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+The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Pauvre Blaise
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+COMTESSE DE SÉGUR NÉE ROSTOPCHINE
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR
+
+_Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et pieux comme toi, qui
+te demande une place dans ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa
+prière et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses
+vertus et de ta grand'mère._
+
+COMTESSE DE SÉGUR, née ROSTOPCHINE.
+
+Paris, 1861.
+
+
+
+PAUVRE BLAISE
+
+
+
+
+I
+
+LES NOUVEAUX MAITRES
+
+
+Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé dans sa main gauche.
+Il réfléchissait si profondément qu'il ne pensait pas à mordre dans
+une tartine de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée
+pour son déjeuner.
+
+«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. Tu laisses couler à
+terre ton lait caillé, et ton pain ne sera plus bon.
+
+BLAISE
+
+Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, maman, et je cherche
+à deviner s'ils sont bons ou mauvais.
+
+MADAME ANFRY
+
+Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maîtres que
+personne de chez nous ne connaît?
+
+BLAISE
+
+On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie qui sont arrivés
+hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comment sais-tu cela?
+
+BLAISE
+
+Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais à
+arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le
+comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas
+son poney et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient l'air
+d'avoir peur de lui.
+
+MADAME ANFRY
+
+Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que les maîtres sont
+mauvais?
+
+BLAISE
+
+Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie ont peur d'un petit
+garçon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal.
+
+MADAME ANFRY
+
+Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant?
+
+BLAISE
+
+Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son père et sa mère
+l'écoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi,
+que c'est méchant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur domestique; tu
+n'as pas à te mêler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et
+ne va pas te fourrer au château comme tu faisais toujours du temps de
+M. Jacques.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon et aimable comme on
+n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours
+une petite friandise à me donner: une poire, un gâteau, des cerises,
+des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!...
+Je ne me consolerai jamais de son départ.»
+
+Et Blaise se mit à pleurer.
+
+MADAME ANFRY
+
+Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as
+de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir.
+Puisque son père a vendu aux nouveaux maîtres, c'est une affaire
+faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je
+regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas
+pleurer...»
+
+Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix
+forte qui appelait:
+
+«Holà! le concierge! Personne ici?»
+
+Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et en livrée était à la
+grille fermée.
+
+«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le
+comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent.
+
+--Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant.
+
+--Tout est-il en état au château?
+
+--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maîtres,
+répondit timidement Mme Anfry.
+
+--C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en fouettant son cheval.
+
+Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui
+galopait vers le château.
+
+«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait pu tout de
+même parler plus honnêtement. Blaise, mon garçon, continua-t-elle plus
+haut, cours au château et préviens ton père que les nouveaux maîtres
+arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir à la
+grille.
+
+--Où le trouverai-je, maman? dit Blaise.
+
+--Dans les chambres du château, qu'il arrange et nettoie depuis ce
+matin; va, mon garçon, va vite.»
+
+Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, où il trouva
+cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effaré.
+
+«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent
+pas. Qui demandes-tu?
+
+--Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir les maîtres, répondit
+Blaise. Maman m'a dit qu'il était au château.»
+
+Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit
+par le bras:
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton père n'est
+pas au château; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le
+chercher ailleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais pourtant maman m'a dit...
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je
+t'époussetterai les épaules du manche de mon plumeau.»
+
+Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna
+tristement à la grille, où l'attendait sa mère.
+
+«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa
+n'était pas au château, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du
+temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant.
+
+--Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre Blaise, dit Mme
+Anfry en soupirant. On dit: _tels maîtres, tels valets_. Les valets ne
+sont pas bons, il se pourrait que les maîtres ne le fussent pas non
+plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton
+père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit être à sa
+grille.
+
+BLAISE
+
+Voulez-vous que je retourne au château, maman? Je le trouverai
+peut-être aux écuries.
+
+MADAME ANFRY
+
+Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont
+les maîtres qui arrivent.»
+
+Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essoufflé et
+suant, juste au moment où un nuage de poussière annonçait l'approche
+de la voiture de poste.
+
+Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté de la grille; Mme
+Anfry se rangea avec Blaise de l'autre côté: la berline attelée de
+quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue
+du château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à peine le temps
+d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit
+garçon et une petite fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre
+aux révérences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite
+fille seule salua.
+
+Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardèrent
+d'un air chagrin; ils fermèrent lentement la grille, rentrèrent sans
+mot dire dans leur maison et s'assirent près d'une table sur laquelle
+était préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, de même
+que ses parents, se plaça silencieusement près de la table.
+
+«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des
+nouveaux maîtres?
+
+--Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais,
+répéta-t-il en soupirant.
+
+MADAME ANFRY
+
+Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs.
+
+ANFRY
+
+Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y
+sont plus. Blaise, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne
+va pas au château; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins
+possible.
+
+BLAISE
+
+C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie
+d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'était bien
+différent; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le
+reverrai peut-être jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste
+d'aimer des gens qui vous quittent.»
+
+Et le pauvre Blaise versa quelques larmes.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? tu le reverras
+peut-être plus tôt que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il
+tâcherait de me placer dans son autre terre, où il va habiter.
+
+BLAISE
+
+Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de
+maîtres.
+
+ANFRY
+
+Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre
+terre est une terre de famille, qui ne doit jamais être vendue; tandis
+que celle-ci était de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas
+habiter deux terres à la fois. Est-ce vrai?
+
+--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre
+dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs
+durs?»
+
+Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il
+mangea de bon appétit, car, à onze ans, on pleure et on mange tout à
+la fois.
+
+Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge;
+personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les
+verrous à la grille, le concierge fit sa tournée pour voir si tout
+était bien fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils
+dormaient déjà profondément.
+
+
+
+II
+
+PREMIERE VISITE AU CHATEAU
+
+
+«M. le comte demande le concierge», dit d'une voix impérieuse un des
+domestiques du château.
+
+C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, Blaise nettoyait
+la vaisselle, et Anfry était allé scier du bois pour les fourneaux de
+la cuisine et de la lingerie.
+
+Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le
+seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge.
+
+«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens maîtres, dit le
+valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien
+vite changer tout cela.
+
+--Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui parle contre les
+anciens maîtres? répondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque
+quelque chose? Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres,
+ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon
+Dieu.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un concierge et de son
+mobilier.
+
+MADAME ANFRY
+
+Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un
+prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu
+chez moi, entendez-vous bien!
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour
+un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et
+je ne le vois pas ici.
+
+MADAME ANFRY
+
+Il est au château à scier du bois; allez le chercher là-bas, vous lui
+ferez la commission.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait le temps d'aller
+faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafés.
+
+MADAME ANFRY.
+
+Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit hier qu'on n'y
+entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et
+il n'ira pas.
+
+LE DOMESTIQUE.
+
+Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on
+pourrait bien chercher à vous remplacer et à vous faire partir.
+
+MADAME ANFRY
+
+Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme les valets, je ne tiens
+pas à y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons
+pas de travail ni de place, mon mari et moi.»
+
+Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en continuant la
+conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement
+l'avenue du château. Il trouva le concierge au bûcher, comme le lui
+avait dit Mme Anfry.
+
+«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement.
+
+--Je ne suis guère en toilette pour me présenter chez M. le comte,
+répondit Anfry.
+
+--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous êtes,
+reprit le domestique d'un ton bourru.
+
+--C'est vrai», se borna à répondre Anfry.
+
+Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussière de
+ses pieds, et se dirigea vers le château.
+
+«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait
+l'escalier.
+
+--M. le comte m'a fait demander.
+
+--Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vêtu
+pour paraître devant M. le comte.
+
+--Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller.»
+
+Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il avait monté à moitié.
+
+«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demandé,
+c'est qu'il veut vous voir.
+
+--Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit Anfry en remontant
+l'escalier.
+
+Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa discrètement.
+
+«Entrez!» lui cria-t-on.
+
+Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à trente-six ans, d'assez
+belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry
+salua; le comte répondit par un léger signe de tête.
+
+«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref.
+
+ANFRY
+
+Un seul, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Garçon ou fille?
+
+ANFRY
+
+Garçon.
+
+LE COMTE
+
+Quel âge?
+
+ANFRY
+
+Onze ans.
+
+LE COMTE
+
+Envoyez-le au château.
+
+ANFRY
+
+Pour quel service, Monsieur le comte?
+
+LE COMTE
+
+Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garçon
+de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il
+faut tout dire, je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos
+gens.
+
+LE COMTE
+
+Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge est-il trop
+grand seigneur pour se trouver avec mes gens?
+
+ANFRY
+
+Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur
+pour eux; ils l'ont chassé hier, ils le chasseraient bien encore.
+
+--Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec colère, quand ce
+serait par mon ordre qu'il viendrait ici.
+
+ANFRY
+
+Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait voir et entendre des
+choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime
+autant qu'il reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.»
+
+Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda attentivement
+le concierge et parut frappé de l'air décidé, mais franc, ouvert et
+honnête, qui donnait à toute sa personne quelque chose qui commandait
+le respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus
+doux:
+
+«C'était pour mon fils que je vous demandais le vôtre; mais peut-être
+avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garçon, il
+ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la
+main un geste d'adieu. Quel est votre nom?
+
+--Anfry, Monsieur le comte, à votre service, quand il vous plaira.»
+
+Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté dans le vestibule
+par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maître avait pu
+vouloir à un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de
+château; Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et rentra
+chez lui.
+
+Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait quand son
+père rentra.
+
+«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda Anfry.
+
+BLAISE
+
+Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire
+d'aller voir M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Tu n'y as pas été, j'espère bien?
+
+BLAISE
+
+Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je n'ai guère envie
+de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas
+être bon.
+
+--Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, ce sera mieux
+pour toi que courailler et paresser toute la journée. En attendant, va
+me chercher ma serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches
+qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. Je veux les
+couper.»
+
+Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; il entra au bûcher
+et y trouva Jules de Trénilly, qui essayait de couper des rognures de
+bois avec la serpe, qu'il avait ramassée.
+
+«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment.
+
+JULES
+
+Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé pour la chercher.
+
+JULES
+
+Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille.
+
+BLAISE
+
+Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter.
+
+JULES
+
+Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.»
+
+Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait à la
+refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se
+mit en colère et menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en
+effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur
+son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et à la peau;
+Jules se mit à crier; Michel, le garçon d'écurie, accourut et
+s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maître.
+
+«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? lui demanda-t-il.
+
+JULES, _criant_
+
+C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a coupé avec la serpe.
+
+MICHEL, _avec rudesse_
+
+Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge;
+va à ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur
+Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait
+mal.
+
+JULES
+
+Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe.
+
+MICHEL
+
+Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi.
+
+JULES
+
+C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas,
+je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser.
+
+MICHEL
+
+Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser;
+je dirai comme vous me l'ordonnez.»
+
+Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au château.
+
+Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. Enfin il ramassa la
+serpe et se dit:
+
+«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite tout raconter à
+papa, pour qu'il connaisse la vérité et qu'il sache bien que ce n'est
+pas moi qui l'ai blessé.»
+
+Il courut vers la grille; son père l'attendait avec impatience.
+
+«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant la serpe.
+Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?»
+
+Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui s'était passé; il
+avait à peine terminé son récit, que M. de Trénilly parut en haut de
+l'avenue, marchant d'un pas précipité vers la grille.
+
+«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit drôle, qui s'est
+caché dans la maison quand il m'a aperçu.»
+
+Anfry marcha seul vers M. de Trénilly.
+
+«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, je crois savoir ce
+qui vous amène ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce
+qui est arrivé.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui
+a faite votre garçon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas
+coupable?
+
+ANFRY
+
+Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est faite lui-même.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est
+coupé pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit
+jours.
+
+ANFRY
+
+Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colère.»
+
+Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait de lui apprendre
+Blaise.
+
+«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre raconter à
+lui-même.»
+
+Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière un rideau.
+
+ANFRY
+
+Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut que tu lui
+racontes ce qui s'est passé avec M. Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me battre.
+
+ANFRY
+
+Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là, moi; s'il fait
+mine de te toucher, je t'emmène et nous quitterons la maison,
+seulement le temps d'emporter nos effets.»
+
+Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son père, qui
+l'emmena devant M. de Trénilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de
+Trénilly le regardait avec colère.
+
+«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, dit-il enfin avec
+dureté.
+
+BLAISE
+
+Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoyé chercher,
+Monsieur; j'ai insisté, il s'est fâché, il a voulu m'en donner un
+coup; la serpe est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé
+au pied.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Tu mens! je te dis que tu mens!
+
+BLAISE, _vivement_
+
+Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blessé M.
+Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandât.»
+
+L'honnête indignation de Blaise parut faire impression sur M. de
+Trénilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en
+se disant à mi-voix:
+
+«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais pourquoi Jules
+aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?...
+C'est ce que je vais tâcher de me faire expliquer...»
+
+Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui répéta la défense
+d'aller au château sans nécessité.
+
+
+
+III
+
+LA RÉPARATION ET LA RECHUTE
+
+
+Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec son père; ils
+bêchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M.
+de Trénilly se fit entendre; il appelait Anfry.
+
+«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il courut vers le
+comte, qui tenait Jules par la main.
+
+«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses à votre
+garçon pour ce qui s'est passé la semaine dernière: votre garçon avait
+raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il l'a
+avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort votre garçon; de
+peur d'être grondé pour avoir touché la serpe, il a fait un mensonge
+et une méchanceté, mal conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon
+service et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera pas,
+il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras
+toi-même.»
+
+Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait Blaise; il était
+honteux des excuses que son père lui avait ordonné de faire, et il ne
+savait de quelle manière commencer. Il restait immobile et silencieux
+devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris.
+
+«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il
+enfin.
+
+--Rien, répondit Jules.
+
+--Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, Monsieur Jules, c'est
+que vous avez besoin de moi.
+
+--Non, répondit Jules.
+
+BLAISE
+
+Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, Monsieur
+Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps.
+
+JULES, _avec embarras_
+
+Blaise!
+
+BLAISE
+
+Monsieur Jules.
+
+JULES, _très embarrassé_
+
+Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment
+dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon.
+
+BLAISE, _avec surprise_
+
+A moi, pardon! et de quoi donc?
+
+JULES
+
+Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien?
+
+BLAISE
+
+Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux
+pas bien sûr, Monsieur Jules, et je suis bien fâché que vous ayez pris
+la peine de faire des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela
+coûte, et je vous en remercie.»
+
+Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette tâche pénible,
+releva la tête, qu'il avait tenue baissée, et, regardant la bonne
+figure réjouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au
+château.
+
+BLAISE
+
+Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a défendu d'y
+aller.
+
+JULES
+
+Pourquoi donc?
+
+BLAISE
+
+Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer à
+fainéanter, mais à l'aider par mon travail.
+
+JULES
+
+Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander à papa.»
+
+Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la permission d'emmener
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec
+Blaise, qui me semble être un bon et brave garçon.
+
+JULES
+
+C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne
+au château.
+
+LE COMTE
+
+Son père a raison, mais il lui donnera bien un congé pour terminer
+votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'après-midi,
+Anfry; nous vous le renverrons ce soir.
+
+ANFRY
+
+Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gêne
+pas. Je vais l'amener tout à l'heure, quand il sera nettoyé et qu'il
+aura changé de vêtements.
+
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est
+pas fête aujourd'hui.
+
+ANFRY
+
+C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la première
+fois qu'il est admis près de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais,
+puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.»
+
+Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours.
+
+«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, et donner un
+coup de peigne à tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer
+avec lui au château.»
+
+Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et courut se
+débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, peigné, il alla rejoindre
+Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient
+devant; Blaise suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler,
+et il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son jardin. En
+arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse avec sa fille qui les
+attendaient.
+
+«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant vers eux. Je suis
+bien aise de le connaître; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur,
+petit, ajouta-t-elle, Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content
+de jouer avec un garçon de son âge.
+
+--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas à mon
+aise.
+
+--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à bêcher et à arranger
+notre jardin, Blaise, dit Hélène avec un sourire aimable. Venez avec
+moi, Jules et Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.»
+
+Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut
+vers un petit jardin que M. de Trénilly leur avait fait arranger près
+du château.
+
+«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est précisément pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous
+aider.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des légumes?
+
+--Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs!
+
+--Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient.
+
+HÉLÈNE
+
+Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite.
+
+JULES
+
+Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des légumes, et
+si tu mets des fleurs; je les arracherai.
+
+HÉLÈNE.
+
+Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te céder.
+
+BLAISE.
+
+Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, qui croit tout ce
+que Jules lui dit.
+
+JULES
+
+Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant que je vais
+chercher des graines au jardin.»
+
+Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir Hélène; mais il
+n'osa pas, et, prenant une bêche, il se mit à l'ouvrage avec une telle
+ardeur que le jardin fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène
+l'aidait, mais moins vivement.
+
+Jules revint avec un sac plein de graines de toute espèce de légumes.
+
+«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges,
+des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des épinards...
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur couche et repiqué
+quand c'est levé.
+
+JULES
+
+Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon
+jardin.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien
+longtemps.
+
+JULES
+
+C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.»
+
+Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices de son frère;
+sa bonté et sa douceur la portaient à toujours lui céder pour éviter
+les disputes. Blaise hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène
+consentir de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle avait
+désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites rigoles, dans
+lesquelles Jules semait la graine.
+
+BLAISE
+
+Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules?
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais comment sauras-tu où sont les radis, les choux-fleurs, les
+carottes, et le reste?
+
+JULES
+
+Je les reconnaîtrai bien en les mangeant.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les
+trouverons-nous?
+
+JULES
+
+Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; ce ne sera pas
+un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine.
+Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs.
+
+JULES, _frappant du pied_
+
+Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en
+mettrai pas.»
+
+Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitié
+et lui dit:
+
+«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre
+jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues.
+
+HÉLÈNE
+
+Merci, Blaise, tu es bien bon.
+
+JULES
+
+Et moi! je suis donc mauvais, moi?
+
+HÉLÈNE
+
+Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon.
+
+JULES, _avec colère_
+
+Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu
+le dises.
+
+HÉLÈNE
+
+Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais...
+
+JULES, _de même_
+
+Mais quoi?
+
+HÉLÈNE
+
+Mais... Blaise est très bien.»
+
+Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut pour battre Hélène;
+elle se sauva; il s'élança sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant
+lestement de côté. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la
+bonne d'Hélène accourut.
+
+«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris?
+
+JULES, _pleurant_
+
+Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes pour mettre des
+fleurs; ils disent que je suis méchant; c'est lui qui est méchant, il
+veut arracher mes légumes.
+
+LA BONNE
+
+Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher
+ses légumes, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne
+veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-même qui se contrarie.
+
+LA BONNE
+
+C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules qui se fait
+pleurer lui-même, n'est-ce pas?»
+
+Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps;
+elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en
+aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se
+promettant bien de refuser à l'avenir toute invitation du château.
+
+
+
+IV
+
+LE CHAT-FANTOME
+
+
+Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, et, quand
+il faisait beau, il aimait à se promener tout seul, le soir, dans les
+prairies traversées par un joli ruisseau.
+
+Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie?
+
+D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, en suivant le
+chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangée de fours à
+plâtre creusés dans la montagne qui borde les prés et la grande route.
+Ces fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes
+d'étincelles; les hommes occupés à enfourner du bois dans ces brasiers
+lui semblaient être des diables au milieu des flammes de l'enfer.
+Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile à
+effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces feux allumés,
+ces longues traînées d'étincelles, ces hommes armés de fourches
+attisant le feu. Il suivait tout doucement la rivière jusqu'au moulin,
+dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en
+longeant les fours à chaux.
+
+Quelques jours après sa première visite au château, Blaise se
+préparait à faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules.
+
+«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis
+seul, je m'ennuie.
+
+--Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais me promener dans
+la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez
+encore quelque histoire qui me fasse gronder!
+
+JULES
+
+Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, je ne dirai rien
+du tout à personne.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer.
+
+JULES
+
+Alors j'irai avec toi.
+
+BLAISE
+
+Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur
+Jules.
+
+JULES
+
+Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en
+laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.»
+
+Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, se décida à le
+laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchanté de sortir du
+jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon.
+
+La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. Les fours
+étaient tous allumés; Jules eut peur d'abord; mais les explications de
+Blaise le rassurèrent; il ne se lassait pas de regarder les fours et
+les hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent ainsi au
+moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme
+il en avait l'habitude; deux énormes dogues accoururent en aboyant dès
+qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangées de dents
+formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne répondit;
+il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et
+obtenir passage; les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent
+à mordre la main, que Blaise retira promptement.
+
+Comment revenir sans passer par le même chemin? Il y en avait bien un
+autre, mais Blaise n'aimait pas à le prendre, parce qu'il longeait le
+cimetière du village; le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient
+enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin.
+
+BLAISE
+
+Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens
+gardent le passage; ils nous dévoreraient si nous entrions dans la
+cour.
+
+JULES
+
+C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je voudrais passer près
+des fours à chaux.
+
+BLAISE
+
+Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur.
+
+JULES
+
+Pourquoi? Y a-t-il du danger?
+
+BLAISE
+
+Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur.
+
+JULES
+
+Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est?
+
+BLAISE
+
+Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons sur la
+grande route, juste à l'endroit où commencent les fours.
+
+JULES
+
+Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant.
+
+BLAISE
+
+Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.»
+
+Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le moulin. Ils
+marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixés sur le mur et
+sur la porte du cimetière, Jules sentait battre son coeur; ses grands
+yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et
+poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le
+cimetière et désigna l'objet qui le terrifiait.
+
+Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main,
+vit une grande forme blanche, un fantôme qui s'élevait lentement
+au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tête et le haut de
+son corps eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna vers
+lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise
+n'était pas trop rassuré et restait immobile comme le fantôme; il
+rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le
+fantôme ne bougea pas.
+
+«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, car s'il avait été
+un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout
+cas, je vais lui jeter une pierre.»
+
+Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aiguë et la lança de
+toute sa force et avec une grande adresse à la tête du fantôme, qui
+poussa une espèce de hurlement effroyable et vint tomber au pied du
+mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en continuant ses
+cris. Blaise crut reconnaître des miaulements de chat, et voulut
+courir à lui pour s'en assurer; mais Jules, pâle et tremblant, le
+tenait par sa blouse et l'empêchait d'avancer.
+
+BLAISE
+
+Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir.
+
+JULES
+
+Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur,
+j'ai peur du fantôme.
+
+BLAISE
+
+C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantôme,
+je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester
+seul.
+
+JULES
+
+Non, non, je ne veux pas y aller.
+
+--Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, et, donnant une
+secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers
+la forme blanche étendue par terre.
+
+Jules aimait mieux encore approcher du fantôme avec Blaise que de
+rester seul; il courut après lui et le rejoignit au moment où Blaise,
+s'étant baissé, poussa un cri en faisant un saut en arrière; il
+s'était senti égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut
+de Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme qui,
+poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il
+avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut à son comble;
+il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se
+lever, la force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment.
+
+Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas à Jules, et
+il examina la forme étendue devant lui; la lune venant il sortir de
+derrière un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur
+extraordinaire. C'était lui qui avait grimpé sur le mur du cimetière;
+la demi-obscurité l'avait fait paraître encore plus gros et plus
+blanc, et avait donné à sa tête et à son corps l'apparence d'une tête
+et d'épaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal
+avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne brisé; ses
+convulsions avaient cessé; il ne remuait plus.
+
+«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons
+notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lançant ma pierre;
+je vais demander aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient cet
+animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?»
+
+Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par terre, pâle et
+sans mouvement.
+
+«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que
+vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laissé venir
+avec moi; ces enfants de château, c'est poltron comme tout; je
+vous demande un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer
+seulement?»
+
+Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait sur la
+figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le
+visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la
+tête; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc
+étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner.
+
+«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre
+chat, que j'ai tué d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est
+vengé sur votre joue et sur ma main.»
+
+Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit la main de Blaise
+pour s'éloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un
+fantôme, et qui lui avait occasionné une si grande frayeur.
+
+«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le
+mort, pour que je le fasse reconnaître par quelqu'un. Un beau chat,
+ajouta-t-il en le ramassant.
+
+JULES
+
+Par où allons-nous donc passer pour aller à la route?
+
+BLAISE
+
+Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons
+pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage.
+
+JULES
+
+Je ne veux point passer par le cimetière..., non, non..., je ne le
+veux pas, j'ai trop peur.
+
+BLAISE
+
+De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que
+notre fantôme n'en est pas un? Ce n'était qu'un chat.
+
+JULES
+
+Je veux retourner par le chemin de la rivière, par lequel nous sommes
+venus.
+
+BLAISE
+
+Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le
+plus joli de la promenade.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne
+viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir
+tout le monde.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais,
+tout de même, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais
+crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse
+mon chat sans demander à qui il appartient.»
+
+Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours à chaux, suivit
+Jules, qui marchait très vite pour rentrer à la maison le plus tôt
+possible. A cent pas de l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène
+et sa bonne, qui les cherchaient de tous côtés.
+
+HÉLÈNE
+
+Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu
+étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrivé quelque
+accident; il est très tard, nous devrions être couchés depuis
+longtemps; allons, mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé.
+
+JULES
+
+Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; il m'a
+mené dans des chemins dangereux, j'ai manqué d'être mangé par des
+chiens énormes, et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes
+du cimetière!
+
+HÉLÈNE
+
+Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! Tu sais bien qu'il
+n'y a pas de fantômes.
+
+BLAISE
+
+Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, nous n'avons
+vu qu'un gros chat blanc monté sur le mur du cimetière. Je l'ai
+malheureusement tué d'un coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules,
+c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais
+mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empêcher de
+m'accompagner.
+
+HÉLÈNE
+
+Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies;
+c'est très mal; ne répète pas à maman ce que tu m'as dit, parce que tu
+ferais injustement gronder le pauvre Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter
+de moi, pourvu qu'il dise la vérité.»
+
+Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait
+souvent, et elle craignait qu'il ne fît gronder le pauvre Blaise,
+qu'elle savait innocent.
+
+Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour avoir des nouvelles
+de Jules, dont elle était inquiète; en le voyant revenir avec sa
+soeur, elle alla à eux et demanda avec inquiétude ce qui l'avait
+retenu si longtemps.
+
+JULES
+
+Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; j'avais très peur, mais
+il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetière.
+
+LA COMTESSE
+
+Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à ton habit? Le dos
+est plein de poussière, comme si tu t'étais roulé par terre. Serais-tu
+tombé? T'es-tu fait mal?
+
+JULES
+
+C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc.
+
+LA COMTESSE
+
+Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant?
+Il est donc méchant, ce Blaise?
+
+JULES
+
+Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent ou plutôt toujours.
+
+--Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise est très bon et ne
+ment pas. C'est Jules qui ment et qui est méchant. Blaise m'a dit que
+Jules avait voulu absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce
+chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il ne voulait pas
+le tuer, et il en est très fâché.
+
+LA COMTESSE
+
+Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un étranger
+pour accuser ton frère?
+
+HÉLÈNE
+
+Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent.
+
+LA COMTESSE
+
+Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable et plus
+indulgente pour ton frère. Montons au salon; je tâcherai demain de
+savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le
+mérite.»
+
+Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus de cette affaire; mais
+Hélène, qui avait pitié du pauvre Blaise calomnié, fut au contraire
+satisfaite de la promesse de sa mère. En allant se coucher, elle
+reprocha à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme à son
+ordinaire, par des injures et des coups de pied.
+
+Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir
+Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de
+l'innocence de Blaise et de la méchanceté de Jules; mais la crainte de
+rabaisser son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha de
+punir Jules comme il le méritait.
+
+
+
+V
+
+UN MALHEUR
+
+
+Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, lorsqu'ils
+entendirent des cris perçants qui provenaient d'une maison placée de
+l'autre côté du chemin, et habitée par une pauvre femme et ses cinq
+enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison d'où partaient
+les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent au moment où la pauvre
+femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans,
+qu'elle avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel était la
+maison. Dans un coin du verger elle avait creusé une petite mare pour
+y laver le linge de son plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle
+était rentrée pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant
+cette courte absence, celui de deux ans était tombé dans la mare; il
+n'avait pas pu en sortir et il avait été noyé. La mère poussait des
+cris perçants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mère,
+qui se débattait en convulsions; les autres avaient ramassé l'enfant,
+le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et
+de tout son corps. Blaise courut à toutes jambes chercher un médecin.
+Hélène, quoique saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à
+l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres
+voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le médecin, aider
+à rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et
+elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. Deux habitants
+du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux différents remèdes qui
+pouvaient être utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que
+Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la malheureuse mère, M.
+Renou fit étendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu;
+on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer
+des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités en de pareils
+accidents, mais sans succès: l'enfant était sans vie et glacé. Quand
+son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta à genoux devant le
+corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans
+ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement
+la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne
+voulait pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba
+dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son
+évanouissement pour la déshabiller, la coucher dans son lit et porter
+l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait
+pas été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait et
+soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait,
+et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hélène finit par le
+calmer et l'endormir.
+
+Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut posé sur un lit,
+enveloppé de couvertures, le médecin arriva.
+
+«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore?
+
+--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-être à
+employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et
+tâchez de rappeler cet enfant à la vie.»
+
+Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur;
+après un examen de quelques minutes, il se releva.
+
+«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de
+son coeur.
+
+--Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait le ranimer?
+
+--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez déjà fait: soufflez
+de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des
+sinapismes, tâchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois
+que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.»
+
+En disant ces mots, jetant à la mère désolée un regard de compassion,
+il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, désolée
+de cet arrêt du médecin et de son prompt départ, s'écria:
+
+«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyés après deux
+heures de soins; nous n'avons pas réussi jusqu'à présent, mais nous
+serons peut-être plus heureux en continuant.»
+
+Mme Renou, aidée des voisins charitables qui n'avaient cessé de donner
+tous leurs soins à la mère et à l'enfant, recommença ce qui avait
+été vainement essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque
+espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée du médecin avait
+interrompus.
+
+Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner,
+réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon résultat. Quand Mme
+Renou vit l'inutilité de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans
+des linges qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le
+lit de la chambre où il avait été transporté.
+
+«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en voyant revenir Mme
+Renou, vous l'avez abandonné.
+
+--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris
+votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, où il prie
+pour vous et pour ses frères et soeurs.
+
+--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mère en
+sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, à dix pas
+de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais été moins désolée de le voir
+mourir dans son lit.
+
+--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant était mort dans son lit,
+c'eût été par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement
+pendant plusieurs jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu
+vous a épargné cette douleur.»
+
+Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près de la pauvre femme sans
+pouvoir calmer son désespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux
+mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais
+des plus efficaces.
+
+«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable;
+puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher.
+
+--A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas
+vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant.
+
+--Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste
+encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas.
+
+--Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre
+lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme
+vous le faites!
+
+--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez,
+voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le
+sien.»
+
+En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune femme qui
+demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue
+à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec
+bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé;
+au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa
+de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le
+sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère,
+revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda
+ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient
+à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes
+et des oies.
+
+Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin
+sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua
+insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et
+plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa
+douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène
+s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les
+vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme
+Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation
+d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu.
+
+Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier
+ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente
+victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants.
+
+
+
+VI
+
+VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT
+
+
+«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus
+grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande
+taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames,
+admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux
+sous.»
+
+L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec
+son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son
+maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se
+firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut
+aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le
+suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans
+la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire
+de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes
+présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant
+suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses
+talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de
+sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de
+vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte,
+en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala
+comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de
+devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes
+pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même
+facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit
+exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui
+excitaient l'admiration de tous les spectateurs.
+
+Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de
+Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses
+granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui
+comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter
+à manger.
+
+«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître.
+
+--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son
+avec des choux et des carottes.
+
+--Où sont vos boulettes? demanda Jules.
+
+--Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites.
+
+--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et
+nous regarderons comment il les mange.
+
+--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour
+le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les
+enfants qui commencent.
+
+--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite!
+
+--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps.
+
+--Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir
+jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son
+travail.
+
+--Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour.
+
+--Mais, Monsieur le comte...
+
+--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque
+impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir
+jouer; chaque chose en son temps.»
+
+Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents
+Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe
+de l'éléphant.
+
+«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les
+boulettes de l'éléphant.»
+
+Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à
+moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans
+chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une
+livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et
+roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on
+faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets,
+de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de
+beurre.
+
+«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un
+seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi.
+
+JULES
+
+Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande
+pour vivre, je suppose.
+
+BLAISE
+
+De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et
+il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing
+nous en avons de reste pour le lendemain.
+
+--Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de
+la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine?
+
+BLAISE
+
+Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu.
+Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux.
+
+JULES
+
+Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien
+du tout.
+
+BLAISE
+
+Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de
+la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais
+voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le
+voir avaler ses boulettes.»
+
+Jules courut à la grange; il voulut entrer.
+
+«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand
+l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il
+pourrait vous faire du mal.
+
+--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir
+quand il mange.
+
+--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui
+est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir
+aucun danger.»
+
+Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il
+vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les
+porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de
+cuillère et de fourchette.
+
+Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise,
+qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour
+demander quelque chose.
+
+«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste
+dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant
+notre porte; je vais voir s'il les aime.»
+
+Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la
+flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième
+eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il
+continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de
+sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres
+papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de
+la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe
+et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le
+mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et
+allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise.
+
+«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses
+deux mains vides et en lui caressant la trompe.
+
+--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria
+Jules. Tiens, tiens, tiens.»
+
+Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe
+allongée.
+
+Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui
+comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un
+énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire.
+
+«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il
+avale!»
+
+Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la
+fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe
+vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules
+fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant
+le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne
+pouvait ni crier ni se relever.
+
+Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne
+sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers
+le bout de la trompe en joignant les mains et en criant:
+
+«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire
+étouffer.»
+
+Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules,
+allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il
+reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée.
+
+Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa
+Blaise avec colère en criant:
+
+«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur
+ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines
+pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à
+papa.
+
+--Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc
+fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux;
+j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les
+pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à
+papa.»
+
+Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de
+poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits
+ruisselants d'eau.
+
+Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit
+trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident.
+
+«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant
+qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait.
+
+HÉLÈNE
+
+Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute
+sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache.
+
+HÉLÈNE
+
+Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi?
+
+BLAISE
+
+C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure.
+
+HÉLÈNE
+
+Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être
+drôle, car ce n'est certainement pas dangereux.
+
+BLAISE
+
+Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même,
+et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par
+l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer.
+
+HÉLÈNE
+
+Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas
+jeté de l'eau comme à Jules?»
+
+Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de
+le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules.
+
+A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait
+tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air
+irrité.
+
+LE COMTE
+
+Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui
+tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés.
+
+HÉLÈNE
+
+Et qu'a-t-il donc fait, papa?
+
+LE COMTE
+
+Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter
+sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais
+garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en
+colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était
+pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui
+lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa
+trompe.
+
+HÉLÈNE
+
+Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient
+de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.»
+
+Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre
+Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore,
+l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques
+instants de réflexion, il dit:
+
+«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort
+avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort
+seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort
+et que Jules invente.
+
+LE COMTE
+
+Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai
+Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un
+vaurien.»
+
+
+
+VII
+
+LA MARE AUX SANGSUES
+
+
+Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais
+M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de
+quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades.
+
+«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour
+jouer avec moi?
+
+LE COMTE
+
+Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il
+t'arrive chaque fois une aventure désagréable.
+
+JULES
+
+Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour
+m'accompagner.
+
+LE COMTE
+
+Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise.
+
+JULES
+
+Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais
+aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul.
+
+LE COMTE
+
+Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne
+souffre pas qu'il te fasse quelque sottise.
+
+--Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la
+chambre pour courir chez Blaise.
+
+Il arriva tout essoufflé chez Anfry.
+
+«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui.
+
+--Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec.
+
+JULES
+
+Où est-il? je veux l'avoir tout de suite.
+
+ANFRY
+
+Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre.
+
+JULES
+
+Allez le chercher.
+
+ANFRY
+
+Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé.
+
+JULES
+
+Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir
+avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content.
+
+ANFRY
+
+Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que
+je fais mon devoir.
+
+JULES
+
+De quel côté est Blaise?
+
+ANFRY
+
+Du côté de la mare aux sangsues?
+
+JULES
+
+Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues?
+
+Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.»
+
+Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la
+maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le
+parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du
+côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et
+assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit
+près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui
+travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il
+les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs
+qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il
+n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne.
+
+«Blaise! Blaise!» cria Jules.
+
+Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre.
+
+«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je
+t'appelle?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais
+pas à vous répondre.
+
+JULES
+
+Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi.
+
+BLAISE
+
+Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé.
+
+JULES
+
+Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que
+j'aille seul dans les champs.
+
+BLAISE
+
+Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous
+pouvez bien vous en retourner de même.
+
+JULES
+
+Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa.
+
+BLAISE
+
+Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois
+que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher;
+d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger.
+
+JULES
+
+Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te
+laisserai monter mon âne.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent
+mieux que les quatre de votre âne.
+
+--Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant.
+
+Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules
+reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le
+trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il
+avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas
+dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques
+l'avaient vu sortir seul.
+
+«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais
+bien en voir quelques-unes.»
+
+Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en
+vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit
+entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur
+du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se
+montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus
+son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors
+à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient
+autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à
+les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se
+mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et
+l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de
+toutes ses forces.
+
+Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules;
+il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage;
+il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa
+main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les
+piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à
+la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était
+attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris
+perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le
+voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il
+s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient
+posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux
+mains, au visage.
+
+«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans
+votre pantalon.»
+
+Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le
+secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il
+avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du
+pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements
+mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche,
+sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise
+glacée et le pantalon trempé de Jules.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si
+grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et
+chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons
+faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer
+bien vite.
+
+JULES
+
+Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me
+piquent.
+
+BLAISE
+
+Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on
+vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues.
+
+JULES
+
+C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir
+avec moi.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes
+de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous
+jeter dans la mare aux sangsues.
+
+JULES
+
+Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber.
+
+BLAISE
+
+Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté.
+
+JULES
+
+Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu
+par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare.
+
+BLAISE
+
+Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante
+sangsues aux jambes? Grand merci!
+
+JULES
+
+Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je
+n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main.
+
+BLAISE
+
+Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous
+avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous,
+et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me
+glacent le corps!
+
+JULES
+
+Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais
+pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me
+gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu
+de chemise si fine et un si joli pantalon!
+
+--Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant,
+indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous
+d'affaire comme vous pourrez.
+
+--Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans
+ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.»
+
+Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas
+infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se
+mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux
+cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant:
+
+«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes
+habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais
+lui raconter!»
+
+Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant
+que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient
+tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le
+visage.
+
+Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable
+état.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé?
+
+JULES
+
+C'est Blaise, papa; c'est sa faute.
+
+LE COMTE
+
+Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser
+aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es!
+
+Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la
+bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui
+couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues.
+
+«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly
+étonné.
+
+--C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a
+jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé
+de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire
+ses habits de dimanche.
+
+--Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je
+l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet
+par son père.»
+
+Un domestique frappa à la porte.
+
+«Entrez, dit la bonne.
+
+--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter;
+il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules.
+
+--Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais,
+Jules, que Blaise voulait les garder!
+
+JULES, _avec embarras_
+
+C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu
+peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout.
+
+--Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de
+Trénilly au domestique.
+
+Le domestique sortit.
+
+La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait
+rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se
+trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit.
+
+«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise
+m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne
+fût indisposé.
+
+--Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais
+je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a
+été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits
+de Jules.
+
+ANFRY
+
+Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a
+rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui
+qui est venu au secours de M. Jules.
+
+LE COMTE
+
+Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de
+sangsues!
+
+ANFRY
+
+Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules,
+puisqu'il n'était pas avec lui?
+
+LE COMTE
+
+Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve
+clairement qu'ils étaient ensemble.
+
+ANFRY
+
+Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses
+vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés,
+lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils
+étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux
+sangsues pour le chercher.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez,
+en père faible que vous êtes?
+
+ANFRY, _avec émotion_
+
+Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et je suis le
+serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour
+justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois
+à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations
+fausses que M. Jules à portées contre lui.
+
+M. DE TRÉNILLY, _avec colère_
+
+C'est-à-dire que Jules a menti?...
+
+ANFRY, _avec calme_
+
+Je le crains, Monsieur le comte.
+
+M. DE TRÉNILLY, _avec ironie et une colère contenue_
+
+C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc,
+Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si
+pauvre opinion de la sincérité de mon fils?
+
+ANFRY, _avec calme et fermeté_
+
+Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.»
+
+Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la
+visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ
+de Jules tout seul, monté sur son âne.
+
+Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui
+commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans
+pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté.
+
+«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la
+vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry,
+ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le
+crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils,
+j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez
+vigoureusement.
+
+ANFRY
+
+Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il
+s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je
+voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par
+la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et
+honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.»
+
+En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et
+d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père.
+
+M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui
+redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite
+chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux
+circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être
+grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant
+trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme
+il l'avait d'abord raconté.
+
+M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans
+les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance
+pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de
+fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il
+n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne
+pouvant lui donner raison.
+
+
+
+VIII
+
+LES FLEURS
+
+
+Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de
+jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de
+méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il
+venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses
+offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical
+en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement
+quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la
+porte.
+
+Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on
+avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade
+favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours
+à chaux. Arrivé là, il s'asseyait et il pleurait.
+
+«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on
+m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon
+Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me
+révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en
+vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal...
+Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit
+toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais
+bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me
+croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là
+où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et
+menteur.
+
+Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il
+était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait
+le bon petit Jacques pour maître et pour ami.
+
+Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec
+Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui
+aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère.
+
+Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules
+demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour
+l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules
+n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais
+il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de
+Trénilly et de l'amener dans le petit jardin.
+
+Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui
+dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers
+le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En
+apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et
+l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant:
+
+«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y
+planter des fleurs du potager.
+
+--Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise.
+
+--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec
+joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien
+que Blaise devait se trouver gravement offensé.
+
+Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait
+de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença
+son travail.
+
+JULES
+
+Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé
+à causer.
+
+BLAISE
+
+Je ne le suis plus, Monsieur.
+
+--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la
+cause du silence et du sérieux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en
+veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et
+je n'aime pas à me trouver seul avec vous.
+
+--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant.
+
+--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre
+moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine
+par rapport à papa et à maman, et puis...»
+
+Blaise se tut.
+
+«Achève, dit Jules; et puis quoi encore?
+
+--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous
+offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira
+un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au
+bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.»
+
+Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la
+vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta.
+
+JULES
+
+Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas
+faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même.
+
+BLAISE
+
+Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le
+bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez.
+
+JULES
+
+Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour
+remplir le carré.
+
+BLAISE
+
+Quelles fleurs faudra-t-il demander?
+
+JULES
+
+Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites,
+des pensées.
+
+BLAISE
+
+Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout
+cas, je ferai de mon mieux.»
+
+Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de
+toutes sortes de fleurs.
+
+«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.»
+
+Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de
+pensées.
+
+JULES
+
+Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs
+m'apportes-tu là?
+
+
+BLAISE
+
+Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées;
+mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin.
+Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin
+quand vous n'en voudrez plus.
+
+--Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les
+fleurs, les piétinant et les brisant avec colère.
+
+BLAISE
+
+Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit
+d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre
+papa lui a bien recommandées!
+
+JULES
+
+Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a
+pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à
+moi.
+
+BLAISE
+
+Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites,
+c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je
+ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent;
+c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé.
+
+JULES
+
+Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est
+lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et
+emportées.
+
+BLAISE
+
+Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les
+ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu
+la peine de les brouetter et de décharger la brouette.
+
+JULES
+
+Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant
+pis pour toi.
+
+BLAISE
+
+Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de
+vous apporter ces fleurs.
+
+JULES
+
+Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi.
+
+BLAISE
+
+Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de
+tant de méchanceté.
+
+JULES
+
+Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées?
+Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté
+ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé.
+
+BLAISE
+
+Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru
+bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies
+fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez.
+
+JULES
+
+Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux.
+
+BLAISE
+
+Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées
+et brisées.
+
+JULES
+
+Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les
+donne; fais-en ce que tu voudras.
+
+Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné.
+
+«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je
+n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et
+qui les ai écrasées en route.
+
+J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin;
+peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront
+bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce
+qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre
+homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque
+mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en
+vérité!»
+
+Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les
+enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les
+amena près de son jardin, où travaillait son père.
+
+«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des
+fleurs à remettre en état, si c'est possible.
+
+--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais
+que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées!
+
+--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour
+de M. Jules, que je voudrais déjouer.»
+
+Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé.
+
+«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les
+fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là-bas.
+
+--Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais
+que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas
+souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les
+mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et
+le jardinier ne serait pas grondé.
+
+--Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera
+mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là. Il faut faire pour le mieux
+et laisser aller les choses.»
+
+Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur
+terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution,
+après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les
+arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise.
+
+Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et
+Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée.
+
+Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs,
+accompagné du jardinier.
+
+LE COMTE
+
+Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de
+Paris? Je ne les vois nulle part.
+
+LE JARDINIER
+
+Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules
+pour son jardin.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de
+donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands
+frais?
+
+LE JARDINIER
+
+Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé
+deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs.
+
+LE COMTE
+
+C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand
+j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez
+les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.»
+
+Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de
+Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus
+trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il
+le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des
+fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours.
+
+JULES
+
+Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont.
+
+LE JARDINIER
+
+Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que
+les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes.
+
+JULES
+
+Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées,
+que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs.
+
+LE JARDINIER
+
+Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de
+Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais
+en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de
+fait.
+
+LE JARDINIER
+
+C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le
+connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre
+de lui.
+
+--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est
+pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs?
+
+JULES
+
+Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas
+rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.»
+
+M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche,
+et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le
+trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait
+réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry
+et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la
+brouette.
+
+«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson,
+dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement,
+mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier
+mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un
+polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur.
+
+--Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte,
+frémissant de colère.
+
+ANFRY
+
+Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous
+demander ce que vous supposez!
+
+LE COMTE
+
+Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces
+fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais
+quel conte pour expliquer leur possession.
+
+ANFRY
+
+Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte,
+et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette
+brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a
+ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M.
+Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et
+les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de
+l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le
+comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges,
+vous verrez encore la place des brisures.»
+
+M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée;
+il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas
+approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en
+alla aussi vite qu'il était venu.
+
+«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il
+m'aurait battu avec sa canne.
+
+--S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service,
+répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le
+fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour
+s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os
+ici.»
+
+Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules.
+
+
+
+IX
+
+LES POULETS
+
+
+«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs
+de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui
+perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous
+mangerons ce soir, Jules et moi.
+
+--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu
+ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly.
+
+--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la
+ferme pour les faire couver.»
+
+Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée
+en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une
+poule qui voulût couver.
+
+«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry,
+Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore
+vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver
+sur-le-champ.»
+
+Hélène remercia et courut chez Anfry.
+
+«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie
+de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous
+dérangera pas.
+
+--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce
+matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez
+venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.»
+
+Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à
+l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un
+panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et
+commença sa besogne de la meilleure grâce du monde.
+
+Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry.
+
+«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle.
+
+--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute
+comment se comporte la couveuse?
+
+--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge
+et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.»
+
+Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles
+de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein
+d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien
+à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable
+raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque
+mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de
+couver.
+
+Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la
+porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la
+cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire
+quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins
+venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec
+avant de les leur laisser manger.
+
+Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe
+noire et blanche.
+
+«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise.
+
+HÉLÈNE
+
+Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les
+emporter chez moi?
+
+BLAISE
+
+Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce
+qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle.
+
+HÉLÈNE
+
+Combien de temps faudra-t-il attendre?
+
+BLAISE
+
+Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la
+maison...»
+
+Hélène n'acheva pas.
+
+BLAISE
+
+Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour
+la nuit, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...»
+
+Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne
+la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que
+partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux,
+maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais
+oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon
+innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je
+n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE
+
+Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la
+justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton
+égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a
+donné mauvaise opinion de toi.
+
+BLAISE
+
+Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE
+
+Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus
+obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois
+que Jules t'a indignement calomnié.»
+
+Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise.
+
+BLAISE
+
+Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de
+n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les
+jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous.
+
+HÉLÈNE
+
+Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules,
+qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi!
+
+BLAISE
+
+Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il
+fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il
+offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi
+je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme.
+
+HÉLÈNE
+
+Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de
+me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité.
+
+BLAISE
+
+Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose
+à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion
+l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et
+cela me console de souffrir un peu.»
+
+Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia encore avec
+reconnaissance et affection; elle retourna lentement à la maison. En
+rentrant, elle raconta à son père et à sa mère ce que Blaise lui avait
+dit, et elle fit part de son impression à l'égard de Blaise.
+
+«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, et je serais
+bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments à son
+égard.
+
+--Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit M. de Trénilly avec
+froideur, que nous pensassions bien mal de ton frère, qui dit juste
+le contraire de Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un
+calomniateur, un méchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de
+Blaise que de mon fils.
+
+HÉLÈNE, _avec feu_
+
+Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si pourtant Blaise est
+innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous
+commettez.
+
+--Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit Mme de Trénilly
+avec sévérité.
+
+HÉLÈNE
+
+Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à papa, mais je suis
+si peinée de voir mon frère si mal agir, et le pauvre Blaise tant
+souffrir!...
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement
+pas.
+
+HÉLÈNE
+
+Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant qu'il
+travaillait et qu'il était tout seul, et il cherchait à me le cacher
+et à sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi
+il pleurait; il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait
+rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il était
+un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni
+se promener avec lui.
+
+--Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement M. de Trénilly.
+
+Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter
+son père en continuant à défendre Blaise, et elle se retira dans sa
+chambre pour travailler seule comme d'habitude.
+
+Les poulets devenaient grands et forts; Hélène avait décidé avec
+Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait
+dans la cour du château, où ils coucheraient dans une niche de chien
+qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur
+arranger la niche en poulailler. Par une fatalité malheureuse, Jules
+rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les
+mettre dans leur nouvelle demeure.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as dans ton panier?
+
+BLAISE
+
+C'est une commission, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Montre-moi ce que c'est.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce qui te presse tant?
+
+BLAISE
+
+Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur.
+
+JULES
+
+Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout.
+
+Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il
+craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les fît échapper; il voulut
+donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et
+chercha à le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et
+il allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant
+le plus faible, ramassa une poignée de sable et la lui jeta dans les
+yeux. La douleur fit lâcher prise à Blaise; Jules saisit le panier et
+l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, près d'une mare, pour
+examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en
+voyant les poulets qui y étaient renfermés!»
+
+«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi il ne voulait
+pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des
+poulets qu'il a volés dans notre basse-cour, et qu'il portait à son
+voleur de père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras
+mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens chercher ton déjeuner.»
+
+En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets du panier les
+uns après les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres bêtes se
+débattirent quelques instants, puis restèrent immobiles, les ailes
+étendues, flottant sur l'eau.
+
+Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement à la
+maison. Il entra chez son père.
+
+«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de mettre les pieds dans
+notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachés
+dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre
+poulailler.
+
+M. DE TRÉNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni
+poulets ni poulailler.
+
+JULES
+
+C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai
+arrachés.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Qu'en as-tu fait?»
+
+Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint rouge et
+embarrassé, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noyé les pauvres
+bêtes.
+
+«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly en l'examinant avec
+surprise. Est-ce que tu les a rendus à Blaise, par hasard?
+
+--Oui, papa, balbutia Jules.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'où il tenait ces
+poulets, et les apporter à la fermière, s'ils sont à elle. Et Blaise
+les a-t-il emportés?»
+
+Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les poulets dans l'eau;
+il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit:
+
+«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; où est-il?
+
+JULES
+
+Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.»
+
+Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, mais il croyait
+empêcher par là son père de questionner lui-même Blaise et Anfry.
+
+Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le sable, ne pouvait
+quitter la place où il était tombé; et à force pourtant de frotter
+ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint à les tenir
+entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau
+dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que tout le sable
+fût parti. Il pensa alors à se mettre à la recherche de Jules et de
+son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hélène, qui allait
+voir si son petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets
+Crève-Coeur.
+
+Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges et bouffis de
+Blaise.
+
+«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi
+as-tu pleuré?
+
+--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jeté
+dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il
+m'a vu aveuglé, il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos
+poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il ne leur soit
+arrivé malheur.
+
+--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria Hélène. Oh! Blaise,
+mon cher Blaise, aide-moi à les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai
+pas tués ou lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!»
+
+Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; en cherchant dans
+les massifs, Blaise trouva son panier vide.
+
+«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans.
+
+--C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; pour le coup, papa
+ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes
+petits Crève-Coeur.»
+
+A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra
+son père.
+
+«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes
+jolis Crève-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a
+arraché et s'est sauvé avec.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les
+avait pris à la ferme. Mais si ce sont tes Crève-Coeur qu'apportait
+Blaise, pourquoi les a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère
+probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé
+enlever son panier sans le défendre.
+
+HÉLÈNE
+
+Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; mais Jules lui a
+jeté du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lâché le panier.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que
+Blaise avait jeté les poulets dans la mare.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets depuis qu'ils
+sont éclos; il leur avait préparé un poulailler dans une des vieilles
+niches à chien, et il me les apportait pour que nous les y missions.
+
+M. DE TRÉNILLY
+
+Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets.
+
+HÉLÈNE
+
+Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce
+que Jules a été assez méchant pour les jeter à la mare?
+
+La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son père, courut du côté
+de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la
+mare, elle le vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui
+quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitôt qu'il
+aperçut Hélène, il lui cria:
+
+«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire revivre les pauvres
+poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retiré trois;
+je cherche à atteindre le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a
+encore coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour cette
+fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième Crève-Coeur, qu'il
+avait rapproché du bord avec sa perche.
+
+Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés à terre sans
+mouvement, le bec ouvert, les ailes étendues, les yeux entr'ouverts.
+Blaise les porta sur l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de
+la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il eut beau les
+frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restèrent
+sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hélène et Blaise se
+relevèrent.
+
+«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit Blaise. Des poulets
+si jeunes, ce n'est pas bon à manger; d'ailleurs, ça fait mal au coeur
+de manger des bêtes qu'on a soignées.
+
+--Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne les laissons pas
+ici; les chats les dévoreraient.
+
+--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire
+à un médecin qu'on faisait revenir des noyés en les couvrant de cendre
+tiède; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout près:
+plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout cas, cela ne leur fera
+pas de mal, et peut-être... qui sait,... la cendre tiède, en les
+réchauffant, les ranimera-t-elle.
+
+--Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de les enterrer
+demain.»
+
+Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portèrent à la
+buanderie, où ils trouvèrent effectivement un tonneau de cendre; on
+venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous,
+Hélène y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'à la
+tête, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermèrent ensuite
+la buanderie et s'en allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de
+la mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin
+d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté de Jules. Quand Hélène
+revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un
+peu d'inquiétude, pour savoir ce qu'avait dit son père.
+
+«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as
+encore fait une méchanceté au pauvre Blaise.
+
+--Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc
+fait, Hélène? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se
+sont passées.
+
+HÉLÈNE
+
+Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, que tu les as
+arrachés à Blaise après lui avoir jeté du sable dans les yeux, et que
+tu as conté des mensonges à papa.
+
+JULES
+
+Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait
+volé des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent à toi; j'ai voulu
+les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetés dans
+la mare.
+
+--Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est abominable de mentir
+avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien réserver tes mensonges
+pour papa, qui a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te
+connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis.
+
+JULES, _avec colère_
+
+Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me dis cinquante sottises
+pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai
+chasser avec son vilain père.
+
+HÉLÈNE
+
+Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta part. C'est bien
+triste pour moi d'avoir un si méchant frère.»
+
+Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour écrire. Jules resta un
+instant indécis s'il resterait chez Hélène pour la contrarier, ou s'il
+irait se plaindre à son père; il finit par quitter la chambre, et il
+se dirigea vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors occupé à
+lire.
+
+«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste
+pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges
+que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures,
+prétendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi,
+qu'elle voudrait bien l'avoir pour frère, et qu'elle serait enchantée
+si vous me chassiez pour me mettre au collège.
+
+--Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; elle est entichée
+de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son
+humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir
+perdu ses poulets.
+
+--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a volé ses poulets.
+Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reçoive des injures, parce que
+son Blaise a menti?
+
+--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mêle pas
+de l'éducation de ta soeur; va te plaindre à ta mère, si tu veux, et
+laisse-moi finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette
+semaine. Va, Jules, va, mon garçon.»
+
+Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire gronder sa soeur,
+et il n'avait pas réussi. Il ne voulait pas aller se plaindre à sa
+mère; elle n'était pas toujours disposée à le croire et à l'approuver,
+comme M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse pour son
+fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune crainte qu'elle le dénonçât,
+parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il résolut
+donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni
+d'Hélène.
+
+Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda à sa mère la
+permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour
+l'aider. Mme de Trénilly y consentit, à la condition que Blaise ne
+mettrait pas les pieds au château ni dans le jardin de Jules. Hélène
+le promit et ajouta en souriant que la défense serait probablement
+très bien reçue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de
+se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue;
+il venait chercher les poulets pour leur préparer une fosse.
+
+«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher
+Blaise? Ne passons pas devant le château, pour que Jules ne te voie
+pas et ne vienne pas nous rejoindre.
+
+--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien.
+Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis
+fâché de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais
+je n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour moi que l'est M.
+Jules... Mais nous voici arrivés; allons prendre nos pauvres morts.»
+
+Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que
+répéta immédiatement Hélène, entrée avec lui. Les poulets qu'on avait
+cru morts étaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de
+cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger.
+
+«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait raison.
+
+--C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. Quel bonheur de revoir
+mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idée tu as eue, mon bon
+Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais
+enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je vais pendant ce
+temps les porter à leur poulailler, où tu me trouveras.
+
+--Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du
+lait?
+
+--Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a défendu que tu entres au
+château.
+
+--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en
+soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma
+première communion, en supportant ces affronts avec courage et
+douceur... Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour les
+poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu
+longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.»
+
+Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était triste, car elle
+sentait combien était injuste la mauvaise opinion qu'on avait de
+Blaise, et elle s'affligeait que ce fût son frère qui eût fait tout ce
+mal.
+
+«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. Le bon Dieu
+fera sans doute connaître son innocence; mais en attendant il souffre
+et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est
+mauvais! L'année prochaine il doit faire sa première communion;
+comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît pas ses torts?...»
+
+Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint qu'au bout
+d'une demi-heure.
+
+«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée faite par maman.
+J'ai été longtemps, car il a fallu la préparer, puis revenir pas trop
+vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les
+poulets vont se régaler.»
+
+Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets
+affamés se précipitèrent dessus et picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en
+restât miette.
+
+Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés pendant
+deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer à leur nouvelle
+demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et
+forts. Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; Hélène
+lui en sut gré et crut que c'était un commencement de repentir et
+d'amélioration. Un jour que Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules
+lui dit:
+
+«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? Le cuisinier en
+ferait volontiers une fricassée.
+
+--Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, j'espère bien, maman,
+que vous n'y avez pas songé, et que c'est une invention de Jules.
+
+--Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour les manger, Hélène,
+dit Mme de Trénilly.
+
+--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée de les manger. Je veux
+garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent;
+je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise
+et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la mort.
+
+JULES
+
+Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a dû être
+bien attrapé quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dîner il
+aurait encore à les soigner!»
+
+Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, mais elle se contint,
+et, jetant sur son frère un regard qui le fit rougir, elle se contenta
+de dire:
+
+«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne
+opinion que j'en ai et l'amitié que j'ai pour lui. Je la lui doit en
+compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on
+le calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et sans dire les
+choses comme je les sais.»
+
+Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se
+borna à dire, en levant les épaules:
+
+«Que tu es sotte!» et quitta la chambre.
+
+Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier le déjeuner et le
+dîner; elle ne fit pas attention à la fin de la discussion d'Hélène et
+de Jules, et reprit sa lecture interrompue.
+
+Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait transportés chez
+Mme Anfry, de peur que Jules n'eût la fantaisie de les attraper et de
+les faire manger. A l'automne, les poulets étaient devenus des poules
+qui se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent leurs oeufs et
+eurent à leur tour des poulets à conduire. Hélène finit par en faire
+cadeau à Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps
+à autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses poules. Ils
+étaient toujours tendres et gras, et chacun en appréciait la qualité.
+
+
+
+X
+
+LE RETOUR DE JULES
+
+
+A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti pour Paris avec
+toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantés de se
+retrouver seuls; l'hiver se passa plus agréablement pour Blaise, dont
+chacun commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté.
+Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des
+parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'école; mais
+il préférait travailler à la maison avec son père et sa mère. Ils
+causaient souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne
+faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien à en
+dire, et Blaise avait demandé à ses parents de n'en pas parler plutôt
+que d'en dire du mal.
+
+«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne
+pourrais peut-être pas m'empêcher de leur en vouloir de leur
+injustice, surtout à M. Jules, et je me sentirais de la colère, de la
+haine peut-être. Et comment pourrais-je faire ma première communion
+et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur à ceux qui
+m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonné à ses bourreaux; il
+a même prié pour eux. Je veux tâcher de faire comme lui.
+
+--C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit son père en
+l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mère... C'est qu'il ne
+nous est pas facile de pardonner à ceux qui ont fait du mal à notre
+enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un méchant, un...
+
+--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne
+parlez que de Mlle Hélène, qui a été si bonne pour moi.
+
+--Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en
+parler; pas de danger de dire une méchanceté.»
+
+«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une à
+Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit:
+
+«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon
+fils lundi prochain. Soignez particulièrement la chambre de Jules, qui
+est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue.
+
+«Comte de TRÉNILLY.»
+
+«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guère de
+temps pour tout préparer. Il faut nous y mettre tous dès aujourd'hui.
+
+--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de
+Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard?
+
+--Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune
+fille n'est-elle pas près de sa mère! Au surplus, nous le verrons bien
+quand ils seront arrivés.»
+
+Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours
+ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva
+terminé le lundi dans la journée.
+
+«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner
+particulièrement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotté, essuyé,
+comme les autres; je ne peux pas faire mieux.
+
+--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des
+fleurs, qui le rendront plus gai.»
+
+En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un
+autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles
+de fleurs sur les croisées, sur la commode. Blaise avait fait de son
+mieux, et il avait réussi.
+
+Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils
+n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. Comme l'année d'avant,
+un courrier à cheval l'annonça; la grille fut ouverte et la voiture
+roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près
+de lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène n'y étaient
+pas. Blaise avait déjà su par des gens qui avaient précédé M. de
+Trénilly qu'Hélène était au couvent pour renouveler sa première
+communion, et que sa mère ne la ramènerait que dans le courant de
+juillet, deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air encore plus
+sombre et plus sévère que l'année précédente.
+
+«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à sa femme en
+refermant la grille.
+
+--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour désennuyer M.
+Jules, répondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le
+refuser.
+
+--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc
+oublié ce qu'ils en disaient?...»
+
+Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un domestique vint
+demander Blaise au château.
+
+«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommandé
+de le ramener avec moi.
+
+ANFRY
+
+Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour dîner.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être
+plus maussade que d'habitude.
+
+ANFRY
+
+Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en
+disait l'année dernière.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées
+depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté
+bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété
+de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que
+Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules.
+
+ANFRY
+
+Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant
+que chacun restât chez soi.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le
+comte que Blaise est sorti.»
+
+Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de
+cette lubie de Jules.
+
+Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander
+au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le
+laisser aller aux champs tout de suite après son dîner.
+
+«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot?
+
+--J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le
+fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en
+journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon
+maintenant; je puis bien travailler comme un autre.
+
+--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que
+j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.»
+
+Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de
+derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes
+à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener
+à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry
+cinq minutes après que Blaise en était parti.
+
+«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous
+côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie
+chercher.
+
+--Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la
+ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et
+légèrement moqueur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que
+M. le comte le demandait?
+
+ANFRY
+
+Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie.
+Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le
+comte.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous
+en aurez les éclaboussures bien certainement.
+
+ANFRY
+
+A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les
+mérite pas.»
+
+Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry
+alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant:
+
+«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête,
+ce garçon!»
+
+Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait
+bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et
+que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance
+l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène
+pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime
+pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par
+les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules,
+de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la
+complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le
+revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait
+la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il
+se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à
+la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval
+dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda
+Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au
+lendemain.
+
+Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au
+catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit
+une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il
+en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son
+père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui
+pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction,
+et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec
+une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de
+sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son
+travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se
+calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son
+fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry:
+mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois.
+
+De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly
+alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les
+prés à garder les vaches.
+
+«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un,
+j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.»
+
+Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans
+quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait;
+aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle
+prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de
+se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable,
+disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de
+Blaise.
+
+Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus
+jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la
+crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout
+doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure
+peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre
+dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit
+à voix basse:
+
+«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé
+les yeux, je me suis sauvé bien vite.
+
+--Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être
+effrayant.
+
+--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert;
+il te battrait.»
+
+François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus
+effrayé.
+
+«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a
+vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter
+au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur.
+
+--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie
+de voir ses yeux qui brillent!
+
+--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de
+suite.»
+
+Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha
+sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir,
+mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper
+sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le
+bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se
+dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le
+pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce
+terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le
+comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment
+la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que
+c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant
+ses frères à son secours.
+
+«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert,
+François, au secours!»
+
+Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre
+au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un
+d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la
+porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette
+attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la
+chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la
+fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer,
+pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et
+François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois
+sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau
+restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé,
+entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux
+se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y
+étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui
+avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la
+maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les
+enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois
+rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent
+que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger
+Alcine.
+
+«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec
+une fourche et un râteau...
+
+--Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère
+effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous?
+
+ROBERT
+
+Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et
+il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup!
+
+FRANÇOIS
+
+Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient!
+
+ALCINE
+
+Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!...
+
+LA FERMIÈRE
+
+Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre
+M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là?...
+Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire?
+Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après
+ce qui s'est passé.
+
+ROBERT
+
+Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas
+eu peur sans cela.
+
+FRANÇOIS
+
+Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y
+aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé;
+va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu
+nous retrouveras dans la grange.»
+
+Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller
+seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière
+et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva
+jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus.
+
+«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants;
+vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.»
+
+A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le
+comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et
+s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le
+joyeux appel à la famille du fermier.
+
+«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un
+des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je
+vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau
+comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu
+appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger!
+Qu'est-ce que tout cela veut dire?
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu
+peur de vous déranger, et..., et...
+
+LE COMTE, _avec colère et ironie_
+
+Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer?
+
+BLAISE
+
+Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur
+petit frère.
+
+LE COMTE
+
+Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit
+imbécile criait sans savoir pourquoi.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et...
+
+LE COMTE
+
+Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas
+contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le
+maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses
+enfants.»
+
+Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu
+agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie
+dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine
+respirer.
+
+BLAISE
+
+Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi.
+
+LA FERMIÈRE
+
+Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il
+faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller
+puisqu'il l'ordonne.»
+
+Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en
+s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses
+enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du
+redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle,
+les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua,
+balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât.
+
+«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment
+avez-vous osé me menacer de vos fourches?
+
+ROBERT
+
+J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons
+foncé sur vous pour le dégager.
+
+FRANÇOIS
+
+Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et...
+mécontent.
+
+LE COMTE, _à la fermière_
+
+Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais
+compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a
+pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son
+bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je
+leur apprendrai à me respecter.»
+
+Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant:
+«Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!»
+
+Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en
+murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais
+maître.
+
+M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre.
+Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit
+silencieusement, la tête baissée.
+
+
+
+XI
+
+LE CERF-VOLANT
+
+
+Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly se retourna, et,
+voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empêcher de sourire et
+de lui demander s'il croyait aussi devoir être dévoré.
+
+Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles.
+
+«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans doute que mon pauvre
+Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?»
+
+Blaise ne répondit pas; le comte reprit:
+
+«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques sottises, mais je
+veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestés
+depuis, d'après ce que m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous
+les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son
+compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus à la ferme.
+Acceptes-tu?
+
+--Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, je suis fâché...
+Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, que je gagne...
+
+--Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te
+donnerai le double de ce que tu reçois à la ferme.
+
+--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne
+pourrais pas entrer au château avec l'opinion que vous avez de moi. Je
+n'ai pas mérité les reproches que vous m'adressiez l'année dernière,
+et je ne puis vous promettre de faire autrement cette année. M. Jules
+ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas
+possible que je reste près de lui dans les sentiments que je lui
+connais.
+
+LE COMTE
+
+Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au
+passé, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientôt arrivés;
+viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.»
+
+Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour ce jour-là,
+se proposant bien de demander à son père de refuser toutes les
+propositions du comte.
+
+Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de son père avec une
+vive impatience.
+
+«Eh bien, papa, Blaise vient-il?
+
+--Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le trouver. Tu vois,
+Blaise, que Jules t'attendait.
+
+--Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien nous amuser.
+Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai lorsque je pourrai sortir.
+
+BLAISE
+
+Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous savoir malade.
+
+JULES
+
+Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des
+couleurs.
+
+BLAISE
+
+Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur Jules.
+
+JULES
+
+Au cuisinier, au valet de chambre.
+
+BLAISE
+
+Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas.
+
+JULES
+
+Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: «C'est M. Jules
+qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.»
+
+Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant;
+mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les
+domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre éclatèrent de rire.
+
+«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des
+cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est
+bien de l'honneur, en vérité!--Servez donc Monsieur, camarades!
+dépêchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est pressé!
+
+--Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un des domestiques en
+lui tournant autour de la tête un papier sale et huileux.
+
+--Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre en lui versant sur
+la tête une tasse d'eau sale.
+
+--Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième en lui
+remplissant de cirage le visage et les mains.
+
+Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les mains de ces
+domestiques méchants et grossiers. Il ne crut pas convenable
+de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se
+débarbouiller et changer de vêtements. Son père et sa mère furent
+effrayés de le voir revenir mouillé, noirci; mais il les rassura
+en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des
+mauvais traitements dont il leur rendit compte.
+
+«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, puisque
+Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement humilier pour me sauver.
+
+ANFRY
+
+Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne retourneras plus dans
+cette maison de malheur.
+
+BLAISE
+
+Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y
+retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules;
+il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps à
+faire sa commission.
+
+ANFRY
+
+Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, mon garçon,
+crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise
+pourquoi je t'empêche d'y retourner.
+
+BLAISE
+
+Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les
+renverrait peut-être.
+
+ANFRY
+
+Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont faites à toi, pauvre
+Blaise?
+
+BLAISE
+
+Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M.
+Jules, qui se sera sans doute impatienté.
+
+ANFRY
+
+Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais était pour M.
+Jules?
+
+BLAISE
+
+Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières paroles j'ai perdu
+la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de
+même de ma faute là-dedans. C'eût été un peu sot si j'avais réellement
+demandé à ces messieurs de me servir comme si j'étais leur maître.
+
+ANFRY
+
+Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser les autres.
+C'est bien, mais tous ne font pas comme toi.
+
+BLAISE
+
+Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue
+pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tâcherai de ne pas
+rester trop longtemps.»
+
+Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château et rentra
+chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en
+colère d'avoir attendu si longtemps.
+
+JULES
+
+D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commandé?
+Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu
+changeasses d'habits? C'était bien la peine de me faire attendre mon
+cerf-volant depuis une heure!
+
+BLAISE
+
+Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'étais sali dans
+l'antichambre, et je ne pouvais me présenter plein de cirage devant
+vous.
+
+JULES
+
+Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire
+un cerf-volant! Et où sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs,
+la ficelle?
+
+BLAISE
+
+Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner.
+
+--On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, rouge de colère. On
+n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les
+ferai tous chasser.
+
+BLAISE
+
+Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est
+la mienne, parce que je n'ai pas pensé à dire que c'était pour vous.
+
+JULES
+
+Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu avais droit à
+quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre et rapporte tout ce
+qu'il faut.
+
+BLAISE, _avec embarras_
+
+Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher un des
+domestiques et vous lui expliqueriez vous-même ce que vous voulez.
+
+JULES
+
+Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite.
+Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire à un garçon bête et entêté
+comme toi! Je suis fatigué de te répéter la même chose.»
+
+Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas voulu faire
+gronder les domestiques, dont il avait tant à se plaindre depuis un
+an, et, malgré sa répugnance, il retourna à l'antichambre répéter sa
+demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules.
+
+«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le
+papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours à la
+cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges,
+va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un
+cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant
+précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt demander de quoi
+faire un cerf-volant, est-ce que c'était pour M. Jules?
+
+BLAISE
+
+Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voilà dans de beaux
+draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffé, arrosé et
+peint son messager.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, pas du tout.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement d'habits?
+
+BLAISE
+
+J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne rapportais pas de
+quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublié de dire que c'était
+pour M. Jules.
+
+LE DOMESTIQUE
+
+Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut avouer que tu
+n'as pas de méchanceté. J'ai eu une belle peur! La place est
+bonne; non pas que les maîtres soient bons; ils sont au contraire
+détestables, mais ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait
+de beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise,
+puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons quelquefois d'une
+bouteille de vin, de liqueur, de café, de gâteaux, d'une moitié de
+volaille, de toutes sortes de choses.»
+
+Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais
+il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en
+emportant les objets qu'on s'était empressé d'apporter.
+
+«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en
+posant le tout sur une table.
+
+JULES
+
+Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence donc.
+
+BLAISE
+
+Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser à le faire
+vous-même.
+
+JULES
+
+Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains à couper des bâtons
+d'osier, me salir les doigts à coller des papiers, me fatiguer et
+m'ennuyer à arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je
+t'ai fait venir; je m'amuserai à te regarder faire.»
+
+Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules et il eut un
+instant la pensée de le laisser là et de s'en aller.
+
+«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur,
+c'est certain; je dois faire les volontés des maîtres et souffrir les
+humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est égoïste et dur; tant
+mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.»
+
+Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles de papier,
+et préparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une
+grande heure à faire ses préparatifs, à coller les feuilles et à les
+fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller,
+qu'il n'y eut plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant,
+Blaise dit à Jules:
+
+«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à peindre des figures sur
+le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je
+ne saurais pas peindre.»
+
+Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il
+s'était endormi.
+
+«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais
+j'aurai fait de mon mieux.»
+
+Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des hommes et des
+animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idée de peinture ni de
+dessin, c'était donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux
+de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient
+l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à des chats, ses oiseaux
+pouvaient être pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de
+maisons, ses montagnes pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise,
+dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes
+et attendait avec impatience le réveil de Jules pour les lui faire
+admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit les bras en bâillant et
+appela Blaise.
+
+BLAISE
+
+Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout à fait
+beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de
+belles peintures.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses figures?
+
+--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait
+que c'était bien et joli.
+
+--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce
+cerf-volant.»
+
+Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand Jules le tint entre
+ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il
+creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la
+queue en pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation.
+
+«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu!
+L'ouvrage de trois heures?
+
+--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tâche de faire
+mieux.
+
+--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre
+Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus
+de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout à fait
+impossible.
+
+--Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre
+cerf-volant.»
+
+Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, la tête
+cachée dans ses mains; sa patience et sa résignation étaient vaincues
+par la dureté et l'égoïsme de Jules; la tristesse de son coeur,
+longtemps comprimée, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes.
+
+«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en chez toi, et
+reviens demain de bonne heure.»
+
+Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler
+et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à un petit bois contre
+lequel était adossé sa maison; là il s'assit au pied d'un arbre et
+pleura quelque temps encore.
+
+«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si méchant pour
+moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire plaisir, il tourne tout contre
+moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonté,
+de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de
+l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses
+sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonté soit faite
+et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur,
+rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le
+voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques.
+Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi êtes-vous parti?
+j'étais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il
+en séchant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me
+trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et
+pour ressembler à Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du
+courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais
+reprendre ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai que
+je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne voilà-t-il pas
+un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'était pas
+joli tout de même, se dit-il en souriant; les peintures étaient toutes
+drôles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois
+clair maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir pas été
+admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en
+demanderai pardon au bon Dieu.»
+
+Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en
+chantant à la maison.
+
+«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui rentre gaiement.
+Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garçon?
+
+MADAME ANFRY
+
+Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as
+pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as pleuré!
+
+BLAISE, _riant_
+
+C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est ma faute; je
+suis un nigaud et un orgueilleux.
+
+ANFRY
+
+Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non.
+
+BLAISE
+
+Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez.»
+
+Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, supprimant
+seulement les épithètes injurieuses de Jules.
+
+Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise
+pendant son récit. Quand il eut fini, il l'attira à lui et l'embrassa
+à plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long
+de ses joues.
+
+«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je
+comprends tout,... même ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs
+que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des
+générosités aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables de
+vol; ne nous faisons jamais leurs complices.
+
+BLAISE
+
+Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas même un morceau
+de sucre ou de gâteau.
+
+ANFRY
+
+Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites choses, tu le
+seras dans les grandes.»
+
+
+
+XII
+
+L'ACCENT DE VÉRITÉ
+
+
+Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, Blaise alla
+au château et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les
+domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la
+veille, le reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion.
+Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, le valet de chambre
+qui la veille avait promis tant de choses à Blaise lui demanda s'il
+avait déjeuné.
+
+«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mangé
+avant de partir.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Qu'as-tu mangé?
+
+BLAISE
+
+Du pain et des radis, Monsieur.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner un meilleur: une
+bonne tasse de café au lait avec une tartine de pain et de beurre.
+
+BLAISE
+
+Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai
+pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim.
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement pas.
+
+LE VALET DE CHAMBRE
+
+Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit?
+
+BLAISE
+
+Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance.
+
+--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en plaçant
+devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin», ajouta-t-il
+en mettant à côté un verre de frontignan.
+
+Au moment où il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte
+bien connu; c'était celle du comte; en une seconde le valet de
+chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la
+bouteille de frontignan et les biscuits.
+
+Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son
+étonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et
+le frontignan et les biscuits devant lui.
+
+«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise.
+Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? Belle conduite, en vérité! Tu ne
+manques pas de front ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour
+voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est très
+bien! très bien!
+
+--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux
+yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai
+sorti ce vin et ces biscuits!
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard?
+
+BLAISE
+
+Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en
+ma parole, ce n'est pas moi non plus.
+
+LE COMTE
+
+Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces
+armoires ouvertes, cette bouteille posée devant toi, et ce verre plein
+placé pour être bu?
+
+BLAISE
+
+Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache.
+Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant à M. Jules, qui
+m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable,
+et je vous supplie de me croire.
+
+--Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à mi-voix; il vous
+domine malgré vous: me voici disposé et obligé à le croire, malgré
+ma raison et l'évidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui
+t'attend, ajouta-t-il à haute voix.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour
+rester dans votre maison et surtout près de votre fils.
+
+--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly avec vivacité,
+après un instant d'hésitation. Je te crois, puisque je ne puis faire
+autrement, et que malgré moi je t'estime.
+
+--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de
+bonheur. Que le bon Dieu vous récompense en votre fils de la bonne
+parole que vous avez dite! Merci.»
+
+Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trénilly ému
+et surpris de l'impression que ce garçon produisait sur lui et de
+l'autorité qu'exerçait sa parole.
+
+«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le voyant entrer. Je
+croyais que tu ne viendrais pas.»
+
+BLAISE
+
+Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer ma sottise
+d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant?
+
+JULES
+
+C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu serais fâché
+de ce que je t'avais dit.
+
+BLAISE
+
+Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., pas
+fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré encore
+longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant fini par comprendre
+que j'étais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici prêt à
+vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux...
+
+--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules.
+
+--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il
+faut convenir que c'était bien laid ce que j'avais fait, et que vous
+avez eu raison de le déchirer.
+
+--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant,
+touché malgré lui de l'humilité et de la bonté de Blaise; on aurait pu
+l'arranger, le couvrir, le repeindre.
+
+--Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu faire du défunt et
+commençons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules?
+cela ira plus vite.
+
+--Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que d'habitude.
+
+Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant que Jules
+préparait le papier; il le fit d'assez bonne grâce, et avant une heure
+le cerf-volant fut terminé; il ne restait plus à faire que la queue,
+et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant.
+Blaise les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs et de
+formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, devint de plus
+en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse
+devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent
+à sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant.
+
+JULES
+
+Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin.
+
+BLAISE
+
+Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle
+traînait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser.»
+
+Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le prit à deux
+mains et fit quelques pas pour faire traîner la queue et la rouler
+à son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas
+qu'elle était accrochée à un des candélabres de la cheminée; il sentit
+de la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre
+roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et bronze, tout était
+brisé.
+
+«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; tout est
+cassé! quel dommage! que c'est malheureux!
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais
+pleurer pour un méchant candélabre.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute?
+
+JULES
+
+Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi
+qu'il grondera, et il aura bien raison.
+
+--Moi! dit Blaise stupéfait.
+
+JULES
+
+Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une queue si longue
+et si entortillée qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu
+faire le savant et montrer ton habileté, il n'y aurait pas eu de
+queue, et le candélabre ne serait pas cassé.
+
+BLAISE
+
+Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette
+queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant.
+Et si vous y aviez regardé, vous auriez tiré plus doucement et vous
+n'auriez rien cassé.
+
+--Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec colère et tapant
+du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais
+toi-même tout à l'heure que tu étais sot et orgueilleux! c'est très
+vrai.
+
+BLAISE
+
+Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur Jules;
+mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui.
+
+JULES
+
+Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu
+es désagréable et insupportable.
+
+BLAISE
+
+Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules?
+Ce n'est pas moi qui le demande, bien sûr; je n'y ai pas déjà tant
+d'agrément?
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant, que je te
+rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en
+colère et qui m'ennuies avec tes airs bêtes.
+
+BLAISE
+
+Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter;
+bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus
+revenir, puisque je ne vous suis point utile.
+
+--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi», dit
+Jules en mettant en pièces le cerf-volant et le jetant à la tête de
+Blaise.
+
+Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son canapé en
+criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly entra précipitamment
+dans la chambre de Jules et fut effrayé de le voir dans cet état,
+qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candélabre brisé et les
+débris du cerf-volant, que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne
+fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude ce qu'il avait.
+
+Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia enfin:
+
+«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise.
+
+--Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il arrivé? Parle,
+Blaise.»
+
+Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, Jules s'empressa
+de prendre la parole:
+
+«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: il a fait une si
+longue queue au cerf-volant qu'elle a accroché le candélabre, qui
+s'est cassé. Et voilà à présent qu'il se fâche, qu'il ne veut pas
+arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne
+reviendra plus jamais, parce que je suis un méchant, un insupportable.
+Il m'a abîmé hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse
+tout, puis il se fâche encore!
+
+LE COMTE
+
+Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, je te ferai
+fouetter par mes gens.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne
+crois mériter aucune punition. Et quant à me faire fouetter par vos
+gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas
+faire.
+
+LE COMTE
+
+C'est ce que nous verrons, petit drôle.
+
+JULES
+
+Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie;
+une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais,
+aujourd'hui je ne veux pas.
+
+LE COMTE
+
+Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son
+insolence, et j'aime à croire qu'il ne recommencera pas.
+
+--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout
+mon coeur, et à vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous
+êtes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez à savoir la
+vérité, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés,
+sincèrement pardonnés.»
+
+Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fût
+revenu de sa stupéfaction.
+
+Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant
+souvent Jules, dont l'attitude embarrassée et l'air craintif
+indiquaient une mauvaise conscience.
+
+«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; Jules, je t'en
+conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise
+est innocent et si tu l'as calomnié par un premier mouvement d'humeur
+et de dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que Blaise a
+raison et que tu me trompes.»
+
+Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles de son père; car
+lui-même commençait à avoir parfois des remords de son injustice et
+de sa cruauté envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la
+confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, arrêta l'aveu
+prêt à lui échapper, et il dit d'une voix basse et hésitante:
+
+«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et
+pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas
+aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de
+portier, un paysan.
+
+--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans
+tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me
+donne une estime, une confiance qui augmentent à chaque démêlé que
+j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec
+instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose à nous pardonner à
+toi et à moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets;
+est-ce oui ou non?
+
+--... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête et les yeux.
+
+Quand Jules releva la tête, son père était parti. Inquiet, effrayé, il
+alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un
+domestique.
+
+«Où est papa? dit-il; est-il sorti?
+
+--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu
+l'avenue du côté d'Anfry.»
+
+L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était allé faire chez
+Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise.
+
+«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est passé, se dit
+Jules, et papa va être furieux contre moi. Il est impossible que
+Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai été un peu méchant pour lui, et
+il sera enchanté de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit,
+je ne sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi... Il
+est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un
+air si honnête,... et véritablement il est bon,... le pauvre garçon!
+Comme je l'ai traité hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a
+été orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre
+Blaise!»
+
+Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly marchait à
+pas précipités vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux
+rouges, l'air triste, qui était en train de raconter à son père la
+cause de son nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers Blaise,
+à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour
+éviter le contact du comte. Il fut très surpris quand il vit le comte
+lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix émue:
+
+«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je
+t'en remercie; tu es un brave et honnête garçon, je te l'ai dit ce
+matin; je t'estime et je te crois. Reviens au château sans crainte,
+quand tu voudras et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir,
+et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite d'avoir un fils
+pareil.
+
+--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous
+faites.»
+
+Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garçon, tremblant
+et ému, se permit de presser à son tour la main qui pressait la
+sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il
+saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le
+comte, ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, et sortit
+sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut
+parti, Anfry s'écria:
+
+«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau d'être venu lui-même
+et tout de suite reconnaître ses torts. C'est le bon Dieu qui
+récompense ta patience et ton humilité, mon Blaisot.
+
+--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant le plaisir que m'a
+fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main
+qu'il me serrait à la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air
+si sévère, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M.
+Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!»
+
+Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur était plein de
+reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne
+se souvenait plus des sévérités du comte, des méchancetés et des
+calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait
+reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. Il se réveilla
+donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse était remplacée par un
+sourire radieux: son père et sa mère, heureux de cette transformation,
+l'embrassèrent avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au
+château.
+
+«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de revoir M. le comte
+et de remercier M. Jules de sa franchise.»
+
+
+
+XIII
+
+LE REMORDS
+
+
+Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules levé, habillé
+et prêt à le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant
+l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'était
+pourtant l'heure où ils étaient tous occupés à faire les appartements.
+En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement
+extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il
+poussa la porte, entra et vit M. de Trénilly assis près du lit de
+Jules, qui paraissait en proie à une fièvre violente, et qui parlait
+avec une vivacité tenant du délire.
+
+«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout.
+Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. Ne dites rien à papa... Je
+vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je
+suis sûr qu'il m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir,
+j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.»
+
+Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus
+rien; il tournait la tête de tous côtés.
+
+«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,...
+c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut?
+il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme
+lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde... Non, c'est
+impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,...
+tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle
+honte!... Je ne peux pas.»
+
+Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait à
+la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou
+s'en aller. M. de Trénilly attendait avec impatience le médecin qu'il
+avait envoyé chercher.
+
+La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à
+Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air
+sévère et préoccupé de son père.
+
+«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?»
+
+Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père,
+pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:
+
+«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta
+conduite et repens-toi.»
+
+«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si sévère?
+Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour
+Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant
+Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand
+malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa
+n'est pas son père! il aurait peut-être chassé les Anfry, voilà
+tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai
+peur! Je m'ennuie tant, déjà! Ce sera bien pis!»
+
+Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude,
+Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du
+délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets
+et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle
+le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya
+immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et
+s'établit près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui
+donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause
+de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il
+ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui
+l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et
+ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se
+retourna comme pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours
+immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis.
+
+«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui
+t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau malade de mon pauvre
+Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il
+t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me
+pardonnes. Dieu te venge en m'éclairant.»
+
+Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte,
+l'attirant, le serra contre son coeur.
+
+«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlève pas
+mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts à moi,
+qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal
+qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais
+prier.»
+
+Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont les fréquents
+gémissements, les paroles entrecoupées lui brisaient le coeur.
+
+Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il pria et
+pleura; sa prière fervente et généreuse obtint du bon Dieu un léger
+adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva,
+Jules dormait d'un sommeil assez calme.
+
+Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il releva Blaise,
+toujours agenouillé près du lit de Jules, lui serra les mains dans les
+siennes et lui dit à voix basse:
+
+«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il
+s'éveille, viens me chercher.»
+
+Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu s'établir près
+de son lit, gardant Blaise près de lui. Le médecin n'arrivait pas;
+le comte ne savait que faire pour dégager la tête si évidemment
+embarrassée. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly
+était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion
+d'Hélène.
+
+Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son père et Blaise
+sans les reconnaître.
+
+«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez
+pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez
+Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma tête brûlera moins;... c'est
+si lourd dans ma tête... Tout ce que je veux dire pèse tantôt dans ma
+tête, tantôt dans mon coeur.
+
+--Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise en s'approchant
+timidement.
+
+--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise.
+
+--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner.
+
+--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu sais bien tout
+ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était pas vrai... Tout, tout
+était faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais
+noyés... Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les
+siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été
+bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui
+ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu
+sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!...
+Blaise a été si bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,...
+non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a
+pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonné!... Papa a été
+méchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh!
+ma tête!... Blaise! je veux Blaise!»
+
+Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était
+pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre
+injustice et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les
+mains, il sanglotait à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à
+travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Blaise
+à genoux près de lui.
+
+«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce pauvre M. le comte;
+mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez-lui
+le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le
+repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance
+afin qu'il puisse décharger son coeur en avouant les fautes qui
+l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre
+pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre
+père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, mon bon Dieu, vous
+savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense
+était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui,
+il se repent.»
+
+Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas être repoussée.
+Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa
+guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit
+attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa
+faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle.
+
+Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et
+intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale. Après
+avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée,
+il recommanda que le malade ne fût soigné que par les deux personnes
+qui préoccupaient constamment son imagination frappée, afin qu'au
+premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne
+pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite
+de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux
+mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de
+l'air dans la chambre, diète absolue, une demi-obscurité et pas de
+bruit.
+
+La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules
+passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices; il
+apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le
+repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le
+coup terrible porté à son amour et à son amour-propre de père. Plus il
+découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité,
+la bonté si chrétienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait
+contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait
+pardon pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains du comte,
+l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait
+la prière du coeur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait
+calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et
+disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient
+toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance.
+
+L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de
+l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième
+jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte
+et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et
+appela Blaise comme de coutume.
+
+«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et
+prenant sa main.
+
+JULES
+
+Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir
+et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été méchant pour toi! Comment
+peux-tu me pardonner?
+
+BLAISE
+
+Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je
+vous ai pardonné depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas
+pardonné à tous ceux qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire
+de même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous
+parlerons de cela plus tard.
+
+JULES
+
+Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble?
+
+BLAISE
+
+Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez encore.»
+
+Jules but de l'orangeade.
+
+«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester près de
+moi! J'ai été si méchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela
+me brûlait la tête et le coeur!
+
+--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal.»
+
+Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, ne pouvant
+maîtriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son
+enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tête et dit à
+Blaise:
+
+«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le laisse pas venir;
+si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur.
+
+BLAISE
+
+Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille;
+mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne
+devez pas en avoir peur.
+
+JULES
+
+Mais la honte, Blaise, la honte?
+
+BLAISE
+
+Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera
+beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci:
+ainsi tâchez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard.»
+
+Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de Jules la première
+pensée de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen
+d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu.
+
+Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise mêlée de
+satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout réparer; mais,
+trop faible pour réfléchir sérieusement, il se laissa aller au sommeil
+et dormit encore deux bonnes heures.
+
+M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait peur de troubler le
+repos de Jules; il désirait dire quelques mots à Blaise, et il n'osait
+parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit,
+arriva jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la portée
+du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le serra vivement dans
+ses bras et lui dit bas à l'oreille:
+
+«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que
+c'est toi qui as changé mon coeur, que tu es son frère, mon second
+enfant.
+
+--Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le comte, répondit
+Blaise tout bas.
+
+LE COMTE
+
+Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait
+plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue.
+
+BLAISE
+
+J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte;
+ayez confiance, vous en serez récompensé.»
+
+Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans ses mains, il
+réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus véritablement admirables
+de cet enfant.
+
+«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce
+pauvre enfant de portier a les sentiments élevés d'un prince, la
+science d'un savant, la générosité, la charité d'un saint. Quand il
+me parle, il m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent mon
+coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquiétudes ni
+mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait
+autorité sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce
+qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du
+catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, parce qu'il
+est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules,
+qu'est-il auprès de cet enfant? Un malheureux pécheur, un misérable
+comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me
+confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près de lui, et je
+m'améliorerai avec lui, et notre maître à tous deux sera ce pauvre
+enfant calomnié, outragé, maltraité par nous... J'aime cet enfant;
+je l'aime à l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon
+modèle et mon guide.»
+
+Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'était
+rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien
+le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se plaça près du lit de
+Jules, et contempla avec une pénible émotion son visage contracté et
+agité.
+
+«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et
+pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. Que je sois seul puni, et que
+mon fils soit épargné!»
+
+Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec anxiété ses
+moindres mouvements, prêt à se cacher à son premier réveil. Jules
+dormit longtemps encore; évidemment il était mieux. Il s'éveilla
+enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise
+de dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière le
+rideau du lit.
+
+«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé sans doute,
+ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous côtés... Je croyais
+qu'il était là... J'ai eu peur, bien peur.
+
+BLAISE
+
+Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules?
+Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder après vous avoir vu
+si malade?
+
+JULES
+
+Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi
+la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup.
+
+BLAISE
+
+Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne
+regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous étiez si mal,
+que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que
+vous avez fait; vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous
+embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous
+sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas.
+
+--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement.
+
+BLAISE
+
+Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que
+nous deux qui approchions de vous.
+
+JULES
+
+Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser!
+
+--Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable de résister
+plus longtemps au désir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours;
+plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en
+estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est
+moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui t'ai donné un si
+triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton père qui a
+besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!»
+
+Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait à
+l'étreinte passionnée de son père en le couvrant de larmes. Le comte
+eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs étaient un baume
+pour l'âme malade de Jules; ces larmes le soulageaient.
+
+«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son père, qui
+cherchait à s'éloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font
+ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur
+de n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous connaissez la
+vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise!
+
+--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous l'aimerons tant,
+nous tâcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre
+Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est à lui que je dois
+le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier.
+Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a
+donné des sentiments de repentir; il t'a touché par sa patience, sa
+charité, sa générosité, son admirable humilité.
+
+--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en
+souriant.
+
+--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de ce sourire, le
+premier qu'il eût vu sur les lèvres de Jules depuis plusieurs
+semaines. Et à présent que tu es tranquille sur mes sentiments à ton
+égard, tâche de te reposer, tu es faible, bien faible encore.
+
+--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai
+mieux.
+
+--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher
+une petite tasse de bouillon de poule.»
+
+Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il courut
+annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un
+bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement.
+
+Pendant son absence, Jules prit la main de son père, la baisa à
+plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hésitation:
+
+«Papa,... papa, Blaise est mon frère.
+
+--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir
+devancer ma pensée.»
+
+Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidité. A
+partir de ce moment la convalescence s'établit et marcha rapidement.
+M. de Trénilly continua à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas
+souffrir que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. Il le
+renvoya coucher ce même soir chez son père. Blaise avait réellement
+besoin de repos; il avait à peine sommeillé pendant les sept jours
+du danger de Jules; la nuit comme le jour, il était avec le comte,
+toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois
+l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait
+toujours refusé; il se bornait à y courir matin et soir pour
+donner des nouvelles de Jules. pour se débarbouiller et changer de
+vêtements.--Blaise raconta à ses parents tout ce qui s'était passé ce
+jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après avoir remercié
+le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas à s'endormir et ne se
+réveilla que le lendemain au grand jour.
+
+
+
+XIV
+
+LES DOMESTIQUES
+
+
+Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra
+dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le
+rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le
+reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les
+veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour
+reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le
+sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin
+de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le médecin, qui
+sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en
+train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à lui
+et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui
+avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui
+augmenta l'étonnement du domestique.
+
+«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office,
+voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M.
+le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main
+et qui lui sourit!
+
+--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui
+est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se
+croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry!
+Du nouveau, comme tu dis, Adrien.
+
+--Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il
+devenir insolent!
+
+--C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage!
+
+--Et le servir comme un maître! comme M. Jules!
+
+--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là-dessus,
+moi, du même avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa
+manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant.
+
+--Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié toutes ses histoires
+de l'année dernière.
+
+--Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je
+n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M.
+Jules et de quoi il est capable.
+
+--Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant.
+
+--Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il
+orgueilleux!
+
+--Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant!
+
+--Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment
+aurait-il embrassé le petit du concierge?
+
+--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain,
+c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même
+aimables pour ce nouveau favori.
+
+--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamin.
+
+--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du
+cerf-volant.
+
+--Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête.
+
+--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons
+prudents à l'avenir. De la politesse, des égards.
+
+--D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra.
+
+--Et moi des liqueurs!
+
+--Et moi des sucreries!
+
+--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour
+_les restes_ du dîner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une
+cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement.
+
+--Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot
+entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement
+entamé à la bouchère. Ce matin, une livre de beurre à la voisine.
+
+--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as
+bien porté, l'autre jour, un panier de vin au village!
+
+--Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que
+donnait l'épicier.»
+
+La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime;
+un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel.
+
+«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte
+de Jules.
+
+--Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise déjeune avec moi.
+
+--Oui, Monsieur le comte; tout de suite.»
+
+Cinq minutes après, le domestique apportait une petite table avec
+deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des
+fruits.
+
+LE COMTE
+
+Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je
+mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, je n'ai pas
+faim.
+
+LE COMTE
+
+Qu'as-tu mangé à ton déjeuner?
+
+BLAISE
+
+Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude.
+
+LE COMTE
+
+Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes
+les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées?
+
+--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y
+paraît plus.
+
+--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai
+besoin de vous, je sonnerai.
+
+--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant
+accepté et reçu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit
+encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement
+la main sur la tête et sur la joue de Blaise.
+
+--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je
+recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait
+même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un
+air pensif, je sais que votre coeur déborde de reconnaissance pour les
+soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour
+me le témoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter.
+Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me
+fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens
+comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant
+à la volaille, vraiment je n'ai pas faim.
+
+--Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; oui, tu as bien
+deviné avec ton excellent coeur le besoin que j'éprouve de t'exprimer
+ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui
+te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à
+celui de Jules.
+
+BLAISE
+
+Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait
+pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le
+maître; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire;
+laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis
+c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu?
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage.
+
+BLAISE
+
+Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne
+vous fâchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise,
+tu es trop ambitieux.
+
+LE COMTE
+
+Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis,
+mon enfant, dis.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de
+vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là... comme je
+l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime...
+
+--Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en ouvrant les bras
+pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le
+comte à plusieurs reprises.
+
+Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son
+tour embrasser Blaise comme un frère, un ami.
+
+«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais?
+
+--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton
+camarade d'études et de jeux.
+
+--C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, impossible. J'ai
+un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois
+rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le
+seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait,
+mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne
+serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime,
+je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous
+témoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous
+suivre à Paris, jamais!»
+
+Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par
+les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse.
+
+«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison,
+toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas
+humilié.
+
+«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et
+sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te
+consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout
+à l'heure pour tes habits.»
+
+Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau.
+Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé.
+
+«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle
+merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas
+déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été
+touchés.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de
+pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne
+pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il
+m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et
+des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à
+propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne
+l'avons jamais su.
+
+--Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le
+comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est
+introduit dans le château pour n'en plus sortir.
+
+--Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un
+homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça
+n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui
+l'invite à déjeuner!
+
+--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser!
+on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour
+un rien, il lui aurait sauté au cou.
+
+--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que
+M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que
+nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami.
+Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y
+toucher.
+
+--Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du
+collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année
+le voilà un sage! un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour
+de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne
+nous découvrons pas trop.»
+
+Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur ouvrage, Blaise
+parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village
+chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser.
+
+«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en
+apporterai un cent.
+
+--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules.
+
+--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise.
+
+--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi
+les payer.
+
+--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le
+domestique. On les portera sur le compte de M. Jules.
+
+--Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il
+aurait raison.
+
+--M. Jules ne le saura pas, nigaud.
+
+--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte.
+
+--Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas sur le compte de
+M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra: demi-cent de
+billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les
+siennes.
+
+--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un
+vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite
+qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que
+je serais malheureux et méprisable.
+
+--Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à monsieur Blaise! Tu as
+oublié tes friponneries de l'année dernière.
+
+--Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Blaise avec calme et
+dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal.
+
+--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je
+te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud.
+
+--Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en se retirant.
+
+«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les domestiques au bout
+de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il
+demande. Nous nous compromettrions.»
+
+
+
+XV
+
+L'AVEU PUBLIC
+
+
+La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une
+gaieté qui l'avait abandonné depuis longtemps; souvent il causait avec
+son père de sa vie passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise,
+de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne
+trouvait pas avoir suffisamment réparé ses torts envers Blaise; il
+semblait méditer un projet qu'il ne voulait découvrir à personne.
+
+«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hélène pour
+achever ma réparation à Blaise: ce sera une bonne manière de me
+préparer à la première communion que nous devons faire ensemble.
+
+LE COMTE
+
+Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon
+pauvre Jules? Blaise semble être parfaitement heureux.
+
+JULES
+
+Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup
+parlé, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les
+hommes et envers lui-même; il m'a expliqué sur les motifs de sa
+conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le curé,
+qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez,
+papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car,
+vous aussi, cher papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez
+dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez
+en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le curé; c'est tout cela
+qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes
+pensées que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier.
+
+LE COMTE
+
+Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai dit le jour où je
+me suis montré pour la première fois près de ton lit de mourant, c'est
+moi qui étais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer.
+Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; ta maladie,
+en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses
+envers ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et par mon
+irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire de Blaise, et tu as
+fait comme ton père, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton
+changement.
+
+Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; Blaise arriva peu de
+temps après; il continuait à passer tout son après-midi avec Jules et
+le comte.
+
+Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait à faire
+d'assez longues promenades dans la campagne; on s'étonnait au village
+de voir que Blaise l'accompagnait toujours et était traité amicalement
+par le comte.
+
+Mme de Trénilly était attendu très prochainement avec Hélène; ni l'une
+ni l'autre n'avaient su ni la gravité de la maladie de Jules, ni le
+retour de Blaise dans le château, ni le changement du comte et de
+Jules. Hélène avait renouvelé sa première communion avec une grande
+piété et avait ardemment prié pour la conversion de son père et de
+Jules. On s'apprêtait au château à les recevoir avec une affection
+inaccoutumée. Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda à son
+père de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivée
+de la comtesse et d'Hélène; son père lui avait vainement demandé
+quelle était son intention en convoquant ainsi tous les gens, y
+compris Anfry, sa femme et Blaise.
+
+«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception de maman et
+d'Hélène; vous serez tous contents, j'en suis sûr.»
+
+Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir qu'à la
+convocation générale.
+
+«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger et de
+ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets:
+seulement les premières heures de l'arrivée de maman et d'Hélène.
+Après tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie.
+
+BLAISE
+
+Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce
+n'est plus comme avant. Je répondrais de vous comme de moi-même.
+
+JULES
+
+Hélène sera étonnée et contente de notre amitié.
+
+BLAISE
+
+Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a consolé quand elle
+me voyait pleurer!
+
+JULES
+
+Pauvre Blaise, tu pleurais donc?
+
+BLAISE
+
+Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais
+aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur.
+
+--Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul qui étais cause de tout
+le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus décidé que
+jamais.
+
+BLAISE
+
+Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous?
+Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux
+maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me paraît
+drôle de penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne
+craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand
+il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre à l'étouffer.
+
+JULES
+
+Mon bon Blaise, comme je t'aime!
+
+BLAISE
+
+Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car
+je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu,
+comme mon frère en Dieu.
+
+JULES
+
+En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons
+fait notre première communion ensemble, rien ne pourra plus nous
+séparer.
+
+BLAISE
+
+Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur Jules, nous
+serons réunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.»
+
+Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent ainsi au
+château; là Jules dit adieu à son ami, qui attendit avec impatience la
+convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules.
+
+L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, en se
+promenant devant le château, l'arrivée de Mme de Trénilly et d'Hélène.
+La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrêta devant le perron.
+Hélène sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant que sa mère
+descendait plus posément. M. de Trénilly reçut sa fille dans ses bras
+et l'embrassa avec une effusion qui surprit agréablement Hélène, peu
+habituée aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda
+avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut et l'embrassa encore en
+souriant.
+
+«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après la sainte cérémonie à
+laquelle je n'ai pu malheureusement assister.»
+
+La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de n'en rien
+témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait déjà dit
+bonjour à sa mère. Ce fut bien un autre étonnement quand elle vit
+Jules se jeter à son cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant
+des paroles affectueuses.
+
+«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour manquait à ma joie. Je
+suis si content de te revoir! Je t'aime bien, à présent que je sais
+mieux t'apprécier.
+
+HÉLÈNE
+
+Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc été plus malade que
+nous ne le pensions?
+
+JULES
+
+Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du corps et de
+l'âme. Mais je suis guéri maintenant, grâce à Dieu... et à Blaise»,
+ajouta-t-il en lui-même.
+
+Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; ses yeux semblaient
+chercher quelqu'un; elle se hasarda à demander timidement:
+
+«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne le vois pas
+parmi les gens de la maison.
+
+--Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner.
+
+--Ah! il vient donc au château, maintenant?
+
+--Oui, quelquefois», dit Jules en souriant.
+
+Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas le sourire
+moqueur et méchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle
+n'avait jamais vu à son frère. Elle remarqua alors combien Jules était
+embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa
+physionomie.
+
+«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air
+tout autre.
+
+--La maladie change, répondit Jules avec gravité.
+
+--Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première communion,
+dit Hélène avec hésitation.
+
+JULES
+
+Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; je compte pour cela
+sur toi, ma chère soeur, et aussi sur un ami que je te présenterai ce
+soir.
+
+HÉLÈNE
+
+Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays?
+
+JULES
+
+Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans mon coeur que
+s'est fait le changement.
+
+HÉLÈNE
+
+Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es
+maintenant!»
+
+Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient la chambre
+d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené sa femme et lui racontait la
+terrible maladie de Jules, les pénibles révélations qui en avaient été
+la conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme de Jules
+et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus
+Blaise, la bonté, la piété admirable de cet enfant, et l'impression
+que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien.
+
+Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari,
+sembla mécontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils,
+et se montra incrédule quant aux vertus extraordinaires de Blaise.
+
+«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé votre coeur à
+l'attendrissement et à la crédulité; le petit bonhomme, qui n'est
+pas bête, en a profité pour vous fasciner et s'impatroniser dans la
+maison. J'espère que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun
+reprendra sa place.
+
+LE COMTE
+
+Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur et cette
+injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et même d'user de son
+ascendant sur moi et sur Jules, a refusé les offres avantageuses que
+nous lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu d'hommes
+faits eussent été capables.
+
+LA COMTESSE
+
+Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaître les
+offres que vous lui avez faites, je présume qu'elles étaient de nature
+à ne pas être agréées par moi.
+
+LE COMTE
+
+Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous
+me peinez profondément, combien vous blessez tous mes sentiments
+paternels!
+
+LA COMTESSE
+
+Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à gâter vos enfants,
+surtout Jules, que vous avez rendu odieux.
+
+LE COMTE
+
+En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu méchant et odieux;
+Blaise l'a rendu bon et aimable.
+
+LA COMTESSE
+
+En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne
+me débitez donc pas de semblables sornettes.
+
+--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit le comte avec un
+geste de désolation en quittant la chambre.
+
+La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on
+servît le dîner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui
+était habituel.
+
+Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla
+et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda à son père
+l'exécution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit après lui
+avoir dit à l'oreille:
+
+«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.»
+
+Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la
+maison entrèrent à la suite du comte, qui avait Blaise à ses côtés. La
+comtesse et Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, lorsque
+Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena
+au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'émotion:
+
+«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa,
+pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu
+coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...
+
+--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un
+air suppliant.
+
+--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma
+conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman,
+devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement
+trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes
+actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours
+noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en
+m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans
+le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours
+pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, pour la bonté, pour
+la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on
+sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis
+aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je
+veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les
+personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes
+exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux
+de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je
+dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon
+repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»
+
+Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières
+phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta
+dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques
+pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, ne put
+comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de
+Blaise, les prit tous deux dans ses bras:
+
+«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le
+bon Dieu te récompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est à toi que je
+dois cette douce joie!»
+
+Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur
+jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec
+effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger.
+
+Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules,
+elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une
+humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action
+de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans
+la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait
+au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et
+lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le
+mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile,
+retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son
+frère et qui pleurait à chaudes larmes.
+
+Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse
+admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée;
+plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer
+complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs.
+
+Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules
+avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec
+effusion, puis se tournant vers le comte:
+
+«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause
+première de tout ce bien?
+
+--Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; il doit être
+pour toi un second frère.»
+
+Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, dont il baisa la
+main avec tendresse.
+
+La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant d'Hélène, elle
+la retira violemment en disant:
+
+«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier que vous vous
+permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scène
+ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et
+laissez votre père et votre frère faire leur ami et leur confident de
+ce garçon sans éducation.»
+
+Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié.
+
+«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux!
+
+--Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle en quittant la
+chambre et entraînant Hélène.
+
+Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché dans ses mains. La
+dureté orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours
+reproché de la sécheresse et du manque de coeur; mais, sec et égoïste
+lui-même, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour où tout était
+changé en lui.
+
+Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; les reproches
+qui devaient à l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et
+si pur qu'il avait goûté entre Jules et Blaise depuis environ un mois
+était passé pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient privés
+de la société de Blaise, dont la piété leur était si utile, dont la
+gaieté, l'affection, la complaisance leur étaient si agréables.
+
+La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise
+destiné à rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte.
+
+Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation inattendue,
+quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en même temps que ses
+mains étaient effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants
+pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise sentait qu'il
+redeviendrait _pauvre Blaise_.
+
+JULES
+
+Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et où pourrai-je
+passer mes après-midi avec Blaise et avec vous?
+
+LE COMTE
+
+Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta mère jusqu'à ce
+qu'elle ajoute foi à ce que nous croyons si bien, nous qui en avons
+profité; je veux dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise
+et à la reconnaissance que nous lui devons.
+
+BLAISE
+
+Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance;
+après ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute
+de mon côté...
+
+JULES
+
+Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as pardonné et tu
+t'es dévoué avant la réparation.
+
+LE COMTE
+
+Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers
+toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais être: nous souffrirons
+toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant
+souvent privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu par celle
+qui devrait t'apprécier mieux que tout autre.
+
+BLAISE
+
+Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce
+qui arrive est peut-être pour notre bien à tous. Et d'abord n'est-ce
+pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande
+récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous
+aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mérite d'accepter
+avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?
+Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la
+tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à ne plus jamais vous
+voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous
+embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!
+
+--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon
+enfant», dit le comte en le serrant contre son coeur.
+
+Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée;
+il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et
+au comte et se retira en sanglotant.
+
+«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je
+vous aie toujours près de moi?
+
+--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles,
+je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait
+bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon
+Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être
+condamnés en nous privant de Blaise.
+
+--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.
+
+--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon
+ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons
+ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse
+nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de
+faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation.
+Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta
+mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le
+resserrer.»
+
+
+
+XVI
+
+L'OBÉISSANCE
+
+
+Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire
+bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant.
+
+«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait
+perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre
+dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas
+une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui
+signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez
+Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en
+empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi
+ni chez mes enfants.
+
+--Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que
+vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation.
+
+LA COMTESSE
+
+Depuis quand as-tu besoin de consolation?
+
+JULES
+
+Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais
+offensé le bon Dieu.
+
+LA COMTESSE, _souriant_
+
+A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton
+père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de
+me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore
+arrivée au point de vous comprendre.
+
+--Oh! maman! s'écria involontairement Hélène.
+
+LA COMTESSE
+
+Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne
+supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie
+avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni
+l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguée.»
+
+Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se
+touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui
+les attendait.
+
+LE COMTE
+
+Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première
+impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton
+aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise
+dans notre amélioration?
+
+JULES
+
+Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène
+a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif.
+
+--Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à
+plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et
+pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci.
+
+HÉLÈNE
+
+Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes
+compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là-bas.
+
+LE COMTE
+
+Et ici?
+
+HÉLÈNE
+
+Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de
+Jules.
+
+LE COMTE
+
+Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera
+fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille
+humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu
+n'auras plus peur de moi, je pense?
+
+--Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous
+aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte.
+
+JULES
+
+Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il
+était son vrai père.
+
+--Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je
+voudrais voir cela.
+
+LE COMTE
+
+Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry.
+
+HÉLÈNE
+
+Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que
+Blaise osât embrasser papa!
+
+JULES
+
+Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons
+à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un
+véritable ami.
+
+LE COMTE
+
+A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être
+fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée.
+
+JULES
+
+Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher.
+
+HÉLÈNE
+
+Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher
+papa, bonne nuit et à demain.
+
+LE COMTE
+
+A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu
+Hélène.»
+
+Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara.
+
+Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement
+dans ses bras et lui dit:
+
+«Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la
+change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa,
+n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis
+m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être
+comme elle a été ce soir.»
+
+Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux
+firent voir à Jules que son père pensait comme lui.
+
+«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son
+fils.
+
+Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de
+ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait
+témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle
+d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari
+à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La
+comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après
+quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute
+pensive dans sa chambre.
+
+«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement
+altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et
+je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me
+parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils
+vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les
+empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!...
+Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage
+en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de
+Jules; je ne puis m'en aller avant.»
+
+Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de
+laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever
+Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse.
+
+Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils
+entrèrent chez Anfry.
+
+«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte.
+Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut
+pas venir chez nous.»
+
+Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au
+jardin.
+
+LE COMTE
+
+Où est Blaise? Serait-il déjà sorti?
+
+ANFRY
+
+Il y a longtemps, monsieur le comte.
+
+LE COMTE
+
+Où est-il allé?
+
+ANFRY
+
+A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été
+chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude,
+vous savez.
+
+LE COMTE
+
+Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de
+force et de consolations.»
+
+Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près
+de là. Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et
+aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et
+paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un
+mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais
+Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait.
+Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à
+mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai;
+je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares
+intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve
+d'un serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces
+maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez,
+mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne
+Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le
+coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela
+vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.»
+
+Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de
+larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en
+aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il
+fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de
+Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même
+temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise.
+Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri
+de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande
+satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant.
+
+HÉLÈNE
+
+Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on
+avoir peur de ceux qu'on aime tant?
+
+--Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en
+lui serrant les mains.
+
+--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout
+haut?
+
+LE COMTE
+
+Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu.
+
+BLAISE
+
+Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire
+de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne
+chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je
+les éviterai, je les fuirai, s'il le faut...
+
+JULES
+
+Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas?
+
+BLAISE
+
+Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce,
+je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution;
+aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a
+suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte
+n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est
+le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et
+vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas?
+Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes
+pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi,
+ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène.
+
+--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est
+bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très
+souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne
+m'échappent en route.
+
+JULES
+
+Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant
+de Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois
+heures.
+
+BLAISE
+
+C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous
+aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain.
+
+LE COMTE
+
+Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon
+ami.»
+
+
+
+XVII
+
+LA CORRESPONDANCE
+
+
+«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à
+Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet.
+
+Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la
+décacheter, tout surpris d'en recevoir une.
+
+«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature.
+
+--Ah! voyons donc! Que te dit-il?»
+
+Blaise lut tout haut:
+
+«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés
+que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et
+je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si
+lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai
+neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il
+est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de
+chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle,
+comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues
+blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité;
+avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait
+pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit
+chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que
+toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.--Je m'amuse
+assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon
+comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont
+tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent
+jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à
+toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde
+me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et
+quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi
+ce jour-là. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les
+enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi,
+s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même
+était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi
+qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du
+mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je
+pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon
+coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman.
+
+«Ton ami, JACQUES DE BERNE.»
+
+«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre
+M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me
+demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien
+embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a
+une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il
+le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu
+changer la couleur des souris.
+
+ANFRY
+
+C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois
+à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que,
+lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les
+maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui
+couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs.
+
+BLAISE
+
+C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des
+animaux.
+
+ANFRY
+
+Vas-tu répondre à M. Jacques?
+
+BLAISE
+
+Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le
+comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps.
+
+ANFRY
+
+Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés.
+
+BLAISE
+
+Je n'y manquerai point, papa.»
+
+Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques
+la réponse suivante:
+
+«Mon cher Monsieur Jacques,
+
+«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable
+lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien
+pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis
+consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous
+fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma
+première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne
+pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à
+Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage
+dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin
+que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et
+que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir.
+Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de
+mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres;
+priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et
+que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre
+papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon
+comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son
+fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène.
+M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois
+semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et
+Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là, ce qui
+vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très
+heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu
+veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous
+remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs
+respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien
+que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre
+de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la
+plus dévouée.
+
+«Votre humble et obéissant serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un
+domestique entra chez Anfry.
+
+«Mme la comtesse demande Blaise.
+
+--Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné.
+
+--Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise,
+m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.»
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon
+Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire
+ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille.
+
+--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et
+quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il
+pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux
+de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins
+que je pourrai.»
+
+Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus
+vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui
+l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit
+signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un
+air froid et hautain:
+
+«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit
+de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois
+que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une
+promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour
+leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux.
+Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à
+faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je
+t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta
+loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui
+pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer
+ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je
+m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié
+de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu
+veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir;
+je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente
+qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu?
+
+--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me
+faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte
+de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à
+l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous
+me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas
+sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai
+mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu,
+j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni
+ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe
+en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et
+de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne
+sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés
+de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené
+tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de
+m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma
+première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je
+ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.»
+
+En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à
+conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques
+mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres.
+Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter,
+Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant
+à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un
+dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un
+pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage
+de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle
+reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa
+visite.
+
+Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux
+domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à
+l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les
+premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les
+larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir.
+
+«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au
+château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant.
+
+Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en
+donnant un libre cours à ses sanglots.
+
+«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le
+comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle
+sans crainte.
+
+--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit
+Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas...
+j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je
+vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné.
+
+--Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu?
+
+--Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et
+j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et
+m'affliger.
+
+--Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce
+noble et généreux enfant!»
+
+Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours
+Blaise de ses deux mains.
+
+«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti
+prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis
+forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de
+désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier,
+ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable.
+
+--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la
+permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais
+que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour
+moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher
+Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation?
+Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse.
+Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission
+l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me
+croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne
+corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur
+le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à
+plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte,
+promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous
+n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la
+comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois
+bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour
+moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à
+une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher
+Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant
+qu'en résistant.
+
+--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent
+les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder,
+c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à
+toi-même, tu souffriras.
+
+--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher
+Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me
+donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle
+Hélène, toujours si bonne pour moi.
+
+--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin
+pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne
+pourrais t'aimer davantage.»
+
+Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla
+fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du
+comte.
+
+«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit.
+
+--Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus.
+
+--Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te
+feront mourir de peine!
+
+--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y
+a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la
+réflexion, on se résigne...
+
+ANFRY
+
+Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise?
+
+BLAISE
+
+Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous
+ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le
+bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien!
+
+ANFRY
+
+Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les
+larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries.
+
+BLAISE
+
+Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai
+fait une petite visite au bon Dieu dans son église.»
+
+Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en
+atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses
+de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait
+assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui
+cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à
+plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller
+chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les
+chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge.
+
+
+
+XVIII
+
+LA COMTESSE DE TRÉNILLY
+
+
+La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et
+troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait
+dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé
+ses paroles.
+
+«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir...
+et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une
+certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils
+de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée...
+Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari
+et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue,
+presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau
+et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils
+de portier... C'est absurde!...»
+
+La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin
+à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à
+agir en conséquence.
+
+«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à
+voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le
+chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il
+accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose,
+dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.»
+
+Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise.
+Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de
+son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et
+désolé.
+
+Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte,
+dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis.
+Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en
+lui demandant la cause de sa tristesse.
+
+«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte
+en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de
+vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis
+d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse;
+je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit
+cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous
+communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi,
+ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le
+faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin
+en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui
+offririez.
+
+--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux
+pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons
+pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir.
+Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même
+rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou
+le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet
+effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à
+lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre
+de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment
+maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait
+l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu...
+
+LE COMTE
+
+Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres
+sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous
+avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je
+défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a
+tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait
+encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui.
+
+JULES
+
+Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés,
+de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et
+respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je
+l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que
+j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait
+ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr
+que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur...
+et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il
+pas vrai, papa, que nous sommes bien changés?
+
+
+LE COMTE
+
+Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta
+mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait
+pour nous.»
+
+Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon,
+où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même
+temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les
+enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs
+visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir
+devant sa physionomie sévère et pensive.
+
+«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini.
+
+--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble
+que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude.
+
+--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner
+fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi.
+
+--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement.
+
+LA COMTESSE
+
+Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui
+vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et
+attristées.
+
+LE COMTE
+
+En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines?
+
+--En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur.
+N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous
+êtes tous trois comme des âmes en peine?
+
+--Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre
+connaissance, interrompit le comte en riant.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que
+Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que
+je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs,
+parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que
+je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et
+que je saurai faire respecter.
+
+--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme,
+car Hélène et Jules sont très décidés...
+
+--A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec
+vivacité.
+
+--A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise,
+par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il
+m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a
+porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait,
+mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa
+souffrance.»
+
+La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger.
+Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager
+la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son
+habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari.
+
+«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en
+rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous
+ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir.
+
+--Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant
+ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et
+que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus
+que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous
+me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez
+alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.»
+
+La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle
+rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers
+Jules, elle lui dit avec effort:
+
+«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de
+Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son
+intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier
+ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène...
+que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...»
+
+La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en
+avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses
+enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance.
+
+«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce
+que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.»
+
+Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta
+troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte
+son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans
+savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement
+qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté.
+
+
+
+XIX
+
+L'ENTORSE
+
+
+Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement
+passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs;
+il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne
+nommait jamais la comtesse dans ses entretiens.
+
+Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba
+et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva
+difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez
+lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de
+lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour
+le retirer, tant le pied était enflé.
+
+«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon
+médecin? demanda le comte avec anxiété.
+
+--Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je
+ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas.
+
+LE COMTE
+
+Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal
+en voulant le guérir sans médecin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède
+Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses.
+
+LE COMTE
+
+Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez
+besoin.
+
+MADAME ANFRY
+
+Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est
+nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y
+verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je
+n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud,
+j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout.
+
+--C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que
+mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup!
+
+BLAISE
+
+Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien;
+ne vous en tourmentez pas.
+
+LE COMTE
+
+Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part
+de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés.
+
+BLAISE
+
+Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous
+savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été
+si pénible, ajouta-t-il avec un soupir.
+
+LE COMTE
+
+Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la
+récompense.»
+
+Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut
+éloigné, Blaise appela sa mère.
+
+«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à
+dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains
+d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis.
+
+MADAME ANFRY
+
+Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille
+chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il
+aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions
+déjà.
+
+BLAISE
+
+Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se
+serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène.
+
+MADAME ANFRY
+
+Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon
+Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le
+jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir
+le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le
+chagriner, et il souffre l'impossible.»
+
+Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit
+précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement
+chez lui et l'emmena voir son fils.
+
+Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré
+l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était
+démis; il fallait le remettre.
+
+«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à
+Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire:
+ce ne sera pas long.
+
+--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur;
+vous pouvez commencer quand vous voudrez.»
+
+Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux.
+
+Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter
+l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant
+qu'on tirait le pied pour le mettre en place.
+
+Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de
+la plus vive douleur.
+
+«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu
+un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un
+cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille
+opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est
+évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner
+les tempes et le front.»
+
+Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur
+une chaise; l'émotion avait été trop vive.
+
+«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M.
+Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en
+passant.»
+
+Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une
+bouteille.
+
+«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin?
+J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied.
+
+--Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un
+cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en
+sortit pâle et le visage baigné de larmes.
+
+--Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le
+cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le
+front et les tempes avec du vinaigre.»
+
+Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta
+de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre
+connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour
+de lui pour rappeler ses souvenirs.
+
+«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de
+nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours.
+
+--Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma
+retraite de première communion qui commence dans huit jours!
+
+--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours
+vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze
+jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon:
+sans quoi la fièvre s'en mêlera.»
+
+Et M. Taillefort salua et s'en alla.
+
+Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout
+pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq
+minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté.
+
+«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je
+souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort,
+dans huit jours je serai sur pied.
+
+--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours,
+n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de
+cataplasme qu'il t'as mis là, et je le remplacerai par le cataplasme
+Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en
+réponds.
+
+--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec
+inquiétude.
+
+--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais
+pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre
+garçon.»
+
+Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de
+chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu
+nommer.
+
+Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède
+Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint
+après le dîner savoir des nouvelles du malade.
+
+«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où
+dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant...
+Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme
+il est pâle!
+
+MADAME ANFRY
+
+Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous
+a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour
+lui remettre le pied.
+
+LE COMTE, _avec inquiétude_
+
+Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et
+il m'avait dit qu'il souffrait moins.
+
+MADAME ANFRY
+
+C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous
+a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M.
+Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé
+pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est
+pourquoi il est si pâle.
+
+LE COMTE, _d'une voix émue_
+
+Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise
+dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les
+volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!»
+
+Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise.
+Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit
+l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir,
+au réveil de Blaise, comment il se trouvait.
+
+
+
+XX
+
+L'EPREUVE
+
+
+Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants;
+il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son
+courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et
+Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir
+de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer
+chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur.
+
+La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle
+avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de
+ses enfants.
+
+«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et
+de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.»
+
+Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa
+mère, elle obéit sans hésiter.
+
+HÉLÈNE
+
+Je suis prête, maman.
+
+LA COMTESSE, _dictant_
+
+«Mon cher Blaise...»
+
+Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le
+comte regarde sa femme avec surprise.
+
+LA COMTESSE
+
+As-tu écrit: «Mon cher Blaise»?
+
+HÉLÈNE
+
+Non, maman; j'ai été surprise...
+
+LA COMTESSE, _avec calme_
+
+Ecris et n'interromps pas, si tu peux.
+
+«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage;
+Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous
+ne résistons plus au désir de te voir...»
+
+Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules
+reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement
+surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux.
+
+LA COMTESSE
+
+Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir,
+et que demain...»
+
+Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le
+comte se lève.
+
+LA COMTESSE, _toujours avec calme_
+
+«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman
+ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les
+jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous
+t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons
+demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui
+pourra t'amuser.»
+
+La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de
+la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion:
+
+«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en
+remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous
+leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur.
+
+LA COMTESSE
+
+Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien
+que les enfants ne feront pas la visite dont je parle.
+
+LE COMTE, _d'un air de reproche_
+
+Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la
+proposer? C'est un jeu cruel, Julie.
+
+LA COMTESSE
+
+Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est
+réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite
+des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte,
+j'aurai eu raison.
+
+LE COMTE
+
+Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant
+aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal
+et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que
+vous lui tendez.
+
+LA COMTESSE
+
+Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène.
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! maman! de grâce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait
+dire oui.
+
+JULES
+
+Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que
+lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien.
+
+
+LA COMTESSE
+
+Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton
+d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne
+heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment,
+dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve,
+qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de
+lui.
+
+--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que
+votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter
+ce pauvre enfant.»
+
+La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna
+à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la
+porter à Blaise le lendemain de bonne heure.
+
+Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage;
+Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne
+voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on
+lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui
+dormait encore paisiblement.
+
+La soirée était avancée; peu de temps après le comte avertit les
+enfants que l'heure du repos était arrivée; il se retira avec eux,
+laissant sa femme à ses réflexions.
+
+Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette
+et se disposait à aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un
+domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la
+lettre que la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une
+autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui suit:
+
+«Cher Monsieur le comte,
+
+«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer
+ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle
+Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien
+cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire
+en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je
+suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé.
+Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les
+remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que
+je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma
+parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon
+Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez
+mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire
+à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de
+tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher
+Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur
+visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une
+grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils
+me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis
+retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me
+donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la
+couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui
+bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si
+respectueux.
+
+«Votre tout dévoué et très humble serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+«P.-S.--Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils
+pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du
+chagrin de l'entendre blâmer.»
+
+Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre;
+l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait
+l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les
+larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour
+lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le
+rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules
+la noble et belle réponse de leur ami.
+
+«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise,
+papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours
+avec honneur et gloire.
+
+--Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir!
+
+--Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu
+et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra
+produire la première communion de Jules!»
+
+En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.
+
+«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont
+les sentiments de cet admirable enfant.»
+
+La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte
+l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une émotion
+sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le
+long de sa joue et venir se mêler aux traces des larmes du pauvre
+Blaise.
+
+Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur l'oeil qui avait
+laissé échapper cette larme.
+
+«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller à son émotion;
+pauvre garçon! Comme j'ai été injuste envers lui!
+
+LE COMTE
+
+Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous avons tous été méchants
+pour lui à l'exception d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui
+a su démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui l'ont
+déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le mal que vous avez
+fait.
+
+LA COMTESSE
+
+Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et
+redit?
+
+LE COMTE
+
+Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une erreur, Julie. Il
+n'y a de difficile que le premier moment.
+
+LA COMTESSE
+
+Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de
+réfléchir, de me décider.
+
+LE COMTE
+
+Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, mais n'oubliez pas
+que vous avez planté des épines dans le coeur de Blaise et dans ceux
+de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies
+que vous avez faites.
+
+LA COMTESSE
+
+C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire?
+
+LE COMTE
+
+Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde que vous venez
+d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger
+dans votre retour de justice; il ne vous fera pas défaut.
+
+--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria la comtesse
+en se jetant au cou de son mari.
+
+LE COMTE
+
+Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais
+pas prier quand Jules a été si malade; Blaise a été mon maître; par
+lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le
+vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la
+consolation que donne la prière. Julie, chère Julie, je serai à mon
+tour votre maître, si vous le voulez.
+
+LA COMTESSE
+
+Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout
+changé, amolli; je commence à comprendre et à aimer votre changement,
+celui de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer celles
+du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu?
+
+LE COMTE
+
+J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais à vous faire lire.
+
+LA COMTESSE
+
+Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon que je...; non, non,
+ne dites rien; je lui dirai moi-même; mais pas encore, pas encore...
+Je veux seulement lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu son
+accident, je lève la défense et que je lui laisse voir mes enfants.
+Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur
+dise moi-même.»
+
+Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en
+l'embrassant à plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre
+de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas
+voir leur cher Blaise.
+
+--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers
+enfants.
+
+JULES
+
+Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de
+nouveau, de bon?
+
+LE COMTE
+
+Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman.
+
+HÉLÈNE
+
+Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez
+elle trop tôt.
+
+LE COMTE, _riant_
+
+Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis d'y aller vite,
+vite; c'est que...
+
+JULES
+
+C'est que quoi, papa?
+
+--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que
+je bénis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous
+remercier le bon Dieu de tout notre coeur!» s'écria le comte
+en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un
+redoublement de tendresse.
+
+Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants surpris de cette
+explosion si joyeuse, qui ne lui était plus habituelle depuis le
+retour de la comtesse.
+
+«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous expliquera-t-elle l'air
+radieux de papa.
+
+JULES
+
+N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler
+devant maman: j'ai toujours peur d'être grondé.
+
+HÉLÈNE
+
+C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait
+se trouver changée comme papa et toi, nous serions si heureux!
+
+JULES
+
+Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent Blaise, qu'elle
+écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! Malheureusement elle le
+déteste.»
+
+Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de leur maman. A leur
+grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et
+les embrassa à plusieurs reprises avec vivacité.
+
+«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie émue,
+votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...»
+
+A cette épithète de _pauvre_ Blaise, Hélène et Jules écoutèrent avec
+anxiété.
+
+LA COMTESSE, _continuant_
+
+J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une
+fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage
+à aller le voir...
+
+--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les enfants avec
+transport.
+
+--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous
+pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui
+expliquerez que c'est sa réponse à la lettre que j'ai fait écrire par
+Hélène qui a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir votre
+intimité avec lui.
+
+--Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène et Jules en se jetant
+à son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous
+nous donnez à nous et à notre pauvre Blaise!
+
+--Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis quelque temps déjà.
+Plusieurs, fois j'ai été sur le point de lever ma défense, mais je
+n'étais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez,
+courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre
+cher malade.»
+
+Les enfants embrassèrent encore la comtesse et coururent chez Anfry.
+Jules entra le premier, se précipita dans la chambre en criant:
+
+«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et moi.»
+
+Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien
+dit, lui trouvant un peu de fièvre, et craignant qu'une émotion
+nouvelle ne redoublât son agitation. Aux premiers mots de Jules,
+Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de détresse, il lui
+dit:
+
+«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi!
+
+LE COMTE
+
+Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, après la lecture de ta
+lettre, t'envoie elle-même ses enfants.
+
+BLAISE
+
+Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon
+Dieu, je vous remercie!»
+
+Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise;
+tous deux lui racontèrent, lui expliquèrent le changement survenu dans
+le sentiment de la comtesse. Blaise était aussi heureux que le comte
+et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de sentir la douleur de son
+pied et l'agitation de la fièvre. Le comte dut user d'autorité pour
+emmener Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât par
+l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; il promit à Blaise
+de les ramener dans l'après-midi, et lui recommanda, en le quittant,
+de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de
+remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et,
+tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; à son
+réveil, la fièvre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé
+presque entièrement la douleur de son pied: il se livra donc sans
+réserve à la joie qui inondait son coeur.
+
+Peu de temps après son réveil, un domestique vint apporter à Blaise la
+lettre suivante, en demandant la réponse:
+
+«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes
+procédés, la vertu que tu as déployée dans les événements récents, que
+j'ai provoqués et que je regrette, ont entièrement changé l'opinion
+que je m'étais formée de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de
+méchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux,
+bon, patient, généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les
+excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les miennes, et
+pardonne-moi la peine que je t'ai causée et que je me reproche
+vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinée
+d'ajouter une contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je
+t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bénis des soins que tu as
+donnés à Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de
+croire intéressés. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à
+mon mari, à mes enfants et à toi-même.
+
+«Comtesse DE TRÉNILLY.»
+
+Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait dû beaucoup
+coûter à l'orgueil de la comtesse, porta ses lèvres sur la signature,
+demanda à son père une plume et du papier, et fit la réponse suivante:
+
+«Madame la comtesse,
+
+«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je
+souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquée
+sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des
+bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous
+daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que
+joyeux; je vous unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. à
+Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse,
+d'avoir bien voulu donner à vos enfants la permission de venir me
+voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fièvre et
+m'empêche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de
+votre bonté, Madame la comtesse.
+
+«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au profond respect de
+votre très humble et obéissant serviteur,
+
+«BLAISE ANFRY.»
+
+Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter à la
+comtesse, qui était dans le salon avec son mari et ses enfants, tous
+attendant avec impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine à
+deviner.
+
+JULES
+
+Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman?
+
+--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible
+qu'il me demande d'attendre son rétablissement.
+
+HÉLÈNE
+
+Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui
+procurer?
+
+LA COMTESSE
+
+La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, le chagrin que je
+lui ai fait, et tous mes dédains, et les humiliations que je lui ai
+fait subir.
+
+LE COMTE
+
+Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain.
+
+«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement chrétienne!
+
+JULES
+
+Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.»
+
+La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la
+lettre, l'ouvrit précipitamment. Après l'avoir lue, elle la présenta à
+son mari.
+
+«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si
+humble dans son triomphe. Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que
+la reconnaissance doive venir de lui.
+
+--Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en passant la lettre aux
+enfants. Toujours le même, jamais de rancune; le coeur toujours plein
+de charité et de tendresse... Quel beau modèle à suivre!
+
+--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hâte
+d'embrasser ce pauvre garçon et de lui entendre dire qu'il ne m'en
+veut pas.»
+
+Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir tendrement embrassée,
+et tous se dirigèrent vers la demeure de Blaise, où ils ne tardèrent
+pas à arriver.
+
+«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», dit le comte d'un air
+joyeux en entrant.
+
+Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit
+en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser à plusieurs
+reprises.
+
+«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnié et
+outragé; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni
+assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions.
+
+--Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites pas cela! Non, non, je
+vous en prie, ne le répétez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse
+s'apprêtait à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au
+sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre
+bonté. Et que deviendrait ma première communion sans esprit
+d'humilité? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes
+bonne! vous m'avez rendu si heureux!
+
+LA COMTESSE
+
+Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur
+à te donner. Comme je te l'ai écrit, prie Dieu pour que mes yeux
+s'ouvrent tout à fait à ce qui est bon et chrétien.
+
+--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air
+affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux.
+
+--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien à
+oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernière plaie.
+
+--Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en
+souriant.
+
+--Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en saisissant la tête de
+Blaise et la tournant de son côté; tu n'en as que pour papa et pour
+maman, et nous sommes là comme les dindons égarés qui cherchent un
+regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas.
+
+--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hélène; j'étais occupé
+avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous
+savez que le général passe avant les officiers.
+
+HÉLÈNE, _riant_
+
+Et où sont les soldats?
+
+BLAISE
+
+C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos commandements.
+
+LE COMTE
+
+Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la
+croix.
+
+BLAISE
+
+Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et qui a bien ses
+douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hélène?»
+
+Hélène ne répondit que par un signe de tête et un sourire; elle ne
+voulut pas dire devant sa mère qu'elle avait souffert de sa froideur,
+de sa sévérité passée; mais la comtesse la devina, et, l'attirant à
+elle, l'embrassa et lui dit:
+
+«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma pauvre enfant.
+Mais à quand la première communion? M. le curé a-t-il fixé le jour?
+
+JULES
+
+Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des
+habits que papa a promis à Blaise.
+
+LE COMTE
+
+Ils sont déjà commandés d'après les indications de Blaise; les tiens
+aussi, Jules.
+
+JULES
+
+Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise?
+
+BLAISE
+
+Des choses superbes, pour faire honneur à M. le comte: une redingote
+en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien
+solides et une cravate blanche.
+
+JULES
+
+Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote?
+
+BLAISE
+
+Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait
+au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules.
+
+HÉLÈNE
+
+Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la première
+communion?
+
+BLAISE
+
+Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le curé, et qui est
+béni par le pape, m'a-t-il dit.
+
+HÉLÈNE
+
+Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_.
+C'est un si beau et si bon livre!
+
+LA COMTESSE
+
+Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trésorier; tu
+puiseras dans ma caisse.
+
+LE COMTE
+
+Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, qui lui fera
+passer le temps dans les longues soirées d'hiver.
+
+BLAISE
+
+Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je désirais.
+J'aime tant à lire! M. le curé me prête quelques livres, mais il n'en
+a guère qui soient à ma portée.
+
+LE COMTE
+
+Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai
+plaisir de satisfaire ce goût si sage et si utile.
+
+BLAISE
+
+Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que
+j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence à mes désirs.
+
+LE COMTE
+
+Tu auras tes livres pour ta première communion, mon pauvre garçon. Je
+suis content d'avoir si bien trouvé.»
+
+Le comte et la comtesse restèrent quelque temps encore près de Blaise;
+ils se retirèrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hélène et
+Jules obtinrent sans peine de rester près de leur cher malade. Hélène
+lui proposa de faire une lecture intéressante, ce qu'il accepta avec
+reconnaissance.
+
+Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du
+bonheur qu'il lui avait envoyé dans cette journée. Il causa longuement
+avec son père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit
+tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur à son pied,
+il demanda à se lever; sa mère enleva le cataplasme et vit avec
+plaisir que l'enflure était disparue; elle lui banda le pied avant
+de le lui laisser poser à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de
+s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il voulut
+faire quelques pas, appuyé sur le bras de son père. Cet essai lui
+ayant réussi, il demanda à rester levé; et à partir de ce jour la
+guérison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il
+put aller à l'église avec les autres enfants de la première communion,
+et la suivre jusqu'à la fin.
+
+Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses
+repas. Aidés du comte et d'Hélène, ils avaient arrangé dans la chambre
+de Jules une petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un
+crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour
+ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prières
+qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondément le coeur du comte
+et d'Hélène, qui avaient demandé d'y assister.
+
+La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient été
+apportés, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à préparer leurs coeurs à
+recevoir avec humilité et amour le corps de leur divin Sauveur.
+
+
+
+XXI
+
+LE GRAND JOUR
+
+
+Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient
+en branle depuis le matin; le village lui-même semblait être une
+fourmilière en pleine activité; on allait, on courait dans les rues;
+on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des
+bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à tout;
+d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour la toilette et pour
+le repas qui devait suivre la sainte cérémonie. Le château était
+calme; le comte n'avait voulu aucun déploiement de luxe; tous devaient
+aller à pied à l'église. Jules avait demandé à se placer près de
+Blaise; Hélène devait rester près de son père et de sa mère. Jules se
+tenait avec son père dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait
+promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf
+heures précises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se
+mettant à genoux devant lui et malgré lui, il lui dit:
+
+«Monsieur le comte, je viens vous demander votre bénédiction; je vous
+la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitié dont vous
+voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un
+père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur le comte, bénissez
+le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus dévoué, le plus
+respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon
+Dieu pour votre bonheur éternel.
+
+--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses
+bras, reçois la bénédiction d'un chrétien que tu as ramené au bon
+Dieu, d'un père dont tu as sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te
+la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours
+d'une affection toute paternelle, de veiller à ton bien-être, à ton
+bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frère, plus que jamais
+ton frère en Dieu, aujourd'hui que tu recevras à ses côtés le
+Seigneur, qui est notre père à tous.»
+
+Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une
+amitié fidèle et un constant souvenir devant le bon Dieu.
+
+«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et
+voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant à Blaise un beau
+_Paroissien_, relié en beau maroquin noir, doré sur tranches et avec
+un fermoir en or.
+
+--Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux
+livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre
+petite _Journée du chrétien_ à moitié usée.
+
+--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie
+de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter.
+
+--Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise rouge et les yeux
+brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce
+livre donné par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les
+vôtres.
+
+--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir,
+recevez une dernière bénédiction.»
+
+Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les bénit tous deux;
+puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna à chacun un
+baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissée
+tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route
+pour l'église.
+
+Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse et Hélène
+étaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre
+après avoir mené Jules et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous
+les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa
+fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit le son
+lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant
+processionnellement. Ils entrèrent deux à deux, le curé en tête; Jules
+et Blaise le suivaient immédiatement. Après le défilé des dix-huit
+garçons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui
+était assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits
+sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service
+divin commença d'abord par la procession, que suivirent les enfants de
+la première communion; ensuite vint la première partie de la messe,
+puis l'instruction ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de
+ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin la dernière
+partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et
+Blaise furent très recueillis pendant toute la cérémonie. Au moment
+de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit
+vivement la main de Blaise et lui dit tout bas:
+
+«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.»
+
+Blaise répondit avec simplicité et douceur:
+
+«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.»
+
+Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux appuyés l'un sur
+l'autre, le Dieu de miséricorde et de paix, le Dieu consolateur.
+
+Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut tous les coeurs.
+Il y eut dans l'église un mouvement général de surprise lorsque, après
+la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène
+quitter leurs places et s'approcher de la sainte table.
+
+«Le comte communie, disait-on tout bas.
+
+--La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi.
+
+--Comme ils ont l'air ému!
+
+--Le comte est tout changé, dit-on.
+
+--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous
+changés.
+
+--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont
+amendés.
+
+--C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de garder la fermière
+Françoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et
+ils sont bien contents.
+
+--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.»
+
+Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près vide, il y
+resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne
+songeaient pas au temps qui s'écoulait.
+
+Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller une
+dernière fois devant l'autel; il vit les deux enfants à genoux sur la
+dalle, les mains jointes, les yeux fermés, l'air si recueilli qu'il
+s'arrêta pour les contempler.
+
+«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prière
+à genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu
+dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir
+une prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du
+bon Dieu.»
+
+Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le curé, qui
+se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premières paroles de
+félicitation du curé, le comte releva son visage baigné de larmes, et,
+voyant l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre:
+
+«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et marchant près du
+curé, sont le trop-plein d'un coeur inondé de joie et de bonheur.
+C'est à Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente à mesure
+que j'avance dans la voie où il m'a fait entrer.
+
+LE CURÉ
+
+Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je
+suis à même d'apprécier la grandeur de ses vertus et la beauté de
+ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne
+prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a la
+sagesse, la vertu et l'onction d'un saint.
+
+LE COMTE
+
+C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui une si mauvaise
+et si injuste opinion, j'ai éprouvé la puissance de sa parole, de son
+accent, de son regard même. Ma femme a ressenti la même impression
+chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier sa
+conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu.»
+
+Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène suivait d'un
+peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient silencieux, mais leurs
+visages rayonnaient de bonheur.
+
+Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer
+chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les
+contemplaient avec tendresse.
+
+«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, dit la comtesse en
+essuyant ses yeux encore humides.
+
+--Et quelle vie différente et heureuse nous allons mener; ma chère
+Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous
+avions tous les éléments du bonheur, et nous ne savions pas en user;
+nos coeurs dormaient en nous, et nous végétions misérablement.
+
+LA COMTESSE, _avec gaieté_
+
+Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; ne laissons pas
+revenir le sommeil.
+
+LE COMTE
+
+Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à l'avenir tout au
+bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.»
+
+En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise
+un va-et-vient des domestiques du château. Blaise en fut touché.
+
+«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter mes parents pour
+ma première communion; je ne les croyais pas si attentifs.»
+
+Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table
+dressée dans la salle. Le couvert était très simple; c'était la
+vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossière, des
+assiettes en faïence, des verres communs, des pots au lieu de carafes,
+des couverts en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises
+de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette
+demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient
+la table des plats qu'ils apportaient du château.
+
+BLAISE
+
+Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi
+sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats?
+
+LE COMTE, _souriant_
+
+Parce que nous nous sommes invités à dîner chez tes parents, mon cher
+enfant; nous avons pensé, ta mère et moi, qu'un jour de première
+communion on doit avoir la force de supporter des contrariétés, et
+nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, Blaise.
+
+--Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois enfants en perdant
+toute leur gravité et en sautant autour de la table.
+
+--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je
+vous embrasse de toutes mes forces.»
+
+Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le
+comte était heureux du succès de son invention.
+
+«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage.
+
+--Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les trois enfants.
+
+Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas approcher de la
+table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en
+riant:
+
+«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner le bras pour me
+mener à ma place, à votre droite.»
+
+Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse
+l'entraîna à la place d'honneur et se mit à sa droite.
+
+Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit comme elle et
+enleva Mme Anfry, qui s'était collée contre le mur, fort embarrassée
+de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la
+plaçant en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit le
+bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commença.
+
+Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'aperçurent
+pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inondé de sueur,
+et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restée
+pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la
+timidité.
+
+Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, se penchant
+vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle Hélène, mon pauvre
+papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en
+suis sûr.»
+
+Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air
+malheureux. Se penchant à son tour vers l'oreille de son père, elle
+lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage
+avec un redoublement de timidité.
+
+«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au
+repas de première communion de nos enfants! Allons, allons, pas de
+timidité, pas de fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui
+plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je
+vais vous donner du courage.»
+
+Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, la déboucha
+lui-même et en versa un verre à Anfry et à Mme Anfry; après en avoir
+offert à sa femme et en avoir versé un peu à chacun des enfants, il
+emplit son verre, et, le portant à ses lèvres:
+
+«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il.
+
+--A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant à son tour.
+
+--A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules.
+
+--A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier.
+
+--Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la santé du bon curé,
+auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry,
+vous voilà plus à l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et
+continuons notre dîner sagement et comme des gens qui conservent dans
+leur coeur le souvenir des premières heures de la matinée.»
+
+Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent beaucoup de
+leurs impressions avant et après la sainte communion. La comtesse et
+le comte les écoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments
+développés par les enfants un saint et heureux avenir.
+
+Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient à peine, tant
+ils étaient impressionnés de l'excellence des mets et de la bonté
+des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras était
+entièrement dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry
+ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait lui faire dans
+le pays ce repas donné par elle, chez elle, à ses maîtres. Dans son
+extase intérieure, elle se figurait avoir régalé le comte et la
+comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un
+juste payement de la peine que lui avait donnée l'organisation du
+repas.
+
+Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir sur un banc
+devant la maison, après avoir donné ordre à leurs gens de laisser aux
+Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla
+la joie et la reconnaissance de Mme Anfry.
+
+Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque que le comte
+avait donnée à Blaise, en tête de laquelle figure avec honneur un
+superbe volume de l'_Imitation de Jésus-Christ_, donné par Hélène.
+Après avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules
+dit à Blaise:
+
+«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit présent; le
+voici; accepte-le comme la preuve d'une amitié qui durera aussi
+longtemps que moi.»
+
+En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaîne d'or avec
+un petit crucifix et une médaille en or de la sainte Vierge.
+
+«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement aveugle, et
+qui donne à tous l'exemple d'une résignation si calme et si douce,
+qu'on se sent touché rien qu'en le voyant.
+
+--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était donné par vous et béni
+par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espère que le
+crucifix me fera souvenir de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de
+la bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin Sauveur comme
+elle l'a aimé en ce monde et comme elle l'aime dans l'éternité.»
+
+Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant dans son sein,
+il dit à Jules:
+
+«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette
+croix et devant cette médaille.»
+
+Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse,
+présentant à Blaise une petite boîte, lui dit en le baisant au front:
+
+«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant;
+voici un très petit objet, mais qui te sera agréable et utile, je n'en
+doute pas.»
+
+Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boîte
+qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une
+joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, une belle montre en or avec sa
+chaîne.
+
+Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche pour faire partager
+son bonheur à son père et à sa mère.
+
+«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné Mme la comtesse.»
+
+Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de Blaise à la vue de
+la montre et de la chaîne. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher,
+de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de
+quelques minutes qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son
+beau cadeau.
+
+«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'écria Blaise,
+tant j'étais content. Vite que j'y coure.
+
+--Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le comte, qui l'avait
+rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fût aperçu; fais ton
+remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse,
+qui le reçut en souriant et l'embrassa bien affectueusement.
+
+--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous êtes trop
+bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais comment exprimer mon
+bonheur et ma reconnaissance.»
+
+Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le
+comte. Il se sentait si ému de tant de bontés, qu'il eut de la peine à
+contenir l'élan de sa reconnaissance.»
+
+«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes
+trop bons,... tous,... tous... Je ne mérite pas... Que le bon Dieu
+vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon
+Dieu m'exaucera. Il est si bon!»
+
+Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; quand il y fut parvenu,
+il rappela aux enfants que l'heure des vêpres approchait.
+
+«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on
+croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se
+peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois
+par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses
+créatures, c'est plus que je ne puis supporter.
+
+--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as
+souffert; et récompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait
+envoyées. Tu le remercieras à l'église, et nous joindrons nos
+remerciements aux tiens.»
+
+Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé son air de
+fête; les cloches sonnaient à grande volée; de tous côtés on voyait
+des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'église. Chacun
+saluait le comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se
+termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette belle et
+heureuse journée laissa des impressions chrétiennes et salutaires dans
+plus d'un coeur rebelle jusque-là à l'appel du bon Dieu.
+
+
+
+XXII
+
+CONCLUSION
+
+
+Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du
+comte: la vie qu'on menait au château était calme et heureuse; le
+service de Dieu n'y fut jamais négligé, non plus que le service des
+pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La
+fortune du comte passait tout entière à secourir les misères de ses
+semblables; il les considérait comme des frères appelés à partager les
+richesses qu'il tenait de la bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand,
+il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son
+homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit
+le respect qu'il devait à ses maîtres, qui étaient en même temps ses
+meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en
+grandissant, le modèle des jeunes personnes.
+
+Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. Jacques lui
+proposa avec l'autorisation de son père, de venir prendre la direction
+de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents,
+qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous
+les ans, passer quelques jours près de Jacques, qui le voyait toujours
+avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte.
+Un jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux familles
+par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait
+rencontrée souvent dans le monde, à Paris. Il lui dit que toute sa
+famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait déjà exprimé le
+même désir à Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les
+rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de
+Trénilly.
+
+Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les paroles qu'il
+avait entendues. Le comte et Jules les reçurent avec joie, et cette
+union, désirée par les deux familles, ne tarda pas à s'accomplir.
+
+Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au château de
+Trénilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas
+son ancien ami Blaise; tous deux étaient devenus des hommes, des
+chrétiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise
+était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les démêlés du
+pays; ce que M. Blaise avait décidé était religieusement exécuté.
+On le citait comme exemple à tous les jeunes gens du village et des
+environs; on recherchait son amitié, et on se sentait fier de son
+approbation.
+
+Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; il épousa la
+petite nièce du curé, qui lui apporta trente mille francs, dot
+considérable pour sa condition; elle avait été demandée par des jeunes
+gens bien plus riches et plus élevés en condition que Blaise, mais
+elle les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle
+n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités aimables
+avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de
+la dot de Blaise, et la comtesse des présents de noce et de
+l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée
+à une jolie maison au bout du village, tout près du château. La
+comtesse meubla la maison et donna à la mariée toutes ses belles
+toilettes des fêtes et dimanches.
+
+Le repas de noce fut donné par le comte dans son château.
+
+Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une vive affection à
+un frère aîné de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments,
+consentit avec plaisir à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent
+fort heureux pendant plusieurs années, après lesquelles Hélène eut la
+douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle résolut de se
+consacrer entièrement au service des pauvres, en fondant des oeuvres
+de charité. Elle établit une salle d'asile et une école dirigées
+par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures
+entières, aidée et accompagnée par ses parents.
+
+C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, heureuse et
+unie, aimée et estimée de tous.
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES
+
+CHAPITRE II.--PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU
+
+CHAPITRE III.--LA RÉPARATION ET LA RECHUTE
+
+CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME
+
+CHAPITRE V.--UN MALHEUR
+
+CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT
+
+CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES
+
+CHAPITRE VIII.--LES FLEURS
+
+CHAPITRE IX.--LES POULETS
+
+CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES
+
+CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT
+
+CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VÉRITÉ
+
+CHAPITRE XIII.--LE REMORDS
+
+CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES
+
+CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC
+
+CHAPITRE XVI.--L'OBÉISSANCE
+
+CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE
+
+CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRÉNILLY
+
+CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE
+
+CHAPITRE XX.--L'ÉPREUVE
+
+CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR
+
+CHAPITRE XXII.--CONCLUSION
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE ***
+
+***** This file should be named 11434-8.txt or 11434-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/4/3/11434/
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+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
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