraite par nous... J'aime cet enfant; +je l'aime a l'egal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon +modele et mon guide." + +Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'etait +rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien +le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se placa pres du lit de +Jules, et contempla avec une penible emotion son visage contracte et +agite. + +"Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et +pardonnez-moi de l'avoir si mal eleve. Que je sois seul puni, et que +mon fils soit epargne!" + +Le comte resta longtemps pres de Jules, suivant avec anxiete ses +moindres mouvements, pret a se cacher a son premier reveil. Jules +dormit longtemps encore; evidemment il etait mieux. Il s'eveilla +enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise +de dessus son fauteuil. Le comte s'etait retire et cache derriere le +rideau du lit. + +"Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai reve sans doute, +ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous cotes... Je croyais +qu'il etait la... J'ai eu peur, bien peur. + +BLAISE + +Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules? +Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder apres vous avoir vu +si malade? + +JULES + +Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi +la verite! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup. + +BLAISE + +Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne +regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous etiez si mal, +que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que +vous avez fait; vous avez tout raconte; votre papa pleurait, vous +embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous +sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas. + +--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement. + +BLAISE + +Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que +nous deux qui approchions de vous. + +JULES + +Et papa sait tout! Comme il doit me mepriser! + +--Jules, mon enfant cheri, s'ecria le comte, incapable de resister +plus longtemps au desir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours; +plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en +estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est +moi, qui ne t'ai jamais parle du bon Dieu et qui t'ai donne un si +triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton pere qui a +besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!" + +Jules, etonne, attendri, ne pouvait parler, mais il repondait a +l'etreinte passionnee de son pere en le couvrant de larmes. Le comte +eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs etaient un baume +pour l'ame malade de Jules; ces larmes le soulageaient. + +"Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son pere, qui +cherchait a s'eloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font +ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur +de n'avoir plus rien a vous cacher, de savoir que vous connaissez la +verite, toute la verite! Pauvre Blaise! + +--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais a l'avenir nous l'aimerons tant, +nous tacherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre +Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est a lui que je dois +le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier. +Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a +donne des sentiments de repentir; il t'a touche par sa patience, sa +charite, sa generosite, son admirable humilite. + +--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en +souriant. + +--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchante de ce sourire, le +premier qu'il eut vu sur les levres de Jules depuis plusieurs +semaines. Et a present que tu es tranquille sur mes sentiments a ton +egard, tache de te reposer, tu es faible, bien faible encore. + +--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai +mieux. + +--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher +une petite tasse de bouillon de poule." + +Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules a la porte; il courut +annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un +bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement. + +Pendant son absence, Jules prit la main de son pere, la baisa a +plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hesitation: + +"Papa,... papa, Blaise est mon frere. + +--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir +devancer ma pensee." + +Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidite. A +partir de ce moment la convalescence s'etablit et marcha rapidement. +M. de Trenilly continua a veiller pres de Jules, mais il ne voulut pas +souffrir que Blaise continuat de nuit le role de garde-malade. Il le +renvoya coucher ce meme soir chez son pere. Blaise avait reellement +besoin de repos; il avait a peine sommeille pendant les sept jours +du danger de Jules; la nuit comme le jour, il etait avec le comte, +toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois +l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait +toujours refuse; il se bornait a y courir matin et soir pour +donner des nouvelles de Jules. pour se debarbouiller et changer de +vetements.--Blaise raconta a ses parents tout ce qui s'etait passe ce +jour-la; il s'etendit avec bonheur dans son lit, apres avoir remercie +le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas a s'endormir et ne se +reveilla que le lendemain au grand jour. + + + +XIV + +LES DOMESTIQUES + + +Les parents de Blaise avaient deja acheve de dejeuner quand il entra +dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son pere le +rassura en lui disant que ce sommeil avait ete necessaire pour le +reposer de tant de jours et de nuits passes dans l'inquietude et les +veilles. Blaise se depecha de dejeuner et courut au chateau pour +reprendre son poste pres de Jules. La nuit avait ete excellente, et le +sommeil de Jules n'avait ete interrompu que deux fois, par le besoin +de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le medecin, qui +sortait d'aupres de lui, avait permis des soupes, et Jules etait en +train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trenilly alla a lui +et l'embrassa avec tendresse, a la grande surprise du domestique qui +avait apporte la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui +augmenta l'etonnement du domestique. + +"Eh bien, mes amis, dit-il a ses camarades en rentrant a l'office, +voila du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M. +le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main +et qui lui sourit! + +--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui +est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se +croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! +Du nouveau, comme tu dis, Adrien. + +--Vont-ils etre fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il +devenir insolent! + +--C'est qu'il faudra le saluer bien bas a son passage! + +--Et le servir comme un maitre! comme M. Jules! + +--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas la-dessus, +moi, du meme avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa +maniere pour cela. Il est bon et honnete, cet enfant. + +--Honnete et bon! laisse donc! Tu as deja oublie toutes ses histoires +de l'annee derniere. + +--Ma foi, mes amis, pour vous dire la verite, eh bien, entre nous, je +n'ai jamais beaucoup cru a ces histoires. Nous connaissons bien M. +Jules et de quoi il est capable. + +--Il est certain qu'il est mauvais et mechant, que c'en est repugnant. + +--Et M. le comte! Il n'est pas deja si bon non plus. Est-il +orgueilleux! + +--Et severe! et dur! et desagreable! et exigeant! + +--Et voila ce qui m'etonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment +aurait-il embrasse le petit du concierge? + +--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain, +c'est qu'il l'a fait. Attention a nous et soyons polis et meme +aimables pour ce nouveau favori. + +--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, a ce gamin. + +--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouille de cirage le jour du +cerf-volant. + +--Tiens, et toi, tu lui as verse de l'eau sale plein la tete. + +--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons +prudents a l'avenir. De la politesse, des egards. + +--D'abord, moi je lui donnerai du cafe tant qu'il en voudra. + +--Et moi des liqueurs! + +--Et moi des sucreries! + +--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai a emporter chaque jour +_les restes_ du diner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une +cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement. + +--Ha! ha! ha! Oui, ils sont droles vos restes. L'autre jour un gigot +entier a la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gateau pas seulement +entame a la bouchere. Ce matin, une livre de beurre a la voisine. + +--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as +bien porte, l'autre jour, un panier de vin au village! + +--Tiens, je crois bien, c'etait pour faire honneur au repas que +donnait l'epicier." + +La sonnette qui se fit entendre mit fin a cette conversation intime; +un des domestiques se precipita pour repondre a l'appel. + +"Monsieur le comte a sonne? dit-il en ouvrant avec precaution la porte +de Jules. + +--Oui, apportez-moi a dejeuner pour deux! Blaise dejeune avec moi. + +--Oui, Monsieur le comte; tout de suite." + +Cinq minutes apres, le domestique apportait une petite table avec +deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des +fruits. + +LE COMTE + +Allons, Blaise, mettons-nous a table, c'est la premiere fois que je +mangerai avec appetit depuis la maladie de mon pauvre Jules. + +BLAISE + +Monsieur le comte est bien bon: je viens de dejeuner, je n'ai pas +faim. + +LE COMTE + +Qu'as-tu mange a ton dejeuner? + +BLAISE + +Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude. + +LE COMTE + +Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un dejeuner cela, apres toutes +les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passees? + +--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien repose cette nuit; il n'y +parait plus. + +--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai +besoin de vous, je sonnerai. + +--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant +accepte et recu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit +encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement +la main sur la tete et sur la joue de Blaise. + +--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je +recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait +meme plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un +air pensif, je sais que votre coeur deborde de reconnaissance pour les +soins que j'ai donnes a M. Jules, et que vous ne savez que faire pour +me le temoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter. +Habillez-moi de neuf pour la premiere communion, dans un mois. Cela me +fera un grand plaisir et a papa aussi, car c'est cher pour des gens +comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacite. Quant +a la volaille, vraiment je n'ai pas faim. + +--Bon et brave garcon, dit M. de Trenilly attendri; oui, tu as bien +devine avec ton excellent coeur le besoin que j'eprouve de t'exprimer +ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui +te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil a +celui de Jules. + +BLAISE + +Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait +pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vetir comme le +maitre; je serais moi-meme mal a l'aise. Non, laissez-moi faire; +laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis +c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu? + +LE COMTE + +Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage. + +BLAISE + +Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne +vous fachez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise, +tu es trop ambitieux. + +LE COMTE + +Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis, +mon enfant, dis. + +BLAISE + +Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de +vous embrasser non pas du bout des levres, mais la... comme je +l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime... + +--Viens, mon cher enfant, viens", dit le comte en ouvrant les bras +pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le +comte a plusieurs reprises. + +Jules avait regarde et ecoute avec attendrissement, il voulut a son +tour embrasser Blaise comme un frere, un ami. + +"Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais? + +--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton +camarade d'etudes et de jeux. + +--C'est impossible, cela, dit Blaise avec resolution, impossible. J'ai +un pere moi aussi, et une mere; je suis leur seul enfant; je dois +rester pres d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le +seraient loin de moi. Je serais separe d'eux non seulement de fait, +mais d'habitudes, d'education, de vetements et de manieres. Je ne +serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, +je vous respecte, je voudrais passer ma vie a vous servir et a vous +temoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous +suivre a Paris, jamais!" + +Le comte considerait avec emotion la belle figure de Blaise animee par +les sentiments qu'il exprimait avec energie et noblesse. + +"Cet enfant est au-dessus de son age, pensa-t-il; mais il a raison, +toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas +humilie. + +"Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et +sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te +consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout +a l'heure pour tes habits." + +Le comte avait fini son dejeuner; il sonna et fit emporter le plateau. +Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mange. + +"Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant a l'office: une nouvelle +merveille! M. Blaise a refuse l'invitation de M. le comte, il n'a pas +dejeune; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas ete +touches. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garcon de concierge, ce mangeur de +pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gateaux! On ne +pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il +m'a refuse il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et +des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sur. Et a +propos de ce vin, comment s'en est-il tire avec M. le comte? nous ne +l'avons jamais su. + +--Mais c'est a partir de ce jour qu'il a ete si bien avec M. le +comte, qu'on lui a permis d'aider a soigner M. Jules, et qu'il s'est +introduit dans le chateau pour n'en plus sortir. + +--Ah oui! un garcon comme cela, quand il s'est implante pres d'un +homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ca +n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui +l'invite a dejeuner! + +--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laisse embrasser! +on aurait dit qu'il voulait rendre a M. le comte son gros baiser! Pour +un rien, il lui aurait saute au cou. + +--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gre, que +M. Jules en a fait autant, qu'il va etre le maitre a la maison et que +nous n'avons qu'a bien nous tenir et a tacher de nous en faire un ami. +Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y +toucher. + +--Bah! bah! ca ne va pas durer longtemps; tout ca n'est pas franc du +collier; l'annee derniere il fait cinquante infamies, et cette annee +le voila un sage! un saint! Nous allons voir d'ici a peu quelque tour +de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne +nous decouvrons pas trop." + +Comme ils allaient se separer pour retourner a leur ouvrage, Blaise +parut a la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allat au village +chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser. + +"Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en +apporterai un cent. + +--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules. + +--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise. + +--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi +les payer. + +--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! repondit le +domestique. On les portera sur le compte de M. Jules. + +--Mais non, ce ne serait pas honnete; M. Jules me gronderait, et il +aurait raison. + +--M. Jules ne le saura pas, nigaud. + +--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte. + +--Est-il innocent, celui-la? On ne les portera pas sur le compte de +M. Jules; si le cent a coute trois francs, on mettra: demi-cent de +billes, trois francs. Voila comme les tiennes seront payees par les +siennes. + +--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un +vol. Je ne preterai jamais les mains a une friponnerie, quelque petite +qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que +je serais malheureux et meprisable. + +--Voyez-vous ce bel exces de vertu qui prend a monsieur Blaise! Tu as +oublie tes friponneries de l'annee derniere. + +--Je n'ai pas commis de friponneries, repondit Blaise avec calme et +dignite. Le bon Dieu m'a toujours protege contre le mal. + +--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies a la fin. Ce que je +te disais etait pour rire; tu l'as pris au serieux comme un nigaud. + +--Tant mieux pour vous, Monsieur", dit Blaise en se retirant. + +"Il n'y a rien a faire de ce garcon-la, dirent les domestiques au bout +de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il +demande. Nous nous compromettrions." + + + +XV + +L'AVEU PUBLIC + + +La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une +gaiete qui l'avait abandonne depuis longtemps; souvent il causait avec +son pere de sa vie passee, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, +de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne +trouvait pas avoir suffisamment repare ses torts envers Blaise; il +semblait mediter un projet qu'il ne voulait decouvrir a personne. + +"Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Helene pour +achever ma reparation a Blaise: ce sera une bonne maniere de me +preparer a la premiere communion que nous devons faire ensemble. + +LE COMTE + +Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon +pauvre Jules? Blaise semble etre parfaitement heureux. + +JULES + +Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup +parle, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les +hommes et envers lui-meme; il m'a explique sur les motifs de sa +conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le cure, +qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez, +papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car, +vous aussi, cher papa, vous etes tout change. Depuis que vous couchez +dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez +en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le cure; c'est tout cela +qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes +pensees que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier. + +LE COMTE + +Non, mon ami. C'est tres naturel. Comme je te l'ai dit le jour ou je +me suis montre pour la premiere fois pres de ton lit de mourant, c'est +moi qui etais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. +Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'eclairer; ta maladie, +en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses +envers ta pauvre ame, que je perdais par ma faiblesse et par mon +irreligion. Dieu m'a touche par l'intermediaire de Blaise, et tu as +fait comme ton pere, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton +changement. + +Le pere et le fils s'embrasserent avec tendresse; Blaise arriva peu de +temps apres; il continuait a passer tout son apres-midi avec Jules et +le comte. + +Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commencait a faire +d'assez longues promenades dans la campagne; on s'etonnait au village +de voir que Blaise l'accompagnait toujours et etait traite amicalement +par le comte. + +Mme de Trenilly etait attendu tres prochainement avec Helene; ni l'une +ni l'autre n'avaient su ni la gravite de la maladie de Jules, ni le +retour de Blaise dans le chateau, ni le changement du comte et de +Jules. Helene avait renouvele sa premiere communion avec une grande +piete et avait ardemment prie pour la conversion de son pere et de +Jules. On s'appretait au chateau a les recevoir avec une affection +inaccoutumee. Le jour de l'arrivee etant fixe, Jules demanda a son +pere de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivee +de la comtesse et d'Helene; son pere lui avait vainement demande +quelle etait son intention en convoquant ainsi tous les gens, y +compris Anfry, sa femme et Blaise. + +"Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la reception de maman et +d'Helene; vous serez tous contents, j'en suis sur." + +Le jour arriva, Jules avait prie Blaise de ne venir qu'a la +convocation generale. + +"Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te negliger et de +ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets: +seulement les premieres heures de l'arrivee de maman et d'Helene. +Apres tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie. + +BLAISE + +Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce +n'est plus comme avant. Je repondrais de vous comme de moi-meme. + +JULES + +Helene sera etonnee et contente de notre amitie. + +BLAISE + +Elle est bonne, Mlle Helene! Que de fois elle m'a console quand elle +me voyait pleurer! + +JULES + +Pauvre Blaise, tu pleurais donc? + +BLAISE + +Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais +aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur. + +--Pauvre Blaise! repeta Jules. C'est moi seul qui etais cause de tout +le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus decide que +jamais. + +BLAISE + +Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous? +Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux +maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me parait +drole de penser que j'avais si peur de lui. A present, si je ne +craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand +il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre a l'etouffer. + +JULES + +Mon bon Blaise, comme je t'aime! + +BLAISE + +Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car +je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, +comme mon frere en Dieu. + +JULES + +En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons +fait notre premiere communion ensemble, rien ne pourra plus nous +separer. + +BLAISE + +Quand meme nous serions separes sur la terre, Monsieur Jules, nous +serons reunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel." + +Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrerent ainsi au +chateau; la Jules dit adieu a son ami, qui attendit avec impatience la +convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules. + +L'heure approchait; M. de Trenilly et Jules attendaient, en se +promenant devant le chateau, l'arrivee de Mme de Trenilly et d'Helene. +La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arreta devant le perron. +Helene sauta a terre avec la legerete de son age, pendant que sa mere +descendait plus posement. M. de Trenilly recut sa fille dans ses bras +et l'embrassa avec une effusion qui surprit agreablement Helene, peu +habituee aux temoignages d'affection de son pere; elle le regarda +avec etonnement; M. de Trenilly s'en apercut et l'embrassa encore en +souriant. + +"Je suis heureux de te revoir, mon enfant, apres la sainte ceremonie a +laquelle je n'ai pu malheureusement assister." + +La surprise d'Helene redoubla, mais elle s'efforca de n'en rien +temoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait deja dit +bonjour a sa mere. Ce fut bien un autre etonnement quand elle vit +Jules se jeter a son cou et l'embrasser a plusieurs reprises en disant +des paroles affectueuses. + +"Ma bonne Helene! ma chere soeur! ton retour manquait a ma joie. Je +suis si content de te revoir! Je t'aime bien, a present que je sais +mieux t'apprecier. + +HELENE + +Comme tu es change, mon pauvre Jules! Tu as donc ete plus malade que +nous ne le pensions? + +JULES + +Oui, j'ai ete bien malade, Helene! bien malade du corps et de +l'ame. Mais je suis gueri maintenant, grace a Dieu... et a Blaise", +ajouta-t-il en lui-meme. + +Helene dit bonjour aux domestiques rassembles; ses yeux semblaient +chercher quelqu'un; elle se hasarda a demander timidement: + +"Ou est Blaise? J'ai beau regarder de tous cotes, je ne le vois pas +parmi les gens de la maison. + +--Tu le verras ce soir; il doit venir apres diner. + +--Ah! il vient donc au chateau, maintenant? + +--Oui, quelquefois", dit Jules en souriant. + +Ce sourire attira l'attention d'Helene; ce n'etait pas le sourire +moqueur et mechant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle +n'avait jamais vu a son frere. Elle remarqua alors combien Jules etait +embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa +physionomie. + +"Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air +tout autre. + +--La maladie change, repondit Jules avec gravite. + +--Et puis,... et puis... tu vas bientot faire ta premiere communion, +dit Helene avec hesitation. + +JULES + +Oui, Helene, et tu m'aideras a la faire dignement; je compte pour cela +sur toi, ma chere soeur, et aussi sur un ami que je te presenterai ce +soir. + +HELENE + +Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays? + +JULES + +Non, rien n'est change dans le voisinage: c'est dans mon coeur que +s'est fait le changement. + +HELENE + +Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es +maintenant!" + +Pendant que le frere et la soeur causaient et arrangeaient la chambre +d'Helene, M. de Trenilly avait emmene sa femme et lui racontait la +terrible maladie de Jules, les penibles revelations qui en avaient ete +la consequence, le changement qui s'etait opere dans l'ame de Jules +et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus +Blaise, la bonte, la piete admirable de cet enfant, et l'impression +que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien. + +Mme de Trenilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari, +sembla mecontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils, +et se montra incredule quant aux vertus extraordinaires de Blaise. + +"Le chagrin et l'inquietude, dit-elle, ont dispose votre coeur a +l'attendrissement et a la credulite; le petit bonhomme, qui n'est +pas bete, en a profite pour vous fasciner et s'impatroniser dans la +maison. J'espere que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun +reprendra sa place. + +LE COMTE + +Vous m'affligez beaucoup, ma chere, par cette froideur et cette +injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et meme d'user de son +ascendant sur moi et sur Jules, a refuse les offres avantageuses que +nous lui avons faites, et se tient dans une reserve dont peu d'hommes +faits eussent ete capables. + +LA COMTESSE + +Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaitre les +offres que vous lui avez faites, je presume qu'elles etaient de nature +a ne pas etre agreees par moi. + +LE COMTE + +Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous +me peinez profondement, combien vous blessez tous mes sentiments +paternels! + +LA COMTESSE + +Vos sentiments paternels vous ont toujours porte a gater vos enfants, +surtout Jules, que vous avez rendu odieux. + +LE COMTE + +En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu mechant et odieux; +Blaise l'a rendu bon et aimable. + +LA COMTESSE + +En verite! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne +me debitez donc pas de semblables sornettes. + +--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai merite!" dit le comte avec un +geste de desolation en quittant la chambre. + +La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on +servit le diner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui +etait habituel. + +Le diner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla +et inquieta les enfants. Le repas fini, Jules demanda a son pere +l'execution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit apres lui +avoir dit a l'oreille: + +"Sois prudent, mon Jules; menage ta mere." + +Peu de minutes apres, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la +maison entrerent a la suite du comte, qui avait Blaise a ses cotes. La +comtesse et Helene n'etaient pas revenues de leur etonnement, lorsque +Jules, pale et emu, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena +au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'emotion: + +"Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa, +pour reparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu +coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise... + +--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grace! interrompit Blaise d'un +air suppliant. + +--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma +conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman, +devant Helene, devant tous, combien je les ai mechamment, indignement +trompes sur ton compte; j'ai tourne contre toi toutes tes bonnes +actions; je t'ai toujours calomnie, injurie! Tu m'as toujours +noblement et genereusement pardonne. Au lieu de te justifier en +m'accusant, tu t'es laisse perdre de reputation dans la maison et dans +le pays. Helene est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours +pris parti pour toi, c'est-a-dire pour la verite, pour la bonte, pour +la reunion de toutes les vertus. Je desire que dans tout le pays on +sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise a tous que je suis +aussi vil, aussi meprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je +veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les +personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensees par mes +exigences, mes insolences, mes mechancetes, je demande pardon a genoux +de toute ma vie passee. Je veux qu'on sache que c'est a Blaise que je +dois ma conversion; sa vertu m'a touche, ses conseils ont excite mon +repentir, son exemple m'a donne l'horreur de moi-meme." + +Jules s'etait effectivement mis a genoux en prononcant ces dernieres +phrases: Blaise se precipita vers lui pour le relever; Jules se jeta +dans ses bras et l'embrassa a plusieurs reprises: tous les domestiques +pleuraient, et le comte, qui s'etait contenu jusque-la, ne put +comprimer plus longtemps son emotion; il s'approcha de Jules et de +Blaise, les prit tous deux dans ses bras: + +"Mon noble Jules! disait-il a travers ses sanglots, quel courage! Le +bon Dieu te recompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est a toi que je +dois cette douce joie!" + +Les domestiques demanderent la permission de serrer la main de leur +jeune maitre. Jules courut a eux et leur prit les mains a tous avec +effusion. Il etait heureux, il se sentait le coeur leger. + +Sa mere n'avait encore rien dit. Aux premieres paroles de Jules, +elle s'etait sentie courroucee contre ce qu'elle trouvait etre une +humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action +de son fils, l'accent sincere de ses paroles la toucherent, mais sans +la disposer a approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait +au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et +lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le +mecontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile, +retenant Helene, qui avait voulu se precipiter dans les bras de son +frere et qui pleurait a chaudes larmes. + +Les domestiques sortirent en jetant a Jules des regards d'affectueuse +admiration, ils ne parlerent pas d'autre chose toute la soiree; +plusieurs d'entre eux furent assez profondement touches pour changer +completement de vie et pour devenir d'honnetes et fideles serviteurs. + +Quand le comte et Jules resterent en famille avec Blaise, que Jules +avait retenu, Helene s'elanca vers son frere, qu'elle embrassa avec +effusion, puis se tournant vers le comte: + +"Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a ete la cause +premiere de tout ce bien? + +--Certainement, ma fille, ma chere Helene; embrasse-le; il doit etre +pour toi un second frere." + +Blaise se laissa timidement embrasser par Helene, dont il baisa la +main avec tendresse. + +La comtesse s'etait levee avec colere, et, s'approchant d'Helene, elle +la retira violemment en disant: + +"Vous oubliez, Helene, que c'est un fils de portier que vous vous +permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scene +ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Helene, suivez-moi, et +laissez votre pere et votre frere faire leur ami et leur confident de +ce garcon sans education." + +Le comte regardait sa femme avec douleur et pitie. + +"Julie, lui dit-il, malheur a l'ingrat et a l'orgueilleux! + +--Malheur aux intrigants et aux sots!" repondit-elle en quittant la +chambre et entrainant Helene. + +Le comte retomba sur un fauteuil, le visage cache dans ses mains. La +durete orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours +reproche de la secheresse et du manque de coeur; mais, sec et egoiste +lui-meme, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour ou tout etait +change en lui. + +Il prevoyait les luttes de tous les jours, les scenes; les reproches +qui devaient a l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et +si pur qu'il avait goute entre Jules et Blaise depuis environ un mois +etait passe pour ne plus revenir; son fils et lui-meme seraient prives +de la societe de Blaise, dont la piete leur etait si utile, dont la +gaiete, l'affection, la complaisance leur etaient si agreables. + +La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise +destine a rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte. + +Il reflechissait avec une peine profonde a cette situation inattendue, +quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en meme temps que ses +mains etaient effleurees par les levres de Blaise; les pauvres enfants +pleuraient, car ils prevoyaient une separation; Blaise sentait qu'il +redeviendrait _pauvre Blaise_. + +JULES + +Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et ou pourrai-je +passer mes apres-midi avec Blaise et avec vous? + +LE COMTE + +Cher enfant, il faudra ceder quelque chose a ta mere jusqu'a ce +qu'elle ajoute foi a ce que nous croyons si bien, nous qui en avons +profite; je veux dire aux excellentes qualites, aux vertus de Blaise +et a la reconnaissance que nous lui devons. + +BLAISE + +Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance; +apres ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute +de mon cote... + +JULES + +Non, non! moi, je n'ai fait que reparer; toi, tu as pardonne et tu +t'es devoue avant la reparation. + +LE COMTE + +Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers +toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais etre: nous souffrirons +toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant +souvent prives de ta presence, ensuite en te sachant meconnu par celle +qui devrait t'apprecier mieux que tout autre. + +BLAISE + +Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce +qui arrive est peut-etre pour notre bien a tous. Et d'abord n'est-ce +pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande +recompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer a nous +aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le merite d'accepter +avec resignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie? +Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la +tendresse de mon coeur; mais je me resignerais a ne plus jamais vous +voir si c'etait la volonte du bon Dieu! Helas! peut-etre ne vous +embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus! + +--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon +enfant", dit le comte en le serrant contre son coeur. + +Blaise usa largement de la permission; mais la soiree etait avancee; +il etait temps de se separer. Blaise dit un dernier adieu a Jules et +au comte et se retira en sanglotant. + +"Papa, dit Jules, vous continuerez a coucher dans ma chambre, que je +vous aie toujours pres de moi? + +--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta sante habituelles, +je coucherai pres de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout a fait +bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon +Jules; celui-la sera moins penible que celui auquel nous allons etre +condamnes en nous privant de Blaise. + +--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement. + +--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon +ami. Mais viens dire adieu a ta mere et a la pauvre Helene, et allons +ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse +nous avons bien a remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de +faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir recu cette consolation. +Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta +mere, afin de lui faire voir que la piete ouvre le coeur au lieu de le +resserrer." + + + +XVI + +L'OBEISSANCE + + +Jules avait ete recu sechement par sa mere quand il alla lui dire +bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant. + +"J'espere, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait +perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de theatre +dont tu m'as gratifiee ce soir. Quant a ton nouvel ami, qui n'est pas +une societe convenable pour toi, je te prie d'aller des demain lui +signifier que je lui defends de mettre les pieds chez moi, chez +Helene, chez toi. Si ton pere veut le recevoir, je ne puis l'en +empecher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'etablir chez moi +ni chez mes enfants. + +--Je vous obeirai, maman, repondit Jules avec tristesse, mais ce que +vous m'ordonnez m'est fort penible et m'enleve une grande consolation. + +LA COMTESSE + +Depuis quand as-tu besoin de consolation? + +JULES + +Depuis que j'ai senti combien j'avais ete mauvais et combien j'avais +offense le bon Dieu. + +LA COMTESSE, _souriant_ + +A merveille, mon ami! vous voila maintenant devenus bien devots, ton +pere et toi! On ne parle plus que pour precher. Mais je te prie de +me faire grace de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore +arrivee au point de vous comprendre. + +--Oh! maman! s'ecria involontairement Helene. + +LA COMTESSE + +Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne +supporte pas tes remontrances. Pense comme ton pere et ton frere, prie +avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni +l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguee." + +Jules et Helene se retirerent dans leur appartement; leurs chambres se +touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui +les attendait. + +LE COMTE + +Eh bien, mes enfants, votre mere est-elle revenue sur sa premiere +impression? A-t-elle enfin compris la beaute et la noblesse de ton +aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise +dans notre amelioration? + +JULES + +Je crois que non, papa; maman a parle comme au salon; la pauvre Helene +a meme ete grondee pour avoir dit un: "Oh! maman!" trop expressif. + +--Pauvre Helene! dit le comte en lui passant la main sur la tete a +plusieurs reprises. Pauvre Helene. repeta-t-il d'un air triste et +pensif, tu as du souffrir tous ces temps-ci. + +HELENE + +Papa, j'etais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes +compagnes etaient si bonnes aussi! J'etais heureuse la-bas. + +LE COMTE + +Et ici? + +HELENE + +Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dependra de vous et de +Jules. + +LE COMTE + +Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera +fait; tu dois voir le changement qui s'est opere en moi. Ma vieille +humeur, mon ancienne severite, ma constante froideur ont disparu. Tu +n'auras plus peur de moi, je pense? + +--Oh non! non, papa, dit Helene en se jetant dans ses bras; je vous +aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte. + +JULES + +Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa a present comme s'il +etait son vrai pere. + +--Blaise embrasse papa? dit Helene en riant. Oh! que c'est drole! Je +voudrais voir cela. + +LE COMTE + +Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry. + +HELENE + +Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que +Blaise osat embrasser papa! + +JULES + +Tu le comprendras, Helene, quand je t'aurai raconte ce que nous devons +a Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a ete un +veritable ami. + +LE COMTE + +A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois etre +fatiguee du voyage, mon Helene, et toi, mon ami, de toute ta soiree. + +JULES + +Oui, papa, je me sens fatigue; je ne serai pas fache de me coucher. + +HELENE + +Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher +papa, bonne nuit et a demain. + +LE COMTE + +A demain, ma fille! que le bon Dieu te benisse! Adieu, Jules; adieu +Helene." + +Puis on se dit bonsoir et l'on se separa. + +Quand Jules fut seul avec son pere, il alla a lui, l'enlaca tendrement +dans ses bras et lui dit: + +"Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la +change comme il nous a changes... Je puis bien vous dire cela, papa, +n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis +m'empecher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'etre +comme elle a ete ce soir." + +Le comte ne repondit pas, mais les larmes qui roulerent dans ses yeux +firent voir a Jules que son pere pensait comme lui. + +"Prions", dit seulement le comte; et il se mit a genoux pres de son +fils. + +Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiete de +ne pas avoir vu son mari depuis le mecontentement qu'il lui avait +temoigne, et l'ayant inutilement cherche dans sa chambre et dans celle +d'Helene, entra chez Jules et resta immobile a la vue de son mari +a genoux pres de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La +comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; apres +quelque hesitation, elle referma doucement la porte et se retira toute +pensive dans sa chambre. + +"Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement +altere leur raison... Je ferai venir mon medecin un de ces jours et +je les ferai soigner... Helene aussi tourne a la bizarrerie. Ne me +parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils +vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les +empecher de la voir, mais c'est impossible!... Un pere et un frere!... +Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage +en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la premiere communion de +Jules; je ne puis m'en aller avant." + +Et la comtesse se coucha avec la resolution de prendre patience, de +laisser faire jusqu'apres la premiere communion, et ensuite d'enlever +Helene a cette influence qu'elle croyait facheuse. + +Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils +entrerent chez Anfry. + +"C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte. +Il aurait du penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut +pas venir chez nous." + +Mais Blaise n'y etait pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au +jardin. + +LE COMTE + +Ou est Blaise? Serait-il deja sorti? + +ANFRY + +Il y a longtemps, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Ou est-il alle? + +ANFRY + +A l'eglise, monsieur le comte. Il a passe une triste nuit, et il a ete +chercher sa consolation pres du bon Dieu; c'est assez son habitude, +vous savez. + +LE COMTE + +Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de +force et de consolations." + +Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'eglise, qui se trouvait pres +de la. Ils y entrerent sans bruit, s'agenouillerent dans un banc et +apercurent Blaise a genoux sur la dalle, la tete dans les mains et +paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un +mouvement qui indiquat qu'il avait termine sa fervente priere, mais +Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait. +Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tete et dit a +mi-voix: "Oui, mon Dieu, mon bon Jesus, mon cher Sauveur, j'obeirai; +je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus a les voir qu'a de rares +intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la reserve +d'un serviteur vis-a-vis de ses maitres. Mon Dieu, protegez-les, ces +maitres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez, +mon Dieu, a les eclairer, a les diriger vers le bien. Et cette bonne +Mlle Helene! qu'elle me remplace pres d'eux! Mon Dieu, changez le +coeur de Mme la comtesse; encore une ame a sauver, mon bon Jesus! cela +vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien." + +Blaise se prosterna a terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de +larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en +aller, il apercut le comte et ses enfants. Son visage s'eclaira; il +fut sur le point de courir a eux, mais le respect pour la maison de +Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'etait leve en meme +temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise. +Ce ne fut qu'apres etre sorti de l'eglise que Blaise, poussant un cri +de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, a la grande +satisfaction d'Helene, qui les regardait en riant. + +HELENE + +Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise? + +BLAISE + +Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Helene. Peur? Peut-on +avoir peur de ceux qu'on aime tant? + +--Je te remercie de ta priere, mon cher enfant, lui dit le comte en +lui serrant les mains. + +--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parle tout +haut? + +LE COMTE + +Pas tout a fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu. + +BLAISE + +Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire +de ce qui pourrait deplaire a Mme la comtesse; non seulement je ne +chercherai pas a voir souvent M. Jules et Mlle Helene, mais encore je +les eviterai, je les fuirai, s'il le faut... + +JULES + +Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas? + +BLAISE + +Si vous saviez ce qu'il m'en coute, cher monsieur Jules! De grace, +je vous le demande avec instance, n'ebranlez pas ma resolution; +aidez-moi, au contraire, a la tenir. Mais voici la pensee que m'a +suggeree le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte +n'est pas oblige d'obeir a Mme la comtesse, lui qui commande, qui est +le maitre. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et +vous amenerez quelquefois M. Jules et Mlle Helene, n'est-ce pas? +Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes +pensees, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi, +ni pour M. Jules, ni pour Mlle Helene. + +--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensee est +bonne, et je la mettrai a execution; je viendrai te voir souvent, tres +souvent, et j'amenerai parfois mes prisonniers, a moins qu'ils ne +m'echappent en route. + +JULES + +Oh! moi, je m'echapperai bien sur, mais ce sera pour courir au-devant +de Blaise. + +LE COMTE + +Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi a deux ou trois +heures. + +BLAISE + +C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous +aurai pas vus, je vous espererai pour le lendemain. + +LE COMTE + +Et je crois que tu ne seras pas souvent trompe dans ton attente, mon +ami." + + + +XVII + +LA CORRESPONDANCE + + +"Une lettre pour M. Blaise", dit un jour le facteur en presentant a +Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet. + +Anfry prit la lettre et la remit a Blaise, qui s'empressa de la +decacheter, tout surpris d'en recevoir une. + +"C'est de M. Jacques, s'ecria-t-il en regardant la signature. + +--Ah! voyons donc! Que te dit-il?" + +Blaise lut tout haut: + +"Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittes +que tu m'as peut-etre oublie; mais moi, je pense souvent a toi et +je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'ecrivais si mal et si +lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; a present, j'ai +neuf ans, je travaille beaucoup et je commence a devenir savant. Il +est arrive une chose tres drole chez un monsieur qui demeure pres de +chez nous: sa maison a brule (ce n'est pas cela qui est drole, +comme tu penses); apres l'incendie, toutes les souris sont devenues +blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantite; +avant, elles etaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait +pas le croire; alors M. Roussel a attrape des souris avec un petit +chien qui est tres habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que +toutes les souris attrapees etaient reellement blanches.--Je m'amuse +assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon +comme toi; ce qui est singulier et tres desagreable, c'est qu'ils sont +tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent +jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue a +toujours dire la verite, comme tu me l'a conseille, et tout le monde +me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta premiere communion, et +quel jour ce sera, pour que je pense a toi et que je prie pour toi +ce jour-la. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les +enfants du monsieur qui a achete notre chateau sont bons pour toi, +s'ils t'aiment. On a dit a papa l'autre jour que le monsieur lui-meme +etait mechant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi +qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est mechant; il te ferait du +mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent a moi, comme je +pense souvent a toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon +coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman. + +"Ton ami, JACQUES DE BERNE." + +"Quelle bonne lettre! s'ecria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre +M. Jacques! S'il m'avait interroge l'annee derniere sur ce qu'il me +demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais ete bien +embarrasse de repondre; mais aujourd'hui... c'est different!... Il y a +une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me parait drole, comme il +le dit lui-meme, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu +changer la couleur des souris. + +ANFRY + +C'est pourtant tres possible, car j'ai entendu raconter bien des fois +a ton grand-pere, qui a ete soldat sous l'empereur Napoleon Ier, que, +lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentre dans les +maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui +couraient au travers etaient blanches comme des lapins blancs. + +BLAISE + +C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des +animaux. + +ANFRY + +Vas-tu repondre a M. Jacques? + +BLAISE + +Oui, papa, aujourd'hui meme, je n'ai plus a esperer de visite de M. le +comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps. + +ANFRY + +Tu lui diras que nous lui presentons bien nos respects et nos amities. + +BLAISE + +Je n'y manquerai point, papa." + +Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit a Jacques +la reponse suivante: + +"Mon cher Monsieur Jacques, + +"J'ai ete bien heureux et bien surpris de votre chere et aimable +lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien +pense a vous, et j'ai plus d'une fois pleure en y songeant. Je me suis +console par la pensee que c'etait la volonte du bon Dieu que nous +fussions separes, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma +premiere communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne +pensee de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez a +Notre-Seigneur de me rendre semblable a lui, de me donner du courage +dans les temps de tristesse, de la force pour resister a la joie, afin +que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et +que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir. +Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de +mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me devouer aux autres; +priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et +que je n'oublie jamais les bienfaits que je recois. On a trompe votre +papa en lui disant que le comte de Trenilly etait mechant; il est bon +comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il etait mon pere. Son +fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Helene. +M. Jules et moi, nous ferons notre premiere communion dans trois +semaines, le 8 septembre, fete de la sainte Vierge. M. le comte et +Mlle Helene nous ont promis de communier avec nous ce jour-la, ce qui +vous prouve combien ils sont reellement bons et pieux. Je suis tres +heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu +veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous +remercient bien de votre bon souvenir, et vous presentent leurs +respects et leurs amities. Quant a moi, Monsieur Jacques, je sais bien +que ma position me defend de vous embrasser, mais je puis me permettre +de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la +plus devouee. + +"Votre humble et obeissant serviteur, + +"BLAISE ANFRY." + +A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un +domestique entra chez Anfry. + +"Mme la comtesse demande Blaise. + +--Moi? Mme la comtesse me demande? repeta Blaise fort etonne. + +--Oui, oui, et tout de suite encore. "Allez me chercher Blaise, +m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible." + +--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquietude. Vas-y, mon +Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire +ce qui se sera passe, car je ne suis pas tranquille. + +--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et +quand meme il m'arriverait des choses penibles, le bon Dieu n'est-il +pas la pour me proteger, me secourir, et ne dois-je pas etre heureux +de me conformer a sa volonte? Au revoir, papa; je resterai le moins +que je pourrai." + +Blaise partit gaiement et se depecha d'arriver pour etre plus +vite revenu. On le fit entrer immediatement chez la comtesse, qui +l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit +signe de tete, renvoya le domestique, s'assit et dit a Blaise, d'un +air froid et hautain: + +"Je sais que tu as profite de mon absence pour t'emparer de l'esprit +de mon mari et de mon fils; tu as reussi on ne peut mieux; je ne vois +que des visages allonges les jours ou ils ne peuvent pretexter une +promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour +leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fut toujours pres d'eux. +Je sais que ma fille est entrainee par son pere et par son frere a +faire comme eux. Cet etat de choses me contrarie et ne peut durer. Je +t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta +loyaute pour esperer etre obeie en t'interdisant toute demarche qui +pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer +ta vie a lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je +m'en preoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitie +de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu +veux obeir a la defense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir; +je te ferai donner une bonne education, et je t'assurerai une rente +qui te mettra a l'abri de la pauvrete. Acceptes-tu? + +--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la defense que vous me +faites, quelque chagrin que j'en eprouve; je prierai M. le comte +de vouloir bien m'aider a suivre vos ordres. Quant a la pension, a +l'education et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous +me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas +sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai +mon pain comme a fait mon pere, et, avec l'aide du bon Dieu, +j'arriverai a la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni +ma conscience. Je puis affirmer a madame la comtesse qu'elle se trompe +en pensant que j'ai intrigue pour gagner l'amitie de M. le comte et +de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne +sais comment, car je sens combien je suis loin de meriter les bontes +de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Helene. Le bon Dieu a mene +tout cela. Peut-etre m'a-t-il donne tant d'amour pour eux afin de +m'eprouver et me donner le merite du sacrifice au moment de ma +premiere communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je +ne verrai vos enfants qu'avec votre permission." + +En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait reussi jusque-la a +conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques +mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses levres. +Honteux de prolonger une scene dont la comtesse pouvait s'irriter, +Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant +a la hate, il s'avanca vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un +dernier regard sur la comtesse, qui s'etait levee et qui avait fait un +pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage +de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arreter, elle +reprit son air hautain et fit un geste imperieux qui termina sa +visite. + +Le pauvre garcon evita l'antichambre pour cacher ses larmes aux +domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait a +l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les +premieres marches, qu'il se heurta contre M. de Trenilly, que les +larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empeche d'apercevoir. + +"Ou vas-tu donc si precipitamment, mon ami, et comment es-tu rentre au +chateau?" lui dit M. de Trenilly en le retenant. + +Blaise ne repondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en +donnant un libre cours a ses sanglots. + +"Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le +comte avec inquietude. Que t'arrive-t-il de facheux? Dis-le moi; parle +sans crainte. + +--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, repondit +Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas... +j'ai ete pris par surprise... et je me suis laisse aller;... mais je +vais tacher d'etre plus raisonnable,... plus resigne. + +--Resigne! a quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu? + +--Mme la comtesse m'a defendu de voir M. Jules et Mlle Helene, et +j'ai promis de lui obeir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et +m'affliger. + +--Encore! dit le comte avec colere. Toujours cette haine contre ce +noble et genereux enfant!" + +Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours +Blaise de ses deux mains. + +"Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti +prendre pour epargner a toi et a Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis +forcer la volonte de ma femme; je ne puis conseiller a mes enfants de +desobeir a leur mere. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier, +ainsi que toi, a cette volonte imperieuse et deraisonnable. + +--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous a ce qui nous vient par la +permission du bon Dieu. C'est bien, bien penible, il est vrai; je sais +que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour +moi-meme, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher +Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette separation? +Peut-etre le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. +Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Helene a lui obeir: notre soumission +l'adoucira et changera ses idees a mon egard. Pensez donc qu'elle me +croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-etre que je ne +corrompe M. Jules et Mlle Helene; une mere, vous savez, Monsieur +le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus a +plaindre qu'a blamer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte, +promettez-moi que vous m'aiderez a tenir ma promesse, et que vous +n'amenerez plus M. Jules et Mlle Helene sans le consentement de Mme la +comtesse... Voyons, tres cher Monsieur le comte, du courage! Je vois +bien qu'il vous en coute, d'abord par amitie pour M. Jules et pour +moi; et puis... parce qu'il en coute toujours de ceder, surtout a +une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher +Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cedant +qu'en resistant. + +--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent +les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... ceder, +c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais a +toi-meme, tu souffriras. + +--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher +Monsieur le comte,... car... vous continuerez a me visiter et a me +donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle +Helene, toujours si bonne pour moi. + +--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin +pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne +pourrais t'aimer davantage." + +Le comte embrassa une derniere fois le pauvre Blaise, qui s'en alla +fort triste, mais un peu console par les paroles affectueuses du +comte. + +"Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit. + +--Rien de bon, papa, repondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus. + +--Encore les yeux rouges, mon pauvre garcon! Ces satanes gens te +feront mourir de peine! + +--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforcant de sourire. Il n'y +a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la +reflexion, on se resigne... + +ANFRY + +Tu passeras donc ta vie a te resigner, mon pauvre Blaise? + +BLAISE + +Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous +ramene toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant a souffrir; le +bon Dieu est la qui vous aide et qui vous console si bien! + +ANFRY + +Et pourtant tu as pleure!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les +larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries. + +BLAISE + +Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai +fait une petite visite au bon Dieu dans son eglise." + +Blaise raconta a son pere la cause de son nouveau chagrin, en +attenuant avec sa bonte accoutumee les paroles dures et injurieuses +de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colere; il connaissait +assez la comtesse pour deviner ce que la charite de Blaise lui +cachait. Quand le recit fut fini, il serra Blaise dans ses bras a +plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller +chercher pres du bon Dieu sa consolation accoutumee contre les +chagrins qu'il supportait avec une fermete au-dessus de son age. + + + +XVIII + +LA COMTESSE DE TRENILLY + + +La comtesse etait restee debout au milieu de sa chambre, surprise et +troublee des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait +dominee malgre elle, et de l'explosion de chagrin qui avait termine +ses paroles. + +"Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir... +et il ne l'accepte pas... Il a meme rejete mes propositions avec une +certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils +de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus elevee... +Je commence pourtant a comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari +et sur mes enfants... En verite, j'ai moi-meme ete presque convaincue, +presque attendrie... Me serais-je trompee? serait-il vraiment le beau +et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils +de portier... C'est absurde!..." + +La comtesse resta longtemps pensive et indecise, elle se resolut enfin +a laisser aller les choses, a observer Blaise et ses enfants, et a +agir en consequence. + +"Si ce garcon ment a la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche a +voir mes enfants a mon insu, je n'aurai aucune pitie pour lui: je le +chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidele a sa parole, s'il +accepte avec loyaute et resignation le chagrin que je lui impose, +dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai a faire." + +Et la comtesse, secouant la tete, chercha a ne plus penser a Blaise. +Elle prit un livre et se mit a lire, sans pouvoir toutefois chasser de +son esprit l'image de Blaise indigne, mais calme, puis sanglotant et +desole. + +Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte, +dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'evitaient jadis. +Ils le trouverent triste et pensif; tous deux se jeterent a son cou en +lui demandant la cause de sa tristesse. + +"C'est encore un sacrifice a faire, mes pauvres enfants, dit le comte +en les embrassant avec tendresse; votre maman a defendu a Blaise de +vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garcon a promis +d'obeir; il m'a demande de lui venir en aide pour tenir sa promesse; +je le lui ai promis, quelque penible et douloureuse que me soit +cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous +communiquant cette resolution si penible. Je suis certain que ni toi, +ma bonne Helene, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez a le +faire manquer a sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin +en l'obligeant a repousser les occasions de rapprochement que vous lui +offririez. + +--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'ecrierent Helene et Jules, les yeux +pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons +pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forcant a nous fuir. +Nous eviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons meme +rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de repondre ou +le chagrin de ne pas repondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet +effort m'est penible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai a +lui, a nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre +de cette separation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment +maman peut etre si injuste pour cet excellent garcon. Elle devrait +l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu... + +LE COMTE + +Jules, Jules, respecte ta mere, mon enfant; conforme-toi a ses ordres +sans les juger, sans les blamer. Souviens-toi que nous-memes nous +avons partage ses preventions; qu'il y a peu de semaines encore je +defendais a Blaise l'entree du chateau; que c'est ta maladie qui a +tout change, et que, sans tes aveux, le pauvre garcon souffrirait +encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui. + +JULES + +Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes mechancetes, +de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estime et +respecte, parce que je l'ai connu des le commencement; mais je +l'ai perdu de reputation par jalousie et par la malveillance que +j'eprouvais contre tous ceux qui etaient bons. La pauvre Helene sait +ce que j'etais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sur +que ce sont les prieres de mon cher Blaise qui ont change mon coeur... +et le votre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son pere. N'est-il +pas vrai, papa, que nous sommes bien changes? + + +LE COMTE + +Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta +mere, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait +pour nous." + +Quelques instants apres, le comte et les enfants entrerent au salon, +ou ils trouverent la comtesse qui les attendait pour entrer en meme +temps qu'eux dans la salle a manger. Elle regarda attentivement les +enfants, baissa les yeux en considerant leurs yeux rouges et leurs +visages attristes; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir +devant sa physionomie severe et pensive. + +"Allons diner, dit-elle en se levant; j'ai hate d'avoir fini. + +--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble +que nous sommes exacts a l'heure comme d'habitude. + +--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je desire voir le diner +fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi. + +--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement. + +LA COMTESSE + +Non, pas souffrante, mais ennuyee, excedee de ce petit Blaise, qui +vous a tous ensorceles, et qui est cause de vos mines allongees et +attristees. + +LE COMTE + +En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines? + +--En quoi? vous demandez en quoi! s'ecria la comtesse avec chaleur. +N'est-ce pas depuis que je lui ai defendu de venir au chateau que vous +etes tous trois comme des ames en peine? + +--Ou des anes en plaine, comme le disait une dame de votre +connaissance, interrompit le comte en riant. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empecheront pas de dire que +Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que +je vois tres bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, +parce que ce petit bonhomme a ete se plaindre a vous de la defense que +je lui ai faite de voir mes enfants, defense que je maintiendrai et +que je saurai faire respecter. + +--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, repondit le comte avec calme, +car Helene et Jules sont tres decides... + +--A me desobeir sous votre protection? interrompit la comtesse avec +vivacite. + +--A vous obeir, repondit le comte avec froideur, et a aider Blaise, +par leur obeissance, a executer vos ordres, qu'il respecte, et dont il +m'a donne connaissance, comme c'etait son devoir de le faire. Il n'a +porte aucune plainte contre vous; il a pleure parce qu'il souffrait, +mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa +souffrance." + +La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle a manger. +Le diner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois a engager +la conversation; elle fut aimable et prevenante, contrairement a son +habitude, cherchant a egayer Helene et Jules, et a derider son mari. + +"Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle a son mari en +rentrant au salon; vous l'aviez perdu a mon retour; j'espere que vous +ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir. + +--Helene et Jules ne me craignent plus, repondit le comte en serrant +ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est change en moi, et +que mon air severe que je regrette et que je me reproche, n'est plus +que le symptome exterieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous +me comprendrez un jour, je l'espere, ma chere Julie, et vous serez +alors, comme moi, triste du passe et heureuse du present." + +La comtesse repondit legerement au serrement de main du comte; elle +rougit encore, reflechit quelques instants, et, se tournant vers +Jules, elle lui dit avec effort: + +"Jules... je suis fachee du chagrin que je te cause; si j'avais de +Blaise l'opinion qu'en a ton pere, je n'aurais jamais defendu son +intimite avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier +ajouta-t-elle par reflexion; mais... c'est pour toi, pour Helene... +que je crains..., que je crois..., que je veux eviter..." + +La comtesse s'arreta, ne sachant comment achever et craignant d'en +avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses +enfants la regardaient avec des visages pleins d'esperance. + +"Je maintiens ma defense, dit-elle avec plus de decision, jusqu'a ce +que j'aie eprouve l'obeissance de Blaise." + +Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta +troublee et genee; Helene prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte +son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans +savoir ce qu'elle avait lu; sa pensee etait toute au bon mouvement +qu'elle avait repousse et au regret de ne pas l'avoir ecoute. + + + +XIX + +L'ENTORSE + + +Le lendemain et les jours suivants, le comte alla tres exactement +passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs; +il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'interesser, mais il ne +nommait jamais la comtesse dans ses entretiens. + +Un jour, Blaise, ayant mis le pied a faux sur une pierre, tomba +et ressentit une violente douleur a la cheville. Il se releva +difficilement avec l'aide du comte, et retourna a grand'peine chez +lui, soutenu et presque porte par le comte. Mme Anfry s'empressa de +lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligee de couper pour +le retirer, tant le pied etait enfle. + +"Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon +medecin? demanda le comte avec anxiete. + +--Je ne suis pas embarrassee du traitement, monsieur le comte, et je +ne veux pas de votre medecin. Dans trois jours il n'y paraitra pas. + +LE COMTE + +Quel remede allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal +en voulant le guerir sans medecin. + +MADAME ANFRY + +Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remede +Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses. + +LE COMTE + +Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez +besoin. + +MADAME ANFRY + +Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est +necessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y +verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je +n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud, +j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la meche; voila tout. + +--C'est facile, en effet, repondit le comte en riant. Dieu veuille que +mon pauvre Blaise s'en trouve soulage, car il souffre beaucoup! + +BLAISE + +Moins depuis que je suis couche, Monsieur le comte; ce ne sera rien; +ne vous en tourmentez pas. + +LE COMTE + +Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part +de ton accident a Helene et a Jules, qui en seront bien faches. + +BLAISE + +Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous +savez que je pense bien souvent a eux. Jamais l'obeissance ne m'a ete +si penible, ajouta-t-il avec un soupir. + +LE COMTE + +Elle n'en est que plus meritoire, mon ami; tu en auras certainement la +recompense." + +Le comte partit, apres lui avoir serre la main. Quand il se fut +eloigne, Blaise appela sa mere. + +"Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherche a +dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquieter; mais je crains +d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied demis. + +MADAME ANFRY + +Demis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton pere pour qu'il aille +chercher le medecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit a M. le comte? Il +aurait envoye un cabriolet pour chercher le medecin; nous l'aurions +deja. + +BLAISE + +Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se +serait tourmente, et il aurait attriste M. Jules et Mlle Helene. + +MADAME ANFRY + +Tu penses toujours aux autres et jamais a toi; c'est trop, mon +Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le +jardin, va vite chercher le medecin pour notre garcon; il croit avoir +le pied demis; il n'a pas voulu le dire a M. le comte, pour ne pas le +chagriner, et il souffre l'impossible." + +Anfry jeta sa beche, courut a Blaise, examina son pied et sortit +precipitamment pour aller chez le medecin. Il le trouva heureusement +chez lui et l'emmena voir son fils. + +Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgre +l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied etait +demis; il fallait le remettre. + +"L'operation sera tres douloureuse, mon pauvre garcon, dit-il a +Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire: +ce ne sera pas long. + +--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur; +vous pouvez commencer quand vous voudrez." + +Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux. + +Anfry etait pale comme un mort; il eut a peine la force d'executer +l'ordre du medecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant +qu'on tirait le pied pour le mettre en place. + +Blaise ne poussa pas un cri; un gemissement lui echappa au moment de +la plus vive douleur. + +"C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu +un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un +cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille +operation sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est +evanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plait, pour bassiner +les tempes et le front." + +Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur +une chaise; l'emotion avait ete trop vive. + +"Tiens! vous ne valez guere mieux que votre garcon, reprit M. +Taillefort. Ou trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en +passant." + +Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une +bouteille. + +"Ou est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin? +J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied. + +--Me voici, Monsieur, repondit Mme Anfry, qui s'etait refugiee dans un +cabinet pour ne pas etre temoin des souffrances de son fils. Elle en +sortit pale et le visage baigne de larmes. + +--Une serviette, s'il vous plait, ou un mouchoir pour maintenir le +cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le +front et les tempes avec du vinaigre." + +Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta +de vinaigre le visage decolore de Blaise. Il ne tarda pas a reprendre +connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour +de lui pour rappeler ses souvenirs. + +"La! c'est fait et parfait, dit le medecin; du repos, du calme, peu de +nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours. + +--Huit jours! s'ecria Blaise effraye. Huit jours sans marcher! Et ma +retraite de premiere communion qui commence dans huit jours! + +--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours +vous pourrez essayer de vous trainer jusqu'a l'eglise. Et dans quinze +jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garcon: +sans quoi la fievre s'en melera." + +Et M. Taillefort salua et s'en alla. + +Le pauvre Blaise etait retombe sur son oreiller et repetait tout +pas: "Mon Dieu! que votre volonte soit faite et non la mienne!" Cinq +minutes apres, il avait repris son calme et sa gaiete. + +"Ne vous affligez pas, maman, dit-il a sa mere qui pleurait; je +souffre bien moins qu'avant l'operation; et, comme dit M. Taillefort, +dans huit jours je serai sur pied. + +--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours, +n'en deplaise a ce monsieur; je vais t'enlever cette salete de +cataplasme qu'il t'as mis la, et je le remplacerai par le cataplasme +Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura gueri, je t'en +reponds. + +--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec +inquietude. + +--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais +pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura gueri notre +garcon." + +Et Mme Anfry se mit en devoir de preparer le cataplasme de son, de +chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu +nommer. + +Blaise s'endormit des que sa mere lui eut applique son remede +Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint +apres le diner savoir des nouvelles du malade. + +"Ah! il dort! dit-il a mi-voix en jetant un regard sur le lit ou +dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant... +Pauvre enfant! ajouta-t-il apres l'avoir regarde attentivement; comme +il est pale! + +MADAME ANFRY + +Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez ete parti, il nous +a avoue qu'il souffrait horriblement, et il a demande le medecin pour +lui remettre le pied. + +LE COMTE, _avec inquietude_ + +Un medecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refuse le medecin, et +il m'avait dit qu'il souffrait moins. + +MADAME ANFRY + +C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous +a cache sa souffrance. Son pied etait bien reellement demis. M. +Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garcon n'a pas meme sourcille +pendant l'operation; seulement il a perdu connaissance apres. C'est +pourquoi il est si pale. + +LE COMTE, _d'une voix emue_ + +Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-meme, et quel courage! Il le puise +dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission a toutes les +volontes du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!" + +Le comte resta quelques minutes silencieux pres du lit de Blaise. +Avant de le quitter, il effleura de ses levres son front pale, benit +l'enfant dans son sommeil, et recommanda a Anfry de lui faire savoir, +au reveil de Blaise, comment il se trouvait. + + + +XX + +L'EPREUVE + + +Le comte entra au salon, ou il trouva la comtesse et les enfants; +il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son +courage pour dissimuler son mal et pour subir l'operation. Helene et +Jules se desolaient et ne pouvaient s'empecher d'exprimer le vif desir +de le soigner et de le distraire pendant sa reclusion, et leur amer +chagrin de ne pouvoir satisfaire a ce voeu de leur coeur. + +La comtesse n'avait rien dit; la tete baissee sur son ouvrage, elle +avait semble impassible au recit de son mari et aux lamentations de +ses enfants. + +"Helene, dit-elle en relevant la tete, prends du papier, une plume et +de l'encre pour ecrire une lettre sous ma dictee." + +Quoique Helene ne fut guere en train de faire la correspondance de sa +mere, elle obeit sans hesiter. + +HELENE + +Je suis prete, maman. + +LA COMTESSE, _dictant_ + +"Mon cher Blaise..." + +Helene releve la tete vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le +comte regarde sa femme avec surprise. + +LA COMTESSE + +As-tu ecrit: "Mon cher Blaise"? + +HELENE + +Non, maman; j'ai ete surprise... + +LA COMTESSE, _avec calme_ + +Ecris et n'interromps pas, si tu peux. + +"Mon cher Blaise, papa nous a raconte ton accident et ton courage; +Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous +ne resistons plus au desir de te voir..." + +Helene quitte encore sa plume et regarde sa mere d'un air ebahi; Jules +reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extremement +surpris et non moins intrigue, ne quitte pas sa femme des yeux. + +LA COMTESSE + +Continue, Helene: "... que nous ne resistons plus au desir de te voir, +et que demain..." + +Deux cris de joie s'echappent des levres de Jules et d'Helene; le +comte se leve. + +LA COMTESSE, _toujours avec calme_ + +"...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman +ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les +jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous +t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons +demain des livres, des couleurs, des images a peindre, et tout ce qui +pourra t'amuser." + +La plume tomba des mains d'Helene stupefaite; le comte s'approcha de +la comtesse, lui prit la main et lui dit avec emotion: + +"Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en +remercie; mais vous proposez aux enfants une action deloyale, et vous +leur faites jouer pres du pauvre Blaise le role du demon tentateur. + +LA COMTESSE + +Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas serieux. Je compte bien +que les enfants ne feront pas la visite dont je parle. + +LE COMTE, _d'un air de reproche_ + +Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'a Blaise, le creve-coeur de la +proposer? C'est un jeu cruel, Julie. + +LA COMTESSE + +Ce n'est pas un jeu, c'est une epreuve. Je veux voir si Blaise est +reellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite +des enfants, je serai bien ebranlee dans mon opinion; s'il accepte, +j'aurai eu raison. + +LE COMTE + +Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant +aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal +et noble caractere pour esperer qu'il sortira victorieux du piege que +vous lui tendez. + +LA COMTESSE + +Nous verrons bien. Signe la lettre, Helene. + +HELENE + +Oh! maman! de grace, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait +dire oui. + +JULES + +Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des epreuves que +lui amenait ma mechancete, il a toujours agi noblement et bien. + + +LA COMTESSE + +Alors signe, Helene... Signe donc, repeta-t-elle d'un ton +d'impatience, voyant l'hesitation d'Helene. Demain matin, de bonne +heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment, +dit-elle en s'adressant a son mari, de ne pas contrarier mon epreuve, +qui est dans l'interet de Blaise; puisque vous etes tous si surs de +lui. + +--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je repete que +votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter +ce pauvre enfant." + +La comtesse prit la lettre des mains d'Helene, la cacheta et ordonna +a sa fille de la remettre a un domestique, avec recommandation de la +porter a Blaise le lendemain de bonne heure. + +Helene executa l'ordre de sa mere et reprit tristement son ouvrage; +Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne +voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on +lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le reveil de son fils, qui +dormait encore paisiblement. + +La soiree etait avancee; peu de temps apres le comte avertit les +enfants que l'heure du repos etait arrivee; il se retira avec eux, +laissant sa femme a ses reflexions. + +Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette +et se disposait a aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un +domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la +lettre que la comtesse avait fait ecrire la veille par Helene; une +autre feuille etait de l'ecriture de Blaise; il lut ce qui suit: + +"Cher Monsieur le comte, + +"Je recois a l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer +ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitie que me temoignent Mlle +Helene et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien +cher Monsieur le comte, d'empecher la visite qu'ils veulent me faire +en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je +suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoye. +Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les +remercier d'une affection dont je suis si profondement touche, et que +je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer a ma +parole, pour ne pas enfreindre la defense de Mme la comtesse? Mon bon +Monsieur le comte, venez a mon secours; en cela comme en tout, soyez +mon guide, mon protecteur, mon bon maitre. Ne les laissez pas croire +a de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de +tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher +Monsieur le comte, puis-je honnetement, loyalement recevoir leur +visite, connaissant la defense de Mme la comtesse? C'est pour moi une +grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils +me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis +retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me +donner du courage, venez me tendre votre main cherie pour que je la +couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui +bat pour vous et les votres d'un amour si profond, si devoue et si +respectueux. + +"Votre tout devoue et tres humble serviteur, + +"BLAISE ANFRY." + +"P.-S.--Je n'ai parle de la lettre ni a papa ni a maman, parce qu'ils +pourraient desapprouver Mlle Helene de l'avoir ecrite, et j'aurais du +chagrin de l'entendre blamer." + +Le coeur du comte battit avec violence a la lecture de cette lettre; +l'admiration, la tendresse se melaient a l'irritation que lui causait +l'epreuve cruelle que la comtesse avait infligee au pauvre Blaise: les +larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour +lui et avec lui. Quoiqu'il fut presse d'aller le consoler et le +rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire a Helene et a Jules +la noble et belle reponse de leur ami. + +"J'en etais sur! s'ecria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise, +papa, et ne craignez pour lui aucune epreuve; il en sortira toujours +avec honneur et gloire. + +--Excellent Blaise, dit Helene, quel chagrin de ne pas le voir! + +--Esperons que votre maman finira par etre touchee de tant de vertu +et de qualites attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra +produire la premiere communion de Jules!" + +En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme. + +"Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont +les sentiments de cet admirable enfant." + +La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte +l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une emotion +sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le +long de sa joue et venir se meler aux traces des larmes du pauvre +Blaise. + +Le comte se pencha vers elle et posa ses levres sur l'oeil qui avait +laisse echapper cette larme. + +"Pauvre garcon! dit la comtesse en se laissant aller a son emotion; +pauvre garcon! Comme j'ai ete injuste envers lui! + +LE COMTE + +Vous avez fait comme moi, ma chere Julie; nous avons tous ete mechants +pour lui a l'exception d'Helene, qui a toujours pris sa defense et qui +a su demeler la verite au milieu de toutes les calomnies qui l'ont +dechire. A notre tour, maintenant, de reparer le mal que vous avez +fait. + +LA COMTESSE + +Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et +redit? + +LE COMTE + +Il est toujours facile de reconnaitre un tort ou une erreur, Julie. Il +n'y a de difficile que le premier moment. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de +reflechir, de me decider. + +LE COMTE + +Prenez tout le temps que vous voudrez, chere amie, mais n'oubliez pas +que vous avez plante des epines dans le coeur de Blaise et dans ceux +de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guerir les plaies +que vous avez faites. + +LA COMTESSE + +C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire? + +LE COMTE + +Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de misericorde que vous venez +d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger +dans votre retour de justice; il ne vous fera pas defaut. + +--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'ecria la comtesse +en se jetant au cou de son mari. + +LE COMTE + +Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais +pas prier quand Jules a ete si malade; Blaise a ete mon maitre; par +lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le +vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la +consolation que donne la priere. Julie, chere Julie, je serai a mon +tour votre maitre, si vous le voulez. + +LA COMTESSE + +Oui, oui, mon maitre, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout +change, amolli; je commence a comprendre et a aimer votre changement, +celui de Jules, a respecter les vertus d'Helene, et a admirer celles +du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu? + +LE COMTE + +J'y allais quand j'ai recu sa lettre, que je tenais a vous faire lire. + +LA COMTESSE + +Merci, mon ami, merci. Dites a ce pauvre garcon que je...; non, non, +ne dites rien; je lui dirai moi-meme; mais pas encore, pas encore... +Je veux seulement lui envoyer les enfants; prevenez-le que, vu son +accident, je leve la defense et que je lui laisse voir mes enfants. +Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur +dise moi-meme." + +Le comte ne repondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en +l'embrassant a plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre +de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas +voir leur cher Blaise. + +--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers +enfants. + +JULES + +Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de +nouveau, de bon? + +LE COMTE + +Vous verrez. Allez dire bonjour a votre maman. + +HELENE + +Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez +elle trop tot. + +LE COMTE, _riant_ + +Sont-ils entetes, ces nigauds-la! Puisque je vous dis d'y aller vite, +vite; c'est que... + +JULES + +C'est que quoi, papa? + +--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que +je benis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous +remercier le bon Dieu de tout notre coeur!" s'ecria le comte +en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un +redoublement de tendresse. + +Le comte s'echappa en riant et laissa les enfants surpris de cette +explosion si joyeuse, qui ne lui etait plus habituelle depuis le +retour de la comtesse. + +"Allons chez maman, dit Helene; peut-etre nous expliquera-t-elle l'air +radieux de papa. + +JULES + +N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler +devant maman: j'ai toujours peur d'etre gronde. + +HELENE + +C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait +se trouver changee comme papa et toi, nous serions si heureux! + +JULES + +Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vit souvent Blaise, qu'elle +ecoutat Blaise, qu'elle aimat Blaise! Malheureusement elle le +deteste." + +Tout en causant, ils etaient arrives a la porte de leur maman. A leur +grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et +les embrassa a plusieurs reprises avec vivacite. + +"Helene et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie emue, +votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise..." + +A cette epithete de _pauvre_ Blaise, Helene et Jules ecouterent avec +anxiete. + +LA COMTESSE, _continuant_ + +J'en ai ete tres touchee; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une +fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage +a aller le voir... + +--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'ecrierent les enfants avec +transport. + +--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous +pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui +expliquerez que c'est sa reponse a la lettre que j'ai fait ecrire par +Helene qui a amene ce changement, et que je verrai avec plaisir votre +intimite avec lui. + +--Merci, merci, maman! s'ecrierent encore Helene et Jules en se jetant +a son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous +nous donnez a nous et a notre pauvre Blaise! + +--Pauvres enfants! vous me faisiez pitie depuis quelque temps deja. +Plusieurs, fois j'ai ete sur le point de lever ma defense, mais je +n'etais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez, +courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre +cher malade." + +Les enfants embrasserent encore la comtesse et coururent chez Anfry. +Jules entra le premier, se precipita dans la chambre en criant: + +"Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Helene et moi." + +Le comte etait pres du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien +dit, lui trouvant un peu de fievre, et craignant qu'une emotion +nouvelle ne redoublat son agitation. Aux premiers mots de Jules, +Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de detresse, il lui +dit: + +"Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi! + +LE COMTE + +Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, apres la lecture de ta +lettre, t'envoie elle-meme ses enfants. + +BLAISE + +Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon +Dieu, je vous remercie!" + +Helene avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise; +tous deux lui raconterent, lui expliquerent le changement survenu dans +le sentiment de la comtesse. Blaise etait aussi heureux que le comte +et ses enfants. Le bonheur l'empechait de sentir la douleur de son +pied et l'agitation de la fievre. Le comte dut user d'autorite pour +emmener Helene et Jules; il craignit que la fievre n'augmentat par +l'emotion que lui donnait la presence de ses amis; il promit a Blaise +de les ramener dans l'apres-midi, et lui recommanda, en le quittant, +de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de +remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et, +tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; a son +reveil, la fievre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enleve +presque entierement la douleur de son pied: il se livra donc sans +reserve a la joie qui inondait son coeur. + +Peu de temps apres son reveil, un domestique vint apporter a Blaise la +lettre suivante, en demandant la reponse: + +"Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes +procedes, la vertu que tu as deployee dans les evenements recents, que +j'ai provoques et que je regrette, ont entierement change l'opinion +que je m'etais formee de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de +mechant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux, +bon, patient, genereux, desinteresse et devoue. Tu as deja recu les +excuses de mon mari et de mon fils; recois encore les miennes, et +pardonne-moi la peine que je t'ai causee et que je me reproche +vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinee +d'ajouter une contrariete a toutes celles que je t'ai causees. Je +t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te benis des soins que tu as +donnes a Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de +croire interesses. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable a +mon mari, a mes enfants et a toi-meme. + +"Comtesse DE TRENILLY." + +Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait du beaucoup +couter a l'orgueil de la comtesse, porta ses levres sur la signature, +demanda a son pere une plume et du papier, et fit la reponse suivante: + +"Madame la comtesse, + +"Votre bonte m'a comble de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je +souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquee +sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des +bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous +daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que +joyeux; je vous unis deja dans mon coeur a mon cher M. le comte. a +Mlle Helene et a M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse, +d'avoir bien voulu donner a vos enfants la permission de venir me +voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fievre et +m'empeche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de +votre bonte, Madame la comtesse. + +"Veuillez croire a la sincere reconnaissance et au profond respect de +votre tres humble et obeissant serviteur, + +"BLAISE ANFRY." + +Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter a la +comtesse, qui etait dans le salon avec son mari et ses enfants, tous +attendant avec impatience la reponse, qu'ils n'avaient pas de peine a +deviner. + +JULES + +Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman? + +--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible +qu'il me demande d'attendre son retablissement. + +HELENE + +Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui +procurer? + +LA COMTESSE + +La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Helene, le chagrin que je +lui ai fait, et tous mes dedains, et les humiliations que je lui ai +fait subir. + +LE COMTE + +Il a tout pardonne, tout oublie, j'en suis certain. + +"C'est une si belle nature, si genereuse, si sincerement chretienne! + +JULES + +Voici la reponse, maman, voici Joseph qui l'apporte." + +La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la +lettre, l'ouvrit precipitamment. Apres l'avoir lue, elle la presenta a +son mari. + +"Genereux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si +humble dans son triomphe. Il semble qu'il recoive un bienfait, et que +la reconnaissance doive venir de lui. + +--Belle et noble ame, en verite, dit le comte en passant la lettre aux +enfants. Toujours le meme, jamais de rancune; le coeur toujours plein +de charite et de tendresse... Quel beau modele a suivre! + +--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hate +d'embrasser ce pauvre garcon et de lui entendre dire qu'il ne m'en +veut pas." + +Le comte donna le bras a sa femme, apres l'avoir tendrement embrassee, +et tous se dirigerent vers la demeure de Blaise, ou ils ne tarderent +pas a arriver. + +"Nous voici au grand complet, mon cher enfant", dit le comte d'un air +joyeux en entrant. + +Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit +en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser a plusieurs +reprises. + +"Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnie et +outrage; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni +assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions. + +--Oh! Madame la comtesse! de grace! ne dites pas cela! Non, non, je +vous en prie, ne le repetez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse +s'appretait a parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au +serieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre +bonte. Et que deviendrait ma premiere communion sans esprit +d'humilite? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous etes +bonne! vous m'avez rendu si heureux! + +LA COMTESSE + +Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur +a te donner. Comme je te l'ai ecrit, prie Dieu pour que mes yeux +s'ouvrent tout a fait a ce qui est bon et chretien. + +--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air +affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux. + +--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien a +oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma derniere plaie. + +--Et j'espere ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en +souriant. + +--Dis-nous donc quelque chose, s'ecria Jules en saisissant la tete de +Blaise et la tournant de son cote; tu n'en as que pour papa et pour +maman, et nous sommes la comme les dindons egares qui cherchent un +regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas. + +--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Helene; j'etais occupe +avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous +savez que le general passe avant les officiers. + +HELENE, _riant_ + +Et ou sont les soldats? + +BLAISE + +C'est moi qui suis le soldat, pret a executer vos commandements. + +LE COMTE + +Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la +croix. + +BLAISE + +Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais deserter et qui a bien ses +douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Helene?" + +Helene ne repondit que par un signe de tete et un sourire; elle ne +voulut pas dire devant sa mere qu'elle avait souffert de sa froideur, +de sa severite passee; mais la comtesse la devina, et, l'attirant a +elle, l'embrassa et lui dit: + +"Je tacherai a l'avenir de t'epargner les croix, ma pauvre enfant. +Mais a quand la premiere communion? M. le cure a-t-il fixe le jour? + +JULES + +Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des +habits que papa a promis a Blaise. + +LE COMTE + +Ils sont deja commandes d'apres les indications de Blaise; les tiens +aussi, Jules. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as demande pour toi, Blaise? + +BLAISE + +Des choses superbes, pour faire honneur a M. le comte: une redingote +en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien +solides et une cravate blanche. + +JULES + +Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote? + +BLAISE + +Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait +au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules. + +HELENE + +Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la premiere +communion? + +BLAISE + +Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donne M. le cure, et qui est +beni par le pape, m'a-t-il dit. + +HELENE + +Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_. +C'est un si beau et si bon livre! + +LA COMTESSE + +Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton tresorier; tu +puiseras dans ma caisse. + +LE COMTE + +Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliotheque, qui lui fera +passer le temps dans les longues soirees d'hiver. + +BLAISE + +Que vous etes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je desirais. +J'aime tant a lire! M. le cure me prete quelques livres, mais il n'en +a guere qui soient a ma portee. + +LE COMTE + +Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai +plaisir de satisfaire ce gout si sage et si utile. + +BLAISE + +Vous avez deja ete si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que +j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence a mes desirs. + +LE COMTE + +Tu auras tes livres pour ta premiere communion, mon pauvre garcon. Je +suis content d'avoir si bien trouve." + +Le comte et la comtesse resterent quelque temps encore pres de Blaise; +ils se retirerent en lui promettant de revenir le lendemain. Helene et +Jules obtinrent sans peine de rester pres de leur cher malade. Helene +lui proposa de faire une lecture interessante, ce qu'il accepta avec +reconnaissance. + +Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du +bonheur qu'il lui avait envoye dans cette journee. Il causa longuement +avec son pere et sa mere, dina avec appetit et passa une nuit +tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur a son pied, +il demanda a se lever; sa mere enleva le cataplasme et vit avec +plaisir que l'enflure etait disparue; elle lui banda le pied avant +de le lui laisser poser a terre. Quand Blaise fut leve, il essaya de +s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si legere, qu'il voulut +faire quelques pas, appuye sur le bras de son pere. Cet essai lui +ayant reussi, il demanda a rester leve; et a partir de ce jour la +guerison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il +put aller a l'eglise avec les autres enfants de la premiere communion, +et la suivre jusqu'a la fin. + +Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses +repas. Aides du comte et d'Helene, ils avaient arrange dans la chambre +de Jules une petite chapelle ornee d'images, de flambeaux, d'un +crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour +ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prieres +qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondement le coeur du comte +et d'Helene, qui avaient demande d'y assister. + +La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient ete +apportes, de sorte qu'il n'y avait plus qu'a preparer leurs coeurs a +recevoir avec humilite et amour le corps de leur divin Sauveur. + + + +XXI + +LE GRAND JOUR + + +Le soleil brillait de tout son eclat, les cloches du village etaient +en branle depuis le matin; le village lui-meme semblait etre une +fourmiliere en pleine activite; on allait, on courait dans les rues; +on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des +bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider a tout; +d'une maison a l'autre on se pretait secours pour la toilette et pour +le repas qui devait suivre la sainte ceremonie. Le chateau etait +calme; le comte n'avait voulu aucun deploiement de luxe; tous devaient +aller a pied a l'eglise. Jules avait demande a se placer pres de +Blaise; Helene devait rester pres de son pere et de sa mere. Jules se +tenait avec son pere dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait +promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf +heures precises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se +mettant a genoux devant lui et malgre lui, il lui dit: + +"Monsieur le comte, je viens vous demander votre benediction; je vous +la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitie dont vous +voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un +pere venere et cheri; benissez-moi, cher Monsieur le comte, benissez +le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus devoue, le plus +respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon +Dieu pour votre bonheur eternel. + +--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses +bras, recois la benediction d'un chretien que tu as ramene au bon +Dieu, d'un pere dont tu as sauve le fils unique et bien-aime. Je te +la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours +d'une affection toute paternelle, de veiller a ton bien-etre, a ton +bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frere, plus que jamais +ton frere en Dieu, aujourd'hui que tu recevras a ses cotes le +Seigneur, qui est notre pere a tous." + +Jules se precipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une +amitie fidele et un constant souvenir devant le bon Dieu. + +"Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et +voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en presentant a Blaise un beau +_Paroissien_, relie en beau maroquin noir, dore sur tranches et avec +un fermoir en or. + +--Il n'est pas a moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux +livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre +petite _Journee du chretien_ a moitie usee. + +--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie +de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter. + +--Oh! merci, Monsieur le comte, repondit Blaise rouge et les yeux +brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce +livre donne par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les +votres. + +--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir, +recevez une derniere benediction." + +Et le comte, mettant les mains sur leurs tetes, les benit tous deux; +puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna a chacun un +baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissee +tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route +pour l'eglise. + +Elle se trouvait deja plus qu'a moitie pleine; la comtesse et Helene +etaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre +apres avoir mene Jules et Blaise chez le cure, ou se reunissaient tous +les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa +fille. L'eglise ne tarda pas a se remplir, et on entendit le son +lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant +processionnellement. Ils entrerent deux a deux, le cure en tete; Jules +et Blaise le suivaient immediatement. Apres le defile des dix-huit +garcons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui +etait assignee. M. le cure alla a la sacristie revetir des habits +sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service +divin commenca d'abord par la procession, que suivirent les enfants de +la premiere communion; ensuite vint la premiere partie de la messe, +puis l'instruction ou sermon, que M. le cure eut le bon esprit de +ne pas prolonger au dela d'un quart d'heure; puis enfin la derniere +partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et +Blaise furent tres recueillis pendant toute la ceremonie. Au moment +de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit +vivement la main de Blaise et lui dit tout bas: + +"Une derniere fois, pardonne-moi, mon frere." + +Blaise repondit avec simplicite et douceur: + +"Je te pardonne, mon frere, et je te benis." + +Peu de minutes apres, ils avaient recu, tous deux appuyes l'un sur +l'autre, le Dieu de misericorde et de paix, le Dieu consolateur. + +Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, emut tous les coeurs. +Il y eut dans l'eglise un mouvement general de surprise lorsque, apres +la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Helene +quitter leurs places et s'approcher de la sainte table. + +"Le comte communie, disait-on tout bas. + +--La comtesse aussi. Et Mlle Helene aussi. + +--Comme ils ont l'air emu! + +--Le comte est tout change, dit-on. + +--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous +changes. + +--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont +amendes. + +--C'est le petit Anfry qui a demande au comte de garder la fermiere +Francoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et +ils sont bien contents. + +--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place." + +Quand la messe fut finie et que l'eglise fut a peu pres vide, il y +resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne +songeaient pas au temps qui s'ecoulait. + +Le cure, au moment de quitter l'eglise, vint s'agenouiller une +derniere fois devant l'autel; il vit les deux enfants a genoux sur la +dalle, les mains jointes, les yeux fermes, l'air si recueilli qu'il +s'arreta pour les contempler. + +"Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue priere +a genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu +dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir +une priere continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du +bon Dieu." + +Jules et Blaise se releverent en silence et suivirent le cure, qui +se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premieres paroles de +felicitation du cure, le comte releva son visage baigne de larmes, et, +voyant l'inquietude qui se peignait sur le visage du bon pretre: + +"Les larmes que je repands, dit-il en se levant et marchant pres du +cure, sont le trop-plein d'un coeur inonde de joie et de bonheur. +C'est a Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente a mesure +que j'avance dans la voie ou il m'a fait entrer. + +LE CURE + +Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je +suis a meme d'apprecier la grandeur de ses vertus et la beaute de +ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne +prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en verite cet enfant a la +sagesse, la vertu et l'onction d'un saint. + +LE COMTE + +C'est bien vrai. Dans le temps ou j'avais concu de lui une si mauvaise +et si injuste opinion, j'ai eprouve la puissance de sa parole, de son +accent, de son regard meme. Ma femme a ressenti la meme impression +chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutot que justifier sa +conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu." + +Tout en causant, ils etaient sortis de l'eglise. Helene suivait d'un +peu loin avec Jules et Blaise; ils etaient silencieux, mais leurs +visages rayonnaient de bonheur. + +Le cure prit conge du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer +chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les +contemplaient avec tendresse. + +"De quel bonheur j'ai manque me priver, mon ami, dit la comtesse en +essuyant ses yeux encore humides. + +--Et quelle vie differente et heureuse nous allons mener; ma chere +Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous +avions tous les elements du bonheur, et nous ne savions pas en user; +nos coeurs dormaient en nous, et nous vegetions miserablement. + +LA COMTESSE, _avec gaiete_ + +Mais les voila bien eveilles, maintenant, mon ami; ne laissons pas +revenir le sommeil. + +LE COMTE + +Je reponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera a l'avenir tout au +bon Dieu, a toi, Julie, et a nos enfants." + +En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise +un va-et-vient des domestiques du chateau. Blaise en fut touche. + +"C'est bien bon a eux, dit-il, de penser a feliciter mes parents pour +ma premiere communion; je ne les croyais pas si attentifs." + +Arrives au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table +dressee dans la salle. Le couvert etait tres simple; c'etait la +vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossiere, des +assiettes en faience, des verres communs, des pots au lieu de carafes, +des couverts en fer etame, des salieres en faience bleue, des chaises +de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette +demi-pauvrete. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient +la table des plats qu'ils apportaient du chateau. + +BLAISE + +Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi +sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats? + +LE COMTE, _souriant_ + +Parce que nous nous sommes invites a diner chez tes parents, mon cher +enfant; nous avons pense, ta mere et moi, qu'un jour de premiere +communion on doit avoir la force de supporter des contrarietes, et +nous vous imposons celle de diner avec nous, chez toi, Blaise. + +--Quel bonheur! quel bonheur! s'ecrierent les trois enfants en perdant +toute leur gravite et en sautant autour de la table. + +--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je +vous embrasse de toutes mes forces." + +Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le +comte etait heureux du succes de son invention. + +"Mettons-nous a table, dit-il; j'ai une faim de sauvage. + +--Et moi donc!" s'ecrierent tout d'une voix les trois enfants. + +Anfry et sa femme se tenaient a l'ecart, n'osant pas approcher de la +table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en +riant: + +"Anfry, je suis chez vous; c'est a vous a me donner le bras pour me +mener a ma place, a votre droite." + +Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse +l'entraina a la place d'honneur et se mit a sa droite. + +Le comte riant de la bonne pensee de sa femme, fit comme elle et +enleva Mme Anfry, qui s'etait collee contre le mur, fort embarrassee +de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraina vers la table, et, la +placant en face d'Anfry, il se mit aussi a sa droite, Helene prit le +bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commenca. + +Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'apercurent +pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inonde de sueur, +et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restee +pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonte la +timidite. + +Blaise s'apercut bien vite du trouble de son pere, et, se penchant +vers Helene, il lui dit tout bas: "Mademoiselle Helene, mon pauvre +papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en +suis sur." + +Helene, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air +malheureux. Se penchant a son tour vers l'oreille de son pere, elle +lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage +avec un redoublement de timidite. + +"Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au +repas de premiere communion de nos enfants! Allons, allons, pas de +timidite, pas de fausse honte; nous sommes tous freres, aujourd'hui +plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je +vais vous donner du courage." + +Et le comte, se levant, prit une bouteille de madere, la deboucha +lui-meme et en versa un verre a Anfry et a Mme Anfry; apres en avoir +offert a sa femme et en avoir verse un peu a chacun des enfants, il +emplit son verre, et, le portant a ses levres: + +"A la sante de Blaise et de Jules! s'ecria-t-il. + +--A la sante de M. le comte! s'ecria Anfry, se levant a son tour. + +--A la sante d'Anfry et de Mme Anfry! s'ecria Jules. + +--A la sante de M. le cure! dit Blaise en dernier. + +--Bien dit, mon garcon, dit le comte. Buvons a la sante du bon cure, +auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry, +vous voila plus a l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout a fait, et +continuons notre diner sagement et comme des gens qui conservent dans +leur coeur le souvenir des premieres heures de la matinee." + +Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlerent beaucoup de +leurs impressions avant et apres la sainte communion. La comtesse et +le comte les ecoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments +developpes par les enfants un saint et heureux avenir. + +Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils ecoutaient a peine, tant +ils etaient impressionnes de l'excellence des mets et de la bonte +des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras etait +entierement dissipe, ils se sentaient heureux et honores. Mme Anfry +ruminait dans sa tete la position honorable qu'allait lui faire dans +le pays ce repas donne par elle, chez elle, a ses maitres. Dans son +extase interieure, elle se figurait avoir regale le comte et la +comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'etait qu'un +juste payement de la peine que lui avait donnee l'organisation du +repas. + +Le diner fini, le comte et la comtesse allerent s'asseoir sur un banc +devant la maison, apres avoir donne ordre a leurs gens de laisser aux +Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla +la joie et la reconnaissance de Mme Anfry. + +Les enfants examinerent avec interet la bibliotheque que le comte +avait donnee a Blaise, en tete de laquelle figure avec honneur un +superbe volume de l'_Imitation de Jesus-Christ_, donne par Helene. +Apres avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules +dit a Blaise: + +"Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit present; le +voici; accepte-le comme la preuve d'une amitie qui durera aussi +longtemps que moi." + +En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaine d'or avec +un petit crucifix et une medaille en or de la sainte Vierge. + +"C'est beni par un saint prelat qui est devenu subitement aveugle, et +qui donne a tous l'exemple d'une resignation si calme et si douce, +qu'on se sent touche rien qu'en le voyant. + +--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'etait donne par vous et beni +par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espere que le +crucifix me fera souvenir de ce que je dois a mon Dieu, et l'image de +la bonne Vierge me donnera le desir d'aimer mon divin Sauveur comme +elle l'a aime en ce monde et comme elle l'aime dans l'eternite." + +Blaise baisa son crucifix, sa medaille, et, les cachant dans son sein, +il dit a Jules: + +"Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette +croix et devant cette medaille." + +Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse, +presentant a Blaise une petite boite, lui dit en le baisant au front: + +"Je ne puis etre la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant; +voici un tres petit objet, mais qui te sera agreable et utile, je n'en +doute pas." + +Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boite +qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une +joie qu'il ne chercha pas a dissimuler, une belle montre en or avec sa +chaine. + +Il poussa un cri joyeux et partit comme une fleche pour faire partager +son bonheur a son pere et a sa mere. + +"Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donne Mme la comtesse." + +Anfry et sa femme manquerent de repeter le cri de Blaise a la vue de +la montre et de la chaine. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher, +de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de +quelques minutes qu'ils penserent a aller remercier la comtesse de son +beau cadeau. + +"Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'ecria Blaise, +tant j'etais content. Vite que j'y coure. + +--Tu n'auras pas loin a aller, mon garcon, dit le comte, qui l'avait +rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fut apercu; fais ton +remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse, +qui le recut en souriant et l'embrassa bien affectueusement. + +--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous etes trop +bons,... trop bons, en verite... Je ne sais comment exprimer mon +bonheur et ma reconnaissance." + +Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le +comte. Il se sentait si emu de tant de bontes, qu'il eut de la peine a +contenir l'elan de sa reconnaissance." + +"Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous etes +trop bons,... tous,... tous... Je ne merite pas... Que le bon Dieu +vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon +Dieu m'exaucera. Il est si bon!" + +Le comte chercha a calmer l'emotion de Blaise; quand il y fut parvenu, +il rappela aux enfants que l'heure des vepres approchait. + +"Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on +croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se +peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois +par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses +creatures, c'est plus que je ne puis supporter. + +--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as +souffert; et recompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait +envoyees. Tu le remercieras a l'eglise, et nous joindrons nos +remerciements aux tiens." + +Ils s'acheminerent tous vers le village, qui avait conserve son air de +fete; les cloches sonnaient a grande volee; de tous cotes on voyait +des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'eglise. Chacun +saluait le comte et la comtesse a leur passage. L'office du soir se +termina par la benediction du Saint Sacrement, et cette belle et +heureuse journee laissa des impressions chretiennes et salutaires dans +plus d'un coeur rebelle jusque-la a l'appel du bon Dieu. + + + +XXII + +CONCLUSION + + +Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du +comte: la vie qu'on menait au chateau etait calme et heureuse; le +service de Dieu n'y fut jamais neglige, non plus que le service des +pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La +fortune du comte passait tout entiere a secourir les miseres de ses +semblables; il les considerait comme des freres appeles a partager les +richesses qu'il tenait de la bonte de Dieu. Quand Blaise devint grand, +il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son +homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit +le respect qu'il devait a ses maitres, qui etaient en meme temps ses +meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Helene fut, en +grandissant, le modele des jeunes personnes. + +Blaise recut plusieurs lettres de son ancien maitre. Jacques lui +proposa avec l'autorisation de son pere, de venir prendre la direction +de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais a quitter ses parents, +qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous +les ans, passer quelques jours pres de Jacques, qui le voyait toujours +avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte. +Un jour, Jacques exprima a Blaise le desir d'unir les deux familles +par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait +rencontree souvent dans le monde, a Paris. Il lui dit que toute sa +famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait deja exprime le +meme desir a Blaise; Jeanne etait charmante et digne, sous tous les +rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de +Trenilly. + +Blaise, a son retour, rapporta au comte et a Jules les paroles qu'il +avait entendues. Le comte et Jules les recurent avec joie, et cette +union, desiree par les deux familles, ne tarda pas a s'accomplir. + +Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au chateau de +Trenilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas +son ancien ami Blaise; tous deux etaient devenus des hommes, des +chretiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise +etait entoure. C'etait lui qui etait l'arbitre de tous les demeles du +pays; ce que M. Blaise avait decide etait religieusement execute. +On le citait comme exemple a tous les jeunes gens du village et des +environs; on recherchait son amitie, et on se sentait fier de son +approbation. + +Blaise lui-meme se maria, a l'age de vingt-huit ans; il epousa la +petite niece du cure, qui lui apporta trente mille francs, dot +considerable pour sa condition; elle avait ete demandee par des jeunes +gens bien plus riches et plus eleves en condition que Blaise, mais +elle les avait refuses, repetant toujours a son oncle qu'elle +n'epouserait que Blaise, dont les vertus et les qualites aimables +avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de +la dot de Blaise, et la comtesse des presents de noce et de +l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutee +a une jolie maison au bout du village, tout pres du chateau. La +comtesse meubla la maison et donna a la mariee toutes ses belles +toilettes des fetes et dimanches. + +Le repas de noce fut donne par le comte dans son chateau. + +Helene, qui avait inspire une grande estime et une vive affection a +un frere aine de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments, +consentit avec plaisir a devenir la compagne de sa vie. Ils vecurent +fort heureux pendant plusieurs annees, apres lesquelles Helene eut la +douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle resolut de se +consacrer entierement au service des pauvres, en fondant des oeuvres +de charite. Elle etablit une salle d'asile et une ecole dirigees +par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures +entieres, aidee et accompagnee par ses parents. + +C'est ainsi que vecut toute cette famille chretienne, heureuse et +unie, aimee et estimee de tous. + + + + + +TABLE DES MATIERES + + +CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES + +CHAPITRE II.--PREMIERE VISITE AU CHATEAU + +CHAPITRE III.--LA REPARATION ET LA RECHUTE + +CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME + +CHAPITRE V.--UN MALHEUR + +CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ELEPHANT + +CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES + +CHAPITRE VIII.--LES FLEURS + +CHAPITRE IX.--LES POULETS + +CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES + +CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT + +CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VERITE + +CHAPITRE XIII.--LE REMORDS + +CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES + +CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC + +CHAPITRE XVI.--L'OBEISSANCE + +CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE + +CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRENILLY + +CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE + +CHAPITRE XX.--L'EPREUVE + +CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR + +CHAPITRE XXII.--CONCLUSION + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Segur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + +***** This file should be named 11434.txt or 11434.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/3/11434/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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