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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La vie d'Ernest Psichari + +Author: Henri Massis + +Release Date: February 12, 2004 [EBook #11046] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI *** + + + + +Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + + + + + +</pre> + + + + + + +<h1>LA VIE D'ERNEST PSICHARI</h1><br> + +<h3>Par Henri Massis</h3> + +<center> +<img src="003a.png" alt="" style="width: 450px; height: 700px;"> +</center> + +<p style="color: rgb(102, 51, 255);"><b>NOTE DU TRANSCRIPTEUR: +Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre. +Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient des renvois au bas de page. Dans ce texte, ces notes ont été placées à la fin du paragraphe ou le renvoi apparait.</b></p> + + + + +<p>JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.—QUE FAIT-IL? +—IL EST PAR TERRE LES BRAS EN CROIX, AVEC LE +COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE +D'UN ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU +DE SAINT DOMINIQUE.—TU VOIS SON CORPS, +MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?—SAINT +DOMINIQUE L'ENVELOPPE DANS SON GRAND MANTEAU +AVEC LES AUTRES TONDUS.—PAUL CLAUDEL.</p> + + +<p>Voici nos destinées et voici notre chef. +Cette vie, soudain rompue dans sa +course rapide et dont la plénitude +incomparable semble vouloir restreindre la +brièveté tragique, ce n'est point seulement la +biographie d'un jeune homme qui chercha ses +modèles parmi les héros et les saints, c'est +l'histoire exemplaire de notre âge, c'est, +fraternellement soufferte, partagée, vécue, la +Passion de toute une jeunesse, avec elle accomplie +dans le sang de la plus belle mort.</p> + +<p>De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les +fièvres, tous les troubles, puis les espérances, le fier +redressement, la mission. Il prit sa part de ce sombre +tourment et de cette volonté grandiose: il voulut +tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si +sérieux et si brûlé de flamme qu'il jetait sa lumière +sur nos destins: il nous éclairait en se consumant. +C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours +en avance sur ses compagnons, Psichari +courait pour montrer la voie: et certains ne +comprirent qu'en mourant avec lui vers quel +terme glorieux il les voulait mener.</p> + +<p>Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat +d'âme, mais ce combat était celui-là même qui se +livrait dans l'âme de toute une race. Retracer son +histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est +prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables +vies qui se sont sacrifiées pour la France +et pour Dieu.</p> + +<p>Il fut notre modèle: il continuera de nous +enseigner et de nous secourir. Ce jeune homme +ivre de sacrifice, la France chrétienne peut l'invoquer +dans ses prières: il n'a vécu que pour elle, +il lui avait voué son esprit et son coeur; il lui a +donné sa chair juvénile. Ce héros grave et tendre, +qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement +désirée, ne cessera point de nous être fraternel.</p> + +<p>On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos +aînés, quand on vit le petit-fils de Renan, le fils +de Jean Psichari<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, abandonner ses cours de Sorbonne +pour élire la carrière des armes, mener une +action française dans la brousse africaine, exalter +par ses livres et par ses gestes les vertus de la +guerre. Dès l'abord, certains lettrés ne trouvèrent +dans cet enthousiasme qu'une manière de dilettantisme, +le dégoût d'une intelligence gorgée de paradoxes +audacieux et qui jouissait de l'extrême +barbarie comme d'autres de l'extrême civilisation. +Sous la prose fluide, chantante et harmonieuse de +<i>Terres de Soleil et de Sommeil</i> (1908) où ce +«revenant nouveau venu» célébrait la vie fruste +et primitive du désert, ils ne voulurent entendre +qu'un écho de l'enchanteur: ils s'y plurent comme +à un «mystérieux recommencement».</p> + +<p>Elle était pourtant bien opposante, la volonté +de ce jeune soldat, et l'<i>Appel des Armes</i> (1912) +le signifia avec violence. Ce qu'il voulait de toute +son énergie tendue, c'était <i>prendre contre son père +le parti de ses pères</i>,—formule saisissante où se +résume l'accablante obligation de notre jeunesse. +Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent +oublier la Loi, se rendre coupables de tous +les abandons, de toutes les ingratitudes. Mais il +faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit +reprise et que la petite lampe vacillante brille de +nouveau dans la maison<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.»</p> + +<p>Cette heure lui semblait être venue. Comme +tous ceux de son âge, Psichari en avait la certitude: +«Notre génération, nous écrivait-il, notre +génération—celle de ceux qui ont commencé +leur vie d'homme avec le siècle—est importante. +C'est en elle que sont venus tous les espoirs, et +nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut +de la France, donc celui du monde et de la civilisation. +Tout se joue sur nos têtes. Il me semble +que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront +de grandes choses, que de grandes choses se feront +par eux. Ils ne seront pas des amateurs ni des +sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à travers +la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.» Et parce +qu'il prenait une conscience nette de l'événement +qui dominerait nos vies, nous trouvions à méditer +sur l'aventure de cet officier, fils d'intellectuels. +Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier, +ce soldat au grand coeur qui réalisait tout ce +que nous souhaitions de posséder: goût de l'action, +désir du rêve... Et dans cette lente reprise +de nous-mêmes que nous accomplissions, nous +exaltions cette vie déjà si pleine, si riche de témoignages, +qui nous faisait oublier la laideur et les +misères où nous nous agitions, pour nous découvrir +les vertus qui seules donnent du prix à l'existence. +Lorsque Psichari nous revenait des continents +perdus, les yeux lavés par les horizons libres de +l'Afrique, c'est à ce solitaire que nous demandions +le mot de nos destinées, c'est lui que nous interrogions +sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous +attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient. +C'est ainsi qu'il nous avait restitué le sens des +vertus et de la gloire des armes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Nous devions à +son exemple une certaine tension de l'âme qui +nous avait aidés à rejeter les piperies d'un enseignement +meurtrier. Mais, sous cette fièvre de +l'action, nous sentions que se débattait une plus +grande misère, ce mal inconnu qui nous laissait +désemparés devant la vie, ce désir éperdu que la +vérité et la pureté ne fussent point que de vains +mots.</p> + +<p>N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre, +à vingt ans,«sans défense contre le mal, sans protection +contre les sophismes, errant sans conviction +dans les jardins empoisonnés du vice, mais en +malade et poursuivi par d'obscurs remords, chargé +de l'affreuse dérision d'une vie engagée dans le +désordre des sentiments et des pensées». Quelle +mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux +sur ce jeune homme qui suivait pourtant une route +oblique? Celui qui avait une fois rencontré son +regard, «ce regard pur, allant droit devant soi, +ce regard de toute clarté», celui-là découvrait +qu'Ernest Psichari avait une âme et qu'il «était +né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme +qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, +ni pour la colère». Nous sentions qu'il ne +se plaisait point comme tant d'autres à son mal. +Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y +faire?» Tout était en lui d'une telle ardeur, d'une +telle violence droite, qu'un jour viendrait où cette +passion se porterait vers l'unique objet de toute +recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse +et la candeur avec une pareille exigence, avec un +semblable emportement. Nous devinions dans +quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné, +mais tout nous avertissait qu'il n'était +pas fait pour le sacrilège: +chaque étape était +utile à son +coeur.</p> + + +<p>LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE +SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS LE +DÉSERT.—BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE +ET JE PARLERAI A SON COEUR—OSÉE, II, 14.</p> + + +<p>Parce qu'il savait déjà que «de grandes +choses se font par l'Afrique, qu'il pouvait +tout exiger d'elle et tout par elle exiger +de lui», Ernest Psichari partit pour la Mauritanie +au début de 1910. C'est sur les routes +du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde, +il avait versé son sang le meilleur d'adolescent +qu'il retournait pour monter, cette fois, vers de +plus pures grandeurs<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + +<p>Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme +juvénile et par cette grâce belliqueuse, le suivait à +travers les larges horizons de l'Adrar. Il nous +écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on +fasse encore oeuvre de soldat, où l'on vive militairement.... +C'est une terre toute chaude encore +du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud +de Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec +ses méharistes, glorieusement capturé une bande +de dissidents maures<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Mais bien peu eussent +deviné que c'était poussé par un obscur désir de +pardon, pour remonter à sa source, pour se racheter +de bien des misères, pour retrouver la vérité +non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé +dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action +intense de ce héros n'était qu'une manière de +«vie purgative» que Dieu imposait à une âme +qu'il s'était réservée.</p> + +<p>A l'exemple des Saints, voici un homme qui +fuit le tumulte des hommes pour devenir attentif +à son âme. La nature saharienne extrêmement +épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de +recueillement et de silence, va agir en quelque +sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici les facilités, +les expédients, toutes les complaisances du +monde ne jouent plus, mais répugnent et déçoivent. +Seul dans le grand vent des plaines, au +bout de la terre, au bout de la vie, «là où les +soucis sont hauts, là où l'on marche tout auprès +de l'éternité», il va apprendre un autre langage. +C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on +apprend à dire non, à dire je ne puis plus, à payer +le monde de négatives sèches et vigoureuses. On +ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...» +L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa +présence, pour lui dire du fond de son coeur: +«Seul et invisible témoin de mes sanglots et de +mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.» +De ce combat spirituel, «aussi brutal que la +bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses +risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari +nous a laissé le récit dans ce <i>Voyage du Centurion</i> +qu'on vient pieusement de nous découvrir<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. +Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la +rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment +reprise, c'est lui qu'il nous faut interroger +<a id="footnotetaga" name="footnotetaga"></a> +<a href="#footnotea"><sup>a</sup></a> +pour connaître les longues préparations de l'oeuvre +de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt habiter. +De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le +<i>Voyage du Centurion</i> prétend montrer comment +la Grâce, dans la vie frugale et saine des brousses +sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert, +écrivait-il à M. Trogan, le désert est une terre +bénie. Notre-Seigneur y est allé; des centaines de +religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais +dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne +manque que d'âmes attentives pour y recueillir la +voix de Dieu.—Ces études, écrites pour la +plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité +doctrinale, la sincérité d'une confession. Ce sont +simplement les pensées d'un homme qui, pendant de +longues années, a passionnément cherché la Vérité +et qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres +instants de bonne volonté, de la retrouver<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>».</p> + +<p class="ANOTE"><a id="footnotea" name="footnotea"></a><b>Note a:</b><a href="#footnotetaga"> (retour) </a> Nous le suivrons continûment et, pour +retracer cette préparation intérieure de la vie +chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne ferons +guère que le citer et le paraphraser.</p> + +<p class="ANOTE">E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique +par un scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir +et de noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de +l'action divine qui prépare et accomplit une conversion; et, par un +scrupule d'humilité, il lui répugnait de parler de lui-même.</p> + +<p class="ANOTE">Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, +au contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son +âme et ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa +vie, il continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était +voué.</p> + +<p>Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans +la confession de ce soldat qui, «sous le double +airain de la solitude et du silence», marche avec +confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à +son propre salut, avant de s'apitoyer sur sa misère, +avant de prier pour lui-même, c'est pour la +France qu'il prie, pour la France abandonnée et +douloureuse. C'est pour elle que son âme débordante +de charité demande grâce, c'est pour la +servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont +elle est d'élection le royaume, c'est pour remplir +plus exactement son mandat qu'il veut l'ordre de +l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la +France tout au long de son histoire.</p> + +<p>Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne, +Psichari avait montré à un de ses compagnons—un +jeune guerrier de l'Adrar—la magnifique +installation de télégraphie sans fil, si inattendue +dans ce pauvre bled saharien.</p> + +<p>—Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense +moteur qui ronflait, les Maures sont fous de vouloir +résister à des gens aussi riches et aussi puissants +que les Français.</p> + +<p>Le Maure resta un moment silencieux, puis +répondit gravement:</p> + +<p>—Oui, vous autres Français, vous avez le +Royaume de la Terre, mais nous, Maures, nous +avons le Royaume du Ciel<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p> + +<p>«Voilà une idée que les Maures ne devraient +pas avoir, écrivait alors Psichari à Mgr Jalabert, +et c'est un peu nous qui la leur avons donnée.» +Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la +construction de la cathédrale de Dakar<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>:</p> + +<p><i>«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec +les Musulmans d'Afrique, je me suis rendu +compte de la folie de certains modernes qui +veulent séparer la race française et la religion +qui l'a faite ce qu'elle est et d'où vient toute sa +grandeur. Auprès de gens aussi portés à la +méditation métaphysique que les Musulmans du +Sahara, cette erreur peut avoir de funestes +conséquences. J'en ai acquis la conviction. Nous +ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant +qu'ils connaîtront la grandeur de notre religion. +Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que +la puissance de notre foi s'imposera à leur regard. +Certes, nous n'avons plus des âmes de croisés et +ce n'est pas à la pensée d'aller combattre +l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad +ou l'Adrar va se réjouir. Pourtant j'ai vu des +camarades qui, dans leurs conversations avec les +Maures, souriaient des choses divines et faisaient +profession d'athéisme. Ils ne se rendaient pas +compte de combien ils faisaient reculer notre +cause et combien, en abaissant leur religion, ils +abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, +France et Chrétienté ne font qu'un. Ne nous +appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers +que «Français»? Et c'est une chose étrange +que ce soit eux qui viennent sur ce point nous +éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»</i></p> + +<p>C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau +que la fidélité. Et une pensée de très loin vient à +lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de fidélité, +pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant +de reniements dont il est coupable? Pourquoi, s'il +déteste le progrès infidèle, rejette-t-il Rome qui +est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde +l'épée immuable avec amour, pourquoi donc +détourne-t-il les yeux de l'immuable Croix? Si +absurde est cette infidélité, s'avouait-il à lui-même, +que «je n'ose même la confesser devant les Maures +et je leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma +lâcheté devant eux me fait comprendre combien, +malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»</p> + +<p>Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter +avec ses armes que les bienfaits d'une race +matériellement puissante. La France n'avait point +que des routes à frayer, des camps à bâtir, des +villes à construire dans ces terres mauritaniennes +où elle essayait de s'installer par la force. Elle +portait avec elle une âme, un principe spirituel et +cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en +doutait point. Aussi bien «il avait la certitude de +n'être pas le véritable héritier de cette dignité +française qu'il savait désormais être surtout une +dignité chrétienne». Il se rendait maintenant +compte qu'«il ne pouvait en aucune façon parler +pour la France dont il portait le nom jusqu'aux +extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il, +ceux qui n'ont pas la charge d'être les envoyés de +toute une nation! Heureux ceux qui ne portent +pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui, +il ne connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le +visage de la terre natale et la signification de son +nom béni.»</p> + +<p>Ainsi peut-on dire que la France déposa dans +cette âme le premier désir de Dieu. La première +prière qui monta sur la bouche de son serviteur, +c'est elle qui l'a suscitée. Ce n'est que plus tard +que le problème du salut individuel se posa pour +cet homme d'action. La première fois que Psichari +pense à Dieu, c'est en pensant à l'armée. Pour +l'instant il se dit: «Si je sers loyalement l'Eglise +et sa fille aînée la France, n'aurai-je pas fait tout +mon devoir? Vis-à-vis de l'Église, l'indifférence +n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi +est contre moi. Et je prends parti de toute mon +âme<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.»</p> + +<p>Voilà où en était Ernest Psichari au début de +1911. Tout en désirant la lumière surnaturelle de +la Grâce, tout en la demandant de toutes ses +forces, il était loin encore de la vie et de la vérité +chrétiennes <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. C'est à peu près l'état d'âme que +traduisent quelques pages de l'<i>Appel des armes</i> +qu'il terminait alors, et qu'une critique trop +pressée de conclure devait prendre pour un +témoignage décisif <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Son oeil n'était pas +encore assez fort pour se tourner au dedans de +lui-même: il n'allait que plus tard parvenir à son +coeur et il lui fallait attendre et souffrir pour +connaître la gloire de Celui qui de Sa Main +sanglante devait venir le chercher pour le conduire +vers elle.</p> + +<p>En France, Ernest Psichari avait laissé un +ami qui, lui aussi, avait dès l'abord cherché son +âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à +qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce. +Et cette voix fraternelle venait le presser dans sa +solitude: «Nous avons prié pour toi du haut de +la sainte montagne (la Salette). Il me semble +qu'elle pleure sur toi, cette Vierge si belle, et +qu'elle te veut. Ne l'écouteras-tu point?»</p> + +<p>Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La +vérité, il la voulait avec violence. Saisi par la noble +ivresse de l'intelligence, il demandait, d'abord, +«que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné, +que l'Église fût de toute certitude la gardienne +infaillible de la Vérité, que Marie fût en toute +réalité la Reine du Ciel». L'impatience de +connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le +bel équilibre de la raison chrétienne, mais le secret +des choses essentielles demeurait toujours étranger +à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait +de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès +l'abord, il s'empressait de reconnaître:</p> + +<p><i>Tout essai de libération du catholicisme est +une absurdité, puisque, bon gré, mal gré, nous +sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque +tout ce que nous avons de beau et de grand en +nos coeurs nous vient du catholicisme. Nous +n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés +de toute une éternité; et comme la science a été +fondée par des croyants, notre morale, en ce +qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi de cette +grande et unique source du christianisme, de +l'abandon duquel découle la fausse morale, +comme aussi la fausse science.</i></p> + +<p>Mais aussitôt il ajoutait:</p> + +<p><i>Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si +je puis dire cette chose absurde, un catholique +sans la foi. Je pensais à moi et assez tristement +en lisant cette belle page<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup>14:</sup></a> «Il semble qu'en +ce temps la vérité soit trop forte pour les âmes...» +et je me demandais si tu pouvais bien me tenir +rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant +que je déteste les gens que tu détestes et que +j'aime ceux que tu aimes et que je ne diffère guère +de toi qu'en ce que la grâce ne m'a pas touché. +La grâce! Voilà le mystère des mystères. Tu +vas me dire de ne pas tomber dans l'erreur +janséniste et que l'homme est libre et qu'il peut +par ses oeuvres sinon forcer, du moins provoquer +la grâce (je ne sais pas si je dis bien). Mais non, +je sens qu'arrivé au tournant où je suis, il n'y a +plus rien à faire qu'à, attendre. «Abêtissez-Vous», +me dit Pascal, mais c'est impossible: on ne +peut pas plus s'abêtir que se donner de l'intelligence. +Vais-je lire, apprendre? Mais les +disciples d'Emmaüs n'ont pas cru après l'enseignement +du Christ.</i> «Deum quem in Scripturae Sanctae +expositione non cognoverant, in panis fractione +cognoscunt», <i>dit saint Grégoire, dans une phrase +qui me fait rêver infiniment. Et nullement semblable +à l'aveugle qui ne demande pas la guérison, +j'appelle à grands cris le Dieu qui ne veut pas +venir<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>...</i></p> + +<p>Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle +méprise la négation et le doute: elle se fait humble +devant la vérité; elle participe déjà de sa tranquille +harmonie et de sa juste mesure. Elle se +connaît et elle connaît Dieu, et cela devant que +la grâce ait purifié son coeur. Mais il fallait qu'il +se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le +saint amour y fût attiré. Quoi de plus touchant +que l'humble soumission de cet esprit? Et Dieu +pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection +celui que ses seules forces naturelles poussaient +à l'aimer d'un tel désir?</p> + +<p>Son âme déjà avait gagné de la confiance, de +l'abandon. Plus tard, évoquant ce passé, il +dira <a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>: «Alors je ne croyais à rien, je vivais +comme un païen et pourtant je sentais l'irrésistible +invasion de la Grâce. Je n'avais pas la foi, +mais je savais que je l'aurais.» Car Ernest Psichari +avait, dès lors, entrevu la loi de son progrès intérieur +et les exigences de Dieu lui étaient claires. +De toutes ses forces, il aspirait à la perfection. +A cette heure, il le savait: il y a une hiérarchie +entre les âmes. «Et d'abord il y a des pensées +viles pour les coeurs mauvais. Et puis il y a des +pensées belles mais faciles, il y a de pauvres, de +misérables satisfactions spirituelles pour ces coeurs +qui ignorent profondément le mal, mais ne se +nourrissent que de vertus ordinaires.» Et ce +soldat, consumé dans le tourment de Dieu, levant +les yeux vers le ciel, s'écriait du fond de ses +ténèbres: «Quels sont ceux-ci qui s'avancent +portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des +flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de +la vertu, les assoiffés de la justice! Certes ils se +sont gardés des chutes grossières. Mais ils jugent +que c'est peu. Ils veulent cette pureté essentielle +qui est l'entrée dans l'intelligence supérieure. +Car tout est lié dans le système intérieur de +l'homme et la lumière profonde de ce qui est vrai +manquera toujours à qui ne se sera point fait un +coeur de cristal.»</p> + +<p>Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission +que Dieu lui réservait, celui qui souffrant encore +du «mal horrible de la terre», désirait de monter à +Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait +pour modèles de vie que les plus purs, que les +plus héroïques, comme élu, pressé, désigné +mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel +de ce coeur pressé par ses sanglots:</p> + +<p>«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les +dernières lumières de l'horizon, toutes les âmes +des apôtres, des vierges et des martyrs, avec +l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs. +Tous me font violence, m'enlèvent par la +force vers le Ciel supérieur, et je veux de tout +mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je +veux la chasteté qui les ceint et la piété qui les +couronne, je veux leur grâce et leur force. Je ne +m'arrêterai pas...»</p> + +<p>Et devant cette effusion si brûlante, devant ce +désir avide de la possession divine, nous nous +demandons comme il se le demandait à lui-même: +«N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet +homme qui désire un certain rejaillissement de +l'âme en lui, qui a soif de la vertu surnaturelle, +qui désire de vivre avec les anges et non plus avec +les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser +sans cesse et dont le coeur est si vaste +qu'il déborde les limites de la terre... Et n'appartient-il +pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse +préférence?»</p> + +<p>Pourtant les mots de la libération n'avaient +pas encore retenti. A ce cri pathétique dont le +silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu, +daignez voir cette misère et cette confidence. +Ayez pitié de l'homme qui est malade depuis +trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le +séjour en Mauritanie s'achevait: Psichari allait +rentrer en France sans connaître le riche plaisir de +la vérité et de sa possession. C'est seulement +sur la terre de ses ancêtres que +les paroles de rémission +devaient être +prononcées.</p> + + +<p>SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS +ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA MAISON, +IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE—SAINT PAUL</p> + + +<p>Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification +et de son attente, Paris réservait +à ce soldat d'autres tribulations, par +lesquelles Dieu l'éprouverait de définitive façon et +lui ferait payer les grâces dont il voulait le combler<a id="footnotetagb" name="footnotetagb"></a> +<a href="#footnoteb"><sup>b</sup></a>. +Quand nous revîmes Psichari, à la fin de +décembre 1912, il nous confia son angoisse, +celle-là même dont notre âme était justement +tourmentée. Après trois années de séparation, +nos coeurs fraternels se retrouvaient, travaillés +d'une pareille souffrance. Nous faisions à la vie +la même interrogation pressante, décisive, et nous +nous refusions à ce que notre destinée n'eût +aucun sens. Nous ne pouvions nous passer d'un +absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité des +doctrines et des belles idées que nos professeurs +nous avaient servies à profusion. «Nous cherchions +un maître, un maître de vérité», et pour +cela, nous étions prêts à changer nos existences, +mais non pas pour un système quel qu'il fût ... +Par quelle correspondance vraiment divine, ce +jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant +d'action et revêtu de gloire guerrière, nous +confiait-il ce même besoin que nous renoncions à +satisfaire dans la raison dépravée des modernes? +Tous les deux, sans confesser la foi catholique, +nous apercevions déjà, dans la beauté de l'Église, +l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions qu'il +n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, +que rien, dans la vaste et charnelle futilité +du temps présent, ne nous la procurerait. Nous +savions que l'Église seule était capable de nous +refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à +ses dogmes, bien plus, nous étions persuadés que +là seulement était la vérité. Nous savions tout cela +et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions +indécis devant le seuil de la maison de Dieu, +nous hésitions devant l'affirmation qui est la gloire +de l'Église. Et tous deux, nous nous déclarions, +cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce. +Tel est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest +Psichari faisait anxieusement à l'ami qui, plus +avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la +vraie science, l'avait assisté par la prière et qui +allait le presser, dans cet instant décisif, de se +laisser informer «par l'esprit ecclésiastique, qui est +le Saint-Esprit».</p> + +<p class="ANOTE"><a id="footnoteb" name="footnoteb"></a><b>Note b:</b><a href="#footnotetagb"> (retour) </a> Ici, nous cessons de suivre le <i>Voyage du Centurion</i>, +qui, riche +d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest Psichari, +s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons nos souvenirs +personnels, aidé de sa correspondance inédite.</p> + +<p>Nous avons vu, par ses méditations africaines, +à quelle haute ferveur Ernest Psichari avait déjà +pu s'élever, et de quelle charité sa contemplation +était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir +dans les régions de la prière, accomplir les actes +qui engagent et qui libèrent.</p> + +<p>Nous voici au point culminant de ce débat où +l'enjeu est une âme. Moment unique dont tout le +passé ne fut que la préparation secrète et où va +naître un homme nouveau qui portera témoignage +pour ses ancêtres et pour lui-même de la fidélité +reconquise. Dans la dureté du temps présent, +parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes, +dans la plus grande détresse des foyers, la voix du +Seigneur à nouveau se fait entendre: «Race +incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!» +Paroles d'indignation légitime dont cet enfant +meurtri ne sait comprendre que la tendresse incomparable ... +Prodige de la charité qui doucement le +ramène vers la maison de son âme ...</p> + +<p>Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une +grande consolation d'apprendre qu'il n'était pas +exclu de l'Eglise depuis sa naissance et que le +baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.</p> + +<p>Mais il se préoccupait de l'impression que sa +conversion éventuelle pourrait causer à sa mère. +Que de troubles, que d'incertitudes, que d'hésitations +encore à l'aube d'une journée qui allait être +si belle! Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:</p> + +<p><i>Il me semble</i>, écrit-il au confident de son âme, +<i>il me semble impossible que je continue bien +longtemps encore à regarder cette adorable +pensée chrétienne en étranger, et je me dis +qu'après avoir été aussi délaissé et avoir été +privé de tant de sacrements, il ne faut pas +s'étonner que la pente soit si dure à monter... +Ce qui me désespère, c'est cette vie de Paris +où le recueillement est impossible. J'étais infiniment +plus près du but en Mauritanie. Mais quel +malheur si je repartais là-bas, sans savoir les +prières qui m'ont tant manqué pendant ces dernières +années. Je crois que si j'étais dans le désert +en ce moment mon ignorance me serait positivement +insupportable. Et c'est ce qui fait que j'ai +tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière. +Mes lectures <a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> sont fiévreuses, désordonnées +et je n'en tire pas tout le prix que je devrais. +Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau, +voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant +davantage. Je sais bien maintenant que la prière +est ce qu'il y a de mieux, puisque je la commence +toujours sans goût et que je ne manque jamais +de l'achever dans la joie et la sérénité. Quelle +lointaine puissance ont donc ces mots pour agir +ainsi sur le coeur le plus dur et le plus +fermé<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>?</i></p> + +<p>Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait +plus longtemps se refuser à ce coeur affamé. La +grâce allait achever sur la terre de France +l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin +dans le désert, ne faisant intervenir qu'au dernier +moment,—une fois la préparation du coeur +terminée par Dieu seul,—des instruments +humains. Psichari n'avait plus qu'à demander à +être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives, +nous possédons un document unique, le journal où +une amie fraternelle prit soin de noter les principaux +moments de la conversion d'Ernest Psichari. C'est +ici le témoignage le plus direct: penchons-nous +sur ces feuillets débordants de piété et d'amour.</p> + +<p>18 janvier 1913.—<i>J... voit Ernest: il a le +langage d'un chrétien.</i></p> + +<p>21.—<i>J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il +demanderait peut-être bientôt à voir un prêtre.</i></p> + +<p>23.—<i>Visite d'Ernest: il nous paraît +troublé. Dimanche, il doit aller à la messe avec +J... à la cathédrale<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>; il se fait expliquer la +lecture de la messe.</i></p> + +<p>Dimanche 26.—<i>Ernest et J... vont ensemble +à la grand'messe; ils reviennent grandement +émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église +il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré +son aisance et sa piété. Il dit aussi: «La confession, +c'est un peu difficile, et surtout... le ferme +propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la +sainte Vierge. Il est visible que c'est la foi de +son baptême qui se réveille et agit. Spontanément, +il se décide à aller tous les dimanches à la +grand'messe. Le Père Clérissac<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> doit arriver +dans huit jours.</i></p> + +<p>Dimanche 2 février.—<i>Ernest et J... assistent +à la messe rue d'Ulm. Ernest est absorbé, peu +communicatif. J... revient inquiet.</i></p> + +<p>3 février.—<i>J... arrive avec Ernest vers +11 heures. Le Père Clérissac vers midi. Nous +sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. +Ernest est si simple, si franc, devant le Père... +Déjeuner plein d'émotion. Après le déjeuner, le +Père emmène Ernest au parc. Leur absence +dure deux heures pendant lesquelles nous ne +cessons de prier. Tout va se décider. Enfin ils +reviennent; et le Père nous expose le programme +arrêté qui nous remplit de joie: demain confession, +puis confirmation, le plus tôt possible, et dimanche +première communion; puis pèlerinage d'action +de grâces à Chartres.</i></p> + +<p><i>Ernest a absolument conquis le Père qui n'a +trouvé en lui aucune résistance, «une âme sans +un pli, toute pleine de foi.»</i></p> + +<p>Mardi 4 février.—<i>Le Père et Ernest arrivent +vers 4 heures. Notre petite chapelle est toute +parée; les cierges sont allumés, deux beaux +cierges intacts, bénis dimanche. +Agenouillé devant la statue de Notre-Dame +de la Salette, d'une voix forte—quoique très +ému—Ernest Psichari lit la profession de foi +de Pie IV et celle de Pie X. Le Père est +debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et +moi écoutons à genoux, tremblants d'émotion. +Après cette lecture, nous sortons et la confession +commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons +de prier.</i></p> + +<p><i>Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest +tout transformé, rayonnant de joie. C'est une +heure de béatitude pour tous.—«Vous voyez, +nous dit le Père, un homme tout à Dieu»... Et +qui est heureux, disons-nous. «Oh! oui, je suis +heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile +de le croire.—On sent déjà entre le Père et +Ernest une amitié tendre et profonde, sur laquelle +Ernest s'appuie avec joie.</i></p> + +<p><i>Après le départ d'Ernest, le Père nous dit +son admiration pour la bonté de Dieu, sa joie de +la réparation qui lui est faite, son amour pour +cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute +loyale et simple.</i></p> + +<p>Mercredi des Cendres, 5 février.—<i>Le Père +avec Ernest assistent à la bénédiction des Cendres +à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr Gibier +et fixent au samedi 8 février la date de la +confirmation. Ernest a un air touchant, heureux, +tout pénétré de la pensée de Dieu.</i></p> + +<p>Jeudi 6 février.—<i>Nous voyons Ernest avec +le Père. Ernest sent déjà qu'on le dira subjugué, +suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien +vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais +à la foi, ce serait par une action surnaturelle; +et comment une influence quelconque pourrait-elle +vous faire croire les dogmes catholiques et +procurer cette illumination?»</i></p> + +<p><i>Ernest doit prendre le nom de Paul à la +confirmation, en réparation des outrages de +Renan à saint Paul</i>.</p> + +<p>Mardi 7 février.—<i>Le Père a vu Ernest à +Paris. Ernest le ravit par sa droiture et l'ouverture +entière de son âme a la foi. Il ne cesse et +nous ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est +bon et que tout cela est beau!»</i></p> + +<p>Le samedi 8 février, Ernest Psichari fut confirmé +par Mgr Gibier, dans la chapelle du petit +séminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante +d'ardeur contenue, il récita le <i>Credo</i>, dont il +scanda une à une les syllabes latines. Après la +confirmation, l'évêque de Versailles lui demanda +son âge. «Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps +perdu», répondit notre ami. Et s'inclinant filialement +sous la bénédiction du prélat, il lui dit pour +exprimer le drame qui venait de se jouer entre +Dieu et lui: «Monseigneur, il me semble que +j'ai une autre âme<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>». Le lendemain, Ernest +Psichari fit sa première communion à la Chapelle +des Soeurs de la Sainte Enfance: puis il partit +pour Chartres en pèlerinage. A son retour, il +confiait au P. Clérissac: «Je sens que je donnerai +à Dieu tout ce qu'il me demandera.»</p> + +<p>Tous ceux qui furent alors les témoins de ces +événements admirables, tous ont été frappés de +la joie qui soudain l'habita. Désormais, E. Psichari +vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de +l'amour qui connaît et épouse son objet, et qui +trahit tout ce qu'il y a de véritable charité dans +une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté +du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, +notre frère avait quelque chose de lumineux, de +confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande +liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà, +d'«innocence enfantine» où il vivait et qui faisait +pressentir les grands desseins à quoi Dieu le +prédestinait.</p> + +<p>Une chose aussi nous causait de l'étonnement: +il semblait qu'Ernest Psichari fût entré dans la +vie chrétienne de plain-pied, sans préparation, +sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût +été catholique depuis toujours. Cette âme, hier +encore ignorante des communications de la +sagesse divine, semblait en être soudain remplie et +sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien +appris: il inventait ses prières et elles se trouvaient +être celles-là même que l'Eglise avait répandues +sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles, +il s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si +simple de vous aimer!»</p> + +<p>Ce qui frappe, en effet, c'est la plénitude de +vie surnaturelle qui surgit en lui. Tout de suite, +il s'était tourné vers le Christ et c'est de lui qu'il +attendait la vérité et le bonheur. Chaque jour, il +communiait et tendait vers la Croix toutes ses +puissances<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> +<a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<p><i>C'est une découverte adorable, écrivait-il au +P. Clérissac<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> +<a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, que celle que je fais en ce +moment, c'est une douce et cruelle reconnaissance +et il n'est point d'office où je ne verse +d'abondantes larmes devant le Maître que j'ai +si longtemps crucifié, que la France elle-même +crucifie à toute heure.</i> Et encore: <i>J'ai pu +m'approcher tous les matins de la Sainte Table +et je l'ai fait avec courage, comptant sur la miséricorde +de Notre-Seigneur, pour me pardonner +les faiblesses qui me rendent si indigne de recevoir +son corps et m'en remettant entièrement à +elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on +est le plus abattu que l'on doit désirer avec +le plus d'amour l'Eucharistie et, quant à moi, +c'est à ces heures-là que je me tourne avec le +plus de confiance vers le Maître à qui je suis +désormais<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> +<a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</i></p> + +<p>Nul ne fut plus que Psichari un homme de +prière; nul n'en eut davantage le don. Ses travaux +d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était prétexte +d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, +avoir suivi avec lui le mouvement de la liturgie +pour savoir quels étaient l'amour et la force de ses +oraisons. Chaque jour, il disait l'office de la Vierge +jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il +n'ait longuement méditée: il avait même composé +pour le Rosaire une suite de proses. Ces élévations, +il les commençait dans les larmes, tant la +douleur le poignait de ses fautes passées, tant il +sentait en lui-même de ruines et de ténèbres, de +révoltes et de luttes. Et de chacune d'elles montait +cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église +qui m'a accueilli au plus fort de ma détresse? +Jésus, Marie, je vous supplie de m'éclairer, de +me donner la force d'être sans partage au pied de +la Croix, uniquement attentif à vos ordres<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a> +<a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.» +Et l'oraison s'achevait dans la joie, sous le désir +enflammé qu'y répandait l'espérance éternelle. +Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier, +bien plus, «la position normale de la créature +qui veut se tenir à sa place sous son Créateur». +Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand +souci de ce soldat chrétien.</p> + +<p>Mais il savait aussi que la place où la Providence +l'avait mis sur la terre était un poste où il +devait être un exemple, où les privilèges reçus +imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au +fond de lui-même combien l'engageaient +les dons magnifiques qu'elle lui avait réservés. +D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre +grâces pour tout ce que Dieu lui avait offert. Au +reste, nul être n'aimait autant à se donner: car, +plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour +de Jean qui habitait son coeur.</p> + +<p>Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de +cette âme choisie, la volonté profonde qui dirigea +sa destinée, ce qui donne soudain tout son sens +et son sublime au drame intérieur que nous résumons. +Voilà le point où cette vie se transfigure et +prend quelque chose de saint: vingt-neuf années +douloureuses n'avaient été souffertes que pour +aboutir à cette vocation.</p> + +<p>Dès qu'il connut par lui-même les joies de la +Lumière, Ernest Psichari n'eut qu'une pensée: +donner sa vie pour réparer l'offense que son +grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre +de réparation, il s'était promis de se consacrer au +Seigneur. Il voulait dire la messe, cette messe jadis +abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle +délaissé pour les parvis humains, avoir part +à ce Calice, être prêtre à tout jamais, reprendre +la place, le précepte et le mandat qu'un des siens +avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager +les peines sous lesquelles ce père de sa chair s'affligeait, +hâter sa délivrance, lui sacrifier son coeur +filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été le +Dieu de leurs pères.</p> + +<p>Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta +ouvertement les doctrines, les erreurs de Renan; +il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela +n'est un scandale que pour des esprits sans piété +véritable. Qu'un fils se désole à l'idée que l'âme +de son père soit perdue pour une autre vie, qu'il +connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que +ce fils mette toute son ardeur à réparer ses torts +jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à l'holocauste +de son âme, et qu'il place son espoir dans la +miséricorde de la Bonté Infinie, quoi de plus +touchant? Nous atteignons ici le point le plus +haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que +ce jeune homme offre pour réconcilier à Dieu +celui qui l'engendra. Quel aïeul fut jamais pleuré +de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta +un plus parfait témoignage, jamais la charité ne +fut plus magnanime qu'en cette âme de fils; jamais +l'espérance ne s'y maintint d'une plus fervente +tendresse.</p> + +<p>Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux +lui assura, un jour, que l'âme de Renan, au +moment de paraître devant Dieu, avait peut-être +été allégée de ses fautes par la prière de quelque +carmélite, par les larmes de quelque contemplatif +très humble...</p> + +<p>Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre +grand-père n'est pas sauvé? Dieu seul est capable +de juger les consciences. Nul d'entre nous n'a le +droit de mettre des limites à la miséricorde du +Père céleste. Qui sait si, mystérieusement, en +vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est pas +réconcilié avec le Maître de ses premières +années? Qui sait même, si ce n'est pas lui qui +vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages +qu'il a pu faire aux âmes<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> +<a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>?»</p> + +<p>Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la +foi qui permettait un tel espoir... Pour lui, fils de +la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il n'ait donné +son être pour que le père prodigue ne fût point +banni de la maison de tous ses désirs<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> +<a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>!</p> + +<p>Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait +à se détourner de la voie large du monde +pour s'engager dans l'étroit sentier de la perfection. +La componction de son coeur, son amour +de l'obéissance qu'il tenait d'un esprit tout +ensemble militaire et très humble, tout l'y prédestinait. +Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive +de la parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux. +Le Christ était son chef: il attendait ses ordres. +Mais là encore la Providence réservait à +Ernest Psichari une suite de grandes épreuves et +de poignantes incertitudes, qu'il allait subir d'une +âme pleine de paix et d'abandon.</p> + +<p><i>J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au +P. Clérissac, j'attends simplement que le Seigneur +me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi +et viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera +demandé me pèse; j'ai peur, je ne me sens pas +prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra me +rendre et j'entends clairement cette voix intérieure +qui me dit l'adorable parole toujours présente:</i> +«Alius te cinget et ducet quo tu non vis.» +<i>Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et +non la mienne</i>.</p> + +<p>Dès l'abord, Ernest Psichari ne douta point +qu'il ne dût être quelque jour le serviteur de cet +ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait +déjà de toute son âme et dont la «règle joyeuse» +lui convenait si bien<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> +<a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. Il y avait, en effet, chez ce +militaire, une volonté d'apostolat qui l'empêchait +d'être purement contemplatif. Dans le premier +moment de sa conversion, il avait commencé par +réciter l'office bénédictin. «Non, je ne puis +continuer, nous avouait-il, je sens que je suis +dominicain.» Enfin, c'était un fils de saint Dominique +qui l'avait confessé, puis qui l'avait reçu +dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913, au +couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute +certitude, il pensait qu'il devait à l'intercession de +saint Dominique «ce renouvellement de son +âme<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> +<a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>».</p> + +<p>Aussi bien, quand il voulut entreprendre le +récit des choses admirables que le Saint-Esprit +avait accomplies dans son coeur, c'est saint Dominique +qu'il invoque pour obtenir le véritable +esprit de l'Ordre:</p> + +<p><i>Oui, mon ambition est haute, écrivait-il le 30 janvier +1914 à propos du</i> Voyage du Centurion, +<i>bien haute pour un ouvrier de la onzième heure +qui sans doute devrait se borner à l'humble étude +des maîtres. Mais je ne sais quelle force me +pousse: il me semble qu'il reste à faire, dans le +domaine de la pure littérature, un livre vraiment</i> +dominicain, <i>autant que ce livre peut être écrit par +un laïc et un écrivain. Pourquoi n'écrirais-je pas +ce livre? Le dernier, le plus infime des serviteurs +de saint Dominique ne peut-il pas, par une prière</i> +continue, <i>obtenir cet esprit de foi et de vérité, et +surtout ce véritable esprit d'apostolat qui fait +considérer, à chaque phrase que l'on écrit, l'utilité +spirituelle plutôt que la vaine beauté de l'art?</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> +<a href="#footnote30"><sup>30</sup></a></p> + +<p>Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie +et la détourner pour un instant des hautes préoccupations +qui l'agitaient. Son congé achevé, Ernest +Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg. +Nul ne mettait à son métier plus de ferveur. +Entre tous les devoirs du chrétien, c'est le devoir +d'état que ce soldat était porté d'instinct à placer +le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes +responsabilités qui pèsent sur le plus humble des +chefs: il s'y consacrait avec amour. C'est plein +d'allégresse qu'il reprit, en juin 1913, le chemin +du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, +ses canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un +être nouveau qui revenait parmi les siens. Il ne +devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à +leur manière, ne sont-ils pas «des couvents +d'hommes»? «Même habitude de se donner +corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota +la ressemblance, même besoin de se dévouer; +pareils usages de gravité, de retenue et de +silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa +double vie de militaire et de chrétien.</p> + +<p><i>J'ai retrouvé à Cherbourg, écrivait-il au P. Clérissac, +le milieu sain et réconfortant que j'avais +quitté, il y a plus de trois ans, et revu avec joie +mes camarades. Ils suivent une belle route bien +droite, bien tracée. Ils sont loin de bien des compromissions +de l'époque. C'est un grand malheur +qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grâce. +Beaucoup d'entre eux, la plupart, seraient près +peut-être de la mériter, s'ils avaient seulement +quelques mouvements de bonne volonté. Que +notre Divin Maître daigne les éclairer: qu'il me +donne aussi la force de montrer le bon exemple, +de faire un peu de bien à ces braves gens</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> +<a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p> + +<p>Chargé de service et d'occupations de toutes +sortes, Psichari se sentit privé de bien des secours. +Il se rappelait avec une triste émotion le temps +où il pouvait, chaque matin, s'approcher de la +Sainte Table et dire tout entier le <i>Diurnal</i>: «Il +me faut faire une bien petite place au Bon Dieu, +s'écriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, +mes actions et mes pensées, faisant confiance pour +le reste à sa divine miséricorde<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> +<a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.»</p> + +<p>Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son +arrivée à Cherbourg, Ernest Psichari avait rendu +visite au curé de cette paroisse qui porte le nom +très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait +demandé de faire partie de la Conférence de +Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé dès l'aube, +il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait +l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis +le soir, dans sa chambre, devant <i>l'Annonciation</i> +de Memling, près de la bibliothèque où il avait +réuni les <i>Méditations</i> et les <i>Élévations</i> de Bossuet, +les <i>Confessions</i>, les oeuvres de saint Jean de +la Croix, de sainte Catherine de Sienne et de sainte +Mechtilde, il travaillait et il priait. L'écrivain +notait, pour nous autres, les mouvements de son +coeur sous le doux envahissement de la Lumière; +et, à travers les antiennes et les répons de son +office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur +la France et sur son armée quelques-unes des +faveurs dont il se sentait indigne.</p> + +<p>Psichari goûtait alors une quiétude sans mélange: +le bonheur rayonnait dans son être. Parfois, il se +demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce que +le Bon Dieu veut au juste de moi<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> +<a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>?» Et tranquille, +il se répondait à lui-même: «Je l'ignore, +mais c'est dans une grande paix et un vrai calme +que j'attends la manifestation de sa volonté. +L'exact discernement et la vraie force ne seront +pas refusés, j'en ai une ferme confiance, pour +mon humble prière.»</p> + +<p>A l'automne de 1913, Psichari partit pour +les manoeuvres du Sud-Ouest. Un jour où son +régiment se trouvait au repos, il fit pour un +patronage une conférence sur l'Eucharistie et +la fréquente communion. Quel ne fut pas +son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs +quelques-uns des canonniers de sa batterie!</p> + +<p>Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup +de joie lui devaient venir de ce voyage à travers +la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait +à un prêtre<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a> +<a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> qu'il avait rencontré au hasard d'un +cantonnement:</p> + +<p><i>Comment ne pas voir que cette terre est bénie +entre toutes, qu'elle est et restera toujours la terre +de l'humble fidélité et que c'est elle qui portera +toujours la plus riche moisson?... J'admire toute +cette grâce qui rayonne à travers la terre de +France, j'admire qu'après tant d'efforts, après +tant de persécutions, la petite lampe vacille encore +au fond du temple et qu'elle suffise encore à +éclairer le monde.</i></p> + +<p>Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il +avait vues: la piété de nos prêtres:</p> + +<p><i>Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu +m'en donne la force, que notre clergé est admirable, +qu'il est pénétré des plus mâles vertus +chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a +jamais été. Au village comme à la ville, le presbytère +est le seul endroit où se réfugie l'intelligence,—car +je n'appelle pas de ce nom la +pauvre intelligence dépravée des intellectuels,—le +seul où il y ait vraiment de la vie, le seul où +l'on soit assuré de trouver toujours non seulement +des hommes de coeur, mais des hommes ayant la +plus fine compréhension de toutes choses, le sens +le plus droit, la raison la plus déliée. On dit qu'il +n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise +le permettait, je dirais bien qu'il y en a et où +ils sont.</i></p> + +<p>Et ces réflexions, par une pente naturelle, le +ramenaient à lui-même, à l'atroce destinée de +celui qui appartenait à ce clergé admirable, et +qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française. +Il se sentait à nouveau travaillé du désir de +réparation qui grandissait en son coeur, et j'imagine +que c'était là le sujet de ses entretiens à +Cherbourg, avec un fidèle ami, cet abbé Bailleul<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a> +<a href="#footnote35"><sup>35</sup></a> +qu'il interrogeait sur son propre avenir. +Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance +celui qui voyant en lui des marques de vocation +certaine, lui parla un jour du sacerdoce. Est-ce à +dire que son âme cessait d'entendre l'appel de +saint Dominique? Non point; mais la longueur +des études théologiques l'effrayait, et surtout la +peine que sa décision causerait à sa mère et l'obligation +où il serait de vivre loin d'elle, car il +l'aimait et l'admirait entre toutes. Enfin, <i>il +était pressé de dire la messe</i>—toujours le même +désir sublime de reprendre la place abandonnée. +Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est +avant tout le sacerdoce. Dieu vous veut, provisoirement +du moins, parmi les prêtres séculiers.» +Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce +conseil avec un débordement de joie: Oui, être +un simple curé de campagne, comme son grand-père +l'eût été, vivre dans quelque presbytère très +simple de basse Bretagne, retourner fidèlement, +minutieusement, sur les voies abandonnées et, +d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la +vocation exacte, aller au séminaire...</p> + +<p>C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest +Psichari fit visite au supérieur du grand séminaire +d'Issy. Le parc et la chapelle étaient intacts et +tels que Renan les décrit en ses <i>Souvenirs d'enfance +et de jeunesse</i>. Il retrouva la froide charmille +janséniste du dix-septième, les longues +allées solitaires, et c'est avec une grande émotion +qu'il vit ces endroits mêmes où son «malheureux +grand-père» avait prié.</p> + +<p>Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, +directeur au grand Séminaire, rencontra +le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu +la visite du petit-fils de Renan... <i>Il entrera chez +vous.</i>» Il semble bien, en effet, que ce pèlerinage +à Issy n'ait fait que confirmer Ernest Psichari +dans son dessein de se donner à saint Dominique. +Toujours est-il que son frémissement intérieur ne +s'était pas apaisé:</p> + +<p><i>Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est +de continuer cette existence d'oubli et de reniement +qui est la mienne, écrivait-il alors<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> +<a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Il +faudra pourtant un jour que cela change, car +Dieu ne se lassera-t-il pas à la fin de tout donner +sans rien recevoir?</i></p> + +<p>Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, +finit, après avoir longuement hésité, par acquérir +la certitude que la vocation de ce jeune homme +était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, +il fut convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait +pas immédiatement et qu'il irait d'abord +prendre ses grades en théologie à +Rome, au Collège Angélique, +et comme +auditeur +libre.</p><br> + +<p><b>NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, +SAINT AUGUSTIN</b></p><br> + + + +<p>Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il +destinait à son enfant et le sacrifice pour +lequel, dans sa pitié pour la France, +il réserverait ce soldat, fils de Dominique. +Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari allaient +être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre, +de réaliser la double vocation qui partageait +son coeur, de s'immoler à la terre de ses +pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest +Psichari allait offrir pour le service de la Patrie +est en même temps un témoignage rendu à Dieu, +un holocauste véritable, «librement consenti et +consommé en union avec le sacrifice de l'autel<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a> +<a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>». +Ernest Psichari partit le second jour de la guerre +avec le 2^e régiment d'artillerie coloniale. En +quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul: +«Je vais à cette guerre comme à une croisade, +parce que je sens qu'il s'agit de défendre les deux +grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»</p> + +<p>Le 20 août, il écrit à sa mère<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a> +<a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>: «Nous allons +certainement à de grandes victoires et je me repens +moins que jamais d'avoir toujours désiré la guerre, +qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur +de la France. Elle est venue à l'heure et de la +manière qu'il fallait. Puisse la Providence ne pas +nous abandonner dans cette grande et magnifique +aventure<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> +<a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>!»</p> + +<p>Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> +<a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>, +après être resté douze heures sous un feu +épouvantable, Ernest Psichari fut tué net d'une +balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit: +«Vers six heures, j'aperçus le lieutenant Psichari +sous un arbre, près de ses pièces, soutenant le +capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui +vers l'ambulance et le laissa à la porte, <i>pour +retourner à sa pièce</i>. À ce moment les Allemands +arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le lieutenant +était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle +que les Allemands formaient autour de lui, +se pencher soit sur son canon, soit sur un blessé et +tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon +et glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont +été frappés du calme de son visage: autour de +ses mains était enroulé son chapelet<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> +<a href="#footnote41"><sup>41</sup></a> qu'il avait +pu saisir.</p> + +<p>À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait +à la vie et à la gloire. Ernest Psichari y est +entré, suivi d'une héroïque milice de jeunes +martyrs qui lui ont fait au Ciel +la plus belle cohorte +qu'il ait jamais +conduite.</p> + + +<p>NOTES +ET +DOCUMENTS</p> + +<p class="FTNOTE"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Grec par son père et tout ensemble «français, latin, +breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique +des Renan et le sang protestant des Scheffer, Ernest +Psichari fut, par ses origines et la gloire de sa famille +dans le siècle, profondément mêlé aux événements spirituels +de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère +morale où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce +serait du même coup évoquer tout un âge qui se reconnut +en Renan comme en celui qui l'avait engendré. Il ne +nous appartient point de le faire et nous nous bornerons +ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels +de la jeunesse d'Ernest Psichari.</p> + +<p>Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit +ses études aux lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit +ans, il publiait des vers subtils, à la manière de +Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle d'Ary Renan, +son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait +Spinoza et Bergson.</p> + +<p>Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité +de dispensé, accomplir une année de service militaire.</p> + +<p>L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure +cet idéalisme qu'une culture toute sceptique avait failli +corrompre. Dès son arrivée à la caserne, il sentit avec +une vivacité extraordinaire qu'il était fait pour vivre là, +que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque chose +où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son +réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient +d'action, le sergent Psichari change d'arme et passe +dans l'artillerie coloniale comme simple canonnier. Bien +vite, il reçoit les galons de maréchal des logis.</p> + +<p>Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission +pour le Congo. Alors commence la vie héroïque et libre +qui réalise tous les rêves de sa jeunesse et donne à son +être sa première raison et son premier but.</p> + +<p>Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père, +Psichari va, pendant de longs mois, marcher sous des +cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent la Sangha, +parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé +que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des +troupeaux de boeufs, le long des fleuves; il combat, +marche des journées, des nuits entières, s'enivre de solitude +et d'action.<a id="footnotetagc" name="footnotetagc"></a> +<a href="#footnotec"><sup>c</sup></a></p> + +<p class="ANOTE"><a id="footnotec" name="footnotec"></a><b>Note c:</b><a href="#footnotetagc"> (retour) </a> C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari +reçut la médaille militaire (1908).</p> + +<p class="FTNOTE">En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il +semblait nous dire, ce maréchal des logis, que nous avions +connu étudiant en Sorbonne: «Je ne suis plus un jeune +bourgeois, occupé des travaux de mon état; je suis un +homme en qui ne demeurent plus que des sentiments +frustes et primitifs.» Et nous qui le regardions faire, +comme nous enviions déjà sa destinée!</p> + +<p>Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il +sortit sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme +officier qu'il partit, cette fois, pour la Mauritanie: il y +devait rester jusqu'en décembre 1912. Voilà le moment +où nous avons entrepris de raconter sa vie.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la +<i>Maison</i>.</p> + + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre à Agathon; Cf. <i>Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui</i></p> + +<p>À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me +semble que tous les traits que vous notez doivent nous +mener, un jour, à de la gloire guerrière et, pour tout +dire, à une revanche dont nous ne devons jamais +détourner nos regards.»</p> + +<p>Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore +ces propos: «Ce serait singulièrement rabaisser la foi +patriotique que de la croire fonction de la barbarie et de +l'inculture; ce serait aussi vouloir nous ramener au point +de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux entreprises +de la vie pratique.—Quoi que nous fassions, nous mettrons +toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est +nécessaire, quand on songe à la haute mission de la race +française, à la grande élection qui domine toute son +histoire...»</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions +noté ce <i>réveil de l'héroïsme</i> et, invoquant déjà l'exemple +d'un Psichari, nous écrivions:</p> + +<p>«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent +nos aînés devait les conduire soit au pessimisme, soit au +scepticisme. Ils devaient pratiquement aboutir à l'anarchie +idéologique, à toutes les confusions morales. L'affaire +Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est en +réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils +ont fait l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition +dreyfusienne, ils ont vu avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme +étaient la conséquence de leurs doctrines +et avec une simplicité douloureuse, malgré l'apparente +victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre défaite. +Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et +de vous avertir.»<a id="footnotetagd" name="footnotetagd"></a> +<a href="#footnoted"><sup>d</sup></a></p> + +<p CLASS="ANOTE"><a id="footnoted" name="footnoted"></a><b>Note d:</b><a href="#footnotetagd"> (retour) </a>Charles Péguy.</p> + +<p>«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous +vient aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée +jeune homme de notre âge. C'est d'une famille où +l'intelligence semblait devoir s'épuiser après avoir donné +ses fleurs les plus rares que part le conseil de vertu et de +renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on croyait vacillante, +c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari, sous-lieutenant +d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), +qui la passe à notre génération.</p> + +<p>«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon +de vingt-cinq ans qui, abandonnant ses études de +Sorbonne, partit à deux reprises pour mener une action +française dans la brousse africaine, pour donner à la +France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle +abdication n'empêchera jamais qu'il n'ait été par elle, et +par elle seule, arraché à la barbarie». Mais je me contenterai +de citer quelques pages que le brigadier Psichari +rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit au +sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. +Ce sont là des paroles qu'il faut que l'on connaisse. +Puissent-elles déterminer des vocations héroïques! +Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:</p> + +<p>«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres +maudites. Mais nous y venons aussi pour nous faire du +bien à nous-mêmes. L'Afrique est un des derniers refuges +de l'énergie nationale, un des derniers endroits où nos +meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les +dernières consciences fortes ont l'espoir de trouver un +champ à leur activité tendue.» Ce noble pays révéla à +ce soldat français les vertus de la guerre: «Nous reviendrons, +dit-il, à l'opinion du peuple qui est la guerre. De +l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême civilisation... +Mais qui sait si, par un retour fréquent dans +l'histoire humaine, nous ne reviendrons pas au point +d'où nous sommes partis? ... Il vient une heure où la +violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu naturel +d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient +une heure où la bonté même cesse d'être féconde +et devient amollissante et lâche. Alors la guerre +n'est plus qu'un indicible poème de sang et de beauté.»<a id="footnotetage" name="footnotetage"></a> +<a href="#footnotee"><sup>e</sup></a></p> + + +<p class="ANOTE"><a id="footnotee" name="footnotee"></a><b>Note e:</b><a href="#footnotetage"> (retour) </a> Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme». +Mais que +ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous, +grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.</p> + +<p>Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: +«Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement +on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non +pour conquérir une province. Non pour exterminer une +nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes +existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En +vérité, nous faisions la guerre pour la guerre, sans nulle +autre idée, pour l'amour de l'art... Nous la faisions par +un naturel besoin de nous dépenser et de nous imposer, +parce que c'était notre loi, notre raison secrète, notre +foi.»</p> + +<p>«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui +traverse les pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, +cet été, dans l'âme de maints jeunes hommes; j'ai vu dans +leurs yeux briller un secret désir...»</p> + +<p>Nous devions, deux années encore, attendre l'événement +qui emploierait cette passion ...</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son +<i>Victor Marie, comte Hugo</i>, nous montre Psichari dans +une teriba de cent mètres carrés, au milieu du désert, +avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à ce qu'il +nous assure, ne comprenait que: les <i>Pensées</i> de Pascal, +les Sermons de Bossuet, le <i>Règlement d'artillerie de +montagne</i>, la <i>Table de logarithmes</i> de Dupuy, et un +exemplaire de <i>Servitude et grandeur militaires</i> auquel +Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique bagage +littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si +bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq +petits livres qui n'étaient autres que des <i>cahiers</i> de Péguy +lui-même.</p> + +<p>Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle +lettre de Psichari, datée de Moudjeria:</p> + +<p>«Voici une terre qui est parfaitement romantique et +triplement romantique: par sa nature, son aspect physique, +par le caractère de ses habitants et par l'action +que nous y exerçons encore. Histoire de brigands, assassinats, +combats épiques, pillages, sombres intrigues, tout +cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout +conspire à cette impression. Les aspects du pays, qui ne +sont guère <i>jolis</i>, ont cependant une beauté qui leur +vient d'un tragique puissant, une beauté sans grâce, mais +bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust. +«Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, +du montueux Tagant et de ses cirques de rochers +noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du noir Assaba, +toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude +squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de +chameau et des troupeaux nomades. Les Maures de ces +contrées désolées sont parmi les plus rudes guerriers qui +soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir plus d'une fois, +et nous le feront encore sentir, vraisemblablement. Cette +noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique +(il y a ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle +de l'Islam avaient pourtant rejetés et confinés en Perse +sur les bords de l'Euphrate) et qui se ramifie vers l'est +jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta du Tagant +s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger), +présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué +et où pourtant la simplicité des moeurs est restée grande, +où l'ardeur du sang primitif est restée vierge. Ces gens +d'esprit très cultivé généralement, retors en politique, +habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont jusqu'au +mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni +dévore en ce moment un traité de mystique arabe sur la +«prédestination» que lui a prêté le capitaine commandant +le Cercle), ces gens, tout en même temps sont des gueux, +vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des +mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de +coeur et vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. +«C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de +nous installer par la force de nos armes, et c'est un des +derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat, où l'on +vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine +pour nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute +chaude encore du sang français.»</p> + + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest +Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:</p> + +<p>«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations +intéressantes qui se sont déroulées avec une grande +rapidité. Il s'agissait d'aller nous montrer à Tichitt, ksar +important situé à 200 kilomètres Est de Fort-Coppolani, +et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds. +L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des +derniers repaires des dissidents de Mauritanie, et leur +hôtellerie ordinaire.</p> + +<p>«Le 10 décembre, je procédais—dans un coin étonnant +de l'Adrar—à l'arrestation d'un chef, quand je +reçus par un courrier rapide l'ordre de me rendre au +peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y +arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que +le colonel Patey qui venait prendre le commandement de +la reconnaissance sur Tichitt.</p> + +<p>«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant +d'ailleurs à toute allure, comme le permettait la +légèreté de la troupe: rien que des troupes méharistes et +cent hommes à pied.</p> + +<p>«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de +l'Adrar, sous les ordres du capitaine Beugnot), part en +avant-garde, fait une marche forcée jusqu'à Tichitt, et y +tombe le 13 au matin, sur un paquet de dissidents. Sept, +parmi lesquels des chefs importants, sont tués. L'ancien +sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda, +blessé, est fait prisonnier. Gros succès, grand effet moral +sur les Maures.</p> + +<p>«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le +peloton méhariste du Tagant. Le 15, le colonel me donnait +le commandement d'un razzi de vingt hommes, avec +mission d'aller ramasser des campements dans les dunes +du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon +maître, et j'en profite pour faire des opérations sinon +fructueuses au point de vue général, du moins intéressantes +pour moi, parce que je suis en contact avec des +marabouts fanatiques que je fais causer.</p> + +<p>«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient +prendre fin quand j'eus le bonheur de tomber sur une +bande de dissidents. Je les atteignais, le 21, dans un +chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact +très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué +chez moi, après une journée éreintante, mais honorable.»</p> + +<p>C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant +Ernest Psichari fut cité à l'ordre du jour de l'armée. +On trouve un beau récit de ce combat dans <i>l'Appel des +Armes</i>, pages 309 et suivantes.</p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voir <i>l'Illustration</i>, numéro de Noël 1915. Le +<i>Voyage du Centurion</i> vient de paraître en volume à la +librairie Conard, avec une préface de Paul Bourget.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Lettre à Ed. Trogan, <i>Le Correspondant</i>, 25 novembre +1914.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).—-Cet épisode +est rapporté dans le <i>Voyage du Centurion</i>.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest +Psichari écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui +avait envoyé son livre l'<i>Action française et la religion +catholique:</i></p> + +<p>«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les +sacrements, j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie, +en véritable enfant de l'Église. Feinte, artifice +ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé l'Église avant +d'y croire ne le dira.»</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a>Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).</p> + + +<p><a id="footnote12" name="footnote1"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Lettre à Ed. Trogan <i>(loc. cit.)</i>.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de +Versailles dans l'article qu'il a consacré à la mémoire +d'Ernest Psichari (<i>Le Correspondant</i>, 25 novembre +1914).</p> + +<p>Ernest Psichari, à propos de son <i>Appel des Armes</i>, dit +de ce «pauvre livre» qu'il date «du temps où il +attendait sans rien faire pour s'en rendre digne la +lumière qui guérit et qui sauve».</p> + +<p>La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que +son roman paraissait dans l'<i>Opinion,</i> notre ami eut le +dessein d'arrêter la publication en volume. Après beaucoup +d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac, il +consentit à le publier, par un humble souci de vérité et +pour «montrer les préparations éloignées de l'oeuvre +divine dans une âme encore fermée».</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Cf. Maritain, <i>La Science moderne et la raison</i> +(Revue de philosophie, 1910).</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Lettre inédite à M. Maritain, datée de Zoug (Mauritanie), +15 juin 1912.</p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac, 8 février 1914.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Psichari lisait particulièrement alors l'<i>Action</i>, de +Blondel; et déjà la <i>Vie spirituelle et l'Oraison,</i> la <i>Vie +de saint Dominique</i>, le Catéchisme des enfants et surtout +le Missel dont il fit une véritable étude.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Lettre inédite à M. Maritain.</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> À la cathédrale de Versailles.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Le P. Clérissac, des Frères prêcheurs, mort en +novembre 1914, quelques jours après avoir appris la fin +d'Ernest Psichari.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Cf. Mgr Gibier, art. cité.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Cf. <i>Le Voyage du Centurion</i>: «Maxence n'a +d'autre raison pour aller à Dieu que Jésus, ni d'autre +raison, ni d'autre moyen. Il ne peut avoir aucune certitude +en dehors de Jésus. Et il ne peut avoir d'autre +accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même et Homme en +même temps.»</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac, mercredi des Cendres, +1913.</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au +P. Clérissac, de s'émerveiller des joies de la vie chrétienne: +«Que sont, écrit-il le jour de la Sainte-Trinité +(1913), que sont les petites misères du corps à côté de +ce rayonnement d'espérance qui nous force de tomber à +genoux, dès qu'un peu de solitude nous est laissée? Si +tout le monde savait ce qu'est la vie d'un chrétien, nous +ne verrions plus de ces malheureux qui refusent obstinément +le Paradis qui leur est offert. Que ne puis-je leur +faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie à +chaque fois que je m'approche de mon Dieu!» Et il +ajoutait: «Vous m'avez appris, mon bien-aimé Père, +qu'il n'y a, comme disait sainte Angèle, qu'un livre +à lire: la Croix. Puissé-je maintenant l'écrire, ce même +livre, mais au dedans de moi-même, pour réparer tant +d'années d'ignorance et mériter les grâces qu'il a plu à +Notre Seigneur de m'envoyer.»</p> + +<p>Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le <i>Centurion</i>, +E. Psichari disait à M. Paul Bourget: «C'est un +tremblement que d'écrire en présence de la Très Sainte +Trinité.»</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Ses lettres de ce temps-là sont pleines de pareils +scrupules: «Dites-moi, écrit-il au P. Clérissac, dites-moi +ce qu'il faut que je fasse pour remercier le Bon Dieu; +dites-moi comment je peux lui rendre une partie de ce +qu'il me donne, car je reçois beaucoup et ne rends rien, +de sorte que je ne suis pas loin d'être accablé par le +poids de sa miséricorde.»</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Le R.P. Janvier.</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne +de Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on +parlât devant lui de son grand-père sans le respect +convenable. Et il pensait aussi que sa culpabilité a été +sans doute atténuée, dans une mesure que seul Dieu peut +connaître, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune +forte nourriture cléricale, aucune formation philosophique +et théologique vraiment sérieuse ne lui fut donnée.</p> + +<p>La théologie dogmatique et la philosophie rationnelle +étaient, au début du XIXe siècle, complètement abandonnées +par l'enseignement des séminaires. Songeons que +Renan n'eut d'autre théodicée que la pauvre «philosophie +de Lyon», oeuvre janséniste du XVIIIe siècle; puis +on lui fit lire sans discernement Thomas Reid, les Écossais, +qu'on mélangeait avec le cartésianisme mitigé du cours. +Il n'étudia jamais saint Thomas, dont la scolastique lui +apparaît barbare et «enfantine», au regard de la «scolastique +cartésienne» qu'enseignaient ses professeurs. +Bref, nulle direction philosophique.</p> + +<p>Ainsi ses maîtres cartésiens, loin de lui montrer combien +la raison est nécessaire à la foi, s'efforcèrent, au contraire, +de le convaincre de ce qu'a «<i>d'antichrétien la confiance +en la raison</i>». Le jeune clerc était passionné de recherche +intellectuelle, et ils lui répondaient: «Tout ce qu'il y a +d'essentiel est trouvé», l'empêchant de mettre dans sa foi +les légitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse +opposition entre la science et la religion, où devait se +désespérer tout le siècle, c'est chez eux que Renan, dès +l'abord, la rencontre. «Ce n'est pas la science qui sauve +les âmes.» Propos juste sans doute, mais mal entendu et +qu'il allait retourner contre ceux-là mêmes qui le +formulaient.</p> + +<p>Privée de l'intelligence qui discerne l'essence et qui +maintient l'intégrité, la foi de Renan abandonnée à +elle-même et soumise aux caprices instables du sens +individuel, était exposée à toutes les aventures. Déjà +chancelante, ne trouvant plus rien où se prendre, elle +allait dégénérer en un idéalisme de plus en plus +imprécis, pour aboutir à cette négation: «Le +christianisme n'est peut-être qu'une rêverie.»</p> + +<p>Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance +des grandes disciplines intellectuelles de la science +divine, de la vraie philosophie chrétienne, une des +causes des erreurs de Renan, atténuant peut-être, dans +une certaine mesure, sa responsabilité.</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> À Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest +Psichari parmi les membres de la fraternité du Saint-Sacrement.</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Lettre au P. Clérissac. Là-dessus la correspondance +d'Ernest Psichari abonde en témoignages. Le jour de la +Sainte-Trinité, fête particulièrement dominicaine, il +écrivait: «J'ai prié avec plus d'ardeur que jamais pour +l'Ordre auquel, vous le savez, appartient déjà tout +mon coeur.»</p> + +<p>Et ailleurs: «Il est de toute certitude que je dois à +l'intercession de saint Dominique ce renouvellement de +mon âme que j'ai si bien senti, il y a quelques jours. Car +il a coïncidé avec le moment où vous m'avez permis, +pour mon éternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et +de m'unir ainsi à vos prières.»</p> + +<p>Et enfin: «Je prie pour l'Ordre dont je désirerais tant +être un jour le bien humble et bien indigne serviteur.»</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.—-Chaque page du +manuscrit du <i>Voyage du Centurion</i> est surmontée de la +croix dominicaine.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac (8 février 1914).</p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> M. l'abbé Tournebise.</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> M. l'abbé Bailleul, vicaire à l'église de la Sainte-Trinité +à Cherbourg.</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Maritain, <i>La Croix</i>, 19 novembre 1914.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Dans cette même lettre à sa mère, Ernest +Psichari écrivait: «Mon commandement, si modeste qu'il +soit, me donne les plus grandes satisfactions; j'ai autour +de moi une bande de gaillards très fiers de marcher à +l'ennemi et très décidés à se conduire en braves gens.»</p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Quelques mois auparavant, Psichari écrivait, en +effet: «Il faut que la France fasse la guerre, si elle veut +reprendre complètement sa place dans le monde.»</p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Près de Neufchâteau (Belgique).</p> + +<p>De ce combat du 22 août 1914, l'un des rares survivants, +prisonnier en Allemagne, a fait le beau récit que +l'on va lire: «Engagés, ce jour-là, avec les 1er et 2e +marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment exploré +par la cavalerie, lancés beaucoup trop en avant pour +compter sur aucun secours, cernés dès les premières +heures de la journée par un ennemi très supérieur en +nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement notre +vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, +quelques-uns ont pu s'échapper, de l'artillerie personne. +À sept heures du soir, après être restés douze heures +sous un feu épouvantable, il ne restait plus qu'un +charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons +étaient hors de service, après avoir consommé toutes les +munitions, les chevaux étaient éventrés, la moitié du +personnel était hors de combat. Les survivants, à la nuit, +étaient faits prisonniers par les Allemands... Les hommes +ont été d'une bravoure sans égale; pas un n'a bronché. +Alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous, pas un n'a +flanché: ils ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre.»</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Nous possédons sur la mort d'Ernest Psichari +plusieurs versions différentes, entre lesquelles il ne nous +appartient pas de choisir. Le médecin-major B... la rapporte +de manière assez différente:</p> + +<p>«Le soir du 22 août, écrit-il, vers six heures, j'étais +en train de panser des blessés au poste de secours établi +dans la première maison du village de Rossignol. Cette +maison, isolée des autres, était au centre même des +batteries.</p> + +<p>«Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant +le 3e groupe. L'appel était si pressant, que je +courus dans le couloir au-devant du capitaine; à ce +moment un fantassin allemand que je vis agenouillé de +l'autre côté de la route tira, blessant mortellement dans +l'ambulance même le capitaine déjà blessé à la jambe. +Or, mon infirmier (le canonnier Millot, de la 1re batterie) +m'affirme qu'une ou deux minutes avant il venait +de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre fils soutenant +le capitaine: ils étaient entourés, à quelques mètres, +par les Allemands qui, à ce moment, sur ce point, arrivaient +presque jusqu'à nos pièces. Les munitions épuisées, +les servants tués à leur poste, beaucoup de pièces +s'étaient tues, c'était l'agonie dernière de notre beau +régiment.</p> + +<p>«Psichari est tombé à la place même où mon infirmier +venait de le voir.</p> + +<p>«À cet instant précis le poste de secours prenait feu; +je dus mettre mes blessés à l'abri dans la cave: mais si +je n'ai pu assister Psichari à ses derniers moments, je puis +cependant vous donner la certitude qu'il n'a pas souffert +et est mort dans la sérénité absolue de sa foi chrétienne.»</p> + +<p>Dans une autre lettre, M. le médecin-major B... revient +sur la sérénité du jeune héros à cette minute suprême:</p> + +<p>«Mort le soir d'une défaite, Ernest Psichari n'a pas +une minute désespéré de la victoire finale, la seule qui +compte. Je n'ai pu recueillir de ses propres lèvres l'aveu +de cet espoir certain: mais cette foi dans le succès final +avec laquelle nous étions tous partis, je l'ai retrouvée le +lendemain, intacte, chez tous nos blessés et, certes, ce +n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises +beaucoup plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui +eût douté, alors que personne ne doutait. Rien n'est +donc venu assombrir sa fin de soldat. Ceux qui l'ont vu +plus tard ont été frappés du calme de ses traits; autour +de ses mains était enroulé un chapelet»<a id="footnotetagf" name="footnotetagf"></a> +<a href="#footnote1"><sup>f</sup></a></p> + +<p class="ANOTE"><a id="footnotef" name="footnotef"></a><b>Note f:</b><a href="#footnotetagf"> (retour) </a> Citée par M. Maurice Barrés <i>(Écho de Paris</i>, 24 décembre).</p> + +<p>Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit:</p> + +<p>«Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que +son capitaine. Nous avons passé un après-midi côte à +côte. C'est lui qui commandait la pièce où je me trouvais. +Le soir, à cinq heures, en voulant sauver la pièce, +il a été fauché par les mitrailleuses.»</p> + +<p>Un autre de ses compagnons écrit:</p> + +<p>«Au moment de sa chute, Psichari était au pas de gymnastique +et souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se +précipita immédiatement pour le relever, mais déjà il +avait cessé de vivre. Il avait été frappé d'une balle à la +tempe.»</p> + +<p>Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de +bataille, près de la route de Brévannes à Rossignol, aux +côtés du capitaine Cherrier, de l'aspirant Thiébaut, de +deux autres officiers et de vingt-cinq de ses canonniers. +Tous ont reçu les honneurs militaires.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<br><br><br> + + +<p><i>Voici nos destinées...</i></p> + +<p><i>Parce qu'il savait déjà...</i></p> + +<p><i>Si l'Afrique avait été le lieu...</i></p> + +<p><i>Mais Dieu...</i></p> + +<i>Notes et Documents</i> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI *** + +***** This file should be named 11046-h.htm or 11046-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/4/11046/ + +Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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