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diff --git a/old/11434-8.txt b/old/11434-8.txt new file mode 100644 index 0000000..91ad686 --- /dev/null +++ b/old/11434-8.txt @@ -0,0 +1,8592 @@ +The Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Pauvre Blaise + +Author: Comtesse de Ségur + +Release Date: March 4, 2004 [EBook #11434] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + +COMTESSE DE SÉGUR NÉE ROSTOPCHINE + + +PAUVRE BLAISE + + + +A MON PETIT-FILS PIERRE DE SEGUR + +_Cher enfant, voici un excellent garçon, sage et pieux comme toi, qui +te demande une place dans ta bibliothèque. Tu ne repousseras pas sa +prière et tu lui donneras un poste de faveur en l'honneur de ses +vertus et de ta grand'mère._ + +COMTESSE DE SÉGUR, née ROSTOPCHINE. + +Paris, 1861. + + + +PAUVRE BLAISE + + + + +I + +LES NOUVEAUX MAITRES + + +Blaise était assis sur un banc, le menton appuyé dans sa main gauche. +Il réfléchissait si profondément qu'il ne pensait pas à mordre dans +une tartine de pain et de lait caillé que sa mère lui avait donnée +pour son déjeuner. + +«A quoi penses-tu, mon garçon? lui dit sa mère. Tu laisses couler à +terre ton lait caillé, et ton pain ne sera plus bon. + +BLAISE + +Je pensais aux nouveaux maîtres qui vont arriver, maman, et je cherche +à deviner s'ils sont bons ou mauvais. + +MADAME ANFRY + +Que tu es nigaud! Comment veux-tu deviner ce que sont des maîtres que +personne de chez nous ne connaît? + +BLAISE + +On ne les connaît pas ici, mais les garçons d'écurie qui sont arrivés +hier avec les chevaux les connaissent, et ils ne les aiment pas. + +MADAME ANFRY + +Comment sais-tu cela? + +BLAISE + +Parce que je les ai entendus causer pendant que je les aidais à +arranger leurs harnais; ils disaient que M. Jules, le fils de M. le +comte et de Mme la comtesse, les ferait gronder s'il ne trouvait pas +son poney et sa petite voiture prêts à être attelés; ils avaient l'air +d'avoir peur de lui. + +MADAME ANFRY + +Eh bien, cela prouve-t-il qu'il soit méchant et que les maîtres sont +mauvais? + +BLAISE + +Quand de grands garçons comme ces gens d'écurie ont peur d'un petit +garçon de onze ans, c'est qu'il leur fait du mal. + +MADAME ANFRY + +Quel mal veux-tu que leur fasse un enfant? + +BLAISE + +Ah! voilà! C'est qu'il va se plaindre, et que son père et sa mère +l'écoutent, et qu'ils grondent les pauvres domestiques. Je dis, moi, +que c'est méchant. + +MADAME ANFRY + +Et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Tu n'es pas leur domestique; tu +n'as pas à te mêler de leurs affaires. Reste tranquille chez toi, et +ne va pas te fourrer au château comme tu faisais toujours du temps de +M. Jacques. + +BLAISE + +Ah! mon pauvre petit M. Jacques! En voilà un bon et aimable comme on +n'en voit pas souvent. Il partageait tout avec moi; il avait toujours +une petite friandise à me donner: une poire, un gâteau, des cerises, +des joujoux; et puis, il était bon et je l'aimais! Ah! je l'aimais!... +Je ne me consolerai jamais de son départ.» + +Et Blaise se mit à pleurer. + +MADAME ANFRY + +Voyons, Blaise, finis donc! Quand tu pleurerais tout ce que tu as +de larmes dans le corps, ce n'est pas cela qui les ferait revenir. +Puisque son père a vendu aux nouveaux maîtres, c'est une affaire +faite, et tes larmes n'y peuvent rien, n'est-ce pas? Moi aussi, je +regrette bien M. et Mme de Berne, et tu ne me vois pourtant pas +pleurer...» + +Mme Anfry fut interrompue par le claquement d'un fouet et une voix +forte qui appelait: + +«Holà! le concierge! Personne ici?» + +Mme Anfry accourut; un domestique à cheval et en livrée était à la +grille fermée. + +«C'est vous qui êtes concierge, ici? Tenez la grille ouverte; M. le +comte arrive dans cinq minutes, dit-il d'un air insolent. + +--Oui, Monsieur, répondit Mme Anfry en saluant. + +--Tout est-il en état au château? + +--Dame! Monsieur, j'ai fait de mon mieux pour satisfaire les maîtres, +répondit timidement Mme Anfry. + +--C'est bon, c'est bon», reprit le domestique en fouettant son cheval. + +Mme Anfry ouvrit la grille tout en suivant des yeux le domestique, qui +galopait vers le château. + +«Il n'est guère poli, celui-là, murmura-t-elle; il aurait pu tout de +même parler plus honnêtement. Blaise, mon garçon, continua-t-elle plus +haut, cours au château et préviens ton père que les nouveaux maîtres +arrivent, qu'il vienne vite me rejoindre pour les recevoir à la +grille. + +--Où le trouverai-je, maman? dit Blaise. + +--Dans les chambres du château, qu'il arrange et nettoie depuis ce +matin; va, mon garçon, va vite.» + +Blaise partit en courant; il entra dans le vestibule, où il trouva +cinq ou six domestiques qui allaient et venaient d'un air effaré. + +«Halte-là, petit! lui cria un des domestiques; les blouses ne passent +pas. Qui demandes-tu? + +--Je cherche mon père, Monsieur, pour recevoir les maîtres, répondit +Blaise. Maman m'a dit qu'il était au château.» + +Et Blaise voulut entrer dans l'appartement; le domestique le saisit +par le bras: + +LE DOMESTIQUE + +Je t'ai dit, gamin, qu'on ne passait pas en blouse. Ton père n'est +pas au château; ce n'est pas sa place ni la tienne non plus. Va le +chercher ailleurs. + +BLAISE + +Mais pourtant maman m'a dit... + +LE DOMESTIQUE + +Vas-tu finir et t'en aller, raisonneur! Si tu ajoutes un mot, je +t'époussetterai les épaules du manche de mon plumeau.» + +Le pauvre Blaise se retira le coeur un peu gros, et retourna +tristement à la grille, où l'attendait sa mère. + +«Ils n'ont pas voulu me laisser entrer, maman; ils ont dit que papa +n'était pas au château, et que je n'y pouvais pas entrer en blouse. Du +temps de M. Jacques, j'y entrais bien, pourtant. + +--Je crains que tu n'aies deviné juste, mon pauvre Blaise, dit Mme +Anfry en soupirant. On dit: _tels maîtres, tels valets_. Les valets ne +sont pas bons, il se pourrait que les maîtres ne le fussent pas non +plus... Comment allons-nous faire? Ils ne seront pas contents si ton +père n'est pas ici pour les recevoir. Un concierge doit être à sa +grille. + +BLAISE + +Voulez-vous que je retourne au château, maman? Je le trouverai +peut-être aux écuries. + +MADAME ANFRY + +Trop tard, mon ami, trop tard; j'entends claquer des fouets. Ce sont +les maîtres qui arrivent.» + +Comme elle achevait ces mots, elle vit accourir Anfry, essoufflé et +suant, juste au moment où un nuage de poussière annonçait l'approche +de la voiture de poste. + +Anfry se plaça, le chapeau à la main, d'un côté de la grille; Mme +Anfry se rangea avec Blaise de l'autre côté: la berline attelée de +quatre chevaux de poste apparut, tourna au galop et enfila l'avenue +du château. Elle passa si rapidement que Blaise eut à peine le temps +d'apercevoir un monsieur et une dame au fond de la voiture, un petit +garçon et une petite fille sur le devant. Ils passèrent sans répondre +aux révérences de Mme Anfry et aux saluts du concierge; la petite +fille seule salua. + +Quand la voiture fut hors de vue, le mari et la femme se regardèrent +d'un air chagrin; ils fermèrent lentement la grille, rentrèrent sans +mot dire dans leur maison et s'assirent près d'une table sur laquelle +était préparé leur frugal dîner. Blaise vint les rejoindre et, de même +que ses parents, se plaça silencieusement près de la table. + +«Mon ami, dit enfin Mme Anfry, comment trouves-tu les domestiques des +nouveaux maîtres? + +--Mauvais, répondit Anfry; grossiers, mauvaises langues. Mauvais, +répéta-t-il en soupirant. + +MADAME ANFRY + +Blaise craint que les maîtres ne soient guère meilleurs. + +ANFRY + +Cela se pourrait bien! Ce ne sera pas comme avec les anciens qui n'y +sont plus. Blaise, mon garçon, ajouta-t-il en se tournant vers lui, ne +va pas au château; n'y va que si on te demande, et restes-y le moins +possible. + +BLAISE + +C'est bien ce que je compte faire, papa; je n'ai pas du tout envie +d'y aller. Quand mon cher petit M. Jacques y demeurait, c'était bien +différent; je l'aimais et il voulait toujours m'avoir... Je ne le +reverrai peut-être jamais! Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc triste +d'aimer des gens qui vous quittent.» + +Et le pauvre Blaise versa quelques larmes. + +ANFRY + +Allons, Blaise, du courage, mon garçon! Qui sait? tu le reverras +peut-être plus tôt que tu ne penses. M. de Berne m'a bien promis qu'il +tâcherait de me placer dans son autre terre, où il va habiter. + +BLAISE + +Et puis il la vendra encore, et il nous faudra encore changer de +maîtres. + +ANFRY + +Mais non; tu ne sais pas et tu parles comme si tu savais. L'autre +terre est une terre de famille, qui ne doit jamais être vendue; tandis +que celle-ci était de la famille de Madame, et ils ne pouvaient pas +habiter deux terres à la fois. Est-ce vrai? + +--A quoi sert de parler de tout cela? dit Mme Anfry. Mangeons notre +dîner; veux-tu du fromage, Blaisot, en attendant la salade aux oeufs +durs?» + +Blaise accepta le fromage, puis la salade, et, tout en soupirant, il +mangea de bon appétit, car, à onze ans, on pleure et on mange tout à +la fois. + +Le reste du jour se passa tranquillement pour la famille du concierge; +personne ne les demanda. Quand la nuit fut venue, ils mirent les +verrous à la grille, le concierge fit sa tournée pour voir si tout +était bien fermé, et il rentra pour se coucher. Sa femme et son fils +dormaient déjà profondément. + + + +II + +PREMIERE VISITE AU CHATEAU + + +«M. le comte demande le concierge», dit d'une voix impérieuse un des +domestiques du château. + +C'était de grand matin. Mme Anfry faisait son ménage, Blaise nettoyait +la vaisselle, et Anfry était allé scier du bois pour les fourneaux de +la cuisine et de la lingerie. + +Le domestique avait ouvert bruyamment la porte et restait sur le +seuil; il regardait le modeste mobilier du concierge. + +«Votre mobilier ne fait pas honneur à vos anciens maîtres, dit le +valet en ricanant; si M. le comte passait par ici, il vous ferait bien +vite changer tout cela. + +--Qu'est-ce que vous trouvez à mon mobilier qui parle contre les +anciens maîtres? répondit vivement Mme Anfry. Est-ce qu'il y manque +quelque chose? Tout n'est-il pas en bon état? C'était de bons maîtres, +ceux qui n'y sont plus, et je n'en demande pas de meilleurs au bon +Dieu. + +LE DOMESTIQUE + +Ha! ha! le bon Dieu! Comme s'il se mêlait d'un concierge et de son +mobilier. + +MADAME ANFRY + +Le bon Dieu se mêle de tout, et d'un pauvre concierge tout comme d'un +prince et d'un roi; et je n'entends pas qu'on se raille du bon Dieu +chez moi, entendez-vous bien! + +LE DOMESTIQUE + +Voyons, voyons, Madame la concierge, il ne faut pas vous emporter pour +un mot dit en plaisanterie; mais M. le comte demande le concierge et +je ne le vois pas ici. + +MADAME ANFRY + +Il est au château à scier du bois; allez le chercher là-bas, vous lui +ferez la commission. + +LE DOMESTIQUE + +Si vous y envoyiez votre garçon, cela me donnerait le temps d'aller +faire un tour au village et de faire connaissance avec les cafés. + +MADAME ANFRY. + +Mon garçon n'a que faire au château; on lui a dit hier qu'on n'y +entrait pas en blouse; il ne se mettra pas en prince pour y aller, et +il n'ira pas. + +LE DOMESTIQUE. + +Vous êtes maussade, Madame la concierge; mais prenez-y garde, on +pourrait bien chercher à vous remplacer et à vous faire partir. + +MADAME ANFRY + +Comme vous voudrez. Si les maîtres sont comme les valets, je ne tiens +pas à y rester; nous sommes connus dans le pays, et nous ne manquerons +pas de travail ni de place, mon mari et moi.» + +Le domestique vit qu'il n'y avait rien à gagner en continuant la +conversation; il se retira en grommelant, et remonta lentement +l'avenue du château. Il trouva le concierge au bûcher, comme le lui +avait dit Mme Anfry. + +«M. le comte vous demande, lui dit-il brusquement. + +--Je ne suis guère en toilette pour me présenter chez M. le comte, +répondit Anfry. + +--Puisqu'il vous demande, c'est qu'il vous veut comme vous êtes, +reprit le domestique d'un ton bourru. + +--C'est vrai», se borna à répondre Anfry. + +Et, laissant son travail, il remit sa veste, secoua la poussière de +ses pieds, et se dirigea vers le château. + +«Où allez-vous? lui dit rudement un domestique qui balayait +l'escalier. + +--M. le comte m'a fait demander. + +--Est-ce bien sûr?... Passez alors, quoique vous soyez bien mal vêtu +pour paraître devant M. le comte. + +--Qu'à cela ne tienne; j'aime autant ne pas y aller.» + +Et Anfry se mit à redescendre l'escalier qu'il avait monté à moitié. + +«Mais non, je ne dis pas cela. Puisque M. le comte vous a demandé, +c'est qu'il veut vous voir. + +--Alors, gardez vos réflexions pour vous», dit Anfry en remontant +l'escalier. + +Il arriva à la porte du comte de Trénilly et frappa discrètement. + +«Entrez!» lui cria-t-on. + +Anfry entra; il vit un homme de trente-cinq à trente-six ans, d'assez +belle apparence, l'air hautain, mais le regard assez doux. Anfry +salua; le comte répondit par un léger signe de tête. + +«Vous avez des enfants? dit-il d'un ton bref. + +ANFRY + +Un seul, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Garçon ou fille? + +ANFRY + +Garçon. + +LE COMTE + +Quel âge? + +ANFRY + +Onze ans. + +LE COMTE + +Envoyez-le au château. + +ANFRY + +Pour quel service, Monsieur le comte? + +LE COMTE + +Pour le mien, parbleu, puisque je vous dis de me l'envoyer. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte, mais je ne comprends pas comment mon garçon +de onze ans pourrait faire le service de Monsieur le comte. Et s'il +faut tout dire, je n'aimerais pas à le mettre en contact avec vos +gens. + +LE COMTE + +Et pourquoi, s'il vous plaît? Le fils de mon concierge est-il trop +grand seigneur pour se trouver avec mes gens? + +ANFRY + +Au contraire, Monsieur le comte, il ne serait pas assez grand seigneur +pour eux; ils l'ont chassé hier, ils le chasseraient bien encore. + +--Je voudrais bien voir cela, s'écria le comte avec colère, quand ce +serait par mon ordre qu'il viendrait ici. + +ANFRY + +Enfin, Monsieur le comte, mon garçon pourrait voir et entendre des +choses qui me feraient de la peine en lui faisant du mal, et j'aime +autant qu'il reste à la maison et qu'il n'entre pas au château.» + +Le comte fut étonné de cette résistance. Il regarda attentivement +le concierge et parut frappé de l'air décidé, mais franc, ouvert et +honnête, qui donnait à toute sa personne quelque chose qui commandait +le respect. Il hésita quelques instants, puis il reprit d'un ton plus +doux: + +«C'était pour mon fils que je vous demandais le vôtre; mais peut-être +avez-vous raison... Quand mon fils voudra jouer avec votre garçon, il +ira le chercher chez vous. Au revoir, ajouta-t-il en faisant de la +main un geste d'adieu. Quel est votre nom? + +--Anfry, Monsieur le comte, à votre service, quand il vous plaira.» + +Anfry sortit, redescendit l'escalier et fut arrêté dans le vestibule +par des domestiques, curieux de savoir ce que leur maître avait pu +vouloir à un homme d'aussi petite importance qu'un concierge de +château; Anfry leur répondit brièvement, sans s'arrêter, et rentra +chez lui. + +Blaise était devant la grille; il époussetait et nettoyait quand son +père rentra. + +«As-tu vu le garçon de M. le comte? lui demanda Anfry. + +BLAISE + +Non, papa; je n'ai vu personne, qu'un domestique, qui est venu me dire +d'aller voir M. Jules. + +ANFRY + +Tu n'y as pas été, j'espère bien? + +BLAISE + +Non, papa, vous me l'aviez défendu; d'ailleurs, je n'ai guère envie +de lier connaissance avec ce M. Jules. Je me figure qu'il ne doit pas +être bon. + +--Tu pourrais avoir raison; travaille, va à l'école, ce sera mieux +pour toi que courailler et paresser toute la journée. En attendant, va +me chercher ma serpe que j'ai laissée au bûcher; il y a des branches +qui avancent sur la grille et qui gênent pour l'ouvrir. Je veux les +couper.» + +Blaise, toujours prompt à obéir, partit en courant; il entra au bûcher +et y trouva Jules de Trénilly, qui essayait de couper des rognures de +bois avec la serpe, qu'il avait ramassée. + +«Voulez-vous me donner cette serpe, Monsieur? lui dit Blaise poliment. + +JULES + +Elle n'est pas à toi, je ne te la rendrai pas. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur, elle est à papa; il m'a envoyé pour la chercher. + +JULES + +Je te dis que j'en ai besoin; laisse-moi tranquille. + +BLAISE + +Mais papa en a besoin aussi, je dois la lui rapporter. + +JULES + +Vas-tu me laisser tranquille; tu m'ennuies.» + +Blaise insista encore pour avoir sa serpe; Jules continuait à la +refuser; Blaise s'approcha pour la retirer des mains de Jules, qui se +mit en colère et menaça de la lancer à la tête de Blaise. Il fit, en +effet, le mouvement de la jeter; la serpe, trop lourde, retomba sur +son pied et lui fit une entaille au soulier, au bas et à la peau; +Jules se mit à crier; Michel, le garçon d'écurie, accourut et +s'effraya en voyant du sang au pied de son jeune maître. + +«Comment vous êtes-vous blessé, Monsieur Jules? lui demanda-t-il. + +JULES, _criant_ + +C'est ce méchant garçon qui m'a fait mal. Il m'a coupé avec la serpe. + +MICHEL, _avec rudesse_ + +Méchant garnement! que viens-tu faire ici? Tu es le fils du concierge; +va à ta niche et n'en sors pas... Ne pleurez pas, pauvre Monsieur +Jules; nous allons bien faire gronder ce mauvais sujet qui vous a fait +mal. + +JULES + +Tu diras, Michel, qu'il m'a donné un coup de serpe. + +MICHEL + +Mais est-ce bien vrai? Je n'ai rien vu, moi. + +JULES + +C'est égal, dis toujours, puisque c'est sa faute; si tu ne veux pas, +je dirai que c'est toi, et je te ferai chasser. + +MICHEL + +Non, non, Monsieur Jules, non, non, il ne faut pas me faire chasser; +je dirai comme vous me l'ordonnez.» + +Et Michel prit Jules dans ses bras et l'emporta au château. + +Le pauvre Blaise était resté immobile, stupéfait. Enfin il ramassa la +serpe et se dit: + +«Faut-il que ce garçon soit méchant! Je vais vite tout raconter à +papa, pour qu'il connaisse la vérité et qu'il sache bien que ce n'est +pas moi qui l'ai blessé.» + +Il courut vers la grille; son père l'attendait avec impatience. + +«Tu y as mis du temps, mon garçon, dit-il en recevant la serpe. +Qu'est-ce qui t'a retenu si longtemps?» + +Blaise, tout essoufflé, raconta à son père ce qui s'était passé; il +avait à peine terminé son récit, que M. de Trénilly parut en haut de +l'avenue, marchant d'un pas précipité vers la grille. + +«Anfry! cria-t-il avec colère, amenez-moi ce petit drôle, qui s'est +caché dans la maison quand il m'a aperçu.» + +Anfry marcha seul vers M. de Trénilly. + +«Monsieur le comte, dit-il le chapeau à la main, je crois savoir ce +qui vous amène ici, et je sais que mon fils n'est pas coupable de ce +qui est arrivé. + +M. DE TRÉNILLY + +Comment, pas coupable? Mon fils a au pied une grande entaille que lui +a faite votre garçon avec sa serpe, et vous trouvez qu'il n'est pas +coupable? + +ANFRY + +Ce n'est pas mon garçon, c'est le vôtre qui se l'est faite lui-même. + +M. DE TRÉNILLY + +Ceci est trop fort, par exemple! Me faire croire que mon fils s'est +coupé pour le plaisir d'avoir une plaie et d'en souffrir pendant huit +jours. + +ANFRY + +Non, Monsieur le comte, mais par imprudence et par colère.» + +Alors Anfry raconta à M. de Trénilly ce que venait de lui apprendre +Blaise. + +«Faites-le venir, dit M. de Trénilly, je veux l'entendre raconter à +lui-même.» + +Anfry alla chercher Blaise, qu'il trouva blotti derrière un rideau. + +ANFRY + +Allons, Blaisot, viens parler à M. le comte; il veut que tu lui +racontes ce qui s'est passé avec M. Jules. + +BLAISE + +Oh! papa, j'ai peur. Il a l'air en colère; il va me battre. + +ANFRY + +Te battre! Sois tranquille, mon garçon, je suis là, moi; s'il fait +mine de te toucher, je t'emmène et nous quitterons la maison, +seulement le temps d'emporter nos effets.» + +Blaise sortit de sa cachette et, tout tremblant, suivit son père, qui +l'emmena devant M. de Trénilly. Blaise n'osait lever les yeux; M. de +Trénilly le regardait avec colère. + +«Raconte-moi comment mon fils a reçu sa blessure, dit-il enfin avec +dureté. + +BLAISE + +Il ne voulait pas me rendre la serpe que papa m'avait envoyé chercher, +Monsieur; j'ai insisté, il s'est fâché, il a voulu m'en donner un +coup; la serpe est lourde, elle est retombée malgré lui et l'a blessé +au pied. + +M. DE TRÉNILLY + +Tu mens! je te dis que tu mens! + +BLAISE, _vivement_ + +Non, Monsieur, je ne mens pas; je ne mens jamais. Si j'avais blessé M. +Jules, je l'aurais dit sans attendre qu'on me le demandât.» + +L'honnête indignation de Blaise parut faire impression sur M. de +Trénilly; il regarda alternativement Blaise et Anfry, et s'en alla en +se disant à mi-voix: + +«C'est singulier! Il a l'air franc et honnête; mais pourquoi Jules +aurait-il fait ce conte, et pourquoi Michel l'aurait-il soutenu?... +C'est ce que je vais tâcher de me faire expliquer...» + +Quand il fut parti, Anfry rentra avec Blaise et lui répéta la défense +d'aller au château sans nécessité. + + + +III + +LA RÉPARATION ET LA RECHUTE + + +Huit jours après, Blaise était dans le jardin avec son père; ils +bêchaient tous deux une plate-bande de salades, lorsque la voix de M. +de Trénilly se fit entendre; il appelait Anfry. + +«Me voici, Monsieur le comte», répondit Anfry; et il courut vers le +comte, qui tenait Jules par la main. + +«Anfry, dit le comte, voici Jules qui vient faire ses excuses à votre +garçon pour ce qui s'est passé la semaine dernière: votre garçon avait +raison, c'est Michel qui a menti; Jules s'est blessé lui-même, il l'a +avoué, et il est bien fâché d'avoir accusé à tort votre garçon; de +peur d'être grondé pour avoir touché la serpe, il a fait un mensonge +et une méchanceté, mal conseillé par Michel, que j'ai renvoyé de mon +service et qui est retourné dans son pays; Jules ne recommencera pas, +il me l'a bien promis. Jules, va chercher Blaise; tu le lui diras +toi-même.» + +Jules alla à pas lents dans le potager où travaillait Blaise; il était +honteux des excuses que son père lui avait ordonné de faire, et il ne +savait de quelle manière commencer. Il restait immobile et silencieux +devant Blaise, qui le regardait d'un air surpris. + +«Qu'y a-t-il pour votre service, Monsieur Jules? lui demanda-t-il +enfin. + +--Rien, répondit Jules. + +--Mais puisque vous êtes venu ici près de moi, Monsieur Jules, c'est +que vous avez besoin de moi. + +--Non, répondit Jules. + +BLAISE + +Alors je vais me remettre à bêcher, sauf votre respect, Monsieur +Jules. Papa n'aime pas que je perde mon temps. + +JULES, _avec embarras_ + +Blaise! + +BLAISE + +Monsieur Jules. + +JULES, _très embarrassé_ + +Blaise!... Je suis venu... Papa m'a dit... Je ne sais pas comment +dire... Je veux..., non, je dois... te demander pardon. + +BLAISE, _avec surprise_ + +A moi, pardon! et de quoi donc? + +JULES + +Pour l'autre jour..., la serpe... Michel..., tu te souviens bien? + +BLAISE + +Ah! pour le mensonge! Tiens, je n'y pensais plus. Je ne vous en veux +pas bien sûr, Monsieur Jules, et je suis bien fâché que vous ayez pris +la peine de faire des excuses. C'est juste, à la vérité, mais cela +coûte, et je vous en remercie.» + +Jules, enchanté de se trouver débarrassé de cette tâche pénible, +releva la tête, qu'il avait tenue baissée, et, regardant la bonne +figure réjouie de Blaise, il lui proposa de venir jouer avec lui au +château. + +BLAISE + +Cela, c'est impossible, Monsieur Jules, car papa m'a défendu d'y +aller. + +JULES + +Pourquoi donc? + +BLAISE + +Il dit que ce n'est pas ma place, que je ne dois pas m'habituer à +fainéanter, mais à l'aider par mon travail. + +JULES + +Oh! que c'est ennuyeux! Attends, je vais le demander à papa.» + +Jules courut à M. de Trénilly et lui demanda la permission d'emmener +Blaise. + +LE COMTE + +Je ne demande pas mieux, mon ami, je suis bien aise que tu joues avec +Blaise, qui me semble être un bon et brave garçon. + +JULES + +C'est que son père veut qu'il travaille, et ne veut pas qu'il vienne +au château. + +LE COMTE + +Son père a raison, mais il lui donnera bien un congé pour terminer +votre raccommodement.--Nous donnez-vous Blaise pour l'après-midi, +Anfry; nous vous le renverrons ce soir. + +ANFRY + +Je n'ai rien à refuser à Monsieur le comte, pourvu que Blaise ne gêne +pas. Je vais l'amener tout à l'heure, quand il sera nettoyé et qu'il +aura changé de vêtements. + + +LE COMTE + +Pourquoi faire, changer de vêtements? Laissez-lui sa blouse; ce n'est +pas fête aujourd'hui. + +ANFRY + +C'est fête pour lui, Monsieur le comte, puisque c'est la première +fois qu'il est admis près de Monsieur le comte et de M. Jules. Mais, +puisque Monsieur le comte l'aime mieux ainsi, il ira en blouse.» + +Et il alla au jardin, où Blaise bêchait toujours. + +«Blaisot, va te débarbouiller les mains et le visage, et donner un +coup de peigne à tes cheveux. Tu vas accompagner M. Jules et jouer +avec lui au château.» + +Blaise rougit, moitié de peur et moitié de plaisir, et courut se +débarbouiller au baquet. Quand il fut lavé, peigné, il alla rejoindre +Jules et le comte, qui l'attendaient dans l'avenue. Ils marchaient +devant; Blaise suivait; il n'était pas à son aise, il n'osait parler, +et il aurait voulu pouvoir retourner à sa bêche et à son jardin. En +arrivant au perron, ils trouvèrent la comtesse avec sa fille qui les +attendaient. + +«Vous amenez Blaise! dit la comtesse en s'avançant vers eux. Je suis +bien aise de le connaître; on m'a dit du bien de lui. N'aie pas peur, +petit, ajouta-t-elle, Hélène ne te mangera pas, et Jules sera content +de jouer avec un garçon de son âge. + +--Je n'ai pas peur, Madame, dit Blaise; seulement je ne suis pas à mon +aise. + +--Eh bien, tu vas t'y mettre en nous aidant à bêcher et à arranger +notre jardin, Blaise, dit Hélène avec un sourire aimable. Venez avec +moi, Jules et Blaise, et mettons-nous à l'ouvrage.» + +Et, passant entre eux deux, elle les prit chacun par la main et courut +vers un petit jardin que M. de Trénilly leur avait fait arranger près +du château. + +«Mais il n'y a rien dans votre jardin, dit Blaise. + +HÉLÈNE + +C'est précisément pour cela que nous voulons l'arranger: tu vas nous +aider. + +BLAISE + +Qu'est-ce que vous voulez y mettre: des fleurs ou des légumes? + +--Des fleurs! s'écria Hélène; j'aime tant les fleurs! + +--Des légumes! s'écria Jules! les fleurs m'ennuient. + +HÉLÈNE + +Des fleurs seraient bien plus jolies et viendraient plus vite. + +JULES + +Des légumes sont bien plus utiles; d'ailleurs, je veux des légumes, et +si tu mets des fleurs; je les arracherai. + +HÉLÈNE. + +Fais comme tu voudras; je sais qu'il faut toujours te céder. + +BLAISE. + +Pourquoi faut-il que vous cédiez, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Pour ne pas être battue par lui et grondée par papa, qui croit tout ce +que Jules lui dit. + +JULES + +Allons, vite à l'ouvrage! Bêchez, ratissez, pendant que je vais +chercher des graines au jardin.» + +Blaise avait envie de résister à Jules et de soutenir Hélène; mais il +n'osa pas, et, prenant une bêche, il se mit à l'ouvrage avec une telle +ardeur que le jardin fut retourné en moins d'une demi-heure; Hélène +l'aidait, mais moins vivement. + +Jules revint avec un sac plein de graines de toute espèce de légumes. + +«Voilà, dit-il, des choux-fleurs, des pois, des radis, des asperges, +des navets, des carottes, des laitues, des cardons, des épinards... + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, tout cela doit être semé sur couche et repiqué +quand c'est levé. + +JULES + +Du tout, du tout, je ne veux pas; je veux semer les graines dans mon +jardin. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Monsieur Jules; mais il faudra les attendre bien +longtemps. + +JULES + +C'est égal, je veux les semer; j'aime mieux attendre.» + +Hélène ne disait rien; elle était habituée aux caprices de son frère; +sa bonté et sa douceur la portaient à toujours lui céder pour éviter +les disputes. Blaise hochait la tête, mais se taisait, voyant Hélène +consentir de bonne grâce à sacrifier les fleurs qu'elle avait +désirées. Avec sa bêche il fit des traînées de petites rigoles, dans +lesquelles Jules semait la graine. + +BLAISE + +Qu'avez-vous semé par ici, Monsieur Jules? + +JULES + +Je n'en sais rien; j'ai tout mêlé. + +HÉLÈNE + +Mais comment sauras-tu où sont les radis, les choux-fleurs, les +carottes, et le reste? + +JULES + +Je les reconnaîtrai bien en les mangeant. + +HÉLÈNE + +Mais quand nous voudrons manger des radis, comment les +trouverons-nous? + +JULES + +Ah! je n'en sais rien! Tu m'ennuies avec tes raisonnements. + +BLAISE + +Ecoutez, Monsieur Jules, vous n'êtes pas raisonnable; ce ne sera pas +un jardin, cela; on n'y verra rien pendant plus d'une quinzaine. +Laissez votre soeur y mettre quelques fleurs. + +JULES, _frappant du pied_ + +Non, non, non, je ne veux pas; je n'aime pas les fleurs, et je n'en +mettrai pas.» + +Hélène était rouge; elle avait envie de pleurer, Blaise en eut pitié +et lui dit: + +«Ne vous affligez pas, Mademoiselle, je vous arrangerai un autre +jardin, et je vous y planterai de belles fleurs toutes venues. + +HÉLÈNE + +Merci, Blaise, tu es bien bon. + +JULES + +Et moi! je suis donc mauvais, moi? + +HÉLÈNE + +Tu n'es pas mauvais, mais Blaise est très bon. + +JULES, _avec colère_ + +Je ne veux pas que Blaise soit meilleur que moi; je ne veux pas que tu +le dises. + +HÉLÈNE + +Je ne le dirai pas si cela te contrarie, mais... + +JULES, _de même_ + +Mais quoi? + +HÉLÈNE + +Mais... Blaise est très bien.» + +Jules se mit à crier, à taper des pieds; il courut pour battre Hélène; +elle se sauva; il s'élança sur Blaise, qui esquiva le coup en sautant +lestement de côté. Jules tomba sur le nez et redoubla ses cris; la +bonne d'Hélène accourut. + +«Qu'y a-t-il? pourquoi ces cris? + +JULES, _pleurant_ + +Blaise est méchant; il veut arracher mes légumes pour mettre des +fleurs; ils disent que je suis méchant; c'est lui qui est méchant, il +veut arracher mes légumes. + +LA BONNE + +Pourquoi contrariez-vous M. Jules, et comment osez-vous lui arracher +ses légumes, Blaise? + +BLAISE + +Je vous assure, Madame, que je ne veux rien arracher, et que je ne +veux pas contrarier M. Jules. C'est lui-même qui se contrarie. + +LA BONNE + +C'est cela! toujours la même chanson! C'est M. Jules qui se fait +pleurer lui-même, n'est-ce pas?» + +Blaise voulut répondre, mais la bonne ne lui en laissa pas le temps; +elle le saisit par le bras, le fit pirouetter et lui ordonna de s'en +aller chez lui et de ne plus revenir. Blaise partit sans mot dire, se +promettant bien de refuser à l'avenir toute invitation du château. + + + +IV + +LE CHAT-FANTOME + + +Blaise était courageux; il n'avait pas peur de l'obscurité, et, quand +il faisait beau, il aimait à se promener tout seul, le soir, dans les +prairies traversées par un joli ruisseau. + +Qu'est-ce qui lui plaisait tant dans la prairie? + +D'abord il était seul, il allait où il voulait; ensuite, en suivant le +chemin qui bordait le ruisseau, il voyait une longue rangée de fours à +plâtre creusés dans la montagne qui borde les prés et la grande route. +Ces fours étaient en feu tous les soirs; il en sortait des gerbes +d'étincelles; les hommes occupés à enfourner du bois dans ces brasiers +lui semblaient être des diables au milieu des flammes de l'enfer. +Un autre enfant aurait eu peur, mais Blaise n'était pas si facile à +effrayer; il s'arrêtait et regardait avec bonheur ces feux allumés, +ces longues traînées d'étincelles, ces hommes armés de fourches +attisant le feu. Il suivait tout doucement la rivière jusqu'au moulin, +dont il traversait la cour pour revenir par la grande route, en +longeant les fours à chaux. + +Quelques jours après sa première visite au château, Blaise se +préparait à faire sa promenade favorite, lorsqu'il vit accourir Jules. + +«Blaise! Blaise! lui cria-t-il, veux-tu venir jouer avec moi? Je suis +seul, je m'ennuie. + +--Merci, Monsieur Jules, répondit Blaise, je vais me promener dans +la prairie; je ne veux pas venir chez vous, pour que vous inventiez +encore quelque histoire qui me fasse gronder! + +JULES + +Oh! Blaise, je t'en prie, viens; je serai très bon, je ne dirai rien +du tout à personne. + +BLAISE + +Non, Monsieur Jules, j'aime mieux me promener que jouer. + +JULES + +Alors j'irai avec toi. + +BLAISE + +Je ne veux pas vous emmener sans la permission de votre papa, Monsieur +Jules. + +JULES + +Laisse donc! quelle sottise! Crois-tu que papa et maman me tiennent en +laisse comme un chien de chasse? Je veux aller avec toi, et j'irai.» + +Blaise, ne pouvant empêcher Jules de l'accompagner, se décida à le +laisser venir, et ils partirent ensemble, Jules enchanté de sortir du +jardin, qui l'ennuyait, et Blaise ennuyé d'avoir Jules pour compagnon. + +La lune commençait à se lever et à éclairer le sentier. Les fours +étaient tous allumés; Jules eut peur d'abord; mais les explications de +Blaise le rassurèrent; il ne se lassait pas de regarder les fours et +les hommes travaillant à entretenir le feu. Ils arrivèrent ainsi au +moulin. Blaise voulut ouvrir la grille pour traverser la cour, comme +il en avait l'habitude; deux énormes dogues accoururent en aboyant dès +qu'il mit la main sur la grille; ils montraient deux rangées de dents +formidables. Jules eut peur; Blaise appela, personne ne répondit; +il passa la main dans les barreaux de la grille pour les flatter et +obtenir passage; les chiens s'élancèrent sur la grille et cherchèrent +à mordre la main, que Blaise retira promptement. + +Comment revenir sans passer par le même chemin? Il y en avait bien un +autre, mais Blaise n'aimait pas à le prendre, parce qu'il longeait le +cimetière du village; le grand-père, la grand'mère de Blaise y étaient +enterrés, et, quand il passait devant leur tombe, il avait du chagrin. + +BLAISE + +Il faut que nous revenions sur nos pas, Monsieur Jules; les chiens +gardent le passage; ils nous dévoreraient si nous entrions dans la +cour. + +JULES + +C'est ennuyeux de revenir par le même chemin; je voudrais passer près +des fours à chaux. + +BLAISE + +Il y a bien un moyen, Monsieur Jules, mais vous allez avoir peur. + +JULES + +Pourquoi? Y a-t-il du danger? + +BLAISE + +Aucun danger, Monsieur, si vous n'avez pas peur. + +JULES + +Dis-moi vite; qu'est-ce que c'est? + +BLAISE + +Ce serait de traverser le cimetière; nous nous retrouverons sur la +grande route, juste à l'endroit où commencent les fours. + +JULES + +Avec toi je n'aurai pas peur; marche en avant. + +BLAISE + +Marchons un peu lestement pour être plus tôt arrivés.» + +Ils prirent le chemin du cimetière, situé derrière le moulin. Ils +marchaient et approchaient rapidement. Les yeux fixés sur le mur et +sur la porte du cimetière, Jules sentait battre son coeur; ses grands +yeux ouverts ne quittaient pas le mur blanc, lorsqu'il s'arrêta et +poussa un cri de terreur; sa main s'allongea involontairement vers le +cimetière et désigna l'objet qui le terrifiait. + +Blaise regarda Jules avec surprise, suivit la direction de la main, +vit une grande forme blanche, un fantôme qui s'élevait lentement +au-dessus du mur, et qui resta immobile quand sa tête et le haut de +son corps eurent dépassé le mur. Jules cria; le fantôme tourna vers +lui des yeux flamboyants. Jules tremblait de tous ses membres; Blaise +n'était pas trop rassuré et restait immobile comme le fantôme; il +rassembla enfin tout son courage et fit le signe de la croix. Le +fantôme ne bougea pas. + +«Ce n'est pas un méchant fantôme, Monsieur Jules, car s'il avait été +un mauvais esprit, le signe de la croix l'aurait fait fuir. En tout +cas, je vais lui jeter une pierre.» + +Et Blaise, se baissant, ramassa une grosse pierre aiguë et la lança de +toute sa force et avec une grande adresse à la tête du fantôme, qui +poussa une espèce de hurlement effroyable et vint tomber au pied du +mur, en dehors du cimetière; il se roula par terre en continuant ses +cris. Blaise crut reconnaître des miaulements de chat, et voulut +courir à lui pour s'en assurer; mais Jules, pâle et tremblant, le +tenait par sa blouse et l'empêchait d'avancer. + +BLAISE + +Lâchez-moi donc, Monsieur Jules, laissez-moi aller voir. + +JULES + +Non, tu n'iras pas; je ne veux pas que tu me laisses seul; j'ai peur, +j'ai peur du fantôme. + +BLAISE + +C'est précisément ce que je veux aller voir; ce n'est pas un fantôme, +je crois que c'est un chat. Venez avec moi si vous avez peur de rester +seul. + +JULES + +Non, non, je ne veux pas y aller. + +--Alors, faites comme vous voudrez», dit Blaise, et, donnant une +secousse pour arracher sa blouse des mains, de Jules, il courut vers +la forme blanche étendue par terre. + +Jules aimait mieux encore approcher du fantôme avec Blaise que de +rester seul; il courut après lui et le rejoignit au moment où Blaise, +s'étant baissé, poussa un cri en faisant un saut en arrière; il +s'était senti égratigné. Jules se trouvait tout près de lui; le saut +de Blaise le fit trébucher, et il alla tomber sur le fantôme qui, +poussant un dernier hurlement, griffa le visage de Jules comme il +avait fait de la main de Blaise. La terreur de Jules fut à son comble; +il voulut crier, sa voix ne put sortir de son gosier; il voulut se +lever, la force lui manqua, et il resta à terre privé de sentiment. + +Dans le premier moment de surprise, Blaise ne songea pas à Jules, et +il examina la forme étendue devant lui; la lune venant il sortir de +derrière un nuage, il vit distinctement un chat blanc d'une grosseur +extraordinaire. C'était lui qui avait grimpé sur le mur du cimetière; +la demi-obscurité l'avait fait paraître encore plus gros et plus +blanc, et avait donné à sa tête et à son corps l'apparence d'une tête +et d'épaules d'homme. Blaise vit avec chagrin que le pauvre animal +avait un oeil hors de la tête et un côté du crâne brisé; ses +convulsions avaient cessé; il ne remuait plus. + +«Voyons, Monsieur Jules, dit Blaise en repoussant le chat, continuons +notre route; je n'ai pas fait de bonne besogne en lançant ma pierre; +je vais demander aux ouvriers des fours à plâtre à qui appartient cet +animal. Eh bien, Monsieur Jules, vous ne venez pas?» + +Et, se retournant vers Jules, il l'aperçut étendu par terre, pâle et +sans mouvement. + +«Ah! mon Dieu! qu'est ce qu'il a donc? Il a perdu connaissance! Que +vais-je faire de lui, mon Dieu! Aussi pourquoi l'ai-je laissé venir +avec moi; ces enfants de château, c'est poltron comme tout; je +vous demande un peu, là! Y avait-il de quoi s'évanouir, s'effrayer +seulement?» + +Le pauvre Blaise était bien embarrassé: il lui soufflait sur la +figure, lui tapait le dedans des mains, lui jetait de l'eau sur le +visage. Enfin Jules soupira, fit un mouvement; Blaise lui souleva la +tête; il ouvrit les yeux, regarda autour de lui, aperçut le chat blanc +étendu par terre, fut saisi de frayeur et voulut s'éloigner. + +«N'ayez pas peur, Monsieur Jules, c'est un chat, rien qu'un pauvre +chat, que j'ai tué d'un coup de pierre, et qui, avant de mourir, s'est +vengé sur votre joue et sur ma main.» + +Jules, un peu rassuré, se leva lentement et saisit la main de Blaise +pour s'éloigner au plus vite de ce chat qu'il avait pris pour un +fantôme, et qui lui avait occasionné une si grande frayeur. + +«Attendez, Monsieur Jules, dit Blaise; laissez-moi emporter le +mort, pour que je le fasse reconnaître par quelqu'un. Un beau chat, +ajouta-t-il en le ramassant. + +JULES + +Par où allons-nous donc passer pour aller à la route? + +BLAISE + +Par le cimetière, puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Nous ne pouvons +pas aller par la cour du moulin, les chiens nous barrent le passage. + +JULES + +Je ne veux point passer par le cimetière..., non, non..., je ne le +veux pas, j'ai trop peur. + +BLAISE + +De quoi donc auriez-vous peur, Monsieur Jules, puisque vous voyez que +notre fantôme n'en est pas un? Ce n'était qu'un chat. + +JULES + +Je veux retourner par le chemin de la rivière, par lequel nous sommes +venus. + +BLAISE + +Et les fours à chaux, donc, nous ne passerons pas devant? C'est le +plus joli de la promenade. + +JULES + +Non, je ne veux pas y aller; je veux rentrer tout de suite. Si tu ne +viens pas avec moi, je vais crier si fort que je vais faire accourir +tout le monde. + +BLAISE + +Ah bien! ce serait honteux pour vous de crier pour rien du tout. Mais, +tout de même, comme on pourrait croire que c'est moi qui vous fais +crier, il faut bien que je m'en retourne avec vous, et que je laisse +mon chat sans demander à qui il appartient.» + +Et Blaise, pas trop content de renoncer aux fours à chaux, suivit +Jules, qui marchait très vite pour rentrer à la maison le plus tôt +possible. A cent pas de l'avenue du château ils rencontrèrent Hélène +et sa bonne, qui les cherchaient de tous côtés. + +HÉLÈNE + +Où as-tu été, Jules? Maman n'est pas contente; elle a su que tu +étais sorti avec Blaise; elle craint qu'il ne te soit arrivé quelque +accident; il est très tard, nous devrions être couchés depuis +longtemps; allons, mon frère, rentrons vite, tu vas être grondé. + +JULES + +Ce n'est pas ma faute, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; il m'a +mené dans des chemins dangereux, j'ai manqué d'être mangé par des +chiens énormes, et puis j'ai manqué d'être étranglé par les fantômes +du cimetière! + +HÉLÈNE + +Qu'est-ce que tu dis? Les fantômes du cimetière! Tu sais bien qu'il +n'y a pas de fantômes. + +BLAISE + +Ne l'écoutez pas, Mademoiselle; en fait de fantômes, nous n'avons +vu qu'un gros chat blanc monté sur le mur du cimetière. Je l'ai +malheureusement tué d'un coup de pierre. Et quant à emmener M. Jules, +c'est bien lui qui a voulu absolument venir avec moi, et j'aurais +mieux aimé qu'il ne vint pas, j'ai tout fait pour l'empêcher de +m'accompagner. + +HÉLÈNE + +Jules, tu dis toujours sur Blaise des choses qui ne sont pas vraies; +c'est très mal; ne répète pas à maman ce que tu m'as dit, parce que tu +ferais injustement gronder le pauvre Blaise. + +BLAISE + +Merci, Mademoiselle; je ne crains pas ce que M. Jules peut rapporter +de moi, pourvu qu'il dise la vérité.» + +Hélène ne répondit pas et soupira; elle savait que Jules mentait +souvent, et elle craignait qu'il ne fît gronder le pauvre Blaise, +qu'elle savait innocent. + +Mme de Trénilly était descendue dans la cour pour avoir des nouvelles +de Jules, dont elle était inquiète; en le voyant revenir avec sa +soeur, elle alla à eux et demanda avec inquiétude ce qui l'avait +retenu si longtemps. + +JULES + +Maman, c'est Blaise qui m'a emmené bien loin; j'avais très peur, mais +il ne voulait pas revenir, et m'a fait aller au cimetière. + +LA COMTESSE + +Au cimetière! Pour quoi faire? et qu'as-tu donc à ton habit? Le dos +est plein de poussière, comme si tu t'étais roulé par terre. Serais-tu +tombé? T'es-tu fait mal? + +JULES + +C'est Blaise qui m'a fait tomber en tuant un superbe chat blanc. + +LA COMTESSE + +Pourquoi a-t-il tué ce chat? Comment t'a-t-il fait tomber en le tuant? +Il est donc méchant, ce Blaise? + +JULES + +Oui, maman, il est très méchant et il ment souvent ou plutôt toujours. + +--Maman, reprit Hélène avec indignation, Blaise est très bon et ne +ment pas. C'est Jules qui ment et qui est méchant. Blaise m'a dit que +Jules avait voulu absolument le suivre à la promenade, et il a tué ce +chat parce qu'ils l'ont pris pour un fantôme: mais il ne voulait pas +le tuer, et il en est très fâché. + +LA COMTESSE + +Blaise peut mentir aussi bien que Jules. Pourquoi excuser un étranger +pour accuser ton frère? + +HÉLÈNE + +Parce que je connais Jules, maman, et je sais qu'il ment souvent. + +LA COMTESSE + +Hélène, toi qui prétends être pieuse, sois plus charitable et plus +indulgente pour ton frère. Montons au salon; je tâcherai demain de +savoir quel est le menteur, et je promets qu'il sera puni comme il le +mérite.» + +Jules eût mieux aimé que sa mère ne parlât plus de cette affaire; mais +Hélène, qui avait pitié du pauvre Blaise calomnié, fut au contraire +satisfaite de la promesse de sa mère. En allant se coucher, elle +reprocha à Jules sa méchante conduite; il répondit, comme à son +ordinaire, par des injures et des coups de pied. + +Le lendemain, la comtesse alla seule chez Anfry; elle fit venir +Blaise, qu'elle questionna beaucoup, et elle acquit la certitude de +l'innocence de Blaise et de la méchanceté de Jules; mais la crainte de +rabaisser son fils en donnant raison à un petit paysan l'empêcha de +punir Jules comme il le méritait. + + + +V + +UN MALHEUR + + +Un jour, Blaise bêchait et arrosait le jardin d'Hélène, lorsqu'ils +entendirent des cris perçants qui provenaient d'une maison placée de +l'autre côté du chemin, et habitée par une pauvre femme et ses cinq +enfants. Blaise jeta sa bêche et courut vers la maison d'où partaient +les cris; Hélène l'avait suivi; ils arrivèrent au moment où la pauvre +femme retirait d'une mare pleine d'eau son petit garçon de deux ans, +qu'elle avait laissé jouer dans un verger au milieu duquel était la +maison. Dans un coin du verger elle avait creusé une petite mare pour +y laver le linge de son plus jeune enfant, âgé de trois mois. Elle +était rentrée pour faire manger au petit sa bouillie, et, pendant +cette courte absence, celui de deux ans était tombé dans la mare; il +n'avait pas pu en sortir et il avait été noyé. La mère poussait des +cris perçants. Les voisins accoururent; les uns soutenaient la mère, +qui se débattait en convulsions; les autres avaient ramassé l'enfant, +le déshabillaient et essuyaient l'eau qui coulait de ses cheveux et +de tout son corps. Blaise courut à toutes jambes chercher un médecin. +Hélène, quoique saisie et tremblante, aidait à essuyer l'enfant et à +l'envelopper de linges chauds et secs. Elle pensa ensuite que d'autres +voisines de la pauvre femme pourraient, en attendant le médecin, aider +à rappeler la vie et la chaleur dans le corps de ce pauvre petit, et +elle courut les prévenir du malheur qui était arrivé. Deux habitants +du voisinage, M. et Mme Renou, prirent chez eux différents remèdes qui +pouvaient être utiles, et entrèrent chez la pauvre femme. Pendant que +Mme Renou cherchait à consoler et à encourager la malheureuse mère, M. +Renou fit étendre l'enfant sur une couverture de laine, devant le feu; +on le frotta d'eau-de-vie, d'alcali, de moutarde, on lui fit respirer +des sels, de l'alcali; on employa tous les moyens usités en de pareils +accidents, mais sans succès: l'enfant était sans vie et glacé. Quand +son malheur fut certain, la pauvre femme se jeta à genoux devant le +corps de son enfant, le couvrit de baisers et de larmes, le serra dans +ses bras en l'appelant des noms les plus tendres. On voulut vainement +la relever, lui enlever son enfant; elle le retenait avec force et ne +voulait pas s'en détacher. Enfin elle perdit connaissance et tomba +dans les bras des personnes qui l'entouraient. On profita de son +évanouissement pour la déshabiller, la coucher dans son lit et porter +l'enfant dans une chambre voisine. La bonne petite Hélène n'avait +pas été inutile pendant cette scène de désolation: elle berçait et +soignait le petit enfant de trois mois, dont personne ne s'occupait, +et qui criait pitoyablement dans son berceau. Hélène finit par le +calmer et l'endormir. + +Quand tout fut fini pour l'enfant noyé et qu'on l'eut posé sur un lit, +enveloppé de couvertures, le médecin arriva. + +«Eh bien, dit-il, l'enfant respire-t-il encore? + +--Je le crois mort, dit Mme Renou; mais il y aurait peut-être à +employer des moyens que je ne connais pas; essayez, Monsieur, et +tâchez de rappeler cet enfant à la vie.» + +Le médecin découvrit le corps, appliqua l'oreille contre le coeur; +après un examen de quelques minutes, il se releva. + +«L'enfant est bien mort, dit-il; je n'entends pas les battements de +son coeur. + +--Mais n'y aurait-il pas quelque remède qui pourrait le ranimer? + +--Je n'en connais pas. Faites ce que vous avez déjà fait: soufflez +de l'air dans la bouche, frottez le corps d'alcali, mettez des +sinapismes, tâchez de ranimer les battements du coeur; mais je crois +que tout sera inutile, car l'enfant est mort, sans aucun doute.» + +En disant ces mots, jetant à la mère désolée un regard de compassion, +il quitta la chambre et alla voir d'autres malades. Mme Renou, désolée +de cet arrêt du médecin et de son prompt départ, s'écria: + +«Un peu de courage encore! On a vu faire revenir des noyés après deux +heures de soins; nous n'avons pas réussi jusqu'à présent, mais nous +serons peut-être plus heureux en continuant.» + +Mme Renou, aidée des voisins charitables qui n'avaient cessé de donner +tous leurs soins à la mère et à l'enfant, recommença ce qui avait +été vainement essayé depuis une heure. La pauvre mère reprit quelque +espoir en voyant continuer les secours que l'arrivée du médecin avait +interrompus. + +Pendant plus d'une heure encore, on ne cessa de frictionner, +réchauffer l'enfant, mais sans obtenir aucun bon résultat. Quand Mme +Renou vit l'inutilité de leurs efforts, elle enveloppa l'enfant dans +des linges qui devaient être son linceul, et elle le le laissa sur le +lit de la chambre où il avait été transporté. + +«Mon enfant, mon cher enfant! s'écria la mère en voyant revenir Mme +Renou, vous l'avez abandonné. + +--Tout est fini, ma pauvre femme, dit Mme Renou. Le Bon Dieu a repris +votre enfant pour son plus grand bonheur; il est au ciel, où il prie +pour vous et pour ses frères et soeurs. + +--Mon enfant, mon cher petit enfant! cria la pauvre mère en +sanglotant; le perdre ainsi! le voir mourir sous mes yeux, à dix pas +de moi! Oh! c'est trop affreux! J'aurais été moins désolée de le voir +mourir dans son lit. + +--Ma pauvre femme, pensez que si votre enfant était mort dans son lit, +c'eût été par maladie, et que vous l'auriez vu souffrir cruellement +pendant plusieurs jours; c'eût été plus terrible encore; le bon Dieu +vous a épargné cette douleur.» + +Pendant longtemps encore, Mme Renou resta près de la pauvre femme sans +pouvoir calmer son désespoir. Elle la quitta enfin, la laissant aux +mains des voisines, dont les consolations furent des plus rudes, mais +des plus efficaces. + +«Voyons, ma bonne Marie, lui dit l'une, vous n'êtes pas raisonnable; +puisque le bon Dieu le veut, vous ne pouvez l'empêcher. + +--A quoi vous sert de vous désoler ainsi, dit l'autre; ce ne sont pas +vos cris ni vos pleurs qui feront revivre l'enfant. + +--Soyez raisonnable, dit la troisième, et voyez donc qu'il vous reste +encore quatre enfants; il y en a tant qui n'en ont pas. + +--Et le pauvre innocent qui, en se réveillant, aura besoin de votre +lait; quelle nourriture vous lui donnerez en vous chagrinant comme +vous le faites! + +--On fera de son mieux pour vous soulager, ma pauvre Marie; tenez, +voyez Mme Désiré qui prend votre enfant et qui va le nourrir avec le +sien.» + +En effet, Mme Désiré Thorel, bonne et gentille jeune femme qui +demeurait tout près, et qui avait un enfant au maillot, était accourue +à la première nouvelle du malheur arrivé à Marie. Elle avait aidé avec +bonté et intelligence Mme Renou dans les soins donnés à l'enfant noyé; +au réveil du petit, qu'Hélène avait endormi, elle le prit, l'enveloppa +de langes et l'emporta chez elle pour le nourrir et le soigner avec le +sien; elle ne le reporta que plusieurs heures après, lorsque la mère, +revenant un peu à elle et au souvenir de ses autres enfants, demanda +ce dernier petit, le seul qui pût être près d'elle; les autres étaient +à l'école ou dans une ferme, où on les employait à garder des dindes +et des oies. + +Pendant plusieurs jours, elle fut inconsolable; le temps agit enfin +sur son chagrin comme il agit sur tout: il l'usa et le diminua +insensiblement. Mme Renou et Hélène allèrent tous les jours et +plusieurs fois par jour lui donner des consolations, adoucir sa +douleur et pourvoir à ses besoins et à ceux de sa famille. Hélène +s'occupait des enfants, les peignait, les lavait; elle rangeait les +vêtements épars, mettait de l'ordre dans le ménage, pendant que Mme +Renou causait avec Marie et cherchait à lui donner la résignation +d'une pieuse chrétienne soumise aux volontés de Dieu. + +Jules profitait des absences plus fréquentes d'Hélène pour multiplier +ses sottises, dont le pauvre Blaise était toujours l'innocente +victime, comme on va le voir dans les chapitres suivants. + + + +VI + +VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT + + +«Broum, broum, broum. Voyez, Messieurs, Mesdames, l'animal le plus +grand de tous les animaux créés par le bon Dieu, et, malgré sa grande +taille, le plus doux, le plus obéissant. Venez, Messieurs, Mesdames, +admirer cet animal et son savoir-faire; deux sous par tête, deux +sous.» + +L'homme qui parlait ainsi était entré dans la cour du château avec +son éléphant, un des plus gros de son espèce et, comme le disait son +maître, un des plus doux. En un instant une douzaine de têtes se +firent voir aux fenêtres, entre autres celle de Jules; il accourut +aussitôt pour voir l'animal de plus près; Hélène et sa mère le +suivirent bientôt, ainsi que tous les domestiques. Quand il y eut dans +la cour assez de monde pour donner une représentation du savoir-faire +de l'éléphant, le maître passa une sébile devant toutes les personnes +présentes, et chacun y déposa son offrande. La sébile se trouvant +suffisamment remplie, le maître fit déployer à l'éléphant tous ses +talents. Il lui fit lancer une énorme boule et la recevoir au bout de +sa trompe; il lui fit saluer la compagnie; déboucher une bouteille de +vin, en verser un verre plein, l'avaler sans en répandre une goutte, +en verser un second verre et y tremper une tranche de pain qu'il avala +comme une pilule; il lui fit casser des noix avec son gros pied de +devant; il lui fit transporter en tas des pierres que deux hommes +pouvaient à peine soulever, et que l'éléphant enleva avec la même +facilité qu'un enfant aurait mise à manier une noix; et il lui fit +exécuter beaucoup d'autres tours plus ou moins difficiles, qui +excitaient l'admiration de tous les spectateurs. + +Quand la représentation fut terminée, le maître s'approcha de M. de +Trénilly et lui demanda la permission de coucher dans une de ses +granges. M. de Trénilly y consentit, à la grande joie des enfants, qui +comptaient bien revoir l'éléphant dans son appartement et lui apporter +à manger. + +«Que donnez-vous à dîner à votre éléphant? demanda Jules au maître. + +--Des boulettes de farine et d'oeufs, Monsieur, et un baquet de son +avec des choux et des carottes. + +--Où sont vos boulettes? demanda Jules. + +--Je vais les apprêter, Monsieur; elles ne sont pas encore faites. + +--Blaise, Blaise, allons voir faire les boulettes de l'éléphant, et +nous regarderons comment il les mange. + +--Je n'ai pas le temps en ce moment, Monsieur; j'ai de l'ouvrage pour +le maître d'école qui m'a commandé des modèles d'écriture pour les +enfants qui commencent. + +--Bah! tu les feras plus tard; viens, viens vite! + +--Impossible, Monsieur; plus tard je n'aurai pas le temps. + +--Papa, papa, dit Jules à M. de Trénilly, dites à Blaise de venir +jouer avec moi; il croit que vous le gronderez s'il quitte son +travail. + +--Va jouer, Blaise, dit M. de Trénilly, tu travailleras un autre jour. + +--Mais, Monsieur le comte... + +--Va donc, quand je te le dis, reprit M. de Trénilly avec quelque +impatience: il est bon d'aimer à travailler, mais il faut aussi savoir +jouer; chaque chose en son temps.» + +Blaise n'osa pas répliquer et suivit à contre-coeur et à pas lents +Jules qui courait à la ferme pour voir faire les boulettes et la soupe +de l'éléphant. + +«Blaise, Blaise, dépêche-toi; viens voir tout ce qu'on met dans les +boulettes de l'éléphant.» + +Blaise ne se dépêchait pas: quand il arriva, les boulettes étaient à +moitié faites; c'étaient des boules, grosses comme des melons; dans +chacune d'elles il y avait douze oeufs, une bouteille de lait, une +livre de beurre et deux livres de pain; tout cela était mêlé, pétri et +roulé. La soupe se composait d'un demi-tonneau d'eau dans laquelle on +faisait cuire deux énormes paniers de choux, de carottes, de navets, +de pommes de terre, avec une forte poignée de sel et une livre de +beurre. + +«Cet éléphant doit coûter cher à nourrir, dit Blaise, il mange à un +seul repas ce qui nous suffirait pour huit jours à papa, maman et moi. + +JULES + +Tu vois bien qu'il n'y avait pas de viande; il vous faut de la viande +pour vivre, je suppose. + +BLAISE + +De la viande, Monsieur Jules! nous n'en mangeons que le dimanche, et +il ne nous en faut pas beaucoup; avec un morceau gros comme le poing +nous en avons de reste pour le lendemain. + +--Pas possible! s'écria Jules avec étonnement. Moi, je ne mange que de +la viande; que manges-tu donc les jours de la semaine? + +BLAISE + +Du fromage, un oeuf dur, des légumes, avec du pain, bien entendu. +Quant au pain, j'en ai tant que j'en veux. + +JULES + +Ah! bien, moi, si on ne me donnait pas de viande, je ne mangerais rien +du tout. + +BLAISE + +Ce serait tant pis pour vous, Monsieur Jules, car vous souffririez de +la faim; et quand on a faim on trouve bon tout ce qui se mange. Mais +voyez, voilà qu'on porte à manger à l'éléphant; approchons pour le +voir avaler ses boulettes.» + +Jules courut à la grange; il voulut entrer. + +«N'entrez pas, mon petit monsieur, lui dit le gardien; quand +l'éléphant va manger et pendant qu'il mange, il n'est pas commode; il +pourrait vous faire du mal. + +--C'est ennuyeux, dit Jules en tapant du pied; j'aurais voulu le voir +quand il mange. + +--Tenez, Monsieur Jules, dit Blaise, montez sur ce banc de pierre qui +est sous la fenêtre; vous verrez très bien dans la grange sans courir +aucun danger.» + +Jules grimpa sur le banc; la fenêtre de la grange était ouverte; il +vit parfaitement l'éléphant saisir les boules avec sa trompe et les +porter à sa bouche; de même pour la soupe; sa trompe lui servait de +cuillère et de fourchette. + +Quand il eut fini son repas, il tourna la tête vers Jules et Blaise, +qui restaient à la fenêtre, et allongea vers eux sa trompe comme pour +demander quelque chose. + +«On croirait, dit Blaise, qu'il demande son dessert; j'ai tout juste +dans ma poche une demi-douzaine de pommes que j'ai ramassées devant +notre porte; je vais voir s'il les aime.» + +Et Blaise présenta une pomme à la trompe de l'éléphant; l'animal la +flaira un moment, la saisit et l'avala; une autre, puis une troisième +eurent le même succès; quand toutes les six furent mangées et qu'il +continua à allonger sa trompe pour en demander encore, Jules tira de +sa poche une longue épingle avec laquelle il embrochait les pauvres +papillons et hannetons qu'il attrapait, et piqua fortement le bout de +la trompe de l'éléphant. Celui-ci parut irrité; il secoua sa trompe +et sa tête, leva les jambes l'une après l'autre comme s'il faisait le +mouvement d'écraser quelque chose; mais il se calma promptement et +allongea encore une fois sa trompe, la dirigeant vers Blaise. + +«Je n'ai plus rien, mon pauvre ami, dit Blaise en lui faisant voir ses +deux mains vides et en lui caressant la trompe. + +--Mais moi, j'ai encore quelque chose pour toi, mon cher, s'écria +Jules. Tiens, tiens, tiens.» + +Et il accompagna chaque tiens d'un fort coup d'épingle sur sa trompe +allongée. + +Cette fois l'animal poussa un cri discordant, et regarda autour de lui +comme pour chercher un moyen de se venger. Puis il se retourna vers un +énorme cuvier, plein d'eau qu'on y avait versée pour le faire boire. + +«Il boit! il boit! s'écria Jules. Dieu, quelle quantité d'eau il +avale!» + +Quand l'éléphant eut presque vidé le cuvier, il se retourna vers la +fenêtre où étaient toujours Jules et Blaise; il allongea sa trompe +vers Jules et lui lança un jet d'eau avec une telle force, que Jules +fut jeté de dessus le banc où il était monté. La trompe de l'éléphant +le poursuivit à terre et continua à l'inonder de telle façon, qu'il ne +pouvait ni crier ni se relever. + +Le bon Blaise, effrayé des mouvements convulsifs de Jules, et ne +sachant comment faire finir la vengeance de l'éléphant, s'élança vers +le bout de la trompe en joignant les mains et en criant: + +«Oh! éléphant, mon cher éléphant, cesse, je t'en prie! tu vas le faire +étouffer.» + +Dès que l'éléphant vit que Blaise, qui s'était jeté devant Jules, +allait être inondé, il arrêta sa vengeance, et, rentrant sa trompe; il +reversa l'eau qui y était encore dans le cuvier d'où il l'avait tirée. + +Blaise aida Jules à se relever; à peine fut-il debout, qu'il repoussa +Blaise avec colère en criant: + +«C'est ta faute, méchant, vilain; c'est toi qui m'as fait monter sur +ce banc; c'est toi qui as attiré l'éléphant en lui donnant de vilaines +pommes, que tu nous a volées probablement. Va-t'en; je le dirai à +papa. + +--Comment, Monsieur Jules, répondit Blaise tout surpris. Qu'ai-je donc +fait? Je vous ai fait monter sur le banc pour que vous voyiez mieux; +j'ai donné mes pommes à l'éléphant pour lui faire plaisir; et les +pommes étaient bien à moi, elles sont tombées d'un pommier qui est à +papa.» + +Jules continuait à crier et à repousser à coups de pied et à coups de +poing le pauvre Blaise, qui voulait l'aider à marcher avec ses habits +ruisselants d'eau. + +Toute la maison était accourue aux cris de Jules: quand Hélène le vit +trempé des pieds à la tête, elle eut peur et crut à un accident. + +«Non, c'est la faute de ce méchant Blaise, dit Jules, pleurant pendant +qu'on l'emmenait; c'est lui qui a tout fait. + +HÉLÈNE + +Comment, Blaise, tu as jeté Jules dans l'eau? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; je ne sais pas pourquoi M. Jules rejette la faute +sur moi; je n'ai rien fait de mal, que je sache. + +HÉLÈNE + +Qu'est-ce qui l'a mouillé ainsi? + +BLAISE + +C'est l'éléphant, Mademoiselle, qui lui a craché de l'eau à la figure. + +HÉLÈNE + +Ah! ah! ah! j'aurais voulu le voir. Ah! ah! ah! cela devait être +drôle, car ce n'est certainement pas dangereux. + +BLAISE + +Ma foi, Mademoiselle, l'éléphant était bien en colère tout de même, +et si je ne m'étais pas jeté devant M. Jules, l'eau aurait fini par +l'étouffer, car il ne pouvait pas respirer. + +HÉLÈNE + +Pourquoi l'éléphant était-il en colère et pourquoi ne t'a-t-il pas +jeté de l'eau comme à Jules?» + +Blaise raconta à Hélène ce qui était arrivé, et Hélène lui promit de +le redire à sa maman, pour qu'elle ne crût pas les mensonges de Jules. + +A peine Hélène avait-elle quitté Blaise, qui s'en retournait +tristement à la maison, qu'elle rencontra son père qui avait l'air +irrité. + +LE COMTE + +Sais-tu où est Blaise, Hélène? Je cherche ce petit drôle pour lui +tirer les oreilles; il ne fait que des sottises et des méchancetés. + +HÉLÈNE + +Et qu'a-t-il donc fait, papa? + +LE COMTE + +Il a manqué faire tuer Jules par l'éléphant en le forçant à monter +sur une fenêtre d'où il ne pouvait plus descendre, et puis ce mauvais +garnement s'est mis à exciter l'éléphant; quand celui-ci a été bien en +colère, Blaise s'est sauvé bravement; le pauvre Jules, qui était +pris sur cette fenêtre, a été jeté par terre par l'éléphant, qui +lui lançait à la figure toute l'eau qu'il avait pu ramasser dans sa +trompe. + +HÉLÈNE + +Je crains, papa, que Jules n'ait menti cette fois encore; Blaise vient +de me raconter comment la chose s'est passée, et il n'a aucun tort.» + +Et Hélène raconta à son père ce que venait de lui dire le pauvre +Blaise. M. de Trénilly fut très embarrassé, car, cette fois encore, +l'un des deux mentait; et comment savoir lequel? Après quelques +instants de réflexion, il dit: + +«Je trouve pourtant singulier, Hélène, que, chaque fois que Jules sort +avec Blaise, il lui arrive quelque fâcheuse aventure; et quand il sort +seul ou avec d'autres, il ne se passe rien d'extraordinaire. + +HÉLÈNE + +C'est vrai, papa, et pourtant je suis sûre que Blaise n'a aucun tort +et que Jules invente. + +LE COMTE + +Nous saurons cela un jour ou l'autre; mais, en attendant, j'engagerai +Jules à jouer le moins possible avec ce Blaise, que je crois être un +vaurien.» + + + +VII + +LA MARE AUX SANGSUES + + +Jules resta effectivement quelques jours sans faire venir Blaise; mais +M. de Trénilly venait de lui donner un âne, et il avait besoin de +quelqu'un pour l'accompagner dans ses promenades. + +«Papa, dit-il à son père, voulez-vous que j'aille chercher Blaise pour +jouer avec moi? + +LE COMTE + +Tu sais, Jules, que je n'aime pas à te voir sortir avec Blaise; il +t'arrive chaque fois une aventure désagréable. + +JULES + +Papa, c'est que je voudrais monter à âne, et j'ai besoin de lui pour +m'accompagner. + +LE COMTE + +Tu as monté à âne tous ces jours-ci et tu t'es bien passé de Blaise. + +JULES + +Oui, papa, parce que je suis resté dans le parc, mais je voudrais +aller dans les champs, et maman ne veut pas que j'y aille seul. + +LE COMTE + +Va le chercher, mon ami, je le veux bien, mais ne l'écoute pas et ne +souffre pas qu'il te fasse quelque sottise. + +--Oh! papa, soyez tranquille», dit Jules en s'élançant hors de la +chambre pour courir chez Blaise. + +Il arriva tout essoufflé chez Anfry. + +«Où est Blaise? dit-il, j'ai besoin de lui. + +--Blaise n'y est pas, Monsieur, répondit Anfry d'un ton sec. + +JULES + +Où est-il? je veux l'avoir tout de suite. + +ANFRY + +Il est dans les champs, Monsieur, à arracher des pommes de terre. + +JULES + +Allez le chercher. + +ANFRY + +Je ne peux pas, j'ai de l'ouvrage pressé. + +JULES + +Alors je vais dire à papa que vous ne voulez pas laisser Blaise venir +avec moi, et papa vous grondera, et je serai bien content. + +ANFRY + +Vous direz ce que vous voudrez, Monsieur; je ne crains rien, parce que +je fais mon devoir. + +JULES + +De quel côté est Blaise? + +ANFRY + +Du côté de la mare aux sangsues? + +JULES + +Pourquoi l'appelle-t-on mare aux sangsues? + +Parce qu'il y a des sangsues dedans, bien probablement.» + +Jules forma le projet d'aller seul rejoindre Blaise; il rentra à la +maison, fit seller son âne, et partit comme pour se promener dans le +parc. Mais il sortit par une petite barrière et fit galoper son âne du +côté de la mare aux sangsues; la route était pierreuse, mauvaise et +assez longue, et, comme il ne connaissait pas bien le chemin, il mit +près d'une heure pour y arriver. Il y trouva effectivement Blaise qui +travaillait avec ardeur à arracher les pommes de terre de son père; il +les mettait en tas pour les emporter dans des paniers ou dans des sacs +qu'il plaçait sur une brouette. Il travaillait si activement qu'il +n'entendit ni ne vit arriver Jules et l'âne. + +«Blaise! Blaise!» cria Jules. + +Blaise se releva, vit Jules et reprit son ouvrage sans répondre. + +«Blaise! reprit Jules avec impatience, n'entends-tu pas que je +t'appelle? + +BLAISE + +Oui, Monsieur Jules; mais vous ne me demandiez rien, alors je n'avais +pas à vous répondre. + +JULES + +Puisque je t'appelle, c'est que j'ai besoin de toi. + +BLAISE + +Pour quoi faire, Monsieur Jules? J'ai de l'ouvrage pressé. + +JULES + +Pour m'accompagner dans ma promenade à âne. Maman ne veut pas que +j'aille seul dans les champs. + +BLAISE + +Alors pourquoi y êtes-vous venu? Et puisque vous êtes venu seul, vous +pouvez bien vous en retourner de même. + +JULES + +Tu es un méchant, un grossier, un impertinent, je le dirai à papa. + +BLAISE + +Ah bah! dites ce que vous voudrez, ce ne sera pas la première fois +que vous aurez fait des contes; je ne puis pas vous en empêcher; +d'ailleurs, le bon Dieu est là pour me protéger. + +JULES + +Je m'en vais, vilain, et jamais, non jamais, entends-tu bien, je ne te +laisserai monter mon âne. + +BLAISE + +Est-ce que j'ai besoin de votre âne, moi? J'ai deux jambes qui valent +mieux que les quatre de votre âne. + +--Imbécile! insolent!» lui cria Jules en s'en allant. + +Blaise reprit son ouvrage en riant de la colère de Jules, et Jules +reprit sa promenade en pestant contre Blaise. Il cherchait, sans le +trouver, le moyen de le faire gronder, il ne voulait pas avouer qu'il +avait désobéi en allant seul dans les champs, et il ne pouvait pas +dire que Blaise l'eût accompagné en partant, puisque les domestiques +l'avaient vu sortir seul. + +«Voyons, se dit-il, cette mare où il y a des sangsues; je voudrais +bien en voir quelques-unes.» + +Il approcha tout près de l'eau, mais il eut beau y regarder, il n'en +vit pas une seule. La pente qui y descendait était douce; il fit +entrer son âne dans l'eau, pensant que les sangsues auraient peur +du clapotement produit par les jambes de l'âne et qu'elles se +montreraient; mais il ne vit rien encore. Il fit avancer un peu plus +son âne, jusqu'à ce qu'il eût de l'eau à mi-jambes; il commença alors +à voir des bêtes noires, plates, longues comme le doigt, qui nageaient +autour de l'âne, et qui se posaient sur ses jambes. Jules s'amusait à +les regarder et à les voir accourir de tous côtés, lorsque l'âne se +mit à sauter, à ruer; Jules perdit l'équilibre, tomba dans l'eau, et +l'âne sortit de la mare et se dirigea vers le château en courant de +toutes ses forces. + +Il n'y avait pas beaucoup d'eau dans l'endroit où était tombé Jules; +il se releva lentement, et sentit trois ou quatre piqûres au visage; +il crut que c'était une guêpe et y porta la main pour la chasser; sa +main rencontra quelque chose de froid qu'il ne put enlever, et les +piqûres devenaient de plus en plus douloureuses; il en sentit une à +la main, et vit avec effroi que c'était une sangsue qui s'y était +attachée; il en était de même à la figure. Jules poussa des cris +perçants. Blaise, oubliant ses menaces, accourut à son aide; en le +voyant sortir de la mare avec trois sangsues au nez et aux joues, il +s'approcha vivement de lui et en enleva quatorze autres qui s'étaient +posées sur ses vêtements, et grimpaient pour arriver au cou, aux +mains, au visage. + +«Déshabillez-vous vite, Monsieur Jules; il pourrait y en avoir dans +votre pantalon.» + +Jules, tremblant de peur, n'aurait pu défaire ses vêtements sans le +secours de Blaise, qui en deux secondes, lui enleva tout ce qu'il +avait sur le corps; il trouva encore quelques sangsues dans le bas du +pantalon et sur la veste. Après avoir bien exprimé l'eau des vêtements +mouillés, il se déshabilla lui-même, passa à Jules sa chemise sèche, +sa blouse, son pantalon et ses sabots, et revêtit lui-même la chemise +glacée et le pantalon trempé de Jules. + +BLAISE + +Je vous demande pardon, Monsieur Jules, de vous habiller si +grossièrement, mais vous êtes du moins dans des vêtements secs et +chauds, et vous ne prendrez pas froid. Maintenant, ce que nous pouvons +faire de mieux, c'est de courir, au lieu de marcher, et de rentrer +bien vite. + +JULES + +Je ne peux pas courir avec tes vilains sabots; les sangsues me +piquent. + +BLAISE + +Il faut bien pourtant arriver chez vous, Monsieur Jules, pour qu'on +vous porte secours et qu'on fasse tomber les sangsues. + +JULES + +C'est ta faute, aussi. Tu m'as laissé aller seul, au lieu de venir +avec moi. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, vous étiez bien venu seul, et j'avais mes pommes +de terre à rentrer; je ne pouvais pas deviner que vous iriez vous +jeter dans la mare aux sangsues. + +JULES + +Si tu étais avec moi, tu m'aurais empêché de tomber. + +BLAISE + +Et comment vous en aurais-je empêché? Vous ne m'auriez pas écouté. + +JULES + +Non; mais quand l'âne s'est mis à sauter dans l'eau, tu l'aurais tenu +par la bride, et tu l'aurais doucement fait sortir de la mare. + +BLAISE + +Il m'aurait donc fallu entrer dans la mare, pour avoir cinquante +sangsues aux jambes? Grand merci! + +JULES + +Le grand malheur quand tu aurais eu les jambes piquées! Moi, je +n'aurais pas eu de morsures au visage et à la main. + +BLAISE + +Ah bien! Monsieur Jules, voilà le merci que vous me donnez pour vous +avoir empêché d'avoir encore une quinzaine de sangsues après vous, +et pour vous avoir donné des habits secs en place des vôtres qui me +glacent le corps! + +JULES + +Ils sont jolis, tes habits! Une sale grosse chemise, un mauvais +pantalon rapiécé, une vieille blouse et d'affreux sabots qui me +gênent. Tu es bien heureux d'avoir mes beaux habits; tu n'as jamais eu +de chemise si fine et un si joli pantalon! + +--Ah bien! reprenons chacun le nôtre, dit Blaise en s'arrêtant, +indigné de tant d'égoïsme, d'orgueil et d'ingratitude; et tirez-vous +d'affaire comme vous pourrez. + +--Non, je ne veux pas! s'écria Jules, qui craignait de grelotter dans +ses beaux habits mouillés. Je me déshabillerai à la maison.» + +Blaise aurait pu reprendre de force ses habits; mais il ne voulut pas +infliger cette punition à Jules, et, sentant le froid le gagner, il se +mit à marcher bon train pour entrer chez lui, sans faire attention aux +cris de Jules qui suivait de loin en traînant ses sabots et criant: + +«Attends-moi, attends-moi, méchant égoïste! Voleur, rends-moi mes +habits! je te les ferai reprendre par papa. Tu vas voir ce que je vais +lui raconter!» + +Blaise rentra chez son père par une petite porte du parc, pendant +que Jules revenait chez lui honteux et inquiet. Les sangsues étaient +tombées en route, et le sang qui coulait des piqûres lui inondait le +visage. + +Son père était à la porte quand il le vit entrer dans ce pitoyable +état. + +LE COMTE + +Qu'as-tu, Jules, mon garçon? Tu es blessé? + +JULES + +C'est Blaise, papa; c'est sa faute. + +LE COMTE + +Encore ce petit misérable! J'avais raison de ne pas vouloir te laisser +aller avec lui. Mon pauvre enfant, dans quel état tu es! + +Et, le prenant dans ses bras, il l'emporta dans sa chambre, où la +bonne Hélène lui prodigua les premiers soins. En lavant le sang qui +couvrait son visage, elle vit avec surprise les piqûres de sangsues. + +«Qu'est-ce qui t'a mis des sangsues au visage? s'écria M. de Trénilly +étonné. + +--C'est Blaise, qui m'a fait aller à la mare aux sangsues, qui m'a +jeté dedans après y avoir fait entrer le pauvre âne, et qui m'a forcé +de mettre ses vieux habits pour prendre les miens, dont il veut faire +ses habits de dimanche. + +--Nous verrons bien cela, dit M. de Trénilly, profondément irrité. Je +l'obligerai bien vite de tout rendre, et je lui ferai donner le fouet +par son père.» + +Un domestique frappa à la porte. + +«Entrez, dit la bonne. + +--Voici un paquet des habits de M. Jules, qu'Anfry vient de rapporter; +il demande ceux de Blaise et des nouvelles de M. Jules. + +--Tes habits! dit avec quelque émotion M. de Trénilly. Tu disais, +Jules, que Blaise voulait les garder! + +JULES, _avec embarras_ + +C'est son papa qui l'aura forcé à les rendre, probablement. Il aura eu +peur de vous; j'avais dit à Blaise que je vous raconterais tout. + +--Dites à Anfry qu'il vienne me parler dans ma chambre», dit M. de +Trénilly au domestique. + +Le domestique sortit. + +La bonne avait arrêté le sang avec de la poudre de colophane et avait +rhabillé Jules. Son père voulait l'emmener, mais Jules eut peur de se +trouver en présence d'Anfry, et il demanda à rester sur son lit. + +«Comment va M. Jules, Monsieur le comte? dit Anfry en entrant. Blaise +m'a raconté l'accident qui lui est arrivé, et je craignais qu'il ne +fût indisposé. + +--Sans être malade, il n'est pas bien, répondit M. de Trénilly; mais +je m'étonne que votre fils ait osé vous parler d'un accident dont il a +été la seule cause et dans le but ignoble de s'approprier les habits +de Jules. + +ANFRY + +Je ne comprends pas ce que veut dire Monsieur le comte; Blaise n'a +rien fait qui puisse mériter des reproches; au contraire, c'est lui +qui est venu au secours de M. Jules. + +LE COMTE + +Joli secours, en vérité, que de le pousser dans une mare pleine de +sangsues! + +ANFRY + +Mais, Monsieur le comte, comment pouvait-il pousser M. Jules, +puisqu'il n'était pas avec lui? + +LE COMTE + +Pas avec lui! Voilà qui est fort, quand l'échange des habits prouve +clairement qu'ils étaient ensemble. + +ANFRY + +Pardon, Monsieur le comte; entendons-nous. Blaise a donné ses +vêtements à M. Jules, qui grelottait dans les siens tout trempés, +lorsque, l'entendant crier, il est venu à son secours; mais ils +étaient si peu ensemble, que M. Jules a été du côté de la mare aux +sangsues pour le chercher. + +M. DE TRÉNILLY + +C'est votre vaurien de fils qui vous a conté cela, et vous le croyez, +en père faible que vous êtes? + +ANFRY, _avec émotion_ + +Pardon, Monsieur le comte, vous êtes le maître et je suis le +serviteur, et je ne puis répondre comme je le ferais à mon égal, pour +justifier mon fils; mais je puis, sans manquer au respect que je dois +à Monsieur le comte, protester que Blaise est innocent des accusations +fausses que M. Jules à portées contre lui. + +M. DE TRÉNILLY, _avec colère_ + +C'est-à-dire que Jules a menti?... + +ANFRY, _avec calme_ + +Je le crains, Monsieur le comte. + +M. DE TRÉNILLY, _avec ironie et une colère contenue_ + +C'est franc, du moins, si ce n'est pas poli. Mais dites-moi donc, +Monsieur Anfry, que vous a raconté M. Blaise pour vous donner une si +pauvre opinion de la sincérité de mon fils? + +ANFRY, _avec calme et fermeté_ + +Voici, Monsieur le comte, ce ne sera pas long.» + +Et en peu de mots Anfry raconta ce qui s'était passé, sans oublier la +visite que lui avait faite Jules à la recherche de Blaise et le départ +de Jules tout seul, monté sur son âne. + +Le récit franc et ferme d'Anfry fit impression sur M. de Trénilly, qui +commença lui-même à douter de la vérité du récit de Jules, mais sans +pouvoir admettre chez son fils une pareille fausseté. + +«C'est bien, dit-il lorsque Anfry eut fini de parler; je saurai la +vérité; je reparlerai à Jules. Vous pouvez vous retirer. Anfry, +ajouta-t-il en le rappelant, si Blaise est coupable, comme je le +crois et comme il l'a déjà été plus d'une fois vis-à-vis de mon fils, +j'exige, sous peine de quitter mon service, que vous le fouettiez +vigoureusement. + +ANFRY + +Monsieur le comte n'aurait pas besoin de me le recommander, s'il +s'était rendu coupable de méchanceté, de calomnie, de mensonge. Si je +voyais mon fils dans une aussi triste voie, je l'en arracherais par +la force de mon propre mouvement. Dieu merci, mon fils est franc et +honnête, et je n'ai pas à rougir de lui.» + +En achevant ces mots, Anfry salua et se retira plein d'indignation et +d'irritation contre les mensonges de Jules et la faiblesse du père. + +M. de Trénilly retourna près de Jules, le questionna de nouveau et lui +redit ce qu'il avait appris d'Anfry. Jules, ne pouvant nier sa visite +chez Anfry et son départ en l'absence de Blaise, avoua ces deux +circonstances, qu'il n'avait pas osé révéler, dit-il, de peur d'être +grondé pour avoir été seul dans les champs; mais il soutint qu'ayant +trouvé Blaise à l'endroit indiqué par Anfry, tout s'était passé comme +il l'avait d'abord raconté. + +M. de Trénilly ne sut plus que croire ni qui croire. Il y avait dans +les aveux tardifs de Jules quelque chose qui ébranlait sa confiance +pour le reste; mais il ne pouvait, il n'osait admettre tant de +fausseté et de méchanceté dans son fils bien-aimé. Dans le doute, il +n'en parla plus, ne voulant pas faire punir injustement Blaise et ne +pouvant lui donner raison. + + + +VIII + +LES FLEURS + + +Quelque temps se passa ainsi; Jules avait reçu la défense expresse de +jouer avec Blaise, que les gens du château regardaient d'un air de +méfiance. Personne ne lui parlait; on lui tournait le dos quand il +venait faire une commission au château; on refusait sèchement ses +offres de service. Hélène était la seule qui lui dit un bonjour amical +en passant devant la grille. M. de Trénilly le repoussait durement +quand Blaise, toujours obligeant, se précipitait pour lui ouvrir la +porte. + +Le pauvre Blaise s'attristait souvent de la mauvaise opinion qu'on +avait de lui; il allait plus souvent que jamais faire sa promenade +favorite et solitaire le long de la petite rivière longeant les fours +à chaux. Arrivé là, il s'asseyait et il pleurait. + +«Le bon Dieu sait, disait-il, que je suis innocent de ce dont on +m'accuse; mais j'ai commis bien des fautes dans ma vie, et le bon +Dieu me les faits expier... Je dois l'en remercier au lieu de me +révolter... Il me donnera le courage de tout supporter, de n'en +vouloir à personne, pas même à M. Jules, qui me fait tant de mal... +Pauvre M. Jules: il est bien malheureux d'être si mauvais; il doit +toujours craindre que la vérité ne se sache!... Pauvre garçon! je vais +bien prier le bon Dieu pour qu'il change et devienne bon... Papa me +croit, heureusement; j'en dois bien remercier le bon Dieu! C'est là +où j'aurais eu du chagrin, si papa et maman m'avaient cru méchant et +menteur. + +Consolé par ces réflexions, Blaise reprenait sa promenade, mais il +était triste malgré lui, et il songeait au temps heureux où il avait +le bon petit Jacques pour maître et pour ami. + +Jules, pendant ce temps, s'ennuyait beaucoup; il jouait peu avec +Hélène, à laquelle il faisait sans cesse des méchancetés, et qui +aimait mieux jouer seule ou travailler et causer avec sa mère. + +Deux mois au moins après sa dernière aventure avec Blaise, Jules +demanda un jour si instamment à son père de faire venir Blaise pour +l'aider à bêcher son jardin, que M. de Trénilly y consentit. Jules +n'osa pas aller le chercher lui-même, car il avait peur d'Anfry, mais +il dit à un domestique de faire venir Blaise de la part de M. de +Trénilly et de l'amener dans le petit jardin. + +Blaise fut très surpris d'être demandé par M. le comte; son père lui +dit qu'il devait obéir, et malgré sa répugnance il se dirigea vers +le jardin de Jules et d'Hélène, où il croyait trouver le comte. En +apercevant Jules, il voulut se retirer, mais Jules courut à lui et +l'entraîna vers un carré de légumes en lui disant: + +«Papa te fait dire d'arracher ces légumes, de bêcher tout cela et d'y +planter des fleurs du potager. + +--Je n'ai pas apporté ma bêche, dit Blaise. + +--Cela ne fait rien; tu vas prendre celle d'Hélène», dit Jules avec +joie et empressement, car il s'était attendu à un refus, sentant bien +que Blaise devait se trouver gravement offensé. + +Le pauvre Blaise, ne voulant pas désobéir à un ordre qu'on lui donnait +de la part de M. de Trénilly, prit la bêche sans mot dire et commença +son travail. + +JULES + +Pourquoi ne parles-tu pas, Blaise? tu es toujours si gai et si disposé +à causer. + +BLAISE + +Je ne le suis plus, Monsieur. + +--Pourquoi? dit Jules en rougissant, car il ne devinait que trop la +cause du silence et du sérieux de Blaise. + +BLAISE + +Depuis que vous m'avez calomnié, Monsieur Jules; mais je ne vous en +veux pas pour cela; seulement je prie le bon Dieu de vous corriger, et +je n'aime pas à me trouver seul avec vous. + +--Est-ce que tu as peur que je te mange? dit Jules en ricanant. + +--Non, Monsieur Jules, mais je crains que vous ne disiez encore contre +moi quelque chose qui ne soit pas vrai, et cela me fait de la peine +par rapport à papa et à maman, et puis...» + +Blaise se tut. + +«Achève, dit Jules; et puis quoi encore? + +--Eh bien, Monsieur Jules, et puis par rapport à vous, parce que vous +offensez le bon Dieu en me calomniant, et que le bon Dieu vous punira +un jour ou l'autre. Et j'aimerais mieux vous voir demander pardon au +bon Dieu et prendre la résolution de ne plus jamais l'offenser.» + +Jules rougit; il sentait la générosité des sentiments de Blaise et la +vérité de ses paroles; mais son orgueil se révolta. + +JULES + +Je te prie de ne pas te donner tant de peine à mon sujet et de ne pas +faire le saint en priant pour moi. Je sais bien prier pour moi-même. + +BLAISE + +Il faut croire que non, Monsieur Jules, car, si vous saviez prier, le +bon Dieu vous écouterait, et vous vous corrigeriez. + +JULES + +Voyons, finis tes sottises, et va me chercher des pots de fleurs pour +remplir le carré. + +BLAISE + +Quelles fleurs faudra-t-il demander? + +JULES + +Des hortensias, des dahlias, des géraniums, des reines-marguerites, +des pensées. + +BLAISE + +Je ne sais si je me souviendrai de tout cela, Monsieur Jules; en tout +cas, je ferai de mon mieux.» + +Blaise partit et ne tarda pas à revenir avec une brouette pleine de +toutes sortes de fleurs. + +«Il n'y a pas de pensées, dit Jules; va me chercher des pensées.» + +Blaise repartit et revint avec beaucoup de fleurs, mais pas de +pensées. + +JULES + +Eh bien, je t'avais ordonné d'apporter des pensées! Quelles horreurs +m'apportes-tu là? + + +BLAISE + +Le jardinier n'a plus de pensées. Monsieur Jules; elles sont passées; +mais il vous a envoyé en place les plus belles fleurs de son jardin. +Il vous demande de les bien soigner pour les remettre dans le jardin +quand vous n'en voudrez plus. + +--Voilà comme je les soignerai, s'écria Jules en se jetant sur les +fleurs, les piétinant et les brisant avec colère. + +BLAISE + +Ah! Monsieur Jules! qu'avez-vous fait? Le jardinier m'avait tant dit +d'en avoir grand soin, parce que ce sont des fleurs rares, que votre +papa lui a bien recommandées! + +JULES + +Ça m'est égal; et qu'est-ce que ça te fait, à toi? Le jardinier n'a +pas le droit de me refuser les fleurs que mon père paye, et qui sont à +moi. + +BLAISE + +Oh! quant à moi, Monsieur Jules, ça m'est égal. Comme vous dites, +c'est votre papa qui paye les fleurs: c'est tant pis pour lui. Moi, je +ne les vois seulement pas. Quant au pauvre jardinier c'est différent; +c'est lui qui en est chargé et c'est lui qui va être grondé. + +JULES + +Je m'en moque bien du jardinier; tout cela ne me concerne pas; c'est +lui qui te les a données, et c'est toi qui les as demandées et +emportées. + +BLAISE + +Vous savez bien, Monsieur Jules, que c'est pour vous obéir que je les +ai demandées, et que je n'en avais que faire, moi; j'ai seulement eu +la peine de les brouetter et de décharger la brouette. + +JULES + +Je n'en sais rien; arrange-toi comme tu voudras. Si papa gronde, tant +pis pour toi. + +BLAISE + +Si votre papa gronde, je dirai que c'est vous qui m'avez commandé de +vous apporter ces fleurs. + +JULES + +Et moi je dirai que tu mens, que ce n'est pas moi. + +BLAISE + +Ah! par exemple! ceci est trop fort! Je ne vous croyais pas capable de +tant de méchanceté. + +JULES + +Est-ce que je ne t'ai pas dit et redit que je voulais des pensées? +Entends-tu? des pensées! Et c'est si vrai que, lorsque tu m'as apporté +ces autres fleurs, je me suis fâché et j'ai tout écrasé. + +BLAISE + +Quant à cela, c'est vrai; mais vous savez bien que le jardinier a cru +bien faire de vous les envoyer, et moi aussi j'ai cru que ces jolies +fleurs vous plairaient plus que les pensées que vous demandiez. + +JULES + +Non, elles ne me plaisent pas. Remporte-les, si tu veux. + +BLAISE + +Mais le jardinier n'en voudra pas, dans l'état où elles sont, écrasées +et brisées. + +JULES + +Alors emporte-les, car je ne les veux pas dans mon jardin. Je te les +donne; fais-en ce que tu voudras. + +Et il tourna le dos au pauvre Blaise consterné. + +«Que vais-je faire de ces fleurs? Les porter au jardinier, je +n'oserais; il pourrait croire que c'est moi qui les ai fait tomber et +qui les ai écrasées en route. + +J'ai envie de les emporter pour les planter dans notre jardin; +peut-être que papa pourra les faire revenir, et, quand elles auront +bien repris, je les redonnerai au jardinier... Je crois que c'est ce +qu'il y a de mieux à faire pour épargner une gronderie à ce pauvre +homme... Pourvu que M. Jules n'aille pas encore me faire quelque +mauvaise histoire avec ces fleurs... C'est qu'il est méchant, en +vérité!» + +Tout en se parlant à lui-même, Blaise ramassait les fleurs, les +enveloppait de terre humide, et les replaçait dans sa brouette. Il les +amena près de son jardin, où travaillait son père. + +«Papa, dit-il, voici de l'ouvrage pressé que je vous apporte; des +fleurs à remettre en état, si c'est possible. + +--Les belles fleurs, dit Anfry en les examinant dans la brouette. Mais +que leur est-il arrivé? comme les voilà brisées et abîmées! + +--C'est pour cela, papa, que je vous les apporte; c'est encore un tour +de M. Jules, que je voudrais déjouer.» + +Et Blaise raconta à son père ce qui s'était passé. + +«Je crois, mon garçon, dit Anfry, que tu as eu tort d'emporter les +fleurs; il eût mieux valu les laisser pourrir là-bas. + +--Papa, c'est que, d'après ce que m'avait dit M. Jules, je craignais +que le pauvre jardinier ne fût grondé. M. de Trénilly ne regarde pas +souvent ses fleurs; si, dans deux ou trois jours, nous pouvons les +mettre en bon état et les reporter au jardinier, tout serait bien, et +le jardinier ne serait pas grondé. + +--Je veux bien, mon garçon, mais j'ai idée que cette affaire tournera +mal pour nous. Enfin le bon Dieu est là. Il faut faire pour le mieux +et laisser aller les choses.» + +Anfry et Blaise préparèrent des trous profonds dans le meilleur +terrain de leur jardin; ils y placèrent les fleurs avec précaution, +après avoir enveloppé les tiges brisées de bouse de vache. Anfry les +arrosa et en laissa ensuite le soin à Blaise. + +Au bout de trois jours, les fleurs avaient parfaitement repris, et +Blaise résolut de les porter au jardinier dans la soirée. + +Ce même jour, M. de Trénilly alla visiter son jardin de fleurs, +accompagné du jardinier. + +LE COMTE + +Où donc avez-vous mis les dernières fleurs que j'avais fait venir de +Paris? Je ne les vois nulle part. + +LE JARDINIER + +Elles n'y sont pas, Monsieur le comte; je les ai données à M. Jules +pour son jardin. + +LE COMTE + +Pourquoi les avez-vous données? Et comment vous êtes-vous permis de +donner à un enfant des fleurs fort rares et que je fais venir à grands +frais? + +LE JARDINIER + +Monsieur le comte, j'avais peur de fâcher M. Jules, qui m'a envoyé +deux fois Blaise pour demander de jolies fleurs. + +LE COMTE + +C'est une très mauvaise excuse! Que cela ne recommence pas! Quand +j'achète des fleurs, j'entends qu'elles soient pour moi seul. Allez +les chercher et rapportez-les tout de suite; je vous attends.» + +Le jardinier partit immédiatement et revint tout penaud dire à M. de +Trénilly que les fleurs étaient disparues, qu'il n'y en avait plus +trace. M. de Trénilly, fort mécontent, envoya chercher Jules. Quand il +le vit approcher, il lui demanda avec humeur ce qu'il avait fait des +fleurs que le jardinier lui avait envoyées il y avait trois jours. + +JULES + +Je les ai plantées dans mon jardin, papa, elles y sont. + +LE JARDINIER + +Non, Monsieur Jules; j'en viens, et je n'ai vu dans votre jardin que +les dahlias, reines-marguerites et autres fleurs communes. + +JULES + +Je n'en ai pas eu d'autres; je vous avais fait demander des pensées, +que vous n'avez pas voulu me donner; je n'ai pas eu d'autres fleurs. + +LE JARDINIER + +Mais, Monsieur Jules, c'est moi-même qui ai chargé la brouette de +Blaise. + +LE COMTE + +Comment, encore Blaise! Mais c'est un démon, que ce garçon! Je ne sais +en vérité d'où cela vient, mais, partout où il est, il y a du mal de +fait. + +LE JARDINIER + +C'est pourtant un bon et honnête garçon, Monsieur le comte; je le +connais depuis qu'il est né, et personne n'a jamais eu à se plaindre +de lui. + +--Moi, je m'en plains, reprit M. de Trénilly avec hauteur, et ce n'est +pas sans raison. Mais, Jules, qu'a-t-il fait de ces fleurs? + +JULES + +Je crois, papa, qu'il les a prises pour lui, puisqu'il ne les a pas +rapportées au jardinier, et qu'elles ne sont pas dans mon jardin.» + +M. de Trénilly dit encore au jardinier quelques paroles de reproche, +et sortit précipitamment, se dirigeant vers la maison d'Anfry. Ne le +trouvant pas chez lui, il alla au jardin pour voir si Blaise avait +réellement osé prendre les fleurs; il y entra au moment où Anfry +et Blaise rangeaient les pots de fleurs pour les charger sur la +brouette. + +«Je te prends donc enfin sur le fait, petit voleur, mauvais polisson, +dit M. de Trénilly, s'avançant vers Blaise avec colère. + +--Pardon, Monsieur le comte, dit Anfry en se plaçant respectueusement, +mais résolument devant Blaise, pour le mettre à l'abri du premier +mouvement de colère de M. de Trénilly; Blaise n'est ni un voleur ni un +polisson. Monsieur le comte a encore une fois été induit en erreur. + +--Erreur, quand la preuve est là sous mes yeux? dit le comte, +frémissant de colère. + +ANFRY + +Mille excuses, monsieur le comte, si je prends la liberté de vous +demander ce que vous supposez! + +LE COMTE + +Je suppose que votre fils est un vaurien, et vous un insolent. Ces +fleurs sont à moi, volées par votre fils, qui vous a fait je ne sais +quel conte pour expliquer leur possession. + +ANFRY + +Blaise n'a jamais dit que les fleurs fussent à lui, Monsieur le comte, +et la preuve c'est que les voilà prêtes à être placées sur cette +brouette, pour les ramener au jardinier de M. le comte; Blaise les a +ramassées lorsqu'elles venaient d'être brisées et piétinées par M. +Jules, et il me les a apportées pour les mettre en bon état et +les rendre à votre jardinier avant que vous vous soyez aperçu de +l'accident arrivé à ces fleurs. Voilà toute la vérité, Monsieur le +comte; et si vous voulez vous donner la peine d'examiner les tiges, +vous verrez encore la place des brisures.» + +M. de Trénilly était fort embarrassé de son accusation précipitée; +il entrevit quelque chose de défavorable à Jules, et, ne voulant pas +approfondir davantage l'affaire, il tourna le dos sans parler, et s'en +alla aussi vite qu'il était venu. + +«Merci, papa, de m'avoir bien défendu, dit Blaise; sans vous il +m'aurait battu avec sa canne. + +--S'il t'avait touché, j'aurais à l'heure même quitté son service, +répondit Anfry, et je ne dis pas que j'y resterai longtemps; le +fils te joue de mauvais tours toutes les fois qu'il te demande pour +s'amuser avec toi, et le père...; enfin je ne ferai pas de vieux os +ici.» + +Cette fois, Blaise se promit de n'accepter aucune invitation de Jules. + + + +IX + +LES POULETS + + +«Maman, dit un jour Hélène, j'ai trouvé dans un buisson quatre oeufs +de poule; la fermière dit que ce sont les poules Crève-Coeur qui +perdent leurs oeufs; j'ai envie d'en faire une omelette que nous +mangerons ce soir, Jules et moi. + +--Au lieu de manger des oeufs qui ne sont probablement pas frais, tu +ferais mieux, Hélène, de les faire couver, répondit Mme de Trénilly. + +--C'est vrai, maman, je n'y pensais pas. Je vais vite les porter à la +ferme pour les faire couver.» + +Hélène courut porter ses oeufs à la ferme, mais elle fut désappointée +en apprenant par la fermière que dans le moment il n'y avait pas une +poule qui voulût couver. + +«Mais, ajouta la fermière, vous pouvez porter vos oeufs chez Anfry, +Mademoiselle; il a une excellente couveuse qui vous fera bien éclore +vos oeufs; on n'a qu'à les lui faire voir, elle se mettra à couver +sur-le-champ.» + +Hélène remercia et courut chez Anfry. + +«Ma bonne Madame Anfry, je vous apporte quatre oeufs, que je vous prie +de vouloir bien faire couver à votre poule. J'espère que cela ne vous +dérangera pas. + +--Pour cela, non, Mademoiselle. Justement ma poule demande depuis ce +matin à couver, et je n'ai pas d'oeufs à lui donner. Si vous voulez +venir, Mademoiselle, nous allons tout de suite la faire commencer.» + +Hélène suivit, en la remerciant de son obligeance. La poule accourut à +l'appel de sa maîtresse, qui lui montra les oeufs et les mit dans un +panier à couver; la poule sauta dans le panier, étendit ses ailes et +commença sa besogne de la meilleure grâce du monde. + +Hélène était enchantée et remercia Mme Anfry. + +«Combien de jours faut-il pour faire éclore les oeufs? demanda-t-elle. + +--Vingt jours au plus, Mademoiselle. Vous viendrez voir sans doute +comment se comporte la couveuse? + +--Oui, certainement je viendrai tous les jours lui apporter de l'orge +et de l'avoine. A demain, Madame Anfry; bien des amitiés à Blaise.» + +Hélène retourna tous les jours chez Mme Anfry savoir des nouvelles +de ses oeufs; elle avait soin d'apporter chaque fois un panier plein +d'orge et d'avoine. Elle avait prié sa mère de ne parler de rien +à Jules, pour lui faire une surprise, dit-elle; mais sa véritable +raison, c'est qu'elle avait peur que Jules ne lui jouât quelque +mauvais tour, en écrasant les oeufs ou en empêchant la poule de +couver. + +Le vingt et unième jour, Blaise, qui attendait toujours Hélène à la +porte, lui annonça que deux poulets étaient éclos. Hélène courut à la +cabane où couvait la poule, elle lui jeta un peu d'orge pour lui faire +quitter son panier, et vit avec grande joie les deux petits poussins +venir manger les grains d'orge que la poule leur écrasait avec son bec +avant de les leur laisser manger. + +Les poussins étaient fort jolis; ils étaient noirs, avec une huppe +noire et blanche. + +«Demain, Mademoiselle, les deux autres écloront bien sûr, dit Blaise. + +HÉLÈNE + +Et quand ils seront tous éclos, est-ce que je ne pourrai pas les +emporter chez moi? + +BLAISE + +Non, Mademoiselle; il faut les laisser avec leur mère jusqu'à ce +qu'ils soient assez grands pour se passer d'elle. + +HÉLÈNE + +Combien de temps faudra-t-il attendre? + +BLAISE + +Quinze jours ou trois semaines pour le moins, Mademoiselle. + +HÉLÈNE + +C'est bien long! Mais j'aime mieux les laisser ici, parce qu'à la +maison...» + +Hélène n'acheva pas. + +BLAISE + +Est-ce que vous n'avez pas, un endroit où vous puissiez les loger pour +la nuit, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Oh! si fait; la place ne manque pas; mais je craindrais que Jules...» + +Hélène s'arrêta encore; Blaise la regarda et, devinant sa pensée, ne +la questionna plus; il lui dit seulement: «Ils seront mieux ici que +partout ailleurs, Mademoiselle; nous les soignerons de notre mieux, +maman et moi, pour vous être agréables, car nous ne pourrons jamais +oublier que vous seule avez toujours cru à mes paroles et à mon +innocence, quand tout le monde m'accusait et me croyait coupable. Je +n'oublierai pas votre bonté, Mademoiselle. + +HÉLÈNE + +Ce n'est pas de la bonté, mon pauvre Blaise, ce n'est que de la +justice. J'aurais voulu que tout le monde pensât comme moi à ton +égard, et ce m'est un grand regret de penser que c'est mon frère qui a +donné mauvaise opinion de toi. + +BLAISE + +Mais vous ne partagez pas cette mauvaise opinion, Mademoiselle? + +HÉLÈNE + +Moi, je crois que tu es le plus honnête, le meilleur, le plus +obligeant et aimable garçon qu'il soit possible de voir, et je crois +que Jules t'a indignement calomnié.» + +Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Blaise. + +BLAISE + +Merci, ma bonne et chère demoiselle. Le bon Dieu me récompense de +n'avoir pas murmuré contre le mal qu'il a permis. Je le prie tous les +jours de vous bénir et de rendre M. Jules semblable à vous. + +HÉLÈNE + +Comment, mon pauvre Blaise, tu as la générosité de prier pour Jules, +qui est la cause de tout le mal qu'on dit et qu'on pense de toi! + +BLAISE + +Certainement, Mademoiselle; je n'ai pas de rancune contre lui; il +fait ce qu'il fait parce qu'il n'y pense pas. S'il savait combien il +offense le bon Dieu, il ne le ferait sans doute pas, et c'est pourquoi +je prie le bon Dieu de lui faire voir clair dans son âme. + +HÉLÈNE + +Excellent Blaise! Je dirai à papa et à maman tout ce que tu viens de +me dire; ils ne pourront pas douter de ta sincérité. + +BLAISE + +Comme vous voudrez, Mademoiselle, mais cela ne me fait pas grand'chose +à présent. Depuis que je vais au catéchisme pour ma première communion +l'an prochain, je sais que Notre-Seigneur a souffert des méchants, et +cela me console de souffrir un peu.» + +Hélène tendit la main à Blaise, qui la remercia encore avec +reconnaissance et affection; elle retourna lentement à la maison. En +rentrant, elle raconta à son père et à sa mère ce que Blaise lui avait +dit, et elle fit part de son impression à l'égard de Blaise. + +«Je n'ai jamais vu, dit-elle, un plus excellent garçon, et je serais +bien heureuse de vous voir changer d'opinion et de sentiments à son +égard. + +--Il faudrait pour cela, ma chère Hélène, dit M. de Trénilly avec +froideur, que nous pensassions bien mal de ton frère, qui dit juste +le contraire de Blaise, et qui serait d'après toi un menteur, un +calomniateur, un méchant. J'aime mieux avoir cette mauvaise opinion de +Blaise que de mon fils. + +HÉLÈNE, _avec feu_ + +Cela dépend de quel côté est la vérité, papa; si pourtant Blaise est +innocent, voyez quel mal vous lui faites, et quelle injustice vous +commettez. + +--Tu oublies que tu parles à ton père, Hélène, dit Mme de Trénilly +avec sévérité. + +HÉLÈNE + +Je n'avais pas l'intention de manquer de respect à papa, mais je suis +si peinée de voir mon frère si mal agir, et le pauvre Blaise tant +souffrir!... + +M. DE TRÉNILLY + +Souffrir? Tu crois qu'il souffre? Laisse donc, il n'y pense seulement +pas. + +HÉLÈNE + +Je l'ai pourtant souvent trouvé tout en larmes, pendant qu'il +travaillait et qu'il était tout seul, et il cherchait à me le cacher +et à sourire quand il me voyait, et un jour je lui ai demandé pourquoi +il pleurait; il m'a répondu que c'était parce qu'il ne pouvait +rencontrer aucun de ses camarades sans qu'ils lui dissent qu'il était +un voleur, un menteur, un malheureux; et personne ne veut ni jouer ni +se promener avec lui. + +--Il n'a que ce qu'il mérite», dit sèchement M. de Trénilly. + +Hélène ne répondit plus; elle sentit qu'elle ne ferait qu'irriter +son père en continuant à défendre Blaise, et elle se retira dans sa +chambre pour travailler seule comme d'habitude. + +Les poulets devenaient grands et forts; Hélène avait décidé avec +Blaise qu'ils pouvaient se passer de la poule, et qu'on les porterait +dans la cour du château, où ils coucheraient dans une niche de chien +qui se trouvait vide. Le lendemain, Blaise devait les apporter et leur +arranger la niche en poulailler. Par une fatalité malheureuse, Jules +rencontra le pauvre Blaise portant les poulets dans un panier pour les +mettre dans leur nouvelle demeure. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as dans ton panier? + +BLAISE + +C'est une commission, Monsieur Jules. + +JULES + +Montre-moi ce que c'est. + +BLAISE + +Je n'ai pas le temps, Monsieur, je suis pressé. + +JULES + +Qu'est-ce qui te presse tant? + +BLAISE + +Maman m'attend pour déjeuner, Monsieur. + +JULES + +Eh bien, elle attendra deux minutes de plus, voilà tout. + +Blaise ne voulait pas lui faire voir les poulets, parce qu'il +craignait que Jules ne leur fît mal ou ne les fît échapper; il voulut +donc continuer son chemin, mais Jules saisit l'anse du panier et +chercha à le lui arracher. Blaise le retenait de toutes ses forces, et +il allait le dégager des mains de Jules, lorsque celui-ci, se sentant +le plus faible, ramassa une poignée de sable et la lui jeta dans les +yeux. La douleur fit lâcher prise à Blaise; Jules saisit le panier et +l'emporta en triomphe. Il courut dans un massif, près d'une mare, pour +examiner ce que contenait le panier. Quelle ne fut pas sa surprise en +voyant les poulets qui y étaient renfermés!» + +«Ce voleur de Blaise, s'écria-t-il, voilà pourquoi il ne voulait +pas me laisser voir ce qu'il emportait dans son panier. Ce sont des +poulets qu'il a volés dans notre basse-cour, et qu'il portait à son +voleur de père pour les manger ensemble. Ah! tu crois que tu mangeras +mes poulets, mauvais garçon! Tiens, viens chercher ton déjeuner.» + +En disant ces mots, le méchant Jules tira les poulets du panier les +uns après les autres et les jeta dans la mare. Les pauvres bêtes se +débattirent quelques instants, puis restèrent immobiles, les ailes +étendues, flottant sur l'eau. + +Jules fut enchanté de son succès et retourna tranquillement à la +maison. Il entra chez son père. + +«Papa, dit-il, vous devriez défendre à Blaise de mettre les pieds dans +notre basse-cour; je viens de le surprendre emportant, bien cachés +dans un panier, quatre poulets qu'il venait de voler dans notre +poulailler. + +M. DE TRÉNILLY Tu ne sais pas ce que tu dis, mon ami, je n'ai ni +poulets ni poulailler. + +JULES + +C'est de la ferme, alors, car je les ai vus, et je les lui ai +arrachés. + +M. DE TRÉNILLY + +Qu'en as-tu fait?» + +Jules ne s'attendait pas à cette question; il devint rouge et +embarrassé, car il ne voulait pas avouer qu'il avait noyé les pauvres +bêtes. + +«Pourquoi ne réponds-tu pas? dit M. de Trénilly en l'examinant avec +surprise. Est-ce que tu les a rendus à Blaise, par hasard? + +--Oui, papa, balbutia Jules. + +M. DE TRÉNILLY + +Tu as eu tort, mon ami; tu devais lui faire avouer d'où il tenait ces +poulets, et les apporter à la fermière, s'ils sont à elle. Et Blaise +les a-t-il emportés?» + +Jules commençait à craindre qu'on ne trouvât les poulets dans l'eau; +il voulut en rejeter la faute sur Blaise et dit: + +«Non papa, il..., il... les a jetés dans la mare. + +M. DE TRÉNILLY + +Mais la tête lui tourne, à ce mauvais garnement; où est-il? + +JULES + +Je ne sais pas; je crois qu'il est allé à l'école.» + +Jules savait bien que Blaise n'allait plus à l'école, mais il croyait +empêcher par là son père de questionner lui-même Blaise et Anfry. + +Pendant ce temps le pauvre Blaise, aveuglé par le sable, ne pouvait +quitter la place où il était tombé; et à force pourtant de frotter +ses yeux, que le sable faisait pleurer, il parvint à les tenir +entr'ouverts, et il put se diriger vers le puits; il tira un peu d'eau +dans une terrine et s'en lava les yeux jusqu'à ce que tout le sable +fût parti. Il pensa alors à se mettre à la recherche de Jules et de +son panier. Mais, en cherchant Jules, il rencontra Hélène, qui allait +voir si son petit poulailler était prêt à recevoir ses chers poulets +Crève-Coeur. + +Hélène s'arrêta stupéfaite à la vue des yeux rouges et bouffis de +Blaise. + +«Qu'as-tu, mon pauvre Blaise? lui dit-elle avec compassion. Pourquoi +as-tu pleuré? + +--Ce n'est rien, Mademoiselle, c'est du sable que M. Jules m'a jeté +dans les yeux: mais ce qui est le plus triste, c'est que lorsqu'il +m'a vu aveuglé, il m'a arraché le panier dans lequel j'apportais vos +poulets, et comme il s'est sauvé avec, je crains qu'il ne leur soit +arrivé malheur. + +--Mes poulets, mes pauvres petits poulets! s'écria Hélène. Oh! Blaise, +mon cher Blaise, aide-moi à les retrouver. Pourvu que Jules ne les ai +pas tués ou lâchés dans le parc! Mes pauvres poulets!» + +Hélène et Blaise se mirent à courir de tous côtés; en cherchant dans +les massifs, Blaise trouva son panier vide. + +«Mademoiselle Hélène, cria-t-il, voici mon panier, mais rien dedans. + +--C'est que Jules les a lâchés ou tués, dit Hélène; pour le coup, papa +ne prendra pas parti pour lui; je vais le prier de faire chercher mes +petits Crève-Coeur.» + +A peine avait-elle fait quelques pas vers la maison, qu'elle rencontra +son père. + +«Papa, papa, je vous en prie, dites qu'on aille partout chercher mes +jolis Crève-Coeur; Blaise les apportait dans un panier. Jules le lui a +arraché et s'est sauvé avec. + +M. DE TRÉNILLY + +Ah! c'est donc cela que me disait Jules; il croyait que Blaise les +avait pris à la ferme. Mais si ce sont tes Crève-Coeur qu'apportait +Blaise, pourquoi les a-t-il laissé prendre à Jules? Il n'est guère +probable que Blaise, qui est plus fort que Jules, lui ait laissé +enlever son panier sans le défendre. + +HÉLÈNE + +Aussi a-t-il voulu empêcher Jules de les prendre; mais Jules lui a +jeté du sable dans les yeux, et le pauvre Blaise a lâché le panier. + +M. DE TRÉNILLY + +C'est Blaise qui t'a fait ce conte; Jules m'a dit au contraire que +Blaise avait jeté les poulets dans la mare. + +HÉLÈNE + +C'est impossible, papa. Blaise a soigné mes poulets depuis qu'ils +sont éclos; il leur avait préparé un poulailler dans une des vieilles +niches à chien, et il me les apportait pour que nous les y missions. + +M. DE TRÉNILLY + +Ce qui est certain, pourtant, c'est que Jules n'a pas les poulets. + +HÉLÈNE + +Blaise et moi, nous les cherchons partout. Mon Dieu, mon Dieu, est-ce +que Jules a été assez méchant pour les jeter à la mare? + +La pauvre Hélène, sans attendre la réponse de son père, courut du côté +de la mare, appelant Blaise de toutes ses forces; en approchant de la +mare, elle le vit tâchant, avec une longue perche, d'attirer à lui +quelque chose qu'elle ne pouvait encore distinguer; aussitôt qu'il +aperçut Hélène, il lui cria: + +«Venez vite, Mademoiselle; venez m'aider à faire revivre les pauvres +poulets que je viens de trouver dans la mare. J'en ai retiré trois; +je cherche à atteindre le quatrième. Le voici, je crois... Non, il a +encore coulé sous ma perche... Tenez, le voilà! Je l'ai, pour cette +fois.» Et, se baissant, il saisit le quatrième Crève-Coeur, qu'il +avait rapproché du bord avec sa perche. + +Hélène pleurait près de ses pauvres poulets, couchés à terre sans +mouvement, le bec ouvert, les ailes étendues, les yeux entr'ouverts. +Blaise les porta sur l'herbe, les sécha le mieux qu'il put, avec de +la mousse, avec son mouchoir et celui d'Hélène; mais il eut beau les +frotter, les rouler sur le sable chaud, les poulets restèrent +sans vie. Voyant tous leurs efforts inutiles, Hélène et Blaise se +relevèrent. + +«Que ferons-nous de ces pauvres petites bêtes? dit Blaise. Des poulets +si jeunes, ce n'est pas bon à manger; d'ailleurs, ça fait mal au coeur +de manger des bêtes qu'on a soignées. + +--Il faut les enterrer, dit tristement Hélène; ne les laissons pas +ici; les chats les dévoreraient. + +--Ecoutez, Mademoiselle, essayons encore une chose; j'ai entendu dire +à un médecin qu'on faisait revenir des noyés en les couvrant de cendre +tiède; il y a un grand tonneau dans la buanderie, ici tout près: +plongeons-les dedans jusqu'à demain; en tout cas, cela ne leur fera +pas de mal, et peut-être... qui sait,... la cendre tiède, en les +réchauffant, les ranimera-t-elle. + +--Essayons, dit Hélène; il sera toujours temps de les enterrer +demain.» + +Hélène et Blaise prirent chacun deux poulets; ils les portèrent à la +buanderie, où ils trouvèrent effectivement un tonneau de cendre; on +venait d'en remettre de toute chaude. Blaise creusa quatre trous, +Hélène y mit les poulets, Blaise les recouvrit de cendre jusqu'à la +tête, ne laissant passer que le bec et les yeux. Ils fermèrent ensuite +la buanderie et s'en allèrent chacun chez eux, Hélène fort triste de +la mort de ses jolis Crève-Coeur, et Blaise fort triste du chagrin +d'Hélène, tous deux peinés de la méchanceté de Jules. Quand Hélène +revint dans sa chambre, elle y trouva Jules qui l'attendait avec un +peu d'inquiétude, pour savoir ce qu'avait dit son père. + +«Tu m'as encore fait une vraie peine, Jules, lui dit-elle, et tu as +encore fait une méchanceté au pauvre Blaise. + +--Moi, une méchanceté? répondit Jules d'un air innocent; qu'ai-je donc +fait, Hélène? tu m'accuses toujours sans savoir comment les choses se +sont passées. + +HÉLÈNE + +Je sais très bien que tu as noyé mes pauvres poulets, que tu les as +arrachés à Blaise après lui avoir jeté du sable dans les yeux, et que +tu as conté des mensonges à papa. + +JULES + +Je n'ai rien fait de tout cela, Mademoiselle, c'est Blaise qui avait +volé des poulets; je ne savais pas qu'ils fussent à toi; j'ai voulu +les lui enlever, et, pour que je ne les aie pas, il les a jetés dans +la mare. + +--Menteur! s'écria Hélène avec indignation. C'est abominable de mentir +avec autant d'effronterie! Tu pourrais bien réserver tes mensonges +pour papa, qui a la bonté de te croire; quant à moi, tu sais que je te +connais et que je ne crois pas un mot de ce que tu dis. + +JULES, _avec colère_ + +Méchante! vilaine! J'irai dire à papa que tu me dis cinquante sottises +pour excuser Blaise, qui est un sot et un impertinent; je le ferai +chasser avec son vilain père. + +HÉLÈNE + +Tu en es bien capable; rien ne m'étonnera de ta part. C'est bien +triste pour moi d'avoir un si méchant frère.» + +Hélène lui tourna le dos et se mit à table pour écrire. Jules resta un +instant indécis s'il resterait chez Hélène pour la contrarier, ou s'il +irait se plaindre à son père; il finit par quitter la chambre, et il +se dirigea vers le cabinet de M. de Trénilly, qui était alors occupé à +lire. + +«Papa, dit-il en entrant, je viens vous dire que c'est bien triste +pour moi d'avoir une si mauvaise soeur; elle croit tous les mensonges +que lui fait Blaise et elle vient de me dire toutes sortes d'injures, +prétendant que je mentais, que Blaise valait cent fois mieux que moi, +qu'elle voudrait bien l'avoir pour frère, et qu'elle serait enchantée +si vous me chassiez pour me mettre au collège. + +--Hélène est une sotte, répondit M. de Trénilly; elle est entichée +de ce mauvais garnement de Blaise; mais, aujourd'hui, j'excuse son +humeur, et je ne lui en dirai rien, parce qu'elle est irritée d'avoir +perdu ses poulets. + +--Mais, papa, ce n'est pas ma faute si Blaise a volé ses poulets. +Pourquoi faut-il que ce soit moi qui reçoive des injures, parce que +son Blaise a menti? + +--Que veux-tu que j'y fasse, mon ami? Tu sais que je ne me mêle pas +de l'éducation de ta soeur; va te plaindre à ta mère, si tu veux, et +laisse-moi finir un travail très sérieux qui doit être terminé cette +semaine. Va, Jules, va, mon garçon.» + +Jules sortit à moitié content: il avait espéré faire gronder sa soeur, +et il n'avait pas réussi. Il ne voulait pas aller se plaindre à sa +mère; elle n'était pas toujours disposée à le croire et à l'approuver, +comme M. de Trénilly, qui était aveuglé par sa tendresse pour son +fils. Quant à Hélène, il n'avait aucune crainte qu'elle le dénonçât, +parce qu'il la savait trop bonne pour le faire gronder. Il résolut +donc de se taire et de ne plus parler des poulets, ni de Blaise, ni +d'Hélène. + +Le lendemain, après le déjeuner, Hélène demanda à sa mère la +permission d'enterrer les poulets et de faire venir Blaise pour +l'aider. Mme de Trénilly y consentit, à la condition que Blaise ne +mettrait pas les pieds au château ni dans le jardin de Jules. Hélène +le promit et ajouta en souriant que la défense serait probablement +très bien reçue, car le pauvre Blaise ne devait avoir nulle envie de +se retrouver avec Jules. Elle rencontra Blaise au milieu de l'avenue; +il venait chercher les poulets pour leur préparer une fosse. + +«Tu viens m'aider à enterrer mes poulets, n'est-ce pas, mon cher +Blaise? Ne passons pas devant le château, pour que Jules ne te voie +pas et ne vienne pas nous rejoindre. + +--Je n'ai nulle envie de le voir, Mademoiselle, je vous assure bien. +Il me demanderait de venir avec lui que je refuserais, car, je suis +fâché de vous le dire, Mademoiselle, puisqu'il est votre frère, mais +je n'ai jamais rencontré de garçon aussi méchant pour moi que l'est M. +Jules... Mais nous voici arrivés; allons prendre nos pauvres morts.» + +Blaise tourna la clef, poussa la porte et fit un cri de surprise que +répéta immédiatement Hélène, entrée avec lui. Les poulets qu'on avait +cru morts étaient vivants, bien vivants, sautant sur leur tonneau de +cendre, et ouvrant le bec pour demander à manger. + +«C'est la cendre! s'écria Blaise. Le médecin avait raison. + +--C'est évidemment la cendre, répéta Hélène. Quel bonheur de revoir +mes pauvres poulets vivants, et quelle bonne idée tu as eue, mon bon +Blaise! Sans ton bon conseil, je les aurais perdus, car je les aurais +enterrés de suite. Va vite leur chercher à manger. Je vais pendant ce +temps les porter à leur poulailler, où tu me trouveras. + +--Irai-je à la cuisine, Mademoiselle, pour demander du pain et du +lait? + +--Non, non, ne va pas à la cuisine. Maman a défendu que tu entres au +château. + +--Ainsi on me croit toujours un vaurien, un voleur, dit Blaise en +soupirant. C'est triste, mais c'est bon, car j'en ferai mieux ma +première communion, en supportant ces affronts avec courage et +douceur... Je vais demander à maman ce qu'il nous faut pour les +poulets. Ne vous impatientez pas, Mademoiselle, si je suis un peu +longtemps; il y a loin d'ici chez nous, l'avenue est longue.» + +Hélène resta près de ses poulets; elle aussi était triste, car elle +sentait combien était injuste la mauvaise opinion qu'on avait de +Blaise, et elle s'affligeait que ce fût son frère qui eût fait tout ce +mal. + +«Pauvre Blaise! se dit-elle en le regardant s'éloigner. Le bon Dieu +fera sans doute connaître son innocence; mais en attendant il souffre +et Jules triomphe. Oh! si Jules pouvait comprendre combien il est +mauvais! L'année prochaine il doit faire sa première communion; +comment pourra-t-il la faire s'il ne reconnaît pas ses torts?...» + +Hélène eut le temps de réfléchir, car Blaise ne revint qu'au bout +d'une demi-heure. + +«Voici, Mademoiselle, cria-t-il de loin, une pâtée faite par maman. +J'ai été longtemps, car il a fallu la préparer, puis revenir pas trop +vite pour ne pas renverser l'assiette; elle est bien pleine, les +poulets vont se régaler.» + +Et il posa l'assiette au milieu du poulailler; les quatre poulets +affamés se précipitèrent dessus et picotèrent jusqu'à ce qu'il n'en +restât miette. + +Blaise conseilla à Hélène de tenir ses poulets enfermés pendant +deux ou trois jours, pour qu'ils pussent s'habituer à leur nouvelle +demeure. En peu de semaines ils devinrent de beaux poulets gras et +forts. Jules s'en informait avec intérêt de temps en temps; Hélène +lui en sut gré et crut que c'était un commencement de repentir et +d'amélioration. Un jour que Mme de Trénilly préparait le dîner, Jules +lui dit: + +«Quand donc mangerons-nous les poulets d'Hélène? Le cuisinier en +ferait volontiers une fricassée. + +--Manger mes poulets! s'écria Hélène effrayée, j'espère bien, maman, +que vous n'y avez pas songé, et que c'est une invention de Jules. + +--Je croyais, comme Jules, que tu les élevais pour les manger, Hélène, +dit Mme de Trénilly. + +--Mais non, maman, je n'ai jamais eu la pensée de les manger. Je veux +garder ces jolies volailles pour qu'elles pondent et qu'elles couvent; +je veux les laisser mourir de vieillesse. Pensez donc que c'est Blaise +et moi qui les avons élevées, puis sauvées de la mort. + +JULES + +Que tu es bête! Tu crois que Blaise voulait les sauver? Il a dû être +bien attrapé quand il a vu qu'au lieu de les manger pour son dîner il +aurait encore à les soigner!» + +Hélène ouvrit la bouche pour répondre vertement, mais elle se contint, +et, jetant sur son frère un regard qui le fit rougir, elle se contenta +de dire: + +«Ne parle pas mal de Blaise devant moi, Jules; tu sais la bonne +opinion que j'en ai et l'amitié que j'ai pour lui. Je la lui doit en +compensation du tort que tu lui as fait, et je ne souffrirai pas qu'on +le calomnie en ma présence, sans prendre sa défense et sans dire les +choses comme je les sais.» + +Jules resta muet devant le regard fixe et ferme de sa soeur. Il se +borna à dire, en levant les épaules: + +«Que tu es sotte!» et quitta la chambre. + +Mme de Trénilly avait fini de commander au cuisinier le déjeuner et le +dîner; elle ne fit pas attention à la fin de la discussion d'Hélène et +de Jules, et reprit sa lecture interrompue. + +Il ne fut plus question des poulets. Hélène les avait transportés chez +Mme Anfry, de peur que Jules n'eût la fantaisie de les attraper et de +les faire manger. A l'automne, les poulets étaient devenus des poules +qui se mirent à pondre; au printemps elles couvèrent leurs oeufs et +eurent à leur tour des poulets à conduire. Hélène finit par en faire +cadeau à Mme Anfry, qui y trouva un grand avantage, et qui, de temps +à autre, faisait manger à Hélène un des poulets de ses poules. Ils +étaient toujours tendres et gras, et chacun en appréciait la qualité. + + + +X + +LE RETOUR DE JULES + + +A l'approche de l'hiver, M. de Trénilly était parti pour Paris avec +toute sa maison. Anfry, sa femme et Blaise furent enchantés de se +retrouver seuls; l'hiver se passa plus agréablement pour Blaise, dont +chacun commençait à reconnaître la piété, la bonté et l'honnêteté. +Blaise aurait pu profiter de ce retour de bienveillance pour faire des +parties de jeu et de promenade avec ses camarades d'école; mais +il préférait travailler à la maison avec son père et sa mère. Ils +causaient souvent de leurs anciens maîtres, mais jamais ils ne +faisaient mention des nouveaux, car ils n'avaient pas de bien à en +dire, et Blaise avait demandé à ses parents de n'en pas parler plutôt +que d'en dire du mal. + +«Si j'en parlais ou si je vous en entendais parler, papa, je ne +pourrais peut-être pas m'empêcher de leur en vouloir de leur +injustice, surtout à M. Jules, et je me sentirais de la colère, de la +haine peut-être. Et comment pourrais-je faire ma première communion +et recevoir Notre-Seigneur, si je ne pardonne de bon coeur à ceux qui +m'ont fait du mal? Notre-Seigneur a bien pardonné à ses bourreaux; il +a même prié pour eux. Je veux tâcher de faire comme lui. + +--C'est bien, ce que tu dis là, mon Blaisot, lui dit son père en +l'embrassant. Tu es plus sage que moi et ta mère... C'est qu'il ne +nous est pas facile de pardonner à ceux qui ont fait du mal à notre +enfant, qui l'ont fait passer pour un voleur, un méchant, un... + +--Papa, papa, je vous en prie, dit Blaise d'un air suppliant, ne +parlez que de Mlle Hélène, qui a été si bonne pour moi. + +--Ah oui! celle-là est une bonne demoiselle! on ne risque rien d'en +parler; pas de danger de dire une méchanceté.» + +«Une lettre», dit le facteur en entrant un matin. Et il en remit une à +Anfry, qui l'ouvrit et lut ce qui suit: + +«Tenez le château prêt pour nous recevoir, Anfry; j'arrive avec mon +fils lundi prochain. Soignez particulièrement la chambre de Jules, qui +est souffrant depuis une chute de cheval. Je vous salue. + +«Comte de TRÉNILLY.» + +«Lundi prochain, c'est dans quatre jours, dit Anfry. Je n'ai guère de +temps pour tout préparer. Il faut nous y mettre tous dès aujourd'hui. + +--C'est singulier, dit Blaise, il ne parle que de M. Jules et pas de +Mlle Hélène; est-ce qu'elle ne viendrait pas, par hasard? + +--Et où veux-tu qu'elle reste? dit Mme Anfry. La place d'une jeune +fille n'est-elle pas près de sa mère! Au surplus, nous le verrons bien +quand ils seront arrivés.» + +Elle monta au château avec Anfry et Blaise. Pendant quatre jours +ils ne firent que frotter, essuyer et ranger. Enfin, tout se trouva +terminé le lundi dans la journée. + +«Je ne sais trop que faire, avait dit Anfry, pour soigner +particulièrement l'appartement de M. Jules. Je l'ai frotté, essuyé, +comme les autres; je ne peux pas faire mieux. + +--Laissez-moi l'arranger, papa, dit Blaise; je vais y mettre des +fleurs, qui le rendront plus gai.» + +En effet, deux heures plus tard, la chambre de Jules avait pris un +autre aspect; il y avait des fleurs dans les vases, des corbeilles +de fleurs sur les croisées, sur la commode. Blaise avait fait de son +mieux, et il avait réussi. + +Quand ils redescendirent l'avenue pour rentrer chez eux, ils +n'attendirent pas longtemps l'arrivée du comte. Comme l'année d'avant, +un courrier à cheval l'annonça; la grille fut ouverte et la voiture +roula dans l'avenue. Blaise avait vu M. de Trénilly dans le fond; près +de lui était Jules, pâle et maigre. La comtesse et Hélène n'y étaient +pas. Blaise avait déjà su par des gens qui avaient précédé M. de +Trénilly qu'Hélène était au couvent pour renouveler sa première +communion, et que sa mère ne la ramènerait que dans le courant de +juillet, deux mois plus tard. M. de Trénilly avait l'air encore plus +sombre et plus sévère que l'année précédente. + +«Ils n'apportent pas avec eux la gaieté, dit Anfry à sa femme en +refermant la grille. + +--Pourvu qu'on ne demande pas notre pauvre Blaisot pour désennuyer M. +Jules, répondit Mme Anfry. C'est qu'il ne serait pas possible de le +refuser. + +--Ah! bah! ils n'y songeront seulement pas, reprit Anfry. Tu as donc +oublié ce qu'ils en disaient?...» + +Mme Anfry avait bien deviné; dès le lendemain, un domestique vint +demander Blaise au château. + +«Blaise est sorti, répondit sèchement Anfry. + +LE DOMESTIQUE + +Où est-il? ne pourrait-on pas l'avoir? M. le comte m'a bien recommandé +de le ramener avec moi. + +ANFRY + +Il est au catéchisme; il n'en reviendra que pour dîner. + +LE DOMESTIQUE + +Est-ce ennuyeux! Monsieur va gronder, bien sûr, et M. Jules va être +plus maussade que d'habitude. + +ANFRY + +Ah! c'est M. Jules qui le demande. Il a donc oublié le mal qu'il en +disait l'année dernière. + +LE DOMESTIQUE + +L'année dernière n'est pas l'année qui court; on a changé d'idées +depuis, et M. Jules ne rêve plus que Blaise. Mlle Hélène a raconté +bien des choses qu'on ne savait pas; elle a tant parlé de la piété +de Blaise et de ses bons sentiments pour sa première communion, que +Monsieur et Madame ne redoutent plus sa compagnie pour M. Jules. + +ANFRY + +Mais c'est Blaise qui craint celle de M. Jules, et j'aimerais autant +que chacun restât chez soi. + +LE DOMESTIQUE + +Comme vous voudrez, Monsieur Anfry. Je vais toujours dire à M. le +comte que Blaise est sorti.» + +Le domestique s'en alla, laissant Anfry et sa femme fort contrariés de +cette lubie de Jules. + +Quand Blaise fut de retour, et qu'il sut qu'on était venu le demander +au château, le pauvre garçon eut peur et supplia son père de le +laisser aller aux champs tout de suite après son dîner. + +«Mais où iras-tu, mon pauvre Blaisot? + +--J'irai travailler aux champs avec les garçons de ferme, papa; le +fermier m'a tout justement demandé si je ne voulais pas venir en +journée chez lui pour toutes sortes de travaux. Je suis grand garçon +maintenant; je puis bien travailler comme un autre. + +--Fais comme tu voudras, mon pauvre Blaise; voici le domestique que +j'aperçois enfilant l'avenue; bien sûr, c'est encore pour toi.» + +Blaise sauta de dessus de sa chaise et sortit par une porte de +derrière pour ne pas être vu du domestique. Il courut à toutes jambes +à la ferme et demanda de l'ouvrage; on lui donna des vaches à mener +à l'herbe et à garder jusqu'au soir. Le domestique arriva chez Anfry +cinq minutes après que Blaise en était parti. + +«Eh, bien, où est donc votre garçon? dit-il en regardant de tous +côtés. N'est-il pas encore revenu dîner? M. le comte l'envoie +chercher. + +--Blaise est venu dîner, et il est reparti pour aller travailler à la +ferme, où il est retenu pour l'été, dit Anfry d'un air satisfait et +légèrement moqueur. + +LE DOMESTIQUE + +Pourquoi l'avez-vous laissé partir, puisque je vous avais prévenu que +M. le comte le demandait? + +ANFRY + +Il est d'âge à travailler, et il faut qu'il s'habitue à gagner sa vie. +Je n'ai pas de quoi le garder à fainéanter comme les enfants de M. le +comte. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, M. le comte sera content! il va me donner un galop, et vous +en aurez les éclaboussures bien certainement. + +ANFRY + +A la volonté de Dieu! Je ne crains pas les gronderies quand je ne les +mérite pas.» + +Le domestique s'en retourna encore une fois en grommelant, et Anfry +alla à son jardin; tout en bêchant, il souriait en se disant: + +«Blaisot a eu une bonne idée tout de même! C'est qu'il n'est pas bête, +ce garçon!» + +Mais M. de Trénilly ne se décourageait pas si facilement; il voyait +bien que Blaise ne venait pas parce qu'il ne s'en souciait pas, et +que le travail à la ferme n'était qu'un prétexte. Cette résistance +l'irritait sans le surprendre. D'après ce que lui avait raconté Hélène +pour la justification du pauvre Blaise, il avait conçu de l'estime +pour lui, et il commençait à croire que Jules avait pu être trompé par +les apparences et s'être mépris sur les intentions de Blaise. Jules, +de son côté, qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la bonté et la +complaisance de Blaise, parlait souvent du désir qu'il avait de le +revoir et de l'avoir pour compagnon de jeux. M. de Trénilly admirait +la générosité de son fils, qui oubliait les méfaits de Blaise, et il +se promettait de satisfaire son désir dès qu'ils seraient de retour à +la campagne. La maladie que fit Jules à la suite d'une chute de cheval +dans une partie de cerises à Montmorency hâta ce retour. Jules demanda +Blaise dès son arrivée, et il fut très contrarié de devoir attendre au +lendemain. + +Ce fut bien pis quand il sut le lendemain que Blaise était au +catéchisme, qu'il fallait l'attendre jusqu'à midi. Mais quand il vit +une seconde fois revenir le domestique sans Blaise, et qu'il sut qu'il +en serait de même tous les jours, il se mit à pleurer amèrement. Son +père lui offrit vainement des livres, des couleurs et tout ce qui +pouvait l'amuser. Jules pleurait toujours, refusait toute distraction, +et ne cessait de demander Blaise. M. de Trénilly, qui l'aimait avec +une faiblesse qu'il n'avait jamais montrée que pour ce fils indigne de +sa tendresse, lui promit de faire en sorte de dégager Blaise de son +travail de ferme et de le ramener dans une heure avec lui. Jules se +calma d'après cette assurance, et resta tranquillement étendu dans son +fauteuil. M. de Trénilly se rendit précipitamment à la maison d'Anfry: +mais Anfry était sorti pour faire des fagots dans le bois. + +De plus en plus contrarié, mais contenant son humeur, M. de Trénilly +alla à la ferme et demanda Blaise. On lui dit qu'il était dans les +prés à garder les vaches. + +«Allez le chercher, dit M. de Trénilly; remplacez-le par quelqu'un, +j'ai besoin de lui tout de suite; je l'attends ici.» + +Et il s'assit sur une chaise que lui offrit la fermière, non sans +quelque crainte; l'air sombre et mécontent du comte la terrifiait; +aussi ne tarda-t-elle pas à s'esquiver, sous un léger prétexte; elle +prévint ses enfants de ne pas entrer dans la salle, de peur de +se faire gronder par M. le comte, qui n'avait pas l'air aimable, +disait-elle, et elle alla voir qui on pourrait mettre à la place de +Blaise. + +Les enfants de la ferme, dont le plus âgé avait huit ans et le plus +jeune quatre, se gardèrent d'abord d'entrer dans la salle; mais la +crainte fit bientôt place à la curiosité; l'aîné, Robert, alla tout +doucement regarder à la fenêtre pour voir comment était la figure +peu aimable de M. le comte. Il recommanda à ses frères de l'attendre +dehors et de ne pas bouger. Peu de minutes après il revint et leur dit +à voix basse: + +«Je l'ai vu; il est affreux; il a l'air méchant tout à fait. Il a levé +les yeux, je me suis sauvé bien vite. + +--Je vais y aller voir à mon tour, dit François; il doit être +effrayant. + +--Va, mais ne fais pas de bruit; qu'il ne t'entende pas, dit Robert; +il te battrait.» + +François partit aussitôt et revint comme son frère, mais bien plus +effrayé. + +«Ses yeux brillent comme des chandelles, dit-il, je crois qu'il m'a +vu; il s'est levé et a regardé à la fenêtre comme s'il voulait sauter +au travers; je me suis sauvé; j'ai eu bien peur. + +--Laisse-moi aller aussi, dit Alcine, le plus jeune; j'ai tant envie +de voir ses yeux qui brillent! + +--Va, Alcine, mais prends bien garde qu'il ne te voie. Reviens tout de +suite.» + +Alcine partit enchanté, quoique son coeur battît de frayeur. Il marcha +sur la pointe des pieds en approchant de la fenêtre et chercha à voir, +mais il était trop petit, il ne voyait rien. Alors il voulut grimper +sur le rebord de la fenêtre et y réussit après beaucoup d'efforts. Le +bruit qu'il faisait attira l'attention du comte, qui se leva et se +dirigea vers la fenêtre au moment où Alcine parvenait à y monter. Le +pauvre enfant poussa un cri de frayeur en voyant arriver à lui ce +terrible croquemitaine dont ses grands frères avaient eu peur. Le +comte, voyant l'enfant tout prêt à dégringoler, ouvrit précipitamment +la fenêtre et le saisit par le corps. Le pauvre Alcine crut que +c'était pour le dévorer, et il se mit à crier plus fort en appelant +ses frères à son secours. + +«Il me tient! il va me manger! Au secours! au secours! Robert, +François, au secours!» + +Le comte, étonné de l'effet qu'il produisait, posa l'enfant par terre +au moment où les frères, bravant le danger, accouraient, armés, l'un +d'une fourche, l'autre d'un râteau. Ils ouvrirent précipitamment la +porte et s'élancèrent sur le comte, qui, ne s'attendant pas à cette +attaque, n'eut que le temps de se rejeter vivement au fond de la +chambre. Il s'arma d'une chaise pour s'en faire un bouclier contre la +fourche et le râteau qui cherchaient à l'embrocher et à l'assommer, +pendant qu'Alcine tout tremblant se relevait et s'esquivait. Robert et +François, voyant leur frère en sûreté, fondirent une dernière fois +sur le comte, toujours armé de sa chaise; la fourche et le râteau +restèrent pris dans la paille de la chaise; Robert, se voyant désarmé, +entraîna son frère qui se trouvait également sans armes, et tous deux +se précipitèrent hors de la chambre avec autant d'agilité qu'ils y +étaient entrés. Le comte, revenu de sa surprise, voulut savoir ce qui +avait causé cette attaque inexplicable; il sortit, tourna autour de la +maison, visita les bâtiments de la ferme et n'y trouva personne. Les +enfants étaient bien loin en effet; ils avaient couru tous les trois +rejoindre leur mère, qui revenait avec Blaise; ils lui racontèrent +que le comte était si méchant et si furieux qu'il avait voulu manger +Alcine. + +«Il l'aurait mangé, maman, si Robert et moi nous n'étions arrivés avec +une fourche et un râteau... + +--Une fourche, un râteau! contre M. le comte! s'écria la mère +effrayée. Jésus! mon Dieu! qu'est-ce qui va advenir de nous? + +ROBERT + +Il le tenait déjà par terre, maman; il ouvrait une bouche énorme, et +il avait de grandes dents blanches comme celles d'un loup! + +FRANÇOIS + +Et des yeux qui semblaient brûler ce qu'ils regardaient! + +ALCINE + +Et des grandes mains énormes qui me serraient d'une force!... + +LA FERMIÈRE + +Jésus! miséricorde! Malheureux enfants! Qu'avez-vous fait? Prendre +M. le comte pour un loup. Mais est-ce croyable, cette sottise-là?... +Jamais il ne nous le pardonnera. Seigneur Dieu! que va-t-il me dire? +Ma foi, mon Blaise, vas-y tout seul, toi. Je n'oserais jamais, après +ce qui s'est passé. + +ROBERT + +Vous voyez bien, maman, que, vous aussi, vous avez peur. + +LA FERMIÈRE + +Mais c'est par rapport à vos fourches, petits nigauds. Je n'aurais pas +eu peur sans cela. + +FRANÇOIS + +Et pourquoi donc, en vous en allant, nous avez-vous dit de ne pas y +aller? C'est que vous aviez peur qu'il ne nous fît du mal. + +LA FERMIÈRE + +Hélas! mon Dieu, que faire? Va vite, Blaisot, puisqu'il t'a demandé; +va le trouver dans la salle et raconte-nous ce qu'il t'aura dit; tu +nous retrouveras dans la grange.» + +Blaise aurait bien voulu ne pas y aller, ou du moins ne pas y aller +seul, mais il n'osa pas désobéir aux ordres du comte et de la fermière +et il se dirigea vers la ferme sans trop hâter le pas... Il arriva +jusqu'à la salle et tressaillit d'aise: le comte n'y était plus. + +«Il est parti, il est parti! cria Blaise à la fermière et aux enfants; +vous pouvez venir, il n'y a plus de danger.» + +A peine avait-il achevé ces paroles qu'il aperçut à dix pas de lui le +comte sortant d'une bergerie. Il avait reconnu la voix de Blaise et +s'empressait de lui parler pour l'emmener, lorsqu'il entendit le +joyeux appel à la famille du fermier. + +«Ah çà! dit-il en fronçant le sourcil, pour qui me prend-on ici? Un +des marmots que j'empêche de tomber du haut de la fenêtre croit que je +vais le manger; deux autres m'attaquent avec une fourche et un râteau +comme si j'étais une bête féroce. Et voilà que toi, Blaise, tu +appelles, me croyant parti, en criant qu'il n'y a plus de danger! +Qu'est-ce que tout cela veut dire? + +--Monsieur le comte, dit Blaise un peu embarrassé, les enfants ont eu +peur de vous déranger, et..., et... + +LE COMTE, _avec colère et ironie_ + +Et c'est pour ne pas me déranger qu'ils ont voulu m'assommer? + +BLAISE + +Non pas, Monsieur le comte; ils ont seulement voulu défendre leur +petit frère. + +LE COMTE + +Défendre contre qui? Est-ce que je lui faisais du mal? Ce petit +imbécile criait sans savoir pourquoi. + +BLAISE + +Monsieur le comte, c'est que le petit est bien jeune, et... + +LE COMTE + +Mais les autres sont assez grands pour savoir qu'on ne se lance pas +contre un homme à coups de fourche, surtout quand cet homme est le +maître de la maison. Mais où est la mère? Amène-la-moi avec ses +enfants.» + +Blaise, enchanté d'être débarrassé d'une conversation aussi peu +agréable, courut à la recherche de la fermière, qu'il trouva blottie +dans un coin de la grange, entourée des enfants, qui osaient à peine +respirer. + +BLAISE + +Madame François, M. le comte vous demande, et les enfants aussi. + +LA FERMIÈRE + +Jésus! Maria! que va-t-il se passer? que va-t-il dire? que va-t-il +faire? Venez, mes enfants, mes pauvres enfants, il faut bien y aller +puisqu'il l'ordonne.» + +Les enfants, tremblants et en pleurs, suivirent leur mère en +s'accrochant à son tablier; elle entra dans la salle, traînant ses +enfants, dont la peur redoubla quand ils se trouvèrent en face du +redoutable comte. Il les attendait debout au milieu de la salle, +les bras croisés et tenant une canne à la main. La fermière salua, +balbutia quelques mots d'excuses, et attendit que le comte parlât. + +«Approchez, polissons! dit le comte d'une voix brève; comment +avez-vous osé me menacer de vos fourches? + +ROBERT + +J'ai cru que vous alliez manger Alcine; c'est alors que nous avons +foncé sur vous pour le dégager. + +FRANÇOIS + +Je vous prenais pour un ogre, tant vous aviez l'air sauvage et... +mécontent. + +LE COMTE, _à la fermière_ + +Vous leur donnez de jolies idées sur mon compte; je vous fais +compliment de votre succès. Vous pouvez dire à votre mari qu'il n'a +pas besoin de se déranger pour venir signer la continuation de son +bail. Je vous renvoie à Noël. Et quant à ces mauvais garnements, je +leur apprendrai à me respecter.» + +Et dégageant sa canne, il leur en donna quelques coups en disant: +«Chacun son tour; voici pour la fourche, voilà pour le râteau!» + +Les pauvres enfants se sauvèrent en criant; la mère les suivit en +murmurant et en se félicitant d'avoir à quitter sous peu un si mauvais +maître. + +M. de Trénilly appela Blaise et lui commanda de le suivre. +Blaise hésita un moment, mais il n'osa pas résister et suivit +silencieusement, la tête baissée. + + + +XI + +LE CERF-VOLANT + + +Après quelques minutes de marche, M. de Trénilly se retourna, et, +voyant l'air malheureux de Blaise, il ne put s'empêcher de sourire et +de lui demander s'il croyait aussi devoir être dévoré. + +Blaise rougit et balbutia quelques paroles inintelligibles. + +«Ecoute, Blaise, dit M. de Trénilly, tu sais sans doute que mon pauvre +Jules est malade et que j'ai besoin de toi pour le distraire?» + +Blaise ne répondit pas; le comte reprit: + +«Je sais que tu as fait l'année dernière quelques sottises, mais je +veux les oublier en raison des bons sentiments que tu as manifestés +depuis, d'après ce que m'a dit Hélène. Je désire que tu viennes tous +les jours chez Jules depuis midi jusqu'au soir pour être son +compagnon de jeux et de travail, et que tu n'ailles plus à la ferme. +Acceptes-tu? + +--Monsieur le comte, répondit Blaise en balbutiant, je suis fâché... +Je ne peux pas... Papa désire que je travaille, que je gagne... + +--Oh! quant à ton gain, je te promets que tu n'y perdras pas; je te +donnerai le double de ce que tu reçois à la ferme. + +--Monsieur le comte, dit Blaise, reprenant un peu courage, je ne +pourrais pas entrer au château avec l'opinion que vous avez de moi. Je +n'ai pas mérité les reproches que vous m'adressiez l'année dernière, +et je ne puis vous promettre de faire autrement cette année. M. Jules +ne m'aime pas; je ne dis pas qu'il ait tort; mais je ne crois pas +possible que je reste près de lui dans les sentiments que je lui +connais. + +LE COMTE + +Jules t'aime, au contraire, puisque c'est lui qui te demande; quant au +passé, le mieux est de n'en pas parler. Nous voici bientôt arrivés; +viens avec moi chez Jules, il sera bien content de te voir.» + +Le pauvre Blaise ne dit plus rien; il se résigna pour ce jour-là, +se proposant bien de demander à son père de refuser toutes les +propositions du comte. + +Ils entrèrent chez Jules, qui attendait le retour de son père avec une +vive impatience. + +«Eh bien, papa, Blaise vient-il? + +--Le voici, mon garçon; j'ai eu de la peine à le trouver. Tu vois, +Blaise, que Jules t'attendait. + +--Bonjour, Blaise, s'écria Jules; nous allons bien nous amuser. +Fais-moi un cerf-volant, que j'enlèverai lorsque je pourrai sortir. + +BLAISE + +Bonjour, Monsieur Jules; je suis bien fâché de vous savoir malade. + +JULES + +Demande du papier pour un cerf-volant, de l'osier, de la colle, des +couleurs. + +BLAISE + +Mais je ne sais à qui demander tout cela, Monsieur Jules. + +JULES + +Au cuisinier, au valet de chambre. + +BLAISE + +Jamais je n'oserai; ils ne m'écouteront pas. + +JULES + +Je voudrais bien voir cela! Tu n'as qu'à leur dire: «C'est M. Jules +qui m'envoie», et tu verras s'ils t'enverront promener.» + +Blaise alla à l'antichambre demander de quoi faire un cerf-volant; +mais il oublia de dire qu'il venait de la part de Jules. Tous les +domestiques qui se trouvaient dans l'antichambre éclatèrent de rire. + +«Un cerf-volant! Je t'en souhaite des cerfs-volants! Il fait des +cerfs-volants à Monsieur? Et tu me prends pour ton fournisseur? C'est +bien de l'honneur, en vérité!--Servez donc Monsieur, camarades! +dépêchez-vous! Monsieur attend, Monsieur est pressé! + +--Tenez, Monsieur Blaise, voilà du papier, dit un des domestiques en +lui tournant autour de la tête un papier sale et huileux. + +--Monsieur Blaise, voilà de la colle, dit un autre en lui versant sur +la tête une tasse d'eau sale. + +--Monsieur Blaise voici des couleurs», dit un troisième en lui +remplissant de cirage le visage et les mains. + +Le pauvre Blaise parvint à s'arracher d'entre les mains de ces +domestiques méchants et grossiers. Il ne crut pas convenable +de rentrer ainsi fait chez Jules, et courut chez lui pour se +débarbouiller et changer de vêtements. Son père et sa mère furent +effrayés de le voir revenir mouillé, noirci; mais il les rassura +en leur expliquant qu'il n'avait d'autre mal que l'humiliation des +mauvais traitements dont il leur rendit compte. + +«Et quant à cela, papa, dit-il, j'en dois être heureux, puisque +Notre-Seigneur s'est laissé bien autrement humilier pour me sauver. + +ANFRY + +Cela n'empêche pas, mon pauvre garçon, que tu ne retourneras plus dans +cette maison de malheur. + +BLAISE + +Je vous demande au contraire, papa, de vouloir bien me permettre d'y +retourner, parce que, cette fois, ce n'est pas la faute de M. Jules; +il m'attend toujours, et il doit trouver que je mets bien du temps à +faire sa commission. + +ANFRY + +Il t'arrivera encore des désagréments près de M. Jules, mon garçon, +crois-moi. Laisse-moi aller trouver M. le comte, que je lui dise +pourquoi je t'empêche d'y retourner. + +BLAISE + +Oh non! papa, je vous en prie; on gronderait les domestiques, on les +renverrait peut-être. + +ANFRY + +Les renvoyer! pour des méchancetés qu'ils t'ont faites à toi, pauvre +Blaise? + +BLAISE + +Pas à cause de moi, papa, mais parce qu'ils ont fait attendre M. +Jules, qui se sera sans doute impatienté. + +ANFRY + +Mais pourquoi n'as-tu pas dit que ce que tu demandais était pour M. +Jules? + +BLAISE + +Ils ne m'en ont pas laissé le temps; aux premières paroles j'ai perdu +la tête, et je n'ai plus pensé à m'appuyer de M. Jules. Il y a tout de +même de ma faute là-dedans. C'eût été un peu sot si j'avais réellement +demandé à ces messieurs de me servir comme si j'étais leur maître. + +ANFRY + +Tu es toujours prêt à t'accuser, mon Blaisot, à excuser les autres. +C'est bien, mais tous ne font pas comme toi. + +BLAISE + +Tant pis pour eux, papa; ce n'est pas une raison pour que je n'avoue +pas quand j'ai tort. Au revoir, papa et maman; je tâcherai de ne pas +rester trop longtemps.» + +Blaise, qui était nettoyé et rhabillé, courut au château et rentra +chez Jules sans passer par l'antichambre. Il le trouva maussade et en +colère d'avoir attendu si longtemps. + +JULES + +D'où viens-tu? Pourquoi n'as-tu pas fait ce que je t'avais commandé? +Qu'est-ce que cette belle toilette? Est-ce que j'avais besoin que tu +changeasses d'habits? C'était bien la peine de me faire attendre mon +cerf-volant depuis une heure! + +BLAISE + +Je ne pouvais faire autrement, Monsieur Jules; je m'étais sali dans +l'antichambre, et je ne pouvais me présenter plein de cirage devant +vous. + +JULES + +Est-ce maladroit? se remplir de cirage quand j'attends de quoi faire +un cerf-volant! Et où sont le papier, la colle, l'osier, les couleurs, +la ficelle? + +BLAISE + +Je ne les ai pas, Monsieur Jules; on n'a pas voulu me les donner. + +--On n'a pas voulu te les donner! s'écria Jules, rouge de colère. On +n'a pas voulu! quand c'est moi qui les demande! Ils vont voir! Je les +ferai tous chasser. + +BLAISE + +Pardon, Monsieur Jules, ce n'est pas la faute des domestiques, c'est +la mienne, parce que je n'ai pas pensé à dire que c'était pour vous. + +JULES + +Imbécile! Tu as été demander pour toi? Comme si tu avais droit à +quelque chose ici? Retourne vite à l'antichambre et rapporte tout ce +qu'il faut. + +BLAISE, _avec embarras_ + +Monsieur Jules, si cela vous était égal, j'irais chercher un des +domestiques et vous lui expliqueriez vous-même ce que vous voulez. + +JULES + +Non, je ne veux pas; je veux que tu demandes tout. Va tout de suite. +Dieu! que c'est ennuyeux d'avoir affaire à un garçon bête et entêté +comme toi! Je suis fatigué de te répéter la même chose.» + +Blaise ne répondit pas; l'excellent garçon n'avait pas voulu faire +gronder les domestiques, dont il avait tant à se plaindre depuis un +an, et, malgré sa répugnance, il retourna à l'antichambre répéter sa +demande, mais en ayant soin d'ajouter que c'était pour M. Jules. + +«Pour M. Jules? Tout de suite, tout de suite! Auguste, donne-moi le +papier... Pas celui-ci! Le plus beau, le plus grand... Cours à la +cuisine faire de la colle et rapporte une pelote de ficelle. Georges, +va vite au jardin demander au jardinier de l'osier pour faire un +cerf-volant pour M. Jules. Mais... ajouta-t-il en se retournant +précipitamment vers Blaise, quand tu es venu tantôt demander de quoi +faire un cerf-volant, est-ce que c'était pour M. Jules? + +BLAISE + +Oui, Monsieur, c'était pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Et pourquoi ne l'as-tu pas dit, malheureux. Nous voilà dans de beaux +draps. M. Jules va nous faire tous partir pour avoir coiffé, arrosé et +peint son messager. + +BLAISE + +Je n'ai rien dit à M. Jules, Monsieur. + +LE DOMESTIQUE + +Rien dit? Tu ne t'es pas plaint de nous? + +BLAISE + +Non, Monsieur, pas du tout. + +LE DOMESTIQUE + +Comment as-tu expliqué ton absence et ton changement d'habits? + +BLAISE + +J'ai dit que je m'étais taché de cirage et que je ne rapportais pas de +quoi faire un cerf-volant parce que j'avais oublié de dire que c'était +pour M. Jules. + +LE DOMESTIQUE + +Eh bien, tu es un brave garçon tout de même; il faut avouer que tu +n'as pas de méchanceté. J'ai eu une belle peur! La place est +bonne; non pas que les maîtres soient bons; ils sont au contraire +détestables, mais ils payent bien et ne regardent à rien; on se fait +de beaux bénéfices sans avoir l'air d'y toucher; et toi, Blaise, +puisque tu es si bon garçon, nous te régalerons quelquefois d'une +bouteille de vin, de liqueur, de café, de gâteaux, d'une moitié de +volaille, de toutes sortes de choses.» + +Blaise ne comprit pas bien ce que lui offrait le domestique, mais +il vit qu'il y avait une intention aimable, et il remercia, tout en +emportant les objets qu'on s'était empressé d'apporter. + +«Voici, Monsieur Jules, de quoi faire votre cerf-volant, dit-il en +posant le tout sur une table. + +JULES + +Pourquoi restes-tu là à ne rien faire? Commence donc. + +BLAISE + +Je croyais, Monsieur Jules, que vous vouliez vous amuser à le faire +vous-même. + +JULES + +Moi-même? Tu crois que je vais m'abîmer les mains à couper des bâtons +d'osier, me salir les doigts à coller des papiers, me fatiguer et +m'ennuyer à arranger tout cela? C'est pour que tu le fasses que je +t'ai fait venir; je m'amuserai à te regarder faire.» + +Blaise ne fut pas content du ton méprisant de Jules et il eut un +instant la pensée de le laisser là et de s'en aller. + +«Mais non, se dit-il, ce serait de l'orgueil; je suis le serviteur, +c'est certain; je dois faire les volontés des maîtres et souffrir les +humiliations. Tant pis pour M. Jules s'il est égoïste et dur; tant +mieux pour moi si je le sers avec soumission et patience.» + +Tout en faisant ces réflexions, il déployait les feuilles de papier, +et préparait l'osier pour l'attacher en forme de coeur. Il passa une +grande heure à faire ses préparatifs, à coller les feuilles et à les +fixer sur les baguettes d'osier. Quand il eut fini de tout coller, +qu'il n'y eut plus qu'à faire la queue et à peindre le cerf-volant, +Blaise dit à Jules: + +«Voudriez-vous, Monsieur Jules, vous amuser à peindre des figures sur +le papier blanc du cerf-volant? je ferai la queue pendant ce temps; je +ne saurais pas peindre.» + +Jules ne répondit pas; Blaise, levant les yeux sur lui, vit qu'il +s'était endormi. + +«Je vais peindre comme je pourrai, dit-il. Ce ne sera pas bien, mais +j'aurai fait de mon mieux.» + +Et Blaise se mit à l'ouvrage, cherchant à figurer des hommes et des +animaux sur le cerf-volant. Il n'avait aucune idée de peinture ni de +dessin, c'était donc fort laid; ses hommes avaient l'air de poteaux +de grande route, montrant le chemin aux passants; ses lapins avaient +l'air de moutons; ses vaches ressemblaient à des chats, ses oiseaux +pouvaient être pris pour des papillons, ses arbres pour des toits de +maisons, ses montagnes pour des niches à chiens, etc. Mais Blaise, +dans sa joie de manier des couleurs, trouvait ses peintures superbes +et attendait avec impatience le réveil de Jules pour les lui faire +admirer. Enfin Jules se réveilla, étendit les bras en bâillant et +appela Blaise. + +BLAISE + +Me voici, Monsieur Jules; j'ai fini le cerf-volant; il est tout à fait +beau et joli. Tenez, Monsieur Jules, voyez comme il est couvert de +belles peintures. + +JULES + +Qu'est-ce que ces horreurs-là? Qui a peint ces affreuses figures? + +--C'est moi, Monsieur Jules; j'ai fait de mon mieux, il me semblait +que c'était bien et joli. + +--Je te dis que c'est affreux; je n'en veux pas. Donne-moi ce +cerf-volant.» + +Blaise le lui remit avec quelque inquiétude. Quand Jules le tint entre +ses mains, il donna un grand coup de poing dans le papier, qu'il +creva, mit le tout en lambeaux, brisa les baguettes d'osier et mit la +queue en pièces. Le pauvre Blaise poussa un cri de désolation. + +«Hélas! Monsieur Jules, que faites-vous? Tout mon travail perdu! +L'ouvrage de trois heures? + +--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! Recommence, et tâche de faire +mieux. + +--Je ne peux pas; vrai, je ne peux pas, Monsieur Jules, dit le pauvre +Blaise en sanglotant... j'ai fait de mon mieux... Je n'ai plus +de courage... Je ne peux pas recommencer; cela m'est tout à fait +impossible. + +--Paresseux! imbécile! Tu es ici pour m'amuser; je veux un autre +cerf-volant.» + +Blaise était tombé sur une chaise; il continuait à sangloter, la tête +cachée dans ses mains; sa patience et sa résignation étaient vaincues +par la dureté et l'égoïsme de Jules; la tristesse de son coeur, +longtemps comprimée, se fit jour, et il ne put retenir ses larmes. + +«Va-t'en, pleurnicheur, lui dit le méchant Jules; va-t'en chez toi, et +reviens demain de bonne heure.» + +Blaise ne se le fit pas dire deux fois; il se leva sans pouvoir parler +et sortit précipitamment. Il courut jusqu'à un petit bois contre +lequel était adossé sa maison; là il s'assit au pied d'un arbre et +pleura quelque temps encore. + +«Que lui ai-je donc fait, se dit-il, pour qu'il soit si méchant pour +moi? J'ai beau m'efforcer à lui faire plaisir, il tourne tout contre +moi; jamais je n'entends sortir de sa bouche une parole de bonté, +de remerciement! Toujours des reproches, des injures, de +l'ingratitude!... Mon Dieu, mon Dieu, ajouta-t-il en redoublant ses +sanglots, pardonnez-moi ces murmures; que votre volonté soit faite +et non la mienne. Corrigez ce pauvre M. Jules, changez son coeur, +rendez-le bon et charitable pour que je puisse l'aimer comme je le +voudrais et le servir avec affection comme mon bon petit M. Jacques. +Mon bon, mon cher petit Monsieur Jacques, pourquoi êtes-vous parti? +j'étais si heureux avec vous, je vous aimais tant!... Mais... dit-il +en séchant ses larmes, pourquoi ce chagrin? ne devrais-je pas me +trouver heureux de souffrir pour expier les fautes que je commets et +pour ressembler à Notre-Seigneur? Voyons, pas de faiblesse,... du +courage! Je vais laver mes yeux dans l'eau du fossé et je vais +reprendre ma gaieté. C'est que M. Jules a raison! Il est très vrai que +je suis un imbécile. S'il a brisé ce cerf-volant, ne voilà-t-il pas +un grand malheur! J'en referai un autre demain... L'autre n'était pas +joli tout de même, se dit-il en souriant; les peintures étaient toutes +drôles... C'est naturel, je ne sais pas peindre. Allons, j'y vois +clair maintenant; j'ai été tout bonnement vexé de n'avoir pas été +admiré; c'est de l'orgueil tout cela. Ce soir, en me couchant, j'en +demanderai pardon au bon Dieu.» + +Et le bon petit Blaise reprit toute sa bonne humeur, et rentra en +chantant à la maison. + +«A la bonne heure, dit Anfry; voilà notre Blaisot qui rentre gaiement. +Il n'y a donc pas eu d'orage cette fois-ci, mon garçon? + +MADAME ANFRY + +Tiens, comme tes yeux sont rouges, mon ami? on dirait que tu as +pleuré;... mais oui,... bien sûr, tu as pleuré! + +BLAISE, _riant_ + +C'est vrai, maman, j'ai pleuré; mais cette fois, c'est ma faute; je +suis un nigaud et un orgueilleux. + +ANFRY + +Un nigaud, c'est possible; un orgueilleux, non. + +BLAISE + +Vous allez voir, papa, que je vaux moins que vous ne pensez.» + +Et Blaise raconta bien exactement ce qui s'était passé, supprimant +seulement les épithètes injurieuses de Jules. + +Anfry examinait attentivement la physionomie expressive de Blaise +pendant son récit. Quand il eut fini, il l'attira à lui et l'embrassa +à plusieurs reprises, pendant que de grosses larmes roulaient le long +de ses joues. + +«Tu es la joie et l'honneur de tes parents, mon bon Blaise; je +comprends tout,... même ce que tu n'as pas dit. Quant aux douceurs +que te promettent les domestiques, n'accepte rien; en faisant des +générosités aux dépens de leurs maîtres, ils se rendent coupables de +vol; ne nous faisons jamais leurs complices. + +BLAISE + +Si c'est ainsi, papa, je ne recevrai rien du tout, pas même un morceau +de sucre ou de gâteau. + +ANFRY + +Tu feras bien, Blaisot; sois honnête dans les petites choses, tu le +seras dans les grandes.» + + + +XII + +L'ACCENT DE VÉRITÉ + + +Le lendemain, sans attendre qu'on vînt le chercher, Blaise alla +au château et demanda encore de quoi faire un cerf-volant. Les +domestiques, au lieu de le maltraiter comme ils l'avaient fait la +veille, le reçurent avec amitié, en reconnaissance de sa discrétion. +Pendant qu'on rassemblait les objets nécessaires, le valet de chambre +qui la veille avait promis tant de choses à Blaise lui demanda s'il +avait déjeuné. + +«Oui, Monsieur, je vous remercie, dit Blaise poliment; j'ai mangé +avant de partir. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Qu'as-tu mangé? + +BLAISE + +Du pain et des radis, Monsieur. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Pauvre déjeuner, mon garçon; je vais t'en donner un meilleur: une +bonne tasse de café au lait avec une tartine de pain et de beurre. + +BLAISE + +Je vous remercie bien, Monsieur, je n'ai plus faim; je n'en mangerai +pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Bah! Bah! les bonnes choses se mangent sans faim. + +BLAISE + +Non, Monsieur, en vérité, je n'y goûterai seulement pas. + +LE VALET DE CHAMBRE + +Eh bien, un verre de frontignan avec un biscuit? + +BLAISE + +Pas davantage, Monsieur, en vous remerciant de votre obligeance. + +--Tu l'avaleras, mon ami; tiens, voici les biscuits, dit-il en plaçant +devant Blaise une assiette de biscuits; et voici le vin», ajouta-t-il +en mettant à côté un verre de frontignan. + +Au moment où il posait la bouteille, il entendit le bruit d'une porte +bien connu; c'était celle du comte; en une seconde le valet de +chambre et ses camarades disparurent, laissant Blaise seul, devant la +bouteille de frontignan et les biscuits. + +Le comte entra pour envoyer chercher Blaise, que Jules demandait. Son +étonnement fut grand en le voyant tout seul, les armoires ouvertes et +le frontignan et les biscuits devant lui. + +«Je te prends donc sur le fait, dit le comte revenu de sa surprise. +Saint Blaise enrôlé dans les voleurs? Belle conduite, en vérité! Tu ne +manques pas de front ni de hardiesse, mon garçon. Venir jusqu'ici pour +voler mon vin et mes biscuits en l'absence de mes gens! c'est très +bien! très bien! + +--Monsieur le comte, vous vous trompez, dit Blaise les larmes aux +yeux. Je n'ai touché à rien, et ce n'est certainement pas moi qui ai +sorti ce vin et ces biscuits! + +LE COMTE + +Et qui donc? Serait-ce moi, par hasard? + +BLAISE + +Non, Monsieur le comte, je sais que ce n'est pas vous; mais, croyez-en +ma parole, ce n'est pas moi non plus. + +LE COMTE + +Et qui donc alors? Que fais-tu ici? Pourquoi es-tu seul devant ces +armoires ouvertes, cette bouteille posée devant toi, et ce verre plein +placé pour être bu? + +BLAISE + +Vous dire qui, Monsieur le comte, je ne le puis, quoique je le sache. +Je suis ici pour avoir de quoi faire un cerf-volant à M. Jules, qui +m'attend. Quant aux armoires et au reste, je n'en suis pas coupable, +et je vous supplie de me croire. + +--Ce garçon-là est incompréhensible, dit le comte à mi-voix; il vous +domine malgré vous: me voici disposé et obligé à le croire, malgré +ma raison et l'évidence des faits.--C'est bon, va chez Jules qui +t'attend, ajouta-t-il à haute voix. + +BLAISE + +Monsieur le comte, me croyez-vous? j'ai besoin de le savoir pour +rester dans votre maison et surtout près de votre fils. + +--Eh bien,... oui!... je te crois, dit M. de Trénilly avec vivacité, +après un instant d'hésitation. Je te crois, puisque je ne puis faire +autrement, et que malgré moi je t'estime. + +--Merci, Monsieur le comte, merci, dit Blaise, les yeux brillants de +bonheur. Que le bon Dieu vous récompense en votre fils de la bonne +parole que vous avez dite! Merci.» + +Et Blaise sortit pour entrer chez Jules, laissant M. de Trénilly ému +et surpris de l'impression que ce garçon produisait sur lui et de +l'autorité qu'exerçait sa parole. + +«Comment, te voilà, Blaise! s'écria Jules en le voyant entrer. Je +croyais que tu ne viendrais pas.» + +BLAISE + +Pourquoi donc, Monsieur Jules? N'avais-je pas à réparer ma sottise +d'hier et à vous refaire un autre cerf-volant? + +JULES + +C'est que tu étais parti en pleurant; je croyais que tu serais fâché +de ce que je t'avais dit. + +BLAISE + +Pas du tout, Monsieur Jules. Il est vrai que j'ai été..., pas +fâché,... mais... contrarié, peiné, et que j'ai pleuré encore +longtemps après vous avoir quitté; j'ai pourtant fini par comprendre +que j'étais un orgueilleux et, de plus, un sot, et me voici prêt à +vous faire un cerf-volant, que je soignerai de mon mieux... + +--Et que tu peindras, interrompit vivement Jules. + +--Et que je me garderai bien de peindre, reprit Blaise en souriant. Il +faut convenir que c'était bien laid ce que j'avais fait, et que vous +avez eu raison de le déchirer. + +--Je ne crois pas,... je ne pense pas,... dit Jules en balbutiant, +touché malgré lui de l'humilité et de la bonté de Blaise; on aurait pu +l'arranger, le couvrir, le repeindre. + +--Ah bien! ne pensons plus à ce qu'on aurait pu faire du défunt et +commençons le nouveau. Voulez-vous m'aider un peu, Monsieur Jules? +cela ira plus vite. + +--Je veux bien», dit Jules avec plus de douceur que d'habitude. + +Blaise commença à ajuster les brins d'osier, pendant que Jules +préparait le papier; il le fit d'assez bonne grâce, et avant une heure +le cerf-volant fut terminé; il ne restait plus à faire que la queue, +et Jules essaya de barbouiller quelques figures sur le cerf-volant. +Blaise les trouva admirables, malgré leur défaut de couleurs et de +formes. Jules, très flatté de l'admiration de Blaise, devint de plus +en plus aimable et lui proposa de lancer le cerf-volant sur la pelouse +devant la maison. Blaise n'eut garde de refuser, et ils s'apprêtèrent +à sortir. Blaise offrit de porter le cerf-volant. + +JULES + +Non, non laissez-moi le porter; j'en aurai bien soin. + +BLAISE + +Prenez garde de bien relever la queue, Monsieur Jules; si elle +traînait et que vous missiez le pied dessus, vous la feriez casser.» + +Jules avait posé le cerf-volant sur la cheminée, il le prit à deux +mains et fit quelques pas pour faire traîner la queue et la rouler +à son bras. En tirant la queue pour l'enrouler, il ne s'aperçut pas +qu'elle était accrochée à un des candélabres de la cheminée; il sentit +de la résistance, tira fort; la queue se rompit, et le candélabre +roula à terre avec fracas: bougies, bobèches et bronze, tout était +brisé. + +«Là, mon Dieu! s'écria Blaise en courant au candélabre; tout est +cassé! quel dommage! que c'est malheureux! + +JULES + +Qu'est-ce que ça fait? On m'en donnera un autre; crois-tu que je vais +pleurer pour un méchant candélabre. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, M. le comte grondera sans doute? + +JULES + +Grondera? moi? Par exemple! D'ailleurs s'il veut gronder, ce sera toi +qu'il grondera, et il aura bien raison. + +--Moi! dit Blaise stupéfait. + +JULES + +Certainement, toi. N'est-ce pas bête d'avoir fait une queue si longue +et si entortillée qu'on ne sait qu'en faire? Si tu n'avais pas voulu +faire le savant et montrer ton habileté, il n'y aurait pas eu de +queue, et le candélabre ne serait pas cassé. + +BLAISE + +Mais, Monsieur Jules, ce n'est pas par orgueil que j'ai fait cette +queue, c'est pour vous faire plaisir, pour embellir votre cerf-volant. +Et si vous y aviez regardé, vous auriez tiré plus doucement et vous +n'auriez rien cassé. + +--Là! c'est ma faute maintenant! s'écria Jules avec colère et tapant +du pied. Je te dis que c'est la tienne; tu es un maladroit; tu disais +toi-même tout à l'heure que tu étais sot et orgueilleux! c'est très +vrai. + +BLAISE + +Hier j'ai été sot et orgueilleux, c'est la vérité, Monsieur Jules; +mais je ne crois pas l'avoir été aujourd'hui. + +JULES + +Tu crois toujours être parfait, je le sais bien; moi je te dis que tu +es désagréable et insupportable. + +BLAISE + +Pourquoi me faites-vous venir pour jouer avec vous, Monsieur Jules? +Ce n'est pas moi qui le demande, bien sûr; je n'y ai pas déjà tant +d'agrément? + +JULES + +Qu'est-ce que tu veux dire par là? Que je suis méchant, que je te +rends malheureux?... Ce n'est pas vrai; c'est toi qui me mets en +colère et qui m'ennuies avec tes airs bêtes. + +BLAISE + +Qu'à cela ne tienne, Monsieur Jules, il est facile de vous contenter; +bien le bonsoir, Monsieur Jules; cette fois c'est pour ne plus +revenir, puisque je ne vous suis point utile. + +--Va-t'en, je ne veux plus de toi, ni rien qui vienne de toi», dit +Jules en mettant en pièces le cerf-volant et le jetant à la tête de +Blaise. + +Puis, se laissant aller à sa colère, il se roula sur son canapé en +criant et en injuriant Blaise. M. de Trénilly entra précipitamment +dans la chambre de Jules et fut effrayé de le voir dans cet état, +qu'il prenait pour du chagrin. Il vit le candélabre brisé et les +débris du cerf-volant, que Blaise cherchait à rassembler, mais il ne +fut occupé que de Jules et lui demanda avec inquiétude ce qu'il avait. + +Jules fut quelques instants sans répondre; il balbutia enfin: + +«C'est Blaise; c'est la faute de Blaise. + +--Encore! dit M. de Trénilly avec sévérité. Qu'est-il arrivé? Parle, +Blaise.» + +Au moment où Blaise ouvrait la bouche pour répondre, Jules s'empressa +de prendre la parole: + +«C'est Blaise qui a voulu faire voir son habileté: il a fait une si +longue queue au cerf-volant qu'elle a accroché le candélabre, qui +s'est cassé. Et voilà à présent qu'il se fâche, qu'il ne veut pas +arranger mon cerf-volant; il dit qu'il veut s'en aller et qu'il ne +reviendra plus jamais, parce que je suis un méchant, un insupportable. +Il m'a abîmé hier mes couleurs et un cerf-volant; aujourd'hui il casse +tout, puis il se fâche encore! + +LE COMTE + +Blaise, ce que tu fais est très mal; si tu recommences, je te ferai +fouetter par mes gens. + +BLAISE + +Je n'ai rien fait de ce que dit M. Jules, Monsieur le comte; je ne +crois mériter aucune punition. Et quant à me faire fouetter par vos +gens, ils n'ont pas le droit de me frapper et je ne me laisserai pas +faire. + +LE COMTE + +C'est ce que nous verrons, petit drôle. + +JULES + +Non, papa, non, pardonnez-lui encore cette fois, je vous en supplie; +une autre fois, s'il recommence, je le laisserai fouetter; mais, +aujourd'hui je ne veux pas. + +LE COMTE + +Comme tu voudras, mon ami; c'est en ta faveur que je lui pardonne son +insolence, et j'aime à croire qu'il ne recommencera pas. + +--Monsieur Jules, dit Blaise en se retirant, je vous pardonne de tout +mon coeur, et à vous aussi, Monsieur le comte, tout-puissant que vous +êtes et tout petit que je suis. Si jamais vous venez à savoir la +vérité, dites-vous bien tous les deux que je vous ai pardonnés, +sincèrement pardonnés.» + +Et Blaise ouvrit la porte, sortit et la referma avant que le comte fût +revenu de sa stupéfaction. + +Après le départ de Blaise, le comte resta longtemps pensif, regardant +souvent Jules, dont l'attitude embarrassée et l'air craintif +indiquaient une mauvaise conscience. + +«Jules, dit enfin le comte en s'asseyant près de lui; Jules, je t'en +conjure, dis-moi la vérité. Je te pardonne d'avance; dis-moi si Blaise +est innocent et si tu l'as calomnié par un premier mouvement d'humeur +et de dépit. Dis-moi la vérité; quelque chose me dit que Blaise a +raison et que tu me trompes.» + +Jules avait été fort embarrassé aux premières paroles de son père; car +lui-même commençait à avoir parfois des remords de son injustice et +de sa cruauté envers le pauvre Blaise; mais la crainte de perdre la +confiance du comte, de ne plus être cru dans l'avenir, arrêta l'aveu +prêt à lui échapper, et il dit d'une voix basse et hésitante: + +«En vérité, papa, je ne sais pas pourquoi vous croyez que je mens, et +pourquoi vous ajoutez foi aux impertinentes paroles de Blaise et pas +aux miennes; je suis votre fils pourtant, et lui n'est qu'un fils de +portier, un paysan. + +--C'est vrai, Jules, mais il y a dans ses yeux, dans sa voix, dans +tout son air quelque chose que je ne puis m'expliquer, mais qui me +donne une estime, une confiance qui augmentent à chaque démêlé que +j'ai avec lui. Et c'est pourquoi, mon Jules, je te demande encore avec +instance un seul mot. Blaise a-t-il quelque chose à nous pardonner à +toi et à moi? Je ne t'en demanderai pas davantage, je te le promets; +est-ce oui ou non? + +--... Oui», répondit enfin Jules en baissant la tête et les yeux. + +Quand Jules releva la tête, son père était parti. Inquiet, effrayé, il +alla le chercher dans sa chambre; il n'y trouva personne. Il sonna un +domestique. + +«Où est papa? dit-il; est-il sorti? + +--Oui, Monsieur Jules; M. le comte vient de sortir; il a descendu +l'avenue du côté d'Anfry.» + +L'inquiétude de Jules augmenta. Qu'est-ce qu'il était allé faire chez +Anfry? Il aura voulu sans doute questionner Blaise. + +«Ce vilain Blaise lui aura raconté tout ce qui s'est passé, se dit +Jules, et papa va être furieux contre moi. Il est impossible que +Blaise ne lui raconte pas tout; j'ai été un peu méchant pour lui, et +il sera enchanté de se venger... Et papa qui croit tout ce qu'il dit, +je ne sais pas pourquoi,... c'est-à-dire je sais bien pourquoi... Il +est vrai qu'on ne peut pas ne pas le croire quand il parle, il a un +air si honnête,... et véritablement il est bon,... le pauvre garçon! +Comme je l'ai traité hier!... Et c'est lui qui vient me dire qu'il a +été orgueilleux et sot, et qui a l'air de me demander pardon... Pauvre +Blaise!» + +Pendant que Jules faisait ces réflexions, M. de Trénilly marchait à +pas précipités vers la maison d'Anfry. Il y trouva Blaise, les yeux +rouges, l'air triste, qui était en train de raconter à son père la +cause de son nouveau chagrin. M. de Trénilly marcha droit vers Blaise, +à la grande frayeur de ce dernier, qui recula de quelques pas pour +éviter le contact du comte. Il fut très surpris quand il vit le comte +lui saisir la main, la presser fortement, et lui dire d'une voix émue: + +«Jules et moi, nous avons eu tort, Blaise; j'accepte ton pardon et je +t'en remercie; tu es un brave et honnête garçon, je te l'ai dit ce +matin; je t'estime et je te crois. Reviens au château sans crainte, +quand tu voudras et partout où tu voudras. Adieu, Blaise, au revoir, +et bientôt, j'espère. Bonsoir, Anfry; je vous félicite d'avoir un fils +pareil. + +--Merci, Monsieur le comte; c'est bien de l'honneur que vous nous +faites.» + +Le comte tenait encore la main de Blaise; le pauvre garçon, tremblant +et ému, se permit de presser à son tour la main qui pressait la +sienne. Quand il sentit que le comte lui rendait cette pression, il +saisit la main du comte et la couvrit de baisers et de larmes. Le +comte, ému lui-même, se dégagea après une dernière étreinte, et sortit +sans ajouter une parole, mais en saluant d'un air amical. Quand il fut +parti, Anfry s'écria: + +«Eh bien, il a du bon, tout de même! C'est beau d'être venu lui-même +et tout de suite reconnaître ses torts. C'est le bon Dieu qui +récompense ta patience et ton humilité, mon Blaisot. + +--Le bon Dieu est trop bon pour moi. C'est étonnant le plaisir que m'a +fait la visite de M. le comte et tout ce qu'il m'a dit; et la main +qu'il me serrait à la briser, et son air tout autre. Lui qui a l'air +si sévère, il avait l'air doux et attendri!... Mais c'est donc M. +Jules qui lui aura dit quelque chose? C'est bien de sa part!» + +Le pauvre Blaise dormit bien cette nuit; son coeur était plein de +reconnaissance pour le bon Dieu, pour le comte, pour Jules. Il ne +se souvenait plus des sévérités du comte, des méchancetés et des +calomnies de Jules; il ne pensait qu'aux bonnes paroles qu'il avait +reçues, et qu'il attribuait à un aveu complet de Jules. Il se réveilla +donc le lendemain gai et heureux; sa tristesse était remplacée par un +sourire radieux: son père et sa mère, heureux de cette transformation, +l'embrassèrent avec tendresse; le père lui demanda s'il irait au +château. + +«Oui, papa, dès que j'aurai déjeuné; il me tarde de revoir M. le comte +et de remercier M. Jules de sa franchise.» + + + +XIII + +LE REMORDS + + +Blaise se dirigea vers le château quand il crut Jules levé, habillé +et prêt à le recevoir. En entrant dans le vestibule et en montant +l'escalier, il fut surpris de ne pas voir de domestiques; c'était +pourtant l'heure où ils étaient tous occupés à faire les appartements. +En approchant de la chambre de Jules, il entendit un mouvement +extraordinaire et un bruit confus de voix qui s'entr'appelaient. Il +poussa la porte, entra et vit M. de Trénilly assis près du lit de +Jules, qui paraissait en proie à une fièvre violente, et qui parlait +avec une vivacité tenant du délire. + +«Je ne veux pas que Blaise vienne, criait-il; non,... il dirait tout. +Chassez Hélène; Blaise lui a tout raconté. Ne dites rien à papa... Je +vous ferai tous chasser... Ce pauvre Blaise, il est bon pourtant... Je +suis sûr qu'il m'a pardonné,... il l'a dit... Je ne veux pas le voir, +j'ai honte; il sait que j'ai menti, menti, menti.» + +Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus +rien; il tournait la tête de tous côtés. + +«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,... +c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut? +il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme +lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde... Non, c'est +impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... +tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle +honte!... Je ne peux pas.» + +Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait à +la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou +s'en aller. M. de Trénilly attendait avec impatience le médecin qu'il +avait envoyé chercher. + +La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à +Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air +sévère et préoccupé de son père. + +«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?» + +Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père, +pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit: + +«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta +conduite et repens-toi.» + +«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si sévère? +Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour +Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant +Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand +malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa +n'est pas son père! il aurait peut-être chassé les Anfry, voilà +tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai +peur! Je m'ennuie tant, déjà! Ce sera bien pis!» + +Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude, +Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du +délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets +et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle +le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya +immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et +s'établit près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui +donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause +de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il +ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui +l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et +ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se +retourna comme pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours +immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis. + +«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui +t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau malade de mon pauvre +Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il +t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me +pardonnes. Dieu te venge en m'éclairant.» + +Le comte tendit la main à Blaise, qui voulut la baiser, mais le comte, +l'attirant, le serra contre son coeur. + +«Blaise, Blaise, prie Dieu qu'il nous pardonne, qu'il ne m'enlève pas +mon fils, qu'il lui ouvre les yeux comme il me les a ouverts à moi, +qu'il lui donne le temps du repentir; qu'il puisse réparer le mal +qu'il t'a fait! Blaise, mon enfant, prie pour nous, toi qui sais +prier.» + +Et le comte tomba à genoux près du lit de Jules, dont les fréquents +gémissements, les paroles entrecoupées lui brisaient le coeur. + +Blaise, lui aussi, se mit à genoux, près du comte; il pria et +pleura; sa prière fervente et généreuse obtint du bon Dieu un léger +adoucissement aux souffrances de Jules; quand le comte se releva, +Jules dormait d'un sommeil assez calme. + +Le comte le regarda avec espérance et bonheur; il releva Blaise, +toujours agenouillé près du lit de Jules, lui serra les mains dans les +siennes et lui dit à voix basse: + +«Reste près de lui, mon enfant, pendant que je vais m'habiller. S'il +s'éveille, viens me chercher.» + +Jules dormit près d'une heure; le comte était revenu s'établir près +de son lit, gardant Blaise près de lui. Le médecin n'arrivait pas; +le comte ne savait que faire pour dégager la tête si évidemment +embarrassée. La bonne n'y entendait rien non plus; Mme de Trénilly +était restée à Paris pour le renouvellement de la première communion +d'Hélène. + +Jules s'éveilla; il ouvrit de grands yeux, regarda son père et Blaise +sans les reconnaître. + +«Je veux Blaise, dit-il... Il faut que je lui parle... Ne laissez +pas entrer papa,... qu'il n'entende pas ce que je dirai... Appelez +Blaise;... quand je lui aurai parlé, ma tête brûlera moins;... c'est +si lourd dans ma tête... Tout ce que je veux dire pèse tantôt dans ma +tête, tantôt dans mon coeur. + +--Monsieur Jules, je suis près de vous, dit Blaise en s'approchant +timidement. + +--Qui es-tu? Va-t'en!... Je veux Blaise. + +--C'est moi qui suis Blaise. Monsieur Jules; je viens vous soigner. + +--Alors tu n'es pas Blaise... Blaise me déteste... Tu sais bien tout +ce que j'ai dit de lui?... Eh bien, ce n'était pas vrai... Tout, tout +était faux... Tu sais bien les poulets?... c'est moi qui les avais +noyés... Tu sais bien les habits mouillés? c'est lui qui m'a donné les +siens; c'est lui qui m'a tiré de l'eau; c'est lui qui a toujours été +bon et moi toujours méchant... Tu sais bien les fleurs? c'est moi qui +ai tout brisé; c'est moi qui les ai fait demander par Blaise... Tu +sais bien le cerf-volant? c'est moi qui ai été méchant, si méchant!... +Blaise a été si bon que cela m'a remué le coeur,... mais pas assez,... +non... pas assez... Pauvre Blaise!... Tu as entendu comme il m'a +pardonné?... Et papa aussi,... Blaise lui a pardonné!... Papa a été +méchant pour Blaise!... C'est ma faute,... c'est moi qui mentais. Oh! +ma tête!... Blaise! je veux Blaise!» + +Le pauvre comte était dans un état déplorable. Chaque parole était +pour lui une affreuse révélation de sa propre faiblesse, de sa propre +injustice et de la méchanceté de son fils. La tête cachée dans les +mains, il sanglotait à faire pitié; ses larmes se faisaient jour à +travers ses doigts crispés, et venaient retomber sur la tête de Blaise +à genoux près de lui. + +«Mon Dieu, disait Blaise en lui-même, consolez ce pauvre M. le comte; +mon Dieu, vous êtes si bon! pardonnez à ce pauvre M. Jules, donnez-lui +le repentir de ses fautes, non pas le repentir qui le désole, mais le +repentir qui console et qui rend meilleur. Rendez-lui la connaissance +afin qu'il puisse décharger son coeur en avouant les fautes qui +l'oppressent. Mon Dieu, ne le laissez pas mourir sans pardon; votre +pardon à vous, bon et miséricordieux Jésus, le pardon de son pauvre +père qu'il a gravement trompé et offensé. Pour moi, mon bon Dieu, vous +savez que je lui ai pardonné depuis bien longtemps, dès que l'offense +était commise. Mais vous, mon Dieu, notre père à tous, pardonnez-lui, +il se repent.» + +Cette prière de ce pieux et noble coeur ne devait pas être repoussée. +Dieu l'accueillit dans sa miséricorde, et Jules devait être sauvé; sa +guérison devait être complète, comme on le verra, mais elle se fit +attendre; le père devait expier par ses angoisses les torts de sa +faiblesse. Dieu permit que la maladie de Jules fût longue et cruelle. + +Quand le médecin arriva, il déclara, après un examen prolongé et +intelligent, que Jules était atteint d'une fièvre cérébrale. Après +avoir entendu quelques phrases qui décelaient une conscience troublée, +il recommanda que le malade ne fût soigné que par les deux personnes +qui préoccupaient constamment son imagination frappée, afin qu'au +premier retour de raison il ne vît que ces deux personnes, et qu'il ne +pût pas craindre d'avoir été entendu par d'autres. Il ordonna ensuite +de fréquentes applications de sinapismes aux pieds, aux chevilles, aux +mollets, aux cuisses; il ordonna des boissons rafraîchissantes, de +l'air dans la chambre, diète absolue, une demi-obscurité et pas de +bruit. + +La journée fut terrible; d'un accablement semblable à la mort, Jules +passait à une agitation et à un flot de paroles accusatrices; il +apprit ainsi à son malheureux père toute la noirceur de son âme. Le +repentir que Jules témoignait de plus en plus adoucissait un peu le +coup terrible porté à son amour et à son amour-propre de père. Plus il +découvrait l'iniquité de Jules, plus il aimait et admirait la charité, +la bonté si chrétienne de Blaise. Dix fois par jour il le serrait +contre son coeur, il l'arrosait de ses larmes, et lui redemandait +pardon pour Jules et pour lui-même. Blaise baisait les mains du comte, +l'encourageait, le consolait, lui parlait du bon Dieu, lui enseignait +la prière du coeur, la vraie prière du chrétien. Quand il ne pouvait +calmer le désespoir du comte, il se mettait à genoux près de lui et +disait tout haut les prières les plus touchantes, qui finissaient +toujours par diminuer l'agitation du comte et lui rendre l'espérance. + +L'état de Jules était le même depuis six jours: tantôt de +l'amélioration, tantôt une reprise de délire et de fièvre. Le septième +jour, après un sommeil de trois heures, dont avaient profité le comte +et Blaise pour s'assoupir dans leurs fauteuils, Jules s'éveilla et +appela Blaise comme de coutume. + +«Me voici, Monsieur Jules, dit Blaise en sautant sur ses pieds et +prenant sa main. + +JULES + +Ah! Blaise, c'est toi! Je suis content! J'avais tant besoin de te voir +et de te parler. Pauvre Blaise! j'ai été méchant pour toi! Comment +peux-tu me pardonner? + +BLAISE + +Mon bon Monsieur Jules, de tout mon coeur, du fond de mon coeur, je +vous ai pardonné depuis bien longtemps. Notre-Seigneur n'a-t-il pas +pardonné à tous ceux qui l'ont offensé? Ne devons-nous pas tous faire +de même? Soyez tranquille, Monsieur Jules, ne vous agitez pas; nous +parlerons de cela plus tard. + +JULES + +Je suis si faible; j'ai été bien malade, il me semble? + +BLAISE + +Oui, mais vous êtes mieux. Buvez un peu et dormez encore.» + +Jules but de l'orangeade. + +«C'est bon, dit-il; et toi, Blaise, comme tu es bon de rester près de +moi! J'ai été si méchant pour toi! Oh! si tu savais, comme tout cela +me brûlait la tête et le coeur! + +--Chut, Monsieur Jules: ne parlez pas; vous vous ferez mal.» + +Le comte, heureux de ce retour de Jules à la raison, ne pouvant +maîtriser sa joie, fut sur le point de se montrer et d'embrasser son +enfant, qu'il avait cru perdu, quand Jules retourna la tête et dit à +Blaise: + +«Blaise, ne dis pas à papa que je t'ai parlé; ne le laisse pas venir; +si je le vois, je mourrai de honte et de frayeur. + +BLAISE + +Non, non, Monsieur Jules; je ne dirai rien, soyez bien tranquille; +mais votre papa est si bon pour vous, il vous aime tant, que vous ne +devez pas en avoir peur. + +JULES + +Mais la honte, Blaise, la honte? + +BLAISE + +Eh bien, monsieur Jules, ce sera l'expiation de votre faute: ce sera +beau de tout avouer. Mais vous avez le temps d'y penser, Dieu merci: +ainsi tâchez de dormir encore; nous causerons de cela plus tard.» + +Blaise fut satisfait d'avoir pu jeter dans l'âme de Jules la première +pensée de l'aveu comme expiation; il mettait entre ses mains le moyen +d'apaiser sa conscience, de retrouver le calme qu'il avait perdu. + +Jules reçut les paroles de Blaise avec quelque surprise mêlée de +satisfaction; il sentait vaguement qu'il pouvait tout réparer; mais, +trop faible pour réfléchir sérieusement, il se laissa aller au sommeil +et dormit encore deux bonnes heures. + +M. de Trénilly osait à peine remuer, tant il avait peur de troubler le +repos de Jules; il désirait dire quelques mots à Blaise, et il n'osait +parler. Blaise, s'apercevant de son angoisse, se leva sans bruit, +arriva jusqu'à lui sur la pointe des pieds; quand il fut à la portée +du comte, celui-ci l'attira doucement à lui, le serra vivement dans +ses bras et lui dit bas à l'oreille: + +«Dis-lui que je sais tout, que je lui pardonne, que je l'aime, que +c'est toi qui as changé mon coeur, que tu es son frère, mon second +enfant. + +--Je lui dirai combien vous êtes bon, Monsieur le comte, répondit +Blaise tout bas. + +LE COMTE + +Rassure-le, encourage-le, mon ami, mon bon Blaise, afin qu'il n'ait +plus peur de moi. Ah! cette pensée me tue. + +BLAISE + +J'arrangerai tout avec l'aide du bon Dieu, mon bon Monsieur le comte; +ayez confiance, vous en serez récompensé.» + +Le comte ne le retint plus, et, cachant sa tête dans ses mains, il +réfléchit à la piété de Blaise et aux vertus véritablement admirables +de cet enfant. + +«Comment a-t-il appris tout cela? se demandait-il avec surprise. Ce +pauvre enfant de portier a les sentiments élevés d'un prince, la +science d'un savant, la générosité, la charité d'un saint. Quand il +me parle, il m'émeut; quand il me console, ses paroles pénètrent mon +coeur de si doux sentiments que je ne sens plus mes inquiétudes ni +mon malheur. Quand il me reprend, il me fait rougir comme s'il avait +autorité sur moi. Pourquoi tout cela?... Pourquoi? ajouta-t-il; parce +qu'il est pieux, parce qu'il a suivi avec fruit les instructions du +catéchisme, parce qu'il va faire sa première communion, parce qu'il +est un saint enfant de Dieu... Et mon Jules, mon pauvre Jules, +qu'est-il auprès de cet enfant? Un malheureux pécheur, un misérable +comme moi. Ah! que le bon Dieu me rende mon enfant, et je me +confesserai avec lui et je recevrai le bon Dieu près de lui, et je +m'améliorerai avec lui, et notre maître à tous deux sera ce pauvre +enfant calomnié, outragé, maltraité par nous... J'aime cet enfant; +je l'aime à l'égal du mien, je le respecte, je l'admire; il sera mon +modèle et mon guide.» + +Le comte regarda avec attendrissement le pauvre Blaise, qui s'était +rendormi dans un fauteuil, et dont la physionomie exprimait si bien +le calme d'une bonne conscience. Il se leva, se plaça près du lit de +Jules, et contempla avec une pénible émotion son visage contracté et +agité. + +«Mon Dieu, dit-il, rendez-le semblable au pieux et sage Blaise, et +pardonnez-moi de l'avoir si mal élevé. Que je sois seul puni, et que +mon fils soit épargné!» + +Le comte resta longtemps près de Jules, suivant avec anxiété ses +moindres mouvements, prêt à se cacher à son premier réveil. Jules +dormit longtemps encore; évidemment il était mieux. Il s'éveilla +enfin, ouvrit les yeux et poussa un faible cri qui fit sauter Blaise +de dessus son fauteuil. Le comte s'était retiré et caché derrière le +rideau du lit. + +«Blaise, Blaise, je crois que j'ai vu papa... J'ai rêvé sans doute, +ajouta-t-il en se soulevant et regardant de tous côtés... Je croyais +qu'il était là... J'ai eu peur, bien peur. + +BLAISE + +Et pourquoi avoir peur de votre papa, mon bon monsieur Jules? +Croyez-vous qu'il aurait le coeur de vous gronder après vous avoir vu +si malade? + +JULES + +Blaise, est-ce que j'ai dit quelque chose pendant ma maladie? Dis-moi +la vérité! Qu'ai-je dit? Je me souviens que je parlais beaucoup. + +BLAISE + +Ecoutez, mon cher Monsieur Jules, ne vous effrayez de rien, ne +regrettez rien. Tout est pour le mieux. Pendant que vous étiez si mal, +que nous craignions de vous voir mourir, vous avez dit tout ce que +vous avez fait; vous avez tout raconté; votre papa pleurait, vous +embrassait, vous serrait dans ses bras et priait le bon Dieu de vous +sauver. Vous voyez bien qu'il ne vous en voulait pas. + +--Tout le monde sait donc ce que je suis? dit Jules avec accablement. + +BLAISE + +Personne, Monsieur Jules, personne que votre papa et moi. Il n'y a que +nous deux qui approchions de vous. + +JULES + +Et papa sait tout! Comme il doit me mépriser! + +--Jules, mon enfant chéri, s'écria le comte, incapable de résister +plus longtemps au désir de le rassurer; Jules! je t'aime toujours; +plus qu'avant ta maladie, parce que je vois tes remords et que je t'en +estime davantage. Oh! Jules! mon cher fils! le vrai coupable, c'est +moi, qui ne t'ai jamais parlé du bon Dieu et qui t'ai donné un si +triste exemple. Jules! pardonne-moi, mon enfant; c'est ton père qui a +besoin de pardon, parce qu'il est le vrai, le grand coupable!» + +Jules, étonné, attendri, ne pouvait parler, mais il répondait à +l'étreinte passionnée de son père en le couvrant de larmes. Le comte +eut peur en le voyant ainsi pleurer; mais ces pleurs étaient un baume +pour l'âme malade de Jules; ces larmes le soulageaient. + +«Papa! papa! laissez-moi pleurer, dit Jules retenant son père, qui +cherchait à s'éloigner, pleurer dans vos bras!... Quel bien me font +ces larmes! Comme je me sens mieux! Quel soulagement, quel bonheur +de n'avoir plus rien à vous cacher, de savoir que vous connaissez la +vérité, toute la vérité! Pauvre Blaise! + +--Oui, pauvre Blaise en effet! Mais à l'avenir nous l'aimerons tant, +nous tâcherons de le rendre si heureux, qu'il ne sera plus pauvre +Blaise! Je lui ai de grandes obligations, car c'est à lui que je dois +le changement de mon coeur, que je dois de savoir aimer Dieu et prier. +Et toi aussi, mon fils, mon cher fils, c'est lui qui le premier t'a +donné des sentiments de repentir; il t'a touché par sa patience, sa +charité, sa générosité, son admirable humilité. + +--C'est vrai, papa! Mais vous savez donc tout? ajouta Jules en +souriant. + +--Tout, mon ami, tout, dit le comte, enchanté de ce sourire, le +premier qu'il eût vu sur les lèvres de Jules depuis plusieurs +semaines. Et à présent que tu es tranquille sur mes sentiments à ton +égard, tâche de te reposer, tu es faible, bien faible encore. + +--Papa, j'ai faim. Quand j'aurai pris quelque chose, je reposerai +mieux. + +--Tu as faim? tant mieux, mon enfant. Blaise, mon ami, va lui chercher +une petite tasse de bouillon de poule.» + +Blaise ne fit qu'un saut du lit de Jules à la porte; il courut +annoncer la bonne nouvelle de la convalescence de Jules, et demanda un +bouillon, qu'on fit chauffer avec empressement. + +Pendant son absence, Jules prit la main de son père, la baisa à +plusieurs reprises, le regarda fixement et dit avec hésitation: + +«Papa,... papa, Blaise est mon frère. + +--Et mon second fils, mon cher Jules; je suis heureux de te voir +devancer ma pensée.» + +Blaise rentra avec la tasse de bouillon, que Jules but avec avidité. A +partir de ce moment la convalescence s'établit et marcha rapidement. +M. de Trénilly continua à veiller près de Jules, mais il ne voulut pas +souffrir que Blaise continuât de nuit le rôle de garde-malade. Il le +renvoya coucher ce même soir chez son père. Blaise avait réellement +besoin de repos; il avait à peine sommeillé pendant les sept jours +du danger de Jules; la nuit comme le jour, il était avec le comte, +toujours au chevet du lit. Le comte avait voulu plusieurs fois +l'envoyer passer au moins une nuit chez ses parents, mais Blaise avait +toujours refusé; il se bornait à y courir matin et soir pour +donner des nouvelles de Jules. pour se débarbouiller et changer de +vêtements.--Blaise raconta à ses parents tout ce qui s'était passé ce +jour-là; il s'étendit avec bonheur dans son lit, après avoir remercié +le bon Dieu de ses bienfaits; il ne tarda pas à s'endormir et ne se +réveilla que le lendemain au grand jour. + + + +XIV + +LES DOMESTIQUES + + +Les parents de Blaise avaient déjà achevé de déjeuner quand il entra +dans la cuisine, un peu honteux de sa longue nuit; mais son père le +rassura en lui disant que ce sommeil avait été nécessaire pour le +reposer de tant de jours et de nuits passés dans l'inquiétude et les +veilles. Blaise se dépêcha de déjeuner et courut au château pour +reprendre son poste près de Jules. La nuit avait été excellente, et le +sommeil de Jules n'avait été interrompu que deux fois, par le besoin +de prendre de la nourriture; il avait bu du bouillon; le médecin, qui +sortait d'auprès de lui, avait permis des soupes, et Jules était en +train d'en manger une quand Blaise entra. M. de Trénilly alla à lui +et l'embrassa avec tendresse, à la grande surprise du domestique qui +avait apporté la soupe. Jules lui tendit la main en souriant, ce qui +augmenta l'étonnement du domestique. + +«Eh bien, mes amis, dit-il à ses camarades en rentrant à l'office, +voilà du nouveau! Si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas! M. +le comte qui embrasse le petit Anfry, et M. Jules qui lui tend la main +et qui lui sourit! + +--Tiens, tiens, tiens! du nouveau en effet! Comment, M. le comte, qui +est si fier qu'il ne vous regarde seulement pas, et qu'il semble se +croire au-dessus de tout le monde, touche et embrasse le petit Anfry! +Du nouveau, comme tu dis, Adrien. + +--Vont-ils être fiers, ces Anfry! reprit Adrien. Et le petit, va-t-il +devenir insolent! + +--C'est qu'il faudra le saluer bien bas à son passage! + +--Et le servir comme un maître! comme M. Jules! + +--Eh bien, dit le premier valet de chambre, je ne suis pas là-dessus, +moi, du même avis que vous: je ne crois pas que le petit change sa +manière pour cela. Il est bon et honnête, cet enfant. + +--Honnête et bon! laisse donc! Tu as déjà oublié toutes ses histoires +de l'année dernière. + +--Ma foi, mes amis, pour vous dire la vérité, eh bien, entre nous, je +n'ai jamais beaucoup cru à ces histoires. Nous connaissons bien M. +Jules et de quoi il est capable. + +--Il est certain qu'il est mauvais et méchant, que c'en est répugnant. + +--Et M. le comte! Il n'est pas déjà si bon non plus. Est-il +orgueilleux! + +--Et sévère! et dur! et désagréable! et exigeant! + +--Et voilà ce qui m'étonne dans ce que nous raconte Adrien! Comment +aurait-il embrassé le petit du concierge? + +--Comment et pourquoi, nous n'en savons rien, mais ce qui est certain, +c'est qu'il l'a fait. Attention à nous et soyons polis et même +aimables pour ce nouveau favori. + +--Oh! d'abord, moi, je ne lui ai jamais rien fait, à ce gamin. + +--Toi, allons donc! c'est toi qui l'as barbouillé de cirage le jour du +cerf-volant. + +--Tiens, et toi, tu lui as versé de l'eau sale plein la tête. + +--C'est bon, c'est bon; ne parlons plus de cela, mes amis, et soyons +prudents à l'avenir. De la politesse, des égards. + +--D'abord, moi je lui donnerai du café tant qu'il en voudra. + +--Et moi des liqueurs! + +--Et moi des sucreries! + +--Et moi donc qui suis le chef, je lui donnerai à emporter chaque jour +_les restes_ du dîner. On sait bien ce que sont _les restes_ d'une +cuisine pour les amis; de quoi nourrir toute la famille et largement. + +--Ha! ha! ha! Oui, ils sont drôles vos restes. L'autre jour un gigot +entier à la petite Lucie, la repasseuse. Hier un gâteau pas seulement +entamé à la bouchère. Ce matin, une livre de beurre à la voisine. + +--Tu n'as pas besoin de crier si haut, dit le chef avec humeur. Tu as +bien porté, l'autre jour, un panier de vin au village! + +--Tiens, je crois bien, c'était pour faire honneur au repas que +donnait l'épicier.» + +La sonnette qui se fit entendre mit fin à cette conversation intime; +un des domestiques se précipita pour répondre à l'appel. + +«Monsieur le comte à sonné? dit-il en ouvrant avec précaution la porte +de Jules. + +--Oui, apportez-moi à déjeuner pour deux! Blaise déjeune avec moi. + +--Oui, Monsieur le comte; tout de suite.» + +Cinq minutes après, le domestique apportait une petite table avec +deux couverts, une volaille froide, du jambon, du beurre frais et des +fruits. + +LE COMTE + +Allons, Blaise, mettons-nous à table, c'est la première fois que je +mangerai avec appétit depuis la maladie de mon pauvre Jules. + +BLAISE + +Monsieur le comte est bien bon: je viens de déjeuner, je n'ai pas +faim. + +LE COMTE + +Qu'as-tu mangé à ton déjeuner? + +BLAISE + +Du pain et du fromage, Monsieur le comte, comme d'habitude. + +LE COMTE + +Mais, mon pauvre enfant, ce n'est pas un déjeuner cela, après toutes +les fatigues que tu as eues, toutes les nuits que tu as passées? + +--Oh! Monsieur le comte, je me suis bien reposé cette nuit; il n'y +paraît plus. + +--Vous pouvez vous en aller, dit le comte au domestique; si j'ai +besoin de vous, je sonnerai. + +--Tu ne veux donc rien accepter de moi, Blaise, de moi qui ait tant +accepté et reçu de toi, continua le comte. Prends garde que ce ne soit +encore de l'orgueil, ajouta-t-il en souriant et en passant amicalement +la main sur la tête et sur la joue de Blaise. + +--Non, Monsieur le comte, vrai, ce n'est pas de l'orgueil; je +recevrais de vous plus volontiers que de tout autre; cela me ferait +même plaisir de vous donner cette satisfaction. Car, ajouta-t-il d'un +air pensif, je sais que votre coeur déborde de reconnaissance pour les +soins que j'ai donnés à M. Jules, et que vous ne savez que faire pour +me le témoigner... Attendez... attendez,... je vais vous contenter. +Habillez-moi de neuf pour la première communion, dans un mois. Cela me +fera un grand plaisir et à papa aussi, car c'est cher pour des gens +comme nous... Voulez-vous? voulez-vous? reprit-il avec vivacité. Quant +à la volaille, vraiment je n'ai pas faim. + +--Bon et brave garçon, dit M. de Trénilly attendri; oui, tu as bien +deviné avec ton excellent coeur le besoin que j'éprouve de t'exprimer +ma reconnaissance; je te remercie de me dire si franchement ce qui +te ferait plaisir. Je te ferai faire un habillement complet pareil à +celui de Jules. + +BLAISE + +Oh non! non, Monsieur le comte, pas pareil, pas si beau! ce ne serait +pas bien, voyez-vous. Le serviteur ne doit pas se vêtir comme le +maître; je serais moi-même mal à l'aise. Non, laissez-moi faire; +laissez-moi commander mes habits comme si papa devait payer, et puis +c'est vous qui payerez tout. Est-ce convenu? + +LE COMTE + +Oui, mon ami; ce sera comme tu voudras. Ce que tu dis est sage. + +BLAISE + +Merci, Monsieur le comte; maintenant, encore une chose;... mais... ne +vous fâchez pas si j'en demande trop... Dites seulement: non, Blaise, +tu es trop ambitieux. + +LE COMTE + +Qu'est-ce donc que tu veux me demander? Voyons,... parle donc! Dis, +mon enfant, dis. + +BLAISE + +Monsieur le comte,... Monsieur le comte,... permettez-moi de +vous embrasser non pas du bout des lèvres, mais là... comme je +l'entends,... comme j'embrasse quand j'aime... + +--Viens, mon cher enfant, viens», dit le comte en ouvrant les bras +pour recevoir Blaise, qui s'y jeta avec transport et qui embrassa le +comte à plusieurs reprises. + +Jules avait regardé et écouté avec attendrissement, il voulut à son +tour embrasser Blaise comme un frère, un ami. + +«Papa, dit-il, comment faire pour que Blaise ne nous quitte jamais? + +--C'est de le garder avec nous, d'en faire mon second fils, ton +camarade d'études et de jeux. + +--C'est impossible, cela, dit Blaise avec résolution, impossible. J'ai +un père moi aussi, et une mère; je suis leur seul enfant; je dois +rester près d'eux, et je serais malheureux loin d'eux, comme ils le +seraient loin de moi. Je serais séparé d'eux non seulement de fait, +mais d'habitudes, d'éducation, de vêtements et de manières. Je ne +serais plus comme leur fils. Non, Monsieur le comte, je vous aime, +je vous respecte, je voudrais passer ma vie à vous servir et à vous +témoigner mon affection et mon respect: mais quitter mes parents, vous +suivre à Paris, jamais!» + +Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par +les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse. + +«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison, +toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas +humilié. + +«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et +sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te +consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout +à l'heure pour tes habits.» + +Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau. +Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé. + +«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle +merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas +déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été +touchés. + +--Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de +pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne +pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il +m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et +des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à +propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne +l'avons jamais su. + +--Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le +comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est +introduit dans le château pour n'en plus sortir. + +--Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un +homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça +n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui +l'invite à déjeuner! + +--Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser! +on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour +un rien, il lui aurait sauté au cou. + +--La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que +M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que +nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. +Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y +toucher. + +--Bah! bah! ça ne va pas durer longtemps; tout ça n'est pas franc du +collier; l'année dernière il fait cinquante infamies, et cette année +le voilà un sage! un saint! Nous allons voir d'ici à peu quelque tour +de M. Blaise, et il se fera chasser; ainsi soyons sur nos gardes; ne +nous découvrons pas trop.» + +Comme ils allaient se séparer pour retourner à leur ouvrage, Blaise +parut à la porte et dit que M. Jules demandait qu'on allât au village +chercher un demi-cent de jolies billes pour s'amuser. + +«Tout de suite, mon petit Blaise; j'y vais dit un des gens. J'en +apporterai un cent. + +--Non, non; un demi-cent, m'a dit M. Jules. + +--Un demi-cent pour lui, un demi-cent pour toi, mon petit Blaise. + +--Pas pour moi, Monsieur; je n'en veux pas; je n'aurais pas de quoi +les payer. + +--Est-ce qu'on te demande de les payer, farceur! répondit le +domestique. On les portera sur le compte de M. Jules. + +--Mais non, ce ne serait pas honnête; M. Jules me gronderait, et il +aurait raison. + +--M. Jules ne le saura pas, nigaud. + +--Il faut bien qu'il le sache, puisqu'elles seront sur son compte. + +--Est-il innocent, celui-là? On ne les portera pas sur le compte de +M. Jules; si le cent a coûté trois francs, on mettra: demi-cent de +billes, trois francs. Voilà comme les tiennes seront payées par les +siennes. + +--Ce que vous voulez me faire faire, Monsieur, est tout simplement un +vol. Je ne prêterai jamais les mains à une friponnerie, quelque petite +qu'elle soit. Le bon Dieu me retirerait sa protection; c'est alors que +je serais malheureux et méprisable. + +--Voyez-vous ce bel excès de vertu qui prend à monsieur Blaise! Tu as +oublié tes friponneries de l'année dernière. + +--Je n'ai pas commis de friponneries, répondit Blaise avec calme et +dignité. Le bon Dieu m'a toujours protégé contre le mal. + +--Tiens, va-t'en avec ta morale, tu nous ennuies à la fin. Ce que je +te disais était pour rire; tu l'as pris au sérieux comme un nigaud. + +--Tant mieux pour vous, Monsieur», dit Blaise en se retirant. + +«Il n'y a rien à faire de ce garçon-là, dirent les domestiques au bout +de quelques instants. Il ne faut plus rien lui offrir. Attendons qu'il +demande. Nous nous compromettrions.» + + + +XV + +L'AVEU PUBLIC + + +La convalescence de Jules marcha rapidement; il avait repris une +gaieté qui l'avait abandonné depuis longtemps; souvent il causait avec +son père de sa vie passée, du mal qu'il avait fait au pauvre Blaise, +de ses tyrannies envers sa soeur toujours bonne et douce. Il ne +trouvait pas avoir suffisamment réparé ses torts envers Blaise; il +semblait méditer un projet qu'il ne voulait découvrir à personne. + +«Papa, disait-il, j'attends le retour de maman et d'Hélène pour +achever ma réparation à Blaise: ce sera une bonne manière de me +préparer à la première communion que nous devons faire ensemble. + +LE COMTE + +Que veux-tu donc faire de mieux que ce que tu fais maintenant, mon +pauvre Jules? Blaise semble être parfaitement heureux. + +JULES + +Papa, Blaise se contentera toujours de peu; mais il m'a beaucoup +parlé, depuis ma maladie, de ses devoirs envers Dieu, envers les +hommes et envers lui-même; il m'a expliqué sur les motifs de sa +conduite des choses que je n'aurais jamais sues sans lui; M. le curé, +qui vient tous les jours, me dit aussi de bonnes choses; vous verrez, +papa, que ce que je veux faire sera bon et vous fera plaisir. Car, +vous aussi, cher papa, vous êtes tout changé. Depuis que vous couchez +dans ma chambre, je vois bien comme vous priez et comme vous pleurez +en priant; j'ai bien vu que vous causiez avec le curé; c'est tout cela +qui fait du bien, papa; votre exemple m'encourage, me donne de bonnes +pensées que je n'avais jamais eues auparavant... C'est singulier. + +LE COMTE + +Non, mon ami. C'est très naturel. Comme je te l'ai dit le jour où je +me suis montré pour la première fois près de ton lit de mourant, c'est +moi qui étais coupable de tes fautes; c'est moi qui devais les payer. +Le bon Dieu s'est servi du pauvre Blaise pour m'éclairer; ta maladie, +en amollissant mon coeur, m'a permis de comprendre mes torts immenses +envers ta pauvre âme, que je perdais par ma faiblesse et par mon +irréligion. Dieu m'a touché par l'intermédiaire de Blaise, et tu as +fait comme ton père, que tu aimes et que tu rends bien heureux par ton +changement. + +Le père et le fils s'embrassèrent avec tendresse; Blaise arriva peu de +temps après; il continuait à passer tout son après-midi avec Jules et +le comte. + +Les forces de Jules revenaient sensiblement, il commençait à faire +d'assez longues promenades dans la campagne; on s'étonnait au village +de voir que Blaise l'accompagnait toujours et était traité amicalement +par le comte. + +Mme de Trénilly était attendu très prochainement avec Hélène; ni l'une +ni l'autre n'avaient su ni la gravité de la maladie de Jules, ni le +retour de Blaise dans le château, ni le changement du comte et de +Jules. Hélène avait renouvelé sa première communion avec une grande +piété et avait ardemment prié pour la conversion de son père et de +Jules. On s'apprêtait au château à les recevoir avec une affection +inaccoutumée. Le jour de l'arrivée étant fixé, Jules demanda à son +père de rassembler toute la maison dans le salon, le soir de l'arrivée +de la comtesse et d'Hélène; son père lui avait vainement demandé +quelle était son intention en convoquant ainsi tous les gens, y +compris Anfry, sa femme et Blaise. + +«Vous verrez, papa, vous verrez. C'est pour la réception de maman et +d'Hélène; vous serez tous contents, j'en suis sûr.» + +Le jour arriva, Jules avait prié Blaise de ne venir qu'à la +convocation générale. + +«Ne t'effraye pas, lui dit-il, si j'ai l'air de te négliger et de +ne pas t'aimer comme jadis. Cela ne durera pas, je te le promets: +seulement les premières heures de l'arrivée de maman et d'Hélène. +Après tu seras avec moi le plus possible, comme depuis ma maladie. + +BLAISE + +Je ne suis pas inquiet, Monsieur Jules; j'ai confiance en vous, ce +n'est plus comme avant. Je répondrais de vous comme de moi-même. + +JULES + +Hélène sera étonnée et contente de notre amitié. + +BLAISE + +Elle est bonne, Mlle Hélène! Que de fois elle m'a consolé quand elle +me voyait pleurer! + +JULES + +Pauvre Blaise, tu pleurais donc? + +BLAISE + +Bien souvent, Monsieur Jules, bien souvent. Pensez donc que je passais +aux yeux de tous pour un vaurien, un menteur, un voleur. + +--Pauvre Blaise! répéta Jules. C'est moi seul qui étais cause de tout +le mal. Mais je te vengerai, sois tranquille! J'y suis plus décidé que +jamais. + +BLAISE + +Ah! mon Dieu! Monsieur Jules! Contre qui donc me vengerez-vous? +Je n'ai pas besoin de vengeance, moi! Ne suis-je pas bien heureux +maintenant, entre vous et l'excellent M. le comte? Cela me paraît +drôle de penser que j'avais si peur de lui. A présent, si je ne +craignais de l'ennuyer, je l'embrasserais dix fois par jour! et quand +il m'appelle et qu'il m'embrasse, je le serre à l'étouffer. + +JULES + +Mon bon Blaise, comme je t'aime! + +BLAISE + +Et moi aussi, Monsieur Jules, je vous aime; et je vous aime bien, car +je vous aime en Dieu. Je vous aime comme l'enfant, l'ami du bon Dieu, +comme mon frère en Dieu. + +JULES + +En Dieu et sur la terre, mon cher Blaise! Vois-tu, quand nous aurons +fait notre première communion ensemble, rien ne pourra plus nous +séparer. + +BLAISE + +Quand même nous serions séparés sur la terre, Monsieur Jules, nous +serons réunis en Dieu et nous nous retrouverons dans le ciel.» + +Jules prit la main de Blaise, qu'il serra, et ils rentrèrent ainsi au +château; là Jules dit adieu à son ami, qui attendit avec impatience la +convocation du soir pour savoir ce que ferait Jules. + +L'heure approchait; M. de Trénilly et Jules attendaient, en se +promenant devant le château, l'arrivée de Mme de Trénilly et d'Hélène. +La voiture parut enfin dans l'avenue et s'arrêta devant le perron. +Hélène sauta à terre avec la légèreté de son âge, pendant que sa mère +descendait plus posément. M. de Trénilly reçut sa fille dans ses bras +et l'embrassa avec une effusion qui surprit agréablement Hélène, peu +habituée aux témoignages d'affection de son père; elle le regarda +avec étonnement; M. de Trénilly s'en aperçut et l'embrassa encore en +souriant. + +«Je suis heureux de te revoir, mon enfant, après la sainte cérémonie à +laquelle je n'ai pu malheureusement assister.» + +La surprise d'Hélène redoubla, mais elle s'efforça de n'en rien +témoigner; elle alla ensuite embrasser Jules, qui avait déjà dit +bonjour à sa mère. Ce fut bien un autre étonnement quand elle vit +Jules se jeter à son cou et l'embrasser à plusieurs reprises en disant +des paroles affectueuses. + +«Ma bonne Hélène! ma chère soeur! ton retour manquait à ma joie. Je +suis si content de te revoir! Je t'aime bien, à présent que je sais +mieux t'apprécier. + +HÉLÈNE + +Comme tu es changé, mon pauvre Jules! Tu as donc été plus malade que +nous ne le pensions? + +JULES + +Oui, j'ai été bien malade, Hélène! bien malade du corps et de +l'âme. Mais je suis guéri maintenant, grâce à Dieu... et à Blaise», +ajouta-t-il en lui-même. + +Hélène dit bonjour aux domestiques rassemblés; ses yeux semblaient +chercher quelqu'un; elle se hasarda à demander timidement: + +«Où est Blaise? J'ai beau regarder de tous côtés, je ne le vois pas +parmi les gens de la maison. + +--Tu le verras ce soir; il doit venir après dîner. + +--Ah! il vient donc au château, maintenant? + +--Oui, quelquefois», dit Jules en souriant. + +Ce sourire attira l'attention d'Hélène; ce n'était pas le sourire +moqueur et méchant d'autrefois, mais un sourire doux et bon qu'elle +n'avait jamais vu à son frère. Elle remarqua alors combien Jules était +embelli et le changement qu'avait subi toute sa personne et surtout sa +physionomie. + +«Qu'as-tu donc aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu ainsi. Tu as l'air +tout autre. + +--La maladie change, répondit Jules avec gravité. + +--Et puis,... et puis... tu vas bientôt faire ta première communion, +dit Hélène avec hésitation. + +JULES + +Oui, Hélène, et tu m'aideras à la faire dignement; je compte pour cela +sur toi, ma chère soeur, et aussi sur un ami que je te présenterai ce +soir. + +HÉLÈNE + +Un ami? Qui donc? Y a-t-il de nouveaux voisins dans le pays? + +JULES + +Non, rien n'est changé dans le voisinage: c'est dans mon coeur que +s'est fait le changement. + +HÉLÈNE + +Mon bon Jules, que je suis contente de te voir comme tu es +maintenant!» + +Pendant que le frère et la soeur causaient et arrangeaient la chambre +d'Hélène, M. de Trénilly avait emmené sa femme et lui racontait la +terrible maladie de Jules, les pénibles révélations qui en avaient été +la conséquence, le changement qui s'était opéré dans l'âme de Jules +et dans la sienne propre, les services immenses que leur avait rendus +Blaise, la bonté, la piété admirable de cet enfant, et l'impression +que ses vertus avaient produite sur le coeur de Jules et sur le sien. + +Mme de Trénilly fut surprise de tout ce que lui disait son mari, +sembla mécontente de n'avoir pas su le danger qu'avait couru son fils, +et se montra incrédule quant aux vertus extraordinaires de Blaise. + +«Le chagrin et l'inquiétude, dit-elle, ont disposé votre coeur à +l'attendrissement et à la crédulité; le petit bonhomme, qui n'est +pas bête, en a profité pour vous fasciner et s'impatroniser dans la +maison. J'espère que tout cela va finir avec mon retour, et que chacun +reprendra sa place. + +LE COMTE + +Vous m'affligez beaucoup, ma chère, par cette froideur et cette +injustice. Le pauvre Blaise, bien loin d'abuser et même d'user de son +ascendant sur moi et sur Jules, a refusé les offres avantageuses que +nous lui avons faites, et se tient dans une réserve dont peu d'hommes +faits eussent été capables. + +LA COMTESSE + +Tant mieux pour lui et surtout pour nous, car, sans connaître les +offres que vous lui avez faites, je présume qu'elles étaient de nature +à ne pas être agréées par moi. + +LE COMTE + +Julie, Julie! ce que vous dites est mal! Si vous saviez combien vous +me peinez profondément, combien vous blessez tous mes sentiments +paternels! + +LA COMTESSE + +Vos sentiments paternels vous ont toujours porté à gâter vos enfants, +surtout Jules, que vous avez rendu odieux. + +LE COMTE + +En ceci vous avez raison, Julie; je l'avais rendu méchant et odieux; +Blaise l'a rendu bon et aimable. + +LA COMTESSE + +En vérité! mais la maladie de Jules vous a fait perdre la raison; ne +me débitez donc pas de semblables sornettes. + +--Mon Dieu, vous me punissez! je l'ai mérité!» dit le comte avec un +geste de désolation en quittant la chambre. + +La comtesse sonna sa femme de chambre, s'habilla, commanda qu'on +servît le dîner et entra au salon avec l'air froid et calme qui lui +était habituel. + +Le dîner fut silencieux et grave; l'air triste du comte troubla +et inquiéta les enfants. Le repas fini, Jules demanda à son père +l'exécution de sa promesse. Le comte l'embrassa et sortit après lui +avoir dit à l'oreille: + +«Sois prudent, mon Jules; ménage ta mère.» + +Peu de minutes après, les portes s'ouvrirent, et tous les gens de la +maison entrèrent à la suite du comte, qui avait Blaise à ses côtés. La +comtesse et Hélène n'étaient pas revenues de leur étonnement, lorsque +Jules, pâle et ému, s'approcha de Blaise, le prit par la main, l'amena +au milieu du salon et dit d'une voix haute, mais tremblante d'émotion: + +«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa, +pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu +coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise... + +--Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un +air suppliant. + +--Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma +conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman, +devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement +trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes +actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours +noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en +m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans +le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours +pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, pour la bonté, pour +la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on +sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis +aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je +veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les +personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes +exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux +de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je +dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon +repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.» + +Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières +phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta +dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques +pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, ne put +comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de +Blaise, les prit tous deux dans ses bras: + +«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le +bon Dieu te récompensera! cher enfant!--Bon Blaise, c'est à toi que je +dois cette douce joie!» + +Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur +jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec +effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger. + +Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules, +elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une +humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action +de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans +la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait +au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et +lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le +mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile, +retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son +frère et qui pleurait à chaudes larmes. + +Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse +admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée; +plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer +complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs. + +Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules +avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec +effusion, puis se tournant vers le comte: + +«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause +première de tout ce bien? + +--Certainement, ma fille, ma chère Hélène; embrasse-le; il doit être +pour toi un second frère.» + +Blaise se laissa timidement embrasser par Hélène, dont il baisa la +main avec tendresse. + +La comtesse s'était levée avec colère, et, s'approchant d'Hélène, elle +la retira violemment en disant: + +«Vous oubliez, Hélène, que c'est un fils de portier que vous vous +permettez d'embrasser sous mes yeux. Je n'entends pas que cette scène +ridicule se prolonge plus longtemps; venez, Hélène, suivez-moi, et +laissez votre père et votre frère faire leur ami et leur confident de +ce garçon sans éducation.» + +Le comte regardait sa femme avec douleur et pitié. + +«Julie, lui dit-il, malheur à l'ingrat et à l'orgueilleux! + +--Malheur aux intrigants et aux sots!» répondit-elle en quittant la +chambre et entraînant Hélène. + +Le comte retomba sur un fauteuil, le visage caché dans ses mains. La +dureté orgueilleuse de sa femme le navrait. Il lui avait toujours +reproché de la sécheresse et du manque de coeur; mais, sec et égoïste +lui-même, il n'en avait jamais souffert comme en ce jour où tout était +changé en lui. + +Il prévoyait les luttes de tous les jours, les scènes; les reproches +qui devaient à l'avenir empoisonner sa vie. Le bonheur si nouveau et +si pur qu'il avait goûté entre Jules et Blaise depuis environ un mois +était passé pour ne plus revenir; son fils et lui-même seraient privés +de la société de Blaise, dont la piété leur était si utile, dont la +gaieté, l'affection, la complaisance leur étaient si agréables. + +La comtesse serait sans cesse entre eux et Blaise, ce pauvre Blaise +destiné à rencontrer toujours des ingrats dans la famille du comte. + +Il réfléchissait avec une peine profonde à cette situation inattendue, +quand il se sentit serrer dans les bras de Jules en même temps que ses +mains étaient effleurées par les lèvres de Blaise; les pauvres enfants +pleuraient, car ils prévoyaient une séparation; Blaise sentait qu'il +redeviendrait _pauvre Blaise_. + +JULES + +Papa, mon cher papa, que faire maintenant? Comment et où pourrai-je +passer mes après-midi avec Blaise et avec vous? + +LE COMTE + +Cher enfant, il faudra céder quelque chose à ta mère jusqu'à ce +qu'elle ajoute foi à ce que nous croyons si bien, nous qui en avons +profité; je veux dire aux excellentes qualités, aux vertus de Blaise +et à la reconnaissance que nous lui devons. + +BLAISE + +Mon cher, mon bon Monsieur le comte, ne parlez pas de reconnaissance; +après ce que M. Jules a fait aujourd'hui, la reconnaissance est toute +de mon côté... + +JULES + +Non, non! moi, je n'ai fait que réparer; toi, tu as pardonné et tu +t'es dévoué avant la réparation. + +LE COMTE + +Jules a raison, Blaise; nous admettons que nous soyons quittes envers +toi, ce qui n'est pas et ne pourra jamais être: nous souffrirons +toujours dans notre affection pour toi, d'abord en nous trouvant +souvent privés de ta présence, ensuite en te sachant méconnu par celle +qui devrait t'apprécier mieux que tout autre. + +BLAISE + +Cher Monsieur le comte, le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait; ce +qui arrive est peut-être pour notre bien à tous. Et d'abord n'est-ce +pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande +récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous +aimer sans nous voir autant, et en nous donnant le mérite d'accepter +avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie? +Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la +tendresse de mon coeur; mais je me résignerais à ne plus jamais vous +voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous +embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus! + +--Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon +enfant», dit le comte en le serrant contre son coeur. + +Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée; +il était temps de se séparer. Blaise dit un dernier adieu à Jules et +au comte et se retira en sanglotant. + +«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je +vous aie toujours près de moi? + +--Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles, +je coucherai près de toi, mon cher enfant; quand tu seras tout à fait +bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon +Jules; celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être +condamnés en nous privant de Blaise. + +--C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement. + +--Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon +ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à la pauvre Hélène, et allons +ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse +nous avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de +faire l'aveu public de tes fautes, moi d'avoir reçu cette consolation. +Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta +mère, afin de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le +resserrer.» + + + +XVI + +L'OBÉISSANCE + + +Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire +bonsoir; pourtant elle l'embrassa en souriant. + +«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait +perdre la maladie, et que tu ne recommenceras pas le coup de théâtre +dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas +une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui +signifier que je lui défends de mettre les pieds chez moi, chez +Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en +empêcher; mais je ne laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi +ni chez mes enfants. + +--Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que +vous m'ordonnez m'est fort pénible et m'enlève une grande consolation. + +LA COMTESSE + +Depuis quand as-tu besoin de consolation? + +JULES + +Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais +offensé le bon Dieu. + +LA COMTESSE, _souriant_ + +A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton +père et toi! On ne parle plus que pour prêcher. Mais je te prie de +me faire grâce de tes sentences religieuses; je ne suis pas encore +arrivée au point de vous comprendre. + +--Oh! maman! s'écria involontairement Hélène. + +LA COMTESSE + +Est-ce que tu vas te mettre aussi de la partie? Tu sais que je ne +supporte pas tes remontrances. Pense comme ton père et ton frère, prie +avec eux si cela te fait plaisir, mais au moins que je ne le voie ni +l'entende. Adieu mes enfants, laissez-moi seule; je suis fatiguée.» + +Jules et Hélène se retirèrent dans leur appartement; leurs chambres se +touchaient. En entrant dans celle de Jules, ils virent le comte qui +les attendait. + +LE COMTE + +Eh bien, mes enfants, votre mère est-elle revenue sur sa première +impression? A-t-elle enfin compris la beauté et la noblesse de ton +aveu, Jules, et pardonne-t-elle au pauvre Blaise la part qu'il a prise +dans notre amélioration? + +JULES + +Je crois que non, papa; maman a parlé comme au salon; la pauvre Hélène +a même été grondée pour avoir dit un: «Oh! maman!» trop expressif. + +--Pauvre Hélène! dit le comte en lui passant la main sur la tête à +plusieurs reprises. Pauvre Hélène. répéta-t-il d'un air triste et +pensif, tu as dû souffrir tous ces temps-ci. + +HÉLÈNE + +Papa, j'étais au couvent! Ces dames sont si pieuses et si bonnes! mes +compagnes étaient si bonnes aussi! J'étais heureuse là-bas. + +LE COMTE + +Et ici? + +HÉLÈNE + +Ici?... je ne sais pas encore, papa; cela dépendra de vous et de +Jules. + +LE COMTE + +Ma pauvre enfant; tout ce que je pourrai faire pour ton bonheur sera +fait; tu dois voir le changement qui s'est opéré en moi. Ma vieille +humeur, mon ancienne sévérité, ma constante froideur ont disparu. Tu +n'auras plus peur de moi, je pense? + +--Oh non! non, papa, dit Hélène en se jetant dans ses bras; je vous +aimerai de tout mon coeur et je vous le dirai sans crainte. + +JULES + +Ce sera tout comme Blaise, qui embrasse papa à présent comme s'il +était son vrai père. + +--Blaise embrasse papa? dit Hélène en riant. Oh! que c'est drôle! Je +voudrais voir cela. + +LE COMTE + +Tu le verras demain, si tu veux venir avec nous chez Anfry. + +HÉLÈNE + +Mais quel changement, mon Dieu! Jamais je n'aurais cru possible que +Blaise osât embrasser papa! + +JULES + +Tu le comprendras, Hélène, quand je t'aurai raconté ce que nous devons +à Blaise et quelles sont ses admirables vertus; pour moi il a été un +véritable ami. + +LE COMTE + +A demain le reste de la conversation, mes chers enfants. Tu dois être +fatiguée du voyage, mon Hélène, et toi, mon ami, de toute ta soirée. + +JULES + +Oui, papa, je me sens fatigué; je ne serai pas fâché de me coucher. + +HÉLÈNE + +Et moi aussi, je retrouverai mon lit avec plaisir. Bonsoir, mon cher +papa, bonne nuit et à demain. + +LE COMTE + +A demain, ma fille! que le bon Dieu te bénisse! Adieu, Jules; adieu +Hélène.» + +Puis on se dit bonsoir et l'on se sépara. + +Quand Jules fut seul avec son père, il alla à lui, l'enlaça tendrement +dans ses bras et lui dit: + +«Papa, prions ensemble pour maman; demandons au bon Dieu qu'il la +change comme il nous a changés... Je puis bien vous dire cela, papa, +n'est-il pas vrai? Avec vous je pense tout haut, et je ne puis +m'empêcher de trouver que c'est un grand malheur pour maman que d'être +comme elle a été ce soir.» + +Le comte ne répondit pas, mais les larmes qui roulèrent dans ses yeux +firent voir à Jules que son père pensait comme lui. + +«Prions», dit seulement le comte; et il se mit à genoux près de son +fils. + +Pendant qu'ils priaient tous deux, la comtesse, un peu inquiète de +ne pas avoir vu son mari depuis le mécontentement qu'il lui avait +témoigné, et l'ayant inutilement cherché dans sa chambre et dans celle +d'Hélène, entra chez Jules et resta immobile à la vue de son mari +à genoux près de son fils; aucun des deux ne l'entendit entrer. La +comtesse resta quelques minutes incertaine de ce qu'elle ferait; après +quelque hésitation, elle referma doucement la porte et se retira toute +pensive dans sa chambre. + +«Ils sont fous, se dit-elle; cette maladie de Jules a positivement +altéré leur raison... Je ferai venir mon médecin un de ces jours et +je les ferai soigner... Hélène aussi tourne à la bizarrerie. Ne me +parlait-elle pas l'autre jour du bonheur de la vie religieuse? Ils +vont achever de lui faire perdre l'esprit... Si je pouvais les +empêcher de la voir, mais c'est impossible!... Un père et un frère!... +Il y aurait bien un moyen!... Ce serait de l'emmener faire un voyage +en Suisse... Oui... Mais il faut attendre la première communion de +Jules; je ne puis m'en aller avant.» + +Et la comtesse se coucha avec la résolution de prendre patience, de +laisser faire jusqu'après la première communion, et ensuite d'enlever +Hélène à cette influence qu'elle croyait fâcheuse. + +Le comte emmena le lendemain ses enfants pour voir Blaise. Ils +entrèrent chez Anfry. + +«C'est singulier que Blaise ne nous ait pas vus arriver, dit le comte. +Il aurait dû penser que nous viendrions chez lui, puisqu'il ne peut +pas venir chez nous.» + +Mais Blaise n'y était pas. Le comte appela Anfry, qui travaillait au +jardin. + +LE COMTE + +Où est Blaise? Serait-il déjà sorti? + +ANFRY + +Il y a longtemps, monsieur le comte. + +LE COMTE + +Où est-il allé? + +ANFRY + +A l'église, monsieur le comte. Il a passé une triste nuit, et il a été +chercher sa consolation près du bon Dieu; c'est assez son habitude, +vous savez. + +LE COMTE + +Allons le rejoindre, mes enfants; nous aussi, nous avons besoin de +force et de consolations.» + +Le comte salua Anfry et se dirigea vers l'église, qui se trouvait près +de là. Ils y entrèrent sans bruit, s'agenouillèrent dans un banc et +aperçurent Blaise à genoux sur la dalle, la tête dans les mains et +paraissant ne rien voir ni entendre. Ils attendirent longtemps un +mouvement qui indiquât qu'il avait terminé sa fervente prière, mais +Blaise ne bougeait pas; il ne calculait pas le temps quand il priait. +Enfin, il laissa retomber ses mains, releva lentement la tête et dit à +mi-voix: «Oui, mon Dieu, mon bon Jésus, mon cher Sauveur, j'obéirai; +je ferai le sacrifice, je ne chercherai plus à les voir qu'à de rares +intervalles; je mettrai dans mes paroles, dans mes actions, la réserve +d'un serviteur vis-à-vis de ses maîtres. Mon Dieu, protégez-les, ces +maîtres si chers! Mon cher M. le comte, mon bon M. Jules! continuez, +mon Dieu, à les éclairer, à les diriger vers le bien. Et cette bonne +Mlle Hélène! qu'elle me remplace près d'eux! Mon Dieu, changez le +coeur de Mme la comtesse; encore une âme à sauver, mon bon Jésus! cela +vous est facile! Faites qu'elle vous aime, et tout sera bien.» + +Blaise se prosterna à terre, se releva, essuya ses yeux bouffis de +larmes, fit un grand signe de croix, et, se retournant pour s'en +aller, il aperçut le comte et ses enfants. Son visage s'éclaira; il +fut sur le point de courir à eux, mais le respect pour la maison de +Dieu contint ce premier mouvement. Le comte s'était levé en même +temps; il se dirigea vers la porte, suivi de ses enfants et de Blaise. +Ce ne fut qu'après être sorti de l'église que Blaise, poussant un cri +de joie, se jeta dans les bras que lui tendait le comte, à la grande +satisfaction d'Hélène, qui les regardait en riant. + +HÉLÈNE + +Tu n'as donc plus peur de papa, Blaise? + +BLAISE + +Peur? Vous voyez si j'en ai peur, Mademoiselle Hélène. Peur? Peut-on +avoir peur de ceux qu'on aime tant? + +--Je te remercie de ta prière, mon cher enfant, lui dit le comte en +lui serrant les mains. + +--Vous m'avez entendu! dit Blaise en rougissant. J'ai donc parlé tout +haut? + +LE COMTE + +Pas tout à fait haut, mais assez pour que nous t'ayons entendu. + +BLAISE + +Monsieur le comte, je viens de promettre au bon Dieu de ne rien faire +de ce qui pourrait déplaire à Mme la comtesse; non seulement je ne +chercherai pas à voir souvent M. Jules et Mlle Hélène, mais encore je +les éviterai, je les fuirai, s'il le faut... + +JULES + +Nous fuir? Ah! Blaise, tu ne m'aimes donc pas? + +BLAISE + +Si vous saviez ce qu'il m'en coûte, cher monsieur Jules! De grâce, +je vous le demande avec instance, n'ébranlez pas ma résolution; +aidez-moi, au contraire, à la tenir. Mais voici la pensée que m'a +suggérée le bon Dieu, ou tout au moins mon bon ange. Monsieur le comte +n'est pas obligé d'obéir à Mme la comtesse, lui qui commande, qui est +le maître. Alors, monsieur le comte, vous viendrez me voir, et +vous amènerez quelquefois M. Jules et Mlle Hélène, n'est-ce pas? +Pardonnez-moi si j'en demande trop; c'est que je ne vous cache pas mes +pensées, et il me semble que celle-ci n'est pas coupable ni pour moi, +ni pour M. Jules, ni pour Mlle Hélène. + +--Ni pour moi, dit le comte en riant. Oui, mon ami, ta pensée est +bonne, et je la mettrai à exécution; je viendrai te voir souvent, très +souvent, et j'amènerai parfois mes prisonniers, à moins qu'ils ne +m'échappent en route. + +JULES + +Oh! moi, je m'échapperai bien sûr, mais ce sera pour courir au-devant +de Blaise. + +LE COMTE + +Quand nous viendrons te voir, ce sera toujours de midi à deux ou trois +heures. + +BLAISE + +C'est au mieux, tous les jours je vous attendrai; quand je ne vous +aurai pas vus, je vous espérerai pour le lendemain. + +LE COMTE + +Et je crois que tu ne seras pas souvent trompé dans ton attente, mon +ami.» + + + +XVII + +LA CORRESPONDANCE + + +«Une lettre pour M. Blaise», dit un jour le facteur en présentant à +Anfry une lettre sous enveloppe, avec un beau cachet. + +Anfry prit la lettre et la remit à Blaise, qui s'empressa de la +décacheter, tout surpris d'en recevoir une. + +«C'est de M. Jacques, s'écria-t-il en regardant la signature. + +--Ah! voyons donc! Que te dit-il?» + +Blaise lut tout haut: + +«Mon cher Blaise, il y a si longtemps que nous nous sommes quittés +que tu m'as peut-être oublié; mais moi, je pense souvent à toi et +je t'aime toujours. Quand je suis parti, j'écrivais si mal et si +lentement que je ne pouvais pas t'envoyer de lettres; à présent, j'ai +neuf ans, je travaille beaucoup et je commence à devenir savant. Il +est arrivé une chose très drôle chez un monsieur qui demeure près de +chez nous: sa maison a brûlé (ce n'est pas cela qui est drôle, +comme tu penses); après l'incendie, toutes les souris sont devenues +blanches; il y en avait beaucoup, et il y en a encore une quantité; +avant, elles étaient grises, comme toutes les souris. Papa ne voulait +pas le croire; alors M. Roussel a attrapé des souris avec un petit +chien qui est très habile pour cela, et papa et moi nous avons vu que +toutes les souris attrapées étaient réellement blanches.--Je m'amuse +assez, mais pas tant qu'avec toi; je n'ai pas un seul bon camarade bon +comme toi; ce qui est singulier et très désagréable, c'est qu'ils sont +tous un peu menteurs; quand ils ont fait une sottise, ils ne veulent +jamais l'avouer, et ils disent: ce n'est pas moi. Moi je continue à +toujours dire la vérité, comme tu me l'a conseillé, et tout le monde +me croit. Ecris-moi quand tu dois faire ta première communion, et +quel jour ce sera, pour que je pense à toi et que je prie pour toi +ce jour-là. Dis-moi aussi ce que tu fais, si tu es heureux, si les +enfants du monsieur qui a acheté notre château sont bons pour toi, +s'ils t'aiment. On a dit à papa l'autre jour que le monsieur lui-même +était méchant; cela m'a fait peur pour toi, mon pauvre Blaise, toi +qui es si bon. Ne va pas chez lui s'il est méchant; il te ferait du +mal.--Raconte-moi ce que tu fais, et pense souvent à moi, comme je +pense souvent à toi. Adieu, mon cher Blaise, je t'embrasse de tout mon +coeur; embrasse pour moi ton papa et ta maman. + +«Ton ami, JACQUES DE BERNE.» + +«Quelle bonne lettre! s'écria Blaise. Il ne m'oublie pas, ce pauvre +M. Jacques! S'il m'avait interrogé l'année dernière sur ce qu'il me +demande aujourd'hui pour M. le comte et ses enfants, j'aurais été bien +embarrassé de répondre; mais aujourd'hui... c'est différent!... Il y a +une chose, dans la lettre de M. Jacques, qui me paraît drôle, comme il +le dit lui-même, ajouta Blaise en riant, c'est qu'un incendie ait pu +changer la couleur des souris. + +ANFRY + +C'est pourtant très possible, car j'ai entendu raconter bien des fois +à ton grand-père, qui a été soldat sous l'empereur Napoléon Ier, que, +lors de l'incendie de Moscou, en 1812, quand on est rentré dans les +maisons que le feu n'avait pas atteintes, toutes les souris qui +couraient au travers étaient blanches comme des lapins blancs. + +BLAISE + +C'est singulier que la frayeur puisse produire un pareil effet sur des +animaux. + +ANFRY + +Vas-tu répondre à M. Jacques? + +BLAISE + +Oui, papa, aujourd'hui même, je n'ai plus à espérer de visite de M. le +comte ni de M. Jules; ainsi j'ai bien le temps. + +ANFRY + +Tu lui diras que nous lui présentons bien nos respects et nos amitiés. + +BLAISE + +Je n'y manquerai point, papa.» + +Et Blaise, prenant du papier, une plume et de l'encre, fit à Jacques +la réponse suivante: + +«Mon cher Monsieur Jacques, + +«J'ai été bien heureux et bien surpris de votre chère et aimable +lettre. Je vous remercie de ne pas m'oublier; moi aussi, j'ai bien +pensé à vous, et j'ai plus d'une fois pleuré en y songeant. Je me suis +consolé par la pensée que c'était la volonté du bon Dieu que nous +fussions séparés, et que c'est le sacrifice qu'il me demande pour ma +première communion. Merci, mon bon Monsieur Jacques, de votre bonne +pensée de prier pour moi en ce saint et heureux jour. Demandez à +Notre-Seigneur de me rendre semblable à lui, de me donner du courage +dans les temps de tristesse, de la force pour résister à la joie, afin +que je n'oublie pas que je ne suis dans ce monde qu'en passant, et +que ma vraie vie ne commencera que lorsque je ne pourrai plus mourir. +Priez, mon bon monsieur Jacques, pour que je n'oublie jamais aucun de +mes devoirs et que je m'oublie toujours pour me dévouer aux autres; +priez pour que je ne conserve aucun souvenir du mal qu'on me fait, et +que je n'oublie jamais les bienfaits que je reçois. On a trompé votre +papa en lui disant que le comte de Trénilly était méchant; il est bon +comme le meilleur des hommes; je l'aime comme s'il était mon père. Son +fils, M. Jules, est excellent aussi, ainsi que sa fille, Mlle Hélène. +M. Jules et moi, nous ferons notre première communion dans trois +semaines, le 8 septembre, fête de la sainte Vierge. M. le comte et +Mlle Hélène nous ont promis de communier avec nous ce jour-là, ce qui +vous prouve combien ils sont réellement bons et pieux. Je suis très +heureux, mon bon Monsieur Jacques, heureux de tout ce que le bon Dieu +veut bien m'envoyer, des peines comme de la joie. Papa et maman vous +remercient bien de votre bon souvenir, et vous présentent leurs +respects et leurs amitiés. Quant à moi, Monsieur Jacques, je sais bien +que ma position me défend de vous embrasser, mais je puis me permettre +de vous assurer que je vous aime de l'affection la plus tendre et la +plus dévouée. + +«Votre humble et obéissant serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +A peine Blaise avait-il fini et lu tout haut sa lettre, qu'un +domestique entra chez Anfry. + +«Mme la comtesse demande Blaise. + +--Moi? Mme la comtesse me demande? répéta Blaise fort étonné. + +--Oui, oui, et tout de suite encore. «Allez me chercher Blaise, +m'a-t-elle dit, et amenez-le-moi le plus vite possible.» + +--Qu'est-ce que cela veut dire? dit Anfry avec inquiétude. Vas-y, mon +Blaisot; va, tu ne peux faire autrement,... et reviens vite nous dire +ce qui se sera passé, car je ne suis pas tranquille. + +--Ne vous tourmentez point, papa; que voulez-vous qui m'arrive? Et +quand même il m'arriverait des choses pénibles, le bon Dieu n'est-il +pas là pour me protéger, me secourir, et ne dois-je pas être heureux +de me conformer à sa volonté? Au revoir, papa; je resterai le moins +que je pourrai.» + +Blaise partit gaiement et se dépêcha d'arriver pour être plus +vite revenu. On le fit entrer immédiatement chez la comtesse, qui +l'attendait avec impatience. Il salua; la comtesse lui fit un petit +signe de tête, renvoya le domestique, s'assit et dit à Blaise, d'un +air froid et hautain: + +«Je sais que tu as profité de mon absence pour t'emparer de l'esprit +de mon mari et de mon fils; tu as réussi on ne peut mieux; je ne vois +que des visages allongés les jours où ils ne peuvent prétexter une +promenade extraordinaire pour te faire leur visite; il faudrait pour +leur rendre leur bonne humeur que M. Blaise fût toujours près d'eux. +Je sais que ma fille est entraînée par son père et par son frère à +faire comme eux. Cet état de choses me contrarie et ne peut durer. Je +t'ai fait venir pour te dire que j'ai encore assez bonne opinion de ta +loyauté pour espérer être obéie en t'interdisant toute démarche qui +pourrait te rapprocher de mes enfants; quant au comte, tu peux passer +ta vie à lui baiser les mains et lui faire des platitudes sans que je +m'en préoccupe aucunement; mais je ne veux pas de cette sotte amitié +de mes enfants pour un fils de portier et un petit intrigant. Si tu +veux obéir à la défense que je te fais, je m'occuperai de ton avenir; +je te ferai donner une bonne éducation, et je t'assurerai une rente +qui te mettra à l'abri de la pauvreté. Acceptes-tu? + +--Madame la comtesse, je n'enfreindrai pas la défense que vous me +faites, quelque chagrin que j'en éprouve; je prierai M. le comte +de vouloir bien m'aider à suivre vos ordres. Quant à la pension, à +l'éducation et aux avantages que vous voulez bien me promettre, vous +me permettrez de tout refuser. Je n'ai besoin de rien; je ne veux pas +sortir de ma condition, ni mener la vie d'un paresseux; je gagnerai +mon pain comme a fait mon père, et, avec l'aide du bon Dieu, +j'arriverai à la fin de ma vie sans avoir jamais vendu ni mon coeur ni +ma conscience. Je puis affirmer à madame la comtesse qu'elle se trompe +en pensant que j'ai intrigué pour gagner l'amitié de M. le comte et +de M. Jules. Je n'ai rien fait pour cela; c'est venu tout seul, je ne +sais comment, car je sens combien je suis loin de mériter les bontés +de M. le comte, de M. Jules et de Mlle Hélène. Le bon Dieu a mené +tout cela. Peut-être m'a-t-il donné tant d'amour pour eux afin de +m'éprouver et me donner le mérite du sacrifice au moment de ma +première communion... Mais, je vous le promets, Madame la comtesse, je +ne verrai vos enfants qu'avec votre permission.» + +En achevant ces mots, le pauvre Blaise, qui avait réussi jusque-là à +conserver son sang-froid, fondit en larmes. Il voulut dire quelques +mots d'excuse, mais les paroles ne pouvaient sortir de ses lèvres. +Honteux de prolonger une scène dont la comtesse pouvait s'irriter, +Blaise prit le parti de s'en aller sans autre explication, et, saluant +à la hâte, il s'avança vers la porte. Avant de l'ouvrir il jeta un +dernier regard sur la comtesse, qui s'était levée et qui avait fait un +pas vers lui; un certain attendrissement se manifestait sur le visage +de la comtesse; au mouvement que fit Blaise pour s'arrêter, elle +reprit son air hautain et fit un geste impérieux qui termina sa +visite. + +Le pauvre garçon évita l'antichambre pour cacher ses larmes aux +domestiques, et sortit par un petit escalier qui communiquait à +l'appartement du comte et des enfants. A peine avait-il franchi les +premières marches, qu'il se heurta contre M. de Trénilly, que les +larmes qui obscurcissaient sa vue l'avaient empêché d'apercevoir. + +«Où vas-tu donc si précipitamment, mon ami, et comment es-tu rentré au +château?» lui dit M. de Trénilly en le retenant. + +Blaise ne répondit qu'en se serrant contre la poitrine du comte et en +donnant un libre cours à ses sanglots. + +«Blaise, mon enfant, pourquoi ces larmes, ces sanglots? lui dit le +comte avec inquiétude. Que t'arrive-t-il de fâcheux? Dis-le moi; parle +sans crainte. + +--Pardon, Monsieur le comte, mon bon Monsieur le comte, répondit +Blaise en retenant ses sanglots. C'est que je ne m'attendais pas... +j'ai été pris par surprise... et je me suis laissé aller;... mais je +vais tâcher d'être plus raisonnable,... plus résigné. + +--Résigné! à quoi donc, mon cher enfant? De quoi parles-tu? + +--Mme la comtesse m'a défendu de voir M. Jules et Mlle Hélène, et +j'ai promis de lui obéir. Vous voyez que j'ai de quoi pleurer et +m'affliger. + +--Encore! dit le comte avec colère. Toujours cette haine contre ce +noble et généreux enfant!» + +Le comte resta quelque temps immobile et pensif, tenant toujours +Blaise de ses deux mains. + +«Mon cher enfant, dit-il enfin avec tristesse, je ne sais quel parti +prendre pour épargner à toi et à Jules ce nouveau chagrin. Je ne puis +forcer la volonté de ma femme; je ne puis conseiller à mes enfants de +désobéir à leur mère. Et pourtant c'est cruel de devoir les sacrifier, +ainsi que toi, à cette volonté impérieuse et déraisonnable. + +--Cher Monsieur le comte, soumettons-nous à ce qui nous vient par la +permission du bon Dieu. C'est bien, bien pénible, il est vrai; je sais +que c'est triste pour vous et pour M. Jules presque autant que pour +moi-même, car vous m'aimez, je le sens dans mon coeur. Mais, mon cher +Monsieur le comte, savons-nous le temps que durera cette séparation? +Peut-être le bon Dieu touchera-t-il le coeur de Mme la comtesse. +Aidez-moi, aidez M. Jules et Mlle Hélène à lui obéir: notre soumission +l'adoucira et changera ses idées à mon égard. Pensez donc qu'elle me +croit faux, hypocrite, intrigant; elle craint peut-être que je ne +corrompe M. Jules et Mlle Hélène; une mère, vous savez, Monsieur +le comte, c'est toujours si craintif, si inquiet! elle est plus à +plaindre qu'à blâmer, je vous assure. Ainsi, Monsieur le comte, +promettez-moi que vous m'aiderez à tenir ma promesse, et que vous +n'amènerez plus M. Jules et Mlle Hélène sans le consentement de Mme la +comtesse... Voyons, très cher Monsieur le comte, du courage! Je vois +bien qu'il vous en coûte, d'abord par amitié pour M. Jules et pour +moi; et puis... parce qu'il en coûte toujours de céder, surtout à +une femme... Mais c'est pour votre repos, pour votre bonheur, cher +Monsieur le comte. Croyez-moi, nous serons plus heureux en cédant +qu'en résistant. + +--Mon brave Blaise, dit le comte, c'est toujours de toi que viennent +les sages avis et le bien. Je crois que tu as raison;... céder, +c'est mieux... Mais toi, toi, pauvre enfant, qui ne penses jamais à +toi-même, tu souffriras. + +--Pas autant que je l'avais craint, puisque je vous verrai, vous, cher +Monsieur le comte,... car... vous continuerez à me visiter et à me +donner des nouvelles de ce bon M. Jules et de cette excellente Mlle +Hélène, toujours si bonne pour moi. + +--Moi! tous les jours, mon enfant! tous les jours! c'est un besoin +pour mon coeur. Tu sais si je t'aime! Tu serais mon fils, je ne +pourrais t'aimer davantage.» + +Le comte embrassa une dernière fois le pauvre Blaise, qui s'en alla +fort triste, mais un peu consolé par les paroles affectueuses du +comte. + +«Eh bien! mon Blaisot? lui cria Anfry, du plus loin qu'il le vit. + +--Rien de bon, papa, répondit Blaise, mais pas trop mauvais non plus. + +--Encore les yeux rouges, mon pauvre garçon! Ces satanés gens te +feront mourir de peine! + +--Pas de danger, papa, dit Blaise en s'efforçant de sourire. Il n'y +a que le premier moment qui vous emporte quelquefois... Avec la +réflexion, on se résigne... + +ANFRY + +Tu passeras donc ta vie à te résigner, mon pauvre Blaise? + +BLAISE + +Sans doute, papa, et c'est un vrai bonheur que le chagrin; cela vous +ramène toujours au bon Dieu: on prie mieux en apprenant à souffrir; le +bon Dieu est là qui vous aide et qui vous console si bien! + +ANFRY + +Et pourtant tu as pleuré!... et tu pleures encore... Tiens, tiens, les +larmes roulent sur tes pauvres joues amaigries. + +BLAISE + +Ce n'est rien, papa; c'est un reste qui va s'en aller quand j'aurai +fait une petite visite au bon Dieu dans son église.» + +Blaise raconta à son père la cause de son nouveau chagrin, en +atténuant avec sa bonté accoutumée les paroles dures et injurieuses +de la comtesse. Anfry contenait avec peine sa colère; il connaissait +assez la comtesse pour deviner ce que la charité de Blaise lui +cachait. Quand le récit fut fini, il serra Blaise dans ses bras à +plusieurs reprises, mais sans dire une parole, et le laissa aller +chercher près du bon Dieu sa consolation accoutumée contre les +chagrins qu'il supportait avec une fermeté au-dessus de son âge. + + + +XVIII + +LA COMTESSE DE TRÉNILLY + + +La comtesse était restée debout au milieu de sa chambre, surprise et +troublée des paroles de Blaise, de l'accent digne et ferme qui l'avait +dominée malgré elle, et de l'explosion de chagrin qui avait terminé +ses paroles. + +«Ce refus est singulier, se dit-elle; je lui offre tout un avenir... +et il ne l'accepte pas... Il a même rejeté mes propositions avec une +certaine indignation... C'est dommage que tout cela vienne d'un fils +de portier... Ce serait beau et noble dans une classe plus élevée... +Je commence pourtant à comprendre l'empire qu'il exerce sur mon mari +et sur mes enfants... En vérité, j'ai moi-même été presque convaincue, +presque attendrie... Me serais-je trompée? serait-il vraiment le beau +et noble coeur que me dit mon mari?... Mais non! impossible! Un fils +de portier... C'est absurde!...» + +La comtesse resta longtemps pensive et indécise, elle se résolut enfin +à laisser aller les choses, à observer Blaise et ses enfants, et à +agir en conséquence. + +«Si ce garçon ment à la promesse qu'il m'a faite, s'il cherche à +voir mes enfants à mon insu, je n'aurai aucune pitié pour lui: je le +chasserai avec ses parents... Mais s'il est fidèle à sa parole, s'il +accepte avec loyauté et résignation le chagrin que je lui impose, +dit-elle, alors..., alors je verrai ce que j'aurai à faire.» + +Et la comtesse, secouant la tête, chercha à ne plus penser à Blaise. +Elle prit un livre et se mit à lire, sans pouvoir toutefois chasser de +son esprit l'image de Blaise indigné, mais calme, puis sanglotant et +désolé. + +Au retour de la promenade, les enfants avaient couru chez le comte, +dont ils recherchaient la compagnie autant qu'ils l'évitaient jadis. +Ils le trouvèrent triste et pensif; tous deux se jetèrent à son cou en +lui demandant la cause de sa tristesse. + +«C'est encore un sacrifice à faire, mes pauvres enfants, dit le comte +en les embrassant avec tendresse; votre maman a défendu à Blaise de +vous voir, soit chez lui, soit ailleurs; le pauvre garçon a promis +d'obéir; il m'a demandé de lui venir en aide pour tenir sa promesse; +je le lui ai promis, quelque pénible et douloureuse que me soit +cette contrainte. Je ne crois pas pouvoir mieux l'aider qu'en vous +communiquant cette résolution si pénible. Je suis certain que ni toi, +ma bonne Hélène, ni toi, mon pauvre Jules, vous ne chercherez à le +faire manquer à sa parole, et que vous n'augmenterez pas son chagrin +en l'obligeant à repousser les occasions de rapprochement que vous lui +offririez. + +--Pauvre Blaise! pauvre Blaise! s'écrièrent Hélène et Jules, les yeux +pleins de larmes. Vous avez raison, papa, ajouta Jules; nous ne devons +pas rendre son sacrifice plus douloureux en le forçant à nous fuir. +Nous éviterons de passer devant sa maison, et nous ne lui ferons même +rien dire par vous, pour ne pas lui donner la tentation de répondre ou +le chagrin de ne pas répondre. Mais vous lui direz, papa, combien cet +effort m'est pénible, avec quelle tristesse, quel regret je penserai à +lui, à nos bonnes conversations d'autrefois. Pauvre Blaise! il souffre +de cette séparation injuste et cruelle. Je ne comprends pas comment +maman peut être si injuste pour cet excellent garçon. Elle devrait +l'attirer, au lieu de le repousser; l'aimer, au lieu... + +LE COMTE + +Jules, Jules, respecte ta mère, mon enfant; conforme-toi à ses ordres +sans les juger, sans les blâmer. Souviens-toi que nous-mêmes nous +avons partagé ses préventions; qu'il y a peu de semaines encore je +défendais à Blaise l'entrée du château; que c'est ta maladie qui a +tout changé, et que, sans tes aveux, le pauvre garçon souffrirait +encore de l'opinion si fausse que j'avais de lui. + +JULES + +Oui, papa, tout cela par ma faute, par suite de mes méchancetés, +de mes calomnies contre ce bon Blaise. Je l'ai toujours estimé et +respecté, parce que je l'ai connu dès le commencement; mais je +l'ai perdu de réputation par jalousie et par la malveillance que +j'éprouvais contre tous ceux qui étaient bons. La pauvre Hélène sait +ce que j'étais; c'est le remords qui m'a rendu malade, et je suis sûr +que ce sont les prières de mon cher Blaise qui ont changé mon coeur... +et le vôtre, ajouta-t-il en embrassant tendrement son père. N'est-il +pas vrai, papa, que nous sommes bien changés? + + +LE COMTE + +Oui, mon cher enfant. Et maintenant, au lieu de nous irriter contre ta +mère, prions le bon Dieu qu'il lui ouvre les yeux, comme il l'a fait +pour nous.» + +Quelques instants après, le comte et les enfants entrèrent au salon, +où ils trouvèrent la comtesse qui les attendait pour entrer en même +temps qu'eux dans la salle à manger. Elle regarda attentivement les +enfants, baissa les yeux en considérant leurs yeux rouges et leurs +visages attristés; levant les yeux sur son mari, elle se sentit rougir +devant sa physionomie sévère et pensive. + +«Allons dîner, dit-elle en se levant; j'ai hâte d'avoir fini. + +--Serait-il plus tard que je ne pensais? dit le comte. Il me semble +que nous sommes exacts à l'heure comme d'habitude. + +--Ce n'est pas pour rassasier ma faim que je désire voir le dîner +fini, mais pour pouvoir me retirer chez moi. + +--Seriez-vous souffrante, Julie? dit le comte avec empressement. + +LA COMTESSE + +Non, pas souffrante, mais ennuyée, excédée de ce petit Blaise, qui +vous a tous ensorcelés, et qui est cause de vos mines allongées et +attristées. + +LE COMTE + +En quoi Blaise est-il cause de nos sottes mines? + +--En quoi? vous demandez en quoi! s'écria la comtesse avec chaleur. +N'est-ce pas depuis que je lui ai défendu de venir au château que vous +êtes tous trois comme des âmes en peine? + +--Ou des ânes en plaine, comme le disait une dame de votre +connaissance, interrompit le comte en riant. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi parler; vos interruptions ne m'empêcheront pas de dire que +Blaise est un sot, qu'il vous a rendus tous aussi sots que lui, et que +je vois très bien que vous prenez aujourd'hui des airs de martyrs, +parce que ce petit bonhomme a été se plaindre à vous de la défense que +je lui ai faite de voir mes enfants, défense que je maintiendrai et +que je saurai faire respecter. + +--Vous n'y aurez pas grand'peine, Julie, répondit le comte avec calme, +car Hélène et Jules sont très décidés... + +--A me désobéir sous votre protection? interrompit la comtesse avec +vivacité. + +--A vous obéir, répondit le comte avec froideur, et à aider Blaise, +par leur obéissance, à exécuter vos ordres, qu'il respecte, et dont il +m'a donné connaissance, comme c'était son devoir de le faire. Il n'a +porté aucune plainte contre vous; il a pleuré parce qu'il souffrait, +mais sans aucun sentiment amer contre vous, qui causiez sa +souffrance.» + +La comtesse se troubla et rougit; elle passa dans la salle à manger. +Le dîner fut silencieux; la comtesse chercha plusieurs fois à engager +la conversation; elle fut aimable et prévenante, contrairement à son +habitude, cherchant à égayer Hélène et Jules, et à dérider son mari. + +«Vous avez repris votre air terrible, mon ami, dit-elle à son mari en +rentrant au salon; vous l'aviez perdu à mon retour; j'espère que vous +ne le garderez pas; vous me faites peur, ce soir. + +--Hélène et Jules ne me craignent plus, répondit le comte en serrant +ses enfants dans ses bras; ils savent que tout est changé en moi, et +que mon air sévère que je regrette et que je me reproche, n'est plus +que le symptôme extérieur d'une tristesse que je ne puis vaincre. Vous +me comprendrez un jour, je l'espère, ma chère Julie, et vous serez +alors, comme moi, triste du passé et heureuse du présent.» + +La comtesse répondit légèrement au serrement de main du comte; elle +rougit encore, réfléchit quelques instants, et, se tournant vers +Jules, elle lui dit avec effort: + +«Jules... je suis fâchée du chagrin que je te cause; si j'avais de +Blaise l'opinion qu'en a ton père, je n'aurais jamais défendu son +intimité avec toi... quoiqu'il ne soit que le fils d'un portier +ajouta-t-elle par réflexion; mais... c'est pour toi, pour Hélène... +que je crains..., que je crois..., que je veux éviter...» + +La comtesse s'arrêta, ne sachant comment achever et craignant d'en +avoir trop dit; son mari l'encourageait par un affectueux sourire; ses +enfants la regardaient avec des visages pleins d'espérance. + +«Je maintiens ma défense, dit-elle avec plus de décision, jusqu'à ce +que j'aie éprouvé l'obéissance de Blaise.» + +Les visages perdirent leur expression joyeuse; la comtesse resta +troublée et gênée; Hélène prit son ouvrage, Jules son crayon, le comte +son journal, et la comtesse son livre, qu'elle lisait des yeux et sans +savoir ce qu'elle avait lu; sa pensée était toute au bon mouvement +qu'elle avait repoussé et au regret de ne pas l'avoir écouté. + + + +XIX + +L'ENTORSE + + +Le lendemain et les jours suivants, le comte alla très exactement +passer une heure avec Blaise, qu'il emmenait promener dans les champs; +il lui rendait compte de tout ce qui pouvait l'intéresser, mais il ne +nommait jamais la comtesse dans ses entretiens. + +Un jour, Blaise, ayant mis le pied à faux sur une pierre, tomba +et ressentit une violente douleur à la cheville. Il se releva +difficilement avec l'aide du comte, et retourna à grand'peine chez +lui, soutenu et presque porté par le comte. Mme Anfry s'empressa de +lui enlever son soulier et son bas, qu'elle fut obligée de couper pour +le retirer, tant le pied était enflé. + +«Qu'allez-vous faire pour le soulager, madame Anfry, en attendant mon +médecin? demanda le comte avec anxiété. + +--Je ne suis pas embarrassée du traitement, monsieur le comte, et je +ne veux pas de votre médecin. Dans trois jours il n'y paraîtra pas. + +LE COMTE + +Quel remède allez-vous donc employer? Prenez garde d'augmenter son mal +en voulant le guérir sans médecin. + +MADAME ANFRY + +Pas de danger, Monsieur le comte; je vais lui faire le remède +Valdajou; c'est bien simple et bien connu pour les entorses. + +LE COMTE + +Avez-vous ce qu'il vous faut? Je vous enverrai ce dont vous aurez +besoin. + +MADAME ANFRY + +Merci, Monsieur le comte; j'ai sous la main tout ce qui m'est +nécessaire. Je prends du son, que je mets dans une casserole, j'y +verse, pour en faire un cataplasme, de..., de..., un liquide que je +n'ose nommer monsieur le comte; je mets au feu, et quand c'est chaud, +j'y fais fondre une chandelle en la tenant par la mèche; voilà tout. + +--C'est facile, en effet, répondit le comte en riant. Dieu veuille que +mon pauvre Blaise s'en trouve soulagé, car il souffre beaucoup! + +BLAISE + +Moins depuis que je suis couché, Monsieur le comte; ce ne sera rien; +ne vous en tourmentez pas. + +LE COMTE + +Je reviendrai savoir de tes nouvelles, mon ami, et je vais faire part +de ton accident à Hélène et à Jules, qui en seront bien fâchés. + +BLAISE + +Merci, mon bon Monsieur le comte; je ne leur fais rien dire, mais vous +savez que je pense bien souvent à eux. Jamais l'obéissance ne m'a été +si pénible, ajouta-t-il avec un soupir. + +LE COMTE + +Elle n'en est que plus méritoire, mon ami; tu en auras certainement la +récompense.» + +Le comte partit, après lui avoir serré la main. Quand il se fut +éloigné, Blaise appela sa mère. + +«Maman, je souffre cruellement; devant M. le comte, j'ai cherché à +dissimuler ma souffrance pour ne pas l'inquiéter; mais je crains +d'avoir plus qu'une entorse: il me semble que j'ai le pied démis. + +MADAME ANFRY + +Démis! Seigneur Dieu! Je vais vite appeler ton père pour qu'il aille +chercher le médecin: Pourquoi ne l'as-tu pas dit à M. le comte? Il +aurait envoyé un cabriolet pour chercher le médecin; nous l'aurions +déjà. + +BLAISE + +Je n'ai pas voulu l'effrayer; il est bon et il m'aime bien; il se +serait tourmenté, et il aurait attristé M. Jules et Mlle Hélène. + +MADAME ANFRY + +Tu penses toujours aux autres et jamais à toi; c'est trop, mon +Blaisot, trop, cela. Anfry, Anfry, continua-t-elle en allant dans le +jardin, va vite chercher le médecin pour notre garçon; il croit avoir +le pied démis; il n'a pas voulu le dire à M. le comte, pour ne pas le +chagriner, et il souffre l'impossible.» + +Anfry jeta sa bêche, courut à Blaise, examina son pied et sortit +précipitamment pour aller chez le médecin. Il le trouva heureusement +chez lui et l'emmena voir son fils. + +Quand M. Taillefort vit le pied de Blaise, il reconnut, malgré +l'enflure, qu'il y avait, en effet, plus qu'une entorse; le pied était +démis; il fallait le remettre. + +«L'opération sera très douloureuse, mon pauvre garçon, dit-il à +Blaise, mais ce sera vite fait; prenez courage et laissez-moi faire: +ce ne sera pas long. + +--Le courage ne me manquera pas avec l'aide du bon Dieu, monsieur; +vous pouvez commencer quand vous voudrez.» + +Blaise fit un grand signe de croix et attendit en fermant les yeux. + +Anfry était pâle comme un mort; il eut à peine la force d'exécuter +l'ordre du médecin, de tenir fortement la jambe de Blaise pendant +qu'on tirait le pied pour le mettre en place. + +Blaise ne poussa pas un cri; un gémissement lui échappa au moment de +la plus vive douleur. + +«C'est fait, dit M. Taillefort; le pied est bien remis. Vous avez eu +un fier courage, mon ami, ajouta-t-il en enveloppant la cheville d'un +cataplasme. Il n'y en a pas beaucoup qui supportent une pareille +opération sans crier, et vous pouvez vous... Ah! mon Dieu! il s'est +évanoui! Monsieur Anfry, du vinaigre, s'il vous plaît, pour bassiner +les tempes et le front.» + +Anfry voulut aller au buffet, mais la force lui manqua; il retomba sur +une chaise; l'émotion avait été trop vive. + +«Tiens! vous ne valez guère mieux que votre garçon, reprit M. +Taillefort. Où trouverai-je du vinaigre? Je vous en arroserai en +passant.» + +Anfry montra du doigt le buffet. M. Taillefort l'ouvrit et en tira une +bouteille. + +«Où est donc Mme Anfry? Serait-elle aussi par terre dans quelque coin? +J'ai besoin d'une serviette pour envelopper le pied. + +--Me voici, Monsieur, répondit Mme Anfry, qui s'était réfugiée dans un +cabinet pour ne pas être témoin des souffrances de son fils. Elle en +sortit pâle et le visage baigné de larmes. + +--Une serviette, s'il vous plaît, ou un mouchoir pour maintenir le +cataplasme; pendant que je banderai le pied, vous lui bassinerez le +front et les tempes avec du vinaigre.» + +Mme Anfry donna la serviette que demandait M. Taillefort, et frotta +de vinaigre le visage décoloré de Blaise. Il ne tarda pas à reprendre +connaissance. Il poussa un soupir, ouvrit les yeux et regarda autour +de lui pour rappeler ses souvenirs. + +«Là! c'est fait et parfait, dit le médecin; du repos, du calme, peu de +nourriture, et ce sera l'affaire de huit jours. + +--Huit jours! s'écria Blaise effrayé. Huit jours sans marcher! Et ma +retraite de première communion qui commence dans huit jours! + +--Eh bien! eh bien! ce qui commence n'est pas fini. Dans huit jours +vous pourrez essayer de vous traîner jusqu'à l'église. Et dans quinze +jours vous marcherez comme un autre. Du calme, du calme, mon garçon: +sans quoi la fièvre s'en mêlera.» + +Et M. Taillefort salua et s'en alla. + +Le pauvre Blaise était retombé sur son oreiller et répétait tout +pas: «Mon Dieu! que votre volonté soit faite et non la mienne!» Cinq +minutes après, il avait repris son calme et sa gaieté. + +«Ne vous affligez pas, maman, dit-il à sa mère qui pleurait; je +souffre bien moins qu'avant l'opération; et, comme dit M. Taillefort, +dans huit jours je serai sur pied. + +--Dans huit jours! Je dis que tu seras sur pied dans quatre jours, +n'en déplaise à ce monsieur; je vais t'enlever cette saleté de +cataplasme qu'il t'as mis là, et je le remplacerai par le cataplasme +Valdajou. Ce ne sera pas le premier pied qu'il aura guéri, je t'en +réponds. + +--Es-tu sur que ce ne sera pas mauvais pour ce qu'il a? dit Anfry avec +inquiétude. + +--Mauvais, le cataplasme Valdajou? On voit bien que tu ne le connais +pas, mon ami; tu y auras plus de confiance quand il aura guéri notre +garçon.» + +Et Mme Anfry se mit en devoir de préparer le cataplasme de son, de +chandelle et... Nous laissons deviner ce que Mme Anfry n'a pas voulu +nommer. + +Blaise s'endormit dès que sa mère lui eut appliqué son remède +Valdajou, et il dormit si bien qu'il n'entendit pas le comte qui vint +après le dîner savoir des nouvelles du malade. + +«Ah! il dort! dit-il à mi-voix en jetant un regard sur le lit où +dormait Blaise. Tant mieux! il ne sent pas son mal en dormant... +Pauvre enfant! ajouta-t-il après l'avoir regardé attentivement; comme +il est pâle! + +MADAME ANFRY + +Il y a de quoi, Monsieur le comte. Quand vous avez été parti, il nous +a avoué qu'il souffrait horriblement, et il a demandé le médecin pour +lui remettre le pied. + +LE COMTE, _avec inquiétude_ + +Un médecin! Lui remettre le pied! Mais il avait refusé le médecin, et +il m'avait dit qu'il souffrait moins. + +MADAME ANFRY + +C'est pour ne pas vous tourmenter, Monsieur le comte, qu'il vous +a caché sa souffrance. Son pied était bien réellement démis. M. +Taillefort le lui a remis. Notre pauvre garçon n'a pas même sourcillé +pendant l'opération; seulement il a perdu connaissance après. C'est +pourquoi il est si pâle. + +LE COMTE, _d'une voix émue_ + +Pauvre Blaise! Quel oubli de lui-même, et quel courage! Il le puise +dans sa grande confiance et dans sa parfaite soumission à toutes les +volontés du bon Dieu... Quel bel exemple nous donne cet enfant!» + +Le comte resta quelques minutes silencieux près du lit de Blaise. +Avant de le quitter, il effleura de ses lèvres son front pâle, bénit +l'enfant dans son sommeil, et recommanda à Anfry de lui faire savoir, +au réveil de Blaise, comment il se trouvait. + + + +XX + +L'EPREUVE + + +Le comte entra au salon, où il trouva la comtesse et les enfants; +il leur raconta l'accident du pauvre Blaise, ses souffrances et son +courage pour dissimuler son mal et pour subir l'opération. Hélène et +Jules se désolaient et ne pouvaient s'empêcher d'exprimer le vif désir +de le soigner et de le distraire pendant sa réclusion, et leur amer +chagrin de ne pouvoir satisfaire à ce voeu de leur coeur. + +La comtesse n'avait rien dit; la tête baissée sur son ouvrage, elle +avait semblé impassible au récit de son mari et aux lamentations de +ses enfants. + +«Hélène, dit-elle en relevant la tête, prends du papier, une plume et +de l'encre pour écrire une lettre sous ma dictée.» + +Quoique Hélène ne fût guère en train de faire la correspondance de sa +mère, elle obéit sans hésiter. + +HÉLÈNE + +Je suis prête, maman. + +LA COMTESSE, _dictant_ + +«Mon cher Blaise...» + +Hélène relève la tête vivement, Jules saute de dessus sa chaise, le +comte regarde sa femme avec surprise. + +LA COMTESSE + +As-tu écrit: «Mon cher Blaise»? + +HÉLÈNE + +Non, maman; j'ai été surprise... + +LA COMTESSE, _avec calme_ + +Ecris et n'interromps pas, si tu peux. + +«Mon cher Blaise, papa nous a raconté ton accident et ton courage; +Jules et moi, nous sommes si tristes de te savoir souffrant, que nous +ne résistons plus au désir de te voir...» + +Hélène quitte encore sa plume et regarde sa mère d'un air ébahi; Jules +reste debout, l'oeil fixe, l'oreille tendue; le comte, extrêmement +surpris et non moins intrigué, ne quitte pas sa femme des yeux. + +LA COMTESSE + +Continue, Hélène: «... que nous ne résistons plus au désir de te voir, +et que demain...» + +Deux cris de joie s'échappent des lèvres de Jules et d'Hélène; le +comte se lève. + +LA COMTESSE, _toujours avec calme_ + +«...que demain nous irons chez toi avant neuf heures, pour que maman +ne le sache pas. Si tu veux, nous pourrons y retourner tous les +jours, matin et soir, en mettant papa dans notre confidence. Nous +t'embrassons bien tendrement, mon bon Blaise; nous t'apporterons +demain des livres, des couleurs, des images à peindre, et tout ce qui +pourra t'amuser.» + +La plume tomba des mains d'Hélène stupéfaite; le comte s'approcha de +la comtesse, lui prit la main et lui dit avec émotion: + +«Julie, votre intention est bonne, je n'en doute pas, je vous en +remercie; mais vous proposez aux enfants une action déloyale, et vous +leur faites jouer près du pauvre Blaise le rôle du démon tentateur. + +LA COMTESSE + +Je le sais bien, mon ami; aussi n'est-ce pas sérieux. Je compte bien +que les enfants ne feront pas la visite dont je parle. + +LE COMTE, _d'un air de reproche_ + +Alors pourquoi leur donner, ainsi qu'à Blaise, le crève-coeur de la +proposer? C'est un jeu cruel, Julie. + +LA COMTESSE + +Ce n'est pas un jeu, c'est une épreuve. Je veux voir si Blaise est +réellement ce que vous pensez: s'il a le courage de refuser la visite +des enfants, je serai bien ébranlée dans mon opinion; s'il accepte, +j'aurai eu raison. + +LE COMTE + +Non, ce ne serait qu'une faiblesse bien naturelle dans un enfant +aimant et affaibli par la souffrance. Mais je connais assez ce loyal +et noble caractère pour espérer qu'il sortira victorieux du piège que +vous lui tendez. + +LA COMTESSE + +Nous verrons bien. Signe la lettre, Hélène. + +HÉLÈNE + +Oh! maman! de grâce, ce pauvre Blaise! il nous aime tant! s'il allait +dire oui. + +JULES + +Il dira non, j'en suis certain: je l'ai vu dans bien des épreuves que +lui amenait ma méchanceté, il a toujours agi noblement et bien. + + +LA COMTESSE + +Alors signe, Hélène... Signe donc, répéta-t-elle d'un ton +d'impatience, voyant l'hésitation d'Hélène. Demain matin, de bonne +heure, je lui ferai parvenir cette lettre, et je vous prie instamment, +dit-elle en s'adressant à son mari, de ne pas contrarier mon épreuve, +qui est dans l'intérêt de Blaise; puisque vous êtes tous si sûrs de +lui. + +--Faites, dit le comte avec froideur et tristesse; mais je répète que +votre jeu est cruel, et que le moment est mal choisi pour tourmenter +ce pauvre enfant.» + +La comtesse prit la lettre des mains d'Hélène, la cacheta et ordonna +à sa fille de la remettre à un domestique, avec recommandation de la +porter à Blaise le lendemain de bonne heure. + +Hélène exécuta l'ordre de sa mère et reprit tristement son ouvrage; +Jules dessina sans dire mot; le comte resta pensif et silencieux. Ne +voyant pas venir Anfry, il envoya savoir des nouvelles de Blaise; on +lui dit qu'Anfry avait toujours attendu le réveil de son fils, qui +dormait encore paisiblement. + +La soirée était avancée; peu de temps après le comte avertit les +enfants que l'heure du repos était arrivée; il se retira avec eux, +laissant sa femme à ses réflexions. + +Le lendemain, de bonne heure, comme le comte achevait sa toilette +et se disposait à aller savoir des nouvelles du pauvre Blaise, un +domestique lui remit un paquet; il l'ouvrit et vit qu'il contenait la +lettre que la comtesse avait fait écrire la veille par Hélène; une +autre feuille était de l'écriture de Blaise; il lut ce qui suit: + +«Cher Monsieur le comte, + +«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer +ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle +Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien +cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire +en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je +suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. +Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les +remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que +je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma +parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon +Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez +mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire +à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de +tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher +Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur +visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une +grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils +me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis +retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me +donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la +couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui +bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si +respectueux. + +«Votre tout dévoué et très humble serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +«P.-S.--Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils +pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du +chagrin de l'entendre blâmer.» + +Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre; +l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait +l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les +larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour +lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le +rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules +la noble et belle réponse de leur ami. + +«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise, +papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours +avec honneur et gloire. + +--Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir! + +--Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu +et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra +produire la première communion de Jules!» + +En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme. + +«Tenez, dit-il en lui tendant la lettre de Blaise, voyez quels sont +les sentiments de cet admirable enfant.» + +La comtesse prit la lettre, la lut, puis la relut: le comte +l'examinait pendant cette lecture et vit avec bonheur une émotion +sensible animer le visage de la comtesse, puis une larme couler le +long de sa joue et venir se mêler aux traces des larmes du pauvre +Blaise. + +Le comte se pencha vers elle et posa ses lèvres sur l'oeil qui avait +laissé échapper cette larme. + +«Pauvre garçon! dit la comtesse en se laissant aller à son émotion; +pauvre garçon! Comme j'ai été injuste envers lui! + +LE COMTE + +Vous avez fait comme moi, ma chère Julie; nous avons tous été méchants +pour lui à l'exception d'Hélène, qui a toujours pris sa défense et qui +a su démêler la vérité au milieu de toutes les calomnies qui l'ont +déchiré. A notre tour, maintenant, de réparer le mal que vous avez +fait. + +LA COMTESSE + +Comment faire, mon ami? Comment revenir sur ce que j'ai tant dit et +redit? + +LE COMTE + +Il est toujours facile de reconnaître un tort ou une erreur, Julie. Il +n'y a de difficile que le premier moment. + +LA COMTESSE + +Laissez-moi quelques jours encore, mon ami; donnez-moi le temps de +réfléchir, de me décider. + +LE COMTE + +Prenez tout le temps que vous voudrez, chère amie, mais n'oubliez pas +que vous avez planté des épines dans le coeur de Blaise et dans ceux +de vos enfants, et que vous seule pouvez arracher et guérir les plaies +que vous avez faites. + +LA COMTESSE + +C'est vrai, c'est vrai. Que faire, mon Dieu, que faire? + +LE COMTE + +Priez, ma bonne Julie, priez ce Dieu de miséricorde que vous venez +d'invoquer involontairement, de vous bien inspirer, de vous diriger +dans votre retour de justice; il ne vous fera pas défaut. + +--C'est que..., c'est que... je ne sais pas prier, s'écria la comtesse +en se jetant au cou de son mari. + +LE COMTE + +Pauvre Julie! c'est tout comme moi, mon amie; moi aussi je ne savais +pas prier quand Jules a été si malade; Blaise a été mon maître; par +lui j'ai tout vu, tout compris; par lui j'ai appris ce qu'est le +vrai bonheur en ce monde, la douceur qu'on peut tirer des peines, la +consolation que donne la prière. Julie, chère Julie, je serai à mon +tour votre maître, si vous le voulez. + +LA COMTESSE + +Oui, oui, mon maître, et toujours mon ami. Je sens mon coeur tout +changé, amolli; je commence à comprendre et à aimer votre changement, +celui de Jules, à respecter les vertus d'Hélène, et à admirer celles +du pauvre Blaise. Comment va-t-il aujourd'hui? L'avez-vous vu? + +LE COMTE + +J'y allais quand j'ai reçu sa lettre, que je tenais à vous faire lire. + +LA COMTESSE + +Merci, mon ami, merci. Dites à ce pauvre garçon que je...; non, non, +ne dites rien; je lui dirai moi-même; mais pas encore, pas encore... +Je veux seulement lui envoyer les enfants; prévenez-le que, vu son +accident, je lève la défense et que je lui laisse voir mes enfants. +Envoyez-les-moi, mon ami; ne leur dites rien; permettez que je le leur +dise moi-même.» + +Le comte ne répondit qu'en serrant sa femme contre son coeur et en +l'embrassant à plusieurs reprises avec tendresse; il alla sans perdre +de temps chercher les enfants, qui causaient de leur chagrin de ne pas +voir leur cher Blaise. + +--Votre maman vous demande, mes amis; allez vite, vite, mes chers +enfants. + +JULES + +Comme vous avez l'air heureux, papa! y a-t-il quelque chose de +nouveau, de bon? + +LE COMTE + +Vous verrez. Allez dire bonjour à votre maman. + +HÉLÈNE + +Oh! papa, nous avons le temps; maman n'aime pas que nous entrions chez +elle trop tôt. + +LE COMTE, _riant_ + +Sont-ils entêtés, ces nigauds-là! Puisque je vous dis d'y aller vite, +vite; c'est que... + +JULES + +C'est que quoi, papa? + +--C'est que..., c'est que je vous aime de tout mon coeur, et que +je bénis le bon Dieu du fond de mon coeur, et que nous devons tous +remercier le bon Dieu de tout notre coeur!» s'écria le comte +en serrant ses enfants dans ses bras et les embrassant avec un +redoublement de tendresse. + +Le comte s'échappa en riant et laissa les enfants surpris de cette +explosion si joyeuse, qui ne lui était plus habituelle depuis le +retour de la comtesse. + +«Allons chez maman, dit Hélène; peut-être nous expliquera-t-elle l'air +radieux de papa. + +JULES + +N'y restons pas trop longtemps; je ne sais jamais de quoi parler +devant maman: j'ai toujours peur d'être grondé. + +HÉLÈNE + +C'est qu'elle ne pense pas comme nous et comme papa. Si elle pouvait +se trouver changée comme papa et toi, nous serions si heureux! + +JULES + +Oui, mais il faudrait pour cela qu'elle vît souvent Blaise, qu'elle +écoutât Blaise, qu'elle aimât Blaise! Malheureusement elle le +déteste.» + +Tout en causant, ils étaient arrivés à la porte de leur maman. A leur +grande surprise, au lieu de les attendre, elle alla au-devant d'eux et +les embrassa à plusieurs reprises avec vivacité. + +«Hélène et Jules, mes chers enfants, leur dit-elle d'une voie émue, +votre papa m'a fait lire la lettre du pauvre Blaise...» + +A cette épithète de _pauvre_ Blaise, Hélène et Jules écoutèrent avec +anxiété. + +LA COMTESSE, _continuant_ + +J'en ai été très touchée; j'ai reconnu que j'avais eu de lui une +fausse opinion, et non seulement je vous permets, mais je vous engage +à aller le voir... + +--Voir Blaise! Aller chez Blaise! s'écrièrent les enfants avec +transport. + +--Oui, mes enfants: voir Blaise, allez chez lui..., le plus que vous +pourrez. Vous lui direz que c'est moi qui vous envoie; vous lui +expliquerez que c'est sa réponse à la lettre que j'ai fait écrire par +Hélène qui a amené ce changement, et que je verrai avec plaisir votre +intimité avec lui. + +--Merci, merci, maman! s'écrièrent encore Hélène et Jules en se jetant +à son cou et en l'embrassant avec effusion. Merci du bonheur que vous +nous donnez à nous et à notre pauvre Blaise! + +--Pauvres enfants! vous me faisiez pitié depuis quelque temps déjà. +Plusieurs, fois j'ai été sur le point de lever ma défense, mais je +n'étais pas encore bien convaincue, et je voulais attendre. Allez, +courez, pauvres enfants; allez porter la joie dans le coeur de votre +cher malade.» + +Les enfants embrassèrent encore la comtesse et coururent chez Anfry. +Jules entra le premier, se précipita dans la chambre en criant: + +«Blaise, mon cher Blaise, nous voici, Hélène et moi.» + +Le comte était près du lit de Blaise, auquel il n'avait encore rien +dit, lui trouvant un peu de fièvre, et craignant qu'une émotion +nouvelle ne redoublât son agitation. Aux premiers mots de Jules, +Blaise saisit les mains du comte, et d'un accent de détresse, il lui +dit: + +«Monsieur le comte, cher Monsieur le comte, secourez-moi, sauvez-moi! + +LE COMTE + +Rassure-toi, mon enfant: c'est ma femme qui, après la lecture de ta +lettre, t'envoie elle-même ses enfants. + +BLAISE + +Est-il possible!... Quel bonheur!... Mon Dieu, quel bonheur!... Mon +Dieu, je vous remercie!» + +Hélène avait rejoint Jules, qui ne se lassait pas d'embrasser Blaise; +tous deux lui racontèrent, lui expliquèrent le changement survenu dans +le sentiment de la comtesse. Blaise était aussi heureux que le comte +et ses enfants. Le bonheur l'empêchait de sentir la douleur de son +pied et l'agitation de la fièvre. Le comte dut user d'autorité pour +emmener Hélène et Jules; il craignit que la fièvre n'augmentât par +l'émotion que lui donnait la présence de ses amis; il promit à Blaise +de les ramener dans l'après-midi, et lui recommanda, en le quittant, +de rester bien tranquille. En effet, Blaise, radieux, n'oublia pas de +remercier longuement le bon Dieu du bonheur qu'il lui envoyait, et, +tout en priant, il s'endormit. Son sommeil dura deux heures; à son +réveil, la fièvre avait disparu; le cataplasme Valdajou avait enlevé +presque entièrement la douleur de son pied: il se livra donc sans +réserve à la joie qui inondait son coeur. + +Peu de temps après son réveil, un domestique vint apporter à Blaise la +lettre suivante, en demandant la réponse: + +«Ton dernier ennemi est vaincu, mon cher Blaise: la noblesse de tes +procédés, la vertu que tu as déployée dans les événements récents, que +j'ai provoqués et que je regrette, ont entièrement changé l'opinion +que je m'étais formée de toi. Au lieu de te qualifier d'intrigant, de +méchant, de voleur et de menteur, je te vois tel que tu es, pieux, +bon, patient, généreux, désintéressé et dévoué. Tu as déjà reçu les +excuses de mon mari et de mon fils; reçois encore les miennes, et +pardonne-moi la peine que je t'ai causée et que je me reproche +vivement. Ecris-moi si ma visite te ferait plaisir; je serais peinée +d'ajouter une contrariété à toutes celles que je t'ai causées. Je +t'embrasse, mon pauvre enfant, et je te bénis des soins que tu as +donnés à Jules pendant sa maladie, soins que j'ai eu l'aveuglement de +croire intéressés. Prie Dieu pour moi afin qu'il me rende semblable à +mon mari, à mes enfants et à toi-même. + +«Comtesse DE TRÉNILLY.» + +Blaise, attendri du contenu de cette lettre, qui avait dû beaucoup +coûter à l'orgueil de la comtesse, porta ses lèvres sur la signature, +demanda à son père une plume et du papier, et fit la réponse suivante: + +«Madame la comtesse, + +«Votre bonté m'a comblé de joie; tous mes voeux sont accomplis. Je +souffrais de la mauvaise opinion que j'avais probablement provoquée +sans le vouloir et sans le savoir; je suis heureux, bien heureux des +bonnes, excellentes paroles que vous voulez bien m'adresser. Si vous +daignez m'honorer d'une visite, j'en serai aussi reconnaissant que +joyeux; je vous unis déjà dans mon coeur à mon cher M. le comte. à +Mlle Hélène et à M. Jules. Je vous remercie, Madame la comtesse, +d'avoir bien voulu donner à vos enfants la permission de venir me +voir; la joie que j'en ai ressentie a fait passer ma fièvre et +m'empêche de sentir le mal de mon pied. C'est le premier effet de +votre bonté, Madame la comtesse. + +«Veuillez croire à la sincère reconnaissance et au profond respect de +votre très humble et obéissant serviteur, + +«BLAISE ANFRY.» + +Le domestique prit la lettre de Blaise et s'empressa de la porter à la +comtesse, qui était dans le salon avec son mari et ses enfants, tous +attendant avec impatience la réponse, qu'ils n'avaient pas de peine à +deviner. + +JULES + +Nous irons le voir tout de suite, n'est-ce pas, maman? + +--Oui, s'il accepte ma visite, mon cher enfant; mais il est possible +qu'il me demande d'attendre son rétablissement. + +HÉLÈNE + +Et pourquoi, maman? Pourquoi reculerait-il la joie que vous voulez lui +procurer? + +LA COMTESSE + +La joie! la joie! tu oublies donc, ma bonne Hélène, le chagrin que je +lui ai fait, et tous mes dédains, et les humiliations que je lui ai +fait subir. + +LE COMTE + +Il a tout pardonné, tout oublié, j'en suis certain. + +«C'est une si belle nature, si généreuse, si sincèrement chrétienne! + +JULES + +Voici la réponse, maman, voici Joseph qui l'apporte.» + +La comtesse alla au-devant du domestique qui entrait et, prenant la +lettre, l'ouvrit précipitamment. Après l'avoir lue, elle la présenta à +son mari. + +«Généreux enfant! dit-elle; si simple dans sa grandeur, si modeste, si +humble dans son triomphe. Il semble qu'il reçoive un bienfait, et que +la reconnaissance doive venir de lui. + +--Belle et noble âme, en vérité, dit le comte en passant la lettre aux +enfants. Toujours le même, jamais de rancune; le coeur toujours plein +de charité et de tendresse... Quel beau modèle à suivre! + +--Partons bien vite, dit la comtesse en mettant son chapeau: j'ai hâte +d'embrasser ce pauvre garçon et de lui entendre dire qu'il ne m'en +veut pas.» + +Le comte donna le bras à sa femme, après l'avoir tendrement embrassée, +et tous se dirigèrent vers la demeure de Blaise, où ils ne tardèrent +pas à arriver. + +«Nous voici au grand complet, mon cher enfant», dit le comte d'un air +joyeux en entrant. + +Blaise se retourna vivement, son visage devint radieux, et il rougit +en voyant la comtesse s'approcher de lui et l'embrasser à plusieurs +reprises. + +«Je viens te faire mes excuses de vive voix, pauvre enfant calomnié et +outragé; je n'avais pas assez de vertu pour comprendre la tienne, ni +assez de sagesse pour deviner le mobile de tes actions. + +--Oh! Madame la comtesse! de grâce! ne dites pas cela! Non, non, je +vous en prie, ne le répétez pas, dit Blaise, voyant que la comtesse +s'apprêtait à parler. Je pourrais avoir le malheur de prendre au +sérieux ce que vous dictent votre trop grande indulgence et votre +bonté. Et que deviendrait ma première communion sans esprit +d'humilité? Je vous remercie mille fois, Madame la comtesse, vous êtes +bonne! vous m'avez rendu si heureux! + +LA COMTESSE + +Je voudrais bien, mon pauvre enfant, n'avoir jamais que du bonheur +à te donner. Comme je te l'ai écrit, prie Dieu pour que mes yeux +s'ouvrent tout à fait à ce qui est bon et chrétien. + +--Tu as meilleure mine que ce matin, mon ami, dit le comte d'un air +affectueux; c'est le bonheur qui te fait oublier tes maux. + +--Je ne souffre plus, cher Monsieur le comte; je n'ai plus rien à +oublier. Mme la comtesse vient de fermer ma dernière plaie. + +--Et j'espère ne pas la rouvrir, mon enfant, dit la comtesse en +souriant. + +--Dis-nous donc quelque chose, s'écria Jules en saisissant la tête de +Blaise et la tournant de son côté; tu n'en as que pour papa et pour +maman, et nous sommes là comme les dindons égarés qui cherchent un +regard, un sourire, et qui ne les trouvent pas. + +--Pardon, Monsieur Jules; pardon, Mademoiselle Hélène; j'étais occupé +avec M. le comte et Mme la comtesse, dit Blaise en souriant; vous +savez que le général passe avant les officiers. + +HÉLÈNE, _riant_ + +Et où sont les soldats? + +BLAISE + +C'est moi qui suis le soldat, prêt à exécuter vos commandements. + +LE COMTE + +Nous sommes tous les soldats du bon Dieu et notre drapeau est la +croix. + +BLAISE + +Glorieux drapeau qu'il ne faut jamais déserter et qui a bien ses +douceurs, n'est-ce pas, Mademoiselle Hélène?» + +Hélène ne répondit que par un signe de tête et un sourire; elle ne +voulut pas dire devant sa mère qu'elle avait souffert de sa froideur, +de sa sévérité passée; mais la comtesse la devina, et, l'attirant à +elle, l'embrassa et lui dit: + +«Je tâcherai à l'avenir de t'épargner les croix, ma pauvre enfant. +Mais à quand la première communion? M. le curé a-t-il fixé le jour? + +JULES + +Ce sera de dimanche en huit, maman; il est temps de s'occuper des +habits que papa a promis à Blaise. + +LE COMTE + +Ils sont déjà commandés d'après les indications de Blaise; les tiens +aussi, Jules. + +JULES + +Qu'est-ce que tu as demandé pour toi, Blaise? + +BLAISE + +Des choses superbes, pour faire honneur à M. le comte: une redingote +en bon drap noir, un pantalon et un gilet blancs; des souliers bien +solides et une cravate blanche. + +JULES + +Pourquoi pas un habit au lieu d'une redingote? + +BLAISE + +Parce qu'une redingote est plus utile, et qu'un habit me mettrait +au-dessus des gens de ma classe, monsieur Jules. + +HÉLÈNE + +Quel livre as-tu pour la retraite et pour le jour de la première +communion? + +BLAISE + +Je n'en ai pas; j'ai un chapelet que m'a donné M. le curé, et qui est +béni par le pape, m'a-t-il dit. + +HÉLÈNE + +Maman, permettez-moi de lui donner une _Imitation de Notre-Seigneur_. +C'est un si beau et si bon livre! + +LA COMTESSE + +Donne-lui tout ce que tu voudras, ma fille; je serai ton trésorier; tu +puiseras dans ma caisse. + +LE COMTE + +Nous lui formerons une bonne et pieuse bibliothèque, qui lui fera +passer le temps dans les longues soirées d'hiver. + +BLAISE + +Que vous êtes bon, Monsieur le comte! C'est tout ce que je désirais. +J'aime tant à lire! M. le curé me prête quelques livres, mais il n'en +a guère qui soient à ma portée. + +LE COMTE + +Pourquoi ne le disais-tu pas? Tu sais que je me serais fait un vrai +plaisir de satisfaire ce goût si sage et si utile. + +BLAISE + +Vous avez déjà été si bon pour moi, mon cher Monsieur le comte, que +j'aurais craint d'abuser de votre trop grande indulgence à mes désirs. + +LE COMTE + +Tu auras tes livres pour ta première communion, mon pauvre garçon. Je +suis content d'avoir si bien trouvé.» + +Le comte et la comtesse restèrent quelque temps encore près de Blaise; +ils se retirèrent en lui promettant de revenir le lendemain. Hélène et +Jules obtinrent sans peine de rester près de leur cher malade. Hélène +lui proposa de faire une lecture intéressante, ce qu'il accepta avec +reconnaissance. + +Quand il resta seul, il remercia le bon Dieu du fond de son coeur du +bonheur qu'il lui avait envoyé dans cette journée. Il causa longuement +avec son père et sa mère, dîna avec appétit et passa une nuit +tranquille. Le lendemain, ne sentant plus aucune douleur à son pied, +il demanda à se lever; sa mère enleva le cataplasme et vit avec +plaisir que l'enflure était disparue; elle lui banda le pied avant +de le lui laisser poser à terre. Quand Blaise fut levé, il essaya de +s'appuyer sur le pied malade, la douleur fut si légère, qu'il voulut +faire quelques pas, appuyé sur le bras de son père. Cet essai lui +ayant réussi, il demanda à rester levé; et à partir de ce jour la +guérison marcha rapidement. Quand le jour de la retraite arriva, il +put aller à l'église avec les autres enfants de la première communion, +et la suivre jusqu'à la fin. + +Pendant la retraite, Jules le quittait seulement pour prendre ses +repas. Aidés du comte et d'Hélène, ils avaient arrangé dans la chambre +de Jules une petite chapelle ornée d'images, de flambeaux, d'un +crucifix, d'une statue de la sainte Vierge. Trois fois par jour +ils faisaient devant cet autel une lecture pieuse et des prières +qu'improvisait Blaise et qui touchaient profondément le coeur du comte +et d'Hélène, qui avaient demandé d'y assister. + +La veille de la retraite, les habits de Jules et de Blaise avaient été +apportés, de sorte qu'il n'y avait plus qu'à préparer leurs coeurs à +recevoir avec humilité et amour le corps de leur divin Sauveur. + + + +XXI + +LE GRAND JOUR + + +Le soleil brillait de tout son éclat, les cloches du village étaient +en branle depuis le matin; le village lui-même semblait être une +fourmilière en pleine activité; on allait, on courait dans les rues; +on voyait passer des femmes, des enfants portant des cierges, des +bonnets, des rubans; on allait chercher la voisine pour aider à tout; +d'une maison à l'autre on se prêtait secours pour la toilette et pour +le repas qui devait suivre la sainte cérémonie. Le château était +calme; le comte n'avait voulu aucun déploiement de luxe; tous devaient +aller à pied à l'église. Jules avait demandé à se placer près de +Blaise; Hélène devait rester près de son père et de sa mère. Jules se +tenait avec son père dans sa chambre, en attendant Blaise, qui avait +promis de venir les chercher; il fut exact au rendez-vous. A neuf +heures précises il entra chez Jules, s'approcha du comte, et, se +mettant à genoux devant lui et malgré lui, il lui dit: + +«Monsieur le comte, je viens vous demander votre bénédiction; je vous +la demande comme une faveur, comme une preuve de l'amitié dont vous +voulez bien m'honorer; en la recevant, je croirai recevoir celle d'un +père vénéré et chéri; bénissez-moi, cher Monsieur le comte, bénissez +le pauvre Blaise, qui sera toujours le plus dévoué, le plus +respectueux de vos serviteurs, et qui priera tous les jours le bon +Dieu pour votre bonheur éternel. + +--Cher enfant, dit le comte en le relevant et le serrant dans ses +bras, reçois la bénédiction d'un chrétien que tu as ramené au bon +Dieu, d'un père dont tu as sauvé le fils unique et bien-aimé. Je te +la donne du fond de mon coeur. Je fais le serment de t'aimer toujours +d'une affection toute paternelle, de veiller à ton bien-être, à ton +bonheur. Jules, mon fils, viens embrasser ton frère, plus que jamais +ton frère en Dieu, aujourd'hui que tu recevras à ses côtés le +Seigneur, qui est notre père à tous.» + +Jules se précipita dans les bras de Blaise; ils se promirent une +amitié fidèle et un constant souvenir devant le bon Dieu. + +«Il est temps de partir, dit le comte; Jules, prends ton livre; et +voici le tien, mon ami, ajouta-t-il en présentant à Blaise un beau +_Paroissien_, relié en beau maroquin noir, doré sur tranches et avec +un fermoir en or. + +--Il n'est pas à moi, Monsieur le comte; je n'ai pas de si beaux +livres. Voici le mien, dit Blaise en tirant de sa poche une pauvre +petite _Journée du chrétien_ à moitié usée. + +--C'est moi qui te donne ce _Paroissien_, dit le comte; il fait partie +de la collection que je t'ai promise et qu'on va t'apporter. + +--Oh! merci, Monsieur le comte, répondit Blaise rouge et les yeux +brillants de bonheur. Merci; il me semble que je prierai mieux dans ce +livre donné par vous; et surtout j'y prierai toujours pour vous et les +vôtres. + +--Partons, mes chers enfants, dit le comte; mais, avant de partir, +recevez une dernière bénédiction.» + +Et le comte, mettant les mains sur leurs têtes, les bénit tous deux; +puis, les prenant ensemble dans ses bras, il leur donna à chacun un +baiser sur le front, essuya de sa main une larme qu'il y avait laissée +tomber, et tous trois, recueillis et silencieux, se mirent en route +pour l'église. + +Elle se trouvait déjà plus qu'à moitié pleine; la comtesse et Hélène +étaient dans leurs bancs, attendant le comte, qui devait les rejoindre +après avoir mené Jules et Blaise chez le curé, où se réunissaient tous +les enfants. Il vint en effet prendre sa place entre sa femme et sa +fille. L'église ne tarda pas à se remplir, et on entendit le son +lointain des cantiques que chantaient les enfants en marchant +processionnellement. Ils entrèrent deux à deux, le curé en tête; Jules +et Blaise le suivaient immédiatement. Après le défilé des dix-huit +garçons et des vingt-deux filles, chacun prit la chaise qui lui +était assignée. M. le curé alla à la sacristie revêtir des habits +sacerdotaux; les chantres se couvrirent de leurs chapes, et le service +divin commença d'abord par la procession, que suivirent les enfants de +la première communion; ensuite vint la première partie de la messe, +puis l'instruction ou sermon, que M. le curé eut le bon esprit de +ne pas prolonger au delà d'un quart d'heure; puis enfin la dernière +partie de la messe, celle du sacrifice et de la communion. Jules et +Blaise furent très recueillis pendant toute la cérémonie. Au moment +de quitter sa place pour approcher de la sainte table, Jules saisit +vivement la main de Blaise et lui dit tout bas: + +«Une dernière fois, pardonne-moi, mon frère.» + +Blaise répondit avec simplicité et douceur: + +«Je te pardonne, mon frère, et je te bénis.» + +Peu de minutes après, ils avaient reçu, tous deux appuyés l'un sur +l'autre, le Dieu de miséricorde et de paix, le Dieu consolateur. + +Leur attitude recueillie frappa tous les yeux, émut tous les coeurs. +Il y eut dans l'église un mouvement général de surprise lorsque, après +la communion des enfants, on vit le comte, la comtesse et Hélène +quitter leurs places et s'approcher de la sainte table. + +«Le comte communie, disait-on tout bas. + +--La comtesse aussi. Et Mlle Hélène aussi. + +--Comme ils ont l'air ému! + +--Le comte est tout changé, dit-on. + +--La comtesse aussi; il parait que c'est le petit Anfry qui les a tous +changés. + +--Le pays y gagnera; ils font beaucoup de bien depuis qu'ils sont +amendés. + +--C'est le petit Anfry qui a demandé au comte de garder la fermière +Françoise, qui devait partir. Ils ont un nouveau bail de six ans, et +ils sont bien contents. + +--Chut, c'est fini; chacun reprend sa place.» + +Quand la messe fut finie et que l'église fut à peu près vide, il y +resta encore cinq personnes, qui priaient avec ferveur et qui ne +songeaient pas au temps qui s'écoulait. + +Le curé, au moment de quitter l'église, vint s'agenouiller une +dernière fois devant l'autel; il vit les deux enfants à genoux sur la +dalle, les mains jointes, les yeux fermés, l'air si recueilli qu'il +s'arrêta pour les contempler. + +«Mes enfants, leur dit-il enfin, levez-vous; une plus longue prière +à genoux sur la pierre pourrait vous fatiguer; conservez le bon Dieu +dans votre coeur, et souvenez-vous que toute votre vie peut devenir +une prière continuelle, en faisant toutes vos actions pour l'amour du +bon Dieu.» + +Jules et Blaise se relevèrent en silence et suivirent le curé, qui +se dirigeait vers le comte et la comtesse. Aux premières paroles de +félicitation du curé, le comte releva son visage baigné de larmes, et, +voyant l'inquiétude qui se peignait sur le visage du bon prêtre: + +«Les larmes que je répands, dit-il en se levant et marchant près du +curé, sont le trop-plein d'un coeur inondé de joie et de bonheur. +C'est à Blaise que je les dois, et ma reconnaissance augmente à mesure +que j'avance dans la voie où il m'a fait entrer. + +LE CURÉ + +Blaise est un saint enfant, monsieur le comte; plus qu'aucun autre je +suis à même d'apprécier la grandeur de ses vertus et la beauté de +ses sentiments. Je le dis tout bas, de peur qu'il ne m'entende et ne +prenne de l'orgueil de mes paroles; mais en vérité cet enfant a la +sagesse, la vertu et l'onction d'un saint. + +LE COMTE + +C'est bien vrai. Dans le temps où j'avais conçu de lui une si mauvaise +et si injuste opinion, j'ai éprouvé la puissance de sa parole, de son +accent, de son regard même. Ma femme a ressenti la même impression +chaque fois qu'elle l'a entendu expliquer plutôt que justifier sa +conduite, et Jules a subi aussi la puissance de cette vertu.» + +Tout en causant, ils étaient sortis de l'église. Hélène suivait d'un +peu loin avec Jules et Blaise; ils étaient silencieux, mais leurs +visages rayonnaient de bonheur. + +Le curé prit congé du comte; ils se mirent tous en route pour rentrer +chez eux. Les enfants marchaient en avant; le comte et la comtesse les +contemplaient avec tendresse. + +«De quel bonheur j'ai manqué me priver, mon ami, dit la comtesse en +essuyant ses yeux encore humides. + +--Et quelle vie différente et heureuse nous allons mener; ma chère +Julie! dit le comte en lui serrant les mains dans les siennes. Nous +avions tous les éléments du bonheur, et nous ne savions pas en user; +nos coeurs dormaient en nous, et nous végétions misérablement. + +LA COMTESSE, _avec gaieté_ + +Mais les voilà bien éveillés, maintenant, mon ami; ne laissons pas +revenir le sommeil. + +LE COMTE + +Je réponds du mien, avec l'aide de Dieu. Il sera à l'avenir tout au +bon Dieu, à toi, Julie, et à nos enfants.» + +En approchant de la maison d'Anfry, les enfants virent avec surprise +un va-et-vient des domestiques du château. Blaise en fut touché. + +«C'est bien bon à eux, dit-il, de penser à féliciter mes parents pour +ma première communion; je ne les croyais pas si attentifs.» + +Arrivés au seuil de la porte, ils virent avec surprise une table +dressée dans la salle. Le couvert était très simple; c'était la +vaisselle d'Anfry qui couvrait la table; une nappe grossière, des +assiettes en faïence, des verres communs, des pots au lieu de carafes, +des couverts en fer étamé, des salières en faïence bleue, des chaises +de paille, quelques bouteilles de vieux vin faisaient tache dans cette +demi-pauvreté. Il y avait sept couverts, et les domestiques couvraient +la table des plats qu'ils apportaient du château. + +BLAISE + +Qu'est-ce donc que cela? Pourquoi y a-t-il sept couverts, et pourquoi +sont-ce les domestiques de M. le comte qui apportent tous ces plats? + +LE COMTE, _souriant_ + +Parce que nous nous sommes invités à dîner chez tes parents, mon cher +enfant; nous avons pensé, ta mère et moi, qu'un jour de première +communion on doit avoir la force de supporter des contrariétés, et +nous vous imposons celle de dîner avec nous, chez toi, Blaise. + +--Quel bonheur! quel bonheur! s'écrièrent les trois enfants en perdant +toute leur gravité et en sautant autour de la table. + +--Oh! monsieur le comte, dit Blaise, pour le coup je m'oublie, et je +vous embrasse de toutes mes forces.» + +Et, se jetant au cou du comte, Blaise l'embrassa plusieurs fois. Le +comte était heureux du succès de son invention. + +«Mettons-nous à table, dit-il; j'ai une faim de sauvage. + +--Et moi donc!» s'écrièrent tout d'une voix les trois enfants. + +Anfry et sa femme se tenaient à l'écart, n'osant pas approcher de la +table; la comtesse alla vers Anfry et, lui prenant le bras, lui dit en +riant: + +«Anfry, je suis chez vous; c'est à vous à me donner le bras pour me +mener à ma place, à votre droite.» + +Anfry balbutia quelques mots d'excuses, de respect, mais la comtesse +l'entraîna à la place d'honneur et se mit à sa droite. + +Le comte riant de la bonne pensée de sa femme, fit comme elle et +enleva Mme Anfry, qui s'était collée contre le mur, fort embarrassée +de sa personne. Il lui donna le bras, l'entraîna vers la table, et, la +plaçant en face d'Anfry, il se mit aussi à sa droite, Hélène prit le +bras de Blaise, qui se mit entre elle et Jules, et le repas commença. + +Dans les premiers moments, le comte et la comtesse ne s'aperçurent +pas de l'embarras d'Anfry, qui essuyait son front inondé de sueur, +et n'osait ni manger ni lever les yeux de dessus son assiette restée +pleine. Mme Anfry avait pris son parti; la faim avait surmonté la +timidité. + +Blaise s'aperçut bien vite du trouble de son père, et, se penchant +vers Hélène, il lui dit tout bas: «Mademoiselle Hélène, mon pauvre +papa a peur; il n'ose pas manger, et pourtant il a bien faim, j'en +suis sûr.» + +Hélène, levant les yeux, regarda Anfry et sourit de son air +malheureux. Se penchant à son tour vers l'oreille de son père, elle +lui fit remarquer le malaise du pauvre Anfry, qui s'essuyait le visage +avec un redoublement de timidité. + +«Eh bien, mon pauvre Anfry, c'est ainsi que vous faites honneur au +repas de première communion de nos enfants! Allons, allons, pas de +timidité, pas de fausse honte; nous sommes tous frères, aujourd'hui +plus que jamais. Mangez votre potage, mon brave Anfry. Attendez, je +vais vous donner du courage.» + +Et le comte, se levant, prit une bouteille de madère, la déboucha +lui-même et en versa un verre à Anfry et à Mme Anfry; après en avoir +offert à sa femme et en avoir versé un peu à chacun des enfants, il +emplit son verre, et, le portant à ses lèvres: + +«A la santé de Blaise et de Jules! s'écria-t-il. + +--A la santé de M. le comte! s'écria Anfry, se levant à son tour. + +--A la santé d'Anfry et de Mme Anfry! s'écria Jules. + +--A la santé de M. le curé! dit Blaise en dernier. + +--Bien dit, mon garçon, dit le comte. Buvons à la santé du bon curé, +auquel nous devons tous une grande reconnaissance. Allons, Anfry, +vous voilà plus à l'aise, maintenant; mettez-vous-y tout à fait, et +continuons notre dîner sagement et comme des gens qui conservent dans +leur coeur le souvenir des premières heures de la matinée.» + +Le repas continua gai, mais calme; les enfants parlèrent beaucoup de +leurs impressions avant et après la sainte communion. La comtesse et +le comte les écoutaient avec bonheur; il y avait dans les sentiments +développés par les enfants un saint et heureux avenir. + +Anfry et sa femme mangeaient sans parler; ils écoutaient à peine, tant +ils étaient impressionnés de l'excellence des mets et de la bonté +des vins; ils mangeaient et reprenaient de tout; leur embarras était +entièrement dissipé, ils se sentaient heureux et honorés. Mme Anfry +ruminait dans sa tête la position honorable qu'allait lui faire dans +le pays ce repas donné par elle, chez elle, à ses maîtres. Dans son +extase intérieure, elle se figurait avoir régalé le comte et la +comtesse, et pensait que l'honneur qui lui en revenait n'était qu'un +juste payement de la peine que lui avait donnée l'organisation du +repas. + +Le dîner fini, le comte et la comtesse allèrent s'asseoir sur un banc +devant la maison, après avoir donné ordre à leurs gens de laisser aux +Anfry tout ce qui restait des mets et des vins divers, ce qui redoubla +la joie et la reconnaissance de Mme Anfry. + +Les enfants examinèrent avec intérêt la bibliothèque que le comte +avait donnée à Blaise, en tête de laquelle figure avec honneur un +superbe volume de l'_Imitation de Jésus-Christ_, donné par Hélène. +Après avoir lu le titre de tous les ouvrages, au nombre de cent, Jules +dit à Blaise: + +«Mon cher Blaise, je ne t'ai pas encore fait mon petit présent; le +voici; accepte-le comme la preuve d'une amitié qui durera aussi +longtemps que moi.» + +En achevant ces mots, il lui passa au cou une jolie chaîne d'or avec +un petit crucifix et une médaille en or de la sainte Vierge. + +«C'est béni par un saint prélat qui est devenu subitement aveugle, et +qui donne à tous l'exemple d'une résignation si calme et si douce, +qu'on se sent touché rien qu'en le voyant. + +--Merci, mon cher monsieur Jules; si ce n'était donné par vous et béni +par un saint, je n'oserais porter ces belles choses; j'espère que le +crucifix me fera souvenir de ce que je dois à mon Dieu, et l'image de +la bonne Vierge me donnera le désir d'aimer mon divin Sauveur comme +elle l'a aimé en ce monde et comme elle l'aime dans l'éternité.» + +Blaise baisa son crucifix, sa médaille, et, les cachant dans son sein, +il dit à Jules: + +«Tous les jours, matin et soir, je prierai pour vous, devant cette +croix et devant cette médaille.» + +Le comte et la comtesse avaient rejoint les enfants: la comtesse, +présentant à Blaise une petite boîte, lui dit en le baisant au front: + +«Je ne puis être la seule dont tu n'acceptes rien, mon cher enfant; +voici un très petit objet, mais qui te sera agréable et utile, je n'en +doute pas.» + +Blaise baisa les mains de la comtesse en recevant la petite boîte +qu'elle lui tendait; il l'ouvrit avec empressement et vit, avec une +joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, une belle montre en or avec sa +chaîne. + +Il poussa un cri joyeux et partit comme une flèche pour faire partager +son bonheur à son père et à sa mère. + +«Papa, maman, voyez ce que j'ai, ce que m'a donné Mme la comtesse.» + +Anfry et sa femme manquèrent de répéter le cri de Blaise à la vue de +la montre et de la chaîne. Ni l'un ni l'autre n'osaient les toucher, +de peur de les ternir ou de les casser. Ce ne fut qu'au bout de +quelques minutes qu'ils pensèrent à aller remercier la comtesse de son +beau cadeau. + +«Et moi donc, qui ne lui ai seulement pas dit merci s'écria Blaise, +tant j'étais content. Vite que j'y coure. + +--Tu n'auras pas loin à aller, mon garçon, dit le comte, qui l'avait +rejoint avec la comtesse sans qu'il s'en fût aperçu; fais ton +remerciement, ajouta-t-il en le poussant dans les bras de la comtesse, +qui le reçut en souriant et l'embrassa bien affectueusement. + +--Oh! monsieur le comte, madame la comtesse,... vous êtes trop +bons,... trop bons, en vérité... Je ne sais comment exprimer mon +bonheur et ma reconnaissance.» + +Et Blaise, l'heureux Blaise, se jeta dans les bras que lui tendait le +comte. Il se sentait si ému de tant de bontés, qu'il eut de la peine à +contenir l'élan de sa reconnaissance.» + +«Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, je suis trop heureux!... Vous êtes +trop bons,... tous,... tous... Je ne mérite pas... Que le bon Dieu +vous le rende!... Oh oui! Je prierai tant, tant pour vous, que le bon +Dieu m'exaucera. Il est si bon!» + +Le comte chercha à calmer l'émotion de Blaise; quand il y fut parvenu, +il rappela aux enfants que l'heure des vêpres approchait. + +«Il ne faut pas qu'on voie que j'ai les yeux rouges, dit Blaise; on +croirait que j'ai du chagrin. Du chagrin un pareil jour! cela ne se +peut! Tout est bonheur pour moi. Mon coeur est si plein que je crois +par moments qu'il va se briser. Amour de mon Dieu, amour pour ses +créatures, c'est plus que je ne puis supporter. + +--Calme-toi, mon enfant! Le bon Dieu veut te payer de ce que tu as +souffert; et récompenser ta patience dans les peines qu'il t'avait +envoyées. Tu le remercieras à l'église, et nous joindrons nos +remerciements aux tiens.» + +Ils s'acheminèrent tous vers le village, qui avait conservé son air de +fête; les cloches sonnaient à grande volée; de tous côtés on voyait +des groupes silencieux et recueillis se diriger vers l'église. Chacun +saluait le comte et la comtesse à leur passage. L'office du soir se +termina par la bénédiction du Saint Sacrement, et cette belle et +heureuse journée laissa des impressions chrétiennes et salutaires dans +plus d'un coeur rebelle jusque-là à l'appel du bon Dieu. + + + +XXII + +CONCLUSION + + +Depuis ce jour, Blaise fit plus que jamais partie de la famille du +comte: la vie qu'on menait au château était calme et heureuse; le +service de Dieu n'y fut jamais négligé, non plus que le service des +pauvres, qu'on allait chaque jour visiter, consoler et soulager. La +fortune du comte passait tout entière à secourir les misères de ses +semblables; il les considérait comme des frères appelés à partager les +richesses qu'il tenait de la bonté de Dieu. Quand Blaise devint grand, +il aida le comte dans l'administration de sa fortune, et devint son +homme de confiance, son conseiller intime. Jamais Blaise ne perdit +le respect qu'il devait à ses maîtres, qui étaient en même temps ses +meilleurs amis. Jules devint un jeune homme accompli; Hélène fut, en +grandissant, le modèle des jeunes personnes. + +Blaise reçut plusieurs lettres de son ancien maître. Jacques lui +proposa avec l'autorisation de son père, de venir prendre la direction +de leur maison; mais Blaise ne consentit jamais à quitter ses parents, +qui finirent leurs jours au service du comte. Il allait pourtant, tous +les ans, passer quelques jours près de Jacques, qui le voyait toujours +avec bonheur, et qui le questionnait beaucoup sur la famille du comte. +Un jour, Jacques exprima à Blaise le désir d'unir les deux familles +par le mariage de Jules avec sa soeur Jeanne, que Jules avait +rencontrée souvent dans le monde, à Paris. Il lui dit que toute sa +famille serait heureuse de ce mariage. Jules avait déjà exprimé le +même désir à Blaise; Jeanne était charmante et digne, sous tous les +rapports, d'entrer dans la famille du comte et de la comtesse de +Trénilly. + +Blaise, à son retour, rapporta au comte et à Jules les paroles qu'il +avait entendues. Le comte et Jules les reçurent avec joie, et cette +union, désirée par les deux familles, ne tarda pas à s'accomplir. + +Ce fut un heureux jour pour Blaise que celui qui ramena au château de +Trénilly la famille de M. de Berne. Jacques ne quittait presque pas +son ancien ami Blaise; tous deux étaient devenus des hommes, des +chrétiens solides. Jacques vit avec plaisir le respect dont Blaise +était entouré. C'était lui qui était l'arbitre de tous les démêlés du +pays; ce que M. Blaise avait décidé était religieusement exécuté. +On le citait comme exemple à tous les jeunes gens du village et des +environs; on recherchait son amitié, et on se sentait fier de son +approbation. + +Blaise lui-même se maria, à l'âge de vingt-huit ans; il épousa la +petite nièce du curé, qui lui apporta trente mille francs, dot +considérable pour sa condition; elle avait été demandée par des jeunes +gens bien plus riches et plus élevés en condition que Blaise, mais +elle les avait refusés, répétant toujours à son oncle qu'elle +n'épouserait que Blaise, dont les vertus et les qualités aimables +avaient fait sur elle une vive impression. Le comte se chargea de +la dot de Blaise, et la comtesse des présents de noce et de +l'ameublement. La dot fut une somme de quarante mille francs, ajoutée +à une jolie maison au bout du village, tout près du château. La +comtesse meubla la maison et donna à la mariée toutes ses belles +toilettes des fêtes et dimanches. + +Le repas de noce fut donné par le comte dans son château. + +Hélène, qui avait inspiré une grande estime et une vive affection à +un frère aîné de Jacques, et qui semblait partager ces sentiments, +consentit avec plaisir à devenir la compagne de sa vie. Ils vécurent +fort heureux pendant plusieurs années, après lesquelles Hélène eut la +douleur de perdre son mari. N'ayant pas d'enfants, elle résolut de se +consacrer entièrement au service des pauvres, en fondant des oeuvres +de charité. Elle établit une salle d'asile et une école dirigées +par des soeurs, elle les visitait souvent et y passait des heures +entières, aidée et accompagnée par ses parents. + +C'est ainsi que vécut toute cette famille chrétienne, heureuse et +unie, aimée et estimée de tous. + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE I.--LES NOUVEAUX MAITRES + +CHAPITRE II.--PREMIÈRE VISITE AU CHATEAU + +CHAPITRE III.--LA RÉPARATION ET LA RECHUTE + +CHAPITRE IV.--LE CHAT-FANTOME + +CHAPITRE V.--UN MALHEUR + +CHAPITRE VI.--VENGEANCE D'UN ÉLÉPHANT + +CHAPITRE VII.--LA MARE AUX SANGSUES + +CHAPITRE VIII.--LES FLEURS + +CHAPITRE IX.--LES POULETS + +CHAPITRE X.--LE RETOUR DE JULES + +CHAPITRE XI.--LE CERF-VOLANT + +CHAPITRE XII.--L'ACCENT DE VÉRITÉ + +CHAPITRE XIII.--LE REMORDS + +CHAPITRE XIV.--LES DOMESTIQUES + +CHAPITRE XV.--L'AVEU PUBLIC + +CHAPITRE XVI.--L'OBÉISSANCE + +CHAPITRE XVII.--LA CORRESPONDANCE + +CHAPITRE XVIII.--LA COMTESSE DE TRÉNILLY + +CHAPITRE XIX.--L'ENTORSE + +CHAPITRE XX.--L'ÉPREUVE + +CHAPITRE XXI.--LE GRAND JOUR + +CHAPITRE XXII.--CONCLUSION + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Pauvre Blaise, by Comtesse de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PAUVRE BLAISE *** + +***** This file should be named 11434-8.txt or 11434-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/4/3/11434/ + +Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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