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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11046 ***
+
+Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
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+[Illustration]
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+LA VIE D'ERNEST PSICHARI
+
+Par Henri Massis
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+NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
+Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre.
+
+Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient
+des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont été placées à
+la fin du paragraphe ou le renvoi apparaît.
+
+
+
+
+JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES
+BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN
+ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON
+CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE
+DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.
+
+
+Voici nos destinées et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue
+dans sa course rapide et dont la plénitude incomparable semble vouloir
+restreindre la brièveté tragique, ce n'est point seulement la biographie
+d'un jeune homme qui chercha ses modèles parmi les héros et les saints,
+c'est l'histoire exemplaire de notre âge, c'est, fraternellement
+soufferte, partagée, vécue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle
+accomplie dans le sang de la plus belle mort.
+
+De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les fièvres, tous les
+troubles, puis les espérances, le fier redressement, la mission. Il prit
+sa part de ce sombre tourment et de cette volonté grandiose: il voulut
+tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si sérieux et si brûlé
+de flamme qu'il jetait sa lumière sur nos destins: il nous éclairait en
+se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en
+avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et
+certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux
+il les voulait mener.
+
+Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'âme, mais ce combat
+était celui-là même qui se livrait dans l'âme de toute une race.
+Retracer son histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est
+prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont
+sacrifiées pour la France et pour Dieu.
+
+Il fut notre modèle: il continuera de nous enseigner et de nous
+secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chrétienne peut
+l'invoquer dans ses prières: il n'a vécu que pour elle, il lui avait
+voué son esprit et son coeur; il lui a donné sa chair juvénile. Ce héros
+grave et tendre, qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement
+désirée, ne cessera point de nous être fraternel.
+
+On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aînés, quand on vit le
+petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours
+de Sorbonne pour élire la carrière des armes, mener une action française
+dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les
+vertus de la guerre. Dès l'abord, certains lettrés ne trouvèrent dans
+cet enthousiasme qu'une manière de dilettantisme, le dégoût d'une
+intelligence gorgée de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extrême
+barbarie comme d'autres de l'extrême civilisation. Sous la prose fluide,
+chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)
+où ce «revenant nouveau venu» célébrait la vie fruste et primitive du
+désert, ils ne voulurent entendre qu'un écho de l'enchanteur: ils s'y
+plurent comme à un «mystérieux recommencement».
+
+Elle était pourtant bien opposante, la volonté de ce jeune soldat, et
+l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait
+de toute son énergie tendue, c'était _prendre contre son père le parti
+de ses pères_,--formule saisissante où se résume l'accablante obligation
+de notre jeunesse. Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent
+oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les
+ingratitudes. Mais il faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit
+reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la
+maison[2].»
+
+Cette heure lui semblait être venue. Comme tous ceux de son âge,
+Psichari en avait la certitude: «Notre génération, nous écrivait-il,
+notre génération--celle de ceux qui ont commencé leur vie d'homme
+avec le siècle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les
+espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut de la
+France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos
+têtes. Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront de
+grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront
+pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à
+travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3].» Et parce qu'il
+prenait une conscience nette de l'événement qui dominerait nos
+vies, nous trouvions à méditer sur l'aventure de cet officier, fils
+d'intellectuels. Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier, ce
+soldat au grand coeur qui réalisait tout ce que nous souhaitions de
+posséder: goût de l'action, désir du rêve... Et dans cette lente reprise
+de nous-mêmes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie déjà si
+pleine, si riche de témoignages, qui nous faisait oublier la laideur et
+les misères où nous nous agitions, pour nous découvrir les vertus qui
+seules donnent du prix à l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des
+continents perdus, les yeux lavés par les horizons libres de l'Afrique,
+c'est à ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinées, c'est
+lui que nous interrogions sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous
+attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il
+nous avait restitué le sens des vertus et de la gloire des armes[4].
+Nous devions à son exemple une certaine tension de l'âme qui nous avait
+aidés à rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous
+cette fièvre de l'action, nous sentions que se débattait une plus grande
+misère, ce mal inconnu qui nous laissait désemparés devant la vie, ce
+désir éperdu que la vérité et la pureté ne fussent point que de vains
+mots.
+
+N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre, à vingt ans,«sans
+défense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant
+sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade et
+poursuivi par d'obscurs remords, chargé de l'affreuse dérision d'une
+vie engagée dans le désordre des sentiments et des pensées». Quelle
+mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme
+qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois
+rencontré son regard, «ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard
+de toute clarté», celui-là découvrait qu'Ernest Psichari avait une âme
+et qu'il «était né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme
+qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la
+colère». Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres à
+son mal. Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y faire?» Tout
+était en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour
+viendrait où cette passion se porterait vers l'unique objet de toute
+recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec
+une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions
+dans quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné, mais tout nous
+avertissait qu'il n'était pas fait pour le sacrilège: chaque étape était
+utile à son coeur.
+
+
+LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS
+LE DÉSERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON
+COEUR--OSÉE, II, 14.
+
+
+Parce qu'il savait déjà que «de grandes choses se font par l'Afrique,
+qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui», Ernest
+Psichari partit pour la Mauritanie au début de 1910. C'est sur les
+routes du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait
+versé son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,
+cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].
+
+Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme juvénile et par cette
+grâce belliqueuse, le suivait à travers les larges horizons de l'Adrar.
+Il nous écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on fasse encore
+oeuvre de soldat, où l'on vive militairement.... C'est une terre toute
+chaude encore du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud de
+Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses méharistes,
+glorieusement capturé une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu
+eussent deviné que c'était poussé par un obscur désir de pardon, pour
+remonter à sa source, pour se racheter de bien des misères, pour
+retrouver la vérité non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé
+dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce
+héros n'était qu'une manière de «vie purgative» que Dieu imposait à une
+âme qu'il s'était réservée.
+
+A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes
+pour devenir attentif à son âme. La nature saharienne extrêmement
+épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de recueillement et de
+silence, va agir en quelque sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici
+les facilités, les expédients, toutes les complaisances du monde ne
+jouent plus, mais répugnent et déçoivent. Seul dans le grand vent des
+plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, «là où les soucis sont
+hauts, là où l'on marche tout auprès de l'éternité», il va apprendre un
+autre langage. C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on apprend
+à dire non, à dire je ne puis plus, à payer le monde de négatives sèches
+et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...»
+L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa présence, pour lui dire
+du fond de son coeur: «Seul et invisible témoin de mes sanglots et de
+mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.» De ce combat spirituel,
+«aussi brutal que la bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses
+risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laissé le
+récit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous
+découvrir[7]. Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la
+rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment reprise,
+c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaître les longues
+préparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt
+habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le _Voyage du Centurion_
+prétend montrer comment la Grâce, dans la vie frugale et saine des
+brousses sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert, écrivait-il
+à M. Trogan, le désert est une terre bénie. Notre-Seigneur y est allé;
+des centaines de religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais
+dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne manque que d'âmes
+attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces études, écrites
+pour la plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité doctrinale, la
+sincérité d'une confession. Ce sont simplement les pensées d'un homme
+qui, pendant de longues années, a passionnément cherché la Vérité et
+qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonté,
+de la retrouver[8]».
+
+[Note a: Nous le suivrons continûment et, pour retracer cette
+préparation intérieure de la vie chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne
+ferons guère que le citer et le paraphraser.
+
+E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un
+scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de
+noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de l'action divine qui
+prépare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilité, il
+lui répugnait de parler de lui-même.
+
+Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au
+contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son âme et
+ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il
+continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était voué.]
+
+Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat
+qui, «sous le double airain de la solitude et du silence», marche avec
+confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à son propre salut,
+avant de s'apitoyer sur sa misère, avant de prier pour lui-même, c'est
+pour la France qu'il prie, pour la France abandonnée et douloureuse.
+C'est pour elle que son âme débordante de charité demande grâce, c'est
+pour la servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont elle est
+d'élection le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat
+qu'il veut l'ordre de l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la
+France tout au long de son histoire.
+
+Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne, Psichari avait montré
+à un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique
+installation de télégraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled
+saharien.
+
+--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,
+les Maures sont fous de vouloir résister à des gens aussi riches et
+aussi puissants que les Français.
+
+Le Maure resta un moment silencieux, puis répondit gravement:
+
+--Oui, vous autres Français, vous avez le Royaume de la Terre, mais
+nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9].»
+
+«Voilà une idée que les Maures ne devraient pas avoir, écrivait alors
+Psichari à Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnée.»
+Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la
+cathédrale de Dakar[10]:
+
+_«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans
+d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes
+qui veulent séparer la race française et la religion qui l'a faite ce
+qu'elle est et d'où vient toute sa grandeur. Auprès de gens aussi portés
+à la méditation métaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur
+peut avoir de funestes conséquences. J'en ai acquis la conviction.
+Nous ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant qu'ils connaîtront la
+grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que
+la puissance de notre foi s'imposera à leur regard. Certes, nous n'avons
+plus des âmes de croisés et ce n'est pas à la pensée d'aller combattre
+l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad ou l'Adrar va se
+réjouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations
+avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession
+d'athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient
+reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils
+abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et Chrétienté ne
+font qu'un. Ne nous appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers que
+«Français»? Et c'est une chose étrange que ce soit eux qui viennent sur
+ce point nous éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»_
+
+C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau que la fidélité. Et une
+pensée de très loin vient à lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de
+fidélité, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements
+dont il est coupable? Pourquoi, s'il déteste le progrès infidèle,
+rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde
+l'épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il les yeux de
+l'immuable Croix? Si absurde est cette infidélité, s'avouait-il à
+lui-même, que «je n'ose même la confesser devant les Maures et je
+leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma lâcheté devant eux me fait
+comprendre combien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»
+
+Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que
+les bienfaits d'une race matériellement puissante. La France n'avait
+point que des routes à frayer, des camps à bâtir, des villes à
+construire dans ces terres mauritaniennes où elle essayait de
+s'installer par la force. Elle portait avec elle une âme, un principe
+spirituel et cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en doutait
+point. Aussi bien «il avait la certitude de n'être pas le véritable
+héritier de cette dignité française qu'il savait désormais être surtout
+une dignité chrétienne». Il se rendait maintenant compte qu'«il ne
+pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom
+jusqu'aux extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il, ceux qui
+n'ont pas la charge d'être les envoyés de toute une nation! Heureux ceux
+qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui, il ne
+connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le visage de la terre natale
+et la signification de son nom béni.»
+
+Ainsi peut-on dire que la France déposa dans cette âme le premier désir
+de Dieu. La première prière qui monta sur la bouche de son serviteur,
+c'est elle qui l'a suscitée. Ce n'est que plus tard que le problème du
+salut individuel se posa pour cet homme d'action. La première fois que
+Psichari pense à Dieu, c'est en pensant à l'armée. Pour l'instant il
+se dit: «Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille aînée la
+France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-à-vis de l'Église,
+l'indifférence n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est
+contre moi. Et je prends parti de toute mon âme[11].»
+
+Voilà où en était Ernest Psichari au début de 1911. Tout en désirant la
+lumière surnaturelle de la Grâce, tout en la demandant de toutes ses
+forces, il était loin encore de la vie et de la vérité chrétiennes [l2].
+C'est à peu près l'état d'âme que traduisent quelques pages de l'_Appel
+des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressée de
+conclure devait prendre pour un témoignage décisif [l3]. Son oeil
+n'était pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-même: il
+n'allait que plus tard parvenir à son coeur et il lui fallait attendre
+et souffrir pour connaître la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante
+devait venir le chercher pour le conduire vers elle.
+
+En France, Ernest Psichari avait laissé un ami qui, lui aussi, avait dès
+l'abord cherché son âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à
+qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce. Et cette voix
+fraternelle venait le presser dans sa solitude: «Nous avons prié pour
+toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle
+pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne
+l'écouteras-tu point?»
+
+Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La vérité, il la voulait
+avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il
+demandait, d'abord, «que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné, que
+l'Église fût de toute certitude la gardienne infaillible de la Vérité,
+que Marie fût en toute réalité la Reine du Ciel». L'impatience de
+connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le bel équilibre de
+la raison chrétienne, mais le secret des choses essentielles demeurait
+toujours étranger à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait
+de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès l'abord, il
+s'empressait de reconnaître:
+
+_Tout essai de libération du catholicisme est une absurdité, puisque,
+bon gré, mal gré, nous sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque
+tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du
+catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés
+de toute une éternité; et comme la science a été fondée par des
+croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi
+de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel
+découle la fausse morale, comme aussi la fausse science._
+
+Mais aussitôt il ajoutait:
+
+_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette
+chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais à moi et assez
+tristement en lisant cette belle page[14]: «Il semble qu'en ce temps
+la vérité soit trop forte pour les âmes...» et je me demandais si tu
+pouvais bien me tenir rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant que
+je déteste les gens que tu détestes et que j'aime ceux que tu aimes et
+que je ne diffère guère de toi qu'en ce que la grâce ne m'a pas touché.
+La grâce! Voilà le mystère des mystères. Tu vas me dire de ne pas tomber
+dans l'erreur janséniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses
+oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grâce (je ne sais pas si je
+dis bien). Mais non, je sens qu'arrivé au tournant où je suis, il n'y a
+plus rien à faire qu'à, attendre. «Abêtissez-Vous», me dit Pascal,
+mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abêtir que se donner de
+l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaüs
+n'ont pas cru après l'enseignement du Christ._ «Deum quem in Scripturae
+Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt»,
+_dit saint Grégoire, dans une phrase qui me fait rêver infiniment.
+Et nullement semblable à l'aveugle qui ne demande pas la guérison,
+j'appelle à grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._
+
+Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle méprise la négation et
+le doute: elle se fait humble devant la vérité; elle participe déjà de
+sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connaît et elle
+connaît Dieu, et cela devant que la grâce ait purifié son coeur. Mais il
+fallait qu'il se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour
+y fût attiré. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet
+esprit? Et Dieu pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection
+celui que ses seules forces naturelles poussaient à l'aimer d'un tel
+désir?
+
+Son âme déjà avait gagné de la confiance, de l'abandon. Plus tard,
+évoquant ce passé, il dira [l6]: «Alors je ne croyais à rien, je vivais
+comme un païen et pourtant je sentais l'irrésistible invasion de la
+Grâce. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais.» Car
+Ernest Psichari avait, dès lors, entrevu la loi de son progrès intérieur
+et les exigences de Dieu lui étaient claires. De toutes ses forces,
+il aspirait à la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une
+hiérarchie entre les âmes. «Et d'abord il y a des pensées viles pour les
+coeurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles mais faciles, il y a
+de pauvres, de misérables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
+qui ignorent profondément le mal, mais ne se nourrissent que de vertus
+ordinaires.» Et ce soldat, consumé dans le tourment de Dieu, levant
+les yeux vers le ciel, s'écriait du fond de ses ténèbres: «Quels sont
+ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
+flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés
+de la justice! Certes ils se sont gardés des chutes grossières. Mais
+ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui
+est l'entrée dans l'intelligence supérieure. Car tout est lié dans le
+système intérieur de l'homme et la lumière profonde de ce qui est vrai
+manquera toujours à qui ne se sera point fait un coeur de cristal.»
+
+Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui réservait,
+celui qui souffrant encore du «mal horrible de la terre», désirait de
+monter à Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour
+modèles de vie que les plus purs, que les plus héroïques, comme élu,
+pressé, désigné mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel de ce
+coeur pressé par ses sanglots:
+
+«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les dernières lumières de
+l'horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs,
+avec l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs. Tous me font
+violence, m'enlèvent par la force vers le Ciel supérieur, et je veux de
+tout mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je veux la chasteté
+qui les ceint et la piété qui les couronne, je veux leur grâce et leur
+force. Je ne m'arrêterai pas...»
+
+Et devant cette effusion si brûlante, devant ce désir avide de la
+possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait à
+lui-même: «N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet homme qui
+désire un certain rejaillissement de l'âme en lui, qui a soif de la
+vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges et non plus avec
+les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser sans cesse
+et dont le coeur est si vaste qu'il déborde les limites de la terre...
+Et n'appartient-il pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse
+préférence?»
+
+Pourtant les mots de la libération n'avaient pas encore retenti. A ce
+cri pathétique dont le silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu,
+daignez voir cette misère et cette confidence. Ayez pitié de l'homme qui
+est malade depuis trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le séjour
+en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans
+connaître le riche plaisir de la vérité et de sa possession. C'est
+seulement sur la terre de ses ancêtres que les paroles de rémission
+devaient être prononcées.
+
+
+SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA
+MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE--SAINT PAUL
+
+
+Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification et de son attente,
+Paris réservait à ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu
+l'éprouverait de définitive façon et lui ferait payer les grâces dont
+il voulait le combler [b]. Quand nous revîmes Psichari, à la fin de
+décembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-là même dont notre âme
+était justement tourmentée. Après trois années de séparation, nos coeurs
+fraternels se retrouvaient, travaillés d'une pareille souffrance. Nous
+faisions à la vie la même interrogation pressante, décisive, et nous
+nous refusions à ce que notre destinée n'eût aucun sens. Nous ne
+pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité
+des doctrines et des belles idées que nos professeurs nous avaient
+servies à profusion. «Nous cherchions un maître, un maître de vérité»,
+et pour cela, nous étions prêts à changer nos existences, mais non pas
+pour un système quel qu'il fût ... Par quelle correspondance vraiment
+divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant
+d'action et revêtu de gloire guerrière, nous confiait-il ce même besoin
+que nous renoncions à satisfaire dans la raison dépravée des modernes?
+Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions déjà,
+dans la beauté de l'Église, l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions
+qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que
+rien, dans la vaste et charnelle futilité du temps présent, ne nous
+la procurerait. Nous savions que l'Église seule était capable de nous
+refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à ses dogmes, bien
+plus, nous étions persuadés que là seulement était la vérité. Nous
+savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
+indécis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hésitions devant
+l'affirmation qui est la gloire de l'Église. Et tous deux, nous nous
+déclarions, cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce. Tel
+est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement
+à l'ami qui, plus avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la vraie
+science, l'avait assisté par la prière et qui allait le presser,
+dans cet instant décisif, de se laisser informer «par l'esprit
+ecclésiastique, qui est le Saint-Esprit».
+
+[Note b: Ici, nous cessons de suivre le _Voyage du Centurion_, qui,
+riche d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest
+Psichari, s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons
+nos souvenirs personnels, aidé de sa correspondance inédite.]
+
+Nous avons vu, par ses méditations africaines, à quelle haute ferveur
+Ernest Psichari avait déjà pu s'élever, et de quelle charité sa
+contemplation était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir
+dans les régions de la prière, accomplir les actes qui engagent et qui
+libèrent.
+
+Nous voici au point culminant de ce débat où l'enjeu est une âme. Moment
+unique dont tout le passé ne fut que la préparation secrète et où va
+naître un homme nouveau qui portera témoignage pour ses ancêtres et pour
+lui-même de la fidélité reconquise. Dans la dureté du temps présent,
+parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes, dans la plus grande
+détresse des foyers, la voix du Seigneur à nouveau se fait entendre:
+«Race incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!» Paroles
+d'indignation légitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la
+tendresse incomparable ... Prodige de la charité qui doucement le ramène
+vers la maison de son âme ...
+
+Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation
+d'apprendre qu'il n'était pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et
+que le baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.
+
+Mais il se préoccupait de l'impression que sa conversion éventuelle
+pourrait causer à sa mère. Que de troubles, que d'incertitudes, que
+d'hésitations encore à l'aube d'une journée qui allait être si belle!
+Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:
+
+_Il me semble_, écrit-il au confident de son âme, _il me semble
+impossible que je continue bien longtemps encore à regarder cette
+adorable pensée chrétienne en étranger, et je me dis qu'après avoir été
+aussi délaissé et avoir été privé de tant de sacrements, il ne faut pas
+s'étonner que la pente soit si dure à monter... Ce qui me désespère,
+c'est cette vie de Paris où le recueillement est impossible. J'étais
+infiniment plus près du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je
+repartais là-bas, sans savoir les prières qui m'ont tant manqué pendant
+ces dernières années. Je crois que si j'étais dans le désert en ce
+moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est
+ce qui fait que j'ai tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière. Mes
+lectures [l7] sont fiévreuses, désordonnées et je n'en tire pas tout le
+prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
+voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais
+bien maintenant que la prière est ce qu'il y a de mieux, puisque je la
+commence toujours sans goût et que je ne manque jamais de l'achever dans
+la joie et la sérénité. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots
+pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus fermé[18]?_
+
+Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait plus longtemps se
+refuser à ce coeur affamé. La grâce allait achever sur la terre de
+France l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin dans le désert,
+ne faisant intervenir qu'au dernier moment,--une fois la préparation du
+coeur terminée par Dieu seul,--des instruments humains. Psichari n'avait
+plus qu'à demander à être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives,
+nous possédons un document unique, le journal où une amie fraternelle
+prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest
+Psichari. C'est ici le témoignage le plus direct: penchons-nous sur ces
+feuillets débordants de piété et d'amour.
+
+18 janvier 1913.--_J... voit Ernest: il a le langage d'un chrétien._
+
+21.--_J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-être bientôt
+à voir un prêtre._
+
+23.--_Visite d'Ernest: il nous paraît troublé. Dimanche, il doit aller à
+la messe avec J... à la cathédrale[19]; il se fait expliquer la lecture
+de la messe._
+
+Dimanche 26.--_Ernest et J... vont ensemble à la grand'messe; ils
+reviennent grandement émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église
+il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré son aisance et
+sa piété. Il dit aussi: «La confession, c'est un peu difficile, et
+surtout... le ferme propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la sainte
+Vierge. Il est visible que c'est la foi de son baptême qui se réveille
+et agit. Spontanément, il se décide à aller tous les dimanches à la
+grand'messe. Le Père Clérissac[20] doit arriver dans huit jours._
+
+Dimanche 2 février.--_Ernest et J... assistent à la messe rue d'Ulm.
+Ernest est absorbé, peu communicatif. J... revient inquiet._
+
+3 février.--_J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Père Clérissac
+vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est
+si simple, si franc, devant le Père... Déjeuner plein d'émotion. Après
+le déjeuner, le Père emmène Ernest au parc. Leur absence dure deux
+heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se décider.
+Enfin ils reviennent; et le Père nous expose le programme arrêté qui
+nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tôt
+possible, et dimanche première communion; puis pèlerinage d'action de
+grâces à Chartres.
+
+Ernest a absolument conquis le Père qui n'a trouvé en lui aucune
+résistance, «une âme sans un pli, toute pleine de foi.»_
+
+Mardi 4 février.--_Le Père et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre
+petite chapelle est toute parée; les cierges sont allumés, deux beaux
+cierges intacts, bénis dimanche. Agenouillé devant la statue de
+Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte--quoique très ému--Ernest
+Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Père
+est debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et moi écoutons à genoux,
+tremblants d'émotion. Après cette lecture, nous sortons et la confession
+commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier._
+
+_Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transformé, rayonnant
+de joie. C'est une heure de béatitude pour tous.--«Vous voyez, nous dit
+le Père, un homme tout à Dieu»... Et qui est heureux, disons-nous. «Oh!
+oui, je suis heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile de
+le croire.--On sent déjà entre le Père et Ernest une amitié tendre et
+profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie._
+
+_Après le départ d'Ernest, le Père nous dit son admiration pour la bonté
+de Dieu, sa joie de la réparation qui lui est faite, son amour pour
+cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute loyale et simple._
+
+Mercredi des Cendres, 5 février.--_Le Père avec Ernest assistent à la
+bénédiction des Cendres à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr
+Gibier et fixent au samedi 8 février la date de la confirmation. Ernest
+a un air touchant, heureux, tout pénétré de la pensée de Dieu._
+
+Jeudi 6 février.--_Nous voyons Ernest avec le Père. Ernest sent déjà
+qu'on le dira subjugué, suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien
+vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais à la foi, ce serait
+par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque
+pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette
+illumination?»_
+
+_Ernest doit prendre le nom de Paul à la confirmation, en réparation des
+outrages de Renan à saint Paul_.
+
+Mardi 7 février.--_Le Père a vu Ernest à Paris. Ernest le ravit par sa
+droiture et l'ouverture entière de son âme a la foi. Il ne cesse et nous
+ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est bon et que tout cela est
+beau!»_
+
+Le samedi 8 février, Ernest Psichari fut confirmé par Mgr Gibier, dans
+la chapelle du petit séminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
+d'ardeur contenue, il récita le _Credo_, dont il scanda une à une les
+syllabes latines. Après la confirmation, l'évêque de Versailles lui
+demanda son âge. «Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps perdu», répondit
+notre ami. Et s'inclinant filialement sous la bénédiction du prélat, il
+lui dit pour exprimer le drame qui venait de se jouer entre Dieu et lui:
+«Monseigneur, il me semble que j'ai une autre âme[21]». Le lendemain,
+Ernest Psichari fit sa première communion à la Chapelle des Soeurs de
+la Sainte Enfance: puis il partit pour Chartres en pèlerinage. A son
+retour, il confiait au P. Clérissac: «Je sens que je donnerai à Dieu
+tout ce qu'il me demandera.»
+
+Tous ceux qui furent alors les témoins de ces événements admirables,
+tous ont été frappés de la joie qui soudain l'habita. Désormais, E.
+Psichari vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour
+qui connaît et épouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de
+véritable charité dans une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté
+du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frère avait quelque
+chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande
+liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà, d'«innocence enfantine»
+où il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins à quoi Dieu
+le prédestinait.
+
+Une chose aussi nous causait de l'étonnement: il semblait qu'Ernest
+Psichari fût entré dans la vie chrétienne de plain-pied, sans
+préparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût été
+catholique depuis toujours. Cette âme, hier encore ignorante des
+communications de la sagesse divine, semblait en être soudain remplie et
+sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait
+ses prières et elles se trouvaient être celles-là même que l'Eglise
+avait répandues sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il
+s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!»
+
+Ce qui frappe, en effet, c'est la plénitude de vie surnaturelle qui
+surgit en lui. Tout de suite, il s'était tourné vers le Christ et
+c'est de lui qu'il attendait la vérité et le bonheur. Chaque jour, il
+communiait et tendait vers la Croix toutes ses puissances[22].
+
+_C'est une découverte adorable, écrivait-il au P. Clérissac[23],
+que celle que je fais en ce moment, c'est une douce et cruelle
+reconnaissance et il n'est point d'office où je ne verse d'abondantes
+larmes devant le Maître que j'ai si longtemps crucifié, que la France
+elle-même crucifie à toute heure._ Et encore: _J'ai pu m'approcher tous
+les matins de la Sainte Table et je l'ai fait avec courage, comptant sur
+la miséricorde de Notre-Seigneur, pour me pardonner les faiblesses
+qui me rendent si indigne de recevoir son corps et m'en remettant
+entièrement à elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
+est le plus abattu que l'on doit désirer avec le plus d'amour
+l'Eucharistie et, quant à moi, c'est à ces heures-là que je me tourne
+avec le plus de confiance vers le Maître à qui je suis désormais[24]._
+
+Nul ne fut plus que Psichari un homme de prière; nul n'en eut davantage
+le don. Ses travaux d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était
+prétexte d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi
+avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels étaient l'amour
+et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de
+la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait
+longuement méditée: il avait même composé pour le Rosaire une suite
+de proses. Ces élévations, il les commençait dans les larmes, tant la
+douleur le poignait de ses fautes passées, tant il sentait en lui-même
+de ruines et de ténèbres, de révoltes et de luttes. Et de chacune
+d'elles montait cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église qui m'a
+accueilli au plus fort de ma détresse? Jésus, Marie, je vous supplie
+de m'éclairer, de me donner la force d'être sans partage au pied de la
+Croix, uniquement attentif à vos ordres[25].» Et l'oraison s'achevait
+dans la joie, sous le désir enflammé qu'y répandait l'espérance
+éternelle. Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier, bien
+plus, «la position normale de la créature qui veut se tenir à sa place
+sous son Créateur». Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand
+souci de ce soldat chrétien.
+
+Mais il savait aussi que la place où la Providence l'avait mis sur la
+terre était un poste où il devait être un exemple, où les privilèges
+reçus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de
+lui-même combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait
+réservés. D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre grâces pour
+tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul être n'aimait autant
+à se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour de
+Jean qui habitait son coeur.
+
+Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de cette âme choisie, la
+volonté profonde qui dirigea sa destinée, ce qui donne soudain tout son
+sens et son sublime au drame intérieur que nous résumons. Voilà le point
+où cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf
+années douloureuses n'avaient été souffertes que pour aboutir à cette
+vocation.
+
+Dès qu'il connut par lui-même les joies de la Lumière, Ernest Psichari
+n'eut qu'une pensée: donner sa vie pour réparer l'offense que son
+grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre de réparation, il
+s'était promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe,
+cette messe jadis abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle
+délaissé pour les parvis humains, avoir part à ce Calice, être prêtre
+à tout jamais, reprendre la place, le précepte et le mandat qu'un des
+siens avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager les peines sous
+lesquelles ce père de sa chair s'affligeait, hâter sa délivrance, lui
+sacrifier son coeur filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été
+le Dieu de leurs pères.
+
+Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les
+erreurs de Renan; il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
+n'est un scandale que pour des esprits sans piété véritable. Qu'un fils
+se désole à l'idée que l'âme de son père soit perdue pour une autre vie,
+qu'il connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que ce fils mette
+toute son ardeur à réparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à
+l'holocauste de son âme, et qu'il place son espoir dans la miséricorde
+de la Bonté Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point
+le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme
+offre pour réconcilier à Dieu celui qui l'engendra. Quel aïeul fut
+jamais pleuré de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un
+plus parfait témoignage, jamais la charité ne fut plus magnanime qu'en
+cette âme de fils; jamais l'espérance ne s'y maintint d'une plus
+fervente tendresse.
+
+Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura,
+un jour, que l'âme de Renan, au moment de paraître devant Dieu, avait
+peut-être été allégée de ses fautes par la prière de quelque carmélite,
+par les larmes de quelque contemplatif très humble...
+
+Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre grand-père n'est pas
+sauvé? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous
+n'a le droit de mettre des limites à la miséricorde du Père céleste. Qui
+sait si, mystérieusement, en vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est
+pas réconcilié avec le Maître de ses premières années? Qui sait même, si
+ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages
+qu'il a pu faire aux âmes[26]?»
+
+Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel
+espoir... Pour lui, fils de la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il
+n'ait donné son être pour que le père prodigue ne fût point banni de la
+maison de tous ses désirs[27]!
+
+Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait à se détourner de
+la voie large du monde pour s'engager dans l'étroit sentier de la
+perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obéissance qu'il
+tenait d'un esprit tout ensemble militaire et très humble, tout l'y
+prédestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la
+parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux. Le Christ était son chef: il
+attendait ses ordres. Mais là encore la Providence réservait à Ernest
+Psichari une suite de grandes épreuves et de poignantes incertitudes,
+qu'il allait subir d'une âme pleine de paix et d'abandon.
+
+_J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clérissac, j'attends
+simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi et
+viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera demandé me pèse; j'ai
+peur, je ne me sens pas prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra
+me rendre et j'entends clairement cette voix intérieure qui me dit
+l'adorable parole toujours présente:_ «Alius te cinget et ducet quo
+tu non vis.» _Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et non la
+mienne_.
+
+Dès l'abord, Ernest Psichari ne douta point qu'il ne dût être quelque
+jour le serviteur de cet ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
+déjà de toute son âme et dont la «règle joyeuse» lui convenait si
+bien[28]. Il y avait, en effet, chez ce militaire, une volonté
+d'apostolat qui l'empêchait d'être purement contemplatif. Dans le
+premier moment de sa conversion, il avait commencé par réciter l'office
+bénédictin. «Non, je ne puis continuer, nous avouait-il, je sens que je
+suis dominicain.» Enfin, c'était un fils de saint Dominique qui l'avait
+confessé, puis qui l'avait reçu dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913,
+au couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute certitude, il pensait
+qu'il devait à l'intercession de saint Dominique «ce renouvellement de
+son âme[29]».
+
+Aussi bien, quand il voulut entreprendre le récit des choses admirables
+que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint
+Dominique qu'il invoque pour obtenir le véritable esprit de l'Ordre:
+
+_Oui, mon ambition est haute, écrivait-il le 30 janvier 1914 à propos
+du_ Voyage du Centurion, _bien haute pour un ouvrier de la onzième heure
+qui sans doute devrait se borner à l'humble étude des maîtres. Mais je
+ne sais quelle force me pousse: il me semble qu'il reste à faire, dans
+le domaine de la pure littérature, un livre vraiment_ dominicain,
+_autant que ce livre peut être écrit par un laïc et un écrivain.
+Pourquoi n'écrirais-je pas ce livre? Le dernier, le plus infime des
+serviteurs de saint Dominique ne peut-il pas, par une prière_ continue,
+_obtenir cet esprit de foi et de vérité, et surtout ce véritable esprit
+d'apostolat qui fait considérer, à chaque phrase que l'on écrit,
+l'utilité spirituelle plutôt que la vaine beauté de l'art?_[30]
+
+Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la détourner pour
+un instant des hautes préoccupations qui l'agitaient. Son congé achevé,
+Ernest Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg. Nul
+ne mettait à son métier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du
+chrétien, c'est le devoir d'état que ce soldat était porté d'instinct
+à placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
+responsabilités qui pèsent sur le plus humble des chefs: il s'y
+consacrait avec amour. C'est plein d'allégresse qu'il reprit, en juin
+1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses
+canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un être nouveau qui revenait
+parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à
+leur manière, ne sont-ils pas «des couvents d'hommes»? «Même habitude
+de se donner corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota la
+ressemblance, même besoin de se dévouer; pareils usages de gravité, de
+retenue et de silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double
+vie de militaire et de chrétien.
+
+_J'ai retrouvé à Cherbourg, écrivait-il au P. Clérissac, le milieu sain
+et réconfortant que j'avais quitté, il y a plus de trois ans, et revu
+avec joie mes camarades. Ils suivent une belle route bien droite, bien
+tracée. Ils sont loin de bien des compromissions de l'époque. C'est un
+grand malheur qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grâce. Beaucoup
+d'entre eux, la plupart, seraient près peut-être de la mériter, s'ils
+avaient seulement quelques mouvements de bonne volonté. Que notre Divin
+Maître daigne les éclairer: qu'il me donne aussi la force de montrer le
+bon exemple, de faire un peu de bien à ces braves gens_[31].
+
+Chargé de service et d'occupations de toutes sortes, Psichari se sentit
+privé de bien des secours. Il se rappelait avec une triste émotion le
+temps où il pouvait, chaque matin, s'approcher de la Sainte Table et
+dire tout entier le _Diurnal_: «Il me faut faire une bien petite place
+au Bon Dieu, s'écriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, mes
+actions et mes pensées, faisant confiance pour le reste à sa divine
+miséricorde[32].»
+
+Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son arrivée à Cherbourg,
+Ernest Psichari avait rendu visite au curé de cette paroisse qui porte
+le nom très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demandé de faire
+partie de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé
+dès l'aube, il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait
+l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa
+chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, près de la bibliothèque où
+il avait réuni les _Méditations_ et les _Élévations_ de Bossuet,
+les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte
+Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait.
+L'écrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous
+le doux envahissement de la Lumière; et, à travers les antiennes et les
+répons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la
+France et sur son armée quelques-unes des faveurs dont il se sentait
+indigne.
+
+Psichari goûtait alors une quiétude sans mélange: le bonheur rayonnait
+dans son être. Parfois, il se demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce
+que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?» Et tranquille, il se
+répondait à lui-même: «Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et
+un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonté. L'exact
+discernement et la vraie force ne seront pas refusés, j'en ai une ferme
+confiance, pour mon humble prière.»
+
+A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest.
+Un jour où son régiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage
+une conférence sur l'Eucharistie et la fréquente communion. Quel ne fut
+pas son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs quelques-uns des
+canonniers de sa batterie!
+
+Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir
+de ce voyage à travers la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait
+à un prêtre[34] qu'il avait rencontré au hasard d'un cantonnement:
+
+_Comment ne pas voir que cette terre est bénie entre toutes, qu'elle est
+et restera toujours la terre de l'humble fidélité et que c'est elle qui
+portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grâce
+qui rayonne à travers la terre de France, j'admire qu'après tant
+d'efforts, après tant de persécutions, la petite lampe vacille encore au
+fond du temple et qu'elle suffise encore à éclairer le monde._
+
+Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il avait vues: la
+piété de nos prêtres:
+
+_Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la
+force, que notre clergé est admirable, qu'il est pénétré des plus mâles
+vertus chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a jamais été.
+Au village comme à la ville, le presbytère est le seul endroit où se
+réfugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre
+intelligence dépravée des intellectuels,--le seul où il y ait vraiment
+de la vie, le seul où l'on soit assuré de trouver toujours non seulement
+des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine compréhension de
+toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus déliée. On dit
+qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait,
+je dirais bien qu'il y en a et où ils sont._
+
+Et ces réflexions, par une pente naturelle, le ramenaient à lui-même, à
+l'atroce destinée de celui qui appartenait à ce clergé admirable, et
+qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française. Il se sentait à
+nouveau travaillé du désir de réparation qui grandissait en son coeur,
+et j'imagine que c'était là le sujet de ses entretiens à Cherbourg, avec
+un fidèle ami, cet abbé Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre
+avenir. Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance celui qui
+voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du
+sacerdoce. Est-ce à dire que son âme cessait d'entendre l'appel de
+saint Dominique? Non point; mais la longueur des études théologiques
+l'effrayait, et surtout la peine que sa décision causerait à sa mère
+et l'obligation où il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait
+et l'admirait entre toutes. Enfin, _il était pressé de dire la
+messe_--toujours le même désir sublime de reprendre la place abandonnée.
+Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est avant tout le sacerdoce.
+Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les prêtres séculiers.»
+Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce conseil avec un
+débordement de joie: Oui, être un simple curé de campagne, comme son
+grand-père l'eût été, vivre dans quelque presbytère très simple de
+basse Bretagne, retourner fidèlement, minutieusement, sur les voies
+abandonnées et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
+vocation exacte, aller au séminaire...
+
+C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au
+supérieur du grand séminaire d'Issy. Le parc et la chapelle étaient
+intacts et tels que Renan les décrit en ses _Souvenirs d'enfance et de
+jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janséniste du dix-septième,
+les longues allées solitaires, et c'est avec une grande émotion qu'il
+vit ces endroits mêmes où son «malheureux grand-père» avait prié.
+
+Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, directeur au grand
+Séminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu la
+visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._» Il semble
+bien, en effet, que ce pèlerinage à Issy n'ait fait que confirmer Ernest
+Psichari dans son dessein de se donner à saint Dominique. Toujours
+est-il que son frémissement intérieur ne s'était pas apaisé:
+
+_Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est de continuer cette
+existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, écrivait-il
+alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se
+lassera-t-il pas à la fin de tout donner sans rien recevoir?_
+
+Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, finit, après avoir
+longuement hésité, par acquérir la certitude que la vocation de ce jeune
+homme était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, il fut
+convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immédiatement et qu'il
+irait d'abord prendre ses grades en théologie à Rome, au Collège
+Angélique, et comme auditeur libre.
+
+
+NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
+
+
+Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il destinait à son enfant et
+le sacrifice pour lequel, dans sa pitié pour la France, il réserverait
+ce soldat, fils de Dominique. Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari
+allaient être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre, de
+réaliser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler à la
+terre de ses pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari
+allait offrir pour le service de la Patrie est en même temps un
+témoignage rendu à Dieu, un holocauste véritable, «librement consenti
+et consommé en union avec le sacrifice de l'autel[37]». Ernest Psichari
+partit le second jour de la guerre avec le 2e régiment d'artillerie
+coloniale. En quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul: «Je vais à
+cette guerre comme à une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de
+défendre les deux grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»
+
+Le 20 août, il écrit à sa mère[38]: «Nous allons certainement à de
+grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours
+désiré la guerre, qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur de
+la France. Elle est venue à l'heure et de la manière qu'il fallait.
+Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et
+magnifique aventure[39]!»
+
+Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol[40], après être resté
+douze heures sous un feu épouvantable, Ernest Psichari fut tué net
+d'une balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit: «Vers six heures,
+j'aperçus le lieutenant Psichari sous un arbre, près de ses pièces,
+soutenant le capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui vers
+l'ambulance et le laissa à la porte, _pour retourner à sa pièce_. À
+ce moment les Allemands arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le
+lieutenant était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle que les
+Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit
+sur un blessé et tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon et
+glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme
+de son visage: autour de ses mains était enroulé son chapelet[41] qu'il
+avait pu saisir.
+
+À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait à la vie et à la
+gloire. Ernest Psichari y est entré, suivi d'une héroïque milice de
+jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait
+jamais conduite.
+
+
+NOTES ET DOCUMENTS
+
+
+
+[Note 1: Grec par son père et tout ensemble «français, latin,
+breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique des Renan et le
+sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et
+la gloire de sa famille dans le siècle, profondément mêlé aux événements
+spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère morale
+où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce serait du même coup
+évoquer tout un âge qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait
+engendré. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
+ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels de la
+jeunesse d'Ernest Psichari.
+
+Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses études aux
+lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit ans, il publiait des vers
+subtils, à la manière de Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle
+d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait
+Spinoza et Bergson.
+
+Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité de
+dispensé, accomplir une année de service militaire.
+
+L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure cet idéalisme
+qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Dès son arrivée à
+la caserne, il sentit avec une vivacité extraordinaire qu'il était fait
+pour vivre là, que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque
+chose où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
+réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient d'action, le
+sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale
+comme simple canonnier. Bien vite, il reçoit les galons de maréchal des
+logis.
+
+Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo.
+Alors commence la vie héroïque et libre qui réalise tous les rêves de sa
+jeunesse et donne à son être sa première raison et son premier but.
+
+Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père, Psichari va, pendant
+de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent
+la Sangha, parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé
+que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de
+boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journées, des nuits
+entières, s'enivre de solitude et d'action.[c]
+
+[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
+reçut la médaille militaire (1908).]
+
+En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire,
+ce maréchal des logis, que nous avions connu étudiant en Sorbonne: «Je
+ne suis plus un jeune bourgeois, occupé des travaux de mon état; je
+suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et
+primitifs.» Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions déjà sa
+destinée!
+
+Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il sortit
+sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit,
+cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en décembre
+1912. Voilà le moment où nous avons entrepris de raconter sa vie.]
+
+[Note 2: Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la _Maison_.]
+
+[Note 3: Lettre à Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_
+(1913).
+
+À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me semble que tous
+les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, à de la gloire
+guerrière et, pour tout dire, à une revanche dont nous ne devons jamais
+détourner nos regards.»
+
+Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore ces propos: «Ce
+serait singulièrement rabaisser la foi patriotique que de la croire
+fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir
+nous ramener au point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux
+entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons
+toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est nécessaire, quand
+on songe à la haute mission de la race française, à la grande élection
+qui domine toute son histoire...»]
+
+[Note 4: En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions noté ce
+_réveil de l'héroïsme_ et, invoquant déjà l'exemple d'un Psichari, nous
+écrivions:
+
+«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent nos aînés devait
+les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient
+pratiquement aboutir à l'anarchie idéologique, à toutes les confusions
+morales. L'affaire Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est
+en réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils ont fait
+l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition dreyfusienne, ils ont vu
+avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme étaient la conséquence
+de leurs doctrines et avec une simplicité douloureuse, malgré
+l'apparente victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre
+défaite. Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et de vous
+avertir.»[d]
+
+[Note d: Charles Péguy.]
+
+«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient
+aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée jeune homme
+de notre âge. C'est d'une famille où l'intelligence semblait devoir
+s'épuiser après avoir donné ses fleurs les plus rares que part le
+conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on
+croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari,
+sous-lieutenant d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), qui la
+passe à notre génération.
+
+«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon de vingt-cinq
+ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour
+mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la
+France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle abdication n'empêchera
+jamais qu'il n'ait été par elle, et par elle seule, arraché à la
+barbarie». Mais je me contenterai de citer quelques pages que le
+brigadier Psichari rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit
+au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont là des
+paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles déterminer des
+vocations héroïques! Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
+
+«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres maudites. Mais
+nous y venons aussi pour nous faire du bien à nous-mêmes. L'Afrique est
+un des derniers refuges de l'énergie nationale, un des derniers endroits
+où nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les dernières
+consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ à leur activité
+tendue.» Ce noble pays révéla à ce soldat français les vertus de la
+guerre: «Nous reviendrons, dit-il, à l'opinion du peuple qui est
+la guerre. De l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême
+civilisation... Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'histoire
+humaine, nous ne reviendrons pas au point d'où nous sommes partis? ...
+Il vient une heure où la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu
+naturel d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure
+où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et
+lâche. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poème de sang et de
+beauté.»[e]
+
+[Note e: Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme». Mais
+que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
+grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]
+
+Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: «Dans
+ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons
+toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour
+exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes
+existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En vérité, nous
+faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour
+de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous dépenser et
+de nous imposer, parce que c'était notre loi, notre raison secrète,
+notre foi.»
+
+«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui traverse les
+pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, cet été, dans l'âme
+de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret
+désir...»
+
+Nous devions, deux années encore, attendre l'événement qui emploierait
+cette passion ...]
+
+5. Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son _Victor Marie,
+comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent mètres carrés,
+au milieu du désert, avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à
+ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensées_ de Pascal, les
+Sermons de Bossuet, le _Règlement d'artillerie de montagne_, la _Table
+de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur
+militaires_ auquel Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique
+bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
+bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq petits livres qui
+n'étaient autres que des _cahiers_ de Péguy lui-même.
+
+Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle lettre de Psichari,
+datée de Moudjeria:
+
+«Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement
+romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractère de
+ses habitants et par l'action que nous y exerçons encore. Histoire de
+brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues,
+tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire
+à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère _jolis_, ont
+cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté
+sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust.
+«Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant
+et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du
+noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude
+squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
+troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les
+plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir
+plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement.
+Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a
+ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle de l'Islam avaient
+pourtant rejetés et confinés en Perse sur les bords de l'Euphrate) et
+qui se ramifie vers l'est jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta
+du Tagant s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
+présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la
+simplicité des moeurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif
+est restée vierge. Ces gens d'esprit très cultivé généralement, retors
+en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont
+jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce
+moment un traité de mystique arabe sur la «prédestination» que lui a
+prêté le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en même temps
+sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
+mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de coeur et
+vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. «C'est dans ce
+rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos
+armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat,
+où l'on vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine pour
+nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang
+français.»
+
+[Note 6: C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
+Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:
+
+«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations intéressantes qui
+se sont déroulées avec une grande rapidité. Il s'agissait d'aller
+nous montrer à Tichitt, ksar important situé à 200 kilomètres Est de
+Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
+L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des derniers
+repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hôtellerie ordinaire.
+
+«Le 10 décembre, je procédais--dans un coin étonnant de l'Adrar--à
+l'arrestation d'un chef, quand je reçus par un courrier rapide l'ordre
+de me rendre au peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
+arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que le colonel Patey
+qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.
+
+«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs
+à toute allure, comme le permettait la légèreté de la troupe: rien que
+des troupes méharistes et cent hommes à pied.
+
+«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de l'Adrar, sous
+les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche
+forcée jusqu'à Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de
+dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tués.
+L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda, blessé, est fait
+prisonnier. Gros succès, grand effet moral sur les Maures.
+
+«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le peloton méhariste
+du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de
+vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les
+dunes du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon maître, et
+j'en profite pour faire des opérations sinon fructueuses au point de vue
+général, du moins intéressantes pour moi, parce que je suis en contact
+avec des marabouts fanatiques que je fais causer.
+
+«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus
+le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le
+21, dans un chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact
+très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué chez moi, après
+une journée éreintante, mais honorable.»
+
+C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant Ernest Psichari
+fut cité à l'ordre du jour de l'armée. On trouve un beau récit de ce
+combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]
+
+[Note 7: Voir _l'Illustration_, numéro de Noël 1915. Le _Voyage du
+Centurion_ vient de paraître en volume à la librairie Conard, avec une
+préface de Paul Bourget.]
+
+[Note 8: Lettre à Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]
+
+[Note 9: Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).--Cet épisode est
+rapporté dans le _Voyage du Centurion_.]
+
+[Note 10: C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest Psichari
+écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui avait envoyé son livre
+l'_Action française et la religion catholique:_
+
+«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements,
+j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie, en véritable enfant
+de l'Église. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé
+l'Église avant d'y croire ne le dira.»]
+
+[Note 11: Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).]
+
+[Note 12: Lettre à Ed. Trogan _(loc. cit.)_]
+
+[Note 13: Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de Versailles
+dans l'article qu'il a consacré à la mémoire d'Ernest Psichari (_Le
+Correspondant_, 25 novembre 1914).
+
+Ernest Psichari, à propos de son _Appel des Armes_, dit de ce «pauvre
+livre» qu'il date «du temps où il attendait sans rien faire pour s'en
+rendre digne la lumière qui guérit et qui sauve».
+
+La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait
+dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arrêter la publication en
+volume. Après beaucoup d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac,
+il consentit à le publier, par un humble souci de vérité et pour
+«montrer les préparations éloignées de l'oeuvre divine dans une âme
+encore fermée».]
+
+[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de
+philosophie, 1910).]
+
+[Note 15: Lettre inédite à M. Maritain, datée de Zoug (Mauritanie),
+15 juin 1912.]
+
+[Note 16: Lettre inédite au P. Clérissac, 8 février 1914.]
+
+[Note 17: Psichari lisait particulièrement alors l'_Action_, de
+Blondel; et déjà la _Vie spirituelle et l'Oraison,_ la _Vie de saint
+Dominique_, le Catéchisme des enfants et surtout le Missel dont il fit
+une véritable étude.]
+
+[Note 18: Lettre inédite à M. Maritain.]
+
+[Note 19: À la cathédrale de Versailles.]
+
+[Note 20: Le P. Clérissac, des Frères prêcheurs, mort en novembre
+1914, quelques jours après avoir appris la fin d'Ernest Psichari.]
+
+[Note 21: Cf. Mgr Gibier, art. cité.]
+
+[Note 22: Cf. _Le Voyage du Centurion_: «Maxence n'a d'autre raison
+pour aller à Dieu que Jésus, ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il
+ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jésus. Et il ne peut avoir
+d'autre accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même et Homme en même temps.»]
+
+[Note 23: Lettre inédite au P. Clérissac, mercredi des Cendres,
+1913.]
+
+[Note 24: Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au P.
+Clérissac, de s'émerveiller des joies de la vie chrétienne: «Que sont,
+écrit-il le jour de la Sainte-Trinité (1913), que sont les petites
+misères du corps à côté de ce rayonnement d'espérance qui nous force de
+tomber à genoux, dès qu'un peu de solitude nous est laissée? Si tout le
+monde savait ce qu'est la vie d'un chrétien, nous ne verrions plus de
+ces malheureux qui refusent obstinément le Paradis qui leur est offert.
+Que ne puis-je leur faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie à
+chaque fois que je m'approche de mon Dieu!» Et il ajoutait: «Vous m'avez
+appris, mon bien-aimé Père, qu'il n'y a, comme disait sainte Angèle,
+qu'un livre à lire: la Croix. Puissé-je maintenant l'écrire, ce
+même livre, mais au dedans de moi-même, pour réparer tant d'années
+d'ignorance et mériter les grâces qu'il a plu à Notre Seigneur de
+m'envoyer.»
+
+Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le _Centurion_, E. Psichari
+disait à M. Paul Bourget: «C'est un tremblement que d'écrire en présence
+de la Très Sainte Trinité.»]
+
+[Note 25: Ses lettres de ce temps-là sont pleines de pareils
+scrupules: «Dites-moi, écrit-il au P. Clérissac, dites-moi ce qu'il faut
+que je fasse pour remercier le Bon Dieu; dites-moi comment je peux lui
+rendre une partie de ce qu'il me donne, car je reçois beaucoup et ne
+rends rien, de sorte que je ne suis pas loin d'être accablé par le poids
+de sa miséricorde.»]
+
+[Note 26: Le R.P. Janvier.]
+
+[Note 27: S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne de
+Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on parlât devant lui de
+son grand-père sans le respect convenable. Et il pensait aussi que sa
+culpabilité a été sans doute atténuée, dans une mesure que seul Dieu
+peut connaître, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune forte
+nourriture cléricale, aucune formation philosophique et théologique
+vraiment sérieuse ne lui fut donnée.
+
+La théologie dogmatique et la philosophie rationnelle étaient, au
+début du XIXe siècle, complètement abandonnées par l'enseignement des
+séminaires. Songeons que Renan n'eut d'autre théodicée que la pauvre
+«philosophie de Lyon», oeuvre janséniste du XVIIIe siècle; puis on lui
+fit lire sans discernement Thomas Reid, les Écossais, qu'on mélangeait
+avec le cartésianisme mitigé du cours. Il n'étudia jamais saint Thomas,
+dont la scolastique lui apparaît barbare et «enfantine», au regard de la
+«scolastique cartésienne» qu'enseignaient ses professeurs. Bref, nulle
+direction philosophique.
+
+Ainsi ses maîtres cartésiens, loin de lui montrer combien la raison est
+nécessaire à la foi, s'efforcèrent, au contraire, de le convaincre de ce
+qu'a «_d'antichrétien la confiance en la raison_». Le jeune clerc était
+passionné de recherche intellectuelle, et ils lui répondaient: «Tout ce
+qu'il y a d'essentiel est trouvé», l'empêchant de mettre dans sa foi les
+légitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse opposition entre
+la science et la religion, où devait se désespérer tout le siècle, c'est
+chez eux que Renan, dès l'abord, la rencontre. «Ce n'est pas la science
+qui sauve les âmes.» Propos juste sans doute, mais mal entendu et qu'il
+allait retourner contre ceux-là mêmes qui le formulaient.
+
+Privée de l'intelligence qui discerne l'essence et qui maintient
+l'intégrité, la foi de Renan abandonnée à elle-même et soumise aux
+caprices instables du sens individuel, était exposée à toutes les
+aventures. Déjà chancelante, ne trouvant plus rien où se prendre, elle
+allait dégénérer en un idéalisme de plus en plus imprécis, pour aboutir
+à cette négation: «Le christianisme n'est peut-être qu'une rêverie.»
+
+Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance des
+grandes disciplines intellectuelles de la science divine, de la vraie
+philosophie chrétienne, une des causes des erreurs de Renan, atténuant
+peut-être, dans une certaine mesure, sa responsabilité.]
+
+[Note 28: À Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest Psichari
+parmi les membres de la fraternité du Saint-Sacrement.]
+
+[Note 29: Lettre au P. Clérissac. Là-dessus la correspondance
+d'Ernest Psichari abonde en témoignages. Le jour de la Sainte-Trinité,
+fête particulièrement dominicaine, il écrivait: «J'ai prié avec plus
+d'ardeur que jamais pour l'Ordre auquel, vous le savez, appartient déjà
+tout mon coeur.»
+
+Et ailleurs: «Il est de toute certitude que je dois à l'intercession de
+saint Dominique ce renouvellement de mon âme que j'ai si bien senti,
+il y a quelques jours. Car il a coïncidé avec le moment où vous m'avez
+permis, pour mon éternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et de
+m'unir ainsi à vos prières.»
+
+Et enfin: «Je prie pour l'Ordre dont je désirerais tant être un jour le
+bien humble et bien indigne serviteur.»]
+
+[Note 30: Lettre inédite au P. Clérissac.--Chaque page du manuscrit
+du _Voyage du Centurion_ est surmontée de la croix dominicaine.]
+
+[Note 31: Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 32; Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 33: Lettre inédite au P. Clérissac (8 février 1914).]
+
+[Note 34: M. l'abbé Tournebise.]
+
+[Note 35: M. l'abbé Bailleul, vicaire à l'église de la
+Sainte-Trinité à Cherbourg.]
+
+[Note 36: Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 37: Maritain, _La Croix_, 19 novembre 1914.]
+
+[Note 38: Dans cette même lettre à sa mère, Ernest Psichari
+écrivait: «Mon commandement, si modeste qu'il soit, me donne les plus
+grandes satisfactions; j'ai autour de moi une bande de gaillards très
+fiers de marcher à l'ennemi et très décidés à se conduire en braves
+gens.»]
+
+[Note 39: Quelques mois auparavant, Psichari écrivait, en effet: «Il
+faut que la France fasse la guerre, si elle veut reprendre complètement
+sa place dans le monde.»]
+
+[Note 40: Près de Neufchâteau (Belgique).
+
+De ce combat du 22 août 1914, l'un des rares survivants, prisonnier en
+Allemagne, a fait le beau récit que l'on va lire: «Engagés, ce jour-là,
+avec les 1er et 2e marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment
+exploré par la cavalerie, lancés beaucoup trop en avant pour compter
+sur aucun secours, cernés dès les premières heures de la journée par un
+ennemi très supérieur en nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement
+notre vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, quelques-uns
+ont pu s'échapper, de l'artillerie personne. À sept heures du soir,
+après être restés douze heures sous un feu épouvantable, il ne restait
+plus qu'un charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
+étaient hors de service, après avoir consommé toutes les munitions, les
+chevaux étaient éventrés, la moitié du personnel était hors de
+combat. Les survivants, à la nuit, étaient faits prisonniers par les
+Allemands... Les hommes ont été d'une bravoure sans égale; pas un n'a
+bronché. Alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous, pas un n'a flanché:
+ils ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre.»]
+
+[Note 41: Nous possédons sur la mort d'Ernest Psichari plusieurs
+versions différentes, entre lesquelles il ne nous appartient pas de
+choisir. Le médecin-major B... la rapporte de manière assez différente:
+
+«Le soir du 22 août, écrit-il, vers six heures, j'étais en train de
+panser des blessés au poste de secours établi dans la première maison du
+village de Rossignol. Cette maison, isolée des autres, était au centre
+même des batteries.
+
+«Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant le 3e
+groupe. L'appel était si pressant, que je courus dans le couloir
+au-devant du capitaine; à ce moment un fantassin allemand que je vis
+agenouillé de l'autre côté de la route tira, blessant mortellement dans
+l'ambulance même le capitaine déjà blessé à la jambe. Or, mon infirmier
+(le canonnier Millot, de la 1re batterie) m'affirme qu'une ou deux
+minutes avant il venait de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre
+fils soutenant le capitaine: ils étaient entourés, à quelques mètres,
+par les Allemands qui, à ce moment, sur ce point, arrivaient presque
+jusqu'à nos pièces. Les munitions épuisées, les servants tués à leur
+poste, beaucoup de pièces s'étaient tues, c'était l'agonie dernière de
+notre beau régiment.
+
+«Psichari est tombé à la place même où mon infirmier venait de le voir.
+
+«À cet instant précis le poste de secours prenait feu; je dus mettre mes
+blessés à l'abri dans la cave: mais si je n'ai pu assister Psichari à
+ses derniers moments, je puis cependant vous donner la certitude
+qu'il n'a pas souffert et est mort dans la sérénité absolue de sa foi
+chrétienne.»
+
+Dans une autre lettre, M. le médecin-major B... revient sur la sérénité
+du jeune héros à cette minute suprême:
+
+«Mort le soir d'une défaite, Ernest Psichari n'a pas une minute
+désespéré de la victoire finale, la seule qui compte. Je n'ai pu
+recueillir de ses propres lèvres l'aveu de cet espoir certain: mais
+cette foi dans le succès final avec laquelle nous étions tous partis, je
+l'ai retrouvée le lendemain, intacte, chez tous nos blessés et, certes,
+ce n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises beaucoup
+plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui eût douté, alors que
+personne ne doutait. Rien n'est donc venu assombrir sa fin de soldat.
+Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme de ses traits;
+autour de ses mains était enroulé un chapelet»[f]
+
+[Note f: Citée par M. Maurice Barrés _(Écho de Paris_, 24
+décembre).]
+
+Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit:
+
+«Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que son capitaine.
+Nous avons passé un après-midi côte à côte. C'est lui qui commandait la
+pièce où je me trouvais. Le soir, à cinq heures, en voulant sauver la
+pièce, il a été fauché par les mitrailleuses.»
+
+Un autre de ses compagnons écrit:
+
+«Au moment de sa chute, Psichari était au pas de gymnastique et
+souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se précipita immédiatement pour
+le relever, mais déjà il avait cessé de vivre. Il avait été frappé d'une
+balle à la tempe.»
+
+Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de bataille, près de la
+route de Brévannes à Rossignol, aux côtés du capitaine Cherrier, de
+l'aspirant Thiébaut, de deux autres officiers et de vingt-cinq de ses
+canonniers. Tous ont reçu les honneurs militaires.]
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES
+
+MATIÈRES
+
+
+
+
+_Voici nos destinées..._
+
+_Parce qu'il savait déjà..._
+
+_Si l'Afrique avait été le lieu..._
+
+_Mais Dieu..._
+
+_Notes et Documents_
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11046 ***
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+The Project Gutenberg EBook of La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie d'Ernest Psichari
+
+Author: Henri Massis
+
+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11046]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI ***
+
+
+
+
+Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA VIE D'ERNEST PSICHARI
+
+Par Henri Massis
+
+
+
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
+Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre.
+
+Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient
+des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont été placées à
+la fin du paragraphe ou le renvoi apparaît.
+
+
+
+
+JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES
+BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN
+ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON
+CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE
+DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.
+
+
+Voici nos destinées et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue
+dans sa course rapide et dont la plénitude incomparable semble vouloir
+restreindre la brièveté tragique, ce n'est point seulement la biographie
+d'un jeune homme qui chercha ses modèles parmi les héros et les saints,
+c'est l'histoire exemplaire de notre âge, c'est, fraternellement
+soufferte, partagée, vécue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle
+accomplie dans le sang de la plus belle mort.
+
+De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les fièvres, tous les
+troubles, puis les espérances, le fier redressement, la mission. Il prit
+sa part de ce sombre tourment et de cette volonté grandiose: il voulut
+tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si sérieux et si brûlé
+de flamme qu'il jetait sa lumière sur nos destins: il nous éclairait en
+se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en
+avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et
+certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux
+il les voulait mener.
+
+Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'âme, mais ce combat
+était celui-là même qui se livrait dans l'âme de toute une race.
+Retracer son histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est
+prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont
+sacrifiées pour la France et pour Dieu.
+
+Il fut notre modèle: il continuera de nous enseigner et de nous
+secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chrétienne peut
+l'invoquer dans ses prières: il n'a vécu que pour elle, il lui avait
+voué son esprit et son coeur; il lui a donné sa chair juvénile. Ce héros
+grave et tendre, qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement
+désirée, ne cessera point de nous être fraternel.
+
+On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aînés, quand on vit le
+petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours
+de Sorbonne pour élire la carrière des armes, mener une action française
+dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les
+vertus de la guerre. Dès l'abord, certains lettrés ne trouvèrent dans
+cet enthousiasme qu'une manière de dilettantisme, le dégoût d'une
+intelligence gorgée de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extrême
+barbarie comme d'autres de l'extrême civilisation. Sous la prose fluide,
+chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)
+où ce «revenant nouveau venu» célébrait la vie fruste et primitive du
+désert, ils ne voulurent entendre qu'un écho de l'enchanteur: ils s'y
+plurent comme à un «mystérieux recommencement».
+
+Elle était pourtant bien opposante, la volonté de ce jeune soldat, et
+l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait
+de toute son énergie tendue, c'était _prendre contre son père le parti
+de ses pères_,--formule saisissante où se résume l'accablante obligation
+de notre jeunesse. Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent
+oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les
+ingratitudes. Mais il faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit
+reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la
+maison[2].»
+
+Cette heure lui semblait être venue. Comme tous ceux de son âge,
+Psichari en avait la certitude: «Notre génération, nous écrivait-il,
+notre génération--celle de ceux qui ont commencé leur vie d'homme
+avec le siècle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les
+espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut de la
+France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos
+têtes. Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront de
+grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront
+pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à
+travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3].» Et parce qu'il
+prenait une conscience nette de l'événement qui dominerait nos
+vies, nous trouvions à méditer sur l'aventure de cet officier, fils
+d'intellectuels. Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier, ce
+soldat au grand coeur qui réalisait tout ce que nous souhaitions de
+posséder: goût de l'action, désir du rêve... Et dans cette lente reprise
+de nous-mêmes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie déjà si
+pleine, si riche de témoignages, qui nous faisait oublier la laideur et
+les misères où nous nous agitions, pour nous découvrir les vertus qui
+seules donnent du prix à l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des
+continents perdus, les yeux lavés par les horizons libres de l'Afrique,
+c'est à ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinées, c'est
+lui que nous interrogions sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous
+attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il
+nous avait restitué le sens des vertus et de la gloire des armes[4].
+Nous devions à son exemple une certaine tension de l'âme qui nous avait
+aidés à rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous
+cette fièvre de l'action, nous sentions que se débattait une plus grande
+misère, ce mal inconnu qui nous laissait désemparés devant la vie, ce
+désir éperdu que la vérité et la pureté ne fussent point que de vains
+mots.
+
+N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre, à vingt ans,«sans
+défense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant
+sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade et
+poursuivi par d'obscurs remords, chargé de l'affreuse dérision d'une
+vie engagée dans le désordre des sentiments et des pensées». Quelle
+mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme
+qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois
+rencontré son regard, «ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard
+de toute clarté», celui-là découvrait qu'Ernest Psichari avait une âme
+et qu'il «était né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme
+qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la
+colère». Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres à
+son mal. Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y faire?» Tout
+était en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour
+viendrait où cette passion se porterait vers l'unique objet de toute
+recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec
+une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions
+dans quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné, mais tout nous
+avertissait qu'il n'était pas fait pour le sacrilège: chaque étape était
+utile à son coeur.
+
+
+LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS
+LE DÉSERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON
+COEUR--OSÉE, II, 14.
+
+
+Parce qu'il savait déjà que «de grandes choses se font par l'Afrique,
+qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui», Ernest
+Psichari partit pour la Mauritanie au début de 1910. C'est sur les
+routes du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait
+versé son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,
+cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].
+
+Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme juvénile et par cette
+grâce belliqueuse, le suivait à travers les larges horizons de l'Adrar.
+Il nous écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on fasse encore
+oeuvre de soldat, où l'on vive militairement.... C'est une terre toute
+chaude encore du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud de
+Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses méharistes,
+glorieusement capturé une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu
+eussent deviné que c'était poussé par un obscur désir de pardon, pour
+remonter à sa source, pour se racheter de bien des misères, pour
+retrouver la vérité non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé
+dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce
+héros n'était qu'une manière de «vie purgative» que Dieu imposait à une
+âme qu'il s'était réservée.
+
+A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes
+pour devenir attentif à son âme. La nature saharienne extrêmement
+épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de recueillement et de
+silence, va agir en quelque sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici
+les facilités, les expédients, toutes les complaisances du monde ne
+jouent plus, mais répugnent et déçoivent. Seul dans le grand vent des
+plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, «là où les soucis sont
+hauts, là où l'on marche tout auprès de l'éternité», il va apprendre un
+autre langage. C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on apprend
+à dire non, à dire je ne puis plus, à payer le monde de négatives sèches
+et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...»
+L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa présence, pour lui dire
+du fond de son coeur: «Seul et invisible témoin de mes sanglots et de
+mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.» De ce combat spirituel,
+«aussi brutal que la bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses
+risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laissé le
+récit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous
+découvrir[7]. Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la
+rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment reprise,
+c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaître les longues
+préparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt
+habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le _Voyage du Centurion_
+prétend montrer comment la Grâce, dans la vie frugale et saine des
+brousses sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert, écrivait-il
+à M. Trogan, le désert est une terre bénie. Notre-Seigneur y est allé;
+des centaines de religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais
+dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne manque que d'âmes
+attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces études, écrites
+pour la plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité doctrinale, la
+sincérité d'une confession. Ce sont simplement les pensées d'un homme
+qui, pendant de longues années, a passionnément cherché la Vérité et
+qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonté,
+de la retrouver[8]».
+
+[Note a: Nous le suivrons continûment et, pour retracer cette
+préparation intérieure de la vie chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne
+ferons guère que le citer et le paraphraser.
+
+E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un
+scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de
+noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de l'action divine qui
+prépare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilité, il
+lui répugnait de parler de lui-même.
+
+Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au
+contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son âme et
+ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il
+continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était voué.]
+
+Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat
+qui, «sous le double airain de la solitude et du silence», marche avec
+confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à son propre salut,
+avant de s'apitoyer sur sa misère, avant de prier pour lui-même, c'est
+pour la France qu'il prie, pour la France abandonnée et douloureuse.
+C'est pour elle que son âme débordante de charité demande grâce, c'est
+pour la servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont elle est
+d'élection le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat
+qu'il veut l'ordre de l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la
+France tout au long de son histoire.
+
+Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne, Psichari avait montré
+à un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique
+installation de télégraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled
+saharien.
+
+--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,
+les Maures sont fous de vouloir résister à des gens aussi riches et
+aussi puissants que les Français.
+
+Le Maure resta un moment silencieux, puis répondit gravement:
+
+--Oui, vous autres Français, vous avez le Royaume de la Terre, mais
+nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9].»
+
+«Voilà une idée que les Maures ne devraient pas avoir, écrivait alors
+Psichari à Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnée.»
+Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la
+cathédrale de Dakar[10]:
+
+_«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans
+d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes
+qui veulent séparer la race française et la religion qui l'a faite ce
+qu'elle est et d'où vient toute sa grandeur. Auprès de gens aussi portés
+à la méditation métaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur
+peut avoir de funestes conséquences. J'en ai acquis la conviction.
+Nous ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant qu'ils connaîtront la
+grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que
+la puissance de notre foi s'imposera à leur regard. Certes, nous n'avons
+plus des âmes de croisés et ce n'est pas à la pensée d'aller combattre
+l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad ou l'Adrar va se
+réjouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations
+avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession
+d'athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient
+reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils
+abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et Chrétienté ne
+font qu'un. Ne nous appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers que
+«Français»? Et c'est une chose étrange que ce soit eux qui viennent sur
+ce point nous éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»_
+
+C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau que la fidélité. Et une
+pensée de très loin vient à lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de
+fidélité, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements
+dont il est coupable? Pourquoi, s'il déteste le progrès infidèle,
+rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde
+l'épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il les yeux de
+l'immuable Croix? Si absurde est cette infidélité, s'avouait-il à
+lui-même, que «je n'ose même la confesser devant les Maures et je
+leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma lâcheté devant eux me fait
+comprendre combien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»
+
+Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que
+les bienfaits d'une race matériellement puissante. La France n'avait
+point que des routes à frayer, des camps à bâtir, des villes à
+construire dans ces terres mauritaniennes où elle essayait de
+s'installer par la force. Elle portait avec elle une âme, un principe
+spirituel et cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en doutait
+point. Aussi bien «il avait la certitude de n'être pas le véritable
+héritier de cette dignité française qu'il savait désormais être surtout
+une dignité chrétienne». Il se rendait maintenant compte qu'«il ne
+pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom
+jusqu'aux extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il, ceux qui
+n'ont pas la charge d'être les envoyés de toute une nation! Heureux ceux
+qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui, il ne
+connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le visage de la terre natale
+et la signification de son nom béni.»
+
+Ainsi peut-on dire que la France déposa dans cette âme le premier désir
+de Dieu. La première prière qui monta sur la bouche de son serviteur,
+c'est elle qui l'a suscitée. Ce n'est que plus tard que le problème du
+salut individuel se posa pour cet homme d'action. La première fois que
+Psichari pense à Dieu, c'est en pensant à l'armée. Pour l'instant il
+se dit: «Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille aînée la
+France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-à-vis de l'Église,
+l'indifférence n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est
+contre moi. Et je prends parti de toute mon âme[11].»
+
+Voilà où en était Ernest Psichari au début de 1911. Tout en désirant la
+lumière surnaturelle de la Grâce, tout en la demandant de toutes ses
+forces, il était loin encore de la vie et de la vérité chrétiennes [l2].
+C'est à peu près l'état d'âme que traduisent quelques pages de l'_Appel
+des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressée de
+conclure devait prendre pour un témoignage décisif [l3]. Son oeil
+n'était pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-même: il
+n'allait que plus tard parvenir à son coeur et il lui fallait attendre
+et souffrir pour connaître la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante
+devait venir le chercher pour le conduire vers elle.
+
+En France, Ernest Psichari avait laissé un ami qui, lui aussi, avait dès
+l'abord cherché son âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à
+qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce. Et cette voix
+fraternelle venait le presser dans sa solitude: «Nous avons prié pour
+toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle
+pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne
+l'écouteras-tu point?»
+
+Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La vérité, il la voulait
+avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il
+demandait, d'abord, «que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné, que
+l'Église fût de toute certitude la gardienne infaillible de la Vérité,
+que Marie fût en toute réalité la Reine du Ciel». L'impatience de
+connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le bel équilibre de
+la raison chrétienne, mais le secret des choses essentielles demeurait
+toujours étranger à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait
+de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès l'abord, il
+s'empressait de reconnaître:
+
+_Tout essai de libération du catholicisme est une absurdité, puisque,
+bon gré, mal gré, nous sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque
+tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du
+catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés
+de toute une éternité; et comme la science a été fondée par des
+croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi
+de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel
+découle la fausse morale, comme aussi la fausse science._
+
+Mais aussitôt il ajoutait:
+
+_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette
+chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais à moi et assez
+tristement en lisant cette belle page[14]: «Il semble qu'en ce temps
+la vérité soit trop forte pour les âmes...» et je me demandais si tu
+pouvais bien me tenir rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant que
+je déteste les gens que tu détestes et que j'aime ceux que tu aimes et
+que je ne diffère guère de toi qu'en ce que la grâce ne m'a pas touché.
+La grâce! Voilà le mystère des mystères. Tu vas me dire de ne pas tomber
+dans l'erreur janséniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses
+oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grâce (je ne sais pas si je
+dis bien). Mais non, je sens qu'arrivé au tournant où je suis, il n'y a
+plus rien à faire qu'à, attendre. «Abêtissez-Vous», me dit Pascal,
+mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abêtir que se donner de
+l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaüs
+n'ont pas cru après l'enseignement du Christ._ «Deum quem in Scripturae
+Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt»,
+_dit saint Grégoire, dans une phrase qui me fait rêver infiniment.
+Et nullement semblable à l'aveugle qui ne demande pas la guérison,
+j'appelle à grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._
+
+Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle méprise la négation et
+le doute: elle se fait humble devant la vérité; elle participe déjà de
+sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connaît et elle
+connaît Dieu, et cela devant que la grâce ait purifié son coeur. Mais il
+fallait qu'il se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour
+y fût attiré. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet
+esprit? Et Dieu pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection
+celui que ses seules forces naturelles poussaient à l'aimer d'un tel
+désir?
+
+Son âme déjà avait gagné de la confiance, de l'abandon. Plus tard,
+évoquant ce passé, il dira [l6]: «Alors je ne croyais à rien, je vivais
+comme un païen et pourtant je sentais l'irrésistible invasion de la
+Grâce. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais.» Car
+Ernest Psichari avait, dès lors, entrevu la loi de son progrès intérieur
+et les exigences de Dieu lui étaient claires. De toutes ses forces,
+il aspirait à la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une
+hiérarchie entre les âmes. «Et d'abord il y a des pensées viles pour les
+coeurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles mais faciles, il y a
+de pauvres, de misérables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
+qui ignorent profondément le mal, mais ne se nourrissent que de vertus
+ordinaires.» Et ce soldat, consumé dans le tourment de Dieu, levant
+les yeux vers le ciel, s'écriait du fond de ses ténèbres: «Quels sont
+ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
+flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés
+de la justice! Certes ils se sont gardés des chutes grossières. Mais
+ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui
+est l'entrée dans l'intelligence supérieure. Car tout est lié dans le
+système intérieur de l'homme et la lumière profonde de ce qui est vrai
+manquera toujours à qui ne se sera point fait un coeur de cristal.»
+
+Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui réservait,
+celui qui souffrant encore du «mal horrible de la terre», désirait de
+monter à Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour
+modèles de vie que les plus purs, que les plus héroïques, comme élu,
+pressé, désigné mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel de ce
+coeur pressé par ses sanglots:
+
+«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les dernières lumières de
+l'horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs,
+avec l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs. Tous me font
+violence, m'enlèvent par la force vers le Ciel supérieur, et je veux de
+tout mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je veux la chasteté
+qui les ceint et la piété qui les couronne, je veux leur grâce et leur
+force. Je ne m'arrêterai pas...»
+
+Et devant cette effusion si brûlante, devant ce désir avide de la
+possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait à
+lui-même: «N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet homme qui
+désire un certain rejaillissement de l'âme en lui, qui a soif de la
+vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges et non plus avec
+les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser sans cesse
+et dont le coeur est si vaste qu'il déborde les limites de la terre...
+Et n'appartient-il pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse
+préférence?»
+
+Pourtant les mots de la libération n'avaient pas encore retenti. A ce
+cri pathétique dont le silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu,
+daignez voir cette misère et cette confidence. Ayez pitié de l'homme qui
+est malade depuis trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le séjour
+en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans
+connaître le riche plaisir de la vérité et de sa possession. C'est
+seulement sur la terre de ses ancêtres que les paroles de rémission
+devaient être prononcées.
+
+
+SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA
+MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE--SAINT PAUL
+
+
+Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification et de son attente,
+Paris réservait à ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu
+l'éprouverait de définitive façon et lui ferait payer les grâces dont
+il voulait le combler [b]. Quand nous revîmes Psichari, à la fin de
+décembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-là même dont notre âme
+était justement tourmentée. Après trois années de séparation, nos coeurs
+fraternels se retrouvaient, travaillés d'une pareille souffrance. Nous
+faisions à la vie la même interrogation pressante, décisive, et nous
+nous refusions à ce que notre destinée n'eût aucun sens. Nous ne
+pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité
+des doctrines et des belles idées que nos professeurs nous avaient
+servies à profusion. «Nous cherchions un maître, un maître de vérité»,
+et pour cela, nous étions prêts à changer nos existences, mais non pas
+pour un système quel qu'il fût ... Par quelle correspondance vraiment
+divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant
+d'action et revêtu de gloire guerrière, nous confiait-il ce même besoin
+que nous renoncions à satisfaire dans la raison dépravée des modernes?
+Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions déjà,
+dans la beauté de l'Église, l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions
+qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que
+rien, dans la vaste et charnelle futilité du temps présent, ne nous
+la procurerait. Nous savions que l'Église seule était capable de nous
+refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à ses dogmes, bien
+plus, nous étions persuadés que là seulement était la vérité. Nous
+savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
+indécis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hésitions devant
+l'affirmation qui est la gloire de l'Église. Et tous deux, nous nous
+déclarions, cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce. Tel
+est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement
+à l'ami qui, plus avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la vraie
+science, l'avait assisté par la prière et qui allait le presser,
+dans cet instant décisif, de se laisser informer «par l'esprit
+ecclésiastique, qui est le Saint-Esprit».
+
+[Note b: Ici, nous cessons de suivre le _Voyage du Centurion_, qui,
+riche d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest
+Psichari, s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons
+nos souvenirs personnels, aidé de sa correspondance inédite.]
+
+Nous avons vu, par ses méditations africaines, à quelle haute ferveur
+Ernest Psichari avait déjà pu s'élever, et de quelle charité sa
+contemplation était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir
+dans les régions de la prière, accomplir les actes qui engagent et qui
+libèrent.
+
+Nous voici au point culminant de ce débat où l'enjeu est une âme. Moment
+unique dont tout le passé ne fut que la préparation secrète et où va
+naître un homme nouveau qui portera témoignage pour ses ancêtres et pour
+lui-même de la fidélité reconquise. Dans la dureté du temps présent,
+parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes, dans la plus grande
+détresse des foyers, la voix du Seigneur à nouveau se fait entendre:
+«Race incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!» Paroles
+d'indignation légitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la
+tendresse incomparable ... Prodige de la charité qui doucement le ramène
+vers la maison de son âme ...
+
+Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation
+d'apprendre qu'il n'était pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et
+que le baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.
+
+Mais il se préoccupait de l'impression que sa conversion éventuelle
+pourrait causer à sa mère. Que de troubles, que d'incertitudes, que
+d'hésitations encore à l'aube d'une journée qui allait être si belle!
+Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:
+
+_Il me semble_, écrit-il au confident de son âme, _il me semble
+impossible que je continue bien longtemps encore à regarder cette
+adorable pensée chrétienne en étranger, et je me dis qu'après avoir été
+aussi délaissé et avoir été privé de tant de sacrements, il ne faut pas
+s'étonner que la pente soit si dure à monter... Ce qui me désespère,
+c'est cette vie de Paris où le recueillement est impossible. J'étais
+infiniment plus près du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je
+repartais là-bas, sans savoir les prières qui m'ont tant manqué pendant
+ces dernières années. Je crois que si j'étais dans le désert en ce
+moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est
+ce qui fait que j'ai tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière. Mes
+lectures [l7] sont fiévreuses, désordonnées et je n'en tire pas tout le
+prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
+voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais
+bien maintenant que la prière est ce qu'il y a de mieux, puisque je la
+commence toujours sans goût et que je ne manque jamais de l'achever dans
+la joie et la sérénité. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots
+pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus fermé[18]?_
+
+Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait plus longtemps se
+refuser à ce coeur affamé. La grâce allait achever sur la terre de
+France l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin dans le désert,
+ne faisant intervenir qu'au dernier moment,--une fois la préparation du
+coeur terminée par Dieu seul,--des instruments humains. Psichari n'avait
+plus qu'à demander à être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives,
+nous possédons un document unique, le journal où une amie fraternelle
+prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest
+Psichari. C'est ici le témoignage le plus direct: penchons-nous sur ces
+feuillets débordants de piété et d'amour.
+
+18 janvier 1913.--_J... voit Ernest: il a le langage d'un chrétien._
+
+21.--_J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-être bientôt
+à voir un prêtre._
+
+23.--_Visite d'Ernest: il nous paraît troublé. Dimanche, il doit aller à
+la messe avec J... à la cathédrale[19]; il se fait expliquer la lecture
+de la messe._
+
+Dimanche 26.--_Ernest et J... vont ensemble à la grand'messe; ils
+reviennent grandement émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église
+il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré son aisance et
+sa piété. Il dit aussi: «La confession, c'est un peu difficile, et
+surtout... le ferme propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la sainte
+Vierge. Il est visible que c'est la foi de son baptême qui se réveille
+et agit. Spontanément, il se décide à aller tous les dimanches à la
+grand'messe. Le Père Clérissac[20] doit arriver dans huit jours._
+
+Dimanche 2 février.--_Ernest et J... assistent à la messe rue d'Ulm.
+Ernest est absorbé, peu communicatif. J... revient inquiet._
+
+3 février.--_J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Père Clérissac
+vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est
+si simple, si franc, devant le Père... Déjeuner plein d'émotion. Après
+le déjeuner, le Père emmène Ernest au parc. Leur absence dure deux
+heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se décider.
+Enfin ils reviennent; et le Père nous expose le programme arrêté qui
+nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tôt
+possible, et dimanche première communion; puis pèlerinage d'action de
+grâces à Chartres.
+
+Ernest a absolument conquis le Père qui n'a trouvé en lui aucune
+résistance, «une âme sans un pli, toute pleine de foi.»_
+
+Mardi 4 février.--_Le Père et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre
+petite chapelle est toute parée; les cierges sont allumés, deux beaux
+cierges intacts, bénis dimanche. Agenouillé devant la statue de
+Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte--quoique très ému--Ernest
+Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Père
+est debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et moi écoutons à genoux,
+tremblants d'émotion. Après cette lecture, nous sortons et la confession
+commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier._
+
+_Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transformé, rayonnant
+de joie. C'est une heure de béatitude pour tous.--«Vous voyez, nous dit
+le Père, un homme tout à Dieu»... Et qui est heureux, disons-nous. «Oh!
+oui, je suis heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile de
+le croire.--On sent déjà entre le Père et Ernest une amitié tendre et
+profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie._
+
+_Après le départ d'Ernest, le Père nous dit son admiration pour la bonté
+de Dieu, sa joie de la réparation qui lui est faite, son amour pour
+cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute loyale et simple._
+
+Mercredi des Cendres, 5 février.--_Le Père avec Ernest assistent à la
+bénédiction des Cendres à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr
+Gibier et fixent au samedi 8 février la date de la confirmation. Ernest
+a un air touchant, heureux, tout pénétré de la pensée de Dieu._
+
+Jeudi 6 février.--_Nous voyons Ernest avec le Père. Ernest sent déjà
+qu'on le dira subjugué, suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien
+vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais à la foi, ce serait
+par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque
+pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette
+illumination?»_
+
+_Ernest doit prendre le nom de Paul à la confirmation, en réparation des
+outrages de Renan à saint Paul_.
+
+Mardi 7 février.--_Le Père a vu Ernest à Paris. Ernest le ravit par sa
+droiture et l'ouverture entière de son âme a la foi. Il ne cesse et nous
+ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est bon et que tout cela est
+beau!»_
+
+Le samedi 8 février, Ernest Psichari fut confirmé par Mgr Gibier, dans
+la chapelle du petit séminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
+d'ardeur contenue, il récita le _Credo_, dont il scanda une à une les
+syllabes latines. Après la confirmation, l'évêque de Versailles lui
+demanda son âge. «Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps perdu», répondit
+notre ami. Et s'inclinant filialement sous la bénédiction du prélat, il
+lui dit pour exprimer le drame qui venait de se jouer entre Dieu et lui:
+«Monseigneur, il me semble que j'ai une autre âme[21]». Le lendemain,
+Ernest Psichari fit sa première communion à la Chapelle des Soeurs de
+la Sainte Enfance: puis il partit pour Chartres en pèlerinage. A son
+retour, il confiait au P. Clérissac: «Je sens que je donnerai à Dieu
+tout ce qu'il me demandera.»
+
+Tous ceux qui furent alors les témoins de ces événements admirables,
+tous ont été frappés de la joie qui soudain l'habita. Désormais, E.
+Psichari vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour
+qui connaît et épouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de
+véritable charité dans une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté
+du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frère avait quelque
+chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande
+liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà, d'«innocence enfantine»
+où il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins à quoi Dieu
+le prédestinait.
+
+Une chose aussi nous causait de l'étonnement: il semblait qu'Ernest
+Psichari fût entré dans la vie chrétienne de plain-pied, sans
+préparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût été
+catholique depuis toujours. Cette âme, hier encore ignorante des
+communications de la sagesse divine, semblait en être soudain remplie et
+sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait
+ses prières et elles se trouvaient être celles-là même que l'Eglise
+avait répandues sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il
+s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!»
+
+Ce qui frappe, en effet, c'est la plénitude de vie surnaturelle qui
+surgit en lui. Tout de suite, il s'était tourné vers le Christ et
+c'est de lui qu'il attendait la vérité et le bonheur. Chaque jour, il
+communiait et tendait vers la Croix toutes ses puissances[22].
+
+_C'est une découverte adorable, écrivait-il au P. Clérissac[23],
+que celle que je fais en ce moment, c'est une douce et cruelle
+reconnaissance et il n'est point d'office où je ne verse d'abondantes
+larmes devant le Maître que j'ai si longtemps crucifié, que la France
+elle-même crucifie à toute heure._ Et encore: _J'ai pu m'approcher tous
+les matins de la Sainte Table et je l'ai fait avec courage, comptant sur
+la miséricorde de Notre-Seigneur, pour me pardonner les faiblesses
+qui me rendent si indigne de recevoir son corps et m'en remettant
+entièrement à elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
+est le plus abattu que l'on doit désirer avec le plus d'amour
+l'Eucharistie et, quant à moi, c'est à ces heures-là que je me tourne
+avec le plus de confiance vers le Maître à qui je suis désormais[24]._
+
+Nul ne fut plus que Psichari un homme de prière; nul n'en eut davantage
+le don. Ses travaux d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était
+prétexte d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi
+avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels étaient l'amour
+et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de
+la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait
+longuement méditée: il avait même composé pour le Rosaire une suite
+de proses. Ces élévations, il les commençait dans les larmes, tant la
+douleur le poignait de ses fautes passées, tant il sentait en lui-même
+de ruines et de ténèbres, de révoltes et de luttes. Et de chacune
+d'elles montait cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église qui m'a
+accueilli au plus fort de ma détresse? Jésus, Marie, je vous supplie
+de m'éclairer, de me donner la force d'être sans partage au pied de la
+Croix, uniquement attentif à vos ordres[25].» Et l'oraison s'achevait
+dans la joie, sous le désir enflammé qu'y répandait l'espérance
+éternelle. Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier, bien
+plus, «la position normale de la créature qui veut se tenir à sa place
+sous son Créateur». Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand
+souci de ce soldat chrétien.
+
+Mais il savait aussi que la place où la Providence l'avait mis sur la
+terre était un poste où il devait être un exemple, où les privilèges
+reçus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de
+lui-même combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait
+réservés. D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre grâces pour
+tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul être n'aimait autant
+à se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour de
+Jean qui habitait son coeur.
+
+Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de cette âme choisie, la
+volonté profonde qui dirigea sa destinée, ce qui donne soudain tout son
+sens et son sublime au drame intérieur que nous résumons. Voilà le point
+où cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf
+années douloureuses n'avaient été souffertes que pour aboutir à cette
+vocation.
+
+Dès qu'il connut par lui-même les joies de la Lumière, Ernest Psichari
+n'eut qu'une pensée: donner sa vie pour réparer l'offense que son
+grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre de réparation, il
+s'était promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe,
+cette messe jadis abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle
+délaissé pour les parvis humains, avoir part à ce Calice, être prêtre
+à tout jamais, reprendre la place, le précepte et le mandat qu'un des
+siens avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager les peines sous
+lesquelles ce père de sa chair s'affligeait, hâter sa délivrance, lui
+sacrifier son coeur filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été
+le Dieu de leurs pères.
+
+Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les
+erreurs de Renan; il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
+n'est un scandale que pour des esprits sans piété véritable. Qu'un fils
+se désole à l'idée que l'âme de son père soit perdue pour une autre vie,
+qu'il connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que ce fils mette
+toute son ardeur à réparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à
+l'holocauste de son âme, et qu'il place son espoir dans la miséricorde
+de la Bonté Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point
+le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme
+offre pour réconcilier à Dieu celui qui l'engendra. Quel aïeul fut
+jamais pleuré de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un
+plus parfait témoignage, jamais la charité ne fut plus magnanime qu'en
+cette âme de fils; jamais l'espérance ne s'y maintint d'une plus
+fervente tendresse.
+
+Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura,
+un jour, que l'âme de Renan, au moment de paraître devant Dieu, avait
+peut-être été allégée de ses fautes par la prière de quelque carmélite,
+par les larmes de quelque contemplatif très humble...
+
+Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre grand-père n'est pas
+sauvé? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous
+n'a le droit de mettre des limites à la miséricorde du Père céleste. Qui
+sait si, mystérieusement, en vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est
+pas réconcilié avec le Maître de ses premières années? Qui sait même, si
+ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages
+qu'il a pu faire aux âmes[26]?»
+
+Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel
+espoir... Pour lui, fils de la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il
+n'ait donné son être pour que le père prodigue ne fût point banni de la
+maison de tous ses désirs[27]!
+
+Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait à se détourner de
+la voie large du monde pour s'engager dans l'étroit sentier de la
+perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obéissance qu'il
+tenait d'un esprit tout ensemble militaire et très humble, tout l'y
+prédestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la
+parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux. Le Christ était son chef: il
+attendait ses ordres. Mais là encore la Providence réservait à Ernest
+Psichari une suite de grandes épreuves et de poignantes incertitudes,
+qu'il allait subir d'une âme pleine de paix et d'abandon.
+
+_J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clérissac, j'attends
+simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi et
+viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera demandé me pèse; j'ai
+peur, je ne me sens pas prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra
+me rendre et j'entends clairement cette voix intérieure qui me dit
+l'adorable parole toujours présente:_ «Alius te cinget et ducet quo
+tu non vis.» _Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et non la
+mienne_.
+
+Dès l'abord, Ernest Psichari ne douta point qu'il ne dût être quelque
+jour le serviteur de cet ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
+déjà de toute son âme et dont la «règle joyeuse» lui convenait si
+bien[28]. Il y avait, en effet, chez ce militaire, une volonté
+d'apostolat qui l'empêchait d'être purement contemplatif. Dans le
+premier moment de sa conversion, il avait commencé par réciter l'office
+bénédictin. «Non, je ne puis continuer, nous avouait-il, je sens que je
+suis dominicain.» Enfin, c'était un fils de saint Dominique qui l'avait
+confessé, puis qui l'avait reçu dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913,
+au couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute certitude, il pensait
+qu'il devait à l'intercession de saint Dominique «ce renouvellement de
+son âme[29]».
+
+Aussi bien, quand il voulut entreprendre le récit des choses admirables
+que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint
+Dominique qu'il invoque pour obtenir le véritable esprit de l'Ordre:
+
+_Oui, mon ambition est haute, écrivait-il le 30 janvier 1914 à propos
+du_ Voyage du Centurion, _bien haute pour un ouvrier de la onzième heure
+qui sans doute devrait se borner à l'humble étude des maîtres. Mais je
+ne sais quelle force me pousse: il me semble qu'il reste à faire, dans
+le domaine de la pure littérature, un livre vraiment_ dominicain,
+_autant que ce livre peut être écrit par un laïc et un écrivain.
+Pourquoi n'écrirais-je pas ce livre? Le dernier, le plus infime des
+serviteurs de saint Dominique ne peut-il pas, par une prière_ continue,
+_obtenir cet esprit de foi et de vérité, et surtout ce véritable esprit
+d'apostolat qui fait considérer, à chaque phrase que l'on écrit,
+l'utilité spirituelle plutôt que la vaine beauté de l'art?_[30]
+
+Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la détourner pour
+un instant des hautes préoccupations qui l'agitaient. Son congé achevé,
+Ernest Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg. Nul
+ne mettait à son métier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du
+chrétien, c'est le devoir d'état que ce soldat était porté d'instinct
+à placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
+responsabilités qui pèsent sur le plus humble des chefs: il s'y
+consacrait avec amour. C'est plein d'allégresse qu'il reprit, en juin
+1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses
+canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un être nouveau qui revenait
+parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à
+leur manière, ne sont-ils pas «des couvents d'hommes»? «Même habitude
+de se donner corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota la
+ressemblance, même besoin de se dévouer; pareils usages de gravité, de
+retenue et de silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double
+vie de militaire et de chrétien.
+
+_J'ai retrouvé à Cherbourg, écrivait-il au P. Clérissac, le milieu sain
+et réconfortant que j'avais quitté, il y a plus de trois ans, et revu
+avec joie mes camarades. Ils suivent une belle route bien droite, bien
+tracée. Ils sont loin de bien des compromissions de l'époque. C'est un
+grand malheur qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grâce. Beaucoup
+d'entre eux, la plupart, seraient près peut-être de la mériter, s'ils
+avaient seulement quelques mouvements de bonne volonté. Que notre Divin
+Maître daigne les éclairer: qu'il me donne aussi la force de montrer le
+bon exemple, de faire un peu de bien à ces braves gens_[31].
+
+Chargé de service et d'occupations de toutes sortes, Psichari se sentit
+privé de bien des secours. Il se rappelait avec une triste émotion le
+temps où il pouvait, chaque matin, s'approcher de la Sainte Table et
+dire tout entier le _Diurnal_: «Il me faut faire une bien petite place
+au Bon Dieu, s'écriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, mes
+actions et mes pensées, faisant confiance pour le reste à sa divine
+miséricorde[32].»
+
+Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son arrivée à Cherbourg,
+Ernest Psichari avait rendu visite au curé de cette paroisse qui porte
+le nom très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demandé de faire
+partie de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé
+dès l'aube, il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait
+l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa
+chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, près de la bibliothèque où
+il avait réuni les _Méditations_ et les _Élévations_ de Bossuet,
+les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte
+Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait.
+L'écrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous
+le doux envahissement de la Lumière; et, à travers les antiennes et les
+répons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la
+France et sur son armée quelques-unes des faveurs dont il se sentait
+indigne.
+
+Psichari goûtait alors une quiétude sans mélange: le bonheur rayonnait
+dans son être. Parfois, il se demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce
+que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?» Et tranquille, il se
+répondait à lui-même: «Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et
+un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonté. L'exact
+discernement et la vraie force ne seront pas refusés, j'en ai une ferme
+confiance, pour mon humble prière.»
+
+A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest.
+Un jour où son régiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage
+une conférence sur l'Eucharistie et la fréquente communion. Quel ne fut
+pas son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs quelques-uns des
+canonniers de sa batterie!
+
+Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir
+de ce voyage à travers la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait
+à un prêtre[34] qu'il avait rencontré au hasard d'un cantonnement:
+
+_Comment ne pas voir que cette terre est bénie entre toutes, qu'elle est
+et restera toujours la terre de l'humble fidélité et que c'est elle qui
+portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grâce
+qui rayonne à travers la terre de France, j'admire qu'après tant
+d'efforts, après tant de persécutions, la petite lampe vacille encore au
+fond du temple et qu'elle suffise encore à éclairer le monde._
+
+Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il avait vues: la
+piété de nos prêtres:
+
+_Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la
+force, que notre clergé est admirable, qu'il est pénétré des plus mâles
+vertus chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a jamais été.
+Au village comme à la ville, le presbytère est le seul endroit où se
+réfugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre
+intelligence dépravée des intellectuels,--le seul où il y ait vraiment
+de la vie, le seul où l'on soit assuré de trouver toujours non seulement
+des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine compréhension de
+toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus déliée. On dit
+qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait,
+je dirais bien qu'il y en a et où ils sont._
+
+Et ces réflexions, par une pente naturelle, le ramenaient à lui-même, à
+l'atroce destinée de celui qui appartenait à ce clergé admirable, et
+qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française. Il se sentait à
+nouveau travaillé du désir de réparation qui grandissait en son coeur,
+et j'imagine que c'était là le sujet de ses entretiens à Cherbourg, avec
+un fidèle ami, cet abbé Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre
+avenir. Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance celui qui
+voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du
+sacerdoce. Est-ce à dire que son âme cessait d'entendre l'appel de
+saint Dominique? Non point; mais la longueur des études théologiques
+l'effrayait, et surtout la peine que sa décision causerait à sa mère
+et l'obligation où il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait
+et l'admirait entre toutes. Enfin, _il était pressé de dire la
+messe_--toujours le même désir sublime de reprendre la place abandonnée.
+Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est avant tout le sacerdoce.
+Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les prêtres séculiers.»
+Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce conseil avec un
+débordement de joie: Oui, être un simple curé de campagne, comme son
+grand-père l'eût été, vivre dans quelque presbytère très simple de
+basse Bretagne, retourner fidèlement, minutieusement, sur les voies
+abandonnées et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
+vocation exacte, aller au séminaire...
+
+C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au
+supérieur du grand séminaire d'Issy. Le parc et la chapelle étaient
+intacts et tels que Renan les décrit en ses _Souvenirs d'enfance et de
+jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janséniste du dix-septième,
+les longues allées solitaires, et c'est avec une grande émotion qu'il
+vit ces endroits mêmes où son «malheureux grand-père» avait prié.
+
+Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, directeur au grand
+Séminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu la
+visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._» Il semble
+bien, en effet, que ce pèlerinage à Issy n'ait fait que confirmer Ernest
+Psichari dans son dessein de se donner à saint Dominique. Toujours
+est-il que son frémissement intérieur ne s'était pas apaisé:
+
+_Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est de continuer cette
+existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, écrivait-il
+alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se
+lassera-t-il pas à la fin de tout donner sans rien recevoir?_
+
+Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, finit, après avoir
+longuement hésité, par acquérir la certitude que la vocation de ce jeune
+homme était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, il fut
+convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immédiatement et qu'il
+irait d'abord prendre ses grades en théologie à Rome, au Collège
+Angélique, et comme auditeur libre.
+
+
+NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
+
+
+Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il destinait à son enfant et
+le sacrifice pour lequel, dans sa pitié pour la France, il réserverait
+ce soldat, fils de Dominique. Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari
+allaient être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre, de
+réaliser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler à la
+terre de ses pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari
+allait offrir pour le service de la Patrie est en même temps un
+témoignage rendu à Dieu, un holocauste véritable, «librement consenti
+et consommé en union avec le sacrifice de l'autel[37]». Ernest Psichari
+partit le second jour de la guerre avec le 2e régiment d'artillerie
+coloniale. En quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul: «Je vais à
+cette guerre comme à une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de
+défendre les deux grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»
+
+Le 20 août, il écrit à sa mère[38]: «Nous allons certainement à de
+grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours
+désiré la guerre, qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur de
+la France. Elle est venue à l'heure et de la manière qu'il fallait.
+Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et
+magnifique aventure[39]!»
+
+Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol[40], après être resté
+douze heures sous un feu épouvantable, Ernest Psichari fut tué net
+d'une balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit: «Vers six heures,
+j'aperçus le lieutenant Psichari sous un arbre, près de ses pièces,
+soutenant le capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui vers
+l'ambulance et le laissa à la porte, _pour retourner à sa pièce_. À
+ce moment les Allemands arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le
+lieutenant était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle que les
+Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit
+sur un blessé et tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon et
+glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme
+de son visage: autour de ses mains était enroulé son chapelet[41] qu'il
+avait pu saisir.
+
+À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait à la vie et à la
+gloire. Ernest Psichari y est entré, suivi d'une héroïque milice de
+jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait
+jamais conduite.
+
+
+NOTES ET DOCUMENTS
+
+
+
+[Note 1: Grec par son père et tout ensemble «français, latin,
+breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique des Renan et le
+sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et
+la gloire de sa famille dans le siècle, profondément mêlé aux événements
+spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère morale
+où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce serait du même coup
+évoquer tout un âge qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait
+engendré. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
+ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels de la
+jeunesse d'Ernest Psichari.
+
+Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses études aux
+lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit ans, il publiait des vers
+subtils, à la manière de Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle
+d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait
+Spinoza et Bergson.
+
+Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité de
+dispensé, accomplir une année de service militaire.
+
+L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure cet idéalisme
+qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Dès son arrivée à
+la caserne, il sentit avec une vivacité extraordinaire qu'il était fait
+pour vivre là, que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque
+chose où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
+réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient d'action, le
+sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale
+comme simple canonnier. Bien vite, il reçoit les galons de maréchal des
+logis.
+
+Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo.
+Alors commence la vie héroïque et libre qui réalise tous les rêves de sa
+jeunesse et donne à son être sa première raison et son premier but.
+
+Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père, Psichari va, pendant
+de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent
+la Sangha, parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé
+que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de
+boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journées, des nuits
+entières, s'enivre de solitude et d'action.[c]
+
+[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
+reçut la médaille militaire (1908).]
+
+En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire,
+ce maréchal des logis, que nous avions connu étudiant en Sorbonne: «Je
+ne suis plus un jeune bourgeois, occupé des travaux de mon état; je
+suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et
+primitifs.» Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions déjà sa
+destinée!
+
+Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il sortit
+sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit,
+cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en décembre
+1912. Voilà le moment où nous avons entrepris de raconter sa vie.]
+
+[Note 2: Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la _Maison_.]
+
+[Note 3: Lettre à Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_
+(1913).
+
+À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me semble que tous
+les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, à de la gloire
+guerrière et, pour tout dire, à une revanche dont nous ne devons jamais
+détourner nos regards.»
+
+Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore ces propos: «Ce
+serait singulièrement rabaisser la foi patriotique que de la croire
+fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir
+nous ramener au point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux
+entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons
+toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est nécessaire, quand
+on songe à la haute mission de la race française, à la grande élection
+qui domine toute son histoire...»]
+
+[Note 4: En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions noté ce
+_réveil de l'héroïsme_ et, invoquant déjà l'exemple d'un Psichari, nous
+écrivions:
+
+«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent nos aînés devait
+les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient
+pratiquement aboutir à l'anarchie idéologique, à toutes les confusions
+morales. L'affaire Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est
+en réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils ont fait
+l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition dreyfusienne, ils ont vu
+avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme étaient la conséquence
+de leurs doctrines et avec une simplicité douloureuse, malgré
+l'apparente victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre
+défaite. Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et de vous
+avertir.»[d]
+
+[Note d: Charles Péguy.]
+
+«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient
+aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée jeune homme
+de notre âge. C'est d'une famille où l'intelligence semblait devoir
+s'épuiser après avoir donné ses fleurs les plus rares que part le
+conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on
+croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari,
+sous-lieutenant d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), qui la
+passe à notre génération.
+
+«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon de vingt-cinq
+ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour
+mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la
+France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle abdication n'empêchera
+jamais qu'il n'ait été par elle, et par elle seule, arraché à la
+barbarie». Mais je me contenterai de citer quelques pages que le
+brigadier Psichari rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit
+au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont là des
+paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles déterminer des
+vocations héroïques! Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
+
+«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres maudites. Mais
+nous y venons aussi pour nous faire du bien à nous-mêmes. L'Afrique est
+un des derniers refuges de l'énergie nationale, un des derniers endroits
+où nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les dernières
+consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ à leur activité
+tendue.» Ce noble pays révéla à ce soldat français les vertus de la
+guerre: «Nous reviendrons, dit-il, à l'opinion du peuple qui est
+la guerre. De l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême
+civilisation... Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'histoire
+humaine, nous ne reviendrons pas au point d'où nous sommes partis? ...
+Il vient une heure où la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu
+naturel d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure
+où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et
+lâche. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poème de sang et de
+beauté.»[e]
+
+[Note e: Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme». Mais
+que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
+grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]
+
+Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: «Dans
+ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons
+toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour
+exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes
+existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En vérité, nous
+faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour
+de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous dépenser et
+de nous imposer, parce que c'était notre loi, notre raison secrète,
+notre foi.»
+
+«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui traverse les
+pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, cet été, dans l'âme
+de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret
+désir...»
+
+Nous devions, deux années encore, attendre l'événement qui emploierait
+cette passion ...]
+
+5. Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son _Victor Marie,
+comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent mètres carrés,
+au milieu du désert, avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à
+ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensées_ de Pascal, les
+Sermons de Bossuet, le _Règlement d'artillerie de montagne_, la _Table
+de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur
+militaires_ auquel Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique
+bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
+bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq petits livres qui
+n'étaient autres que des _cahiers_ de Péguy lui-même.
+
+Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle lettre de Psichari,
+datée de Moudjeria:
+
+«Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement
+romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractère de
+ses habitants et par l'action que nous y exerçons encore. Histoire de
+brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues,
+tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire
+à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère _jolis_, ont
+cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté
+sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust.
+«Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant
+et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du
+noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude
+squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
+troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les
+plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir
+plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement.
+Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a
+ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle de l'Islam avaient
+pourtant rejetés et confinés en Perse sur les bords de l'Euphrate) et
+qui se ramifie vers l'est jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta
+du Tagant s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
+présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la
+simplicité des moeurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif
+est restée vierge. Ces gens d'esprit très cultivé généralement, retors
+en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont
+jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce
+moment un traité de mystique arabe sur la «prédestination» que lui a
+prêté le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en même temps
+sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
+mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de coeur et
+vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. «C'est dans ce
+rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos
+armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat,
+où l'on vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine pour
+nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang
+français.»
+
+[Note 6: C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
+Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:
+
+«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations intéressantes qui
+se sont déroulées avec une grande rapidité. Il s'agissait d'aller
+nous montrer à Tichitt, ksar important situé à 200 kilomètres Est de
+Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
+L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des derniers
+repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hôtellerie ordinaire.
+
+«Le 10 décembre, je procédais--dans un coin étonnant de l'Adrar--à
+l'arrestation d'un chef, quand je reçus par un courrier rapide l'ordre
+de me rendre au peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
+arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que le colonel Patey
+qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.
+
+«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs
+à toute allure, comme le permettait la légèreté de la troupe: rien que
+des troupes méharistes et cent hommes à pied.
+
+«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de l'Adrar, sous
+les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche
+forcée jusqu'à Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de
+dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tués.
+L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda, blessé, est fait
+prisonnier. Gros succès, grand effet moral sur les Maures.
+
+«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le peloton méhariste
+du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de
+vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les
+dunes du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon maître, et
+j'en profite pour faire des opérations sinon fructueuses au point de vue
+général, du moins intéressantes pour moi, parce que je suis en contact
+avec des marabouts fanatiques que je fais causer.
+
+«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus
+le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le
+21, dans un chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact
+très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué chez moi, après
+une journée éreintante, mais honorable.»
+
+C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant Ernest Psichari
+fut cité à l'ordre du jour de l'armée. On trouve un beau récit de ce
+combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]
+
+[Note 7: Voir _l'Illustration_, numéro de Noël 1915. Le _Voyage du
+Centurion_ vient de paraître en volume à la librairie Conard, avec une
+préface de Paul Bourget.]
+
+[Note 8: Lettre à Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]
+
+[Note 9: Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).--Cet épisode est
+rapporté dans le _Voyage du Centurion_.]
+
+[Note 10: C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest Psichari
+écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui avait envoyé son livre
+l'_Action française et la religion catholique:_
+
+«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements,
+j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie, en véritable enfant
+de l'Église. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé
+l'Église avant d'y croire ne le dira.»]
+
+[Note 11: Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).]
+
+[Note 12: Lettre à Ed. Trogan _(loc. cit.)_]
+
+[Note 13: Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de Versailles
+dans l'article qu'il a consacré à la mémoire d'Ernest Psichari (_Le
+Correspondant_, 25 novembre 1914).
+
+Ernest Psichari, à propos de son _Appel des Armes_, dit de ce «pauvre
+livre» qu'il date «du temps où il attendait sans rien faire pour s'en
+rendre digne la lumière qui guérit et qui sauve».
+
+La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait
+dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arrêter la publication en
+volume. Après beaucoup d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac,
+il consentit à le publier, par un humble souci de vérité et pour
+«montrer les préparations éloignées de l'oeuvre divine dans une âme
+encore fermée».]
+
+[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de
+philosophie, 1910).]
+
+[Note 15: Lettre inédite à M. Maritain, datée de Zoug (Mauritanie),
+15 juin 1912.]
+
+[Note 16: Lettre inédite au P. Clérissac, 8 février 1914.]
+
+[Note 17: Psichari lisait particulièrement alors l'_Action_, de
+Blondel; et déjà la _Vie spirituelle et l'Oraison,_ la _Vie de saint
+Dominique_, le Catéchisme des enfants et surtout le Missel dont il fit
+une véritable étude.]
+
+[Note 18: Lettre inédite à M. Maritain.]
+
+[Note 19: À la cathédrale de Versailles.]
+
+[Note 20: Le P. Clérissac, des Frères prêcheurs, mort en novembre
+1914, quelques jours après avoir appris la fin d'Ernest Psichari.]
+
+[Note 21: Cf. Mgr Gibier, art. cité.]
+
+[Note 22: Cf. _Le Voyage du Centurion_: «Maxence n'a d'autre raison
+pour aller à Dieu que Jésus, ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il
+ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jésus. Et il ne peut avoir
+d'autre accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même et Homme en même temps.»]
+
+[Note 23: Lettre inédite au P. Clérissac, mercredi des Cendres,
+1913.]
+
+[Note 24: Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au P.
+Clérissac, de s'émerveiller des joies de la vie chrétienne: «Que sont,
+écrit-il le jour de la Sainte-Trinité (1913), que sont les petites
+misères du corps à côté de ce rayonnement d'espérance qui nous force de
+tomber à genoux, dès qu'un peu de solitude nous est laissée? Si tout le
+monde savait ce qu'est la vie d'un chrétien, nous ne verrions plus de
+ces malheureux qui refusent obstinément le Paradis qui leur est offert.
+Que ne puis-je leur faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie à
+chaque fois que je m'approche de mon Dieu!» Et il ajoutait: «Vous m'avez
+appris, mon bien-aimé Père, qu'il n'y a, comme disait sainte Angèle,
+qu'un livre à lire: la Croix. Puissé-je maintenant l'écrire, ce
+même livre, mais au dedans de moi-même, pour réparer tant d'années
+d'ignorance et mériter les grâces qu'il a plu à Notre Seigneur de
+m'envoyer.»
+
+Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le _Centurion_, E. Psichari
+disait à M. Paul Bourget: «C'est un tremblement que d'écrire en présence
+de la Très Sainte Trinité.»]
+
+[Note 25: Ses lettres de ce temps-là sont pleines de pareils
+scrupules: «Dites-moi, écrit-il au P. Clérissac, dites-moi ce qu'il faut
+que je fasse pour remercier le Bon Dieu; dites-moi comment je peux lui
+rendre une partie de ce qu'il me donne, car je reçois beaucoup et ne
+rends rien, de sorte que je ne suis pas loin d'être accablé par le poids
+de sa miséricorde.»]
+
+[Note 26: Le R.P. Janvier.]
+
+[Note 27: S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne de
+Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on parlât devant lui de
+son grand-père sans le respect convenable. Et il pensait aussi que sa
+culpabilité a été sans doute atténuée, dans une mesure que seul Dieu
+peut connaître, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune forte
+nourriture cléricale, aucune formation philosophique et théologique
+vraiment sérieuse ne lui fut donnée.
+
+La théologie dogmatique et la philosophie rationnelle étaient, au
+début du XIXe siècle, complètement abandonnées par l'enseignement des
+séminaires. Songeons que Renan n'eut d'autre théodicée que la pauvre
+«philosophie de Lyon», oeuvre janséniste du XVIIIe siècle; puis on lui
+fit lire sans discernement Thomas Reid, les Écossais, qu'on mélangeait
+avec le cartésianisme mitigé du cours. Il n'étudia jamais saint Thomas,
+dont la scolastique lui apparaît barbare et «enfantine», au regard de la
+«scolastique cartésienne» qu'enseignaient ses professeurs. Bref, nulle
+direction philosophique.
+
+Ainsi ses maîtres cartésiens, loin de lui montrer combien la raison est
+nécessaire à la foi, s'efforcèrent, au contraire, de le convaincre de ce
+qu'a «_d'antichrétien la confiance en la raison_». Le jeune clerc était
+passionné de recherche intellectuelle, et ils lui répondaient: «Tout ce
+qu'il y a d'essentiel est trouvé», l'empêchant de mettre dans sa foi les
+légitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse opposition entre
+la science et la religion, où devait se désespérer tout le siècle, c'est
+chez eux que Renan, dès l'abord, la rencontre. «Ce n'est pas la science
+qui sauve les âmes.» Propos juste sans doute, mais mal entendu et qu'il
+allait retourner contre ceux-là mêmes qui le formulaient.
+
+Privée de l'intelligence qui discerne l'essence et qui maintient
+l'intégrité, la foi de Renan abandonnée à elle-même et soumise aux
+caprices instables du sens individuel, était exposée à toutes les
+aventures. Déjà chancelante, ne trouvant plus rien où se prendre, elle
+allait dégénérer en un idéalisme de plus en plus imprécis, pour aboutir
+à cette négation: «Le christianisme n'est peut-être qu'une rêverie.»
+
+Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance des
+grandes disciplines intellectuelles de la science divine, de la vraie
+philosophie chrétienne, une des causes des erreurs de Renan, atténuant
+peut-être, dans une certaine mesure, sa responsabilité.]
+
+[Note 28: À Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest Psichari
+parmi les membres de la fraternité du Saint-Sacrement.]
+
+[Note 29: Lettre au P. Clérissac. Là-dessus la correspondance
+d'Ernest Psichari abonde en témoignages. Le jour de la Sainte-Trinité,
+fête particulièrement dominicaine, il écrivait: «J'ai prié avec plus
+d'ardeur que jamais pour l'Ordre auquel, vous le savez, appartient déjà
+tout mon coeur.»
+
+Et ailleurs: «Il est de toute certitude que je dois à l'intercession de
+saint Dominique ce renouvellement de mon âme que j'ai si bien senti,
+il y a quelques jours. Car il a coïncidé avec le moment où vous m'avez
+permis, pour mon éternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et de
+m'unir ainsi à vos prières.»
+
+Et enfin: «Je prie pour l'Ordre dont je désirerais tant être un jour le
+bien humble et bien indigne serviteur.»]
+
+[Note 30: Lettre inédite au P. Clérissac.--Chaque page du manuscrit
+du _Voyage du Centurion_ est surmontée de la croix dominicaine.]
+
+[Note 31: Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 32; Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 33: Lettre inédite au P. Clérissac (8 février 1914).]
+
+[Note 34: M. l'abbé Tournebise.]
+
+[Note 35: M. l'abbé Bailleul, vicaire à l'église de la
+Sainte-Trinité à Cherbourg.]
+
+[Note 36: Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 37: Maritain, _La Croix_, 19 novembre 1914.]
+
+[Note 38: Dans cette même lettre à sa mère, Ernest Psichari
+écrivait: «Mon commandement, si modeste qu'il soit, me donne les plus
+grandes satisfactions; j'ai autour de moi une bande de gaillards très
+fiers de marcher à l'ennemi et très décidés à se conduire en braves
+gens.»]
+
+[Note 39: Quelques mois auparavant, Psichari écrivait, en effet: «Il
+faut que la France fasse la guerre, si elle veut reprendre complètement
+sa place dans le monde.»]
+
+[Note 40: Près de Neufchâteau (Belgique).
+
+De ce combat du 22 août 1914, l'un des rares survivants, prisonnier en
+Allemagne, a fait le beau récit que l'on va lire: «Engagés, ce jour-là,
+avec les 1er et 2e marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment
+exploré par la cavalerie, lancés beaucoup trop en avant pour compter
+sur aucun secours, cernés dès les premières heures de la journée par un
+ennemi très supérieur en nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement
+notre vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, quelques-uns
+ont pu s'échapper, de l'artillerie personne. À sept heures du soir,
+après être restés douze heures sous un feu épouvantable, il ne restait
+plus qu'un charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
+étaient hors de service, après avoir consommé toutes les munitions, les
+chevaux étaient éventrés, la moitié du personnel était hors de
+combat. Les survivants, à la nuit, étaient faits prisonniers par les
+Allemands... Les hommes ont été d'une bravoure sans égale; pas un n'a
+bronché. Alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous, pas un n'a flanché:
+ils ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre.»]
+
+[Note 41: Nous possédons sur la mort d'Ernest Psichari plusieurs
+versions différentes, entre lesquelles il ne nous appartient pas de
+choisir. Le médecin-major B... la rapporte de manière assez différente:
+
+«Le soir du 22 août, écrit-il, vers six heures, j'étais en train de
+panser des blessés au poste de secours établi dans la première maison du
+village de Rossignol. Cette maison, isolée des autres, était au centre
+même des batteries.
+
+«Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant le 3e
+groupe. L'appel était si pressant, que je courus dans le couloir
+au-devant du capitaine; à ce moment un fantassin allemand que je vis
+agenouillé de l'autre côté de la route tira, blessant mortellement dans
+l'ambulance même le capitaine déjà blessé à la jambe. Or, mon infirmier
+(le canonnier Millot, de la 1re batterie) m'affirme qu'une ou deux
+minutes avant il venait de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre
+fils soutenant le capitaine: ils étaient entourés, à quelques mètres,
+par les Allemands qui, à ce moment, sur ce point, arrivaient presque
+jusqu'à nos pièces. Les munitions épuisées, les servants tués à leur
+poste, beaucoup de pièces s'étaient tues, c'était l'agonie dernière de
+notre beau régiment.
+
+«Psichari est tombé à la place même où mon infirmier venait de le voir.
+
+«À cet instant précis le poste de secours prenait feu; je dus mettre mes
+blessés à l'abri dans la cave: mais si je n'ai pu assister Psichari à
+ses derniers moments, je puis cependant vous donner la certitude
+qu'il n'a pas souffert et est mort dans la sérénité absolue de sa foi
+chrétienne.»
+
+Dans une autre lettre, M. le médecin-major B... revient sur la sérénité
+du jeune héros à cette minute suprême:
+
+«Mort le soir d'une défaite, Ernest Psichari n'a pas une minute
+désespéré de la victoire finale, la seule qui compte. Je n'ai pu
+recueillir de ses propres lèvres l'aveu de cet espoir certain: mais
+cette foi dans le succès final avec laquelle nous étions tous partis, je
+l'ai retrouvée le lendemain, intacte, chez tous nos blessés et, certes,
+ce n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises beaucoup
+plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui eût douté, alors que
+personne ne doutait. Rien n'est donc venu assombrir sa fin de soldat.
+Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme de ses traits;
+autour de ses mains était enroulé un chapelet»[f]
+
+[Note f: Citée par M. Maurice Barrés _(Écho de Paris_, 24
+décembre).]
+
+Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit:
+
+«Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que son capitaine.
+Nous avons passé un après-midi côte à côte. C'est lui qui commandait la
+pièce où je me trouvais. Le soir, à cinq heures, en voulant sauver la
+pièce, il a été fauché par les mitrailleuses.»
+
+Un autre de ses compagnons écrit:
+
+«Au moment de sa chute, Psichari était au pas de gymnastique et
+souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se précipita immédiatement pour
+le relever, mais déjà il avait cessé de vivre. Il avait été frappé d'une
+balle à la tempe.»
+
+Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de bataille, près de la
+route de Brévannes à Rossignol, aux côtés du capitaine Cherrier, de
+l'aspirant Thiébaut, de deux autres officiers et de vingt-cinq de ses
+canonniers. Tous ont reçu les honneurs militaires.]
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES
+
+MATIÈRES
+
+
+
+
+_Voici nos destinées..._
+
+_Parce qu'il savait déjà..._
+
+_Si l'Afrique avait été le lieu..._
+
+_Mais Dieu..._
+
+_Notes et Documents_
+
+
+
+
+
+
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diff --git a/11046-h.zip b/11046-h.zip
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@@ -0,0 +1,2442 @@
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie d'Ernest Psichari
+
+Author: Henri Massis
+
+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11046]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI ***
+
+
+
+
+Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
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+
+<h1>LA VIE D'ERNEST PSICHARI</h1><br>
+
+<h3>Par Henri Massis</h3>
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+<center>
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+</center>
+
+<p style="color: rgb(102, 51, 255);"><b>NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
+Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre.
+Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient des renvois au bas de page. Dans ce texte, ces notes ont été placées à la fin du paragraphe ou le renvoi apparait.</b></p>
+
+
+
+
+<p>JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.&mdash;QUE FAIT-IL?
+&mdash;IL EST PAR TERRE LES BRAS EN CROIX, AVEC LE
+COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE
+D'UN ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU
+DE SAINT DOMINIQUE.&mdash;TU VOIS SON CORPS,
+MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?&mdash;SAINT
+DOMINIQUE L'ENVELOPPE DANS SON GRAND MANTEAU
+AVEC LES AUTRES TONDUS.&mdash;PAUL CLAUDEL.</p>
+
+
+<p>Voici nos destinées et voici notre chef.
+Cette vie, soudain rompue dans sa
+course rapide et dont la plénitude
+incomparable semble vouloir restreindre la
+brièveté tragique, ce n'est point seulement la
+biographie d'un jeune homme qui chercha ses
+modèles parmi les héros et les saints, c'est
+l'histoire exemplaire de notre âge, c'est,
+fraternellement soufferte, partagée, vécue, la
+Passion de toute une jeunesse, avec elle accomplie
+dans le sang de la plus belle mort.</p>
+
+<p>De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les
+fièvres, tous les troubles, puis les espérances, le fier
+redressement, la mission. Il prit sa part de ce sombre
+tourment et de cette volonté grandiose: il voulut
+tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si
+sérieux et si brûlé de flamme qu'il jetait sa lumière
+sur nos destins: il nous éclairait en se consumant.
+C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours
+en avance sur ses compagnons, Psichari
+courait pour montrer la voie: et certains ne
+comprirent qu'en mourant avec lui vers quel
+terme glorieux il les voulait mener.</p>
+
+<p>Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat
+d'âme, mais ce combat était celui-là même qui se
+livrait dans l'âme de toute une race. Retracer son
+histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est
+prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables
+vies qui se sont sacrifiées pour la France
+et pour Dieu.</p>
+
+<p>Il fut notre modèle: il continuera de nous
+enseigner et de nous secourir. Ce jeune homme
+ivre de sacrifice, la France chrétienne peut l'invoquer
+dans ses prières: il n'a vécu que pour elle,
+il lui avait voué son esprit et son coeur; il lui a
+donné sa chair juvénile. Ce héros grave et tendre,
+qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement
+désirée, ne cessera point de nous être fraternel.</p>
+
+<p>On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos
+aînés, quand on vit le petit-fils de Renan, le fils
+de Jean Psichari<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, abandonner ses cours de Sorbonne
+pour élire la carrière des armes, mener une
+action française dans la brousse africaine, exalter
+par ses livres et par ses gestes les vertus de la
+guerre. Dès l'abord, certains lettrés ne trouvèrent
+dans cet enthousiasme qu'une manière de dilettantisme,
+le dégoût d'une intelligence gorgée de paradoxes
+audacieux et qui jouissait de l'extrême
+barbarie comme d'autres de l'extrême civilisation.
+Sous la prose fluide, chantante et harmonieuse de
+<i>Terres de Soleil et de Sommeil</i> (1908) où ce
+«revenant nouveau venu» célébrait la vie fruste
+et primitive du désert, ils ne voulurent entendre
+qu'un écho de l'enchanteur: ils s'y plurent comme
+à un «mystérieux recommencement».</p>
+
+<p>Elle était pourtant bien opposante, la volonté
+de ce jeune soldat, et l'<i>Appel des Armes</i> (1912)
+le signifia avec violence. Ce qu'il voulait de toute
+son énergie tendue, c'était <i>prendre contre son père
+le parti de ses pères</i>,&mdash;formule saisissante où se
+résume l'accablante obligation de notre jeunesse.
+Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent
+oublier la Loi, se rendre coupables de tous
+les abandons, de toutes les ingratitudes. Mais il
+faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit
+reprise et que la petite lampe vacillante brille de
+nouveau dans la maison<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.»</p>
+
+<p>Cette heure lui semblait être venue. Comme
+tous ceux de son âge, Psichari en avait la certitude:
+«Notre génération, nous écrivait-il, notre
+génération&mdash;celle de ceux qui ont commencé
+leur vie d'homme avec le siècle&mdash;est importante.
+C'est en elle que sont venus tous les espoirs, et
+nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut
+de la France, donc celui du monde et de la civilisation.
+Tout se joue sur nos têtes. Il me semble
+que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront
+de grandes choses, que de grandes choses se feront
+par eux. Ils ne seront pas des amateurs ni des
+sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à travers
+la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.» Et parce
+qu'il prenait une conscience nette de l'événement
+qui dominerait nos vies, nous trouvions à méditer
+sur l'aventure de cet officier, fils d'intellectuels.
+Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier,
+ce soldat au grand coeur qui réalisait tout ce
+que nous souhaitions de posséder: goût de l'action,
+désir du rêve... Et dans cette lente reprise
+de nous-mêmes que nous accomplissions, nous
+exaltions cette vie déjà si pleine, si riche de témoignages,
+qui nous faisait oublier la laideur et les
+misères où nous nous agitions, pour nous découvrir
+les vertus qui seules donnent du prix à l'existence.
+Lorsque Psichari nous revenait des continents
+perdus, les yeux lavés par les horizons libres de
+l'Afrique, c'est à ce solitaire que nous demandions
+le mot de nos destinées, c'est lui que nous interrogions
+sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous
+attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient.
+C'est ainsi qu'il nous avait restitué le sens des
+vertus et de la gloire des armes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Nous devions à
+son exemple une certaine tension de l'âme qui
+nous avait aidés à rejeter les piperies d'un enseignement
+meurtrier. Mais, sous cette fièvre de
+l'action, nous sentions que se débattait une plus
+grande misère, ce mal inconnu qui nous laissait
+désemparés devant la vie, ce désir éperdu que la
+vérité et la pureté ne fussent point que de vains
+mots.</p>
+
+<p>N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre,
+à vingt ans,«sans défense contre le mal, sans protection
+contre les sophismes, errant sans conviction
+dans les jardins empoisonnés du vice, mais en
+malade et poursuivi par d'obscurs remords, chargé
+de l'affreuse dérision d'une vie engagée dans le
+désordre des sentiments et des pensées». Quelle
+mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux
+sur ce jeune homme qui suivait pourtant une route
+oblique? Celui qui avait une fois rencontré son
+regard, «ce regard pur, allant droit devant soi,
+ce regard de toute clarté», celui-là découvrait
+qu'Ernest Psichari avait une âme et qu'il «était
+né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme
+qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème,
+ni pour la colère». Nous sentions qu'il ne
+se plaisait point comme tant d'autres à son mal.
+Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y
+faire?» Tout était en lui d'une telle ardeur, d'une
+telle violence droite, qu'un jour viendrait où cette
+passion se porterait vers l'unique objet de toute
+recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse
+et la candeur avec une pareille exigence, avec un
+semblable emportement. Nous devinions dans
+quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné,
+mais tout nous avertissait qu'il n'était
+pas fait pour le sacrilège:
+chaque étape était
+utile à son
+coeur.</p>
+
+
+<p>LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE
+SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS LE
+DÉSERT.&mdash;BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE
+ET JE PARLERAI A SON COEUR&mdash;OSÉE, II, 14.</p>
+
+
+<p>Parce qu'il savait déjà que «de grandes
+choses se font par l'Afrique, qu'il pouvait
+tout exiger d'elle et tout par elle exiger
+de lui», Ernest Psichari partit pour la Mauritanie
+au début de 1910. C'est sur les routes
+du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde,
+il avait versé son sang le meilleur d'adolescent
+qu'il retournait pour monter, cette fois, vers de
+plus pures grandeurs<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+
+<p>Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme
+juvénile et par cette grâce belliqueuse, le suivait à
+travers les larges horizons de l'Adrar. Il nous
+écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on
+fasse encore oeuvre de soldat, où l'on vive militairement....
+C'est une terre toute chaude encore
+du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud
+de Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec
+ses méharistes, glorieusement capturé une bande
+de dissidents maures<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Mais bien peu eussent
+deviné que c'était poussé par un obscur désir de
+pardon, pour remonter à sa source, pour se racheter
+de bien des misères, pour retrouver la vérité
+non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé
+dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action
+intense de ce héros n'était qu'une manière de
+«vie purgative» que Dieu imposait à une âme
+qu'il s'était réservée.</p>
+
+<p>A l'exemple des Saints, voici un homme qui
+fuit le tumulte des hommes pour devenir attentif
+à son âme. La nature saharienne extrêmement
+épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de
+recueillement et de silence, va agir en quelque
+sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici les facilités,
+les expédients, toutes les complaisances du
+monde ne jouent plus, mais répugnent et déçoivent.
+Seul dans le grand vent des plaines, au
+bout de la terre, au bout de la vie, «là où les
+soucis sont hauts, là où l'on marche tout auprès
+de l'éternité», il va apprendre un autre langage.
+C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on
+apprend à dire non, à dire je ne puis plus, à payer
+le monde de négatives sèches et vigoureuses. On
+ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...»
+L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa
+présence, pour lui dire du fond de son coeur:
+«Seul et invisible témoin de mes sanglots et de
+mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.»
+De ce combat spirituel, «aussi brutal que la
+bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses
+risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari
+nous a laissé le récit dans ce <i>Voyage du Centurion</i>
+qu'on vient pieusement de nous découvrir<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.
+Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la
+rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment
+reprise, c'est lui qu'il nous faut interroger
+<a id="footnotetaga" name="footnotetaga"></a>
+<a href="#footnotea"><sup>a</sup></a>
+pour connaître les longues préparations de l'oeuvre
+de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt habiter.
+De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le
+<i>Voyage du Centurion</i> prétend montrer comment
+la Grâce, dans la vie frugale et saine des brousses
+sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert,
+écrivait-il à M. Trogan, le désert est une terre
+bénie. Notre-Seigneur y est allé; des centaines de
+religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais
+dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne
+manque que d'âmes attentives pour y recueillir la
+voix de Dieu.&mdash;Ces études, écrites pour la
+plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité
+doctrinale, la sincérité d'une confession. Ce sont
+simplement les pensées d'un homme qui, pendant de
+longues années, a passionnément cherché la Vérité
+et qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres
+instants de bonne volonté, de la retrouver<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>».</p>
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnotea" name="footnotea"></a><b>Note a:</b><a href="#footnotetaga"> (retour) </a> Nous le suivrons continûment et, pour
+retracer cette préparation intérieure de la vie
+chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne ferons
+guère que le citer et le paraphraser.</p>
+
+<p class="ANOTE">E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique
+par un scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir
+et de noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de
+l'action divine qui prépare et accomplit une conversion; et, par un
+scrupule d'humilité, il lui répugnait de parler de lui-même.</p>
+
+<p class="ANOTE">Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est,
+au contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son
+âme et ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa
+vie, il continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était
+voué.</p>
+
+<p>Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans
+la confession de ce soldat qui, «sous le double
+airain de la solitude et du silence», marche avec
+confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à
+son propre salut, avant de s'apitoyer sur sa misère,
+avant de prier pour lui-même, c'est pour la
+France qu'il prie, pour la France abandonnée et
+douloureuse. C'est pour elle que son âme débordante
+de charité demande grâce, c'est pour la
+servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont
+elle est d'élection le royaume, c'est pour remplir
+plus exactement son mandat qu'il veut l'ordre de
+l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la
+France tout au long de son histoire.</p>
+
+<p>Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne,
+Psichari avait montré à un de ses compagnons&mdash;un
+jeune guerrier de l'Adrar&mdash;la magnifique
+installation de télégraphie sans fil, si inattendue
+dans ce pauvre bled saharien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense
+moteur qui ronflait, les Maures sont fous de vouloir
+résister à des gens aussi riches et aussi puissants
+que les Français.</p>
+
+<p>Le Maure resta un moment silencieux, puis
+répondit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous autres Français, vous avez le
+Royaume de la Terre, mais nous, Maures, nous
+avons le Royaume du Ciel<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p>
+
+<p>«Voilà une idée que les Maures ne devraient
+pas avoir, écrivait alors Psichari à Mgr Jalabert,
+et c'est un peu nous qui la leur avons donnée.»
+Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la
+construction de la cathédrale de Dakar<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>:</p>
+
+<p><i>«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec
+les Musulmans d'Afrique, je me suis rendu
+compte de la folie de certains modernes qui
+veulent séparer la race française et la religion
+qui l'a faite ce qu'elle est et d'où vient toute sa
+grandeur. Auprès de gens aussi portés à la
+méditation métaphysique que les Musulmans du
+Sahara, cette erreur peut avoir de funestes
+conséquences. J'en ai acquis la conviction. Nous
+ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant
+qu'ils connaîtront la grandeur de notre religion.
+Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que
+la puissance de notre foi s'imposera à leur regard.
+Certes, nous n'avons plus des âmes de croisés et
+ce n'est pas à la pensée d'aller combattre
+l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad
+ou l'Adrar va se réjouir. Pourtant j'ai vu des
+camarades qui, dans leurs conversations avec les
+Maures, souriaient des choses divines et faisaient
+profession d'athéisme. Ils ne se rendaient pas
+compte de combien ils faisaient reculer notre
+cause et combien, en abaissant leur religion, ils
+abaissaient leur race même. Car, pour le Maure,
+France et Chrétienté ne font qu'un. Ne nous
+appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers
+que «Français»? Et c'est une chose étrange
+que ce soit eux qui viennent sur ce point nous
+éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»</i></p>
+
+<p>C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau
+que la fidélité. Et une pensée de très loin vient à
+lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de fidélité,
+pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant
+de reniements dont il est coupable? Pourquoi, s'il
+déteste le progrès infidèle, rejette-t-il Rome qui
+est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde
+l'épée immuable avec amour, pourquoi donc
+détourne-t-il les yeux de l'immuable Croix? Si
+absurde est cette infidélité, s'avouait-il à lui-même,
+que «je n'ose même la confesser devant les Maures
+et je leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma
+lâcheté devant eux me fait comprendre combien,
+malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»</p>
+
+<p>Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter
+avec ses armes que les bienfaits d'une race
+matériellement puissante. La France n'avait point
+que des routes à frayer, des camps à bâtir, des
+villes à construire dans ces terres mauritaniennes
+où elle essayait de s'installer par la force. Elle
+portait avec elle une âme, un principe spirituel et
+cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en
+doutait point. Aussi bien «il avait la certitude de
+n'être pas le véritable héritier de cette dignité
+française qu'il savait désormais être surtout une
+dignité chrétienne». Il se rendait maintenant
+compte qu'«il ne pouvait en aucune façon parler
+pour la France dont il portait le nom jusqu'aux
+extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il,
+ceux qui n'ont pas la charge d'être les envoyés de
+toute une nation! Heureux ceux qui ne portent
+pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui,
+il ne connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le
+visage de la terre natale et la signification de son
+nom béni.»</p>
+
+<p>Ainsi peut-on dire que la France déposa dans
+cette âme le premier désir de Dieu. La première
+prière qui monta sur la bouche de son serviteur,
+c'est elle qui l'a suscitée. Ce n'est que plus tard
+que le problème du salut individuel se posa pour
+cet homme d'action. La première fois que Psichari
+pense à Dieu, c'est en pensant à l'armée. Pour
+l'instant il se dit: «Si je sers loyalement l'Eglise
+et sa fille aînée la France, n'aurai-je pas fait tout
+mon devoir? Vis-à-vis de l'Église, l'indifférence
+n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi
+est contre moi. Et je prends parti de toute mon
+âme<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.»</p>
+
+<p>Voilà où en était Ernest Psichari au début de
+1911. Tout en désirant la lumière surnaturelle de
+la Grâce, tout en la demandant de toutes ses
+forces, il était loin encore de la vie et de la vérité
+chrétiennes <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. C'est à peu près l'état d'âme que
+traduisent quelques pages de l'<i>Appel des armes</i>
+qu'il terminait alors, et qu'une critique trop
+pressée de conclure devait prendre pour un
+témoignage décisif <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Son oeil n'était pas
+encore assez fort pour se tourner au dedans de
+lui-même: il n'allait que plus tard parvenir à son
+coeur et il lui fallait attendre et souffrir pour
+connaître la gloire de Celui qui de Sa Main
+sanglante devait venir le chercher pour le conduire
+vers elle.</p>
+
+<p>En France, Ernest Psichari avait laissé un
+ami qui, lui aussi, avait dès l'abord cherché son
+âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à
+qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce.
+Et cette voix fraternelle venait le presser dans sa
+solitude: «Nous avons prié pour toi du haut de
+la sainte montagne (la Salette). Il me semble
+qu'elle pleure sur toi, cette Vierge si belle, et
+qu'elle te veut. Ne l'écouteras-tu point?»</p>
+
+<p>Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La
+vérité, il la voulait avec violence. Saisi par la noble
+ivresse de l'intelligence, il demandait, d'abord,
+«que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné,
+que l'Église fût de toute certitude la gardienne
+infaillible de la Vérité, que Marie fût en toute
+réalité la Reine du Ciel». L'impatience de
+connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le
+bel équilibre de la raison chrétienne, mais le secret
+des choses essentielles demeurait toujours étranger
+à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait
+de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès
+l'abord, il s'empressait de reconnaître:</p>
+
+<p><i>Tout essai de libération du catholicisme est
+une absurdité, puisque, bon gré, mal gré, nous
+sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque
+tout ce que nous avons de beau et de grand en
+nos coeurs nous vient du catholicisme. Nous
+n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés
+de toute une éternité; et comme la science a été
+fondée par des croyants, notre morale, en ce
+qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi de cette
+grande et unique source du christianisme, de
+l'abandon duquel découle la fausse morale,
+comme aussi la fausse science.</i></p>
+
+<p>Mais aussitôt il ajoutait:</p>
+
+<p><i>Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si
+je puis dire cette chose absurde, un catholique
+sans la foi. Je pensais à moi et assez tristement
+en lisant cette belle page<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup>14:</sup></a> «Il semble qu'en
+ce temps la vérité soit trop forte pour les âmes...»
+et je me demandais si tu pouvais bien me tenir
+rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant
+que je déteste les gens que tu détestes et que
+j'aime ceux que tu aimes et que je ne diffère guère
+de toi qu'en ce que la grâce ne m'a pas touché.
+La grâce! Voilà le mystère des mystères. Tu
+vas me dire de ne pas tomber dans l'erreur
+janséniste et que l'homme est libre et qu'il peut
+par ses oeuvres sinon forcer, du moins provoquer
+la grâce (je ne sais pas si je dis bien). Mais non,
+je sens qu'arrivé au tournant où je suis, il n'y a
+plus rien à faire qu'à, attendre. «Abêtissez-Vous»,
+me dit Pascal, mais c'est impossible: on ne
+peut pas plus s'abêtir que se donner de l'intelligence.
+Vais-je lire, apprendre? Mais les
+disciples d'Emmaüs n'ont pas cru après l'enseignement
+du Christ.</i> «Deum quem in Scripturae Sanctae
+expositione non cognoverant, in panis fractione
+cognoscunt», <i>dit saint Grégoire, dans une phrase
+qui me fait rêver infiniment. Et nullement semblable
+à l'aveugle qui ne demande pas la guérison,
+j'appelle à grands cris le Dieu qui ne veut pas
+venir<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>...</i></p>
+
+<p>Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle
+méprise la négation et le doute: elle se fait humble
+devant la vérité; elle participe déjà de sa tranquille
+harmonie et de sa juste mesure. Elle se
+connaît et elle connaît Dieu, et cela devant que
+la grâce ait purifié son coeur. Mais il fallait qu'il
+se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le
+saint amour y fût attiré. Quoi de plus touchant
+que l'humble soumission de cet esprit? Et Dieu
+pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection
+celui que ses seules forces naturelles poussaient
+à l'aimer d'un tel désir?</p>
+
+<p>Son âme déjà avait gagné de la confiance, de
+l'abandon. Plus tard, évoquant ce passé, il
+dira <a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>: «Alors je ne croyais à rien, je vivais
+comme un païen et pourtant je sentais l'irrésistible
+invasion de la Grâce. Je n'avais pas la foi,
+mais je savais que je l'aurais.» Car Ernest Psichari
+avait, dès lors, entrevu la loi de son progrès intérieur
+et les exigences de Dieu lui étaient claires.
+De toutes ses forces, il aspirait à la perfection.
+A cette heure, il le savait: il y a une hiérarchie
+entre les âmes. «Et d'abord il y a des pensées
+viles pour les coeurs mauvais. Et puis il y a des
+pensées belles mais faciles, il y a de pauvres, de
+misérables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
+qui ignorent profondément le mal, mais ne se
+nourrissent que de vertus ordinaires.» Et ce
+soldat, consumé dans le tourment de Dieu, levant
+les yeux vers le ciel, s'écriait du fond de ses
+ténèbres: «Quels sont ceux-ci qui s'avancent
+portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
+flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de
+la vertu, les assoiffés de la justice! Certes ils se
+sont gardés des chutes grossières. Mais ils jugent
+que c'est peu. Ils veulent cette pureté essentielle
+qui est l'entrée dans l'intelligence supérieure.
+Car tout est lié dans le système intérieur de
+l'homme et la lumière profonde de ce qui est vrai
+manquera toujours à qui ne se sera point fait un
+coeur de cristal.»</p>
+
+<p>Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission
+que Dieu lui réservait, celui qui souffrant encore
+du «mal horrible de la terre», désirait de monter à
+Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait
+pour modèles de vie que les plus purs, que les
+plus héroïques, comme élu, pressé, désigné
+mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel
+de ce coeur pressé par ses sanglots:</p>
+
+<p>«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les
+dernières lumières de l'horizon, toutes les âmes
+des apôtres, des vierges et des martyrs, avec
+l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs.
+Tous me font violence, m'enlèvent par la
+force vers le Ciel supérieur, et je veux de tout
+mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je
+veux la chasteté qui les ceint et la piété qui les
+couronne, je veux leur grâce et leur force. Je ne
+m'arrêterai pas...»</p>
+
+<p>Et devant cette effusion si brûlante, devant ce
+désir avide de la possession divine, nous nous
+demandons comme il se le demandait à lui-même:
+«N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet
+homme qui désire un certain rejaillissement de
+l'âme en lui, qui a soif de la vertu surnaturelle,
+qui désire de vivre avec les anges et non plus avec
+les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser
+sans cesse et dont le coeur est si vaste
+qu'il déborde les limites de la terre... Et n'appartient-il
+pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse
+préférence?»</p>
+
+<p>Pourtant les mots de la libération n'avaient
+pas encore retenti. A ce cri pathétique dont le
+silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu,
+daignez voir cette misère et cette confidence.
+Ayez pitié de l'homme qui est malade depuis
+trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le
+séjour en Mauritanie s'achevait: Psichari allait
+rentrer en France sans connaître le riche plaisir de
+la vérité et de sa possession. C'est seulement
+sur la terre de ses ancêtres que
+les paroles de rémission
+devaient être
+prononcées.</p>
+
+
+<p>SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS
+ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA MAISON,
+IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE&mdash;SAINT PAUL</p>
+
+
+<p>Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification
+et de son attente, Paris réservait
+à ce soldat d'autres tribulations, par
+lesquelles Dieu l'éprouverait de définitive façon et
+lui ferait payer les grâces dont il voulait le combler<a id="footnotetagb" name="footnotetagb"></a>
+<a href="#footnoteb"><sup>b</sup></a>.
+Quand nous revîmes Psichari, à la fin de
+décembre 1912, il nous confia son angoisse,
+celle-là même dont notre âme était justement
+tourmentée. Après trois années de séparation,
+nos coeurs fraternels se retrouvaient, travaillés
+d'une pareille souffrance. Nous faisions à la vie
+la même interrogation pressante, décisive, et nous
+nous refusions à ce que notre destinée n'eût
+aucun sens. Nous ne pouvions nous passer d'un
+absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité des
+doctrines et des belles idées que nos professeurs
+nous avaient servies à profusion. «Nous cherchions
+un maître, un maître de vérité», et pour
+cela, nous étions prêts à changer nos existences,
+mais non pas pour un système quel qu'il fût ...
+Par quelle correspondance vraiment divine, ce
+jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant
+d'action et revêtu de gloire guerrière, nous
+confiait-il ce même besoin que nous renoncions à
+satisfaire dans la raison dépravée des modernes?
+Tous les deux, sans confesser la foi catholique,
+nous apercevions déjà, dans la beauté de l'Église,
+l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions qu'il
+n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude,
+que rien, dans la vaste et charnelle futilité
+du temps présent, ne nous la procurerait. Nous
+savions que l'Église seule était capable de nous
+refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à
+ses dogmes, bien plus, nous étions persuadés que
+là seulement était la vérité. Nous savions tout cela
+et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
+indécis devant le seuil de la maison de Dieu,
+nous hésitions devant l'affirmation qui est la gloire
+de l'Église. Et tous deux, nous nous déclarions,
+cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce.
+Tel est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest
+Psichari faisait anxieusement à l'ami qui, plus
+avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la
+vraie science, l'avait assisté par la prière et qui
+allait le presser, dans cet instant décisif, de se
+laisser informer «par l'esprit ecclésiastique, qui est
+le Saint-Esprit».</p>
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnoteb" name="footnoteb"></a><b>Note b:</b><a href="#footnotetagb"> (retour) </a> Ici, nous cessons de suivre le <i>Voyage du Centurion</i>,
+qui, riche
+d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest Psichari,
+s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons nos souvenirs
+personnels, aidé de sa correspondance inédite.</p>
+
+<p>Nous avons vu, par ses méditations africaines,
+à quelle haute ferveur Ernest Psichari avait déjà
+pu s'élever, et de quelle charité sa contemplation
+était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir
+dans les régions de la prière, accomplir les actes
+qui engagent et qui libèrent.</p>
+
+<p>Nous voici au point culminant de ce débat où
+l'enjeu est une âme. Moment unique dont tout le
+passé ne fut que la préparation secrète et où va
+naître un homme nouveau qui portera témoignage
+pour ses ancêtres et pour lui-même de la fidélité
+reconquise. Dans la dureté du temps présent,
+parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes,
+dans la plus grande détresse des foyers, la voix du
+Seigneur à nouveau se fait entendre: «Race
+incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!»
+Paroles d'indignation légitime dont cet enfant
+meurtri ne sait comprendre que la tendresse incomparable ...
+Prodige de la charité qui doucement le
+ramène vers la maison de son âme ...</p>
+
+<p>Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une
+grande consolation d'apprendre qu'il n'était pas
+exclu de l'Eglise depuis sa naissance et que le
+baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.</p>
+
+<p>Mais il se préoccupait de l'impression que sa
+conversion éventuelle pourrait causer à sa mère.
+Que de troubles, que d'incertitudes, que d'hésitations
+encore à l'aube d'une journée qui allait être
+si belle! Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:</p>
+
+<p><i>Il me semble</i>, écrit-il au confident de son âme,
+<i>il me semble impossible que je continue bien
+longtemps encore à regarder cette adorable
+pensée chrétienne en étranger, et je me dis
+qu'après avoir été aussi délaissé et avoir été
+privé de tant de sacrements, il ne faut pas
+s'étonner que la pente soit si dure à monter...
+Ce qui me désespère, c'est cette vie de Paris
+où le recueillement est impossible. J'étais infiniment
+plus près du but en Mauritanie. Mais quel
+malheur si je repartais là-bas, sans savoir les
+prières qui m'ont tant manqué pendant ces dernières
+années. Je crois que si j'étais dans le désert
+en ce moment mon ignorance me serait positivement
+insupportable. Et c'est ce qui fait que j'ai
+tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière.
+Mes lectures <a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> sont fiévreuses, désordonnées
+et je n'en tire pas tout le prix que je devrais.
+Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
+voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant
+davantage. Je sais bien maintenant que la prière
+est ce qu'il y a de mieux, puisque je la commence
+toujours sans goût et que je ne manque jamais
+de l'achever dans la joie et la sérénité. Quelle
+lointaine puissance ont donc ces mots pour agir
+ainsi sur le coeur le plus dur et le plus
+fermé<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>?</i></p>
+
+<p>Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait
+plus longtemps se refuser à ce coeur affamé. La
+grâce allait achever sur la terre de France
+l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin
+dans le désert, ne faisant intervenir qu'au dernier
+moment,&mdash;une fois la préparation du coeur
+terminée par Dieu seul,&mdash;des instruments
+humains. Psichari n'avait plus qu'à demander à
+être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives,
+nous possédons un document unique, le journal où
+une amie fraternelle prit soin de noter les principaux
+moments de la conversion d'Ernest Psichari. C'est
+ici le témoignage le plus direct: penchons-nous
+sur ces feuillets débordants de piété et d'amour.</p>
+
+<p>18 janvier 1913.&mdash;<i>J... voit Ernest: il a le
+langage d'un chrétien.</i></p>
+
+<p>21.&mdash;<i>J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il
+demanderait peut-être bientôt à voir un prêtre.</i></p>
+
+<p>23.&mdash;<i>Visite d'Ernest: il nous paraît
+troublé. Dimanche, il doit aller à la messe avec
+J... à la cathédrale<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>; il se fait expliquer la
+lecture de la messe.</i></p>
+
+<p>Dimanche 26.&mdash;<i>Ernest et J... vont ensemble
+à la grand'messe; ils reviennent grandement
+émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église
+il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré
+son aisance et sa piété. Il dit aussi: «La confession,
+c'est un peu difficile, et surtout... le ferme
+propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la
+sainte Vierge. Il est visible que c'est la foi de
+son baptême qui se réveille et agit. Spontanément,
+il se décide à aller tous les dimanches à la
+grand'messe. Le Père Clérissac<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> doit arriver
+dans huit jours.</i></p>
+
+<p>Dimanche 2 février.&mdash;<i>Ernest et J... assistent
+à la messe rue d'Ulm. Ernest est absorbé, peu
+communicatif. J... revient inquiet.</i></p>
+
+<p>3 février.&mdash;<i>J... arrive avec Ernest vers
+11 heures. Le Père Clérissac vers midi. Nous
+sentons qu'ils se plaisent et se conviennent.
+Ernest est si simple, si franc, devant le Père...
+Déjeuner plein d'émotion. Après le déjeuner, le
+Père emmène Ernest au parc. Leur absence
+dure deux heures pendant lesquelles nous ne
+cessons de prier. Tout va se décider. Enfin ils
+reviennent; et le Père nous expose le programme
+arrêté qui nous remplit de joie: demain confession,
+puis confirmation, le plus tôt possible, et dimanche
+première communion; puis pèlerinage d'action
+de grâces à Chartres.</i></p>
+
+<p><i>Ernest a absolument conquis le Père qui n'a
+trouvé en lui aucune résistance, «une âme sans
+un pli, toute pleine de foi.»</i></p>
+
+<p>Mardi 4 février.&mdash;<i>Le Père et Ernest arrivent
+vers 4 heures. Notre petite chapelle est toute
+parée; les cierges sont allumés, deux beaux
+cierges intacts, bénis dimanche.
+Agenouillé devant la statue de Notre-Dame
+de la Salette, d'une voix forte&mdash;quoique très
+ému&mdash;Ernest Psichari lit la profession de foi
+de Pie IV et celle de Pie X. Le Père est
+debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et
+moi écoutons à genoux, tremblants d'émotion.
+Après cette lecture, nous sortons et la confession
+commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons
+de prier.</i></p>
+
+<p><i>Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest
+tout transformé, rayonnant de joie. C'est une
+heure de béatitude pour tous.&mdash;«Vous voyez,
+nous dit le Père, un homme tout à Dieu»... Et
+qui est heureux, disons-nous. «Oh! oui, je suis
+heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile
+de le croire.&mdash;On sent déjà entre le Père et
+Ernest une amitié tendre et profonde, sur laquelle
+Ernest s'appuie avec joie.</i></p>
+
+<p><i>Après le départ d'Ernest, le Père nous dit
+son admiration pour la bonté de Dieu, sa joie de
+la réparation qui lui est faite, son amour pour
+cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute
+loyale et simple.</i></p>
+
+<p>Mercredi des Cendres, 5 février.&mdash;<i>Le Père
+avec Ernest assistent à la bénédiction des Cendres
+à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr Gibier
+et fixent au samedi 8 février la date de la
+confirmation. Ernest a un air touchant, heureux,
+tout pénétré de la pensée de Dieu.</i></p>
+
+<p>Jeudi 6 février.&mdash;<i>Nous voyons Ernest avec
+le Père. Ernest sent déjà qu'on le dira subjugué,
+suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien
+vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais
+à la foi, ce serait par une action surnaturelle;
+et comment une influence quelconque pourrait-elle
+vous faire croire les dogmes catholiques et
+procurer cette illumination?»</i></p>
+
+<p><i>Ernest doit prendre le nom de Paul à la
+confirmation, en réparation des outrages de
+Renan à saint Paul</i>.</p>
+
+<p>Mardi 7 février.&mdash;<i>Le Père a vu Ernest à
+Paris. Ernest le ravit par sa droiture et l'ouverture
+entière de son âme a la foi. Il ne cesse et
+nous ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est
+bon et que tout cela est beau!»</i></p>
+
+<p>Le samedi 8 février, Ernest Psichari fut confirmé
+par Mgr Gibier, dans la chapelle du petit
+séminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
+d'ardeur contenue, il récita le <i>Credo</i>, dont il
+scanda une à une les syllabes latines. Après la
+confirmation, l'évêque de Versailles lui demanda
+son âge. «Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps
+perdu», répondit notre ami. Et s'inclinant filialement
+sous la bénédiction du prélat, il lui dit pour
+exprimer le drame qui venait de se jouer entre
+Dieu et lui: «Monseigneur, il me semble que
+j'ai une autre âme<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>». Le lendemain, Ernest
+Psichari fit sa première communion à la Chapelle
+des Soeurs de la Sainte Enfance: puis il partit
+pour Chartres en pèlerinage. A son retour, il
+confiait au P. Clérissac: «Je sens que je donnerai
+à Dieu tout ce qu'il me demandera.»</p>
+
+<p>Tous ceux qui furent alors les témoins de ces
+événements admirables, tous ont été frappés de
+la joie qui soudain l'habita. Désormais, E. Psichari
+vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de
+l'amour qui connaît et épouse son objet, et qui
+trahit tout ce qu'il y a de véritable charité dans
+une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté
+du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux,
+notre frère avait quelque chose de lumineux, de
+confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande
+liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà,
+d'«innocence enfantine» où il vivait et qui faisait
+pressentir les grands desseins à quoi Dieu le
+prédestinait.</p>
+
+<p>Une chose aussi nous causait de l'étonnement:
+il semblait qu'Ernest Psichari fût entré dans la
+vie chrétienne de plain-pied, sans préparation,
+sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût
+été catholique depuis toujours. Cette âme, hier
+encore ignorante des communications de la
+sagesse divine, semblait en être soudain remplie et
+sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien
+appris: il inventait ses prières et elles se trouvaient
+être celles-là même que l'Eglise avait répandues
+sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles,
+il s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si
+simple de vous aimer!»</p>
+
+<p>Ce qui frappe, en effet, c'est la plénitude de
+vie surnaturelle qui surgit en lui. Tout de suite,
+il s'était tourné vers le Christ et c'est de lui qu'il
+attendait la vérité et le bonheur. Chaque jour, il
+communiait et tendait vers la Croix toutes ses
+puissances<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p>
+
+<p><i>C'est une découverte adorable, écrivait-il au
+P. Clérissac<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, que celle que je fais en ce
+moment, c'est une douce et cruelle reconnaissance
+et il n'est point d'office où je ne verse
+d'abondantes larmes devant le Maître que j'ai
+si longtemps crucifié, que la France elle-même
+crucifie à toute heure.</i> Et encore: <i>J'ai pu
+m'approcher tous les matins de la Sainte Table
+et je l'ai fait avec courage, comptant sur la miséricorde
+de Notre-Seigneur, pour me pardonner
+les faiblesses qui me rendent si indigne de recevoir
+son corps et m'en remettant entièrement à
+elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
+est le plus abattu que l'on doit désirer avec
+le plus d'amour l'Eucharistie et, quant à moi,
+c'est à ces heures-là que je me tourne avec le
+plus de confiance vers le Maître à qui je suis
+désormais<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</i></p>
+
+<p>Nul ne fut plus que Psichari un homme de
+prière; nul n'en eut davantage le don. Ses travaux
+d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était prétexte
+d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier,
+avoir suivi avec lui le mouvement de la liturgie
+pour savoir quels étaient l'amour et la force de ses
+oraisons. Chaque jour, il disait l'office de la Vierge
+jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il
+n'ait longuement méditée: il avait même composé
+pour le Rosaire une suite de proses. Ces élévations,
+il les commençait dans les larmes, tant la
+douleur le poignait de ses fautes passées, tant il
+sentait en lui-même de ruines et de ténèbres, de
+révoltes et de luttes. Et de chacune d'elles montait
+cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église
+qui m'a accueilli au plus fort de ma détresse?
+Jésus, Marie, je vous supplie de m'éclairer, de
+me donner la force d'être sans partage au pied de
+la Croix, uniquement attentif à vos ordres<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.»
+Et l'oraison s'achevait dans la joie, sous le désir
+enflammé qu'y répandait l'espérance éternelle.
+Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier,
+bien plus, «la position normale de la créature
+qui veut se tenir à sa place sous son Créateur».
+Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand
+souci de ce soldat chrétien.</p>
+
+<p>Mais il savait aussi que la place où la Providence
+l'avait mis sur la terre était un poste où il
+devait être un exemple, où les privilèges reçus
+imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au
+fond de lui-même combien l'engageaient
+les dons magnifiques qu'elle lui avait réservés.
+D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre
+grâces pour tout ce que Dieu lui avait offert. Au
+reste, nul être n'aimait autant à se donner: car,
+plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour
+de Jean qui habitait son coeur.</p>
+
+<p>Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de
+cette âme choisie, la volonté profonde qui dirigea
+sa destinée, ce qui donne soudain tout son sens
+et son sublime au drame intérieur que nous résumons.
+Voilà le point où cette vie se transfigure et
+prend quelque chose de saint: vingt-neuf années
+douloureuses n'avaient été souffertes que pour
+aboutir à cette vocation.</p>
+
+<p>Dès qu'il connut par lui-même les joies de la
+Lumière, Ernest Psichari n'eut qu'une pensée:
+donner sa vie pour réparer l'offense que son
+grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre
+de réparation, il s'était promis de se consacrer au
+Seigneur. Il voulait dire la messe, cette messe jadis
+abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle
+délaissé pour les parvis humains, avoir part
+à ce Calice, être prêtre à tout jamais, reprendre
+la place, le précepte et le mandat qu'un des siens
+avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager
+les peines sous lesquelles ce père de sa chair s'affligeait,
+hâter sa délivrance, lui sacrifier son coeur
+filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été le
+Dieu de leurs pères.</p>
+
+<p>Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta
+ouvertement les doctrines, les erreurs de Renan;
+il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
+n'est un scandale que pour des esprits sans piété
+véritable. Qu'un fils se désole à l'idée que l'âme
+de son père soit perdue pour une autre vie, qu'il
+connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que
+ce fils mette toute son ardeur à réparer ses torts
+jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à l'holocauste
+de son âme, et qu'il place son espoir dans la
+miséricorde de la Bonté Infinie, quoi de plus
+touchant? Nous atteignons ici le point le plus
+haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que
+ce jeune homme offre pour réconcilier à Dieu
+celui qui l'engendra. Quel aïeul fut jamais pleuré
+de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta
+un plus parfait témoignage, jamais la charité ne
+fut plus magnanime qu'en cette âme de fils; jamais
+l'espérance ne s'y maintint d'une plus fervente
+tendresse.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux
+lui assura, un jour, que l'âme de Renan, au
+moment de paraître devant Dieu, avait peut-être
+été allégée de ses fautes par la prière de quelque
+carmélite, par les larmes de quelque contemplatif
+très humble...</p>
+
+<p>Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre
+grand-père n'est pas sauvé? Dieu seul est capable
+de juger les consciences. Nul d'entre nous n'a le
+droit de mettre des limites à la miséricorde du
+Père céleste. Qui sait si, mystérieusement, en
+vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est pas
+réconcilié avec le Maître de ses premières
+années? Qui sait même, si ce n'est pas lui qui
+vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages
+qu'il a pu faire aux âmes<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>?»</p>
+
+<p>Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la
+foi qui permettait un tel espoir... Pour lui, fils de
+la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il n'ait donné
+son être pour que le père prodigue ne fût point
+banni de la maison de tous ses désirs<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>!</p>
+
+<p>Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait
+à se détourner de la voie large du monde
+pour s'engager dans l'étroit sentier de la perfection.
+La componction de son coeur, son amour
+de l'obéissance qu'il tenait d'un esprit tout
+ensemble militaire et très humble, tout l'y prédestinait.
+Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive
+de la parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux.
+Le Christ était son chef: il attendait ses ordres.
+Mais là encore la Providence réservait à
+Ernest Psichari une suite de grandes épreuves et
+de poignantes incertitudes, qu'il allait subir d'une
+âme pleine de paix et d'abandon.</p>
+
+<p><i>J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au
+P. Clérissac, j'attends simplement que le Seigneur
+me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi
+et viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera
+demandé me pèse; j'ai peur, je ne me sens pas
+prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra me
+rendre et j'entends clairement cette voix intérieure
+qui me dit l'adorable parole toujours présente:</i>
+«Alius te cinget et ducet quo tu non vis.»
+<i>Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et
+non la mienne</i>.</p>
+
+<p>Dès l'abord, Ernest Psichari ne douta point
+qu'il ne dût être quelque jour le serviteur de cet
+ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
+déjà de toute son âme et dont la «règle joyeuse»
+lui convenait si bien<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. Il y avait, en effet, chez ce
+militaire, une volonté d'apostolat qui l'empêchait
+d'être purement contemplatif. Dans le premier
+moment de sa conversion, il avait commencé par
+réciter l'office bénédictin. «Non, je ne puis
+continuer, nous avouait-il, je sens que je suis
+dominicain.» Enfin, c'était un fils de saint Dominique
+qui l'avait confessé, puis qui l'avait reçu
+dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913, au
+couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute
+certitude, il pensait qu'il devait à l'intercession de
+saint Dominique «ce renouvellement de son
+âme<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>».</p>
+
+<p>Aussi bien, quand il voulut entreprendre le
+récit des choses admirables que le Saint-Esprit
+avait accomplies dans son coeur, c'est saint Dominique
+qu'il invoque pour obtenir le véritable
+esprit de l'Ordre:</p>
+
+<p><i>Oui, mon ambition est haute, écrivait-il le 30 janvier
+1914 à propos du</i> Voyage du Centurion,
+<i>bien haute pour un ouvrier de la onzième heure
+qui sans doute devrait se borner à l'humble étude
+des maîtres. Mais je ne sais quelle force me
+pousse: il me semble qu'il reste à faire, dans le
+domaine de la pure littérature, un livre vraiment</i>
+dominicain, <i>autant que ce livre peut être écrit par
+un laïc et un écrivain. Pourquoi n'écrirais-je pas
+ce livre? Le dernier, le plus infime des serviteurs
+de saint Dominique ne peut-il pas, par une prière</i>
+continue, <i>obtenir cet esprit de foi et de vérité, et
+surtout ce véritable esprit d'apostolat qui fait
+considérer, à chaque phrase que l'on écrit, l'utilité
+spirituelle plutôt que la vaine beauté de l'art?</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup>30</sup></a></p>
+
+<p>Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie
+et la détourner pour un instant des hautes préoccupations
+qui l'agitaient. Son congé achevé, Ernest
+Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg.
+Nul ne mettait à son métier plus de ferveur.
+Entre tous les devoirs du chrétien, c'est le devoir
+d'état que ce soldat était porté d'instinct à placer
+le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
+responsabilités qui pèsent sur le plus humble des
+chefs: il s'y consacrait avec amour. C'est plein
+d'allégresse qu'il reprit, en juin 1913, le chemin
+du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux,
+ses canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un
+être nouveau qui revenait parmi les siens. Il ne
+devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à
+leur manière, ne sont-ils pas «des couvents
+d'hommes»? «Même habitude de se donner
+corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota
+la ressemblance, même besoin de se dévouer;
+pareils usages de gravité, de retenue et de
+silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa
+double vie de militaire et de chrétien.</p>
+
+<p><i>J'ai retrouvé à Cherbourg, écrivait-il au P. Clérissac,
+le milieu sain et réconfortant que j'avais
+quitté, il y a plus de trois ans, et revu avec joie
+mes camarades. Ils suivent une belle route bien
+droite, bien tracée. Ils sont loin de bien des compromissions
+de l'époque. C'est un grand malheur
+qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grâce.
+Beaucoup d'entre eux, la plupart, seraient près
+peut-être de la mériter, s'ils avaient seulement
+quelques mouvements de bonne volonté. Que
+notre Divin Maître daigne les éclairer: qu'il me
+donne aussi la force de montrer le bon exemple,
+de faire un peu de bien à ces braves gens</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p>
+
+<p>Chargé de service et d'occupations de toutes
+sortes, Psichari se sentit privé de bien des secours.
+Il se rappelait avec une triste émotion le temps
+où il pouvait, chaque matin, s'approcher de la
+Sainte Table et dire tout entier le <i>Diurnal</i>: «Il
+me faut faire une bien petite place au Bon Dieu,
+s'écriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur,
+mes actions et mes pensées, faisant confiance pour
+le reste à sa divine miséricorde<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.»</p>
+
+<p>Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son
+arrivée à Cherbourg, Ernest Psichari avait rendu
+visite au curé de cette paroisse qui porte le nom
+très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait
+demandé de faire partie de la Conférence de
+Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé dès l'aube,
+il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait
+l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis
+le soir, dans sa chambre, devant <i>l'Annonciation</i>
+de Memling, près de la bibliothèque où il avait
+réuni les <i>Méditations</i> et les <i>Élévations</i> de Bossuet,
+les <i>Confessions</i>, les oeuvres de saint Jean de
+la Croix, de sainte Catherine de Sienne et de sainte
+Mechtilde, il travaillait et il priait. L'écrivain
+notait, pour nous autres, les mouvements de son
+coeur sous le doux envahissement de la Lumière;
+et, à travers les antiennes et les répons de son
+office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur
+la France et sur son armée quelques-unes des
+faveurs dont il se sentait indigne.</p>
+
+<p>Psichari goûtait alors une quiétude sans mélange:
+le bonheur rayonnait dans son être. Parfois, il se
+demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce que
+le Bon Dieu veut au juste de moi<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>?» Et tranquille,
+il se répondait à lui-même: «Je l'ignore,
+mais c'est dans une grande paix et un vrai calme
+que j'attends la manifestation de sa volonté.
+L'exact discernement et la vraie force ne seront
+pas refusés, j'en ai une ferme confiance, pour
+mon humble prière.»</p>
+
+<p>A l'automne de 1913, Psichari partit pour
+les manoeuvres du Sud-Ouest. Un jour où son
+régiment se trouvait au repos, il fit pour un
+patronage une conférence sur l'Eucharistie et
+la fréquente communion. Quel ne fut pas
+son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs
+quelques-uns des canonniers de sa batterie!</p>
+
+<p>Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup
+de joie lui devaient venir de ce voyage à travers
+la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait
+à un prêtre<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> qu'il avait rencontré au hasard d'un
+cantonnement:</p>
+
+<p><i>Comment ne pas voir que cette terre est bénie
+entre toutes, qu'elle est et restera toujours la terre
+de l'humble fidélité et que c'est elle qui portera
+toujours la plus riche moisson?... J'admire toute
+cette grâce qui rayonne à travers la terre de
+France, j'admire qu'après tant d'efforts, après
+tant de persécutions, la petite lampe vacille encore
+au fond du temple et qu'elle suffise encore à
+éclairer le monde.</i></p>
+
+<p>Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il
+avait vues: la piété de nos prêtres:</p>
+
+<p><i>Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu
+m'en donne la force, que notre clergé est admirable,
+qu'il est pénétré des plus mâles vertus
+chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a
+jamais été. Au village comme à la ville, le presbytère
+est le seul endroit où se réfugie l'intelligence,&mdash;car
+je n'appelle pas de ce nom la
+pauvre intelligence dépravée des intellectuels,&mdash;le
+seul où il y ait vraiment de la vie, le seul où
+l'on soit assuré de trouver toujours non seulement
+des hommes de coeur, mais des hommes ayant la
+plus fine compréhension de toutes choses, le sens
+le plus droit, la raison la plus déliée. On dit qu'il
+n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise
+le permettait, je dirais bien qu'il y en a et où
+ils sont.</i></p>
+
+<p>Et ces réflexions, par une pente naturelle, le
+ramenaient à lui-même, à l'atroce destinée de
+celui qui appartenait à ce clergé admirable, et
+qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française.
+Il se sentait à nouveau travaillé du désir de
+réparation qui grandissait en son coeur, et j'imagine
+que c'était là le sujet de ses entretiens à
+Cherbourg, avec un fidèle ami, cet abbé Bailleul<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>
+qu'il interrogeait sur son propre avenir.
+Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance
+celui qui voyant en lui des marques de vocation
+certaine, lui parla un jour du sacerdoce. Est-ce à
+dire que son âme cessait d'entendre l'appel de
+saint Dominique? Non point; mais la longueur
+des études théologiques l'effrayait, et surtout la
+peine que sa décision causerait à sa mère et l'obligation
+où il serait de vivre loin d'elle, car il
+l'aimait et l'admirait entre toutes. Enfin, <i>il
+était pressé de dire la messe</i>&mdash;toujours le même
+désir sublime de reprendre la place abandonnée.
+Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est
+avant tout le sacerdoce. Dieu vous veut, provisoirement
+du moins, parmi les prêtres séculiers.»
+Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce
+conseil avec un débordement de joie: Oui, être
+un simple curé de campagne, comme son grand-père
+l'eût été, vivre dans quelque presbytère très
+simple de basse Bretagne, retourner fidèlement,
+minutieusement, sur les voies abandonnées et,
+d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
+vocation exacte, aller au séminaire...</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest
+Psichari fit visite au supérieur du grand séminaire
+d'Issy. Le parc et la chapelle étaient intacts et
+tels que Renan les décrit en ses <i>Souvenirs d'enfance
+et de jeunesse</i>. Il retrouva la froide charmille
+janséniste du dix-septième, les longues
+allées solitaires, et c'est avec une grande émotion
+qu'il vit ces endroits mêmes où son «malheureux
+grand-père» avait prié.</p>
+
+<p>Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey,
+directeur au grand Séminaire, rencontra
+le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu
+la visite du petit-fils de Renan... <i>Il entrera chez
+vous.</i>» Il semble bien, en effet, que ce pèlerinage
+à Issy n'ait fait que confirmer Ernest Psichari
+dans son dessein de se donner à saint Dominique.
+Toujours est-il que son frémissement intérieur ne
+s'était pas apaisé:</p>
+
+<p><i>Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est
+de continuer cette existence d'oubli et de reniement
+qui est la mienne, écrivait-il alors<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Il
+faudra pourtant un jour que cela change, car
+Dieu ne se lassera-t-il pas à la fin de tout donner
+sans rien recevoir?</i></p>
+
+<p>Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu,
+finit, après avoir longuement hésité, par acquérir
+la certitude que la vocation de ce jeune homme
+était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant,
+il fut convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait
+pas immédiatement et qu'il irait d'abord
+prendre ses grades en théologie à
+Rome, au Collège Angélique,
+et comme
+auditeur
+libre.</p><br>
+
+<p><b>NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS,
+SAINT AUGUSTIN</b></p><br>
+
+
+
+<p>Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il
+destinait à son enfant et le sacrifice pour
+lequel, dans sa pitié pour la France,
+il réserverait ce soldat, fils de Dominique.
+Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari allaient
+être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre,
+de réaliser la double vocation qui partageait
+son coeur, de s'immoler à la terre de ses
+pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest
+Psichari allait offrir pour le service de la Patrie
+est en même temps un témoignage rendu à Dieu,
+un holocauste véritable, «librement consenti et
+consommé en union avec le sacrifice de l'autel<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>».
+Ernest Psichari partit le second jour de la guerre
+avec le 2^e régiment d'artillerie coloniale. En
+quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul:
+«Je vais à cette guerre comme à une croisade,
+parce que je sens qu'il s'agit de défendre les deux
+grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»</p>
+
+<p>Le 20 août, il écrit à sa mère<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>: «Nous allons
+certainement à de grandes victoires et je me repens
+moins que jamais d'avoir toujours désiré la guerre,
+qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur
+de la France. Elle est venue à l'heure et de la
+manière qu'il fallait. Puisse la Providence ne pas
+nous abandonner dans cette grande et magnifique
+aventure<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>!»</p>
+
+<p>Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>,
+après être resté douze heures sous un feu
+épouvantable, Ernest Psichari fut tué net d'une
+balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit:
+«Vers six heures, j'aperçus le lieutenant Psichari
+sous un arbre, près de ses pièces, soutenant le
+capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui
+vers l'ambulance et le laissa à la porte, <i>pour
+retourner à sa pièce</i>. À ce moment les Allemands
+arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le lieutenant
+était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle
+que les Allemands formaient autour de lui,
+se pencher soit sur son canon, soit sur un blessé et
+tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon
+et glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont
+été frappés du calme de son visage: autour de
+ses mains était enroulé son chapelet<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup>41</sup></a> qu'il avait
+pu saisir.</p>
+
+<p>À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait
+à la vie et à la gloire. Ernest Psichari y est
+entré, suivi d'une héroïque milice de jeunes
+martyrs qui lui ont fait au Ciel
+la plus belle cohorte
+qu'il ait jamais
+conduite.</p>
+
+
+<p>NOTES
+ET
+DOCUMENTS</p>
+
+<p class="FTNOTE"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Grec par son père et tout ensemble «français, latin,
+breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique
+des Renan et le sang protestant des Scheffer, Ernest
+Psichari fut, par ses origines et la gloire de sa famille
+dans le siècle, profondément mêlé aux événements spirituels
+de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère
+morale où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce
+serait du même coup évoquer tout un âge qui se reconnut
+en Renan comme en celui qui l'avait engendré. Il ne
+nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
+ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels
+de la jeunesse d'Ernest Psichari.</p>
+
+<p>Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit
+ses études aux lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit
+ans, il publiait des vers subtils, à la manière de
+Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle d'Ary Renan,
+son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait
+Spinoza et Bergson.</p>
+
+<p>Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité
+de dispensé, accomplir une année de service militaire.</p>
+
+<p>L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure
+cet idéalisme qu'une culture toute sceptique avait failli
+corrompre. Dès son arrivée à la caserne, il sentit avec
+une vivacité extraordinaire qu'il était fait pour vivre là,
+que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque chose
+où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
+réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient
+d'action, le sergent Psichari change d'arme et passe
+dans l'artillerie coloniale comme simple canonnier. Bien
+vite, il reçoit les galons de maréchal des logis.</p>
+
+<p>Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission
+pour le Congo. Alors commence la vie héroïque et libre
+qui réalise tous les rêves de sa jeunesse et donne à son
+être sa première raison et son premier but.</p>
+
+<p>Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père,
+Psichari va, pendant de longs mois, marcher sous des
+cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent la Sangha,
+parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé
+que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des
+troupeaux de boeufs, le long des fleuves; il combat,
+marche des journées, des nuits entières, s'enivre de solitude
+et d'action.<a id="footnotetagc" name="footnotetagc"></a>
+<a href="#footnotec"><sup>c</sup></a></p>
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnotec" name="footnotec"></a><b>Note c:</b><a href="#footnotetagc"> (retour) </a> C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
+reçut la médaille militaire (1908).</p>
+
+<p class="FTNOTE">En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il
+semblait nous dire, ce maréchal des logis, que nous avions
+connu étudiant en Sorbonne: «Je ne suis plus un jeune
+bourgeois, occupé des travaux de mon état; je suis un
+homme en qui ne demeurent plus que des sentiments
+frustes et primitifs.» Et nous qui le regardions faire,
+comme nous enviions déjà sa destinée!</p>
+
+<p>Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il
+sortit sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme
+officier qu'il partit, cette fois, pour la Mauritanie: il y
+devait rester jusqu'en décembre 1912. Voilà le moment
+où nous avons entrepris de raconter sa vie.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la
+<i>Maison</i>.</p>
+
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre à Agathon; Cf. <i>Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui</i></p>
+
+<p>À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me
+semble que tous les traits que vous notez doivent nous
+mener, un jour, à de la gloire guerrière et, pour tout
+dire, à une revanche dont nous ne devons jamais
+détourner nos regards.»</p>
+
+<p>Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore
+ces propos: «Ce serait singulièrement rabaisser la foi
+patriotique que de la croire fonction de la barbarie et de
+l'inculture; ce serait aussi vouloir nous ramener au point
+de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux entreprises
+de la vie pratique.&mdash;Quoi que nous fassions, nous mettrons
+toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est
+nécessaire, quand on songe à la haute mission de la race
+française, à la grande élection qui domine toute son
+histoire...»</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions
+noté ce <i>réveil de l'héroïsme</i> et, invoquant déjà l'exemple
+d'un Psichari, nous écrivions:</p>
+
+<p>«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent
+nos aînés devait les conduire soit au pessimisme, soit au
+scepticisme. Ils devaient pratiquement aboutir à l'anarchie
+idéologique, à toutes les confusions morales. L'affaire
+Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est en
+réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils
+ont fait l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition
+dreyfusienne, ils ont vu avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme
+étaient la conséquence de leurs doctrines
+et avec une simplicité douloureuse, malgré l'apparente
+victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre défaite.
+Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et
+de vous avertir.»<a id="footnotetagd" name="footnotetagd"></a>
+<a href="#footnoted"><sup>d</sup></a></p>
+
+<p CLASS="ANOTE"><a id="footnoted" name="footnoted"></a><b>Note d:</b><a href="#footnotetagd"> (retour) </a>Charles Péguy.</p>
+
+<p>«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous
+vient aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée
+jeune homme de notre âge. C'est d'une famille où
+l'intelligence semblait devoir s'épuiser après avoir donné
+ses fleurs les plus rares que part le conseil de vertu et de
+renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on croyait vacillante,
+c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari, sous-lieutenant
+d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie),
+qui la passe à notre génération.</p>
+
+<p>«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon
+de vingt-cinq ans qui, abandonnant ses études de
+Sorbonne, partit à deux reprises pour mener une action
+française dans la brousse africaine, pour donner à la
+France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle
+abdication n'empêchera jamais qu'il n'ait été par elle, et
+par elle seule, arraché à la barbarie». Mais je me contenterai
+de citer quelques pages que le brigadier Psichari
+rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit au
+sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant.
+Ce sont là des paroles qu'il faut que l'on connaisse.
+Puissent-elles déterminer des vocations héroïques!
+Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:</p>
+
+<p>«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres
+maudites. Mais nous y venons aussi pour nous faire du
+bien à nous-mêmes. L'Afrique est un des derniers refuges
+de l'énergie nationale, un des derniers endroits où nos
+meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les
+dernières consciences fortes ont l'espoir de trouver un
+champ à leur activité tendue.» Ce noble pays révéla à
+ce soldat français les vertus de la guerre: «Nous reviendrons,
+dit-il, à l'opinion du peuple qui est la guerre. De
+l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême civilisation...
+Mais qui sait si, par un retour fréquent dans
+l'histoire humaine, nous ne reviendrons pas au point
+d'où nous sommes partis? ... Il vient une heure où la
+violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu naturel
+d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient
+une heure où la bonté même cesse d'être féconde
+et devient amollissante et lâche. Alors la guerre
+n'est plus qu'un indicible poème de sang et de beauté.»<a id="footnotetage" name="footnotetage"></a>
+<a href="#footnotee"><sup>e</sup></a></p>
+
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnotee" name="footnotee"></a><b>Note e:</b><a href="#footnotetage"> (retour) </a> Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme».
+Mais que
+ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
+grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.</p>
+
+<p>Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels:
+«Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement
+on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non
+pour conquérir une province. Non pour exterminer une
+nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes
+existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En
+vérité, nous faisions la guerre pour la guerre, sans nulle
+autre idée, pour l'amour de l'art... Nous la faisions par
+un naturel besoin de nous dépenser et de nous imposer,
+parce que c'était notre loi, notre raison secrète, notre
+foi.»</p>
+
+<p>«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui
+traverse les pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé,
+cet été, dans l'âme de maints jeunes hommes; j'ai vu dans
+leurs yeux briller un secret désir...»</p>
+
+<p>Nous devions, deux années encore, attendre l'événement
+qui emploierait cette passion ...</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son
+<i>Victor Marie, comte Hugo</i>, nous montre Psichari dans
+une teriba de cent mètres carrés, au milieu du désert,
+avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à ce qu'il
+nous assure, ne comprenait que: les <i>Pensées</i> de Pascal,
+les Sermons de Bossuet, le <i>Règlement d'artillerie de
+montagne</i>, la <i>Table de logarithmes</i> de Dupuy, et un
+exemplaire de <i>Servitude et grandeur militaires</i> auquel
+Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique bagage
+littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
+bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq
+petits livres qui n'étaient autres que des <i>cahiers</i> de Péguy
+lui-même.</p>
+
+<p>Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle
+lettre de Psichari, datée de Moudjeria:</p>
+
+<p>«Voici une terre qui est parfaitement romantique et
+triplement romantique: par sa nature, son aspect physique,
+par le caractère de ses habitants et par l'action
+que nous y exerçons encore. Histoire de brigands, assassinats,
+combats épiques, pillages, sombres intrigues, tout
+cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout
+conspire à cette impression. Les aspects du pays, qui ne
+sont guère <i>jolis</i>, ont cependant une beauté qui leur
+vient d'un tragique puissant, une beauté sans grâce, mais
+bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust.
+«Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil,
+du montueux Tagant et de ses cirques de rochers
+noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du noir Assaba,
+toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude
+squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de
+chameau et des troupeaux nomades. Les Maures de ces
+contrées désolées sont parmi les plus rudes guerriers qui
+soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir plus d'une fois,
+et nous le feront encore sentir, vraisemblablement. Cette
+noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique
+(il y a ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle
+de l'Islam avaient pourtant rejetés et confinés en Perse
+sur les bords de l'Euphrate) et qui se ramifie vers l'est
+jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta du Tagant
+s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
+présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué
+et où pourtant la simplicité des moeurs est restée grande,
+où l'ardeur du sang primitif est restée vierge. Ces gens
+d'esprit très cultivé généralement, retors en politique,
+habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont jusqu'au
+mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni
+dévore en ce moment un traité de mystique arabe sur la
+«prédestination» que lui a prêté le capitaine commandant
+le Cercle), ces gens, tout en même temps sont des gueux,
+vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
+mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de
+coeur et vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale.
+«C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de
+nous installer par la force de nos armes, et c'est un des
+derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat, où l'on
+vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine
+pour nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute
+chaude encore du sang français.»</p>
+
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
+Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:</p>
+
+<p>«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations
+intéressantes qui se sont déroulées avec une grande
+rapidité. Il s'agissait d'aller nous montrer à Tichitt, ksar
+important situé à 200 kilomètres Est de Fort-Coppolani,
+et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
+L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des
+derniers repaires des dissidents de Mauritanie, et leur
+hôtellerie ordinaire.</p>
+
+<p>«Le 10 décembre, je procédais&mdash;dans un coin étonnant
+de l'Adrar&mdash;à l'arrestation d'un chef, quand je
+reçus par un courrier rapide l'ordre de me rendre au
+peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
+arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que
+le colonel Patey qui venait prendre le commandement de
+la reconnaissance sur Tichitt.</p>
+
+<p>«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant
+d'ailleurs à toute allure, comme le permettait la
+légèreté de la troupe: rien que des troupes méharistes et
+cent hommes à pied.</p>
+
+<p>«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de
+l'Adrar, sous les ordres du capitaine Beugnot), part en
+avant-garde, fait une marche forcée jusqu'à Tichitt, et y
+tombe le 13 au matin, sur un paquet de dissidents. Sept,
+parmi lesquels des chefs importants, sont tués. L'ancien
+sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda,
+blessé, est fait prisonnier. Gros succès, grand effet moral
+sur les Maures.</p>
+
+<p>«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le
+peloton méhariste du Tagant. Le 15, le colonel me donnait
+le commandement d'un razzi de vingt hommes, avec
+mission d'aller ramasser des campements dans les dunes
+du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon
+maître, et j'en profite pour faire des opérations sinon
+fructueuses au point de vue général, du moins intéressantes
+pour moi, parce que je suis en contact avec des
+marabouts fanatiques que je fais causer.</p>
+
+<p>«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient
+prendre fin quand j'eus le bonheur de tomber sur une
+bande de dissidents. Je les atteignais, le 21, dans un
+chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact
+très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué
+chez moi, après une journée éreintante, mais honorable.»</p>
+
+<p>C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant
+Ernest Psichari fut cité à l'ordre du jour de l'armée.
+On trouve un beau récit de ce combat dans <i>l'Appel des
+Armes</i>, pages 309 et suivantes.</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voir <i>l'Illustration</i>, numéro de Noël 1915. Le
+<i>Voyage du Centurion</i> vient de paraître en volume à la
+librairie Conard, avec une préface de Paul Bourget.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Lettre à Ed. Trogan, <i>Le Correspondant</i>, 25 novembre
+1914.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).&mdash;-Cet épisode
+est rapporté dans le <i>Voyage du Centurion</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest
+Psichari écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui
+avait envoyé son livre l'<i>Action française et la religion
+catholique:</i></p>
+
+<p>«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les
+sacrements, j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie,
+en véritable enfant de l'Église. Feinte, artifice
+ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé l'Église avant
+d'y croire ne le dira.»</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a>Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).</p>
+
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote1"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Lettre à Ed. Trogan <i>(loc. cit.)</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de
+Versailles dans l'article qu'il a consacré à la mémoire
+d'Ernest Psichari (<i>Le Correspondant</i>, 25 novembre
+1914).</p>
+
+<p>Ernest Psichari, à propos de son <i>Appel des Armes</i>, dit
+de ce «pauvre livre» qu'il date «du temps où il
+attendait sans rien faire pour s'en rendre digne la
+lumière qui guérit et qui sauve».</p>
+
+<p>La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que
+son roman paraissait dans l'<i>Opinion,</i> notre ami eut le
+dessein d'arrêter la publication en volume. Après beaucoup
+d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac, il
+consentit à le publier, par un humble souci de vérité et
+pour «montrer les préparations éloignées de l'oeuvre
+divine dans une âme encore fermée».</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Cf. Maritain, <i>La Science moderne et la raison</i>
+(Revue de philosophie, 1910).</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Lettre inédite à M. Maritain, datée de Zoug (Mauritanie),
+15 juin 1912.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac, 8 février 1914.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Psichari lisait particulièrement alors l'<i>Action</i>, de
+Blondel; et déjà la <i>Vie spirituelle et l'Oraison,</i> la <i>Vie
+de saint Dominique</i>, le Catéchisme des enfants et surtout
+le Missel dont il fit une véritable étude.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Lettre inédite à M. Maritain.</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> À la cathédrale de Versailles.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Le P. Clérissac, des Frères prêcheurs, mort en
+novembre 1914, quelques jours après avoir appris la fin
+d'Ernest Psichari.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Cf. Mgr Gibier, art. cité.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Cf. <i>Le Voyage du Centurion</i>: «Maxence n'a
+d'autre raison pour aller à Dieu que Jésus, ni d'autre
+raison, ni d'autre moyen. Il ne peut avoir aucune certitude
+en dehors de Jésus. Et il ne peut avoir d'autre
+accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même et Homme en
+même temps.»</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac, mercredi des Cendres,
+1913.</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au
+P. Clérissac, de s'émerveiller des joies de la vie chrétienne:
+«Que sont, écrit-il le jour de la Sainte-Trinité
+(1913), que sont les petites misères du corps à côté de
+ce rayonnement d'espérance qui nous force de tomber à
+genoux, dès qu'un peu de solitude nous est laissée? Si
+tout le monde savait ce qu'est la vie d'un chrétien, nous
+ne verrions plus de ces malheureux qui refusent obstinément
+le Paradis qui leur est offert. Que ne puis-je leur
+faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie à
+chaque fois que je m'approche de mon Dieu!» Et il
+ajoutait: «Vous m'avez appris, mon bien-aimé Père,
+qu'il n'y a, comme disait sainte Angèle, qu'un livre
+à lire: la Croix. Puissé-je maintenant l'écrire, ce même
+livre, mais au dedans de moi-même, pour réparer tant
+d'années d'ignorance et mériter les grâces qu'il a plu à
+Notre Seigneur de m'envoyer.»</p>
+
+<p>Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le <i>Centurion</i>,
+E. Psichari disait à M. Paul Bourget: «C'est un
+tremblement que d'écrire en présence de la Très Sainte
+Trinité.»</p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Ses lettres de ce temps-là sont pleines de pareils
+scrupules: «Dites-moi, écrit-il au P. Clérissac, dites-moi
+ce qu'il faut que je fasse pour remercier le Bon Dieu;
+dites-moi comment je peux lui rendre une partie de ce
+qu'il me donne, car je reçois beaucoup et ne rends rien,
+de sorte que je ne suis pas loin d'être accablé par le
+poids de sa miséricorde.»</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Le R.P. Janvier.</p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne
+de Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on
+parlât devant lui de son grand-père sans le respect
+convenable. Et il pensait aussi que sa culpabilité a été
+sans doute atténuée, dans une mesure que seul Dieu peut
+connaître, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune
+forte nourriture cléricale, aucune formation philosophique
+et théologique vraiment sérieuse ne lui fut donnée.</p>
+
+<p>La théologie dogmatique et la philosophie rationnelle
+étaient, au début du XIXe siècle, complètement abandonnées
+par l'enseignement des séminaires. Songeons que
+Renan n'eut d'autre théodicée que la pauvre «philosophie
+de Lyon», oeuvre janséniste du XVIIIe siècle; puis
+on lui fit lire sans discernement Thomas Reid, les Écossais,
+qu'on mélangeait avec le cartésianisme mitigé du cours.
+Il n'étudia jamais saint Thomas, dont la scolastique lui
+apparaît barbare et «enfantine», au regard de la «scolastique
+cartésienne» qu'enseignaient ses professeurs.
+Bref, nulle direction philosophique.</p>
+
+<p>Ainsi ses maîtres cartésiens, loin de lui montrer combien
+la raison est nécessaire à la foi, s'efforcèrent, au contraire,
+de le convaincre de ce qu'a «<i>d'antichrétien la confiance
+en la raison</i>». Le jeune clerc était passionné de recherche
+intellectuelle, et ils lui répondaient: «Tout ce qu'il y a
+d'essentiel est trouvé», l'empêchant de mettre dans sa foi
+les légitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse
+opposition entre la science et la religion, où devait se
+désespérer tout le siècle, c'est chez eux que Renan, dès
+l'abord, la rencontre. «Ce n'est pas la science qui sauve
+les âmes.» Propos juste sans doute, mais mal entendu et
+qu'il allait retourner contre ceux-là mêmes qui le
+formulaient.</p>
+
+<p>Privée de l'intelligence qui discerne l'essence et qui
+maintient l'intégrité, la foi de Renan abandonnée à
+elle-même et soumise aux caprices instables du sens
+individuel, était exposée à toutes les aventures. Déjà
+chancelante, ne trouvant plus rien où se prendre, elle
+allait dégénérer en un idéalisme de plus en plus
+imprécis, pour aboutir à cette négation: «Le
+christianisme n'est peut-être qu'une rêverie.»</p>
+
+<p>Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance
+des grandes disciplines intellectuelles de la science
+divine, de la vraie philosophie chrétienne, une des
+causes des erreurs de Renan, atténuant peut-être, dans
+une certaine mesure, sa responsabilité.</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> À Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest
+Psichari parmi les membres de la fraternité du Saint-Sacrement.</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Lettre au P. Clérissac. Là-dessus la correspondance
+d'Ernest Psichari abonde en témoignages. Le jour de la
+Sainte-Trinité, fête particulièrement dominicaine, il
+écrivait: «J'ai prié avec plus d'ardeur que jamais pour
+l'Ordre auquel, vous le savez, appartient déjà tout
+mon coeur.»</p>
+
+<p>Et ailleurs: «Il est de toute certitude que je dois à
+l'intercession de saint Dominique ce renouvellement de
+mon âme que j'ai si bien senti, il y a quelques jours. Car
+il a coïncidé avec le moment où vous m'avez permis,
+pour mon éternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et
+de m'unir ainsi à vos prières.»</p>
+
+<p>Et enfin: «Je prie pour l'Ordre dont je désirerais tant
+être un jour le bien humble et bien indigne serviteur.»</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.&mdash;-Chaque page du
+manuscrit du <i>Voyage du Centurion</i> est surmontée de la
+croix dominicaine.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac (8 février 1914).</p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> M. l'abbé Tournebise.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> M. l'abbé Bailleul, vicaire à l'église de la Sainte-Trinité
+à Cherbourg.</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Maritain, <i>La Croix</i>, 19 novembre 1914.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Dans cette même lettre à sa mère, Ernest
+Psichari écrivait: «Mon commandement, si modeste qu'il
+soit, me donne les plus grandes satisfactions; j'ai autour
+de moi une bande de gaillards très fiers de marcher à
+l'ennemi et très décidés à se conduire en braves gens.»</p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Quelques mois auparavant, Psichari écrivait, en
+effet: «Il faut que la France fasse la guerre, si elle veut
+reprendre complètement sa place dans le monde.»</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Près de Neufchâteau (Belgique).</p>
+
+<p>De ce combat du 22 août 1914, l'un des rares survivants,
+prisonnier en Allemagne, a fait le beau récit que
+l'on va lire: «Engagés, ce jour-là, avec les 1er et 2e
+marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment exploré
+par la cavalerie, lancés beaucoup trop en avant pour
+compter sur aucun secours, cernés dès les premières
+heures de la journée par un ennemi très supérieur en
+nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement notre
+vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins,
+quelques-uns ont pu s'échapper, de l'artillerie personne.
+À sept heures du soir, après être restés douze heures
+sous un feu épouvantable, il ne restait plus qu'un
+charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
+étaient hors de service, après avoir consommé toutes les
+munitions, les chevaux étaient éventrés, la moitié du
+personnel était hors de combat. Les survivants, à la nuit,
+étaient faits prisonniers par les Allemands... Les hommes
+ont été d'une bravoure sans égale; pas un n'a bronché.
+Alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous, pas un n'a
+flanché: ils ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre.»</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Nous possédons sur la mort d'Ernest Psichari
+plusieurs versions différentes, entre lesquelles il ne nous
+appartient pas de choisir. Le médecin-major B... la rapporte
+de manière assez différente:</p>
+
+<p>«Le soir du 22 août, écrit-il, vers six heures, j'étais
+en train de panser des blessés au poste de secours établi
+dans la première maison du village de Rossignol. Cette
+maison, isolée des autres, était au centre même des
+batteries.</p>
+
+<p>«Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant
+le 3e groupe. L'appel était si pressant, que je
+courus dans le couloir au-devant du capitaine; à ce
+moment un fantassin allemand que je vis agenouillé de
+l'autre côté de la route tira, blessant mortellement dans
+l'ambulance même le capitaine déjà blessé à la jambe.
+Or, mon infirmier (le canonnier Millot, de la 1re batterie)
+m'affirme qu'une ou deux minutes avant il venait
+de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre fils soutenant
+le capitaine: ils étaient entourés, à quelques mètres,
+par les Allemands qui, à ce moment, sur ce point, arrivaient
+presque jusqu'à nos pièces. Les munitions épuisées,
+les servants tués à leur poste, beaucoup de pièces
+s'étaient tues, c'était l'agonie dernière de notre beau
+régiment.</p>
+
+<p>«Psichari est tombé à la place même où mon infirmier
+venait de le voir.</p>
+
+<p>«À cet instant précis le poste de secours prenait feu;
+je dus mettre mes blessés à l'abri dans la cave: mais si
+je n'ai pu assister Psichari à ses derniers moments, je puis
+cependant vous donner la certitude qu'il n'a pas souffert
+et est mort dans la sérénité absolue de sa foi chrétienne.»</p>
+
+<p>Dans une autre lettre, M. le médecin-major B... revient
+sur la sérénité du jeune héros à cette minute suprême:</p>
+
+<p>«Mort le soir d'une défaite, Ernest Psichari n'a pas
+une minute désespéré de la victoire finale, la seule qui
+compte. Je n'ai pu recueillir de ses propres lèvres l'aveu
+de cet espoir certain: mais cette foi dans le succès final
+avec laquelle nous étions tous partis, je l'ai retrouvée le
+lendemain, intacte, chez tous nos blessés et, certes, ce
+n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises
+beaucoup plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui
+eût douté, alors que personne ne doutait. Rien n'est
+donc venu assombrir sa fin de soldat. Ceux qui l'ont vu
+plus tard ont été frappés du calme de ses traits; autour
+de ses mains était enroulé un chapelet»<a id="footnotetagf" name="footnotetagf"></a>
+<a href="#footnote1"><sup>f</sup></a></p>
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnotef" name="footnotef"></a><b>Note f:</b><a href="#footnotetagf"> (retour) </a> Citée par M. Maurice Barrés <i>(Écho de Paris</i>, 24 décembre).</p>
+
+<p>Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit:</p>
+
+<p>«Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que
+son capitaine. Nous avons passé un après-midi côte à
+côte. C'est lui qui commandait la pièce où je me trouvais.
+Le soir, à cinq heures, en voulant sauver la pièce,
+il a été fauché par les mitrailleuses.»</p>
+
+<p>Un autre de ses compagnons écrit:</p>
+
+<p>«Au moment de sa chute, Psichari était au pas de gymnastique
+et souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se
+précipita immédiatement pour le relever, mais déjà il
+avait cessé de vivre. Il avait été frappé d'une balle à la
+tempe.»</p>
+
+<p>Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de
+bataille, près de la route de Brévannes à Rossignol, aux
+côtés du capitaine Cherrier, de l'aspirant Thiébaut, de
+deux autres officiers et de vingt-cinq de ses canonniers.
+Tous ont reçu les honneurs militaires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>Voici nos destinées...</i></p>
+
+<p><i>Parce qu'il savait déjà...</i></p>
+
+<p><i>Si l'Afrique avait été le lieu...</i></p>
+
+<p><i>Mais Dieu...</i></p>
+
+<i>Notes et Documents</i>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
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+</pre>
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+</html>
diff --git a/11046.txt b/11046.txt
new file mode 100644
index 0000000..face435
--- /dev/null
+++ b/11046.txt
@@ -0,0 +1,1931 @@
+The Project Gutenberg EBook of La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie d'Ernest Psichari
+
+Author: Henri Massis
+
+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11046]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI ***
+
+
+
+
+Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
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+LA VIE D'ERNEST PSICHARI
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+Par Henri Massis
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+NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
+Les renvois numeriques [1] a [41] referent aux notes a la fin du livre.
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+Les renvois alphabetiques [a] a [f], dans l'edition originale, etaient
+des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont ete placees a
+la fin du paragraphe ou le renvoi apparait.
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+JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES
+BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHE ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN
+ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON
+CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE
+DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.
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+
+Voici nos destinees et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue
+dans sa course rapide et dont la plenitude incomparable semble vouloir
+restreindre la brievete tragique, ce n'est point seulement la biographie
+d'un jeune homme qui chercha ses modeles parmi les heros et les saints,
+c'est l'histoire exemplaire de notre age, c'est, fraternellement
+soufferte, partagee, vecue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle
+accomplie dans le sang de la plus belle mort.
+
+De sa generation, Ernest Psichari connut toutes les fievres, tous les
+troubles, puis les esperances, le fier redressement, la mission. Il prit
+sa part de ce sombre tourment et de cette volonte grandiose: il voulut
+tout eprouver en son coeur. Mais ce coeur etait si serieux et si brule
+de flamme qu'il jetait sa lumiere sur nos destins: il nous eclairait en
+se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en
+avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et
+certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux
+il les voulait mener.
+
+Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'ame, mais ce combat
+etait celui-la meme qui se livrait dans l'ame de toute une race.
+Retracer son histoire qui est la prefiguration de la notre, c'est
+prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont
+sacrifiees pour la France et pour Dieu.
+
+Il fut notre modele: il continuera de nous enseigner et de nous
+secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chretienne peut
+l'invoquer dans ses prieres: il n'a vecu que pour elle, il lui avait
+voue son esprit et son coeur; il lui a donne sa chair juvenile. Ce heros
+grave et tendre, qui vit dans la Lumiere qu'il avait douloureusement
+desiree, ne cessera point de nous etre fraternel.
+
+On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aines, quand on vit le
+petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours
+de Sorbonne pour elire la carriere des armes, mener une action francaise
+dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les
+vertus de la guerre. Des l'abord, certains lettres ne trouverent dans
+cet enthousiasme qu'une maniere de dilettantisme, le degout d'une
+intelligence gorgee de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extreme
+barbarie comme d'autres de l'extreme civilisation. Sous la prose fluide,
+chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)
+ou ce "revenant nouveau venu" celebrait la vie fruste et primitive du
+desert, ils ne voulurent entendre qu'un echo de l'enchanteur: ils s'y
+plurent comme a un "mysterieux recommencement".
+
+Elle etait pourtant bien opposante, la volonte de ce jeune soldat, et
+l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait
+de toute son energie tendue, c'etait _prendre contre son pere le parti
+de ses peres_,--formule saisissante ou se resume l'accablante obligation
+de notre jeunesse. Et deja il pensait: "Une, deux generations peuvent
+oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les
+ingratitudes. Mais il faut bien, a l'heure marquee, que la chaine soit
+reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la
+maison[2]."
+
+Cette heure lui semblait etre venue. Comme tous ceux de son age,
+Psichari en avait la certitude: "Notre generation, nous ecrivait-il,
+notre generation--celle de ceux qui ont commence leur vie d'homme
+avec le siecle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les
+espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que depend le salut de la
+France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos
+tetes. Il me semble que les jeunes sentent obscurement qu'ils verront de
+grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront
+pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes a
+travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3]." Et parce qu'il
+prenait une conscience nette de l'evenement qui dominerait nos
+vies, nous trouvions a mediter sur l'aventure de cet officier, fils
+d'intellectuels. Ne nous avait-il pas deja donne sujet de l'envier, ce
+soldat au grand coeur qui realisait tout ce que nous souhaitions de
+posseder: gout de l'action, desir du reve... Et dans cette lente reprise
+de nous-memes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie deja si
+pleine, si riche de temoignages, qui nous faisait oublier la laideur et
+les miseres ou nous nous agitions, pour nous decouvrir les vertus qui
+seules donnent du prix a l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des
+continents perdus, les yeux laves par les horizons libres de l'Afrique,
+c'est a ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinees, c'est
+lui que nous interrogions sur nous-memes, c'est de cet exile que nous
+attendions les paroles qui elevent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il
+nous avait restitue le sens des vertus et de la gloire des armes[4].
+Nous devions a son exemple une certaine tension de l'ame qui nous avait
+aides a rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous
+cette fievre de l'action, nous sentions que se debattait une plus grande
+misere, ce mal inconnu qui nous laissait desempares devant la vie, ce
+desir eperdu que la verite et la purete ne fussent point que de vains
+mots.
+
+N'etait-il pas notre frere, celui-la qui se montre, a vingt ans,"sans
+defense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant
+sans conviction dans les jardins empoisonnes du vice, mais en malade et
+poursuivi par d'obscurs remords, charge de l'affreuse derision d'une
+vie engagee dans le desordre des sentiments et des pensees". Quelle
+mysterieuse preference nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme
+qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois
+rencontre son regard, "ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard
+de toute clarte", celui-la decouvrait qu'Ernest Psichari avait une ame
+et qu'il "etait ne pour croire et pour esperer, qu'il avait une ame
+qui n'etait pas faite pour le doute, ni pour le blaspheme, ni pour la
+colere". Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres a
+son mal. Il ne disait point: "Je suis perverti, mais qu'y faire?" Tout
+etait en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour
+viendrait ou cette passion se porterait vers l'unique objet de toute
+recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec
+une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions
+dans quelles erreurs sa jeunesse avait sejourne, mais tout nous
+avertissait qu'il n'etait pas fait pour le sacrilege: chaque etape etait
+utile a son coeur.
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+LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PENITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS
+LE DESERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON
+COEUR--OSEE, II, 14.
+
+
+Parce qu'il savait deja que "de grandes choses se font par l'Afrique,
+qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui", Ernest
+Psichari partit pour la Mauritanie au debut de 1910. C'est sur les
+routes du desert ou, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait
+verse son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,
+cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].
+
+Notre imagination, seduite par tant d'heroisme juvenile et par cette
+grace belliqueuse, le suivait a travers les larges horizons de l'Adrar.
+Il nous ecrivait: "C'est un des derniers pays ou l'on fasse encore
+oeuvre de soldat, ou l'on vive militairement.... C'est une terre toute
+chaude encore du sang francais." Et nous apprenions qu'au sud de
+Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses meharistes,
+glorieusement capture une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu
+eussent devine que c'etait pousse par un obscur desir de pardon, pour
+remonter a sa source, pour se racheter de bien des miseres, pour
+retrouver la verite non possedee, mais desiree, qu'il s'etait enfonce
+dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce
+heros n'etait qu'une maniere de "vie purgative" que Dieu imposait a une
+ame qu'il s'etait reservee.
+
+A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes
+pour devenir attentif a son ame. La nature saharienne extremement
+epuree, debarrassee de toute surcharge, vetue de recueillement et de
+silence, va agir en quelque sorte sur lui a la facon d'un cloitre. Ici
+les facilites, les expedients, toutes les complaisances du monde ne
+jouent plus, mais repugnent et decoivent. Seul dans le grand vent des
+plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, "la ou les soucis sont
+hauts, la ou l'on marche tout aupres de l'eternite", il va apprendre un
+autre langage. C'est que la, suivant les paroles du Docteur, "on apprend
+a dire non, a dire je ne puis plus, a payer le monde de negatives seches
+et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se deplait a soi-meme..."
+L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa presence, pour lui dire
+du fond de son coeur: "Seul et invisible temoin de mes sanglots et de
+mes regrets, ah! ecoutez la voix de mes larmes." De ce combat spirituel,
+"aussi brutal que la bataille d'hommes", et qui se joua parmi ses
+risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laisse le
+recit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous
+decouvrir[7]. Ce livre, marque de l'inspiration divine et dont la
+redaction "n'aura ete qu'une longue priere" indefiniment reprise,
+c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaitre les longues
+preparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientot
+habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-meme, le _Voyage du Centurion_
+pretend montrer comment la Grace, dans la vie frugale et saine des
+brousses sahariennes, prepare ses propres voies. "Le desert, ecrivait-il
+a M. Trogan, le desert est une terre benie. Notre-Seigneur y est alle;
+des centaines de religieux y ont conquis la saintete. Je voudrais
+dire que les Thebaides existent encore et qu'il ne manque que d'ames
+attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces etudes, ecrites
+pour la plupart en Mauritanie, ont, a defaut d'autorite doctrinale, la
+sincerite d'une confession. Ce sont simplement les pensees d'un homme
+qui, pendant de longues annees, a passionnement cherche la Verite et
+qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonte,
+de la retrouver[8]".
+
+[Note a: Nous le suivrons continument et, pour retracer cette
+preparation interieure de la vie chretienne d'Ernest Psichari, nous ne
+ferons guere que le citer et le paraphraser.
+
+E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un
+scrupule de veracite. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de
+noter, avec leur exacte valeur, tous les details de l'action divine qui
+prepare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilite, il
+lui repugnait de parler de lui-meme.
+
+Mais s'il convenait a E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au
+contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaitre son ame et
+ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il
+continue apres sa mort l'oeuvre d'apostolat a quoi il s'etait voue.]
+
+Mais une chose, des l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat
+qui, "sous le double airain de la solitude et du silence", marche avec
+confiance vers son but, c'est qu'avant de songer a son propre salut,
+avant de s'apitoyer sur sa misere, avant de prier pour lui-meme, c'est
+pour la France qu'il prie, pour la France abandonnee et douloureuse.
+C'est pour elle que son ame debordante de charite demande grace, c'est
+pour la servir plus fidelement qu'il appelle cette foi dont elle est
+d'election le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat
+qu'il veut l'ordre de l'Eglise, cette Eglise qu'on voit penchee sur la
+France tout au long de son histoire.
+
+Un jour qu'il etait de passage a Port-Etienne, Psichari avait montre
+a un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique
+installation de telegraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled
+saharien.
+
+--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,
+les Maures sont fous de vouloir resister a des gens aussi riches et
+aussi puissants que les Francais.
+
+Le Maure resta un moment silencieux, puis repondit gravement:
+
+--Oui, vous autres Francais, vous avez le Royaume de la Terre, mais
+nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9]."
+
+"Voila une idee que les Maures ne devraient pas avoir, ecrivait alors
+Psichari a Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnee."
+Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la
+cathedrale de Dakar[10]:
+
+_"Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans
+d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes
+qui veulent separer la race francaise et la religion qui l'a faite ce
+qu'elle est et d'ou vient toute sa grandeur. Aupres de gens aussi portes
+a la meditation metaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur
+peut avoir de funestes consequences. J'en ai acquis la conviction.
+Nous ne paraitrons grands aupres d'eux qu'autant qu'ils connaitront la
+grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons a eux qu'autant que
+la puissance de notre foi s'imposera a leur regard. Certes, nous n'avons
+plus des ames de croises et ce n'est pas a la pensee d'aller combattre
+l'Infidele qu'un officier designe pour le Tchad ou l'Adrar va se
+rejouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations
+avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession
+d'atheisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient
+reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils
+abaissaient leur race meme. Car, pour le Maure, France et Chretiente ne
+font qu'un. Ne nous appellent-ils pas "Nazareens" plus volontiers que
+"Francais"? Et c'est une chose etrange que ce soit eux qui viennent sur
+ce point nous eclairer nous-memes et nous donner une lecon."_
+
+C'est qu'a ce vrai soldat, rien ne parait beau que la fidelite. Et une
+pensee de tres loin vient a lui: "Pourquoi donc, s'il est un soldat de
+fidelite, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements
+dont il est coupable? Pourquoi, s'il deteste le progres infidele,
+rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidelite? Et s'il regarde
+l'epee immuable avec amour, pourquoi donc detourne-t-il les yeux de
+l'immuable Croix? Si absurde est cette infidelite, s'avouait-il a
+lui-meme, que "je n'ose meme la confesser devant les Maures et je
+leur dis: "Nous croyons!..." Ah! oui, ma lachete devant eux me fait
+comprendre combien, malgre moi et a mon insu, Jesus me lie!"
+
+Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que
+les bienfaits d'une race materiellement puissante. La France n'avait
+point que des routes a frayer, des camps a batir, des villes a
+construire dans ces terres mauritaniennes ou elle essayait de
+s'installer par la force. Elle portait avec elle une ame, un principe
+spirituel et cela meme qui fait son eternite. Pour lui, il n'en doutait
+point. Aussi bien "il avait la certitude de n'etre pas le veritable
+heritier de cette dignite francaise qu'il savait desormais etre surtout
+une dignite chretienne". Il se rendait maintenant compte qu'"il ne
+pouvait en aucune facon parler pour la France dont il portait le nom
+jusqu'aux extremites de la terre". "Heureux, s'ecrie-t-il, ceux qui
+n'ont pas la charge d'etre les envoyes de toute une nation! Heureux ceux
+qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs epaules! Lui, il ne
+connaitra pas de repos qu'il n'ait retrouve le visage de la terre natale
+et la signification de son nom beni."
+
+Ainsi peut-on dire que la France deposa dans cette ame le premier desir
+de Dieu. La premiere priere qui monta sur la bouche de son serviteur,
+c'est elle qui l'a suscitee. Ce n'est que plus tard que le probleme du
+salut individuel se posa pour cet homme d'action. La premiere fois que
+Psichari pense a Dieu, c'est en pensant a l'armee. Pour l'instant il
+se dit: "Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille ainee la
+France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-a-vis de l'Eglise,
+l'indifference n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est
+contre moi. Et je prends parti de toute mon ame[11]."
+
+Voila ou en etait Ernest Psichari au debut de 1911. Tout en desirant la
+lumiere surnaturelle de la Grace, tout en la demandant de toutes ses
+forces, il etait loin encore de la vie et de la verite chretiennes [l2].
+C'est a peu pres l'etat d'ame que traduisent quelques pages de l'_Appel
+des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressee de
+conclure devait prendre pour un temoignage decisif [l3]. Son oeil
+n'etait pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-meme: il
+n'allait que plus tard parvenir a son coeur et il lui fallait attendre
+et souffrir pour connaitre la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante
+devait venir le chercher pour le conduire vers elle.
+
+En France, Ernest Psichari avait laisse un ami qui, lui aussi, avait des
+l'abord cherche son ame dans la vanite de la pensee humaine, mais a
+qui la verite, un jour, s'etait donnee par la Grace. Et cette voix
+fraternelle venait le presser dans sa solitude: "Nous avons prie pour
+toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle
+pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne
+l'ecouteras-tu point?"
+
+Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La verite, il la voulait
+avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il
+demandait, d'abord, "que Jesus-Christ fut vraiment le Verbe incarne, que
+l'Eglise fut de toute certitude la gardienne infaillible de la Verite,
+que Marie fut en toute realite la Reine du Ciel". L'impatience de
+connaitre grandissait en lui. Il apercevait bien le bel equilibre de
+la raison chretienne, mais le secret des choses essentielles demeurait
+toujours etranger a son coeur. Et il confiait a l'ami qui le secourait
+de ses prieres l'incertitude ou il se desolait. Des l'abord, il
+s'empressait de reconnaitre:
+
+_Tout essai de liberation du catholicisme est une absurdite, puisque,
+bon gre, mal gre, nous sommes chretiens, et une mechancete, puisque
+tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du
+catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siecles d'histoire, precedes
+de toute une eternite; et comme la science a ete fondee par des
+croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'eleve, vient aussi
+de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel
+decoule la fausse morale, comme aussi la fausse science._
+
+Mais aussitot il ajoutait:
+
+_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette
+chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais a moi et assez
+tristement en lisant cette belle page[14]: "Il semble qu'en ce temps
+la verite soit trop forte pour les ames..." et je me demandais si tu
+pouvais bien me tenir rigueur de mon impiete. Il me semble pourtant que
+je deteste les gens que tu detestes et que j'aime ceux que tu aimes et
+que je ne differe guere de toi qu'en ce que la grace ne m'a pas touche.
+La grace! Voila le mystere des mysteres. Tu vas me dire de ne pas tomber
+dans l'erreur janseniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses
+oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grace (je ne sais pas si je
+dis bien). Mais non, je sens qu'arrive au tournant ou je suis, il n'y a
+plus rien a faire qu'a, attendre. "Abetissez-Vous", me dit Pascal,
+mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abetir que se donner de
+l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaues
+n'ont pas cru apres l'enseignement du Christ._ "Deum quem in Scripturae
+Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt",
+_dit saint Gregoire, dans une phrase qui me fait rever infiniment.
+Et nullement semblable a l'aveugle qui ne demande pas la guerison,
+j'appelle a grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._
+
+Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle meprise la negation et
+le doute: elle se fait humble devant la verite; elle participe deja de
+sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connait et elle
+connait Dieu, et cela devant que la grace ait purifie son coeur. Mais il
+fallait qu'il se brisat par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour
+y fut attire. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet
+esprit? Et Dieu pouvait-il tarder a marquer du signe de son election
+celui que ses seules forces naturelles poussaient a l'aimer d'un tel
+desir?
+
+Son ame deja avait gagne de la confiance, de l'abandon. Plus tard,
+evoquant ce passe, il dira [l6]: "Alors je ne croyais a rien, je vivais
+comme un paien et pourtant je sentais l'irresistible invasion de la
+Grace. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais." Car
+Ernest Psichari avait, des lors, entrevu la loi de son progres interieur
+et les exigences de Dieu lui etaient claires. De toutes ses forces,
+il aspirait a la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une
+hierarchie entre les ames. "Et d'abord il y a des pensees viles pour les
+coeurs mauvais. Et puis il y a des pensees belles mais faciles, il y a
+de pauvres, de miserables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
+qui ignorent profondement le mal, mais ne se nourrissent que de vertus
+ordinaires." Et ce soldat, consume dans le tourment de Dieu, levant
+les yeux vers le ciel, s'ecriait du fond de ses tenebres: "Quels sont
+ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
+flambeaux? Ce sont les heroiques, les affames de la vertu, les assoiffes
+de la justice! Certes ils se sont gardes des chutes grossieres. Mais
+ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette purete essentielle qui
+est l'entree dans l'intelligence superieure. Car tout est lie dans le
+systeme interieur de l'homme et la lumiere profonde de ce qui est vrai
+manquera toujours a qui ne se sera point fait un coeur de cristal."
+
+Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui reservait,
+celui qui souffrant encore du "mal horrible de la terre", desirait de
+monter a Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour
+modeles de vie que les plus purs, que les plus heroiques, comme elu,
+presse, designe mysterieusement pour les suivre? Ecoutez l'appel de ce
+coeur presse par ses sanglots:
+
+"Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par dela les dernieres lumieres de
+l'horizon, toutes les ames des apotres, des vierges et des martyrs,
+avec l'innombrable armee des Temoins et des Confesseurs. Tous me font
+violence, m'enlevent par la force vers le Ciel superieur, et je veux de
+tout mon coeur leur purete, je veux leur humilite, je veux la chastete
+qui les ceint et la piete qui les couronne, je veux leur grace et leur
+force. Je ne m'arreterai pas..."
+
+Et devant cette effusion si brulante, devant ce desir avide de la
+possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait a
+lui-meme: "N'est-il pas chretien en quelque maniere, cet homme qui
+desire un certain rejaillissement de l'ame en lui, qui a soif de la
+vertu surnaturelle, qui desire de vivre avec les anges et non plus avec
+les betes, qui a la volonte de s'elever, de se spiritualiser sans cesse
+et dont le coeur est si vaste qu'il deborde les limites de la terre...
+Et n'appartient-il pas deja au Ciel celui qui en a la mysterieuse
+preference?"
+
+Pourtant les mots de la liberation n'avaient pas encore retenti. A ce
+cri pathetique dont le silence du desert avait ete brise: "O mon Dieu,
+daignez voir cette misere et cette confidence. Ayez pitie de l'homme qui
+est malade depuis trente ans", nulle voix n'avait repondu. Et le sejour
+en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans
+connaitre le riche plaisir de la verite et de sa possession. C'est
+seulement sur la terre de ses ancetres que les paroles de remission
+devaient etre prononcees.
+
+
+SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA
+MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDELE--SAINT PAUL
+
+
+Si l'Afrique avait ete le lieu de sa purification et de son attente,
+Paris reservait a ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu
+l'eprouverait de definitive facon et lui ferait payer les graces dont
+il voulait le combler [b]. Quand nous revimes Psichari, a la fin de
+decembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-la meme dont notre ame
+etait justement tourmentee. Apres trois annees de separation, nos coeurs
+fraternels se retrouvaient, travailles d'une pareille souffrance. Nous
+faisions a la vie la meme interrogation pressante, decisive, et nous
+nous refusions a ce que notre destinee n'eut aucun sens. Nous ne
+pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions eprouve la vanite
+des doctrines et des belles idees que nos professeurs nous avaient
+servies a profusion. "Nous cherchions un maitre, un maitre de verite",
+et pour cela, nous etions prets a changer nos existences, mais non pas
+pour un systeme quel qu'il fut ... Par quelle correspondance vraiment
+divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout fremissant
+d'action et revetu de gloire guerriere, nous confiait-il ce meme besoin
+que nous renoncions a satisfaire dans la raison depravee des modernes?
+Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions deja,
+dans la beaute de l'Eglise, l'eclat de la beaute eternelle. Nous savions
+qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que
+rien, dans la vaste et charnelle futilite du temps present, ne nous
+la procurerait. Nous savions que l'Eglise seule etait capable de nous
+refaire. Notre intelligence n'avait rien a opposer a ses dogmes, bien
+plus, nous etions persuades que la seulement etait la verite. Nous
+savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
+indecis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hesitions devant
+l'affirmation qui est la gloire de l'Eglise. Et tous deux, nous nous
+declarions, cette chose derisoire, des catholiques sans la grace. Tel
+est l'aveu qu'au debut de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement
+a l'ami qui, plus avance que nous-memes dans la foi et dans la vraie
+science, l'avait assiste par la priere et qui allait le presser,
+dans cet instant decisif, de se laisser informer "par l'esprit
+ecclesiastique, qui est le Saint-Esprit".
+
+[Note b: Ici, nous cessons de suivre le _Voyage du Centurion_, qui,
+riche d'eclaircissements sur la preparation de la conversion d'Ernest
+Psichari, s'arrete au seuil de cette etape decisive, et nous reprenons
+nos souvenirs personnels, aide de sa correspondance inedite.]
+
+Nous avons vu, par ses meditations africaines, a quelle haute ferveur
+Ernest Psichari avait deja pu s'elever, et de quelle charite sa
+contemplation etait empreinte. Maintenant, il lui fallait s'etablir
+dans les regions de la priere, accomplir les actes qui engagent et qui
+liberent.
+
+Nous voici au point culminant de ce debat ou l'enjeu est une ame. Moment
+unique dont tout le passe ne fut que la preparation secrete et ou va
+naitre un homme nouveau qui portera temoignage pour ses ancetres et pour
+lui-meme de la fidelite reconquise. Dans la durete du temps present,
+parmi les oublis, les reniements et les blasphemes, dans la plus grande
+detresse des foyers, la voix du Seigneur a nouveau se fait entendre:
+"Race incredule et depravee, amenez ici votre fils!" Paroles
+d'indignation legitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la
+tendresse incomparable ... Prodige de la charite qui doucement le ramene
+vers la maison de son ame ...
+
+Des l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation
+d'apprendre qu'il n'etait pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et
+que le bapteme de rite grec qu'il avait recu etait valable.
+
+Mais il se preoccupait de l'impression que sa conversion eventuelle
+pourrait causer a sa mere. Que de troubles, que d'incertitudes, que
+d'hesitations encore a l'aube d'une journee qui allait etre si belle!
+Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:
+
+_Il me semble_, ecrit-il au confident de son ame, _il me semble
+impossible que je continue bien longtemps encore a regarder cette
+adorable pensee chretienne en etranger, et je me dis qu'apres avoir ete
+aussi delaisse et avoir ete prive de tant de sacrements, il ne faut pas
+s'etonner que la pente soit si dure a monter... Ce qui me desespere,
+c'est cette vie de Paris ou le recueillement est impossible. J'etais
+infiniment plus pres du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je
+repartais la-bas, sans savoir les prieres qui m'ont tant manque pendant
+ces dernieres annees. Je crois que si j'etais dans le desert en ce
+moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est
+ce qui fait que j'ai tant de hate de voir enfin la vraie Lumiere. Mes
+lectures [l7] sont fievreuses, desordonnees et je n'en tire pas tout le
+prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
+voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais
+bien maintenant que la priere est ce qu'il y a de mieux, puisque je la
+commence toujours sans gout et que je ne manque jamais de l'achever dans
+la joie et la serenite. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots
+pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus ferme[18]?_
+
+Dieu, qui est "la nourriture des grands", n'allait plus longtemps se
+refuser a ce coeur affame. La grace allait achever sur la terre de
+France l'oeuvre qu'elle avait commencee et menee si loin dans le desert,
+ne faisant intervenir qu'au dernier moment,--une fois la preparation du
+coeur terminee par Dieu seul,--des instruments humains. Psichari n'avait
+plus qu'a demander a etre recu dans l'Eglise. Sur ces heures decisives,
+nous possedons un document unique, le journal ou une amie fraternelle
+prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest
+Psichari. C'est ici le temoignage le plus direct: penchons-nous sur ces
+feuillets debordants de piete et d'amour.
+
+18 janvier 1913.--_J... voit Ernest: il a le langage d'un chretien._
+
+21.--_J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-etre bientot
+a voir un pretre._
+
+23.--_Visite d'Ernest: il nous parait trouble. Dimanche, il doit aller a
+la messe avec J... a la cathedrale[19]; il se fait expliquer la lecture
+de la messe._
+
+Dimanche 26.--_Ernest et J... vont ensemble a la grand'messe; ils
+reviennent grandement emus tous deux. Ernest dit a J... qu'a l'Eglise
+il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admire son aisance et
+sa piete. Il dit aussi: "La confession, c'est un peu difficile, et
+surtout... le ferme propos." Deja, il prie beaucoup et surtout la sainte
+Vierge. Il est visible que c'est la foi de son bapteme qui se reveille
+et agit. Spontanement, il se decide a aller tous les dimanches a la
+grand'messe. Le Pere Clerissac[20] doit arriver dans huit jours._
+
+Dimanche 2 fevrier.--_Ernest et J... assistent a la messe rue d'Ulm.
+Ernest est absorbe, peu communicatif. J... revient inquiet._
+
+3 fevrier.--_J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Pere Clerissac
+vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est
+si simple, si franc, devant le Pere... Dejeuner plein d'emotion. Apres
+le dejeuner, le Pere emmene Ernest au parc. Leur absence dure deux
+heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se decider.
+Enfin ils reviennent; et le Pere nous expose le programme arrete qui
+nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tot
+possible, et dimanche premiere communion; puis pelerinage d'action de
+graces a Chartres.
+
+Ernest a absolument conquis le Pere qui n'a trouve en lui aucune
+resistance, "une ame sans un pli, toute pleine de foi."_
+
+Mardi 4 fevrier.--_Le Pere et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre
+petite chapelle est toute paree; les cierges sont allumes, deux beaux
+cierges intacts, benis dimanche. Agenouille devant la statue de
+Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte--quoique tres emu--Ernest
+Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Pere
+est debout, comme un temoin devant Dieu. J ... et moi ecoutons a genoux,
+tremblants d'emotion. Apres cette lecture, nous sortons et la confession
+commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier._
+
+_Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transforme, rayonnant
+de joie. C'est une heure de beatitude pour tous.--"Vous voyez, nous dit
+le Pere, un homme tout a Dieu"... Et qui est heureux, disons-nous. "Oh!
+oui, je suis heureux," s'ecrie Ernest, et il n'est pas difficile de
+le croire.--On sent deja entre le Pere et Ernest une amitie tendre et
+profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie._
+
+_Apres le depart d'Ernest, le Pere nous dit son admiration pour la bonte
+de Dieu, sa joie de la reparation qui lui est faite, son amour pour
+cette ame qui n'a pas resiste a Dieu qui est toute loyale et simple._
+
+Mercredi des Cendres, 5 fevrier.--_Le Pere avec Ernest assistent a la
+benediction des Cendres a la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr
+Gibier et fixent au samedi 8 fevrier la date de la confirmation. Ernest
+a un air touchant, heureux, tout penetre de la pensee de Dieu._
+
+Jeudi 6 fevrier.--_Nous voyons Ernest avec le Pere. Ernest sent deja
+qu'on le dira subjugue, suggestionne par quelqu'un. Cela lui parait bien
+vil. "Je sentais toujours, dit-il, que si je venais a la foi, ce serait
+par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque
+pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette
+illumination?"_
+
+_Ernest doit prendre le nom de Paul a la confirmation, en reparation des
+outrages de Renan a saint Paul_.
+
+Mardi 7 fevrier.--_Le Pere a vu Ernest a Paris. Ernest le ravit par sa
+droiture et l'ouverture entiere de son ame a la foi. Il ne cesse et nous
+ne cessons de dire avec lui: "Que Dieu est bon et que tout cela est
+beau!"_
+
+Le samedi 8 fevrier, Ernest Psichari fut confirme par Mgr Gibier, dans
+la chapelle du petit seminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
+d'ardeur contenue, il recita le _Credo_, dont il scanda une a une les
+syllabes latines. Apres la confirmation, l'eveque de Versailles lui
+demanda son age. "Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps perdu", repondit
+notre ami. Et s'inclinant filialement sous la benediction du prelat, il
+lui dit pour exprimer le drame qui venait de se jouer entre Dieu et lui:
+"Monseigneur, il me semble que j'ai une autre ame[21]". Le lendemain,
+Ernest Psichari fit sa premiere communion a la Chapelle des Soeurs de
+la Sainte Enfance: puis il partit pour Chartres en pelerinage. A son
+retour, il confiait au P. Clerissac: "Je sens que je donnerai a Dieu
+tout ce qu'il me demandera."
+
+Tous ceux qui furent alors les temoins de ces evenements admirables,
+tous ont ete frappes de la joie qui soudain l'habita. Desormais, E.
+Psichari vecut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour
+qui connait et epouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de
+veritable charite dans une ame. Tout de suite, il posseda cette gaiete
+du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frere avait quelque
+chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui decelait l'etat de grande
+liberte interieure et, comme on l'a note deja, d'"innocence enfantine"
+ou il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins a quoi Dieu
+le predestinait.
+
+Une chose aussi nous causait de l'etonnement: il semblait qu'Ernest
+Psichari fut entre dans la vie chretienne de plain-pied, sans
+preparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eut ete
+catholique depuis toujours. Cette ame, hier encore ignorante des
+communications de la sagesse divine, semblait en etre soudain remplie et
+sans intermediaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait
+ses prieres et elles se trouvaient etre celles-la meme que l'Eglise
+avait repandues sur les ages. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il
+s'ecriait: "Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!"
+
+Ce qui frappe, en effet, c'est la plenitude de vie surnaturelle qui
+surgit en lui. Tout de suite, il s'etait tourne vers le Christ et
+c'est de lui qu'il attendait la verite et le bonheur. Chaque jour, il
+communiait et tendait vers la Croix toutes ses puissances[22].
+
+_C'est une decouverte adorable, ecrivait-il au P. Clerissac[23],
+que celle que je fais en ce moment, c'est une douce et cruelle
+reconnaissance et il n'est point d'office ou je ne verse d'abondantes
+larmes devant le Maitre que j'ai si longtemps crucifie, que la France
+elle-meme crucifie a toute heure._ Et encore: _J'ai pu m'approcher tous
+les matins de la Sainte Table et je l'ai fait avec courage, comptant sur
+la misericorde de Notre-Seigneur, pour me pardonner les faiblesses
+qui me rendent si indigne de recevoir son corps et m'en remettant
+entierement a elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
+est le plus abattu que l'on doit desirer avec le plus d'amour
+l'Eucharistie et, quant a moi, c'est a ces heures-la que je me tourne
+avec le plus de confiance vers le Maitre a qui je suis desormais[24]._
+
+Nul ne fut plus que Psichari un homme de priere; nul n'en eut davantage
+le don. Ses travaux d'ecrivain, son metier de soldat, tout lui etait
+pretexte d'elevation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi
+avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels etaient l'amour
+et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de
+la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait
+longuement meditee: il avait meme compose pour le Rosaire une suite
+de proses. Ces elevations, il les commencait dans les larmes, tant la
+douleur le poignait de ses fautes passees, tant il sentait en lui-meme
+de ruines et de tenebres, de revoltes et de luttes. Et de chacune
+d'elles montait cette pensee: "Que puis-je faire pour l'Eglise qui m'a
+accueilli au plus fort de ma detresse? Jesus, Marie, je vous supplie
+de m'eclairer, de me donner la force d'etre sans partage au pied de la
+Croix, uniquement attentif a vos ordres[25]." Et l'oraison s'achevait
+dans la joie, sous le desir enflamme qu'y repandait l'esperance
+eternelle. Ainsi, la priere semblait a Psichari le devoir premier, bien
+plus, "la position normale de la creature qui veut se tenir a sa place
+sous son Createur". Etre a sa place, se tenir a sa place, voila le grand
+souci de ce soldat chretien.
+
+Mais il savait aussi que la place ou la Providence l'avait mis sur la
+terre etait un poste ou il devait etre un exemple, ou les privileges
+recus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de
+lui-meme combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait
+reserves. D'ou l'impatience que nous lui vimes de rendre graces pour
+tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul etre n'aimait autant
+a se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'etait l'amour de
+Jean qui habitait son coeur.
+
+Et ici, nous penetrons le secret essentiel de cette ame choisie, la
+volonte profonde qui dirigea sa destinee, ce qui donne soudain tout son
+sens et son sublime au drame interieur que nous resumons. Voila le point
+ou cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf
+annees douloureuses n'avaient ete souffertes que pour aboutir a cette
+vocation.
+
+Des qu'il connut par lui-meme les joies de la Lumiere, Ernest Psichari
+n'eut qu'une pensee: donner sa vie pour reparer l'offense que son
+grand-pere avait faite a Dieu. Pour cette oeuvre de reparation, il
+s'etait promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe,
+cette messe jadis abandonnee, il voulait se courber devant ce tabernacle
+delaisse pour les parvis humains, avoir part a ce Calice, etre pretre
+a tout jamais, reprendre la place, le precepte et le mandat qu'un des
+siens avait deserte... Et peut-etre, et surtout soulager les peines sous
+lesquelles ce pere de sa chair s'affligeait, hater sa delivrance, lui
+sacrifier son coeur filial, pour qu'il vit enfin ce Dieu qui avait ete
+le Dieu de leurs peres.
+
+Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les
+erreurs de Renan; il detesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
+n'est un scandale que pour des esprits sans piete veritable. Qu'un fils
+se desole a l'idee que l'ame de son pere soit perdue pour une autre vie,
+qu'il connaitra des delices qui lui sont refusees; et, que ce fils mette
+toute son ardeur a reparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'a
+l'holocauste de son ame, et qu'il place son espoir dans la misericorde
+de la Bonte Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point
+le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme
+offre pour reconcilier a Dieu celui qui l'engendra. Quel aieul fut
+jamais pleure de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un
+plus parfait temoignage, jamais la charite ne fut plus magnanime qu'en
+cette ame de fils; jamais l'esperance ne s'y maintint d'une plus
+fervente tendresse.
+
+Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura,
+un jour, que l'ame de Renan, au moment de paraitre devant Dieu, avait
+peut-etre ete allegee de ses fautes par la priere de quelque carmelite,
+par les larmes de quelque contemplatif tres humble...
+
+Et l'on avait ajoute: "Qui vous dit que votre grand-pere n'est pas
+sauve? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous
+n'a le droit de mettre des limites a la misericorde du Pere celeste. Qui
+sait si, mysterieusement, en vertu d'une grace cachee, Renan ne s'est
+pas reconcilie avec le Maitre de ses premieres annees? Qui sait meme, si
+ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour reparer les dommages
+qu'il a pu faire aux ames[26]?"
+
+Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel
+espoir... Pour lui, fils de la fidelite, il n'aurait de cesse qu'il
+n'ait donne son etre pour que le pere prodigue ne fut point banni de la
+maison de tous ses desirs[27]!
+
+Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait a se detourner de
+la voie large du monde pour s'engager dans l'etroit sentier de la
+perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obeissance qu'il
+tenait d'un esprit tout ensemble militaire et tres humble, tout l'y
+predestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la
+parole de Dieu, ce soldat tombait a genoux. Le Christ etait son chef: il
+attendait ses ordres. Mais la encore la Providence reservait a Ernest
+Psichari une suite de grandes epreuves et de poignantes incertitudes,
+qu'il allait subir d'une ame pleine de paix et d'abandon.
+
+_J'attends, ecrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clerissac, j'attends
+simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: "Leve-toi et
+viens..." Souvent la certitude de ce qui me sera demande me pese; j'ai
+peur, je ne me sens pas pret, mais je sais bien aussi qu'il me faudra
+me rendre et j'entends clairement cette voix interieure qui me dit
+l'adorable parole toujours presente:_ "Alius te cinget et ducet quo
+tu non vis." _Que la volonte du Seigneur Jesus soit faite et non la
+mienne_.
+
+Des l'abord, Ernest Psichari ne douta point qu'il ne dut etre quelque
+jour le serviteur de cet ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
+deja de toute son ame et dont la "regle joyeuse" lui convenait si
+bien[28]. Il y avait, en effet, chez ce militaire, une volonte
+d'apostolat qui l'empechait d'etre purement contemplatif. Dans le
+premier moment de sa conversion, il avait commence par reciter l'office
+benedictin. "Non, je ne puis continuer, nous avouait-il, je sens que je
+suis dominicain." Enfin, c'etait un fils de saint Dominique qui l'avait
+confesse, puis qui l'avait recu dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913,
+au couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute certitude, il pensait
+qu'il devait a l'intercession de saint Dominique "ce renouvellement de
+son ame[29]".
+
+Aussi bien, quand il voulut entreprendre le recit des choses admirables
+que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint
+Dominique qu'il invoque pour obtenir le veritable esprit de l'Ordre:
+
+_Oui, mon ambition est haute, ecrivait-il le 30 janvier 1914 a propos
+du_ Voyage du Centurion, _bien haute pour un ouvrier de la onzieme heure
+qui sans doute devrait se borner a l'humble etude des maitres. Mais je
+ne sais quelle force me pousse: il me semble qu'il reste a faire, dans
+le domaine de la pure litterature, un livre vraiment_ dominicain,
+_autant que ce livre peut etre ecrit par un laic et un ecrivain.
+Pourquoi n'ecrirais-je pas ce livre? Le dernier, le plus infime des
+serviteurs de saint Dominique ne peut-il pas, par une priere_ continue,
+_obtenir cet esprit de foi et de verite, et surtout ce veritable esprit
+d'apostolat qui fait considerer, a chaque phrase que l'on ecrit,
+l'utilite spirituelle plutot que la vaine beaute de l'art?_[30]
+
+Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la detourner pour
+un instant des hautes preoccupations qui l'agitaient. Son conge acheve,
+Ernest Psichari avait du rejoindre son regiment a Cherbourg. Nul
+ne mettait a son metier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du
+chretien, c'est le devoir d'etat que ce soldat etait porte d'instinct
+a placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
+responsabilites qui pesent sur le plus humble des chefs: il s'y
+consacrait avec amour. C'est plein d'allegresse qu'il reprit, en juin
+1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses
+canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'etait un etre nouveau qui revenait
+parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir etranger. Les regiments, a
+leur maniere, ne sont-ils pas "des couvents d'hommes"? "Meme habitude
+de se donner corps et ame, remarque Vigny qui le premier nota la
+ressemblance, meme besoin de se devouer; pareils usages de gravite, de
+retenue et de silence." Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double
+vie de militaire et de chretien.
+
+_J'ai retrouve a Cherbourg, ecrivait-il au P. Clerissac, le milieu sain
+et reconfortant que j'avais quitte, il y a plus de trois ans, et revu
+avec joie mes camarades. Ils suivent une belle route bien droite, bien
+tracee. Ils sont loin de bien des compromissions de l'epoque. C'est un
+grand malheur qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grace. Beaucoup
+d'entre eux, la plupart, seraient pres peut-etre de la meriter, s'ils
+avaient seulement quelques mouvements de bonne volonte. Que notre Divin
+Maitre daigne les eclairer: qu'il me donne aussi la force de montrer le
+bon exemple, de faire un peu de bien a ces braves gens_[31].
+
+Charge de service et d'occupations de toutes sortes, Psichari se sentit
+prive de bien des secours. Il se rappelait avec une triste emotion le
+temps ou il pouvait, chaque matin, s'approcher de la Sainte Table et
+dire tout entier le _Diurnal_: "Il me faut faire une bien petite place
+au Bon Dieu, s'ecriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, mes
+actions et mes pensees, faisant confiance pour le reste a sa divine
+misericorde[32]."
+
+Pourtant son zele ne restait pas inactif. Des son arrivee a Cherbourg,
+Ernest Psichari avait rendu visite au cure de cette paroisse qui porte
+le nom tres doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demande de faire
+partie de la Conference de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, leve
+des l'aube, il montait a cheval, se rendait au quartier, faisait
+l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa
+chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, pres de la bibliotheque ou
+il avait reuni les _Meditations_ et les _Elevations_ de Bossuet,
+les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte
+Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait.
+L'ecrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous
+le doux envahissement de la Lumiere; et, a travers les antiennes et les
+repons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la
+France et sur son armee quelques-unes des faveurs dont il se sentait
+indigne.
+
+Psichari goutait alors une quietude sans melange: le bonheur rayonnait
+dans son etre. Parfois, il se demandait: "Que dois-je faire et qu'est-ce
+que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?" Et tranquille, il se
+repondait a lui-meme: "Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et
+un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonte. L'exact
+discernement et la vraie force ne seront pas refuses, j'en ai une ferme
+confiance, pour mon humble priere."
+
+A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest.
+Un jour ou son regiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage
+une conference sur l'Eucharistie et la frequente communion. Quel ne fut
+pas son etonnement de reconnaitre parmi ses auditeurs quelques-uns des
+canonniers de sa batterie!
+
+Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir
+de ce voyage a travers la France. A son retour a Cherbourg, il ecrivait
+a un pretre[34] qu'il avait rencontre au hasard d'un cantonnement:
+
+_Comment ne pas voir que cette terre est benie entre toutes, qu'elle est
+et restera toujours la terre de l'humble fidelite et que c'est elle qui
+portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grace
+qui rayonne a travers la terre de France, j'admire qu'apres tant
+d'efforts, apres tant de persecutions, la petite lampe vacille encore au
+fond du temple et qu'elle suffise encore a eclairer le monde._
+
+Une chose surtout l'avait fortifie parmi celles qu'il avait vues: la
+piete de nos pretres:
+
+_Il faudra, ecrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la
+force, que notre clerge est admirable, qu'il est penetre des plus males
+vertus chretiennes, qu'il est plus grand peut-etre qu'il n'a jamais ete.
+Au village comme a la ville, le presbytere est le seul endroit ou se
+refugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre
+intelligence depravee des intellectuels,--le seul ou il y ait vraiment
+de la vie, le seul ou l'on soit assure de trouver toujours non seulement
+des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine comprehension de
+toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus deliee. On dit
+qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait,
+je dirais bien qu'il y en a et ou ils sont._
+
+Et ces reflexions, par une pente naturelle, le ramenaient a lui-meme, a
+l'atroce destinee de celui qui appartenait a ce clerge admirable, et
+qui eut du etre le bon pretre d'une paroisse francaise. Il se sentait a
+nouveau travaille du desir de reparation qui grandissait en son coeur,
+et j'imagine que c'etait la le sujet de ses entretiens a Cherbourg, avec
+un fidele ami, cet abbe Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre
+avenir. Aussi etait-il dispose a ecouter avec bienveillance celui qui
+voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du
+sacerdoce. Est-ce a dire que son ame cessait d'entendre l'appel de
+saint Dominique? Non point; mais la longueur des etudes theologiques
+l'effrayait, et surtout la peine que sa decision causerait a sa mere
+et l'obligation ou il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait
+et l'admirait entre toutes. Enfin, _il etait presse de dire la
+messe_--toujours le meme desir sublime de reprendre la place abandonnee.
+Et voici qu'on lui disait: "Votre devoir est avant tout le sacerdoce.
+Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les pretres seculiers."
+Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari recut ce conseil avec un
+debordement de joie: Oui, etre un simple cure de campagne, comme son
+grand-pere l'eut ete, vivre dans quelque presbytere tres simple de
+basse Bretagne, retourner fidelement, minutieusement, sur les voies
+abandonnees et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
+vocation exacte, aller au seminaire...
+
+C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au
+superieur du grand seminaire d'Issy. Le parc et la chapelle etaient
+intacts et tels que Renan les decrit en ses _Souvenirs d'enfance et de
+jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janseniste du dix-septieme,
+les longues allees solitaires, et c'est avec une grande emotion qu'il
+vit ces endroits memes ou son "malheureux grand-pere" avait prie.
+
+Quelques semaines plus tard, M. l'abbe Tanquerey, directeur au grand
+Seminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: "Nous avons recu la
+visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._" Il semble
+bien, en effet, que ce pelerinage a Issy n'ait fait que confirmer Ernest
+Psichari dans son dessein de se donner a saint Dominique. Toujours
+est-il que son fremissement interieur ne s'etait pas apaise:
+
+_Ce qui me parait vraiment insupportable, c'est de continuer cette
+existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, ecrivait-il
+alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se
+lassera-t-il pas a la fin de tout donner sans rien recevoir?_
+
+Le P. Clerissac, a qui Psichari faisait cet aveu, finit, apres avoir
+longuement hesite, par acquerir la certitude que la vocation de ce jeune
+homme etait bien dominicaine. Pour ne rien hater cependant, il fut
+convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immediatement et qu'il
+irait d'abord prendre ses grades en theologie a Rome, au College
+Angelique, et comme auditeur libre.
+
+
+NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
+
+
+Mais Dieu, lui, savait deja la mission qu'il destinait a son enfant et
+le sacrifice pour lequel, dans sa pitie pour la France, il reserverait
+ce soldat, fils de Dominique. Bientot tous les voeux d'Ernest Psichari
+allaient etre exauces: Dieu lui donnerait sujet de pretendre, de
+realiser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler a la
+terre de ses peres, de reparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari
+allait offrir pour le service de la Patrie est en meme temps un
+temoignage rendu a Dieu, un holocauste veritable, "librement consenti
+et consomme en union avec le sacrifice de l'autel[37]". Ernest Psichari
+partit le second jour de la guerre avec le 2e regiment d'artillerie
+coloniale. En quittant Cherbourg, il dit a l'abbe Bailleul: "Je vais a
+cette guerre comme a une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de
+defendre les deux grandes causes a quoi j'ai voue ma vie."
+
+Le 20 aout, il ecrit a sa mere[38]: "Nous allons certainement a de
+grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours
+desire la guerre, qui etait necessaire a l'honneur et a la grandeur de
+la France. Elle est venue a l'heure et de la maniere qu'il fallait.
+Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et
+magnifique aventure[39]!"
+
+Le soir du 22 aout, a Saint-Vincent-Rossignol[40], apres etre reste
+douze heures sous un feu epouvantable, Ernest Psichari fut tue net
+d'une balle a la tempe. Un temoin de sa mort ecrit: "Vers six heures,
+j'apercus le lieutenant Psichari sous un arbre, pres de ses pieces,
+soutenant le capitaine Cherrier, blesse. Il se dirigea avec lui vers
+l'ambulance et le laissa a la porte, _pour retourner a sa piece_. A
+ce moment les Allemands arrivaient a 30 metres. Le feu cessait et le
+lieutenant etait assez isole. Je le vis regarder le demi-cercle que les
+Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit
+sur un blesse et tomber mortellement frappe. Il tomba sur le canon et
+glissa a terre." Ceux qui l'ont vu plus tard ont ete frappes du calme
+de son visage: autour de ses mains etait enroule son chapelet[41] qu'il
+avait pu saisir.
+
+A trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait a la vie et a la
+gloire. Ernest Psichari y est entre, suivi d'une heroique milice de
+jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait
+jamais conduite.
+
+
+NOTES ET DOCUMENTS
+
+
+
+[Note 1: Grec par son pere et tout ensemble "francais, latin,
+breton", par sa mere en qui sont unis le sang catholique des Renan et le
+sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et
+la gloire de sa famille dans le siecle, profondement mele aux evenements
+spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphere morale
+ou grandit l'heritier de toutes ces cultures, ce serait du meme coup
+evoquer tout un age qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait
+engendre. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
+ici, pour fixer l'imagination, a noter les moments essentiels de la
+jeunesse d'Ernest Psichari.
+
+Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses etudes aux
+lycees Henri IV et Condorcet. A dix-huit ans, il publiait des vers
+subtils, a la maniere de Verlaine et de Mallarme qui fut aussi celle
+d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, epris de metaphysique, il annotait
+Spinoza et Bergson.
+
+Apres sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualite de
+dispense, accomplir une annee de service militaire.
+
+L'armee lui apparut comme la seule activite ou demeure cet idealisme
+qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Des son arrivee a
+la caserne, il sentit avec une vivacite extraordinaire qu'il etait fait
+pour vivre la, que c'etait la sa vocation. Desormais il eut quelque
+chose ou se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
+reengagement au 51e de ligne, a Beauvais. Mais, impatient d'action, le
+sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale
+comme simple canonnier. Bien vite, il recoit les galons de marechal des
+logis.
+
+Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo.
+Alors commence la vie heroique et libre qui realise tous les reves de sa
+jeunesse et donne a son etre sa premiere raison et son premier but.
+
+Aupres d'un chef qu'il aime a la facon d'un pere, Psichari va, pendant
+de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils penetrent
+la Sangha, parmi les monts sauvages du Yade, vers cette claire Pennde
+que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de
+boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journees, des nuits
+entieres, s'enivre de solitude et d'action.[c]
+
+[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
+recut la medaille militaire (1908).]
+
+En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire,
+ce marechal des logis, que nous avions connu etudiant en Sorbonne: "Je
+ne suis plus un jeune bourgeois, occupe des travaux de mon etat; je
+suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et
+primitifs." Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions deja sa
+destinee!
+
+Psichari entra alors a l'ecole de Versailles, d'ou il sortit
+sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit,
+cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en decembre
+1912. Voila le moment ou nous avons entrepris de raconter sa vie.]
+
+[Note 2: Lettre a M. Henry Bordeaux, a propos de la _Maison_.]
+
+[Note 3: Lettre a Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_
+(1913).
+
+A propos de ce livre, Psichari nous ecrivait: "Il me semble que tous
+les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, a de la gloire
+guerriere et, pour tout dire, a une revanche dont nous ne devons jamais
+detourner nos regards."
+
+Et, dans la reponse que nous citons, relevons encore ces propos: "Ce
+serait singulierement rabaisser la foi patriotique que de la croire
+fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir
+nous ramener au point de l'Allemagne actuelle ou tout est sacrifie aux
+entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons
+toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est necessaire, quand
+on songe a la haute mission de la race francaise, a la grande election
+qui domine toute son histoire..."]
+
+[Note 4: En voici le temoignage. Des 1912, nous avions note ce
+_reveil de l'heroisme_ et, invoquant deja l'exemple d'un Psichari, nous
+ecrivions:
+
+"... L'intellectualisme orgueilleux ou se refugierent nos aines devait
+les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient
+pratiquement aboutir a l'anarchie ideologique, a toutes les confusions
+morales. L'affaire Dreyfus, voila le bilan de cette generation, et c'est
+en reflechissant sur le passe qui trouve la son symbole qu'ils ont fait
+l'aveu de leur desarroi. Parmi la decomposition dreyfusienne, ils ont vu
+avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme etaient la consequence
+de leurs doctrines et avec une simplicite douloureuse, malgre
+l'apparente victoire ils nous disent: "Instruisez-vous par notre
+defaite. Tout notre role aura ete de vous montrer le danger et de vous
+avertir."[d]
+
+[Note d: Charles Peguy.]
+
+"Et, o miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient
+aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcee jeune homme
+de notre age. C'est d'une famille ou l'intelligence semblait devoir
+s'epuiser apres avoir donne ses fleurs les plus rares que part le
+conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'heroisme qu'on
+croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari,
+sous-lieutenant d'artillerie coloniale a Moudjeria (Mauritanie), qui la
+passe a notre generation.
+
+"Je voudrais que l'on meditat sur l'aventure de ce garcon de vingt-cinq
+ans qui, abandonnant ses etudes de Sorbonne, partit a deux reprises pour
+mener une action francaise dans la brousse africaine, pour donner a la
+France un empire dont M. de Mun a dit "que nulle abdication n'empechera
+jamais qu'il n'ait ete par elle, et par elle seule, arrache a la
+barbarie". Mais je me contenterai de citer quelques pages que le
+brigadier Psichari redigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit
+au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont la des
+paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles determiner des
+vocations heroiques! Ecoutez, des l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
+
+"Nous y venons pour faire un peu de bien a ces terres maudites. Mais
+nous y venons aussi pour nous faire du bien a nous-memes. L'Afrique est
+un des derniers refuges de l'energie nationale, un des derniers endroits
+ou nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, ou les dernieres
+consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ a leur activite
+tendue." Ce noble pays revela a ce soldat francais les vertus de la
+guerre: "Nous reviendrons, dit-il, a l'opinion du peuple qui est
+la guerre. De l'extreme barbarie, nous sommes passes a l'extreme
+civilisation... Mais qui sait si, par un retour frequent dans l'histoire
+humaine, nous ne reviendrons pas au point d'ou nous sommes partis? ...
+Il vient une heure ou la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu
+naturel d'une ame forte et trempee comme un acier. Il vient une heure
+ou la bonte meme cesse d'etre feconde et devient amollissante et
+lache. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poeme de sang et de
+beaute."[e]
+
+[Note e: Psichari avait rectifie l'exces d'un tel "bellicisme". Mais
+que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
+grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]
+
+Et voici ce que lut au fond de lui-meme ce fils d'intellectuels: "Dans
+ma patrie, on aime la guerre et secretement on la desire. Nous avons
+toujours fait la guerre. Non pour conquerir une province. Non pour
+exterminer une nation. Non pour regler un conflit d'interets. Ces causes
+existaient assurement, mais elles etaient peu de chose. En verite, nous
+faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idee, pour l'amour
+de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous depenser et
+de nous imposer, parce que c'etait notre loi, notre raison secrete,
+notre foi."
+
+"Cette foi, ce gout francais de l'heroisme, cet elan qui traverse les
+pages africaines de Psichari, je l'ai retrouve, cet ete, dans l'ame
+de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret
+desir..."
+
+Nous devions, deux annees encore, attendre l'evenement qui emploierait
+cette passion ...]
+
+5. Charles Peguy, dans l'epitre votive qui termine son _Victor Marie,
+comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent metres carres,
+au milieu du desert, avec ses livres. Sa bibliotheque de campagne, a
+ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensees_ de Pascal, les
+Sermons de Bossuet, le _Reglement d'artillerie de montagne_, la _Table
+de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur
+militaires_ auquel Psichari tenait, "parce qu'il composait l'unique
+bagage litteraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
+bien mourir a Ksar-Teuchane, en Adrar"; plus, cinq petits livres qui
+n'etaient autres que des _cahiers_ de Peguy lui-meme.
+
+Et, dans ce meme morceau, Peguy cite cette belle lettre de Psichari,
+datee de Moudjeria:
+
+"Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement
+romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractere de
+ses habitants et par l'action que nous y exercons encore. Histoire de
+brigands, assassinats, combats epiques, pillages, sombres intrigues,
+tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire
+a cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guere _jolis_, ont
+cependant une beaute qui leur vient d'un tragique puissant, une beaute
+sans grace, mais bizarre et monstrueuse comme un decor du second Faust.
+"Des plaines sans eau de l'Agan, ecrasees de soleil, du montueux Tagant
+et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du
+noir Assaba, toute vie s'est retiree aujourd'hui et il reste un rude
+squelette mineral ou errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
+troupeaux nomades. Les Maures de ces contrees desolees sont parmi les
+plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir
+plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement.
+Cette noble et antique race qui se rattache a l'Orient mystique (il y a
+ici des "Chiites" que les guerres du premier siecle de l'Islam avaient
+pourtant rejetes et confines en Perse sur les bords de l'Euphrate) et
+qui se ramifie vers l'est jusqu'au dela de Tombouctou (les Kounta
+du Tagant s'echelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
+presente un echantillon d'humanite extremement evolue et ou pourtant la
+simplicite des moeurs est restee grande, ou l'ardeur du sang primitif
+est restee vierge. Ces gens d'esprit tres cultive generalement, retors
+en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont
+jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswani devore en ce
+moment un traite de mystique arabe sur la "predestination" que lui a
+prete le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en meme temps
+sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
+mendiants, ardents a l'action, braves et ruses. Jeunesse de coeur et
+vieillesse d'esprit, voila la caracteristique generale. "C'est dans ce
+rude pays que nous avons essaye de nous installer par la force de nos
+armes, et c'est un des derniers ou l'on fasse encore oeuvre de soldat,
+ou l'on vive militairement. Enfin c'est une terre heroique, pleine pour
+nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang
+francais."
+
+[Note 6: C'est a propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
+Psichari nous ecrivait d'Amijenjer, le 21 fevrier 1912:
+
+"Notre mois de janvier a ete occupe par des operations interessantes qui
+se sont deroulees avec une grande rapidite. Il s'agissait d'aller
+nous montrer a Tichitt, ksar important situe a 200 kilometres Est de
+Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
+L'interet de cette manifestation etait d'occuper un des derniers
+repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hotellerie ordinaire.
+
+"Le 10 decembre, je procedais--dans un coin etonnant de l'Adrar--a
+l'arrestation d'un chef, quand je recus par un courrier rapide l'ordre
+de me rendre au peloton mehariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
+arrivai a la fin de decembre, presque en meme temps que le colonel Patey
+qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.
+
+"Le 2 janvier, nous etions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs
+a toute allure, comme le permettait la legerete de la troupe: rien que
+des troupes meharistes et cent hommes a pied.
+
+"Le 10, une partie de la reconnaissance (meharistes de l'Adrar, sous
+les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche
+forcee jusqu'a Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de
+dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tues.
+L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aida, blesse, est fait
+prisonnier. Gros succes, grand effet moral sur les Maures.
+
+"J'arrivais personnellement a Tichitt le 14, avec le peloton mehariste
+du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de
+vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les
+dunes du sud de Tichitt. A partir de ce moment, je suis mon maitre, et
+j'en profite pour faire des operations sinon fructueuses au point de vue
+general, du moins interessantes pour moi, parce que je suis en contact
+avec des marabouts fanatiques que je fais causer.
+
+"Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus
+le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le
+21, dans un chaos de rocs tres pittoresques, mais rendant le contact
+tres dur. Deux tues et un blesse chez l'ennemi, un tue chez moi, apres
+une journee ereintante, mais honorable."
+
+C'est, en effet, apres cette journee que le lieutenant Ernest Psichari
+fut cite a l'ordre du jour de l'armee. On trouve un beau recit de ce
+combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]
+
+[Note 7: Voir _l'Illustration_, numero de Noel 1915. Le _Voyage du
+Centurion_ vient de paraitre en volume a la librairie Conard, avec une
+preface de Paul Bourget.]
+
+[Note 8: Lettre a Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]
+
+[Note 9: Lettre inedite a Mgr Jalabert (1911).--Cet episode est
+rapporte dans le _Voyage du Centurion_.]
+
+[Note 10: C'est a propos de cette demarche, qu'Ernest Psichari
+ecrivait, en 1914, a M. Charles Maurras qui lui avait envoye son livre
+l'_Action francaise et la religion catholique:_
+
+"En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements,
+j'ecrivais a Mgr Jalabert, eveque de Senegambie, en veritable enfant
+de l'Eglise. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aime
+l'Eglise avant d'y croire ne le dira."]
+
+[Note 11: Lettre inedite a M. Maritain (15 juin 1912).]
+
+[Note 12: Lettre a Ed. Trogan _(loc. cit.)_]
+
+[Note 13: Lettres a Mgr Gibier, publiees par l'eveque de Versailles
+dans l'article qu'il a consacre a la memoire d'Ernest Psichari (_Le
+Correspondant_, 25 novembre 1914).
+
+Ernest Psichari, a propos de son _Appel des Armes_, dit de ce "pauvre
+livre" qu'il date "du temps ou il attendait sans rien faire pour s'en
+rendre digne la lumiere qui guerit et qui sauve".
+
+La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait
+dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arreter la publication en
+volume. Apres beaucoup d'hesitation et sur le conseil du P. Clerissac,
+il consentit a le publier, par un humble souci de verite et pour
+"montrer les preparations eloignees de l'oeuvre divine dans une ame
+encore fermee".]
+
+[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de
+philosophie, 1910).]
+
+[Note 15: Lettre inedite a M. Maritain, datee de Zoug (Mauritanie),
+15 juin 1912.]
+
+[Note 16: Lettre inedite au P. Clerissac, 8 fevrier 1914.]
+
+[Note 17: Psichari lisait particulierement alors l'_Action_, de
+Blondel; et deja la _Vie spirituelle et l'Oraison,_ la _Vie de saint
+Dominique_, le Catechisme des enfants et surtout le Missel dont il fit
+une veritable etude.]
+
+[Note 18: Lettre inedite a M. Maritain.]
+
+[Note 19: A la cathedrale de Versailles.]
+
+[Note 20: Le P. Clerissac, des Freres precheurs, mort en novembre
+1914, quelques jours apres avoir appris la fin d'Ernest Psichari.]
+
+[Note 21: Cf. Mgr Gibier, art. cite.]
+
+[Note 22: Cf. _Le Voyage du Centurion_: "Maxence n'a d'autre raison
+pour aller a Dieu que Jesus, ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il
+ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jesus. Et il ne peut avoir
+d'autre acces a Dieu que Jesus, Dieu lui-meme et Homme en meme temps."]
+
+[Note 23: Lettre inedite au P. Clerissac, mercredi des Cendres,
+1913.]
+
+[Note 24: Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au P.
+Clerissac, de s'emerveiller des joies de la vie chretienne: "Que sont,
+ecrit-il le jour de la Sainte-Trinite (1913), que sont les petites
+miseres du corps a cote de ce rayonnement d'esperance qui nous force de
+tomber a genoux, des qu'un peu de solitude nous est laissee? Si tout le
+monde savait ce qu'est la vie d'un chretien, nous ne verrions plus de
+ces malheureux qui refusent obstinement le Paradis qui leur est offert.
+Que ne puis-je leur faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie a
+chaque fois que je m'approche de mon Dieu!" Et il ajoutait: "Vous m'avez
+appris, mon bien-aime Pere, qu'il n'y a, comme disait sainte Angele,
+qu'un livre a lire: la Croix. Puisse-je maintenant l'ecrire, ce
+meme livre, mais au dedans de moi-meme, pour reparer tant d'annees
+d'ignorance et meriter les graces qu'il a plu a Notre Seigneur de
+m'envoyer."
+
+Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le _Centurion_, E. Psichari
+disait a M. Paul Bourget: "C'est un tremblement que d'ecrire en presence
+de la Tres Sainte Trinite."]
+
+[Note 25: Ses lettres de ce temps-la sont pleines de pareils
+scrupules: "Dites-moi, ecrit-il au P. Clerissac, dites-moi ce qu'il faut
+que je fasse pour remercier le Bon Dieu; dites-moi comment je peux lui
+rendre une partie de ce qu'il me donne, car je recois beaucoup et ne
+rends rien, de sorte que je ne suis pas loin d'etre accable par le poids
+de sa misericorde."]
+
+[Note 26: Le R.P. Janvier.]
+
+[Note 27: S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne de
+Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on parlat devant lui de
+son grand-pere sans le respect convenable. Et il pensait aussi que sa
+culpabilite a ete sans doute attenuee, dans une mesure que seul Dieu
+peut connaitre, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune forte
+nourriture clericale, aucune formation philosophique et theologique
+vraiment serieuse ne lui fut donnee.
+
+La theologie dogmatique et la philosophie rationnelle etaient, au
+debut du XIXe siecle, completement abandonnees par l'enseignement des
+seminaires. Songeons que Renan n'eut d'autre theodicee que la pauvre
+"philosophie de Lyon", oeuvre janseniste du XVIIIe siecle; puis on lui
+fit lire sans discernement Thomas Reid, les Ecossais, qu'on melangeait
+avec le cartesianisme mitige du cours. Il n'etudia jamais saint Thomas,
+dont la scolastique lui apparait barbare et "enfantine", au regard de la
+"scolastique cartesienne" qu'enseignaient ses professeurs. Bref, nulle
+direction philosophique.
+
+Ainsi ses maitres cartesiens, loin de lui montrer combien la raison est
+necessaire a la foi, s'efforcerent, au contraire, de le convaincre de ce
+qu'a "_d'antichretien la confiance en la raison_". Le jeune clerc etait
+passionne de recherche intellectuelle, et ils lui repondaient: "Tout ce
+qu'il y a d'essentiel est trouve", l'empechant de mettre dans sa foi les
+legitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse opposition entre
+la science et la religion, ou devait se desesperer tout le siecle, c'est
+chez eux que Renan, des l'abord, la rencontre. "Ce n'est pas la science
+qui sauve les ames." Propos juste sans doute, mais mal entendu et qu'il
+allait retourner contre ceux-la memes qui le formulaient.
+
+Privee de l'intelligence qui discerne l'essence et qui maintient
+l'integrite, la foi de Renan abandonnee a elle-meme et soumise aux
+caprices instables du sens individuel, etait exposee a toutes les
+aventures. Deja chancelante, ne trouvant plus rien ou se prendre, elle
+allait degenerer en un idealisme de plus en plus imprecis, pour aboutir
+a cette negation: "Le christianisme n'est peut-etre qu'une reverie."
+
+Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance des
+grandes disciplines intellectuelles de la science divine, de la vraie
+philosophie chretienne, une des causes des erreurs de Renan, attenuant
+peut-etre, dans une certaine mesure, sa responsabilite.]
+
+[Note 28: A Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest Psichari
+parmi les membres de la fraternite du Saint-Sacrement.]
+
+[Note 29: Lettre au P. Clerissac. La-dessus la correspondance
+d'Ernest Psichari abonde en temoignages. Le jour de la Sainte-Trinite,
+fete particulierement dominicaine, il ecrivait: "J'ai prie avec plus
+d'ardeur que jamais pour l'Ordre auquel, vous le savez, appartient deja
+tout mon coeur."
+
+Et ailleurs: "Il est de toute certitude que je dois a l'intercession de
+saint Dominique ce renouvellement de mon ame que j'ai si bien senti,
+il y a quelques jours. Car il a coincide avec le moment ou vous m'avez
+permis, pour mon eternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et de
+m'unir ainsi a vos prieres."
+
+Et enfin: "Je prie pour l'Ordre dont je desirerais tant etre un jour le
+bien humble et bien indigne serviteur."]
+
+[Note 30: Lettre inedite au P. Clerissac.--Chaque page du manuscrit
+du _Voyage du Centurion_ est surmontee de la croix dominicaine.]
+
+[Note 31: Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 32; Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 33: Lettre inedite au P. Clerissac (8 fevrier 1914).]
+
+[Note 34: M. l'abbe Tournebise.]
+
+[Note 35: M. l'abbe Bailleul, vicaire a l'eglise de la
+Sainte-Trinite a Cherbourg.]
+
+[Note 36: Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 37: Maritain, _La Croix_, 19 novembre 1914.]
+
+[Note 38: Dans cette meme lettre a sa mere, Ernest Psichari
+ecrivait: "Mon commandement, si modeste qu'il soit, me donne les plus
+grandes satisfactions; j'ai autour de moi une bande de gaillards tres
+fiers de marcher a l'ennemi et tres decides a se conduire en braves
+gens."]
+
+[Note 39: Quelques mois auparavant, Psichari ecrivait, en effet: "Il
+faut que la France fasse la guerre, si elle veut reprendre completement
+sa place dans le monde."]
+
+[Note 40: Pres de Neufchateau (Belgique).
+
+De ce combat du 22 aout 1914, l'un des rares survivants, prisonnier en
+Allemagne, a fait le beau recit que l'on va lire: "Engages, ce jour-la,
+avec les 1er et 2e marsouins, dans un pays boise et insuffisamment
+explore par la cavalerie, lances beaucoup trop en avant pour compter
+sur aucun secours, cernes des les premieres heures de la journee par un
+ennemi tres superieur en nombre, nous n'avons pu que vendre cherement
+notre vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, quelques-uns
+ont pu s'echapper, de l'artillerie personne. A sept heures du soir,
+apres etre restes douze heures sous un feu epouvantable, il ne restait
+plus qu'un charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
+etaient hors de service, apres avoir consomme toutes les munitions, les
+chevaux etaient eventres, la moitie du personnel etait hors de
+combat. Les survivants, a la nuit, etaient faits prisonniers par les
+Allemands... Les hommes ont ete d'une bravoure sans egale; pas un n'a
+bronche. Alors qu'ils etaient surs d'y passer tous, pas un n'a flanche:
+ils ont servi leurs pieces comme a la manoeuvre."]
+
+[Note 41: Nous possedons sur la mort d'Ernest Psichari plusieurs
+versions differentes, entre lesquelles il ne nous appartient pas de
+choisir. Le medecin-major B... la rapporte de maniere assez differente:
+
+"Le soir du 22 aout, ecrit-il, vers six heures, j'etais en train de
+panser des blesses au poste de secours etabli dans la premiere maison du
+village de Rossignol. Cette maison, isolee des autres, etait au centre
+meme des batteries.
+
+"Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant le 3e
+groupe. L'appel etait si pressant, que je courus dans le couloir
+au-devant du capitaine; a ce moment un fantassin allemand que je vis
+agenouille de l'autre cote de la route tira, blessant mortellement dans
+l'ambulance meme le capitaine deja blesse a la jambe. Or, mon infirmier
+(le canonnier Millot, de la 1re batterie) m'affirme qu'une ou deux
+minutes avant il venait de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre
+fils soutenant le capitaine: ils etaient entoures, a quelques metres,
+par les Allemands qui, a ce moment, sur ce point, arrivaient presque
+jusqu'a nos pieces. Les munitions epuisees, les servants tues a leur
+poste, beaucoup de pieces s'etaient tues, c'etait l'agonie derniere de
+notre beau regiment.
+
+"Psichari est tombe a la place meme ou mon infirmier venait de le voir.
+
+"A cet instant precis le poste de secours prenait feu; je dus mettre mes
+blesses a l'abri dans la cave: mais si je n'ai pu assister Psichari a
+ses derniers moments, je puis cependant vous donner la certitude
+qu'il n'a pas souffert et est mort dans la serenite absolue de sa foi
+chretienne."
+
+Dans une autre lettre, M. le medecin-major B... revient sur la serenite
+du jeune heros a cette minute supreme:
+
+"Mort le soir d'une defaite, Ernest Psichari n'a pas une minute
+desespere de la victoire finale, la seule qui compte. Je n'ai pu
+recueillir de ses propres levres l'aveu de cet espoir certain: mais
+cette foi dans le succes final avec laquelle nous etions tous partis, je
+l'ai retrouvee le lendemain, intacte, chez tous nos blesses et, certes,
+ce n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises beaucoup
+plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui eut doute, alors que
+personne ne doutait. Rien n'est donc venu assombrir sa fin de soldat.
+Ceux qui l'ont vu plus tard ont ete frappes du calme de ses traits;
+autour de ses mains etait enroule un chapelet"[f]
+
+[Note f: Citee par M. Maurice Barres _(Echo de Paris_, 24
+decembre).]
+
+Un temoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, ecrit:
+
+"Le lieutenant Psichari est mort a mes cotes, ainsi que son capitaine.
+Nous avons passe un apres-midi cote a cote. C'est lui qui commandait la
+piece ou je me trouvais. Le soir, a cinq heures, en voulant sauver la
+piece, il a ete fauche par les mitrailleuses."
+
+Un autre de ses compagnons ecrit:
+
+"Au moment de sa chute, Psichari etait au pas de gymnastique et
+souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se precipita immediatement pour
+le relever, mais deja il avait cesse de vivre. Il avait ete frappe d'une
+balle a la tempe."
+
+Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de bataille, pres de la
+route de Brevannes a Rossignol, aux cotes du capitaine Cherrier, de
+l'aspirant Thiebaut, de deux autres officiers et de vingt-cinq de ses
+canonniers. Tous ont recu les honneurs militaires.]
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES
+
+MATIERES
+
+
+
+
+_Voici nos destinees..._
+
+_Parce qu'il savait deja..._
+
+_Si l'Afrique avait ete le lieu..._
+
+_Mais Dieu..._
+
+_Notes et Documents_
+
+
+
+
+
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+The Project Gutenberg EBook of La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie d'Ernest Psichari
+
+Author: Henri Massis
+
+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11046]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI ***
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+Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
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+[Illustration]
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+LA VIE D'ERNEST PSICHARI
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+Par Henri Massis
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+NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
+Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre.
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+Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient
+des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont été placées à
+la fin du paragraphe ou le renvoi apparaît.
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+JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES
+BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN
+ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON
+CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE
+DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.
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+
+Voici nos destinées et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue
+dans sa course rapide et dont la plénitude incomparable semble vouloir
+restreindre la brièveté tragique, ce n'est point seulement la biographie
+d'un jeune homme qui chercha ses modèles parmi les héros et les saints,
+c'est l'histoire exemplaire de notre âge, c'est, fraternellement
+soufferte, partagée, vécue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle
+accomplie dans le sang de la plus belle mort.
+
+De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les fièvres, tous les
+troubles, puis les espérances, le fier redressement, la mission. Il prit
+sa part de ce sombre tourment et de cette volonté grandiose: il voulut
+tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si sérieux et si brûlé
+de flamme qu'il jetait sa lumière sur nos destins: il nous éclairait en
+se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en
+avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et
+certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux
+il les voulait mener.
+
+Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'âme, mais ce combat
+était celui-là même qui se livrait dans l'âme de toute une race.
+Retracer son histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est
+prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont
+sacrifiées pour la France et pour Dieu.
+
+Il fut notre modèle: il continuera de nous enseigner et de nous
+secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chrétienne peut
+l'invoquer dans ses prières: il n'a vécu que pour elle, il lui avait
+voué son esprit et son coeur; il lui a donné sa chair juvénile. Ce héros
+grave et tendre, qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement
+désirée, ne cessera point de nous être fraternel.
+
+On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aînés, quand on vit le
+petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours
+de Sorbonne pour élire la carrière des armes, mener une action française
+dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les
+vertus de la guerre. Dès l'abord, certains lettrés ne trouvèrent dans
+cet enthousiasme qu'une manière de dilettantisme, le dégoût d'une
+intelligence gorgée de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extrême
+barbarie comme d'autres de l'extrême civilisation. Sous la prose fluide,
+chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)
+où ce «revenant nouveau venu» célébrait la vie fruste et primitive du
+désert, ils ne voulurent entendre qu'un écho de l'enchanteur: ils s'y
+plurent comme à un «mystérieux recommencement».
+
+Elle était pourtant bien opposante, la volonté de ce jeune soldat, et
+l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait
+de toute son énergie tendue, c'était _prendre contre son père le parti
+de ses pères_,--formule saisissante où se résume l'accablante obligation
+de notre jeunesse. Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent
+oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les
+ingratitudes. Mais il faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit
+reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la
+maison[2].»
+
+Cette heure lui semblait être venue. Comme tous ceux de son âge,
+Psichari en avait la certitude: «Notre génération, nous écrivait-il,
+notre génération--celle de ceux qui ont commencé leur vie d'homme
+avec le siècle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les
+espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut de la
+France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos
+têtes. Il me semble que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront de
+grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront
+pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à
+travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3].» Et parce qu'il
+prenait une conscience nette de l'événement qui dominerait nos
+vies, nous trouvions à méditer sur l'aventure de cet officier, fils
+d'intellectuels. Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier, ce
+soldat au grand coeur qui réalisait tout ce que nous souhaitions de
+posséder: goût de l'action, désir du rêve... Et dans cette lente reprise
+de nous-mêmes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie déjà si
+pleine, si riche de témoignages, qui nous faisait oublier la laideur et
+les misères où nous nous agitions, pour nous découvrir les vertus qui
+seules donnent du prix à l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des
+continents perdus, les yeux lavés par les horizons libres de l'Afrique,
+c'est à ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinées, c'est
+lui que nous interrogions sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous
+attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il
+nous avait restitué le sens des vertus et de la gloire des armes[4].
+Nous devions à son exemple une certaine tension de l'âme qui nous avait
+aidés à rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous
+cette fièvre de l'action, nous sentions que se débattait une plus grande
+misère, ce mal inconnu qui nous laissait désemparés devant la vie, ce
+désir éperdu que la vérité et la pureté ne fussent point que de vains
+mots.
+
+N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre, à vingt ans,«sans
+défense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant
+sans conviction dans les jardins empoisonnés du vice, mais en malade et
+poursuivi par d'obscurs remords, chargé de l'affreuse dérision d'une
+vie engagée dans le désordre des sentiments et des pensées». Quelle
+mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme
+qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois
+rencontré son regard, «ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard
+de toute clarté», celui-là découvrait qu'Ernest Psichari avait une âme
+et qu'il «était né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme
+qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème, ni pour la
+colère». Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres à
+son mal. Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y faire?» Tout
+était en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour
+viendrait où cette passion se porterait vers l'unique objet de toute
+recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec
+une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions
+dans quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné, mais tout nous
+avertissait qu'il n'était pas fait pour le sacrilège: chaque étape était
+utile à son coeur.
+
+
+LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS
+LE DÉSERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON
+COEUR--OSÉE, II, 14.
+
+
+Parce qu'il savait déjà que «de grandes choses se font par l'Afrique,
+qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui», Ernest
+Psichari partit pour la Mauritanie au début de 1910. C'est sur les
+routes du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait
+versé son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,
+cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].
+
+Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme juvénile et par cette
+grâce belliqueuse, le suivait à travers les larges horizons de l'Adrar.
+Il nous écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on fasse encore
+oeuvre de soldat, où l'on vive militairement.... C'est une terre toute
+chaude encore du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud de
+Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses méharistes,
+glorieusement capturé une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu
+eussent deviné que c'était poussé par un obscur désir de pardon, pour
+remonter à sa source, pour se racheter de bien des misères, pour
+retrouver la vérité non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé
+dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce
+héros n'était qu'une manière de «vie purgative» que Dieu imposait à une
+âme qu'il s'était réservée.
+
+A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes
+pour devenir attentif à son âme. La nature saharienne extrêmement
+épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de recueillement et de
+silence, va agir en quelque sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici
+les facilités, les expédients, toutes les complaisances du monde ne
+jouent plus, mais répugnent et déçoivent. Seul dans le grand vent des
+plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, «là où les soucis sont
+hauts, là où l'on marche tout auprès de l'éternité», il va apprendre un
+autre langage. C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on apprend
+à dire non, à dire je ne puis plus, à payer le monde de négatives sèches
+et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...»
+L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa présence, pour lui dire
+du fond de son coeur: «Seul et invisible témoin de mes sanglots et de
+mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.» De ce combat spirituel,
+«aussi brutal que la bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses
+risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laissé le
+récit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous
+découvrir[7]. Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la
+rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment reprise,
+c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaître les longues
+préparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt
+habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le _Voyage du Centurion_
+prétend montrer comment la Grâce, dans la vie frugale et saine des
+brousses sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert, écrivait-il
+à M. Trogan, le désert est une terre bénie. Notre-Seigneur y est allé;
+des centaines de religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais
+dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne manque que d'âmes
+attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces études, écrites
+pour la plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité doctrinale, la
+sincérité d'une confession. Ce sont simplement les pensées d'un homme
+qui, pendant de longues années, a passionnément cherché la Vérité et
+qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonté,
+de la retrouver[8]».
+
+[Note a: Nous le suivrons continûment et, pour retracer cette
+préparation intérieure de la vie chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne
+ferons guère que le citer et le paraphraser.
+
+E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un
+scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de
+noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de l'action divine qui
+prépare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilité, il
+lui répugnait de parler de lui-même.
+
+Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au
+contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son âme et
+ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il
+continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était voué.]
+
+Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat
+qui, «sous le double airain de la solitude et du silence», marche avec
+confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à son propre salut,
+avant de s'apitoyer sur sa misère, avant de prier pour lui-même, c'est
+pour la France qu'il prie, pour la France abandonnée et douloureuse.
+C'est pour elle que son âme débordante de charité demande grâce, c'est
+pour la servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont elle est
+d'élection le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat
+qu'il veut l'ordre de l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la
+France tout au long de son histoire.
+
+Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne, Psichari avait montré
+à un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique
+installation de télégraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled
+saharien.
+
+--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,
+les Maures sont fous de vouloir résister à des gens aussi riches et
+aussi puissants que les Français.
+
+Le Maure resta un moment silencieux, puis répondit gravement:
+
+--Oui, vous autres Français, vous avez le Royaume de la Terre, mais
+nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9].»
+
+«Voilà une idée que les Maures ne devraient pas avoir, écrivait alors
+Psichari à Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnée.»
+Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la
+cathédrale de Dakar[10]:
+
+_«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans
+d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes
+qui veulent séparer la race française et la religion qui l'a faite ce
+qu'elle est et d'où vient toute sa grandeur. Auprès de gens aussi portés
+à la méditation métaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur
+peut avoir de funestes conséquences. J'en ai acquis la conviction.
+Nous ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant qu'ils connaîtront la
+grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que
+la puissance de notre foi s'imposera à leur regard. Certes, nous n'avons
+plus des âmes de croisés et ce n'est pas à la pensée d'aller combattre
+l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad ou l'Adrar va se
+réjouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations
+avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession
+d'athéisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient
+reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils
+abaissaient leur race même. Car, pour le Maure, France et Chrétienté ne
+font qu'un. Ne nous appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers que
+«Français»? Et c'est une chose étrange que ce soit eux qui viennent sur
+ce point nous éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»_
+
+C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau que la fidélité. Et une
+pensée de très loin vient à lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de
+fidélité, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements
+dont il est coupable? Pourquoi, s'il déteste le progrès infidèle,
+rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde
+l'épée immuable avec amour, pourquoi donc détourne-t-il les yeux de
+l'immuable Croix? Si absurde est cette infidélité, s'avouait-il à
+lui-même, que «je n'ose même la confesser devant les Maures et je
+leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma lâcheté devant eux me fait
+comprendre combien, malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»
+
+Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que
+les bienfaits d'une race matériellement puissante. La France n'avait
+point que des routes à frayer, des camps à bâtir, des villes à
+construire dans ces terres mauritaniennes où elle essayait de
+s'installer par la force. Elle portait avec elle une âme, un principe
+spirituel et cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en doutait
+point. Aussi bien «il avait la certitude de n'être pas le véritable
+héritier de cette dignité française qu'il savait désormais être surtout
+une dignité chrétienne». Il se rendait maintenant compte qu'«il ne
+pouvait en aucune façon parler pour la France dont il portait le nom
+jusqu'aux extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il, ceux qui
+n'ont pas la charge d'être les envoyés de toute une nation! Heureux ceux
+qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui, il ne
+connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le visage de la terre natale
+et la signification de son nom béni.»
+
+Ainsi peut-on dire que la France déposa dans cette âme le premier désir
+de Dieu. La première prière qui monta sur la bouche de son serviteur,
+c'est elle qui l'a suscitée. Ce n'est que plus tard que le problème du
+salut individuel se posa pour cet homme d'action. La première fois que
+Psichari pense à Dieu, c'est en pensant à l'armée. Pour l'instant il
+se dit: «Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille aînée la
+France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-à-vis de l'Église,
+l'indifférence n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est
+contre moi. Et je prends parti de toute mon âme[11].»
+
+Voilà où en était Ernest Psichari au début de 1911. Tout en désirant la
+lumière surnaturelle de la Grâce, tout en la demandant de toutes ses
+forces, il était loin encore de la vie et de la vérité chrétiennes [l2].
+C'est à peu près l'état d'âme que traduisent quelques pages de l'_Appel
+des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressée de
+conclure devait prendre pour un témoignage décisif [l3]. Son oeil
+n'était pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-même: il
+n'allait que plus tard parvenir à son coeur et il lui fallait attendre
+et souffrir pour connaître la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante
+devait venir le chercher pour le conduire vers elle.
+
+En France, Ernest Psichari avait laissé un ami qui, lui aussi, avait dès
+l'abord cherché son âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à
+qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce. Et cette voix
+fraternelle venait le presser dans sa solitude: «Nous avons prié pour
+toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle
+pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne
+l'écouteras-tu point?»
+
+Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La vérité, il la voulait
+avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il
+demandait, d'abord, «que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné, que
+l'Église fût de toute certitude la gardienne infaillible de la Vérité,
+que Marie fût en toute réalité la Reine du Ciel». L'impatience de
+connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le bel équilibre de
+la raison chrétienne, mais le secret des choses essentielles demeurait
+toujours étranger à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait
+de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès l'abord, il
+s'empressait de reconnaître:
+
+_Tout essai de libération du catholicisme est une absurdité, puisque,
+bon gré, mal gré, nous sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque
+tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du
+catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés
+de toute une éternité; et comme la science a été fondée par des
+croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi
+de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel
+découle la fausse morale, comme aussi la fausse science._
+
+Mais aussitôt il ajoutait:
+
+_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette
+chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais à moi et assez
+tristement en lisant cette belle page[14]: «Il semble qu'en ce temps
+la vérité soit trop forte pour les âmes...» et je me demandais si tu
+pouvais bien me tenir rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant que
+je déteste les gens que tu détestes et que j'aime ceux que tu aimes et
+que je ne diffère guère de toi qu'en ce que la grâce ne m'a pas touché.
+La grâce! Voilà le mystère des mystères. Tu vas me dire de ne pas tomber
+dans l'erreur janséniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses
+oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grâce (je ne sais pas si je
+dis bien). Mais non, je sens qu'arrivé au tournant où je suis, il n'y a
+plus rien à faire qu'à, attendre. «Abêtissez-Vous», me dit Pascal,
+mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abêtir que se donner de
+l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaüs
+n'ont pas cru après l'enseignement du Christ._ «Deum quem in Scripturae
+Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt»,
+_dit saint Grégoire, dans une phrase qui me fait rêver infiniment.
+Et nullement semblable à l'aveugle qui ne demande pas la guérison,
+j'appelle à grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._
+
+Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle méprise la négation et
+le doute: elle se fait humble devant la vérité; elle participe déjà de
+sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connaît et elle
+connaît Dieu, et cela devant que la grâce ait purifié son coeur. Mais il
+fallait qu'il se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour
+y fût attiré. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet
+esprit? Et Dieu pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection
+celui que ses seules forces naturelles poussaient à l'aimer d'un tel
+désir?
+
+Son âme déjà avait gagné de la confiance, de l'abandon. Plus tard,
+évoquant ce passé, il dira [l6]: «Alors je ne croyais à rien, je vivais
+comme un païen et pourtant je sentais l'irrésistible invasion de la
+Grâce. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais.» Car
+Ernest Psichari avait, dès lors, entrevu la loi de son progrès intérieur
+et les exigences de Dieu lui étaient claires. De toutes ses forces,
+il aspirait à la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une
+hiérarchie entre les âmes. «Et d'abord il y a des pensées viles pour les
+coeurs mauvais. Et puis il y a des pensées belles mais faciles, il y a
+de pauvres, de misérables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
+qui ignorent profondément le mal, mais ne se nourrissent que de vertus
+ordinaires.» Et ce soldat, consumé dans le tourment de Dieu, levant
+les yeux vers le ciel, s'écriait du fond de ses ténèbres: «Quels sont
+ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
+flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de la vertu, les assoiffés
+de la justice! Certes ils se sont gardés des chutes grossières. Mais
+ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette pureté essentielle qui
+est l'entrée dans l'intelligence supérieure. Car tout est lié dans le
+système intérieur de l'homme et la lumière profonde de ce qui est vrai
+manquera toujours à qui ne se sera point fait un coeur de cristal.»
+
+Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui réservait,
+celui qui souffrant encore du «mal horrible de la terre», désirait de
+monter à Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour
+modèles de vie que les plus purs, que les plus héroïques, comme élu,
+pressé, désigné mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel de ce
+coeur pressé par ses sanglots:
+
+«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les dernières lumières de
+l'horizon, toutes les âmes des apôtres, des vierges et des martyrs,
+avec l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs. Tous me font
+violence, m'enlèvent par la force vers le Ciel supérieur, et je veux de
+tout mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je veux la chasteté
+qui les ceint et la piété qui les couronne, je veux leur grâce et leur
+force. Je ne m'arrêterai pas...»
+
+Et devant cette effusion si brûlante, devant ce désir avide de la
+possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait à
+lui-même: «N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet homme qui
+désire un certain rejaillissement de l'âme en lui, qui a soif de la
+vertu surnaturelle, qui désire de vivre avec les anges et non plus avec
+les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser sans cesse
+et dont le coeur est si vaste qu'il déborde les limites de la terre...
+Et n'appartient-il pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse
+préférence?»
+
+Pourtant les mots de la libération n'avaient pas encore retenti. A ce
+cri pathétique dont le silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu,
+daignez voir cette misère et cette confidence. Ayez pitié de l'homme qui
+est malade depuis trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le séjour
+en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans
+connaître le riche plaisir de la vérité et de sa possession. C'est
+seulement sur la terre de ses ancêtres que les paroles de rémission
+devaient être prononcées.
+
+
+SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA
+MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE--SAINT PAUL
+
+
+Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification et de son attente,
+Paris réservait à ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu
+l'éprouverait de définitive façon et lui ferait payer les grâces dont
+il voulait le combler [b]. Quand nous revîmes Psichari, à la fin de
+décembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-là même dont notre âme
+était justement tourmentée. Après trois années de séparation, nos coeurs
+fraternels se retrouvaient, travaillés d'une pareille souffrance. Nous
+faisions à la vie la même interrogation pressante, décisive, et nous
+nous refusions à ce que notre destinée n'eût aucun sens. Nous ne
+pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité
+des doctrines et des belles idées que nos professeurs nous avaient
+servies à profusion. «Nous cherchions un maître, un maître de vérité»,
+et pour cela, nous étions prêts à changer nos existences, mais non pas
+pour un système quel qu'il fût ... Par quelle correspondance vraiment
+divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant
+d'action et revêtu de gloire guerrière, nous confiait-il ce même besoin
+que nous renoncions à satisfaire dans la raison dépravée des modernes?
+Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions déjà,
+dans la beauté de l'Église, l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions
+qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que
+rien, dans la vaste et charnelle futilité du temps présent, ne nous
+la procurerait. Nous savions que l'Église seule était capable de nous
+refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à ses dogmes, bien
+plus, nous étions persuadés que là seulement était la vérité. Nous
+savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
+indécis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hésitions devant
+l'affirmation qui est la gloire de l'Église. Et tous deux, nous nous
+déclarions, cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce. Tel
+est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement
+à l'ami qui, plus avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la vraie
+science, l'avait assisté par la prière et qui allait le presser,
+dans cet instant décisif, de se laisser informer «par l'esprit
+ecclésiastique, qui est le Saint-Esprit».
+
+[Note b: Ici, nous cessons de suivre le _Voyage du Centurion_, qui,
+riche d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest
+Psichari, s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons
+nos souvenirs personnels, aidé de sa correspondance inédite.]
+
+Nous avons vu, par ses méditations africaines, à quelle haute ferveur
+Ernest Psichari avait déjà pu s'élever, et de quelle charité sa
+contemplation était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir
+dans les régions de la prière, accomplir les actes qui engagent et qui
+libèrent.
+
+Nous voici au point culminant de ce débat où l'enjeu est une âme. Moment
+unique dont tout le passé ne fut que la préparation secrète et où va
+naître un homme nouveau qui portera témoignage pour ses ancêtres et pour
+lui-même de la fidélité reconquise. Dans la dureté du temps présent,
+parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes, dans la plus grande
+détresse des foyers, la voix du Seigneur à nouveau se fait entendre:
+«Race incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!» Paroles
+d'indignation légitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la
+tendresse incomparable ... Prodige de la charité qui doucement le ramène
+vers la maison de son âme ...
+
+Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation
+d'apprendre qu'il n'était pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et
+que le baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.
+
+Mais il se préoccupait de l'impression que sa conversion éventuelle
+pourrait causer à sa mère. Que de troubles, que d'incertitudes, que
+d'hésitations encore à l'aube d'une journée qui allait être si belle!
+Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:
+
+_Il me semble_, écrit-il au confident de son âme, _il me semble
+impossible que je continue bien longtemps encore à regarder cette
+adorable pensée chrétienne en étranger, et je me dis qu'après avoir été
+aussi délaissé et avoir été privé de tant de sacrements, il ne faut pas
+s'étonner que la pente soit si dure à monter... Ce qui me désespère,
+c'est cette vie de Paris où le recueillement est impossible. J'étais
+infiniment plus près du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je
+repartais là-bas, sans savoir les prières qui m'ont tant manqué pendant
+ces dernières années. Je crois que si j'étais dans le désert en ce
+moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est
+ce qui fait que j'ai tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière. Mes
+lectures [l7] sont fiévreuses, désordonnées et je n'en tire pas tout le
+prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
+voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais
+bien maintenant que la prière est ce qu'il y a de mieux, puisque je la
+commence toujours sans goût et que je ne manque jamais de l'achever dans
+la joie et la sérénité. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots
+pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus fermé[18]?_
+
+Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait plus longtemps se
+refuser à ce coeur affamé. La grâce allait achever sur la terre de
+France l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin dans le désert,
+ne faisant intervenir qu'au dernier moment,--une fois la préparation du
+coeur terminée par Dieu seul,--des instruments humains. Psichari n'avait
+plus qu'à demander à être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives,
+nous possédons un document unique, le journal où une amie fraternelle
+prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest
+Psichari. C'est ici le témoignage le plus direct: penchons-nous sur ces
+feuillets débordants de piété et d'amour.
+
+18 janvier 1913.--_J... voit Ernest: il a le langage d'un chrétien._
+
+21.--_J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-être bientôt
+à voir un prêtre._
+
+23.--_Visite d'Ernest: il nous paraît troublé. Dimanche, il doit aller à
+la messe avec J... à la cathédrale[19]; il se fait expliquer la lecture
+de la messe._
+
+Dimanche 26.--_Ernest et J... vont ensemble à la grand'messe; ils
+reviennent grandement émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église
+il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré son aisance et
+sa piété. Il dit aussi: «La confession, c'est un peu difficile, et
+surtout... le ferme propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la sainte
+Vierge. Il est visible que c'est la foi de son baptême qui se réveille
+et agit. Spontanément, il se décide à aller tous les dimanches à la
+grand'messe. Le Père Clérissac[20] doit arriver dans huit jours._
+
+Dimanche 2 février.--_Ernest et J... assistent à la messe rue d'Ulm.
+Ernest est absorbé, peu communicatif. J... revient inquiet._
+
+3 février.--_J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Père Clérissac
+vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est
+si simple, si franc, devant le Père... Déjeuner plein d'émotion. Après
+le déjeuner, le Père emmène Ernest au parc. Leur absence dure deux
+heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se décider.
+Enfin ils reviennent; et le Père nous expose le programme arrêté qui
+nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tôt
+possible, et dimanche première communion; puis pèlerinage d'action de
+grâces à Chartres.
+
+Ernest a absolument conquis le Père qui n'a trouvé en lui aucune
+résistance, «une âme sans un pli, toute pleine de foi.»_
+
+Mardi 4 février.--_Le Père et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre
+petite chapelle est toute parée; les cierges sont allumés, deux beaux
+cierges intacts, bénis dimanche. Agenouillé devant la statue de
+Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte--quoique très ému--Ernest
+Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Père
+est debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et moi écoutons à genoux,
+tremblants d'émotion. Après cette lecture, nous sortons et la confession
+commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier._
+
+_Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transformé, rayonnant
+de joie. C'est une heure de béatitude pour tous.--«Vous voyez, nous dit
+le Père, un homme tout à Dieu»... Et qui est heureux, disons-nous. «Oh!
+oui, je suis heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile de
+le croire.--On sent déjà entre le Père et Ernest une amitié tendre et
+profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie._
+
+_Après le départ d'Ernest, le Père nous dit son admiration pour la bonté
+de Dieu, sa joie de la réparation qui lui est faite, son amour pour
+cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute loyale et simple._
+
+Mercredi des Cendres, 5 février.--_Le Père avec Ernest assistent à la
+bénédiction des Cendres à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr
+Gibier et fixent au samedi 8 février la date de la confirmation. Ernest
+a un air touchant, heureux, tout pénétré de la pensée de Dieu._
+
+Jeudi 6 février.--_Nous voyons Ernest avec le Père. Ernest sent déjà
+qu'on le dira subjugué, suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien
+vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais à la foi, ce serait
+par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque
+pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette
+illumination?»_
+
+_Ernest doit prendre le nom de Paul à la confirmation, en réparation des
+outrages de Renan à saint Paul_.
+
+Mardi 7 février.--_Le Père a vu Ernest à Paris. Ernest le ravit par sa
+droiture et l'ouverture entière de son âme a la foi. Il ne cesse et nous
+ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est bon et que tout cela est
+beau!»_
+
+Le samedi 8 février, Ernest Psichari fut confirmé par Mgr Gibier, dans
+la chapelle du petit séminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
+d'ardeur contenue, il récita le _Credo_, dont il scanda une à une les
+syllabes latines. Après la confirmation, l'évêque de Versailles lui
+demanda son âge. «Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps perdu», répondit
+notre ami. Et s'inclinant filialement sous la bénédiction du prélat, il
+lui dit pour exprimer le drame qui venait de se jouer entre Dieu et lui:
+«Monseigneur, il me semble que j'ai une autre âme[21]». Le lendemain,
+Ernest Psichari fit sa première communion à la Chapelle des Soeurs de
+la Sainte Enfance: puis il partit pour Chartres en pèlerinage. A son
+retour, il confiait au P. Clérissac: «Je sens que je donnerai à Dieu
+tout ce qu'il me demandera.»
+
+Tous ceux qui furent alors les témoins de ces événements admirables,
+tous ont été frappés de la joie qui soudain l'habita. Désormais, E.
+Psichari vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour
+qui connaît et épouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de
+véritable charité dans une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté
+du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frère avait quelque
+chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande
+liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà, d'«innocence enfantine»
+où il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins à quoi Dieu
+le prédestinait.
+
+Une chose aussi nous causait de l'étonnement: il semblait qu'Ernest
+Psichari fût entré dans la vie chrétienne de plain-pied, sans
+préparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût été
+catholique depuis toujours. Cette âme, hier encore ignorante des
+communications de la sagesse divine, semblait en être soudain remplie et
+sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait
+ses prières et elles se trouvaient être celles-là même que l'Eglise
+avait répandues sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il
+s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!»
+
+Ce qui frappe, en effet, c'est la plénitude de vie surnaturelle qui
+surgit en lui. Tout de suite, il s'était tourné vers le Christ et
+c'est de lui qu'il attendait la vérité et le bonheur. Chaque jour, il
+communiait et tendait vers la Croix toutes ses puissances[22].
+
+_C'est une découverte adorable, écrivait-il au P. Clérissac[23],
+que celle que je fais en ce moment, c'est une douce et cruelle
+reconnaissance et il n'est point d'office où je ne verse d'abondantes
+larmes devant le Maître que j'ai si longtemps crucifié, que la France
+elle-même crucifie à toute heure._ Et encore: _J'ai pu m'approcher tous
+les matins de la Sainte Table et je l'ai fait avec courage, comptant sur
+la miséricorde de Notre-Seigneur, pour me pardonner les faiblesses
+qui me rendent si indigne de recevoir son corps et m'en remettant
+entièrement à elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
+est le plus abattu que l'on doit désirer avec le plus d'amour
+l'Eucharistie et, quant à moi, c'est à ces heures-là que je me tourne
+avec le plus de confiance vers le Maître à qui je suis désormais[24]._
+
+Nul ne fut plus que Psichari un homme de prière; nul n'en eut davantage
+le don. Ses travaux d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était
+prétexte d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi
+avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels étaient l'amour
+et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de
+la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait
+longuement méditée: il avait même composé pour le Rosaire une suite
+de proses. Ces élévations, il les commençait dans les larmes, tant la
+douleur le poignait de ses fautes passées, tant il sentait en lui-même
+de ruines et de ténèbres, de révoltes et de luttes. Et de chacune
+d'elles montait cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église qui m'a
+accueilli au plus fort de ma détresse? Jésus, Marie, je vous supplie
+de m'éclairer, de me donner la force d'être sans partage au pied de la
+Croix, uniquement attentif à vos ordres[25].» Et l'oraison s'achevait
+dans la joie, sous le désir enflammé qu'y répandait l'espérance
+éternelle. Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier, bien
+plus, «la position normale de la créature qui veut se tenir à sa place
+sous son Créateur». Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand
+souci de ce soldat chrétien.
+
+Mais il savait aussi que la place où la Providence l'avait mis sur la
+terre était un poste où il devait être un exemple, où les privilèges
+reçus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de
+lui-même combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait
+réservés. D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre grâces pour
+tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul être n'aimait autant
+à se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour de
+Jean qui habitait son coeur.
+
+Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de cette âme choisie, la
+volonté profonde qui dirigea sa destinée, ce qui donne soudain tout son
+sens et son sublime au drame intérieur que nous résumons. Voilà le point
+où cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf
+années douloureuses n'avaient été souffertes que pour aboutir à cette
+vocation.
+
+Dès qu'il connut par lui-même les joies de la Lumière, Ernest Psichari
+n'eut qu'une pensée: donner sa vie pour réparer l'offense que son
+grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre de réparation, il
+s'était promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe,
+cette messe jadis abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle
+délaissé pour les parvis humains, avoir part à ce Calice, être prêtre
+à tout jamais, reprendre la place, le précepte et le mandat qu'un des
+siens avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager les peines sous
+lesquelles ce père de sa chair s'affligeait, hâter sa délivrance, lui
+sacrifier son coeur filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été
+le Dieu de leurs pères.
+
+Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les
+erreurs de Renan; il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
+n'est un scandale que pour des esprits sans piété véritable. Qu'un fils
+se désole à l'idée que l'âme de son père soit perdue pour une autre vie,
+qu'il connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que ce fils mette
+toute son ardeur à réparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à
+l'holocauste de son âme, et qu'il place son espoir dans la miséricorde
+de la Bonté Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point
+le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme
+offre pour réconcilier à Dieu celui qui l'engendra. Quel aïeul fut
+jamais pleuré de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un
+plus parfait témoignage, jamais la charité ne fut plus magnanime qu'en
+cette âme de fils; jamais l'espérance ne s'y maintint d'une plus
+fervente tendresse.
+
+Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura,
+un jour, que l'âme de Renan, au moment de paraître devant Dieu, avait
+peut-être été allégée de ses fautes par la prière de quelque carmélite,
+par les larmes de quelque contemplatif très humble...
+
+Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre grand-père n'est pas
+sauvé? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous
+n'a le droit de mettre des limites à la miséricorde du Père céleste. Qui
+sait si, mystérieusement, en vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est
+pas réconcilié avec le Maître de ses premières années? Qui sait même, si
+ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages
+qu'il a pu faire aux âmes[26]?»
+
+Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel
+espoir... Pour lui, fils de la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il
+n'ait donné son être pour que le père prodigue ne fût point banni de la
+maison de tous ses désirs[27]!
+
+Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait à se détourner de
+la voie large du monde pour s'engager dans l'étroit sentier de la
+perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obéissance qu'il
+tenait d'un esprit tout ensemble militaire et très humble, tout l'y
+prédestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la
+parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux. Le Christ était son chef: il
+attendait ses ordres. Mais là encore la Providence réservait à Ernest
+Psichari une suite de grandes épreuves et de poignantes incertitudes,
+qu'il allait subir d'une âme pleine de paix et d'abandon.
+
+_J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clérissac, j'attends
+simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi et
+viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera demandé me pèse; j'ai
+peur, je ne me sens pas prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra
+me rendre et j'entends clairement cette voix intérieure qui me dit
+l'adorable parole toujours présente:_ «Alius te cinget et ducet quo
+tu non vis.» _Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et non la
+mienne_.
+
+Dès l'abord, Ernest Psichari ne douta point qu'il ne dût être quelque
+jour le serviteur de cet ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
+déjà de toute son âme et dont la «règle joyeuse» lui convenait si
+bien[28]. Il y avait, en effet, chez ce militaire, une volonté
+d'apostolat qui l'empêchait d'être purement contemplatif. Dans le
+premier moment de sa conversion, il avait commencé par réciter l'office
+bénédictin. «Non, je ne puis continuer, nous avouait-il, je sens que je
+suis dominicain.» Enfin, c'était un fils de saint Dominique qui l'avait
+confessé, puis qui l'avait reçu dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913,
+au couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute certitude, il pensait
+qu'il devait à l'intercession de saint Dominique «ce renouvellement de
+son âme[29]».
+
+Aussi bien, quand il voulut entreprendre le récit des choses admirables
+que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint
+Dominique qu'il invoque pour obtenir le véritable esprit de l'Ordre:
+
+_Oui, mon ambition est haute, écrivait-il le 30 janvier 1914 à propos
+du_ Voyage du Centurion, _bien haute pour un ouvrier de la onzième heure
+qui sans doute devrait se borner à l'humble étude des maîtres. Mais je
+ne sais quelle force me pousse: il me semble qu'il reste à faire, dans
+le domaine de la pure littérature, un livre vraiment_ dominicain,
+_autant que ce livre peut être écrit par un laïc et un écrivain.
+Pourquoi n'écrirais-je pas ce livre? Le dernier, le plus infime des
+serviteurs de saint Dominique ne peut-il pas, par une prière_ continue,
+_obtenir cet esprit de foi et de vérité, et surtout ce véritable esprit
+d'apostolat qui fait considérer, à chaque phrase que l'on écrit,
+l'utilité spirituelle plutôt que la vaine beauté de l'art?_[30]
+
+Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la détourner pour
+un instant des hautes préoccupations qui l'agitaient. Son congé achevé,
+Ernest Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg. Nul
+ne mettait à son métier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du
+chrétien, c'est le devoir d'état que ce soldat était porté d'instinct
+à placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
+responsabilités qui pèsent sur le plus humble des chefs: il s'y
+consacrait avec amour. C'est plein d'allégresse qu'il reprit, en juin
+1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses
+canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un être nouveau qui revenait
+parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à
+leur manière, ne sont-ils pas «des couvents d'hommes»? «Même habitude
+de se donner corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota la
+ressemblance, même besoin de se dévouer; pareils usages de gravité, de
+retenue et de silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double
+vie de militaire et de chrétien.
+
+_J'ai retrouvé à Cherbourg, écrivait-il au P. Clérissac, le milieu sain
+et réconfortant que j'avais quitté, il y a plus de trois ans, et revu
+avec joie mes camarades. Ils suivent une belle route bien droite, bien
+tracée. Ils sont loin de bien des compromissions de l'époque. C'est un
+grand malheur qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grâce. Beaucoup
+d'entre eux, la plupart, seraient près peut-être de la mériter, s'ils
+avaient seulement quelques mouvements de bonne volonté. Que notre Divin
+Maître daigne les éclairer: qu'il me donne aussi la force de montrer le
+bon exemple, de faire un peu de bien à ces braves gens_[31].
+
+Chargé de service et d'occupations de toutes sortes, Psichari se sentit
+privé de bien des secours. Il se rappelait avec une triste émotion le
+temps où il pouvait, chaque matin, s'approcher de la Sainte Table et
+dire tout entier le _Diurnal_: «Il me faut faire une bien petite place
+au Bon Dieu, s'écriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, mes
+actions et mes pensées, faisant confiance pour le reste à sa divine
+miséricorde[32].»
+
+Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son arrivée à Cherbourg,
+Ernest Psichari avait rendu visite au curé de cette paroisse qui porte
+le nom très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demandé de faire
+partie de la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé
+dès l'aube, il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait
+l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa
+chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, près de la bibliothèque où
+il avait réuni les _Méditations_ et les _Élévations_ de Bossuet,
+les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte
+Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait.
+L'écrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous
+le doux envahissement de la Lumière; et, à travers les antiennes et les
+répons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la
+France et sur son armée quelques-unes des faveurs dont il se sentait
+indigne.
+
+Psichari goûtait alors une quiétude sans mélange: le bonheur rayonnait
+dans son être. Parfois, il se demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce
+que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?» Et tranquille, il se
+répondait à lui-même: «Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et
+un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonté. L'exact
+discernement et la vraie force ne seront pas refusés, j'en ai une ferme
+confiance, pour mon humble prière.»
+
+A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest.
+Un jour où son régiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage
+une conférence sur l'Eucharistie et la fréquente communion. Quel ne fut
+pas son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs quelques-uns des
+canonniers de sa batterie!
+
+Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir
+de ce voyage à travers la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait
+à un prêtre[34] qu'il avait rencontré au hasard d'un cantonnement:
+
+_Comment ne pas voir que cette terre est bénie entre toutes, qu'elle est
+et restera toujours la terre de l'humble fidélité et que c'est elle qui
+portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grâce
+qui rayonne à travers la terre de France, j'admire qu'après tant
+d'efforts, après tant de persécutions, la petite lampe vacille encore au
+fond du temple et qu'elle suffise encore à éclairer le monde._
+
+Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il avait vues: la
+piété de nos prêtres:
+
+_Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la
+force, que notre clergé est admirable, qu'il est pénétré des plus mâles
+vertus chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a jamais été.
+Au village comme à la ville, le presbytère est le seul endroit où se
+réfugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre
+intelligence dépravée des intellectuels,--le seul où il y ait vraiment
+de la vie, le seul où l'on soit assuré de trouver toujours non seulement
+des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine compréhension de
+toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus déliée. On dit
+qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait,
+je dirais bien qu'il y en a et où ils sont._
+
+Et ces réflexions, par une pente naturelle, le ramenaient à lui-même, à
+l'atroce destinée de celui qui appartenait à ce clergé admirable, et
+qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française. Il se sentait à
+nouveau travaillé du désir de réparation qui grandissait en son coeur,
+et j'imagine que c'était là le sujet de ses entretiens à Cherbourg, avec
+un fidèle ami, cet abbé Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre
+avenir. Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance celui qui
+voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du
+sacerdoce. Est-ce à dire que son âme cessait d'entendre l'appel de
+saint Dominique? Non point; mais la longueur des études théologiques
+l'effrayait, et surtout la peine que sa décision causerait à sa mère
+et l'obligation où il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait
+et l'admirait entre toutes. Enfin, _il était pressé de dire la
+messe_--toujours le même désir sublime de reprendre la place abandonnée.
+Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est avant tout le sacerdoce.
+Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les prêtres séculiers.»
+Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce conseil avec un
+débordement de joie: Oui, être un simple curé de campagne, comme son
+grand-père l'eût été, vivre dans quelque presbytère très simple de
+basse Bretagne, retourner fidèlement, minutieusement, sur les voies
+abandonnées et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
+vocation exacte, aller au séminaire...
+
+C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au
+supérieur du grand séminaire d'Issy. Le parc et la chapelle étaient
+intacts et tels que Renan les décrit en ses _Souvenirs d'enfance et de
+jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janséniste du dix-septième,
+les longues allées solitaires, et c'est avec une grande émotion qu'il
+vit ces endroits mêmes où son «malheureux grand-père» avait prié.
+
+Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey, directeur au grand
+Séminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu la
+visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._» Il semble
+bien, en effet, que ce pèlerinage à Issy n'ait fait que confirmer Ernest
+Psichari dans son dessein de se donner à saint Dominique. Toujours
+est-il que son frémissement intérieur ne s'était pas apaisé:
+
+_Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est de continuer cette
+existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, écrivait-il
+alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se
+lassera-t-il pas à la fin de tout donner sans rien recevoir?_
+
+Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu, finit, après avoir
+longuement hésité, par acquérir la certitude que la vocation de ce jeune
+homme était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant, il fut
+convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immédiatement et qu'il
+irait d'abord prendre ses grades en théologie à Rome, au Collège
+Angélique, et comme auditeur libre.
+
+
+NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
+
+
+Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il destinait à son enfant et
+le sacrifice pour lequel, dans sa pitié pour la France, il réserverait
+ce soldat, fils de Dominique. Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari
+allaient être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre, de
+réaliser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler à la
+terre de ses pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari
+allait offrir pour le service de la Patrie est en même temps un
+témoignage rendu à Dieu, un holocauste véritable, «librement consenti
+et consommé en union avec le sacrifice de l'autel[37]». Ernest Psichari
+partit le second jour de la guerre avec le 2e régiment d'artillerie
+coloniale. En quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul: «Je vais à
+cette guerre comme à une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de
+défendre les deux grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»
+
+Le 20 août, il écrit à sa mère[38]: «Nous allons certainement à de
+grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours
+désiré la guerre, qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur de
+la France. Elle est venue à l'heure et de la manière qu'il fallait.
+Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et
+magnifique aventure[39]!»
+
+Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol[40], après être resté
+douze heures sous un feu épouvantable, Ernest Psichari fut tué net
+d'une balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit: «Vers six heures,
+j'aperçus le lieutenant Psichari sous un arbre, près de ses pièces,
+soutenant le capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui vers
+l'ambulance et le laissa à la porte, _pour retourner à sa pièce_. À
+ce moment les Allemands arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le
+lieutenant était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle que les
+Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit
+sur un blessé et tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon et
+glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme
+de son visage: autour de ses mains était enroulé son chapelet[41] qu'il
+avait pu saisir.
+
+À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait à la vie et à la
+gloire. Ernest Psichari y est entré, suivi d'une héroïque milice de
+jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait
+jamais conduite.
+
+
+NOTES ET DOCUMENTS
+
+
+
+[Note 1: Grec par son père et tout ensemble «français, latin,
+breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique des Renan et le
+sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et
+la gloire de sa famille dans le siècle, profondément mêlé aux événements
+spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère morale
+où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce serait du même coup
+évoquer tout un âge qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait
+engendré. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
+ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels de la
+jeunesse d'Ernest Psichari.
+
+Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses études aux
+lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit ans, il publiait des vers
+subtils, à la manière de Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle
+d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait
+Spinoza et Bergson.
+
+Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité de
+dispensé, accomplir une année de service militaire.
+
+L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure cet idéalisme
+qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Dès son arrivée à
+la caserne, il sentit avec une vivacité extraordinaire qu'il était fait
+pour vivre là, que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque
+chose où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
+réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient d'action, le
+sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale
+comme simple canonnier. Bien vite, il reçoit les galons de maréchal des
+logis.
+
+Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo.
+Alors commence la vie héroïque et libre qui réalise tous les rêves de sa
+jeunesse et donne à son être sa première raison et son premier but.
+
+Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père, Psichari va, pendant
+de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent
+la Sangha, parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé
+que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de
+boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journées, des nuits
+entières, s'enivre de solitude et d'action.[c]
+
+[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
+reçut la médaille militaire (1908).]
+
+En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire,
+ce maréchal des logis, que nous avions connu étudiant en Sorbonne: «Je
+ne suis plus un jeune bourgeois, occupé des travaux de mon état; je
+suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et
+primitifs.» Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions déjà sa
+destinée!
+
+Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il sortit
+sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit,
+cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en décembre
+1912. Voilà le moment où nous avons entrepris de raconter sa vie.]
+
+[Note 2: Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la _Maison_.]
+
+[Note 3: Lettre à Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_
+(1913).
+
+À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me semble que tous
+les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, à de la gloire
+guerrière et, pour tout dire, à une revanche dont nous ne devons jamais
+détourner nos regards.»
+
+Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore ces propos: «Ce
+serait singulièrement rabaisser la foi patriotique que de la croire
+fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir
+nous ramener au point de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux
+entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons
+toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est nécessaire, quand
+on songe à la haute mission de la race française, à la grande élection
+qui domine toute son histoire...»]
+
+[Note 4: En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions noté ce
+_réveil de l'héroïsme_ et, invoquant déjà l'exemple d'un Psichari, nous
+écrivions:
+
+«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent nos aînés devait
+les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient
+pratiquement aboutir à l'anarchie idéologique, à toutes les confusions
+morales. L'affaire Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est
+en réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils ont fait
+l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition dreyfusienne, ils ont vu
+avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme étaient la conséquence
+de leurs doctrines et avec une simplicité douloureuse, malgré
+l'apparente victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre
+défaite. Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et de vous
+avertir.»[d]
+
+[Note d: Charles Péguy.]
+
+«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient
+aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée jeune homme
+de notre âge. C'est d'une famille où l'intelligence semblait devoir
+s'épuiser après avoir donné ses fleurs les plus rares que part le
+conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on
+croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari,
+sous-lieutenant d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie), qui la
+passe à notre génération.
+
+«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon de vingt-cinq
+ans qui, abandonnant ses études de Sorbonne, partit à deux reprises pour
+mener une action française dans la brousse africaine, pour donner à la
+France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle abdication n'empêchera
+jamais qu'il n'ait été par elle, et par elle seule, arraché à la
+barbarie». Mais je me contenterai de citer quelques pages que le
+brigadier Psichari rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit
+au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont là des
+paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles déterminer des
+vocations héroïques! Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
+
+«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres maudites. Mais
+nous y venons aussi pour nous faire du bien à nous-mêmes. L'Afrique est
+un des derniers refuges de l'énergie nationale, un des derniers endroits
+où nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les dernières
+consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ à leur activité
+tendue.» Ce noble pays révéla à ce soldat français les vertus de la
+guerre: «Nous reviendrons, dit-il, à l'opinion du peuple qui est
+la guerre. De l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême
+civilisation... Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l'histoire
+humaine, nous ne reviendrons pas au point d'où nous sommes partis? ...
+Il vient une heure où la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu
+naturel d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure
+où la bonté même cesse d'être féconde et devient amollissante et
+lâche. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poème de sang et de
+beauté.»[e]
+
+[Note e: Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme». Mais
+que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
+grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]
+
+Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels: «Dans
+ma patrie, on aime la guerre et secrètement on la désire. Nous avons
+toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour
+exterminer une nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes
+existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En vérité, nous
+faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idée, pour l'amour
+de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous dépenser et
+de nous imposer, parce que c'était notre loi, notre raison secrète,
+notre foi.»
+
+«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui traverse les
+pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé, cet été, dans l'âme
+de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret
+désir...»
+
+Nous devions, deux années encore, attendre l'événement qui emploierait
+cette passion ...]
+
+5. Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son _Victor Marie,
+comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent mètres carrés,
+au milieu du désert, avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à
+ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensées_ de Pascal, les
+Sermons de Bossuet, le _Règlement d'artillerie de montagne_, la _Table
+de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur
+militaires_ auquel Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique
+bagage littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
+bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq petits livres qui
+n'étaient autres que des _cahiers_ de Péguy lui-même.
+
+Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle lettre de Psichari,
+datée de Moudjeria:
+
+«Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement
+romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractère de
+ses habitants et par l'action que nous y exerçons encore. Histoire de
+brigands, assassinats, combats épiques, pillages, sombres intrigues,
+tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire
+à cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guère _jolis_, ont
+cependant une beauté qui leur vient d'un tragique puissant, une beauté
+sans grâce, mais bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust.
+«Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil, du montueux Tagant
+et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du
+noir Assaba, toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude
+squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
+troupeaux nomades. Les Maures de ces contrées désolées sont parmi les
+plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir
+plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement.
+Cette noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique (il y a
+ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle de l'Islam avaient
+pourtant rejetés et confinés en Perse sur les bords de l'Euphrate) et
+qui se ramifie vers l'est jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta
+du Tagant s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
+présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué et où pourtant la
+simplicité des moeurs est restée grande, où l'ardeur du sang primitif
+est restée vierge. Ces gens d'esprit très cultivé généralement, retors
+en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont
+jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni dévore en ce
+moment un traité de mystique arabe sur la «prédestination» que lui a
+prêté le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en même temps
+sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
+mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de coeur et
+vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale. «C'est dans ce
+rude pays que nous avons essayé de nous installer par la force de nos
+armes, et c'est un des derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat,
+où l'on vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine pour
+nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang
+français.»
+
+[Note 6: C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
+Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:
+
+«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations intéressantes qui
+se sont déroulées avec une grande rapidité. Il s'agissait d'aller
+nous montrer à Tichitt, ksar important situé à 200 kilomètres Est de
+Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
+L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des derniers
+repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hôtellerie ordinaire.
+
+«Le 10 décembre, je procédais--dans un coin étonnant de l'Adrar--à
+l'arrestation d'un chef, quand je reçus par un courrier rapide l'ordre
+de me rendre au peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
+arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que le colonel Patey
+qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.
+
+«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs
+à toute allure, comme le permettait la légèreté de la troupe: rien que
+des troupes méharistes et cent hommes à pied.
+
+«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de l'Adrar, sous
+les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche
+forcée jusqu'à Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de
+dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tués.
+L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda, blessé, est fait
+prisonnier. Gros succès, grand effet moral sur les Maures.
+
+«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le peloton méhariste
+du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de
+vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les
+dunes du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon maître, et
+j'en profite pour faire des opérations sinon fructueuses au point de vue
+général, du moins intéressantes pour moi, parce que je suis en contact
+avec des marabouts fanatiques que je fais causer.
+
+«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus
+le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le
+21, dans un chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact
+très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué chez moi, après
+une journée éreintante, mais honorable.»
+
+C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant Ernest Psichari
+fut cité à l'ordre du jour de l'armée. On trouve un beau récit de ce
+combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]
+
+[Note 7: Voir _l'Illustration_, numéro de Noël 1915. Le _Voyage du
+Centurion_ vient de paraître en volume à la librairie Conard, avec une
+préface de Paul Bourget.]
+
+[Note 8: Lettre à Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]
+
+[Note 9: Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).--Cet épisode est
+rapporté dans le _Voyage du Centurion_.]
+
+[Note 10: C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest Psichari
+écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui avait envoyé son livre
+l'_Action française et la religion catholique:_
+
+«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements,
+j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie, en véritable enfant
+de l'Église. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé
+l'Église avant d'y croire ne le dira.»]
+
+[Note 11: Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).]
+
+[Note 12: Lettre à Ed. Trogan _(loc. cit.)_]
+
+[Note 13: Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de Versailles
+dans l'article qu'il a consacré à la mémoire d'Ernest Psichari (_Le
+Correspondant_, 25 novembre 1914).
+
+Ernest Psichari, à propos de son _Appel des Armes_, dit de ce «pauvre
+livre» qu'il date «du temps où il attendait sans rien faire pour s'en
+rendre digne la lumière qui guérit et qui sauve».
+
+La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait
+dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arrêter la publication en
+volume. Après beaucoup d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac,
+il consentit à le publier, par un humble souci de vérité et pour
+«montrer les préparations éloignées de l'oeuvre divine dans une âme
+encore fermée».]
+
+[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de
+philosophie, 1910).]
+
+[Note 15: Lettre inédite à M. Maritain, datée de Zoug (Mauritanie),
+15 juin 1912.]
+
+[Note 16: Lettre inédite au P. Clérissac, 8 février 1914.]
+
+[Note 17: Psichari lisait particulièrement alors l'_Action_, de
+Blondel; et déjà la _Vie spirituelle et l'Oraison,_ la _Vie de saint
+Dominique_, le Catéchisme des enfants et surtout le Missel dont il fit
+une véritable étude.]
+
+[Note 18: Lettre inédite à M. Maritain.]
+
+[Note 19: À la cathédrale de Versailles.]
+
+[Note 20: Le P. Clérissac, des Frères prêcheurs, mort en novembre
+1914, quelques jours après avoir appris la fin d'Ernest Psichari.]
+
+[Note 21: Cf. Mgr Gibier, art. cité.]
+
+[Note 22: Cf. _Le Voyage du Centurion_: «Maxence n'a d'autre raison
+pour aller à Dieu que Jésus, ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il
+ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jésus. Et il ne peut avoir
+d'autre accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même et Homme en même temps.»]
+
+[Note 23: Lettre inédite au P. Clérissac, mercredi des Cendres,
+1913.]
+
+[Note 24: Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au P.
+Clérissac, de s'émerveiller des joies de la vie chrétienne: «Que sont,
+écrit-il le jour de la Sainte-Trinité (1913), que sont les petites
+misères du corps à côté de ce rayonnement d'espérance qui nous force de
+tomber à genoux, dès qu'un peu de solitude nous est laissée? Si tout le
+monde savait ce qu'est la vie d'un chrétien, nous ne verrions plus de
+ces malheureux qui refusent obstinément le Paradis qui leur est offert.
+Que ne puis-je leur faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie à
+chaque fois que je m'approche de mon Dieu!» Et il ajoutait: «Vous m'avez
+appris, mon bien-aimé Père, qu'il n'y a, comme disait sainte Angèle,
+qu'un livre à lire: la Croix. Puissé-je maintenant l'écrire, ce
+même livre, mais au dedans de moi-même, pour réparer tant d'années
+d'ignorance et mériter les grâces qu'il a plu à Notre Seigneur de
+m'envoyer.»
+
+Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le _Centurion_, E. Psichari
+disait à M. Paul Bourget: «C'est un tremblement que d'écrire en présence
+de la Très Sainte Trinité.»]
+
+[Note 25: Ses lettres de ce temps-là sont pleines de pareils
+scrupules: «Dites-moi, écrit-il au P. Clérissac, dites-moi ce qu'il faut
+que je fasse pour remercier le Bon Dieu; dites-moi comment je peux lui
+rendre une partie de ce qu'il me donne, car je reçois beaucoup et ne
+rends rien, de sorte que je ne suis pas loin d'être accablé par le poids
+de sa miséricorde.»]
+
+[Note 26: Le R.P. Janvier.]
+
+[Note 27: S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne de
+Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on parlât devant lui de
+son grand-père sans le respect convenable. Et il pensait aussi que sa
+culpabilité a été sans doute atténuée, dans une mesure que seul Dieu
+peut connaître, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune forte
+nourriture cléricale, aucune formation philosophique et théologique
+vraiment sérieuse ne lui fut donnée.
+
+La théologie dogmatique et la philosophie rationnelle étaient, au
+début du XIXe siècle, complètement abandonnées par l'enseignement des
+séminaires. Songeons que Renan n'eut d'autre théodicée que la pauvre
+«philosophie de Lyon», oeuvre janséniste du XVIIIe siècle; puis on lui
+fit lire sans discernement Thomas Reid, les Écossais, qu'on mélangeait
+avec le cartésianisme mitigé du cours. Il n'étudia jamais saint Thomas,
+dont la scolastique lui apparaît barbare et «enfantine», au regard de la
+«scolastique cartésienne» qu'enseignaient ses professeurs. Bref, nulle
+direction philosophique.
+
+Ainsi ses maîtres cartésiens, loin de lui montrer combien la raison est
+nécessaire à la foi, s'efforcèrent, au contraire, de le convaincre de ce
+qu'a «_d'antichrétien la confiance en la raison_». Le jeune clerc était
+passionné de recherche intellectuelle, et ils lui répondaient: «Tout ce
+qu'il y a d'essentiel est trouvé», l'empêchant de mettre dans sa foi les
+légitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse opposition entre
+la science et la religion, où devait se désespérer tout le siècle, c'est
+chez eux que Renan, dès l'abord, la rencontre. «Ce n'est pas la science
+qui sauve les âmes.» Propos juste sans doute, mais mal entendu et qu'il
+allait retourner contre ceux-là mêmes qui le formulaient.
+
+Privée de l'intelligence qui discerne l'essence et qui maintient
+l'intégrité, la foi de Renan abandonnée à elle-même et soumise aux
+caprices instables du sens individuel, était exposée à toutes les
+aventures. Déjà chancelante, ne trouvant plus rien où se prendre, elle
+allait dégénérer en un idéalisme de plus en plus imprécis, pour aboutir
+à cette négation: «Le christianisme n'est peut-être qu'une rêverie.»
+
+Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance des
+grandes disciplines intellectuelles de la science divine, de la vraie
+philosophie chrétienne, une des causes des erreurs de Renan, atténuant
+peut-être, dans une certaine mesure, sa responsabilité.]
+
+[Note 28: À Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest Psichari
+parmi les membres de la fraternité du Saint-Sacrement.]
+
+[Note 29: Lettre au P. Clérissac. Là-dessus la correspondance
+d'Ernest Psichari abonde en témoignages. Le jour de la Sainte-Trinité,
+fête particulièrement dominicaine, il écrivait: «J'ai prié avec plus
+d'ardeur que jamais pour l'Ordre auquel, vous le savez, appartient déjà
+tout mon coeur.»
+
+Et ailleurs: «Il est de toute certitude que je dois à l'intercession de
+saint Dominique ce renouvellement de mon âme que j'ai si bien senti,
+il y a quelques jours. Car il a coïncidé avec le moment où vous m'avez
+permis, pour mon éternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et de
+m'unir ainsi à vos prières.»
+
+Et enfin: «Je prie pour l'Ordre dont je désirerais tant être un jour le
+bien humble et bien indigne serviteur.»]
+
+[Note 30: Lettre inédite au P. Clérissac.--Chaque page du manuscrit
+du _Voyage du Centurion_ est surmontée de la croix dominicaine.]
+
+[Note 31: Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 32; Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 33: Lettre inédite au P. Clérissac (8 février 1914).]
+
+[Note 34: M. l'abbé Tournebise.]
+
+[Note 35: M. l'abbé Bailleul, vicaire à l'église de la
+Sainte-Trinité à Cherbourg.]
+
+[Note 36: Lettre inédite au P. Clérissac.]
+
+[Note 37: Maritain, _La Croix_, 19 novembre 1914.]
+
+[Note 38: Dans cette même lettre à sa mère, Ernest Psichari
+écrivait: «Mon commandement, si modeste qu'il soit, me donne les plus
+grandes satisfactions; j'ai autour de moi une bande de gaillards très
+fiers de marcher à l'ennemi et très décidés à se conduire en braves
+gens.»]
+
+[Note 39: Quelques mois auparavant, Psichari écrivait, en effet: «Il
+faut que la France fasse la guerre, si elle veut reprendre complètement
+sa place dans le monde.»]
+
+[Note 40: Près de Neufchâteau (Belgique).
+
+De ce combat du 22 août 1914, l'un des rares survivants, prisonnier en
+Allemagne, a fait le beau récit que l'on va lire: «Engagés, ce jour-là,
+avec les 1er et 2e marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment
+exploré par la cavalerie, lancés beaucoup trop en avant pour compter
+sur aucun secours, cernés dès les premières heures de la journée par un
+ennemi très supérieur en nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement
+notre vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, quelques-uns
+ont pu s'échapper, de l'artillerie personne. À sept heures du soir,
+après être restés douze heures sous un feu épouvantable, il ne restait
+plus qu'un charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
+étaient hors de service, après avoir consommé toutes les munitions, les
+chevaux étaient éventrés, la moitié du personnel était hors de
+combat. Les survivants, à la nuit, étaient faits prisonniers par les
+Allemands... Les hommes ont été d'une bravoure sans égale; pas un n'a
+bronché. Alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous, pas un n'a flanché:
+ils ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre.»]
+
+[Note 41: Nous possédons sur la mort d'Ernest Psichari plusieurs
+versions différentes, entre lesquelles il ne nous appartient pas de
+choisir. Le médecin-major B... la rapporte de manière assez différente:
+
+«Le soir du 22 août, écrit-il, vers six heures, j'étais en train de
+panser des blessés au poste de secours établi dans la première maison du
+village de Rossignol. Cette maison, isolée des autres, était au centre
+même des batteries.
+
+«Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant le 3e
+groupe. L'appel était si pressant, que je courus dans le couloir
+au-devant du capitaine; à ce moment un fantassin allemand que je vis
+agenouillé de l'autre côté de la route tira, blessant mortellement dans
+l'ambulance même le capitaine déjà blessé à la jambe. Or, mon infirmier
+(le canonnier Millot, de la 1re batterie) m'affirme qu'une ou deux
+minutes avant il venait de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre
+fils soutenant le capitaine: ils étaient entourés, à quelques mètres,
+par les Allemands qui, à ce moment, sur ce point, arrivaient presque
+jusqu'à nos pièces. Les munitions épuisées, les servants tués à leur
+poste, beaucoup de pièces s'étaient tues, c'était l'agonie dernière de
+notre beau régiment.
+
+«Psichari est tombé à la place même où mon infirmier venait de le voir.
+
+«À cet instant précis le poste de secours prenait feu; je dus mettre mes
+blessés à l'abri dans la cave: mais si je n'ai pu assister Psichari à
+ses derniers moments, je puis cependant vous donner la certitude
+qu'il n'a pas souffert et est mort dans la sérénité absolue de sa foi
+chrétienne.»
+
+Dans une autre lettre, M. le médecin-major B... revient sur la sérénité
+du jeune héros à cette minute suprême:
+
+«Mort le soir d'une défaite, Ernest Psichari n'a pas une minute
+désespéré de la victoire finale, la seule qui compte. Je n'ai pu
+recueillir de ses propres lèvres l'aveu de cet espoir certain: mais
+cette foi dans le succès final avec laquelle nous étions tous partis, je
+l'ai retrouvée le lendemain, intacte, chez tous nos blessés et, certes,
+ce n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises beaucoup
+plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui eût douté, alors que
+personne ne doutait. Rien n'est donc venu assombrir sa fin de soldat.
+Ceux qui l'ont vu plus tard ont été frappés du calme de ses traits;
+autour de ses mains était enroulé un chapelet»[f]
+
+[Note f: Citée par M. Maurice Barrés _(Écho de Paris_, 24
+décembre).]
+
+Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit:
+
+«Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que son capitaine.
+Nous avons passé un après-midi côte à côte. C'est lui qui commandait la
+pièce où je me trouvais. Le soir, à cinq heures, en voulant sauver la
+pièce, il a été fauché par les mitrailleuses.»
+
+Un autre de ses compagnons écrit:
+
+«Au moment de sa chute, Psichari était au pas de gymnastique et
+souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se précipita immédiatement pour
+le relever, mais déjà il avait cessé de vivre. Il avait été frappé d'une
+balle à la tempe.»
+
+Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de bataille, près de la
+route de Brévannes à Rossignol, aux côtés du capitaine Cherrier, de
+l'aspirant Thiébaut, de deux autres officiers et de vingt-cinq de ses
+canonniers. Tous ont reçu les honneurs militaires.]
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES
+
+MATIÈRES
+
+
+
+
+_Voici nos destinées..._
+
+_Parce qu'il savait déjà..._
+
+_Si l'Afrique avait été le lieu..._
+
+_Mais Dieu..._
+
+_Notes et Documents_
+
+
+
+
+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
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+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: La vie d'Ernest Psichari
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+Author: Henri Massis
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+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11046]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO Latin-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI ***
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+Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
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+<h1>LA VIE D'ERNEST PSICHARI</h1><br>
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+<h3>Par Henri Massis</h3>
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+<center>
+<img src="003a.png" alt="" style="width: 450px; height: 700px;">
+</center>
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+<p style="color: rgb(102, 51, 255);"><b>NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
+Les renvois numériques [1] à [41] réfèrent aux notes à la fin du livre.
+Les renvois alphabétiques [a] à [f], dans l'édition originale, étaient des renvois au bas de page. Dans ce texte, ces notes ont été placées à la fin du paragraphe ou le renvoi apparait.</b></p>
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+<p>JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.&mdash;QUE FAIT-IL?
+&mdash;IL EST PAR TERRE LES BRAS EN CROIX, AVEC LE
+COEUR ARRACHÉ ET SA FIGURE EST COMME CELLE
+D'UN ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU
+DE SAINT DOMINIQUE.&mdash;TU VOIS SON CORPS,
+MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?&mdash;SAINT
+DOMINIQUE L'ENVELOPPE DANS SON GRAND MANTEAU
+AVEC LES AUTRES TONDUS.&mdash;PAUL CLAUDEL.</p>
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+
+<p>Voici nos destinées et voici notre chef.
+Cette vie, soudain rompue dans sa
+course rapide et dont la plénitude
+incomparable semble vouloir restreindre la
+brièveté tragique, ce n'est point seulement la
+biographie d'un jeune homme qui chercha ses
+modèles parmi les héros et les saints, c'est
+l'histoire exemplaire de notre âge, c'est,
+fraternellement soufferte, partagée, vécue, la
+Passion de toute une jeunesse, avec elle accomplie
+dans le sang de la plus belle mort.</p>
+
+<p>De sa génération, Ernest Psichari connut toutes les
+fièvres, tous les troubles, puis les espérances, le fier
+redressement, la mission. Il prit sa part de ce sombre
+tourment et de cette volonté grandiose: il voulut
+tout éprouver en son coeur. Mais ce coeur était si
+sérieux et si brûlé de flamme qu'il jetait sa lumière
+sur nos destins: il nous éclairait en se consumant.
+C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours
+en avance sur ses compagnons, Psichari
+courait pour montrer la voie: et certains ne
+comprirent qu'en mourant avec lui vers quel
+terme glorieux il les voulait mener.</p>
+
+<p>Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat
+d'âme, mais ce combat était celui-là même qui se
+livrait dans l'âme de toute une race. Retracer son
+histoire qui est la préfiguration de la nôtre, c'est
+prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables
+vies qui se sont sacrifiées pour la France
+et pour Dieu.</p>
+
+<p>Il fut notre modèle: il continuera de nous
+enseigner et de nous secourir. Ce jeune homme
+ivre de sacrifice, la France chrétienne peut l'invoquer
+dans ses prières: il n'a vécu que pour elle,
+il lui avait voué son esprit et son coeur; il lui a
+donné sa chair juvénile. Ce héros grave et tendre,
+qui vit dans la Lumière qu'il avait douloureusement
+désirée, ne cessera point de nous être fraternel.</p>
+
+<p>On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos
+aînés, quand on vit le petit-fils de Renan, le fils
+de Jean Psichari<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, abandonner ses cours de Sorbonne
+pour élire la carrière des armes, mener une
+action française dans la brousse africaine, exalter
+par ses livres et par ses gestes les vertus de la
+guerre. Dès l'abord, certains lettrés ne trouvèrent
+dans cet enthousiasme qu'une manière de dilettantisme,
+le dégoût d'une intelligence gorgée de paradoxes
+audacieux et qui jouissait de l'extrême
+barbarie comme d'autres de l'extrême civilisation.
+Sous la prose fluide, chantante et harmonieuse de
+<i>Terres de Soleil et de Sommeil</i> (1908) où ce
+«revenant nouveau venu» célébrait la vie fruste
+et primitive du désert, ils ne voulurent entendre
+qu'un écho de l'enchanteur: ils s'y plurent comme
+à un «mystérieux recommencement».</p>
+
+<p>Elle était pourtant bien opposante, la volonté
+de ce jeune soldat, et l'<i>Appel des Armes</i> (1912)
+le signifia avec violence. Ce qu'il voulait de toute
+son énergie tendue, c'était <i>prendre contre son père
+le parti de ses pères</i>,&mdash;formule saisissante où se
+résume l'accablante obligation de notre jeunesse.
+Et déjà il pensait: «Une, deux générations peuvent
+oublier la Loi, se rendre coupables de tous
+les abandons, de toutes les ingratitudes. Mais il
+faut bien, à l'heure marquée, que la chaîne soit
+reprise et que la petite lampe vacillante brille de
+nouveau dans la maison<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.»</p>
+
+<p>Cette heure lui semblait être venue. Comme
+tous ceux de son âge, Psichari en avait la certitude:
+«Notre génération, nous écrivait-il, notre
+génération&mdash;celle de ceux qui ont commencé
+leur vie d'homme avec le siècle&mdash;est importante.
+C'est en elle que sont venus tous les espoirs, et
+nous le savons. C'est d'elle que dépend le salut
+de la France, donc celui du monde et de la civilisation.
+Tout se joue sur nos têtes. Il me semble
+que les jeunes sentent obscurément qu'ils verront
+de grandes choses, que de grandes choses se feront
+par eux. Ils ne seront pas des amateurs ni des
+sceptiques. Ils ne seront pas des touristes à travers
+la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.» Et parce
+qu'il prenait une conscience nette de l'événement
+qui dominerait nos vies, nous trouvions à méditer
+sur l'aventure de cet officier, fils d'intellectuels.
+Ne nous avait-il pas déjà donné sujet de l'envier,
+ce soldat au grand coeur qui réalisait tout ce
+que nous souhaitions de posséder: goût de l'action,
+désir du rêve... Et dans cette lente reprise
+de nous-mêmes que nous accomplissions, nous
+exaltions cette vie déjà si pleine, si riche de témoignages,
+qui nous faisait oublier la laideur et les
+misères où nous nous agitions, pour nous découvrir
+les vertus qui seules donnent du prix à l'existence.
+Lorsque Psichari nous revenait des continents
+perdus, les yeux lavés par les horizons libres de
+l'Afrique, c'est à ce solitaire que nous demandions
+le mot de nos destinées, c'est lui que nous interrogions
+sur nous-mêmes, c'est de cet exilé que nous
+attendions les paroles qui élèvent et qui fortifient.
+C'est ainsi qu'il nous avait restitué le sens des
+vertus et de la gloire des armes<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Nous devions à
+son exemple une certaine tension de l'âme qui
+nous avait aidés à rejeter les piperies d'un enseignement
+meurtrier. Mais, sous cette fièvre de
+l'action, nous sentions que se débattait une plus
+grande misère, ce mal inconnu qui nous laissait
+désemparés devant la vie, ce désir éperdu que la
+vérité et la pureté ne fussent point que de vains
+mots.</p>
+
+<p>N'était-il pas notre frère, celui-là qui se montre,
+à vingt ans,«sans défense contre le mal, sans protection
+contre les sophismes, errant sans conviction
+dans les jardins empoisonnés du vice, mais en
+malade et poursuivi par d'obscurs remords, chargé
+de l'affreuse dérision d'une vie engagée dans le
+désordre des sentiments et des pensées». Quelle
+mystérieuse préférence nous faisait lever les yeux
+sur ce jeune homme qui suivait pourtant une route
+oblique? Celui qui avait une fois rencontré son
+regard, «ce regard pur, allant droit devant soi,
+ce regard de toute clarté», celui-là découvrait
+qu'Ernest Psichari avait une âme et qu'il «était
+né pour croire et pour espérer, qu'il avait une âme
+qui n'était pas faite pour le doute, ni pour le blasphème,
+ni pour la colère». Nous sentions qu'il ne
+se plaisait point comme tant d'autres à son mal.
+Il ne disait point: «Je suis perverti, mais qu'y
+faire?» Tout était en lui d'une telle ardeur, d'une
+telle violence droite, qu'un jour viendrait où cette
+passion se porterait vers l'unique objet de toute
+recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse
+et la candeur avec une pareille exigence, avec un
+semblable emportement. Nous devinions dans
+quelles erreurs sa jeunesse avait séjourné,
+mais tout nous avertissait qu'il n'était
+pas fait pour le sacrilège:
+chaque étape était
+utile à son
+coeur.</p>
+
+
+<p>LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PÉNITENCE
+SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS LE
+DÉSERT.&mdash;BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE
+ET JE PARLERAI A SON COEUR&mdash;OSÉE, II, 14.</p>
+
+
+<p>Parce qu'il savait déjà que «de grandes
+choses se font par l'Afrique, qu'il pouvait
+tout exiger d'elle et tout par elle exiger
+de lui», Ernest Psichari partit pour la Mauritanie
+au début de 1910. C'est sur les routes
+du désert où, jadis, fuyant les tristesses du monde,
+il avait versé son sang le meilleur d'adolescent
+qu'il retournait pour monter, cette fois, vers de
+plus pures grandeurs<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+
+<p>Notre imagination, séduite par tant d'héroïsme
+juvénile et par cette grâce belliqueuse, le suivait à
+travers les larges horizons de l'Adrar. Il nous
+écrivait: «C'est un des derniers pays où l'on
+fasse encore oeuvre de soldat, où l'on vive militairement....
+C'est une terre toute chaude encore
+du sang français.» Et nous apprenions qu'au sud
+de Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec
+ses méharistes, glorieusement capturé une bande
+de dissidents maures<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Mais bien peu eussent
+deviné que c'était poussé par un obscur désir de
+pardon, pour remonter à sa source, pour se racheter
+de bien des misères, pour retrouver la vérité
+non possédée, mais désirée, qu'il s'était enfoncé
+dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action
+intense de ce héros n'était qu'une manière de
+«vie purgative» que Dieu imposait à une âme
+qu'il s'était réservée.</p>
+
+<p>A l'exemple des Saints, voici un homme qui
+fuit le tumulte des hommes pour devenir attentif
+à son âme. La nature saharienne extrêmement
+épurée, débarrassée de toute surcharge, vêtue de
+recueillement et de silence, va agir en quelque
+sorte sur lui à la façon d'un cloître. Ici les facilités,
+les expédients, toutes les complaisances du
+monde ne jouent plus, mais répugnent et déçoivent.
+Seul dans le grand vent des plaines, au
+bout de la terre, au bout de la vie, «là où les
+soucis sont hauts, là où l'on marche tout auprès
+de l'éternité», il va apprendre un autre langage.
+C'est que là, suivant les paroles du Docteur, «on
+apprend à dire non, à dire je ne puis plus, à payer
+le monde de négatives sèches et vigoureuses. On
+ne veut plus plaire, on se déplaît à soi-même...»
+L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa
+présence, pour lui dire du fond de son coeur:
+«Seul et invisible témoin de mes sanglots et de
+mes regrets, ah! écoutez la voix de mes larmes.»
+De ce combat spirituel, «aussi brutal que la
+bataille d'hommes», et qui se joua parmi ses
+risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari
+nous a laissé le récit dans ce <i>Voyage du Centurion</i>
+qu'on vient pieusement de nous découvrir<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.
+Ce livre, marqué de l'inspiration divine et dont la
+rédaction «n'aura été qu'une longue prière» indéfiniment
+reprise, c'est lui qu'il nous faut interroger
+<a id="footnotetaga" name="footnotetaga"></a>
+<a href="#footnotea"><sup>a</sup></a>
+pour connaître les longues préparations de l'oeuvre
+de Dieu dans un coeur qu'il devait bientôt habiter.
+De l'aveu d'Ernest Psichari lui-même, le
+<i>Voyage du Centurion</i> prétend montrer comment
+la Grâce, dans la vie frugale et saine des brousses
+sahariennes, prépare ses propres voies. «Le désert,
+écrivait-il à M. Trogan, le désert est une terre
+bénie. Notre-Seigneur y est allé; des centaines de
+religieux y ont conquis la sainteté. Je voudrais
+dire que les Thébaïdes existent encore et qu'il ne
+manque que d'âmes attentives pour y recueillir la
+voix de Dieu.&mdash;Ces études, écrites pour la
+plupart en Mauritanie, ont, à défaut d'autorité
+doctrinale, la sincérité d'une confession. Ce sont
+simplement les pensées d'un homme qui, pendant de
+longues années, a passionnément cherché la Vérité
+et qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres
+instants de bonne volonté, de la retrouver<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>».</p>
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnotea" name="footnotea"></a><b>Note a:</b><a href="#footnotetaga"> (retour) </a> Nous le suivrons continûment et, pour
+retracer cette préparation intérieure de la vie
+chrétienne d'Ernest Psichari, nous ne ferons
+guère que le citer et le paraphraser.</p>
+
+<p class="ANOTE">E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique
+par un scrupule de véracité. Il pensait qu'il est impossible de percevoir
+et de noter, avec leur exacte valeur, tous les détails de
+l'action divine qui prépare et accomplit une conversion; et, par un
+scrupule d'humilité, il lui répugnait de parler de lui-même.</p>
+
+<p class="ANOTE">Mais s'il convenait à E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est,
+au contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaître son
+âme et ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa
+vie, il continue après sa mort l'oeuvre d'apostolat à quoi il s'était
+voué.</p>
+
+<p>Mais une chose, dès l'abord, nous frappe dans
+la confession de ce soldat qui, «sous le double
+airain de la solitude et du silence», marche avec
+confiance vers son but, c'est qu'avant de songer à
+son propre salut, avant de s'apitoyer sur sa misère,
+avant de prier pour lui-même, c'est pour la
+France qu'il prie, pour la France abandonnée et
+douloureuse. C'est pour elle que son âme débordante
+de charité demande grâce, c'est pour la
+servir plus fidèlement qu'il appelle cette foi dont
+elle est d'élection le royaume, c'est pour remplir
+plus exactement son mandat qu'il veut l'ordre de
+l'Église, cette Église qu'on voit penchée sur la
+France tout au long de son histoire.</p>
+
+<p>Un jour qu'il était de passage à Port-Étienne,
+Psichari avait montré à un de ses compagnons&mdash;un
+jeune guerrier de l'Adrar&mdash;la magnifique
+installation de télégraphie sans fil, si inattendue
+dans ce pauvre bled saharien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense
+moteur qui ronflait, les Maures sont fous de vouloir
+résister à des gens aussi riches et aussi puissants
+que les Français.</p>
+
+<p>Le Maure resta un moment silencieux, puis
+répondit gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous autres Français, vous avez le
+Royaume de la Terre, mais nous, Maures, nous
+avons le Royaume du Ciel<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.»</p>
+
+<p>«Voilà une idée que les Maures ne devraient
+pas avoir, écrivait alors Psichari à Mgr Jalabert,
+et c'est un peu nous qui la leur avons donnée.»
+Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la
+construction de la cathédrale de Dakar<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>:</p>
+
+<p><i>«Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec
+les Musulmans d'Afrique, je me suis rendu
+compte de la folie de certains modernes qui
+veulent séparer la race française et la religion
+qui l'a faite ce qu'elle est et d'où vient toute sa
+grandeur. Auprès de gens aussi portés à la
+méditation métaphysique que les Musulmans du
+Sahara, cette erreur peut avoir de funestes
+conséquences. J'en ai acquis la conviction. Nous
+ne paraîtrons grands auprès d'eux qu'autant
+qu'ils connaîtront la grandeur de notre religion.
+Nous ne nous imposerons à eux qu'autant que
+la puissance de notre foi s'imposera à leur regard.
+Certes, nous n'avons plus des âmes de croisés et
+ce n'est pas à la pensée d'aller combattre
+l'Infidèle qu'un officier désigné pour le Tchad
+ou l'Adrar va se réjouir. Pourtant j'ai vu des
+camarades qui, dans leurs conversations avec les
+Maures, souriaient des choses divines et faisaient
+profession d'athéisme. Ils ne se rendaient pas
+compte de combien ils faisaient reculer notre
+cause et combien, en abaissant leur religion, ils
+abaissaient leur race même. Car, pour le Maure,
+France et Chrétienté ne font qu'un. Ne nous
+appellent-ils pas «Nazaréens» plus volontiers
+que «Français»? Et c'est une chose étrange
+que ce soit eux qui viennent sur ce point nous
+éclairer nous-mêmes et nous donner une leçon.»</i></p>
+
+<p>C'est qu'à ce vrai soldat, rien ne paraît beau
+que la fidélité. Et une pensée de très loin vient à
+lui: «Pourquoi donc, s'il est un soldat de fidélité,
+pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant
+de reniements dont il est coupable? Pourquoi, s'il
+déteste le progrès infidèle, rejette-t-il Rome qui
+est la pierre de toute fidélité? Et s'il regarde
+l'épée immuable avec amour, pourquoi donc
+détourne-t-il les yeux de l'immuable Croix? Si
+absurde est cette infidélité, s'avouait-il à lui-même,
+que «je n'ose même la confesser devant les Maures
+et je leur dis: «Nous croyons!...» Ah! oui, ma
+lâcheté devant eux me fait comprendre combien,
+malgré moi et à mon insu, Jésus me lie!»</p>
+
+<p>Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter
+avec ses armes que les bienfaits d'une race
+matériellement puissante. La France n'avait point
+que des routes à frayer, des camps à bâtir, des
+villes à construire dans ces terres mauritaniennes
+où elle essayait de s'installer par la force. Elle
+portait avec elle une âme, un principe spirituel et
+cela même qui fait son éternité. Pour lui, il n'en
+doutait point. Aussi bien «il avait la certitude de
+n'être pas le véritable héritier de cette dignité
+française qu'il savait désormais être surtout une
+dignité chrétienne». Il se rendait maintenant
+compte qu'«il ne pouvait en aucune façon parler
+pour la France dont il portait le nom jusqu'aux
+extrémités de la terre». «Heureux, s'écrie-t-il,
+ceux qui n'ont pas la charge d'être les envoyés de
+toute une nation! Heureux ceux qui ne portent
+pas le poids d'une patrie sur leurs épaules! Lui,
+il ne connaîtra pas de repos qu'il n'ait retrouvé le
+visage de la terre natale et la signification de son
+nom béni.»</p>
+
+<p>Ainsi peut-on dire que la France déposa dans
+cette âme le premier désir de Dieu. La première
+prière qui monta sur la bouche de son serviteur,
+c'est elle qui l'a suscitée. Ce n'est que plus tard
+que le problème du salut individuel se posa pour
+cet homme d'action. La première fois que Psichari
+pense à Dieu, c'est en pensant à l'armée. Pour
+l'instant il se dit: «Si je sers loyalement l'Eglise
+et sa fille aînée la France, n'aurai-je pas fait tout
+mon devoir? Vis-à-vis de l'Église, l'indifférence
+n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi
+est contre moi. Et je prends parti de toute mon
+âme<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.»</p>
+
+<p>Voilà où en était Ernest Psichari au début de
+1911. Tout en désirant la lumière surnaturelle de
+la Grâce, tout en la demandant de toutes ses
+forces, il était loin encore de la vie et de la vérité
+chrétiennes <a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. C'est à peu près l'état d'âme que
+traduisent quelques pages de l'<i>Appel des armes</i>
+qu'il terminait alors, et qu'une critique trop
+pressée de conclure devait prendre pour un
+témoignage décisif <a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. Son oeil n'était pas
+encore assez fort pour se tourner au dedans de
+lui-même: il n'allait que plus tard parvenir à son
+coeur et il lui fallait attendre et souffrir pour
+connaître la gloire de Celui qui de Sa Main
+sanglante devait venir le chercher pour le conduire
+vers elle.</p>
+
+<p>En France, Ernest Psichari avait laissé un
+ami qui, lui aussi, avait dès l'abord cherché son
+âme dans la vanité de la pensée humaine, mais à
+qui la vérité, un jour, s'était donnée par la Grâce.
+Et cette voix fraternelle venait le presser dans sa
+solitude: «Nous avons prié pour toi du haut de
+la sainte montagne (la Salette). Il me semble
+qu'elle pleure sur toi, cette Vierge si belle, et
+qu'elle te veut. Ne l'écouteras-tu point?»</p>
+
+<p>Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La
+vérité, il la voulait avec violence. Saisi par la noble
+ivresse de l'intelligence, il demandait, d'abord,
+«que Jésus-Christ fût vraiment le Verbe incarné,
+que l'Église fût de toute certitude la gardienne
+infaillible de la Vérité, que Marie fût en toute
+réalité la Reine du Ciel». L'impatience de
+connaître grandissait en lui. Il apercevait bien le
+bel équilibre de la raison chrétienne, mais le secret
+des choses essentielles demeurait toujours étranger
+à son coeur. Et il confiait à l'ami qui le secourait
+de ses prières l'incertitude où il se désolait. Dès
+l'abord, il s'empressait de reconnaître:</p>
+
+<p><i>Tout essai de libération du catholicisme est
+une absurdité, puisque, bon gré, mal gré, nous
+sommes chrétiens, et une méchanceté, puisque
+tout ce que nous avons de beau et de grand en
+nos coeurs nous vient du catholicisme. Nous
+n'effacerons pas vingt siècles d'histoire, précédés
+de toute une éternité; et comme la science a été
+fondée par des croyants, notre morale, en ce
+qu'elle a de noble et d'élevé, vient aussi de cette
+grande et unique source du christianisme, de
+l'abandon duquel découle la fausse morale,
+comme aussi la fausse science.</i></p>
+
+<p>Mais aussitôt il ajoutait:</p>
+
+<p><i>Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si
+je puis dire cette chose absurde, un catholique
+sans la foi. Je pensais à moi et assez tristement
+en lisant cette belle page<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup>14:</sup></a> «Il semble qu'en
+ce temps la vérité soit trop forte pour les âmes...»
+et je me demandais si tu pouvais bien me tenir
+rigueur de mon impiété. Il me semble pourtant
+que je déteste les gens que tu détestes et que
+j'aime ceux que tu aimes et que je ne diffère guère
+de toi qu'en ce que la grâce ne m'a pas touché.
+La grâce! Voilà le mystère des mystères. Tu
+vas me dire de ne pas tomber dans l'erreur
+janséniste et que l'homme est libre et qu'il peut
+par ses oeuvres sinon forcer, du moins provoquer
+la grâce (je ne sais pas si je dis bien). Mais non,
+je sens qu'arrivé au tournant où je suis, il n'y a
+plus rien à faire qu'à, attendre. «Abêtissez-Vous»,
+me dit Pascal, mais c'est impossible: on ne
+peut pas plus s'abêtir que se donner de l'intelligence.
+Vais-je lire, apprendre? Mais les
+disciples d'Emmaüs n'ont pas cru après l'enseignement
+du Christ.</i> «Deum quem in Scripturae Sanctae
+expositione non cognoverant, in panis fractione
+cognoscunt», <i>dit saint Grégoire, dans une phrase
+qui me fait rêver infiniment. Et nullement semblable
+à l'aveugle qui ne demande pas la guérison,
+j'appelle à grands cris le Dieu qui ne veut pas
+venir<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>...</i></p>
+
+<p>Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle
+méprise la négation et le doute: elle se fait humble
+devant la vérité; elle participe déjà de sa tranquille
+harmonie et de sa juste mesure. Elle se
+connaît et elle connaît Dieu, et cela devant que
+la grâce ait purifié son coeur. Mais il fallait qu'il
+se brisât par le dedans, ce coeur, pour que le
+saint amour y fût attiré. Quoi de plus touchant
+que l'humble soumission de cet esprit? Et Dieu
+pouvait-il tarder à marquer du signe de son élection
+celui que ses seules forces naturelles poussaient
+à l'aimer d'un tel désir?</p>
+
+<p>Son âme déjà avait gagné de la confiance, de
+l'abandon. Plus tard, évoquant ce passé, il
+dira <a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>: «Alors je ne croyais à rien, je vivais
+comme un païen et pourtant je sentais l'irrésistible
+invasion de la Grâce. Je n'avais pas la foi,
+mais je savais que je l'aurais.» Car Ernest Psichari
+avait, dès lors, entrevu la loi de son progrès intérieur
+et les exigences de Dieu lui étaient claires.
+De toutes ses forces, il aspirait à la perfection.
+A cette heure, il le savait: il y a une hiérarchie
+entre les âmes. «Et d'abord il y a des pensées
+viles pour les coeurs mauvais. Et puis il y a des
+pensées belles mais faciles, il y a de pauvres, de
+misérables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
+qui ignorent profondément le mal, mais ne se
+nourrissent que de vertus ordinaires.» Et ce
+soldat, consumé dans le tourment de Dieu, levant
+les yeux vers le ciel, s'écriait du fond de ses
+ténèbres: «Quels sont ceux-ci qui s'avancent
+portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
+flambeaux? Ce sont les héroïques, les affamés de
+la vertu, les assoiffés de la justice! Certes ils se
+sont gardés des chutes grossières. Mais ils jugent
+que c'est peu. Ils veulent cette pureté essentielle
+qui est l'entrée dans l'intelligence supérieure.
+Car tout est lié dans le système intérieur de
+l'homme et la lumière profonde de ce qui est vrai
+manquera toujours à qui ne se sera point fait un
+coeur de cristal.»</p>
+
+<p>Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission
+que Dieu lui réservait, celui qui souffrant encore
+du «mal horrible de la terre», désirait de monter à
+Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait
+pour modèles de vie que les plus purs, que les
+plus héroïques, comme élu, pressé, désigné
+mystérieusement pour les suivre? Écoutez l'appel
+de ce coeur pressé par ses sanglots:</p>
+
+<p>«Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par delà les
+dernières lumières de l'horizon, toutes les âmes
+des apôtres, des vierges et des martyrs, avec
+l'innombrable armée des Témoins et des Confesseurs.
+Tous me font violence, m'enlèvent par la
+force vers le Ciel supérieur, et je veux de tout
+mon coeur leur pureté, je veux leur humilité, je
+veux la chasteté qui les ceint et la piété qui les
+couronne, je veux leur grâce et leur force. Je ne
+m'arrêterai pas...»</p>
+
+<p>Et devant cette effusion si brûlante, devant ce
+désir avide de la possession divine, nous nous
+demandons comme il se le demandait à lui-même:
+«N'est-il pas chrétien en quelque manière, cet
+homme qui désire un certain rejaillissement de
+l'âme en lui, qui a soif de la vertu surnaturelle,
+qui désire de vivre avec les anges et non plus avec
+les bêtes, qui a la volonté de s'élever, de se spiritualiser
+sans cesse et dont le coeur est si vaste
+qu'il déborde les limites de la terre... Et n'appartient-il
+pas déjà au Ciel celui qui en a la mystérieuse
+préférence?»</p>
+
+<p>Pourtant les mots de la libération n'avaient
+pas encore retenti. A ce cri pathétique dont le
+silence du désert avait été brisé: «O mon Dieu,
+daignez voir cette misère et cette confidence.
+Ayez pitié de l'homme qui est malade depuis
+trente ans», nulle voix n'avait répondu. Et le
+séjour en Mauritanie s'achevait: Psichari allait
+rentrer en France sans connaître le riche plaisir de
+la vérité et de sa possession. C'est seulement
+sur la terre de ses ancêtres que
+les paroles de rémission
+devaient être
+prononcées.</p>
+
+
+<p>SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS
+ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA MAISON,
+IL EST PIRE QU'UN INFIDÈLE&mdash;SAINT PAUL</p>
+
+
+<p>Si l'Afrique avait été le lieu de sa purification
+et de son attente, Paris réservait
+à ce soldat d'autres tribulations, par
+lesquelles Dieu l'éprouverait de définitive façon et
+lui ferait payer les grâces dont il voulait le combler<a id="footnotetagb" name="footnotetagb"></a>
+<a href="#footnoteb"><sup>b</sup></a>.
+Quand nous revîmes Psichari, à la fin de
+décembre 1912, il nous confia son angoisse,
+celle-là même dont notre âme était justement
+tourmentée. Après trois années de séparation,
+nos coeurs fraternels se retrouvaient, travaillés
+d'une pareille souffrance. Nous faisions à la vie
+la même interrogation pressante, décisive, et nous
+nous refusions à ce que notre destinée n'eût
+aucun sens. Nous ne pouvions nous passer d'un
+absolu moral. Nous avions éprouvé la vanité des
+doctrines et des belles idées que nos professeurs
+nous avaient servies à profusion. «Nous cherchions
+un maître, un maître de vérité», et pour
+cela, nous étions prêts à changer nos existences,
+mais non pas pour un système quel qu'il fût ...
+Par quelle correspondance vraiment divine, ce
+jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout frémissant
+d'action et revêtu de gloire guerrière, nous
+confiait-il ce même besoin que nous renoncions à
+satisfaire dans la raison dépravée des modernes?
+Tous les deux, sans confesser la foi catholique,
+nous apercevions déjà, dans la beauté de l'Église,
+l'éclat de la beauté éternelle. Nous savions qu'il
+n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude,
+que rien, dans la vaste et charnelle futilité
+du temps présent, ne nous la procurerait. Nous
+savions que l'Église seule était capable de nous
+refaire. Notre intelligence n'avait rien à opposer à
+ses dogmes, bien plus, nous étions persuadés que
+là seulement était la vérité. Nous savions tout cela
+et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
+indécis devant le seuil de la maison de Dieu,
+nous hésitions devant l'affirmation qui est la gloire
+de l'Église. Et tous deux, nous nous déclarions,
+cette chose dérisoire, des catholiques sans la grâce.
+Tel est l'aveu qu'au début de 1913, Ernest
+Psichari faisait anxieusement à l'ami qui, plus
+avancé que nous-mêmes dans la foi et dans la
+vraie science, l'avait assisté par la prière et qui
+allait le presser, dans cet instant décisif, de se
+laisser informer «par l'esprit ecclésiastique, qui est
+le Saint-Esprit».</p>
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnoteb" name="footnoteb"></a><b>Note b:</b><a href="#footnotetagb"> (retour) </a> Ici, nous cessons de suivre le <i>Voyage du Centurion</i>,
+qui, riche
+d'éclaircissements sur la préparation de la conversion d'Ernest Psichari,
+s'arrête au seuil de cette étape décisive, et nous reprenons nos souvenirs
+personnels, aidé de sa correspondance inédite.</p>
+
+<p>Nous avons vu, par ses méditations africaines,
+à quelle haute ferveur Ernest Psichari avait déjà
+pu s'élever, et de quelle charité sa contemplation
+était empreinte. Maintenant, il lui fallait s'établir
+dans les régions de la prière, accomplir les actes
+qui engagent et qui libèrent.</p>
+
+<p>Nous voici au point culminant de ce débat où
+l'enjeu est une âme. Moment unique dont tout le
+passé ne fut que la préparation secrète et où va
+naître un homme nouveau qui portera témoignage
+pour ses ancêtres et pour lui-même de la fidélité
+reconquise. Dans la dureté du temps présent,
+parmi les oublis, les reniements et les blasphèmes,
+dans la plus grande détresse des foyers, la voix du
+Seigneur à nouveau se fait entendre: «Race
+incrédule et dépravée, amenez ici votre fils!»
+Paroles d'indignation légitime dont cet enfant
+meurtri ne sait comprendre que la tendresse incomparable ...
+Prodige de la charité qui doucement le
+ramène vers la maison de son âme ...</p>
+
+<p>Dès l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une
+grande consolation d'apprendre qu'il n'était pas
+exclu de l'Eglise depuis sa naissance et que le
+baptême de rite grec qu'il avait reçu était valable.</p>
+
+<p>Mais il se préoccupait de l'impression que sa
+conversion éventuelle pourrait causer à sa mère.
+Que de troubles, que d'incertitudes, que d'hésitations
+encore à l'aube d'une journée qui allait être
+si belle! Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:</p>
+
+<p><i>Il me semble</i>, écrit-il au confident de son âme,
+<i>il me semble impossible que je continue bien
+longtemps encore à regarder cette adorable
+pensée chrétienne en étranger, et je me dis
+qu'après avoir été aussi délaissé et avoir été
+privé de tant de sacrements, il ne faut pas
+s'étonner que la pente soit si dure à monter...
+Ce qui me désespère, c'est cette vie de Paris
+où le recueillement est impossible. J'étais infiniment
+plus près du but en Mauritanie. Mais quel
+malheur si je repartais là-bas, sans savoir les
+prières qui m'ont tant manqué pendant ces dernières
+années. Je crois que si j'étais dans le désert
+en ce moment mon ignorance me serait positivement
+insupportable. Et c'est ce qui fait que j'ai
+tant de hâte de voir enfin la vraie Lumière.
+Mes lectures <a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> sont fiévreuses, désordonnées
+et je n'en tire pas tout le prix que je devrais.
+Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
+voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant
+davantage. Je sais bien maintenant que la prière
+est ce qu'il y a de mieux, puisque je la commence
+toujours sans goût et que je ne manque jamais
+de l'achever dans la joie et la sérénité. Quelle
+lointaine puissance ont donc ces mots pour agir
+ainsi sur le coeur le plus dur et le plus
+fermé<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>?</i></p>
+
+<p>Dieu, qui est «la nourriture des grands», n'allait
+plus longtemps se refuser à ce coeur affamé. La
+grâce allait achever sur la terre de France
+l'oeuvre qu'elle avait commencée et menée si loin
+dans le désert, ne faisant intervenir qu'au dernier
+moment,&mdash;une fois la préparation du coeur
+terminée par Dieu seul,&mdash;des instruments
+humains. Psichari n'avait plus qu'à demander à
+être reçu dans l'Eglise. Sur ces heures décisives,
+nous possédons un document unique, le journal où
+une amie fraternelle prit soin de noter les principaux
+moments de la conversion d'Ernest Psichari. C'est
+ici le témoignage le plus direct: penchons-nous
+sur ces feuillets débordants de piété et d'amour.</p>
+
+<p>18 janvier 1913.&mdash;<i>J... voit Ernest: il a le
+langage d'un chrétien.</i></p>
+
+<p>21.&mdash;<i>J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il
+demanderait peut-être bientôt à voir un prêtre.</i></p>
+
+<p>23.&mdash;<i>Visite d'Ernest: il nous paraît
+troublé. Dimanche, il doit aller à la messe avec
+J... à la cathédrale<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>; il se fait expliquer la
+lecture de la messe.</i></p>
+
+<p>Dimanche 26.&mdash;<i>Ernest et J... vont ensemble
+à la grand'messe; ils reviennent grandement
+émus tous deux. Ernest dit à J... qu'à l'Église
+il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admiré
+son aisance et sa piété. Il dit aussi: «La confession,
+c'est un peu difficile, et surtout... le ferme
+propos.» Déjà, il prie beaucoup et surtout la
+sainte Vierge. Il est visible que c'est la foi de
+son baptême qui se réveille et agit. Spontanément,
+il se décide à aller tous les dimanches à la
+grand'messe. Le Père Clérissac<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup>20</sup></a> doit arriver
+dans huit jours.</i></p>
+
+<p>Dimanche 2 février.&mdash;<i>Ernest et J... assistent
+à la messe rue d'Ulm. Ernest est absorbé, peu
+communicatif. J... revient inquiet.</i></p>
+
+<p>3 février.&mdash;<i>J... arrive avec Ernest vers
+11 heures. Le Père Clérissac vers midi. Nous
+sentons qu'ils se plaisent et se conviennent.
+Ernest est si simple, si franc, devant le Père...
+Déjeuner plein d'émotion. Après le déjeuner, le
+Père emmène Ernest au parc. Leur absence
+dure deux heures pendant lesquelles nous ne
+cessons de prier. Tout va se décider. Enfin ils
+reviennent; et le Père nous expose le programme
+arrêté qui nous remplit de joie: demain confession,
+puis confirmation, le plus tôt possible, et dimanche
+première communion; puis pèlerinage d'action
+de grâces à Chartres.</i></p>
+
+<p><i>Ernest a absolument conquis le Père qui n'a
+trouvé en lui aucune résistance, «une âme sans
+un pli, toute pleine de foi.»</i></p>
+
+<p>Mardi 4 février.&mdash;<i>Le Père et Ernest arrivent
+vers 4 heures. Notre petite chapelle est toute
+parée; les cierges sont allumés, deux beaux
+cierges intacts, bénis dimanche.
+Agenouillé devant la statue de Notre-Dame
+de la Salette, d'une voix forte&mdash;quoique très
+ému&mdash;Ernest Psichari lit la profession de foi
+de Pie IV et celle de Pie X. Le Père est
+debout, comme un témoin devant Dieu. J ... et
+moi écoutons à genoux, tremblants d'émotion.
+Après cette lecture, nous sortons et la confession
+commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons
+de prier.</i></p>
+
+<p><i>Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest
+tout transformé, rayonnant de joie. C'est une
+heure de béatitude pour tous.&mdash;«Vous voyez,
+nous dit le Père, un homme tout à Dieu»... Et
+qui est heureux, disons-nous. «Oh! oui, je suis
+heureux,» s'écrie Ernest, et il n'est pas difficile
+de le croire.&mdash;On sent déjà entre le Père et
+Ernest une amitié tendre et profonde, sur laquelle
+Ernest s'appuie avec joie.</i></p>
+
+<p><i>Après le départ d'Ernest, le Père nous dit
+son admiration pour la bonté de Dieu, sa joie de
+la réparation qui lui est faite, son amour pour
+cette âme qui n'a pas résisté à Dieu qui est toute
+loyale et simple.</i></p>
+
+<p>Mercredi des Cendres, 5 février.&mdash;<i>Le Père
+avec Ernest assistent à la bénédiction des Cendres
+à la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr Gibier
+et fixent au samedi 8 février la date de la
+confirmation. Ernest a un air touchant, heureux,
+tout pénétré de la pensée de Dieu.</i></p>
+
+<p>Jeudi 6 février.&mdash;<i>Nous voyons Ernest avec
+le Père. Ernest sent déjà qu'on le dira subjugué,
+suggestionné par quelqu'un. Cela lui paraît bien
+vil. «Je sentais toujours, dit-il, que si je venais
+à la foi, ce serait par une action surnaturelle;
+et comment une influence quelconque pourrait-elle
+vous faire croire les dogmes catholiques et
+procurer cette illumination?»</i></p>
+
+<p><i>Ernest doit prendre le nom de Paul à la
+confirmation, en réparation des outrages de
+Renan à saint Paul</i>.</p>
+
+<p>Mardi 7 février.&mdash;<i>Le Père a vu Ernest à
+Paris. Ernest le ravit par sa droiture et l'ouverture
+entière de son âme a la foi. Il ne cesse et
+nous ne cessons de dire avec lui: «Que Dieu est
+bon et que tout cela est beau!»</i></p>
+
+<p>Le samedi 8 février, Ernest Psichari fut confirmé
+par Mgr Gibier, dans la chapelle du petit
+séminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
+d'ardeur contenue, il récita le <i>Credo</i>, dont il
+scanda une à une les syllabes latines. Après la
+confirmation, l'évêque de Versailles lui demanda
+son âge. «Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps
+perdu», répondit notre ami. Et s'inclinant filialement
+sous la bénédiction du prélat, il lui dit pour
+exprimer le drame qui venait de se jouer entre
+Dieu et lui: «Monseigneur, il me semble que
+j'ai une autre âme<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>». Le lendemain, Ernest
+Psichari fit sa première communion à la Chapelle
+des Soeurs de la Sainte Enfance: puis il partit
+pour Chartres en pèlerinage. A son retour, il
+confiait au P. Clérissac: «Je sens que je donnerai
+à Dieu tout ce qu'il me demandera.»</p>
+
+<p>Tous ceux qui furent alors les témoins de ces
+événements admirables, tous ont été frappés de
+la joie qui soudain l'habita. Désormais, E. Psichari
+vécut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de
+l'amour qui connaît et épouse son objet, et qui
+trahit tout ce qu'il y a de véritable charité dans
+une âme. Tout de suite, il posséda cette gaieté
+du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux,
+notre frère avait quelque chose de lumineux, de
+confiant, de tendre, qui décelait l'état de grande
+liberté intérieure et, comme on l'a noté déjà,
+d'«innocence enfantine» où il vivait et qui faisait
+pressentir les grands desseins à quoi Dieu le
+prédestinait.</p>
+
+<p>Une chose aussi nous causait de l'étonnement:
+il semblait qu'Ernest Psichari fût entré dans la
+vie chrétienne de plain-pied, sans préparation,
+sans apprentissage, sans transition, comme s'il eût
+été catholique depuis toujours. Cette âme, hier
+encore ignorante des communications de la
+sagesse divine, semblait en être soudain remplie et
+sans intermédiaires. Il savait tout sans avoir rien
+appris: il inventait ses prières et elles se trouvaient
+être celles-là même que l'Eglise avait répandues
+sur les âges. Et dans l'ivresse des retrouvailles,
+il s'écriait: «Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si
+simple de vous aimer!»</p>
+
+<p>Ce qui frappe, en effet, c'est la plénitude de
+vie surnaturelle qui surgit en lui. Tout de suite,
+il s'était tourné vers le Christ et c'est de lui qu'il
+attendait la vérité et le bonheur. Chaque jour, il
+communiait et tendait vers la Croix toutes ses
+puissances<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a>
+<a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p>
+
+<p><i>C'est une découverte adorable, écrivait-il au
+P. Clérissac<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
+<a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, que celle que je fais en ce
+moment, c'est une douce et cruelle reconnaissance
+et il n'est point d'office où je ne verse
+d'abondantes larmes devant le Maître que j'ai
+si longtemps crucifié, que la France elle-même
+crucifie à toute heure.</i> Et encore: <i>J'ai pu
+m'approcher tous les matins de la Sainte Table
+et je l'ai fait avec courage, comptant sur la miséricorde
+de Notre-Seigneur, pour me pardonner
+les faiblesses qui me rendent si indigne de recevoir
+son corps et m'en remettant entièrement à
+elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
+est le plus abattu que l'on doit désirer avec
+le plus d'amour l'Eucharistie et, quant à moi,
+c'est à ces heures-là que je me tourne avec le
+plus de confiance vers le Maître à qui je suis
+désormais<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a>
+<a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</i></p>
+
+<p>Nul ne fut plus que Psichari un homme de
+prière; nul n'en eut davantage le don. Ses travaux
+d'écrivain, son métier de soldat, tout lui était prétexte
+d'élévation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier,
+avoir suivi avec lui le mouvement de la liturgie
+pour savoir quels étaient l'amour et la force de ses
+oraisons. Chaque jour, il disait l'office de la Vierge
+jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il
+n'ait longuement méditée: il avait même composé
+pour le Rosaire une suite de proses. Ces élévations,
+il les commençait dans les larmes, tant la
+douleur le poignait de ses fautes passées, tant il
+sentait en lui-même de ruines et de ténèbres, de
+révoltes et de luttes. Et de chacune d'elles montait
+cette pensée: «Que puis-je faire pour l'Église
+qui m'a accueilli au plus fort de ma détresse?
+Jésus, Marie, je vous supplie de m'éclairer, de
+me donner la force d'être sans partage au pied de
+la Croix, uniquement attentif à vos ordres<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a>
+<a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.»
+Et l'oraison s'achevait dans la joie, sous le désir
+enflammé qu'y répandait l'espérance éternelle.
+Ainsi, la prière semblait à Psichari le devoir premier,
+bien plus, «la position normale de la créature
+qui veut se tenir à sa place sous son Créateur».
+Être à sa place, se tenir à sa place, voilà le grand
+souci de ce soldat chrétien.</p>
+
+<p>Mais il savait aussi que la place où la Providence
+l'avait mis sur la terre était un poste où il
+devait être un exemple, où les privilèges reçus
+imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au
+fond de lui-même combien l'engageaient
+les dons magnifiques qu'elle lui avait réservés.
+D'où l'impatience que nous lui vîmes de rendre
+grâces pour tout ce que Dieu lui avait offert. Au
+reste, nul être n'aimait autant à se donner: car,
+plus encore que la foi de Pierre, c'était l'amour
+de Jean qui habitait son coeur.</p>
+
+<p>Et ici, nous pénétrons le secret essentiel de
+cette âme choisie, la volonté profonde qui dirigea
+sa destinée, ce qui donne soudain tout son sens
+et son sublime au drame intérieur que nous résumons.
+Voilà le point où cette vie se transfigure et
+prend quelque chose de saint: vingt-neuf années
+douloureuses n'avaient été souffertes que pour
+aboutir à cette vocation.</p>
+
+<p>Dès qu'il connut par lui-même les joies de la
+Lumière, Ernest Psichari n'eut qu'une pensée:
+donner sa vie pour réparer l'offense que son
+grand-père avait faite à Dieu. Pour cette oeuvre
+de réparation, il s'était promis de se consacrer au
+Seigneur. Il voulait dire la messe, cette messe jadis
+abandonnée, il voulait se courber devant ce tabernacle
+délaissé pour les parvis humains, avoir part
+à ce Calice, être prêtre à tout jamais, reprendre
+la place, le précepte et le mandat qu'un des siens
+avait déserté... Et peut-être, et surtout soulager
+les peines sous lesquelles ce père de sa chair s'affligeait,
+hâter sa délivrance, lui sacrifier son coeur
+filial, pour qu'il vît enfin ce Dieu qui avait été le
+Dieu de leurs pères.</p>
+
+<p>Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta
+ouvertement les doctrines, les erreurs de Renan;
+il détesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
+n'est un scandale que pour des esprits sans piété
+véritable. Qu'un fils se désole à l'idée que l'âme
+de son père soit perdue pour une autre vie, qu'il
+connaîtra des délices qui lui sont refusées; et, que
+ce fils mette toute son ardeur à réparer ses torts
+jusqu'au don absolu de soi, jusqu'à l'holocauste
+de son âme, et qu'il place son espoir dans la
+miséricorde de la Bonté Infinie, quoi de plus
+touchant? Nous atteignons ici le point le plus
+haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que
+ce jeune homme offre pour réconcilier à Dieu
+celui qui l'engendra. Quel aïeul fut jamais pleuré
+de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta
+un plus parfait témoignage, jamais la charité ne
+fut plus magnanime qu'en cette âme de fils; jamais
+l'espérance ne s'y maintint d'une plus fervente
+tendresse.</p>
+
+<p>Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux
+lui assura, un jour, que l'âme de Renan, au
+moment de paraître devant Dieu, avait peut-être
+été allégée de ses fautes par la prière de quelque
+carmélite, par les larmes de quelque contemplatif
+très humble...</p>
+
+<p>Et l'on avait ajouté: «Qui vous dit que votre
+grand-père n'est pas sauvé? Dieu seul est capable
+de juger les consciences. Nul d'entre nous n'a le
+droit de mettre des limites à la miséricorde du
+Père céleste. Qui sait si, mystérieusement, en
+vertu d'une grâce cachée, Renan ne s'est pas
+réconcilié avec le Maître de ses premières
+années? Qui sait même, si ce n'est pas lui qui
+vous suscite aujourd'hui pour réparer les dommages
+qu'il a pu faire aux âmes<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a>
+<a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>?»</p>
+
+<p>Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la
+foi qui permettait un tel espoir... Pour lui, fils de
+la fidélité, il n'aurait de cesse qu'il n'ait donné
+son être pour que le père prodigue ne fût point
+banni de la maison de tous ses désirs<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
+<a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>!</p>
+
+<p>Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait
+à se détourner de la voie large du monde
+pour s'engager dans l'étroit sentier de la perfection.
+La componction de son coeur, son amour
+de l'obéissance qu'il tenait d'un esprit tout
+ensemble militaire et très humble, tout l'y prédestinait.
+Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive
+de la parole de Dieu, ce soldat tombait à genoux.
+Le Christ était son chef: il attendait ses ordres.
+Mais là encore la Providence réservait à
+Ernest Psichari une suite de grandes épreuves et
+de poignantes incertitudes, qu'il allait subir d'une
+âme pleine de paix et d'abandon.</p>
+
+<p><i>J'attends, écrivait-il, le 16 mars 1914, au
+P. Clérissac, j'attends simplement que le Seigneur
+me dise, s'il m'en juge digne: «Lève-toi
+et viens...» Souvent la certitude de ce qui me sera
+demandé me pèse; j'ai peur, je ne me sens pas
+prêt, mais je sais bien aussi qu'il me faudra me
+rendre et j'entends clairement cette voix intérieure
+qui me dit l'adorable parole toujours présente:</i>
+«Alius te cinget et ducet quo tu non vis.»
+<i>Que la volonté du Seigneur Jésus soit faite et
+non la mienne</i>.</p>
+
+<p>Dès l'abord, Ernest Psichari ne douta point
+qu'il ne dût être quelque jour le serviteur de cet
+ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
+déjà de toute son âme et dont la «règle joyeuse»
+lui convenait si bien<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a>
+<a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. Il y avait, en effet, chez ce
+militaire, une volonté d'apostolat qui l'empêchait
+d'être purement contemplatif. Dans le premier
+moment de sa conversion, il avait commencé par
+réciter l'office bénédictin. «Non, je ne puis
+continuer, nous avouait-il, je sens que je suis
+dominicain.» Enfin, c'était un fils de saint Dominique
+qui l'avait confessé, puis qui l'avait reçu
+dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913, au
+couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute
+certitude, il pensait qu'il devait à l'intercession de
+saint Dominique «ce renouvellement de son
+âme<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a>
+<a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>».</p>
+
+<p>Aussi bien, quand il voulut entreprendre le
+récit des choses admirables que le Saint-Esprit
+avait accomplies dans son coeur, c'est saint Dominique
+qu'il invoque pour obtenir le véritable
+esprit de l'Ordre:</p>
+
+<p><i>Oui, mon ambition est haute, écrivait-il le 30 janvier
+1914 à propos du</i> Voyage du Centurion,
+<i>bien haute pour un ouvrier de la onzième heure
+qui sans doute devrait se borner à l'humble étude
+des maîtres. Mais je ne sais quelle force me
+pousse: il me semble qu'il reste à faire, dans le
+domaine de la pure littérature, un livre vraiment</i>
+dominicain, <i>autant que ce livre peut être écrit par
+un laïc et un écrivain. Pourquoi n'écrirais-je pas
+ce livre? Le dernier, le plus infime des serviteurs
+de saint Dominique ne peut-il pas, par une prière</i>
+continue, <i>obtenir cet esprit de foi et de vérité, et
+surtout ce véritable esprit d'apostolat qui fait
+considérer, à chaque phrase que l'on écrit, l'utilité
+spirituelle plutôt que la vaine beauté de l'art?</i><a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a>
+<a href="#footnote30"><sup>30</sup></a></p>
+
+<p>Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie
+et la détourner pour un instant des hautes préoccupations
+qui l'agitaient. Son congé achevé, Ernest
+Psichari avait dû rejoindre son régiment à Cherbourg.
+Nul ne mettait à son métier plus de ferveur.
+Entre tous les devoirs du chrétien, c'est le devoir
+d'état que ce soldat était porté d'instinct à placer
+le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
+responsabilités qui pèsent sur le plus humble des
+chefs: il s'y consacrait avec amour. C'est plein
+d'allégresse qu'il reprit, en juin 1913, le chemin
+du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux,
+ses canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'était un
+être nouveau qui revenait parmi les siens. Il ne
+devait pas s'y sentir étranger. Les régiments, à
+leur manière, ne sont-ils pas «des couvents
+d'hommes»? «Même habitude de se donner
+corps et âme, remarque Vigny qui le premier nota
+la ressemblance, même besoin de se dévouer;
+pareils usages de gravité, de retenue et de
+silence.» Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa
+double vie de militaire et de chrétien.</p>
+
+<p><i>J'ai retrouvé à Cherbourg, écrivait-il au P. Clérissac,
+le milieu sain et réconfortant que j'avais
+quitté, il y a plus de trois ans, et revu avec joie
+mes camarades. Ils suivent une belle route bien
+droite, bien tracée. Ils sont loin de bien des compromissions
+de l'époque. C'est un grand malheur
+qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grâce.
+Beaucoup d'entre eux, la plupart, seraient près
+peut-être de la mériter, s'ils avaient seulement
+quelques mouvements de bonne volonté. Que
+notre Divin Maître daigne les éclairer: qu'il me
+donne aussi la force de montrer le bon exemple,
+de faire un peu de bien à ces braves gens</i><a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a>
+<a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p>
+
+<p>Chargé de service et d'occupations de toutes
+sortes, Psichari se sentit privé de bien des secours.
+Il se rappelait avec une triste émotion le temps
+où il pouvait, chaque matin, s'approcher de la
+Sainte Table et dire tout entier le <i>Diurnal</i>: «Il
+me faut faire une bien petite place au Bon Dieu,
+s'écriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur,
+mes actions et mes pensées, faisant confiance pour
+le reste à sa divine miséricorde<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a>
+<a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.»</p>
+
+<p>Pourtant son zèle ne restait pas inactif. Dès son
+arrivée à Cherbourg, Ernest Psichari avait rendu
+visite au curé de cette paroisse qui porte le nom
+très doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait
+demandé de faire partie de la Conférence de
+Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, levé dès l'aube,
+il montait à cheval, se rendait au quartier, faisait
+l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis
+le soir, dans sa chambre, devant <i>l'Annonciation</i>
+de Memling, près de la bibliothèque où il avait
+réuni les <i>Méditations</i> et les <i>Élévations</i> de Bossuet,
+les <i>Confessions</i>, les oeuvres de saint Jean de
+la Croix, de sainte Catherine de Sienne et de sainte
+Mechtilde, il travaillait et il priait. L'écrivain
+notait, pour nous autres, les mouvements de son
+coeur sous le doux envahissement de la Lumière;
+et, à travers les antiennes et les répons de son
+office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur
+la France et sur son armée quelques-unes des
+faveurs dont il se sentait indigne.</p>
+
+<p>Psichari goûtait alors une quiétude sans mélange:
+le bonheur rayonnait dans son être. Parfois, il se
+demandait: «Que dois-je faire et qu'est-ce que
+le Bon Dieu veut au juste de moi<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a>
+<a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>?» Et tranquille,
+il se répondait à lui-même: «Je l'ignore,
+mais c'est dans une grande paix et un vrai calme
+que j'attends la manifestation de sa volonté.
+L'exact discernement et la vraie force ne seront
+pas refusés, j'en ai une ferme confiance, pour
+mon humble prière.»</p>
+
+<p>A l'automne de 1913, Psichari partit pour
+les manoeuvres du Sud-Ouest. Un jour où son
+régiment se trouvait au repos, il fit pour un
+patronage une conférence sur l'Eucharistie et
+la fréquente communion. Quel ne fut pas
+son étonnement de reconnaître parmi ses auditeurs
+quelques-uns des canonniers de sa batterie!</p>
+
+<p>Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup
+de joie lui devaient venir de ce voyage à travers
+la France. A son retour à Cherbourg, il écrivait
+à un prêtre<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a>
+<a href="#footnote34"><sup>34</sup></a> qu'il avait rencontré au hasard d'un
+cantonnement:</p>
+
+<p><i>Comment ne pas voir que cette terre est bénie
+entre toutes, qu'elle est et restera toujours la terre
+de l'humble fidélité et que c'est elle qui portera
+toujours la plus riche moisson?... J'admire toute
+cette grâce qui rayonne à travers la terre de
+France, j'admire qu'après tant d'efforts, après
+tant de persécutions, la petite lampe vacille encore
+au fond du temple et qu'elle suffise encore à
+éclairer le monde.</i></p>
+
+<p>Une chose surtout l'avait fortifié parmi celles qu'il
+avait vues: la piété de nos prêtres:</p>
+
+<p><i>Il faudra, écrit-il, il faudra que je dise, si Dieu
+m'en donne la force, que notre clergé est admirable,
+qu'il est pénétré des plus mâles vertus
+chrétiennes, qu'il est plus grand peut-être qu'il n'a
+jamais été. Au village comme à la ville, le presbytère
+est le seul endroit où se réfugie l'intelligence,&mdash;car
+je n'appelle pas de ce nom la
+pauvre intelligence dépravée des intellectuels,&mdash;le
+seul où il y ait vraiment de la vie, le seul où
+l'on soit assuré de trouver toujours non seulement
+des hommes de coeur, mais des hommes ayant la
+plus fine compréhension de toutes choses, le sens
+le plus droit, la raison la plus déliée. On dit qu'il
+n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise
+le permettait, je dirais bien qu'il y en a et où
+ils sont.</i></p>
+
+<p>Et ces réflexions, par une pente naturelle, le
+ramenaient à lui-même, à l'atroce destinée de
+celui qui appartenait à ce clergé admirable, et
+qui eût dû être le bon prêtre d'une paroisse française.
+Il se sentait à nouveau travaillé du désir de
+réparation qui grandissait en son coeur, et j'imagine
+que c'était là le sujet de ses entretiens à
+Cherbourg, avec un fidèle ami, cet abbé Bailleul<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a>
+<a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>
+qu'il interrogeait sur son propre avenir.
+Aussi était-il disposé à écouter avec bienveillance
+celui qui voyant en lui des marques de vocation
+certaine, lui parla un jour du sacerdoce. Est-ce à
+dire que son âme cessait d'entendre l'appel de
+saint Dominique? Non point; mais la longueur
+des études théologiques l'effrayait, et surtout la
+peine que sa décision causerait à sa mère et l'obligation
+où il serait de vivre loin d'elle, car il
+l'aimait et l'admirait entre toutes. Enfin, <i>il
+était pressé de dire la messe</i>&mdash;toujours le même
+désir sublime de reprendre la place abandonnée.
+Et voici qu'on lui disait: «Votre devoir est
+avant tout le sacerdoce. Dieu vous veut, provisoirement
+du moins, parmi les prêtres séculiers.»
+Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari reçut ce
+conseil avec un débordement de joie: Oui, être
+un simple curé de campagne, comme son grand-père
+l'eût été, vivre dans quelque presbytère très
+simple de basse Bretagne, retourner fidèlement,
+minutieusement, sur les voies abandonnées et,
+d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
+vocation exacte, aller au séminaire...</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest
+Psichari fit visite au supérieur du grand séminaire
+d'Issy. Le parc et la chapelle étaient intacts et
+tels que Renan les décrit en ses <i>Souvenirs d'enfance
+et de jeunesse</i>. Il retrouva la froide charmille
+janséniste du dix-septième, les longues
+allées solitaires, et c'est avec une grande émotion
+qu'il vit ces endroits mêmes où son «malheureux
+grand-père» avait prié.</p>
+
+<p>Quelques semaines plus tard, M. l'abbé Tanquerey,
+directeur au grand Séminaire, rencontra
+le R.P. Janvier et lui dit: «Nous avons reçu
+la visite du petit-fils de Renan... <i>Il entrera chez
+vous.</i>» Il semble bien, en effet, que ce pèlerinage
+à Issy n'ait fait que confirmer Ernest Psichari
+dans son dessein de se donner à saint Dominique.
+Toujours est-il que son frémissement intérieur ne
+s'était pas apaisé:</p>
+
+<p><i>Ce qui me paraît vraiment insupportable, c'est
+de continuer cette existence d'oubli et de reniement
+qui est la mienne, écrivait-il alors<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a>
+<a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Il
+faudra pourtant un jour que cela change, car
+Dieu ne se lassera-t-il pas à la fin de tout donner
+sans rien recevoir?</i></p>
+
+<p>Le P. Clérissac, à qui Psichari faisait cet aveu,
+finit, après avoir longuement hésité, par acquérir
+la certitude que la vocation de ce jeune homme
+était bien dominicaine. Pour ne rien hâter cependant,
+il fut convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait
+pas immédiatement et qu'il irait d'abord
+prendre ses grades en théologie à
+Rome, au Collège Angélique,
+et comme
+auditeur
+libre.</p><br>
+
+<p><b>NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS,
+SAINT AUGUSTIN</b></p><br>
+
+
+
+<p>Mais Dieu, lui, savait déjà la mission qu'il
+destinait à son enfant et le sacrifice pour
+lequel, dans sa pitié pour la France,
+il réserverait ce soldat, fils de Dominique.
+Bientôt tous les voeux d'Ernest Psichari allaient
+être exaucés: Dieu lui donnerait sujet de prétendre,
+de réaliser la double vocation qui partageait
+son coeur, de s'immoler à la terre de ses
+pères, de réparer en sauvant. Car le don qu'Ernest
+Psichari allait offrir pour le service de la Patrie
+est en même temps un témoignage rendu à Dieu,
+un holocauste véritable, «librement consenti et
+consommé en union avec le sacrifice de l'autel<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a>
+<a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>».
+Ernest Psichari partit le second jour de la guerre
+avec le 2^e régiment d'artillerie coloniale. En
+quittant Cherbourg, il dit à l'abbé Bailleul:
+«Je vais à cette guerre comme à une croisade,
+parce que je sens qu'il s'agit de défendre les deux
+grandes causes à quoi j'ai voué ma vie.»</p>
+
+<p>Le 20 août, il écrit à sa mère<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a>
+<a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>: «Nous allons
+certainement à de grandes victoires et je me repens
+moins que jamais d'avoir toujours désiré la guerre,
+qui était nécessaire à l'honneur et à la grandeur
+de la France. Elle est venue à l'heure et de la
+manière qu'il fallait. Puisse la Providence ne pas
+nous abandonner dans cette grande et magnifique
+aventure<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a>
+<a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>!»</p>
+
+<p>Le soir du 22 août, à Saint-Vincent-Rossignol<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a>
+<a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>,
+après être resté douze heures sous un feu
+épouvantable, Ernest Psichari fut tué net d'une
+balle à la tempe. Un témoin de sa mort écrit:
+«Vers six heures, j'aperçus le lieutenant Psichari
+sous un arbre, près de ses pièces, soutenant le
+capitaine Cherrier, blessé. Il se dirigea avec lui
+vers l'ambulance et le laissa à la porte, <i>pour
+retourner à sa pièce</i>. À ce moment les Allemands
+arrivaient à 30 mètres. Le feu cessait et le lieutenant
+était assez isolé. Je le vis regarder le demi-cercle
+que les Allemands formaient autour de lui,
+se pencher soit sur son canon, soit sur un blessé et
+tomber mortellement frappé. Il tomba sur le canon
+et glissa à terre.» Ceux qui l'ont vu plus tard ont
+été frappés du calme de son visage: autour de
+ses mains était enroulé son chapelet<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
+<a href="#footnote41"><sup>41</sup></a> qu'il avait
+pu saisir.</p>
+
+<p>À trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait
+à la vie et à la gloire. Ernest Psichari y est
+entré, suivi d'une héroïque milice de jeunes
+martyrs qui lui ont fait au Ciel
+la plus belle cohorte
+qu'il ait jamais
+conduite.</p>
+
+
+<p>NOTES
+ET
+DOCUMENTS</p>
+
+<p class="FTNOTE"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Grec par son père et tout ensemble «français, latin,
+breton», par sa mère en qui sont unis le sang catholique
+des Renan et le sang protestant des Scheffer, Ernest
+Psichari fut, par ses origines et la gloire de sa famille
+dans le siècle, profondément mêlé aux événements spirituels
+de notre propre histoire. Restituer l'atmosphère
+morale où grandit l'héritier de toutes ces cultures, ce
+serait du même coup évoquer tout un âge qui se reconnut
+en Renan comme en celui qui l'avait engendré. Il ne
+nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
+ici, pour fixer l'imagination, à noter les moments essentiels
+de la jeunesse d'Ernest Psichari.</p>
+
+<p>Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit
+ses études aux lycées Henri IV et Condorcet. À dix-huit
+ans, il publiait des vers subtils, à la manière de
+Verlaine et de Mallarmé qui fut aussi celle d'Ary Renan,
+son oncle. Par ailleurs, épris de métaphysique, il annotait
+Spinoza et Bergson.</p>
+
+<p>Après sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualité
+de dispensé, accomplir une année de service militaire.</p>
+
+<p>L'armée lui apparut comme la seule activité où demeure
+cet idéalisme qu'une culture toute sceptique avait failli
+corrompre. Dès son arrivée à la caserne, il sentit avec
+une vivacité extraordinaire qu'il était fait pour vivre là,
+que c'était là sa vocation. Désormais il eut quelque chose
+où se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
+réengagement au 51e de ligne, à Beauvais. Mais, impatient
+d'action, le sergent Psichari change d'arme et passe
+dans l'artillerie coloniale comme simple canonnier. Bien
+vite, il reçoit les galons de maréchal des logis.</p>
+
+<p>Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission
+pour le Congo. Alors commence la vie héroïque et libre
+qui réalise tous les rêves de sa jeunesse et donne à son
+être sa première raison et son premier but.</p>
+
+<p>Auprès d'un chef qu'il aime à la façon d'un père,
+Psichari va, pendant de longs mois, marcher sous des
+cieux nouveaux. Ensemble, ils pénètrent la Sangha,
+parmi les monts sauvages du Yadé, vers cette claire Penndé
+que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des
+troupeaux de boeufs, le long des fleuves; il combat,
+marche des journées, des nuits entières, s'enivre de solitude
+et d'action.<a id="footnotetagc" name="footnotetagc"></a>
+<a href="#footnotec"><sup>c</sup></a></p>
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnotec" name="footnotec"></a><b>Note c:</b><a href="#footnotetagc"> (retour) </a> C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
+reçut la médaille militaire (1908).</p>
+
+<p class="FTNOTE">En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il
+semblait nous dire, ce maréchal des logis, que nous avions
+connu étudiant en Sorbonne: «Je ne suis plus un jeune
+bourgeois, occupé des travaux de mon état; je suis un
+homme en qui ne demeurent plus que des sentiments
+frustes et primitifs.» Et nous qui le regardions faire,
+comme nous enviions déjà sa destinée!</p>
+
+<p>Psichari entra alors à l'école de Versailles, d'où il
+sortit sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme
+officier qu'il partit, cette fois, pour la Mauritanie: il y
+devait rester jusqu'en décembre 1912. Voilà le moment
+où nous avons entrepris de raconter sa vie.</p>
+
+<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Lettre à M. Henry Bordeaux, à propos de la
+<i>Maison</i>.</p>
+
+
+<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Lettre à Agathon; Cf. <i>Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui</i></p>
+
+<p>À propos de ce livre, Psichari nous écrivait: «Il me
+semble que tous les traits que vous notez doivent nous
+mener, un jour, à de la gloire guerrière et, pour tout
+dire, à une revanche dont nous ne devons jamais
+détourner nos regards.»</p>
+
+<p>Et, dans la réponse que nous citons, relevons encore
+ces propos: «Ce serait singulièrement rabaisser la foi
+patriotique que de la croire fonction de la barbarie et de
+l'inculture; ce serait aussi vouloir nous ramener au point
+de l'Allemagne actuelle où tout est sacrifié aux entreprises
+de la vie pratique.&mdash;Quoi que nous fassions, nous mettrons
+toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est
+nécessaire, quand on songe à la haute mission de la race
+française, à la grande élection qui domine toute son
+histoire...»</p>
+
+<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> En voici le témoignage. Dès 1912, nous avions
+noté ce <i>réveil de l'héroïsme</i> et, invoquant déjà l'exemple
+d'un Psichari, nous écrivions:</p>
+
+<p>«... L'intellectualisme orgueilleux où se réfugièrent
+nos aînés devait les conduire soit au pessimisme, soit au
+scepticisme. Ils devaient pratiquement aboutir à l'anarchie
+idéologique, à toutes les confusions morales. L'affaire
+Dreyfus, voilà le bilan de cette génération, et c'est en
+réfléchissant sur le passé qui trouve là son symbole qu'ils
+ont fait l'aveu de leur désarroi. Parmi la décomposition
+dreyfusienne, ils ont vu avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme
+étaient la conséquence de leurs doctrines
+et avec une simplicité douloureuse, malgré l'apparente
+victoire ils nous disent: «Instruisez-vous par notre défaite.
+Tout notre rôle aura été de vous montrer le danger et
+de vous avertir.»<a id="footnotetagd" name="footnotetagd"></a>
+<a href="#footnoted"><sup>d</sup></a></p>
+
+<p CLASS="ANOTE"><a id="footnoted" name="footnoted"></a><b>Note d:</b><a href="#footnotetagd"> (retour) </a>Charles Péguy.</p>
+
+<p>«Et, ô miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous
+vient aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcée
+jeune homme de notre âge. C'est d'une famille où
+l'intelligence semblait devoir s'épuiser après avoir donné
+ses fleurs les plus rares que part le conseil de vertu et de
+renouvellement. La lampe d'héroïsme qu'on croyait vacillante,
+c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari, sous-lieutenant
+d'artillerie coloniale à Moudjeria (Mauritanie),
+qui la passe à notre génération.</p>
+
+<p>«Je voudrais que l'on méditât sur l'aventure de ce garçon
+de vingt-cinq ans qui, abandonnant ses études de
+Sorbonne, partit à deux reprises pour mener une action
+française dans la brousse africaine, pour donner à la
+France un empire dont M. de Mun a dit «que nulle
+abdication n'empêchera jamais qu'il n'ait été par elle, et
+par elle seule, arraché à la barbarie». Mais je me contenterai
+de citer quelques pages que le brigadier Psichari
+rédigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit au
+sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant.
+Ce sont là des paroles qu'il faut que l'on connaisse.
+Puissent-elles déterminer des vocations héroïques!
+Ecoutez, dès l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:</p>
+
+<p>«Nous y venons pour faire un peu de bien à ces terres
+maudites. Mais nous y venons aussi pour nous faire du
+bien à nous-mêmes. L'Afrique est un des derniers refuges
+de l'énergie nationale, un des derniers endroits où nos
+meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, où les
+dernières consciences fortes ont l'espoir de trouver un
+champ à leur activité tendue.» Ce noble pays révéla à
+ce soldat français les vertus de la guerre: «Nous reviendrons,
+dit-il, à l'opinion du peuple qui est la guerre. De
+l'extrême barbarie, nous sommes passés à l'extrême civilisation...
+Mais qui sait si, par un retour fréquent dans
+l'histoire humaine, nous ne reviendrons pas au point
+d'où nous sommes partis? ... Il vient une heure où la
+violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu naturel
+d'une âme forte et trempée comme un acier. Il vient
+une heure où la bonté même cesse d'être féconde
+et devient amollissante et lâche. Alors la guerre
+n'est plus qu'un indicible poème de sang et de beauté.»<a id="footnotetage" name="footnotetage"></a>
+<a href="#footnotee"><sup>e</sup></a></p>
+
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnotee" name="footnotee"></a><b>Note e:</b><a href="#footnotetage"> (retour) </a> Psichari avait rectifié l'excès d'un tel «bellicisme».
+Mais que
+ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
+grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.</p>
+
+<p>Et voici ce que lut au fond de lui-même ce fils d'intellectuels:
+«Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement
+on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non
+pour conquérir une province. Non pour exterminer une
+nation. Non pour régler un conflit d'intérêts. Ces causes
+existaient assurément, mais elles étaient peu de chose. En
+vérité, nous faisions la guerre pour la guerre, sans nulle
+autre idée, pour l'amour de l'art... Nous la faisions par
+un naturel besoin de nous dépenser et de nous imposer,
+parce que c'était notre loi, notre raison secrète, notre
+foi.»</p>
+
+<p>«Cette foi, ce goût français de l'héroïsme, cet élan qui
+traverse les pages africaines de Psichari, je l'ai retrouvé,
+cet été, dans l'âme de maints jeunes hommes; j'ai vu dans
+leurs yeux briller un secret désir...»</p>
+
+<p>Nous devions, deux années encore, attendre l'événement
+qui emploierait cette passion ...</p>
+
+<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Charles Péguy, dans l'épître votive qui termine son
+<i>Victor Marie, comte Hugo</i>, nous montre Psichari dans
+une teriba de cent mètres carrés, au milieu du désert,
+avec ses livres. Sa bibliothèque de campagne, à ce qu'il
+nous assure, ne comprenait que: les <i>Pensées</i> de Pascal,
+les Sermons de Bossuet, le <i>Règlement d'artillerie de
+montagne</i>, la <i>Table de logarithmes</i> de Dupuy, et un
+exemplaire de <i>Servitude et grandeur militaires</i> auquel
+Psichari tenait, «parce qu'il composait l'unique bagage
+littéraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
+bien mourir à Ksar-Teuchane, en Adrar»; plus, cinq
+petits livres qui n'étaient autres que des <i>cahiers</i> de Péguy
+lui-même.</p>
+
+<p>Et, dans ce même morceau, Péguy cite cette belle
+lettre de Psichari, datée de Moudjeria:</p>
+
+<p>«Voici une terre qui est parfaitement romantique et
+triplement romantique: par sa nature, son aspect physique,
+par le caractère de ses habitants et par l'action
+que nous y exerçons encore. Histoire de brigands, assassinats,
+combats épiques, pillages, sombres intrigues, tout
+cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout
+conspire à cette impression. Les aspects du pays, qui ne
+sont guère <i>jolis</i>, ont cependant une beauté qui leur
+vient d'un tragique puissant, une beauté sans grâce, mais
+bizarre et monstrueuse comme un décor du second Faust.
+«Des plaines sans eau de l'Agan, écrasées de soleil,
+du montueux Tagant et de ses cirques de rochers
+noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du noir Assaba,
+toute vie s'est retirée aujourd'hui et il reste un rude
+squelette minéral où errent de pauvres tentes en poil de
+chameau et des troupeaux nomades. Les Maures de ces
+contrées désolées sont parmi les plus rudes guerriers qui
+soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir plus d'une fois,
+et nous le feront encore sentir, vraisemblablement. Cette
+noble et antique race qui se rattache à l'Orient mystique
+(il y a ici des «Chiites» que les guerres du premier siècle
+de l'Islam avaient pourtant rejetés et confinés en Perse
+sur les bords de l'Euphrate) et qui se ramifie vers l'est
+jusqu'au delà de Tombouctou (les Kounta du Tagant
+s'échelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
+présente un échantillon d'humanité extrêmement évolué
+et où pourtant la simplicité des moeurs est restée grande,
+où l'ardeur du sang primitif est restée vierge. Ces gens
+d'esprit très cultivé généralement, retors en politique,
+habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont jusqu'au
+mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswâni
+dévore en ce moment un traité de mystique arabe sur la
+«prédestination» que lui a prêté le capitaine commandant
+le Cercle), ces gens, tout en même temps sont des gueux,
+vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
+mendiants, ardents à l'action, braves et rusés. Jeunesse de
+coeur et vieillesse d'esprit, voilà la caractéristique générale.
+«C'est dans ce rude pays que nous avons essayé de
+nous installer par la force de nos armes, et c'est un des
+derniers où l'on fasse encore oeuvre de soldat, où l'on
+vive militairement. Enfin c'est une terre héroïque, pleine
+pour nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute
+chaude encore du sang français.»</p>
+
+
+<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> C'est à propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
+Psichari nous écrivait d'Amijenjer, le 21 février 1912:</p>
+
+<p>«Notre mois de janvier a été occupé par des opérations
+intéressantes qui se sont déroulées avec une grande
+rapidité. Il s'agissait d'aller nous montrer à Tichitt, ksar
+important situé à 200 kilomètres Est de Fort-Coppolani,
+et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
+L'intérêt de cette manifestation était d'occuper un des
+derniers repaires des dissidents de Mauritanie, et leur
+hôtellerie ordinaire.</p>
+
+<p>«Le 10 décembre, je procédais&mdash;dans un coin étonnant
+de l'Adrar&mdash;à l'arrestation d'un chef, quand je
+reçus par un courrier rapide l'ordre de me rendre au
+peloton méhariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
+arrivai à la fin de décembre, presque en même temps que
+le colonel Patey qui venait prendre le commandement de
+la reconnaissance sur Tichitt.</p>
+
+<p>«Le 2 janvier, nous étions sur la route de Tichitt, marchant
+d'ailleurs à toute allure, comme le permettait la
+légèreté de la troupe: rien que des troupes méharistes et
+cent hommes à pied.</p>
+
+<p>«Le 10, une partie de la reconnaissance (méharistes de
+l'Adrar, sous les ordres du capitaine Beugnot), part en
+avant-garde, fait une marche forcée jusqu'à Tichitt, et y
+tombe le 13 au matin, sur un paquet de dissidents. Sept,
+parmi lesquels des chefs importants, sont tués. L'ancien
+sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aïda,
+blessé, est fait prisonnier. Gros succès, grand effet moral
+sur les Maures.</p>
+
+<p>«J'arrivais personnellement à Tichitt le 14, avec le
+peloton méhariste du Tagant. Le 15, le colonel me donnait
+le commandement d'un razzi de vingt hommes, avec
+mission d'aller ramasser des campements dans les dunes
+du sud de Tichitt. À partir de ce moment, je suis mon
+maître, et j'en profite pour faire des opérations sinon
+fructueuses au point de vue général, du moins intéressantes
+pour moi, parce que je suis en contact avec des
+marabouts fanatiques que je fais causer.</p>
+
+<p>«Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient
+prendre fin quand j'eus le bonheur de tomber sur une
+bande de dissidents. Je les atteignais, le 21, dans un
+chaos de rocs très pittoresques, mais rendant le contact
+très dur. Deux tués et un blessé chez l'ennemi, un tué
+chez moi, après une journée éreintante, mais honorable.»</p>
+
+<p>C'est, en effet, après cette journée que le lieutenant
+Ernest Psichari fut cité à l'ordre du jour de l'armée.
+On trouve un beau récit de ce combat dans <i>l'Appel des
+Armes</i>, pages 309 et suivantes.</p>
+
+<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Voir <i>l'Illustration</i>, numéro de Noël 1915. Le
+<i>Voyage du Centurion</i> vient de paraître en volume à la
+librairie Conard, avec une préface de Paul Bourget.</p>
+
+<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Lettre à Ed. Trogan, <i>Le Correspondant</i>, 25 novembre
+1914.</p>
+
+<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Lettre inédite à Mgr Jalabert (1911).&mdash;-Cet épisode
+est rapporté dans le <i>Voyage du Centurion</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> C'est à propos de cette démarche, qu'Ernest
+Psichari écrivait, en 1914, à M. Charles Maurras qui lui
+avait envoyé son livre l'<i>Action française et la religion
+catholique:</i></p>
+
+<p>«En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les
+sacrements, j'écrivais à Mgr Jalabert, évêque de Sénégambie,
+en véritable enfant de l'Église. Feinte, artifice
+ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aimé l'Église avant
+d'y croire ne le dira.»</p>
+
+<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a>Lettre inédite à M. Maritain (15 juin 1912).</p>
+
+
+<p><a id="footnote12" name="footnote1"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Lettre à Ed. Trogan <i>(loc. cit.)</i>.</p>
+
+<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Lettres à Mgr Gibier, publiées par l'évêque de
+Versailles dans l'article qu'il a consacré à la mémoire
+d'Ernest Psichari (<i>Le Correspondant</i>, 25 novembre
+1914).</p>
+
+<p>Ernest Psichari, à propos de son <i>Appel des Armes</i>, dit
+de ce «pauvre livre» qu'il date «du temps où il
+attendait sans rien faire pour s'en rendre digne la
+lumière qui guérit et qui sauve».</p>
+
+<p>La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que
+son roman paraissait dans l'<i>Opinion,</i> notre ami eut le
+dessein d'arrêter la publication en volume. Après beaucoup
+d'hésitation et sur le conseil du P. Clérissac, il
+consentit à le publier, par un humble souci de vérité et
+pour «montrer les préparations éloignées de l'oeuvre
+divine dans une âme encore fermée».</p>
+
+<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Cf. Maritain, <i>La Science moderne et la raison</i>
+(Revue de philosophie, 1910).</p>
+
+<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Lettre inédite à M. Maritain, datée de Zoug (Mauritanie),
+15 juin 1912.</p>
+
+<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac, 8 février 1914.</p>
+
+<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Psichari lisait particulièrement alors l'<i>Action</i>, de
+Blondel; et déjà la <i>Vie spirituelle et l'Oraison,</i> la <i>Vie
+de saint Dominique</i>, le Catéchisme des enfants et surtout
+le Missel dont il fit une véritable étude.</p>
+
+<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Lettre inédite à M. Maritain.</p>
+
+<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> À la cathédrale de Versailles.</p>
+
+<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Le P. Clérissac, des Frères prêcheurs, mort en
+novembre 1914, quelques jours après avoir appris la fin
+d'Ernest Psichari.</p>
+
+<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Cf. Mgr Gibier, art. cité.</p>
+
+<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Cf. <i>Le Voyage du Centurion</i>: «Maxence n'a
+d'autre raison pour aller à Dieu que Jésus, ni d'autre
+raison, ni d'autre moyen. Il ne peut avoir aucune certitude
+en dehors de Jésus. Et il ne peut avoir d'autre
+accès à Dieu que Jésus, Dieu lui-même et Homme en
+même temps.»</p>
+
+<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac, mercredi des Cendres,
+1913.</p>
+
+<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au
+P. Clérissac, de s'émerveiller des joies de la vie chrétienne:
+«Que sont, écrit-il le jour de la Sainte-Trinité
+(1913), que sont les petites misères du corps à côté de
+ce rayonnement d'espérance qui nous force de tomber à
+genoux, dès qu'un peu de solitude nous est laissée? Si
+tout le monde savait ce qu'est la vie d'un chrétien, nous
+ne verrions plus de ces malheureux qui refusent obstinément
+le Paradis qui leur est offert. Que ne puis-je leur
+faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie à
+chaque fois que je m'approche de mon Dieu!» Et il
+ajoutait: «Vous m'avez appris, mon bien-aimé Père,
+qu'il n'y a, comme disait sainte Angèle, qu'un livre
+à lire: la Croix. Puissé-je maintenant l'écrire, ce même
+livre, mais au dedans de moi-même, pour réparer tant
+d'années d'ignorance et mériter les grâces qu'il a plu à
+Notre Seigneur de m'envoyer.»</p>
+
+<p>Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le <i>Centurion</i>,
+E. Psichari disait à M. Paul Bourget: «C'est un
+tremblement que d'écrire en présence de la Très Sainte
+Trinité.»</p>
+
+<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Ses lettres de ce temps-là sont pleines de pareils
+scrupules: «Dites-moi, écrit-il au P. Clérissac, dites-moi
+ce qu'il faut que je fasse pour remercier le Bon Dieu;
+dites-moi comment je peux lui rendre une partie de ce
+qu'il me donne, car je reçois beaucoup et ne rends rien,
+de sorte que je ne suis pas loin d'être accablé par le
+poids de sa miséricorde.»</p>
+
+<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Le R.P. Janvier.</p>
+
+<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne
+de Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on
+parlât devant lui de son grand-père sans le respect
+convenable. Et il pensait aussi que sa culpabilité a été
+sans doute atténuée, dans une mesure que seul Dieu peut
+connaître, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune
+forte nourriture cléricale, aucune formation philosophique
+et théologique vraiment sérieuse ne lui fut donnée.</p>
+
+<p>La théologie dogmatique et la philosophie rationnelle
+étaient, au début du XIXe siècle, complètement abandonnées
+par l'enseignement des séminaires. Songeons que
+Renan n'eut d'autre théodicée que la pauvre «philosophie
+de Lyon», oeuvre janséniste du XVIIIe siècle; puis
+on lui fit lire sans discernement Thomas Reid, les Écossais,
+qu'on mélangeait avec le cartésianisme mitigé du cours.
+Il n'étudia jamais saint Thomas, dont la scolastique lui
+apparaît barbare et «enfantine», au regard de la «scolastique
+cartésienne» qu'enseignaient ses professeurs.
+Bref, nulle direction philosophique.</p>
+
+<p>Ainsi ses maîtres cartésiens, loin de lui montrer combien
+la raison est nécessaire à la foi, s'efforcèrent, au contraire,
+de le convaincre de ce qu'a «<i>d'antichrétien la confiance
+en la raison</i>». Le jeune clerc était passionné de recherche
+intellectuelle, et ils lui répondaient: «Tout ce qu'il y a
+d'essentiel est trouvé», l'empêchant de mettre dans sa foi
+les légitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse
+opposition entre la science et la religion, où devait se
+désespérer tout le siècle, c'est chez eux que Renan, dès
+l'abord, la rencontre. «Ce n'est pas la science qui sauve
+les âmes.» Propos juste sans doute, mais mal entendu et
+qu'il allait retourner contre ceux-là mêmes qui le
+formulaient.</p>
+
+<p>Privée de l'intelligence qui discerne l'essence et qui
+maintient l'intégrité, la foi de Renan abandonnée à
+elle-même et soumise aux caprices instables du sens
+individuel, était exposée à toutes les aventures. Déjà
+chancelante, ne trouvant plus rien où se prendre, elle
+allait dégénérer en un idéalisme de plus en plus
+imprécis, pour aboutir à cette négation: «Le
+christianisme n'est peut-être qu'une rêverie.»</p>
+
+<p>Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance
+des grandes disciplines intellectuelles de la science
+divine, de la vraie philosophie chrétienne, une des
+causes des erreurs de Renan, atténuant peut-être, dans
+une certaine mesure, sa responsabilité.</p>
+
+<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> À Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest
+Psichari parmi les membres de la fraternité du Saint-Sacrement.</p>
+
+<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Lettre au P. Clérissac. Là-dessus la correspondance
+d'Ernest Psichari abonde en témoignages. Le jour de la
+Sainte-Trinité, fête particulièrement dominicaine, il
+écrivait: «J'ai prié avec plus d'ardeur que jamais pour
+l'Ordre auquel, vous le savez, appartient déjà tout
+mon coeur.»</p>
+
+<p>Et ailleurs: «Il est de toute certitude que je dois à
+l'intercession de saint Dominique ce renouvellement de
+mon âme que j'ai si bien senti, il y a quelques jours. Car
+il a coïncidé avec le moment où vous m'avez permis,
+pour mon éternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et
+de m'unir ainsi à vos prières.»</p>
+
+<p>Et enfin: «Je prie pour l'Ordre dont je désirerais tant
+être un jour le bien humble et bien indigne serviteur.»</p>
+
+<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.&mdash;-Chaque page du
+manuscrit du <i>Voyage du Centurion</i> est surmontée de la
+croix dominicaine.</p>
+
+<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p>
+
+<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p>
+
+<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac (8 février 1914).</p>
+
+<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> M. l'abbé Tournebise.</p>
+
+<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> M. l'abbé Bailleul, vicaire à l'église de la Sainte-Trinité
+à Cherbourg.</p>
+
+<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Lettre inédite au P. Clérissac.</p>
+
+<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Maritain, <i>La Croix</i>, 19 novembre 1914.</p>
+
+<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Dans cette même lettre à sa mère, Ernest
+Psichari écrivait: «Mon commandement, si modeste qu'il
+soit, me donne les plus grandes satisfactions; j'ai autour
+de moi une bande de gaillards très fiers de marcher à
+l'ennemi et très décidés à se conduire en braves gens.»</p>
+
+<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Quelques mois auparavant, Psichari écrivait, en
+effet: «Il faut que la France fasse la guerre, si elle veut
+reprendre complètement sa place dans le monde.»</p>
+
+<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Près de Neufchâteau (Belgique).</p>
+
+<p>De ce combat du 22 août 1914, l'un des rares survivants,
+prisonnier en Allemagne, a fait le beau récit que
+l'on va lire: «Engagés, ce jour-là, avec les 1er et 2e
+marsouins, dans un pays boisé et insuffisamment exploré
+par la cavalerie, lancés beaucoup trop en avant pour
+compter sur aucun secours, cernés dès les premières
+heures de la journée par un ennemi très supérieur en
+nombre, nous n'avons pu que vendre chèrement notre
+vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins,
+quelques-uns ont pu s'échapper, de l'artillerie personne.
+À sept heures du soir, après être restés douze heures
+sous un feu épouvantable, il ne restait plus qu'un
+charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
+étaient hors de service, après avoir consommé toutes les
+munitions, les chevaux étaient éventrés, la moitié du
+personnel était hors de combat. Les survivants, à la nuit,
+étaient faits prisonniers par les Allemands... Les hommes
+ont été d'une bravoure sans égale; pas un n'a bronché.
+Alors qu'ils étaient sûrs d'y passer tous, pas un n'a
+flanché: ils ont servi leurs pièces comme à la manoeuvre.»</p>
+
+<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Nous possédons sur la mort d'Ernest Psichari
+plusieurs versions différentes, entre lesquelles il ne nous
+appartient pas de choisir. Le médecin-major B... la rapporte
+de manière assez différente:</p>
+
+<p>«Le soir du 22 août, écrit-il, vers six heures, j'étais
+en train de panser des blessés au poste de secours établi
+dans la première maison du village de Rossignol. Cette
+maison, isolée des autres, était au centre même des
+batteries.</p>
+
+<p>«Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant
+le 3e groupe. L'appel était si pressant, que je
+courus dans le couloir au-devant du capitaine; à ce
+moment un fantassin allemand que je vis agenouillé de
+l'autre côté de la route tira, blessant mortellement dans
+l'ambulance même le capitaine déjà blessé à la jambe.
+Or, mon infirmier (le canonnier Millot, de la 1re batterie)
+m'affirme qu'une ou deux minutes avant il venait
+de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre fils soutenant
+le capitaine: ils étaient entourés, à quelques mètres,
+par les Allemands qui, à ce moment, sur ce point, arrivaient
+presque jusqu'à nos pièces. Les munitions épuisées,
+les servants tués à leur poste, beaucoup de pièces
+s'étaient tues, c'était l'agonie dernière de notre beau
+régiment.</p>
+
+<p>«Psichari est tombé à la place même où mon infirmier
+venait de le voir.</p>
+
+<p>«À cet instant précis le poste de secours prenait feu;
+je dus mettre mes blessés à l'abri dans la cave: mais si
+je n'ai pu assister Psichari à ses derniers moments, je puis
+cependant vous donner la certitude qu'il n'a pas souffert
+et est mort dans la sérénité absolue de sa foi chrétienne.»</p>
+
+<p>Dans une autre lettre, M. le médecin-major B... revient
+sur la sérénité du jeune héros à cette minute suprême:</p>
+
+<p>«Mort le soir d'une défaite, Ernest Psichari n'a pas
+une minute désespéré de la victoire finale, la seule qui
+compte. Je n'ai pu recueillir de ses propres lèvres l'aveu
+de cet espoir certain: mais cette foi dans le succès final
+avec laquelle nous étions tous partis, je l'ai retrouvée le
+lendemain, intacte, chez tous nos blessés et, certes, ce
+n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises
+beaucoup plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui
+eût douté, alors que personne ne doutait. Rien n'est
+donc venu assombrir sa fin de soldat. Ceux qui l'ont vu
+plus tard ont été frappés du calme de ses traits; autour
+de ses mains était enroulé un chapelet»<a id="footnotetagf" name="footnotetagf"></a>
+<a href="#footnote1"><sup>f</sup></a></p>
+
+<p class="ANOTE"><a id="footnotef" name="footnotef"></a><b>Note f:</b><a href="#footnotetagf"> (retour) </a> Citée par M. Maurice Barrés <i>(Écho de Paris</i>, 24 décembre).</p>
+
+<p>Un témoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, écrit:</p>
+
+<p>«Le lieutenant Psichari est mort à mes côtés, ainsi que
+son capitaine. Nous avons passé un après-midi côte à
+côte. C'est lui qui commandait la pièce où je me trouvais.
+Le soir, à cinq heures, en voulant sauver la pièce,
+il a été fauché par les mitrailleuses.»</p>
+
+<p>Un autre de ses compagnons écrit:</p>
+
+<p>«Au moment de sa chute, Psichari était au pas de gymnastique
+et souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se
+précipita immédiatement pour le relever, mais déjà il
+avait cessé de vivre. Il avait été frappé d'une balle à la
+tempe.»</p>
+
+<p>Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de
+bataille, près de la route de Brévannes à Rossignol, aux
+côtés du capitaine Cherrier, de l'aspirant Thiébaut, de
+deux autres officiers et de vingt-cinq de ses canonniers.
+Tous ont reçu les honneurs militaires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p><i>Voici nos destinées...</i></p>
+
+<p><i>Parce qu'il savait déjà...</i></p>
+
+<p><i>Si l'Afrique avait été le lieu...</i></p>
+
+<p><i>Mais Dieu...</i></p>
+
+<i>Notes et Documents</i>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
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+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/old/11046.txt b/old/11046.txt
new file mode 100644
index 0000000..face435
--- /dev/null
+++ b/old/11046.txt
@@ -0,0 +1,1931 @@
+The Project Gutenberg EBook of La vie d'Ernest Psichari, by Henri Massis
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La vie d'Ernest Psichari
+
+Author: Henri Massis
+
+Release Date: February 12, 2004 [EBook #11046]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VIE D'ERNEST PSICHARI ***
+
+
+
+
+Credits: Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA VIE D'ERNEST PSICHARI
+
+Par Henri Massis
+
+
+
+NOTE DU TRANSCRIPTEUR:
+Les renvois numeriques [1] a [41] referent aux notes a la fin du livre.
+
+Les renvois alphabetiques [a] a [f], dans l'edition originale, etaient
+des renvois au bas de page. Dans ce texte, les notes ont ete placees a
+la fin du paragraphe ou le renvoi apparait.
+
+
+
+
+JE VOIS LE PETIT-FILS DE RENAN.--QUE FAIT-IL?--IL EST PAR TERRE LES
+BRAS EN CROIX, AVEC LE COEUR ARRACHE ET SA FIGURE EST COMME CELLE D'UN
+ANGE. IL A LE SIGNE SUR LUI DU TROUPEAU DE SAINT DOMINIQUE.--TU VOIS SON
+CORPS, MAIS SON AME, DIS-NOUS, OU EST-ELLE?--SAINT DOMINIQUE L'ENVELOPPE
+DANS SON GRAND MANTEAU AVEC LES AUTRES TONDUS.--PAUL CLAUDEL.
+
+
+Voici nos destinees et voici notre chef. Cette vie, soudain rompue
+dans sa course rapide et dont la plenitude incomparable semble vouloir
+restreindre la brievete tragique, ce n'est point seulement la biographie
+d'un jeune homme qui chercha ses modeles parmi les heros et les saints,
+c'est l'histoire exemplaire de notre age, c'est, fraternellement
+soufferte, partagee, vecue, la Passion de toute une jeunesse, avec elle
+accomplie dans le sang de la plus belle mort.
+
+De sa generation, Ernest Psichari connut toutes les fievres, tous les
+troubles, puis les esperances, le fier redressement, la mission. Il prit
+sa part de ce sombre tourment et de cette volonte grandiose: il voulut
+tout eprouver en son coeur. Mais ce coeur etait si serieux et si brule
+de flamme qu'il jetait sa lumiere sur nos destins: il nous eclairait en
+se consumant. C'est notre jeunesse qui s'exaltait en lui. Toujours en
+avance sur ses compagnons, Psichari courait pour montrer la voie: et
+certains ne comprirent qu'en mourant avec lui vers quel terme glorieux
+il les voulait mener.
+
+Sa vie ne fut qu'une lutte spirituelle, un combat d'ame, mais ce combat
+etait celui-la meme qui se livrait dans l'ame de toute une race.
+Retracer son histoire qui est la prefiguration de la notre, c'est
+prendre un exemplaire sublime parmi les innombrables vies qui se sont
+sacrifiees pour la France et pour Dieu.
+
+Il fut notre modele: il continuera de nous enseigner et de nous
+secourir. Ce jeune homme ivre de sacrifice, la France chretienne peut
+l'invoquer dans ses prieres: il n'a vecu que pour elle, il lui avait
+voue son esprit et son coeur; il lui a donne sa chair juvenile. Ce heros
+grave et tendre, qui vit dans la Lumiere qu'il avait douloureusement
+desiree, ne cessera point de nous etre fraternel.
+
+On se souvient quelle stupeur ce fut parmi nos aines, quand on vit le
+petit-fils de Renan, le fils de Jean Psichari[1], abandonner ses cours
+de Sorbonne pour elire la carriere des armes, mener une action francaise
+dans la brousse africaine, exalter par ses livres et par ses gestes les
+vertus de la guerre. Des l'abord, certains lettres ne trouverent dans
+cet enthousiasme qu'une maniere de dilettantisme, le degout d'une
+intelligence gorgee de paradoxes audacieux et qui jouissait de l'extreme
+barbarie comme d'autres de l'extreme civilisation. Sous la prose fluide,
+chantante et harmonieuse de _Terres de Soleil et de Sommeil_ (1908)
+ou ce "revenant nouveau venu" celebrait la vie fruste et primitive du
+desert, ils ne voulurent entendre qu'un echo de l'enchanteur: ils s'y
+plurent comme a un "mysterieux recommencement".
+
+Elle etait pourtant bien opposante, la volonte de ce jeune soldat, et
+l'_Appel des Armes_ (1912) le signifia avec violence. Ce qu'il voulait
+de toute son energie tendue, c'etait _prendre contre son pere le parti
+de ses peres_,--formule saisissante ou se resume l'accablante obligation
+de notre jeunesse. Et deja il pensait: "Une, deux generations peuvent
+oublier la Loi, se rendre coupables de tous les abandons, de toutes les
+ingratitudes. Mais il faut bien, a l'heure marquee, que la chaine soit
+reprise et que la petite lampe vacillante brille de nouveau dans la
+maison[2]."
+
+Cette heure lui semblait etre venue. Comme tous ceux de son age,
+Psichari en avait la certitude: "Notre generation, nous ecrivait-il,
+notre generation--celle de ceux qui ont commence leur vie d'homme
+avec le siecle--est importante. C'est en elle que sont venus tous les
+espoirs, et nous le savons. C'est d'elle que depend le salut de la
+France, donc celui du monde et de la civilisation. Tout se joue sur nos
+tetes. Il me semble que les jeunes sentent obscurement qu'ils verront de
+grandes choses, que de grandes choses se feront par eux. Ils ne seront
+pas des amateurs ni des sceptiques. Ils ne seront pas des touristes a
+travers la vie. Ils savent ce qu'on attend d'eux[3]." Et parce qu'il
+prenait une conscience nette de l'evenement qui dominerait nos
+vies, nous trouvions a mediter sur l'aventure de cet officier, fils
+d'intellectuels. Ne nous avait-il pas deja donne sujet de l'envier, ce
+soldat au grand coeur qui realisait tout ce que nous souhaitions de
+posseder: gout de l'action, desir du reve... Et dans cette lente reprise
+de nous-memes que nous accomplissions, nous exaltions cette vie deja si
+pleine, si riche de temoignages, qui nous faisait oublier la laideur et
+les miseres ou nous nous agitions, pour nous decouvrir les vertus qui
+seules donnent du prix a l'existence. Lorsque Psichari nous revenait des
+continents perdus, les yeux laves par les horizons libres de l'Afrique,
+c'est a ce solitaire que nous demandions le mot de nos destinees, c'est
+lui que nous interrogions sur nous-memes, c'est de cet exile que nous
+attendions les paroles qui elevent et qui fortifient. C'est ainsi qu'il
+nous avait restitue le sens des vertus et de la gloire des armes[4].
+Nous devions a son exemple une certaine tension de l'ame qui nous avait
+aides a rejeter les piperies d'un enseignement meurtrier. Mais, sous
+cette fievre de l'action, nous sentions que se debattait une plus grande
+misere, ce mal inconnu qui nous laissait desempares devant la vie, ce
+desir eperdu que la verite et la purete ne fussent point que de vains
+mots.
+
+N'etait-il pas notre frere, celui-la qui se montre, a vingt ans,"sans
+defense contre le mal, sans protection contre les sophismes, errant
+sans conviction dans les jardins empoisonnes du vice, mais en malade et
+poursuivi par d'obscurs remords, charge de l'affreuse derision d'une
+vie engagee dans le desordre des sentiments et des pensees". Quelle
+mysterieuse preference nous faisait lever les yeux sur ce jeune homme
+qui suivait pourtant une route oblique? Celui qui avait une fois
+rencontre son regard, "ce regard pur, allant droit devant soi, ce regard
+de toute clarte", celui-la decouvrait qu'Ernest Psichari avait une ame
+et qu'il "etait ne pour croire et pour esperer, qu'il avait une ame
+qui n'etait pas faite pour le doute, ni pour le blaspheme, ni pour la
+colere". Nous sentions qu'il ne se plaisait point comme tant d'autres a
+son mal. Il ne disait point: "Je suis perverti, mais qu'y faire?" Tout
+etait en lui d'une telle ardeur, d'une telle violence droite, qu'un jour
+viendrait ou cette passion se porterait vers l'unique objet de toute
+recherche et qu'elle voudrait la force, la noblesse et la candeur avec
+une pareille exigence, avec un semblable emportement. Nous devinions
+dans quelles erreurs sa jeunesse avait sejourne, mais tout nous
+avertissait qu'il n'etait pas fait pour le sacrilege: chaque etape etait
+utile a son coeur.
+
+
+LA VOIX QUI NOUS INVITE A LA PENITENCE SE PLAIT A SE FAIRE ENTENDRE DANS
+LE DESERT.--BOSSUET. JE L'ATTIRERAI A LA SOLITUDE ET JE PARLERAI A SON
+COEUR--OSEE, II, 14.
+
+
+Parce qu'il savait deja que "de grandes choses se font par l'Afrique,
+qu'il pouvait tout exiger d'elle et tout par elle exiger de lui", Ernest
+Psichari partit pour la Mauritanie au debut de 1910. C'est sur les
+routes du desert ou, jadis, fuyant les tristesses du monde, il avait
+verse son sang le meilleur d'adolescent qu'il retournait pour monter,
+cette fois, vers de plus pures grandeurs[5].
+
+Notre imagination, seduite par tant d'heroisme juvenile et par cette
+grace belliqueuse, le suivait a travers les larges horizons de l'Adrar.
+Il nous ecrivait: "C'est un des derniers pays ou l'on fasse encore
+oeuvre de soldat, ou l'on vive militairement.... C'est une terre toute
+chaude encore du sang francais." Et nous apprenions qu'au sud de
+Tichitt, dans les dunes d'Aouker, il avait, avec ses meharistes,
+glorieusement capture une bande de dissidents maures[6]. Mais bien peu
+eussent devine que c'etait pousse par un obscur desir de pardon, pour
+remonter a sa source, pour se racheter de bien des miseres, pour
+retrouver la verite non possedee, mais desiree, qu'il s'etait enfonce
+dans les solitudes sahariennes et que la vie d'action intense de ce
+heros n'etait qu'une maniere de "vie purgative" que Dieu imposait a une
+ame qu'il s'etait reservee.
+
+A l'exemple des Saints, voici un homme qui fuit le tumulte des hommes
+pour devenir attentif a son ame. La nature saharienne extremement
+epuree, debarrassee de toute surcharge, vetue de recueillement et de
+silence, va agir en quelque sorte sur lui a la facon d'un cloitre. Ici
+les facilites, les expedients, toutes les complaisances du monde ne
+jouent plus, mais repugnent et decoivent. Seul dans le grand vent des
+plaines, au bout de la terre, au bout de la vie, "la ou les soucis sont
+hauts, la ou l'on marche tout aupres de l'eternite", il va apprendre un
+autre langage. C'est que la, suivant les paroles du Docteur, "on apprend
+a dire non, a dire je ne puis plus, a payer le monde de negatives seches
+et vigoureuses. On ne veut plus plaire, on se deplait a soi-meme..."
+L'homme n'a plus que Dieu pour s'affliger en sa presence, pour lui dire
+du fond de son coeur: "Seul et invisible temoin de mes sanglots et de
+mes regrets, ah! ecoutez la voix de mes larmes." De ce combat spirituel,
+"aussi brutal que la bataille d'hommes", et qui se joua parmi ses
+risques sur un coin perdu de l'Afrique, Psichari nous a laisse le
+recit dans ce _Voyage du Centurion_ qu'on vient pieusement de nous
+decouvrir[7]. Ce livre, marque de l'inspiration divine et dont la
+redaction "n'aura ete qu'une longue priere" indefiniment reprise,
+c'est lui qu'il nous faut interroger [a] pour connaitre les longues
+preparations de l'oeuvre de Dieu dans un coeur qu'il devait bientot
+habiter. De l'aveu d'Ernest Psichari lui-meme, le _Voyage du Centurion_
+pretend montrer comment la Grace, dans la vie frugale et saine des
+brousses sahariennes, prepare ses propres voies. "Le desert, ecrivait-il
+a M. Trogan, le desert est une terre benie. Notre-Seigneur y est alle;
+des centaines de religieux y ont conquis la saintete. Je voudrais
+dire que les Thebaides existent encore et qu'il ne manque que d'ames
+attentives pour y recueillir la voix de Dieu.--Ces etudes, ecrites
+pour la plupart en Mauritanie, ont, a defaut d'autorite doctrinale, la
+sincerite d'une confession. Ce sont simplement les pensees d'un homme
+qui, pendant de longues annees, a passionnement cherche la Verite et
+qu'il a eu le bonheur, pour quelques pauvres instants de bonne volonte,
+de la retrouver[8]".
+
+[Note a: Nous le suivrons continument et, pour retracer cette
+preparation interieure de la vie chretienne d'Ernest Psichari, nous ne
+ferons guere que le citer et le paraphraser.
+
+E. Psichari n'avait pas voulu employer la forme autobiographique par un
+scrupule de veracite. Il pensait qu'il est impossible de percevoir et de
+noter, avec leur exacte valeur, tous les details de l'action divine qui
+prepare et accomplit une conversion; et, par un scrupule d'humilite, il
+lui repugnait de parler de lui-meme.
+
+Mais s'il convenait a E. Psichari de se tenir dans l'ombre, c'est, au
+contraire, un devoir pour nous d'essayer de faire connaitre son ame et
+ce que Dieu a fait en elle, en sorte que, par l'exemple de sa vie, il
+continue apres sa mort l'oeuvre d'apostolat a quoi il s'etait voue.]
+
+Mais une chose, des l'abord, nous frappe dans la confession de ce soldat
+qui, "sous le double airain de la solitude et du silence", marche avec
+confiance vers son but, c'est qu'avant de songer a son propre salut,
+avant de s'apitoyer sur sa misere, avant de prier pour lui-meme, c'est
+pour la France qu'il prie, pour la France abandonnee et douloureuse.
+C'est pour elle que son ame debordante de charite demande grace, c'est
+pour la servir plus fidelement qu'il appelle cette foi dont elle est
+d'election le royaume, c'est pour remplir plus exactement son mandat
+qu'il veut l'ordre de l'Eglise, cette Eglise qu'on voit penchee sur la
+France tout au long de son histoire.
+
+Un jour qu'il etait de passage a Port-Etienne, Psichari avait montre
+a un de ses compagnons--un jeune guerrier de l'Adrar--la magnifique
+installation de telegraphie sans fil, si inattendue dans ce pauvre bled
+saharien.
+
+--Tu vois, lui dit-il, en lui montrant l'immense moteur qui ronflait,
+les Maures sont fous de vouloir resister a des gens aussi riches et
+aussi puissants que les Francais.
+
+Le Maure resta un moment silencieux, puis repondit gravement:
+
+--Oui, vous autres Francais, vous avez le Royaume de la Terre, mais
+nous, Maures, nous avons le Royaume du Ciel[9]."
+
+"Voila une idee que les Maures ne devraient pas avoir, ecrivait alors
+Psichari a Mgr Jalabert, et c'est un peu nous qui la leur avons donnee."
+Et il ajoutait, en envoyant son offrande pour la construction de la
+cathedrale de Dakar[10]:
+
+_"Depuis six ans que j'ai fait connaissance avec les Musulmans
+d'Afrique, je me suis rendu compte de la folie de certains modernes
+qui veulent separer la race francaise et la religion qui l'a faite ce
+qu'elle est et d'ou vient toute sa grandeur. Aupres de gens aussi portes
+a la meditation metaphysique que les Musulmans du Sahara, cette erreur
+peut avoir de funestes consequences. J'en ai acquis la conviction.
+Nous ne paraitrons grands aupres d'eux qu'autant qu'ils connaitront la
+grandeur de notre religion. Nous ne nous imposerons a eux qu'autant que
+la puissance de notre foi s'imposera a leur regard. Certes, nous n'avons
+plus des ames de croises et ce n'est pas a la pensee d'aller combattre
+l'Infidele qu'un officier designe pour le Tchad ou l'Adrar va se
+rejouir. Pourtant j'ai vu des camarades qui, dans leurs conversations
+avec les Maures, souriaient des choses divines et faisaient profession
+d'atheisme. Ils ne se rendaient pas compte de combien ils faisaient
+reculer notre cause et combien, en abaissant leur religion, ils
+abaissaient leur race meme. Car, pour le Maure, France et Chretiente ne
+font qu'un. Ne nous appellent-ils pas "Nazareens" plus volontiers que
+"Francais"? Et c'est une chose etrange que ce soit eux qui viennent sur
+ce point nous eclairer nous-memes et nous donner une lecon."_
+
+C'est qu'a ce vrai soldat, rien ne parait beau que la fidelite. Et une
+pensee de tres loin vient a lui: "Pourquoi donc, s'il est un soldat de
+fidelite, pourquoi tant d'abandons qu'il a consentis, tant de reniements
+dont il est coupable? Pourquoi, s'il deteste le progres infidele,
+rejette-t-il Rome qui est la pierre de toute fidelite? Et s'il regarde
+l'epee immuable avec amour, pourquoi donc detourne-t-il les yeux de
+l'immuable Croix? Si absurde est cette infidelite, s'avouait-il a
+lui-meme, que "je n'ose meme la confesser devant les Maures et je
+leur dis: "Nous croyons!..." Ah! oui, ma lachete devant eux me fait
+comprendre combien, malgre moi et a mon insu, Jesus me lie!"
+
+Ainsi ce missionnaire n'entendait point n'apporter avec ses armes que
+les bienfaits d'une race materiellement puissante. La France n'avait
+point que des routes a frayer, des camps a batir, des villes a
+construire dans ces terres mauritaniennes ou elle essayait de
+s'installer par la force. Elle portait avec elle une ame, un principe
+spirituel et cela meme qui fait son eternite. Pour lui, il n'en doutait
+point. Aussi bien "il avait la certitude de n'etre pas le veritable
+heritier de cette dignite francaise qu'il savait desormais etre surtout
+une dignite chretienne". Il se rendait maintenant compte qu'"il ne
+pouvait en aucune facon parler pour la France dont il portait le nom
+jusqu'aux extremites de la terre". "Heureux, s'ecrie-t-il, ceux qui
+n'ont pas la charge d'etre les envoyes de toute une nation! Heureux ceux
+qui ne portent pas le poids d'une patrie sur leurs epaules! Lui, il ne
+connaitra pas de repos qu'il n'ait retrouve le visage de la terre natale
+et la signification de son nom beni."
+
+Ainsi peut-on dire que la France deposa dans cette ame le premier desir
+de Dieu. La premiere priere qui monta sur la bouche de son serviteur,
+c'est elle qui l'a suscitee. Ce n'est que plus tard que le probleme du
+salut individuel se posa pour cet homme d'action. La premiere fois que
+Psichari pense a Dieu, c'est en pensant a l'armee. Pour l'instant il
+se dit: "Si je sers loyalement l'Eglise et sa fille ainee la
+France, n'aurai-je pas fait tout mon devoir? Vis-a-vis de l'Eglise,
+l'indifference n'est pas possible. Celui qui n'est pas pour moi est
+contre moi. Et je prends parti de toute mon ame[11]."
+
+Voila ou en etait Ernest Psichari au debut de 1911. Tout en desirant la
+lumiere surnaturelle de la Grace, tout en la demandant de toutes ses
+forces, il etait loin encore de la vie et de la verite chretiennes [l2].
+C'est a peu pres l'etat d'ame que traduisent quelques pages de l'_Appel
+des armes_ qu'il terminait alors, et qu'une critique trop pressee de
+conclure devait prendre pour un temoignage decisif [l3]. Son oeil
+n'etait pas encore assez fort pour se tourner au dedans de lui-meme: il
+n'allait que plus tard parvenir a son coeur et il lui fallait attendre
+et souffrir pour connaitre la gloire de Celui qui de Sa Main sanglante
+devait venir le chercher pour le conduire vers elle.
+
+En France, Ernest Psichari avait laisse un ami qui, lui aussi, avait des
+l'abord cherche son ame dans la vanite de la pensee humaine, mais a
+qui la verite, un jour, s'etait donnee par la Grace. Et cette voix
+fraternelle venait le presser dans sa solitude: "Nous avons prie pour
+toi du haut de la sainte montagne (la Salette). Il me semble qu'elle
+pleure sur toi, cette Vierge si belle, et qu'elle te veut. Ne
+l'ecouteras-tu point?"
+
+Pourtant son esprit ne restait pas inactif. La verite, il la voulait
+avec violence. Saisi par la noble ivresse de l'intelligence, il
+demandait, d'abord, "que Jesus-Christ fut vraiment le Verbe incarne, que
+l'Eglise fut de toute certitude la gardienne infaillible de la Verite,
+que Marie fut en toute realite la Reine du Ciel". L'impatience de
+connaitre grandissait en lui. Il apercevait bien le bel equilibre de
+la raison chretienne, mais le secret des choses essentielles demeurait
+toujours etranger a son coeur. Et il confiait a l'ami qui le secourait
+de ses prieres l'incertitude ou il se desolait. Des l'abord, il
+s'empressait de reconnaitre:
+
+_Tout essai de liberation du catholicisme est une absurdite, puisque,
+bon gre, mal gre, nous sommes chretiens, et une mechancete, puisque
+tout ce que nous avons de beau et de grand en nos coeurs nous vient du
+catholicisme. Nous n'effacerons pas vingt siecles d'histoire, precedes
+de toute une eternite; et comme la science a ete fondee par des
+croyants, notre morale, en ce qu'elle a de noble et d'eleve, vient aussi
+de cette grande et unique source du christianisme, de l'abandon duquel
+decoule la fausse morale, comme aussi la fausse science._
+
+Mais aussitot il ajoutait:
+
+_Avec tout cela, je n'ai pas la foi. Je suis, si je puis dire cette
+chose absurde, un catholique sans la foi. Je pensais a moi et assez
+tristement en lisant cette belle page[14]: "Il semble qu'en ce temps
+la verite soit trop forte pour les ames..." et je me demandais si tu
+pouvais bien me tenir rigueur de mon impiete. Il me semble pourtant que
+je deteste les gens que tu detestes et que j'aime ceux que tu aimes et
+que je ne differe guere de toi qu'en ce que la grace ne m'a pas touche.
+La grace! Voila le mystere des mysteres. Tu vas me dire de ne pas tomber
+dans l'erreur janseniste et que l'homme est libre et qu'il peut par ses
+oeuvres sinon forcer, du moins provoquer la grace (je ne sais pas si je
+dis bien). Mais non, je sens qu'arrive au tournant ou je suis, il n'y a
+plus rien a faire qu'a, attendre. "Abetissez-Vous", me dit Pascal,
+mais c'est impossible: on ne peut pas plus s'abetir que se donner de
+l'intelligence. Vais-je lire, apprendre? Mais les disciples d'Emmaues
+n'ont pas cru apres l'enseignement du Christ._ "Deum quem in Scripturae
+Sanctae expositione non cognoverant, in panis fractione cognoscunt",
+_dit saint Gregoire, dans une phrase qui me fait rever infiniment.
+Et nullement semblable a l'aveugle qui ne demande pas la guerison,
+j'appelle a grands cris le Dieu qui ne veut pas venir[15]..._
+
+Ainsi son intelligence ne se rebelle point, elle meprise la negation et
+le doute: elle se fait humble devant la verite; elle participe deja de
+sa tranquille harmonie et de sa juste mesure. Elle se connait et elle
+connait Dieu, et cela devant que la grace ait purifie son coeur. Mais il
+fallait qu'il se brisat par le dedans, ce coeur, pour que le saint amour
+y fut attire. Quoi de plus touchant que l'humble soumission de cet
+esprit? Et Dieu pouvait-il tarder a marquer du signe de son election
+celui que ses seules forces naturelles poussaient a l'aimer d'un tel
+desir?
+
+Son ame deja avait gagne de la confiance, de l'abandon. Plus tard,
+evoquant ce passe, il dira [l6]: "Alors je ne croyais a rien, je vivais
+comme un paien et pourtant je sentais l'irresistible invasion de la
+Grace. Je n'avais pas la foi, mais je savais que je l'aurais." Car
+Ernest Psichari avait, des lors, entrevu la loi de son progres interieur
+et les exigences de Dieu lui etaient claires. De toutes ses forces,
+il aspirait a la perfection. A cette heure, il le savait: il y a une
+hierarchie entre les ames. "Et d'abord il y a des pensees viles pour les
+coeurs mauvais. Et puis il y a des pensees belles mais faciles, il y a
+de pauvres, de miserables satisfactions spirituelles pour ces coeurs
+qui ignorent profondement le mal, mais ne se nourrissent que de vertus
+ordinaires." Et ce soldat, consume dans le tourment de Dieu, levant
+les yeux vers le ciel, s'ecriait du fond de ses tenebres: "Quels sont
+ceux-ci qui s'avancent portant leurs coeurs au-devant d'eux comme des
+flambeaux? Ce sont les heroiques, les affames de la vertu, les assoiffes
+de la justice! Certes ils se sont gardes des chutes grossieres. Mais
+ils jugent que c'est peu. Ils veulent cette purete essentielle qui
+est l'entree dans l'intelligence superieure. Car tout est lie dans le
+systeme interieur de l'homme et la lumiere profonde de ce qui est vrai
+manquera toujours a qui ne se sera point fait un coeur de cristal."
+
+Ne semble-t-il pas avoir pressenti la mission que Dieu lui reservait,
+celui qui souffrant encore du "mal horrible de la terre", desirait de
+monter a Lui par les voies les plus difficiles et qui ne voulait pour
+modeles de vie que les plus purs, que les plus heroiques, comme elu,
+presse, designe mysterieusement pour les suivre? Ecoutez l'appel de ce
+coeur presse par ses sanglots:
+
+"Je sens, dit-il, je sens qu'il y a, par dela les dernieres lumieres de
+l'horizon, toutes les ames des apotres, des vierges et des martyrs,
+avec l'innombrable armee des Temoins et des Confesseurs. Tous me font
+violence, m'enlevent par la force vers le Ciel superieur, et je veux de
+tout mon coeur leur purete, je veux leur humilite, je veux la chastete
+qui les ceint et la piete qui les couronne, je veux leur grace et leur
+force. Je ne m'arreterai pas..."
+
+Et devant cette effusion si brulante, devant ce desir avide de la
+possession divine, nous nous demandons comme il se le demandait a
+lui-meme: "N'est-il pas chretien en quelque maniere, cet homme qui
+desire un certain rejaillissement de l'ame en lui, qui a soif de la
+vertu surnaturelle, qui desire de vivre avec les anges et non plus avec
+les betes, qui a la volonte de s'elever, de se spiritualiser sans cesse
+et dont le coeur est si vaste qu'il deborde les limites de la terre...
+Et n'appartient-il pas deja au Ciel celui qui en a la mysterieuse
+preference?"
+
+Pourtant les mots de la liberation n'avaient pas encore retenti. A ce
+cri pathetique dont le silence du desert avait ete brise: "O mon Dieu,
+daignez voir cette misere et cette confidence. Ayez pitie de l'homme qui
+est malade depuis trente ans", nulle voix n'avait repondu. Et le sejour
+en Mauritanie s'achevait: Psichari allait rentrer en France sans
+connaitre le riche plaisir de la verite et de sa possession. C'est
+seulement sur la terre de ses ancetres que les paroles de remission
+devaient etre prononcees.
+
+
+SI QUELQU'UN NE PREND PAS SOIN DES SIENS ET PRINCIPALEMENT DE CEUX DE SA
+MAISON, IL EST PIRE QU'UN INFIDELE--SAINT PAUL
+
+
+Si l'Afrique avait ete le lieu de sa purification et de son attente,
+Paris reservait a ce soldat d'autres tribulations, par lesquelles Dieu
+l'eprouverait de definitive facon et lui ferait payer les graces dont
+il voulait le combler [b]. Quand nous revimes Psichari, a la fin de
+decembre 1912, il nous confia son angoisse, celle-la meme dont notre ame
+etait justement tourmentee. Apres trois annees de separation, nos coeurs
+fraternels se retrouvaient, travailles d'une pareille souffrance. Nous
+faisions a la vie la meme interrogation pressante, decisive, et nous
+nous refusions a ce que notre destinee n'eut aucun sens. Nous ne
+pouvions nous passer d'un absolu moral. Nous avions eprouve la vanite
+des doctrines et des belles idees que nos professeurs nous avaient
+servies a profusion. "Nous cherchions un maitre, un maitre de verite",
+et pour cela, nous etions prets a changer nos existences, mais non pas
+pour un systeme quel qu'il fut ... Par quelle correspondance vraiment
+divine, ce jeune officier qui revenait de l'Adrar, tout fremissant
+d'action et revetu de gloire guerriere, nous confiait-il ce meme besoin
+que nous renoncions a satisfaire dans la raison depravee des modernes?
+Tous les deux, sans confesser la foi catholique, nous apercevions deja,
+dans la beaute de l'Eglise, l'eclat de la beaute eternelle. Nous savions
+qu'il n'y avait qu'elle qui pourrait nous donner la certitude, que
+rien, dans la vaste et charnelle futilite du temps present, ne nous
+la procurerait. Nous savions que l'Eglise seule etait capable de nous
+refaire. Notre intelligence n'avait rien a opposer a ses dogmes, bien
+plus, nous etions persuades que la seulement etait la verite. Nous
+savions tout cela et pourtant nous ne croyions point, nous demeurions
+indecis devant le seuil de la maison de Dieu, nous hesitions devant
+l'affirmation qui est la gloire de l'Eglise. Et tous deux, nous nous
+declarions, cette chose derisoire, des catholiques sans la grace. Tel
+est l'aveu qu'au debut de 1913, Ernest Psichari faisait anxieusement
+a l'ami qui, plus avance que nous-memes dans la foi et dans la vraie
+science, l'avait assiste par la priere et qui allait le presser,
+dans cet instant decisif, de se laisser informer "par l'esprit
+ecclesiastique, qui est le Saint-Esprit".
+
+[Note b: Ici, nous cessons de suivre le _Voyage du Centurion_, qui,
+riche d'eclaircissements sur la preparation de la conversion d'Ernest
+Psichari, s'arrete au seuil de cette etape decisive, et nous reprenons
+nos souvenirs personnels, aide de sa correspondance inedite.]
+
+Nous avons vu, par ses meditations africaines, a quelle haute ferveur
+Ernest Psichari avait deja pu s'elever, et de quelle charite sa
+contemplation etait empreinte. Maintenant, il lui fallait s'etablir
+dans les regions de la priere, accomplir les actes qui engagent et qui
+liberent.
+
+Nous voici au point culminant de ce debat ou l'enjeu est une ame. Moment
+unique dont tout le passe ne fut que la preparation secrete et ou va
+naitre un homme nouveau qui portera temoignage pour ses ancetres et pour
+lui-meme de la fidelite reconquise. Dans la durete du temps present,
+parmi les oublis, les reniements et les blasphemes, dans la plus grande
+detresse des foyers, la voix du Seigneur a nouveau se fait entendre:
+"Race incredule et depravee, amenez ici votre fils!" Paroles
+d'indignation legitime dont cet enfant meurtri ne sait comprendre que la
+tendresse incomparable ... Prodige de la charite qui doucement le ramene
+vers la maison de son ame ...
+
+Des l'abord, ce fut pour Ernest Psichari une grande consolation
+d'apprendre qu'il n'etait pas exclu de l'Eglise depuis sa naissance et
+que le bapteme de rite grec qu'il avait recu etait valable.
+
+Mais il se preoccupait de l'impression que sa conversion eventuelle
+pourrait causer a sa mere. Que de troubles, que d'incertitudes, que
+d'hesitations encore a l'aube d'une journee qui allait etre si belle!
+Comme il s'afflige, l'inquiet jeune homme:
+
+_Il me semble_, ecrit-il au confident de son ame, _il me semble
+impossible que je continue bien longtemps encore a regarder cette
+adorable pensee chretienne en etranger, et je me dis qu'apres avoir ete
+aussi delaisse et avoir ete prive de tant de sacrements, il ne faut pas
+s'etonner que la pente soit si dure a monter... Ce qui me desespere,
+c'est cette vie de Paris ou le recueillement est impossible. J'etais
+infiniment plus pres du but en Mauritanie. Mais quel malheur si je
+repartais la-bas, sans savoir les prieres qui m'ont tant manque pendant
+ces dernieres annees. Je crois que si j'etais dans le desert en ce
+moment mon ignorance me serait positivement insupportable. Et c'est
+ce qui fait que j'ai tant de hate de voir enfin la vraie Lumiere. Mes
+lectures [l7] sont fievreuses, desordonnees et je n'en tire pas tout le
+prix que je devrais. Tous les jours, je me jette sur un livre nouveau,
+voulant rattraper tout le temps perdu et m'enlisant davantage. Je sais
+bien maintenant que la priere est ce qu'il y a de mieux, puisque je la
+commence toujours sans gout et que je ne manque jamais de l'achever dans
+la joie et la serenite. Quelle lointaine puissance ont donc ces mots
+pour agir ainsi sur le coeur le plus dur et le plus ferme[18]?_
+
+Dieu, qui est "la nourriture des grands", n'allait plus longtemps se
+refuser a ce coeur affame. La grace allait achever sur la terre de
+France l'oeuvre qu'elle avait commencee et menee si loin dans le desert,
+ne faisant intervenir qu'au dernier moment,--une fois la preparation du
+coeur terminee par Dieu seul,--des instruments humains. Psichari n'avait
+plus qu'a demander a etre recu dans l'Eglise. Sur ces heures decisives,
+nous possedons un document unique, le journal ou une amie fraternelle
+prit soin de noter les principaux moments de la conversion d'Ernest
+Psichari. C'est ici le temoignage le plus direct: penchons-nous sur ces
+feuillets debordants de piete et d'amour.
+
+18 janvier 1913.--_J... voit Ernest: il a le langage d'un chretien._
+
+21.--_J... a vu Ernest qui lui a dit qu'il demanderait peut-etre bientot
+a voir un pretre._
+
+23.--_Visite d'Ernest: il nous parait trouble. Dimanche, il doit aller a
+la messe avec J... a la cathedrale[19]; il se fait expliquer la lecture
+de la messe._
+
+Dimanche 26.--_Ernest et J... vont ensemble a la grand'messe; ils
+reviennent grandement emus tous deux. Ernest dit a J... qu'a l'Eglise
+il se sent comme chez lui. J..., en effet, a admire son aisance et
+sa piete. Il dit aussi: "La confession, c'est un peu difficile, et
+surtout... le ferme propos." Deja, il prie beaucoup et surtout la sainte
+Vierge. Il est visible que c'est la foi de son bapteme qui se reveille
+et agit. Spontanement, il se decide a aller tous les dimanches a la
+grand'messe. Le Pere Clerissac[20] doit arriver dans huit jours._
+
+Dimanche 2 fevrier.--_Ernest et J... assistent a la messe rue d'Ulm.
+Ernest est absorbe, peu communicatif. J... revient inquiet._
+
+3 fevrier.--_J... arrive avec Ernest vers 11 heures. Le Pere Clerissac
+vers midi. Nous sentons qu'ils se plaisent et se conviennent. Ernest est
+si simple, si franc, devant le Pere... Dejeuner plein d'emotion. Apres
+le dejeuner, le Pere emmene Ernest au parc. Leur absence dure deux
+heures pendant lesquelles nous ne cessons de prier. Tout va se decider.
+Enfin ils reviennent; et le Pere nous expose le programme arrete qui
+nous remplit de joie: demain confession, puis confirmation, le plus tot
+possible, et dimanche premiere communion; puis pelerinage d'action de
+graces a Chartres.
+
+Ernest a absolument conquis le Pere qui n'a trouve en lui aucune
+resistance, "une ame sans un pli, toute pleine de foi."_
+
+Mardi 4 fevrier.--_Le Pere et Ernest arrivent vers 4 heures. Notre
+petite chapelle est toute paree; les cierges sont allumes, deux beaux
+cierges intacts, benis dimanche. Agenouille devant la statue de
+Notre-Dame de la Salette, d'une voix forte--quoique tres emu--Ernest
+Psichari lit la profession de foi de Pie IV et celle de Pie X. Le Pere
+est debout, comme un temoin devant Dieu. J ... et moi ecoutons a genoux,
+tremblants d'emotion. Apres cette lecture, nous sortons et la confession
+commence. Pendant qu'elle dure, nous ne cessons de prier._
+
+_Enfin, on nous appelle. Nous trouvons Ernest tout transforme, rayonnant
+de joie. C'est une heure de beatitude pour tous.--"Vous voyez, nous dit
+le Pere, un homme tout a Dieu"... Et qui est heureux, disons-nous. "Oh!
+oui, je suis heureux," s'ecrie Ernest, et il n'est pas difficile de
+le croire.--On sent deja entre le Pere et Ernest une amitie tendre et
+profonde, sur laquelle Ernest s'appuie avec joie._
+
+_Apres le depart d'Ernest, le Pere nous dit son admiration pour la bonte
+de Dieu, sa joie de la reparation qui lui est faite, son amour pour
+cette ame qui n'a pas resiste a Dieu qui est toute loyale et simple._
+
+Mercredi des Cendres, 5 fevrier.--_Le Pere avec Ernest assistent a la
+benediction des Cendres a la grand'messe pontificale. Ils voient Mgr
+Gibier et fixent au samedi 8 fevrier la date de la confirmation. Ernest
+a un air touchant, heureux, tout penetre de la pensee de Dieu._
+
+Jeudi 6 fevrier.--_Nous voyons Ernest avec le Pere. Ernest sent deja
+qu'on le dira subjugue, suggestionne par quelqu'un. Cela lui parait bien
+vil. "Je sentais toujours, dit-il, que si je venais a la foi, ce serait
+par une action surnaturelle; et comment une influence quelconque
+pourrait-elle vous faire croire les dogmes catholiques et procurer cette
+illumination?"_
+
+_Ernest doit prendre le nom de Paul a la confirmation, en reparation des
+outrages de Renan a saint Paul_.
+
+Mardi 7 fevrier.--_Le Pere a vu Ernest a Paris. Ernest le ravit par sa
+droiture et l'ouverture entiere de son ame a la foi. Il ne cesse et nous
+ne cessons de dire avec lui: "Que Dieu est bon et que tout cela est
+beau!"_
+
+Le samedi 8 fevrier, Ernest Psichari fut confirme par Mgr Gibier, dans
+la chapelle du petit seminaire de Grandchamp. D'une voix tremblante
+d'ardeur contenue, il recita le _Credo_, dont il scanda une a une les
+syllabes latines. Apres la confirmation, l'eveque de Versailles lui
+demanda son age. "Vingt-neuf ans! Beaucoup de temps perdu", repondit
+notre ami. Et s'inclinant filialement sous la benediction du prelat, il
+lui dit pour exprimer le drame qui venait de se jouer entre Dieu et lui:
+"Monseigneur, il me semble que j'ai une autre ame[21]". Le lendemain,
+Ernest Psichari fit sa premiere communion a la Chapelle des Soeurs de
+la Sainte Enfance: puis il partit pour Chartres en pelerinage. A son
+retour, il confiait au P. Clerissac: "Je sens que je donnerai a Dieu
+tout ce qu'il me demandera."
+
+Tous ceux qui furent alors les temoins de ces evenements admirables,
+tous ont ete frappes de la joie qui soudain l'habita. Desormais, E.
+Psichari vecut en joie: joie libre, fruit de l'amour, de l'amour
+qui connait et epouse son objet, et qui trahit tout ce qu'il y a de
+veritable charite dans une ame. Tout de suite, il posseda cette gaiete
+du coeur qu'apporte le salut. Dans les yeux, notre frere avait quelque
+chose de lumineux, de confiant, de tendre, qui decelait l'etat de grande
+liberte interieure et, comme on l'a note deja, d'"innocence enfantine"
+ou il vivait et qui faisait pressentir les grands desseins a quoi Dieu
+le predestinait.
+
+Une chose aussi nous causait de l'etonnement: il semblait qu'Ernest
+Psichari fut entre dans la vie chretienne de plain-pied, sans
+preparation, sans apprentissage, sans transition, comme s'il eut ete
+catholique depuis toujours. Cette ame, hier encore ignorante des
+communications de la sagesse divine, semblait en etre soudain remplie et
+sans intermediaires. Il savait tout sans avoir rien appris: il inventait
+ses prieres et elles se trouvaient etre celles-la meme que l'Eglise
+avait repandues sur les ages. Et dans l'ivresse des retrouvailles, il
+s'ecriait: "Mais quoi, Seigneur, est-ce donc si simple de vous aimer!"
+
+Ce qui frappe, en effet, c'est la plenitude de vie surnaturelle qui
+surgit en lui. Tout de suite, il s'etait tourne vers le Christ et
+c'est de lui qu'il attendait la verite et le bonheur. Chaque jour, il
+communiait et tendait vers la Croix toutes ses puissances[22].
+
+_C'est une decouverte adorable, ecrivait-il au P. Clerissac[23],
+que celle que je fais en ce moment, c'est une douce et cruelle
+reconnaissance et il n'est point d'office ou je ne verse d'abondantes
+larmes devant le Maitre que j'ai si longtemps crucifie, que la France
+elle-meme crucifie a toute heure._ Et encore: _J'ai pu m'approcher tous
+les matins de la Sainte Table et je l'ai fait avec courage, comptant sur
+la misericorde de Notre-Seigneur, pour me pardonner les faiblesses
+qui me rendent si indigne de recevoir son corps et m'en remettant
+entierement a elle en toute chose... Je crois bien que c'est lorsqu'on
+est le plus abattu que l'on doit desirer avec le plus d'amour
+l'Eucharistie et, quant a moi, c'est a ces heures-la que je me tourne
+avec le plus de confiance vers le Maitre a qui je suis desormais[24]._
+
+Nul ne fut plus que Psichari un homme de priere; nul n'en eut davantage
+le don. Ses travaux d'ecrivain, son metier de soldat, tout lui etait
+pretexte d'elevation vers Dieu. Il faut l'avoir vu prier, avoir suivi
+avec lui le mouvement de la liturgie pour savoir quels etaient l'amour
+et la force de ses oraisons. Chaque jour, il disait l'office de
+la Vierge jusqu'au dernier capitule; pas une rubrique qu'il n'ait
+longuement meditee: il avait meme compose pour le Rosaire une suite
+de proses. Ces elevations, il les commencait dans les larmes, tant la
+douleur le poignait de ses fautes passees, tant il sentait en lui-meme
+de ruines et de tenebres, de revoltes et de luttes. Et de chacune
+d'elles montait cette pensee: "Que puis-je faire pour l'Eglise qui m'a
+accueilli au plus fort de ma detresse? Jesus, Marie, je vous supplie
+de m'eclairer, de me donner la force d'etre sans partage au pied de la
+Croix, uniquement attentif a vos ordres[25]." Et l'oraison s'achevait
+dans la joie, sous le desir enflamme qu'y repandait l'esperance
+eternelle. Ainsi, la priere semblait a Psichari le devoir premier, bien
+plus, "la position normale de la creature qui veut se tenir a sa place
+sous son Createur". Etre a sa place, se tenir a sa place, voila le grand
+souci de ce soldat chretien.
+
+Mais il savait aussi que la place ou la Providence l'avait mis sur la
+terre etait un poste ou il devait etre un exemple, ou les privileges
+recus imposent de lourdes obligations, et il sentait jusqu'au fond de
+lui-meme combien l'engageaient les dons magnifiques qu'elle lui avait
+reserves. D'ou l'impatience que nous lui vimes de rendre graces pour
+tout ce que Dieu lui avait offert. Au reste, nul etre n'aimait autant
+a se donner: car, plus encore que la foi de Pierre, c'etait l'amour de
+Jean qui habitait son coeur.
+
+Et ici, nous penetrons le secret essentiel de cette ame choisie, la
+volonte profonde qui dirigea sa destinee, ce qui donne soudain tout son
+sens et son sublime au drame interieur que nous resumons. Voila le point
+ou cette vie se transfigure et prend quelque chose de saint: vingt-neuf
+annees douloureuses n'avaient ete souffertes que pour aboutir a cette
+vocation.
+
+Des qu'il connut par lui-meme les joies de la Lumiere, Ernest Psichari
+n'eut qu'une pensee: donner sa vie pour reparer l'offense que son
+grand-pere avait faite a Dieu. Pour cette oeuvre de reparation, il
+s'etait promis de se consacrer au Seigneur. Il voulait dire la messe,
+cette messe jadis abandonnee, il voulait se courber devant ce tabernacle
+delaisse pour les parvis humains, avoir part a ce Calice, etre pretre
+a tout jamais, reprendre la place, le precepte et le mandat qu'un des
+siens avait deserte... Et peut-etre, et surtout soulager les peines sous
+lesquelles ce pere de sa chair s'affligeait, hater sa delivrance, lui
+sacrifier son coeur filial, pour qu'il vit enfin ce Dieu qui avait ete
+le Dieu de leurs peres.
+
+Parmi les hommes, Ernest Psichari rejeta ouvertement les doctrines, les
+erreurs de Renan; il detesta son oeuvre et sa vie enseignante. Cela
+n'est un scandale que pour des esprits sans piete veritable. Qu'un fils
+se desole a l'idee que l'ame de son pere soit perdue pour une autre vie,
+qu'il connaitra des delices qui lui sont refusees; et, que ce fils mette
+toute son ardeur a reparer ses torts jusqu'au don absolu de soi, jusqu'a
+l'holocauste de son ame, et qu'il place son espoir dans la misericorde
+de la Bonte Infinie, quoi de plus touchant? Nous atteignons ici le point
+le plus haut de l'amour. C'est le sang de son coeur que ce jeune homme
+offre pour reconcilier a Dieu celui qui l'engendra. Quel aieul fut
+jamais pleure de telles larmes! Jamais l'affection filiale ne porta un
+plus parfait temoignage, jamais la charite ne fut plus magnanime qu'en
+cette ame de fils; jamais l'esperance ne s'y maintint d'une plus
+fervente tendresse.
+
+Il faut avoir vu la joie d'E. Psichari lorsqu'un religieux lui assura,
+un jour, que l'ame de Renan, au moment de paraitre devant Dieu, avait
+peut-etre ete allegee de ses fautes par la priere de quelque carmelite,
+par les larmes de quelque contemplatif tres humble...
+
+Et l'on avait ajoute: "Qui vous dit que votre grand-pere n'est pas
+sauve? Dieu seul est capable de juger les consciences. Nul d'entre nous
+n'a le droit de mettre des limites a la misericorde du Pere celeste. Qui
+sait si, mysterieusement, en vertu d'une grace cachee, Renan ne s'est
+pas reconcilie avec le Maitre de ses premieres annees? Qui sait meme, si
+ce n'est pas lui qui vous suscite aujourd'hui pour reparer les dommages
+qu'il a pu faire aux ames[26]?"
+
+Ah! de quelle reconnaissance il embrassait la foi qui permettait un tel
+espoir... Pour lui, fils de la fidelite, il n'aurait de cesse qu'il
+n'ait donne son etre pour que le pere prodigue ne fut point banni de la
+maison de tous ses desirs[27]!
+
+Aussi peut-on assurer qu'Ernest Psichari songeait a se detourner de
+la voie large du monde pour s'engager dans l'etroit sentier de la
+perfection. La componction de son coeur, son amour de l'obeissance qu'il
+tenait d'un esprit tout ensemble militaire et tres humble, tout l'y
+predestinait. Devant le glaive de l'esprit, devant le glaive de la
+parole de Dieu, ce soldat tombait a genoux. Le Christ etait son chef: il
+attendait ses ordres. Mais la encore la Providence reservait a Ernest
+Psichari une suite de grandes epreuves et de poignantes incertitudes,
+qu'il allait subir d'une ame pleine de paix et d'abandon.
+
+_J'attends, ecrivait-il, le 16 mars 1914, au P. Clerissac, j'attends
+simplement que le Seigneur me dise, s'il m'en juge digne: "Leve-toi et
+viens..." Souvent la certitude de ce qui me sera demande me pese; j'ai
+peur, je ne me sens pas pret, mais je sais bien aussi qu'il me faudra
+me rendre et j'entends clairement cette voix interieure qui me dit
+l'adorable parole toujours presente:_ "Alius te cinget et ducet quo
+tu non vis." _Que la volonte du Seigneur Jesus soit faite et non la
+mienne_.
+
+Des l'abord, Ernest Psichari ne douta point qu'il ne dut etre quelque
+jour le serviteur de cet ordre de Saint-Dominique, auquel il appartenait
+deja de toute son ame et dont la "regle joyeuse" lui convenait si
+bien[28]. Il y avait, en effet, chez ce militaire, une volonte
+d'apostolat qui l'empechait d'etre purement contemplatif. Dans le
+premier moment de sa conversion, il avait commence par reciter l'office
+benedictin. "Non, je ne puis continuer, nous avouait-il, je sens que je
+suis dominicain." Enfin, c'etait un fils de saint Dominique qui l'avait
+confesse, puis qui l'avait recu dans le Tiers-Ordre, en septembre 1913,
+au couvent de Rijckholt, en Hollande. De toute certitude, il pensait
+qu'il devait a l'intercession de saint Dominique "ce renouvellement de
+son ame[29]".
+
+Aussi bien, quand il voulut entreprendre le recit des choses admirables
+que le Saint-Esprit avait accomplies dans son coeur, c'est saint
+Dominique qu'il invoque pour obtenir le veritable esprit de l'Ordre:
+
+_Oui, mon ambition est haute, ecrivait-il le 30 janvier 1914 a propos
+du_ Voyage du Centurion, _bien haute pour un ouvrier de la onzieme heure
+qui sans doute devrait se borner a l'humble etude des maitres. Mais je
+ne sais quelle force me pousse: il me semble qu'il reste a faire, dans
+le domaine de la pure litterature, un livre vraiment_ dominicain,
+_autant que ce livre peut etre ecrit par un laic et un ecrivain.
+Pourquoi n'ecrirais-je pas ce livre? Le dernier, le plus infime des
+serviteurs de saint Dominique ne peut-il pas, par une priere_ continue,
+_obtenir cet esprit de foi et de verite, et surtout ce veritable esprit
+d'apostolat qui fait considerer, a chaque phrase que l'on ecrit,
+l'utilite spirituelle plutot que la vaine beaute de l'art?_[30]
+
+Mais d'autres soucis allaient traverser cette vie et la detourner pour
+un instant des hautes preoccupations qui l'agitaient. Son conge acheve,
+Ernest Psichari avait du rejoindre son regiment a Cherbourg. Nul
+ne mettait a son metier plus de ferveur. Entre tous les devoirs du
+chretien, c'est le devoir d'etat que ce soldat etait porte d'instinct
+a placer le plus haut. Il sentait avec exactitude les lourdes
+responsabilites qui pesent sur le plus humble des chefs: il s'y
+consacrait avec amour. C'est plein d'allegresse qu'il reprit, en juin
+1913, le chemin du quartier et qu'il revit ses hommes, ses chevaux, ses
+canons. Mais, pouvait-il l'oublier, c'etait un etre nouveau qui revenait
+parmi les siens. Il ne devait pas s'y sentir etranger. Les regiments, a
+leur maniere, ne sont-ils pas "des couvents d'hommes"? "Meme habitude
+de se donner corps et ame, remarque Vigny qui le premier nota la
+ressemblance, meme besoin de se devouer; pareils usages de gravite, de
+retenue et de silence." Ernest Psichari allait pouvoir y vivre sa double
+vie de militaire et de chretien.
+
+_J'ai retrouve a Cherbourg, ecrivait-il au P. Clerissac, le milieu sain
+et reconfortant que j'avais quitte, il y a plus de trois ans, et revu
+avec joie mes camarades. Ils suivent une belle route bien droite, bien
+tracee. Ils sont loin de bien des compromissions de l'epoque. C'est un
+grand malheur qu'ils soient aussi loin de la vie de la Grace. Beaucoup
+d'entre eux, la plupart, seraient pres peut-etre de la meriter, s'ils
+avaient seulement quelques mouvements de bonne volonte. Que notre Divin
+Maitre daigne les eclairer: qu'il me donne aussi la force de montrer le
+bon exemple, de faire un peu de bien a ces braves gens_[31].
+
+Charge de service et d'occupations de toutes sortes, Psichari se sentit
+prive de bien des secours. Il se rappelait avec une triste emotion le
+temps ou il pouvait, chaque matin, s'approcher de la Sainte Table et
+dire tout entier le _Diurnal_: "Il me faut faire une bien petite place
+au Bon Dieu, s'ecriait-il. Je lui offre du moins tout mon coeur, mes
+actions et mes pensees, faisant confiance pour le reste a sa divine
+misericorde[32]."
+
+Pourtant son zele ne restait pas inactif. Des son arrivee a Cherbourg,
+Ernest Psichari avait rendu visite au cure de cette paroisse qui porte
+le nom tres doux de Notre-Dame-du-Voeu et lui avait demande de faire
+partie de la Conference de Saint-Vincent-de-Paul. Pour lui, leve
+des l'aube, il montait a cheval, se rendait au quartier, faisait
+l'instruction des brigadiers sur le tir du 75; puis le soir, dans sa
+chambre, devant _l'Annonciation_ de Memling, pres de la bibliotheque ou
+il avait reuni les _Meditations_ et les _Elevations_ de Bossuet,
+les _Confessions_, les oeuvres de saint Jean de la Croix, de sainte
+Catherine de Sienne et de sainte Mechtilde, il travaillait et il priait.
+L'ecrivain notait, pour nous autres, les mouvements de son coeur sous
+le doux envahissement de la Lumiere; et, a travers les antiennes et les
+repons de son office, le tertiaire de saint Dominique appelait sur la
+France et sur son armee quelques-unes des faveurs dont il se sentait
+indigne.
+
+Psichari goutait alors une quietude sans melange: le bonheur rayonnait
+dans son etre. Parfois, il se demandait: "Que dois-je faire et qu'est-ce
+que le Bon Dieu veut au juste de moi[33]?" Et tranquille, il se
+repondait a lui-meme: "Je l'ignore, mais c'est dans une grande paix et
+un vrai calme que j'attends la manifestation de sa volonte. L'exact
+discernement et la vraie force ne seront pas refuses, j'en ai une ferme
+confiance, pour mon humble priere."
+
+A l'automne de 1913, Psichari partit pour les manoeuvres du Sud-Ouest.
+Un jour ou son regiment se trouvait au repos, il fit pour un patronage
+une conference sur l'Eucharistie et la frequente communion. Quel ne fut
+pas son etonnement de reconnaitre parmi ses auditeurs quelques-uns des
+canonniers de sa batterie!
+
+Au reste, beaucoup de consolation et beaucoup de joie lui devaient venir
+de ce voyage a travers la France. A son retour a Cherbourg, il ecrivait
+a un pretre[34] qu'il avait rencontre au hasard d'un cantonnement:
+
+_Comment ne pas voir que cette terre est benie entre toutes, qu'elle est
+et restera toujours la terre de l'humble fidelite et que c'est elle qui
+portera toujours la plus riche moisson?... J'admire toute cette grace
+qui rayonne a travers la terre de France, j'admire qu'apres tant
+d'efforts, apres tant de persecutions, la petite lampe vacille encore au
+fond du temple et qu'elle suffise encore a eclairer le monde._
+
+Une chose surtout l'avait fortifie parmi celles qu'il avait vues: la
+piete de nos pretres:
+
+_Il faudra, ecrit-il, il faudra que je dise, si Dieu m'en donne la
+force, que notre clerge est admirable, qu'il est penetre des plus males
+vertus chretiennes, qu'il est plus grand peut-etre qu'il n'a jamais ete.
+Au village comme a la ville, le presbytere est le seul endroit ou se
+refugie l'intelligence,--car je n'appelle pas de ce nom la pauvre
+intelligence depravee des intellectuels,--le seul ou il y ait vraiment
+de la vie, le seul ou l'on soit assure de trouver toujours non seulement
+des hommes de coeur, mais des hommes ayant la plus fine comprehension de
+toutes choses, le sens le plus droit, la raison la plus deliee. On dit
+qu'il n'y a plus de saints aujourd'hui. Ah! si l'Eglise le permettait,
+je dirais bien qu'il y en a et ou ils sont._
+
+Et ces reflexions, par une pente naturelle, le ramenaient a lui-meme, a
+l'atroce destinee de celui qui appartenait a ce clerge admirable, et
+qui eut du etre le bon pretre d'une paroisse francaise. Il se sentait a
+nouveau travaille du desir de reparation qui grandissait en son coeur,
+et j'imagine que c'etait la le sujet de ses entretiens a Cherbourg, avec
+un fidele ami, cet abbe Bailleul[35] qu'il interrogeait sur son propre
+avenir. Aussi etait-il dispose a ecouter avec bienveillance celui qui
+voyant en lui des marques de vocation certaine, lui parla un jour du
+sacerdoce. Est-ce a dire que son ame cessait d'entendre l'appel de
+saint Dominique? Non point; mais la longueur des etudes theologiques
+l'effrayait, et surtout la peine que sa decision causerait a sa mere
+et l'obligation ou il serait de vivre loin d'elle, car il l'aimait
+et l'admirait entre toutes. Enfin, _il etait presse de dire la
+messe_--toujours le meme desir sublime de reprendre la place abandonnee.
+Et voici qu'on lui disait: "Votre devoir est avant tout le sacerdoce.
+Dieu vous veut, provisoirement du moins, parmi les pretres seculiers."
+Dans sa ferveur filiale, Ernest Psichari recut ce conseil avec un
+debordement de joie: Oui, etre un simple cure de campagne, comme son
+grand-pere l'eut ete, vivre dans quelque presbytere tres simple de
+basse Bretagne, retourner fidelement, minutieusement, sur les voies
+abandonnees et, d'abord, mettre les pas dans les pas, retrouver la
+vocation exacte, aller au seminaire...
+
+C'est ainsi qu'au printemps de 1914, Ernest Psichari fit visite au
+superieur du grand seminaire d'Issy. Le parc et la chapelle etaient
+intacts et tels que Renan les decrit en ses _Souvenirs d'enfance et de
+jeunesse_. Il retrouva la froide charmille janseniste du dix-septieme,
+les longues allees solitaires, et c'est avec une grande emotion qu'il
+vit ces endroits memes ou son "malheureux grand-pere" avait prie.
+
+Quelques semaines plus tard, M. l'abbe Tanquerey, directeur au grand
+Seminaire, rencontra le R.P. Janvier et lui dit: "Nous avons recu la
+visite du petit-fils de Renan... _Il entrera chez vous._" Il semble
+bien, en effet, que ce pelerinage a Issy n'ait fait que confirmer Ernest
+Psichari dans son dessein de se donner a saint Dominique. Toujours
+est-il que son fremissement interieur ne s'etait pas apaise:
+
+_Ce qui me parait vraiment insupportable, c'est de continuer cette
+existence d'oubli et de reniement qui est la mienne, ecrivait-il
+alors[36]. Il faudra pourtant un jour que cela change, car Dieu ne se
+lassera-t-il pas a la fin de tout donner sans rien recevoir?_
+
+Le P. Clerissac, a qui Psichari faisait cet aveu, finit, apres avoir
+longuement hesite, par acquerir la certitude que la vocation de ce jeune
+homme etait bien dominicaine. Pour ne rien hater cependant, il fut
+convenu qu'Ernest Psichari ne s'engagerait pas immediatement et qu'il
+irait d'abord prendre ses grades en theologie a Rome, au College
+Angelique, et comme auditeur libre.
+
+
+NON TOLLIT GOTHUS QUOD CUSTODIT CHRISTUS, SAINT AUGUSTIN
+
+
+Mais Dieu, lui, savait deja la mission qu'il destinait a son enfant et
+le sacrifice pour lequel, dans sa pitie pour la France, il reserverait
+ce soldat, fils de Dominique. Bientot tous les voeux d'Ernest Psichari
+allaient etre exauces: Dieu lui donnerait sujet de pretendre, de
+realiser la double vocation qui partageait son coeur, de s'immoler a la
+terre de ses peres, de reparer en sauvant. Car le don qu'Ernest Psichari
+allait offrir pour le service de la Patrie est en meme temps un
+temoignage rendu a Dieu, un holocauste veritable, "librement consenti
+et consomme en union avec le sacrifice de l'autel[37]". Ernest Psichari
+partit le second jour de la guerre avec le 2e regiment d'artillerie
+coloniale. En quittant Cherbourg, il dit a l'abbe Bailleul: "Je vais a
+cette guerre comme a une croisade, parce que je sens qu'il s'agit de
+defendre les deux grandes causes a quoi j'ai voue ma vie."
+
+Le 20 aout, il ecrit a sa mere[38]: "Nous allons certainement a de
+grandes victoires et je me repens moins que jamais d'avoir toujours
+desire la guerre, qui etait necessaire a l'honneur et a la grandeur de
+la France. Elle est venue a l'heure et de la maniere qu'il fallait.
+Puisse la Providence ne pas nous abandonner dans cette grande et
+magnifique aventure[39]!"
+
+Le soir du 22 aout, a Saint-Vincent-Rossignol[40], apres etre reste
+douze heures sous un feu epouvantable, Ernest Psichari fut tue net
+d'une balle a la tempe. Un temoin de sa mort ecrit: "Vers six heures,
+j'apercus le lieutenant Psichari sous un arbre, pres de ses pieces,
+soutenant le capitaine Cherrier, blesse. Il se dirigea avec lui vers
+l'ambulance et le laissa a la porte, _pour retourner a sa piece_. A
+ce moment les Allemands arrivaient a 30 metres. Le feu cessait et le
+lieutenant etait assez isole. Je le vis regarder le demi-cercle que les
+Allemands formaient autour de lui, se pencher soit sur son canon, soit
+sur un blesse et tomber mortellement frappe. Il tomba sur le canon et
+glissa a terre." Ceux qui l'ont vu plus tard ont ete frappes du calme
+de son visage: autour de ses mains etait enroule son chapelet[41] qu'il
+avait pu saisir.
+
+A trente ans, ayant tout accompli, Dieu l'appelait a la vie et a la
+gloire. Ernest Psichari y est entre, suivi d'une heroique milice de
+jeunes martyrs qui lui ont fait au Ciel la plus belle cohorte qu'il ait
+jamais conduite.
+
+
+NOTES ET DOCUMENTS
+
+
+
+[Note 1: Grec par son pere et tout ensemble "francais, latin,
+breton", par sa mere en qui sont unis le sang catholique des Renan et le
+sang protestant des Scheffer, Ernest Psichari fut, par ses origines et
+la gloire de sa famille dans le siecle, profondement mele aux evenements
+spirituels de notre propre histoire. Restituer l'atmosphere morale
+ou grandit l'heritier de toutes ces cultures, ce serait du meme coup
+evoquer tout un age qui se reconnut en Renan comme en celui qui l'avait
+engendre. Il ne nous appartient point de le faire et nous nous bornerons
+ici, pour fixer l'imagination, a noter les moments essentiels de la
+jeunesse d'Ernest Psichari.
+
+Ernest Psichari naquit le 27 septembre 1883. Il fit ses etudes aux
+lycees Henri IV et Condorcet. A dix-huit ans, il publiait des vers
+subtils, a la maniere de Verlaine et de Mallarme qui fut aussi celle
+d'Ary Renan, son oncle. Par ailleurs, epris de metaphysique, il annotait
+Spinoza et Bergson.
+
+Apres sa licence de philosophie (1902), il partit, en qualite de
+dispense, accomplir une annee de service militaire.
+
+L'armee lui apparut comme la seule activite ou demeure cet idealisme
+qu'une culture toute sceptique avait failli corrompre. Des son arrivee a
+la caserne, il sentit avec une vivacite extraordinaire qu'il etait fait
+pour vivre la, que c'etait la sa vocation. Desormais il eut quelque
+chose ou se prendre, un motif d'agir. Il signe, en 1904, son
+reengagement au 51e de ligne, a Beauvais. Mais, impatient d'action, le
+sergent Psichari change d'arme et passe dans l'artillerie coloniale
+comme simple canonnier. Bien vite, il recoit les galons de marechal des
+logis.
+
+Choisi par le commandant Lenfant, il part en mission pour le Congo.
+Alors commence la vie heroique et libre qui realise tous les reves de sa
+jeunesse et donne a son etre sa premiere raison et son premier but.
+
+Aupres d'un chef qu'il aime a la facon d'un pere, Psichari va, pendant
+de longs mois, marcher sous des cieux nouveaux. Ensemble, ils penetrent
+la Sangha, parmi les monts sauvages du Yade, vers cette claire Pennde
+que nul autre, avant eux, n'avait franchie. Il convoie des troupeaux de
+boeufs, le long des fleuves; il combat, marche des journees, des nuits
+entieres, s'enivre de solitude et d'action.[c]
+
+[Note c: C'est au court de cette mission au Congo qu'Ernest Psichari
+recut la medaille militaire (1908).]
+
+En 1908, il nous revint plein d'enthousiasme. Et il semblait nous dire,
+ce marechal des logis, que nous avions connu etudiant en Sorbonne: "Je
+ne suis plus un jeune bourgeois, occupe des travaux de mon etat; je
+suis un homme en qui ne demeurent plus que des sentiments frustes et
+primitifs." Et nous qui le regardions faire, comme nous enviions deja sa
+destinee!
+
+Psichari entra alors a l'ecole de Versailles, d'ou il sortit
+sous-lieutenant en septembre 1909. C'est comme officier qu'il partit,
+cette fois, pour la Mauritanie: il y devait rester jusqu'en decembre
+1912. Voila le moment ou nous avons entrepris de raconter sa vie.]
+
+[Note 2: Lettre a M. Henry Bordeaux, a propos de la _Maison_.]
+
+[Note 3: Lettre a Agathon; Cf. _Les Jeunes Gens d'Aujourd'hui_
+(1913).
+
+A propos de ce livre, Psichari nous ecrivait: "Il me semble que tous
+les traits que vous notez doivent nous mener, un jour, a de la gloire
+guerriere et, pour tout dire, a une revanche dont nous ne devons jamais
+detourner nos regards."
+
+Et, dans la reponse que nous citons, relevons encore ces propos: "Ce
+serait singulierement rabaisser la foi patriotique que de la croire
+fonction de la barbarie et de l'inculture; ce serait aussi vouloir
+nous ramener au point de l'Allemagne actuelle ou tout est sacrifie aux
+entreprises de la vie pratique.--Quoi que nous fassions, nous mettrons
+toujours l'intelligence au-dessus de tout... Cela est necessaire, quand
+on songe a la haute mission de la race francaise, a la grande election
+qui domine toute son histoire..."]
+
+[Note 4: En voici le temoignage. Des 1912, nous avions note ce
+_reveil de l'heroisme_ et, invoquant deja l'exemple d'un Psichari, nous
+ecrivions:
+
+"... L'intellectualisme orgueilleux ou se refugierent nos aines devait
+les conduire soit au pessimisme, soit au scepticisme. Ils devaient
+pratiquement aboutir a l'anarchie ideologique, a toutes les confusions
+morales. L'affaire Dreyfus, voila le bilan de cette generation, et c'est
+en reflechissant sur le passe qui trouve la son symbole qu'ils ont fait
+l'aveu de leur desarroi. Parmi la decomposition dreyfusienne, ils ont vu
+avec effroi que le pacifisme, l'internationalisme etaient la consequence
+de leurs doctrines et avec une simplicite douloureuse, malgre
+l'apparente victoire ils nous disent: "Instruisez-vous par notre
+defaite. Tout notre role aura ete de vous montrer le danger et de vous
+avertir."[d]
+
+[Note d: Charles Peguy.]
+
+"Et, o miracle, c'est de ce milieu de l'Affaire que nous vient
+aujourd'hui la parole la plus hardie qu'ait prononcee jeune homme
+de notre age. C'est d'une famille ou l'intelligence semblait devoir
+s'epuiser apres avoir donne ses fleurs les plus rares que part le
+conseil de vertu et de renouvellement. La lampe d'heroisme qu'on
+croyait vacillante, c'est le petit-fils de Renan, Ernest Psichari,
+sous-lieutenant d'artillerie coloniale a Moudjeria (Mauritanie), qui la
+passe a notre generation.
+
+"Je voudrais que l'on meditat sur l'aventure de ce garcon de vingt-cinq
+ans qui, abandonnant ses etudes de Sorbonne, partit a deux reprises pour
+mener une action francaise dans la brousse africaine, pour donner a la
+France un empire dont M. de Mun a dit "que nulle abdication n'empechera
+jamais qu'il n'ait ete par elle, et par elle seule, arrache a la
+barbarie". Mais je me contenterai de citer quelques pages que le
+brigadier Psichari redigeait en 1908, au retour de la mission qu'il fit
+au sud du Tchad, sous les ordres du commandant Lenfant. Ce sont la des
+paroles qu'il faut que l'on connaisse. Puissent-elles determiner des
+vocations heroiques! Ecoutez, des l'abord, ce qu'il dit de l'Afrique:
+
+"Nous y venons pour faire un peu de bien a ces terres maudites. Mais
+nous y venons aussi pour nous faire du bien a nous-memes. L'Afrique est
+un des derniers refuges de l'energie nationale, un des derniers endroits
+ou nos meilleurs sentiments peuvent encore s'affirmer, ou les dernieres
+consciences fortes ont l'espoir de trouver un champ a leur activite
+tendue." Ce noble pays revela a ce soldat francais les vertus de la
+guerre: "Nous reviendrons, dit-il, a l'opinion du peuple qui est
+la guerre. De l'extreme barbarie, nous sommes passes a l'extreme
+civilisation... Mais qui sait si, par un retour frequent dans l'histoire
+humaine, nous ne reviendrons pas au point d'ou nous sommes partis? ...
+Il vient une heure ou la violence n'est plus de l'injustice, mais le jeu
+naturel d'une ame forte et trempee comme un acier. Il vient une heure
+ou la bonte meme cesse d'etre feconde et devient amollissante et
+lache. Alors la guerre n'est plus qu'un indicible poeme de sang et de
+beaute."[e]
+
+[Note e: Psichari avait rectifie l'exces d'un tel "bellicisme". Mais
+que ces paroles furent exaltantes pour ceux qui avaient, comme nous,
+grandi dans l'enseignement pacifiste et humanitaire!.]
+
+Et voici ce que lut au fond de lui-meme ce fils d'intellectuels: "Dans
+ma patrie, on aime la guerre et secretement on la desire. Nous avons
+toujours fait la guerre. Non pour conquerir une province. Non pour
+exterminer une nation. Non pour regler un conflit d'interets. Ces causes
+existaient assurement, mais elles etaient peu de chose. En verite, nous
+faisions la guerre pour la guerre, sans nulle autre idee, pour l'amour
+de l'art... Nous la faisions par un naturel besoin de nous depenser et
+de nous imposer, parce que c'etait notre loi, notre raison secrete,
+notre foi."
+
+"Cette foi, ce gout francais de l'heroisme, cet elan qui traverse les
+pages africaines de Psichari, je l'ai retrouve, cet ete, dans l'ame
+de maints jeunes hommes; j'ai vu dans leurs yeux briller un secret
+desir..."
+
+Nous devions, deux annees encore, attendre l'evenement qui emploierait
+cette passion ...]
+
+5. Charles Peguy, dans l'epitre votive qui termine son _Victor Marie,
+comte Hugo_, nous montre Psichari dans une teriba de cent metres carres,
+au milieu du desert, avec ses livres. Sa bibliotheque de campagne, a
+ce qu'il nous assure, ne comprenait que: les _Pensees_ de Pascal, les
+Sermons de Bossuet, le _Reglement d'artillerie de montagne_, la _Table
+de logarithmes_ de Dupuy, et un exemplaire de _Servitude et grandeur
+militaires_ auquel Psichari tenait, "parce qu'il composait l'unique
+bagage litteraire du sous-lieutenant de cavalerie Violet qui sut si
+bien mourir a Ksar-Teuchane, en Adrar"; plus, cinq petits livres qui
+n'etaient autres que des _cahiers_ de Peguy lui-meme.
+
+Et, dans ce meme morceau, Peguy cite cette belle lettre de Psichari,
+datee de Moudjeria:
+
+"Voici une terre qui est parfaitement romantique et triplement
+romantique: par sa nature, son aspect physique, par le caractere de
+ses habitants et par l'action que nous y exercons encore. Histoire de
+brigands, assassinats, combats epiques, pillages, sombres intrigues,
+tout cela fleurit ici comme dans son terrain naturel. Et tout conspire
+a cette impression. Les aspects du pays, qui ne sont guere _jolis_, ont
+cependant une beaute qui leur vient d'un tragique puissant, une beaute
+sans grace, mais bizarre et monstrueuse comme un decor du second Faust.
+"Des plaines sans eau de l'Agan, ecrasees de soleil, du montueux Tagant
+et de ses cirques de rochers noirs, des dunes sans fin de l'Aouker, du
+noir Assaba, toute vie s'est retiree aujourd'hui et il reste un rude
+squelette mineral ou errent de pauvres tentes en poil de chameau et des
+troupeaux nomades. Les Maures de ces contrees desolees sont parmi les
+plus rudes guerriers qui soient au monde. Ils nous l'ont fait sentir
+plus d'une fois, et nous le feront encore sentir, vraisemblablement.
+Cette noble et antique race qui se rattache a l'Orient mystique (il y a
+ici des "Chiites" que les guerres du premier siecle de l'Islam avaient
+pourtant rejetes et confines en Perse sur les bords de l'Euphrate) et
+qui se ramifie vers l'est jusqu'au dela de Tombouctou (les Kounta
+du Tagant s'echelonnent ainsi jusqu'au nord de la boucle du Niger),
+presente un echantillon d'humanite extremement evolue et ou pourtant la
+simplicite des moeurs est restee grande, ou l'ardeur du sang primitif
+est restee vierge. Ces gens d'esprit tres cultive generalement, retors
+en politique, habiles dans la discussion, et qui, en religion, vont
+jusqu'au mysticisme le plus ardent (Cheickh el Ghaswani devore en ce
+moment un traite de mystique arabe sur la "predestination" que lui a
+prete le capitaine commandant le Cercle), ces gens, tout en meme temps
+sont des gueux, vivent de guerres et de rapines, sont fiers comme des
+mendiants, ardents a l'action, braves et ruses. Jeunesse de coeur et
+vieillesse d'esprit, voila la caracteristique generale. "C'est dans ce
+rude pays que nous avons essaye de nous installer par la force de nos
+armes, et c'est un des derniers ou l'on fasse encore oeuvre de soldat,
+ou l'on vive militairement. Enfin c'est une terre heroique, pleine pour
+nous de nobles souvenirs, encore d'hier, toute chaude encore du sang
+francais."
+
+[Note 6: C'est a propos de ces affaires de Tichitt, qu'Ernest
+Psichari nous ecrivait d'Amijenjer, le 21 fevrier 1912:
+
+"Notre mois de janvier a ete occupe par des operations interessantes qui
+se sont deroulees avec une grande rapidite. Il s'agissait d'aller
+nous montrer a Tichitt, ksar important situe a 200 kilometres Est de
+Fort-Coppolani, et dans lequel nous n'avions pas encore mis les pieds.
+L'interet de cette manifestation etait d'occuper un des derniers
+repaires des dissidents de Mauritanie, et leur hotellerie ordinaire.
+
+"Le 10 decembre, je procedais--dans un coin etonnant de l'Adrar--a
+l'arrestation d'un chef, quand je recus par un courrier rapide l'ordre
+de me rendre au peloton mehariste du Tagant, mon ancien pays. J'y
+arrivai a la fin de decembre, presque en meme temps que le colonel Patey
+qui venait prendre le commandement de la reconnaissance sur Tichitt.
+
+"Le 2 janvier, nous etions sur la route de Tichitt, marchant d'ailleurs
+a toute allure, comme le permettait la legerete de la troupe: rien que
+des troupes meharistes et cent hommes a pied.
+
+"Le 10, une partie de la reconnaissance (meharistes de l'Adrar, sous
+les ordres du capitaine Beugnot), part en avant-garde, fait une marche
+forcee jusqu'a Tichitt, et y tombe le 13 au matin, sur un paquet de
+dissidents. Sept, parmi lesquels des chefs importants, sont tues.
+L'ancien sultan de l'Adrar, Sid Ahmed ould Ahmed Aida, blesse, est fait
+prisonnier. Gros succes, grand effet moral sur les Maures.
+
+"J'arrivais personnellement a Tichitt le 14, avec le peloton mehariste
+du Tagant. Le 15, le colonel me donnait le commandement d'un razzi de
+vingt hommes, avec mission d'aller ramasser des campements dans les
+dunes du sud de Tichitt. A partir de ce moment, je suis mon maitre, et
+j'en profite pour faire des operations sinon fructueuses au point de vue
+general, du moins interessantes pour moi, parce que je suis en contact
+avec des marabouts fanatiques que je fais causer.
+
+"Ces mouvements dans les dunes d'Aouker allaient prendre fin quand j'eus
+le bonheur de tomber sur une bande de dissidents. Je les atteignais, le
+21, dans un chaos de rocs tres pittoresques, mais rendant le contact
+tres dur. Deux tues et un blesse chez l'ennemi, un tue chez moi, apres
+une journee ereintante, mais honorable."
+
+C'est, en effet, apres cette journee que le lieutenant Ernest Psichari
+fut cite a l'ordre du jour de l'armee. On trouve un beau recit de ce
+combat dans _l'Appel des Armes_, pages 309 et suivantes.]
+
+[Note 7: Voir _l'Illustration_, numero de Noel 1915. Le _Voyage du
+Centurion_ vient de paraitre en volume a la librairie Conard, avec une
+preface de Paul Bourget.]
+
+[Note 8: Lettre a Ed. Trogan, _Le Correspondant_, 25 novembre 1914.]
+
+[Note 9: Lettre inedite a Mgr Jalabert (1911).--Cet episode est
+rapporte dans le _Voyage du Centurion_.]
+
+[Note 10: C'est a propos de cette demarche, qu'Ernest Psichari
+ecrivait, en 1914, a M. Charles Maurras qui lui avait envoye son livre
+l'_Action francaise et la religion catholique:_
+
+"En 1911, n'ayant pas la foi que donnent seuls les sacrements,
+j'ecrivais a Mgr Jalabert, eveque de Senegambie, en veritable enfant
+de l'Eglise. Feinte, artifice ou hypocrisie? Nul de ceux qui ont aime
+l'Eglise avant d'y croire ne le dira."]
+
+[Note 11: Lettre inedite a M. Maritain (15 juin 1912).]
+
+[Note 12: Lettre a Ed. Trogan _(loc. cit.)_]
+
+[Note 13: Lettres a Mgr Gibier, publiees par l'eveque de Versailles
+dans l'article qu'il a consacre a la memoire d'Ernest Psichari (_Le
+Correspondant_, 25 novembre 1914).
+
+Ernest Psichari, a propos de son _Appel des Armes_, dit de ce "pauvre
+livre" qu'il date "du temps ou il attendait sans rien faire pour s'en
+rendre digne la lumiere qui guerit et qui sauve".
+
+La conversion de Psichari ayant eu lieu pendant que son roman paraissait
+dans l'_Opinion,_ notre ami eut le dessein d'arreter la publication en
+volume. Apres beaucoup d'hesitation et sur le conseil du P. Clerissac,
+il consentit a le publier, par un humble souci de verite et pour
+"montrer les preparations eloignees de l'oeuvre divine dans une ame
+encore fermee".]
+
+[Note 14: Cf. Maritain, _La Science moderne et la raison_ (Revue de
+philosophie, 1910).]
+
+[Note 15: Lettre inedite a M. Maritain, datee de Zoug (Mauritanie),
+15 juin 1912.]
+
+[Note 16: Lettre inedite au P. Clerissac, 8 fevrier 1914.]
+
+[Note 17: Psichari lisait particulierement alors l'_Action_, de
+Blondel; et deja la _Vie spirituelle et l'Oraison,_ la _Vie de saint
+Dominique_, le Catechisme des enfants et surtout le Missel dont il fit
+une veritable etude.]
+
+[Note 18: Lettre inedite a M. Maritain.]
+
+[Note 19: A la cathedrale de Versailles.]
+
+[Note 20: Le P. Clerissac, des Freres precheurs, mort en novembre
+1914, quelques jours apres avoir appris la fin d'Ernest Psichari.]
+
+[Note 21: Cf. Mgr Gibier, art. cite.]
+
+[Note 22: Cf. _Le Voyage du Centurion_: "Maxence n'a d'autre raison
+pour aller a Dieu que Jesus, ni d'autre raison, ni d'autre moyen. Il
+ne peut avoir aucune certitude en dehors de Jesus. Et il ne peut avoir
+d'autre acces a Dieu que Jesus, Dieu lui-meme et Homme en meme temps."]
+
+[Note 23: Lettre inedite au P. Clerissac, mercredi des Cendres,
+1913.]
+
+[Note 24: Ernest Psichari ne cessait, dans ses lettres au P.
+Clerissac, de s'emerveiller des joies de la vie chretienne: "Que sont,
+ecrit-il le jour de la Sainte-Trinite (1913), que sont les petites
+miseres du corps a cote de ce rayonnement d'esperance qui nous force de
+tomber a genoux, des qu'un peu de solitude nous est laissee? Si tout le
+monde savait ce qu'est la vie d'un chretien, nous ne verrions plus de
+ces malheureux qui refusent obstinement le Paradis qui leur est offert.
+Que ne puis-je leur faire entrevoir et leur montrer mes larmes de joie a
+chaque fois que je m'approche de mon Dieu!" Et il ajoutait: "Vous m'avez
+appris, mon bien-aime Pere, qu'il n'y a, comme disait sainte Angele,
+qu'un livre a lire: la Croix. Puisse-je maintenant l'ecrire, ce
+meme livre, mais au dedans de moi-meme, pour reparer tant d'annees
+d'ignorance et meriter les graces qu'il a plu a Notre Seigneur de
+m'envoyer."
+
+Dans l'hiver de 1914, pendant qu'il achevait le _Centurion_, E. Psichari
+disait a M. Paul Bourget: "C'est un tremblement que d'ecrire en presence
+de la Tres Sainte Trinite."]
+
+[Note 25: Ses lettres de ce temps-la sont pleines de pareils
+scrupules: "Dites-moi, ecrit-il au P. Clerissac, dites-moi ce qu'il faut
+que je fasse pour remercier le Bon Dieu; dites-moi comment je peux lui
+rendre une partie de ce qu'il me donne, car je recois beaucoup et ne
+rends rien, de sorte que je ne suis pas loin d'etre accable par le poids
+de sa misericorde."]
+
+[Note 26: Le R.P. Janvier.]
+
+[Note 27: S'il fallait juger non plus l'oeuvre, mais la personne de
+Renan, Ernest Psichari n'admettait point qu'on parlat devant lui de
+son grand-pere sans le respect convenable. Et il pensait aussi que sa
+culpabilite a ete sans doute attenuee, dans une mesure que seul Dieu
+peut connaitre, par le fait que, pendant sa jeunesse, aucune forte
+nourriture clericale, aucune formation philosophique et theologique
+vraiment serieuse ne lui fut donnee.
+
+La theologie dogmatique et la philosophie rationnelle etaient, au
+debut du XIXe siecle, completement abandonnees par l'enseignement des
+seminaires. Songeons que Renan n'eut d'autre theodicee que la pauvre
+"philosophie de Lyon", oeuvre janseniste du XVIIIe siecle; puis on lui
+fit lire sans discernement Thomas Reid, les Ecossais, qu'on melangeait
+avec le cartesianisme mitige du cours. Il n'etudia jamais saint Thomas,
+dont la scolastique lui apparait barbare et "enfantine", au regard de la
+"scolastique cartesienne" qu'enseignaient ses professeurs. Bref, nulle
+direction philosophique.
+
+Ainsi ses maitres cartesiens, loin de lui montrer combien la raison est
+necessaire a la foi, s'efforcerent, au contraire, de le convaincre de ce
+qu'a "_d'antichretien la confiance en la raison_". Le jeune clerc etait
+passionne de recherche intellectuelle, et ils lui repondaient: "Tout ce
+qu'il y a d'essentiel est trouve", l'empechant de mettre dans sa foi les
+legitimes besoins de son intelligence. Cette dangereuse opposition entre
+la science et la religion, ou devait se desesperer tout le siecle, c'est
+chez eux que Renan, des l'abord, la rencontre. "Ce n'est pas la science
+qui sauve les ames." Propos juste sans doute, mais mal entendu et qu'il
+allait retourner contre ceux-la memes qui le formulaient.
+
+Privee de l'intelligence qui discerne l'essence et qui maintient
+l'integrite, la foi de Renan abandonnee a elle-meme et soumise aux
+caprices instables du sens individuel, etait exposee a toutes les
+aventures. Deja chancelante, ne trouvant plus rien ou se prendre, elle
+allait degenerer en un idealisme de plus en plus imprecis, pour aboutir
+a cette negation: "Le christianisme n'est peut-etre qu'une reverie."
+
+Ernest Psichari voyait donc justement dans cette ignorance des
+grandes disciplines intellectuelles de la science divine, de la vraie
+philosophie chretienne, une des causes des erreurs de Renan, attenuant
+peut-etre, dans une certaine mesure, sa responsabilite.]
+
+[Note 28: A Paris, le R.P. Janvier avait inscrit Ernest Psichari
+parmi les membres de la fraternite du Saint-Sacrement.]
+
+[Note 29: Lettre au P. Clerissac. La-dessus la correspondance
+d'Ernest Psichari abonde en temoignages. Le jour de la Sainte-Trinite,
+fete particulierement dominicaine, il ecrivait: "J'ai prie avec plus
+d'ardeur que jamais pour l'Ordre auquel, vous le savez, appartient deja
+tout mon coeur."
+
+Et ailleurs: "Il est de toute certitude que je dois a l'intercession de
+saint Dominique ce renouvellement de mon ame que j'ai si bien senti,
+il y a quelques jours. Car il a coincide avec le moment ou vous m'avez
+permis, pour mon eternel bonheur, de dire l'office de l'Ordre et de
+m'unir ainsi a vos prieres."
+
+Et enfin: "Je prie pour l'Ordre dont je desirerais tant etre un jour le
+bien humble et bien indigne serviteur."]
+
+[Note 30: Lettre inedite au P. Clerissac.--Chaque page du manuscrit
+du _Voyage du Centurion_ est surmontee de la croix dominicaine.]
+
+[Note 31: Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 32; Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 33: Lettre inedite au P. Clerissac (8 fevrier 1914).]
+
+[Note 34: M. l'abbe Tournebise.]
+
+[Note 35: M. l'abbe Bailleul, vicaire a l'eglise de la
+Sainte-Trinite a Cherbourg.]
+
+[Note 36: Lettre inedite au P. Clerissac.]
+
+[Note 37: Maritain, _La Croix_, 19 novembre 1914.]
+
+[Note 38: Dans cette meme lettre a sa mere, Ernest Psichari
+ecrivait: "Mon commandement, si modeste qu'il soit, me donne les plus
+grandes satisfactions; j'ai autour de moi une bande de gaillards tres
+fiers de marcher a l'ennemi et tres decides a se conduire en braves
+gens."]
+
+[Note 39: Quelques mois auparavant, Psichari ecrivait, en effet: "Il
+faut que la France fasse la guerre, si elle veut reprendre completement
+sa place dans le monde."]
+
+[Note 40: Pres de Neufchateau (Belgique).
+
+De ce combat du 22 aout 1914, l'un des rares survivants, prisonnier en
+Allemagne, a fait le beau recit que l'on va lire: "Engages, ce jour-la,
+avec les 1er et 2e marsouins, dans un pays boise et insuffisamment
+explore par la cavalerie, lances beaucoup trop en avant pour compter
+sur aucun secours, cernes des les premieres heures de la journee par un
+ennemi tres superieur en nombre, nous n'avons pu que vendre cherement
+notre vie, et c'est ce que nous avons fait. Des marsouins, quelques-uns
+ont pu s'echapper, de l'artillerie personne. A sept heures du soir,
+apres etre restes douze heures sous un feu epouvantable, il ne restait
+plus qu'un charnier de notre belle artillerie divisionnaire: les canons
+etaient hors de service, apres avoir consomme toutes les munitions, les
+chevaux etaient eventres, la moitie du personnel etait hors de
+combat. Les survivants, a la nuit, etaient faits prisonniers par les
+Allemands... Les hommes ont ete d'une bravoure sans egale; pas un n'a
+bronche. Alors qu'ils etaient surs d'y passer tous, pas un n'a flanche:
+ils ont servi leurs pieces comme a la manoeuvre."]
+
+[Note 41: Nous possedons sur la mort d'Ernest Psichari plusieurs
+versions differentes, entre lesquelles il ne nous appartient pas de
+choisir. Le medecin-major B... la rapporte de maniere assez differente:
+
+"Le soir du 22 aout, ecrit-il, vers six heures, j'etais en train de
+panser des blesses au poste de secours etabli dans la premiere maison du
+village de Rossignol. Cette maison, isolee des autres, etait au centre
+meme des batteries.
+
+"Je m'entendis appeler par le capitaine Cherrier, commandant le 3e
+groupe. L'appel etait si pressant, que je courus dans le couloir
+au-devant du capitaine; a ce moment un fantassin allemand que je vis
+agenouille de l'autre cote de la route tira, blessant mortellement dans
+l'ambulance meme le capitaine deja blesse a la jambe. Or, mon infirmier
+(le canonnier Millot, de la 1re batterie) m'affirme qu'une ou deux
+minutes avant il venait de voir, sur la route, devant l'ambulance, votre
+fils soutenant le capitaine: ils etaient entoures, a quelques metres,
+par les Allemands qui, a ce moment, sur ce point, arrivaient presque
+jusqu'a nos pieces. Les munitions epuisees, les servants tues a leur
+poste, beaucoup de pieces s'etaient tues, c'etait l'agonie derniere de
+notre beau regiment.
+
+"Psichari est tombe a la place meme ou mon infirmier venait de le voir.
+
+"A cet instant precis le poste de secours prenait feu; je dus mettre mes
+blesses a l'abri dans la cave: mais si je n'ai pu assister Psichari a
+ses derniers moments, je puis cependant vous donner la certitude
+qu'il n'a pas souffert et est mort dans la serenite absolue de sa foi
+chretienne."
+
+Dans une autre lettre, M. le medecin-major B... revient sur la serenite
+du jeune heros a cette minute supreme:
+
+"Mort le soir d'une defaite, Ernest Psichari n'a pas une minute
+desespere de la victoire finale, la seule qui compte. Je n'ai pu
+recueillir de ses propres levres l'aveu de cet espoir certain: mais
+cette foi dans le succes final avec laquelle nous etions tous partis, je
+l'ai retrouvee le lendemain, intacte, chez tous nos blesses et, certes,
+ce n'est pas Psichari, chez qui la confiance avait des assises beaucoup
+plus fermes que chez beaucoup d'autres, qui eut doute, alors que
+personne ne doutait. Rien n'est donc venu assombrir sa fin de soldat.
+Ceux qui l'ont vu plus tard ont ete frappes du calme de ses traits;
+autour de ses mains etait enroule un chapelet"[f]
+
+[Note f: Citee par M. Maurice Barres _(Echo de Paris_, 24
+decembre).]
+
+Un temoin, aujourd'hui prisonnier en Allemagne, ecrit:
+
+"Le lieutenant Psichari est mort a mes cotes, ainsi que son capitaine.
+Nous avons passe un apres-midi cote a cote. C'est lui qui commandait la
+piece ou je me trouvais. Le soir, a cinq heures, en voulant sauver la
+piece, il a ete fauche par les mitrailleuses."
+
+Un autre de ses compagnons ecrit:
+
+"Au moment de sa chute, Psichari etait au pas de gymnastique et
+souriait. Le lieutenant de Saint-Germain se precipita immediatement pour
+le relever, mais deja il avait cesse de vivre. Il avait ete frappe d'une
+balle a la tempe."
+
+Ernest Psichari repose maintenant sur le champ de bataille, pres de la
+route de Brevannes a Rossignol, aux cotes du capitaine Cherrier, de
+l'aspirant Thiebaut, de deux autres officiers et de vingt-cinq de ses
+canonniers. Tous ont recu les honneurs militaires.]
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES
+
+MATIERES
+
+
+
+
+_Voici nos destinees..._
+
+_Parce qu'il savait deja..._
+
+_Si l'Afrique avait ete le lieu..._
+
+_Mais Dieu..._
+
+_Notes et Documents_
+
+
+
+
+
+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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